Le Gras, 1671 : La Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Le Gras, La Rhétorique française ou les préceptes de l’ancienne et vraie éloquence accommodés à l’usage des conversations et de la Société civile, du Barreau et de la Chaire, Paris, 1671,, première partie, chap XVIII, "Des arguments qui servent à gagner les bonnes grâces et la bienveillance : et des lieux d'où ils se tirent", p. 67-69.

Définition publiée par RARE, le 28 septembre 2018

Des Argumens qui servent à gagner les bonnes graces, & la bienveillance : & des lieux d’où ils se tirent

Apres avoir parlé des lieux des Argumens, qui servent à la preuve (ce qui regarde l’instruction que l’Orateur est obligé de donner à l’Auditeur) il [p. 68] faut parler des lieux d’où il peut tirer de quoy satisfaire au second de ses devoirs, qui est de plaire aux Auditeurs, pour s’attirer leur bienveillance. Et ces lieux sont les déportemens & les mœurs.

La necessité de ce devoir procede de ce que la pluspart des hommes ne se determinent pas toûjours à croire un sentiment plûtost qu’un autre, par des raisons solides & essentielles, qui en seroient connoistre la verité, mais par de certaines marques exterieures & estrangeres, qui sont plus convenables ou qu’ils jugent plus convenables à la verité qu’à la fausseté.

Ces marques consistent à donner par l’Orateur bonne opinion de soy & de sa partie, ou de celuy en faveur duquel il parle, & à donner au contraire mauvaise opinion de son adversaire.

Les lieux qui servent à donner bonne opinion de soy, ou d’un autre, sont la douceur, la bonté, la pieté, la sagesse, la moderation. Or cela se doit tirer du sujet : tellement qu’il faut faire connoistre qu’on a toûjours agy avec douceur, avec respect : qu’on s’est toûjours rendu facile, & mesme qu’on s’est soûmis à l’adversaire : Que la manière dont l’on a agy avec luy, a esté élognée d’interest, d’aigreur & d’opiniastreté. Ces choses servent à gagner la bienveillance des Auditeurs. De sorte que si pour l’utilité de la cause, l’Orateur est obligé de dire quelque chose de piquant, il ne faut pas que ce soit sans faire paroistre le déplaisir d’y estre contraint. Il faut prendre dans le sujet de quoy faire paroistre ceux pour qui on parle justes dans leurs actions, integres dans leurs promesses, retenus & [p. 69] moderez dans la poursuite de leurs interests, patiens & plus portez à souffrir les injures, qu’à s’en venger.

Pour ce qui est de la manière de dire ces choses, elle dépend de l’air du discours & l’action de l’Orateur. Ce sont encore de nouvelles marques qui font beaucoup d’impression sur l’esprit des Auditeurs : Car on a naturellement de la bienveillance pour un homme, lors qu’il parle avec grace, avec moderation & douceur, & on croira mesme qu’il a raison. Au contraire si celuy qui parle a un geste desagreable, si on reconnoist dans son visage & dans son action de la fierté, de la presomption & de l’emportement comme l’air du discours encore ordinairement dans l’esprit avant les raisons, il donne également mauvaise opinion de luy & de sa cause, l’esprit estant plus prompt à s’apercevoir cet air, qu’il ne l’est à comprendre la solidité des preuves. Cecy merite d’estre expliqué par quantité d’exemples.

Ainsi comme faire & dire le contraire de ce qui vient d’estre enseigné devoir estre dit ou fait, pour insinuer agreablement ses sentimens dans l’esprit des Auditeurs, excite leur haine & leur indignation ; l’Orateur doit faire mention de l’emportement, de l’impieté, & la folie de l’adversaire, mais une maniere. Qui comme il a déjà esté dit, fasse connoistre qu’il a du déplaisir d’estre obligé d’en parler.