CONFUTATIO / RÉFUTATION
t. 1 p. 373
< Manchette : La Confirmation embrasse la Réfutation.>
Je comprends sous un même article & ce qui tend directement à prouver la cause, & ce qui est employé pour détruire les objections des adversaires. La Confirmation proprement dite, & la Réfutation, ne sont point deux différentes parties du discours, comme l’a fort bien remarqué Cicéron <De Orat. II. 331>. « Vous ne pouvez, dit-il, ni détruire ce que l’on vous objecte, sans appuyer ce qui prouve en votre faveur, ni établir solidement vos moyens, sans réfuter les allégations & les raisonnemens de la Partie adverse. Ce sont deux choses jointes intimement par la nature, & par l’usage que vous en faites. Vous les traitez ensemble, & vous passez sans cesse de l’une à l’autre. » Ainsi il convient peu d’en faire deux parties distinguées.
t. 1 p. 391-398
< Manchette : Observations particulieres sur la Réfutation.>
A la Preuve est souvent mêlée la Réfutation : & les deux se traitent très-communément ensemble. Les mêmes regles & les mêmes principes gouvernent l’une & l’autre : si ce n’est pourtant que la Réfutation demande quelques attentions particulieres dont nous allons rendre compte ici.
Nous avons dit, d’après Quintilien, que l’Orateur qui veut faire valoir des preuves foibles en elles-mêmes, doit les accumuler & les présenter toutes ensemble, afin qu’elles se fortifient mutuellement. Une piece du procès peut quelquefois être imparfaite, & pour devenir concluante elle a besoin d’un supplément emprunté d’une autre piece. Le défendeur les réunit pour en faire un tout. Il est clair qu’en ce cas l’intérêt de celui qui réfute est de séparer les preuves que l’on présente jointes ensemble, afin que divisées, elles soient rendues, s’il est possible, à leur propre foiblesse.
Cet art fut employé par les Parties [t. I, p. 392] adverses de Mademoiselle Ferrand, que défendoit M. Cochin. Elle présentoit un extrait baptistaire, où le nom de ses pere & mere n’étoit point exprimé : & elle y joignoit une déclaration authentique, faite le jour même du Baptême par le Curé de la Paroisse, qui suppléoit au vuide & au silence du Registre, en exprimant les noms de Monsieur & de Madame Ferrand <T. IV. p. 482>. Les adversaires vouloient diviser ces deux pieces. Ils disoient : Le Registre ne nomme point les pere & mere : c’est donc une piece inutile à la Demanderesse. A l’égard du procès-verbal de la déclaration du Curé, c’est une piece étrangere au Registre, & qui n’est point dans la classe des titres que la loi a établis pour preuves de la filiation. Mais ils avoient affaire à un Avocat trop habile pour laisser perdre l’avantage que lui donnoit la réunion des deux pieces. « Ils croient, dit-il, nous affoiblir en divisant nos forces. Ils prennent d’abord le Registre seul, & n’y trouvant point le nom de pere & de mere, ils triomphent d’un silence qui leur paroît favorable : ils passent ensuite au Procès-verbal, & y trouvant [t. I, p. 393] une vérité qui les confond, ils s’en débarrassent par le caractere de la piece. Mais cet artifice est trop grossier, & l’équité ne permet pas de séparer deux actes qui ont une relation si intime & si nécessaire. » C’est ce que prouve M. Cochin d’une maniere très-solide & très-lumineuse, mais qui nous meneroit hors de notre sujet actuel. Il suffit d’avoir montré dans la conduite de ceux qui vouloient le réfuter, un exemple de l’art de diviser, ce qui ne devient fort que par l’ensemble & la réunion.
C’est un grand avantage pour celui qui réfute, que de mettre l’adversaire en contradiction avec lui-même. Les défenseurs de Madame de Mazarin contre le Duc son mari, reprochoient à celui-ci d’avoir promis cinquante mille écus à l’Evêque de Fréjus, ami & créature du Cardinal Mazarin, s’il faisoit réussir le mariage ; & d’en avoir ensuite refusé le paiement. Le fait étoit faux, & nié formellement par M. le Duc Mazarin. Mais son Avocat (M. Erard) met en évidence l’absurdité du reproche, en y opposant un reproche contraire qu’on [t. I, p. 394] faisoit au même Seigneur de la même part <p. 417>. « Il est difficile, dit-il, d’accorder le fait de cette perfidie (car c’est ainsi qu’on l’a nommée, & c’en seroit une en effet) avec le caractere que l’on a donné à M. de Mazarin dans tout le reste du plaidoyer. Un homme qui donne, à ce qu’on dit, tout son bien aux pauvres ; qui sacrifie des millions pour gagner le Ciel, feroit-il une perfidie pour épargner cinquante mille écus ? Vous lui faites une dévotion prodigue & avare en même tems, charitable & perfide, donnant avec profusion ce qu’elle ne doit pas, & refusant lâchement ce qu’elle doit. Vous deviez au moins lui donner un caractere égal, & concilier mieux vos fictions, si vous vouliez qu’elles trouvassent quelque créance. » Cette observation de l’Avocat a de la sagacité & de la finesse.
