Pierre Thomas Nicolas Hurtaut, 1782 : Manuale rhetorices

Définition publiée par Vialleton

P. T. N. Hurtaut, Manuale rhetorices ad usum studiosae juventutis academicae, Exemplis tum Oratoriis, tu Poeticis, editio tertia, Paris, chez l'auteur, 1782, troisième section "De Elocutione", chapitre I "De sermonis Elegantia", "De stylo", p. 161 et p. 168-170, et Tractatus de fabula seu narratione, Gallicé le Récit, chapitre II "De stylo", p. 382-394.

 Quid est Stylus?

 Est modus, tùm verborum, tùm sententiarum, quo quisque in scribendo utitur.

 Quotuplex est Stylus?

 Triplex: sublimis, mediocris, & tenuis.

 

[...]

 

Quid observandum est circà Stylum in genere?

 Tria: omnis Stylus debet esse ingeniosus, moratus, patheticus.

 Quomodo Stylus ingeniosus erit?

 Si fuerit aptus ad percellendos animos, verborum exquisitâ elegantiâ & prudenti novitate, quod potissimùm obtinebitur ope metaphorarum quae Orationi solent conciliare admirabilitatem, ferè ut, inquit Aristoteles, accidit in peregrinis quorum vestes à nostris abhorrentes, nostratium. animos suâ insolentiâ magis percellunt. De hoc metaphorarum genere loqui Horatium existimamus in Arte Poëticâ, cùm ait:

Dixeris egregiè, notum si callida verbum

Reddiderit junctura novum.......

Tale est illud apud Eschylum de palatio Licurgi ad Bacchi adventum de repentè commoto:

Le palais en fureur mugit à son aspect.

Et illud Euripidis:

La montagne à leurs cris répond en mugissant.

Quî Stylus erit moratus?

Si argumento moribusque eorum de quibus & apud quos agitur, fuerit accommodatus. Oratio picturam imitatur: pictura autem res & homines adumbrare debet quales sunt; & si quid praetereà additur, addi debet eatenùs, quatenùs delectationi adeòque persuasioni serviat: hinc tam varius debet esse Stylus, quàm variae sunt personae variaque argumenta. Aliter enim loqui debet nobilis, aliter rusticus; aliter Europae Populi, aliter barbari: Hispanus aliter, aliter Gallus. Imò aliter idem homo loquitur in luctu, aliter in laetâ fortunâ, & c. Hùc valet illud Horatianum:

 ...........................Tristia moestum

Vultum verba decent, iratum plena minarum,

Ludentem lasciva, severum seria dictu.

Quâ ratione Stylus fiet patheticus?

Cùm aptus fuerit excitandis affectibus.

Oratoris enim est impellere auditorum animos quò velit, unde autem velit deducere. Debet igitur res augere, rapere in admirationem, ciere lactymas, metum & terrorem injicere, movere ad iram, ad misericordiam inflectere, uno verbo, cupiditates  omnes excitare & sedare ad libitum. Hoc autem quomodo poterit assequi, nisi plenus sit ipse magnis affectibus, maximè verò in Peroratione ubi auditorum animi solent expugnari potentiùs, & arma Oratoria imprimis locum habent? Hinc meritò Horatius:

................Si vis me flere, dolendum est

Ipse tibi.

 

[...]

 

Expositis quae Narrationi generatim conveniunt, non abs re erit de eâ speciatim dicere. Non unius, ejusdemque generis sunt omnes Narrationes. Modò nobiles & patheticae; modò festivae & amaenae, modò naturales & ingenuae; postulant omnes dicendi genus quod possit cunctis colorum commissuris se accommodare. Id expressè in praecepto habetur:

 

Voulez-vous du public mériter les amours? & c.

 

                                                             pag. 161.

 

 

ARTICULUS PRIMUS.

 

De Stylo elato.

 

 

Omnia dirimit retum cohaerentia, quae & regularum arbitra cognoscitur. Sententiae & gesta principis, ducis, & c. differunt à cogitationibus rustici rudis & stupidi. Ergo Narrator nonnunquam debet esse magnificus & sublimis, etiam nullo interposito scrupulo. Fontanius ipse, quoties insunt personis magnitudo & nobilitas, habenas permittit ingenio & sublimè fertur. Apud illum, v. g. Quercus superba, aliter loquitur ae humilis Arundo. Fab. 22.

