Quintilien, 94 : De l'Institution de l'orateur

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Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre quatrième, chapitre I, « De l'Exorde. », p. 218.

Ce que nous appellons le commencement, ou l'Exorde; les Grecs l'appellent d'un nom qui est beaucoup plus propre, * & qui caractérise mieux ce qu'ils veulent dire. Nostre terme en effet est trop général, au lieu que le leur désigne assez clairement l'endroit de la piece, par lequel on commence avant que d'entrer en matiere. Car soit qu'ils ayent emprunté leur mot de la Musique, & de la maniere des joüeurs d'instrumens, qui avant que de commencer un concert, sont quelque temps à préluder pour se faire faire silence; soit qu'ils entendent seulement ce qui sert comme d'entrée au discours; suivant l'une & l'autre étymologie, leurs Orateurs ont justement gardé le mesme terme pour signifier cette partie du discours,  l'on s'estudie à gagner les Juges, avant mesme que de leur donner connoissance de l'affaire dont il est question. Ainsi c'est une faute que l'on fait aux escoles, de parler toûjours dans l'Exorde, comme si le Juge estoit pleinement instruit de la cause. Cela vient que de ce qu'avant la déclamation sans autre préambule, on commence par exposer le fait dant il s'agit; sorte de début qui peut avoir lieu quelquefois au barreau; mais seulement quand une cause dure plusieurs audiances, & presque jamais autrement, à moins que le Juge connoissant déja le fait d'ailleurs, n'ait nullement besoin d'y estre préparé.

L'Exorde n'a nulle autre destination que de disposer l'auditeur à nous écouter favorablement dans toute la suite du [p. 218; IV, 1] discours; & la pluspart des Rhéteurs observent que l'on en vient à bout par trois moyens, qui consistent à le rendre bien intentionné pour nous, attentif & docile. Non qu'il ne faille avoir égard à ces trois choses durant toute l'action, mais parce qu'elles sont sur tout nécessaires en cet endroit, où l'on doit songer particulierement à trouver une entrée dans l'esprit des Jues, afin de s'en rendre le maistre dans la suite.

On s'attire leur bienveillance par les réfléxions qu'on leur fait faire, ou sur la nature & les circonstances de la cause, ou sur la condition des personnes qui y sont interessées. Mais ces personnes ne se réduisent pas à trois, comme plusieurs ont crû, à sçavoir à celuy qui intente procès à sa partie, & au Juge; n'estant pas extraordinaire que l'Orateur y tienne son rang. En effet, quoy qu'il doive parler fort peu de luy, & toûjoursmodestement, il est pourtant d'une extresme conséquence qu'il en donne bonne opinion, & qu'il soit réputé homme de bien, parce que quand on en aura cette idée, on le regardera moins comme un Avocat habile & zelé, que comme un témoin fidele & irreprochable. Qu'il ait donc soin sur tout de persuader que s'il entreprend cette cause, ce n'est que pour satisfaire aux devoirs de la parenté, de l'amitié, & s'il se peut, aux devoirs d'un bon citoyen, ou par quelque autre considération non moins importante. C'est ce que les parties sont sans doute encore beaucoup plus obligées de pratiquer, en excusant toûjours l'odieuse extrémité où elles en viennent, par de grandes & justes raisons, si elles ne peuvent prétexter une nécessité indispensable. Mais comme rien ne donne tant d'autorité à l'Orateur, que de paroistre éloigné de tout motif d'avarice, de partialité, d'ambition ou de haine, aussi la maniere la plus adroite dont il se puisse servir pour s'attirer la faveur des Juges, c'est d'exagérer d'un costé la supériorité de génie de son adversaire, de l'autre sa propre foiblesse & son incapacité. Ainsi en use Messala dans la plûpart de ses Exordes. Car on se déclare naturellement pour les foibles & pour les opprimez. Outre qu'un Juge conscientieux écoute volontiers un Avocat qu'il regarde comme incapable de surprendre sa religion, & dont il ne se défie pas. De là le soin qu'avoient nos anciens de cacher leur talent, plutost que [p. 219; IV, 1] d'en faire parade, si différent de la vanité des Orateurs de nostre siecle.



* ***, ce mot peut venir d'*** cantus, & d'*** via.

Quod nos principium vel exordium dicimus, Graeci magis proprio nomine prooemion appellant. Nostrum enim vocabulum generale est et omne initium significat; illi autem disertius locum designant qui ante ingressum materiae est. Sive enim a musica id nomen tractum est, ubi tibicines, priusquam certamen ingrediuntur, sonum aliquem ad conciliandam attentionem praeludunt; sive ab introitu viae (oimos enim via est); oratores certe hoc nomen recte usurpaverunt ad eam partem orationis qua iudex demum praeparatur, antequam res ipsa exponatur.

Quapropter erratur in scholis, ubi ita dicunt quasi iudex iam instructus sit; quod inde evenit, quia ante declamationem thema proponitur. In foro autem rarum est hoc genus initii, nisi cum iam nota iudici causa est, aut per plures actiones eadem res agitur.

Exordii autem nulla alia ratio est, nisi ut auditorem ad reliquam dictionem faciamus faventem. Id fieri tribus his maxime rebus constat: si benivolum, attentum, docilem fecerimus. Quae non per totam modo actionem servanda sunt, sed in ipso praecipue limine necessaria, ut in animum iudicis irrepant et eum in posterum regant.

Benivolentia autem ducitur aut a personis, aut a causis. Personas non tres solas, ut multi putaverunt, accipiendas arbitror: accusatoris, rei, et iudicis; nam et oratoris ipsius dignitas intuenda est. Is enim, licet de se parcissime et cum modestia loqui debeat, multum tamen prodest si bonus vir existimetur; tunc enim non tam advocatus videri solet quam testis. Maximé autem persuadeat se ad causam non cupiditate, sed aut affinitatis officio, aut amicitiae, aut rei publicae studio adductum esse. Idem partibus multo magis faciendum est, ut non ad iudicium venisse, sed adacti necessitate videantur.

Nihil tamen magis ad favorem valet quam si abesse ab oratore avaritia, ambitio, vel odium credatur. Ars autem ad conciliandos iudices efficacissima est, si orator adversarii vires extollat, suam vero infirmitatem et imperitiam simulet. Quod a Messala saepissime factum est. Natura enim favet infirmis, et iudex religiosus eum libentius audit quem nihil fraudis habere suspicatur. Hinc veteribus cura erat celandi facundiam, quae his temporibus vana ostentatione effertur.