PROGYMNASMA / EXERCICES PRÉPARATOIRES
CINQUIÈME PARTIE
EXERCICES PRÉPARATOIRES < D’APHTHONIUS >
Aphthonius, célèbre rhéteur, a composé des éléments de rhétorique qu’il a appelés Progymnasmata, c’est-à-dire exercices préparatoires propres à tracer le chemin pour arriver à l’éloquence. Ils demandent quelques connaissances des figures et de l’amplification, ainsi que des lieux < que l’on appelle > oratoires. Aphthonius, en composant ces exercices, suppose que les jeunes gens possèdent ces connaissances préliminaires. C’est pourquoi nous avons rejeté ces exercices dans la dernière partie de ce livre, pour qu’on < les comprenne plus facilement et qu’on > en retire de plus grands avantages.
PREMIER EXERCICE PRÉPARATOIRE
De la fable
Comme la narration est pour ainsi dire un genre, dont les espèces sont la fable et l’histoire, nous allons expliquer en premier lieu ce qui a trait à la narration. Personne en effet ne nie que les mêmes qualités et ornements qui s’appliquent en général à la narration vraie et historique doivent aussi s’appliquer à la fable, qui est une narration imaginaire [fabulosa narratio], pour qu’elle se fasse dans les règles de l’art.
CHAPITRE 1
DE LA NARRATION EN GÉNÉRAL
Quelles sont en général les qualités que doit avoir la narration vraie, imaginaire ou fabuleuse ? R. Il y en a quatre : la brièveté, la clarté, la vraisemblance et le charme.
Comment une narration sera-t-elle brève ? R. En n’y mettant rien de superflu.
Citez un exemple.
Voici : « un jeune homme ayant décroché une épée suspendue dans un coin de la maison la tira de sa gaine, poursuivit un ennemi, l’en perça et le tua. » Cette narration peu sérieuse est beaucoup trop longue ; elle serait bien meilleure en disant brièvement : le jeune homme ayant saisi son épée en perça mortellement son ennemi qui fuyait.
Comment donne-t-on de la clarté à une narration ? R. En se servant d’expressions usitées et appropriées au sujet ; en étant sobre de mots et de personnages ; en coupant les longues phrases, en supprimant les pensées subtiles et toute ambiguïté.
Donnez un exemple de cette ambiguïté.
< R. Voici : « comme il était établi qu’avait tué en plein sommeil dans sa propre demeure le beau-père le beau-fils, il fut déféré au juge. » Quoi de plus obscur ? Car lequel des deux, je vous le demande, a assassiné ? Et lequel des deux a été assassiné ? Et de quelle demeure s’agit-il ? De celle du beau-fils, ou de celle du beau-père ? Devinez. >
Comment donne-t-on de la vraisemblance à la narration ? R. < On la rendra probable, ou crédible et vraisemblable > en ne disant rien d’inconvenant, rien qui ne soit approprié aux personnes et aux choses, rien qui ne soit en rapport avec le lieu où le fait s’est accompli et l’époque où il a eu lieu.
Produisez un exemple.
Voici : si l’on disait qu’on a vu un peintre aveugle faisant de très jolis tableaux, on ferait une narration manquant de vraisemblance, car la chose est impossible.
Comment donne-t-on du charme à la narration ? En se servant d’abord d’expressions élégantes, bien choisies et harmonieuses, en parfait accord avec le sujet ; en second lieu si dans le cours même de la narration sont suscitées des attentes ; si des émotions [motus animis] y sont mêlées, comme la joie, la crainte, la colère, etc. ; en introduisant des dialogues ; en finissant par un dénouement inattendu, étonnant : rien n’est plus propre à intéresser le lecteur ou l’auditeur.
< Donnez un exemple qui rende la chose claire. R. > Voulez-vous raconter la mort de Cicéron ? Si vous dites que Popilius s’approchant de la litière de Cicéron ordonne aux porteurs de l’arrêter, en fait sortir Cicéron et lui tranche la tête, votre narration ainsi conçue n’a aucun agrément ; vous lui en donnerez en l’animant [si motus inseres], et en introduisant un dialogue de cette manière : Dès que Popilius aperçoit la litière de Cicéron, il se hâte d’aller à sa rencontre, accompagné de nombreux soldats armés ; alors, poussant des cris, et tendant les mains en avant : « Porteurs, s’écrie-t-il, arrêtez-vous ». Les serviteurs épouvantés s’arrêtent ; les soldats entourent la litière. « Où est votre maître ? où est Cicéron ? » demande alors Popilius d’une voix menaçante. Cicéron, s’entendant appeler et sachant que c’était lui seul qu’on cherchait, met la tête hors de la portière, et regardant Popilius d’un air irrité : « Te voilà, bourreau, dit-il, tranche cette tête et porte-la à Antoine ». Popilius sans tarder tranche la tête avec le glaive qu’il tenait à la main. Cette narration n’est-elle pas plus intéressante que la première ?
Quels sont les ornements ou les agréments d’une narration ?
< Ceux sans lesquels une narration est nue, simple et sans apprêts.
Combien y a-t-il de genres d’ornements ? >
Il y en a deux, qui consistent dans les mots et dans les pensées.
< Quels sont donc les ornements qui consistent dans les mots ?
Ceux-ci entre autres : >
1°
En ce qui concerne les mots, il faut que ces locutions : il dit, dit-il, et d’autres semblables, s’enchaînent convenablement dans la phrase, qu’elles ne soient ni au commencement ni à la fin < mais après un ou deux mots >. Ainsi, supposons qu’une mère gourmande son fils revenant du cabaret : « Penses-tu, lui dit-elle, qu’une mère puisse supporter plus longtemps un tel déshonneur ? – Quel mal ai-je commis ? répond le jeune homme. – L’impudent, dit la mère, le pendard, il demande quel mal il a fait ?» Alors, le fils exaspéré : « Me prends-tu donc, dit-il, ô ma mère, pour un serviteur ? – Non, répond la mère, je ne te prends pas pour un serviteur, mais pour le plus scélérat des esclaves. – C’est donc ainsi que tu aimes ton fils ? dit ce dernier. – Et c’est ainsi que tu m’aimes ? » répond la mère. Vous avez dans cet exemple toutes les particules à employer dans une narration. Il faut cependant remarquer que les mots dit-il, < il dit, > sont la plupart du temps précédés de participes. < Ainsi : « Le général, de dessus son char, tournant ses yeux et ses mains vers les troupes qui l’environnaient : “À moi, dit-il, soldats ! Reprenez courage, la victoire est à nous !” »
« Alors qu’Alexandre se tenait fièrement en selle, chevauchant donc devant les premiers rangs et tendant les bras vers les bataillons compacts : “Il faut attaquer, dit-il, frères d’armes” ! » >
2°
Il est élégant dans les narrations de se servir du présent plutôt que du passé < simple >. Ainsi :
« Philodamus prie Rubrius d’inviter ses amis à dîner ; ils arrivent de bonne heure, on cause, on se met à table, on boit à grands traits, < la conversation s’engage, on s’excite mutuellement à boire à la grecque. L’hôte s’efforce d’entretenir la gaieté ; on demande les grandes coupes ; les joyeux propos circulent. » >
3°
Il est bon de mettre à la suite plusieurs infinitifs en supprimant le verbe qui les régit < en supprimant aussi plusieurs autres mots et particules, comme on peut le voir dans l’exemple qu’en offre Cicéron lorsqu’il expose de quelle façon Verrès s’est frauduleusement emparé du candélabre précieux du roi Antiochus, alors qu’il avait demandé à se le faire apporter chez lui pour l’examiner. On fait apporter le candélabre à Verrès par les serviteurs du roi qui, « quand ils crurent qu’il avait eu bien assez de temps pour l’examiner, se mirent en devoir de le remporter. Il leur dit qu’il ne l’a pas assez vu, qu’il veut le voir encore ; il leur ordonne de se retirer et de laisser le candélabre ; ils retournent vers Antiochus, sans rien rapporter. Le roi, au début, (comprenez : ne pouvait) avoir nulle crainte, nul soupçon. Un jour, deux jours, plusieurs jours (sous-entendez : s’écoulent), il ne le rapporte pas ; le roi envoie alors ses gens lui demander de le rendre, s’il veut bien. L’autre leur ordonne de revenir le lendemain ; Antiochus (suppléez : commence à) s’étonner. Il renvoie ses gens. On ne le rend pas. Il s’adresse en personne au bonhomme ; le prie de le lui rendre », etc. >
Quels sont les ornements qui peuvent embellir la pensée [in sententiis] ?
Ce sont les plus belles figures < qui, placées à l’endroit adéquat, > lui donnent un intérêt merveilleux. Celles dont on se sert le plus souvent sont les suivantes :
L’Hypotypose. En voici un exemple. Il sort de la maison enflammé de colère, ses regards sont furieux, la rage éclate sur son visage, ses cheveux sont hérissés, etc.
La Dubitation. Que fera la malheureuse ? Où ira-t-elle ? Chez qui se réfugiera-t-elle ? De qui implorera-t-elle le secours ? Est-ce de son père ? Il est dans les fers, etc. < De ses frères ? Ils ont été réduits à l’esclavage. De ses proches ? Ils ont tous pris la fuite. >
La Suspension. Que pensez-vous qu’il arrive ensuite ? Que la jeune fille a été vaincue par des promesses ? Nullement. Qu’elle a cédé aux menaces ? Elle n’a pas cédé. Qu’a pu faire cette colombe entre les serres de ce vautour ? Je le dirai ; écoutez-moi. Elle s’est coupé la langue, et l’a crachée à la figure de cet impudique, qui ainsi frappé et vaincu s’est enfin retiré.
La Communication. Je vous le demande, < à vous, qui écoutez ceci, > si vous étiez à sa place, que feriez-vous ? Je fuirais, dira quelqu’un, je n’oserais pas résister. Eh bien, cette jeune fille a résisté ; bien plus, quoique désarmée, elle a vaincu son ennemi.
L’Exclamation. Elle a chassé sa fille du lit conjugal, et épousé son gendre. Ô forfait incroyable d’une femme ! ô débauche inouïe ! dire qu’elle n’a pas redouté l’indignation des hommes ! le châtiment éternel ! les torches enflammées des furies ! etc.
CHAPITRE 2
DE LA NARRATION FABULEUSE
Nous avons examiné jusqu’ici la narration en général, le sujet [res] peut être vrai ou imaginé : quand il est imaginé, on l’appelle fable ; quand il est vrai, c’est la narration proprement dite.
Qu’est-ce qu’une Fable ?
C’est le récit d’une action imaginaire [sermo falsus] qui a l’apparence de la vérité, c’est-à-dire une narration fictive, n’étant pas vraie, mais cachant toujours sous cette fiction une vérité et une pensée utile.
Quels noms lui a-t-on donnés ordinairement ?
On lui a donné différents noms, on l’a appelée tantôt Sybaritique, tantôt Cilicienne, tantôt Cyprienne.
Pourquoi l’a-t-on appelée Sybaritique ?
Parce que les Sybarites, peuple grec efféminé, aimaient les récits fabuleux et peu pudiques.
Pourquoi l’a-t-on appelée Cilicienne ?
Parce que les Ciliciens, peuple d’Asie, se repaissaient, en raison de leurs mœurs corrompues, de fables futiles et de récits de vieilles femmes ; ils avaient une telle habitude du mensonge que : « Le Cilicien ne dit pas facilement la vérité » est passé en proverbe.
Pourquoi l’a-t-on appelée Cyprienne ?
Parce que les faiseurs de fables étaient fort estimés des Cypriens, et qu’ils faisaient grand usage des fables.
Pourquoi l’a-t-on appelée Ésopique ?
Vous demandez là une chose que personne n’ignore. Qui ne sait en effet qu’Ésope a composé les fables les plus ingénieuses. Elles sont entre les mains de tout le monde, et l’on regarde comme un ignorant quiconque ne les a pas apprises. C’est de là que vient cet adage : « Tu ne connais pas même Ésope ».
Combien y a-t-il de genres de fables ?
Il y en a plusieurs : les Raisonnables [rationales], les Morales et les Mixtes.
Quelles sont les fables appelées Raisonnables ?
Ce sont celles dans lesquelles nous imaginons quelque chose dit ou fait par l’homme.
Quelles sont les fables appelées Morales ?
Ce sont celles que nous imaginons pour moraliser les hommes, et où nous faisons parler les animaux.
Quelles sont les fables que vous appelez Mixtes ?
Ce sont celles où les éléments des deux premières sont combinés, c’est-à-dire où les hommes s’entretiennent avec les bêtes.
< Donnez un exemple. >
Une belette prie celui qui l’a prise de ne pas la faire mourir. « Ah ! je vous en prie, dit-elle, faites-moi grâce, pourquoi voulez-vous me tuer ? Je vous délivre des rats qui vous causent mille dommages. – Si tu le faisais pour moi, non pour toi, répond l’homme, je t’en serais reconnaissant, et je te ferais grâce ; mais si tu fais périr les rats, c’est pour les manger, et en dévorant toi-même ce qu’ils auraient mangé, tu ne me rends aucun service. Meurs donc. »
< Qu’ils s’imputent donc ces propos, ceux qui se vantent d’un service illusoire, tout en ne songeant qu’à leurs propres intérêts. >
Quelle est l’utilité de la fable ?
< Multiple. > Elle nous récrée, elle est un enseignement, et elle nous émeut. Les fables récréent non seulement les enfants, mais aussi les hommes faits et les vieillards : c’est ce que les Athéniens nous ont appris. Démosthène discutait un jour, à la tribune, de graves intérêts, et voyant les auditeurs inattentifs, il réveilla leur attention par cet apologue < ou parabole > :
« Un jeune homme avait loué un âne pour aller d’Athènes à Mégare, et comme la chaleur était accablante (on était en été, et vers midi, heure où la chaleur est la plus forte), il se blottit sous le ventre de l’âne pour avoir moins chaud. Mais le propriétaire lui intenta un procès, alléguant qu’il lui avait loué son âne, mais non son ombre. » Les auditeurs, réveillés de leur apathie par cette fable, prêtèrent leur attention au récit de Démosthène. Dès que le grand orateur s’en aperçut, il les réprimanda fortement, et leur reprocha de négliger les intérêts de la République et de montrer de la sollicitude pour des futilités.
Qu’enseignent les fables ?
Elles enseignent à régler la vie, elles montrent les vertus qu’il faut mettre en pratique, et les vices qu’il faut éviter.
De plus, elles nous donnent des émotions [movent].
< Par quel exemple l’illustreras-tu ? >
Par l’exemple de Ménénius Agrippa, qui rappelle à la concorde et à l’obéissance au Sénat le peuple romain retiré sur le Mont Sacré, en lui racontant la fable des membres et de l’estomac que Tite-Live rapporte au livre II de la première décade.
Peut-on employer les fables pour une affaire sérieuse et les écrire en style sévère ?
On le peut, mais rarement. Il faut voir si le sujet et le lieu le permettent. Il conviendra alors de dire, en manière de préparation, que « ce n’est pas sans raison que dans l’antiquité les hommes les plus sages ont employé la fable, et que depuis tant de siècles, et du consentement unanime des hommes, elle a été en grand honneur. » < (Ensuite, nous dévoilerons le vrai sens qu’ils voulaient donner à telle fable, de cette manière dans l’exemple qui suit :) > « C’est ainsi qu’on a représenté Tantale au milieu de l’eau, tourmenté par la soif, pour signifier que l’avare n’a rien au milieu de l’or qu’il possède ».
Comment compose-t-on une fable ?
De la même manière que les narrations vraies. Elles doivent, comme nous l’avons déjà dit, avoir quatre qualités : la brièveté, la clarté, l’agrément et la vraisemblance.
Qu’a-t-on besoin de vraisemblance dans la fable puisqu’il n’y a rien qui soit vrai ?
On en a cependant besoin. Quoiqu’il ne soit pas vraisemblable et croyable que les bêtes parlent, on conçoit néanmoins que si elles avaient l’usage de la raison et de la parole, le renard, la poule ne parleraient pas autrement qu’on les fait parler. En effet, le caractère du renard est d’user de ruse, d’astuce, d’hypocrisie ; celui de la poule est simple et sans détours ; le loup agit autrement que l’agneau : l’un est naturellement féroce et rapace, l’autre au contraire est doux, bon ; c’est pourquoi il serait invraisemblable d’attribuer à ces bêtes, que nous supposons douées de raison, quelque chose en opposition avec leur nature ; de donner, par exemple, de l’audace aux souris, de la lenteur aux cerfs, de la cruauté aux colombes, de la bienveillance aux vautours, et de la stupidité aux renards.
CHAPITRE 3
EXEMPLES DE NARRATIONS ET SURTOUT DE NARRATIONS
FABULEUSES
Le Loup et l’Agneau
Un agneau mourant de soif alla se désaltérer à un ruisseau où vint également un loup. L’agneau se trouvait dans le courant, au-dessous du loup ; néanmoins ce dernier, qui cherchait un motif de querelle, accusa l’agneau de troubler son eau. « Je ne puis le faire, répondit celui-ci, puisque je me tiens au-dessous de vous. – Mais tu médis de moi depuis six mois, dit le loup. – C’est impossible, répond l’agneau, puisque je n’étais pas encore né à cette époque. – Alors c’est ton père », riposte le féroce animal. Il le saisit et le dévore.
Il n’est pas difficile d’amplifier ces calomnies, et d’opprimer l’innocent de la manière suivante.
Même fable amplifiée [stilo ornatiore]
Un agneau était venu se désaltérer à un ruisseau ; un loup y vint aussi, plutôt pour chercher aventure que pour apaiser sa soif. Voyant une bonne occasion de faire de l’agneau son butin, car la faim le pressait plus que la soif, il l’apostrophe en ces termes : « Eh ! petit audacieux, ne cesseras-tu pas, pendant que je bois, de troubler l’eau avec tes pattes couvertes de boue ? – Comment pourrais-je le faire, ô cher monsieur le loup ? répond l’agneau, c’est à peine si j’ai touché de mes petites lèvres l’eau du ruisseau et si j’en ai mouillé le bout de ma langue. – Tu mens, impudent, tu as troublé mon eau ; elle m’arrive toute boueuse. – Ô le plus noble des loups, répond l’agneau, ne voyez-vous pas que l’eau coule vers moi ? » Le loup, vaincu par cette raison évidente, garde un moment le silence ; mais bientôt, cherchant un nouveau grief : « Ne te souviens-tu pas, dit-il, petit vaurien, qu’il y a plus de six mois, tu m’as dit, quand je passais, des sottises de la fenêtre de ton étable, et tu m’as menacé ? – Je n’aurais pu, dans tous les cas, que vous adresser de bonnes paroles, ô illustre héros de ces forêts, et elles ne s’accorderaient pas avec ce que vous me reprochez ! Pardonnez-moi ce que je vais vous dire : il y a trois mois à peine que je suis né ; comment aurais-je pu médire de vous depuis plus de six mois ? – Si ce n’est toi, c’est donc ton père, répondit le loup ; il m’a accablé plusieurs fois d’injures, il est juste que le fils expie la faute du père. » Ayant ainsi parlé, il se jeta sur l’agneau, et le dévora cruellement.
