Schola Rhetorica

Étienne Dubois de Bretteville

L’ELOQUENCE DE LA CHAIRE ET DU BARREAU

Première édition 1689

L’ELOQUENCE DE LA CHAIRE, ET DU BARREAU SELON LES PRINCIPES les plus solides de la Rhetorique Sacrée & Profane. Par feu M. l’Abbé DE BRETTEVILLE. A PARIS, Chés Denys Thierry, ruë S. Jacques, devant la ruë du Plâtre, à l’Enseigne de la Ville de Paris. M. DC. LXXXIX. AVEC PRIVILEGE DU ROY.

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PREFACE

L’Eloquence, que l’on peut justement appeller la Science de la parole, est l’Art de persuader l’esprit, & de toucher le cœur. Cette définition convient également à l’Eloquence de la Chaire, & à l’Eloquence du Barreau. Il y a neanmoins cette difference, que l’Eloquence de la Chaire tend principalement à toucher le cœur, au lieu que l’Eloquence du Barreau a pour fin particuliere de persuader l’esprit.

Cet Art comprend cinq choses, qui font les cinq Parties de l’Eloquence. 1. Pour persuader les esprits, il faut chercher, & trouver des raisons propres à convaincre. 2. Lors qu’on a trouvé ces raisons & ces moyens de persuader, il faut les disposer dans les Parties d’un discours juste & régulier. 3. Il faut exprimer ces raisons avec ornement & avec esprit, leur donnant un beau tour qui frappe & qui surprenne. 4. L’esprit étant ébranlé, on doit toucher le cœur ; & pour le toucher, il faut le connoître, & trouver les moyens de le rendre sensible. 5. Afin de persuader l’esprit, & de gagner le cœur par un discours, il faut le prononcer avec grace & avec force ; & c’est ce qu’enseigne la cinquiéme Partie que j’appelle l’Eloquence du geste & de la voix.

[p. 9] Je sçay qu’il y a des gens qui prétendent qu’il n’y a point d’autre Eloquence que celle que donne une heureuse nature : Que les Regles & les Preceptes ne font qu’embarrasser l’esprit, & corrompre les belles dispositions avec lesquelles nous naissons ; & qu’enfin l’Art ne sçauroit produire qu’une Eloquence fausse, seche & contrainte. Je voudrois pour toute réponse à ces sortes de personnes, les prier de faire un discours en public ; car je suis persuadé que l’Art seroit bien vangé, & que ce qu’ils diroient seroit sans grace, sans force, sans ordre, & sans conduite. Il en est de l’esprit sans Art, comme d’un Vaisseau en pleine mer sans Pilote ; il avance d’abord, mais aprés avoir erré quelque temps, il est emporté malgré luy ; & enfin il echouë, & se perd.

J’avouë que tout cet amas de regles que l’on voit ordinairement dans les Rhetoriques ne sert de rien, & ne fait souvent que gâter l’esprit ; mais si on sçavoit ne prendre de l’Art que ce qui peut perfectionner la Nature, on reconnoîtroit aisément qu’il est absolument necessaire pour former un parfait Orateur. L’Art doit être, pour le dire ainsi, enté sur la Nature ; tous deux se servent également : la Nature soûtient l’Art, & luy sert de base ; & l’Art perfectionne la Nature, & la fait agir noblement.

[p. 494] Extrait du Privilege du Roy.

Par Lettres Patentes du Roy, en date du 31. Decemb. 1688. signées Boucher. Il est permis à Denys Thierry, Imprimeur-Libraire, & Ancien Consul de Paris, d’imprimer, vendre & debiter pendant douze années entieres & consecutives, le Livre intitulé, l’Eloquence de la Chaire & du Barreau, selon les Principes les plus solides de la Rhetorique Sacrée & Profane : composée par le défunt leur Abbé de Bretteville. Avec défenses à tous Sujets de Sa Majesté, de le vendre ny debiter dans son Royaume, Terres & Païs de son obéïssance, d’autre Impression que de celle dudit Thierry, sous les peines portées par ledit Privilege.

Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, le 5. jour du mois de Janvier 1689. suivant l’Arrêt du Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Privé du Roy, du 27. Février 1665.

Signé, J. B. Coignard, Syndic.

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LIVRE PREMIER. De la recherche des Moyens de persuader ; ou de l’Invention.

 .

Chapitre Premier. Des Lieux oratoires en general.

Les Lieux oratoires sont des sources generales, où l’Orateur cherche & trouve des moyens de prouver le sujet qu’il s’est proposé : ou plutôt ces Lieux sont certains chefs [p. 2] generaux ausquels on peut rapporter toutes les preuves dont on se sert dans les differentes matieres qu’on traitte. Un Auteur moderne ne compte pas fort sur ces Lieux de Rhetorique : il les juge assés inutiles ; & il seroit même d’avis qu’on n’en parlât point du tout.

« L’experience generale, dit-il, est entierement opposée à ces sortes de Lieux oratoires ; on en peut prendre à témoin presque autant de personnes, qu’il y en a qui ont passé par le cours ordinaire des études, & qui ont appris de cette Methode artificielle de trouver des preuves, ce qu’on apprend dans les Colleges. Car y en a-t’il un seul qui puisse dire veritablement, que lorsqu’il a été obligé de traitter quelque sujet, il ait fait réflexion sur ces Lieux, & y ait cherché les raisons qui luy étoient nécessaires. Qu’on consulte tant d’Avocats & de Predicateurs qui sont au monde, tant de gens qui parlent & qui écrivent, & qui ont toûjours de la matiere de reste ; Et je ne sçay si on en pourra trouver [p. 3] quelqu’un qui ait jamais songé à faire un argument à causa, ab effectu, ab adjunctis, pour prouver ce qu’il desiroit persuader. Il est vray que tous les argumens qu’on fait sur chaque sujet, se peuvent rapporter à ces chefs, & à ces termes generaux qu’on appelle Lieux ; mais ce n’est point par cette Methode qu’on les trouve. La nature, la consideration attentive du sujet, la connoissance de diverses verités les fait produire ; & ensuite l’Art les rapporte à certains genres. De sorte que l’on peut dire veritablement des Lieux ce que saint Augustin dit en general des preceptes de la Rhetorique. On trouve, dit-il, que les regles de l’Eloquence sont observées dans les discours des Personnes eloquentes, quoy qu’ils n’y pensent pas en les faisant, soit qu’ils les sçachent, soit qu’ils les ignorent. Ils pratiquent ces regles, parce qu’ils sont eloquens ; mais ils ne s’en servent pas pour être éloquens : Implent quippe illa, quia sunt eloquentes ; non adhibent, ut sint eloquentes. »

[p. 4] « L’on marche naturellement, comme ce même Pere le remarque en un autre endroit ; & en marchant on fait certains mouvemens du corps, qui sont reglés : mais il ne serviroit de rien pour apprendre à marcher, de dire par exemple, qu’il faut envoyer des esprits en certains nerfs ; remuer certains muscles ; faire certains mouvemens dans les jointures ; mettre un pié devant l’autre, & se reposer sur l’un, pendant que l’autre avance. On peut bien former des regles en observant ce que la nature nous fait faire ; mais on ne fait jamais ces actions par le secours de ces regles. Ainsi l’on traite tous les Lieux dans les discours les plus ordinaires, & l’on ne sçauroit rien dire qui ne s’y rapporte. Mais ce n’est point en y faisant une reflexion expresse, que l’on produit ces pensées : cette reflexion ne pouvant servir qu’à ralentir la chaleur de l’esprit, & à l’empêcher de trouver les raisons vives & naturelles, qui sont les vrais ornemens de toute sorte de discours. »

« En verité, ajoûte l’Auteur de la Logique, le peu d’usage que le [p. 5] monde a fait de cette Methode des Lieux, depuis tant de temps qu’elle est trouvée, & qu’on l’enseigne dans les Ecoles, est une preuve evidente qu’elle n’est pas de grand usage. Mais quand on se seroit appliqué à en tirer tout le fruit qu’on en peut tirer, on ne voit pas qu’on puisse arriver par là à quelque chose qui soit veritablement utile & estimable. Car tout ce qu’on peut prétendre par cette Methode, est de trouver sur chaque sujet diverses pensées generales, ordinaires, éloignées. Or tant s’en faut qu’il soit utile de se procurer cette sorte d’abondance, qu’il n’y a rien qui gâte davantage le jugement. Rien n’étoufe plus les bonnes semences, que l’abondance des mauvaises herbes : rien ne rend un esprit plus sterile en pensées justes & solides, que cette mauvaise fertilité de pensées communes. L’esprit s’accoûtume à cette facilité, & ne fait plus d’effort pour trouver les raisons propres, particulieres, & naturelles, qui ne se découvrent que dans la consideration attentive de son sujet. On devroit considerer que [p. 6] cette abondance qu’on recherche par le moyen de ces Lieux, est un tres-petit avantage. Ce n’est pas ce qui manque à la plûpart du monde ; on péche beaucoup plus par excés que par defaut : & les discours que l’on fait ne sont que trop remplis de matiere. Ainsi pour former les hommes dans une Eloquence judicieuse & solide, il seroit bien plus utile de leur apprendre à se taire qu’à parler ; c’est à dire, à supprimer & à retrancher les pensées basses, qu’à produire, comme ils font, un amas confus de raisonnemens bons & mauvais, dont on remplit les Livres & les discours. Et comme l’usage des Lieux ne peut gueres servir qu’à trouver de ces sortes de pensées, on peut dire que s’il est bon sçavoir ce qu’on en dit, parce que tant de Personnes celebres en ont parlé, & qu’ils ont formé une espece de necessité de ne pas ignorer une chose si commune ; il est encore beaucoup plus important d’être trés-persuade qu’il n’y a rien de plus ridicule que de les employer pour discourir de tout, à perte de vûë ; & que cette mauvaisse facilité [p. 7] de parler de tout, & de trouver raison par tout, dont quelques personnes sont vanité, est un si mauvais caractere d’esprit, qu’il est beaucoup au-dessous de la bêtise. C’est pourquoy tout l’avantage qu’on peut tirer de ces Lieux, se réduit au plus à en avoir une teinture generale, qui sert peut-être un peu sans qu’on y pense, à envisager la matiere que l’on traite, par plus de faces & de parties. »

On ne peut nier qu’il n’y ait quelque-chose de tres-bien pensé dans ces réflexions ; mais il est tout visible aussi qu’il y a quelque-chose d’outré : & si l’Auteur s’étoit employé au ministere de la Chaire, ou eût exercé la profession du Barreau, il auroit reconnu par sa propre experience que les Lieux de Rhetorique n’y sont pas si fort à décrier, & qu’ils sont d’un grand secours, quand ils sont bien entendus. Je sçay que les Orateurs les plus eloquens de la Chaire & du Barreau ne s’avisent gueres de consulter ces sortes de Lieux, lorsqu’ils composent leurs discours ; mais je sçay aussi que ces [p. 8] grands Hommes, aprés avoir longtemps étudié dans leur jeunesse les regles de l’Eloquence, s’en sont fait une si heureuse habitude, qu’ils ont en quelque façon changé l’Art en nature : de sorte qu’en suivant regulierement les preceptes de l’Eloquence, il semble qu’ils ne suivent que les mouvemens naturels de leur genie ; & c’est là proprement le sens des paroles du grand Augustin : Implent[1]quippe illa, quia sunt eloquentes, &c. Ce Pere n’avoit garde de mépriser les regles de la Rhetorique, puisque tout ancien Orateur qu’il étoit, il faisoit profession de les suivre exactement. Un homme qui a appris à bien danser, marche d’un air noble, & avec bonne grace, quoy qu’il ne fasse aucune réflexion aux regles qu’on luy a autrefois données. Il en est ainsi de l’Orateur, à l’égard des premiers preceptes, qu’il suit toûjours sans y penser. C’est une espece de grain caché dans la terre, & qui ne paroît que par le fruit qu’il produit.

Mais quand il seroit vray que des Orateurs consommés n’auroient pas [p. 9] besoin de ces sortes de secours, il est toûjours certain que les jeunes-gens qui apprennent l’Art de parler en public, courroient risque de s’égarer, & de ne trouver que des preuves hors d’œuvre, ou plûtôt de ne prouver rien du tout, si la Rhetorique ne leur fournissoit ces moyens : Et ceux qui commencent, sçavent par experience que les Lieux oratoires réveillent & excitent l’imagination, déterminent l’esprit qui ne sçait à quoy s’arréter, & servent à conduire le bon sens dans la suite & dans l’œconomie d’un discours.

J’avouë que si ces Lieux ne sont bien entendus, on est en danger de faire plûtôt un discours de Pedant que d’Orateur. Et lorsqu’on traite une matiere, ce seroit, dit Quintilien, se rendre ridicule, que d’aller frapper à la porte de chaque Lieu de Rhetorique, pour en tirer des preuves : Cùm[2]proposita fuerit materia dicendi, non sunt scrutanda singula, & velut ostiatim pulsanda, ut sciant an ad id probandum quod intendimus, fortè respondeant.

Rien n’est plus plaisant que la remarque [p. 10] que fait le Rheteur Ramus sur un des plus beaux endroits de Virgile. Ce Poëte, aprés avoir representé Euryalus, que les ennemis alloient sacrifier à leur vengeance, fait parler ainsi Nisus désesperé à la vûë de son amy :

Me[3]me, adsum qui feci, in me convertite ferrum,
O Rutuli ! mea fraus omnis, nihil iste, nec ausus,
Nec potuit : cœlum hoc, & sidera conscia testor.
Tantùm, infelicem nimiùm dilexit amicum.

Ramus prétend que cet admirable mouvement de Virgile est un argument pris d’un des Lieux de Rhetorique, qu’on appelle, la cause efficiente. Voilà un raffinement à quoy on ne se seroit jamais attendu : Et si l’on traitoit les Lieux oratoires de cet air, je conviendrois avec l’Auteur de la nouvelle Logique, que le meilleur seroit de n’en point parler du tout.

[p. 11]

Chapitre II. Des Lieux oratoires en particulier.

Il y a deux sortes de Lieux oratoires : les uns sont renfermés dans tous les sujets que l’on peut traiter ; & les autres sont au dehors du sujet. Les Maîtres de l’Art appellent les premiers les Lieux interieurs, & les autres les Lieux exterieurs.

Les Lieux interieurs sont de certains termes generaux, qui conviennent à tous les Estres ; & d’où l’on peut tirer plusieurs sortes de preuves & d’argumens. Ces termes generaux sont, la Définition du sujet que l’on traite, ses Causes, ses Effets, ses Circonstances : la Division & la distribution de ce sujet en ses Parties, la Comparaison, c’est à dire le rapport ou l’opposition qu’il a avec ce qui luy est semblable, ou ce qui luy est contraire. Un peu d’éclaircissement rendra tout cecy aisé & sensible.

De la Définition.

Pour éviter la confusion qui naît [p. 12] ordinairement dans nos esprits par la diversité des idées & des images, il est très-souvent necessaire que l’Orateur commence son sujet par le définir, & en donner une idée nette & distincte. Il y a deux sortes de définitions ; l’une plus exacte, qui retient le nom de définition ; l’autre moins exacte, qu’on appelle description. La plus exacte est celle qui explique la nature d’une chose par ses attributs essentiels.

La définition moins exacte qu’on appelle description, est celle qui donne quelque connoissance d’une chose par les accidens qui luy sont propres, par ses causes, & ses effets, & par d’autres signes qui la déterminent assés, pour en donner quelque idée qui la disscerne des autres.

Les définitions exactes, qui renferment seulement le genre & la difference, sont plus propres pour les Logiciens que pour les Orateurs, qui veulent quelque chos de plus tourné, & de plus figuré. C’est pourquoy ils se servent presque toûjours de la description, qui a je ne sçay quoy de grand & de sublime. C’est [p. 13] ainsi que l’Apôtre S. Paul définit la Charité.

« La[4]charité est patiente, elle est douce : la charité n’est point envieuse, elle n’est point temeraire & précipitée : elle ne s’enfle point d’orgueïl : elle n’est point ambitieuse : elle ne cherche point ses propres interêts : elle ne se pique, elle ne s’aigrit point : elle n’a pas de mauvais soupçons : elle ne se réjouit point de l’injustice, mais elle se réjouit de la verité ; elle tolere tout, elle croit tout, elle espere tout, elle souffre tout. »

C’est ainsi que saint Chrysostome définit la Verité.

« Rien[5] n’est si éclatant que la verité, rien n’est si puissant ; comme au contraire rien n’est si foible & si miserable que le mensonge, quand il seroit caché sous mille voiles : car on le découvre facilement, & il tombe & s’évanoüit aussi-tôt. Mais la verité se montre à découvert à ceux qui veulent contempler sa beauté : elle n’affecte jamais de se cacher : elle ne craint nul danger ; elle n’apprehende point d’embûches : elle ne cherche point la gloire, ny les honneurs du peuple ; elle n’est asservie à aucun » [p. 14] des hommes ; elle s’éleve au-dessus de tout : quelques efforts qu’on employe pour la surprendre, elle demeure inébranlable ; & ceux qui se réfugient sous sa protection, y sont en sureté contre toutes sortes de perils.

Voicy comme Tertullien définit la Penitence par une belle description de ses effets.

« La[6] Penitence est un exercice qui apprend à l’homme à s’humilier, luy prescrivant une forme de vie propre à attirer sur luy la misericorde de Dieu. Elle s’attache même à regler son vivre & son vétement, luy ordonnant d’être toûjours dans le sac, & dans la cendre : de laisser son corps sale & negligé ; d’avoir l’esprit abbatu par un regret & un ressentiment extréme de ses pechés ; de corriger les fautes de sa vie passee, en les r’appellant avec douleur dans sa memoire ; de ne vivre que de pain & d’eau toute pure, comme pour soûntenir l’ame, & non pas le corps ; d’entretenir souvent, & de nourrir en quelque sorte les prieres par les jeûnes ; [p. 15] de gemir, de pleurer, & de crier jour & nuit devant Dieu ; de se jetter aux piés des Prêtres ; de se mettre à genoux devant les Serviteurs de Dieu ; & de supplier tous les Enfans de l’Eglise, de vouloir être ses intercesseurs envers le Seigneur. »

Arnobe définit eloquemment le Chrétien, par plusieurs negations réïterées. « Estre[7] Chrétien, n’est pas seulement ne point sacrifier aux Idoles ; c’est ne point sacrifier à ses passions, qui sont comme les faux-Dieux de nôtre cœur. Estre Chrétien, n’est pas simplement se détacher des biens de la terre, c’est se dépoüiller de sa cupidité. Estre Chrétien, n’est pas être couvert d’un habit simple & modeste, c’est être revétu de Jesus-Christ. Estre Chrétien, n’est pas aimer ses amis, c’est aimer, c’est combler de bienfaits ses plus injustes, ses plus cruels ennemis. »

Cette maniere de définir les choses par des descriptions, n’est pas moins du bel usage du Barreau, que de la Chaire. Ciceron définit le [p. 16] Peuple Romain par un tour d’ironie fort delicat.

« Que[8] pensez-vous que ce soit que le Peuple Romain ? Vous vous imaginés sans doute que ce doit être une multitude de gens qui exercent par tout mille cruautés & mille violences, qui insultent les Magistrats, qui volent, qui pillent, qui tuënt, &c. O admirable idée d’un Romain, digne sans doute de commander à toute la terre, & de faire trembler tout l’Univers ! »

C’est à peu prés de cette maniere ironique, que S. Ambroise définit un Chrétien. « Vous[9] vous imaginés peut-être qu’un Chrétien est un homme du monde, qui doit rechercher les honneurs, & les plaisirs pour lesquels il est né ; qu’il doit satisfaire ses passions, & qu’il ne doit rien refuser à sa cupidité ! O idée digne d’un si beau nom ! ou plûtôt, ô monstre, ô abomination ! Sçachés que quand je dis un Chrétien, je dis un homme parfait ; car puisque la plenitude de la Divinité est en Jesus-Christ, pourquoy en prenant » [p. 17] son nom, n’en voudriez-vous pas prendre aussi la perfection qui est renfermée dans ce nom ?

Des Causes.

Quand on a donné une grande idée de son sujet, il est tout naturel d’en chercher les Causes. Les Philosophes les divisent en quatre especes, qui sont la cause Efficiente, la cause Finale, la cause Formelle, & la cause Materielle. La cause Efficiente, est celle qui produit un effet, soit physiquement, soit moralement. La cause Finale, est la fin, le but, le dessein qu’on se propose dans une action. La cause Materielle, est ce dont les choses sont composées ; & la cause Formelle, est ce qui rend une chose telle, & ce qui la distingue de toutes les autres. La cause Formelle & la cause Materielle ne fournissent pas beaucoup à l’Eloloquence ; mais elle tire souvent les plus belles & les plus fortes preuves de la cause Efficiente, & de la cause Finale.

C’est une chose fort ordinaire [p. 18] dans le Barreau, de tirer des preuves de la Fin, soit pour faire voir qu’il est vray-semblable qu’un homme a fait quelque action, lors qu’elle est conforme à ses desseins, à sa fin, à ses interêts : ou pour montrer au contraire qu’on ne doit pas soupçonner un homme d’une action, lors qu’elle auroit été contraire à sa fin, & à ses vûës. D’où vient cette parole celebre d’un Juge de Rome, qu’il falloit examiner avant toutes choses cui bono ; c’est-à-dire, quel interêt on auroit eu à faire une chose ; parce que les hommes agissent ordinairement selon leur intérêt.

Les Orateurs sacrés s’en servent eloquemment pour faire voir l’injuste & malheureuse fin que se proposent les pecheurs dans leur desordre. C’est ainsi que Salomon represente les motifs egalement extravagans & criminels, qui engagent les impies dans leurs débauches. Ne[10]refusons rien, disent-ils, à nos sens & à nos passions ; parce que cette vie qui passe comme un nuage, & comme la rosée au lever du Soleil, étant finie, nôtre [p. 19] corps ne sera plus que cendre ; & nos esprits qui sont le lien de l’Ame, se dissiperont avec l’air dont ils ont été formés. Que nous serviroit-il donc de travailler avec tant de peine à établir nôtre reputation durant nôtre vie, puis qu’elle dure si peu ; & qu’après la mort le temps confond les actions des Sages avec celles des fous, celles des bons avec celles des méchans, & ensevelit leur memoire dans le même oubli. L’ombre ne s’enfuit pas avec plus de vitesse, que le cours de nos jours, dont nous ne sçaurions arréter un moment la rapidité. Quoy que nous fassions, l’Arrest de nôtre mort est déja signé ; & quand elle nous aura une fois rangé sous son empire, il ne sera plus en nôtre pouvoir d’en sortir. Employons donc le moment present de nôtre vie à satisfaire nos sens par toutes sortes de voluptez : goûtons tout ce que les creatures ont de charmes & d’attraits ; & hâtons-nous de joüir de tous les plaisirs que la jeunesse nous peut fournir : que les vins les plus delicats, & les viandes les plus exquises soient servies à nôtre table, &c.

Saint Chrysostome fait voir de [p. 20] la même maniere, quelle est la fin ridicule que se proposent les femmes mondaines dans leurs vains ajustemens.

« De[11] qui prétendent-elles attirer l’estime avec tout cet équipage de vanité, que cet orgueïl leur inspire ? Est-ce des gens de pieté ? ils les regardent avec horreur, voyant qu’elles des-honorent Jesus-Christ, & qu’elles détruisent la Religion. Est-ce des personnes d’esprit ? ils ne les regardent qu’avec indignation, voyant que par de vains artifices elles veulent surprendre leur esprit, & leur cœur. Est-ce enfin l’estime des libertins qu’elles recherchent ? cette estime sans doute est plus à fuir qu’à rechercher. Ah ! si elles sçavoient de quelle maniere ils parlent d’elles, & avec quelles cruelles railleries ils les traittent, elles auroient autant de confusion qu’elles ont d’orgueïl. »

Quant à la cause Efficiente, il est évident qu’elle fournit beaucoup de preuves. Car soit qu’on parle ou de quelque vertu, ou de quelque vice, ou de quelque fait particulier, [p. 21] il est fort naturel de rechercher & de considerer les Causes qui les produisent. Ainsi, si l’on parle de l’amour profane ; l’oisiveté, la bonne chere, les ruelles, les Comedies, les Romans, & plusieurs autres choses qui produisent & qui allument ce feu corrompu, pourront servir à une amplification eloquente.

L’on tire aussi des argumens de la Cause, en faisant voir qu’un tel effet ne peut être produit que par une telle Cause : Par exemple ; que la médisance ne peut être produite que par l’envie, & par l’orgueïl ; d’où l’on prend occasion de donner de l’horreur de ces Causes monstrueuses.

C’est par cette forte d’argument qu’un celebre Orateur du Barreau, prouve qu’une femme qui ne vouloit pas reconnoître sa propre fille, est veritablement sa mere, parce que sa fille luy ressemble dans les traits du visage, & dans le ton de la voix : montrant qu’un effet si visible fait affés connoître sa Cause.

« Il[12] n’y a que trop lieu de croire que ce Peintre adorable, & cet immortel [p. 22] Statuaire, qui ne travaille ni en couleur, ni en marbre, mais en chair & en fang, & de qui les hommes sont les tableaux & les statuës, a voulu que cette fille fût le veritable portrait de sa mere ; qu’on les vît toutes deux l’une dans l’autre ; & que les yeux fissent reconnoître à la raison, que l’Arrêt que la Cour doit prononcer, est écrit sur leurs visages. Mais sa Providence a passé plus loin : elle a fait que lors que l’appellante se veut défendre de cette ressemblance par quelques discours étudiés, elle en découvre encore une autre, qui est de sa voix avec celle de sa fille, & se déclare ainsi d’autant plus coupable, qu’elle se veut le plus excuser. Sa voix trahit ses intentions, sa voix combat ses paroles, & fait que sa bouche est l’organe de la verité & du mensonge tout ensemble. Ainsi les marques de la nature qui sont effacées dans son cœur, reluisent sur son visage : ainsi la plus noble partie de son corps fait la guerre à son esprit : ainsi on ne doit plus douter, suivant la parole eternelle de L’Ecriture, [p. 23] qu’elle ne succombe enfin, puis qu’elle est divisée d’avec elle-même. »

Des Effets.

Les preuves qui se prennent des Effets d’une chose, ne sont pas d’une moins vaste étenduë. Il seroit assés inutile d’en rapporter des exemples : Car quel que soit le sujet qu’on traite, il a des effets bons ou mauvais qu’il est aisé de découvrir ; & pour peu qu’on ait de genie, & de naturel pour les bien tourner, on rend son discours eloquent.

Des Circonstances.

Les moyens de persuader qui se tirent des Circonstances, dit l’Orateur Longin, sont en fort grand nombre, & contribuënt beaucoup à rendre un discours sublime. « Comme[13] naturellement rien n’arrive au monde qui ne soit toûjours accompagné de certaines circonstances, ce sera un secret infaillible pour arriver au grand de l’Eloquence, si nous sçavons faire à propos le chois des plus considerables ; [p. 24] & si, en les liant bien ensemble, nous en formons comme un corps. Car d’un côté ce chois, & de l’autre cet amas de circonstances choisies, attachent fortement l’esprit. » C’est ainsi qu’un Advocat fameux peint la maniere avec laquelle ces libertins qu’on appelle Amans, témoignent leur passion à celles qu’ils veulent tromper.

« Cet[14] esclavage si dur leur paroît plus doux que la plus douce liberté. Ils émeuvent par leur amour, ils charment par leurs discours, ils attendrissent par leurs larmes, ils assurent par leurs fermens, ils échauffent par leurs prieres, ils allument par leurs services, ils embrasent par leurs caresses, ils consument par leurs assiduités. »

Les Circonstances s’étendent sur le fait & sur les personnes. Celles qui regardent le fait, sont le lieu, le temps, les desseins, les moyens, & la maniere. Et celles qui regardent les personnes, sont le nom, l’âge, le naturel, la fortune, les passions, l’esprit, & les autres bonnes ou mauses qualités.

[p. 25] Le Seigneur, par la bouche du Roy Prophete, represente l’ingratitude des pecheurs par les circonstances attachées à leurs personnes.

C’est[15]vous, ingrat, qui me combatés : vous qui n’étiés qu’un cœur avec moy, qui conduisiés mes troupes, & qui étiés mon intime ami. Vous preniés à ma table une nourriture delicieuse, & vous marchiés avec moy dans la maison de Dieu, sans avoir d’autre volonté que la mienne.

Tertullien fait voir combien les Comedies sont dangereuses à cause des circonstances qui les rendent presque toûjours criminelles.

« Pensera-t’on[16] à Dieu dans le tems de la Comedie, & dans un lieu où il n’y a rien de Dieu ? Apprendra-t’on à être chaste, lors qu’on se verra tout transporté du plaisir que l’on prend à ces representations ? Rien même n’est plus scandaleux que d’y voir les femmes parées avec tous les ajustemens dont elles sont capables ; & cette communication de sentimens entre les Spectateurs qui approuvent, ou improuvent ce qui s’y passe, contribuë encore beaucoup, par un commerce [p. 26] libre & familier, à exciter dans leurs cœurs les étincelles des passions déreglées. Car nul ne va à la Comedie qu’à dessein d’y voir, & d’y être vû. »

De la Division.

La Division du tout en ses parties fait encore naître plusieurs pensées, & plusieurs preuves. Mais comme c’est proprement l’Enumeration des parties, nous en parlerons en traitant des Figures du discours.

De la Comparaison.

La Comparaison ne contribuë pas peu au grand de l’Eloquence ; mais elle est un peu dangereuse en nôtre langue, qui n’aime pas fort les Comparaisons si elles ne sont extrémement choisies, & si elles ne sont remplies d’un aussi beau sens que celle-cy.

« La[17] Chasteté ressemble à la manne du Vieux Testament : elle ne pouvoit être consumée par le feu, & se corrompoit neanmoins lors qu’un rayon du Soleil l’avoit échauffée. Ainsi la chasteté de l’esprit & du [p. 27] cœur ne peut être exterminée par la violence qui devore comme un feu ; mais elle se corrompt par les rayons doux des artifices & des promesses. Quod[18]ab igne non poterat exterminari, statim ab exiguo radio Solis calefactum tabescebat. »

Il y a des Comparaisons dans les Saintes Lettres, que les Predicateurs ne doivent pas oublier. S. Cyprien se sert eloquemment de celle où le Fils de Dieu compare ses veritables Disciples aux oiseaux du Ciel qui ne sement point, & qui attendent leur nourriture de la Providence.

« Dieu[19] nourrit les oiseaux. Quoy ! des animaux qui n’ont aucun sentiment de Dieu, ne manquent de rien : Et vous qui êtes Chretien ; qui êtes serviteur de Dieu ; qui vous employés aux bonnes œuvres ; qui êtes cher à vôtre Maître, vous craignés de manquer de quelque chose : comme si Jesus-Christ pouvoit refuser la nourriture à ceux qui le nourrissent, ou priver des biens qui sont necessaires à cette vie ceux à qui il veut donner les biens celestes & divins. »

[p. 28] On ne compare pas seulement les choses qui sont semblables, on compare aussi celles qui sont dissemblables ; & l’on se sert d’ordinaire des dissimilitudes pour rouiner ce que d’autres auroient voulu établir par des similitudes. C’est ainsi qu’au Barreau on détruit la preuve qu’on tire d’un Arrêt, en montrant qu’il est donné sur un autre cas, & dans d’autres circonstances.

Tertullien fait une eloquente comparaison de dissimilitude, des vertus des Chrétiens avec les vertus des plus sages Philosophes du Paganisme.

« Oferiés-vous[20] comparer la chasteté de vos Philosophes, avec celle de nos Chrétiens ? Il est vray qu’un certain Democrite se creva les yeux pour ne pas être sensible à la beauté des femmes : & il aima mieux perdre le plaisir de la vûë, que de supporter le chagrin secret de ne les pas posseder. Mais un Chrétien voit les femmes sans danger & sans desir ; & comme il est aveugle du cœur, il n’a pas besoin de l’être du corps. Parlerés-vous de l’humílité de vos [p. 29] Sages ? Il est vray que vôtre Diogene foula aux piés les plus superbes ornemens de Platon, par un orgueïl plus fin, mais non pas moins criminel que celui qu’il condamnoit. Mais un Chrétien est humble sans affectation, au milieu des personnes les plus viles & les plus pauvres. Dirés-vous que la fidelité de vos Philosophes étoit inviolable ? Qui ne sçait qu’Anaxagoras retint un dépôt que ses hôtes luy avoient confié ? Mais un Chrétien est fidele mêmes à ses plus cruels ennemis. Et ne dites pas qu’il y a des Chrétiens déreglés ; car sçachés que dés lors qu’ils sont déreglés, ils ne sont plus Chrétiens, & cessent de passer pour tels parmy nous. Mais il n’en est pas ainsi de vos Philosophes ; car tout scelerats qu’ils sont, ils ne laissent pas d’avoir parmi vous le nom de Sages & de Philosophes. Tant il y a peu de ressemblance entre un Philosophe & un Chrétien, entre un Disciple de la Grece & un Disciple de Jesus-Christ ! »

[p. 30]

Chapitre III. De l’Usage des Lieux Oratoires.

On peut connoître par l’explication que je viens de donner des Lieux Oratoires, s’il est vray qu’il y ait quelque chose qui soit capable de gâter l’esprit, & de le remplir d’idées steriles, vagues, & inutiles, ainsi que l’ont cru quelque-uns. Car afin que je puisse definer mon sujet, & en donner une haute idée, je dois en rechercher les causes les plus cachées, en découvrir les effets les plus surprenans, en étendre les circonstances les plus choisies, le diviser en ses parties les plus remarquables, l’orner par de nobles comparaisons, remarquer l’opposition qu’il a avec les choses qui luy sont contraires. Je ne voy rien dans tout cela qui soit capable de me gâter l’esprit : au contraire, il est visible que cela ne peut servir qu’à réveiller l’imagination, à exciter le genie, & à faire naître les plus nobles & les plus [p. 31] vives faillies d’une eloquence naturelle. Mais à dire vray, les difficultés dont les Rheteurs embarrassent ces fortes de Lieux dans leurs Livres, rebutent les gens d’esprit ; & particulierement ceux qui ne sont pas gens du métier ; & qui n’ayant point d’interêt de démêler quelque chose de bon qu’il y a, d’avec plusieurs choses qui sont ou mauvaises ou inutiles, ont plûtôt fait de mépriser ce qu’ils ne veulent pas se donner la peine de débroüiller.

Mais n’en demeurons pas là, & rendons encore la chose plus sensible par quelques exemples de pratique. Je suppose deux Predicateurs, dont l’un est instruit des Lieux, & l’autre les méprise. Tous deux sont obligés de faire en peu de temps un Sermon sur la médisance. Le premier voit en un moment un Plan regulier d’un juste discours, que luy fournissent les Lieux Oratoires, à sçavoir la Définition & le caractere de la médisance : ses Causes, qui sont ordinairement l’orgueïl, l’envie, la haine, la vengeance, l’interêt, le dépit, l’humer, &c. Ses Effets qui sont de [p. 32] perdre tout à la fois ceux de qui on médit, ceux devant qui on médit, & ceux qui médisent, &c. Ses Circonstances, qui consistent dans l’air, dans les gestes, dans les manieres, dans certains tours de paroles, &c. Ses Parties differentes qui sont plusieurs especes de médisances ; médisances cruëlles, médisances de railleries, médisances hypocrites, médisances muettes, médisances de gestes, de soûris, &c. La Comparaison de la médisance avec le poison du serpent qui se glisse en chatoüillant, selon l’expression de l’Ecriture-Sainte : l’Opposition que la médisance a avec la Charité divine, &c. Tout cela luy fournit une ample & noble matiere : de sorte que son Sermon sera achevé, quand l’autre, sans avoir rien de juste ny de reglé dans l’esprit, aura à peine fini son exorde.

Je me figure encore deux jeunes Avocats qui ont un Plaidoyé à faire, par exemple, contre un rapt. Celuy qui se sert de la science des Lieux de l’Oraison, ne trouvera rien qui l’embarrasse : il commencera par donner une idée du rapt, qui le fasse [p. 33] paroître aux yeux des Juges comme quelque chose d’horrible, &c. Il en découvrira les causes, les effets, le détail, les circonstances : il en fera connoître l’horreur par la comparaison des bêtes les plus feroces, parmy lesquelles on ne voit rien de semblable ; & afin qu’on ne se puisse défendre sur le prétexte d’un legitime mariage, il fera voir l’opposition qu’il y a entre les violences d’un rapt, & les desseins d’un mariage libre & volontaire. En suivant cette œconomie des Lieux Oratoires, il est évident qu’il aura composé son discours avant que l’autre qui ignore l’art de ces Lieux, ait pû trouver quelque chose de juste dans son esprit vague & indéterminé.

C’est donc avec raison que l’Orateur Romain[21] méprisoit ceux qui n’enseignoient pas avec assez de soin l’art de se servir des Lieux Oratoires : Istam artem relinquamus quæ in excogitandis argumentis muta nimiùm est.

[p. 34]

Chapitre IV. Des Lieux exterieurs de l’Oraison.

L’on appelle ces Lieux de l’Oraison, Exterieurs, parce qu’ils sont hors du sujet que l’on traitte ; & ce sont certaines sources communes & generales d’où l’on tire des preuves & des moyens de persuader pour toutes sortes de sujets. Quelques-uns de ces Lieux exterieurs sont propres pour l’Eloquence de la Chaire ; & d’autres regardent particulierement l’Eloquence du Barreau, quoy qu’ils puissent tous servir à l’une & à l’autre, selon les sujets & les occasions.

Les Lieux qui sont plus propres pour la Chaire, sont l’Ecriture-Sainte, la Tradition, les saints Conciles, l’Histoire Ecclesiastique, l’authorité des Peres de l’Eglise, la Theologie Scolastique & Morale ; & principalement la Meditation Chrétienne, & la Priere.

Les Lieux plus propres pour le [p. 35] Barreau, sont les Loix, les Coûtumes des païs, les anciens Arrêts, les Contrats, les Promesses, les Sermens, les Témoignages, l’opinion commune, & le préjugé des peuples : l’Histoire, les Auteurs profanes, les Poëtes, &c.

Chapitre V. Des Lieux propres pour  l’Eloquence de la Chaire. Et premierement, De l’Ecriture-Sainte.

Il seroit à souhaiter que les Predicateurs sçûssent un peu moins d’autres choses, & qu’ils étudiassent à fond les Divines Ecritures, avec un veritable dessein de s’instruire eux-mêmes, & de convertir les autres : nous ne gemirions pas aujourd’huy de voir la Predication de l’Evangile devenuë un art de plaire & d’acquerir de la reputation. Ce seroit dans ces sources sacrées qu’ils puiseroient cette pureté de doctrine, [p. 36] ce zele ardent, ce dés-interessement Chrétien, qui sont des vertus si necessaires pour s’acquitter dignement d’un si saint Employ. C’est pour cela que le grand Apôtre exhortoit son Disciple Timothée de ne pas chercher d’autre Eloquence que celle qu’il trouveroit dans ces Livres Divins. Omnis[22]Scriptura divinitùs inspirata, utilis est ad docendum, ad arguendum, ad corrigendum, ad erudiendum in justitia, ut perfectus sit homo Dei, ad omne opus bonum instructus. Toute Ecriture qui est inspirée de Dieu, est utile pour instruire, pour reprendre, pour corriger, & pour conduire à la pieté & à la justice, afin que l’homme de Dieu soit parfait, & parfaitement disposé à toutes sortes de bonnes œuvres.

Les Predicateurs, dit S. Basile, doivent chercher dans les Saintes Ecritures, qui sont comme un magazin public destiné au salut des Ames, les remedes convenables & propres à la guerison des maladies des pecheurs. Scriptura[23]communis quædam curandarum animarum officina. Il n’y a pas un mot dans ces Livres mysterieux, [p. 37] dit S. Chrysostome, qui ne renferme un grand thresor ; heureux celuy qui sçaura le découvrir ! In[24]Libris sacris neque guidem apex est, in cujus profundis non lateat quidam grandis thesaurus. Aussi voyons-nous dans le livre des Actes, que les Apôtres dans les Predications qu’ils faisoient aux peuples, aprés avoir été remplis du S. Esprit, ne se servoient que des expressions de l’ancien & du nouveau Testament. C’étoit dans cette source divine qu’ils prenoient leurs expressions, leurs figures, leurs raisonnemens, leurs exemples, & tous les mouvemens de cette Eloquence qui touchoit si vivement leurs Auditeurs : ou plûtôt, le même Esprit qui avoit autrefois parlé par la bouche des Prophetes, s’expliquoit encore par leurs bouches, & faisoit le même effet dans les cœurs.

