Le Gras, 1671 : La Rhetorique Françoise ou les preceptes de l'ancienne et vraye eloquence accomodez à l'usage des conversations & de la Societé civile : Du Barreau : Et de la Chaire

Définition publiée par VERNET Thibault

 

Le Gras, La Rhetorique Françoise ou les preceptes de l'ancienne et vraye eloquence accomodez à l'usage des conversations & de la Societé civile : Du Barreau : Et de la Chaire, Paris, A. de Rafflé, 1671, Première partie de la Rethorique, « De l'Invention », chap. X, « De la Définition », p. 40-42.

 

L’ESTAT de la définition suit celuy de la conjecture, car lors qu’on ne peut disconvenir du fait, on luy donne un autre nom que celuy qui luy est donné par l’adversaire. Et comme ce nom suit d’ordinaire la nature & l’essence de la chose. Cet état, qui se fait par un changement de nom, s’appelle l’estat de la définition. De sorte qu’au lieu de dire : Je n’ay point commis de larcin : Je n’ay point commis cet adultere, je n’ay point receu de dépost. On dit cela n’est point un larcin, un adultere un dépost
Les termes qui marquent la définition, sont ce que c’est : Par exemple, ce que c’est que Dieu ; ou si c’est cela. Mais il est importãt de remarquer que dans la conjecture on se sert quelquefois des mémes termes ; de sorte que si on y prend garde de prés, on n’usera pas d’une defense aussi forte que l’on devroit. Car au lieu de se servir pour defense de la negation de la chose, ou du fait, qui est la plus forte défense, on se serviroit de la negation du nom qui est la moindre defense. Or il est bien plus seur de pouvoir nier avoir commis un fait, qui merite quelque peine ; qu’en l’avoüant dire que ce n’est pas un crime, ou du moins qu’il n’est pas tel que pretend l’adversaire : Par exemple, on demande si un homme est adultere, pour avoir esté trouvé en un lieu de débauche avec la femme d’un autre homme. Ce seroit user d’une mauvaise defense de soûtenir simplement que ce n’est point estre adultere, en demeurant aux termes d’une définition opposée ; mais il faut nier le fait, n’y ayant point de plus forte defense que la dénegation, en faisant tomber la question sur l’état de la conjecture.
Dans les questions generales de la définition, la question dépendra quelquefois de l’état de la conjecture, quoy qu’elle semble dépendre de l’état de la définition. Exemple : On demande ce que c’est que Dieu : si on nie que ce soit un esprit dont l’immensité s’étend par tout, en tous lieux, & qui est en chaque chose sans être limité, & qu’on luy donne une forme humaine, comme a fait Epicure : C’est l’état de la conjecture, selon Quintilien : car en ne donnant pas les Attributs qui sont deûs à l’immensité & à l’excellence de son Estre, c’est nier son Essence.
Quelquesfois mesme en cherchant la définition d’une chose, on tombe sur la qualité : comme quand on definit la Rethorique l’Art de bien dire, ou ce qui a une force particuliere pour persuader.
La question dépend veritablement de la définition, quand la contestation touchant la définition d’une chose vient de la Loy, comme quand il s’agit de sçavoir si celuy qui a forcé un Tyran à se faire mourir est tyrannicide : si les imprecations des Magiciens sont de veritables empoisonnemens : Car la chose en foy est évidente, & le fait est certain : Tellement qu’il ne s’agit que de la force du mot, & non de la verité de la chose.
Il se rencontre de deux sortes de questions dans cet état. La premiere est generale, & l’autre est particuliere. La question generale est lors que l’on demande ce que c’est qu’adultere, ou ce que c’est que la vertu : & la particuliere est lors que l’on demande, si ce qui est en question est un adultere, ou si une telle action est une vertu.