Comme il est odieux de poursuivre ainsi un innocent, de le calomnier, et de le faire mourir ! Que de malheureux deviennent ainsi, comme les faibles agneaux, la proie de gens iniques, semblables à des loups voraces qui les dépouillent de leur bien, leur enlèvent la bonne réputation dont ils jouissent, et s’ils ne les privent pas de la vie, les privent tout au moins des avantages qu’elle présente.
< Le corbeau et le renard
Un corbeau, haut perché sur un arbre, mangeait un fromage pris à une fenêtre. Comme un renard l’avait aperçu, il se mit à en louer l’éclat des plumes, le noble port de tête et l’élégance entière du corps : seule, disait-il, lui manquait la voix ; s’il en jouissait, aucun oiseau ne lui serait comparable. Mais ce fou, pour montrer qu’il n’est pas dépourvu de voix, et même d’une voix mélodieuse et suave, en se préparant à chanter, laisse choir de son bec le fromage, que le rusé renard happa de ses crocs avides.
La même dans un style plus orné
Un corbeau était perché au sommet d’une branche d’arbre, mangeant avec égal plaisir et appétit un fromage qu’il avait pris à la fenêtre d’une ferme toute proche. Un renard le vit et l’envia et, tout en se pourléchant les babines, il dévorait déjà des yeux le fromage : il a beau tournoyer autour de l’arbre, encore et encore, avec fébrilité et s’agiter en tous sens, aucun espoir de s’emparer du mets convoité ne se laisse pourtant entrevoir. Il s’en remet donc à ses talents habituels, pose son séant à terre, tend le cou et le museau, dresse les oreilles, le regard fixé sur le corbeau. Le corbeau s’aperçoit qu’il l’épie et, dans un croassement, lui dit : « Que regardes-tu donc, filou ? » « Mais toi », répond le renard, « c’est toi que je contemple, mon bel ami corbeau ; diantre, la splendeur de ton plumage me plonge dans l’admiration : je ne me souviens pas avoir jamais rien vu de plus beau. Ô si tu écrasais autant les autres oiseaux par ta voix que tu les éclipses par l’éclat de tes plumes ! Assurément tu serais le plus parfait de tous et aucun oiseau ne serait assez téméraire pour oser te disputer la palme ». Le corbeau, émerveillé par ce concert de louanges, en remercie tout d’abord, comme il se doit, le renard ; il affirme pourtant ne pas être privé de voix, et lui dit : « Je t’en donnerai un aperçu », entonne aussitôt une chanson, et aussitôt laisse choir le fromage. Le renard le happa et prit la fuite, après s’être, à sa grande honte, joué du corbeau qui, passant du chant au gémissement, se mit à regretter sa stupidité, mais trop tard.
Ainsi se font prendre les sots en quête de louange, ainsi se font prendre les insensés à l’affût d’une vaine gloire. Que font-ils donc, en ouvrant grand les oreilles aux propos des flatteurs ? Ils gaspillent leurs biens, dilapident leur patrimoine, perdent leur réputation et sont les plus bernés au moment ils sont loués.
Combien le sort de la richesse est misérable, c’est Horace, ce sublime écrivain et humoriste, qui l’explique dans une très belle petite fable, la sixième satire du livre II, où il fait recevoir un rat des villes à un somptueux dîner donné par un rat des champs dans une luxueuse demeure. En plein banquet se fait entendre un énorme vacarme produit par des molosses, par des serviteurs ouvrant les portes ; et les rats de paniquer et de se précipiter dans leurs cachettes. Le rat des champs, qui ne connaît pas la demeure, les trouve à grand peine et, une fois le danger passé, tout en se remettant de ses frayeurs, il dit : « Va au diable ! Je préfère ma pauvreté et sa sécurité à cette tienne aisance, ses affres et ses angoisses ». Je donnerai ici la fable entière dans une version en prose.
Si quelqu’un, dit Horace, s’aventurait à célébrer le bonheur d’Arellius sous prétexte qu’il croule sous les richesses, sans savoir, sans doute, combien elles sont hérissées d’épines liées aux peines et aux soucis, mon cher ami Cervius l’en ferait à l’instant démordre grâce à cette fable. Un rat des villes, dit-on, fut invité un jour à dîner par un rat des champs, son vieil ami, dans son humble et modeste logis. C’était un rat des champs à la parcimonie d’un ancien temps, qui n’était pas habitué à gaspiller à la légère ce qu’il avait eu bien du mal à amasser ; il recevait pourtant ses hôtes non sans renoncer quelque peu à sa frugalité et à sa rudesse de mœurs. Il n’épargna donc ni le pois chiche, qu’il gardait, bien conservé, dans un coin secret, ni l’avoine, pour bien traiter son ami. Il lui offrait même des raisins secs et de petits morceaux de lard grignoté, se donnant le plus grand mal pour éviter, grâce à la variété des plats, le dégoût à son hôte hautain et délicat, qui touchait à peine du bout des dents à chaque denrée. Alors que le maître de maison en personne, et organisateur du banquet, couché sur du foin frais, mangeait des grains de blé et de l’ivraie, réservant à son hôte des aliments plus exquis, l’autre, lassé par une table si rustique, lui dit : « Pourquoi donc vis-tu depuis si longtemps une vie malheureuse dans ce talus ? Ne crois-tu pas qu’il vaut mieux préférer les hommes aux bêtes, la ville aux bois ? Écoute-moi, de grâce, et viens avec moi : puisque tous les êtres vivants qui naissent sur terre ont été, par la nature, dotés d’une âme mortelle, il n’est possible ni aux petits, ni aux grands, d’échapper à la mort. Voilà pourquoi, mon ami, fais-toi plaisir tant qu’il est permis et vis de façon à te rappeler souvent que l’on ne t’a accordé qu’un court laps de temps à vivre. » Ébranlé par ce discours, le rat des champs s’élance tout plein d’entrain hors de sa demeure : tous deux se mettent en chemin et projettent de se faufiler subrepticement la nuit en ville. La nuit avait déjà parcouru à demi la voûte céleste, quand ils pénètrent dans une vaste et riche demeure, où des lits sculptés dans le plus pur ivoire resplendissaient de couvertures écarlates et où l’on conservait, rassemblés la veille dans des corbeilles, les nombreux reliefs d’un immense festin. Donc, le rat des villes, après avoir installé le rat des champs sur un lit de pourpre, court çà et là en personne à la manière d’un esclave en livrée affecté au service et entasse mets sur mets ; il joue tous les rôles, supplée quantités de serviteurs et, pour ne rien offrir que de raffiné à son hôte, goûte et teste chaque plat. Assis à une si riche table, le rat des champs exulte d’aise, se félicite de voir sa condition améliorée et, goûtant son bonheur, affiche sur toute sa physionomie la joie et l’allégresse qu’ont d’habitude les bons convives. Mais voici que s’ouvrent à grand fracas les portes ; tous deux bondissent de leur lit et s’affolent, paniqués, dans toute la pièce : la frayeur augmenta plus encore, lorsque des chiens emplirent la vaste demeure de moult aboiements. Le rat des champs se mit alors à apostropher le rat des villes en ces termes : « Va au diable, toi et ta vie de malheur, elle n’a rien pour me plaire ; ce qui me plaît à moi, c’est ma forêt, mon coin ; j’y vivrai de légumes chichement et à la dure, mais ma tranquillité d’esprit, qu’aucun piège, qu’aucune frayeur n’ira perturber, m’en consolera facilement ».
Il n’y a pas lieu de consacrer tout un volume à accumuler des exemples de fables. Phèdre en donnera de très beaux exemples : dans ses vers brille un charme inhérent à la langue latine, tout à fait digne du siècle d’or augustéen. Ovide en donnera aussi dans ses Métamorphoses, que l’on trouvera récemment illustrées et expurgées, avec un petit commentaire soigné. Quoi de plus charmant et de plus élégant que le dîner offert à Jupiter par Philémon et Baucis, ensuite changés en arbres (VIII, § 15) ? Qui ne rit des oreilles d’âne de Midas (XI, § 5, 6 et 7) ? ou croit entendre coasser les paysans transformés en grenouilles (VI, § 8) ? ou encore jacasser les pies (V, § 9, 17) ?
À ces narrations j’en ajouterai une qui, sans être une fable, n’en est pas moins très proche, et dont il s’en trouve néanmoins certains pour défendre la véracité.
Un homme, en Belgique, buvait chaque jour, du petit matin jusques au soir : il rentrait à la maison imbibé de vin, maltraitait femme et enfants, distribuant coups de pieds et coups de poings. Sa femme n’ayant pas la force de supporter plus longtemps son ivrogne d’époux, décida de l’allonger sur une civière, enveloppé dans un linceul. Quand elle l’eut fait, elle se mit à le pleurer comme s’il était mort ; les voisins, attirés par ses lamentations, se rassemblent dans sa maison. Mais voilà que le mort en personne est tiré de son sommeil par la plainte qui enfle : il s’étonne des larmes de sa femme, en demande la cause, apprend que l’alcool l’a tué, mais qu’à présent, par une faveur divine toute particulière, il est revenu à la vie. Sidéré, il voue une haine éternelle à la boisson maudite, promet que jamais plus il ne boira une goutte de vin – et il fit honneur à sa parole.
La même narration, dans un style un peu plus élégant
Une dame belge avait pour mari un homme fort peu distingué, buveur patenté connu de toute la place publique ; quand il avait passé des journées entières en orgies dans les tavernes, dès que le jour tirait à sa fin, il rentrait d’habitude à la maison d’un pas titubant. À peine en avait-il franchi le seuil que femme et enfants battaient en retraite, se terraient dans leur cachette et attendaient que l’ivrogne eût cuvé son vin, sans quoi il levait la main sur elle, bourrait la malheureuse de coups de pieds et de coups de poings, jetait tout ce qui lui tombait sous la main à la tête de ceux qui se trouvaient sur son chemin, détruisait pour finir les tables, les meubles, tout. Comme cette femme si stoïque avait longtemps supporté cela et qu’elle avait tout essayé, elle décida de recourir à un remède ultime et de jeter, comme on dit, une sorte d’ancre sacrée, afin de détourner son mari de son infâme manie des beuveries. Un soir, celui-ci était rentré du bistrot à la maison encore plus aviné que d’habitude et totalement privé de ses moyens ; quand sa femme le remarque, méfiante, mais bien décidée à saisir l’occasion de mettre son plan à exécution, elle le guette de loin en se cachant, comme à l’accoutumée, jusqu’à ce que l’ivrogne s’endorme. Lorsqu’elle le voit tout hébété et qu’elle l’entend déjà ronfler, elle accourt immédiatement, prépare des bandelettes, lui attache les mains et les pieds ; alors elle lui enroule la tête dans un suaire, lui enveloppe le corps dans un linceul et l’allonge dans un cercueil, comme s’il devait bientôt être enterré. Puis, tout en prenant une tête d’enterrement, elle pleure le mort : la maison retentit de lamentations, les voisins arrivent, ce ne sont que sanglots et gémissements ; le mort entend sangloter les gens, redresse la tête à la stupéfaction générale ; sa femme, affichant de la joie mêlée à une égale et feinte stupeur, se rue dans un élan d’exultation sur la civière, défait le linceul, retire le suaire, dénoue les bandelettes ; et quand son mari lui en demande la cause, elle répond que les excellents citoyens qu’il voit là se sont rassemblés pour ses obsèques, que le vin lui a fait perdre conscience et lui a ôté la vie, mais que, par un miracle inouï, il est revenu des enfers. L’homme croit au mensonge habile de sa femme et, maudissant le vin, il jure par tout ce qu’il y a de sacré qu’il fera abstinence pour le restant de sa vie jusqu’à sa vraie mort – et il le fit vraiment tant qu’il vécut.
Dans un style plus oratoire
Une sage et honorable matrone avait en Belgique pour mari un homme décrié pour ses nombreux vices, mais surtout réputé pour son ivrognerie. Que ne fit cette femme sensée pour ramener son insensé de mari à la santé ? À quelles manigances ne se livra-t-elle pas ? quelle énergie ne déploya-t-elle pas ? Mais son amour dément de la boisson s’était sans doute invétéré suite à une longue pratique et son ignoble manie s’était trop profondément enracinée dans son cœur pour pouvoir en être extirpée par quelque raison, ou par la honte. Chaque jour, il courait dans les bistrots et y veillait toute la nuit. Que de fois, sa bourse ne suffisant pas à satisfaire son gosier, quitta-t-il le bistrotier, dépouillé et même pratiquement estropié lors de bagarres et de disputes ? Que de fois sur le chemin du retour (si c’est bien s’en retourner que d’avoir le pas trébuchant et de s’étaler en trébuchant partout tous les deux pas ou en se cognant aux murs et aux tavernes) une horde de garnements ne l’a-t-elle pas poursuivi à coups de sifflets, de quolibets, d’excréments ? Mais, habitué à faire payer chez lui les injures reçues hors de chez lui, à peine franchissait-il le seuil de sa demeure qu’il se mettait aussitôt à pousser d’horribles vociférations pour qu’arrivent ses serviteurs, qu’arrive son épouse. Eux, au contraire, de chercher une cachette, de s’y terrer, de paniquer. S’il en avait attrapé un par surprise, il le projetait à terre et batttait atrocement le malheureux, et à coups de poings, et à coups de bâton. Que devait faire cette mère de famille ? Où devait-elle se tourner ? Allait-elle pleurer ? Implorer ? S’emporter ? Menacer ? Elle ne négligea rien, mais tout cela demeura sans effet. Qu’allait-elle donc faire ? Écoutez bien : elle imagina un plan audacieux. Un soir, il était vautré là, assommé par le vin, plongé dans un sommeil dont même le fracas de la foudre n’aurait nullement pu le tirer. Saisissant l’occasion, la femme s’approcha ; elle lui lie d’abord les deux mains, puis les pieds avec un solide cordon, lui recouvre ensuite la tête d’un suaire et lui enroule tout le corps dans un linceul ; puis elle l’allonge dans un cercueil tout prêt et allume de tous côtés des torches funéraires. Aussitôt elle pleure son époux mort, ses larmes, comme d’habitude chez les femmes, coulent abondamment sur commande et lui baignent la poitrine ; alors, tout en s’arrachant les cheveux et en élevant la voix sur un ton plaintif, elle s’écrie : « Mon cher mari, hélas ! mon cher mari, est-ce donc ainsi qu’à tout jamais tu m’abandonnes, veuve éplorée ? Est-ce donc ainsi que tu t’en es allé, emporté par une mort soudaine ? » Sur ces entrefaites se rassemble tout le voisinage, ils consolent l’endeuillée et il s’en trouve même pour se répandre, à genoux, en belles prières pour le défunt. Mais, alors que les uns se lamentent, que les autres se plaignent, que d’autres encore s’apitoient, voilà que le mort, réveillé par ces cris confus, laisse échapper du fond de la poitrine un gros râle, puis qu’il remue la tête et agite ses jambes attachées. Et là, tous de demeurer stupéfaits, de s’écrier que son âme est revenue dans son corps, que le défunt a été ramené à la vie. Sa femme qui, au milieu des larmes, étouffait à grand peine ses rires en pleurant un vivant qu’elle voulait donner pour mort, mais passée de la douleur à une joie feinte, s’écrie le plus fort possible en s’approchant de la civière : « Ô mon cher époux ! » Celui-ci l’entend, ouvre les yeux et, tout en ne voyant qu’une méchante lueur au travers de son linceul, sent que ses bras et ses pieds sont attachés par un gros nœud. Que croyez-vous qu’un vivant ait cru, en entendant les gens pleurer, gémir, hurler sur un cadavre et en voyant ce funèbre appareil ? De vivant qu’il était, l’horreur mêlée à la stupeur en fit presque un mort : il panique de pouvoir si peu remuer et entend en silence pleurer son épouse. « Est-ce donc ainsi », disait cette rouée, « que tu as été voué aux feux éternels, mon excellent mari ? Ô ! Si seulement, avant ta mort, tu avais purifié ton âme souillée par tant de beuveries si démentes ! » Le malheureux l’entend, immobilisé, et parvient finalement à répondre dans un murmure de mourant. Sa femme simule l’effroi mêlé à la joie et s’écrie : « Tu es vivant, chère tête, tu es vivant ? – Je suis vivant !, dit-il, de retour des bouches des enfers et du Tartare. Si je suis de retour de la mort ? Oui, je suis de retour, ô ma chère épouse, délivre-moi, ah ! de grâce, délivre-moi de mes liens ! » À peine avait-elle dégagé ses bras de ses bandelettes et sa tête de son suaire que celui-ci, levant les mains aux cieux, fait à haute voix le vœu solennel de ne plus toucher de toute sa vie au vin, ne serait-ce que du bout des lèvres – et il tint sa promesse en menant par la suite une vie sobre jusqu’à sa vraie mort.
Cicéron fournira de brillants exemples de narrations dans ses discours, Contre Verrès, Pour Cluentius, Pour Milon, etc., et dans ses livres, Les Devoirs, De l’Orateur, Sur la Divination. Horace en donnera lui aussi, très nombreux, et qui ne manquent pas de charme : Satire 5 du livre I, où il décrit son voyage de Rome à Brindisi ; Satire 9, où il raconte quels désagréments lui a causé un bavard ; Satire 8 du livre II, où il dépeint avec esprit un banquet dépourvu d’esprit. >
DEUXIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE
De la chrie
CHAPITRE 1
DE LA CHRIE < ET COMBIEN ELLE A D’ESPÈCES >
Qu’est-ce que la Chrie ?
C’est l’exposition utile, ou bien l’explication, le développement d’un mot, ou d’un fait, ou de tous les deux ensemble.
Pourquoi donne-t-on le nom de Chrie à ce genre d’amplification ?
Parce que le mot chrie signifie en grec usage, utilité ; c’est pour cela que certains auteurs donnent à la chrie l’appellation d’usage.
Combien y a-t-il de chries ?
Il y en a trois : la chrie active, la chrie verbale, et la chrie mixte.
Qu’est-ce que la Chrie active ?
C’est la chrie où l’on expose, où l’on développe [exornat], une action ou un fait.
< Donnez un exemple. >
Les Lacédémoniens pour donner à leurs enfants l’horreur de l’ivresse, les mettaient en présence d’esclaves complètement ivres, afin que ce spectacle dégoûtant les détournât de se livrer à ce vice.
< Le septième roi de Rome, Tarquin le Superbe, ne répondit rien à un légat que lui avait envoyé son fils pour lui demander ce qu’il voulait qu’il fît dans la cité de Gabies afin de la soumettre au pouvoir de son père, mais il passa dans le jardin de son palais, suivi du messager qui attendait sa réponse et, tout en y déambulant, il décapita en silence à coups de bâton les têtes de pavots ; son fils en déduisit qu’il devait éliminer les grands de la cité, ordre qu’il exécuta promptement : c’est ainsi que toute la cité tomba au pouvoir de Tarquin. >
Qu’est-ce que la Chrie verbale ?
C’est celle où l’on développe des mots et des pensées sages.
< Donnez un exemple. >
1. Il est plus difficile de faire ce qui est ordonné, que d’ordonner ce qu’il faut faire. < 2. On combat parfois avec plus d’acharnement pour son foyer que pour ses autels. 3. Pour ceux qui s’écartent du sommet, il est facile de tomber au fond de n’importe quel précipice. 4. Il n’est pas à la portée d’un même individu et d’allumer un incendie et, une fois l’incendie allumé, d’en limiter l’étendue et l’intensité. 5. Les largesses faites à la communauté, tous les acceptent, mais aucun ne les retourne. >
Qu’est-ce que la Chrie mixte ?