Qu’y a-t’il de grand, de sublime, de merveilleux, qu’on ne trouve dans ces Orateurs Sacrés, inspirés par l’Esprit Saint ? Si vous cherchés de l’élevation & de la grandeur dans le stile, y a-t’il rien de plus élevé qu’Isaïe ? Si vous aimés des images éclatantes, [p. 38] terribles & touchantes, vous les trouverés dans Jeremie, & dans Ezechiel. Si les mouvemens les plus tendres & les plus doux vous plaisent davantage, prenés Daniel pour modele. Si vous voulés expliquer la Morale la plus pure & la plus raisonnable, vous la trouverés dans les Livres de Salomon. Si vous souhaités d’exprimer les sentimens d’une pieté & d’une devotion solide, les Pseaumes de David en sont tout remplis. Si vous desirés de faire connoître les plus hauts secrets, & les Mysteres les plus relevés de la Religion, quelle sublimité, quelle grandeur ne rencontrerés-vous pas dans les Epîtres de saint Paul ! Mais que dirons-nous de l’Evangile ? quelle grandeur, quelle force, quelle hauteur dans la plus simple des expressions de Jesus-Christ ! Ces quatre paroles qu’il dit à la Samaritaine : Si[25]scires donum Dei : Si vous connoissés le don de Dieu, renferment une Eloquence toute Divine, que le cœur peut bien sentir, mais que l’esprit ne sçauroit concevoir ny exprimer. Les paroles des Evangiles, [p. 39] dit S. Basile[26], sont encore infiniment plus eloquentes que celles que nous lisons dans les autres Ecritures ; parce que dans tous les autres Livres le Seigneur n’y a parlé que par la bouche de ses Serviteurs : mais dans l’Evangile il a luy-même parlé de sa propre bouche. In aliis Scripturis per servos, in Evangeliis ipse per se Dominus alloquitur.

Il y a deux choses dans la Sainte-Ecriture qui doivent servir à l’Eloquence Chrétienne ; le sens litteral, & le sens spirituel. Le sens litteral consiste dans une explication nette, droite, & sincere des paroles, selon le sens qu’elles emportent dans la langue originale. Je sçay qu’il n’est pas toûjours fort aisé de rencontrer ce sens naturel & veritable : mais avec le secours des bons Livres, qui ne nous manquent pas, on peut ne s’y pas tromper. Malheur à ceux qui changent, qui alterent, qui détournent, qui écartent le vray sens de l’Ecriture, pour favoriser leurs vaines conceptions ! Il ne suffit pas, dit S. Chrysostome[27], « de dire simplement que ce qu’on avance est dans [p. 40] l’Ecriture[28], arrachant temerairement de ces Ecrits inspirés de Dieu, des passages tronqués & détachés de la suite de ces saints Discours ; & se joüant ainsi, avec une licence criminnelle, des Ecritures Divines : car c’est par cet artifice qu’on a répandu de nôtre temps dans l’Eglise plusieurs dogmes erronés & pernicieux ; le demon ayant persuadé à des gens indiscrets & temeraires de produire ces témoignages de l’Ecriture pris à contre-sens, & souvent alterés en y ajoûtant, ou en retranchant quelque chose afin d’obscurcir la verité. »

Le sens spirituel consiste en certaines applications morales, certaines réflexions, & certaines instructions tirées des paroles, ou des faits que nous lisons dans l’Ecriture. Deux ou trois exemples rendront cecy sensible, & en apprendront la pratique.

Nous lisons dans le Chapitre premier de la Genese, que le Createur forma les poissons dans la mer. Le sens litteral est tout clair. Voicy le sens spirituel pris de saint Augustin. « La mer[29] est une excellente image du siecle, & de tous les enfans d’Adam [p. 41] plongés dans l’abîme de corruption[30] où ils naissent, & qu’ils ont tirée de leur premier pere. Aprés qu’Adam est tombé dans le peché, il s’est fait de tous les hommes sortis de luy, comme une grande mer, dont les eaux sont pleines d’une mortelle amertume. Cette mer renferme trois choses : elle est profonde ; il s’y forme des tempêtes ; elle est toûjours agitée. Sa profondeur & son étenduë nous representent cette vague & insatiable curiosité qui porte l’homme à vouloir penetrer dans la connoissance des choses les plus cachées & les plus éloignées de luy. Les tempêtes qui se forment de ces vagues, comme des montagnes qui s’élevent vers le Ciel, sont l’image de l’orgueïl de l’homme qui monte toûjours en haut, qui resiste à Dieu, & auquel Dieu resiste : Et les flots agités de cette mer nous marquent l’instabilité de l’esprit humain que les passions agitent sans cesse de divers mouvemens. Ces grandes Balenes, & ces môstres marins qui regnét en quelque sorte dans les eaux, sont l’image de ces Grands de la terre, qui se sont assujetti [p. 42] autrefois des Etats entiers, & ont, exercé leur empire sur les peuples avec une domination pleine de faste & d’injustice ; & qui s’étant conduits toute leur vie par une ambition, & une violence, à laquelle Dieu n’a eu aucune part, n’ont regné neanmoins que par un ordre secret de sa souveraine volonté. Ce que l’on remarque dans les poissons qui vivent ensemble comme des ennemis, & qui se devorent les uns les autres, est une figure sensible de ce qui se voit tous les jours dans le monde, où les forts oppriment les foibles, & les riches accablent les pauvres, & où souvent ceux qui avoient devoré les petits, deviennent ensuite la proye des plus grands. Prædo[31] minoris, præda majoris, dit saint Augustin. »

Il est écrit au Chapitre huitiéme du même Livre, que Noë laissa sortir le corbeau de l’Arche, & qu’il n’y rentra plus. Le sens litteral, selon l’Hebreu, est que ce corbeau sortant de l’Arche, se jetta sur des charognes ; & volant ensuite sur le toit de l’Arche pour s’y reposer, retournoit encore sur ces charognes sans rentrer [p. 43] dans l’Arche.

Voicy le sens moral & spirituel, selon S. Cyprien.

« Ce[32] Corbeau est une excellente image du pecheur enchanté de l’amour du monde, dont la passion est l’Idole à laquelle il se sacrifie, & dont l’Ame étant devenuë toute charnelle, n’aime que la corruption & la puanteur, & fait ses delices de ce qui la tuë. Ces Ames noircies de crimes, & qui se sont venduës au Demon pour acheter au prix de leur salut eternel la satisfaction si courte & si malheureuse de leurs plaisirs criminels, paroissent de temps en temps sur le haut de l’Arche qui étoit la figure de l’Eglise : parce qu’il est même de leur interêt de ne pas blesser une certaine bien-séance humaine ; & de garder les dehors & les apparences de la Religion, lors même qu’elles en ont étoufé dans leur cœur tout l’esprit & le sentiment. »

Il est rapporté dans ce même Livre sacré, que la femme de Lot fut changée en Statuë de sel, parce qu’elle avoit regardé derriere elle, contre le commandement du Seigneur. Le [p. 44] sens litteral est qu’elle fut effectivement changée en statuë de sel, non du sel ordinaire qui vient de la mer, mais du sel metallique qui est tiré des montagnes, & qui étant dur comme le marbre, resiste aux pluyes & aux injures de l’air.

Jesus-Christ nous a voulu apprendre luy-même le sens spirituel de cet évenement si singulier. Souvenez-vous[33], dit-il, de la femme de Lot, & que celuy qui se trouvera dans le champ ne retourne pas à ce qu’il aura laissé derriere luy. « C’est-à-dire, selon saint Augustin[34], que Dieu nous a voulu avertir par ce grand exemple à ne regarder jamais derriere nous, comme s’il nous restoit un goût secret pour les biens que nous avons quittés, & que nous eussions du dégoût pour ceux que Dieu nous promet. Car c’est ainsi que nôtre cœur se rallentit, s’attiedit, & s’endurcit insensiblement aux yeux de Dieu, quoy qu’il paroisse au-dehors vivant & sensible ; & que le cœur devenant peu à peu un cœur de pierre, selon l’expression de l’Ecriture, nous ne sommes plus qu’un phantôme de [p. 45] vertu qui en garde encore le dehors & l’apparence : comme la statuë en laquelle fut changée cette femme, conserva toûjours les traits & les lineamens d’une forme humaine, quoi qu’elle fût sans vie & sans ame. »

Le[35] Fils de Dieu dit dans l’Evangile que le Royaume du Ciel est semblable à un grain de moutarde.

Le sens litteral est que le Fils de Dieu compare le Royaume du Ciel au grain de senevé ou de moutarde, en ce que ce grain quoy que petit, produit neanmoins une plante fort haute, & qui devient une espece d’arbre, au moins dans les païs chauds, comme la Judée. Voicy le sens spirituel & moral que les Peres tirent de ces paroles.

Il se voit dans le Royaume de Dieu, qui est l’Eglise, quelque chose de semblable à un grain de senevé, qui d’une des plus petites semences, devient une plante des plus grandes. La doctrine de l’Evangile prêchée par Jesus-Christ, & ensuite par les Apôtres, a été méprisée d’abord, & suivie de peu de personnes. Elle n’avoit rien de grand à l’exterieur : [p. 46] elle n’étoit point soûtenuë par la pompe des paroles, par l’éclat, la grandeur, & le credit de ceux qui l’annonçoient. Jesus-Christ passoit pour le fils d’un Artisan ; & les Apôtres étoient la plûpart de pauvres Pêcheurs. Il n’y a rien de plus simple que le stile de l’Evangile ; & les premiers Predicateurs saisoient profession de n’employer ny les vains ornemens, ny les faux raisonnemens de la sagesse humaine. Le sujet de leur Predication étoit un Dieu Crucifié ; leur Morale condamnoit tout ce que les hommes recherchoient, & leur recommandoit tout ce qu’ils avoient en horreur. Enfin la parole de la Croix fut le scandale des Juifs, & passa pour une folie dans l’esprit des Payens. Mais ce fut par cette folie apparente que Dieu confondit, renversa, & réforma la fausse sagesse des hommes ; & cette doctrine méprisée d’abord, fut reçûë par toute la terre. C’est à nous à estimer cet Evangile qui fait de si grands progrés, & à nous reposer sur ses branches, en reglant toute nôtre conduite sur ses loix, & en ne mettant nôtre confiance [p. 47] que dans la pratique des verités qu’il enferme. Tout autre fondement est ruineux.]

Il n’y a qu’un ecueïl dans ces sortes d’applications morales & spirituelles, qui est de donner dans des allegories outrées, qui ne sont fondées que sur un certain petit feu d’imagination ; & qui n’ayant ni solidité ni justesse, rebutent toûjours l’esprit qui sent qu’on le veut tromper, & luy faire prendre le change. Telle étoit l’extravagante imagination de ce Predicateur dont parle Grenade[36], qui prouvoit dans son Sermon, que le Livre de la Genealogie de Jesus-Christ, qui fait le commencement de l’Evangile de S. Matthieu, étoit la sainte Vierge ; que son Ame étoit le papier, son corps les cahiers, & le S. Esprit le Relieur du Livre. Telle étoit cette autre allegorie, ou plûtôt cette rêverie d’un Predicateur dont parle Erasme dans son Ecclesiaste, qui s’efforçoit de démontrer que tout ce qui est dit de l’Arche dans la Genese, regardoit en figure la tres-sainte Vierge. Sa longueur de trois cens coudées, sa largeur de cinquante, & [p. 48] sa hauteur de trente ; le bitume, les petites chambres à trois étages, les deux animaux de chaque espece mâle & femelle, tout étoit appliqué à la Vierge : je laisse à penser avec quel bon sens & quelle justesse. On n’auroit pas besoin de remonter jusques au temps de Grenade & d’Erasme, pour rencontrer des Sermons remplis de ces fades allegories ; on en entend tous les jours qui valent bien celles que je viens de rapporter. Sage, qui sçaura les éviter !

L’on ne peut nier que quelques-uns des premiers Peres de l’Eglise n’ayent un peu outré les allegories : mais l’occasion & le temps sembloit les excuser ; il s’agissoit alors de gagner les Gentils, qui étoient extrémement rebutés de certains faits que nous lisons dans l’ancien Testament ; & ainsi les Peres, par une condescendance sage & Chrétienne, tournoient en figures & en allegories toutes les choses qui les rebutoient, afin de les attirer à la Religion de J. Christ. Si donc Origene & quelques autres ont trop poussé ces allegories, il faut pardonner au goût & aux mœurs de [p. 49] leur siecle, & non pas les imiter. Une application allegorique, pour être bonne & solide, doit être juste, aisée, naturelle, & fondée sur un parfait rapport entre la figure, & la chose figurée ; de sorte que ceux qui l’entendent, la conçoivent, la sentent sans contraindre leur imagination, & sans forcer leur esprit.

Ce qui me paroît le plus propre dans les saintes Ecritures pour l’Eloquence Chrétienne, sont les exemples & les histoires qui y sont rapportées. Si les exemples en general ont tant de force ; que sera-ce des exemples que le S. Esprit même nous a representés dans les Livres saints ?

Il n’y a point de Predicateur qui n’ait remarqué que les Fideles aimét extrémement les histoires de la Bible ; & on les voit réveiller leur attention dés-lors qu’on en commence quelqu’une : c’est pourquoy les Predicateurs devroient posseder parfaitement toutes ces histoires saintes, n’y en ayant aucune dont ils ne puissent tirer des instructions fort utiles pour porter leurs Auditeurs à la pratique de la vertu, ou pour les détourner du peché.

[p. 50]

Aussi voyons-nous que les Apôtres, soit qu’ils prêchassent, ou qu’ils écrivissent aux Fideles, se servoient toûjours de quelques exemples de l’ancien Testament, comme de ceux-cy :

Abraham[37]ne s’affoiblit point dans sa foy, & il ne considera point qu’étant âgé de cent ans, son corps étoit déja comme mort ; & que Sara étoit hors d’âge d’avoir des enfans. Il n’hesita point, & il n’eut pas la moindre défiance que la promesse de Dieu ne dût s’accomplir ; mais il se fortifia par la foy rendant gloire à Dieu, &c.
Si
[38]Dieu a puni les villes de Sodome & de Gomorre, en les ruïnant de fond en comble, & les réduisant en cendres, & en a fait un exemple à ceux qui vivroient dans l’impieté : s’il a délivré le juste Loth, que ces abominables affligeoient, & persecutoient par leur vie infame : ce juste, qui demeuroit parmy eux, étant tous les jours tourmenté dans son ame par leurs actions détestables qui offensoient ses oreilles & ses yeux :il paroît par là que le Seigneur sçait délivrer ceux qui le craignent, des maux par lesquels ils sont éprouvés, [p. 51] & reserver les pecheurs au jour du Jugement, pour être punis.
Prenés
[39], mes freres, pour exemple de patience dans les afflictions, les Prophetes qui ont parlé au nom du Seigneur : vous voyés que nous les appellons bien-heureux, de ce qu’ils ont tant souffert. Vous avés appris quelle a été la patience de Job, &c.

Chapitre VI. De la Tradition, des Conciles, de  l’Histoire Ecclesiastique, des Peres de l’Eglise, & de la Theologie.

La Tradition, (c’est à dire la doctrine de Jesus-Christ, & des Apôtres, qui est venuë jusqu’à nous par une succession de temps, non interrompuë,) les décisions des saints Conciles, & l’Histoire Ecclesiastique, sont des sources secondes, où les Predicateurs trouvent des preuves, & des moyens de persuader, particulierement dans les matieres de Controverse : mais graces à la pieté & à la puissance de nôtre invincible Monarque, ces matieres [p. 52] ne sont plus les sujets dont on parle dans la Chaire, depuis que l’Heresie est entierement détruite dans le Royaume.

Quoy que les Historiens Ecclesiastiques soient d’une grande authorité dans l’Eglise, il y a toutefois plusieurs faits dont les Sçavans, ou les Heretiques, ne conviennent pas, soit qu’ils ayent raison, soit qu’ils ayent tort ; & un Predicateur ne doit point s’arrêter à ces sortes de faits historiques, qui peuvent passer pour faux. L’Histoire sainte fournit assés d’exemples, pour faire trembler les pecheurs, sans en chercher ailleurs de douteux & d’incertains.

Les Peres de l’Eglise, ausquels on a donné ce beau nom, parce que les Fideles ont toûjours regardé leurs ouvrages comme le patrimoine & l’heritage de l’Eglise, doivent être, aprés les divines écritures, le sujet de l’étude & de la plus profonde meditation des Predicateurs ; puisque c’est dans ces sources inépuisables qu’ils trouvent des moyens invincibles pour enlever les esprits, & pour emporter les cœurs. Quelle force, [p. 53] quelle energie, quel pathetique dans Tertullien, dans saint Cyprien, Arnobe, Lactance, Minutius Felix, Salvien, & saint Jerôme ! quelle vive peinture des mœurs dans saint Chrysostome, saint Basile, & saint Gregoire le Grand ! quelles idées de la grandeur de nôtre Religion dans saint Augustin ! quelle délicatesse dans saint Gregoire de Nazianze, & saint Ambroise ! quelle pieté, quelle tendresse de devotion dans saint Bernard ! Je ne disconviens pas qu’il n’y ait plusieurs endroits dans les Peres qui ne plaisent pas d’abord, & qui ne paroissent point assés élevés ; mais si l’on se donne la patience de les suivre, l’on y trouvera tout ce que l’on peut desirer de grand & de fort dans l’Eloquence Chrétienne. Je conviens aussi que les premiers Peres Latins se sentent un peu, quant à l’expression, du pitoyable état où se trouvoient les Lettres, à cause du débordement des Barbares en Italie. Mais quant aux choses, tout y est solide & de bon sens, populaire à la verité quelquefois ; mais le populaire & le simple sont peut-être l’une [p. 54] des plus belles parties de l’Eloquence, selon les gens à qui l’on parle.

Pour ce qui regarde la maniere de citer les passages des Peres, le bon sens veut qu’on les cite en François, à la reserve de certaines maximes, & certaines sentences courtes, qui emportent quelque grand sens, & qui ont toute une autre grace dans leur langue naturelle : & il en faut user ainsi à l’égard des passages de la sainte Ecriture. Pour le Grec, il est aujourd’huy entièrement banni de la Chaire ; & ainsi, que ce soit délicatesse ou ignorance dans les Auditeurs, il faut avoir cette condescendance pour le goût du siecle, de ne citer les Peres Grecs qu’en Latin.

La plûpart de ceux qui parlent de l’Eloquence de la Chaire, décrient extrémement la Theologie scholastique, prétendant qu’elle desseche l’esprit & le cœur, qu’elle affoiblit le genie ; & que rien n’est plus contraire au sublime de l’Eloquence. Mais les gens qui parlent de la sorte ne sont ny Theologiens, ny Predicateurs : car s’ils avoient l’usage de la Chaire, ils sçauroient par experience [p. 55] que la Theologie est le fondement, la base, & l’appuy le plus solide de l’Eloquence Chrétienne. Il ne s’agit point icy de certaines questions subtiles, que les Theologiens avancent en passant, pour ouvrir l’esprit des jeunes-gens, & pour les rendre capables des choses solides : il ne s’agit pas non plus du stile, & de l’expression des Theologiens. Chaque science a ses termes particuliers qui luy sont consacrés, & ses manieres de traiter ses sujets. Il ne s’agit donc que du fonds de la doctrine, qui est comprise dans tout le systéme de la Theologie ; & il est hors de doute que ce corps de doctrine est la grande source où les Predicateurs doivent puiser leurs plus forts raisonnemens. Qu’ils laissent, à la bonne heure, aux Ecoles les expressions & la methode qui leur sont propres ; mais qu’ils apprennent, avec le secours de la Rhetorique, à donner à ces grandes matieres que l’on traite dans la Theologie, un tour eloquent & digne d’un Orateur. Enfin qu’ils soient Theologiens, mais Theologiens Orateurs ; & ils pourront juger si [p. 56] la Theologie gâte & affoiblit l’Eloquence.

Quelle idée ne donnera-t’on point de la grandeur & de la majesté de Dieu, si l’on sçait se servir à propos de ce que la Theologie enseigne des perfections Divines ? quelle crainte, quelle terreur n’inspirera-t’on point aux Justes, aussi-bien qu’aux Pecheurs, si l’on possede à fond l’adorable, mais terrible œconomie de la Grace, de la science de Dieu, & de la prédestination ? Quelle horreur du peché, quel amour pour les vertus Chrétiennes n’imprimera-t’on pas, en suivant ce que cette science sacrée apprend des pechez & des vertus ? quelle droiture de cœur, quelle equité dans les mœurs, en se reglant sur ce qu’elle enseigne des Loix, du Droit, & de la Justice ? Quelle assurance, quel calme, quel repos n’établira-t’on point dans les esprits, en s’appuyant sur ce qu’elle apprend de la Foy & de la Religion Chrétienne ? Mais quel fonds inépuisable pour engager les Fideles à la pieté solide, à la Vie Evangelique, & à l’imitation de Jesus-Christ, que les traités [p. 57] des Sacremens, de la Penitence, & de l’Incarnation du Fils de Dieu ? Enfin tout le corps de la Theologie, à le bien prendre, n’est autre chose qu’une explication de l’Evangile, & de la doctrine de Jesus-Christ, & de son Eglise. Et le moyen donc de le bien prêcher cet Evangile, sans le secours de cette science, qui découvre, & qui démontre toutes les grandes veritez qu’il renferme.

Je sçay, pour le dire encore une fois, qu’un habile Predicateur doit laisser aux Professeurs de Theologie les expressions, & la méthode qui est propre pour les Ecoles ; de sorte que se servant des choses que la Theologie enseigne, il leur donne le tour qui est particulier à l’Eloquence, & ne sorte jamais du caractere d’Orateur. C’est ce que nous voyons dans les plus celebres Predicateurs de ce temps-cy. Pour peu que l’on soit connoisseur, on s’apperçoit aisément qu’ils debitent la plus solide Theologie, sans que le vulgaire le connoisse ; parce qu’elle est renfermée & comme cachée dans ce que l’Eloquence a de plus grand & de plus [p. 58] merveilleux : & nous voyons au contraire que ceux qui se mêlent de prêcher sans sçavoir la Theologie, sont sentir dans leurs Sermons je ne sçay quelle foiblesse, que le peuple même reconnoît sans sçavoir pourquoy. Ils hesitent, ils biaisent, ils doutent dans les points de consequence ; point de hardiesse, point d’assurance dans leur maniere ; point de solidité, point de principes, point de force dans leurs discours ; & tout aboutit ordinairement à quelques descriptions morales, qu’ils n’ont peut-être luës que dans des Satyres & des Comedies.

Il ne faut donc pas s’étonner si l’Apôtre saint Paul nous assure que les Theologiens & les Docteurs ne sont pas moins necessaires à l’Eglise, que les Prophetes, les Apôtres, & les Evangelistes.

Jesus-Christ[40], dit-il, a donnéluy-mêmeà son Eglise les uns pour être Apôtres, les autres pour être Prophétes, les autres pour être Evangelistes, les autres pour être Pasteurs & Docteurs ; afin qu’ils travaillent à la perfection des Saints, aux fonctions de leur ministere, à l’édification du [p. 59] Corps de Jesus-Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’unité d’une même foy & d’une même connoissance du Fils de Dieu, à l’état d’un homme parfait, à la mesure de l’âge & de la plenitude, selon laquelle Jesus-Christdoit être formé en nous ; afin que nous ne soyons plus comme des enfans, comme des personnes flotantes & qui se laissent emporter à tous les vents des opinions humaines, par la tromperie des hommes, & par l’adresse qu’ils ont à engagerartificieusement dans l’erreur ; mais que pratiquant la vérité par la charité, nous croissions en toutes choses dans Jesus-Christ, qui est nôtre Chef, & nôtre teste. Ce grand Apôtre ne jugeoit pas apparemment que le commerce des Docteurs & des Theologiens fût inutile pour la Predication de l’Evangile.

La Theologie morale, qui est cette parte de la Theologie qui explique & qui decide les Cas de conscience, n’est pas moins necessaire aux Predicateurs que la scolastique, pour leur donner une sainte hardiesse à prononcer sur les matieres des mœurs. Mais à dire vray, l’usage & [p. 60] la pratique de cette science est plus pour le Confessional que pour la Chaire, où l’on doit peu entrer dans le détail des Cas de conscience ; par la raison que les circonstances secretes, & les occasions particulieres changent si fort les pechez, qu’il seroit presque impossible de parler juste, si l’on vouloit tout decider en Chaire. Le meilleur & le plus seur est de prêcher ces grandes verités generales que Jesus-Christ, que les Apôtres, que les Peres ont prêchées avec tant de force ; & de laisser à la sagesse & au zele des Confesseurs tous les détails qui pourroient faire de méchans effets dans la Chaire.

Chapitre VII. De la Meditation Chrétienne,  & de la Priere.

Quoyque ceux qui sont appellés à la Predication Evangelique, doivent apporter tous leurs soins pour se perfectionner par le moyen de l’Art & de l’etude, ils doivent [p. 61] toutefois être persuadés qu’ils ne rëussiront jamais sans un secours particulier du Ciel, & sans une grace speciale de Jesus-Christ. Ce secours Divin, cette grace Apostolique, ils la doivent demander sans cesse aux pieds de l’Adorable Crucifié, qui étoit le seul Livre où l’Apôtre saint Paul trouvoit cette Eloquence divine qui enlevoit, qui convertissoit les Pecheurs :

Non[41]judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, & hunc crucifixum.

C’étoit dans les ardeurs d’une priere fervente que le Roy Prophete conjuroit le Seigneur d’éclairer son esprit, & de purifier son cœur, pour persuader les esprits, & pour toucher les cœurs :

Cor[42]mundum crea in me Deus, & spiritum rectum innova in visceribus meis : docebo iniquos vias tuas, & impii ad te convertentur. C’étoit dans la meditation des verités eternelles que ce même Prophete se sentoit animé de ce feu divin, que la plus forte Eloquence ne sçauroit imiter : In[43]meditatione mea exardescetignis.

[p. 62] Ce ne fut qu’aprés une humble priere, dans laquelle le Prophete Jeremie s’aneantit devant Dieu, confessant sa misere, & sa foiblesse : Domine Deus, ecce nescio loqui, &c[44]. Ce ne fut, dis-je, qu’aprés cette priere que le Seigneur toucha sa langue, & luy inspira cette Eloquence victorieuse, à laquelle les Pecheurs les plus endurcis ne pouvoient resister.

Combien de temps Moyse priat’il sur la montagne de Sinaï, avant que d’annoncer la Loy de Dieu au Peuple ? Avec quelle ardeur les Apôtres ne prioient-ils pas tous ensemble, pour se preparer à recevoir la grace de l’Apostolat, & de la Predication Evangelique : Erant[45]perseverantes unanimiter in oratione ? Et ne lisons-nous pas que le Fils de Dieu même ne prêchoit jamais sans s’être retiré dans la solitude, pour y prier Dieu son Pere ; témoin cet admirable Sermon dont parle l’Evangeliste saint Luc, qu’il ne fit qu’aprés avoir passé la nuit en prieres sur la montagne : Exiit[46] in montem orare : & erat pernoctans in oratione Dei. Tant [p. 63] il est vray qu’on n’acquiert la grande science de la Parole de Dieu, que dans l’oraison, où l’on a Jesus-Christ même pour Maître ; & où la Grace, dit saint Cyprien, fait en un moment ce que l’Eloquence humaine ne sçauroit jamais faire :

Sentitur[47] antequàm discitur ; nec per moras temporum longâ agnitione colligitur, sed compendio gratiæ maturantis hauritur.

La science d’un veritable Predicateur n’est pas une science de l’esprit ; c’est une science du cœur, qui ne s’apprend que dans la communication avec Dieu : & c’est cette science du cœur qui est aujourd’huy si fort inconnuë. Tout le monde est maître dans la science de l’esprit ; l’esprit fait aujourd’huy toutes choses dans le Christianisme : c’est l’esprit qui prêche, c’est l’esprit qui parle. Le cœur n’a presque plus de part à rien, & c’est pourtant le cœur qui fait les Saints : c’est le cœur qui doit parler au cœur ; c’est le cœur qui convertit les pecheurs.

Ce seroit peu de prier par paroles, si on ne prioit encore par ses actions, [p. 64] & ses bonnes œuvres. C’est par la Penitence, la mortification Chrétienne, la charité, la patience, le dés-interessement, la modestie, l’aumône, & par une vie exemplaire, que les Predicateurs doivent attirer du Ciel ce secours, & cette grace qui leur est si necessaire dans un employ où il est impossible de reüssir, si Dieu n’agit avec eux.

Dans ce qui regarde l’Eloquence profane, on peut persuader les esprits, & toucher les cœurs par des moyens naturels ; parce qu’il ne s’agit d’ordinaire que d’inspirer des sentimens naturels & humains : mais dans l’Eloquence Chrétienne il s’agit d’inspirer des mouvemens surnaturels, telle qu’est la conversion de l’esprit & du cœur. Il est donc visible que tous les moyens humains ne serviront de rien sans la grace, qui est le principe de tout ce qu’il y a de surnaturel en nous. Cette grace si necessaire, comment pouvoir l’obtenir sans la priere & les bonnes œuvres ?

Tels étoient les avis que donnoit l’Apôtre saint Paul à ses Disciples, [p. 65] qu’il élevoit à la Predication de l’Evangile :

Rendés-vous[48], dit-il à Timothée, l’exemple & le modele des Fidelesdans les entretiens, dans la maniere d’agiravec le prochain, dans la Charité, dans la Foy, dans la Chasteté. Rendés-vous[49]vous-même, dit-il à Tite, un modele de bonnes œuvres en toutes choses, dans la pureté de votre doctrine, dans l’integrité de vôtre vie, dans la gravité de vôtre conduite. Que vos paroles soient saintes & irreprehensibles, afin que nos adversaires rougissent, n’ayant aucun mal à dire de nous.

Je n’ay garde d’entrer icy dans un détail satyrique contre les Predicateurs qui déshonorent la parole de Dieu par une vie peu exemplaire. Je cherche à édifier, & non pas à censurer ; & je me contente d’avertir les jeunes Predicateurs, que quelque esprit, & quelque merite qu’ils ayent, ils n’auront jamais de veritables succés dans le ministere de la Predication, s’ils n’ont soin de communiquer souvent avec Dieu dans la retraite ; & s’ils ne prêchent beaucoup plus par leurs exemples que par leurs paroles.

[p. 66]

Chapitre VIII. Des Lieux propres pour le Barreau.

Les Loix sont la source la plus commune, où les Orateurs du Barreau puisent des Moyens de persuader, puisque c’est sur elles que roulent le Droit, & la Justice. Les loix naturelles, divines, & humaines ; les Loix anciennes & nouvelles ; les loix Payennes, & Chrétiennes ; les loix étrangeres, & les loix du Royaume leur servent selon les sujets dont ils parlent. Car quoyque les loix anciennes ou étrangeres n’ayent pas une grande authorité ; cependant, comme la raison est de tout païs & de tout temps, l’on peut tirer avantage de ces loix pour favoriser son droit & sa cause. Toute l’habileté des Avocats paroît à bien se servir des loix à leur avantage ; car ou la loy est visiblement pour eux, ou elle leur paroît en quelque façon contraire. Si elle leur est favorable, ils doivent faire connoître aux Juges que les loix sont quelque [p. 67] chose de sacré ; que c’est la voix de Dieu dont les Souverains se servent pour le bien commun des peuples, pour le repos de leurs Sujets, & pour la gloire de leurs Etats ; & que ce seroit un crime d’y changer, ou d’y diminuer quelque chose, &c. Si la loy n’est pas tout-à-fait favorable à la cause qu’ils defendent, ils representent aux Juges que la Justice de ces loix dépend d’une infinité de circonstances particulieres, qui varient & changent selon les temps, & selon les occasions ; que quoyque les Legislateurs soient tres-éclairés, il leur est impossible neanmoins de tout prévoir ; & que s’il est defendu aux peuples de se dispenser des loix, il est permis aux Juges de les expliquer, & de les éclaircir suivant la raison & l’équité. Ils opposent la loy à la loy-même : ils trouvent quelque ambiguité dans les paroles dont la loy est conçuë ; & ils font voir que cette loy, qui paroît leur être contraire, leur est plus favorable qu’à leurs parties adverses, &c. C’est ce même tour qu’il faut donner aux Coûtumes, & aux anciens Arrêts, [p. 68] quand ils sont favorables, ou quand ils sont contraires en apparence. J’avouë que ce sont là des coups de maître ; & que pour tourner les choses de la sorte, il faut sçavoir à fond le Droit Civil, le Droit Canon, & toutes les subtilités de la Jurisprudence : & c’est pour cela qu’on ne sçauroit trop exhorter les jeunes-gens, qui se sentent de la disposition pour le Barreau, à bien se servir du temps qui est destiné à l’étude de la Jurisprudence dans les Ecoles ; temps qui leur devroit être infiniment cher, & qu’ils n’employent que trop souvent ou à ne rien faire, ou à faire toute autre chose que ce qu’ils devroient.

Un de nos plus celebres Avocats nous a laissé un bel exemple de ce tour que l’on peut donner à la loy, dans deux plaidoyés qu’il a faits, l’un contre, & l’autre pour une fille désheritée par son pere pour s’être mariée sans son consentement. Dans le premier plaidoyé, il fait voir avec beaucoup d’eloquence la force que doit avoir la loy qui défend aux enfans de se marier sans le consentement [p. 69] de leurs peres : & dans l’autre il explique cette même loy, & prétend qu’elle ne regarde point le fait dont il s’agit. On ne sera sans doute pas fâché que je rapporte icy ces deux tours d’Eloquence si differens, & si particuliers dans un même Orateur. Voicy comme il éleve la loy en parlant contre la fille désheritée.

« Messieurs, l’Ordonnance du Roy Henry II. de 1556. » porte expressément dans l’article premier, que les enfans de famille, qui contracteront des mariages clandestins, contre le consentement de leurs peres, & de leurs meres, pourront être désherités. « L’article 4. » (dont il s’agit en cette cause) porte ces mots : Ne voulons, & n’entendons comprendre les mariages, qui auront été & seront contractés par les fils excedans l’âge de trente ans, & les filles ayant vingt-cinq ans passés & accomplis, pourvû qu’ils se soient mis en devoir de requerir l’avis & le conseil de leurs dits peres, & meres. « Vous voyés, Messieurs, que l’Ordonnance a pour fondement l’honneur & le respect, que les enfans doivent à ceux qui leur ont donné [p. 70] la vie. Honneur si juste, que Dieu, outre l’obligation naturelle, l’a voulu graver dans ses loix, pour le faire observer encore plus religieusement ; & si sacré, qu’il en a mis le precepte dans la premiere Table, où sont ceux de la reverence qu’il veut luy être renduë : parce, dit Philon, que les peres, selon leur nature corporelle, sont hommes mortels ; mais selon leur qualité de peres, ils representent l’Essence immortelle de Dieu, comme Pere de toutes les Creatures. »
« Mais le desordre des mœurs, & la corruption du siecle avoit tellement effacé des esprits les caracteres sacrés de cette loy sainte, que la violence d’un amour brutal emportoit les enfans jusqu’à cet excés d’irreverence, de se marier contre la volonté de leurs peres & de leurs meres, desquels, aprés Dieu, ils tenoient la vie, & tout ce qu’ils pouvoient esperer au monde. Ce qui excita des plaintes generales de tous les endroits du Royaume, & même des plus grands de l’Etat, qui s’en alloient être enveloppés dans ce malheur si [p. 71] commun, sans cette Ordonnance, qui releva du tombeau la puissance paternelle ensevelie sous les vices & les débordemens du siecle, & rétablit les anciennes marques d’une authorité si juste & si legitime. Elle veut, pour ce qui est des enfans mineurs, qu’ils se rapportent entierement de leurs mariages à la volonté de leurs peres & de leurs meres. Et quant aux majeurs, dont il s’agit en cette cause, elle ne les lie pas si étroitement : leurs chaînes sont plus lâches, parce qu’elle presume que les années les ont rendus plus capables de raison : C’est pourquoy elle leur permet bien de chercher un party ; mais elle leur défend de le prendre, sans demander auparavant leur avis & leur conseil. Ce qui rend l’intimée legitimement désheritée, n’ayant point satisfait à ce devoir juste de luy-même, & que l’Ordonnance rend absolument necessaire. »
« Au premier article, elle fait les peres Rois de leurs enfans, leur donnant une puissance absoluë & souveraine ; en celuy-cy elle les établit comme Magistrats domestiques, comme [p. 72] l’ame & les chefs de leurs familles. En celuy-là ils règnent & commandent : en celuy-cy ils jugent & conseillent. L’obeïssance des mineurs est entiere & aveugle : celle des majeurs est accompagnée d’une honnête liberté, aussi éloignée toutefois de la licence effrenée que de la servitude. Au premier article, elle ne leur donne point de volonté particuliere : en celuy-cy, elle leur en accorde ; mais elle se défie de leur jugement. C’est pourquoy elle leur commande d’avoir recours à leurs meres ; parce que leur prudence, dit Salomon, doit former les mœurs de leurs enfans, éclairer leurs pas, regler leur conduite
[50]. »
« Et peut-on trouver étrange qu’un Roy tres-Chrétien, & l’un des plus grands qui ait gouverné cette Monarchie, ait voulu par cette loy si sainte inspirer dans les cœurs de ses peuples ce precepte du plus sage de tous les Rois, ou plûtot de la Sagesse même : principalement en un sujet aussi important que celuy du mariage, l’action de la vie qui a le [p. 73] plus besoin de conseil : parce que dans les autres la raison a ses fonctions toutes libres ; au lieu que dans celle-cy elle est souvent déreglée par une affection indiscrete, & devient presque du tout captive de cette furieuse passion, qui se rend maîtresse du jugement par les yeux, & fait faire aux plus sages de grandes & insignes fautes. Et combien plus est-il necessaire à ceux qui sont jeunes ? Combien plus aux filles, qui cherchant quelquefois plûtot un homme qu’un mary, en peuvent prendre un entierement indigne de leur naissance, & qui n’a rien qui leur puisse plaire, soit en sa condition, soit en sa personne, que la difference du sexe ? Que doivent moins les enfans à leurs peres & à leurs meres, pour avoir reçu d’eux les biens & la vie, pour leur avoir donné tant de soins, de travaux, & d’inquietudes, que de leur faire sçavoir qu’ils veulent se marier ? N’est-il pas honteux qu’il ait été besoin d’une Ordonnance, pour les exciter par la crainte des peines à un devoir qui est si juste, & que la raison naturelle leur doit [p. 74] demander si puissamment, & leur arracher même avec violence ? Cette loy muette imprimée dans les cœurs, ne pouvoit-elle point toute seule inspirer ce sentiment de respect, sans qu’il fût besoin de graver sur le front d’une loy publique cette opinion désavantageuse, & cette défiance generale qu’elle avoit conçuë des enfans ? Mais au moins leur vertu ne devroit-elle pas faire que cette loy devint inutile ? Et toutefois
[51], Messieurs, l’Intimée la violant, & la nature tout ensemble, n’a pas daigné seulement avertir son pere de son mariage : Elle n’a pas crû qu’il eût merité pour l’avoir mise au monde, pour l’avoir élevée avec tant de soin & d’affection, pour l’avoir nourrie l’espace de plus de vingt-cinq ans, qu’elle prit la peine de luy envoyer dire qu’elle vouloit se marier, &c. »

On ne peut pas donner plus de force à cette loy ; mais voicy comme l’Orateur la tourne en faveur de la fille désheritée.