 

           Le Chêne un jour dit au Roseau:

 

Vous avez bien sujet d’accuser la Nature,

 

Un roitelet pour vous est un pésant fardeau:

 

          Le moindre vent qui d’aventure

 

          Fait rider la face de l’eau

 

          Vous oblige à baisser la tête;

 

Cependant que mon front au Caucase pareil,

 

Non content d’arrêter les rayons du soleil,

 

          Brave l’effort de la tempête.

 

Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphir.

 

Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage

 

           Dont je couvre le voisinage;

 

           Vous n’auriez pas tant à souffrir;

 

            Je vous défendrois de l’orage.

 

            Mais vous naissez le plus souvent

 

Sur les humides bords des Royaumes du Vent.

 

La Nature envers vous me semble bien injuste.

 

Votre compassion, lui répondit l’arbuste,

 

Part d’un bon naturel; mais quittez ce souci.

 

      Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.

 

Je plie & ne romps pas. Vous avez jusqu’ici

 

            Contre leurs coups épouvantables

 

            Résisté sans courber le dos;

 

Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots,

 

Du bout de l’horison accourt avec furie

 

            Le plus terrible des enfans

 

Que le Nord eût porté jusques-là dans ses flancs.

 

            L’Arbre tient bon, le Roseau plie;

 

            Le vent redouble ses efforts,

 

             Et fait si bien qu’il déracine

 

Celui de qui la tête au Ciel étoit voisine,

 

Et dont les pieds touchoient à l’empire des morts.

 

 

Apud Racinium, quod, verbis magnificis, fatum Mithridatis Arbates narrat, est egregium sublimitatis exemplum. In eo Poëta adunans arte inastectatâ pompam cum majestate sensuúm, sententiarum & verborum, percalluit animi magnitudinem Herois quem canebat, item & stylum ornare & exferre convenienter. Legatur hic locus, Act. IV. sc. 4.

 

 

Par un rebelle fils de toutes parts pressé,

 

Sans espoir de secours, tout prêt d’être forcé;

 

Et voyant pour surcroît de douleur & de haine,

 

Parmi ses étendards porter l’Aigle Romaine,

 

Il n’a plus aspiré qu’à s’ouvrir des chemins,

 

Pour éviter l’affront de tomber dans leurs mains.

 

D’abord il a tenté les atteintes mortelles

 

Des poisons que lui-même a cru les plus fidèles;

 

Il les a trouvés tous sans force & sans vertu.

 

Vain secours, a-t-il dit, que j’ai trop combattu!

 

Contre tous les poisons soigneux de me défendre,

 

J’ai perdu tout le fruit que j’en pouvois attendre,

 

Essayons maintenant des secours plus certains,

 

Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains.

 

Il parle; & défiant leurs nombreuses cohortes,

 

Du Palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes.

 

A l’aspect de ce front, dont la noble fureur,

 

Tant de fois, dans leurs rangs, répandit la terreur,

 

Vous les eussiez vûs tous retournant en arrière,

 

Laisser entre eux & nous une large carrière;

 

Et déjà quelques-uns couroient épouvantés,

 

Jusques dans les vaisseaux qui les ont apportés.

 

Mais le dirai-je, ô Ciel! rassurés par Pharnace,

 

Et la honte en leurs coeurs réveillant leur audace,

 

Ils reprennent courage, ils attaquent le Roi,

 

Qu’un reste de soldats défendoit avec moi.

 

Qui pourroit exprimer par quels faits incroyables,

 

Quels coups, accompagnés de regards effroyables,

 

Son bras, se signalant pour la dernière fois,

 

A de ce grand Héros terminé les exploits?

 

Enfin, las & couvert de sang & de poussière,

 

Il s’étoit fait de morts une noble barrière.

 

Un autre bataillon s’est avancé vers nous.

 

Les Romains pour le joindre, ont suspendu leurs coups.

 

Ils vouloient tous ensemble accabler Mithridate.

 

Mais lui: C’en est assez, m’a-t-il dit, cher Arbate;

 

Le sang & ma fureur m’emportent trop avant.

 

Ne livrons pas sur-tout Mithridate vivant.

 

Aussi-tôt dans son sein il plonge son épée.

 

Mais la mort fuit encor sa grande ame trompée.

