Bernard Lamy, 1712 : La Rhétorique ou l'Art de parler

Définition publiée par RARE

Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’Art de parler (5ème éd., 1712), éd. Ch. Noille-Clauzade (1998), Paris, Florentin Delaulne, 1715, p. 425-428.

CHAPITRE XIX. De la troisième partie de la disposition, qui est la confirmation, ou de l'établissement des preuves, et en même temps de la réfutation des raisons des adversaires.

Savoir établir par des raisonnements solides la vérité, renverser le mensonge qui lui est opposé, c'est ce que la logique enseigne. C'est d'elle qu'il faut apprendre à raisonner, comme nous l'avons dit. Cependant nous pouvons donner ici quelques règles, qui avec ce que nous avons enseigné dans le chapitre second, pourront suppléer en quelque manière à la logique, que ceux qui lisent cet ouvrage n'ont peut-être point encore étudiée.

Premièrement, il faut étudier son sujet, faire attention à toutes ses parties, les envisageant toutes, afin d'apercevoir quel chemin l'on doit prendre, ou pour faire connaître la vérité, ou pour découvrir le mensonge. Cette règle ne peut être pratiquée que par ceux qui ont une grande étendue d'esprit, qui se sont exercés à résoudre des question difficiles, à percer les choses les plus cachées, qui sont rompus dans les affaires, qui d'abord qu'on leur propose une difficulté, quoique embarrassée, en trouvent aussitôt le dénouement, et ayant l'esprit plein de vues et de vérités, aperçoivent sans peine des principes incontestables pour prouver les choses dont la vérité est cachée, et convaincre de faux celles qui sont fausses.

La seconde règle regarde la clarté des principes sur lesquels on appuie son raisonnement. La cause de tous les faux raisonnements, c'est la facilité qu'on a de supposer vraies les choses les plus douteuses. Les hommes se laissent éblouir par un faux éclat, dont ils ne s'aperçoivent que lorsqu'ils se trouvent précipités dans de grandes absurdités ; et obligés de consentir à des propositions évidemment fausses, s'ils ne se rétractent.

La troisième règle regarde la liaison des principes, avec leurs conséquences. Dans un raisonnement exact les principes et les conséquences sont si étroitement liés, qu'on est obligé d'accorder la conséquence, ayant consenti aux principes ; puisque les principes et la conséquence ne sont qu'une même chose ; ainsi vous ne pouvez pas raisonnablement nier ce que vous avez une fois accordé. Si vous avez accordé qu'il soit permis de repousser la force par la force, et d'ôter la vie à un ennemi, lorsqu'il n'y a point d'autre moyen de conserver la sienne ; après qu'on vous aura prouvé que Milon en tuant Clodius n'a fait que repousser la force par la force, vous êtes obligés d'avouer que Milon n'est point coupable d'avoir tué Clodius qui lui voulait ôter la vie ; la liaison de ce principe et de cette conséquence étant manifeste.

Il y a bien de la différence entre la manière de raisonner des géomètres, et celle des orateurs. Les vérités de géométrie dépendent d'un petit nombre de principes : celles que les orateurs entreprennent de prouver, ne peuvent être éclaircies que par un grand nombre de circonstances qui se fortifient, et qui ne seraient pas capables de convaincre, étant détachées les unes des autres. Dans les preuves les plus solides, il y a toujours des difficultés qui fournissent matière de chicaner aux opiniâtres, qu'on ne peut vaincre qu'en les accablant par une foule de paroles, par un éclaircissement de toutes leurs difficultés et de toutes leurs chicanes Les orateurs doivent imiter un soldat qui combat son ennemi. Il ne se contente pas de lui faire voir ses armes, il l'en frappe, il s'étudie à le prendre par son défaut, par où il lui fait jour, il évite les coups que cet ennemi tâche de lui porter.

Il y a de certains tours et de certaines manières de proposer un raisonnement, qui font autant que le raisonnement même, qui obligent l'auditeur de s'appliquer, qui lui font apercevoir la force d'une raison, qui augmentent cette force, qui disposent son esprit, le préparent à recevoir la vérité, le dégagent de ses premières passions, et lui en donnent de nouvelles. Ceux qui savent le secret de l'éloquence, ne s'amusent jamais à rapporter un tas et une foule de raisons : ils en choisissent une bonne, et la traitent bien. Ils établissent solidement le principe de leur raisonnement, ils en font voir la clarté avec étendue. Ils montrent la liaison de ce principe avec la conséquence qu'ils en tirent, et qu'ils voulaient démontrer. Ils éloignent tous les obstacles qui pourraient empêcher qu'un auditeur ne se laissât persuader. Ils répètent cette raison tant de fois, qu'on ne peut en éviter le coup. Ils la font paraître sous tant de faces, qu'on ne peut l'ignorer, et ils la font entrer avec tant d'adresse dans les esprits, qu'enfin elle en devient la maîtresse.

Les préceptes que l'on trouve dans les rhétoriques communes touchant les preuves et la réfutation, ne sont point considérables. Les rhéteurs conseillent de placer d'abord les plus fortes raisons, et de les mettre à la tête du discours, les plus faibles au milieu, et de réserver quelqu'une des plus fortes à la fin. L'ordre naturel que l'on doit tenir dans la disposition des arguments, c'est de les placer de sorte qu'ils servent de degrés aux auditeurs pour arriver à la vérité, et qu'ils fassent entre eux comme une chaîne qui arrête celui que l'on veut assujettir à la vérité.

La réfutation ne demande point de règles particulières. Qui sait démontrer une vérité, peut bien découvrir l'erreur opposée, et la faire paraître. Ce que nous venons de dire du soin que l'orateur doit avoir de bien faire paraître la force de ses principes, et leur liaison avec les conséquences qu'il en tire, s'entend pareillement du soin qu'il doit avoir de faire remarquer la fausseté des principes des adversaires, ou si leurs principes sont vrais, que leurs conséquences sont très mal tirées.