C’est celle qui comprend un fait et une pensée ou une sentence.
< Donnez un exemple. >
Diogène ayant vu l’effronterie et l’impudence d’un enfant frappa son précepteur < à coups de bâton > en ajoutant aux coups ces mots-ci : « Est-ce ainsi que tu élèves cet enfant, confié à tes soins ! »
< Alors que le roi des Scythes était sur le point de mourir et qu’il avait convoqué ses quatre-vingt fils, il présenta à chacun d’eux un paquet de javelots à briser, mais en vain : qui donc pourrait briser tant de javelots attachés ensemble ? Quant à lui, retirant l’un après l’autre chacun des traits, il les brisa sans aucun mal et joignit à ce geste un illustre conseil : « Aussi longtemps que vous unira une affection réciproque, leur dit-il, aussi longtemps vous serez invulnérables et invincibles ; mais si quelque dissension vient à vous diviser et vous désunir, vous serez facilement vaincus. » >
CHAPITRE 2
PARTIES DONT SE COMPOSE LA CHRIE
De combien de parties < ou points essentiels > une chrie se compose-t-elle ?
De huit, savoir : l’Éloge [Encomium], la Paraphrase, la Cause, le Contraire, le Semblable, l’Exemple, le Témoignage des anciens, l’Épilogue.
Que signifie le mot Encomium ?
C’est qu’il faut commencer une Chrie par l’éloge de celui qui a dit un mot ou fait une action pouvant être le sujet d’une chrie.
Que signifie le mot Paraphrase ?
On entend par paraphrase l’amplification d’un mot ou d’un fait. La paraphrase n’est en latin qu’une interprétation plus libre et un développement plus clair d’un mot quelconque.
Que signifie le mot Cause ?
On entend par cause l’obligation de motiver l’argument que l’on a à développer. – Ainsi dans cette sentence : Tout obéit à l’argent, il faut chercher pourquoi tout obéit à l’argent qui est comme le maître de toutes choses, la cause, le motif qui, avant tout autre, se présentera à notre esprit ; c’est que l’argent est nécessaire pour presque tout.
Que signifie le mot Contraire ?
C’est qu’il faut confirmer par les contraires ce que nous avons à prouver. Ainsi : De même que tout obéit à l’argent, c’est-à-dire, comme les gens riches exercent leur empire sur les autres mortels et paraissent avoir la permission de tout faire, par contre, les pauvres traînent avec peine leur misérable vie ; ils sont méprisés et forcés d’obéir aux volontés des autres.
Que signifie le mot Semblable ?
Il nous apprend qu’il faut orner une pensée de quelques ressemblances. Ainsi : De même que les sujets sont les humbles serviteurs du roi, et qu’ils dépendent tous de lui, de même tout obéit à l’argent.
Que signifie le mot Exemple ?
Il nous avertit qu’il faut appuyer sur un exemple ce que nous voulons établir. Ainsi, voulez-vous prouver que l’argent est le maître de tout, vous direz que c’est par des largesses que César s’était préparé le moyen d’arriver à exercer son empire sur l’univers.
Que signifie le mot Témoignage des anciens ?
Il veut dire qu’il faut appuyer ce qu’on avance sur l’autorité d’un auteur ancien. Ainsi : je dirai que Virgile a pensé comme moi, que l’argent est tout-puissant, quand il s’est écrié :
À quoi ne forces-tu pas le cœur de l’homme,
Faim maudite de l’or !
Que signifie < enfin > le mot Épilogue ?
Il veut dire qu’il faut conclure en quelques mots bien appropriés tout ce qui a été dit.
CHAPITRE 3
PREMIER POINT ESSENTIEL DE LA CHRIE
Pourquoi commençons-nous une chrie par louer l’auteur d’une pensée ou d’un fait à amplifier ?
C’est que plus celui qui parle, ou qui agit, a d’autorité, plus ses paroles ou ses actions ont de poids. Quand nous avons une pensée ou un fait à développer, nous devons donc commencer par en louer l’auteur, pour nous concilier non seulement la bienveillance des auditeurs, mais encore par respect pour nous-mêmes.
De quelle manière [ratio] doit-on louer l’auteur d’une chrie ?
De deux manières [cautio], d’abord en ne lui donnant que des louanges vraies ; car ce n’est pas louer quelqu’un que d’en faire un éloge qu’il ne mérite pas, c’est se moquer de lui ; on pourra cependant, comme le dit Cicéron < dans ce cas >, accorder un peu plus d’éloges que ne concède la vérité, et employer en cette circonstance une figure qu’on appelle Hyperbole < ou Augmentation >. Mais on ne doit s’en servir qu’avec modération. La seconde manière de louer, est d’approprier l’éloge au caractère, à la nature, à la situation de celui qu’on loue. Ainsi, on ne doit pas louer un poète de sa force physique, mais de son génie ; un général de sa belle voix, mais de sa valeur, de sa science militaire.
Un élève. Donnez-nous, je vous prie, quelques idées sur la manière de commencer une chrie.
R. Je le ferai d’autant plus volontiers que les élèves, je le sais, n’ont rien qui leur coûte plus à composer que les exordes des chries. Quand ils ont à faire l’éloge de l’auteur d’un mot ou d’un fait, une fois qu’ils ont entonné cette phrase banale et puérile : « C’est avec raison qu’Isocrate est digne d’éloge », ils n’ont plus rien à dire. Pour remédier à cette difficulté, et les soulager dans cette partie ennuyeuse de leur travail, je vais donner des exemples variés d’exordes tirés de lieux et de figures de rhétorique ; ils apprendront à les imiter ou même à en composer de meilleurs.
Éloge de Cicéron
tiré de Définitions accumulées
Cicéron, que nous pouvons appeler, à juste raison, le roi du Forum, le triomphateur invincible des âmes, la gloire et l’honneur de la Rhétorique, le disciple ou plutôt le père de l’Éloquence, la source de l’élégance de la langue latine, disait ordinairement : Il n’y a que la faute et le péché dont l’homme puisse avoir horreur et qu’il doive craindre. Le plus sage des hommes a-t-il pu dire rien de plus vrai, et d’une manière plus brillante ?
Je voudrais qu’on développât ensuite chacun des mots de cette pensée divine. Est-ce vrai, Cicéron, qu’on ne doit redouter rien plus que le péché ? Eh quoi ! ne doit-on pas craindre de perdre ses biens, de mourir, etc. ?
Éloge de Virgile
par l’Énumération des parties et par la Concession
Que d’autres louent dans ce prince des poètes latins, sa science rare, sa modestie, son mépris de la faveur populaire, sa charité, sa pudeur, grâce à laquelle il a évité les obscénités communes aux poètes païens ; pour moi, j’admire la prudence et la sagesse qui brillent dans un grand nombre de ses vers, quand il dit, par exemple, le seul salut pour les vaincus est de ne pas en espérer.
Expliquons ce mystère, on dirait que ces vers manquent de bon sens, si on examine légèrement la pensée du poète. Comment, direz-vous, vous prétendez que le vaincu, pour veiller à son salut, ne doit pas espérer de se sauver ? Certainement, répondrai-je, il ne doit avoir aucun espoir, car lorsqu’il verra qu’il ne lui reste aucun moyen de conserver la vie, que ne fera-t-il pas ? à quel carnage ne se livrera-t-il pas pour se dégager ? etc.
Éloge d’Aristote
par l’Étymologie du nom
Ce n’est pas sans un dessein de Dieu, < je crois >, que le nom d’Aristote a été donné au prince des philosophes. Que signifie en effet Aristos ? le Meilleur ; que signifie telos ? le suprême, le parfait < et l’absolu >. Ce nom a < certainement > été comme un présage de la gloire la plus brillante [absolutissima] dont ce grand homme a été tellement digne, qu’il semble que la sagesse a fixé sa demeure dans sa vaste intelligence, ou du moins on est porté à croire que la Providence l’a fait naître, pour qu’en lui brillassent la puissance et la beauté de tous les arts libéraux, tant il a dépassé < de beaucoup et de loin > par son génie les bornes de l’esprit humain. Écoutez ce qu’un jour ce grand homme dit, en l’honneur des belles lettres, à quelqu’un qui lui demandait en quoi les savants diffèrent des ignorants : Il y a entre eux, dit-il, la même différence qu’entre des vivants et des morts.
Ô réponse bien digne d’Aristote ! Ô parole digne du plus sage de tous les mortels ! Croyez-vous qu’elles vivent ces brutes qui passent leur vie dans l’ignorance absolue des arts libéraux ? Croyez-vous que ces hommes vivent, parce qu’ils sentent, qu’ils parlent, qu’ils jouissent de la lumière du jour ? Vous vous trompez, ce n’est pas là vivre, etc.
Éloge de Sénèque
par le Genre et l’Espèce
Sénèque, le plus sage des Romains, s’est acquis à juste titre une grande gloire par plusieurs actions d’éclat, par sa vie exemplaire, par la modération dont il fit preuve dans l’adversité aussi bien que dans la prospérité. Cependant son nom est encore plus illustre par les monuments de son génie qu’il a transmis à la postérité. Ils renferment de si belles maximes, qu’à défaut d’autre gloire, celle-là seule suffirait pour le rendre célèbre. On dirait qu’il ne parle pas comme les autres hommes, mais qu’il rend des oracles ; qu’il n’écrit pas comme le commun des mortels, mais qu’il fait des lois ; et qu’elles sont belles, ô Dieux ! qu’elles sont ingénieuses, qu’elles sont profondes ! Voulez-vous que nous en examinions une ? Voyez avec quelle expérience et quelle habileté il reprend et gourmande la mauvaise habitude qu’ont certaines personnes de blâmer tout ce que font les autres : nous voyons devant nous les fautes d’autrui, dit-il, et nous ne voyons pas les nôtres qui sont derrière.
< Il en est exactement ainsi. > C’est ce qu’un fabuliste a traduit, en disant : nous portons une besace où nous mettons sur le devant les fautes d’autrui, et les nôtres par derrière < en sorte que les nôtres, nous ne les voyons jamais, celles d’autrui, au contraire, se trouvent toujours sous nos yeux, etc. >
Éloge de César
par la Comparaison et les Contraires
Quoiqu’on ne puisse facilement décider si César l’emporte plus par son éloquence que par ses hauts faits, par son style que par son épée, par ses écrits que par ses actions, par ses commentaires que par ses victoires, par son talent oratoire que par son génie militaire, je pense qu’il a été plus grand écrivain que grand général ; que son éloquence a été supérieure à ses victoires ; je dirai même que sa supériorité dans les lettres surpasse sa grandeur d’âme, sa valeur, et ses succès dans la guerre. Qui ne conviendra en effet qu’il a déshonoré ses exploits par des désastres sans nombre ; qu’il a arrosé du sang des malheureux les lauriers qu’il a moissonnés ; qu’il n’a augmenté sa puissance que par le pillage des villes et des provinces conquises ; et qu’il n’est monté comme par degrés au faîte de la gloire, que par les dommages infligés aux étrangers, et par des massacres publics ; tandis que les victoires de son génie, les triomphes de son éloquence, n’ont jamais été non seulement funestes à personne, mais elles ont, au contraire, été des plus utiles à la postérité, et elles ont acquis à César une gloire immortelle. Appréciez ce que je viens de dire, et ce qu’on peut dire de César, réfléchissez sur cette pensée qui vient de lui, et, à la griffe, comme on dit, reconnaissez le lion : Rien, dit-il, ne doit être plus agréable à un général que de pardonner à des suppliants.
Écoutez, généraux, députés, tribuns des soldats, écoutez César, le premier et le plus grand de tous les généraux, écoutez ce qu’il dit au sujet des devoirs à observer dans la guerre ; apprenez de lui ce que vous devez faire, si vous voulez cueillir des lauriers, et remporter des victoires dignes d’être célébrées. < Rien, dit-il, > etc.
Éloge de Quinte Curce
par les Semblables
Quand je lis l’Histoire de Quinte Curce, ce qui m’arrive souvent, et que je l’approfondis, il me semble que je me promène dans un jardin magnifique, au milieu de plates-bandes émaillées de belles petites fleurs, dont l’agréable odeur m’engage, et me pousse, par un attrait irrésistible, à le lire de préférence à tout autre, et à en goûter les délices. En lisant son histoire, mon esprit travaille, attiré doucement, et comme entraîné par la variété merveilleuse des pensées qu’elle contient. Il en est cependant une que je préfère à toutes les autres, et que j’aime à admirer, avec plus de soin, comme on respire l’odeur d’une fleur rare. Il n’est pas de hauteur, dit-il, où la vertu ne puisse atteindre.
Quelle est en effet la hauteur, si grande et d’un si difficile accès qu’on l’imagine, où l’homme vertueux ne puisse espérer d’arriver et n’arrive ? quelles difficultés lui opposera-t-on qu’il ne brise ? quels sont les obstacles, si nombreux qu’ils soient, dont il ne triomphe ?
Éloge de Sévérinus Boèce
par les Effets
Si j’avais à rappeler dans un discours quel grand homme fut Sévérinus Boèce, combien il fut comblé de gloire de toute sorte, quelles faveurs il obtint auprès des rois, si j’avais à rappeler sa vive foi en Dieu, sa sagesse dans l’administration de l’État, sa profonde connaissance de toutes les langues, les témoignages qu’il a laissés de ses vertus, les revers, les chaînes, les tortures qu’il a endurés, la mort cruelle qu’il a supportée pour la défense de la religion catholique, je ne ferais certainement autre chose, à mon avis, que ce que fit un malencontreux personnage qui prétendait éclairer le soleil avec la lumière d’une chandelle : contentons-nous donc d’admirer un rayon de ce soleil de gloire ; passons sous silence ses actions glorieuses, réfléchissons sur ce qu’il a dit, et rappelons-nous surtout cette pensée digne de l’admiration de tous les siècles : Ceux qui font du mal sont plus malheureux que ceux qui le souffrent.
Qui croira que le persécuteur est plus à plaindre que celui qui est persécuté ? etc.
Éloge de saint Jérôme
par Accumulation de pensées morales
La puissance de son admirable génie et sa science, qui ont fait de saint Jérôme le plus célèbre docteur de l’Église, méritent au plus haut point la gloire et le respect. On ne saurait assez louer son érudition et sa connaissance parfaite de toutes les langues et de tous les arts libéraux, où il se montra supérieur. Cependant, de ses innombrables qualités, il n’en est pas de plus grande que la sagesse extraordinaire dont il donna des preuves pendant toute sa vie, et que les grandes et belles pensées répandues dans les monuments de science et d’érudition qu’il nous a laissés. Pour qu’on ne m’accuse pas d’exagération, je crois utile d’en citer une seule, et de la proposer à l’admiration de tous les hommes. « La seule liberté, dit-il, est de ne pas se rendre l’esclave du péché. »
Eh quoi donc ? ô le plus grand des docteurs ! celui qui ne dépend que de lui, qui vit à son gré, celui-là n’est pas libre ? Non, il ne l’est pas. Celui que rien ne contraint, qui n’est poussé par aucun besoin, qui fait tout librement, vous prétendez qu’il n’est pas libre ? Non, je le prouverai, etc.
Éloge de saint Ambroise
par l’Interrogation et l’Augmentation
Quelle langue assez éloquente, quel talent de paroles assez souple et disert, quel genre de discours assez parfait, pourront exprimer et énumérer les titres de gloire que saint Ambroise s’est acquis par sa sainteté et la grandeur de son génie ? Les mots me manquent toutes les fois qu’examinant les travaux de rare érudition qu’il a transmis à la postérité, les grandes pensées qu’il a développées éloquemment de son vivant, et qu’il a consignées dans ses lettres, j’en admire la variété et la majesté. Cependant voici chez lui la pensée qui m’a paru toujours la plus belle de toutes, et que je regarde comme la plus utile et la plus nécessaire pour former les mœurs : La luxure est la pépinière et la source de tous les vices.
Si l’on veut triompher de tous les vices, le seul moyen est de déclarer la guerre à la luxure, et se montrer l’éternel ennemi de ce vice capital, etc.
Éloge de Diogène
par Accumulation et Antithèses
Cet homme, le plus pauvre et le plus riche des mortels, ce contempteur des choses humaines qui foulait aux pieds le faste et l’orgueil, ce philosophe ridicule et admirable, ce Diogène qui, tournait tout en dérision, a-t-il pu dire quelque chose de plus vrai et de plus ingénieux que sa réponse à la personne qui lui demandait quel était le fardeau le plus lourd à supporter ? C’est un ignorant, dit Diogène.
Éloge de Sénèque le tragique
par Antonomase
Quelle sagesse et quelle vérité dans cette pensée admirable de Sénèque, l’astre le plus brillant du théâtre espagnol, le premier de tous par la finesse de son esprit, et supérieur à tous par la noblesse de ses pensées ! Il ordonne le mal, celui qui ne le défend pas et n’empêche pas de le faire quand il le peut.
Éloge de Salluste
par l’Exclamation
Toutes les fois que je parcours, que j’examine attentivement les œuvres éternellement dignes d’admiration de Salluste, le prince de tous les historiens, à mon avis, je ne puis me contenir, et je m’écrie dans mon admiration : Ô grand homme ! le premier de tous dont on doit célébrer la gloire ! Ô génie digne d’être éternellement honoré ! Avec quelle prudence il a décrit tous les événements de son temps, avec quelle gravité il les a racontés, et a dit : La gloire de nos ancêtres est pour la postérité une lumière qui ne souffre pas qu’on laisse dans l’obscurité le bien et le mal qu’ils ont faits.
Éloge de Quintilien
par la Répétition
Ce n’est pas sans motif qu’on célèbre le talent et l’érudition de Quintilien, ce grand et savant déclamateur, ce maître des rhéteurs. Qui est plus éloquent que lui dans les éloges ? plus mordant dans la critique ? plus subtil dans la discussion ? plus fleuri dans les expressions, plus fin dans les idées ? Je ne l’ai jamais vu plus spirituel et plus pressant que dans cette pensée : On est assez riche quand on ne veut rien de plus que ce que l’on possède.
Éloge de Théophraste
par Apostrophe
Dites, Théophraste, vous le plus célèbre disciple du grand Aristote, vous qui avez acquis dans l’éloquence une telle gloire que Cicéron vous a appelé le plus savant et le plus éloquent des philosophes, dans quel but aviez-vous toujours à la bouche et répétiez-vous souvent : Le temps est le bien le plus précieux, alors que la plupart des gens passent leur vie dans les futilités et, ce qui est encore plus grave, dans les vices et les crimes ?
Éloge de Démosthène
par Suspension
Je souffre, dit un jour Démosthène. – Qu’est-ce qui vous fait souffrir, père et maître de l’éloquence, qui surpassez tous les orateurs par votre gloire dans l’art de bien dire, par la force, la sublimité, la chaleur, le raffinement du style, la composition ? Qu’est-ce qui vous fait souffrir ? la fortune, qui n’a pas exaucé vos vœux ? une maladie, ou quelque chagrin qui vous ont frappé ? – Je souffre de voir que des artisans se lèvent avant le jour et plus tôt que moi. – Ô admirable débat ! Ce grand orateur est affligé parce que des ouvriers se montrent plus diligents que lui, etc.
