Quintilien, 94 : De l'Institution de l'orateur

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Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre premier, chapitre XIV, p. 76-79.

CHAPITRE XIV. De la maniere dont il faut commencer à former le geste & la prononciation.

Il ne sera pas inutile non plus de prendre des leçons d'un comédien, pourvû qu'on s'en tienne précisément à ce qu'il faut pour sçavoir bien prononcer; car je ne prétens pas faire d'un orateur un bouffon, qui prenne tantost le ton radouci d'une femme, tantost la voix tremblante d'un vieillard, ni qu'un enfant sur qui nous avons de si grands desseins, s'amuse à contrefaire l'yvrogne, ou à joüer l'indigne personnage d'un esclave fourbe, officieux, empressé; bien moins encore, qu'il apprenne à exprimer l'amour, l'avarice, & la superstition: outre que toutes ces choses ne sont nullement nécessaires à l'orateur; car à force d'imiter ce qui est de vicieux, on [p. 77; I, 14] en prend l'habitude, & les mœurs en souffrent. Il y a mesme bien des gestes & des mouvemens qu'il faut laisser aux comédiens. En effet, quoique l'orateur doive se former en quelque façon sur eux, il doit pourtant s'éloigner des manieres du théatre, & composer différemment son action, sa démarche, & son visage. Ce qui est supportable en l'un, seroit un excès ridicule en l'autre; car s'il y a de l'art à tout cela, pour les personnes qui parlent en public, le grand secret est de le cacher.

Quel est donc icy le devoir d'un maistre? C'est de corriger les deffauts de la prononciation; c'est d'accoustumer un enfant à s'énoncer distinctement, & à donner à toutes les lettres le son qu'elles veulent avoir. Il y en a quelquefois qui nous échappent, parce que nous n'appuyons pas assez dessus; d'autres sur lesquelles nous appuyons trop, ce qui fait un parler épais; de certaines aussi que nous trouvons rudes, nous ne les faisons pas assez sonner, & nous les changeons volontiers en d'autres qui ont quelque affinité avec elles, & qui sont plus douces; comme l'r que Demosthene luy-mesme avoit de la peine à prononcer, & à la place de laquelle on met souvent une l, je dis en latin comme en grec. Il en est de mesme du c & du t,que l'on adoucit en les prononçant, comme si c'estoit un g & un d. Voilà ce qu'un maistre ne doit pas souffrir, ni mesme cette affectation de faire sonner l's, que quelques-uns s'imaginent estre du bel air. Il ne souffrira pas non plus qu'un enfant parle du gosier, ni que sa voix retentisse dans sa bouche, ni qu'il la contrefasse pour prononcer un simple mot avec emphase. Les Grecs ont un terme* pour signifier cela, & c'est le terme dont ils se servent aussi pour exprimer cette maniere de joüer de la flûte, ou l'on bouche les trous qui en éclaircissent le son, pour ne laisser de libre que cette issuë qui le grossit. Il prendra garde encore que les dernieres syllabes ne se perdent point, que la prononciation se soustienne toûjours également, que dans les exclamations l'effort vienne de la poitrine & non pas de la teste; que le geste se rapporte à la voix, le visage au geste; que nostre jeune orateur se présente bien, qu'il ne fasse point de grimaces en parlant, qu'il ne tourne point la bouche, qu'il ne l'ouvre pas trop grande, qu'il ne jette point le visage en l'air, qu'il [p. 78; I, 14] ne baisse point trop les yeux, qu'il ne panche la teste ni d'un costé, ni de l'autre. Le front péche en bien des manieres: j'en ai vù plusieurs à qui les sourcils s'élevoient au moindre effort de voix qu'ils faisoient; d'autres à qui ils se resserroient; d'autres à qui ils s'écartoient si fort, que l'un montoit en haut, tandis que l'autre leur couvroit presque l'œil. Cependant tout cela est d'une conséquence infinie, comme nous dirons dans la suite; car rien ne peut plaire de ce qui est contre la bien-séance. C'est encore au comédien à montrer comment on fait un récit, avec quelle autorité l'on persuade, quel ton il faut prendre pour exciter la pitié: Et pour bien faire il choisira dans quelques comédies des endroits convenables qui ayent du rapport à la maniere du barreau. Cela servira à plus d'une chose; car en mesme temps qu'un enfant apprend par là à bien prononcer, il y trouve aussi de quoy nourrir son style & son éloquence; mais quand l'âge l'aura rendu capable de plus grandes choses; (car cecy n'est qu'en attendant) quand il commencera à lire les plaidoyers & les harangues des orateurs, & qu'il en sentira déjà les beautez, c'est alors qu'un maistre doit redoubler ses soins. C'est le temps non seulement de luy former l'esprit par la lecture; mais de l'obliger à apprendre par cœur les plus beaux endroits d'une piece, & ensuite à les déclamer, comme s'il avoit véritablement à parler en public, afin d'exercer sa voix & sa mémoire par la prononciation.

