Richesource, 1665 : L'Éloquence de la chaire

Définition publiée par RARE

Jean Oudart de Richesource, L’Éloquence de la chaire ou la Rhétorique des prédicateurs (1665), Paris, à l’académie des orateurs, 1673, p. 26-30.

III. Il n’y a rien qui contribuë davantage à la naissance des passions & des mouvemens de l’ame, ou au contraire à leur aneantissement, que l’invention des pensées, des ornemens & des curiositez du discours & de leur disposition. C’est pourquoi l’invention ou le dessein doit estre rare & impreveu, c’est à dire que les pensées & leur œconomie ou ordonnance, ne doit pas estre commune, mais qu’elle doit estre telle qu’elle puisse surprendre & donner de l’admiration, & principalement dans la conclusion ou application, qui est la partie du discours que le Predicateur reserve pour les mouvemens, qui doit estre la plus surprenante & la plus animée. [ p. 56 ]

Pour entendre la maxime precedente, il faut remarquer, suivant ce que nous avons déja dit, qu’il y a deux sortes d’Invention.

- Celle de doctrine ou des pensées.

- Celle des mouvemens ou des passions.

La premiere suppose l’ouverture du sujet, ou le dévelopement par les termes de l’explication qui sont la cause, le sujet &c. Qui fournissent des pensées, pour la simple connoissance du sujet, soit qu’elles viennent du sujet qui sont les accidens, soit qu’elles viennent du dehors qui sont les allusions, les semblables, les contraires, les sentences, les exemples, &c. mais sans avoir égard aux mouvemens, c’est à dire, sans passer de l’imagination de l’auditeur, aux mouvemens de sa volonté (& c’est cette même action que nous avons nommée l’inventaire) & la deuxiéme invention, qui est celle des mouvemens ou des passions, suppose la premiere, ou pour mieux dire elle suppose les pensées de la premiere, desquelles pensées cette deuxiéme invention fait l’ordonnance, la disposition ou l’économie qu’on nomme le dessein oratoire ; & le tout en veüe des passions qu’il faut émouvoir, ou qu’au contraire il faut destruire ou rallentir, comme sont le courage, la constance, le transport, ou au contraire, l’indignation, la colere, l’horreur & les autres de l’Irascible, mais ensuite des passions douces & moins emportées, qui sont celles du concupiscible, comme sont la surprise, le plaisir, la haine, le dedain, &c. qui sont les dispositions des grandes émotions qui supposent de fortes & de grandes preuves, & des applications hardies, les preuves dans le corps du discours & les passions dans l’Epilogue.

La rareté, la nouveauté & la surprise de l’une & de l’autre invention fait voir que dans la chaleur de la meditation il faut éviter toutes les pensées basses, communes, ordinaires, & triviales ou populaires, & qui peuvent facilement venir dans l’esprit des moindres Auditeurs : mais il faut remarquer que cette restriction & cét avis ne regarde que les pièces ou les [ p. 57 ] Sermons qui se sont pour les Auditoires fameux, delicats & sçavans, & que devant le Peuple qui n’a pas ces grandes lumieres des grandes villes qui sont les plus éclairées, le tout doit estre fort populaire, c’est à dire, accommodé à la portée & à la capacité du Peuple. Cette bassesse ou trivialité de pensées & mêmes destituées d’ornemens & d’ordonnance empesche la surprise, qui est le motif de l’admiration, comme l’admiration est la cause de l’affluence des Auditeurs qui fait la gloire & la satisfaction d’un celebre Predicateur ; & aussi comme celle du jeune Predicateur qui ne fait encore que se disposer à publier l’Evangile. Et parce qu’ils sont redevables de leur estime & de leur reputation à la beauté de leurs Predications, nous devons avoüer que l’excellence de leurs desseins, la delicatesse de leurs pensées, la richesse des ornemens, la force des raisonnemens & la grace de l’action, sont le premier mobile qui donne le branle & le mouvement à toutes les langues & à toutes les plumes qui travaillent à leur immortalité, ou pour mieux dire à la publication de leur gloire. En effet Ciceron écrivant à Brutus, ne dit-il pas ? Eloquentiam ego nullam esse existimo, qua admirationem non habet. Ce que Saint Augustin explique d’une admirable maniere en ces termes. Mox ut intellectum aliquid esse constiterit, aut sermo finiendus, aut in alia transeundum ; sicut enim gratus est qui cognoscenda enubilat, sic onerosus qui cognita incultac. L. 4. de Doct. Christ. c. 10. Aussi voyons-nous par experience que ceux qui en usent autrement & qui bien loin de proposer quelques belles pensées, qui surprenent, qui plaisent & qui touchent, n’en exposent que de basses, qui ne sont capables d’exciter que le degoût & que le sommeil, dans le commencement, l’abscence ou le desert dans la suite, & enfin le mépris & la suite, au prejudice des mysteres de l’Evangile. Il est donc vrai qu’il n’y a que la nouveauté des pensées ou du moins celle de la maniere de les debiter, de les enrichir & de les animer, qu’on appelle l’invention, le dessein, la disposition, [p. 58 ] l’expression, le tour, l’ornement & l’action, qui plaisent, qui instruisent & qui touchent le plus sensiblement & le plus agreablement.