CHAPITRE 4
DE LA PARAPHRASE, SECOND POINT ESSENTIEL DE LA CHRIE
La Paraphrase n’est autre chose que le développement, l’exposition plus large d’une idée. On peut développer une idée quelconque, de la même manière qu’on amplifie une période. Souvent il suffit de développer chaque mot de la pensée en question. Ainsi, énoncez-vous cette pensée : Tout est commun entre amis : le mot tout comprend les richesses, les honneurs, le bonheur et le malheur ; par amis on entend non seulement ceux qui ne le sont que de nom, mais encore ceux qui s’aiment réellement, etc. Entourez ces explications de quelques figures et vous aurez une paraphrase. C’est ainsi que vous pourrez paraphraser. < Par exemple : > « Ô force admirable de l’amitié ! Elle unit deux cœurs et fait que tout est commun entre eux, non seulement parce qu’ils habitent la même demeure, parce qu’ils sont de la même patrie, mais encore par la plus douce conformité de sentiments. » (Continuez par subjection.) « Quelle est la chose que possède un ami, et qu’il ne mette pas en commun avec son ami ? A-t-il de la fortune ? il la partage largement avec lui ; des honneurs ? » etc.
< Vous plaît-il d’amplifier cette autre sentence ?
La fortune sourit aux audacieux.
Chacun de ces trois mots est à développer de façon semblable, selon une méthode elle aussi assez semblable.
Vous expliquerez le premier mot par la subjection mêlée à de fréquentes répétitions ; par l’isocolon, etc.
Aux audacieux
Qui sont les audacieux ? Ce sont ceux que le danger n’effraie pas, qui mettent leur vie en péril, qui ne craignent ni les blessures, ni la mort, que nulle peur ne paralyse, que nul revers de fortune n’arrête ; qui, poussés par un illustre désir de gloire, se jettent les premiers dans le gros des bataillons ennemis, s’il faut engager le combat ; approchent les échelles, sautent les premiers dans le camp ennemi, s’il faut prendre d’assaut un rempart ; qui, même blessés, ne cèdent pas de terrain ; même abandonnés, ne pensent pas à la fuite ; même abattus, ne perdent pas courage. Si elle trouve de tels gens,
la fortune
cette grande déesse, quoiqu’aveugle, inconstante, toujours changeante et incertaine et, comme le dit le prince des poètes lyriques, « constante à jouer son jeu capricieux », pourtant leur
sourit.
À l’abri du danger, invincibles au combat, insensibles aux revers, elle les garde, les défend, les protège, elle lève les obstacles, aplanit les difficultés, leur fraye une route vers la victoire, leur gagne les couronnes et les triomphes d’une gloire immortelle.
Prenons-en encore un exemple.
Tant que tu seras heureux, tu compteras de nombreux amis.
Cette sentence consiste seulement en ces deux membres : I. Tant que tu seras heureux. II. Tu compteras de nombreux amis. Or c’est ainsi que je déploierai chacun d’eux, en examinant donc ce que c’est que d’être heureux ; puis ce que c’est que de compter de nombreux amis.
Tant que tu seras heureux.
Être heureux, c’est : 1. Jouir d’un destin prospère. 2. Posséder de grandes richesses. 3. Obtenir dignités et honneurs. Voici comment vous l’exposerez par une accumulation de synonymes :
Aussi longtemps que le destin répondra à tes souhaits et exaucera tes vœux ; aussi longtemps que tout se déroulera selon ta volonté ; tant que tu crouleras sous les richesses, les honneurs et tous les autres biens de la vie ; tant que fièrement ta maison, etc.
Tu compteras de nombreux amis.
Tu trouveras des gens en infinité pour se déclarer haut et fort tes serviteurs et tes obligés, pour te promettre leur singulier dévouement en tout genre de service qui vise ta gloire et tes intérêts, pour clamer publiquement qu’ils ne s’épargneront aucune peine pour toi, aucune charge, pour veiller à ce que toute chose t’agrée, pour t’entourer de tout leur soin et de toute leur attention. Ils accourront en foule à ta rencontre quand tu paraîtras en public, ils t’accompagneront, t’escorteront, t’accueilleront en termes déférents, te salueront avec amabilité, t’embrasseront, te vénéreront. >
CHAPITRE 5
TRANSITIONS POUR LIER ENTRE ELLES LES PARTIES DE LA CHRIE
Nous ajoutons certaines formules de transitions pouvant servir à toutes les chries, pour lier entre elles les différentes parties dont elles se composent. Nous avons déjà dit que ces sortes de transitions étaient à peine soumises aux règles de l’art. Elles sont naturellement tirées du sujet même, et le choix en est laissé à l’intelligence de l’orateur ou de l’écrivain. Néanmoins, pour que même en cette matière vous n’ayiez rien à désirer, je vais donner quelques formules de transitions qui puissent convenir à presque toute sorte de sujet. Prenons par exemple cette pensée :
Le chemin qui conduit à la vertu est difficile.
Transition entre la paraphrase et la cause
Si vous me demandez la cause de la difficulté que l’on éprouve pour marcher dans le chemin de la vertu, je vous dirai que ce chemin est difficile, parce que, etc.
Me demandez-vous d’où vient cette difficulté ? vous ignorez donc qu’on n’en peut assigner d’autre que, etc.
< Voulez-vous apprendre de moi la cause de cette difficulté ? Écoutez. Ce chemin me semble difficile, parce que, etc. >
Il n’est pas étonnant que le chemin de la vertu soit fatigant, car, etc.
Mais pourquoi nous étonnons-nous que le chemin de la vertu soit < aussi escarpé et > si embarrassé ? C’est que, etc.
La raison de cette difficulté me paraît toute naturelle, c’est que nous sommes enclins au vice, etc.
Entre la cause et le contraire
Le chemin du vice est au contraire facile et agréable. Nous y sommes portés si naturellement, que nous n’avons pas besoin de guide.
< Au contraire > qu’y a-t-il de plus facile que de glisser dans le vice ? qu’y a-t-il < au contraire > de plus doux, de plus charmant que le chemin du vice ?
Aucun chemin < au contraire > n’est plus accessible, plus débarrassé de tout obstacle < que celui qui conduit aux vices, ou plutôt nous y précipite >.
Autant le chemin de la vertu est abrupt, hérissé de difficultés, autant celui qui nous entraîne au vice est agréable et toujours en plaine.
Mais, ô misérable condition que la nôtre ! autant nous éprouvons de difficultés pour arriver à la vertu, autant nous goûtons de plaisir quand nous nous jetons dans le vice.
Plût à Dieu que le chemin du vice fût aussi difficile que celui de la vertu ! Mais le vice et la vertu ne peuvent avoir rien de semblable ; c’est par la peine que nous arrivons à l’un, et par le plaisir que nous dirigeons vers l’autre ;
Allons, jetez les yeux sur le chemin de la vertu ; ô Dieu, qu’il est malaisé !
Entre le contraire et le semblable
De même qu’il est ordinairement pénible de monter, et que monter est d’autant plus difficile que nous sommes plus faibles et que la colline est plus raide, etc.
De même qu’en fait d’architecture, construire exige un travail pénible, tandis que détruire n’en exige que fort peu, etc.
Voyez avec quel soin, quelle peine on peint un tableau qui peut être déchiré, détruit en un instant, de même, etc.
Ce n’est pas sans un pénible et long travail, ce n’est pas sans danger que l’on extrait l’or et le diamant de roches inaccessibles, et des perles précieuses du fond de la mer.
Pensez au travail énorme qui est nécessaire pour apprendre les premiers éléments de tous les arts, et vous comprendrez, etc.
Entre le semblable et l’exemple
Je prends à témoin tous ces héros qui ont passé leur vie dans les tourments pour être vertueux.
Je prends à témoin tous ceux qui, au prix de leur sang, ont acquis ce trésor, je vous appelle en témoignage, hommes et femmes illustres, et vous Alexis, et vous Carloman, pour arriver à la vertu, etc.
Ils savent à quel prix, par quelles fatigues on acquiert la vertu, ces grands saints, Athanase, Chrysostome, Basile, etc.
< Vous avez éprouvé cette peine, docteurs illustres, martyrs si invincibles, vierges si célèbres, pendant que…, etc. >
Qu’est-il besoin d’exemples pour établir ce que nous avançons ? Qui ignore en effet ce qu’ont eu à supporter ceux qui ont suivi le chemin de la vertu ?
Vous demandez des exemples ? vous désirez produire des témoins ? parcourez les annales de toutes les nations, etc.
Entre l’exemple et le témoignage
C’est la signification que le Christ a voulu donner à ces paroles : La porte du ciel est étroite.
C’est encore ce que pensait celui qui disait : Les Dieux nous vendent tout au prix de longs travaux.
Pythagore a-t-il voulu dire autre chose en affirmant que la vertu ne peut s’acquérir sans peine ?
< Écoutez ce qu’Horace a écrit à propos de cette même sentence : « La vie n’a jamais rien accordé aux mortels sans beaucoup de travail. »
C’est précisément ce que tu voulais dire, Sophocle, quand tu affirmais que sans peine, l’être humain ne réussit jamais rien.
Mais pourquoi disputer davantage ? Écoutons avec quel brio Cicéron a précisément approuvé cette sentence. >
Formules d’Épilogues
Puisqu’il en est ainsi, qui n’avouerait que le chemin de la vertu est difficile, < que la chose est pleine d’embarras ? > etc.
Puisque les choses sont telles, il n’est personne, je pense, assez dépourvu de raison, pour ne pas, etc.
C’est pourquoi nous devons avouer que cet auteur n’a dit que la vérité en assurant que le chemin de la vertu est, etc.
< Et il s’en trouvera ensuite pour oser mettre en doute ce qui a été établi par tant de raisons ? Il est difficile, c’est évident, etc.
Mettons un terme à ce discours et emportons l’adhésion par cette parole visiblement oraculaire : rien n’est plus difficile que la pratique de la vertu, etc. >
Mais il est temps de terminer le discours, finissons donc en répétant, comme au commencement, que le chemin de la vertu, etc.
Ces formules d’épilogues et de conclusions sont banales [vulgares], et peuvent convenir [communes] à toutes sortes de sujets ; mais il en est de plus élégantes, de meilleures, que l’on tire du sujet < même de la Chrie >, ou, comme on dit, « des entrailles de la cause » ; on en verra plus bas des exemples variés.
CHAPITRE 6
EXEMPLES DE CHRIES
Nous avons dit qu’il y a trois genres de chries :
1° Celles qui consistent dans les mots et que l’on appelle verbales ;
2° Celles qui consistent dans l’action et que l’on appelle actives ;
3° Celles qui consistent dans les mots et dans l’action et que l’on appelle mixtes.
Nous donnerons des exemples de chacune d’elles, mais surtout des chries du premier et du second genre, et nous les développerons dans un style plus élégant que nous ne l’avons fait précédemment : on verra ainsi la différence qui existe entre ces deux manières d’écrire, ce qu’il faut éviter, et ce qu’il faut imiter.
Chrie verbale
< Sur ces propos du roi Salomon : >
Le nombre des sots est infini
[1. Éloge]
De toutes les maximes de Salomon, il n’en est pas de plus sage que celle-ci : Le nombre des sots est infini.
C’est ainsi que s’exprimerait un grammairien, mais un rhéteur lui donnera la forme suivante :
Un illustre roi qui, par sa sagesse extraordinaire et divine, a surpassé les autres mortels, et a reçu le nom glorieux de sage, nom qui, pour ainsi dire, est attaché à sa personne, Salomon, dis-je, a dans ses paroles et ses écrits fait preuve de sagesse ; mais il n’a jamais rien dit de plus conforme à la raison et à la vérité que lorsque, animé de l’esprit divin, il a déclaré que le nombre des sots est infini.
[2. Paraphrase]
Rien n’est plus vrai. Presque tous les hommes déraisonnent ; il n’est pas de lieu où l’on ne trouve des sots. Ils le sont en effet ceux qui préfèrent le vice à la vertu, la terre au ciel, la créature au créateur. Or il y a un nombre infini de sots de cette espèce, donc le nombre des sots est infini.
Ce discours est grossier, sans élégance, on l’ornera de la manière suivante :
Le fait n’est que trop vrai : la plupart des mortels, je le dis sans haine, sont d’autant plus atteints de démence, qu’ils croient être plus sages que les autres ; où irez-vous, je vous prie, où vous ne trouviez des insensés ? le plus grand nombre de ceux que vous voyez, soigneux de leurs intérêts, goûtant les plaisirs de la vie, s’occupant activement de leurs affaires, et menant à bonne fin ce qu’ils ont entrepris avec prudence, ceux-là, dis-je, ceux que l’on vante comme sages, qu’on exalte comme prévoyants, comme ayant la vue perçante, comme ingénieux, ceux-là, Salomon, ce roi des sages, prétend avec raison qu’ils sont les moins sages et les plus sots. Quoi donc ? ne méritent-ils pas le nom d’insensés, de sots, ceux qui préfèrent la honte à l’honnêteté, la débauche à la tempérance, le vice à la vertu, la terre au ciel, les biens périssables aux biens éternels ? N’appellerai-je pas insensés ceux qui, faisant abandon des joies célestes d’une vie bienheureuse, ne recherchent que d’obscènes voluptés ? N’appellerai-je pas insensés ceux qui, pour un plaisir d’un instant, se préparent un supplice éternel ? qui, foulant aux pieds la raison, mènent une vie semblable à celle des bêtes, se laissent séduire par les vaines fumées de la gloire et ne jugent rien d’après les règles du bon sens et de la vérité ?
< Voyez-vous la différence entre chacune de ces paraphrases ?
[3. Cause]
La cause de cette sottise si manifestement évidente, c’est que la plupart des gens ne prennent pas la raison pour guide, mais leurs désirs, qui les entraînent vers ce mode de vie dément. >
Exposez le même sujet par Allégorie
Peu de gens prennent pour guide de leur conduite la raison qui devrait tenir le gouvernail, et diriger le cours de la vie ; loin de là, on la rejette pour se précipiter dans le crime et la honte ; croupir dans la sentine des vices ; à sa place, la passion tient le gouvernail et expose l’homme aux troubles de l’âme qu’on peut comparer à de terribles tempêtes.
[4. Contraire]
< Au contraire, > le nombre des sages est extrêmement petit.
Développez cette pensée par Induction allégorique
Au milieu de tant de naufragés insensés, de rares sages apparaissent dans l’immense Océan de cette vie si orageuse. On ne compte qu’un seul Orphée, qu’un seul Ulysse, qui aient résisté au charme trompeur du chant des Sirènes, et qui n’aient pas perdu la raison, séduits par les enchantements de Circé ; qui n’aient pas traversé sans dommage les Scylles et les Charybdes ; et qui aient enfin abordé au port de la vertu.
[5. Semblable]
Ainsi que les cailloux inutiles et les plantes qui n’ont aucune valeur, le nombre des sots est infini.
Développez cette pensée dans un style plus orné, par les incises et la répétition < etc. >
Vous compterez plutôt les flots soulevés par la tempête, les feuilles des arbres que le froid de l’hiver fait tomber, les grains de sable poussés sur le rivage de la mer, que vous ne compterez les hommes dépourvus de raison et de prudence. C’est ainsi que la nature a voulu que tout ce qui est d’une valeur supérieure fût rare, et que ce qui n’a aucun prix se trouvât partout ; c’est ainsi que vous voyez en tous lieux des pierres et des cailloux dont on ne fait nul cas, des champs où pullulent les ronces et les plantes nuisibles, etc.
[6. Exemple]
Vous pourrez encore citer comme exemple Noé qui seul fut trouvé sage parmi les innombrables insensés de son époque.
Développez ainsi ce dernier exemple, manière de joindre le point suivant à celui qui précédait.
Ce n’est pas seulement au temps de Noé que les insensés commencèrent à être en nombre infini. Dès le berceau du monde ils devinrent si nombreux, qu’après 1556 ans, Noé fut le seul que Dieu déclara sage. D’après l’ordre du Très-Haut, il construisit, pour y recueillir la sagesse bannie de la terre, un navire où, seul avec les siens, il fut sauvé du naufrage qui fit périr le genre humain.
[7. Témoignage des anciens]
David roi et prophète confirma la pensée de son fils Salomon quand il dit qu’on ne trouva pas un seul homme qui fût sage.
Employez < ainsi ce > témoignage avec élégance en vous servant de l’apostrophe :
Vous avez vu, très saint prophète, dont la sagesse a été encore supérieure à celle de Salomon votre fils, combien cette pensée est juste. C’est de vous qu’il a tiré cette science et cette philosophie divine ; il vous avait certainement entendu quand, étonné et stupéfait du petit nombre des sages, vous vous écriiez que Dieu, après avoir examiné toutes les créatures, n’avait pas trouvé même un seul homme qui fût sage, qui suivît exactement le chemin de la vertu, qui menât une existence honorable. « Tous ont dégénéré, disiez-vous, il n’en est pas un seul qui ait du bon sens. »
[8. Bref épilogue]
Salomon a donc dit sagement que le nombre des sots est infini.
Terminez plus élégamment par l’interrogation rédigée en forme de période
Si l’on admet comme vrai ce dont tout esprit sain affirme la parfaite vérité, ne doit-on pas avouer que Salomon a fait preuve de la plus grande sagesse, en disant que le nombre des sots est si grand qu’on ne pourrait les compter ?
Chrie active
Saint François avec son compagnon parcourt la ville pour y prêcher d’exemple et non en paroles.
Je vais exposer le plan de chaque partie de cette chrie, pour qu’on puisse l’imiter facilement.
[1. Éloge]
Commençons par l’éloge de saint François.
Faites tous silence : François se prépare à prêcher. Voulez-vous remplir une page avec cette seule ligne ? Vous développerez les trois parties qu’elle contient. 1° Faites tous silence : Développez par l’énumération des parties, en vous adressant à tous ceux à qui on peut commander le silence. 2° François : Expliquez ce qu’est François, par différentes définitions, et par les effets. 3° Se prépare à prêcher : Exposez, en employant les circonstances, ce que c’est que se préparer.
Orateurs, faites silence ; taisez-vous, rhéteurs, prédicateurs ; écoutez ce nouvel apôtre, ce François, illustre défenseur de la pauvreté religieuse, ce généreux contempteur de la richesse, et ce riche partisan de l’indigence, ce savant littérateur, cet orateur éloquent ; François sort de sa cellule pour aller prêcher ; prêtez-moi toute votre attention.
[2. Paraphrase]
Vient maintenant la paraphrase ou plutôt l’explication de l’action qui fait l’objet de cette chrie, et que je résume en trois parties : François parcourt la ville en gardant un modeste silence.
Cette action doit être amplifiée par les circonstances et lesconséquents. Les circonstances sont le silence, et la modestie de François parcourant la ville. Les conséquents sont le concours de citoyens avides de le voir, c’est l’admiration qu’excite sa vertu, et qui est attestée par tant de marques.
Vous traiterez cette paraphrase ou bien cette exposition par la correction oratoire, vous y ajouterez de fréquentes antithèses et des suspensions < etc. >
Allons, ouvrez les yeux et voyez. Les oreilles ne seront d’aucun usage dans ce sermon, car il consistera dans le silence, et la voix ne s’y fera pas entendre : ce sont les actions, et non les paroles, l’exemple et non le discours, qui y joueront leur rôle. Qu’attendez-vous ? François ne monte pas en chaire, mais il descend au milieu de l’assemblée ; il n’entre pas dans le temple, mais il parcourt la ville ; il n’agite pas les mains pour faire des gestes, mais il les tient immobiles sur sa poitrine avec beaucoup de modestie.
