LOCUS / LIEU - SOURCE DES ARGUMENTS
CHAPITRE 6
DES LIEUX ORATOIRES
Qu’est-ce qu’un lieu oratoire ? R. C’est celui où l’on trouve et d’où l’on tire des arguments ou des preuves. En d’autres termes, et pour mieux dire, les lieux oratoires sont des arguments qui sont communs à toutes sortes de sujets, et d’où l’on tire comme d’un écrin, ou d’un tiroir, des preuves qui s’appliquent à un sujet quelconque.
Qu’est-ce qu’un argument ? R. C’est une raison plausible [probabilis], et de nature à entraîner la conviction.
Qu’est-ce que la conviction ? R. C’est le ferme assentiment de l’esprit qui croit ce qu’on dit.
Qu’est-ce que l’opinion ? R. C’est un faible assentiment. La conviction et l’opinion sont les conséquences de l’argumentation.
Qu’est-ce que l’argumentation ? R. C’est l’explication et le développement d’un argument.
Combien y a-t-il de genres d’arguments ? R. Deux : les uns, intrinsèques, sont tirés du cœur même du sujet ; les autres, extrinsèques, sont des arguments en dehors du sujet. On dirait que l’art ne préside pas à leur recherche ; ce n’est pas qu’on s’en serve sans recourir à l’art, mais on les trouve sans beaucoup de difficulté, ils se présentent comme d’eux-mêmes.
Qu’appelez-vous arguments intrinsèques ? R. Ceux qu’on tire d’un lieu intrinsèque < c’est-à-dire qui tient au sujet lui-même >.
Quels sont les arguments extrinsèques ? R. Ce sont les arguments tirés d’un lieu en dehors du sujet : c’est pour cela qu’on les appelle extrinsèques.
Combien y a-t-il de lieux intrinsèques ? R. Il y en a 16 : la Définition, l’Énumération des parties, l’Étymologie, les Dérivés, le Genre, la Forme ou l’Espèce, la Ressemblance, la Dissemblance, le Contraire, les Circonstances, les Antécédents, les Conséquents, les Choses qui répugnent entre elles, les Causes, les Effets, la Comparaison.
Combien y a-t-il de lieux extrinsèques ? R. Six : les Préjugés, la Renommée, les Documents, le Serment, les Tortures, les Témoins.
[...]
ARTICLE 3
De l’usage des lieux oratoires
On ne peut mieux indiquer comme on tire un argument de tous les lieux oratoires qu’en donnant des exemples.
1. S’agit-il de faire l’éloge de l’éloquence ? Tirez d’abord un argument de la Définition du mot. Dites que c’est l’art de persuader l’auditeur, ou bien de l’amener à changer de volonté. Qu’y a-t-il de plus noble, de plus utile au genre humain ?
2. De l’Énumération des parties. L’éloquence forme l’intelligence des enfants, dompte les passions de la jeunesse, règle les conseils [consilia] de la vieillesse.
3. De l’Étymologie du nom. Vous expliquerez le mot Éloquence.
4. Du Genre. Autant les arts libéraux l’emportent sur les arts industriels, autant l’éloquence l’emporte sur les arts libéraux eux-mêmes.
5. De l’Espèce. Qu’y a-t-il de plus beau que de retenir suspendus à ses lèvres une foule d’auditeurs ? de dominer au forum, de combattre le vice du haut de la chaire sacrée ?
6. Du Semblable. Représentez-vous un général habile qui dispose avec prudence son armée, qui soutient avec courage l’attaque de l’ennemi, qui le presse, quand il le voit faiblir, qui l’écrase quand il est vaincu, terrassé. Tel est un grand orateur. Voyez comme il manie les armes de sa victorieuse éloquence, comme, etc.
7. Du Dissemblable. Qu’y a-t-il de plus étonnant qu’un enfant qui ne peut pas encore articuler des mots, qu’un aveugle ? etc.
8. Des Causes. Dieu est l’auteur de l’éloquence, il en est aussi la fin. Il est le bonheur qu’elle nous procure, soit qu’il nous vienne de l’admiration de la foule, ou de nous seul. Dieu est le sujet [materia] de l’éloquence, quel que soit celui que nous traitions dans un style élégant et fleuri. Il en est la beauté [forma] qui consiste dans un langage poli et une action qui nous charme.
9. Des Effets. Traiter les affaires les plus importantes, défendre l’innocence, réprimer les attentats des scélérats, tels sont les effets de l’éloquence.
10. Des Circonstances. Voyez cet orateur parlant du haut de la tribune ; tous les auditeurs sont suspendus à ses lèvres, il calme les furieux, console les affligés, réconcilie les ennemis, etc.
11. Des Contraires. Regardez, d’un autre côté, cette populace séditieuse. Si personne ne modère, par la parole, son impétuosité, à quels excès se livrera sa fureur qu’elle ne peut maîtriser ! etc.
12. Des Antécédents. Combien la terre était informe, affreuse à voir, avant que l’éloquence fît sortir les hommes des forêts pour les réunir dans les villes !
13. Des Conséquents. Supprimez le soleil de l’éloquence, que reste-t-il, si ce n’est une nuit presque cimmérienne ?
14. De la Comparaison. Si vous croyez qu’il ne faut pas négliger les arts utiles, combien moins ne doit-on pas négliger l’éloquence, qui est la reine des autres arts !
15. Vous rappellerez les nombreux Témoignages des sages.
Vous plaît-il de faire l’éloge de la sobriété ? Vous direz qu’elle est l’honneur de la jeunesse, la gardienne de la chasteté, la nourrice de la prudence, etc. Elle réprime les mouvements désordonnés de la jeunesse ; elle donne une bonne direction aux projets des hommes faits ; elle est la parure de la vieillesse. La sobriété est comme une citadelle où l’ennemi ne peut entrer. Qu’y a-t-il de plus honteux que l’intempérance ? Vous en ferez le tableau, à l’aide des circonstances où se produit l’ivresse, lorsque l’ivrogne, par exemple, sort du cabaret, etc. – Quant aux effets de la sobriété, vous direz qu’elle réprime les vices, éclaire l’intelligence, conserve toutes les vertus, et les protège. Vous citerez les exemples des saints qui ont pratiqué la sobriété ; vous confirmerez ces exemples, et vous leur donnerez du relief par une comparaison avec les anciens athlètes ; s’ils s’abstenaient des plaisirs qui affaiblissent les forces du corps, avec combien plus de soin un chrétien doit éviter ce qui diminue la force de son âme, et compromet son salut.