Étienne Dubois de Bretteville, 1689 : L’Éloquence de la chaire et du barreau

Définition publiée par Kayirici

Étienne Dubois de Bretteville, L’Éloquence de la chaire et du barreau selon les principes les plus solides de la rhétorique sacrée et profane, Paris, Denys Thierry, 1689, p. 463-467

De la Prononciation

Et Premierement,

Des qualités de la Voix.

Celuy qui aspire à la gloire d’un parfait Orateur, doit avoir la Voix claire & forte, pour se faire entendre aisément, & pour remplir l’étenduë de son Auditoire. La voix distincte & bien articulée, est encore plus importante & plus necessaire que la voix forte & vigoureuse. Car un homme qui n’aura qu’une voix mediocre, pourvû qu’il ait la Prononciation bien distincte, se fera mieux entendre qu’un autre qui l’aura plus éclatante, & qui n’articulera pas ses paroles. Les Rheteurs marquent deux vices qu’il faut principalement éviter. Le premier est nommé en Grec "Platiasmos" & le second est appellé Koilostomia. Le Platiasmos est de parler la bouche trop ouverte, & d’en pousser dehors un grand son, mais confus & inarticulé ; ce que plusieurs font même par affectation, sur l’opinion qu’ils ont que ce son vehement donne de la force & de la majesté à leurs paroles ; en quoy ils se trompent extrêmement. Le défaut nommé Koilostomia, ou selon la prononciation Latine, Coelostomia, consiste en ce que celuy qui parle, n’ouvre pas assés la bouche, & y renferme ses paroles, comme dans un creux, d’où elles ne sortent qu’à demy.

La voix ne doit être ny lente, ny précipitée. Celle-là ennuye l’Auditeur ; & celle-cy est propre d’un Declamateur ou d’un Ecolier qui veut montrer la bonté de sa memoire : outre qu’elle ne donne pas aux Auditeurs le loisir de concevoir les raisons, & de remarquer la beauté du discours. La voix ne doit point être trop élevée ny trop éclatante ; car l’Orateur doit parler, & non pas crier : & souvent aprés cette grande contention, la voix s’affoiblit, & devient si basse qu’on ne l’entend presque pas. Il faut aussi que l’Orateur ait la voix douce & agreable, pour être oüy avec plaisir. Si celuy qui veut parler en public a une voix rude, aigre, ou enroüée, il doit s’efforcer de corriger ces défauts par le soin & par l’exercice, & imiter l’exemple des deux illustres Orateurs dont j’ay parlé dans le Chapitre précedent.

 

Des inflexions de la Voix.

Il n’y a rien qui ennuye tant les Auditeurs, & qui leur donne un si grand dégoût, qu’une voix toujours uniforme. Ce vice que les Grecs appellent Movotonia, nuit extrémement à l’effet que le discours devroit produire : Car cette Prononciation qui est égale par tout, diminuë la force des raisons, l’éclat des Figures, & la vigueur des mouvemens ; de sorte que ce qui devroit le plus émouvoir, n’émeut point en effet, parce qu’il est toûjours prononcé d’un même ton. La Nature nous porte d’elle-même à varier les inflexions de la voix selon les Sujets dont nous parlons : à prononcer autrement quand nous parlons des choses joyeuses & agreables, & autrement quand il s’agit de choses tristes & lugubres : autrement en blâmant ceux qui ont commis quelque crime, & autrement en consolant ceux qui sont dans l’affliction : autrement quand nous reprochons à quelqu’un ses ingratitudes, & autrement quand nous demandons pardon de nos fautes : autrement lors que nous menaçons, & autrement lors que nous promettons : autrement quand nous sommes d’un esprit calme, & autrement quand la colere nous transporte. Ce que fait la Nature, c’est ce que la Prononciation doit faire : car plus  elle approche de la Nature, plus elle est parfaite ; & plus elle s’en éloigne, plus elle est vicieuse. La raison nous enseigne aussi, que la Parole nous ayant été donnée de Dieu pour être l’Interprete de nos pensées, & le miroir de nos passions, nous nous devons étudier à faire voir naïvement par les divers tons de notre voix, la diversité des mouvemens que nous sentons en nous-mêmes, pour en exciter de semblables en ceux qui nous écoutent.

L’Orateur doit varier sa voix selon la diversité

1. des Sujets dont il parle :

2. des Passions qu’il exprime, ou qu’il veut émouvoir :

3. des Figures qu’il employe dans le discours :

4. des Mots plus ou moins forts ou éclatans, & des Periodes : &

5. des differentes Parties de l’Oraison, qui font l’Exorde, la Division, la Narration, la Confirmation, & la Peroraison.