 

Le Héros dans mes bras est tombé tout sanglant,

 

Foible, & qui s’irritoit contre un trépas si lent,

 

Et se plaignant à moi de ce reste de vie,

 

Il soulevoit encor sa main appésantie;

 

Et, marquant à mon bras la place de son coeur,

 

Sembloit d’un coup plus sûr implorer la faveur,

 

 

Quis fragmentum legens adeò sublime non efferatur voluptate! Hebes is esset, is & stipes, qui non moveretur. Ergò in talibus Bolaei consilio obtempera:

 

 

Soyez vif & pressé dans vos narrations;

 

Soyez riche & pompeux dans vos descriptions.

 

C’est-là qu’il faut des vers étaler l’élégance.

 

N’y présentez jamais de basse circonstance.

 

 

 

ARTICULUS II.

 

De Stylo pathetico.

 

 

Patheticum vocatur id omne quod in corde humano ciere potest admirationem, lacrymas, indignationem, metum, terrorem; quod docet ad iram rapere, ad misericordiam inflectere, & generatim quidquid à Rhetoribus affectus dicitur, Gallicè Passion. Affectus ad Narrationem pertinent; sed ut varii sunt, ità stylus qui velut indumentum eorum est, debet etiam variare, proue occurrunt differentiae particulares. Nonne, v. g. ridiculum esset, si filius, cum fronte hilari, exequiis interesset patris quem tenero animo dilexerit, dùm angor sensus ipsiûs intimos pectusque dilaceraret? Quod ad probandum, duplex hîc referemus exemplum. Prius extractum ex Epistolis D. De Sévigné, his verbis: Ep. 148.

 

 « Madame de Longueville fait fendre le coeur, à ce qu'on dit: je ne l’ai point vûe; mais voici ce que je sçai. Mademoiselle de Vertus étoit retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours; on est allé la quérir avec M. Arnauld, pour dire cette terrible nouvelle. Mademoiselle de Vertus n’avoit qu’à se montrer; ce retour si précipité marquoit bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu’elle parut; Ah, Mademoiselle! comment se porte Monsieur mon frere? Sa pensée n’osa aller plus loin. Madame, il se porte bien de sa blessure. Et mon fils? On ne lui répondit rien. Ah, Mademoiselle! mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort sur le champ? n’a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu, quel sacrifice? & là-dessus elle tombe sur son lit; & tout ce que la plus vive douleur peut faire, & par des convulsions, & par des évanouissements, & par un silence mortel, & par des cris étouffés, & par des larmes amères, & par des élans vers le Ciel, & par des plaintes tendres & pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens; elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n’a aucun repos: je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu’elle puisse vivre après une telle perte. »

 

 

Alterum legitur apud Racinium in Atthalia.Versibus patheticis inducit Josabetam referentem quibus effecerit modis ut Joas tortoribus eriperetur, Act. I. sc. 2.

 

 Hélas! l’état horrible où le Ciel me l’offrit,

 

Revient à tout moment effrayer mon esprit!

 

De Princes égorgés la chambre étoit remplie.

 

Un poignard à la main l’implacable Athalie

 

Au carnage animoit ses barbares soldats,

 

Et poursuivoit le cours de ses assassinats.

 

Joas laissé pour mort frappa soudain ma vûe.

 

Je me figure encor sa nourrice éperdue,

 

Qui devant les bourreaux s’étoit jettée en vain.

 

Et foible le tenoit renversé sur son sein.

 

Je le pris tout sanglant; &, baisant son visage,

 

Mes pleurs du sentiment lui rendirent l’usage;

 

Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,

 

De ses bras innocents je me sentis presser.

 

Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!

 

Du fidèle David c’est le précieux reste.

 

 

 

ARTICULUS III.

 

De Stylo festivo & amoeno.

 

Festivum includit in se idaeam laetitiae vividae quae palàm erumpit: amoenum è contra intrinsecùs excitat quamdam voluptatem suavem, puram & delicatam. Prius in jocosis sese exfert, posterius in imaginum leporibus laetatur. Fontanius utrumque complexus est in Fabula 203 Cuniculorum: sed ut faciliores simus intellectu, festivum ab amoeno sejungamus:

 

 A l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière

 

Précipite ses traits dans l’humide séjour;

 

Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,

 

Et que n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour.

