CONFIRMATIO / CONFIRMATION, PARTIE PROBATOIRE
Article III. De la Confirmation.
< Manchette : Définition de la Confirmation.>
L’ordre naturel demande qu’après avoir exposé le fait, & distribué son sujet, l’Avocat entre en preuve. Ainsi après la Narration & la Division qui y est jointe dans le genre Judiciaire, suit la Confirmation, qui contient & met dans tout leur jour les preuves de la cause, & qui détruit ce qu’y opposent ou peuvent opposer les adversaires.
< Manchette : Elle est la partie essentielle du discours.>
Cette partie du discours en est la partie essentielle, le fond & la substance. C’est à elle que se rapporte tout ce qui a précédé. L’Orateur n’a préparé les esprits par l’Exorde, il n’a présenté le fait avec exactitude & intelligence, que pour en venir aux preuves, qui seules peuvent le faire triompher, & obtenir un Jugement tel qu’il le souhaite. Il est utile de plaire & de toucher. Mais tout ce qui s’appelle sentiment est subordonné à la preuve, & n’a de mérite [t. I, p. 373] qu'autant qu’il sert à la faire valoir.
< Manchette : La Confirmation embrasse la Réfutation.>
Je comprends sous un même article & ce qui tend directement à prouver la cause, & ce qui est employé pour détruire les objections des adversaires. La Confirmation proprement dite, & la Réfutation, ne sont point deux différentes parties du discours, comme l’a fort bien remarqué Cicéron <De Orat. II. 331>. « Vous ne pouvez, dit-il, ni détruire ce que l’on vous objecte, sans appuyer ce qui prouve en votre faveur, ni établir solidement vos moyens, sans réfuter les allégations & les raisonnemens de la Partie adverse. Ce sont deux choses jointes intimement par la nature, & par l’usage que vous en faites. Vous les traitez ensemble, & vous passez sans cesse de l’une à l’autre. » Ainsi il convient peu d’en faire deux parties distinguées.
Nous avons parlé amplement des différentes natures de preuves que l’Orateur emploie, & de l’art de les trouver. Reste à exposer ici les attentions qu’il doit avoir pour les choisir, les arranger, les traiter.
< Manchette : Choix des preuves.>
Et d’abord il est nécessaire que l’Avocat fasse un choix entre les [t. I, p. 374] différens matériaux qui se présentent à son esprit, lorsqu’il étudie sa cause. Car souvent le sujet lui en fournit beaucoup. « Mais certaines considérations, dit Cicéron <[De Orat. II.] 208 [sic pour 308]>, quoique bonnes en elles-mêmes, sont de si petite conséquence, qu’elles ne valent pas la peine d’être mises en œuvre. D’autres sont mêlées de bien & de mal, de façon que le mal qui en résulteroit, surpasseroit le bien que l’on en pourroit espérer. Il faut les laisser à l’écart. Tel raisonnement feroit tomber l’Avocat en contradiction avec lui-même. Il seroit utile d’avancer telle proposition, d’articuler tel fait <306> : mais la vérité ne le permet pas, & le mensonge, toujours honteux, ôteroit toute autorité à ce que vous diriez, même de vrai. » C’est ce triage & ce choix, fait avec soin, qui peut écarter l’inconvénient horrible de gâter votre cause, & de lui nuire : inconvénient moins rare que l’on ne pense.
Antoine est loué par Cicéron <[De Orat. II.] 296-305>, comme l’Orateur le plus circonspect qui fut jamais, & le moins sujet à donner prise sur lui : & lui-même il proteste qu’il apporte une attention extrême [t. I, p. 375] premiérement à faire le bien de sa cause, mais au moins à ne lui point faire de tort. Crassus, le premier des interlocuteurs du Dialogue de l’Orateur, esprit supérieur, génie élevé, paroît d’abord ne pas faire grand cas de cette circonspection, qui lui semble trop timide. Il pense que pour ne point nuire à sa cause, il suffit à l’Avocat de ne point être méchant, & que le cas ne peut arriver que par perfidie. Antoine insiste : & comme sa réponse contient plusieurs observations utiles, j’en donnerai ici la substance.
