Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

Définition publiée par RARE

Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 412-418.

Le mépris a pour objet la bassesse et l'erreur ; c'est-à-dire, que cette passion est excitée lorsque l'âme n'aperçoit dans l'objet qu'elle considère, que de la bassesse et de l'erreur. On se laisse aller volontiers à cette passion. Elle est agréable : elle flatte cette ambition naturelle que tous les hommes ont pour la supériorité et l'élévation On ne méprise véritablement que ce qu'on regarde au-dessous de soi. Ce regard donne du plaisir, au lieu que ce n'est qu'avec chagrin qu'on lève les yeux pour considérer ce qui est au-dessus de nous, parce que nous nous apercevons de ce que nous ne sommes pas. Les autres passions épuisent, et intéressent la santé ; mais celle-là lui est plutôt utile, et on peut dire qu'elle est plutôt un repos qu'un mouvement de l'âme, qui se délasse dans cette passion, au lieu que dans les autres elle fait des efforts.

Tout mépris n'est pas agréable : car si le mal qui en est l'objet, est redoutable, pour lors on ressent de la crainte, qui est une véritable douleur ; mais si ce mal ne nous touche pas de fort près, et qu'on n'y prenne pas grand intérêt, le mépris qu'on en fait donne du plaisir, et est suivi du ris, qui accompagne ordinairement les excès de joie imprévus et extraordinaires. Il n'y a rien de plus utile pour détourner les hommes de quelque erreur que de leur en donner du mépris, en la faisant paraître ridicule. Car il n'y a rien qu'on appréhende davantage que d'être méprisé, et exposé à la risée de tout le monde. Aussi une raillerie faite à propos, fait quelquefois plus d'effet, que le plus fort raisonnement.

Ridiculum acri
Fortius et melius magnas plerumque secat res.

Quand on emploie de fortes raisons, la peine que trouve l'auditeur à concevoir la suite d'un raisonnement sérieux, le rebute. Lorsqu'on lui propose quelque chose de grand, cette grandeur l'éblouit, et lui est un sujet d'humiliation ; mais lorsqu'il n'est question que de rire et se divertir, cet auditeur s'applique volontiers, cette application lui tenant lieu de divertissement Outre cela, le mépris qu'il fait de la chose qui lui paraît ridicule, et qu'il regarde de haut en bas, flatte sa vanité. C'est pourquoi on excite et on entretient plus facilement le mépris, que toutes les autres passions, puisque les hommes aiment mieux mépriser qu'estimer, se divertir que de travailler. Ajoutez qu'il y a beaucoup de choses qu'il faut ainsi mépriser, et rendre ridicules, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieusement. Multa sunt sic digna revinci, ne gravitate adorentur.

CHAPITRE XVI. Comment on peut donner du mépris des choses qui sont dignes de risée.

Puisqu'il est permis de se servir du mouvement des passions pour faire agir les hommes, l'on ne peut blâmer l'art que nous enseignons, de rendre ridicules les choses dont on veut détourner ceux que l'on instruit. Mais il faut avouer que si les railleries ne sont faites avec prudence, elles ont un effet tout contraire à celui que l'on en attendait. Les poètes prétendent dans leurs comédies combattre le vice en le rendant ridicule : leurs prétentions sont bien vaines ; l'expérience ne faisant que trop connaître que la lecture de ces sortes d'ouvrages n'a jamais produit aucune véritable conversion. La cause est bien évidente. On ne rit que d'une chose basse que l'on regarde comme un petit mal. L'on ne rit pas du mauvais traitement que souffrent les innocents. Si les libertins se raillent d'un adultère, et de crimes semblables, qui sont un sujet de larmes aux gens de bien, c'est qu'ils ne considèrent ces crimes que comme des bagatelles.

Or les poètes dans les comédies ne travaillent point à inspirer l'aversion qu'on doit avoir du vice, ils tâchent seulement de le rendre ridicule ; ainsi ils accoutument leurs lecteurs à regarder les débauches comme des fautes de peu de conséquence. La crainte d'être raillé, ne peut dompter l'amour des plaisirs ; aussi voyons-nous que les débauchés sont les premiers à se railler de leurs désordres. Il y a des vices qui ne se surmontent que par le silence et l'oubli, et dont la bienséance ne permet jamais de parler. Les descriptions d'un adultère n'ont jamais rendu chastes ceux qui les ont entendues : cependant ces sortes de crimes sont la matière ordinaire des comédies.