Je ne desapprouve pas mesme qu'il aille quelque temps à l'académie: je n'entends pas ces lieux ou vont les athletes, & où pour dire ce que j'en pense, on abbrutit l'esprit à force de soigner le corps; je n'ay garde de donner un tel conseil: mais je parle des maistres chez qui les honnestes gens envoyent leurs enfans pour apprendre à faire leurs exercices; car nostre mot* latin signifie l'un & l'autre. C'est chez ces maistres qu'un jeune homme apprend à tenir bien ses bras, à n'estre point embarrassé de ses mains, à avoir une bonne contenance, à marcher avec grace, à ne point faire de mouvemens de la teste & des yeux, qui ne s'accordent avec les autres mouvemens du corps; car il faut convenir que tout cela entre dans la prononciation, & que la prononciation fait une partie considerable de l'Orateur. Pourquoy donc négliger de [p. 79; I, 14] s'instruire de ce que l'on est obligé de sçavoir? particuliérement quand nous voyons que ces regles du geste sont nées dès les temps héroïques; qu'elles ont esté approuvées des plus grands hommes de la Grece, & de Socrate mesme; que Platon les a mises au rang des vertus civiles, & que Chrysippe ne les a pas oubliées dans son livre de l'éducation des enfans. En effet nous lisons dans l'histoire que les Lacédémoniens avoient parmi leurs exercices une sorte de danse qu'ils faisoient apprendre à leur jeunesse, comme pouvant luy estre extrémement utile à la guerre. Et nos anciens Romains n'avoient pas honte de pratiquer la mesme chose. Nous en avons une preuve dans ces danses, qui sont encore en usage aujourd'huy parmi nos Prestres, & que la religion a consacrées. Ciceron nous en dit aussi son sentiment au troisiéme livre de l'Orateur, où il veut que ceux qui parlent en public ayent quelque chose de noble & de masle dans toute leur action; qu'ils se forment non sur un comédien ni sur un bouffon, mais sur les manieres des gens de guerre, & des personnes qui ont esté à l'academie, ou vont encore à présent la pluspart de nos jeunes gens, sans que personne y trouve à redire. Je ne veux pas pourtant que l'on fréquente long-temps ces lieux, ni passé la premiere jeunesse; car je travaille à former un orateur, & non un danseur. Mais un enfant prendra là je ne sçay quoy, qui sans qu'il y pense, meslera des graces secretes à toutes ses actions, & dont il se sentira le reste de sa vie. C'est précisément là ce qu'il nous faut, & pas davantage.


* kata peplasmenon
* Palastra.