Néanmoins, quoique ce divin orateur ne prononce aucune parole, quoiqu’il n’interpelle et ne regarde personne, quoiqu’il marche en gardant le silence, d’innombrables auditeurs, hommes, femmes, viennent en foule au-devant de lui, pour l’écouter (mais je me trompe une seconde fois), pour le voir. Ils volent vers François, ils admirent la modestie de son maintien, sa patience, ils remarquent sa tenue misérable, ils vantent la sainteté de sa vie ; ce n’est pas seulement par des vœux qu’ils témoignent leur respect, mais encore par les marques de vénération qu’ils lui donnent en s’inclinant sur son passage. Les uns tombent à ses pieds, et lèchent les traces de ses pas imprimées sur le sol ; d’autres, d’une main tremblante, touchent les bords de son vêtement déchiré, et en coupent furtivement un morceau. Mais pourquoi rappeler une à une toutes ces marques d’honneur ? tous, par sa présence, sont enflammés du zèle de la vertu, de la crainte salutaire de Dieu, et ils pensent à la vie éternelle. Pendant ce temps, le saint homme rentre dans sa cellule, et comme son compagnon lui dit : « Que faites-vous ? où allez-vous, mon père ? vous étiez sorti, me disiez-vous, pour prêcher ? où est le sermon ? – Nous l’avons fait, lui répond François ; c’est dans l’exemple, et non dans la parole, qu’a consisté mon sermon. »
[3. Cause]
Comme cause de ce sermon fort utile et supérieur à tous les autres sermons, vous pourrez ajouter : « les exemples sont plus efficaces que les paroles ». Cette cause pourra être développée par accumulation, et amplification de pensées, termes signifiant à peu près la même chose. Vous commencerez par une exclamation.
Ô magnifique sermon ! Ô discours sans paroles et néanmoins très éloquent ! Vous l’avez prononcé, ô François ! et ce discours a été celui dont vous avez retiré les plus heureux fruits. Vous avez persuadé d’autant plus facilement que votre main est plus persuasive que la langue, et que les exemples sont, pour triompher des âmes, des armes de guerre plus puissantes que les préceptes. En effet, les préceptes nous éclairent, mais les exemples nous enflamment ; ceux-ci nous appellent, ceux-là nous entraînent ; ceux-ci nous conseillent, ceux-là nous persuadent. Vous qui professez l’art oratoire, voulez-vous persuader ? voulez-vous aplanir le sentier si ardu de la vertu ? Allez, marchez en avant, donnez l’exemple, on vous suivra spontanément ; exhortez plutôt par des actes que par des préceptes ; ne vous bornez pas à peindre, seulement en paroles, la beauté céleste de la vertu, c’est à peine si l’on vous écoutera et si l’on vous croira ; mais montrez-en la beauté par votre conduite, vous enflammerez de son amour ceux qui la verront en vous.
[4. Contraire]
Montrez maintenant par le contraire que les paroles ne touchent pas autant que les exemples, et attaquez ces orateurs qui, ne faisant pas ce qu’ils enseignent, plaisent parfois, mais ne touchent jamais.
Et vous, vains orateurs, qui chatouillez des oreilles inexpérimentées par de douces paroles et une séduisante abondance de mots, vous n’obtenez qu’une fugitive faveur populaire, quelques bribes de renommée. Dites, je vous prie, dites-moi quelles émotions, quelles conversions, quels miracles de vertu ont obtenus les beaux discours que vous avez prononcés. Vous apportez ceux que vous avez longuement préparés, médités chez vous, vos phrases sont tirées au cordeau, d’une correction parfaite ; vous grossissez la voix, vous étourdissez de vos cris des auditeurs qui ne vous écoutent pas, quels fruits retirerez-vous de votre peine ? Vous êtes tout en feu, et vos auditeurs restent froids ; ils bâillent au plus beau moment de votre discours, et s’endorment quand vous tonnez. Pourquoi cela ? C’est que vos mœurs ne sont pas en rapport avec vos discours ; c’est que vous détruisez par vos actes ce que vous édifiez par vos paroles ; c’est que votre vie perverse contredit les conseils que vous donnez.
[5. Semblable]
Ce n’est point par une grêle qui tombe avec grand fracas, qu’une terre desséchée est arrosée, mais par une pluie douce qui tombe goutte à goutte ; ce n’est pas l’éclat de la foudre qui fait mûrir les moissons, mais les rayons bienfaisants du soleil, etc.
Voyez avec quelle impétuosité les soldats se précipitent sur l’ennemi, avec quelle fureur ils font irruption dans la ville assiégée dont les remparts sont détruits, qui les entraîne au milieu des dangers, sans se préoccuper s’ils vivront ou s’ils mourront ? c’est un vaillant général qui, monté sur son cheval, marche en avant, agitant son épée.
[6. Exemple]
Cette pensée n’a pas de meilleur garant et de partisan plus digne du vieux saint François, que toi, François Borgia, très saint duc de Gandie. Ce grand homme et ce grand saint prêchait quelquefois en dehors de la ville, dans une vaste plaine où accouraient une multitude de personnes venues des villes voisines. Comme il ne pouvait se faire entendre d’une foule d’auditeurs trop éloignés de lui, et même se faire entendre de ceux qui étaient le plus rapprochés, parce qu’il ne connaissait point parfaitement la langue du pays, sa présence seule était un magnifique sermon. De tous les yeux coulaient des torrents de pieuses larmes ; quand on demandait aux assistants pourquoi ils pleuraient ainsi, « c’est que nous regardons un saint, disaient-ils, et sa présence est un sermon ».
[7. Témoignage des anciens ; et 8. bref épilogue]
Tant est vrai cet oracle du souverain pontife saint Léon : « les exemples valent mieux que les paroles, et les œuvres sont un enseignement plus puissant que les préceptes ». Tant il est juste de reconnaître que saint François n’a pu rien faire de plus sage que de parcourir la ville, en gardant le silence, et en prêchant cependant par l’exemple de sa modestie et de ses autres vertus.
Chrie mixte
Diogène, avec sa lanterne allumée, cherche un homme au milieu de la foule.
[1. Éloge]
Que cherches-tu avec ta lanterne, Diogène, ô le plus charmant des bipèdes ? qu’examines-tu, très sage farceur, avec cette lanterne allumée, au milieu du jour, au milieu de la place publique et de la foule ? Réponds, célèbre imposteur, que cherches-tu ? Écoutez sa réponse. « Je cherche un homme, dit-il. – Tu cherches un homme ? toi, homme, tu cherches un homme parmi les hommes ? tu cherches un homme, dans cette vaste place publique, au milieu de cette multitude d’allants et de venants ? Est-ce que tu es aveugle, ou fou ? crois-tu donc que ceux que tu vois ne sont que des ombres d’homme, et non des hommes véritables ? Ceux qui te saluent, qui te demandent ce que tu cherches, ne penses-tu pas que ce sont des hommes ? »
[2. Paraphrase]
Non, Diogène ne le pense sans doute pas ; il cherche un homme, mais ce n’est pas un homme quelconque celui qu’il cherche, c’est un homme prudent, ayant du cœur, de la modération, du zèle pour la vertu, un sage enfin. Que penses-tu, toi qui te moques du dessein et de la réponse de ce philosophe ? quel est, je t’en prie, l’homme que tu penses être véritablement sage ? quel est celui que tu juges digne de cet illustre nom ? Est-ce celui qui croit que le bonheur consiste dans ce qu’il y a de plus honteux ? que rien n’est plus digne d’envie que ce qui charme les sens par des plaisirs obscènes ? qui, sans songer aux devoirs qu’imposent la raison et une vie honnête, va dans sa démence, là où la volupté l’attire, où la passion le pousse ? Il souille la dignité de l’homme, que le souverain créateur de toutes choses a établi maître du monde, et à qui il a soumis son empire. Celui qui mérite le nom d’homme, c’est celui qui, par sa grandeur d’âme, ses vertus, son mépris des biens et des plaisirs d’ici-bas, met un frein à ses passions, à l’avarice, n’obéit pas aux méchants, aux ambitieux et aux dépravés. Voilà l’homme que cherchait Diogène portant une lanterne en plein jour, pour le trouver plus facilement.
[3. Cause]
Un homme de cette espèce ne se rencontre pas facilement, ou du moins il est fort rare. Pour en trouver un homme tel que tu le désires, Diogène, c’est la lampe d’un jugement plus sage qu’il fallait allumer en toi, et ne pas te contenter d’ouvrir les yeux. Presque tous les hommes ont les caractères physiques de la race humaine, mais quand les filtres de Circé les pénètrent de passions effrénées, ils se transforment en bêtes de différentes espèces ; les uns prennent la ruse du renard, d’autres ont et dépassent souvent la rage du lion ; chez d’autres, redoutez le venin du serpent, ou la stupidité et l’inertie des petits ânes ; la légèreté des oiseaux.
[4. Contraire]
Si vous cherchez de tels hommes, vous n’avez pas besoin d’allumer votre lanterne, ni de parcourir les places publiques, les carrefours ; partout vous en rencontrerez en nombre infini, même les yeux fermés ; mais si vous voulez en trouver un véritablement sage, prenez une lanterne et faites-vous le compagnon de Diogène.
CHAPITRE 7
DIFFÉRENTS SUJETS DE CHRIES
J’ai pensé être agréable aux maîtres et aux élèves en ajoutant ici quelques sujets de chries, et en donnant un canevas sur lequel on travaillera à loisir. Les plans que je trace se rapportent d’abord aux chries verbales, puis aux chries mixtes, et enfin aux chries actives.
< I. Chrie verbale
Elle se fera sur cette sentence :
Il n’est pas de chemin impraticable pour la vertu.
[1. Éloge]
On louera Ovide pour sa grande intelligence et pour sa sagesse, quand il a proféré ces mots : « Il n’est pas de chemin impraticable pour la vertu. »
[2. Paraphrase]
Le sens de cette sentence est qu’il n’y a rien de si difficile qu’un homme doué de vertu ne puisse accomplir. Devront ici être recensées l’une après l’autre ces difficultés : les épreuves, les misères, les faillites et infamies, les maladies, la mort enfin : et il faut montrer que toutes ces difficultés se laissent remarquablement vaincre par la vertu, et avec tant de bonheur que plus les épreuves sont pénibles, plus on en récolte de gloire et de riches sujets d’éloges.
[3. Cause]
Pourquoi n’y a-t-il pas de chemin impraticable pour la vertu ? Pourquoi n’y a-t-il aucune épreuve si grande qu’elle ne puisse se laisser vaincre par la vertu ? Il faudra en examiner la raison idoine : par exemple, que nulle épreuve n’effraie un homme doué de vertu, que la perspective de la mort elle-même ne le trouble pas, etc. Voyez l’ode d’Horace « L’homme juste et ferme… ».
[4. Contraire]
Au contraire, le vice est faible, mou, débile, et un homme privé de vertu se laisse briser même par la plus petite épreuve.
[5. Semblable]
Tout comme il n’y a rien qui ne vienne faire obstacle à la foudre, de même qu’il n’y a aucun nuage pour s’opposer au soleil, et qu’il ne puisse dissiper, de même qu’un torrent en crue, en dépit des digues qu’on lui oppose, emporte tout sur son passage, de même qu’un feu qui couve éclate inévitablement, et qu’il ne puisse se trouver placée au-dessus aucune masse si imposante qu’il ne détruise, de même la vertu, etc.
[6. Exemple]
Combien il a dû être difficile pour David, encore petit et sans armes, d’étrangler et de tailler en pièces des lions, des ours capturés de ses mains ? Il les a taillés en pièces. De vaincre et de terrasser en combat singulier un géant en armes ? Il l’a vaincu, terrassé, occis. Combien il a dû être éprouvant pour Joseph de supporter et de surmonter la jalousie de ses frères, leur cruauté, l’esclavage, la calomnie, les chaînes ? Il les a supportés avec courage, surmontés avec bonheur. On pourra procéder de la même façon à cet endroit par semblable induction au moyen d’exemples.
[7. Témoignage]
Quinte Curce s’accorde avec Ovide en termes presque identiques, quand il dit qu’il n’y a rien de si ardu que la vertu « ne puisse atteindre ».
[8. Épilogue]
On conclura par un bref épilogue, où nous nous inciterons nous-même à cultiver la vertu, dès lors qu’il n’y a rien de plus puissant qu’elle.
II. Chrie verbale
Le vice s’apprend, même sans maître.
[1. Éloge]
Il faut louer Sénèque de ce que, parmi les écrivains païens, il semble pouvoir revendiquer à juste titre pour soi le titre de maître ès vertus, surtout quand il a dit que « le vice s’apprend, même sans maître ».
[2. Paraphrase]
On expliquera cette sentence en montrant que point n’est besoin de fréquenter les classes de gens vicieux, de lire des livres pernicieux, d’écouter des précepteurs pervers, pour apprendre le vice, etc.
[3. Cause]
La cause pour laquelle le vice s’apprend sans effort ni études, c’est la dépravation de notre nature et notre propension innée au mal, que nous accentuons par nos vices de chaque jour.
[4. Contraire]
La vertu est contraire au vice : pour l’apprendre, le concours de combien de maîtres et de livres est-il requis ? de combien de préceptes, combien de conseils, combien de leçons avons-nous besoin ?
[5. Semblable]
La similitude se tirera de l’agriculture : pour faire pousser les mauvaises herbes et les plantes parasites, en effet, point n’est besoin de l’industrie d’un cultivateur, une terre en jachère produit naturellement à profusion épines et chardons, etc. De même les vices, etc.
[6. Exemple]
Peuvent servir d’exemple tous ces jeunes gens qui, nés dans une honorable famille et éduqués par d’honnêtes parents, mènent une existence perdue de vices.
[7. Témoignage]
Saint Jérôme a exprimé le même avis en ces termes : « On est enclin », dit-il, « à imiter le mal. »
[8. Épilogue]
De ces éléments, nous déduirons que Sénèque a fait preuve de sagesse en disant que le vice s’apprend même sans maître ; que nous ferons bien, si nous nous efforçons d’amender ce que nous avons déjà appris par nous-mêmes et dont nous instruirons peut-être même autrui, en maîtres hélas plus instruits qu’il ne sied pour enseigner le mal.
III. Chrie verbale
Les princes ne sont jamais seuls en faute.
[1. Éloge]
Il faut louer au passage celui qui a proféré cette sentence, Famiano Strada, un homme louable pour son éloquence, encore plus louable pour sa religion et un éminent historien de notre temps.
[2. Paraphrase]
On devra expliquer cette sentence, « Les princes ne sont jamais seuls en faute », en développant chaque mot en une ou plusieurs périodes. « Les princes », qui tiennent évidemment les rênes du pouvoir, qui sont à la tête de l’État pourvus de l’autorité suprême, les rois, les magistrats, les présidents, etc. « Si jamais ils sont en faute », s’ils commettent une infraction au droit et aux lois de la vertu. « Ne sont pas seuls », c’est-à-dire qu’ils ont, pour leur crime, bon nombre de complices ou d’imitateurs.
[3. Cause]
La cause pour laquelle ils ne sont pas seuls en faute, c’est qu’ils ont – puisqu’ils jouissent de l’autorité suprême et d’un immense pouvoir – d’innombrables flatteurs qui, pour entrer dans leurs bonnes grâces, cèdent à leurs pires caprices, et imitent ou flattent leurs vices. C’est que, deuxièmement, les actes des princes paraissent servir de lois à leurs peuples.
[4. Contraire]
Il se produit en pratique exactement le contraire, quand les princes règlent leur vie selon les principes de la vertu ; leurs exemples ont en effet énormément de force pour inculquer la vertu.
[5. Semblable]
Les gouvernements se fondent sur l’exemple et l’autorité des princes : quand les fondations croulent, c’est forcément tout l’édifice qui s’écroule. Les fautes des généraux en guerre et des amiraux en mer causent la perte non d’un seul, mais de la majorité.
[6. Exemple]
Si l’on avait besoin d’exemples, je dirais que l’ivrognerie de Néron a exercé une telle influence que Rome semblait transformée en autant de tavernes ; que la cruauté de Commode, lorsqu’il combattait en gladiateur, a tellement déteint sur les mœurs que même les femmes se sont produites dans l’arène en tenue de gladiateur.
[7. Témoignage]
On se rappelle ces vers de Claudien :
Rejaillit sur la foule l’exemple de ceux qui dirigent :
Comme pour leur clairon, le camp suit les mœurs de ses chefs.
IV. Chrie verbale
Le plaisir est l’appât de tous les maux.
[1. Éloge]
Plaute, l’auteur de cette sentence, recevra des éloges pour son admirable intelligence, surtout dans sa charmante description des mœurs et dans son habile critique des vices.
[2. Paraphrase]
On développera cette sentence par la similitude qu’elle contient : de même en effet que les poissons mordent à l’hameçon, de même les hommes se laissent appâter et prendre par le plaisir, et entraîner à toutes sortes de vices.
[3. Cause]
Vous me demandez la cause pour laquelle le plaisir attire les hommes vers le vice ? Moi, je vous demande en retour pourquoi les poissons se laissent prendre à l’hameçon. Parce que, me direz-vous, les poissons voient l’appât, sans voir le crochet de fer. Et moi je vous réponds exactement la même chose : parce que les hommes ne pensent qu’à la sensation de plaisir, sans penser à la douleur consécutive. Ils ne prennent pas en considération, quand ils fautent, les maux infinis et incalculables qu’entraîne un tout petit plaisir passager.
[4. Contraire]
Le labeur au contraire, s’il ne peut guère se définir comme l’appât du bien, sous prétexte qu’il n’offre aucun ravissement aux sens, doit certainement se définir comme l’origine de tout bien, car du labeur découle la véritable vertu, et de la vertu, l’honneur infini et le bonheur éternel.
[5. Semblable]
Quoique cette sentence comporte en soi sa propre similitude, le récit que font les poètes à propos des sirènes qui, postées le long de la côte, pêchaient comme des poissons les marins séduits et hypnotisés par leur chant suave, et les dévoraient, pourra pourtant tenir lieu de similitude.
[6. Exemple]
N’était-ce pas une sirène trompeuse que cette misérable créature qui a vaincu, tondu, trahi, perdu Samson, l’homme le plus fort au monde, appâté par ses charmes ?
[7. Témoignage]
Cicéron a saisi le sens de Plaute en tout autant de mots, et il exprime ailleurs la même chose fort élégamment en d’autres mots : « La volupté », dit-il, « imite le bien, elle est mère de tous les maux, et par ses charmes se corrompt ce qui est naturellement bon. »
I. Chrie mixte
Je transporte tous mes biens avec moi.
[1. Éloge]
On louera Bias pour sa sagesse, où il a tant excellé qu’il fut compté au nombre des sept sages grecs. Alors que l’ennemi avait envahi sa patrie et que tous les autres prenaient la fuite en emportant avec eux bon nombre de leurs biens, il répondit à un homme qui lui conseillait d’en faire de même : « Mais c’est ce que je fais, puisque je transporte tous mes biens avec moi. » Que peut-on dire de plus sage, je vous le demande ?