 

 

Nil magìs amoenum quàm ille Solis ortus & occasus; hanc idaeam Natura Poëtae subministravit, Poësis verò colores trivit.

 

 

Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe;

 

Et nouveau Jupiter du haut de cet Olympe

 

          Je foudroie avec discrétion

 

          Un lapin qui n’y pensoit guère.

 

Je vois fuir aussi-tôt toute la nation

 

         Des lapins qui sur la bruyère

 

          L’oeil éveillé, l’oreille au guet,

 

S’égayoient & de thym parfumoient leur banquet.

 

           Le bruit du coup fait que la bande

 

           S’en va chercher sa sûreté

 

           Dans la souterraine cité.

 

 

Quid hâc Narratione delicatius? De illius exornandae principatu, certant inter se festivum & amoenum. Allusio Jovi & Olympo, per comparationem à majore ad minus, animum exhilarat: Cuniculorum pictura ad normam Naturae dirigitur, eorumque convivium thymum spirans, idaeam offert peramoenissimam.

 

 

Hîc etiam fieri posset comparatio Fabulae Vulpis & Ciconiae à Phaedro & Fontanio decantatae. Prior eam festivè tractavit, posterior amoenè polivit.

 

 

 

ARTICULUS IV.

 

De Stylo naturali & ingenuo.

 

 

Naturale generatim opponitur nimiùm exquisito & contortè dicto. Illius pariendi, solùm est capax ingenium clarum nec ambiguum, simplex & facile. Ingenuum, consulto contrarium, videtur ad sensum duntaxat pertinere. È Stylo quo Fontanius scitè & venustè concinnavit idaeas naturales & ingenuas, eundem adipisci edocebimur. Enim verò quò invenies, v. g. descriptiones magìs naturae proximas quàm sequentes? Primùm è Fabulâ 88.

 

 

Dès-que l’Aurore (inquit Poëta) en son char remontoit,

 

Un misérable coq à point nommé chantoit.

 

Aussi-tôt notre vieille encor plus misérable

 

S’affubloit d’un jupon crasseux & détestable,

 

Allumoit une lampe & couroit droit au lit

 

Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,

 

        Dormoient les deux pauvres servantes.

 

L’une entr’ouvroit un oeil, l’autre étendoit un bras,

 

        Et toutes deux très mal-contentes

 

Disoient entre leurs dents; Maudit coq, tu mourras.

 

 

Dici potest Fontanium arripuisse semper occasiones ingenui exprimendi. Hâc in parte unicus prostat. Habeas opus absolutissimum ingenuitatis, & mirâ arte elaboratum, in soliloquio quod ex ore mulieris lac vendentis elicit, in Fabula cui titulus La Laitiere & le Pot au lait. In eo, sensus intimus sese explicat, omni virtute suâ sustentatus, & ut convenientiùs dicam, cum omni suî ebrietate:

 

 

          Il m’est, disoit-elle, facile

 

D’élever des poulets autour de ma maison;

 

          Le Renard sera bien habile

 

S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.

 

Le porc à s’engraisser coûtera peu de son;

 

Il étoit quand je l’eus de grosseur raisonnable:

 

J’aurai, le revendant, de l’argent bel & bon;

 

Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,

 

Vû le prix dont il est, une vache & son veau,

 

Que je verrai sauter au milieu du troupeau?

 

Perrette là-dessus saute aussi transportée.

 

Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.

 

 

Concludendum igitur erit ingenuitatem styli seu simplicitatem consistere in delectu quarumdam expressionum simplicium, suavitate molli refertarum, quae ex seipsis nascantur magis quàm eligantur, quaeque non hauriantur è fortuitis verborum structuris, neque modis quibusdam refricatis morem antiquum redolentibus.

Denique virtus benè narrandi, hoc donum adèo in societate pretiosum, haec virtus, inquam, tam rara, fortè communior fieret, si in cursu studiorum assuescerent maturè adolescentes, sentire, aestimare & imitari loca quae in optimis & melioris notae auctoribus leguntur. Quo pacto sensim comparabunt vim & facultatem judicandi, & à cunctis studiosè investigabuntur. Assiduè evolvant Horatium, Terentium, Ciceronem, Livium, Phaedrum, & Fontanium: totidem sunt exemplaria delectu eorum dignissima.

 

 

Que leurs tendres écrits par les Graces dictés,

 

Ne quittent point vos mains jour & nuit feuilletés.