Joseph de Jouvancy, 1710 : Candidatus rhetoricae

Définition publiée par Mattana-Basset

Joseph de Jouvancy, L’Élève de rhétorique (Candidatus rhetoricae, 1e éd. 1710, 1e trad. 1892), édité par les équipes RARE et STIH sous la direction de D. Denis et Fr. Goyet, Paris, Classiques Garnier, 2019, cinquième partie, "Exercices préparatoires < d'Aphthonius >", I. "Premier exercice préparatoire, De la fable", chap. I, "De la narration en général","ornements", p. 260-265. 

Définition publiée par RARE, le 16 juin 2020

Quels sont les ornements ou les agréments d’une narration ?

< Ceux sans lesquels une narration est nue, simple et sans apprêts.

Combien y a-t-il de genres d’ornements ? >

Il y en a deux, qui consistent dans les mots et dans les pensées.

< Quels sont donc les ornements qui consistent dans les mots ? 

Ceux-ci entre autres : >

En ce qui concerne les mots, il faut que ces locutions : il ditdit-il, et d’autres semblables, s’enchaînent convenablement dans la phrase, qu’elles ne soient ni au commencement ni à la fin < mais après un ou deux mots >. Ainsi, supposons qu’une mère gourmande son fils revenant du cabaret : « Penses-tu, lui dit-elle, qu’une mère puisse supporter plus longtemps un tel déshonneur ? – Quel mal ai-je commis ? répond le jeune homme. – L’impudent, dit la mère, le pendard, il demande quel mal il a fait ?» Alors, le fils exaspéré : « Me prends-tu donc, dit-il, ô ma mère, pour un serviteur ? – Non, répond la mère, je ne te prends pas pour un serviteur, mais pour le plus scélérat des esclaves. – C’est donc ainsi que tu aimes ton fils ? dit ce dernier. – Et c’est ainsi que tu m’aimes ? » répond la mère. Vous avez dans cet exemple toutes les particules à employer dans une narration. Il faut cependant remarquer que les mots dit-il, < il dit, > sont la plupart du temps précédés de participes. < Ainsi : « Le général, de dessus son char, tournant ses yeux et ses mains vers les troupes qui l’environnaient : “À moi, dit-il, soldats ! Reprenez courage, la victoire est à nous !” »

« Alors qu’Alexandre se tenait fièrement en selle, chevauchant donc devant les premiers rangs et tendant les bras vers les bataillons compacts : “Il faut attaquer, dit-il, frères d’armes” ! » >

Il est élégant dans les narrations de se servir du présent plutôt que du passé < simple >. Ainsi : 

« Philodamus prie Rubrius d’inviter ses amis à dîner ; ils arrivent de bonne heure, on cause, on se met à table, on boit à grands traits, < la conversation s’engage, on s’excite mutuellement à boire à la grecque. L’hôte s’efforce d’entretenir la gaieté ; on demande les grandes coupes ; les joyeux propos circulent. » >

Il est bon de mettre à la suite plusieurs infinitifs en supprimant le verbe qui les régit < en supprimant aussi plusieurs autres mots et particules, comme on peut le voir dans l’exemple qu’en offre Cicéron lorsqu’il expose de quelle façon Verrès s’est frauduleusement emparé du candélabre précieux du roi Antiochus, alors qu’il avait demandé à se le faire apporter chez lui pour l’examiner. On fait apporter le candélabre à Verrès par les serviteurs du roi qui, « quand ils crurent qu’il avait eu bien assez de temps pour l’examiner, se mirent en devoir de le remporter. Il leur dit qu’il ne l’a pas assez vu, qu’il veut le voir encore ; il leur ordonne de se retirer et de laisser le candélabre ; ils retournent vers Antiochus, sans rien rapporter. Le roi, au début, (comprenez : ne pouvait) avoir nulle crainte, nul soupçon. Un jour, deux jours, plusieurs jours (sous-entendez : s’écoulent), il ne le rapporte pas ; le roi envoie alors ses gens lui demander de le rendre, s’il veut bien. L’autre leur ordonne de revenir le lendemain ; Antiochus (suppléez : commence à) s’étonner. Il renvoie ses gens. On ne le rend pas. Il s’adresse en personne au bonhomme ; le prie de le lui rendre », etc. >

Quels sont les ornements qui peuvent embellir la pensée [in sententiis] ?

Ce sont les plus belles figures < qui, placées à l’endroit adéquat, > lui donnent un intérêt merveilleux. Celles dont on se sert le plus souvent sont les suivantes :

L’Hypotypose. En voici un exemple. Il sort de la maison enflammé de colère, ses regards sont furieux, la rage éclate sur son visage, ses cheveux sont hérissés, etc.

La Dubitation. Que fera la malheureuse ? Où ira-t-elle ? Chez qui se réfugiera-t-elle ? De qui implorera-t-elle le secours ? Est-ce de son père ? Il est dans les fers, etc. < De ses frères ? Ils ont été réduits à l’esclavage. De ses proches ? Ils ont tous pris la fuite. >

La Suspension. Que pensez-vous qu’il arrive ensuite ? Que la jeune fille a été vaincue par des promesses ? Nullement. Qu’elle a cédé aux menaces ? Elle n’a pas cédé. Qu’a pu faire cette colombe entre les serres de ce vautour ? Je le dirai ; écoutez-moi. Elle s’est coupé la langue, et l’a crachée à la figure de cet impudique, qui ainsi frappé et vaincu s’est enfin retiré.

La Communication. Je vous le demande, < à vous, qui écoutez ceci, > si vous étiez à sa place, que feriez-vous ? Je fuirais, dira quelqu’un, je n’oserais pas résister. Eh bien, cette jeune fille a résisté ; bien plus, quoique désarmée, elle a vaincu son ennemi.

L’Exclamation. Elle a chassé sa fille du lit conjugal, et épousé son gendre. Ô forfait incroyable d’une femme ! ô débauche inouïe ! dire qu’elle n’a pas redouté l’indignation des hommes ! le châtiment éternel ! les torches enflammées des furies ! etc.