LOCUS COMMUNIS / LIEU COMMUN
CHAPITRE 2
DU LIEU COMMUN
En quoi la thèse diffère-t-elle du lieu commun ? R. Il y a entre eux une grande affinité. Ils diffèrent cependant en ce qu’on emploie le lieu commun pour amplifier et pour prouver, tandis que la thèse sert à orner un discours et à lui donner du brillant. Ajoutons que la thèse est une question douteuse que l’on met en avant et qui donne lieu à une discussion, tandis que le lieu commun n’a rien d’incertain et qui ne soit avoué, consenti. La thèse s’adresse à l’esprit et à l’intelligence, le lieu commun à la volonté ; il a pour objet de l’animer et de l’émouvoir.
Comment définit-on le lieu commun ? R. En disant que c’est un discours dans lequel on loue ou on blâme une action bonne ou mauvaise, commune au grand nombre de ceux qui l’ont commise. Ainsi accuser un avare, un séditieux, un parricide, louer par contre la justice, la piété, la pudeur : toutes ces actions sont communes au grand nombre de ceux qui les ont commises.
Quelle est la place du lieu commun dans le discours ? R. Il y en a deux : 1° il se place dans la majeure d’un syllogisme, ainsi : « Toute trahison est scélérate, surtout quand il s’agit d’un ami ou d’un maître. » Cette proposition est la majeure d’un syllogisme à laquelle on joint < une mineure > : « Or Judas a trahi son maître, son ami, son Dieu » ; 2° l’autre place du lieu commun est dans l’amplification, quand, après le récit et l’exposition du sujet, l’orateur s’emporte contre le crime, et le peint des plus vives couleurs, ou bien quand il célèbre la vertu par des éloges mérités.
Comment traite-t-on le lieu commun ? R. Par des moyens [capita] presque identiques à ceux de la thèse. Savoir le légitime, le juste, l’utile, le possible, l’honnête, le nécessaire. Aphthonius ajoute le contraire, la comparaison, l’intention, les conjectures, ou bien les antécédents et les conséquents. De ces ces lieux on tire les arguments, en bien ou en mal selon le cas. Enfin, dans l’Épilogue, on excite les juges à être sévères et sans miséricorde, ou bien on enflamme les auditeurs et on les entraîne à imiter sérieusement la vertu. Imaginez-vous que vous accusez un séditieux, et que vous plaidez devant des juges ; une fois passé l’exorde, vous soutiendrez ainsi vigoureusement [exaggerabis] l’accusation de sédition.
Par le contraire. En montrant les avantages < du bon état des choses, > la Paix et la Concorde, qui régnait auparavant, et qui régneraient encore pour le plus grand bonheur de tous, si ce criminel ne l’avait troublée par ses séditions.
Par l’exposition. Vous exposerez le sujet non pour instruire les juges ou les auditeurs, car nous supposons qu’ils le connaissent < déjà >, mais pour exciter la réprobation du coupable, et vous vous attacherez à montrer comment, et par quels nouveaux moyens, ce scélérat a excité la sédition, a poussé un grand nombre de citoyens à la fourberie et les a entraînés dans son parti, etc.
Par la comparaison. Vous comparerez ce crime avec d’autres, par exemple avec l’oisiveté, la médisance, l’ivresse, et vous montrerez qu’il cause à l’État des dommages plus grands que tous les autres.
Par l’intention. C’est-à-dire par le dessein [a consilio et mente]. Vous direz dans quel dessein il a excité des troubles, qu’espérait-il ? etc. Il a voulu sans doute, direz-vous, enfreindre les lois, la justice, occuper le premier rang, etc.
Par la digression et les conjectures. Vous ferez une digression, et vous examinerez < sous forme d’excursus > quelle a été sa vie avant le crime qui lui est reproché. D’après ses crimes passés, vous conjecturerez ceux qui les ont suivis. Ce n’est pas la première fois, direz-vous, qu’il a machiné la perte de sa patrie ; dès son enfance, il s’est exercé à toutes sortes de méfaits, etc.
Par l’exclusion de toute miséricorde. Vous direz que ce crime est si grand, qu’on ne peut le lui pardonner sans commettre soi-même un crime plus grand encore : il n’est laissé nulle place pour le pardon.
Après avoir ainsi parlé, vous pousserez les juges à prononcer contre lui une sentence sévère, en montrant : Par le légitime. Qu’il n’y a rien qu’elles punissent plus que la sédition. Par le juste. Vous direz qu’il est juste que celui qui aurait puni ses adversaires, s’il avait réussi, subisse le châtiment qu’il aurait infligé. Par l’utile. Vous direz que cette condamnation est utile au salut de l’État, etc. Par le facile. Dites qu’on ne peut par aucun moyen réprimer sa fureur, si ce n’est en le condamnant ; que cela est facile. Par l’honnête. Il n’y a rien de plus conforme à la raison que de punir celui qui, etc. Par les résultats futurs. Dites que du supplice de l’accusé il ne résultera que du bien pour les citoyens ; que l’État retrouvera un bonheur dont il jouissait avant cette révolte, etc. Ce que nous avons dit du séditieux peut s’appliquer à toute personne coupable d’un autre crime, et les arguments [capita] contre le vice pourront servir pour la vertu en prenant le contraire de ce qui est dit.