[2. Paraphrase]
Il faudra montrer avec combien de sagesse Bias a répondu et combien il est vrai qu’il n’y a nul autre bien humain que la sagesse et la vertu (c’est en effet précisément ce que Bias entendait, quand il disait « Je transporte tous mes biens avec moi »). Or cela se fera grâce à l’énumération de tous les biens que l’être humain peut posséder, tels que les biens liés à sa condition sociale : richesses, honneurs, réputation, noblesse, et les biens liés à sa condition physique : santé, force, beauté. Aucun des biens de ce genre ne doit se définir comme un bien pour l’être humain, au contraire de la seule vertu. Pourquoi cela ?
[3. Cause]
Parce que seule la vertu rend l’homme bon et parfait. Deuxièmement, parce que qui possède la vertu, possède un trésor infini et ne manque de rien d’autre. Troisièmement, parce que la vertu est à ce point notre bien propre que, autant personne ne peut la donner, autant personne n’a les moyens de nous l’arracher de force. Quatrièmement, parce que seule la vertu peut nous rendre heureux et à tout jamais bénis des dieux.
[4. Contraire]
Au contraire, les biens liés à la condition naturelle et sociale sont si loin de nous rendre bons qu’ils font au contraire le plus souvent de nous les pires des scélérats. Deuxièmement, tous ces biens ne méritent pas le nom de « bien », parce qu’ils sont souvent refusés aux honnêtes gens et attribués aux malhonnêtes. Troisièmement, parce qu’on les possède sans gloire, et même le plus souvent au prix d’un grand déshonneur. Quatrièmement, parce qu’on peut nous les enlever et qu’au moment de la mort on nous les enlève toujours. Cinquièmement, même si nous jouissons de tous les biens en question, si nous sommes uniquement privés de la vertu, nous serons maheureux dans cette vie, et bien plus malheureux encore dans l’autre vie.
[5. Semblable]
Ceux qui se glorifient des biens de ce genre font la même chose que la fameuse corneille d’Ésope, qui cherchait à se parer des plumes d’autrui : une fois dépouillée d’ornements qui n’étaient pas les siens, elle fut raillée par les autres oiseaux.
[6. Exemple]
Job, quoique privé de tous ces biens insignifiants, était pourtant riche et heureux, parce qu’il conservait encore la vertu, que le démon n’avait pu lui arracher en même temps que tous ses autres biens.
[7. Témoignage]
Voilà pourquoi Sénèque a eu raison de dire : « L’unique bien humain est la vertu. » Et raison aussi, Plaute : « Qui possède la vertu dispose de tous les biens. »
II. Chrie mixte
La concorde fait grandir les petites choses, la discorde s’effondrer les plus grandes.
[1. Éloge]
Il faut louer le roi numide Micipsa pour sa prudence, dont il a offert un témoignage en même temps qu’un remarquable exemple de vertu lorsque, au moment de mourir, il a exhorté ses fils à la concorde en ces termes : « Je vous lègue un royaume fort, leur dit-il, si vous vous entendez bien, faible, si vous vous entendez mal, car la concorde fait grandir les petites choses, la discorde s’effondrer les plus grandes. »
[2. Paraphrase]
Cette sentence tient en deux parties opposées, à développer séparément. Voici la première : grâce à la concorde des cœurs et l’union des forces, il n’y a rien de si petit qui n’aille grandissant, rien de si humble qui ne s’élève, rien de si faible qui ne s’affermisse, ni ne se renforce.
[4. Contraire]
La deuxième partie de la sentence, opposée à la première, a le sens suivant : la discorde, la division des cœurs et des forces fait s’éteindre les familles les plus illustres, mourir les États les plus florissants, s’effondrer et succomber les empires les plus solides.
[3. Cause]
La cause en est évidente, c’est que plus la vertu est unie, plus elle est forte et résiste facilement aux coups du sort et aux atteintes des gens malveillants. Lorsqu’en revanche elle est divisée et désunie, elle en ressort affaiblie et se brise presque à la moindre épreuve.
[5. Semblable]
Aussi longtemps que les blocs d’un rempart sont solidement arrimés les uns aux autres, aussi longtemps il reste inexpugnable, mais dès que les murailles commencent à s’ébouler, etc. De même, les gouttes d’eau assemblées forment des fleuves et des rivières, mais, une fois séparées, s’évaporent en un rien de temps ; troisièmement, de même que les grains de poussière agglomérés s’entassent jusqu’à former de hautes montagnes, mais, une fois dispersés, cèdent aux caprices des vents, de même, sous l’effet de la discorde, les choses vont à la dérive, mais sous l’effet de la concorde se soutiennent et se cimentent les unes les autres.
[6. Exemple]
L’empire romain en donnera un insigne exemple : aussi longtemps, en effet, que la concorde a régné dans cet État, il est resté debout et florissant, mais dès qu’il s’est vu divisé en factions à cause de la discorde de César et de Pompée, il a rapidement succombé.
[7. Témoignage]
Alors que Scilouros, le célèbre Scythe, père de quatre-vingt fils, craignait de même pour sa famille, il les fit tous venir peu avant sa mort et présenta à chacun d’eux un paquet de javelots à briser, mais alors qu’ils n’avaient même pas voulu essayer de le faire, parce qu’ils voyaient bien qu’un paquet entier ne pouvait nullement se laisser briser, ce père sage, en retirant l’un après l’autre chacun des traits, les brisa tous facilement ; il ajouta ceci, à savoir qu’il leur arriverait à eux aussi exactement la même chose, à moins de vivre dans la concorde et l’union.
[8. Épilogue]
L’épilogue exhortera à la concorde.
III. Chrie mixte
Mes amis, j’ai perdu ma journée !
[1. Éloge]
L’empereur Titus, celui qui, pour son humanité et sa propension à faire du bien à tous, a reçu le surnom de « délices du genre humain », avait l’habitude, s’il lui arrivait de passer une journée sans la marquer par quelque bonté envers les gens, de se retourner vers ses amis et de leur dire, en se lamentant : « Mes amis, j’ai perdu ma journée ! » De quelle sorte d’éloges un tempérament si aimable n’est-il pas digne ?
[2. Paraphrase]
Il faut exposer cette sentence, dont voici le sens : on peut déclarer perdue la journée où nous n’avons fait aucun bien aux gens.
[3. Cause]
La cause en est qu’il n’y a rien de plus convenable pour l’être humain, rien de plus doux, ni de plus utile, que de faire du bien à autrui.
[6. Exemple]
Voilà sans doute le principe que tu respectais, Cyrus, quand tu prenais plus de plaisir à prodiguer tes richesses aux êtres méritants qu’à les accumuler. Voilà ce qui, Constantin et Charlemagne, vous faisait couvrir d’honneurs, gratifier de vos bontés les gens illustres par leur savoir et leur piété.
[7. Témoignage]
Socrate savait quel profit l’on tire de ce genre de commerce ; comme un pauvre auditeur, du nom d’Eschine, lui disait qu’il n’avait rien à lui donner en salaire, sinon sa propre personne, et lui demandait de daigner accepter ce présent quelconque, il lui dit : « Tu viens vraiment de me faire un beau présent, à moins peut-être que tu ne t’estimes peu. »
[8. Épilogue]
Aussi veillons bien à ne pas permettre de laisser passer une journée, sans l’illuminer par quelque beau souvenir de notre bonté et de notre bienfaisance envers autrui.
IV. Chrie mixte
Dernières paroles d’Auguste mourant : « Applaudissez ! »
[1. Éloge]
Il faut louer César Auguste, le très bienheureux et très sage empereur romain, qui dit au moment de mourir à ses amis réunis autour de son lit : « Est-ce que je vous parais avoir assez bien joué mon rôle ? » Comme ils lui avaient répondu : « Excellemment ! », César dit : « Alors, applaudissez ! » et, sur ces mots, il cessa aussitôt de parler et de vivre.
[2. Paraphrase]
Le sens de ces paroles est qu’on ne doit applaudir personne au monde avant sa mort.
[3. Cause]
Pourquoi ne doit-on applaudir personne, sinon au moment de sa mort, ou après sa mort ? Parce que la vie ici-bas est une pièce, dans laquelle chacun tient un rôle, les uns de rois, les autres d’esclaves, etc. Lorsqu’on a joué son rôle selon les règles de l’art, c’est-à-dire, selon les préceptes de la vertu et de la raison, on reçoit des applaudissements. En revanche, qui ne s’est pas acquitté de son devoir en fonction de sa dignité et ne s’est pas révélé être un acteur à la hauteur des exigences du rôle qui lui était imposé, se couvrira d’une honte éternelle. Mais ni les uns ne doivent s’attirer blâme et opprobre, ni les autres éloges et applaudissements, sinon au moment de mourir, puisque la mort est l’achèvement de la vie : or rien, sinon de fini et d’achevé, ne mérite d’éloges.
[4. Contraire]
Ils agissent de façon parfaitement inconsidérée, ceux qui applaudissent avant la mort, qui exigent pour récompense des éloges qui ne leur sont pas encore dus, alors que la vie n’a pas encore cessé, en s’applaudissant eux-mêmes, ou même en adulant autrui.
[5. Semblable]
Dans une pièce non plus, on n’applaudit pas avant qu’elle n’ait été menée à son terme et dénouement. On ne couronne pas le vainqueur avant que le stade n’ait été traversé, ni la course achevée. On n’accorde pas le triomphe, sinon la bataille terminée, etc.
[6. Exemple]
Que faites-vous donc, Romains ? Pourquoi Tibère, pourquoi Néron et Vitellius en quête de pouvoir les applaudissez-vous inopportunément ?
Attendez, il n’est pas encore temps d’applaudir ; attendez qu’ils quittent la scène de la vie ! Mais je me trompe, il n’y a pas à attendre aussi longtemps ; ils endosseront sous peu un autre rôle : dépouillés de toute humanité, ils ne joueront plus le rôle d’empereurs et de pères de la patrie, mais de monstrueux tyrans, etc.
[7. Témoignage]
Que de sagesse dans ces mots d’un éminent poète ! « Aucun homme ne doit être appelé heureux avant qu’il ait quitté la vie et reçu les honneurs suprêmes. »
[8. Épilogue]
Ainsi, vivons de façon louable afin qu’au moment de mourir nous puissions nous applaudir en toute sûreté, ou mieux encore, rendre des grâces méritées à Dieu et le remercier de ses bontés à notre égard.
I. Chrie active
Il n’y a rien de pire que la langue.
[1. Éloge]
Ésope, cette si belle intelligence dans un corps si laid, mérite des éloges pour n’avoir apporté à table que des plats de langue, quand on lui ordonna d’apprêter seulement les meilleurs mets pour un festin ; et pour avoir, encore une fois, servi à table de la langue en abondance, quand on lui ordonna, encore une fois, de préparer un repas, mais avec seulement les pires mets.
[2. Paraphrase]
On exposera brièvement ce qu’a voulu signifier ce sage fabuliste à travers la préparation de ces mets ; certainement rien d’autre que ceci : autant il n’y a rien de meilleur que la langue, quand nous parlons à bon escient, autant il n’y a rien de pire, ni de plus pernicieux, quand nous parlons à mauvais escient.
[3. Cause]
Pourquoi n’y a-t-il rien de pire que la langue ? (On prouvera en effet dans la chrie suivante qu’il n’y a rien de meilleur.) Parce qu’elle crée d’infinis dommages, ce qu’on pourra facilement montrer grâce à une énumération.
[4. Contraire]
Il n’y a au contraire rien de meilleur que le silence. « L’insensé même passe pour sage lorsqu’il se tait. »
[5. Semblable]
La langue est un glaive ; que de carnages, que de massacres produit-elle ?, etc. C’est une flamme ; que de brasiers allume-t-elle ? C’est un javelot, elle frappe de loin, etc. C’est un serpent, elle distille partout son venin, etc.
[6. Exemple]
La langue du serpent diabolique et de la première de toutes les femmes a causé la perte du genre humain.
[7. Témoignage]
Voilà pourquoi un homme très sage a dit très justement : « il est bien mort des hommes par le tranchant de l’épée, mais il en est encore mort davantage par leur propre langue ». Et saint Jacques : « la langue est plus cruelle que n’importe quelle bête sauvage, nulle habileté humaine ne peut la dompter. »
[8. Épilogue]
Bridons par conséquent la langue, si nous craignons les maux qu’elle apporte.
II. Chrie active
Il n’y a rien de meilleur que la langue.
[1. Éloge]
Pittacos de Mytilène, l’un des sept sages grecs, recevra des éloges pour avoir tranché et présenté la langue d’une victime dont on lui demandait de désigner le pire et le meilleur morceau. Et quand Amasis, le roi des Égyptiens, demanda à Bias, un autre de ces mêmes sages, de retirer le pire et le meilleur morceau d’une brebis qu’il lui avait envoyée à dessein pour sonder sa sagesse, Bias n’en retira que la langue.
[2. Paraphrase]
Tous deux ont évidemment voulu montrer que la langue est à la fois la plus utile et la plus pernicieuse partie du corps humain, selon qu’on en use à bon escient ou autrement.
[3. Cause]
Pourquoi n’y a-t-il rien de meilleur que la langue chez l’être humain ? (On a en effet déjà prouvé plus haut qu’il n’y a rien de pire.) Parce qu’elle apporte d’innombrables biens, ce qu’il faudra illustrer grâce à leur énumération. Que ne réalise pas la langue, en effet ? Elle instruit, exhorte, loue, vitupère, ordonne, etc.
[4. Contraire]
Le silence, au contraire, cause le plus souvent de grands dommages, qui pourront être recensés à cet endroit.
[6. Exemple]
On citera les exemples de tant de philosophes et de rhéteurs, de tant de pères de l’Église, dont la langue, dont les écrits expliquent les arcanes du monde, jettent la lumière sur les mystères les plus insondables, etc.
[7. Témoignage]
Ce n’est pas sans raison que Salomon a dit : « La bouche du juste est une source de vie. » Et : « La langue des sages est une source de santé. »
[8. Épilogue]
L’épilogue nous instruira qu’il faut ou parler à bon escient, ou se taire absolument, en vertu de cette sentence commune :
Si ce que tu vas dire est mieux que le silence,
Parle ; sinon : silence ! >
TROISIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE
De la sentence ou maxime
Cette sorte d’exercice préparatoire ne nous occupera que fort peu, vu que tout ce qui s’y rapporte a été dit précédemment.
Qu’est-ce qu’une Sentence ?
C’est un discours, certains mots, que l’on développe pour exhorter ou pour dissuader [dehortandum].
Comment la sentence diffère-t-elle de la chrie ?
Elle n’en diffère pas au fond, si ce n’est que la chrie ne rappelle quelquefois pas seulement des mots, mais encore un fait, tandis que la sentence n’explique que des mots.
Voici un exemple de sentence traitée à l’aide de tous les lieux employés dans l’amplification de la chrie.
Alors même qu’on vieillit, on ne s’écarte pas de la voie qu’on a suivie dans sa jeunesse.
[1. Éloge]
Jeunes gens, prêtez une oreille attentive à ce qu’a dit le plus sage des rois, qui n’a rien ignoré de ce que l’homme peut savoir ; dont le génie profond et subtil a pénétré dans les recoins les plus cachés de la nature, et a embrassé toutes les sciences et tous les arts qui n’ont point eu de secrets pour lui. Écoutez ce roi, dans l’esprit auguste duquel la sagesse a semblé avoir établi sa demeure comme dans un temple sacré ; ce roi, dont Dieu même s’est servi pour prononcer des oracles par sa bouche, pour édicter des lois, expliquer ses desseins, promulguer ses mystères. Écoutez en quels termes il vous détourne du vice et vous invite à la vertu : Alors même qu’on vieillit, dit-il, on ne s’écarte pas de la voie qu’on a suivie dans sa jeunesse. C’est comme s’il vous donnait des conseils et vous disait :
[2. Paraphrase]
Chers jeunes gens, veillez à votre conduite pendant votre jeunesse ; veillez aux semences que vous confierez à vos cœurs purs et bien préparés, afin de recueillir plus tard une abondante récolte < comme si vous jetiez les premiers traits et couleurs d’une esquisse sur la feuille vierge, elle aussi pure et neuve >. La conduite que chacun de vous aura tenue pendant sa jeunesse, il la conservera jusqu’à son extrême vieillesse. Si le vice pénètre une fois dans votre âme, et souille son innocence des plus honteux plaisirs, le mal persistera jusqu’à la fin de votre vie, et sa funeste et mortelle contagion se répandra dans tout votre être jusqu’à la mort. Pas un jour n’apportera de remède à cette peste, mais, d’année en année, elle s’aggravera de plus en plus.
[4. Contraire]
Si, au contraire, vous déclarez la guerre au plaisir, si vous mettez à vos passions le frein de la raison, et que vous borniez vos désirs à ne rien faire qui ne soit honnête et digne d’éloge, l’amour du bien croîtra en vous avec l’âge, votre esprit se fortifiera, alors même que votre corps serait languissant et fatigué, la vertu ne vieillira pas avec vous, mais plus vous serez faible, plus votre esprit sera ferme et vigoureux, et c’est alors qu’il produira les fruits les plus mûrs et les plus délicieux.
[3. Cause]
L’usage et l’habitude ont en toutes choses une grande force, et c’est presque une nécessité d’achever d’une manière honteuse ou digne d’éloges le cours de notre vie, suivant que nous l’avons commencé bien ou mal.
[5. Semblable]
L’esprit de l’enfant se pétrit, se façonne aussi facilement qu’une cire molle, ou que l’argile qui prend toutes les formes quand elle est molle ; mais dès qu’elle commence à durcir, elle conserve toujours sa forme. Voyez comme les métaux se laissent façonner quand ils sont soumis à l’action du feu ; mais dès qu’ils sont froids, ils deviennent aussi durs qu’une pierre. Voyez comment on dirige les branches des arbres quand elles sont encore jeunes et flexibles ; mais dès qu’elles perdent ces qualités, on ne peut les diriger, et elles poussent sans aucune régularité. Voyez une pierre arrachée du sommet d’une montagne en pente, elle roule à une distance d’autant plus grande que la pente est longue et rapide, et elle ne s’arrête qu’au fond de la vallée. De même celui qui a commencé à rouler dans le précipice des vices, ne pourra s’arrêter que lorsqu’il sera tombé dans le gouffre profond de la corruption.
[6. Exemple]
Citons comme témoignage de ce que je viens de dire ce bourreau revêtu de la pourpre royale, ce monstre épouvantable, cet Hérode, le plus cruel des tyrans qui, habitué dès son berceau à répandre le sang des innocents, ne cessa pas dans sa vieillesse, au moment même de sa mort, de se livrer à la cruauté dont il fit preuve même au delà du tombeau.
[7. Témoignage]
Et l’on ne doit pas s’en étonner, car, ainsi que l’écrit saint Jérôme, célèbre docteur de l’Eglise, « on enlève difficilement ce qui s’est imprégné en nous pendant notre jeunesse » ; et comme le disait un autre auteur, « on fait disparaître avec beaucoup de peine les vices qui ont grandi avec nous ». Je ne parle pas des vers si connus du poète : « Le vase conserve longtemps l’odeur du liquide dont il a été une fois imprégné. »
[8. Épilogue]
Imprégnez donc, jeunes gens, vos âmes, encore novices, de la suave liqueur des vertus, et des précieuses odeurs des arts les plus nobles, afin de les conserver longtemps et éternellement. Menez une vie raisonnable, tandis que cela vous est possible. En persévérant ainsi dans la bonne voie, vous ne vous écarterez jamais de l’honnête, et votre vieillesse atteindra heureusement les bornes où vous aura conduit sans encombre une jeunesse vigoureuse.
QUATRIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE
De l’éthopée
Ce n’est pas un mince travail, et une petite difficulté pour l’éloquence que d’imiter, et de peindre, dans un langage bien approprié, les mœurs et les sentiments humains ; de trouver ce qui peut le mieux émouvoir les esprits. Or la peinture d’un personnage connu s’appelle < proprement > Éthopée. Ainsi Ovide donne des modèles d’éthopée quand il représente Niobé déplorant la mort de ses enfants, et ses malheurs < dans ses Métamorphoses, VI, § 7 de l’édition toute récente et expurgée > ; Hercule dévoré par le feu sur le mont Oeta < dépeint par le même Ovide, Métamorphoses, IX, § 6 > ; ou bien Hécube < XIII, § 14 >, Andromaque après la mort d’Hector ; Médée abandonnée par Jason, et se préparant à tuer ses enfants < telle que la dépeint Sénèque > ; Cornélie, femme de Pompée, apprenant qu’il a été vaincu par César, ou Cléopâtre au tombeau d’Antoine. Dans tous ces sujets, dit Aphthonius, il faut observer trois époques, présent, passé, futur, qui doivent constituer l’éthopée, et il donne Niobé comme exemple. Pour le présent, elle se voit privée de ses nombreux enfants. Pour le passé, elle avait par son mari la qualité de reine ; par ses enfants, les joies d’une famille florissante, elle était heureuse, et presque digne d’envie de la part des dieux mêmes. Pour le futur, que lui reste-t-il ? si ce n’est d’être percée des traits de Diane, et de mourir misérablement, accablée de douleur. Quelquefois on commencera par le passé, d’autres fois par le futur, et l’on finira par le présent. De temps à autre, on entremêlera ces temps, comme on le verra par l’exemple suivant.
< Médée méditant le meurtre des enfants qu’elle a eus de Jason
Dieux protecteurs des terres et vous, surtout, garants et gardiens du lit conjugal, au nom desquels Jason m’a jadis juré fidélité ; c’est vous, oui, que je prends à témoins, c’est à vous que j’en appelle. Assistez-moi, de grâce, et montrez-moi les représailles à exercer contre un parjure et un impie. Que me plairait-il donc de lui infliger ? Car c’est un acte mémorable que je projette : un crime. Par le crime, j’ai scellé mon alliance avec lui, par le crime il faut la briser. Mais comment ? Épée, poison, coups ; voilà qui est commun et vulgaire. Non, qu’il reste seulement en vie, une vie d’affligé, d’exilé, de miséreux, d’homme honni des dieux d’en haut et des humains, qu’il soit pour lui-même son propre supplice, son propre bourreau ; il n’en trouvera pas de plus cruel. Qu’il aie de plus sous les yeux des enfants à son image, misérables et criminels, et aussi à l’image de Médée. Mais que dis-je ? Il lui resterait des enfants, et bien vivants ? Non, qu’il les perde. Je sais bien de quel amour immense il les entoure. C’est bien, j’ai de quoi sévir : je viens de concevoir une vengeance digne de nous. Le massacre des enfants sous les yeux de leur père : voilà la victime qui plaît à notre fureur, voilà qui lui suffit. C’est à peu près ainsi que Sénèque le tragique fait parler Médée ; nous avons seulement supprimé la métrique. >
La bienheureuse vierge Marie cherche l’enfant Jésus perdu à Jérusalem
L’enfant n’est nulle part, et je ne puis savoir ce qu’il est devenu. Où le chercher ? Où diriger mes pas ? Qui interrogerai-je ? Je ne le sais ; je n’ai qu’un espoir, c’est que je ne puis ignorer longtemps le lieu où il est. (Vous voyez que tout ceci se rapporte au présent. Ce qui va suivre se rapportera au passé.) Ô funestes conseils de nos parents qui nous ont forcés de hâter notre retour ! Que je suis malheureuse d’avoir pris le devant, et de ne pas avoir gardé mon fils avec moi ! Comment ai-je pu me priver du plus tendre des fils ! etc. (On terminera par le futur.) Mais toi, fils < si > chéri, pourquoi te cacher et nous donner une telle inquiétude ? Ne vois-tu pas notre douleur ? Allons, je t’en prie, < très > cher époux, retournons à Jérusalem, < interrogeons nos parents, > entrons dans le temple ; c’est là, si je ne me trompe, que Jésus est resté pour de graves motifs.
< Une mère déplorant la mort d’un fils tué à la guerre
Ô sort misérable, cause de mon deuil, ô espoirs trompeurs, ô soins prodigués en vain ! T’ai-je donc engendré, mon fils, pour si tôt te perdre ? T’ai-je nourri tant d’années, pour te pleurer, enlevé par une mort funeste ? Quand je te voyais, prospère et florissant, quand je t’élevais, toi, l’espoir de notre famille, je m’imaginais évidemment que de ce bien je jouirais, nous jouirions longtemps, et je me suis trompée : la sombre mort s’est odieusement joué de ma crédulité. Que me reste-il, mon fils, si ce n’est de mourir avec toi ? Par ta mort, tu as ôté la vie à celle qui te l’a donnée, et de fait, toi éteint, je ne puis te survivre longtemps. Une seule chose, tant que je vivrai, me soutiendra : le souvenir et le regret que je garderai de toi. Douces larmes, agréables sanglots, que ceux par lesquels je regretterai ton absence ! Nuits bien employées, que celles qui s’écouleront en soupirs, qui me présenteront ton visage dans le sommeil, à supposer que je puisse encore dormir ! Ô guerre maudite par les mères, monstre cruel, fléau des familles et des cités ! Qui a pu inventer chose si hideuse, si barbare ? Qui peut l’aimer ? Mères, abhorrez les guerres : éloignez vos fils de la vue même des armes, cachez-les à la maison, élevez des pleutres, pourvu que vous les gardiez sains et saufs. Est-ce donc pour les voir jouir d’une vaine gloire que nous devrions, nous, pleurer pour l’éternité ? Fallait-il donc, mon fils, qu’un courage si funeste te jette au plus fort de la mêlée ?, etc. Combien de fois l’ai-je exhorté à fuir la guerre ? Combien de fois lui ai-je dit de se tenir un peu plus sur ses gardes lors d’un combat sans merci ? Combien de fois la seule mention de la guerre et de la mort, hélas ! réservée à mon fils, m’a fait frémir et presque mourir ! Je tremblais, non sans raison, et j’augurais de ce qui allait se produire, etc.
Dioclétien résolu à détruire le nom chrétien
Imitation de Sénèque, Hercule furieux, acte I, scène 1
Moi, le maître et le vainqueur des deux Empires du monde – car ce titre, je l’ai jusque là revendiqué à bon droit – je suis vaincu par des chrétiens ! Et non seulement moi, mais les dieux eux-mêmes ; tout ce que Rome, tout ce que l’univers a vénéré jusque là. Désertés, les temples à l’abandon ; négligés, les cultes des plus antiques sanctuaires : c’est un culte nouvellement introduit qui règne désormais.
Et ce ne sont point seulement des femmes sans défense, ou des enfants, qui professent ces principes inconnus, et honorent un dieu récent, mais jusqu’aux flambeaux mêmes de la nation et de l’armée ; Rome elle-même, oui, Rome même est chrétienne ! Et j’assisterais à ce spectacle, je le tolérerais ? Le tolérer ? Que n’ai-je jusque-là tenté, que n’ai-je essayé, pour extirper ces cultes étrangers ? Combien de fois ma piété m’a-t-elle contraint de sévir même contre les miens et a-t-elle fait de moi presque un impie, presque un parricide ? Mais ce sont là des malheurs privés, et personnels ; j’aurais pu en tant que tels les supporter d’un cœur léger, mieux, même, en tirer profit, si du moins c’était le prix à payer pour rendre inviolables les rites de nos pères. Et pourtant non ! tout cela ne disparaîtra pas ainsi ; nous ne sommes pas encore brisés, ni vaincus ! C’est maintenant, oui, maintenant, qu’il faut en venir aux toutes dernières extrémités : à une guerre acharnée, cruelle, meurtrière contre les ennemis des divinités. Une guerre ? Pauvre fou ! pourquoi parler de guerre, pourquoi y songer ? Tout ce qu’une juste fureur a pu envisager contre les chrétiens, ne l’ont-ils pas vaincu, et maîtrisé ? Tout ce que nous avons pu ou imaginer, ou leur infliger d’effroyable, d’abominable, d’atroce, ils l’ont supporté, et ils l’ont supporté dans la joie, oui, et dans l’allégresse : ils grandissent de leurs propres malheurs et de leurs propres tortures, et jouissent de notre souffrance ; c’est à leur gloire et à celle du Christ qu’ils font tourner nos haines et nos supplices ; en décrétant contre eux des sévices exagérés, en leur imposant des horreurs, eux ont presque prouvé que le Christ est Dieu. Déjà viennent à me manquer les instruments de torture eux-mêmes, et c’est une moindre peine pour eux de se faire torturer que pour moi de les faire torturer : ils courent avec joie au devant des supplices, et ne craignent point de mourir. Mais persévère pourtant, Dioclétien, oui, persévère, et cette maudite engeance, de toutes tes forces, écrase-la ; affronte-les avec de nouvelles armes ; à coups de présents, de plaisirs, de récompenses, assiège ceux dont tu ne peux triompher par la roue, le chevalet, le feu, le fer. Oppose les chrétiens eux-mêmes aux chrétiens, les parents aux enfants, les enfants aux parents, qu’ils se fassent la guerre à eux-mêmes. Tu demandes quels adversaires sont à leur taille ? Il n’y en a aucun, si ce n’est eux-mêmes.
C’est maintenant que je vais leur faire voir Dioclétien ; jusque-là, nous n’avons fait que préluder au combat, c’est maintenant, oui, maintenant, qu’il faut descendre dans l’arène. J’ai trouvé le moyen de les vaincre eux-mêmes, et les perdre ; je les perdrai à coup sûr, ou je me perdrai.
Rome après la défaite d’Antoine et de Cléopâtre par Auguste
C’est maintenant, oui, maintenant, qu’il faut donner libre cours à sa joie, maintenant qu’il faut rendre grâces aux dieux d’en haut dans tous leurs sanctuaires, c’est maintenant le moment de s’adonner aux chœurs. (Temps présent.) Il eût été sacrilège, auparavant, de faire bonne chère, et de festoyer, tant qu’une reine démente projetait de renverser le Capitole, et de détruire l’Empire romain, une reine assez folle et comme ivre d’avoir remporté quelques succès pour ne plus s’interdire aucun espoir. (Temps passé.) La perte de sa flotte, le massacre de son armée, la honteuse fuite d’Antoine ont arrêté sa folie. Tout comme le faucon pourchasse la craintive volée de colombes, ou le chasseur les lièvres, César a traqué les Égyptiens sans défense. Seule a manqué à son triomphe une Cléopâtre enchaînée au char du triomphateur. Mais elle a frustré le vainqueur de cette gloire et, se souvenant de sa condition royale, pour s’éviter cette ignominie, elle s’est donné la mort en se faisant piquer le corps par des serpents. Désormais, il est permis d’oublier la peur et de féliciter César et ses soldats si héroïques. (Temps futur.) L’Égypte soumise, quelle nation ne pliera face aux armées romaines ?
Dans cette éthopée on reconnaît, je crois, l’ode I, 37 d’Horace, Maintenant il faut boire… C’est ce poète qu’il te faudra imiter en premier, sur quelque sujet que ce soit. Pour les prières et les vœux que l’on fait à un ami qui nous quitte, c’est-à-dire ce genre de discours qu’on appelle Propemptique : ode I, 3, Veuille la déesse souveraine de Chypre, etc. ; ode III, 27, Que les impies aient pour les conduire… ; épode 2, Tu iras, ami, sur nos liburnes… Pour les remerciements que l’on veut adresser aux Dieux, ou les suppliques : ode IV, 13, Les dieux, ô Lycé, ont entendu mes imprécations, etc. ; ode III, 18, Faunus, amoureux des Nymphes… ; ode I, 35, Ô déesse qui gouverne… ; ode III, 11, Mercure, car tu es… ; chant séculaire, Phébus, et toi, reine des forêts…
Veut-on par une imprécation prier pour qu’il arrive du mal à quelqu’un ? vouer aux Furies un scélérat ? attaquer violemment par une invective un ennemi ? On a pour cela : ode II, 13, Celui-là, un jour néfaste… ; épode 3, Si jamais quelqu’un a d’une main impie… ; épode 4, Entre les loups et les agneaux ; épode 5, Mais au nom de toutes les puissances divines… ; épode 6, Pourquoi harcèles-tu d’inoffensifs… ; épode 7, Où vous ruez-vous dans votre impiété ?… ; épode 10, Sous de funestes auspices… ; épode 17, Pourquoi dans des oreilles verrouillées… ; épode 16, Voici qu’une seconde génération s’use.
Pour exprimer la joie et les félicitations serviront l’ode I, 36, Il m’est doux par l’encens et la lyre… ; l’ode II, 7, Ô toi qui souvent avec moi, etc. ; l’ode III, 21, Ô toi qui naquis avec moi… ; l’ode III, 28, Ce jour où l’on fête, etc. ; l’épode 9, Quand donc boirai-je… ; l’épode 13, La saison rude, etc.
Pour la consolation : l’ode II, 9, On ne voit point les pluies couler toujours… ; l’ode II, 17, Pourquoi par tes plaintes, etc.
Et puisque nous sommes sur Horace : quelle abondance de sujets et d’ornements ce poète de génie nous donnera, si nous voulons faire un éloge, une exhortation, donner un avertissement, une leçon morale ! Relèvent de l’éloge l’ode I, 6, À Varius de célébrer. Et dans le même livre I les odes 7, 10 et 12. (Je suis la numérotation de l’édition toute récente, éclairée par un bref commentaire et expurgée.) Dans le livre II : odes 6, 19, 20. Dans le livre III : odes 4, 5, 13, 14, 25, 30. Dans le livre IV : odes 2, 3, 4, 9, 15. Épode 2. Pour l’exhortation, montrent le chemin de façon lumineuse les odes I, 4, 9, 11 ; II, 1, 2, 3, 10, 12, 14, 16 ; III, 29 ; IV, 5.
On découvrira aussi chez Martial diverses espèces de discours, et de très beaux croquis. Se reporter au premier index de l’édition expurgée, publiée en 1703 et 1704. Dans cet index sont relevées toutes les épigrammes qui regardent l’éloge ; toutes celles qui concernent la vitupération et l’attaque violente ; d’autres encore qui donnent une leçon morale, excusent, avertissent, dédicacent, se plaignent, souhaitent, présentent une requête, etc.
On retrouvera les mêmes espèces de discours dans ce livre remarquable dont le titre est Discours tirés de l’histoire grecque et romaine. Le Père Giovanni Battista Ganducci, jésuite, a rassemblé des Descriptions oratoires tirées des meilleurs auteurs, Parme, 1661.
Pour revenir à l’éthopée après ce petit ex-cursus, on la trouvera sous ses couleurs authentiques dans la plupart des tragédies de Sénèque. Par exemple ce personnage de Thyeste, et ses paroles : comme c’est splendidement tragique ! « Me voici, ombre envoyée sur terre des abîmes profonds du Tartare », etc. acte I, scène 1. Je noterai ceci en passant : s’il n’y a pas fiction des paroles d’un personnage – une fiction qui révèle un affect assez violent –, mais si, par exemple, on décrit un adolescent paresseux, un marchand avare, etc., ce n’est pas là une éthopée proprement dite, au sens d’Aphthonius, mais une figure de rhétorique, à savoir une description ou si l’on préfère une hypotypose, dont nous avons parlé en son lieu. Si le personnage dont on feint les mœurs et les affects est mort, cela s’appelle proprement idolopée ; mot que je traduirais en latin par « fiction d’un spectre », comme le dit Priscien. Cicéron en fournira un exemple illustre dans le Pour Caelius, là où il fait parler Appius l’aveugle, mort depuis longtemps, aux § 33 et 34. Tite-Live, au livre VI : « Si le roi Hiéron sortait des enfers, lui, le partisan le plus fidèle de l’Empire romain », etc. Virgile au livre II, où Hector meurtri de mille coups s’adresse à Énée ; Polydore adjure le même Énée de l’épargner au livre III de l’Énéide. >
Si l’on prête le sentiment, la parole et l’action à des êtres inanimés, on fait ce qu’on appelle une Prosopopée < c’est-à-dire, une Fiction de personnage >. C’est ainsi que Cicéron donne la parole à la patrie pour accuser Catilina, et qu’Ovide, dans le second livre de ses Métamorphoses,< § 7 > représente la Terre se plaignant à Jupiter.
CINQUIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE
De la thèse et du lieu commun
CHAPITRE 1
DE LA THÈSE
Qu’est-ce que la Thèse ? R. C’est une question à laquelle ne se rattache aucune circonstance de personne, de lieu, de temps, etc., comme < celles qui sont habituellement proposées > dans les délibérations et les consultations : c’est de là que lui vient son nom, qui signifie en grec position. Cicéron l’appelle proposition et consultation, ainsi : « Faut-il faire la guerre ? », « Faut-il étudier le grec ? » Nous avons dit dans la 1re partie, chapitre 2, combien il y a de sortes de thèses.
En quoi la Thèse diffère-t-elle de l’Hypothèse ? R. C’est que la Thèse est une proposition générale, qui n’a pas de limites déterminées, tandis que l’Hypothèse est une proposition particulière, limitée, c’est-à-dire circonscrite par quelque circonstance de personne, de lieu, de temps, etc. Ainsi, cette question : Faut-il faire la guerre ? est une Thèse, parce qu’elle est universelle, infinie. Mais si l’on demande : Faut-il faire la guerre contre les Turcs, à telle époque, sur mer, ou sur terre, etc. ? Toutes ces questions sont limitées, elles constituent des Hypothèses, à proprement parler.
Quelle est l’utilité de la Thèse ou Proposition générale ? R. L’utilité en est très grande, parce que ce qu’on dit d’une manière générale peut s’appliquer à une chose en particulier, et ce qu’on prouve à propos d’un tout sert nécessairement de preuve pour les parties de ce tout. Ainsi, ai-je à faire l’éloge de la diligence ? Ce que je dirai me servira pour faire l’éloge de la vertu. Ai-je à blâmer l’inertie ? Je commencerai par peindre le vice, proposition générale : < ce que je dirai de la vertu pourra être dit de la diligence > et ce que je dirai du vice s’appliquera à l’inertie qui est une de ses parties < tout comme la diligence est une partie de la vertu, ou une espèce de vertu >.
C’est pourquoi, lorsqu’on aura à faire un discours sur un sujet quelconque, il sera bon de traiter la question générale ou thèse, dont il dépend, pour arriver à la question particulière ou hypothèse : il faudra le faire avec jugement et de manière appropriée, comme nous en avons averti, 1re partie, chapitre 9.