« Que[52] si l’on demande maintenant, d’où vient donc que l’Ordonnance du Roy Henry II. dans l’article 4. [p. 75] qu’on a tant relevé en cette Cause, nous est formellement contraire : Je réponds que cette raison cachée nous a été découverte par M. le President de Thou, dans son excellente histoire, où il marque en termes formels, que cette Ordonnance fut faite sur l’instance particuliere d’un grand Seigneur & Connétable de France, qui ayant tout credit dans l’Etat, & possedant le cœur du Roy, l’obtint de sa bienveillance, pour détourner un évenement qui eût été désavantageux à l’état de sa maison. Un de ses fils étoit sur le point de se marier, contre son consentement, à une fille de condition inferieure à la sienne : on fit cette Ordonnance pour l’en empêcher. Voilà son origine, que M. le President de Thou[53] a particulierement remarquée dans son histoire. Les autres loix naissent d’une licence generale, & d’un desordre public ; ce qui rend leur justice universelle pour tout le monde : au lieu que celle-cy se doit rapporter à cette rencontre particuliere, comme l’effet à sa cause. Et veritablement elle est utile pour [p. 76] conserver la splendeur des grandes maisons, comme elle fit celle de l’une des plus illustres du Royaume, aussi-tôt qu’elle fut publiée ; l’Etat ayant interêt que les mariages des grands Seigneurs & des Officiers de la Couronne les enrichissent, & les relevent par un accroissement d’honneurs & de biens, parce qu’ils en sont les plus nobles & les plus belles parties, les plus riches ornemens, & les plus fortes colomnes. »
« Mais comme les ruisseaux tiennent de leur source ; cette Ordonnance juste & salutaire pour le sujet qui l’a produite, s’est trouvée injuste pour les autres, principalement en ce quatriéme article ; car comme elle ne peut servir que pour les enfans mâles des Grands, leurs filles étant d’ordinaire mariées jeunes, on a vû depuis, qu’elle n’exerçoit au contraire son authorité que contre celles de moindre condition, que leurs peres ne marioient pas par negligence, ou mettoient en Religion par force. C’est pourquoy ce quatriéme article n’a point été observé ; parce que s’il l’étoit, il favoriseroit [p. 77] la violence, & l’avarice des peres ; & mettroit les filles en proye à ces déreglemens d’esprit, & à ces passions aveugles & humaines, ce qui produiroit d’extrêmes desordres ; la puissance
[54] paternelle étant si grande d’ailleurs, qu’on a jugé à propos de ne l’étendre pas au-delà de vingt-cinq ans en ce pouvoir suprême de désheriter. Comme aussi, Messieurs, il n’y a rien de plus juste, ny de plus utile, que d’abreger la durée d’une puissance, dont on ne peut diminuer la grandeur. »
« Il faut reconnoître de plus, que la pieté Chrétienne, & la douceur de nos mœurs sont comme ennemies de ces exheredations, qui d’elles-mêmes sont dures & rigoureuses, quoyqu’elles ayent été embrassées par les Romains, parce que leur humeur altiere les portoit à vouloir presque regner aussi souverainement dans leurs maisons & sur leurs enfans, que sur leurs esclaves, & sur les Nations étrangeres : desir tyrannique qui leur rendoit cette puissance de désheriter comme necessaire ; parce que leur naturel étant [p. 78] plus propre à se faire craindre qu’à se faire aimer, ils avoient besoin d’une forte bride pour retenir leurs enfans, à qui ce même naturel rendoit le joug fâcheux & insupportable ; & il falloit armer puissamment l’authorité paternelle, pour empêcher qu’elle ne fût offensée. »
« On vous a dit, Messieurs, que ce quatriéme article n’empêche pas la liberté des mariages, parce qu’il n’oblige point à attendre le consentement du pere. A cela je répons, que si demandant à un pere son avis & son conseil, on n’est pas obligé d’attendre son consentement ; cette formalité semble n’être qu’une ceremonie exterieure, & une espece d’illusion. Car n’est-ce pas en quelque sorte se moquer d’un pere, que de luy demander son conseil ; & sans l’attendre un moment, faire en même temps ce que l’on desire ? Ainsi, cet article, au lieu de conserver quelque respect envers les peres, semble introduire un moyen de les mépriser impunément. »
« On replique, que ce devoir fait au moins que les enfans n’oublient pas [p. 79] entierement ceux qui leur ont donné la vie. Mais ne vaut-il pas mieux oublier une personne, que de ne s’en souvenir qu’afin de la mépriser ? Davantage, Messieurs, ma Partie n’avoit-elle pas un juste sujet de craindre que son pere ne l’empêchât, par quelque voye de fait, d’être mariée, le voyant porté avec tant de passion à la rendre Religieuse. »
« Et qu’y a-t’il d’ailleurs de plus juste que le mariage d’une pauvre fille, qui ne pouvant vivre plus long-temps sous la violence de son pere, a recours au remede, que Dieu a accordé à l’infirmité humaine ? Ne la doit-on pas excuser, si se voyant agitée de trouble & d’inquiétude, & ne voulant point s’exposer au peril d’un honteux naufrage de son honneur, elle se jette dans le port, sans en parler à son pere, qui l’eût encore exposée à de semblables tempêtes ? luy doit-on arracher cette ancre sacrée que Dieu, l’Eglise, & les loix du Royaume luy presentent au plus fort de ce danger ? Mais ne peut-on pas dire en cette rencontre avec Tertullien, à ces peres & à ces meres negligens [p. 80] ou avaricieux : qu’une autre mere, la nature ; un autre pere, le temps, ont marié leur fille : alia[55]in occulto mater, natura : alius in latenti pater, tempus, filiam suam legibus suie maritarunt, &c. »

On doit donner le même tour d’Eloquence à l’occasion des Contrats, des Promesses, des Sermens, des Témoignages, de l’Opinion commune, & du Préjugé des peuples : car toutes ces choses étant capables de deux jours & de deux faces, il est aisé d’un côté d’en tirer avantage ; & de l’autre, il n’est pas difficile de les affoiblir, & de faire voir le peu de fonds que l’on y peut faire.

L’Histoire & les Auteurs profanes, les Poëtes, les Fables, les Apologues servent quelquefois à égayer un Plaidoyé : & autant qu’ils sont insupportables dans la Chaire, autant sont-ils agreables dans le Barreau, quand on en use sobrement, & qu’on les sçait bien tourner, & bien ménager.

[p. 81]

Chapitre IX. Des Preuves prises de la Raison.

Tout le monde tombe d’accord que les preuves tirées de la raison naturelle & de la Philosophie, sont absolument necessaires pour l’eloquence du Barreau : mais il n’en est pas ainsi à l’égard de l’eloquence de la Chaire. Les uns ont cru qu’en matiere de Christianisme & de Religion, il ne falloit point employer d’autres preuves que celles que la Foi, l’Ecriture-Sainte, & les Peres nous fournissent. Les autres au contraire, ont prétendu que pour persuader des hommes raisonnables, les authorités prises de l’Ecriture & des Peres, devoient toûjours être appuyées par la raison ; & que puisque le Createur leur a donné la lumiere naturelle pour se conduire, le raisonnement doit être la principale regle de leurs actions & de leur créance. Les uns & les autres sont dans l’erreur ; & il est bon de les détromper.

[p. 82] Ceux qui ne veulent point se servir du raisonnement en matière de Religion, ne parlent pas sans quelque fondement. S. Jerôme, disents-ils, qui sçavoit par experience ce que c’étoit que la raison & la Philosophie, nous assure que ce n’est qu’un foible roseau qui se casse, qui se rompt, qui se brise dés lors qu’on veut s’appuyer dessus. Humana[56] ratiocinatio virga & baculus arundineus est, quam si paululum presseris, frangitur, & manum perforat incumbentis. S. Augustin qui n’avoit que trop long-temps étudié la Philosophie naturelle, ne dit-il pas que le S. Esprit n’apprend point aux Fideles les verités Philosophiques, parce qu’il ne forme que des Chrétiens, & non pas des Mathematiciens. Spiritus[57]Paracletus non docet has veritates : Christianos enim vult facere, non Mathematicos. Et saint Epiphane déclare expressément que le Pere, le Fils, & le S. Esprit ne se sont point connoître à ceux qui se servent de syllogismes & de raisonnemens naturels. Non[58] revelat Deus Patrem & Filium per Spiritum sanctum his qui de ipso per syllogismos ratiocinantur.

[p. 83] Ils établissent encore leur sentiment sur l’authorité de l’Apôtre S. Paul, qui ne fonde la verité de la doctrine Évangelique que sur la sainte folie de la Croix, & qui rejette entierement la science & la raison.

Il est écrit :

Je[59] détruiray la sagesse des Sages, & j’aboliray la science des Sçavans. Que sont devenus les Sages ? Que sont devenus les Docteurs de la Loy ? Que sont devenus ceux qui recherchent avec tant de curiosité les sciences de ce siecle ? Dieu n’a-t’il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde. Car Dieu voyant que le monde, avec la sagesse humaine, ne l’avoit pas reconnu dans les Ouvrages de sa Sagesse Divine, il luy a plû de sauver par la folie de la Predication ceux qui croiroient en luy. Les Juifs demandent des miracles, & les Gentils cherchent la sagesse : & pour nous, nous prêchons Jesus-ChristCrucifié, qui est un scandale aux Juifs, & une folie aux Gentils ; mais qui est la force de Dieu, & la sagesse de Dieu à ceux qui sont appellés soit Juifs ou Gentils.Parce que ce qui paroît en Dieu une folie, est plus sage que la sagesse de tous les hommes, [p. 84] & que ce qui paroît en Dieu une foiblesse, est plus fort que tous les hommes.

Les[60]armes de nôtre milice, dit le même Apôtre, ne sont point charnelles, mais puissantes en Dieu, pour renverser les remparts qu’on leur oppose : & c’est par ces armes que nous détruisons les raisonnemens humains, & toute la hautesse qui s’éleve contre la science de Dieu ; & que nous reduisons en servitude tous les esprits, pour les soûmettre à l’obeissance de Jesus-Christ.

Certainement c’est un peu abuser de ces grandes authorités, de vouloir s’en servir pour bannir entierement la raison de l’Eloquence Chrétienne : Car il est évident que les Peres ne parloient que contre certains Heretiques, qui donnant peu de créance aux Divines Ecritures, ne vouloient écouter que la raison humaine qu’ils osoient préferer à la Foy : & il est visible que S. Paul ne parle que de cette science qui enfle, qui fait des superbes plûtôt que des sçavans, & qui est infiniment opposée à la simplicité de la Religion ; puis que le même Apôtre exhorte les Fideles à [p. 85] rendre à Dieu un culte spirituel & raisonnable : Rationabile[61] obsequium vestrum.

La foy des Chrétiens n’est pas une foy foible & déraisonnable ; c’est une foy qui suppose tout ce que la raison a de plus fort & de plus solide. Si elle est toûjours au-dessus de la raison, elle ne luy est jamais contraire : elle la perfectionne, elle la fortifie, elle l’éleve, bien loin de la détruire ; de sorte que le plus grand Philosophe ne peut rien avoir à se reprocher en se soûmettant à la Religion. Et ne lisons-nous pas, que le Sauveur & les Apotres ne prêchoient presque jamais sans confirmer leur doctrine par quelque miracle, qui, à proprement parler, est une preuve sensible. Ils ne se contentoient pas de l’authorité des Divines Ecritures ; un mort ressuscité, un aveugle à qui l’on aviot rendu l’usage de la vûë, étoient des argumens qui démontroient la verité.

Mais peut-on voir de plus forts raisonnemens naturels que ceux dont se servoient les Peres, pour convaincre les Gentils de la verité de l’Evangile ?

[p. 86] « La Religion Chrétienne, dit Tertullien, ne demande point de grace ny de faveur, elle demande seulement qu’on l’examine dans toute la rigueur de la raison & du bon sens. ; & qu’au moins on ne la condamne pas sans la connoître : car il n’y a rien de plus injuste & de plus déraisonnable, que de haïr ce que l’on ne connoît pas, quand même ce seroit une chose digne de haine. Unum[62]gestit interdum ne ignorata damnetur... Quid enim iniquius quàm ut oderint homines quod ignorant, etiamsi res meretur odium ? »

« Il[63] ne faut pas que nos ennemis nous objectent, disoit Lactance, que c’est par adresse que nous attirons les hommes à nôtre Religion : car on sçait que nous enseignons, que nous prouvons, & que nous faisons clairement connoître la verité ; de sorte que nous sommes bien éloignés de retenir parmy nous personne contre son gré, étant persuadés que quiconque manque de devotion & de foy, est tout-à-fait inutile à Dieu. Cependant il arrive que personne ne nous quitte, parce qu’il est retenu dans nôtre Religion par les liens de la verité [p. 87] & de la raison. Docemus, probamus, ostendimus, &c. »

Peut-on trouver dans les secrets de la Physique un plus beau raisonnement que celuy d’Arnobe, pour forcer les Payens d’avoüer que c’étoit une injuste calomnie de dire que les Chrétiens étoient la cause de tous les maux qui arrivoient sur la terre ? Numquid[64] postquàm Christiani essecœperunt, in contrarias qualitates, prima illa elementa mutata sunt, &c. Quoy donc ! depuis l’établissememt de la Religion a-t’on vû les élemens renversez, &c.

Il n’y a qu’à jetter les yeux sur les Peres les plus eloquens, & l’on y trouvera tout ce que la raison & le bon sens ont de plus solide & de plus grand pour persuader & pour convaincre l’esprit.

D’un autre côté vouloir tout donner à la raison en matiere de Religion, est la chose du monde la plus déraisonnable : parce que Dieu & les Mysteres qui regardent la Divinité, étant essentiellement infinis, ils passent tous les efforts de la raison humaine, qui, quelque éclairée qu’elle [p. 88] soit, est toûjours essentiellement bornée & finie. Ne croire à l’égard de Dieu & des Mysteres Divins, que ce que l’on conçoit, & ce que l’on comprend, c’est la derniere extravagance : puis que l’incomprehensibilité n’est pas moins essentielle au vray Dieu, que la puissance, que la bonté, que la sagesse ; par la raison que s’il y a un Dieu, il est essentiellement infini ; & s’il est infini, il est impossible qu’il soit compris par des esprits finis, & bornés comme les notres. C’est ce qui a fait dire au Prophete, que Dieu est grand dans ses desseins, & qu’il est incomprehensible à l’esprit de l’homme. Deus[65] magnus consilio, & incomprehensibilis cogitatu.

D’ailleurs Dieu n’étant pas moins essentiellement le maître de l’esprit & de la raison de l’homme, que de tous ses autres biens ; il est certain qu’il ne peut exercer cette Souveraineté, qu’en luy commandant de soûmettre son esprit à croire quelque chose qu’il ne puisse comprendre par les seules lumieres de la raison.

Ce seroit donc détruire entierement la Religion, que de la faire trop [p. 89] dépendre du raisonnement. Chercher des preuves de toutes choses, ce seroit faire douter de tout : & pour vouloir être trop sçavant on deviendroit Infidele. La veritable Eloquence Chrétienne consiste à bien allier ces deux choses, la raison & la Foy, la science & la Religion. Il faut se servir de la raison pour préparer l’esprit à la Foy ; & il faut se servir de la Foy pour le rendre fixe, constant, & inébranlable. Il faut se servir de la science pour soûtenir la Religion ; & il faut se servir de la Religion pour inspirer la vraye pieté, & la pratique des vertus Chrétiennes. C’est la sage réflexion de Lactance.

« Dieu[66] a mis, dit ce Ciceron Chrétien, deux desirs naturels dans l’homme, l’un pour la Religion, & l’autre pour la science ; mais les hommes se trompent ordinairement, ou en embrassant la Religion sans consulter la science, ou en se donnant tout entiers à la science, sans se soucier de la Religion ; quoy que l’un sans l’autre ne puisse être veritable, ny utile. Ainsi les uns tombent aveuglément en une infinité de Religions toutes fausses, [p. 90] parce qu’ils ont abandonné la vraye science, qui leur auroit appris qu’il n’y peut avoir plusieurs Dieux : les autres s’étudient à la science, mais à une science qui est fausse, parce qu’ils ont negligé la Religion du vrai Dieu, qui les auroit conduits à la connoissance de la Verité. C’est donc en ces deux choses, sçavoir la Religion & la Science, qui sont inseparablement liées ensemble, que consiste toute la verité & tous les devoirs de l’homme. »

Chapitre X. De la maniere de se servir de la Raison.

Il n’est pas aisé de trouver la Raison, mais il est encore plus difficile de la mettre en œuvre, & de sçavoir la faire valoir ce qu’elle vaut. Les Logiciens ont tâché de la rendre sensible, & de luy donner de la force par le moyen de leurs Syllogismes, dont ils font de fort grands mysteres que je leur laisse déveloper.

[p. 91]

Du Syllogisme.

Le Syllogisme est composé de trois propositions, dont la premiere s’appelle la Majeure : la seconde se nomme la Mineure ; & on appelle la troisiéme, la Conclusion. Par exemple.

Toute substance qui pense est spirituelle.
Or l’Ame raisonnable est une substance qui pense.
Donc l’Ame raisónable est spirituelle.

Comme ce n’est point icy le lieu d’expliquer toutes les subtilités de la Logique, & tout l’ingenieux embarras des Syllogismes ; je me contente de remarquer de quelle façon les Orateurs s’en servent pour persuader.

L’Eloquence ne s’accommoderoit pas de cette maniere dure & séche, dont les Logiciens proposent leurs Syllogismes ; elle prend chaque Proposition en particulier qu’elle étend, qu’elle tourne, qu’elle amplifie, avant que de venir à la Conclusion. Par exemple, le Logicien dira :

Tout le monde est obligé d’honorer les Rois.
LOUIS XIV. est Roy.
[p. 92]  Donc tout le monde est obligé d’honorer Loüis XIV.

L’Orateur s’attachera d’abord à la premiere proposition, dont il étendra les preuves, en faisant voir que les loix naturelles, Divines & humaines, que la pieté, que la Religion obligent les Sujets d’honorer les Rois, &c. Aprés cela il descendra à la seconde proposition, en montrant que Loüis XIV. est le plus grand de tous les Rois ; il admirera sa grandeur, sa puissance, sa pieté, sa religion, sa prudence, la vaste étenduë de son genie, sa moderation, sa bonte, &c. & enfin il conclura que ses Sujets doivent l’aimer comme leur Pere, le reverer comme leur Maître, & l’honorer comme celuy qui tient la place de Dieu même sur la terre.

Le Logicien dira simplement :

L’amitié qui n’est point fondée sur des interêts humains, est constante.
Or l’amitié Chrétienne n’est point fondée sur des interêts humains.
Donc l’amitié Chrétienne est constante.

S. Chrysostome[67] donnera tout un autre tour à ce Syllogisme.

« Lors que l’amitié n’est fondée que sur des [p. 93] interêts humains & passagers, cette liaison ne peut être bien étroite, ny perpetuelle ; elle s’évanoüit au moindre mépris, au moindre interêt, à la moindre jalousie ; parce qu’elle ne tient point à l’Ame par la racine spirituelle de la Charité, qui seule soûtient solidement les amitiés, & les rend inébranlables contre toutes les choses du monde. Et en effet, il n’y a que la Charité fondée en J. Christ qui soit solide, constante, & invincible ; qui ne s’altere, ny par les soupçons, ny par les calomnies, ny par les dangers, ny par la mort, ny par quelque accident temporel que ce puisse être. Car selon l’Apôtre, la Charité ne perit jamais. Si vôtre amitié est fondée sur Jesus-Christ, tout ce qui ruine les amitiés humaines, l’affermira & l’enflammera davantage. Et quand même un Ami manqueroit de fidelité à celuy qui l’aime de cet amour spirituel, quand il le mépriseroit, & que même il le voudroit perdre, Jesus-Christ seul qu’il aime dans son Ami, suffit pour entretenir son amitié, & pour empêcher qu’elle ne puisse jamais perir. »

[p. 94] Un Dialecticien qui voudroit prouver le peché originel, s’y prendroit de la sorte.

Tous les enfans ne sçauroient être miserables qu’en punition de quelque peché qu’ils tirent de leur naissance.
Or tous les enfans sont miserables. Donc c’est en punition de quelque peché d’origine.

S. Augustin tourne ce Syllogisme en Orateur.

Considerés[68] la multitude & la grandeur des maux qui accablent les enfans ; & combien les premieres années « de leur vie sont remplies de vanités, de souffrances, d’illusions, de frayeurs. En suite, lors qu’ils sont devenus grands, & qu’ils commencent même à servir Dieu, l’erreur les tente pour les seduire, le travail & la douleur les tente pour les affoiblir, la concupiscence les tente pour les enflammer, la tristesse les tente pour les abattre, l’orgueïl les tente pour les élever : & qui pourroit representer en peu de paroles tant de diverses peines qui appesantissent le joug des enfans d’Adam ? L’évidence de ces miseres a forcé les [p. 95] Philosophes Payens, qui ne sçavoient & ne croyoient rien du peché de nôtre premier Pere, de dire que nous n’étions nés que pour souffrir les châtimens que nous avions merités par quelques crimes commis en une autre vie que celle-cy ; & qu’ainsi nos Ames avoient été attachées à des corps corruptibles, par le même genre de supplice que des Tyrans de Toscane faisoient souffrir à ceux qu’ils attachoient tout vivans à des corps morts. Mais cette opinion, que les Ames sont jointes à des corps en punition des fautes précedentes d’une autre vie, est rejettée par l’Apôtre. Que reste-t’il donc, sinon que la cause de ces maux effroyables, soit ou l’injustice, ou l’impuissance de Dieu, ou la peine du premier peché de l’homme ? Mais parce que Dieu n’est ny injuste, ny impuissant, il ne reste plus que ce que vous ne voulés pas reconnoître ; mais qu’il faut pourtant que vous reconnoissiés malgré vous ; que ce joug si pesant que les enfans d’Adam sont obligés de porter, depuis que leurs corps sont sortis du sein de leur mere, jusques au jour qu’ils rentrent dans [p. 96] le sein de leur mere commune, qui est la terre, n’auroit point été, s’ils ne l’avoient merité par le crime qu’ils tirent de leur origine. »

Cette belle, cette eloquente oraison de Ciceron pour la défense de Milon, n’est qu’un Syllogisme tourné en Orateur. Un Logicien auroit fait le Plaidoyé en trois mots. Il est permis de tuer celuy qui nous dresse des embûches. Or Clodius a dressé des embûches à Milon. Donc il a été permis à Milon de tuer Clodius. L’Orateur étend d’abord la premiere Proposition, & il la prouve par le droit naturel, par le droit des gens, par les exemples, &c. Il descend aprés à la seconde, il examine l’équipage, la suite, & toutes les circonstances du voyage de Clodius, & il démontre qu’il a eu le dessein d’un assassin : & enfin il conclut eloquemment pour l’innocence de Milon.

De l’Enthymeme.

L’Enthymeme est un Syllogisme parfait dans l’esprit, mais imparfait dans l’expression, parce qu’on y supprime quelqu’une des propositions, [p. 97] comme trop claire & trop connuë, & comme étant facilement supplée par l’esprit de ceux à qui l’on parle. Par exemple.

Tout ce qui amollit le cœur de l’homme, est dangereux.
Donc la Comedie est dangereuse.

Cette maniere d’argument est plus propre pour l’Eloquence, parce qu’une des principales beautés du discours est d’être plein de sens ; & de donner occasion à l’esprit de former une pensée plus étenduë que n’est l’expression. Ce beau Vers de la Medée de Seneque,

Servare potui, perdere an possim rogas ?

J’ay bien pû te sauver, ne puis-je pas te perdre ?

contient un Enthymeme d’Orateur, qui a toute une autre grace que si l’on disoit dans un Syllogisme parfait : Celuy qui peut sauver, peut perdre. Or j’ai pû vous sauver ; donc je pourray vous perdre. Tel est encore cet Enthymeme qu’Aristote appelle une Sentence Enthymematique.

Αϑάνατον ὀρχὼ μὴ φύλαπε θνητὸς ὤν.

Mortel, ne gardés pas une haine immortelle.

[p. 98] Si l’on disoit dans les formes de la Logique :

Celuy qui est mortel, ne doit pas conserver une haine immortelle.
Or vous êtes mortel.
Donc vous ne devés pas conserver une haine immortelle.

Il est certain qu’on ôteroit toute la force, & toute la beauté de cette pensée.

Des autres sortes de Raisonnemens.

Le Dilemme est un raisonnement composé, où aprés avoir divisé un tout en ses parties, on conclut affirmativement, ou negativement du tout, ce qu’on a conclu de chaque partie. Par exemple, si l’on veut prouver qu’on ne sçauroit vivre en ce monde sans quelque peine, on le pourra faire par ce Dilemme.

On ne peut vivre en ce monde qu’en s’abandonnant à ses passions, ou en les combattant. Si on s’y abandonne, c’est un état cruel ; car toutes les passions ne sont, à les bien prendre, que les bourreaux du cœur de l’homme. Si on les combat, c’est un martyre continuel, parce qu’il n’y a rien [p. 99] de plus penible & de plus rude que de se faire sans cesse la guerre à soy-même. Il ne faut donc pas esperer de vivre en cette vie sans peine & sans douleur.

Cette espece d’argument est encore fort propre pour l’Eloquence, parce qu’il est capable du grand & du sublime qu’elle cherche.

Il y a une autre sorte de raisonnement composé de plusieurs propositions, dont la seconde dépend de la premiere, la troisiéme de la seconde, & ainsi du reste. Les Dialecticiens l’appellent Sorites : & les Orateurs s’en servent souvent. Par exemple.

Les Riches avares sont pleins de desirs ; ceux qui sont pleins de desirs manquent de toutes choses, sont miserables. Donc les riches avares sont miserables.

L’Induction est un raisonnement par lequel on va de la connoissance de plusieurs choses particulieres, à la connoissance d’une verité generale : Par exemple.

« Vous[69] cherchés en toutes choses ce qui est bon. Vous cherchés à acheter une Terre qui soit bonne. Vous desirés [p. 100] des amis, des esclaves, des enfans qui soient bons, &c. Il n’y a que vôtre Ame que vous ne cherchés pas à rendre bonne. Est-il possible qu’il n’y ait que vôtre esprit & vôtre cœur que vous vouliés souffrir mauvais ? »

Esaü[70] a gemi, & ses larmes ont été inutiles. Saül a demandé pardon, & il ne l’a pas obtenu.

« Pharaon a reconnu son crime, & il est damné. Antiochus fit penitence, & Dieu ne l’écouta pas. Judas est mort de desepoir d’avoir trahi son Maître, & il est dans les Enfers. Aprés cela, pecheur, espere si tu veux ; & demande, si tu l’oses, une grace qui te convertisse, & qui te sauve à la mort. »

Les Orateurs préferent toûjours ces sortes de raisonnemens aux Syllogismes reglés, parce qu’ils ont quelque chose de plus pathetique, & de plus eloquent. Ce n’est pas que lors qu’ils veulent se recueïllir dans la Peroraison, ils ne se servent quelquefois de Syllogismes serrés & reguliers, pour ramasser en peu de mots toute la force de leurs raisonnemens.

Rien n’est plus contraire à la veritable Eloquence que les faux raisonnemens, [p. 101] quelque beaux & quelque éclatans qu’ils paroissent. Ces faux raisonnemens qu’Aristote appelle Sophismes, consistent 1. à prouver autre chose que ce qui est en question. 2. à prendre pour Cause ce qui n’est point Cause. 3. à juger d’une chose par ce qui ne luy convient que par accident. 4. à passer de ce qui est vray à quelque égard, à ce qui est vray simplement. 5. à abuser de l’ambiguité des mots. 6. à tirer une conclusion generale d’une induction défectueuse, &c.

L’on peut joindre aux Sophismes de l’esprit, les Sophismes du cœur, qui consistent à juger des choses par passion, par humeur, par interêt, par opinion, par complaissance, par préjugé, par authorité ; qui sont autant d’illusions de l’amour propre, qui corrompent le raisonnement, & qui détruisent la veritable Eloquence.

[p. 102]

LIVRE SECOND. De la Disposition du Discours.

La force & la beauté du discours ne consistent pas seulement dans les moyens, & dans les preuves que l’Orateur a recherchées avec soin : elles consistent principalement dans un arangement juste & naturel de toutes les parties qui le composent. Quelque grandes, quelque belles que soient les choses en particulier, si elles n’ont cette proportion reguliere qu’inspire & que demande la nature, [p. 103] elles ne sont qu’une masse informe qui choque, & qui déplaît. Le corps de l’homme est sans doute un admirable ouvrage du Createur ; mais si la tête, si les yeux n’étoient pas en leur place, si toutes les parties de ce corps n’étoient pas proportionnées, ce feroit un monstre qui feroit peur. Il en est ainsi de l’Oraison : si chaque chose n’est en sa place, si toutes ses parties n’ont un ordre & une proportion reguliere, ce ne sera qu’un chaos confus de paroles & de pensées ; & pour le dire ainsi, un monstre de discours, qui rebutera l’oreille, l’esprit, & le cœur.

Il ne faut pas s’imaginer que ce que les Orateurs appellent les Parties de l’Oraison, soit une pure invention de l’Art. Rien n’est plus établi sur la nature, dont la vraye Eloquence ne fait que suivre les mouvemens. Car l’ordre naturel demande premierement que l’Orateur commence par gagner l’attention de ses Auditeurs, en leur donnant une haute idée du sujet qu’il traitte. En second lieu, qu’il propose, & qu’il divise son sujet avec netteté, pour éviter la confusion [p. 104] des idées. Troisiémement, qu’il expose la verité des faits qui font à son sujet. En quatriéme lieu, qu’il prouve ce qu’il avance, en éclaircissant les doutes & les objections que l’on pourroit former. Et enfin, qu’il concluë par quelque chose de pathetique, pour achever de persuader les esprits. Voilà ce que les Rheteurs appellent, l’Exorde, la Division, la Narration, la Preuve ou la Confirmation qui contient la réponse aux objections ; & la Peroraison : & ce sont les cinq parties du Discours, qui toutes ont leurs regles & leurs principes. Mais comme l’Eloquence de la Chaire, & l’Eloquence du Barreau different en quelque chose : examinons ce qui convient en particulier à l’une & à l’autre.

[p. 105]

Chapitre Premier. De l’Exorde par rapport à l’Eloquence du Barreau.

L’Exorde[71] est au Discours oratoire ce que la tête est au corps humain, disoit un ancien Rheteur. C’est en effet ce qu’il y a de plus apparent ; c’est ce qui frappe davantage, c’est ce qu’on ecoute avec plus de tranquillité & plus d’attention ; c’est par là que l’on commence à juger du merite de l’Orateur : & le jugement qu’on a porté d’abord, ne s’efface pas aisément, parce que l’on juge d’ordinaire selon les premieres idées & les premieres impressions qu’on a reçûës. Ainsi on ne peut nier que l’Exorde ne soit l’une des plus considerables parties de l’Oraison, principalement à l’égard des Plaidoyés, des Harangues, & de tous les autres discours qui sont du ressort de l’Eloquence civile & politique. Je dis à l’égard des Plaidoyés, &c. car il y a quelques réflexions particulieres [p. 106] qui regardent les Sermons & les Discours Chrétiens.

Le style de l’Exorde, dit Ciceron, doit être plein de gravité, & renfermer tout ce qui peut contribuer à la dignité du Discours : parce que l’Orateur doit s’attacher sur tout à prévenir le jugement de l’Auditeur en sa faveur. Mais l’Art doit y être fort caché, & il en faut bannir les ornemens trop recherchés ; par la raison que l’on pourroit soupçonner l’Orateur de vouloir tromper les gens par une artificieuse Eloquence, ce qui diminuëroit la créance qu’on doit avoir en luy.

Exordium[72]sententiarum & gravitatis plurimum debet habere, & omnino omnia quæ pertinent ad dignitatem continere in se ; proptereà quòd id optimè faciendum est, quod Oratorem auditori maximè commendet : splendoris & festivitatis minimum, proptereà quòd ex his suspicio quædam apparatioris atque artificiosæ diligentiæ nascitur, quæ maximè orationi fidem, Oratori adimit authoritatem.

Quelque beau que doive être l’Exorde, dit le Rheteur Quintilien, [p. 107] il faut avoir grand soin d’y bien cacher l’art de l’Eloquence ; car les Juges se persuaderoient aisément qu’on les voudroit surprendre : mais c’est le chef-d’œuvre de l’art, de sçavoir bien cacher l’Art. Minimè[73]ostentari debet in principiis cura, quia videtur ars omnis dicentis contra Judicem adhiberi : sed ipsum istud evitare, summæ artis est.

Les Exordes les plus beaux & les plus naturels, sont tirés ou de la nature du sujet, ou des lieux, ou des personnes, ou des circonstances. Voici des exemples pris des plus grands Orateurs.

Exorde tiré de la personne que l’on défend.

Messieurs,
« Si[74] j’ay quelque intelligence, ou quelque esprit ; ou si un long exercice a pû m’instruire en l’art de parler ; ou si ce peu de connoissance que j’en ay, je le dois à la culture des bonnes Lettres, qui certainement ont été tout l’entretien de ma vie : il n’y a personne qui puisse prétendre plus justement qu’Archias, tout le [p. 108] fruit qu’on peut esperer de toutes ces choses. En effet, quand je considere le passé, & que remontant presque à mon enfance, je rappelle en ma memoire la conduite ou les occupations de ma plus tendre jeunesse, je trouve qu’il est, à vray dire, le premier de mes Maîtres ; & que c’est luy principalement qui m’a donné & du courage, & des lumieres pour mes études. Que si cette voix animée par ses persuasions, & formée par ses enseignemens, a pû quelquefois tirer du peril l’innocence persecutée ; que ne devons-nous point faire pour défendre un homme, qui nous a donné dequoy défendre, & dequoy proteger tous les autres ? »

Exorde tiré de la personne qu’on accuse.

Messieurs,
« Si[75] l’Appellante avoit eu quelque reste de pudeur, & qu’elle eût convservé cette ombre des vertus en les perdant, elle auroit eu honte de vouloir passer pour innocente dans la lumiere de cette Audience, aprés y avoir paru comme coupable, & convaincuë [p. 109] d’une supposition. L’image de son crime, qui est encore peinte dans nos esprits, auroit étouffé cette demande si insolente qu’elle a faite d’un doüaire ; & elle auroit tâché plûtôt d’effacer par son silence le souvenir d’une action si infame & si capitale, que de le renouveller par cette derniere prétention injuste en elle-même, honteuse au public, & injurieuse à vôtre Arrêt. »
« Mais peut-on esperer quelque pudeur, & quelque retenuë d’une femme qui n’a jamais eu d’autre loy que ses passions, d’autre regle que la licence, d’autre objet que sa fortune ; & qui a recherché dans la noblesse de sa race, de quoy relever ses esperances ; dans l’agitation de sa vie, de quoy signaler son nom ; dans l’injustice de ses desseins, de quoy s’enrichir, aux dépens de son honneur ; dans la grandeur de ses entreprises, de quoy s’élever au-dessus des Loix, & dans l’assistance de ses parens, de quoy triompher de la Justice. »
« Que peut-on, M
essieurs, attendre de celle qui a toûjours eu l’impudence sur le front, les mensonges [p. 110] dans la bouche, l’avarice dans le cœur, le flambeau de l’amour & de la guerre dans les mains, &c. »

 Exorde tiré de la nature du sujet.

Messieurs,
« Quand
[76] je considere qu’il ne s’agit entre nous que d’une simple preséance ; & que des Religieux devroient, ce semble, briguer plûtôt les dernieres places que les premieres : je ne doute pas que cette Cause ne semble à beaucoup de gens indigne de la majesté de ce lieu, & de cette sainte Profession, que les parties de part & d’autre ont heureusement embrassée. En effet, peut-on rien imaginer de plus étrange en apparence, que de combattre pour des vaines prérogatives d’honneur, aprés avoir solennellement renoncé aux frivoles vanités du monde ? N’est-ce pas même consumer des heures si precieuses au public ? n’est-ce pas commettre comme une espece de sacrilege, que de vous entretenir de questions de neant, & qui ne peuvent presque produire que du scandale ? Mais quand je pense d’un autre côté qu’un Concile [p. 111] Oecumenique[77], de la memoire de nos Peres, a vû naître un differend tout semblable au nôtre, sans le condamner ; quand je pense que des Cardinaux ont bien voulu s’en instruire pour faire leur rapport, & qu’un Souverain Pontife n’a pas dédaigné d’en être le Juge ; je puis dire, si je ne me trompe, que nôtre contestation, à le bien prendre, est tres-importante, & qu’on peut maintenir son rang, & defendre sa dignité, sans s’éloigner de la modestie que l’Evangile nous enseigne. »

Exorde tiré des Circonstances.

Messieurs,
« Quoy
[78] que ce soit quelque chose de honteux pour moy, de craindre en parlant pour un homme intrepide ; & de ne pas témoigner une grandeur d’Ame pareille à celle de Milon, qui n’est touché que du salut de la Republique, & non pas de sa propre vie ; je ne puis toutefois vous dissimuler que si mon cœur est assuré, mes yeux au moins sont effrayés, voyant de tous côtés que l’ordre du Barreau est entierement renversé, & [p. 112] que rien de nos anciennes coûtumes n’est observé dans cette Cause : Car on ne vous voit point environnés de cette multitude de Citoyens Romains, que vôtre Justice attire ordinairement : on n’apperçoit que des Gardes, que des Soldats, qui sans doute ne sont pas icy pour nous faire violence ; mais qui cependant sont un spectacle assés nouveau dans ce lieu sacré, & dont le tumultueux embarras est capable de faire trembler l’Orateur le plus assuré. Si je pouvois m’imaginer que l’on voulût opposer la violence à la justice de ma Cause, je cederois au malheur des temps, persuadé que le discours d’un Orateur a peu de pouvoir parmy les armes ; mais la sagesse & l’equité de Pompée me rassure, &c. »

Exorde tiré des Lieux.

Messieurs,
« Quand[79] je considere l’état déplorable de l’Hotel-Dieu de Pontoise ; & cet esprit de rebellion qui regne avec tant d’audace dans ce Lieu sacré, je reconnois qu’en quittant le monde, on ne quitte le plus souvent ny les [p. 113] erreurs ny les folles passions du monde. Il est pourtant bien étrange que des Vierges consacrées à J. Christ, qui ont fait vœu d’obeïssance, & qui l’ont fait à la face des Autels, triomphent de leur revolte ; comme si ce Dieu, qui fut le témoin de leurs sermens, n’avoit plus d’yeux pour les voir, ny plus de bras pour les punir. Madame de Guenegaud qui voit le feu dans sa bergerie, qui voit la plûpart de ses oüailles comme perduës, implore en vain le secours d’en-haut : la voix de ses larmes, de ses sanglots n’a pu parvenir encore jusques au Thrône du souverain Pere des misericordes. Cependant on la diffame & au-dedans & au-dehors ; il n’y a rien dans toute sa vie que l’imposture n’infecte de son haleine. Ce n’est plus dans les Cellules ou dans les Parloirs qu’on la déchire ; c’est dans Paris, c’est dans le Louvre, ou plûtôt dans le Royaume, qu’on seme d’outrageux libelles pour la noircir. Si toutefois il étoit en sa liberté de suivre les mouvemens de sa tendresse, elle se contenteroit de pleurer au pié de la Croix l’endurcissement de ses Filles, [p. 114] & l’infortune de sa Maison ; mais en la place où le Ciel l’a mise, le Ciel luy demande autre chose que des larmes. Souffrir plus long-temps un scandale si monstrueux, ce seroit trahir son innocence & son ministere. Il faut enfin lever le voile, & faire voir à toute la France, à toute l’Eglise, l’emportement malheureux de quinze ou vingt Religieuses, qui ont, ce semble, oublié tout ce qu’elles doivent, & à leur sexe, & à leur Profession. »

Il y a des Exordes qui se sont brusquement, sans préparation, par quelque mouvement prompt & imprévû. L’on s’en sert dans des affaires extraordinaires, dont les auditeurs sont déja prévenus, pour les frapper davantage. Tel est cet Exorde de l’Orateur Romain contre Catilina.

« Jusques[80] à quand, Catilina, abuserés-vous de nôtre patience ? Jusques à quand vôtre fureur sera-t’elle impunie ? &c. »

On voit encore de fort beaux Exordes, qui sont composés de quelque grande Sentence d’un Auteur, ou [p. 115] de quelque Histoire de l’Antiquité ; mais il faut que ces Sentences ayent beaucoup de sens, & que ces Histoires ayent quelque chose de fort remarquable, pour être appliqué heureusement au sujet : car il n’y a rien de plus fade que ces Histoires communes, & qui n’ont rien de surprenant.