En général la Réfutation demande beaucoup d’habileté & d’adresse : & on peut dire que nulle part ne se fait mieux sentir le besoin qu’a de la Dialectique la profession d’Avocat. Employer, comme nous l’avons dit, la division pour affoiblir ; remarquer [t. I, p. 395] adroitement une contradiction ; ne point s’amuser à ce que l’Avocat adverse a dit d’inutile, & ne point se laisser entraîner hors du sujet par ses écarts ; profiter de ses aveux qui nous sont favorables, & tirer d’un principe reconnu par lui une conséquence qui le confonde ; relever ses défauts dans le raisonnement, s’il a donné pour clair ce qui est douteux, pour avoué ce que nous lui contestons, pour propre à la cause ce qui est propos vagues & lieu commun : toutes ces attentions & plusieurs autres semblables demandent un habile Dialecticien, qui ait la finesse du coup d’œil & la justesse d’une exacte critique.
Cela se comprend : & il me suffit d’ajouter ici un exemple que je prends dans le P. Bourdaloue, Orateur singuliérement recommandable par la force du raisonnement.
Son sermon sur la Providence <Carême, T. VI> renferme de nécessité la réfutation des impies, qui osent nier ce dogme fondamental : & voici de quel ton il foudroie l’incrédulité. « Je vous demande, dit-il, quel désordre est comparable à celui-là ; de ne pas croire ce qui est sans contredit [t. I, p. 396] non-seulement la chose la plus croyable ; mais le fondement de toutes les choses croyables ; de ne pas croire ce qu’ont cru les Païens les plus sensés par la seule lumiere de la raison ; de ne pas croire ce qu’indépendamment de la Foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse, ce que nous sentons, ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvemens de la nature : mais sur-tout de ne pas croire la plus incontestable vérité par les raisons mêmes qui l’établissent, & qui seules sont plus que suffisantes pour en convaincre. »
La force de toutes ces raisons réunies écrase l’adversaire. L’Orateur les étend & les développe toutes l’une après l’autre, pour les mettre dans le plus beau jour. Mais je transcrirai seulement une partie de ce qui regarde la derniere considération, qui est remarquable par l’art de retourner l’objection contre celui qui la fait. Le défenseur de la Providence replique ainsi. « Sur quoi (l’impie) fonde-t-il ses doutes contre la Providence d’un Dieu ? sur ce qu’il voit le monde [t. I, p. 397] rempli de désordres. Et c’est pour cela même, dit S. Chrysostome, qu’il doit conclure nécessairement qu’il y a une Providence. En effet pourquoi ces désordres dont le monde est plein, sont-ils des désordres, & pourquoi lui paroissent-ils des désordres, sinon parce qu’ils sont contre l’ordre, & répugnent à l’ordre ? Or qu’est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la Providence ? Il se fait donc une difficulté de cela même qui résout la difficulté, & il devient infidele par ce qui devoit affermir sa foi. »
Ce raisonnement est poussé plus loin, & mérite d’être lu en entier. Mais en voilà assez pour donner un exemple de la maniere dont l’Orateur doit procéder dans la réfutation.
Je pourrois encore citer un autre modele de la force du raisonnement, si nécessaire pour réfuter ; mais j’aime mieux le laisser nommer par M. le Chancelier d’Aguesseau, qui après avoir fait un éloge magnifique des talens supérieurs de M. Arnaud, recommande à ceux qui aspirent à l’éloquence du Barreau, la lecture de ses [t. I, p. 398] ouvrages en ces termes <T. I. p. 401>. « Il a combattu pendant toute sa vie. Il n’a presque fait que des ouvrages polémiques, & l’on peut dire que ce sont comme autant de plaidoyers, où il a toujours eu en vue d’établir ou de réfuter, d’édifier ou de détruire, & de gagner sa cause par la seule supériorité du raisonnement. On trouve donc dans les écrits d’un génie si fort & si puissant tout ce qui peut apprendre l’art d’instruire, de prouver & de convaincre. Mais comme il seroit trop long de les lire tous, on peut se réduire au livre de la Perpétuité de la Foi, auquel M. Nicole, autre Logicien parfait, a eu aussi une grande part, & à des morceaux choisis dans le livre qui a pour titre la Morale Pratique. »