Richesource, 1665 : L'Éloquence de la chaire

Définition publiée par RARE

Jean Oudart de Richesource, L’Éloquence de la chaire ou la Rhétorique des prédicateurs (1665), Paris, à l’académie des orateurs, 1673, p. 20-22.

L’Invention est un terme commun qui signisie ordinairement trois actions de l’Esprit du Predicateur qui se prepare sur l’Evangile.

- L’Inventaire,

- Le Dessein.

- L’Ordonnance.

L’Inventaire, & vulgairement l’invention, inventio medij, est cette action de l’esprit, par laquelle on fait comme un inventaire & une reveuë de toutes les idées, accidens, adjoins & pensées du sujet, ou internes & domestiques, comme tirées de son sein, ou externes & prises du dehors, afin qu’en veüe d’une telle découverte, ou exposition de toutes ces pensées, le Predicateur puisse raisonnablement donner la preference, à celles qui conviennent le mieux à l’effet & au but qu’il se propose, qui est l’instruction de ses Auditeurs, la persuasion & la conversion.

Le Dessein ou l’idée proprement prise, est une veüe ou une pensée plus estenduë, commune & generale, à laquelle les moindres se reduisent & se raportent comme des individus à leur espece, & des lignes à leur centre. Ces Idées generales se nomment ordinairement des attribuz, adjoints, epitetes ou adjectifs, comme loüable au regard de la vertu, inexorable au regard de la mort, utile au regard de la priere, pour dire. La priere est utile au Chrestien. La mort est inexorable. La vertu est loüable. Elles sont aussi quelques-fois des raisons generales, d’un attribué antecedant, comme : Il faut prier, parce que la priere est honorable, & utile.

Enfin l’Ordonnance ou la disposition generale est cette action de l’esprit, par laquelle, les Predicateurs disposent ingenieüsement tout ce qu’ils ont trouvé de [ p. 50 ] beau, de riche, de brillant, de curieux, & de fleuri, dans le sujet, ou par raport au sujet, par l’acte de la meditation, pour l’employer dans le discours, à l’imitation des Peintres qui disposent & ordonnent si bien toutes les figures de leur tableau, en les accommodant aux principales circonstances ; les personnes, les lieux, & le temps, & les circonstances mêmes, rencontres ou conjonctures des lieux mêmes & des temps, ainsi que des personnes mêmes, selon les preceptes de l’Eloquence, afin que comme dans ces admirables chefs-d’œuvres de la peinture, les principales Figures ocupent les plus belles places du Tableau : comme dans celuy de Job, celle de ce glorieux & malheureux Prince, & celle de sa femme, le modêle des femmes fâcheuses, & celle de ses faux amis, aussi bien que celle de ses enfans & du Demon : ainsi l’économie d’un Sermon, doit estre si judicieuse, & le tout doit estre si bien ordonné & si bien entendu que rien ne s’y demente, & qu’au contraire toutes les pensées se donnent du lustre & de l’éclat les unes les autres.

Comme il y a beaucoup de raport entre les plus belles productions de la nature & les plus beaux ouvrages de l’art, les Maistres de l’Eloquence parlent d’une même maniere des effets de l’une & de l’autre. Ils remarquent dans les pieces de l’Eloquence, comme dans les productions de la nature trois choses principales.

- La Matiere.

- La Forme.

- Le Raport de l’une avec l’autre.

Car comme dans les productions de la nature nous voyons la matiere & ses perfections qui la distinguent de toutes les autres, pour en faire un tel ou un tel corps animé, comme un Lion & non pas un Dauphin, nous trouvons dans un discours les pensées qui le conposent & les differences qui le distinguent de tout autre, & qui font qu’elles sont propres pour une Predication & qu’elles ne le peuvent estre pour un Plaidoyé, ou pour un Poëme épique ou pour quelqu’autre. Ensuite [ p. 51 ] nous devons observer que comme dans la Peinture, le Peintre se forme une idée qu’il enrichit de trais de couleurs, d’ombres & de figures, le Predicateur conçoit un dessein sur l’Evangile, qu’il estend par les considerations qu’il y a fait, & qu’il lie toutes ensemble à l’imitation de la nature, qu’il embellit & qu’il releve, par les richesses, par les couleurs, par les trais & par les ornemens de l’Eloquence, qu’il anime & qu’il fait agir, pour ainsi dire, par le feu & par le mouvement de l’action.