L’on connoît assés par les exemples que j’ay rapportés, quelles sont les qualités d’un bon Exorde. Il doit être court, point commun, propre au sujet, point hors d’œuvre, grand, & orné de quelques-unes des Figures les plus sublimes. C’est ce que nous apprend l’Orateur de Rome. Vitia[81] hac sunt certissima exordiorum quæ summopere vitare oportebit. Vulgare, commune, commutabile, longum, separatum, translatum.

Il y a une vieille erreur en matiere d’Exordes, qui fait que quelques-uns employent tout le commencement de leurs discours à tâcher de gagner la bien-veillance de leurs auditeurs, en les loüant, & en les complimentant. Je ne voy rien de plus petit, ny de plus indigne d’un Orateur : Il faut gagner l’estime & la bien-[p. 116] veillance des gens, en leur disant de bonnes choses, qui leur plaisent & qui les persuadent, & non pas par des prieres & par des complimens.

Chapitre II. De l’Exorde par rapport à l’Eloquence de la Chaire.

Il seroit à souhaiter que la loy de l’Areopage, qui défendoit les Exordes aux Orateurs d’Athenes, fût exactement observée à l’égard des Predicateurs ; de sorte qu’on ne vît plus dans la Chaire Chrétienne ces Exordes étudiés, que l’on regarde comme quelque chose de fort important, & qui au fond ne servent à rien. Car si on ne se sert des Exordes que pour se concilier l’estime & la bien-veillance des auditeurs, & pour meriter d’eux une attention favorable ; il semble que des Predicateurs, qui viennent annoncer aux Fideles de la part de Dieu les verités eternelles, & les aider à faire leur salut, n’ont pas besoin de ces sortes de précautions. [p. 117] Il ne s’agit pas de gagner leur bien-veillance, il s’agit de les faire trembler ; il s’agit de leur faire éviter l’enfer, & non pas de leur demander leurs bonnes graces.

Ces sortes d’exordes étoient inconnus aux premiers Prédicateurs de l’Eglise. Les Peres commençoient leurs discours par lire aux Fideles quelque endroit des Divines Ecritures, qu’ils leur expliquoient ensuite, & d’où ils tiroient des moralités pour leur instruction ; & c’etoit en quoy consistoit toute la force de leur eloquence, à laquelle rien ne pouvoit resister. Dans la suite des tems, lors que l’Eglise eut partagé les Livres saints, en Evangiles & en Epîtres pour la Sainte Messe ; on lisoit au peuple, ou l’Evangile, ou l’Epître, que tout le monde écoutoit avec un profond respect ; ( & de là est sans doute venuë la coûtume de se tenir découvert pendant l’exorde :) & aprés cette lecture les Predicateurs expliquoient ce qu’on avoit lû aux Fideles, & en tiroient des instructions salutaires pour les mœurs. L’on ajoûta ensuite depuis à la lecture de [p. 118] l’Evangile une courte Priere, afin d’obtenir les lumieres du S. Esprit, si necessaires pour bien annoncer, & pour bien écouter la parole de Dieu.

Le Concile de Cologne, voyant que quelques Predicateurs ne suivoient pas cette ancienne methode de l’Eglise, ordonna expressément, que, selon l’usage des Peres, on ne se servît point d’autre exorde que de la lecture de l’Evangile & de l’Epître du jour, dont on choisiroit ce qu’il y auroit de plus touchant pour l’expliquer au peuple. Concionatores[82] initio ambas lectiones, quæ Epistola ac Evangelium, Missæ diei appellantur, ad verbum denarrabunt. Deinde post imploratam divini Numinis clementiam regrediantur ad utriusque lectionis brevem dilucidationem, locos aliquot communes ex utraque deligentes, quibus populus ad vitæ pietatem, charitatemque Dei, ac proximi inflammetur.

Cette sainte Methode est aujourd’huy entierement abolie ; & il n’y a pas même d’apparence qu’on se corrige si-tôt. Les beaux Exordes sont trop à la mode ; & tandis que le bel [p. 119] Esprit regnera dans les Sermons, on n’en reviendra jamais aisément.

Je sçay que, comme on lit l’Evangile à la Messe en presence de tout le peuple, il seroit inutile d’en faire une nouvelle lecture dans la Chaire ; mais il seroit absolument necessaire de l’expliquer pour l’édification & pour l’instruction des Fideles, dont la plûpart vivent dans une grossiere ignorance du saint Evangile, parce que les Predicateurs n’ont pas assés de soin de leur en découvrir les sacrés Mysteres.

J’avouë que l’explication des Evangiles, nette, succinte, eloquente, & assés serrée pour servir d’Exorde, n’est pas fort aisée ; & il y faut un peu plus de meditation, de science, & d’étude, qu’à faire un exorde de pointes & d’Antitheses. En voicy quelques exemples.

Exorde pour le premier Dimanche de l’Avent. Explication de l’Evangile.

Ce fut deux ou trois jours aprés l’Entrée triomphante de J. Christ dans Jerusalem, que ses Disciples luy [p. 120] ayant demandé quels seroient les signes de son Avenement glorieux, & de la fin du monde, il leur répondit qu’il y auroit des signes dans le soleil, dans la lune, & dans les étoiles : c’est-à-dire, comme il s’explique luy-même dans S. Mathieu, que le soleil s’obscurciroit, que la lune ne donneroit plus sa lumiere, & que les étoiles tomberoient du Ciel ; que les Vertus des Cieux seroient ébranlées ; & qu’à la vûë du Fils de l’homme, que l’on verroit venir sur les nuées avec puissance & majesté, tous les hommes secheroient de frayeur.
« S. Augustin dit qu’avant le Jugement dernier, il arrivera dans l’Eglise, en un sens spirituel, tout ce que J
esus-Christ marque devoir arriver dans la nature au temps de son Avenement. Jesus-Christ le Soleil de l’Eglise, puisque c’est de luy qu’elle tire toute sa lumiere, sera obscurcy, parce qu’à peine le connoîtra-t’on ; luy-même assurant qu’il trouvera peu de foy sur la terre, & que la charité de plusieurs sera refroidie. L’Eglise figurée par la lune, sera sans éclat, par la peine que l’on [p. 121] aura à la discerner de toutes les fausses Societés que l’erreur formera par tout, & elle sera toute rouge du sang que les persecutions répandront de tous côtés. Plusieurs de ceux qui par leur doctrine & leur pieté brilleront comme des Astres, tomberont du Ciel, & sortiront de l’Eglise, succombant lâchement à la crainte des supplices ; & d’autres qui paroissant les plus fermes, étoient regardés comme les Puissances du Ciel, seront troublés & renversés par la violence de ces tempêtes, qui agiterôt alors tout le monde. »
« Heureux qui sçaura prévenir ce jour terrible par une crainte salutaire, en pratiquant ce que J. Christ ajoûta pour conclusion à l’Evangile qu’on nous a lû à la sainte Messe. Prenés garde à vous, dit-il, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent par l’excés du manger & du boire, & par les inquietudes de cette vie ; & que ce jour ne vienne tout d’un coup vous surprendre. Veillés donc en priant toûjours, afin que vous soyés trouvés dignes d’éviter tous ces maux qui arriveront, & de paroître avec confiance devant le Fils de Dieu, &c. »

[p. 122]

Exorde pour le Second Dimanche de l’Avent. Explication de l’Evangile.

« Jean, fils de Zacharie & d’Elizabeth, remply du Saint Esprit dés le ventre de sa mere, nourri dans le desert, avoit paru par l’ordre de Dieu, sur les bords du Jourdain, pour prêcher la penitence aux Juifs, & pour leur apprendre que le Messie qu’ils attendoient étoit venu ; c’est pour ce sujet qu’il est appellé le Précurseur de Jesus-Christ, comme ayant été envoyé devant luy pour luy preparer les voyes, & pour le faire connoître aux hommes. »
« Ce Saint donc, aprés avoir exercé quelque temps son ministere, en parlant de J. C
hrist, & le montrant même à ceux qui venoient entendre sa parole, fut envoyé en prison par Herode Roy de Galilée, parce qu’il y avoit dit à ce Prince : Il ne vous est pas permis d’avoir la femme de vôtre frere. Pendant qu’il étoit dans les chaînes, le Fils de Dieu parcouroit la Galilée, & y faisoit plusieurs miracles. Il avoit depuis peu guéri un [p. 123] Lepreux & un Paralytique ; & il venoit de ressusciter, dans la Ville de Naïm, le fils unique d’une Veuve. Les Disciples de Jean raconterent toutes ces merveilles à leur Maître : & ce fidele Ministre, qui ne cherchoit que la gloire de son Seigneur, qui ne pensoit dans la prison même qu’à remplir les devoirs de son ministere, & qui n’avoit fait des disciples que pour les donner à celuy qui l’avoit envoyé ; ne voulant pas perdre cette occasion de leur faire connoître J. C. il choisit deux d’entr’eux, par lesquels il luy fit dire : Estes-vous celuy qui doit venir ; c’est-à-dire, celuy que les Prophetes ont prédit devoir venir sur la terre pour sauver les hommes, & que le peuple Juif attend depuis si long-temps sous le nom de Messie ? S. Jean ne doutoit plus que Jesus-Christ ne fût ce Sauveur, il le disoit sans cesse à ses disciples ; mais il y en avoit qui ne le vouloient pas croire ; & luy, par une condescendance pleine de sagesse & de charité, prend leur doute sur luy, & les envoye faire de sa part une question, sur laquelle ils avoient besoin d’être instruits : [p. 124] Il se sert pour ce sujet de l’occasion qu’ils luy en presentent eux-mêmes par le recit des miracles du Fils de Dieu. Il étoit dit dans l’Ecriture, que le Messie feroit des miracles. Allés donc, dit saint Jean à ses Disciples, demander à celuy dont vous me racontés les merveilles, s’il est celuy que nous attendons, puis qu’il fait ce qui a été prédit de celuy que nous attendons. »
« Le Fils de Dieu ne voulut point dire à ces deux Disciples qu’il étoit le Messie, mais il fit parler pour luy ses œuvres & ses miracles, qui disoient assés qu’il étoit le Sauveur du monde. Les aveugles voyent, leur dit-il, les lepreux sont guéris, les morts sont ressuscités ; cela vous dit assés qui je suis. »
« Lors que les Disciples de S. Jean furent retirés, le Sauveur prit occasion d’instruire les peuples qui l’écoutoient ; il leur apprit quelle étoit la sainteté de S. Jean ; & il leur fit connoître que ce n’étoit pas à la Cour des Rois, & dans les Maisons des Grands que cette sainteté se rencontroit. Voilà nôtre Evangile qui renferme [p. 125] de grandes leçons pour nôtre instruction, &c. »

Exorde pour le troisieme Dimanche de l’Avent. Explication de l’Evangile.

« Un peu avant que Jesus commençât à paroître, & à prêcher son Evangile, S. Jean Baptiste son Précurseur, sortit du Desert par l’ordre de Dieu, & alla sur le bord du Jourdain prêcher la penitence, & annoncer que le Christ étoit venu. Plusieurs touchés des Predications de S. Jean, soutenuës par l’austerité & la sainteté de sa vie, luy confessoient leurs pechés, & il les baptisoit en les plogeant dans le Jourdain, pour les disposer par ce Baptême d’eau, au Baptême d’esprit, que J. Christ devoit donner â ceux qui croiroient en luy. On attendoit alors le Messie, parce que le temps auquel les Prophetes avoient marqué son Avenement, étoit accomply ; & le peuple voyant cette foule de monde qui suivoit saint Jean, douta s’il n’étoit point celuy qu’ils attendoient ; mais ce saint Précurseur, pour les détromper, leur [p. 126] dit que bien loin d’être le Christ, il n’en étoit que le Ministre ; & qu’il ne baptisoit que dans l’eau, au lieu que le Messie devoit baptiser dans le Saint Esprit. Ce qu’il avoit dit devant le peuple, il fut obligé de le dire, quelque temps aprés, devant les Premiers de la Judée. Car le grand Conseil des Juifs, appellé Sanhedrin, à qui il appartenoit de juger des grandes Affaires, & entr’autres, de la doctrine, & de la mission de ceux qui venoient, comme Prophetes, annoncer quelque chose de la part de Dieu, députa des Prêtres & des Levites, pour sçavoir de cet Homme, dont la reputation faisoit tant de bruit, & qui donnoit un Baptême nouveau, ce qu’il étoit, & ce qu’il venoit faire, & s’il étoit le Messie. Ce saint Précurseur leur dit, qu’il n’étoit que le Ministre du Messie, & qu’il n’étoit pas digne de dénoüer les cordons de ses souliers. Ils luy demandent ensuite s’il est Elie, ou un Prophete ; il répond avec la même humilité, qu’il n’est ny Elie, ny Prophete ; enfin, il les assure qu’ils ont au milieu d’eux le Maître de tous les Prophetes, qu’ils ne veulent pas [p. 127] connoître. Apprenons de là, dit saint Augustin, à ne pas nous attribuer ce qui ne nous appartient point ; & à vaincre l’une des plus dangereuses tentations, qui est celle de la loüange. On n’est pas assés vain pour se loüer soi-même, ou pour mendier des loüanges ; mais qui est-ce qui est assés humble, pour ne pas recevoir avec plaisir celles qui luy sont offertes ? Le plus grand des enfans des hommes, selon le témoignage de J. C. même, cache tout ce qu’il a de grand : car il pouvoit dire qu’il avoit l’esprit d’Elie, & la lumiere d’un Prophete ; & il ne le dit point, il rejette tous ces titres ; & lors qu’il est obligé de parler de luy, il en parle avec une modestie, qui doit confondre la maniere si vaine & si superbe avec laquelle nous parlons de nous, &c. »

Exorde pour le quatrieme Dimanche de l’Avent. Explication de l’Evangile.

« Ce n’est pas mystere que l’Evangeliste parle de l’Empire de Tibere Cesar, & des autres Princes qui gouvernoient sous luy : c’est sans [p. 128] doute pour nous faire souvenir que le temps de l’Avenement du Messie étoit arrivé ; puisque, selon la prédiction des Prophetes, le Sceptre de Juda étoit passé dans les mains des étrangers, aprés quoy le Messie devoit paroître dans le monde. S. Jean Baptiste, qui par la revelation Divine, & par l’accomplissement des Propheties, sçavoit que Jesus-Christ étoit ce Divin Liberateur attendu depuis si long-temps, sortit de son Desert pour luy préparer la voye ; c’est-à-dire, pour disposer les Juifs à le reconnoître & à l’adorer. Il les baptisoit dans le Jourdain, c’est-à-dire qu’il les lavoit, aprés leur avoir fait detester tous leurs pechés. Non pas que cette ceremonie fût un veritable Baptême qui remît les pechés ; car cela étoit reservé au Baptême de Jesus-Christ, selon le témoignage de ce saint Précurseur : Je baptise dans l’eau, dit-il, mais celuy qui vient aprés moy, donne le baptême du S. Esprit : c’est-à-dire, de la remission des pechés ; puisque c’est par le S. Esprit qu’ils sont remis. S. Jean ne baptisa donc, & ne lava dans le Jourdain [p. 129] ceux qui se convertissoient, que pour leur donner une marque exterieure de la pureté interieure, qu’il leur inspiroit pour bien recevoir le Messie. Preparés la voye du Seigneur, s’écrioit ce Saint : toute vallée sera remplie, toute montagne sera abaissée, & les chemins raboteux & tortus deviendront droits & unis. Il vouloit faire comprendre aux Juifs par ces expressions figurées, les effets merveilleux que devoit avoir leur penitence, si elle étoit sincere. Entrons dans l’esprit de nôtre Evangile, & apprenons quelle doit être la veritable Penitence, &c. »

On en doit user ainsi à l’égard des Mysteres de Nôtre-Seigneur, des Fêtes de la sainte Vierge, & des Panegyriques des Saints. Car puis que l’Eglise leur a attaché un Evangile particulier, pourquoy n’entrer pas dans son esprit ? pourquoy frustrer les Fideles d’une connoissance si sainte, & d’une instruction si salutaire ?

Il y a cependant des occasions où l’on pourroit, par des considerations Chrétiennes, faire des Exordes selon l’Art, pour gagner la bien-veillance [p. 130] des auditeurs. Par exemple, si on avoit à parler à des heretiques rebutés, ou à quelques autres personnes prévenuës, l’on pourroit commencer par les désabuser. Ce fut ainsi qu’en usa Saint Pierre à l’égard des Juifs, qui voyant les Apôtres animés du feu du S. Esprit, s’étoient imaginés qu’ils étoient pris de vin. Alors Pierre se presentant avec les onze Apôtres, éleva sa voix, & leur dit : O[83]Juifs, & vous tous qui demeurés dans Jerusalem ! considerés ce que je vous vas dire, & soyés attentifs à mes paroles. Ces personnes ne sont pas yvres, comme vous le pensés, puis qu’il n’est encore que la troisiéme heure du jour ; mais c’est ce qui a été dit par le Prophete Joël[84]. Dans les derniers tems, dit le Seigneur, je répandray mon Esprit sur toute chair : vos[85] fils & vos filles prophetiseront ; vos jeunes-gens auront des visions ; & vos Vieillards auront des songes, &c.

L’on pourroit encore se servir des Exordes pris des Circonstances du temps, du lieu, & des personnes, dans des Oraisons Funebres, dans des Harangues & dans quelques autres ceremonies particulieres. Ainsi l’Apôtre [p. 131] S. Paul dans l’Areopage, commença son discours par une rencontre surprenante qu’il avoit euë.

Seigneurs Atheniens[86], il me semble qu’en toutes choses vous êtes religieux jusqu’à l’excés ; car[87]ayant regardé en passant les images de vos Dieux, j’ay trouvé même un Autel sur lequel il est écrit,Au Dieu Inconnu. C’est donc ceDieu que vous adorés sans le connoître, que je vous annonce. Dieu qui a fait le monde, & tout ce qui est dans le monde ; étant[88] le Seigneur du Ciel & de la terre, n’habite point dans les Temples bâtis par les hommes. Il n’est point honoré par les ouvrages de la main des hommes, comme s’il avoit besoin de ses creatures, luy qui donne à tous la vie, la respiration, & toutes choses. Il a fait naître d’un seul toute la race des hommes, & il leur a donné pour demeure toute l’étenduë de la terre ; ayant marqué l’ordre des saisons, & les bornes de l’habitation de chaque peuple : afin qu’ils cherchassent Dieu, & qu’ils tâchassent de le trouver comme avec la main & à tâtons, quoy qu’il ne soit pas loin de chacun de nous ; car c’est par luy que nous avons la vie, le mouvement, & l’être ; & selon que [p. 132] quelqu’un de vos Poëtes a dit, nous sommes les enfans & la race de Dieu. Nous ne devons donc pas croire que la Divinité soit semblable à de l’or, à de l’argent, ou à de la pierre, dont l’art & l’industrie des hommes a fait des Figures. Mais Dieu étant en colere contre ces temps d’ignorance, fait maintenant annoncer à tous les hommes & en tous lieux, qu’ils fassent penitence.

Comme ces occasions sont rares, on devroit ordinairement s’en tenir à l’explication des Evangiles & des Epîtres.

Chapitre III. De la Proposition, de la Division, & de la Narration, par rapport au Barreau.

La Proposition est une exposition nuë, simple, courte & naturelle du sujet que l’on doit traitter. Par exemple.

« Ma[89] Partie adverse pretend, Messieurs, qu’une fille âgée de vingt-cinq ans est exemte de tous les devoirs naturels ; & qu’elle n’est point tenuë d’avertir son pere, ny de penser même [p. 133] s’il est au monde, lors qu’elle desire de se marier. »
« Et moy je soutiens au contraire, qu’une fille majeure est encore fille ; que l’Ordonnance du Roy Henry II. est une Loy inviolable ; & que l’autorité des peres établie par toute la Justice Divine & humaine, n’est pas une chimere, une imagination, un songe : mais quelque chose de vrai, de solide, & de sacré. »
« Elle estime que la seule qualité de fille, quoy que coupable, quoy qu’indigne, quoy que dénaturée, vous touchera plus sensiblement, que celle d’un pere innocent, affligé, meprisé ; & que vous jugerés qu’il devoit se souvenir d’elle dans son Testament avec des témoignages de bienveillance, & des eloges d’honneur, quoy qu’elle l’ait oublié dans son mariage par un mépris injurieux, & par un orgueïl insupportable. »
« Et moy je soûtiens au contraire, qu’une fille ne peut rien prétendre aux droits de la nature, lors qu’elle les a violés : qu’elle est autant obligée d’honorer son pere, parce qu’elle en a reçu la vie ; que luy de l’aimer, [p. 134] parce qu’il la luy a donnée ; & par consequent qu’il n’est plus obligé d’avoir les sentimens d’un pere pour elle, lors qu’elle n’a plus ceux d’une fille pour luy. Ainsi, M
essieurs, j’espere de vôtre Justice un Arrêt qui conservera les dernieres, mais les plus precieuses reliques de l’autorité paternelle ; & l’Intimée en desire un qui les efface. »

Autre Exemple.

« On[90] nous accuse d’un rapt, & quoy que cette accusation n’ait ny fondement ny vray-semblance, on a cru pourtant qu’un jeune Etranger destitué de tout secours, pourroit aisément être opprimé. C’est, Messieurs, sur une imagination si odieuse qu’on nous attaque, qu’on nous persecute ; comme s’il n’y avoit plus de justice dans le monde, & que l’innocence n’eût desormais rien à esperer ny du Ciel ny de la terre. »

Autre Exemple.

« Je[91] ne prétens point icy, Messieurs, que les Charges que Milon [p. 135] a si dignement exercées, & que les services qu’il a rendus à la Republique servent à diminuer le crime dont on l’accuse. Je ne vous diray point que la mort de Clodius est un coup heureux pour nos Citoyens. Mon dessein est de vous faire connoître clairement que Clodius a dressé des embûches à Milon, pour l’assassiner par la plus lâche de toutes les perfidies : & quand je vous auray fait voir que la lumiere du Soleil n’est pas plus claire que cet assassinat ; alors, Messieurs, je vous conjureray de proteger l’innocence qu’on veut opprimer, & d’opposer vôtre justice inviolable à la fureur de nos ennemis. »

De la Division.

Les Divisions justes & regulieres sont assés peu en usage dans le Barreau : parce que, comme il ne s’agit ordinairement que de plusieurs faits particuliers dont on prouve les uns, & l’on refute les autres ; la division des Plaidoyés ne consiste qu’à prouver ce qui fait pour sa Cause, & à refuter ce qui est contraire. L’on [p. 136] trouve cependant quelques Divisions regulieres dans les oraisons de Ciceron.

« Si[92] , Messieurs, vous m’accordés cette grace, qui semble comme dûë à Archias, j’espere de vous faire voir que non seulement il est Citoyen Romain, mais que s’il ne l’étoit pas, il seroit tres-digne de cet honneur. »

Archias est Citoyen Romain ; & quand il ne le seroit pas, il merite de l’être. Voilà une Division assés juste.»

De la Narration.

La Narration est ce qui domine le plus dans les Plaidoyers. Car comme ils ne sont fondes que sur une infinité de faits & de circonstances particulieres, les Narrations sont necessairement l’ame de ces sortes de discours : mais comme la Narration peut être quelquefois rampante & ennuyeuse, à cause des sujets frivoles & de peu de consequence ; il faut se servir de tout l’art pour la relever, & la rendre eloquente & agreable. Comme elle est ennuyeuse, il faut [p. 137] la rendre la plus courte que l’on pourra, retranchant toutes les circonstances inutiles, & ne choisissant que ce qui pourra donner le plaisir de la surprise : & comme elle est rampante, on doit employer les plus vives & les plus sublimes Figures de l’Eloquence, pour donner un tour extraordinaire aux faits que l’on raconte. Telle est cette Narration de la malheureuse aventure d’un homme qui avoit tué son beau-pere sans aucun méchant dessein.

« Messieurs[93], l’Intimé que je défens, & l’Appelante sa femme, ayant été mariés ensemble en l’année 1615. ils vécurent durant trois mois dans toute la paix & l’amitié que le mariage sçauroit produire ; mais au bout de ce tems, l’insolvabilité d’un homme qui devoit une somme d’argent assés considerable à l’Intimé, luy ayant fait perdre presque tout ce qu’il avoit de bien ; le beau-pere de ma Partie fut si touché de cette perte qui étoit arrivée à son gendre, dont il avoit plus consideré le bien dan le mariage que la personne, & il en conçut une si grande aversion [p. 138] contre luy, qu’aprés luy avoir parlé deux ou trois fois, comme à un homme déchu de son état & de sa condition, & l’avoir traitté avec grand mépris ; enfin l’émotion de sa bile le porta un jour, qui étoit le dix-septiéme d’Octobre 1615. à le venir quereller de la maniere du monde la plus insolente, & en même temps la plus insuste ; puis que le sujet de sa mauvaise humeur & de son indignation étoit un simple malheur, dont ma Partie n’étoit pas moins affligé que luy, & auquel il n’avoit rien contribué, ny par imprudence, ny par negligence. »
« Il luy vint dire, M
essieurs, qu’il avoit grand regret d’avoir donné sa fille à un homme qui étoit indigne de son alliance, & qui ne seroit jamais qu’un gueux & un miserable. Ma Partie qui est tres-doux de son naturel, & qui en porte même les marques sur son visage, écouta d’abord ces reproches sans luy répondre ; mais son beau-pere irrité de son silence, luy dit tant d’injures, qu’il ne les put écouter davantage sans repartir. »
[p. 139] « L’Appellante sa femme étoit elle-même presente à ce démêlé, & temoigna même être fâchée de ce que son pere sembloit avoir entrepris d’outrager son mary au dernier point. Elle sçait les choses horribles qu’il eut la hardiesse de luy dire, & que j’aurois honte de rapporter : elle fit ce qu’elle put alors pour appaiser ses mouvemens terribles & furieux ; & si son pere en fût demeuré a des injures, toute leur querelle se fût passée en contestation & en tumulte, & n’eût rien produit de funeste. »
« Mais quand l’Intimé vit son beau-pere passer de l’aigreur des paroles à celle des actions, le pousser violemment, comme indigne de paroître devant luy, luy donner un souflet avec plusieurs coups de poing, dont il luy meurtrit le visage, & se jetter sur luy comme s’il eût voulu le faire tomber par terre, & le fouler aux piés ; il se trouva foible, M
essieurs, il l’avouë avec regret, & il ne s’en est souvenu durant dix-neuf années qu’avec de profonds gemissemens ; il se trouva, dis-je, trop foible pour une chose que les [p. 140] Jurisconsultes appellent difficile, qui est de temperer une douleur juste. »
« Il ne put rendre sage & doux le feu de la colere, que des indignités si cruëlles avoient allumé dans son ame, & qui est de soy-même insensé & furieux. Il ne put prendre une resolution assés forte pour recevoir ces outrages sans s’émouvoir. Sa moderation ne fut pas à l’épreuve de ces coups. »
« Saint Paul dit que les Corinthiens souffroient ceux qui les reduisoient en servitude, & qui les frappoient au visage. Ma Partie, M
essieurs, ne put pratiquer ce dernier point de la patience humaine ; il sentit les mouvemens de la nature, de la raison, de la honte, de la douleur ; & étant piqué si vivement, il ne put demeurer immobile comme une statuë : il se souvint qu’il étoit homme, qu’il étoit libre ; & que pour être devenu pauvre, il n’étoit pas devenu esclave d’un Maître ; mais qu’il étoit encore le gendre de son beau-pere ; & que si son beau-pere vouloit usurper le droit de le frapper & de le battre, il ne pouvoit pas au [p. 141] moins s’asservir au joug de tous le plus dur & le plus insupportable, qui est de se laisser battre sans se défendre. »
« Considerés, s’il vous plaît, M
essieurs, combien un souflet, & plusieurs coups reçus au visage troublent les plus moderés, & échauffent les plus froids ; & si cette injure n’est pas d’autant plus grande, qu’on la reçoit en la plus noble partie du corps. Tertullien[94] dit que les meurtrissures & les violences que la main peut exercer sur la face de l’homme, & qui dés-honorent l’image de Dieu, ne sont vûës qu’avec peine & avec quelque pudeur. Jugés donc, s’il n’y a pas de l’indignité à souffrir ce qu’il y a même de la honte à voir. »
« Et ne voyons-nous pas que Tertullien fait une réflexion admirable sur le souflet que reçut le Sauveur du monde ? Je
[95] ne parle point, dit-il, de la mort de la Croix qu’il endura, car il étoit venu en ce monde pour mourir de cette sorte ; mais avoit-il besoin de souffrir tant d’affronts & tant d’outrages afin de [p. 142] mourir ? Certes il vouloit, étant sur le point de quitter la terre, se rassasier, & comme se soûler du plaisir d’une extrême patience. S’étant proposé de se cacher sous la figure d’un homme, il n’a point voulu imiter l’impatience de l’homme. C’a été par cette humble & admirable souffrance que vous avés dû, ô Pharisiens, le reconnoître pour Dieu. Car un homme simplement homme n’auroit point pratiqué une si merveilleuse patience. »
« Qui s’étonnera donc, M
essieurs, que des injures qui ont exercé la patience d’un Dieu, ayent surpassé en cette rencontre la patience d’un homme ? Que ma Partie, touché de douleur & de honte de voir son beau-pere luy insulter, & le frapper avec tant d’injustice & tant d’insolence, n’a pas été insensible à de si cuisans mépris ? »
« Etant irrité & transporté de colere, & voulant se mettre en état de se défendre, il trouva par malheur un simple bâton auprés de soy, avec lequel il le frappa sur le côté gauche de la tête : & le coup ayant [p. 143] porté par hazard sur le muscle de la temple, qui est une partie fort délicate & fort tendre ; son beau-pere fut étourdi de ce seul coup, & s’évanoüit. »
« Vous pouvés juger, M
essieurs, quelle surprise ce fut à ma Partie, de le voir tomber en un moment à ses piés, & combien violent fut ce passage, qui se fit aussi-tôt dans son esprit, de l’indignation & de la colere, à la compassion & à la douleur, dont il fut aussi-tôt frappé par cet objet pitoyable, &c. »

Les Narrations sont aussi d’un grand usage dans les Eloges que l’on fait des Princes & des grands Hommes. Tout le secret est de donner à la Narration un tour qui réponde à la grandeur des actions que l’on raconte. L’on en jugera par cet Exemple.

« Aprés[96] que Pompone de Bellievre s’est remply l’esprit de toutes les Connoissances honnêtes, il est reçu Conseiller du Parlement, ensuite Maître des Requêtes ; & ayant donné dans l’Intendance de Languedoc de rares preuves de sa suffisance, & [p. 144] de son integrité, le Roy le met dans son Conseil, & l’envoye en Ambassade de-là les Monts. Il n’avoit alors que vingt-huit à vingt-neuf ans : Mais il fit bien voir que la sagesse n’est pas toûjours le fruit d’un grand âge. En cette importante negociation, il fit tout ce qu’il voulut dans tous les Etats, & auprés de tous les Princes d’Italie : il regna dans les Conseils de ces subtils & de ces déliés, qui pensent que hors de leur terre & de leur soleil, il n’y a ni politique ni prudence. L’Espagne épuisa tous ses artifices, elle n’épargna ny son or, ny ses promesses, ny ses menaces ; mais en vain : le genie de Pompone l’emporte par tout : rien ne resiste à la force & à l’adresse de son esprit. Il penetre les intrigues les plus sourdes. Il démêle les interêts les plus cachés ; & son coup d’essay fut un coup de Maître, qui étonna tout ensemble & les Alpes & les Pyrenées. »
« De-là il passe en la grande Bretagne, où pendant trois ans que dura cette Ambassade, il se rendit si admirable aux yeux de toute la Cour & [p. 145] de tout le peuple d’Angleterre, qu’en effet ce Heros ne leur étoit guéres moins cher qu’à la France. Cette presence si agreable, cet air si doux, sa conversation toute galante, luy gagna bien-tôt tous les cœurs, mais sur tout le cœur du Roy. Et ce ne fut pas
sans une secrete conduite de la Providence, qu’il se trouva dans ces lieux au point fatal qu’on alloit immoler à l’idole de l’Heresie tant de milliers de victimes innocentes. Car il fut à peine arrivé à Londres, qu’on renouvella les sanglans Edits de la Reine Elisabeth, & de ce Prince mal-heureux qui fut le premier Deserteur de la pieté & de la foy de ses Peres. Une vapeur noire sortie de l’abîme avoit empoisonné les esprits. Jamais danger ne fut ny plus proche, ny plus affreux : déja le glaive est levé ; les oüailles saintes du vrai Pasteur tremblent. Ames fideles, consolés-vous, l’Ange du Seigneur est à vos portes, voilà l’Enfer dés-armé, l’appareil de ce Sacrifice d’abomination est par terre. L’Eloquence de Pompone, ses prieres, ses ardentes sollicitations, [p. 146] ont ému enfin les entrailles du Monarque, vaincu la haine des peuples, & confondu l’orgueïl & la rage des Demons. La nouvelle d’un évenement si inopiné, passa bien-tôt dans tous les climats du monde Chrétien. L’Eglise qui voit ses Enfans si heureusement délivrés, adore le doigt de Dieu dans ce grand succés, & benit en même temps la sage main qui fut l’organe des misericordes & de la puissance du Ciel. »

Chapitre IV. De la Proposition, de la Division, & de la Narration, par rapport à la Chaire.

Il y a des Predicateurs qui ont si grand’peur de manquer à faire des Exordes brillans, qu’ils en font deux au lieu d’un ; l’un devant, & l’autre après l’invocation du Divin Esprit. C’est avoir bien envie [p. 147] de perdre le temps. Ce qu’on appelle second Exorde, ne devroit être qu’une exposition fort courte de quelque verité Chrétienne tirée de l’Evangile, qu’on auroit expliqué aux Fideles, laquelle on diviseroit en deux ou trois propositions liées ensemble, & ayant un juste rapport entr’elles selon les regles de la division.

L’on avoit coûtume autrefois de proposer le sujet & la division du Sermon dans l’Exorde ; & quelques-uns le pratiquent encore : mais l’experience a fait connoître que l’auditoire étant plus calme & plus tranquille aprés la priere, il est plus en état alors de comprendre, & de retenir l’ordre & l’œconomie du Sermon.

Les regles de la division sont 1. Qu’elle soit entiere ; c’est à dire que les membres de la division comprennent toute l’étenduë du terme que l’on divise. 2. Que les membres de la division ayent quelques oppositions entr’eux ; de sorte neanmoins qu’ils soient liés comme partans du même principe, & tendons au même but. 3. Que l’un des membres [p. 148] ne soit pas tellement enfermé dans l’autre, que l’autre en puisse être affirmé.

Le Rheteur Ramus s’est fort tourmenté pour montrer que toutes les divisions ne doivent avoir que deux membres. J’avouë que c’est le meilleur en matiere de Sermons. Car comme ils doivent être renfermés dans les bornes d’une petite heure, il est difficile de donner en si peu de temps une étenduë juste & reguliere à trois ou quatre parties : & d’ailleurs diviser son discours en trois parties, & n’en traiter que deux, comme l’on fait quelquefois, fait toûjours un méchant effet ; l’Auditeur sortant toûjours mal-contant qu’on ait trompé son attente, & qu’on n’ait pas remply l’idée qu’on luy avoit donnée d’abord. Cependant la clarté & la netteté étant ce qu’on doit le plus considerer dans les Sermons, on ne doit point rejetter les divisions en trois membres, quand elles sont naturelles, & quand elles sont necessaires pour la justesse du dessein qu’on s’est proposé.

Je sçay qu’à l’égard de la Chaire, [p. 149] on ne doit pas scrupuleusement s’attacher aux regles exactes que les Logiciens donnent de la division ; c’est assés que la verité que l’on prêche soit tirée de l’Evangile, & que les propositions qui la divisent, renferment & ramassent, pour dire ainsi, tout l’esprit de la sainte parole. En voicy quelques exemples.

Division pour le 1. Dimanche de l’Avent.

« Le Fils de Dieu nous apprend deux choses dans l’Evangile que je viens de vous expliquer. 1. Qu’il viendra luy-même juger tous les hommes, environné d’éclat, de puissance, & de majesté. 2. Que tous les Pecheurs paraîtront devant luy ; & qu’ils secheront de crainte & de frayeur. Jesus-Christ paroîtra devant tous les Pecheurs, pour les juger & pour les condamner : Et les Pecheurs paroîtront devant Jesus-Christ, non seulement pour être condamnés par ce Juge redoutable ; mais encore pour se juger & pour se condamner eux-mêmes, & [p. 150] pour avouër en presence de toutes les Creatures, qu’ils n’ont que trop justement merité l’enfer, en abusant volontairement des graces de celuy qui les vouloit sauver. Je remarque, mes freres, que deux choses font la fausse tranquillité des Pecheurs sur la terre. La premiere est la bonté que Dieu a pour le Pecheur ; la seconde est l’indulgence que le Pecheur a pour luy-même. D’un côté il considère que Dieu ne le punit point ; & de l’autre il ne pense pas à se punir soy-même. Dieu ne le condamne point, il n’a garde de se condamner luy-même ; & ainsi se mettant en repos & du côté de Dieu, & du côté de sa conscience, il vit dans cette funeste tranquillité, qui fait que ce qui devroit le faire trembler ne le touche point. »
« Mais, mes freres, les choses changeront aprés cette vie ; & ce qui faisoit la fausse paix du Pecheur sur la terre, fera son malheur au grand jour du Jugement du Seigneur : Dieu n’aura plus de bonté pour le Pecheur ; & le Pecheur n’aura plus d’indulgence pour soy-même : les deux choses qui faisoient autrefois son repos, feront [p. 151] son desespoir, Dieu & sa conscience ; & il trouvera en même temps deux Juges inexorables, J. C
hrist & soy-même. Voilà, mes freres, deux jugemens ausquels le Pecheur ne s’attendoit pas sur la terre : il ne croyoit pas que son Sauveur dût être son Juge ; & il n’avoit garde de s’imaginer qu’il pût être obligé de se condamner soy-même. Je vous arrête, mes freres, à ces deux grandes verités, si capables de jetter une terreur salutaire dans nos ames. Le Pecheur jugé & condamné par Jesus-Christ, le Pecheur jugé & condamné par soy-même ; c’est le sujet de ce discours. »

Division pour le 2. Dimanche de l’Avent.

« Quel étrange renversement du cœur de l’homme voyons-nous dans nôtre Evangile ? Saint Jean est dans les fers, & il est libre ; le Roy Herode est sur le thrône, & il est esclave. Saint Jean est environné de soldats qui le menacent, & il ne craint rien ; Herode est environné d’adorateurs [p. 152] qui le flatent, & il est penetré de frayeur : Timuit populum. S. Jean languit au fond d’une prison, accablé de douleur, & il est dans la joye ; Herode nage au milieu des plaisirs, & il est abatu de tristesse : & contristatus est Rex. »
« Apprenés de là, mes freres, que les souffrances des gens de bien sont de veritables plaisirs ; & que les plaisirs des Pecheurs sont de veritables souffrances : que les maux des uns sont les plus solides biens ; & que les biens des autres sont les maux les plus cruels : que souffrir avec J. C
hrist, c’est être heureux ; & que se réjoüir avec le monde, c’est être effectivement malheureux. Herode, chagrin & inquiet sur le thrône, apprend aux Pecheurs que de quelque honneur, & de quelque plaisir dont ils joüissent, il leur est impossible d’être veritablement heureux. Saint Jean, content dans les chaînes, apprend aux gens de bien que quelques maux qu’ils souffrent, ils joüissent d’un parfait bonheur. Les pecheurs malheureux au milieu des biens de la terre ; les gens de bien heureux au [p. 153] milieu des maux de ce monde : c’est le sujet de ce discours. »

Division pour le 3. Dimanche de l’Avent.