Je sçai bien que les pensées doivent estre populaires, & qu’elles ne doivent pas s’élever audessus de la capacité du Peuple, ainsi que nous venons de l’insinuër en passant : mais il faut aussi qu’on nous avoüe, que si les pensées doivent estre faciles, à cause de la foiblesse des Auditeurs ; elles doivent aussi, en reconpense, estre brillantes, afin de les surprendre agreablement, par leur nouveauté & par celle de leur tour & de leurs ornemens. Et comme tous les Genies sont d’une même nature, sans qu’ils soient tous excellens Predicateurs, la surprise des pensées faciles ne dépend pas moins de l’art ou de l’industrie pour les découvrir dans le sujet & hors du sujet, pour les faire venir en memoire, quand on en a besoin, que des choses mêmes. Ce qui fait que dans le transport de cette agreable surprise, la plus part des Auditeurs se sentent sollicitez à se dire à eux-mêmes. Mon Dieu que ce Predicateur me plaist, & que j’ay de satisfaction à l’entendre ! I’entens tout ce qu’il dit, mais ce qui me plaist d’avantage & que je ne puis me lasser d’admirer, c’est que son esprit surprend le mien, à tout moment, qu’il le meine où il ne pense pas, qu’il me touche & qu’il m’èmeut, sans que ie puisse m’en deffendre ; mais avec tant d’adresse & par des inventions si agreables & si particulieres, que ie ne puis imaginer & par des expressions si faciles que ie ne les puis assez admirer ? Tant est vray ce que dit Ciceron sur ce sujet. Eloquentiam ego nullam esse existimo, qua admirationem non habet. Il faut donc que le Predicateur ne dise que des choses qui plaisent, ou du moins d’une maniere si agreable, qu’elles maintiennent les Auditeurs dans leur attention, & qu’ainsi il fasse honneur à sa profession, à son caractere & à l’Evangile ; ce qui luy paroistra d’autant plus facile que les sentimens de sainteté, & de pieté, sont infiniment plus touchans & plus propres à émouvoir, que ceux qui [ p. 59 ] sont civils & profanes. C’est la pensée du grand Vives. Recepta Christiana Religione passi sunt Principes ut Presbyteri ad populum de rebus sacris loquerentur. Ita sacri Concionatores priscis illis Oratoribus successerunt, sed dissimillimo successu : nam quantò illis superiores sumus rebus, tanto in persuadendis sententiis, argumentis, dispositione, actione & partibus omnibus Eloquentia, illis sumus superiores. Ce qui nous fait dire que si l’Eloquence a beaucoup plus de pouvoir quand elle est employée dans l’exposition des veritez de l’Evangile, que ces mêmes veritez ont beaucoup plus de graces quand elles sont aconpagnées des ornemens de l’Eloquence : d’où vient que l’un des premiers & des plus grands souhaits de Saint Augustin estoit de voir Saint Paul en Chaire, & de l’oüir parler des mysteres de l’Evangile. L. Vives, de Causis corruptæ Eloquentiæ.