L'orateur doit garder la bienséance dans les railleries, et ne s'arrêter jamais aux choses que l'honnêteté oblige de passer sous silence. Puisqu'il est sage et homme de bien ; il n'est pas nécessaire de l'avertir qu'il doit éviter ces railleries bouffonnes et ridicules qui se font à contretemps, qu'il n'y a que le mal qui mérite d'être raillé. Si ce mal est pernicieux et considérable, il ne doit pas se contenter de le rendre ridicule, il faut qu'il en donne de l'horreur. Néanmoins on peut quelquefois commencer par les railleries, en combattant des erreurs de grande conséquence, lorsque c'est une nécessité de rendre ses auditeurs attentifs par le plaisir : ce qui est l'effet et l'utilité des railleries, et ce qui m'oblige de donner quelques règles touchant la manière de tourner en ridicule les choses qui le méritent.

Puisque le ris est un mouvement qui est excité dans l'âme, lorsqu'après avoir été frappée de la vue d'un objet extraordinaire, elle aperçoit qu'il est extrêmement petit : pour rendre une chose ridicule, il faut trouver une manière rare et extraordinaire de représenter sa bassesse. Ceux qui ont voulu enseigner le moyen de railler les autres, se sont fait railler eux-mêmes, comme en avertit Cicéron. Néanmoins on peut remarquer que tous les tours et toutes les manières extraordinaires sont propres pour faire une raillerie, c'est-à-dire, pour faire apercevoir la bassesse de l'objet que l'on veut faire mépriser. C'est pourquoi l'ironie est de grand usage dans ces occasions, parce que disant le contraire de ce que l'on pense, et avec des termes extraordinaires qui ne conviennent pas à la chose dont on parle, cette disposition fait que l'on remarque ce qu'elle est effectivement. Quand on donne à un fripon la qualité d'honnête homme, cette expression fait ressouvenir de ce qu'il n'est pas. L'on ne peut faire connaître plus sensiblement la lâcheté d'un homme sans cœur, qu'en lui mettant entre les mains des armes dont il n'a pas la hardiesse de se servir Ainsi quand le Prophète Elie disait aux prophètes de Samarie, qui invitaient avec de grands cris leur idole à faire descendre le feu du Ciel, pour réduire en cendre le sacrifice qu'ils lui offraient : Criez encore plus haut ; car peut-être que ce Dieu ne vous entend pas, à cause qu'il parle à d'autres personnes, ou qu'il est dans une hôtellerie, ou en chemin, ou qu'il dort, et ne peut être éveillé que par un grand bruit. Ce tour qui était extraordinaire, faisait faire attention à l'impuissance et à la bassesse de cette idole

Les allusions sont propres pour les railleries, parce que la difficulté qu'il y a de les entendre, fait qu'on s'applique à en pénétrer le sens, et cette application est cause qu'on le découvre avec beaucoup plus de clarté. Lorsque aussi après avoir loué la chose qu'on veut faire mépriser, et l'avoir relevée par des expressions magnifiques, qui font attendre quelque chose de grand, on vient tout d'un coup à marquer sa bassesse, cette surprise fait qu'on s'applique : ainsi l'on rend très sensible ce que l'on dit, comme dans cette épitaphe de la façon de Scarron.

Ci gît qui fut de belle taille,
Qui savait danser et chanter,
Faisait des vers, vaille que vaille,
Et les savait bien réciter.
Sa race avait quelque antiquaille,
Et pouvait des héros compter ;
Même il aurait donné bataille,
S'il en avait voulu tâter.
Il parlait fort bien de la terre,
Du droit civil, du droit canon,
Et connaissait assez les choses
Par leurs effets et par leurs causes :
Etait-il honnête homme ? Oh non !

Quand on expose toute nue la bassesse d'une chose, en lui ôtant toutes les qualités dignes d'estime, dont elle paraît revêtue, on la rend ridicule infailliblement. Lucien ne dit des dieux et des sages de la Grèce, que ce que les adorateurs des uns et les admirateurs des autres en publient ; cependant dans ses écrits ils paraissent ridicules, parce qu'il détache la bassesse des divinités de la gentilité et des sages de la Grèce, de ces qualités imaginaires que les anciens admiraient dans leurs dieux et dans leurs sages ; ainsi on ne peut lire ses ouvrages sans concevoir du mépris pour la religion et pour la vaine sagesse des Grecs. Outre cela la nature des dialogues, qui est la manière d'écrire de Lucien, est très propre pour découvrir la bassesse de ceux qu'on veut jouer ; car les faisant parler conformément à leurs propres inclinations, et aux principes qu'ils suivent ; on fait qu'ils publient eux-mêmes ce qu'ils ont de ridicule et de bas ; de sorte qu'il n'est pas possible d'en douter.