« Demander à un homme ce que les Prêtres & les Levites demandent aujourd’huy à S. Jean : Tu quis es, Qui étes-vous ? C’est luy faire une question fort embarrassante. Car soit que cet homme soit superbe, soit qu’il soit humble, l’embarras me paroît égal. S’il a de l’orgueïl, il ne peut souffrir qu’on luy demande ce qu’il est, par la raison que s’imaginant posseder toutes sortes de qualités, il trouve mauvais qu’on luy demande ce qu’il est en particulier. Et s’il a de l’humilité, il se persuade aisément qu’il n’est rien ; & consequemment il ne peut dire ce qu’il est. »
« Mais, mes freres, si c’est embarrasser un homme que de luy demander ce qu’il est :
Tu quis es ? Luy demander ce qu’il n’est pas, est une chose aussi fâcheuse. C’est confondre l’orgueilleux, que de luy marquer par cette demande qu’il y a des qualités qu’il n’a pas ; & c’est mortifier [p. 154] l’humble que de luy faire entendre par ces paroles, qu’il n’est pas ce qu’il devroit être. »
« Le Saint Précurseur de J. C
hrist ne fut point embarrassé de ces deux demandes. Il dit avec candeur & avec sincerité ce qu’il étoit, & ce qu’il n’étoit pas ; & il marque par ces deux réponses la plus profonde humilité. Il dit ce qu’il est ; il avouë qu’il n’est qu’un foible organe de la voix du Seigneur : Ego vox clamantis in deserto. Et il confesse qu’il n’est pas le Messie, ny le Christ, ny un Prophete : Non sum ego Christus. »
« Je viens icy, mes freres, vous faire ces deux mêmes questions ; je viens vous demander ce que vous étes, & ce que vous n’étes pas : non pour vous embarrasser, mais pour vous édifier ; non pour vous surprendre, mais pour vous instruire ; non pour vous confondre, mais pour vous inspirer l’humilité de J
esus-Christ. »
« Lorsque les Docteurs de l’Eglise veulent faire connoître la grandeur de Dieu, ils le font en deux manieres. 1. En disant ce qu’il est. 2. En disant ce qu’il n’est pas. Par une rai
son [p. 155] contraire, nous ne sçaurions mieux faire connoître la bassesse du Chrétien qu’en disant ce qu’il est, & en disant ce qu’il n’est pas. Entrons, mes freres, dans ces deux grands motifs de l’humilité Chrétienne. Ce que vous étes, & ce que vous n’étes pas ; c’est le sujet de ce discours. »

Division pour le 4. Dimanche de l’Avent.

« Si Dieu n’eût demandé qu’une penitence exterieure & apparente, S. Jean n’eût pas été oblige de sortir de son desert, & d’élever sa voix avec tant de force pour prêcher la Penitence ; puisque les Juifs faisoient profession d’une infinité de ceremonies exterieures, par lesquelles ils paroissoient se purifier, & faire penitence de leurs pechés : Mais il s’agissoit d’une penitence interieure, non pas apparente ; d’une penitence de l’esprit & du cœur, & non pas seulement du corps : & c’étoit cette penitence interieure, cette penitence du cœur & de l’esprit, qui leur étoit entierement inconnuë. Et c’est ce que le divin Precurseur leur marque par ces [p. 156] figures : Toute vallée sera remplie, toute montagne sera abaissée ; & les chemins tortus & raboteux deviendront droits & unis. Pour leur faire entendre que la vraye penitence est celle qui abaisse les montagnes, c’est à dire, qui reprime l’orgueïl de l’esprit par une profonde humilité ; qui comble les vallées, & qui applanit les chemins tortus, c’est à dire, qui releve nôtre cœur rempant & abattu par le péché, & qui reforme ses déreglemens sur la droiture de la loy de Dieu. »
« C’est donc dans la conversion de l’esprit & du cœur que consiste la veritable penitence. Si vous convertissés l’esprit sans le cœur, vous ferés un Philosophe re
buté du vice ; mais vous ne ferés pas un Chrétien penitent : & si vous convertissés le cœur sans l’esprit, il n’y aura point encore de penitence Chrétienne. Il faut donc que la conversion de l’esprit se joigne à la conversion du cœur, pour faire cet homme nouveau, dont parle l’Apôtre ; il faut luy donner un esprit & un cœur nouveau[97], selon cet oracle du Prophete : Facitevobis cornovum, [p. 157] & spiritum novum. En un mot, mes freres, pour se convertir veritablement, il faut changer d’esprit, il faut changer de cœur ; c’est le dessein de ce discours. »

Que l’on ne m’objecte pas icy qu’on ne trouve point de semblables divisions dans les Peres. Car comme tous leurs Sermons n’étoient que des explications des divines Ecritures, ils ne se servoient point d’autres divisions que de quelques points du texte sacré qu’ils paraphrasoient.

Quant aux subdivisions, il ne faut ny les rechercher, ny les éviter. Elles sont quelquefois fort agreables, & même necessaires pour entrer dans un détail de mœurs, & pour prouver la verité principale que l’on prêche : mais il faut éviter un arangement de subdivisions, qui se répondent les unes aux autres dans tous les points du Sermon, & qui marquent une affectation indigne d’un Orateur Chrétien.

[p. 158]

Chapitre V. De la maniere de trouver les Divisions.

Les Divisions les plus belles & les plus justes se prennent. 1. Dans la nature du sujet. 2. De ses Causes. 3. De ses effets. 4. De ses proprietés. 5. Des circonstances. 6. De l’enumeration des Parties. 7. Des similitudes, & des comparaisons. Quelques exemples ne seront peut-être pas inutiles.

Division prise de la nature du sujet.

« Si nous considerons la mort en elle-même, nous remarquerons qu’elle est inévitable, qu’elle est tres-presente, qu’elle est sans esperance de retour. Elle est inévitable, il faut donc s’y disposer necessairement ; elle est tres-presente, il faut donc s’y disposer au plûtôt ; elle est sans esperance de retour, il faut donc s’y disposer avec toute l’application possible. »

[p. 159]

Division prise des causes.

« La nature, la politique, & la raison corrompuë nous portent à la vengeance de nos ennemis. La nature nous inspire la vengeance par les passions qu’elle excite ; Jesus-Christ, comme nôtre Chef, corrige cette nature. La politique nous y porte par nôtre interêt ; Jesus-Christ, comme nôtre Roy, regle cette politique. La raison nous excite par la justice qui paroît dans la vengeance ; Jesus-Christ, comme nôtre Maître, reforme cette raison. »

Division prise des effets.

« La mauvaise conscience a deux effets bien remarquables. 1. Elle empêche le Pecheur de joüir des biens de cette vie. 2. Elle luy fait souffrir par avance tous les maux de l’autre. »

Division prise des propriétés.

« La sainte Eucharistie est un pain de vie, & un pain de force. C’est un pain de vie qui nous est donné pour nous nourrir : C’est un pain de force, qui nous est donné pour nous fortifier. »

[p. 160]

Division prise des circonstances.

« Nous ne devons mettre nôtre bonheur qu’en Dieu seul. 1. Parce qu’il n’y a que Dieu qui puisse satisfaire nôtre cœur. 2. Parce qu’il n’y a que Dieu que nous puissions veritablement posseder. 3. Parce qu’il n’y a que Dieu que nous puissions posseder pour toûjours. Dans le monde point de satisfaction, point de possession, point de durée. Dans Dieu, une parfaite satisfaction, une veritable possession, une eternelle durée. »

Division prise de l’enumeration.

« Trois sortes de personnes s’excusent de pratiquer la priere Chrétienne. Les indevots, les ignorans, & les gens occupés. Les indevots disent qu’ils n’y sont pas obligés ; les ignorans disent qu’ils ne le peuvent ; & les gens occupés disent qu’ils n’en ont pas le temps. Il est aisé de confondre les uns & les autres. 1. En montrant aux indevots, qu’ils sont indispensablement obligés de pratiquer l’exercice de la priere. 2.  En montrant aux ignorans, que rien n’est plus aisé que la priere. [p. 161] 3. En montrant aux gens occupés, qu’ils ont toûjours assés de temps pour vaquer à la priere. »

Division prise de la similitude.

« La verité de la penitence des Ninivites confond la fausseté de la penitence des Chrétiens. La rigueur de la penitence des Ninivites confond le relâchement de la penitence des Chrétiens : Enfin la promptitude de la penitence des Ninivites confond le retardement de la penitence des Chrétiens. »

Je comprens dans la similitude les termes opposés. Par exemple.

Divisions prises des termes opposés.

« 1. La liberté de la loy de l’Evangile est opposée à l’esclavage de la loy du monde. 2. La douceur de la loy de l’Evangile est opposée à la rigueur de la loy du monde. 3. La sainteté de la loy de Jesus-Christ est opposée à l’impureté de la loy du monde. »

« D’un homme raisonnable, la passion en fait une bête : d’un homme Chrétien, la passion en fait un Idolatre : [p. 162] d’un homme Juste, la passion en fait un Reprouvé. »

Je n’ajoûte rien icy à l’égard de la Narration. Car lorsque le Predicateur est obligé de s’en servir, comme dans les Panegyriques des Saints, & dans quelques autres occasions, il doit y garder les mêmes precautions, & les mêmes regles que j’ay remarquées parlant du Barreau.

Chapitre VI. De la Preuve, ou de la Confirmation, par rapport au Barreau.

La Confirmation du discours est la preuve des parties de la Division, & un arangement naturel des raisons, dans un ordre qui serve à persuader, en matiere de Plaidoyries. La Confirmation consiste en trois choses. 1. Dans la preuve du droit de sa cause. 2. Dans la refutation des objections, & des faits contraires. 3. Dans les repliques que l’on fait aux moyens des Parties adverses. Les preuves de la justice d’une cause se [p. 163] prennent de l’autorité & de la raison. L’autorité comprend les Loix, les Coûtumes, les Arrêts, les decisions des Jurisconsultes, & des Canonistes, &c. Et la raison se tire des Lieux Oratoires, dont j’ay donné le plan dans le premier Livre.

La Réfutation consiste à bien prévoir les plus fortes objections que l’on peut faire, à les affoiblir ; & à si-bien prévenir les Juges, qu’elles n’ayent plus de forces, quand l’Avocat des Parties adverses voudra s’en servir. En voicy un bel exemple.

« On[98] me dira peut-être trois choses, ausquelles je suis obligé de répondre en peu de mots. »
« La premiere, que le Pere a tenu sa fille en Religion par force, & consequemment qu’elle est excusable de ce qu’elle s’est mariée. »
« La seconde, qu’elle a des enfans, & qu’elle" auroit de la peine à vivre, si on ne luy donnoit rien de sa sucession de son pere. »
« La troisiéme, qu’elle n’a rien fait que d’honête en se mariant ; & que ces exheredations empêchent la liberté des mariages. »
[p. 164] « Pour la premiere, Messieurs, que son pere l’a tenuë en Religion par force ; je ne sçay pas si l’Intimée aura la hardiesse de l’alleguer, parce qu’on ne sçauroit feindre rien de plus faux : Toutefois n’ayant tenu compte ny de son pere, ny de sa reputation, elle peut bien ne se pas soucier de la verité. »
« Quand elle se retira la premiere fois en Religion, elle avoit vingt-deux ans ; ce qui montre clairement que son pere ne l’a point contrainte. Car s’il eût eu ce dessein, il l’y eût mise plus jeune, & en un âge dont la foiblesse eût été plûtôt susceptible d’impression humaine, que d’inspiration divine. »
« Elle demeura depuis avec sa sœur dans l’Hôtel de Dieu de Beaumont, qui est ouvert de tous côtés. Or, s’il eût voulu la retenir par force en Religion, il l’eût mise au moins dans une qui eût été bien fermée. Outre cela, Messieurs, (& cecy ne reçoit point de réponse,) elle y a passé sept années entieres, sans qu’il luy ait seulement fait donner l’habit, la laissant en liberté de le prendre lorsqu’elle le desireroit. »
[p. 165] « Vous voyés donc que ce fait est calomnieux, & non soûtenable. Mais l’Intimée croit que la honte de son mariage, & la violence de son action en fera croire de la part de feu son pere. C’est l’avantage qu’elle veut tirer de la grandeur de sa faute : C’est le seul moyen de force & de violence qu’elle puisse alleguer, & qui veritablement est digne d’elle. »
« Pour la seconde objection, qu’elle a des enfans, & qu’elle auroit de la peine à vivre si on ne luy donnoit rien de la succession de son pere ; je répons premierement, qu’elle a bien vécu neuf ans sans cela, & que l’ayant méprisé durant sa vie, ayant déshonoré fa maison, & déchiré sa memoire aprés sa mort, il n’est plus temps de vouloir exciter pour elle quelque mouvement de compassion. Car on ne manquera pas, Messieurs, d’exagerer qu’elle est chargée de cinq ou six petits enfans qu’elle a amenés avec elle dans cette Audience, pour vous les presenter, & vous toucher de pitié. Mais nous ne plaidons plus devant le Peuple Romain, comme faisoit autrefois Galba, qui ne pouvant [p. 166] se defendre du crime dont il étoit convaincu, s’avisa de produire ses petits enfans en pleine assemblée, qui par la compassion qu’il excita dans les yeux & dans les cœurs de ses Juges, obtint la décharge qu’il ne pouvoit, dit Valere Maxime
[99], obtenir de la Justice ; & emporta par la consideration de ces objets de pitié une absolution toute entiere, qu’il ne pouvoit emporter, selon les regles, que par le merite de son innocence, & dont ses actions criminelles le rendoient indigne. »
« La sagesse & la gravité de la Cour l’élevent au dessus des mouvemens indiscrets & sans raison, qui sont propres & ordinaires à la legereté des peuples ; elle n’est non plus capable de foiblesse que d’injustice : il n’y a que l’injuste misericorde qui regarde le malheur & l’infortune, sans en considerer la cause ; & il n’y a que les ames lâches qui se laissent aller à cette molle passion, qui croit qu’un enfant, quel qu’il puisse être, doit toûjours être heritier de son pere. »
« Pour la troisiéme objection, qu’elle n’a rien fait que d’honête en se mariant. [p. 167] Je répons, que veritablement le don de Continence vient de Dieu ; & que si elle s’étoit mariée legitimement, selon la forme essentielle reçuë dans l’Eglise, elle n’auroit rien fait que d’honête, pour ce qui est de la conscience. Mais les mariages qui se font contre ces formes, sont illegitimes, comme celuy-cy ; n’ayant point été fait ny avec publication des Bans, ny devant le propre Curé, comme le Concile le veut à peine de nullité : ce ne sont pas des mariages, mais des conjonctions clandestines, & de purs concubinages. »
« Les
[100] Payens mêmes ont dit qu’un mariage inégal, contracté dans une Metairie sans témoins, & sans le consentement d’un pere, ne peut être estimé legitime. »
« Le mariage dans le Christianisme est une conjonction chaste, religieuse, sainte, pleine de pieté & de benedictions ; parce que c’est l’ouvrage de Dieu, qui joint ensemble les deux sexes par cette union mystique & sacrée. Mais dirons-nous que ce soit Dieu qui ait uni ces deux personnes portées au mariage par une affection [p. 168] brutale, & par une volonté déreglée ; & dans lequel ils ont méprise les loix, & la discipline de son Eglise ? Le ferons-nous Auteur de ces conjonctions clandestines & illicites, Ministre de ces folles passions, Protecteur de ces volontés impures ? Et le rendrons-nous Mediateur entre l’intention des méchans, & ce mystere si pur & si saint, lequel ils employent seulement pour mettre en seureté leurs plaisirs, & les couvrir d’un nom si specieux & si honorable, lors même qu’avec mépris ils en violent l’honneur & la reverence. »
« Ces mariages, Messieurs, meritent autant une haine generale, & des peines tres-rigoureuses, que les autres la faveur publique. Que l’Intimée ne se vante donc point du sien, puisqu’il la rend coupable du violement des plus saintes loix ; & qu’elle doit le renouveller selon les formes & les solennités de l’Eglise, si elle veut ne plus offenser Dieu à l’avenir, & satisfaire aux devoirs indispensables de la conscience. »
« Que si vous me dites que l’Ordonnance empêche la liberté des mariages : [p. 169] je réponds qu’elle n’empêche que la liberté de mal-faire ; étant une extrême ingratitude, & qui passe jusqu’à l’insolence, de mépriser l’avis de son pere, lors qu’on se veut marier : qu’elle introduit une liberté honête, obligeant seulement à demander, & non pas à obtenir son consentement : & qu’elle en bannit une dissoluë, égarée, vagabonde, esclave des vices, mere de confusion, source des desordres, &c. »

Les repliques demandent beaucoup de presence d’esprit, pour reprendre ce que l’Avocat des Parties adverses a répondu ; & pour luy donner un autre jour & une autre face, qui détruise la prévention, & qui fasse revenir les Juges. Telle est cette eloquente replique :

« Il[101] faut que je réponde maintenant, Messieurs, à ce qu’on nous a dit avec tant d’exageration ; qu’on veut renverser toute la nature en cette Cause : qu’on veut choquer le sens commun une de tous les hommes : qu’on veut faire croire à des personnes sages, & à des Juges, des choses incroyables & fabuleuses ; qu’un pere ait exposé sa fille, ait abandonné sa fille, & une fille innocente : [p. 170] qu’il ait renoncé à tous les sentimens de l’amitié paternelle. En un mot, on nous a voulu dire, quoy qu’on ne l’ait pas exprimé en ces mêmes termes, que pour faire que le sieur Cognot devienne pere de l’Intimée ma Partie, on veut qu’il ait cessé d’être pere. »
« A cela, Messieurs, j’ay deux réponses : la premiere, qu’en vain on employe des raisonnemens & des conjectures, que je montreray être peu solides & tres-foibles, pour détruire des preuves inartificielles, comme les appelle Aristote[102], & que vous voyés être tres-puissantes & tres-certaines. »
« En vain on dit qu’il n’est pas vraisemblable que le feu sieur Cognot ait exposé sa fille, lorsque je justifie par des témoignages authentiques, qui seroient plus forts qu’on ne voudroit, pour faire perdre la vie à un homme ; que non seulement il est vray-semblable qu’il l’a exposée ; mais qu’il est veritable, & indubitable qu’il l’a fait. »
« Les Magistrats, ainsi que dit Aristote[103], ne jugent pas sur des vray-semblances ; mais sur des êtres réels : [p. 171] & il ne seroit plus besoin de témoins, s’il ne faloit que des raisons apparentes & colorées, pour faire découvrir ce qui est caché, & servir aux Juges de fondement à leurs Arrêts. »
« En vain on oppose ces couleurs de Rhetorique à des dépositions formelles de personnes irreprochables, & à des Contrats passés pardevant Notaires. En vain on oppose des paroles à des choses, des conjectures à des preuves, des argumens vagues & universels à des verités particulieres de fait, des adresses de l’esprit & des figures de l’Eloquence à des effets grossiers & palpables de la corruption naturelle du cœur de l’homme, & de la violence des passions. »
« En vain on crie aux oreilles des Juges qu’un pere n’a pû faire une action si noire & si detestable, lors que je montre aux yeux de ces mêmes Juges qu’il est convaincu de l’avoir fait. Il faut que leur ouïe en cette rencontre cede à leur vûë, & qu’ils n’écoutent pas celuy des sens qui se laisse le plus aisément tromper par des discours pathetiques, & par de belles idées ; mais celuy qui est le [p. 172] plus sincere, & le plus fidele, & qui ne leur represente que des objets veritables & sensibles. »
« Ma seconde réponse est, que tous ces grands mouvemens non seulement sont détruits par la force invincible de ces preuves, mais sont tres-foibles en eux-mêmes. Car[104] n’est-ce pas une chose déraisonnable, comme disoit autrefois le plus excellent Maître de Rhetorique qu’ayent eu les Romains, que l’enormité des crimes serve de défense aux criminels ? Et d’ailleurs, les exemples que nous voyons tous les jours, ne montrent-ils pas que les divers mélanges des animaux ne produisent pas tant de monstres dans l’Afrique, que les divers mouvemens des passions en produisent dans l’esprit des hommes ? &c. »

[p. 173]

Chapitre VII. De la Confirmation, par rapport à la Chaire.

Comme les Sermons ont quelque chose de plus juste & de plus regulier que les Plaidoyés, il y faut apporter plus d’ordre, & plus de methode dans les Preuves & dans la Confirmation, laquelle devroit, ce me semble, renfermer quatre choses principales : 1. l’autorite des divines Ecritures & des Peres, 2. le raisonnement, 3. des exemples tires des Saintes Lettres, 4. un détail des mœurs & des déreglemens des Pecheurs, qui fasse voir l’opposition de leur vie, avec la verité Chrétienne que l’on prêche. Eclaircissons cecy par un exemple. On fait un Sermon sur l’Avarice : la proposition sera, que le salut d’un Avare est moralement impossible, 1. Du côté de l’Avarice ; 2. Du côté de Dieu : & l’on formera cette Division.

Il est moralement impossible que l’Avare change son cœur.
[p. 174] Il est moralement impossible que la Grace change le cœur de l’Avare.

L’on commencera par faire un chois des plus beaux passages de l’Ecriture, tels que sont ceux-cy :

Ceux[105]qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation & dans le piege du Diable, en divers desirs inutiles & pernicieux, qui précipitent les hommes dans l’abyme de la perdition & de la damnation. Car l’amour des biens est la racine de tous les maux ; & quelques-uns en étant possedés se sont égarés de la Foy, & se font embarassés dans une infinité d’afflictions & de peines.

Celuy[106] qui cherche à s’enrichir, détourne ses yeux de Dieu.

Malheur[107] à vous, qui joignés maison à maison, & qui ajoûtés les terres aux terres, jusqu’à ce que vous ne puissiés aller plus loin : serés-vous donc les seuls qui habiterés la terre !

Il[108] y a une autre misere que j’ay vûë sur la terre ; ce sont les richesses que des gens conservent pour se faire perir eux-mêmes.

Sçachés[109]que nul possedé de l’avarice, qui est une idolatrie, ne sera heritier de Jesus-Christ.

[p. 175] [110]sont ceux qui amassoient de l’or & de l’argent dans lequel ils mettoient toute leur confiance ? Le Seigneur les a exterminés, & ils sont tombés dans les Enfers.

L’on cherchera en suite quelques-unes des sentences les plus eloquentes des Peres, telles que sont celles-cy.

« Les[111] malheureux Avares ne songent pas que leurs richesses ne sont que de beaux supplices, qu’ils sont liés de chaînes d’or, & qu’ils sont plûtôt possedés de leurs propres biens, qu’ils ne les possedent. O detestable aveuglement d’esprit ! O profondes tenebres d’une cupidité insensée ! se pouvant décharger du poids des richesses qui les accablent, ils travaillent, en les augmentant, à en être encore plus accablés ; & s’attirent tous les jours de nouvelles matieres de soins & de peines. »

« Comment[112] peut-on appeller richesses les biens du monde, puisqu’ils accroissent nos besoins ; & qu’au lieu de satisfaire la necessité de ceux qui les aiment, ils ne font qu’enflammer davantage leur convoitise ? Appellerés-vous riche celuy qui auroit [p. 176] moins de besoins, s’il avoit moins de biens : l’abondance des biens de la terre ne ferme pas la bouche à l’avare, mais elle l’ouvre davantage ; elle n’étanche pas sa soif, mais elle la rend plus ardente. »

« Comment[113] ceux qui sont liés par leurs biens, pourroient-ils suivre Jesus-Christ ? & comment pourroient-ils monter jusqu’au Ciel, & s’élever aux choses les plus sublimes, étant chargés de la pesanteur des cupidités terrestres ? »

« L’amour[114] des richesses est bien plus pernicieux & plus puissant que le Demon même ; & plusieurs luy obeïssent bien plus aveuglément, que les Payens n’obeïssent à leurs Idoles. Car il y a plusieurs Payens qui n’obeïssent pas en tout au Demon, qui est dans leur Idole ; mais les avares ont une déference sans reserve pour tout ce que leur cupidité leur suggere. Si l’avarice leur dit : Soyés ennemis de tout le monde, oubliés les sentimens de la Nature, méprisés Dieu, offrés-vous à moy en sacrifice : ils obeïssent à l’heure-même. Les Idoles se font sacrifier des animaux ; mais l’avarice [p. 177] demande à ses adorateurs de luy sacrifier leurs propres Ames ; & ils la sacrifient sans peine. »

L’on tirera des raisonnemens des Lieux Oratoires, de la nature de l’avarice, qui s’augmente & qui s’accroît toûjours avec le temps ; de ses causes, de ses effets, de ses circonstances, de l’opposition qu’elle a avec Dieu qui est la bonté & la liberalité par essence, avec Jesus-Christ qui s’est dépoüillé de tout pour nous, & avec l’Evangile qui nous enseigne un parfait dénûment, &c.

Les exemples du châtiment que Dieu a exercé sur les avares, ne seront pas difficiles à rencontrer dans l’Ecriture[115]. Les Histoires d’Achan, de Saül, qui ne put vaincre son avarice aprés avoir vaincu les Amalecites ; de Johel & d’Abias, de Nabal, du perfide Judas, & d’une infinité d’autres, ne sont que trop terribles.

Il sera aisé de faire le portrait du cœur d’un avare, & la peinture de sa pauvreté dans sa richesse ; des chagrins, des inquietudes qui le rongent, qui le devorent ; & de son insensibilité pour tout ce qui n’est pas de l’or [p. 178] & de l’argent. Et de tout cela l’Orateur Chrétien formera la Confirmation des parties de son discours, par un mélange eloquent de l’autorité & de la raison, des exemples & du portrait des mœurs orné des plus sublimes Figures ; & concluant par quelque mouvement pathetique, il fera un Sermon également persuasif & touchant. Voilà ce que l’on doit appeller l’Art de l’Amplification.

Mais il doit extrémement prendre garde dans l’ordre & l’arangement de ses preuves, qu’il y ait une suite bien liée, & une certaine Logique de discours, qui fasse que l’Auditeur ne perde jamais de vûë le dessein & la division du Sermon ; de sorte qu’il n’y ait plus rien qui ne contribuë à prouver la proposition qu’on a avancée.

[p. 179]

Chapitre VIII. De la Peroraison.

La Peroraison, ou la Conclusion du Discours, doit renfermer tout le grand & tout le sublime de l’Eloquence ; & l’on peut dire que c’est dans la Peroraison que l’on connoît parfaitement l’Orateur. Ciceron, qui parle si modestement de son Eloquence, n’a pû s’empêcher d’avoüer que c’étoit dans cette Partie de l’Oraison qu’il excelloit par-dessus tous les autres Orateurs de son temps. Perorationes[116]mihi tamen omnes relinquebant, in quo, ut viderer excellere, non ingenio, sed labore assequebar.

L’on peut dire que les autres Parties du Discours sont pour l’esprit ; mais que la Peroraison n’est que pour le cœur. C’est là que l’Orateur ramasse tout ce qu’il y a de plus fort, de plus vif, & de plus pathetique, pour remuer le cœur, & pour l’enlever.

L’Eloquence du Barreau, & l’Eloquence de la Chaire n’ont rien [p. 180] de different à l’égard de la Peroraison. Les Orateurs du Barreau tendent à exciter la compassion des Juges, ou leur zele pour la Justice : & les Predicateurs ont pour but d’exciter la crainte & l’amour de Dieu. Voicy quelques Exemples pour la Chaire, & pour le Barreau.

I. Exemple.

« Enfin[117], Messieurs, vous voyés quelles sont nos prétentions ; vous voyés si elles sont justes, & dans le fond, & dans toutes les circonstances. Les Proces ont leurs destins[118], disent nos Loix ; mais en jugeant cette Cause, souvenés-vous que vôtre Arrêt portera la joye ou la desolation jusques au fond des cachots & de Tunis, & d’Alger. En vain un Ange sera venu à travers des Etoiles donner des Liberateurs à des pauvres infortunés ; en vain cet Astre favorable aura paru dans le Sanctuaire, si vous souffrés que l’ingratitude, que l’avarice en arréte, ou en dissipe les influences. Sept ou huit cens francs qu’on leur [p. 181] dispute, sont peu de chose. Ce n’est rien si vous voulés ; mais ce rien leur fera voir ce qu’ils doivent attendre de vous en des occasions plus importantes. Portés vôtre vûë sur ces lieux sauvages, sur ces Côtes si diffamées par la mort du grand Saint Loüis ; & considerés la vie, la condition d’un Captif sous un Maître qui n’est que fiel & qu’orgueil ; sous un Maître sans pitié, sans raison, sans conscience : quelle misere, que d’angoisses, que d’amertumes ! Peut-être que leurs pechés ont merité ce châtiment devant Dieu : peut-être ne souffrent-ils une épreuve si douloureuse que par un secret jugement de la Providence. Quoy qu’il en soit, les voilà dans le precipice, mais un precipice, mais un gouffre qui peut engloutir tout à la fois & l’Ame & le corps. Qu’il ne soit point dit que ces mal-heureux n’ont trouvé icy ny compassion, ny sentiment d’humanité. Qu’il ne soit point dit que la voix de tant de gemissemens & de tant de pleurs, ait pû frapper vos oreilles, sans toucher, sans amollir vôtre cœur. Dans ces barbares climats, [p. 182] où leurs nuits, où leurs tristes jours se passent en larmes, ils n’ont pas encore oublié que ce Lieu, que ce Temple de la Justice est l’inviolable refuge des affligés. C’est, Messieurs, ce qui les rassure, ce qui les console ; maintenant qu’ils sont à vos piés, ils ne croyent plus leurs maux sans remede. Au milieu de la tempête, au milieu de tant des souffrances, Dieu leur a jusques-icy donné des forces pour glorifier son saint Nom ; aujourd’huy vous leur donnerés la main pour sortir de ces souffrances, pour sortir de ce danger si terrible qui menace leur salut. Faites voir, Messieurs, en cette Cause, que ce n’est pas sans fondement qu’ils esperent en vôtre vertu, en vôtre protection. Faites voir que vous les considerés, que vous les aimés comme vos freres, ou plûtôt comme vos enfans ; & qu’ils trouveront toûjours en cette auguste Compagnie tout le secours qu’ils peuvent attendre de la Justice, & de vôtre authorité. »

[p. 183]

II. Exemple.

« Messieurs[119],
Vous voyés une Fille, à qui le desir insatiable qu’on a eu d’avoir son bien, a fait souffrir ce qu’il y a de plus insupportable dans le monde ; & qui auroit été plus heureuse si elle étoit née plus pauvre ; à qui ses freres ne veulent pas même laisser la compassion que vous avés de ses infortunes ; c’est-à-dire, la derniere consolation des miserables ; & à que Dieu a donné pour fruit de son mariage, tous ces pauvres enfans que vous voyés à vos piés, qui vous demandent du pain par la bouche de leur mere, elle ne pouvant plus desormais leur en donner, si vous ne luy accordés la part que le droit du sang luy a acquise dans la succession de son pere, & que son innocence luy a conservée. »
« Témoignés, Messieurs, par vôtre Arrêt, que vous ne pouvés souffrir qu’on oblige des filles, & des filles nobles, à quitter le monde, & à entrer en Religion par force ; [p. 184] qu’on veüille que l’injustice de la terre leur tienne lieu de vocation du Ciel, qu’une violence tyrannique les engage à un sacrifice qui doit être volontaire, & que le demon de l’interêt entreprenne de leur faire des vœux profanes, au lieu des vœux saints, qu’elles ne peuvent faire que par la seule grace de Dieu. »
« Apprenés aux peres, que lors qu’ils ont voulu ôter à leurs filles la liberté naturelle que toutes les Loix leur laissent pour être Religieuses ou mariées, ils ne pourront plus leur ôter le bien que toutes les Loix leur donnent ; & que si la Justice condamne l’abus qu’ils ont fait de leur puissance, en les voulant traitter en esclaves, elle condamne encore davantage les exheredations, par lesquelles ils les veulent punir, comme un crime, de ce qu’elles n’ont pas eu assés de force pour se soûmettre à une servitude si insupportable. »
« Enfin, Messieurs, apprenés aux freres à ne vouloir pas s’enrichir des dépoüilles de leurs sœurs, à ne les pas opprimer par l’autorité de leur pere, à ne les pas chasser de la maison [p. 185] paternelle, comme si elles n’étoient pas du nombre de ses enfans ; à ne les pas releguer dans des Monasteres, comme si elles avoient merité d’être toûjours prisonnieres ou captives : & à ne vouloir plus les y ensevelir toutes vivantes, pour heriter d’elles comme si elles étoient mortes. »

L’on porte quelquefois les Juges à la compassion, en insinuant l’Eloquence des personnes que l’on défend. Telle est cette belle Peroraison pour la défense de la celebre Université de Paris.

III. Exemple.

« Enfin[120], Messieurs, vous voyés icy à vos piés la premiere Université, & la plus celebre qui soit dans tout l’Univers : elle vient en cette Audience défendre le patrimoine de ses enfans : elle vient chercher pour eux & pour elle-même la protection des Loix, & le secours de la Justice. Autrefois elle vous eût dit qu’elle est la source ou la Mere des beaux Arts, la fille aînée de nos Monarques, la Reine de toute la Litterature ; mais ses disgraces, ses malheurs, [p. 186] l’état déplorable de sa fortune, ne luy permet presque plus de se souvenir de ces titres, ou de ces noms si magnifiques. Elle est bien la même qu’elle étoit aux bien-heureux jours de sa gloire, & lors qu’elle mit au monde les Budés, les Turnebes, les Gersons, & tous ces Hommes Divins, dont les veilles éclaireront à jamais & les Sciences & les Sçavans. Elle n’a jusques-icy rien perdu de ses lumieres, rien de sa vigueur ou de son integrité. Elle donne encore aujourd’huy des Pasteurs, des Predicateurs à l’Eglise, des Magistrats à la France, des Docteurs à toute la terre. Mais certainement elle a perdu ces riches parures, ces ornemens si specieux qui la rendoient venerable aux yeux même du vulgaire ; on luy arrache toutes ses preéminences ; on luy dispute tous ses droits : on attaque tous ses Privileges : il y a trente ans que les gens d’affaires travaillent à la dépoüiller ; il y a trente ans qu’elle n’est presque occupée qu’à se défendre d’une vermine si maudite. Je ne parle point de cette guerre sourde, de cette [p. 187] guerre si dangereuse qu’on luy fait par tout, & dans la Ville, & dans le Louvre, & au-dedans & au-dehors. On abuse pour la perdre, on abuse du zele aveugle, ou de la credulité des Puissances du Royaume. Vous le sçavés, Messieurs, vous le sçavés : il n’y a que cinq ou six mois qu’elle se voyoit sur le bord du precipice ; il n’y a que cinq ou six mois qu’on tenoit déja, s’il faut ainsi dire, les marteaux pour sapper ses fondemens, & détruire cet Edifice superbe, l’ouvrage de tant de Rois, de tant de mains si augustes, & qui fut jusques-icy la merveille & l’étonnement des Nations. C’est, Messieurs, cette Infortunée, qui vient aujourd’huy se jetter comme entre vos bras. Souvenés-vous, sur ce Tribunal où vous tenés la place de Dieu en terre ; souvenés vous de vôtre enfance, & des doctes instructions qui l’ont si heureusement formée : Souvenés-vous de ces riches sources, de ces sources immortelles, où vous vous êtes autrefois abbreuvées des saintes eaux de la Sagesse. Que tout Paris, que toute la France sçache [p. 188]combien vous avés de gratitude ; combien d’amour & pour les Lettres & pour les Sçavans. Que toute la France sçache, qu’en ce lieu, qu’en ce sacré Temple de la Justice, l’Université a des Protecteurs que rien ne peut ny ébranler, ny seduire. C’est, Messieurs, la seule consolation qui la soulage, qui la soûtient au milieu de tant d’ennemis, de tant de dangers : elle espere sous vôtre appuy conserver au moins ce peu qui luy reste, en attendant qu’un meilleur siecle luy rende tout ce que l’ambition & l’avarice, tout ce qu’une mépris barbare & des grandes & des belles connoissances luy a si indignement ravy. »

C’est encore un tour fort éloquent pour toucher les Juges, de louër leur sagesse & leur équité, & de les piquer un peu par leur propre interêt.

IV. Exemple.

« Mais[121] pourquoy tout ce discours dans un lieu si plein de lumieres, dans un lieu où l’avarice, ou l’ambition des Grands n’est que trop connuë ? la France, à la verité, peut aujourd’huy [p. 189] recevoir une grande playe ; mais quand elle pense à la sagesse, au courage d’une Compagnie si celebre, elle perd toutes ses frayeurs ; elle ne craint ny la fléche qui vole de jour, ny la peste qui chemine dans les tenebres. Ces intrigues, ces pratiques sourdes, le credit, & les artifices des Courtisans ; ce nom sacré, ce nom si majestueux, dont on la menace ; toutes les embûches qu’on luy dresse ne l’étonnent plus : elle sçait, Messieurs, elle sçait que son repos, que sa fortune est en sureté entre vos mains ; elle sçait que rien ne sçauroit vous ébranler, ny vous surprendre ; & que brûlant, comme vous faites, de l’amour de la Patrie, elle peut tout esperer d’une ardeur si noble & si sainte. »

Quant aux Peroraisons propres pour les Harangues & les Eloges des Grands, elles doivent tendre à exciter la joye dans le cœur des Auditeurs, en leur faisant connoître leur bonheur sous un Prince, sous un Magistrat qui ne travaille & ne respire que pour le repos & pour la felicité des peuples, &c.

[p. 190]

Exemples pour la Chaire.

Le feu de la Peroraison dans les Sermons, consiste à faire trembler le pecheur, à faire entrer la crainte des Jugemens de Dieu dans son Ame, & à luy donner de l’horreur du peché ; ou à exciter dans les cœurs des mouvemens qui les portent à l’amour de Dieu & de la vertu, à la charité Chrétienne, & à la perfection Evangelique.

Ainsi Moïse, aprés avoir exhorté le peuple fidele à garder exactement tous les commandemens du Seigneur, finit son discours par un saint emportement, remply des menaces les plus terribles. Si[122] vous ne voulés pas, leur dit-il, écouter la voye de Dieu, & si vous avés l’audace de violer sa sainte Loy, vous serés accablés du poids de sa malediction. Elle vous suivra par tout où vous irés ; vous serés maudits dans vous-mêmes, dans vos enfans, dans vos familles, dans vos biens, &c.

C’est ainsi que saint Chrysostome finit ses Sermons les plus pathetiques.

[p. 191]

« Et[123] pour finir ce discours par vôtre instruction, ô Femmes mondaines, pourriés-vous, étant ainsi parées, embrasser & baiser les piés de Jesus-Christ, comme les saintes Femmes de nôtre Evangile, puis qu’il ne pourroit vous voir qu’avec horreur. C’est pour cette raison qu’il a voulu naître dans la maison d’un Charpentier, & non pas même dans sa maison ; mais dans une étable. Comment oferiés-vous donc vous presenter à luy, n’ayant aucun de ces ornemens qui sont si chers & si precieux, mais en ayant d’autres qui luy sont insupportables ? Celuy qui veut s’approcher de luy, doit se parer non d’or ny de perles, mais de vertus. »
« Car enfin qu’est-ce que cet or que vous aimés tant, sinon un peu de terre, qui étant mêlée avec de l’eau seroit de la bouë ? C’est donc cette terre qui est vôtre Idole ; c’est de cette bouë que vous faites un Dieu, que vous portés par tout, comme s’il étoit vôtre félicité & vôtre gloire. Vous n’épargnés pas même le Temple de Dieu, dont la sainteté ne [p. 192] devoit pas être violée par vôtre luxe : car l’Eglise n’a pas été bâtie afin que vous y fassiés montre de vos vanités. On y doit paroître riche, mais en grace & en vertu, & non en or & en diamans : Cependant vous vous parés pour y venir, comme si vous alliés au Bal, ou comme les Comediennes qui vont paroître sur le Theâtre. Tant vous avés soin que tout conspire à vous faire regarder, ou plûtôt à vous faire moquer de ceux qui vous voyent ! »
« C’est pourquoy, j’ose vous dire que vous êtes icy comme une peste publique, qui tuë, non les corps, mais les Ames. Quand cette sainte Assemblée est finie, & que chacun retourne chés soy, on ne s’entretient que de vos vanités & de vos folies : On oublie les Instructions importantes que Saint Paul, ou les Prophetes nous ont données : On ne s’entretient que du prix de vos belles étofes, & de l’éclat de vos pierreries. »
« C’est là la source d’une infinité de maux, de ces jalousies cruelles, & de ces adulteres qui dés-honorent la [p. 193] fidelité du mariage, lors qu’au lieu de porter les hommes par vôtre exemple à l’amour de la chasteté & de la modestie, vous leur apprenes au contraire à aimer toutes ces choses dont se parent les femmes prostituées ; c’est là ce qui les fait tomber si facilement. Si vous leur appreniés à mépriser tout ce luxe, & à se plaire dans la modestie, dans l’humilité, & dans toutes les vertus, ils ne seroient pas si susceptibles de ces passions qui perdent leurs Ames ; & vous vous distingueriés ainsi des Comediennes & des femmes débauchées, qui peuvent bien se parer de l’éclat des diamans, mais non de celuy des vertus. »
« Vous donc, ô femmes Chrétiennes, accoûtumés vos maris à aimer dans vous ce qu’ils ne sçauroient jamais trouver dans ces Courtisanes ; & comment les accoûtumerés-vous ? sinon en renonçant vous-mêmes à ces ornemens criminels, & en vous rendant dignes de respect & d’amour par vôtre modestie & par vôtre sagesse ? Ainsi le bon-heur de vôtre mariage sera en assurance, vos maris [p. 194] dans la joye, & vous en honneur. Dieu vous benira, & les hommes vous admireront ; & vous passerés de cette vie à celle du Ciel, que je vous souhaite par la grace & par la misericorde de Nôtre-Seigneur Jesus-Christ, à qui est la gloire & l’empire de tous les siecles des siecles. »

Un tour d’Eloquence plein de tendresse & de douceur dans la Peroraison, fait quelquefois autant d’impression sur les cœurs, que de grands mouvemens. C’est ainsi que S. Paul finit son Epître aux Philippiens.