« J’ai vu souvent, dit ce sage Orateur, des hommes qui n’étoient nullement méchans, faire beaucoup de mal à leur cause. Un témoin, par exemple, ne me charge point, ou me chargera moins, si je ne l’irrite pas. Mon client me presse, tous ceux qui s’intéressent pour lui, me sollicitent de parler mal de ce témoin, d’invéctiver contre lui, de le décrier. Je ne me rends point, je résiste à leurs instances : je me tais, & je ne m’attire par-là aucune louange : car les gens peu instruits savent mieux blâmer ce qui aura été dit mal à propos, que sentir le [t. I, p. 376] mérite d’un silence prudent. Cependant quel tort ne vous feriez-vous pas, si vous offensiez un témoin irrité, qui ne manque pas d’esprit, que nulle tache ne décrédite ? Sa colere lui en inspire la volonté, son esprit lui en facilite les moyens, l’intégrité de sa vie donne de la force & du poids aux coups qu’il vous porte. »
Voilà une manière de nuire à sa cause par imprudence : mais elle n’est pas la seule. « N’arrive-t-il pas souvent à plusieurs, continue Antoine, de relever & de faire valoir les avantages brillans des personnes qu’ils défendent, & par là de les exposer à l’envie : au lieu que l’intérêt de la cause demanderoit qu’ils exténuassent l’idée de cette grandeur, pour affoiblir l’envie que portent naturellement les hommes à tout ce qui excelle ? Si au contraire l’Avocat se permet d’invectiver durement & sans précaution contre des hommes qui sont chéris de ses Juges, n’indispose-t-il pas les esprits contre lui ? S’il fait à ses adversaires des reproches qui retombent sur quelqu’un des Juges, ou sur [t. I, p. 377] plusieurs d’entre eux, est-ce une faute médiocre & de peu d’importance ? Si emporté de colere, parce que vous vous trouvez offensé personnellement, vous laissez-là votre cause, & plaidez pour vous-même, au-lieu de vous occuper de votre client, ne ferez-vous point un tort considérable à la cause que vous devez défendre ? Pour moi, ajoute Antoine, je sais que l’on m’accuse de l’excès opposé, & que l’on trouve que je pousse la patience jusqu’à l’insensibilité. Ce n’est pas que je me plaise à m’entendre dire des choses dures ; mais je n’aime point à m’écarter de ma cause : & ma tranquillité me procure cet avantage, que si quelqu’un me harcele, il se fait regarder ou comme un querelleur de profession, ou même comme un forcené. »
Toutes ces différentes manieres de nuire à sa cause sans le vouloir, demandent, de l’Avocat, de grandes attentions, parmi lesquelles une des principales est de faire un bon choix de ses moyens. Il doit aussi en éviter la multiplicité, qui deviendroit fatiguante. Il ne s’agit pas tant de les compter que [t. I, p. 378] de les peser. Celui qui ne veut rien perdre s’annonce indigent ; & employer des raisons petites & foibles, quoique non mauvaises, c’est donner lieu de penser que l’on n’en a point de fortes & de frappantes.
< Manchette : Leur arrangement.>
Ayant choisi ses moyens, l’Avocat doit penser à l’ordre dans lequel il les présentera. Avant tout il considérera si cet ordre ne lui est point dicté par la nature même de sa cause : ce qui fait pour lui une loi indispensable. C’est ce que M. Cochin savoit bien, & il a pratiqué soigneusement cette regle dans l’affaire du Prince de Montbelliard.
Son objet étoit de prouver la légitimité de celui pour qui il parloit, contre les attaques de ses freres, enfans du même pere, mais nés d’une mere différente. En commençant sa replique <T. V. p. 479>, M. Cochin observe que « pour se donner quelque avantage, le grand art qui a régné dans la défense des Barons de l’Espérance, (c’est le nom dont il appelle ses Parties adverses) a été d’en intervertir l’ordre naturel. Ils se sont attachés d’abord, dit-il, à étaler avec pompe les circonstances dont [t. I, p. 379] ils prétendent que le mariage de leur mere a été accompagné : ils en ont vanté la publicité : & croyant avoir prévenu par-là les esprits en leur faveur, ils sont retombés sur le mariage du Duc de Montbelliard leur pere avec la Comtesse de Sponek, (mere du Prince de Montbelliard) comme sur un titre suspect, énigmatique, & qui ne pouvoit être mis en parallele avec celui qu’ils défendent. L’intérêt de la vérité & l’ordre naturel des faits ne permettent pas de les suivre dans cette confusion. Il faut commencer par approfondir la vérité du mariage de 1695, avant que de porter son jugement sur celui de 1716. »
On voit par cet exemple de quelle importance est souvent dans une affaire l’ordre des preuves & des moyens. Les deux parties plaidantes sont aussi contraires dans la disposition de leurs matériaux, que pour le fond même de la question. L’intérêt de la cause leur dictoit ces routes opposées.