 [11] I. Dandum aliquid comoedo quoque, dum eatenus qua pronuntiandi scientiam futurus orator desiderat. Non enim puerum quem in hoc instituimus aut femineae vocis exilitate frangi volo aut seniliter tremere. II. Nec vitia ebrietatis effingat nec servili vernilitate inbuatur nec amoris avaritiae metus discat adfectum: quae neque oratori sunt necessaria et mentem praecipue in aetate prima teneram adhuc et rudem inficiunt; nam frequens imitatio transit in mores. III. Ne gestus quidem omnis ac motus a comoedis petendus est. Quamquam enim utrumque eorum ad quendam modum praestare debet orator, plurimum tamen aberit a scaenico, nec vultu nec manu nec excursionibus nimius. Nam si qua in his ars est dicentium, ea prima est ne ars esse videatur. IV. Quod est igitur huius doctoris officium? In primis vitia si qua sunt oris emendet, ut expressa sint verba, ut suis quaeque litterae sonis enuntientur. Quarundam enim vel exilitate vel pinguitudine nimia laboramus, quasdam velut acriores parum efficimus et aliis non dissimilibus sed quasi hebetioribus permutamus. V. Quippe et rho litterae, qua Demosthenes quoque laboravit, labda succedit, quarum vis est apud nos quoque, et cum c ac similiter g non evaluerunt, in t ac d molliuntur. VI. Ne illas quidem circa s litteram delicias hic magister feret, nec verba in faucibus patietur audiri nec oris inanitate resonare nec, quod minime sermoni puro conveniat, simplicem vocis naturam pleniore quodam sono circumliniri, quod Graeci catapeplasmenon dicunt VII. (sic appellatur cantus tibiarum quae, praeclusis quibus clarescunt foraminibus, recto modo exitu graviorem spiritum reddunt). VIII. curabit etiam ne extremae syllabae intercidant, ut par sibi sermo sit, ut quotiens exclamandum erit lateris conatus sit ille, non capitis,ut gestus ad vocem, vultus ad gestum accommodetur. IX. Observandum erit etiam ut recta sit facies dicentis, ne labra detorqueantur, ne inmodicus hiatus rictum distendat, ne supinus vultus, ne deiecti in terram oculi, ne inclinata utrolibet cervix. X. Nam frons pluribus generibus peccat. Vidi multos quorum supercilia ad singulos vocis conatus adlevarentur, aliorum constricta, aliorum etiam dissidentia, cum alterum in verticem tenderent, altero paene oculus ipse premeretur. XI. Infinitum autem, ut mox dicemus, in his quoque rebus momentum est, et nihil potest placere quod non decet.

XII. Debet etiam docere comoedus quomodo narrandum, qua sit auctoritate suadendum, qua concitatione consurgat ira, qui flexus deceat miserationem: quod ita optime faciet si certos ex comoediis elegerit locos et ad hoc maxime idoneos, id est actionibus similes. XIII. Idem autem non ad pronuntiandum modo utilissimi, verum ad augendam quoque eloquentiam maxime accommodati erunt. XIV. Et haec dum infirma aetas maiora non capiet: ceterum cum legere orationes oportebit, cum virtutes earum iam sentiet, tum mihi diligens aliquis ac peritus adsistat, neque solum lectionem formet verum ediscere etiam electa ex iis cogat et ea dicere stantem clare et quem ad modum agere oportebit, ut protinus pronuntiationem vocem memoriam exerceat.

XV. Ne illos quidem reprehendendos puto qui paulum etiam palaestricis vacaverunt. Non de iis loquor quibus pars vitae in oleo, pars in vino consumitur, qui corporum cura mentem obruerunt (hos enim abesse ab eo quem instituimus quam longissime velim): XVI. sed nomen est idem iis a quibus gestus motusque formantur, ut recta sint bracchia, ne indoctae rusticae manus, ne status indecorus, ne qua in proferendis pedibus inscitia, ne caput oculique ab alia corporis inclinatione dissideant. XVII. Nam neque haec esse in parte pronuntiationis negaverit quisquam neque ipsam pronuntiationem ab oratore secernet: et certe quod facere oporteat non indignandum est discere, cum praesertim haec chironomia, quae est (ut nomine ipso declaratur) lex gestus, et ab illis temporibus heroicis orta sit et a summis Graeciae viris atque ipso etiam Socrate probata, a Platone quoque in parte civilium posita virtutum, et a Chrysippo in praeceptis de liberorum educatione compositis non omissa. XVIII. Nam Lacedaemonios quidem etiam saltationem quandam tamquam ad bella quoque utilem habuisse inter exercitationes accepimus. Neque id veteribus Romanis dedecori fuit: argumentum est sacerdotum nomine ac religione durans ad hoc tempus saltatio et illa in tertio Ciceronis de Oratore libro verba Crassi, quibus praecipit ut orator utatur "laterum inclinatione forti ac virili, non a scaena et histrionibus, sed ab armis aut etiam a palaestra". Cuius disciplinae usus in nostram usque aetatem sine reprehensione descendit. XIX. A me tamen nec ultra puerilis annos retinebitur nec in his ipsis diu. Neque enim gestum oratoris componi ad similitudinem saltationis volo, sed subesse aliquid ex hac exercitatione puerili, unde nos non id agentis furtim decor ille discentibus traditus prosequatur.