BENEVOLENTIA / BIENVEILLANCE, DISPOSITIONS AMICALES
La bienveillance se tire de la personne, ou du sujet. Les personnes, sont celles des Orateurs, des parties, des Auditeurs, ou des Juges.
L’Orateur tirera la bienveillance de sa personne, s’il passe pour homme l’honneur. Pour cela il faut, si la cause le permet, qu’il dise n’avoir entrepris l’action que par le devoir de l’amitié, & d’un bon Citoyen, si le sujet le permet.
Il doit encore faire voir qu’il a esté contraint de se charger de la cause.
L’Orateur tire encore la bienveillance de sa personne mesme, lors qu’il avouë sa foiblesse, & le peu d’experience qu’il a des adresses du Barreau, & qu’il releve au contraire l’adresse & l’artifice de son adversaire, c’est l’artifice des anciens Orateurs d’Athenes & de Rome.
La personne de la partie contribuë aussi à la bienveillance, si on peut exagerer sa dignité ou son merite ou son infirmité, ou les rapports de merite qui se rencontrent entre l’Orateur & le Client.
La consideration du sexe, de l’âge & de la condition de la personne du Client, sert aussi de matière pour porter les juges à nous vouloir du bien, il faut toûjours faire croire sur tout que le Client est forcé de plaider.
On tire aussi la bien-veillance de la personne de partie adverse par des moyens opposez ; car la haine que le Juge a pour l’adversaire, fait qu’il a de la bienveillance pour nous : Tellement que si on exagere l’authorité du mesme adversaire, c’est pour le faire regarder du Juge avec envie : & si sa bassesse, ou lâcheté, c’est pour le rendre méprisable.
Pour ce qui est de la personne du Juge, on gagnera ses bonnes graces, en luy donnant des loüanges avec jugement & adresse d’esprit ; & pour cela il faut que la cause mesme fournisse la matiere de cette loüange, comme cela se peut reconnoistre par l’Exorde dont Saint Paul se servit pour gagner la bien-veillance du Roy Agrippa : Je m’estime heureux, ô Roy Agrippa, de me pouvoir aujourd’huy justifier devant vous touchant les choses dont les Juifs m’accusent, parce que vous estes pleinement informé de toutes les coûtumes & de toutes les questions qui sont entre les Juifs ; c’est pourquoi je vous supplie d’éconter avec patience, & le reste.
La Loüange semblera encore venir de la cause, si en parlant dans une matiere haute, on releve la dignité du Juge : Dans une affaire basse sa justice : Sa misericorde, & sa compassion envers les miserables, lors que nous parlons de la misere de partie : Et son exactitude à rendre la iustice, lors qu’il est question d’une affaire embarassée.
On gagnera aussi les bonnes graces du Juge, en luy faisant croire qu’il a interest en la cause ; mais il faut prendre garde que le Juge ne soit nostre ennemy, & qu’il ne soit préoccupé, car cela fait qu’il faut détruire ces obstacles, & confirmer la préoccupation, lors qu’elle nous est avantageuse.
Il faut quelquefois dissiper les craintes, & quelquesfois luy en donner.
Pour ce qui est de la cause, ce qu’il y a de favorable, servira à rendre le Juge bien-veillant dans l’Exorde.
La bien veillance se tire encore des circonstances de la personne & de la chose.
Les circonstances de la personne sont les enfans, les alliances les amitiez, le pays, la ville, & tout ce qu’il peut estre favorables à celuy pour qui nous parlons, ou rendre odieux celuy contre qui nous parlons.
Les circonstances de la chose sont, le temps, le lieu, la forme, ou la manière, l’opinion & l’action ; ce que j’expliqueray plus particulierement par des exemples.
La bien veillance se tire encore des choses qui marquent les dispositions de l’ame, comme sont l’invocation, les témoignages d’affection, les souhaits les inquietudes, la raillerie.