Comment doit-on traiter une thèse ? R. On commencera par un exorde tiré du lieu, du temps et d’autres circonstances. Ainsi, la délibération doit-elle avoir lieu au Sénat, en présence du prince ? etc. En second lieu, la thèse doit être confirmée ou infirmée à l’aide des lieux et des arguments employés ordinairement pour persuader ou pour dissuader. Ce sont : l’honnête, le légitime, l’utile, le facile, le nécessaire et leurs contraires, le honteux, l’injuste, l’inutile, le difficile, l’impossible ; ainsi : on ne doit pas faire la guerre, parce que la chose est en elle-même honteuse, indigne de l’homme, inutile au bonheur de la République. Elle est difficile < enfin > : « il est bien difficile que se produise, il est bien difficile qu’advienne un bon résultat ». Si nous prenons le contraire, nous dirons : « il faut faire la guerre, parce qu’elle est honorable, utile », etc. En troisième lieu, il faut résoudre les objections que l’on pourrait faire à < la partie de > la thèse que vous entreprenez de défendre. Ainsi : voulez-vous affirmer qu’il faut faire la guerre, vous répondez à ceux qui prétendent le contraire < et soutiennent qu’elle est la source de nombreux crimes, la ruine des provinces, etc. >. Si, par contre, vous dites qu’il ne faut pas la faire, il faudra réfuter les arguments opposés.
CHAPITRE 2
DU LIEU COMMUN
En quoi la thèse diffère-t-elle du lieu commun ? R. Il y a entre eux une grande affinité. Ils diffèrent cependant en ce qu’on emploie le lieu commun pour amplifier et pour prouver, tandis que la thèse sert à orner un discours et à lui donner du brillant. Ajoutons que la thèse est une question douteuse que l’on met en avant et qui donne lieu à une discussion, tandis que le lieu commun n’a rien d’incertain et qui ne soit avoué, consenti. La thèse s’adresse à l’esprit et à l’intelligence, le lieu commun à la volonté ; il a pour objet de l’animer et de l’émouvoir.
Comment définit-on le lieu commun ? R. En disant que c’est un discours dans lequel on loue ou on blâme une action bonne ou mauvaise, commune au grand nombre de ceux qui l’ont commise. Ainsi accuser un avare, un séditieux, un parricide, louer par contre la justice, la piété, la pudeur : toutes ces actions sont communes au grand nombre de ceux qui les ont commises.
Quelle est la place du lieu commun dans le discours ? R. Il y en a deux : 1° il se place dans la majeure d’un syllogisme, ainsi : « Toute trahison est scélérate, surtout quand il s’agit d’un ami ou d’un maître. » Cette proposition est la majeure d’un syllogisme à laquelle on joint < une mineure > : « Or Judas a trahi son maître, son ami, son Dieu » ; 2° l’autre place du lieu commun est dans l’amplification, quand, après le récit et l’exposition du sujet, l’orateur s’emporte contre le crime, et le peint des plus vives couleurs, ou bien quand il célèbre la vertu par des éloges mérités.
Comment traite-t-on le lieu commun ? R. Par des moyens [capita] presque identiques à ceux de la thèse. Savoir le légitime, le juste, l’utile, le possible, l’honnête, le nécessaire. Aphthonius ajoute le contraire, la comparaison, l’intention, les conjectures, ou bien les antécédents et les conséquents. De ces ces lieux on tire les arguments, en bien ou en mal selon le cas. Enfin, dans l’Épilogue, on excite les juges à être sévères et sans miséricorde, ou bien on enflamme les auditeurs et on les entraîne à imiter sérieusement la vertu. Imaginez-vous que vous accusez un séditieux, et que vous plaidez devant des juges ; une fois passé l’exorde, vous soutiendrez ainsi vigoureusement [exaggerabis] l’accusation de sédition.
Par le contraire. En montrant les avantages < du bon état des choses, > la Paix et la Concorde, qui régnait auparavant, et qui régneraient encore pour le plus grand bonheur de tous, si ce criminel ne l’avait troublée par ses séditions.
Par l’exposition. Vous exposerez le sujet non pour instruire les juges ou les auditeurs, car nous supposons qu’ils le connaissent < déjà >, mais pour exciter la réprobation du coupable, et vous vous attacherez à montrer comment, et par quels nouveaux moyens, ce scélérat a excité la sédition, a poussé un grand nombre de citoyens à la fourberie et les a entraînés dans son parti, etc.
Par la comparaison. Vous comparerez ce crime avec d’autres, par exemple avec l’oisiveté, la médisance, l’ivresse, et vous montrerez qu’il cause à l’État des dommages plus grands que tous les autres.
Par l’intention. C’est-à-dire par le dessein [a consilio et mente]. Vous direz dans quel dessein il a excité des troubles, qu’espérait-il ? etc. Il a voulu sans doute, direz-vous, enfreindre les lois, la justice, occuper le premier rang, etc.
Par la digression et les conjectures. Vous ferez une digression, et vous examinerez < sous forme d’excursus > quelle a été sa vie avant le crime qui lui est reproché. D’après ses crimes passés, vous conjecturerez ceux qui les ont suivis. Ce n’est pas la première fois, direz-vous, qu’il a machiné la perte de sa patrie ; dès son enfance, il s’est exercé à toutes sortes de méfaits, etc.
Par l’exclusion de toute miséricorde. Vous direz que ce crime est si grand, qu’on ne peut le lui pardonner sans commettre soi-même un crime plus grand encore : il n’est laissé nulle place pour le pardon.
Après avoir ainsi parlé, vous pousserez les juges à prononcer contre lui une sentence sévère, en montrant : Par le légitime. Qu’il n’y a rien qu’elles punissent plus que la sédition. Par le juste. Vous direz qu’il est juste que celui qui aurait puni ses adversaires, s’il avait réussi, subisse le châtiment qu’il aurait infligé. Par l’utile. Vous direz que cette condamnation est utile au salut de l’État, etc. Par le facile. Dites qu’on ne peut par aucun moyen réprimer sa fureur, si ce n’est en le condamnant ; que cela est facile. Par l’honnête. Il n’y a rien de plus conforme à la raison que de punir celui qui, etc. Par les résultats futurs. Dites que du supplice de l’accusé il ne résultera que du bien pour les citoyens ; que l’État retrouvera un bonheur dont il jouissait avant cette révolte, etc. Ce que nous avons dit du séditieux peut s’appliquer à toute personne coupable d’un autre crime, et les arguments [capita] contre le vice pourront servir pour la vertu en prenant le contraire de ce qui est dit.
SIXIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE
De la réfutation, de la confirmation, de la louange et du blâme
CHAPITRE 1
DE LA RÉFUTATION ET DE LA CONFIRMATION
Qu’est-ce que la Réfutation ?
R. C’est ce qu’on dit pour réfuter quelque chose, et pour montrer que c’est faux.
Qu’est-ce qui est susceptible de réfutation ?
R. Tout ce qui n’est ni évident ni incroyable, c’est-à-dire ce qui est douteux et obscur.
Comment réfute-t-on ?
R. D’abord en critiquant ceux qui ont avancé ce que vous voulez affaiblir et réfuter, en disant que ce sont des hommes qui n’ont aucune valeur, et à qui on ne peut ajouter foi, ou bien que ce sont des gens ne connaissant pas du tout ce dont il s’agit, etc. Ensuite, vous réfuterez l’objection par les moyens [capita] suivants dont vous vous servirez comme bélier : l’obscur, l’incroyable, le difficile, l’incompatible, l’inconvenant, l’inutile, c’est-à-dire que vous prouverez que le fait est : 1° obscur et incertain < pour tous > ; 2° incroyable, cela dépasse tout ce qu’on peut croire ; 3° le fait n’a pu se faire que tout à fait difficilement ; 4° il est contraire à la nature ; 5° à ce qui est convenable, ainsi qu’à la raison ; 6° et enfin il est ou a été inutile.
Qu’est-ce que la Confirmation < ou affirmation > ?
R. C’est la preuve de ce qu’on avance ; mais ce qu’on avance doit n’être, comme nous venons de le dire au sujet de la réfutation, ni complètement incroyable, ni tout à fait évident.
Comment confirme-t-on une chose, et par quels moyens [capita] ?
R. Par les mêmes moyens que pour la réfutation, mais en sens opposé, savoir : par l’évident, le probable, le facile, le compatible, le convenable et l’utile. Vous en avez un exemple remarquable < chez Tite-Live > dans le discours au peuple, où M. Porcius Caton s’efforce d’abolir l’usage honteux des Bacchanales : < Citoyens, jamais discours, un peu avant la moitié du livre 49 >. Il en est encore un autre exemple où il tâche de montrer qu’il faut interdire aux femmes le luxe et la parure. Cicéron en donne encore des exemples excellents dans ses paradoxes où il confirme la doctrine des stoïciens. On doit traiter la confirmation par une argumentation solide, et la mettre en relief au moyen de figures appropriées au sujet. On aura soin d’observer dans les arguments l’ordre suivant. Les plus forts seront mis en premier lieu et à la fin ; les plus faibles au milieu. On insistera sur les plus forts pour qu’ils fassent plus d’impression sur l’esprit des auditeurs.
Je n’accumulerai pas ici les exemples que l’on trouve dans les discours de Cicéron, dans celui qu’il prononça pour Roscius d’Amérie, et où, répondant aux arguments de ses adversaires, il donne une idée d’une réfutation parfaite < au § 37 >. Il en est de même < pour la confirmation > dans son discours pour Milon ; dans les Partitions oratoires, < au § 44, > où il a donné des préceptes fort utiles, en énumérant ce qu’il faut nier, et ce qu’il faut affirmer, ce qu’il faut éluder sous forme de plaisanteries et de mépris, les traits qu’il faut retourner contre ses adversaires. – Ce que nous avons dit plus haut sur la chrie, la sentence et le lieu commun peut s’appliquer à la réfutation et à la confirmation.
CHAPITRE 2
DE LA LOUANGE ET DU BLÂME
Qu’est-ce que la Louange ?
R. C’est l’énumération de ce qui est bien.
À quoi s’applique la louange ou éloge ?
R. À l’exception du péché, il n’est rien qu’on ne puisse louer de quelque manière. Mais la vertu revendique le principal droit à l’éloge. En dehors de la vertu, toute la création peut être louée, même les choses inanimées ; mais, par-dessus tout, les hommes sont les êtres à qui l’on accorde habituellement des éloges.
Pour quelles choses loue-t-on les hommes ?
R. Pour tout ce qui est regardé comme bien chez eux.
Qu’est-ce qui est regardé comme bien ?
R. C’est ce que la fortune donne, tels sont les richesses, la puissance, les honneurs, la patrie. Il est encore d’autres biens tenant au corps, comme la force, la santé, etc. ; d’autres tenant à l’esprit, comme la science, la vertu. Mais, de tous ces biens, celui qui est toujours digne d’éloge, c’est la vertu. Les autres biens méritent certainement d’être loués, pourvu que nous en usions honnêtement, sans quoi, ils ne peuvent qu’être blâmés.
Que doit-on faire quand on veut louer quelqu’un ?
R. 1° On doit énumérer tout ce qu’il a fait de bien, et donner à cette énumération la parure d’un beau style. 2° Montrer que celui dont vous faites l’éloge n’a aucun des vices qui sont le contraire des qualités que vous énumérez, vos louanges n’en auront alors que plus de prix. 3° Vos louanges grandiront encore par la comparaison. Ainsi vous comparerez celui que vous voulez louer avec les hommes les plus célèbres, et s’il le mérite, vous lui donnerez le premier rang.
Le Blâme se traite par le contraire de l’éloge.
CHAPITRE 3
DES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE PETITS DISCOURS ET DE LA MANIÈRE DE TRAITER CHACUN D’EUX
Nous avons omis trois exercices préparatoires signalés par Aphthonius, et relatifs à la comparaison, à la description et à la législation. Si nous les avons omis, c’est que, d’une part, nous avons déjà parlé des deux premiers en plusieurs endroits, et que, d’autre part, ils se traitent comme les chries, les sentences, les lieux communs et les autres exercices mentionnés plus haut. À partir de tous ces exercices, vous comprendrez de même comment il faut traiter certaines espèces de discours. Ces espèces se ramènent à l’un ou l’autre des trois genres : au genre judiciaire, ou bien au genre démonstratif, ou au genre délibératif.
Tel est le discours Généthliaque, destiné à célébrer < la naissance ou > le jour anniversaire de la naissance d’un enfant. Les circonstances qui accompagnent cette naissance fournissent presque toujours l’exorde. Dans la confirmation, on fait l’éloge des parents, de la patrie, des ancêtres. Dans la péroraison, on espère que l’enfant conservera [non degeneret] les vertus de ses parents < et aïeux > ; on ajoute des vœux et des présages de gloire, etc. Consultez à ce sujet Martial, Stace, Claudien où l’on trouve beaucoup de sujets analogues. L’Épithalame où l’on célèbre le mariage de deux époux se traite presque de la même manière. < On fait l’éloge des époux > ; l’épilogue renferme les vœux qu’on forme pour la famille à venir.
L’Épinicion est un discours destiné à célébrer une victoire : on y fait aussi l’éloge du vainqueur, on y expose les résultats et les avantages de la victoire, les difficultés qu’il a fallu surmonter, etc. Comme faisant opposition au Discours defélicitations, mentionnons la Nénie ou Thrène < et Lessus >, c’est-à-dire la Lamentation où l’on déplore un malheur, où l’on en montre la gravité, surtout si ce malheur atteint un innocent qui ne le mérite pas, on lui donne l’espoir de s’en délivrer. Voyez Ovide dans les Tristes < et les Pontiques >.
Du Discours de remerciement, dit en grec Eucharistique et en latin action de grâces, Cicéron donne un exemple dans ses deux discours après son retour à Rome. < On doit vanter le bienfait reçu en tirant argument des circonstances. > Dans la péroraison, on promet d’être < éternellement > reconnaissant.
Les rhéteurs modernes appellent Paranymphe le discours prononcé à la suite de la proclamation de docteurs ou de magistrats < etc. >. Ce discours contient < ordinairement > trois parties. Dans la première, on déploie les raisons pour lesquelles ce docteur ou ce magistrat a été digne de l’honneur dont il a été l’objet. Dans la seconde partie, on exprime l’espoir qu’il remplira ses fonctions honorablement. La troisième partie renferme la Parénèse ou exhortation, ou bien encore les remerciements envers ceux à qui l’on doit cet honneur.
Martial vous enseignera en plusieurs endroits comment se traite la Dédicace d’un livre. On en trouvera des exemples dans les notes ajoutées au bas de l’édition expurgée. L’exorde sera tiré de la personne à qui le livre est dédié, ou de quelque circonstance < de temps > favorable, etc. ; on explique ensuite les motifs de cette dédicace ; enfin on sollicite le patronage de la personne en question. Il faut éviter la prolixité ; rien n’est plus fâcheux et plus fastidieux qu’une épître dédicatoire trop longue ; c’est en cela que pèchent la plupart des auteurs. Et ils sont bien punis : car qui lit une longue dédicace ?
L’Avertissement ou Monitoire relève du genre délibératif. Il faut dans l’exorde user d’une grande prudence, et de beaucoup d’art pour se concilier la bienveillance de celui qu’on avertit ; car c’est à peine si l’on en trouve un qui souffre volontiers qu’on le reprenne et qu’on l’avertisse. Quand on arrivera à la narration, on exposera ce qui vous a engagé à donner un avertissement ; on veillera à ce que la personne qu’on avertit reconnaisse ses torts, on en montrera l’importance dans la confirmation par le honteux, l’inutile, les dommages et les dangers qui en sont la conséquence, etc. Dans l’épilogue, on adressera des reproches plus sévères ou une exhortation plus douce ; on modérera ordinairement les menaces, sauf si on les assaisonne d’une manière ou d’une autre.
La Recommandation appartient en partie au genre démonstratif. Nous faisons en effet l’éloge de celui que nous recommandons. Elle appartient aussi, en partie, au genre délibératif parce que nous donnons des conseils [suademus] : ainsi nous conseillons d’accorder quelque bienfait à notre protégé. Il y a dans Cicéron tant de lettres de recommandation, qu’il est inutile d’accumuler les préceptes sur ce genre de discours.
Il n’y a pas moins de lettres de consolation dans le même auteur et dans les livres et les lettres de Sénèque. Après l’exorde tiré des circonstances, on s’efforcera d’adoucir, de soulager le malheur de celui que l’on console ; on montrera les avantages qu’on peut en tirer, si c’est possible ; on donnera les motifs qui peuvent le faire supporter avec courage ; on indiquera ce qui peut remédier à la douleur ; on promettra aide et protection < etc. >.
L’Apologie n’a rien de particulier en dehors des préceptes qui ont été donnés à plusieurs reprises, en différents endroits < au sujet de la défense >.
L’Invective est une attaque violente comme nous en voyons des exemples dans les discours de Cicéron contre Pison, Catilina, etc.
L’Objurgation est une attaque moins violente ou un avertissement plus sévère. Voyez les préceptes qui ont été donnés au sujet de l’accusation.
La Réclamation est une plainte grave au sujet d’une injustice dont on a été victime.
Le Reproche a lieu quand nous accusons quelqu’un d’ingratitude. Tous ces genres de composition se traitent d’après les règles < communes > que nous avons données, et qui, avec quelques modifications, conviennent au sujet en question.
Il faut < un peu > plus d’art dans le discours prononcé à l’entrée d’un prince ou d’un magistrat, dans une ville, ou dans un lieu quelconque. Ce discours, dont le nom est tiré du grec, s’appelle Isitérion ; comme sujet de l’exorde, on décrira l’attente et les vœux de toute la ville, ou bien une circonstance telle qu’une victoire, un grand devoir à remplir, etc. Dans la confirmation on développera les motifs de la joie publique. L’épilogue montrera l’espoir, justifié du reste par la clémence, la prudence et la probité du prince ou du magistrat, que leur gouvernement sera sage, etc. Lisez à ce propos Martial, Epigr., liv. VIII < 11, Le Rhin sait déjà et 21, Phosphorus, etc. >
Si vous faites des adieux à quelqu’un (ce qui s’appelle Apobatirion), vous montrerez la douleur que vous cause son départ. Dans la confirmation vous louerez les vertus que l’on a remarquées dans le lieu qu’il quitte. Dans l’épilogue vous direz que vous garderez toujours le souvenir d’un ami si tendre, d’un homme si honnête, etc.
Nous n’avons rien à dire de l’Oraison funèbre. On trouve de côté et d’autre d’excellents travaux sur ce discours qui rentre dans le genre démonstratif.
Nous avons donné également dans le présent volume de nombreux exemples d’éloge et de blâme. Si vous en désirez davantage, vous trouverez, réunis en un volume, les panégyriques des anciens orateurs. Parmi eux, on distingue Pline qui a fait le panégyrique de Trajan, et Pacatus celui de Théodose. Le style de Pacatus est d’un faste splendide ; celui de Pline est admirablement ingénieux et sobre ; l’un et l’autre sont brillants et fleuris, dignes enfin de Trajan et de Théodose. On trouvera de remarquables exemples du genre démonstratif dans Cicéron, et surtout dans le discours Pour la loi Manilia où la deuxième partie est consacrée à l’éloge de Pompée. Pour que vous en compreniez plus facilement l’ensemble, je vais faire l’analyse non seulement de ce discours, mais encore de certains autres, et j’en indiquerai les différentes parties.