Si la cause n’impose point une nécessité déterminante de suivre un certain ordre, & qu’il soit libre à l’Avocat d’arranger ses moyens selon leurs [t. I, p. 380] degrés de force, on pourroit être tenté de croire qu’il devroit y procéder par une gradation qui iroit en croissant, & qui commenceroit par le plus foible pour s’élever successivement jusqu’à celui qui a le plus de force. Cette pratique sera bonne sans doute, si le premier degré est par lui-même capable de faire une impression bien avantageuse. Mais s’il est foible, elle est condamnée avec raison par Cicéron, qui fait ainsi parler Antoine <[De Orat. II.] 313>. « Je ne puis approuver la méthode de ceux qui placent en tête ce qu’ils ont de moins fort. Car l’utilité de la cause, exige que l’on réponde le plus promptement qu’il est possible à l’attente de ceux qui écoutent. Si vous n’y satisfaites pas tout d’abord, vous aurez beaucoup plus de peine & de plus grands efforts à faire dans la suite du plaidoyer. Une affaire va mal, si dès le premier instant où l’on commence à la traiter, elle ne paroît pas devenir meilleure. Que l’Orateur ne craigne point de se développer tout d’abord : qu’il ne fasse point de montre, & qu’il débute par un moyen puissant & capable de faire [t. I, p. 381] une forte impression. Seulement qu’il réserve pour la fin ce qu’il a de plus frappant & de plus décisif. Les moyens qui seront d’une vertu médiocre, sans être vicieux néanmoins, pourront se placer au milieu, & passer dans la foule. » Cette disposition est Homérique, comme Quintilien l’appelle <L. V. c. 12>, parce que dans l’Iliade, Nestor rangeant ses troupes, met à la tête ses Chars armés en guerre, qui en étoient l’élite ; à la queue, une brave & nombreuse Infanterie ; & au milieu, ce qu’il avoit de moins bons soldats.
La méthode de M. Cochin pour l’arrangement de ses preuves, perfectionnoit encore celle que nous venons de donner d’après Cicéron. Elle est ainsi exposée par l’Editeur de ses Œuvres <Préf. p. xvij.> : « Sa cause réduite à deux moyens, ou tout au plus à trois, il fait marcher le plus concluant à la tête, ensuite il le fait revenir à la discussion du second, & dans celle du troisieme. Ainsi sans laisser les Juges dans l’incertitude, la preuve va toujours en augmentant. Nul endroit de son discours n’est moins convaincant que l’autre, parce que [t. I, p. 382] le moyen victorieux communique par-tout sa vigueur. Il a eu soin de l’annoncer dans l’Exorde & dans la Narration. Quand après les moyens il résout les difficultés, il fait entrer ce grand moyen dans ses réponses : il le fait reparoître jusques dans la Péroraison. L’unité est donc gardée aussi étroitement, que s’il ne plaidoit que ce moyen principal. Il lui donne toute la prééminence qu’il doit avoir, sans cependant négliger les autres, qui peuvent quelquefois faire plus d’impression sur quelques-uns des Juges. »
Une maniere indiquée par Quintilien de faire valoir les preuves foibles est de les réunir & de les entasser, afin qu’elles se prêtent un mutuel secours, & qu’elles suppléent à la force par le nombre. Il apporte un exemple qu’il prend lui-même soin de former. Il suppose un homme accusé d’avoir tué celui dont il étoit héritier, pour jouir de sa succession ; & il accumule, pour prouver l’accusation, plusieurs circonstances. « Vous espériez, lui dit-il, une succession, & une ample succession : vous étiez dans l’indigence, & actuellement pressé par [t. I, p. 383] vos créanciers : vous aviez offensé celui dont vous deviez hériter, & vous saviez qu’il se disposoit à changer son testament. » Chacune de ces considérations, dit l’habile Rhétheur n’a pas un grand poids : mais toutes ensemble, elles ne laissent pas de frapper. Ce n’est pas un foudre qui renverse, mais une grêle, dont les coups redoublés se font sentir.
< Manchette : Maniere de les traiter.>
Les moyens qui ont été niés avec discernement, arrangés suivant un ordre bien entendu, ont encore besoin d’art pour être traités : & cet art embrasse deux parties, l’argumentation & l’amplification. Il faut développer la preuve par le raisonnement, & de plus la rendre agréable & touchante en la revêtant de tout ce qui est capable de plaire & d’émouvoir. Le raisonnement est le corps, les ornemens & le sentiment en sont comme l’habillement & l’armure, qui relevent l’agrément de la personne, & fortifient son action. On doit néanmoins observer cette différence entre ces deux parties, que la premiere est d’une nécessité universelle, & convient autant aux petits sujets qu’aux grands ; au-lieu que pour [t. I, p. 384] employer la seconde, il faut que la matiere s’y prête, & même l’exige.