C’est[124]pourquoy, mes freres tres-chers & tres-desirés, qui êtes ma joye & ma couronne ; continuez, mes bien-aimés, & demeurés fermes dans le Seigneur. Réjoüissés-vous sans cesse en Nôtre-Seigneur : je le dis encore une fois, réjoüissés-vous ; Que vôtre modestie soit connuë de tous les hommes. Le Seigneur est proche, ne vous inquiétés de rien ; mais en quelque état que vous soyés, presentés à Dieu vos demandes par des supplications & des prieres, accompagnées d’actions de graces.Et que la paix de Dieu, qui surpasse toute pensée, garde vos cœurs & vos esprits en J. C. [p. 195]Enfin, mes Freres, que tout ce qui est veritable & sincere, tout ce qui est honête, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui vous peut rendre aimables, tout ce qui est d’édification, & de bonne odeur ; tout ce qui est vertueux, & tout ce qui est louable dans le reglement des mœurs, soit l’entretien de vos pensées.

Voici comme saint Pierre finit son exhortation aux Fideles.

C’est[125]pourquoy, mes bien-aimés, vivant dans l’attente de ces choses, travaillés en paix, afin que Dieu vous trouve purs & irreprehensibles. Et croyés que la longue patience dont use Nôtre-Seigneur, est vôtre bien. Et c’est aussi ce que Paul nôtre tres-cher Frere, vous a écrit selon la sagesse qui luy a été donnée. Usez donc, mes Freres, des avertissemens que nous vous donnons ; & prenés garde de ne pas tomber de l’état ferme & solide où vous êtes établis, en vous laissant emporter aux égaremens de ces hommes sans Loy & sans conscience. Mais croissés de plus en plus dans la grâce & dans la connoissance de nôtre Sauveur J. C. A luy soit gloire, & maintenant, & jusqu’au jour de l’éternité.

[p. 196]

Chapitre IX. Réflexions sur les Homelies, sur les Mysteres de la Religion, & sur les Panegyriques des Saints.

L’Homelie est une explication & une Paraphrase des Evangiles & des Epîtres qu’on lit à la Sainte Messe. Elle doit renfermer quatre choses. 1. Le sens litteral du texte. 2. Le sens spirituel. (J’ay donné des exemples de l’un & de l’autre dans le premier Livre.) 3. Les Réflexions & les Instructions morales tirées des circonstances, des paroles & des choses que l’on explique. 4. Une exhortation pathetique, soit pour embrasser quelque vertu, soit pour fuir quelque vice, conformément au sens que renferme le texte sacré. Ainsi en usoient les Peres de l’Eglise, & principalement Saint Chrysostome, dont les Homelies sur saint Mathieu seront toûjours le plus parfait modele que l’on puisse imiter.

[p. 197] On se sert des Homelies pour les Prônes ; & c’est sans doute la maniere de prêcher la plus propre pour les Pasteurs ; parce que cet air familier & instructif que demande l’Homelie leur donne occasion d’entrer dans un certain détail populaire, qui auroit peut-être quelque chose de trop bas pour les Sermons reguliers, qui ne demandent que du grand & du sublime.

Quelques-uns ont cru qu’on ne devroit se servir que de l’Homelie en la Chaire ; mais l’experience a fait connoître que la force & la grandeur de l’Eloquence Chrétienne paroît beaucoup plus à detruire un vice en particulier, ou à persuader une vertu, que dans les Paraphrases coupées & interrompuës de l’Homelie, qui emportent necessairement je ne sçay quoy de froid & de languissant, & qui énervent la force de l’Eloquence.

Mais on ne peut rien prescrire à cet égard : chacun doit suivre son goût ou son genie, ou plûtôt, l’inspiration du Seigneur. Tel qui fait beaucoup de fruit dans des Sermons [p. 198] reglés, ne réüssiroit pas dans les Homelies ; & plusieurs autres au contraire, qui ont beaucoup de succés dans l’Homelie, seroient pitoyables dans des Sermons. Jesus-Christ[126] a donné aux uns, dit l’Apôtre S. Paul, l’Eloquence des Prophetes, pour faire trembler les pecheurs ; & il a donné aux autres la science des Docteurs pour instruire les Fideles ; c’est aux uns & aux autres à agir fidelement selon l’esprit de leur vocation.

Les Homelies me paroîtroient fort propres pour prêcher les Mysteres de la Foy : car comme il ne s’agit que d’instruire les Fideles, & de leur apprendre leur Religion ; & que d’ailleurs ces Mysteres sont accompagnés de plusieurs circonstances particulieres ; le meilleur seroit, sans doute, d’expliquer familierement ce que la Foy nous apprend, & de s’attacher en détail à toutes ces circonstances mysterieuses, peur en tirer les grandes moralités qu’elles renferment. Si on en usoit de la sorte, on prêcheroit les Mysteres avec edification, & avec utilité ; & on n’entendroit pas tous ces Sermons vagues, écartés & inutiles, [p. 199] que l’on entend si souvent sur les Mysteres de nôtre Religion, & sur les Fêtes de la Sainte Vierge.

Il y a des Predicateurs qui croyent bien prêcher les Mysteres, en les prouvant par une longue suite de raisonnemens. Mais n’est-il pas contre le bon sens, de vouloir prouver des choses qui sont infiniment au-dessus des preuves, & que Dieu nous commande de croire sans les examiner, pour montrer le domaine souverain qu’il a sur nos esprits. D’ailleurs, rien ne me paroît plus inutile, car les auditeurs sont tout convaincus de la verité du Mystere ; & ils envoyent plus à travers les saintes tenebres de la Foy, qu’ils n’en verroient avec toute la lumiere de la raison : de sorte que tous ces raisonnemens n’aboutissent souvent qu’à leur ôter la haute idée qu’ils avoient du Mystere avant le Sermon. Il vaut donc mieux laisser les Fideles dans l’heureux préjugé de la Foy, que l’on pourroit diminuer en voulant l’augmenter. On peut neanmoins excepter de cette Regle les Mysteres de la Resurrection de Jesus-Christ, [p. 200] & de l’adorable Sacrement de l’Autel, qu’il est bon quelquefois de prouver contre les Libertins & contre les Heretiques.

Les Panegyriques des Saints sont ordinairement l’écueïl des Predicateurs, & on les regarde comme ce qu’il y a de plus difficile dans l’Eloquence Chrétienne ; mais si le Panegyrique étoit bien entendu ; si on n’y faisoit point tant de façons : si on n’y cherchoit point tant d’art & tant d’esprit, on les feroit fort aisément, & fort utilement.

Voicy, ce me semble, la plus solide de maniere de composer les Panegyriques des Saints. Je voudrois que l’on commençât par expliquer dans l’Exorde l’Evangile propre du Saint dont on celebre la memoire, & les raisons pour lesquelles l’Eglise luy applique cet Evangile, 2. Qu’apres une profonde Meditation des actions & des vertus qui ont fait le propre caractere du Saint, l’on tirât de quelques circonstances particulieres qui le caracterisent, le dessein & la division du discours. 3. Que l’on choisît dans tout le cours de sa vie les actions, & [p. 201] les vertus les plus éclatantes ; qu’on leur donnât un beau tour par une Narration figurée & eloquente ; & qu’à chaque action & à chaque vertu, l’on fît un retour sur la vie des Chrétiens par des Réflexions, des Sentences, & des Moralités Chrétiennes ; soit pour les confondre, en opposant le déreglement de leurs mœurs à la sainteté de celuy dont on fait l’Eloge ; soit pour les animer à l’imiter ; soit pour refuter les vains prétextes dont ils se servent pour s’excuser de pratiquer la perfection Chrétienne & Evangelique, en leur representant qu’ils peuvent faire ce qu’un autre a fait, homme comme eux, foible comme eux, délicat comme eux, &c. 4. Que l’on joignît à ces Réflexions des Exhortations fortes & pathetiques ; en leur mettant devant les yeux, que ce Saint, qui est aujourd’huy leur Protecteur, sera un jour leur Juge qui les condamnera sur ses exemples, &c. Le mélange de ces actions sublimes, de Reflexions, de Sentences, de Moralités, d’Exhortations, est sans doute la veritable idée que l’on doit se former du Paneyrique, [p. 202] pour le rendre solidement éloquent, & utile aux Fideles.

On doit en user ainsi à l’égard des Oraisons Funebres, où chaque action qu’on éleve devroit être suivie d’un retour moral, qui fît sentir aux Auditeurs que tout ce qu’il y a sur la terre n’est que mensonge & vanité ; & qu’il n’y a que Dieu seul qui merite nôtre amour & nôtre attachement.

Je n’ay pas besoin de m’arrêter icy à la Division que les Maîtres de Rhetorique font ordinairement des trois genres d’Eloquence, dont ils appellent le premier le genre déliberatif : le second, le genre judiciaire ; & le troisiéme, le genre demonstratif. Le premier regarde principalement la Chaire, l’autre est pour le Barreau ; & le troisiéme est pour les Eloges, pour les Harangues, & pour les Panegyriques : je n’ay, dis-je, pas besoin de m’arrêter à cette Division ; puisque sans m’attacher à ces mots, j’ay donné des Regles & des Principes pour toutes ces differentes especes d’Eloquence.

[p. 203]

LIVRE TROISIEME. De l’Elocution.

Aprés la recherche des raisons propres au sujet que l’on traitte ; & la disposition de ces raisons dans les parties du discours ; il faut les exprimer noblement, & leur donner un ornement & un tour qui gagne l’esprit & le cœur. Et c’est là l’effet de la troisiéme partie de la Rhetorique, qu’on appelle Elocution, qui consiste dans les figures du discours, dans [p. 204] l’elegance de la composition, dans la netteté du stile, & dans la pureté du langage. Tout cecy demande un détail particulier.

Chapitre I. Des Figures de l’Eloquence.

Ce qu’on appelle Figures d’Eloquence, n’est autre chose que de certains tours d’expression & de pensées dont on ne se sert point communément, qui surprennent, qui plaisent, qui remuënt le cœur, & qui excitent les passions ; & c’est proprement en quoy consiste le grand & le sublime de l’Eloquence.

Il est étrange qu’il n’y ait rien dans l’Eloquence, dont on se serve si mal que des Figures, puis qu’il n’y a rien de si aisé & de si naturel ; car la nature les a si fort gravées dans nos cœurs, & même sur nos langues, que si on ne se gâtoit pas l’esprit par trop d’art, on trouveroit dans son propre fonds, & suivant simplement les mouvemens de la nature, tous ces [p. 205] tours sublimes, vehemens & agreables, ausquels on a donné le nom de Figures.

J’ay pris souvent plaisir à entendre des Païsans s’entretenir avec des Figures de discours si differentes, si vives, si éloignées du vulgaire, que j’avois honte d’avoir si long-temps étudié l’Eloquence, voyant en eux une certaine Rhetorique de nature, beaucoup plus persuasive & plus eloquente que toutes nos Rhetoriques artificielles.

Tout le secret de la veritable Eloquence consiste à suivre la Nature, & à démêler tous ses differens mouvemens selon les matieres sur quoy l’on s’explique : & l’on trouvera dans ces mouvemens naturels toutes ces Figures diverses, & tous ces tours differens de s’exprimer, qu’on attribuë ordinairement à l’Art, & qui ne doivent neanmoins couler que de la Nature, comme de leur veritable source.

Les Rheteurs distinguent deux sortes de Figures ; les figures des mots & des paroles, & les figures des choses & des pensées. Les figures des [p. 206] mots consistent dans un certain jeu de paroles, qui peut être agreable & utile, si l’on sçait s’en servir à propos.

Les Figures des choses sont celles qui renferment une pensee sublime, exprimée par un tour nouveau qui frappe & qui surprenne. Je me garderai bien de faire icy un ramas d’une infinité de noms qu’on appelle dans les Colleges, des Figures de Rhetorique ; je me contenteray de choisir celles de ces Figures qui sont propres pour le sublime ; c’est-à-dire, pour l’Eloquence qui affectionne & qui touche.

Del’Antithese.

L’Antithese est sans doute une des plus nobles & des plus éclatantes Figures du Discours. Ce mot ne signifie autre chose qu’une certaine opposition de paroles & de pensées, qui fait un effet admirable. L’Apôtre saint Paul se sert souvent de cette Figure.

On[127]nous maudit, & nous benissons ; on nous persecute, & nous souffrons ; on nous dit des injures, & nous répondons par nos prieres.

[p. 207] Par[128] les armes de la justice, pour combattre à droit & à gauche, parmi l’honneur & l’ignominie, parmi la mauvaise & la bonne reputation : comme des Seducteurs, quoy que sinceres & veritables : comme inconnus, quoy que connus ; comme toûjours mourans, & toûjours vivans : comme tristes, & toûjours dans la joye : comme pauvres, & enrichissans plusieurs : comme n’ayans rien, & possedans tout.

Rien n’est de plus commun parmi les Prophetes, que ce tour d’Eloquence ; & les Peres les plus eloquens en sont tous remplis.

« Le[129] Fils de Dieu s’est fait enfant de l’homme, afin de nous faire enfans de Dieu ; il a été blessé pour guérir nos playes ; il s’est fait esclave pour nous rendre libres ; il est mort enfin pour nous faire vivre. »

« Il[130] y en a qui me diront : Comment pourroit-on imiter un Martyr, presentement qu’on n’est plus dans un tems de persecution ? Il est vray que les hommes ne nous persecutent plus ; mais les demons ne cessent point de le faire. Vous n’êtes plus exposés à des feux exterieurs ; mais vous ressentés [p. 208] les flammes interieures d’une ardente cupidité. Les Martyrs ont marché sur des charbons allumés ; & pour vous, vous avés à fouler aux piés le brasier de vos convoitises. Ils ont combattu contre les bêtes ; & vous avés à domter en vous-même une bête feroce, qui est la colere. Ils ont resisté à des tourmens intolerables ; & vous avés à surmonter les attaques de mille fâcheuses pensées, qui fatiguent continuellement vôtre esprit. »

Comme cette Figure a quelque chose d’un peu brillant, il faut en user rarement dans la Chaire ; mais elle est fort agreable dans le Barreau. Un illustre Advocat s’en sert eloquemment contre un jeune-homme qui feignoit de vouloir être Religieux, pour ne pas épouser une fille qu’il avoit débauchée.

« Pensoit-il[131] à quitter le monde lors qu’il s’y engageoit davantage ? se vouloit-il mettre en liberté, lors qu’il se mettoit dans une nouvelle servitude, & dans celle qui a le plus de suite, plus de charmes, plus de chaînes ? Regardoit-il le Ciel, lors [p. 209] qu’il regardoit la terre ? Son cœur soûpiroit-il pour le Celibat, en même temps qu’il soûpiroit pour une fille ? Et croira-t’on qu’il avoit plus de passion pour la vie Religieuse, dont il fuyoit la chasteté, que pour le Mariage dont il recherchoit l’effet ? »

Del’Apostrophe.

L’Apostrophe est une Figure par laquelle on coupe tout à coup son discours, pour l’adresser, ou bien à quelque personne presente ou absente, vivante ou morte, ou bien à quelques creatures animées ou inanimées. Les saintes Lettres sont remplies de cette excellente Figure ; & c’est en quoy paroît plus vivement l’Eloquence des Prophetes.

O[132]Nation incredule & méchante ! jusques-à quand serai-je avec vous ? jusques à quand souffrirai-je vos desordres ?

Montagnes[133]de Gelboé ! que jamais la rosée ny la pluye du Ciel ne descende sur vous !

O[134]Epée vangeresse, sors de ton fourreau, pour briller aux yeux descoupables, [p. 210] & pour leur percer le cœur !

O[135]Epée du Seigneur ! jusques à quand frapperas-tu toûjours ? rentre dans ton fourreau, & demeure en repos.

Ciel[136], soyés penetré d’horreur ! & vous, portes eternelles, soyés dans la desolation !

Cieux[137], écoutés ! & toy Terre, prête l’oreille ; car c’est le Seigneur qui a parlé. J’ay nourry des enfans, & je les ay élevés ; & après cela, ils m’ont meprisé.

Ecoutés[138], Rois de la terre ; & vous, Juges du monde, apprenés vôtre devoir !

« O[139] Femmes Chrétiennes, servez-vous des parures & de l’ornement des vertus que vous presentent les Apôtres : soumettés vôtre tête à vos maris ; & vous serés autant parées que vous devés l’être : occupes vos mains à travailler à la laine ; arrétés vos piés dans vos maisons, & ils plairont plus à vôtre mary, que s’ils étoient chargés d’or & de pierreries. Habillés-vous de la soye de la probité, du fin lin de la sainteté, & de la pourpre de la chasteté ; & quand vous serez parées de la sorte, vous [p. 211] aurés Dieu même pour vôtre amateur. »

Comme il n’y a rien de si aisé que de crier, cette Figure paroît fort aissé ; & c’est ce qui fait que la plûpart des jeunes Orateurs remplissent leurs discours d’Apostrophes, pour avoir occasion de crier & de s’echauffer ; mais au fond cette Figure est extrémement difficile à bien ménager ; & rien n’est de moins aisé que de se mettre en colere avec esprit.

Une des plus grandes adresses de l’Orateur, est d’employer à propos ces mouvemens pathetiques & extraordinaires ; il en faut peu dans un discours ; l’on doit y avoir disposé le cœur des Auditeurs peu à peu par des mouvemens plus doux. Quand on l’a attiré insensiblement, on s’en rend le maître tout d’un coup.

Il en est de ces tours vehemens de l’Eloquence, comme d’une attaque generale de quelque Place ; on dispose tout, on avance tout doucement, on prend son temps, on surprend le cœur par son foible ; & sans luy donner le temps de se reconnoître, on l’enleve.

[p. 212]

Tel fut l’Entousiasme sacré de S. Pierre, la premiere fois qu’il prêcha, aprés avoir reçû le Saint Esprit. Il commença par des manieres fort douces ; il se justifia avec beaucoup de moderation ; & il obligea les Juifs de l’écouter : aprés quoy il démontra la Divinité de Jesus-Christ par sa Resurrection : & enfin, aprés leur avoir insensiblement gagné l’esprit & le cœur, il les exhorte par un motif de crainte qui les étonne & les soûmet entierement : Il leur déclare qu’ils sont perdus s’ils ne font penitence, & s’ils ne se separent de leur nation corrompuë.

Tel fut le pathetique mouvement de S. Etienne, remply de toute la force & de toute l’eloquence du Divin Esprit. Il tâcha d’abord de gagner les Juifs & leurs Docteurs, en les appellant ses peres & ses freres. Il leur raconte ensuite les vertus & les actions d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Moïse, & des autres Patriarches qui avoient prédit que J. C. devoit être le veritable Messie ; il leur represente l’ingratitude des anciens Juifs, qui avoient persecuté & [p. 213] fait mourir les Prophetes ; & enfin, les voyant émus par un fort raisonnement, il éleve sa voix par une Apostrophe la plus vehemente.

Esprits[140] opiniâtres, hommes incirconcis de cœur & d’oreilles, vous resistés toûjours au S. Esprit ; vous ressemblés toûjours à vos Peres.

C’est ainsi que l’on doit ménager le pathetique des Apostrophes, si l’on veut qu’il ait son effet. Tous ces mouvemens emportés qui ne sont point conduits, n’ont point d’autres succés que de faire suer l’Orateur. J’ay entendu un Predicateur qui avoit si grand peur de manquer à se mettre en colere, qu’il s’emportoit dés son Exorde de tout son cœur ; & à peine faisoit-il le signe de la Croix paisiblement. Ces foudroyans à contre-tems, ont beau s’échauffer, leurs auditeurs demeurent froids depuis les piés jusqu’à la tête.

Il faut que ces emportemens surprennent l’esprit & le cœur ; si on les voit venir de loin, si on les devine, si on les attend, ils ne feront aucun effet. Il faut même que l’Orateur ne sçache pas déterminément [p. 214] quand il employera ces tours vehemens ; il doit les avoir tous dans la tête, & les appliquer selon la disposition qu’il remarquera dans le cœur de ses Auditeurs : il faut les pousser ou les couper, selon l’effet qu’il reconnoîtra qu’ils auront. Un emportement d’Eloquence, pour être bien naturel, doit être imprévû ; un homme qui se prepareroit pour se mettre en colere, ne s’y mettroit point.

Ce n’est pas qu’il ne faille fort preparer ces sortes de mouvemens : au contraire, comme c’est ce qui paroît le plus, il y faut apporter beaucoup d’étude & de travail ; mais il faut sçavoir l’art de les appliquer heureusement, selon certaines dispositions de l’Auditeur, selon certaines rencontres dont on n’avoit pas prévû tout le détail. L’on doit enfin les faire naître insensiblement, de sorte que les Auditeurs en soient frappés tout à coup, sans avoir le temps de faire réflexion que cela étoit preparé ; & c’est ce qui s’appelle rendre l’Art naturel.

L’on voit dans la Chaire & dans le Barreau des gens qui font les obsedés, [p. 215] & qui croyent que pour bien prêcher & pour bien plaider, il faut contrefaire son visage, & se démonter tout le corps. Il est vray qu’un je ne sçay quel petit desordre sied bien dans de grands mouvemens, & qu’alors il a un bon effet ; mais les convulsions n’en sont point : & quelque emportement que l’on ait, il faut toûjours s’emporter en honête homme.

Au reste, aprés une Apostrophe un peu vehemente, un mouvement doux & uni fait un merveilleux effet ; l’Orateur prend haleine, l’Auditeur se délasse l’esprit, & l’on prepare insensiblement le cœur à une nouvelle attaque. Un grand mouvement continué, fatigue autant l’Auditeur que l’Orateur.

Les Predicateurs se servent de l’Apostrophe pour intimider les pecheurs, pour leur reprocher leurs desordres, & pour les menacer de la part de Dieu, en leur faisant une peinture des malheurs eternels où le peché les engage. Il n’y a qu’à jetter les yeux sur Jeremie, Isaïe, & Ezechiel, pour en trouver des exemples. [p. 216] Le Sauveur s’en est servi souvent, pour toucher les cœurs les plus rebelles.

Malheur[141]à toy, Corozaïn. Malheur à toy Betsaïde.

Malheur[142]à vous, Scribes & Pharisiens.

Malheur[143]à vous qui vivés en Sion dans l’abondance de toutes choses, & qui mettés vôtre confiance en la Montagne de Samarie ! Grands qui êtes les Chefs des peuples, qui entrés avec une pompe fastueuse dans les Assemblées d’Israël !

« Miserable[144] que vous êtes ! vous avés perdu vôtre Ame, vous êtes mort spirituellement ; vous survivés, si l’on peut le dire ainsi, à vous-même ; & en marchant vous portés vous-même vôtre tombeau ; & vous ne gemissez pas amerement ? Que ne vous allés-vous cacher, ou pour la honte de vôtre crime, ou pour le pleurer sans cesse ? mais vous avés encore de nouvelles playes, & de plus grands crimes ; sçavoir, de ne point faire penitence aprés avoir offensé Dieu, & de ne point pleurer vos fautes, aprés les avoir commises. »

[p. 217]

Ces sortes de menaces en Chaire, sont ordinairement l’écueïl des Predicateurs. Le grand zele de quelques fameux Predicateurs en gâte prêque tous les jours plusieurs autres ; l’on s’imagine que pour réussir il n’y a qu’à crier de toute sa force : on dit des injures à tout le genre humain, & principalement aux Dames ; on descend du grand Seigneur au Juge, du Juge à l’Advocat, au Marchand, à l’Artisan : on s’en prend à tout le monde ; on menace, on s’emporte ; & tout l’effet qu’ont ces invectives outrées, est de rebuter, & de faire fuir les honêtes gens.

Ce qui fait que l’on donne volontiers dans cet air de prêcher, c’est que rien n’est plus aisé que de dire des injures ; c’est le fort des foibles. Un Sermon est bien-tôt fait, lors qu’il n’est question que de parcourir les gens selon les differentes conditions, appliquant à chacun d’eux quelque grand peché ; & il est aussi aisé de dire des injures, qu’il est mal-aisé de bien donner des loüanges.

L’on peut dire en general, à l’égard de ces menaces Chrétiennes, que le [p. 218] Predicateur doit avoir dans toutes ses manieres, un certain air d’honête homme, qui le fasse aimer de ses Auditeurs, leur parlant comme un ami sincere, & non pas en Maître ; les plaignant, leur portant compassion, & leur témoignant que c’est avec le dernier déplaisir qu’il se voit obligé de découvrir leurs desordres & leurs malheurs.

C’est ainsi qu’en usoit le Sauveur du monde.

Voyant[145]les crimes de la ville de Jerusalem, il pleura sur elle. Ce n’étoit que les larmes aux yeux qu’il parloit de la perte de Jerusalem. Ce fut avec ce même air de compassion qu’il gagna Magdelene & la Samaritaine. Si soires, &c.

S. Paul qui avoit appris de Dieu la grande science de la Predication Evangelique, agissoit de la sorte dans les plus grands emportemens de son zele.

Helas[146], s’écrioit-il, ce n’est qu’en pleurant que je me me vois obligé de vous dire, qu’il n’y en a que trop parmy vous qui sont ennemis de la Croix deJesus-Christ.

[p. 219] Ce grand Apôtre s’emporte contre les Galates, il les appelle des insensés ; mais il les gagne par sa compassion en même temps qu’il les condamne par ses reproches.

Comment[147]est-ce, dit-il, que vous vous êtes laissés tromper ? Qui vous a seduits ?

C’étoit ainsi qu’en usoient les plus terribles Prophetes : quoy qu’à dire vray, ce secret consiste plus dans l’air & dans les manieres, que dans les paroles.

Je ne dis pas qu’il faille concerter ses paroles comme si l’on vouloit faire compliment à ses Auditeurs : il faut un saint emportement ; il faut du feu & de la passsion ; il faut menacer, & être terrible : mais il doit entrer dans tout cela un peu de cet air de tendresse & de compassion, qui fait que quoy que les paroles soient terribles & menaçantes, elles plaisent, elles gagnent, elles enlevent.

Je sçay que le peuple ne se conduit que par la crainte, & que de grosses injures le touchent ; c’est pourquoy il faut toûjours menacer à l’égard de ces sortes d’Auditeurs : mais [p. 220] aprés tout il faut toujours y mêler de ce je ne sçay quoy qui fait aimer le Predicateur en même temps qu’il frappe ; car quelque timide que soit le peuple, il ne craint pourtant que ceux dont il dépend : & comme il ne dépend nullement du Predicateur, il le laissera crier ; & il se moquera de ces menaces, s’il n’a le secret de se faire aimer, & de gagner les cœurs.

Il y a des Predicateurs qui envoyent leurs auditeurs en Enfer, d’un air gay & riant. Ces fortes de menaces ne se doivent faire que les larmes aux yeux.

Du moins quand on est obligé de rapporter les paroles d’un Dieu vengeur, qui sont tout-à-fait terribles, le Predicateur doit toûjours mêler dans ses manieres un peu de compassion, qui est fi necessaire pour entrer dans le cœur des miserables.

L’on se sert aussi de l’Apostrophe dans le Barreau, pour presser les Parties adverses ; pour implorer la compassion des Juges ; & pour leur demander justice.

[p. 221]

De l’Exclamation.

L’Exclamation est une Figure, par laquelle l’Orateur, aprés avoir fortement prouvé ce qu’il a avancé, éclate tout à coup comme indigné de ce qu’on ne se rend pas à la verité connuë ; & éleve sa voix par un mouvement qui doit d’autant moins durer, qu’il doit être plus violent ; car ce qui est violent dure peu. C’est ainsi que S. Paul, aprés avoir dépeint toutes les foiblesses qu’il sentoit en luy-même, s’écrie :

Malheureux[148]que je suis ! qui me délivrera de ce corps mortel !

C’est ainsi que ce même Apôtre, aprés avoir representé long-tems aux Galates la bonté infinie de Jesus-Christ qui étoit mort pour eux, s’écrie :

O[149]Galates insensés ! qui vous a ensorcelés pour vous rendre ainsi rebelles à la verité, aprés que je vous ay fait voirJesus-Christvivement dépeint devant vous, & comme crucifié à vos yeux.

Ce fut ainsi que le Sauveur, en parlant aux Disciples qui alloient à [p. 222] Emmaüs, s’écria pour leur faire sentir leur incredulité.

O[150]insensés, & lents de cœur à croire tout ce que les Prophetes ont dit !

Ainsi le Prophete Jeremie, après avoir representé la misere du peuple d’Israël, s’écrie :

O[151]vous tous qui passez ! considerés, & voyés s’il y a une douleur pareille à ma douleur !

Ainsi Tertullien, aprés avoir montré que les mauvais Prêtres sont infiniment coupables, s’écrie :

« O[152] quel crime ! les Juifs n’ont mis qu’une fois la main sur J. Christ pour le faire mourir ; mais les méchans Prêtres déchirent tous les jours son corps. O mains dignes d’être coupées ! & ne doivent-ils pas craindre que ce ne soit point par similitude, mais à la lettre, qu’il est dit : Si vôtre main vous est en scandale, conpés-la. Et en effet, jamais mains ont-elles mieux merité d’être coupées, que celles qui causent un si grand scandale dans le Corps de Jesus-Christ ? »

Un des Maîtres du Barreau pousse une eloquente Exclamation à l’occasion [p. 223] d’une mere qui dés-avoüoit sa fille de bouche, & qui ne la reconoissoit que trop par ses larmes qui couloient malgré elle en la voyant.

« O[153] merveilleuse puissance de la Nature ! de combattre avec tant de violence les resolutions de l’esprit qui la tiennent comme captive ; que ne les pouvant changer, elle se fait jour au travers de tous les replis de l’Ame, & fait voir en un même moment & dans une même personne deux actions toutes contraires. Car[154] au même temps que l’Appellante répond qu’elle n’est pas mere de ma Partie, ses larmes disent qu’elle l’est. Sa volonté le nie par sa langue, & son cœur l’avouë par ses yeux : son cœur trahit son esprit : sa bouche ment, mais son cœur ne peut mentir ; son cœur ne peut dissimuler la blessure qu’il ressent. Cette partie si tendre, qui est le principe de l’affection aussi-bien que de la vie, étant blessée par autant de traits qu’il y avoit de mots dans le discours de cette femme, jette des larmes comme le sang de sa playe, selon l’elegante expression de S. Augustin[155] : Lacrymastanquam [p. 224] vulnerati sanguinem cordis. Son cœur répond par ce langage visible, par ce silence si eloquent, qu’elle est la veritable mere. »

Del’Epiphoneme.

L’Epiphoneme est une Sentence courte, exprimée d’un ton de voix vehement, qui conclut un raisonnement ou une Exhortation. C’est ainsi que Tertullien conclut l’exhortation qu’il fait aux Fideles, pour les porter à souffrir les injures.

« Dieu[156] est un fidele dépositaire des affronts que vous souffrés pour luy : Si vous luy remettés l’injure que vous avés reçûë, il vous vangera ; si vous avés fait une perte, il la reparera ; si on vous a blessé, c’est un souverain Medecin qui vous guérira ; & si vous avés perdu la vie, il vous ressuscitera. Tel est l’admirable pouvoir de la Patience Chrétienne, de se rendre Dieu même pour debiteur ! »

« Tant[157] il est vray qu’il est difficile, ou plûtôt impossible de joüir & des biens presens, & des biens qui sont à venir : de passer de ces delices à d’autres delices ; d’être le premier [p. 225] dans ce siecle & dans l’autre ; & que la gloire vous accompagne & sur la terre & dans le Ciel ! » Saint Jerôme, S. Ambroise, & S. Gregoire usent souvent de cette Figure.

De la Description.

La Description est de toutes les Figures celle qui a le plus d’étenduë dans l’Éloquence. Or comme l’Orateur doit décrire & representer plusieurs choses, il y a aussi plusieurs especes de Descriptions. Il y en a qui regardent les personnes dont on veut peindre le caractere : il y en a qui regardent le lieu & le tems ; & il y en a qui regardent les faits & les actions.

La Description des personnes est souvent necessaire dans le Barreau, & l’on en tire de forts Préjugés ; & c’est là que paroît quelquefois la fine raillerie : mais elle se doit faire en Chaire d’une maniere extrémement grave & serieuse, n’entrant dans aucun détail bas ; écartant toute idée & toute image qui pourroit sentir la raillerie ; se donnant bien de garde [p. 226] d’indiquer personne en particulier ; & s’en tenant toûjours à une peinture generale du déreglement du cœur. C’est ainsi que S. Bernard dépeint un homme médisant.

« Considerés[158] cet adroit Calomniateur : il commence d’abord par soûpirer, il affecte des manieres humbles, un air modeste, une voix entrecoupée de sanglots, afin qu’on ne s’apperçoive pas de la médisance qui va sortir de sa bouche. On le croit d’autant plus, qu’il paroît moins animé ; & l’on se figure aisément à son air trompeur, que s’il parle contre ses freres, ce n’est que par un sentiment de tendresse & de compassion. J’ay un sensible déplaisir, dit-il, de sçavoir que mon frere est tombé dans un tel desordre, on sçait assés que je l’aime ; & il y a long-temps que je tâche en vain de le corriger. Ce n’est pas d’aujourd’huy que je sçay son vice ; mais je me donnerois bien de garde d’en parler si d’autres ne l’avoient divulgué : ce seroit en vain & que je voudrois déguiser le fait, il n’est que trop veritable, & ce n’est que les larmes aux yeux que je vous [p. 227] le dis : Ce miserable a d’ailleurs du merite ; mais il faut confesser qu’il est extrémement coupable en cela ; & que quelque amitié qu’on ait pour luy, il est impossible de l’excuser. » Ce n’est pas d’aujourd’huy qu’il y a des médisances delicates ; dés le tems de saint Bernard elles étoient à la mode.

Saint Cyprien fait une admirable Description des riches avares, qui sont toûjours pauvres au milieu de leurs richesses.

« Considerés[159] ceux que vous estimés riches, parce qu’ils ajoûtent terres sur terres, en depoüillant les pauvres & les orphelins, & parce qu’ils ont des sommes d’or & d’argent ; mais sçachés qu’ils sont pauvres au milieu de leurs richesses ; & qu’ils sont rongés d’une eternelle crainte qu’on ne leur enleve leurs thresors, & que l’envie de leurs voisins ne les fasse perir par quelque intrigue. Ce riche que vous voyés, ne mange ny ne dort en repos : voyés-vous comme il soûpire dans les festins, quoy qu’il boive dans des vases d’or, ornés des plus riches pierreries. Considerés-le [p. 228] couché dans un lit où il semble que regne la mollesse : là il rêve à loisir à son chagrin, sans pouvoir s’en délivrer : il semble qu’il est enchaîné par des liens d’or, & que bien loin de posseder son argent, il en est possedé comme un esclave. O monstrueux aveuglement ! ô étrange folie ! vous pouvés vous délivrer d’un poids qui vous accable, & rompre les liens qui vous enchaînent, en donnant une partie de vôtre argent aux pauvres ; & vous n’en voulés rien faire. Pourquoy dites-vous que cet argent vous appartient, puisque vous le gardés enfoüi sans en user, & puis qu’il ne sert ny à vos amis, ny à vos enfans, ny à vous-même ? Est-ce ainsi qu’on abuse des veritables noms qu’on donne aux choses ? Pourquoy appeller l’argent un bien, puis que c’est un veritable mal, & qu’il ne cause que du mal ? »

La gravité de la Chaire & du Barreau, demande qu’on évite les Descriptions des personnes, quant à l’exterieur ; c’est une Figure qu’il faut laisser aux Comediens. Il y a des Predicateurs qui remplissent leurs [p. 229] Sermons de representations des differens habillemens des femmes : tous les noms bizarres qu’elles donnent à leurs rubans & à leurs autres ornemens, n’y sont pas oubliés ; mais ces sortes de peintures déplaisent à ceux mêmes qu’elles font rire. Peignés vivement l’horreur de l’orgueïl du cœur, representés fortement quelle sera la suite malheureuse d’une vanité passagere, & vous ferés aisément tomber tous ces ornemens exterieurs. Otés l’amour corrompu du cœur, & les gorges seront bien-tôt couvertes ; ôtés enfin la vanité de la tête, & vous en ôterés bien-tôt les rubans & les frisures. Ce n’est pas qu’on ne puisse, en passant & en tres-peu de paroles, blâmer ces sortes d’ajustemens, & les nommer ; mais il faut que ce soit avec une espece d’indignation, sans s’y arrêter, à l’exemple des Apôtres.

Que[160]les femmes soient vétuëscomme l’honêteté le demande ; quelles se parent de modestie & de chasteté, & non avec des cheveux frisez, ny des ornemens d’or, ny des perles, ny des habits somptueux, mais comme ledoivent [p. 230] être des femmes qui font profession de pieté, & qui le témoignent par leurs bonnes œuvres.

Ne[161]mettés point vôtre ornement, & ne vous parez point au-dehors par la frisure des cheveux, par les enrichissemens d’or, & par la beauté des habits : mais mettés vôtre soin à parer l’homme invisible, caché dans le cœur, par la pureté incorruptible d’un esprit doux & modeste ; ce qui est un riche & magnifique ornement aux yeux de Dieu.

Un eloquent Advocat fait une admirable description d’un criminel, tourmenté par les remors de sa conscience.

