CONTRARIA / CONTRAIRES (LIEU)
Les Contraires.
< Manchette : Notion des contraires en Eloquence, & usage qu'en fait l'Orateur.>
Nous ne prenons point le mot contraires suivant la rigueur philosophique, qui distingue les propositions contraires des contradictoires. La Rhétorique n’exige, & même n’admet pas cette précision rigide. Une répugnance morale entre deux idées, quoiqu’il n’y ait pas d’impossibilité [t. I, p. 72] absolue qu’elle compatissent ensemble, suffit pour fonder ce que nous appellons ici contrariété. L’incompatibilité d’essence a sans doute plus de force ; mais où elle existe, il ne peut y avoir ni contestation, ni matiére à délibération. Voici un exemple de cette contrariété en choses morales, traitée par un Orateur.
M. d’Aguesseau dans une de ses Mercuriales exhortant les Magistrats à la simplicité antique, les avertit de se tenir en garde contre l’admiration pour l’éclat & pour le faste, qui en est l’ennemie. « Pour conserver, dit-il<T. I. p. 89. 90>, cette précieuse simplicité, le Magistrat évite avec soin de se laisser surprendre au vain éclat des objets extérieurs. Il sait que d’un sage mépris pour ces objets dépend tout son bonheur, & qu’en se livrant à la jouissance de ces faux biens, on perd peu à peu le goût qui nous attachoit aux véritables. Artisans de nos propres malheurs, nous prêtons nous mêmes les plus fortes armes aux ennemis de notre raison. Nous commençons par traiter de grossiers ces tems heureux où l’on ne connois [t. I, p. 73] soit point de luxe ni un vain faste. Il semble que nous ignorions à quel point il est dangereux de se familiariser avec des séducteurs, qui deviennent ensuite des tyrans domestiques. L’admiration commence à séduire notre ame : elle est bientôt suivie de nos désirs : un malheureux rafinement nous les représente de jour en jour sous de plus flatteuses images ; & nous croyons perfectionner notre goût, lorsque nous ne faisons qu’affoiblir notre vertu. » Je m’abstiens à regret de transcrire ici ce qui suit : où le combat entre l’esprit de justice, & l’attachement aux objets extérieurs de pompe & de magnificence, est décrit parfaitement. Mais ce que j’ai cité suffit pour faire comprendre comment l’illustre Orateur, raisonnant par les contraires, prouve que le Magistrat qui veut pratiquer la simplicité, doit se défendre des attaques que lui livre l’éclat du faste & de tout ce qui brille aux yeux des mondains.
Tel est l’usage du lieu des contraires : détruire une idée par l’autre, & faire sentir que tel objet répugne [t. I, p. 74] si fortement à tel autre, qu’il ne peut subsister avec lui. Cette méthode de raisonner est très-usitée. Quelquefois l’Orateur établit un simple contraste entre deux idées qui se prêtent un jour mutuel par leur opposition. C’est ce que l’on nomme antithése, & nous en parlerons quand nous en serons venus à l’article des figures.