PRONUNTIATIO / PRONONCIATION
CHAPITRE XXI. Des trois autres parties de l'art de persuader, qui sont l'élocution, la mémoire, et la prononciation.
[...] La prononciation est trop avantageuse à un orateur pour être traitée en peu de paroles. Il y a une éloquence dans les yeux, et dans l'air de la personne, qui ne persuade pas moins que les raisons. Un orateur qui a cet air est applaudi aussitôt qu'il commence. Les meilleures pièces sont méprisées dans la bouche de celui qui prononce mal. Les hommes se contentent de l'apparence des choses. Dans le monde ceux qui parlent avec un ton ferme et élevé, et qui ont l'air agréable, sont assurés de remporter la victoire. Peu de personnes font usage de leur raison. On ne se sert ordinairement que de sens : on n'examine pas les choses que dit un orateur : on en juge avec les yeux et avec les oreilles. S'il contente les yeux, s'il flatte les oreilles, il sera maître du cœur de ses auditeurs.
La nécessité de prendre les hommes par leur faible, oblige donc notre orateur zélé pour la vérité, à ne pas négliger la prononciation. Il y a sans doute de certains défauts, des postures indécentes, ridicules, affectées, basses, qui ne se peuvent souffrir, et des tons de voix qui blessent les oreilles, et qui les fatiguent. Il n'est pas nécessaire que je spécifie ces choses, elles se remarquent assez. Les sentiments, les affections de l'âme ont un tour de voix, un geste et une mine qui leur sont propres. Ce rapport des choses et de la manière de prononcer, fait les bons déclamateurs. Ils étudient le ton de voix qu'ils doivent prendre, leurs gestes. Ils savent quand ils doivent s'animer, et parler avec véhémence. Un prédicateur qui crie toujours, est importun. Il doit élever et rabaisser sa voix, selon les impressions que ses paroles doivent faire. Tout doit être étudié dans un homme qui parle en public, son geste, son visage ; et ce qui rend cette étude difficile, c'est que si elle paraissait elle ne ferait plus son effet. Il faut employer l'art, et il n'y a que la nature qui doive paraître ; aussi c'est elle qu'il faut étudier. Quand elle agit, quand elle nous fait parler, le seul air avec lequel nous parlons, le ton de la voix, font autant et plus que nos paroles. Ceux qui nous voient, savent ce que nous voulons dire avant que de nous avoir entendu. Jamais un orateur ne réussit que quand il a acquis d'être ainsi naturel. Il peut dire ce qu'il a appris par mémoire, mais il faut qu'il paraisse le faire, comme si la nature seule sans art et sans préparation le faisait parler.
Dieu ayant fait les hommes pour vivre ensemble dans une grande union, il les a tellement disposés, qu'ils prennent les sentiments de ceux avec qui ils vivent. On s'afflige avec une personne qui paraît affligée : on a de la joie avec ceux qui rient. Les signes naturels des passions font impression sur ceux qui les voient, et à moins qu'ils ne fassent de la résistance, ils s'y laissent aller.
Ainsi tout homme qui parle naturellement, selon les sentiments qu'il a dans le cœur, ne manque point de toucher sans qu'il y pense : ceux qui l'écoutent, prennent ses mêmes sentiments. Comme les hommes n'agissent presque point par raison, que c'est l'imagination ou les sens qui les gouvernent, on voit que ceux qui savent représenter au dehors les sentiments qu'ils veulent inspirer, ne manquent point de réussir. Les déclamateurs ordinaires n'affectent qu'une prononciation éclatante, qui effectivement donne de l'admiration : et en cela ils réussissent ; car comme naturellement on parle avec un ton élevé, et avec des gestes extraordinaires de ce qui est extraordinaire, et dont on est surpris, quand un déclamateur ouvre la bouche fort grande, qu'il fait de grands gestes, le peuple ne manque pas de croire qu'il dit de grandes choses.
Il faut déclamer comme on parle, faisant paraître qu'on est persuadé des sentiments qu'on veut inspirer. Alors, comme on vient d'en donner la raison, les auditeurs sont portés par la nature à prendre ces sentiments. Il y a peu de gens qui déclament naturellement : on s'imagine que pour bien faire il faut faire quelque chose d'extraordinaire. Au contraire on fait toujours mal quand on ne suit point la nature. Il est rare que ceux qui récitent des pièces apprises par mémoire, aient un grand talent pour la prononciation. Ils disent les choses comme la mémoire les leur rend, mais l'âme ne prend pas les mouvements selon l'ordre qu'elles ont été couchées sur le papier, et qu'elles sont dans la mémoire. Il est donc difficile sans un grand art de feindre des mouvements qu'on n'a pas. Et il est rare que les auditeurs ressentent les effets de cette sympathie mutuelle, qui fait prendre les mouvements de ceux qui paraissent touchés.