« Quand[162] ce Criminel sçauroit que la Justice ne le chercheroit pas, il sçait & sent que sa conscience le trouve toûjours ; qu’elle l’entraine & le presente incessamment devant le tribunal interieur, où elle-même l’accuse & le juge : qu’elle le tient tous les jours sur la sellete : qu’elle ne luy permet pas d’ouvrir seulement la bouche pour se défendre ; & qu’elle l’y condamne souverainement & sans appel. Il peut s’enfuir hors d’une Ville, hors d’une Province, hors [p. 231] d’un Etat où il a commis une action detestable, mais il trouve par tout l’obscurité de la nuit, où il est troublé par des songes effrayans. Il y trouve[163] des oiseaux, dont la vûë même, quoy qu’agreable, est devenuë autrefois odieuse à des Meurtriers, leur conscience leur persuadant que ces Oiseaux venoient vanger l’assassinat qu’ils avoient commis. Il y trouve de la terre à qui le S. Esprit donne une bouche dans l’Ecriture, pour porter jusques au Ciel le cry du sang dont elle a été trempée ; & qui même, selon Pline[164], ne reçoit plus un serpent, lors qu’il a causé une blessure mortelle à un homme, le punissant ainsi de son attentat. Il y trouve des Villes, & des Assemblées d’Officiers & de Citoyens, lesquels font tous la guerre aux méchans qui luy ressemblent ; & le spectacle des supplices ignominieux dont ils les châtient, le fait trembler ; dans cette pensée, que si les hommes ignorent de quoy il est coupable, Dieu le sçait : Qu’il ne luy épargnera pas ce qu’il fait souffrir à tant d’autres qui ne l’ont pas tant merité que luy : Qu’avec [p. 232] le temps la Justice Divine revele les crimes : Que son heure n’est pas encore venuë ; mais que si le Ciel luy en a marqué une, elle viendra infaillibliment ; Qu’il ne fait que traîner son lien de jour en jour ; & qu’il doit sa vie pour la reparation de l’outrage qu’il a fait à Dieu, à la Nature, aux Loix, au Prince, à l’Etat : qu’il la doit au sang de celuy qu’il a arraché du monde, aux larmes de ceux qu’il a affligés par ce meurtre détestable, & aux mouvemens de sa propre conscience, qui le condamne à perir d’une mort infame, aprés avoir fait perir son prochain d’une mort cruelle ; & à recevoir la recompense d’un scelerat, aprés avoir commis l’action d’un scelerat. Que si l’amour de son Païs le fait retourner au bout de quelques années dans la Province, ou dans la Ville qu’il avoit quittée ; & s’il vit toûjours déguisé, caché, armé, accompagné, pour n’être pas aisément surpris : quelle misere peut être comparable à la sienne, d’avoir toûjours peur qu’on ne le reconnoisse pour ce qu’il est ; de prendre souvent des visages inconnus pour ceux des ministres [p. 233] de la Justice ; de s’imaginer que tous les Archers qui cherchent des brigans & des assassinateurs, peuvent avoir été avertis de l’arréter ; de se tenir toûjours sur ses gardes dans les entretiens les plus familiers ; d’avoir toûjours quelques mouvemens d’une secrete tristesse dans les réjoüissances publiques ; & d’entendre souvent, soit au milieu de la foule & du bruit des Villes, soit dans le calme & dans le repos, la voix du sang qui crie vengeance contre luy, & au Ciel & à la terre : les plaintes tragiques d’une Ame qui luy demande la sienne ; qui l’appelle devant le Thrône de la Justice Divine, qui luy represente la potence & l’échafaut, comme le lit d’honneur, où ceux qui luy ressemblent font leur testament : qui luy montre l’épée d’un Bourreau attachée à un filet, & prête de tomber à tous momens sur sa tête. »

La Description du temps trouve quelquefois sa place dans le Barreau, mais rarement dans la Chaire. Celle du Lieu y peut souvent faire un bon effet. La peinture que fait saint Jean Climaque, des affreux deserts [p. 234] où s’enfermoient les Solitaires de son temps ; & celle que fait S. Jerôme de l’horreur de son effroyable Solitude, sont capables de donner une grande idée de la Penitence Chrétienne.

« Helas[165] ! combien de fois m’est-il arrivé dans l’affreux desert où je suis, & dans l’horrible solitude où je me suis enterré moy-même ; combien de fois, dis-je, m’est-il arrivé, de me trouver en esprit & en imagination au milieu des plaisirs que l’on goûte à Rome ! Un rude sac couvroit tout mon corps, & ma chair brûlée par les ardeurs du Soleil, étoit toute noire & toute dessechée ; mes yeux répandoient à tout moment des torrens de larmes : & mon cœur accablé, poussoit sans cesse vers le Ciel de lugubres, de pitoyables gemissemens. Si quelquefois le sommeil m’atterroit malgré moy, je brisois mes os contre les pierres sur lesquelles j’étois couché. Je ne parle point de la nourriture que je prenois : un peu d’eau étoit ce qui me soûtenoit ; car dans nos plus grandes maladies ce seroit un crime pour nous de manger quelque chose de cuit. Aprés tout cela, j’avouë [p. 235] que dans cette effroyable prison où je m’étois condamné pour eviter les cachots eternels des Enfers, n’ayant point d’autres compagnies que les serpens & les scorpions qui m’environnoient ; j’avouë, dis-je, que ma chair rebelle, & mon imagination revoltée, me representoient les danses impudiques des filles Romaines : mon corps étoit attenué de jeûnes, & mon cœur étoit tout prêt de brûler de fales desirs ; l’amour profane étoit allumé dans un corps tout froid, & la cupidité vivoit dans une chair déja morte avant la mort même. »

La Description du Lieu où une action s’est passée, où s’est fait quelque crime, est souvent necessaire au Barreau ; mais dans la Chaire, elle n’est en usage que lors qu’on fait le Panegyrique de quelque Saint, dont on veut representer la retraite & la solitude. S. Jerôme nous a laissé une admirable peinture de la Cellule de S. Hilarion.

Sur[166] un effroyable mont s’éleve un rocher affreux, &c.

La Description des choses qui est appellée ordinairement Hypotypose, [p. 226] doit regner dans tous les Sermons, puis que c’est par elle qu’on represente l’horreur des pechés & des desordres du monde : mais comme cette Figure est ce qu’il y a de plus éclatant dans l’Eloquence, on doit en eviter l’excés & l’affectation ; & comme il n’y a rien où l’Orateur puisse montrer plus d’esprit de vivacité que dans ces sortes de portraits & de peintures, un Predicateur Chrétien doit se précautionner contre la tentation de paroître bel esprit : & c’est pour cela qu’il doit arréter son imagination dans les portraits qu’il fait des mœurs, pour ne pas sortir de la gravité & de la majesté de la Chaire.

Il y a des Predicateurs qui font des portraits du peché, si délicats & si ingenieux, qu’ils inspirent beaucoup plus d’envie de le commettre, que d’en faire penitence : semblables à ces Peintres, qui mettant tout leur art à bien peindre un Serpent, se mettent fort peu en peine d’en donner de l’horreur, pourvû qu’on les louë & qu’on les admire.

Il est vrai qu’aprés une Description [p. 237] bien brillante, tout le monde s’écrie, & que chacun se dit à l’oreille, que le Predicateur a extrémement d’esprit ; mais je ne croy pas qu’on luy puisse jamais faire un plus grand affront. Il ne s’agit pas d’avoir de l’esprit en Chaire, il s’agit de convertir les pecheurs ; & c’est avec beaucoup de cœur qu’il faut prêcher, & non pas avec beaucoup d’esprit.

Quand les Dames loüent le Predicateur en sortant du Sermon, avec un visage gay, c’est une tres-méchante marque ; mais si elles sortent les yeux baissés sans parler, le Predicateur a fort bien prêché.

On étoit partagé à la Cour d’Espagne, à l’égard de deux celebres Predicateurs. On consulta les Connoisseurs ; mais l’un & l’autre avoit des habiles de son côté. Un Courtisan décida l’affaire sans y penser : Quand j’entends l’un, dit-il, je suis parfaitement content de luy ; mais quand j’entens l’autre, je suis tout-à-fait mal-content de moi-même. Le meilleur Predicateur n’est pas celuy qui contente le mieux ses Auditeurs ; c’est celuy qui les mécontente le plus, [p. 238] en leur donnant de l’horreur d’eux-mêmes, & en jettant le trouble & la terreur dans leur Ame.

La Description que fait le Prophete Jeremie, de la misere & de la desolation du pecheur, sous la figure de Jerusalem, est un parfait modele que doivent imiter les Predicateurs qui veulent toucher & convertir. La peinture que fait le Prophete Ezechiel[167], des abominations qui se commettoient dans le Temple du Seigneur, est aussi ce qu’il y a de plus capable de donner une idée d’une parfaite Description morale. Les Peres de l’Eglise sont remplis d’une infinité des plus vives & des plus touchantes Descriptions. En voicy quelques Exemples que je souhaiterois que l’on tâchât d’imiter.

« Si[168] vous jettés les yeux sur les spectacles qui sont dangereux, vous verrés representer sur des Theatres des choses qui ne sont pas moins déplorables que honteuses. Les Tragedies s’étudient à rappeller les crimes passés : l’on y renouvelle par des representations vives & touchantes, l’horreur des parricides & des incestes, [p. 239] comme pour empêcher que la memoire de ces forfaits ne s’efface avec le temps : ainsi le monde est averti à toute heure, qu’on peut faire encore ce qui a déja été fait ; c’est un moyen sûr de ne laisser jamais mourir les crimes, de les sauver de la décadence du temps, & de l’obscurité de l’oubly des hommes. Et ainsi ce qui a cessé d’être un forfait, devient un exemple dans les representations de la Comedie, qui est une école d’impudicité : l’on apprend à commettre des adulteres en les voyant representer sur le Theatre ; & l’autorité du Magistrat qui approuve ces desordres publics, flatte nos mauvaises inclinations, il arrive quelquefois qu’une femme qui étoit allée chaste à la Comedie, en sort impudique. Aussi ces representations émeuvent les sens, flattent les passions, & bannissent la pudeur & la chasteté des cœurs les plus modestes & les plus honêtes. Dites aprés cela, si vous l’osez, qu’on peut assister à ces sortes de spectacles sans peché. »

Si quelqu’un de ces Predicateurs qui affectent un peu trop de plaire, [p. 240] avoit à faire le portrait de la Comedie ou de l’Opera, il diroit cent jolies choses qui feroient soûrire les Dames, & récrier les jeunes-gens ; mais je suis persuadé que tout ce qu’il diroit, ne toucheroit pas comme cette Description de S. Cyprien.

S. Chrysostome[169] dépeint d’une maniere fort eloquente la negligence des peres & des meres pour l’éducation de leurs enfans.

« Si vous aviés pris à tâche de perdre vos enfans, peres & meres, en seriés-vous davantage ? Vous êtes les premiers à les porter à faire toutes ces choses qui damnent infailliblement ceux qui les font. Et afin de vous le marquer plus précisément, repassons icy, je vous prie, les instructions que nous donne Nôtre-Seigneur en son Evangile : Malheur à vous qui riez : Et vous ne faites autre chose tous les jours que de leur procurer mille occasions de rire & de se divertir. Malheur à vous qui êtes riches : Et vous, au contraire, vous employés tous vos soins & vos efforts pour les enrichir. Malheur à vous lors que tous leshommes diront du bien de vous : Et vous [p. 241] faites souvent des dépenses tros-somptueuses, & vous vous ruinés pour paroître magnifiques aux yeux du monde, & en attirer les applaudissemens & les loüanges. D’ailleurs, l’Evangile nous apprend, que quiconque injurie son frere, merite la punition du feu eternel ; & vous, vous témoignés estimer lâches & timides ceux qui souffrent quelque injure avec patience. Mais vous ne vous contentés pas de cette conduite si criminelle & si indigne d’un Chrétien, d’enseigner à vos enfans des choses contraires aux preceptes de Jesus-Christ : Vous allés encore plus loin, en couvrant la laideur des vices de noms specieux. Vous appellés les spectacles un divertissement honête ; la prodigalité & la dissipation, liberalité & largesse : & vous donnés à l’injustice le nom de force & de fermeté. Et ne vous contentant pas encore de ces pieges que vous tendés à vos enfans, vous les trompés, en donnant aux vertus des noms odieux. Vous appellés la pureté, une humeur rude & farouche ; la modestie, crainte ; l’équité & la justice, foiblesse ; [p. 242] le mépris du fast & de la gloire, bassesse d’esprit ; la tolerance des maux, imbecillité & lâcheté : comme si vous apprehendiés que si vos enfans apprenoient d’ailleurs les vrais noms des vertus, & leur vray merite, ils ne travaillassent à fuir les vices qui leur sont contraires. Enfin vous negligés le soin de leurs Ames, comme si elles étoient quelque chose de vil & d’inutile ; & en même tems que vous ne faites nul cas des choses principales & necessaires, vous appliqués tous vos soins & toute vôtre industrie à leur procurer celles qui leur sont veritablement inutiles & superfluës : vous avés grand soin qu’ils ayent de bons serviteurs, de bons chevaux, de beaux habits ; & vous ne faites rien afin qu’ils deviennent bons eux-mêmes : vous n’y pensez seulement pas. »

S. Basile[170] fait un excellent portrait des Predicateurs relâchés.

« Plusieurs corrompent l’Ecriture, en y mettant ce qui ne vient que de leur propre imagination, au grand préjudice de ceux qu’ils enseignent ; car pour gagner leurs bonnes graces, ils les flattent dans leurs desirs, & [p. 243] les perdent enfin en les nourrissant & les entretenant dans leurs vices par leurs discours complaisans. Ainsi ils alterent toute la severité & toute la rigueur de l’Ecriture, qui reprend avec tant de force & d’utilité les pecheurs : & comme s’ils avoient conjuré la perte de ceux qui les écoutent, ils les amusent par des discours pleins d’ignorance, sur l’excessive Misericorde de Dieu envers les hommes, & sur sa facilité à pardonner les pechés, & mille autres choses aussi peu solides qu’ils leur debitent, & qui ne servent qu’à affoiblir les Ames dans le devoir de la pieté. »

L’on ne voit dans les Descriptions & dans les portraits que font ces premiers Predicateurs du monde Chrétien, rien de bas, point d’affectation de bel esprit : tout y est grave, noble & touchant ; & ce sont ces grands modeles que l’on doit imiter. Les Descriptions des choses que l’Orateur Longin appelle des Images ou des Representations d’une chose comme elle s’est passée, & telle qu’elle est dans la verité, sont du bel usage de l’Eloquence du Barreau, & rien ne [p. 244] frappe & ne gagne davantage les esprits des Juges.

L’Orateur le plus poli qui ait paru dans le Barreau, fait une eloquente peinture de la captivité des Chrétiens chés les Barbares.

« Certainement[171], qu’on cherche dans toute cette foule de calamités dont toute nôtre vie est tous les jours menacée, qu’on cherche dans tous les lieux que la pieté publique a pû consacrer au soulagement des affligés, on n’y verra rien de si désolé, de si déplorable que les Captifs… Je ne parle point de la pesanteur de leurs fers, ny de ces cavernes affreuses où toutes les nuits on les enferme comme des bêtes farouches. Que leur vie ne soit qu’une longue mort, ou qu’une agonie continuelle : qu’éloignés de leurs parens & de leurs amis, de leurs femmes & de leurs enfans, ils soient exposés à la fureur d’un brutal, d’un implacable Bourreau ; c’est dequoy fendre le cœur le plus endurcy : ce n’est pourtant qu’une petite partie de leur misere. Pensés, Messieurs, pensés en quel danger est leur salut dans cette maudite terre de [p. 245] tribulation & d’angoisse. Autant d’Infideles, autant d’instrumens du vieux Serpent, autant d’ouvriers qui ne travaillent qu’à les perdre, qu’à les dérober à Jesus-Christ. On n’épargne ny les menaces ny les promesses ; l’esperance de la liberté, la terreur d’un traittement inhumain ébranle la chair, & la revolte contre l’esprit. Au milieu de tant d’ennemis, point de secours, point de consolation, point de conseil ; ils n’entendent plus ny la voix de l’Epouse sainte, ny la voix du bon Pasteur ; le Ciel est d’airain, il retient dans ses thresors & ses pluyes & ses rosées. Cependant ne croyés pas que le Prince des Tenebres se repose : il jette le trouble dans leur conscience ; il irrite, il envenime leurs passions ; il redouble leur chagrin, leur impatience, leurs craintes. Un Dieu né dans une créche, un Dieu mourant sur la Croix, l’Evangile, tous nos Mysteres, il les blaspheme, il les met autant qu’il peut, en opprobre. Enfin, Messieurs, dans l’obscurité d’une nuit si noire, d’une nuit pleine de douleur, pleine d’effroy, [p. 246] ces miserables vers de terre, sans assistance, sans armes, ont à combattre toutes les puissances de l’Abîme. Quelle extremité, quelle desolation, mais quel peril ou plus evident, ou plus horrible ! »

Le même Orateur fait un portrait fort délicat du malheur des gens de sçavoir & de merite.

« Si[172] les Prêtres sont les Interpretes de l’Eternel ; si c’est par leur bouche qu’il s’explique, qu’il rend les Oracles ; il est aisé de comprendre combien leur insuffisance peut apporter de confusion & de trouble dans la Famille du Seigneur. En vain le Seigneur vous appellera & du faîte des Montagnes, & du milieu des grands chemins, comme parle le plus sage de tous les Rois[173] : En vain, il semera sa parole & ses Divins einsegnemens dans le monde : Son langage tout mysterieux est un langage presque inconnu parmy les hommes : il n’y a, Messieurs, il n’y a que la lumiere des Sciences qui puisse percer ces ombres, ces obscurités, & déveloper ces Enigmes adorables qui renferment tout le secret de [p. 247] l’heureuse œconomie de nôtre salut. Ce n’est donc pas sans raison que les Prophetes & les Apôtres ; que les Peres & les Conciles ; que l’Eglise & la Synagogue éloignent les ignorans du ministere des Autels. Cependant il est étrange, qu’aujourd’hui les Benefices, les Charges, les Dignités Ecclesiastiques se donnent, pour ne rien dire de plus odieux, se donnent toutes à la brigue, à la faveur, & presque jamais au merite. Il est étrange que les hommes de sçavoir soient si peu considerés. Est-ce donc que tout Israël est maintenant devenu Prophete, comme Moïse le souhaitoit autrefois dans le Desert[174] ? Est-ce que le monde n’a plus besoin d’instruction, n’a plus besoin du flambeau de la doctrine… En vain un Maître és Arts se consumera sur ses livres ; en vain un Docteur vieillira sur S. Thomas, & sur le vieux & le nouveau Testament : s’ils ne s’approchent de la Cour des Princes, ou de la Cour des Prelats ; s’ils n’achetent leur faveur par de lâches complaisances, par des services indignes, l’Eglise n’aura pour eux ny Benefices, ny [p. 248] Charges, ny Dignités. N’attendés pas qu’on aille chercher dans un galletas ces lampes ardentes, pour les mettre sur le chandelier ; ils languiront toute leur vie dans leurs taudis ; ils languiront toute leur vie pauvres, souffreteux, & méprisés de ceux-là même qui devorent leur substance. »

De la Prosopopée.

La Prosopopée est une Figure qui consiste à faire parler une personne morte ou vivante. Elle consiste aussi à faire parler Dieu, un Ange, ou autre Esprit Celeste ; & même des choses inanimées, les Vertus, les Vices, les Provinces, les Villes, &c. C’est ainsi que Salomon fait parler la Sagesse.

« La[175] Sagesse ne crie-t’elle pas, & la Prudence ne se fait-elle pas entendre ?  Ecoutés, ô hommes, je vas vous addresser ma voix. »

C’est ainsi que le Prophete Baruch fait parler la Ville de Jerusalem.

Jerusalem a vû que la colere de Dieu s’approchoit, & elle a dit : [p. 249] Ecoutés, peuples des environs de Sion, le grand malheur dont Dieu m’a affligé. J’ay[176]vû la captivité de mon peuple, de mes enfans, &c.

S. Cyprien fait parler Dieu d’une maniere terrible aux femmes mondaines.

« Ne[177] craignés-vous point, ô femmes mondaines, que lors que le Fils de Dieu viendra juger les vivans & les morts, il ne vous chasse à jamais de sa presence, & ne vous fasse ces terribles reproches. Retirés-vous, vous n’êtes point mon ouvrage ; & vôtre visage n’a plus rien des traits de ma ressemblance : le fard, les faux cheveux, & mille vains artifices par lesquels vous vous êtes déguisées, font que je ne vous reconnois plus pour être à moy. Vous ne me verrés point avec ce visage étranger, & ces yeux que je n’ay pas formés, mais que le Demon a entierement corrompus. Vous l’avés suivy, vous avés recherché l’exterieur brillant du Serpent ; c’est de vôtre ennemy que vous tenés tout cet ornement, allés brûler à jamais avec luy. Voilà ce que vous [p. 250] devriés mediter jour & nuit, & vous reviendriés bien-tôt de toutes vos vanités. »

Au reste, comme il est tres-difficile de faire bien parler Dieu en Dieu, il est de la sagesse de ne le faire parler que comme il a parlé luy-même par la bouche de ses Prophetes.

Le même S. Cyprien fait parler le Demon à Dieu, d’une maniere bien capable de confondre les Chrétiens.

« Representés-vous[178] le Demon d’un air triomphant, au milieu de tous ceux qui l’ont suivy, qui a l’audace de dire à Jesus-Christ : Je n’ay rien souffert pour tous ceux qui se sont donnés à moy ; je n’ay point été flagellé pour eux, je n’ay point reçu de souflets pour eux, je n’ay point été couronné d’épines, je n’ay point été crucifié pour eux, je n’ay point versé mon sang pour eux, je ne leur ay point promis de recompense eternelle : & cependant ils m’ont adoré, ils m’ont imité, ils m’ont suivi. Vous êtes mort pour eux, Seigneur, & qu’ont-ils fait pour vous ? Vous ont-ils revétu & nourri, quand vous avés [p. 251] été nud, & que vous avés eu faim dans la personne de vos pauvres ? Le nombre de ceux qui vous ont obeï, approche-t’il de celuy de mes serviteurs, ou plûtôt de mes esclaves volontaires. Que répondrons-nous à cela, mes chers Freres ? »

Quelque, éclatante que paroisse cette Figure, comme il y a toûjours de la fiction, il faut en user fort rarement & fort brevement dans la Chaire ; & l’on doit avoir un tres-grand soin de bien ménager le vray-semblable.

S’il y a quelque Prosopopée qui puisse avoir un bon effet dans un Sermon, c’est principalement où le Sage fait parler les damnés.

« Helas[179] ! que nous nous sommes égarés du chemin de la verité ; pourquoy avons-nous fermé les yeux de nôtre esprit aux rayons de ce divin Soleil de justice ? Pourquoy avons-nous refusé le jour que la Sagesse nous vouloit montrer ? Falloit-il tant travailler pour nous perdre ? Nous nous sommes lassés mille fois dans les chemins de l’iniquité, dans ces chemins difficiles, où n’ayant point la [p. 252] grace pour guide, & ignorant les voyes du Seigneur, nous nous égarions sans cesse de plus en plus. Qu’avons-nous gagné par tant de soins que nous avons pris pour contenter nôtre ambition ? A quoy nous ont servy ces richesses qui nous ont coûté tant de peines ? Nous éprouvons maintenant la fausseté des biens de la terre, & la vanité de la gloire du monde. Ces choses se sont dissipées comme une ombre, sans qu’il nous en demeure rien de reste, &c. »

L’on peut mettre en œuvre cette Figure dans le Barreau avec succés ; ainsi que l’a fait un des premiers Orateurs du Palais, à l’egard d’une femme, laquelle vouloit perdre son mary qui avoit tué son beau-pere par un pur malheur.

« Ne[180] doutés point que si vôtre pere revenoit aujourd’huy en vie, il ne vous remontrât que c’est à l’Intimé qu’il vous a donnée, & non pas à l’Appellant : Que c’est à ce premier que vous devés vous rejoindre ; & que c’est de ce second que vous devés vous separer : Qu’il a oublié devant Dieu l’accident qui l’a tiré de ce [p. 253] monde, & qu’il avoit même oublié, comme Chrétien, avant que de partir de la terre : Que vous devés l’oublier ainsi qu’il a fait ; que vous devés vous souvenir de l’obligation solennelle que vous avés contractée à la face de Dieu & de son Eglise, d’être fidele à vôtre mary : Que vous devés reprendre pour luy les mouvemens d’amour & de tendresse que vous luy avés témoigné les trois premiers mois qu’il a vécu avec vous ; & ne vous amuser pas à de vains respects que vous affectés de vouloir rendre à la memoire de vôtre pere à qui ils sont inutiles ; mais vous appliquer à rendre une effective & loüable reverence & assistance à la personne de vôtre mary à qui elles sont deues & necessaires. »

Del’Imprecation.

L’Imprecation est une Figure par laquelle on souhaite qu’il arrive du malheur à quelqu’un. Il y a peu d’occasions où un Advocat puisse avec bien-seance desirer du mal aux gens. Mais cette Figure est quelquefois fort touchante dans la Chaire ; & c’est [p. 254] lors que le Predicateur indigné contre l’obstination & l’impenitence du pecheur, souhaite qu’il tombe dans la juste vengeance du Seigneur, s’il ne se convertit. Telles sont les imprecations que fait le Roy Prophete contre ceux qui l’avoient indignement persecuté.

Que[181] leur table soit un filet devant leurs propres yeux, qu’ils y trouvent leurs peines & un sujet de chûte. Que leurs yeux soient obscurcis, & qu’ils ne voyent point. Faites qu’ils soient toûjours courbés contre terre. Répandez sur eux vôtre indignation, & que la fureur de vôtre colere se saisisse d’eux : que leur demeure soit deserte, & que personne n’habite dans leurs maisons ; parce qu’ils ont persécuté celuy que vous aviez frappé, & qu’ils ont augmenté encore la douleur de mes playes. Laissés-les amasser iniquité sur iniquité, & qu’ils n’entrent point dans vôtre justice. Qu’ils soient effacez du Livre des vivans, & que leurs noms ne soient point écrits parmy ceux des Justes.

Que[182]la mort les vienne surprendre, & qu’ils descendent en Enfer tout vivans.

Mais comme la Charité nous défend [p. 255] de souhaiter aucun mal à nos freres, le Predicateur doit, aprés le feu de l’imprecation, revenir à soy tout-à-coup, en conjurant le pecheur de détourner ce malheur par une promte penitence, ou en priant le Seigneur de l’éclairer par sa sainte Grace, & de luy faire misericorde. C’est ainsi qu’en use S. Chrysostome.

« Puissiés-vous[183] à jamais perir, temeraires, qui osés outrager le Saint des Saints par vos blasphemes ! mais, que dis-je, puissiés-vous plûtôt recourir à la misericorde de Dieu, & faire penitence ! »

De la Repetition.

La Repetition est une Figure par laquelle on repete plusieurs fois le même mot & le même tour, pour luy donner plus de force, & pour frapper plus vivement les esprits.

Mon[184]glaive vengeur contre les Chaldéens, dit le Seigneur, & les habitans de Babylone, & tous les Grands & les Sages qui la gouvernent. Mon glaive vengeur contre ses faux Prophetes, qui passeront pour des insensés. Mon glaive vengeur contre ses braves qui feront penetrez de crainte. Mon glaive[p. 256] vengeur contre ses chariots, ses chevaux ; contre tout son peuple qui sera reduit dans la derniere foiblesse. Mon glaive vengeur contre ses thresors & toutes ses richesses qui seront entierement pillées.

Quand[185]j’étois enfant, je parlois en enfant, je jugeois en enfant, je raisonnois en enfant ; mais lors que je suis devenu homme, je me suis défait de tout ce qui tenoit de l’enfant.

Sont-ils[186] Hebreux ? je le suis aussi. Sont-ils Israëlites ? je le suis aussi. Sont-ils de la race d’Abraham ? j’en suis aussi.

L’on trouve souvent cette Figure dans les Peres plus eloquens.

« Vous[187] êtes tente par l’esprit d’impureté ; mais vous avés conservé vôtre pureté dans la crainte du juste Jugement de Dieu : Vous êtes Martyr de Jesus-Christ. Vous êtes tenté par l’esprit d’avarice, qui vous inspire de dépoüiller la veuve & l’orphelin ; mais pour obeïr à la Loy du Seigneur, vous avés resolu de les soulager plûtôt que de leur nuire : Vous êtes Martyr de J. Christ. Vous êtes tenté par l’esprit d’orgueïl ; [p. 257] mais voyant la bassesse de vos freres, vous n’avés conçu que des sentimens d’humilité & d’aneantissement : Vous êtes Martyr de J. Christ. »

« Quand[188] est-ce que l’on a commencé de ne plus rendre de culte aux Idoles ? quand est-ce que les Oracles ont cessé parmy les Payens ? quand a-t’on commencé à mépriser les faux-Dieux, & à ne les plus regarder que comme des hommes mortels ? à découvrir la fraude & la malice des Demons, & à ne plus craindre ? à tenir l’Art magique & la science des Prestiges, pour une chose détestable ? & enfin, quand est-ce que la sagesse des Payens a commencé à paroître une vraye folie, sinon quand la vraye Sagesse de Dieu a paru elle-même sur la terre, revêtuë de nôtre nature ? »

Un celebre Orateur du Palais tourne eloquemment cette Figure, pour montrer que le Droit Romain doit l’emporter sur la Coûtume de Paris, dans de certaines circonstances.

« Rome[189] a éte le Lion des Nations, pour user du terme de l’Ecriture, [p. 258] & la Maîtresse de tout le monde : Paris n’est que l’admiration des peuples, & l’ornement de la France. Rome a été comme le Soleil dont parle l’Ecclesiastique, lequel a brûlé les montagnes, & a jetté des rayons de feu sur tout l’Univers : Paris en est un qui ne jette que des rayons de chaleur sur la France, & de lumiere sur toute la terre. Rome a conquis le monde à ses Empereurs : Paris a été la conquête de nos Rois aussi-bien que le reste du Royaume. Rome a eté l’instrument des victoires de ses Princes : Paris n’a été que le lieu du triomphe de ses Souverains. Rome a donné la Loy à ceux qu’elle avoit vaincus : Paris n’a été que le Siege de l’Empire des Victorieux. Rome est appellée la Patrie originaire des Loix, & la source primitive du Sacerdoce : Paris n’á été qu’une Retraite glorieuse des Loix Françoises ; mais sans en être la mere ny l’origine, non plus que du Sacerdoce. »

Cette Figure demande d’autant plus d’étude, qu’elle est moins difficile ; n’y ayant point d’Ecolier qui ne puisse aisément repeter plusieurs [p. 259] fois le même mot ; c’est pourquoy la repetition doit être courte, & toûjours de quelque chose de grand & de sententieux.

De l’Interrogation.

L’Interrogation par Subjection, est une Figure qui consiste à s’interroger & à se repondre soy-même. On s’en sert aussi pour prévenir les fausses raisons que l’on peut objecter, & à les refuter. L’on rencontre souvent cette Figure dans les Epîtres de S. Paul.

[190]est donc le sujet de vôtre gloire ? il est exclus. Par quelle Loy ? Est-ce par la loy des œuvres ? Non, mais par la loy de la Foy.

Le Sauveur s’en est servy quelquefois :

A[191]qui comparerai-je les hommes de ce temps-cy ? & à qui sont-ils semblables ? A ces enfans qui sont assis dans la Place, &c.

Qui[192]est ma mere ? & qui sont mes freres ? Voicy ma mere, & voicy mes freres.

Elle est aussi fort en usage parmy les saints Peres.

[p. 260]

« Me[193] dirés-vous que vous craignés la pauvreté ? mais ne sçavés-vous pas que Jesus-Christ appelle les pauvres, bien-heureux ? La peine vous épouvante ; mais aucun soldat n’a jamais été recompensé sans combattre. Vous craignés la faim ; mais la Foy vous ôtera cette crainte. Vous apprehendés de coucher durement, & de voir vôtre corps desseché par les jeûnes ; mais le Seigneur sera couché auprés de vous pour vous consoler. La maigreur de vôtre visage, & vôtre tête dépoüillée de tous ses ornemens, vous rebutent de la vie penitente ; mais faites reflexion que Jesus-Christ est vôtre Chef, & que vous portés sa ressemblance. L’horreur des antres & des forêts vous fait peur ; mais là vous trouverés le Paradis. Sçachés que c’est être trop délicat que de vouloir tout à la fois se réjoüir avec le monde, & regner avec Dieu. »

S. Cyprien s’exprime sur le même sujet, à peu prés de la même maniere.

« Je[194] conviens avec vous que vôtre [p. 261] corps ne reposera pas mollement dans un lit délicat ; mais Jesus-Christ sera vôtre repos. Vous êtes couché par terre, mais vous apprendrés par experience, qu’on ne souffre rien lors qu’on est couché proche de Jesus-Christ. Vôtre corps n’est pas lavé dans des Bains parfumés ; mais vôtre Ame est parfaitement purifiée. Je sçay que le pain manque quelquefois à ces Penitens ; mais le Sauveur nous apprend que l’homme ne vit pas de pain seul. Ils n’ont point d’habit pour les garantir du froid : mais un Chrétien qui est revêtu de Jesus-Christ, n’est-il pas habillé assés richement ? »

« Je[195] tomberay dans le besoin, me dirés-vous ? mais Jesus-Christ appelle les pauvres, bien-heureux. Je n’auray pas dequoy vivre, ajoûtés-vous ? mais, Ne vous mettés pas en peine dequoy vous serés nourris, répond le Seigneur : & pour le vêtement, les Lys nous sont un exemple, que nous n’en sçaurions manquer. Il faut pourvoir à la fortune [p. 262] de ses enfans & de sa posterité, me pourra-t’on dire ; Mais quiconque, aprés avoir mis la main à la charuë, regarde en arriere, n’est pas propre au Royaume de Dieu. On doit abandonner parens, femme & enfans, pour suivre Dieu : & vous déliberés si à cause d’eux vous devés abandonner vôtre métier, vôtre commerce, vôtre profession. »

« Si[196] vous dites : pourquoy Dieu m’a-t’il fait vase d’honneur, & un autre, vase d’ignominie ? que me servira de vous répondre ? écouterés-vous Augustin, si vous n’avés pas voulu écouter l’Apôtre même, lors qu’il dit : O hommes ! qui êtes-vous pour raisonner avec Dieu ? Est-ce que vous voulés disputer contre moy ? Mais plûtôt admirés, & écriés-vous avec moy : O profondeur des richesses ! Soyons tous deux dans l’épouvante, poussons tous deux les mêmes cris. Accordons-nous en craignant ensemble, pour ne pas errer & perir ensemble : penetrés, si vous pouvés, les choses impenetrables, faites les impossibles, corrompés [p. 263] les incorruptibles, voyés les invisibles. »

C’est dans les tours de cette Figure que paroît l’Eloquence d’un habile Advocat, pour prévoir & prévenir les raisons des Parties, afin de leur ôter toute leur force, & en même temps la grace, de la nouveauté ; de sorte que quand son adversaire s’en servira, les Juges prévenus n’en soient plus touchés.

C’est ainsi que cet Advocat si connu par sa politesse, plaidant pour l’exemption des Religieuses, affoiblitt par un tour fort délicat les raisons qu’on luy pouvoit objecter, prises de la grandeur & de la dignité des Evêques.

« Dites[197] donc, tant qu’il vous plaira, que la Discipline Reguliere a besoin de Surveillans & de Gardes. Elevés, tant qu’il vous plaira, la dignité des Prelats : qu’ils soient les Princes, qu’ils soient les Chefs de l’Eglise Militante ; qu’ils soient les Divins Dispensateurs des Thresors du Ciel, comme l’Apôtre les appelle ; Qu’ils[198] soient la lumiere & le sel du monde, [p. 264] comme Jesus-Christ luy-même les nomme dans l’Evangile[199]. Vous n’en dirés rien dont nous ne soyons tres-persuadés. Mais, Messieurs, quand vous entendrés toutes ces choses, n’oubliés pas, s’il vous plaît, qu’apres tout, les exemptions sont des remedes aussi necessaires qu’innocens ; souvenés-vous, je ne puis trop le repeter, souvenés-vous que le Saint Pere est aujourd’huy nôtre seul Pasteur ; & qu’il a remis à cet égard toute sa puissance entre les mains des Superieurs, de nôtre Ordre. Ce sont eux qui font chés nous toutes les fonctions Episcopales : Ils nous visitent, ils nous donnent des Confesseurs, ils sont les Arbitres, les Directeurs Souverains de nôtre vie. C’est sous leur conduite que nous travaillons jour & nuit à l’ouvrage de nôtre salut, & que nous marchons, autant que nôtre foiblesse peut le permettre, dans les voyes du grand S. Benoît nôtre Patriarche. »

[p. 265]

De la Communication.

La Communication est une figure, par laquelle l’Orateur communique familierement ses raisons à ses propres Adversaires, deliberant avec eux, & les faisant Juges eux-mêmes. C’est ainsi que le Seigneur parle à son peuple par la bouche d’un Prophete.

Mon[200]peuple, que vous ay-je fait ? En quoy vous ay-je donné sujet de vous plaindre ? Répondés-moy. Est-ce à cause que je vous ay tiré de l’Egypte, que je vous ay délivré d’une maison d’esclavage, & que j’ay envoyé pour vous conduire, Moyse, Aaron, & Marie ? &c.

Peuple[201] rebelle, soûtiens si tu peux contre moy ton ingratitude ! N’est il pas vray que tu m’as abandonné ?

Nous avons un exemple bien remarquable de cette figure dans saint Augustin.

« Si[202] Dieu vous disoit, pour vous éprouver : Je vous permets de faire tout ce que vous voudrés, de contenter tous vos desirs, de reputer pour licite tout ce qui vous est de [p. 266] plus agreable ; je ne vous puniray point pour cela ; je ne vous precipiterai point dans les tourmens de l’Enfer ; & il ne vous manquera qu’une seule chose, qui est que vous ne verrés jamais mon visage. Si à ce mot vous demeurés épouvanté, c’est une marque que vous aimés : Si vôtre cœur en est ému, s’il en est troublé, & si vous considerés comme une tres grande peine de ne point voir Dieu, c’est signe que vous aimés gratuitement. »

C’est ainsi que S. Chrysostome prouve la verité de la Religion Chrétienne.

« Dites-moy[203], je vous prie, si douze hommes sans rien sçavoir du métier de la guerre, & non seulement dénués d’armes, mais foibles & debiles, alloient attaquer eux seuls une grande armée de soldats bien aguerris ; & que bien loin d’y perir, ils vainquissent cette multitude, sans se servir d’autres armes que de leurs mains nuës ; diriés-vous que cette action, & cette victoire fût une chose purement humaine ? Cependant ce que les Apôtres ont fait, a été une chose infiniment plus admirable & plus glorieuse. Et en effet, de voir qu’un [p. 267] ignorant, & un pecheur a surmonté les plus éloquens Orateurs, & les plus grands Philosophes, sans en pouvoir être empêché ny par la pauvreté ny par le petit nombre des siens, ny par la terreur des dangers, ny par les coûtumes qui avoient jusques alors prévalu, ny par la difficulté des choses que prescrivoit sa doctrine, ny par le massacre de tant de Fideles, ny par la multitude & l’authorité des faux Docteurs qui abusoient les peuples : dites-moy, n’est-ce pas une merveille encore plus inconcevable, que de voir un homme tout nud ne pouvoir être blessé au milieu d’un grand nombre de gens armés ? »

Les habiles Avocats usent quelquefois de cette figure à l’égard de leurs Parties, pour les confondre davantage.

De l’Enumeration.

L’Enumeration, ou la Distribution consiste à parcourir diverses circonstances qui conviennent à une chose, ou les differens états des personnes.

Que[204] celuy qui a reçu le don d’exhorter, exhorte les autres ; que celuy[p. 268] qui a la conduite de ses freres, s’en acquite avec vigilance : que celuy qui exerce les œuvres de misericorde, le fasse avec joye.

Cette figure se trouve fort au long dans l’Epître aux Ephesiens[205], où l’Apôtre exhorte differentes sortes de personnes à s’acquiter de leurs devoirs Chrétiens. L’Enumeration est d’un grand usage dans la Morale, & nous en avons les plus beaux exemples dans les Peres.

« Le[206] Demon tourne autour de chacun de nous comme un ennemy, qui ayant assiegé une Place, en veut reconnoître le foible, & par où il la peut surprendre plus facilement. Il presente à nos yeux de beaux objets pour nous attirer, & pour détruire en nous la chasteté par la veuë : Il tente nos oreilles par des Musiques delicieuses, afin de relâcher la force & le courage que doit avoir un Chrétien : il excite nôtre langue à rendre injure pour injure, & anime nos mains aux violences & aux meurtres, pour nous venger des maux qu’on nous fait injustement. Il nous propose des gains injustes, afin de [p. 269] nous porter à nous rendre maîtres du bien de nôtre prochain, par des fraudes & des tromperies : il nous ouvre des voyes courtes & pernicieuses pour nous enrichir, afin de nous perdre par l’avarice : il nous promet les honneurs de la terre, pour nous ravir ceux du Ciel : il nous vante de faux biens, pour nous arracher les veritables ; & lors qu’il voit qu’il ne peut nous surprendre par ses artifices, il a recours aux menaces ; il s’efforce de nous effrayer par la crainte des persecutions : toûjours actif & inquiet, pour perdre les Serviteurs de Dieu ; rusé dans la paix, & violent dans la persecution. »

« Il y a peu de Nations, même des plus barbares, dont l’amour & la pratique de la Religion Chrétienne n’ait amolli les mœurs farouches, & n’ait calmé la ferocité par la douceur & par la tranquillité de ses sentimens. Tant de grands Esprits, tant d’Orateurs, tant de Sçavans, de Jurisconsultes, de Medecins, & même de Philosophes qui s’étudioient le plus à penetrer dans les secrets de la Nature, méprisent toutes ces connoissances, [p. 270] ausquelles ils avoient auparavant tant d’attache, pour venir recevoir avec soûmission les enseignemens de cette Religion divine. Les Serviteurs aiment mieux être maltraités avec cruauté par leurs maîtres, les femmes par leurs maris, les enfans désherités par leurs peres, que de renoncer à la Foy Chrétienne. »

« L’esprit[207] de l’homme est remply d’une infinité de pensées differentes ; les unes luy enflent le cœur, l’élevent, le troublent, le dissipent : les autres l’abattent, l’enchaînent, ou le corrompent : les autres le refferrent, & les autres l’étendent & le répandent. L’orgueïl l’enfle, la vanité l’éleve, l’envie le trouble, la colere le dissipe, la tristesse l’abbat, l’ambition l’étend & le grossit ; la gourmandise l’enchaîne, l’impureté le corrompt, la crainte le resserre, &c. »

« Trois grandes maladies affligent tous les hommes au moment de leur naissance, pendant toute leur vie, & à l’heure de leur mort. La tache d’origine les infecte dans leur naissance ; une malignité enracinée les corrompt pendant leur vie ; & la crainte d’un [p. 271] malheur eternel les desespere à la mort. Le Sauveur du monde leur a donné trois grands remedes pour ces trois sortes de maux ; il est né, il a vêcu, & il est mort. Sa naissance a purifié la nôtre, sa vie a sanctifié la nôtre, & sa mort a détruit toutes les horreurs de la nôtre. »

Comme cette figure sert extrémement à l’amplification du discours, l’usage en est fort ordinaire dans la Chaire, & dans la Barreau.

« Icy[208] il ne faut presque que des yeux pour convaincre la calomnie. Qu’on entre dans l’Hôpital, qu’on entre dans les Dortoirs, dans les Sales, dans l’Eglise, on verra par tout d’immortelles marques de la vertu que nous defendons. Cette maison si desolée il y a vingt ans, a recouvré toute sa splendeur, toute sa gloire. Jamais les pauvres ne furent ny ne seront mieux servis. La famine, les inondations, les sterilités n’ont rien retranché de leurs besoins. Au milieu de l’orage de la guerre ils ont joüi de tout le calme d’une heureuse paix. La prévoyance de Madame la Prieure, son œconomie, les charités de ses [p. 272] freres & de ses parens ont operé toutes ces merveilles, & desarmé, pour le dire ainsi, en faveur des affligés, ces grands fleaux de la nature. Si l’envie, si la haine trouble toute la prosperité de ses jours, il n’y a rien qu’elle n’ait tenté pour apprivoiser ces monstres ; elle a recherché, elle a demandé la paix, & même à genoux ; rien n’a pû ny vaincre, ny amollir ces cœurs de bronze ; ce n’est que mensonge, qu’iniquité, que venin d’Aspic sur leurs lévres. Elles ont brisé toutes les barrieres, & rompu toutes les digues. L’Eternel leur parle en vain par la bouche de leur Archevêque, par la bouche sainte de leur Fondateur & de leur patron : elles n’écoutent ny sa parole, ny ses menaces. La honte, l’ignominie de tant de scandales, la terreur des Anathemes, la verge qui a frappé les Revoltés n’a pû encore les émouvoir ny leur faire horreur de cet abysme si affreux, où la rage de l’amour propre les a miserablement precipités. »

L’on doit éviter dans ces sortes d’Enumerations d’entrer dans un détail petit & ennuyeux. C’est pourquoy [p. 273] il faut que les pensées les soûtiennent, & les relevent.

De la Concession.

La Concession est une figure par laquelle on accorde quelque chose en apparence, pour en tirer aprés avantage. C’est ainsi que S. Cyprien en use à l’égard d’une personne qui mettoit sa confiance en ses richesses.

« Vous[209] dites que vous êtes riche, & que vous devés vous servir de vos richesses : Servés-vous-en, à la bonne heure, je vous le permets ; mais servés-vous-en pour vôtre salut ; servés-vous-en à de bonnes œuvres, servés-vous-en pour accomplir la loy de Dieu : que les indigens & les pauvres sentent que vous êtes riche. Prêtés à Dieu-même vos biens à interêt. Acquerés des heritages, je le veux ; mais que ce soient des heritages eternels, dont les fruits durent toûjours, & qui sont à couvert des injures des hommes & des saisons. »

C’est encore par cette figure que ce Pere exhorte les Fideles à ne point craindre la mort.

« Je[210] permets de craindre la mort à [p. 274] ceux qui n’ayant point été regenerés par l’eau & l’Esprit, sont destinés aux flammes eternelles : qui ne sont point marqués du signe de la Croix, & de la Passion de Jesus-Christ ; qui passeront de cette premiere mort à une seconde ; & à qui il est avantageux que leurs douleurs & leurs supplices soient differés. »

De la Gradation.

La Gradation est une figure, par laquelle l’Orateur commence une periode, ou un membre de periode, par quelque chose de moindre, en s’élevant comme par degrés de pensées en pensées, qui aillent toûjours en augmentant.

Les Apôtres saint Paul & saint Jean se sont souvent servi de cette figure.

Ceux[211] qu’il a predestinés, il les a aussi appellés ; & ceux qu’il a appellés, il les a aussi justifiés : & ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés.

L’affliction[212] produit la patience ; la patience, l’épreuve ; & l’épreuve l’esperance.

« Porter[213] envie à son prochain, est [p. 275] un peché que l’on croit leger[214] : le croyant leger, on ne le craint point ; ne le craignant point, on le méprise ; & le méprisant, on ne l’évite point. »

« Si[215] vous n’offensés pas celuy qui vous a offensé, c’est une grande vertu ; si vous luy pardonnés, c’est une grande force : & si vous luy faites du bien en pouvant luy faire du mal, c’est une grande gloire. »

« C’est[216] peu que par la diversité de vos vices, & par la fureur de vos crimes, vôtre vie soit corrompuë par une infinité des plus cruelles rapines ; & que vous détruisiés vôtre Religion par vos fausses superstitions. Vous accablés encore les Ministres du Dieu vivant, par vos persecutions & par vos violences. Ce n’est pas assés que vous outragiés le Seigneur, vous ne pouvés encore souffrir qu’il soit adoré, & vous tourmentés ceux qui l’honorent & qui le servent. »

Voicy un exemple de cette figure, tirée des Plaidoyers d’un celebre Avocat.

« Aux[217] discours il ajoûtoit les prieres ; aux prieres, les soûmissions ; aux soûmissions, les promesses de l’épouser. »

[p. 276]

De la Suspension.

La Suspension est une figure qui consiste à suspendre l’esprit des auditeurs, & à leur faire attendre des choses qui les surprennent, & qui les frapent.

Le Sauveur laissa la Samaritaine dans l’attente du plus grand de tous les biens, par cette admirable suspension : Si scires donum Dei[218] ! Si vous connoissiés le don de Dieu ! &c.

Le Prophete Ezechiel suspend les esprits d’une maniere terrible, en racontant ce qu’il avoit vû dans le Temple, & en les laissant toûjours dans l’attente de quelque chose de plus que ce qu’il a dit.

Regardés[219] encore, & vous verrés des abominations beaucoup plus grandes, &c.

Lors que les Orateurs se servent de cette figure, ils commencent à peu prés de cette maniere : Qu’attendés-vous de moy ? &c. Vous attendés sans doute de moy, &c. De quel côté me tourneray-je, & de quelles paroles me serviray-je ? &c. L’on doit bien prendre garde de ne pas suspendre les [p. 277] esprits pour ne rien dire qui ne surprenne ; & cette figure doit être d’autant plus rare qu’il est moins aisé de dire quelque chose de nouveau.

De la figure appellée Congeries.

L’une des figures qui a le plus de force dans l’Eloquence, est celle que les Rheteurs ont appellée en Latin Congeries, & que quelques-uns nomment en François Multiplication. Elle consiste à ramasser dans une periode plusieurs pensées & plusieurs raisonnemens serrés, qui convainquent, & qui emportent l’esprit de l’auditeur. Les Apôtres & les Peres s’en sont servi pour presser le pecheur.

Jusques[220] à cette heure nous avons souffert la faim & la soif, & la nudité, & les mauvaistraittemens : nous sommes abbatus de lassitude, en travaillant de nos propres mains.

« La[221] nature a attaché au mal la crainte, ou la honte : c’est pourquoy les criminels cherchent à ne point être connus ; tremblent quand ils sont découverts, & nient tous les crimes dont on les accuse. Mais il n’y [p. 278] a rien de semblable parmi les Chrétiens : ils ne rougissent point de paroître tels, & ils ne s’en repentent point, si ce n’est de ne l’avoir pas été plûtôt. Si on les defere en Justice, ils s’en tiennent glorieux ; si on les accuse, ils ne s’en defendent point ; si on les interroge, ils confessent volontairement ce qu’ils font ; & si on les condamne pour ce sujet, ils en rendent graces. Quel est donc ce mal, qui n’a pas les qualités du mal ? qui n’est accompagné ny de crainte, ny de honte, ny d’artifice pour éviter la peine, ny de repentir, ny de plaintes, ny de larmes ? Quel est ce mal, qui donne de la joye à celuy qui en est coupable ; qui luy fait desirer d’en être accusé, & qui luy persuade que c’est un bonheur d’en être puni ? »

« Si[222] vos coëfures sont trop riches, & trop ajustées ; & si vous paroissés en public avec tant d’éclat que vous attiriés sur vous les yeux & les soûpirs des jeunes-gens ; que vous excitiés leurs mauvais desirs ; que vous allumiés dans leurs cœurs le feu d’un amour : & qu’encore que vous ne vous perdiés pas vous-même, [p. 279] vous perdiés les autres, leur étant plus dangereuse que le fer & le poison ; pouvés-vous vous couvrir d’aucune excuse, & pretendre que vous soyés encore chaste d’esprit ? Vos ajustemens criminels & impudiques vous convainquent du contraire ; & vous ne sçauriés plus être mise au rang des Vierges de Jesus-Christ, puisque vous vivés en sorte que vous pouvés être aimées. »

C’est ainsi qu’un Avocat, dont on ne sçauroit assés admirer la politesse, montre par plusieurs raisons ramassées, qu’un jeune étranger pauvre, & ne sçachant point la langue Françoise, n’a pû débaucher une fille.

« On[223] sçait combien une fille qui a quelque honneur, a de resistance pour le vice ; que pour la vaincre, il faut, & en toutes conditions, au moins un peu de dexterité ; qu’il faut de grands soins, & de longues assiduités : mais tout cela est inutile sans le discours, les protestations, les promesses, les sermens : tout ce qu’il y a de plus venimeux, de plus mortel dans la funeste science d’aimer, c’est l’ouvrage de la parole. En vain un Amant soûpire, [p. 280] ou tremble auprés de ce cher objet qui le tuë. En vain ses yeux, en vain son visage témoigne l’émotion de son cœur : en tout ce langage muet il n’y a rien d’intelligible pour une fille innocente ; il faut s’expliquer, il faut parler, ou toute sa vie languir sans remede. Certes, Messieurs, le Barreau depuis huit ou dix ans n’a vû que trop de ces malheureuses entretenir l’audience des indiscretions de leur vie. Si pas-une n’y est venuë sans confusion, toutes au moins y sont venuës avec quelque excuse ; toutes ont pû dire que les presens, les prieres, les douceurs furent les machines fatales à leur pudeur. Icy, un Valet qui n’a rien, qu’a-t’il pû donner. Un Etranger, presque encore enfant, & qui ne parle que sa langue maternelle, qu’a-t’il pû dire ? Mais s’il est pauvre, s’il sçait à peine quatre mots François ; si son âge est plûtôt pour être surpris que pour surprendre ; l’Intimé, ce n’est point icy le coupable que vous cherchés, ou vôtre fille est dans une prostitution bien honteuse, bien impudente. »

[p. 281]

De la Reticence.

Il y a une autre figure que les Rhetoriciens ont appellé Réticence, à laquelle je voudrois qu’on eût donné un nom plus François, parce qu’elle a beaucoup de grace dans l’Eloquence. Cette figure consiste à passer sous silence, des choses que l’on fait effectivement connoître davantage en les taisant, que si on les disoit ouvertement. C’est ainsi que S. Paul fait connoître à Philemon les obligations qu’il luy avoit.

Je[224]ne vous dis point, que vous me devés ce que vous êtes.
Mulier erat in civitate peccatrix
. Il y avoit dans la ville une femme pecheresse.

L’Evangeliste dit plus par cette parole qu’il n’auroit fait par un long détail des déreglemens de Madeleine.

Fornicatio[225]autem, & omnis immunditia, nec nominetur in vobis. Qu’on n’entende point parler parmy vous d’impureté. Cette parole signifie plus que tout ce qu’on pourroit dire en particulier des pechés qui sont contre la pureté.

[p. 282] Les habiles se fervent de cette Figure à peu prés de la sorte. Je ne parle point icy de ces crimes secrets, &c. Je n’ay garde de reveler icy, &c. Qu’un silence eternel cache à jamais ces desordres, &c. Je ne dis rien de ces violences connuës de tout le monde, &c.

Del’Interrogation.

L’Interrogation est une Figure qui consiste à faire quelques demandes, pour rendre, aprés, son discours plus vehement.

Qui[226] est foible, sans que je m’affoiblisse ? Qui est scandalisé, sans que je brûle ?

« Qu’avés-vous[227] à faire, ô Vierges sacrées avec les hommes du monde ? & qu’avés-vous à traiter avec eux ? Est-ce que vous voulés apprendre d’eux la voye de vous perdre, laquelle ils suivent ? y cherchés-vous la chasteté ? ils ne l’ont pas, &c. »

« Il n’y a rien, dit Longin, qui imite mieux la nature que les interrogations ; car ceux qu’on interroge sentent naturellement une certaine [p. 283] émotion, qui fait que sur le champ ils se precipitent de répondre, & de dire ce qu’ils sçavent de vray, avant même qu’on ait achevé de les interroger. Si bien, que par cette Figure l’auditeur est adroitement trompé, & prend les discours les plus medités pour des choses dites sur l’heure & dans la chaleur. »

De l’Interruption.

L’Interruption est une Figure par laquelle l’Orateur interrompt tout à coup son discours, pour entrer dans quelque passion & dans que mouvement pathetique. C’est ainsi que saint Chrysostome, après avoir representé les effets de la bonté de Dieu envers les hommes, interrompt le fil de son discours, & s’écrie.

« Mais[228] pourquoy m’arrêté-je icy à parler de la bonté de Dieu à des ingrats qui en abusent, &c. »

C’est ainsi que saint Jerôme s’écrie tout à coup au milieu de son discours.

« O[229] crime ! ô malheur ! il m’est impossible de continuer mon discours : [p. 284] mes larmes coupent mes paroles ; & l’indignation jointe à la douleur arrête & suspend ma voix dans ma bouche, &c. »

De la Figure nommée Optatio.

Il y a une Figure fort touchante qu’on a appellée en Latin Optatio, & à laquelle on n’a point donné de nom en nôtre langue. C’est par elle que l’Orateur fait paroître tout à coup un desir vehement pour le bien de ceux à qui il parle, ou de qui il parle.

Qui[230] donnera à mes yeux des torrens de larmes pour pleurer nuit & jour ? &c.

Qui[231] me donnera les aîles de la colombe pour m’élever vers le Ciel, & pour y joüir d’un veritable repos ? &c.

Qui[232] me donnera une retraite dans la solitude, & j’abandonneray ce peuple rebelle ? &c.

« Ah[233] ! plût au Ciel qu’un vent favorable à la posterité eût renversé cet arbre fatal qui fut l’occasion du crime de nos premiers parens ! Plût à Dieu qu’une épaisse nuée eût obscurcy [p. 285] les yeux de la premiere femme, pour l’empêcher de voir un fruit si funeste ! Plût à Dieu que quelque noire vapeur luy eût derobé la veuë de ce fruit ! Plût à Dieu que la main qui le toucha, eût été sans mouvement ! &c. »

L’on exprime ordinairement cette figure par ces paroles : Plaise au Seigneur, &c. Fasse le Ciel, &c. Plaise au Dieu Tout-puissant ! &c. Puissiés vous obtenir le pardon de vos crimes ! &c.

De l’Ironie.

L’Ironie est une figure qui consiste à faire sentir au pecheur, par une raillerie fine & noble, la vanité de ses attaches, & la faussete de ses plaisirs. Cette figure se trouve quelquefois dans les saintes Lettres.

Voilà[234] Adam devenu comme l’un de nous, sçachant le bien & le mal. C’est ainsi que parloit Dieu-même d’Adam.

Parlés[235] plus haut, élevés vôtre voix, vôtre Dieu s’entretient peut-être avec [p. 286] quelqu’un : il est peut-être dans une hôtellerie, ou sur le chemin : peut-être même qu’il dort, vous l’éveillerés. Ainsi le Prophete Elisée railloit les faux Prophetes.

Quoy[236], vous êtes maître d’Israël, & vous ignorés ces choses ?Ainsi parloit Jesus-Christ à Nicodeme, qui se croyoit fort sçavant dans les Ecritures.

Les Saints Peres se sont souvent servi de l’Ironie, pour faire connoître aux Idolatres la fausseté & la foiblesse de leurs Dieux ; mais comme nous n’avons plus les mêmes occasions, le plus seur est d’éviter l’Ironie en Chaire. Car la raillerie ne plaît point, & principalement dans des personnes qui sont d’une profession à prêcher la parole de Dieu. Il est peu d’Ironies aussi fortes, & aussi touchantes que celles que fait le Prophete Jeremie contre des Idolatres.

[237] sont donc maintenant ces Dieux que vous adoriés, & que vous vous êtiés formez vous-mêmes ? Qu’ils viennent, & qu’ils vous délivrent de l’abysme où vous vous étes plongés !

[p. 287]

L’usage de cette figure est fort ordinaire dans le Barreau, pour refuter & pour détruire les preuves & les raisons des Parties adverses. Un Avocat fameux s’en sert agreablement contre un jeune-homme accusé d’avoir débauché une fille, & qui avoit protesté devant les Juges qu’il ne l’avoit jamais vûë que pour luy donner de bons avis sur la modestie, & sur la retenuë Chrétienne.

« Aprés[238] qu’il a joüé durant deux mois le personnage d’un Ravisseur, il vient joüer celuy d’un homme grave & serieux : si l’on veut croire ce qu’il a répondu devant le Juge, il est aussi sage que Socrate, il n’est amoureux que de la beauté de l’esprit, & non pas de celle du corps : il regardoit cette fille comme un tableau, il regardoit une beauté vivante comme une beauté peinte ; ce qui brûle les autres ne l’échauffe pas seulement. Ce qui a fait, dit Isocrate, que l’on adore les filles comme des Divinités, & qu’on se tient plus heureux de leur obeïr que de commander aux hommes, n’a point de charmes pour une vertu aussi heroïque que celle [p. 288] de l’Appellant. Les Sages ont perdu leur sagesse, les Saints leur pieté, les invincibles leur force ; mais l’Appellant ne perd point la sienne dans les occasions les plus dangereuses. Les plus hauts cedres sont tombés, le torrent de la volupté les a mis par terre, dit saint Augustin ; & voicy un sapin qui ne tombe pas. Au contraire l’Appellant dit dans son Interrogatoire, que la Tante de ma Partie l’a souvent prié de luy faire des remontrances, afin qu’elle fût aussi modeste qu’elle étoit belle. N’est-ce pas là un Censeur, de l’âge & de la vertu qu’il faut pour faire des remontrances à une fille ? Qui ne croira que ce n’est pas l’ame d’un jeune-garçon, & d’un Clerc ; mais d’un vieux Philosophe Stoïcien, qui anime le corps de l’Appellant ? Ne merite-t’il pas qu’on luy donne la garde des jeunes filles de son païs ? N’est-il pas bien propre pour être leur Maître & leur Precepteur ? pour leur faire des leçons de chasteté, & pour les instruire à l’honneur & à la vertu, comme il a fait l’Intimée, en les corrompant & les rendant grosses par ses remontrances ? »

[p. 289]

De la figure appellée Obsecratio.

La figure qu’on a appellée en Latin Obtestatio, ou Obsecratio, est fort necessaire pour achever de gagner les cœurs déja ébranlés par le raisonnement. Elle consiste à conjurer ses Auditeurs au nom de leur salut, de leur propre gloire, & de tout ce qu’ils ont de plus cher, de renoncer à leurs desordres, à leurs injustices, &c. Les Apôtres, qui étoient remplis de l’Esprit d’amour & de charité, s’en sont servis beaucoup plus que les Prophetes, qui n’avoient reçu de Dieu qu’un esprit de terreur & de menace.

Je[239] vous conjure donc, mes freres, par la misericorde de Dieu, de luy offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte, & agreable à ses yeux.

Je[240] vous conjure donc, moy qui suis dans les chaînes pour le Seigneur, de vous conduire d’une maniere qui soit digne de l’état auquel vous avés été appellés.

Mes[241] freres, nous vous supplions, & nous vous conjurons par le SeigneurJesus, qu’ayant appris de nouscomment [p. 290] vous devés marcher dans la voye de Dieu pour luy plaire, vous y marchiés aussi d’une telle sorte que vous vous y avanciés de plus en plus.

Je[242] vous conjure de pardonner à mon fils, que j’ay engendré dans mes liens.

Je[243] vous exhorte, mes Bien-aimés, à vous abstenir, comme étant étrangers & voyageurs en ce monde, de passions charnelles qui combattent contre l’ame.

Les Avocats les plus eloquens employent cette figure pour gagner le cœur des Parties adverses, & pour les engager à se desister de leurs injustes poursuites.

De l’Exhortation.

L’Exhortation est une figure qui consiste à presser dans un même mouvement plusieurs pensées pathetiques, qui convainquent le pecheur, & qui l’engagent à faire penitence.

Lavés-vous[244], purifiés-vous ; ôtés de devant mes yeux la malignité de vos pensées ; cessés de faire le mal ; apprenés à faire le bien ; examinés tout avant[p. 291] que de juger ; assistés l’orphelin, defendés la veuve : & aprés cela venés, & soûtenés vôtre Cause contre moy, dit le Seigneur.

« Pensés[245] donc à faire vôtre salut, pendant qu’il en est encore temps ; parce que vôtre juste Juge vous jugera dans peu. Retournés à vôtre Dieu, dans un esprit de crainte & de tremblement : Cherchés-le maintenant, quoyque vous ayés attendu trop tard à le chercher. Il vous a promis par son Prophete, que si vous avés recours à luy, il vous fera misericorde, malgré le nombre & l’horreur de vos pchés. Croyés celuy qui est la Verité même, & qui ne peut vous tromper ; croyés celuy qui vous promet une recompense eternelle ; croyés celuy qui punit les Incredules d’une infinité de supplices. »

Les celebres Avocats employent souvent cette figure, à l’égard des Parties adverses. L’un d’eux exhorte fortement une femme à pardonner à son mary qui avoit tué son Beau-pere sans aucun mauvais dessein.

« Considerés[246] que vôtre mary ne se presente à vous, afin que vous le reconnoissiés [p. 292] pour ce qu’il vous est & que vous vous retiriés chés luy, qu’aprés qu’il s’est presenté au Roy & à la Cour, pour avoir abolition du passé, aprés que sa grace a été enterinée. Ne traités plus d’infame celuy que cet Arrêt a rétabli dans la liberté publique & l’honneur du monde ; n’appellés plus impur & profane ce que les Dieux de la terre ont purifié. Que vôtre sexe, qui est si doux, ne soit pas plus severe envers un homme malheureux, que n’a été celuy des Princes & des Magistrats. Que le cœur d’une femme, qui est d’ordinaire si tendre envers son mary, ne soit pas plus dur que celuy des loix, qui ont plus de justice que de clemence. Cedés à cette authorité souveraine, à cet exemple royal & auguste. Rompés les chaînes de l’interêt, qui vous lient avec l’Appellant. N’estimés rien de honteux en cette Cause, que de garder encore une societé conjugale avec un homme qui n’est plus que vôtre corrupteur, & non pas vôtre mary. Reconciliés-vous avec ma Partie, à qui vous faites injure [p. 293] par cette publique diffamation. Reconciliés-vous avec vôtre sexe, qui est offensé de vous voir si scrupuleuse, que de fuïr de demeurer avec vôtre mary ; parce qu’il a donné occasion imprudemment, & presque innocemment, à la mort de vôtre pere, il y a prés de vingt ans ; quoyque cette tache de sa reputation soit aujourd’huy effacée : & de vous voir en même temps n’avoir point de scrupule de vivre comme femme avec un homme, qui ne peut plus aujourd’huy avoir d’autre titre envers vous que celuy d’un adultere public. Vous feignés ne pouvoir souffrir la compagnie d’un pretendu parricide de vôtre pere, qui en est purgé par les loix publiques : & au même temps vous souffrés celle d’un parricide de vôtre chasteté, & de vôtre honneur, que toutes les loix condamnent. Vous craignés une contagion imaginaire du nom vain d’Assassinat ; & vous ne craignés pas une contagion effective d’un Adultere réel. Vous apprehendés de vous noircir dans une fumée que le vent emporte, [p. 294] & vous n’apprehendés point de vous brûler dans une flamme qui dure toûjours… Ouvrés les yeux à la lumiere de la verité. Rentrés dans les pensées d’une femme vertueuse. Ne cherchés vôtre satisfaction qu’où vous trouvés vôtre devoir. »

De la Periphrase.

La Periphrase, ou la Circonlocution est une Figure qui consiste à exprimer avec plusieurs paroles ce qu’on peut dire en un mot. Elle contribuë beaucoup au sublime de l’Eloquence ; parce qu’elle sert à dire les choses d’une maniere qui frappe, & qui n’est pas commune.

« Le moment impreveu viendra, Pecheur, (dit S. Chrysostome[247],) où tu arriveras enfin à ce terme fatal où tout disparoît comme une ombre, comme une fumée, comme un fantôme ; où le temps finit, & où l’eternité commence. » Si ce Pere eût dit simplement : Pecheur, vous mourrés ; il est tout visible que cela [p. 295] n’eût pas eu la même force, & la même grace.

« Cette[248] fiévre cruelle, qui a son froid & ses ardeurs, ses langueurs & ses accés, ses foiblesses & ses redoublemens, ses rêveries, ses transports, ses fureurs ; cette fiévre, dis-je, qu’on appelle amour, &c. »

Il est évident que cette Circonlocution emporte une idée toute autre que si l’on disoit nûment, l’Amour, &c.

De la Metaphore.

La Metaphore est une Figure par laquelle on transporte un mot de sa signification propre & naturelle, pour exprimer une chose approchante de celle qu’il signifie.

Vous[249] étes le champ que Dieu cultive, & l’édifice que Dieu bâtit.

Les[250] fleuves battront des mains, les montagnes tressailliront de joye en la presence du Seigneur.

Il est presque impossible de ne pas se servir souvent de Metaphores dans un discours, par la raison que les Langues n’ayant pas assés de [p. 296] mots propres pour exprimer toutes les pensées, il faut necessairement avoir recours aux mots impropres ; & ainsi l’on fait à tout moment des Metaphores sans y penser, comme celuy qui depuis quarante ans faisoit tous les jours de la Prose en parlant, sans le sçavoir.

De l’Hyperbole.

L’Hyperbole est une Figure qui consiste à exagerer, ou à diminuer quelque chose. Je sçay que les Interpretes trouvent une infinité d’hyperboles dans les saintes Lettres : je sçay aussi que Tertullien, saint Chrysostome, & saint Jerôme s’en sont tres-souvent servis ; mais je ne puis m’empêcher de dire que les Hyperboles, & les Exagerations ne sont point du genie de nos mœurs, ny du goût de nôtre siecle, & moins encore en matiere de Religion qu’en toute autre chose ; & je croy que les Predicateurs, & les Avocats doivent se servir nûment & simplement de la verité, qui est assés forte d’elle-même sans le secours de l’Exageration. [p. 297] L’on a assés de peine à croire cette verité toute simple, comment donc croiroit-on l’Hyperbole.

Les Predicateurs qui se tuënt de prouver qu’il y a un visible peché mortel de se trouver à la Comedie & au Bal, ne rencontrent presque personne qui les croye ; mais s’ils disoient simplement, ce qui est vray, que ces spectacles profanes sont fort dangereux pour le salut, qu’il est tres-difficile de n’y pas pecher mortellement, que ce n’est pas un lieu où l’on puisse esperer ces graces qui font resister à la tentation, &c. Tout le monde les croiroit.

Je conviens qu’il y a certaines verités qui pourroient flatter la licence des peuples, qu’un malheureux penchant porte toûjours au relâchement ; mais je tairois plûtôt ces verités que de les outrer par des Hyperboles, qui épouventent d’abord, & qu’on ne croit pas un quart-d’heure aprés.

[p. 298]

De l’Admiration.

L’Admiration est un mouvement de l’Orateur, qui admire & qui fait admirer quelque chose, qu’il fait paroître incroyable & incomprehensible.

Comment[251] es-tu tombé du Ciel, Lucifer, toy qui paroissois si brillant au point du jour ? Comment as-tu été renversé sur la terre, toy qui frappois les Nations de tes playes ?

Comment[252] la Cité fidele, pleine de droiture & d’équité, est-elle devenuë une prostituée ? La Justice habitoit dans elle, & il n’y a maintenant que des meurtriers.

Comment[253] est-il possible que les forts soient tombés ? & que des armes victorieuses ayent peri ?

Cette Figure sert pour prevenir les esprits, & leur donner une idée extraordinaire de ce que l’on va dire ; mais comme le caractere des foibles & des ignorans est d’admirer toutes choses, l’admiration ne doit tomber que sur les choses qui meritent en effet l’étonnement des gens d’esprit.

[p. 299]

Des Sentences.

L’on peut mettre les Sentences au nombre des Figures, puisqu’elles sont l’un des plus beaux ornemens du discours, quand elles sont bien menagées. Les Sentences sont certaines maximes generales, exprimées d’une maniere sublime, mais en peu de mots, & qui renferment quelque grande verité morale ou politique. Telles sont ces grandes maximes du Fils de Dieu, & des Apôtres.

Et[254] que serviroit à un homme de gagner tout le monde, & se perdre soy-même ? Et s’étant perdu une fois, par quel échange se pourra-t’il racheter ?

Quiconque[255] s’éleve sera abaissé ; & quiconque s’abaisse, sera élevé.

Il[256] faut faire les œuvres de Dieu pendant qu’il est jour ; la nuit viendra dans laquelle personne ne peut agir.

Celuy[257] qui aime sa vie, la perdra ; mais celuy qui hait sa vie en ce monde, la conservera pour la vie eternelle.

L’amour[258] des choses de la chair, est la mort de l’ame : & l’amour des[p. 300] choses de l’esprit est la vie & la paix.

C’est[259] une grande richesse que la pieté.

Les Livres de Salomon ne sont remplis que de ces Maximes de morale & de politique. Saint Gregoire parmi les Autheurs sacrés, & Seneque parmi les Autheurs profanes, ont particulierement recherché ces sortes de maximes. Les Poëtes sont peut-être ceux où l’on trouve les Sentences les plus vives & les plus eloquentes. Qu’importe où la verité se trouve, elle est toûjours elle-même en quelque lieu qu’elle se trouve : ôtes la rime & la cadence du vers & servés-vous de la raison.

Les Orateurs de la Chaire, & du Barreau doivent éviter l’excés de ces sortes de Sentences & de Maximes. Ce sont de grandes beautés, je l’avouë ; ce sont les perles[260] & les diamans du discours, dit l’Orateur Hermogene ; mais trop de perles & de diamans déplairoit, comme l’excés de toute autre chose.

[p. 301]

Chapitre II. De l’usage des Figures.

Ce seroit peu que de connoître les Figures de l’Eloquence, si on ne sçavoit l’Art de s’en servir, & de les mettre en œuvre. Ce que l’on peut dire en general à cet égard, est que ces Figures répondent aux deux principaux devoirs de l’Orateur, qui sont de persuader & de toucher.

Les Figures qui sont propres pour persuader, sont l’Enumeration, la Communication, la Concession, la Subjection, la Description, l’Hypotypose, la Gradation, la Repetition, la Prosopopée, l’Ironie, & celle que les Rheteurs Latins appellent Congeries.

Les Figures les plus propres pour toucher, & pour émouvoir, sont, l’Apostrophe, l’Exclamation, l’Epiphonême, l’Imprécation, l’Antithese, la Suspension, la Reticence, l’Exhortation, l’Interumption, & celles que [p. 302] les Latins ont appellées Obsecratio & Optatio. Ce n’est pas qu’on ne se puisse servir également de toutes les Figures, pour persuader & pour toucher quand elles sont bien ménagées & bien conduites.

Le grand secret pour se bien servir des Figures, est d’étudier & de suivre les mouvemens de la nature : car il est certain que l’ame a des mouvemens qui repondent à l’Apostrophe, à l’Exclamation, à la Suspension, à l’Imprecation, &c. Et il est aisé de s’en appercevoir, & de le sentir lors qu’on est un peu échaufé dans l’ardeur de la composition ; & ainsi, si l’on suit ces mouvemens secrets & interieurs, on trouvera des Figures admirables, qui paraîtront toutes naturelles, quoyque l’Art les conduise avec beaucoup d’étude.

Le peu de reflexion qu’on fait à ces mouvemens interieurs, que l’on peut appeller les Figures de l’ame, fait qu’on se contente de remplir un discours d’Antitheses, d’Apostrophes, d’Exclamations, &c. sans ordre, & sans conduite ; & c’est ce qui fait [p. 303] qu’il y a tant de Sermons qui paroissent beaux & eloquens, & qui ne touchent cependant personne.

Comme les Figures sont, pour le dire ainsi, des images des mouvemens extraordinaires de l’ame, il en faut peu ; par la raison que ce qui est extraordinaire & surprenant, est fort rare. Trop de Figures dans un discours fait à peu prés le même effet que trop de lumiere dans un riche apartement : le grand éclat fait qu’on ne voit rien du tout, & que rien ne touche.

Chapitre III. De la Composition.

Il en est d’un discours eloquent à peu prés comme d’un bel edifice ; c’est un composé de plusieurs pieces rapportées, & de plusieurs parties differentes, qui étant jointes ensemble avec ordre, avec justesse, avec œconomie, font un tout qui plaît, & qui ravit. Ces pieces rapportées, [p. 304] & ces parties differentes qui composent un discours, sont les mots, les phrases, les membres des periodes, les periodes, & les transitions qui joignent les periodes les unes avec les autres ; & le juste arangement de toutes ces parties est ce qu’on appelle la Composition.

On peut distinguer deux sortes de Composition : l’une simple, & l’autre periodique. La Composition simple ne consiste qu’en des phrases toutes unies, qui renferment un sens parfait. C’est ainsi que commence la Genese.

Au[261] commencement Dieu crea le Ciel & la Terre. La Terre étoit informe & toute nuë ; les tenebres couvroient la face de l’abysme ; & l’Esprit de Dieu étoit porté sur les eaux. Or Dieu dit : Que la lumiere soit faite ; & la lumiere fut faite. Dieu vit que la lumiere étoit bonne, & il divisa la lumiere des tenebres.

La Composition periodique consiste dans la diversité des periodes.

La Periode est une sorte d’Elocution achevée & parfaite pour le [p. 305] sens, qui a des parties liées les unes avec les autres, & qui est ordinairement facile à prononcer tout d’une haleine. Ces parties s’appellent les membres de la periode. Il y en a de deux membres, de trois membres, & de quatre membres : par exemple, au lieu de dire simplement, rien n’est plus aimable que la vertu ; on dira periodiquement : de toutes les choses qui sont solidement aimables dans le monde, il n’y a rien qui merite plus l’attache des hommes raisonnables que la vertu. Voilà une periode de deux membres. S’il est vray que l’homme est né pour le solide, & pour le veritable plaisir ; il est vray aussi qu’entre toutes les choses qui attachent le plus fortement son cœur, il n’y a rien qui luy donne une joye plus constante que la pratique de la vertu. Voilà une periode de trois membres. Les Philosophes qui ont le plus étudié & le mieux connu le cœur de l’homme, ont avoüé, que s’il ne peut vivre sans aimer quelque chose, la vertu merite son attachement avec d’autant plus de justice, que les moins vertueux [p. 306] même & les plus mèchans ne sçauroient s’empêcher de l’aimer ; Voilà une periode de quatre membres.

Tout le secret de la periode consiste en certaines particules qui lient, & qui suspendent les phrases, jusques à ce que le tour de la pensée soit fini. Ces particules sont, par exemple, Quoyque, Neanmoins, D’autant plus, Que, Plus, Moins, &c. Je n’entre point dans un plus grand détail de ces petites choses qu’on apprend dans les Colleges ; je me contente de remarquer avec Longin[262], que rien n’est plus contraire à la solide Eloquence qu’une recherche « curieuse de breves & de longues, de Pyrriques, de Trochées, qui ne sont bons que pour la danse. En effet toutes ces sortes de piés & de mesures n’ont qu’une certaine mignardise, & un petit agrément qui a toûjours le même tour, & qui n’émeut point l’ame. Ce que j’y trouve de pire, c’est que, comme nous voyons que naturellement ceux à qui l’on chante un air, ne s’arrêtent point au sens des paroles, & sont entraînés par le [p. 307] chant : de même ces paroles mesurées n’inspirent point à l’esprit les passions qui doivent naître du discours, & impriment simplement dans l’oreille le mouvement de la cadence. Si bien, que comme l’Auditeur prévoit d’ordinaire cette chûte qui doit arriver, il va au-devant de celuy qui parle, & le prévient, marquant, comme dans une danse, la chûte avant qu’elle arrive. »

Il y a des periodes fort belles qui ne sont composées que de Sections, c’est-à-dire, de phrases entrecoupées.

J’ay[263] plus souffert de travaux, plus reçû de coups, plus enduré de prisons ; je me suis souvent vû tout près de la mort, &c.

J’ay[264] été souvent dans les voyages, dans les perils sur les fleuves ; dans les perils de la part de ma Nation ; dans les perils de la part des Payens ; dans les perils au milieu des villes ; dans les perils au milieu des deserts ; dans les perils sur la mer ; dans les perils entre les faux freres.

Les periodes de quatre membres, [p. 308] c’est-à-dire, qui sont composées de quatre Propositions enchaînées les unes dans les autres, & qui suspendent le sens jusques au dernier mot, sont les plus belles & les plus eloquentes. Telle est cette belle periode de S. Cyprien.

« Entre[265] tous les moyens que nous fournit la Doctrine Evangelique, par lesquels nous pouvons obtenir la recompense qui est l’objet de nôtre esperance, & qui est promise à nôtre foy ; je ne trouve rien, mes freres, qui soit plus utile pour la vie presente, & plus glorieux pour la vie future, que de souffrir les injures avec patience pour l’amour de Jesus-Christ, & dans la crainte du Seigneur. »

Ces periodes de quatre membres commencent un Plaidoyé d’une maniere noble, & qui frappe les esprits.

« Quand[266] je considere qu’il ne s’agit entre nous que d’une simple preseance, & que des Religieux devroient, ce semble, briguer plûtôt les dernieres places que les premieres ; je ne doute point que cette [p. 309] Cause ne semble à beaucoup de gens indigne de la majesté de ce lieu, & de cette sainte profession que les Parties de part & d’autre ont heureusement embrassée. »

Le mélange des Periodes simples & composées de deux, de trois, & de quatre membres, fait la belle Composition.

On dit ordinairement que lors que l’on compose, on doit consulter & écouter son cœur & sa passion, afin de trouver des expressions qui peignent & qui representent au-dehors ce qu’on sent au-dedans, de sorte que l’Orateur inspire à ceux qui l’écoutent ses propres sentimens & ses propres passions.

Pour ce qui est des mots dont on se sert dans la Composition, ils doivent être purs, propres, & energiques ; & les Phrases demandent une grande netteté, sans equivoques, sans Parentheses qui écartent l’esprit de l’Auditeur, & sans aucun embarras qui puisse gêner & fatiguer l’attention : mais comme ces choses demanderoient des Livres particuliers, [p. 310] je me contente de prier ceux qui voudront écrire purement, de lire avec soin les Remarques du Pere Bouhours Jesuite, de Vaugelas, & de Menage sur la Langue Françoise, & quelques-uns de ces Livres de pieté, qui sont écrits avec tant de netteté & de justesse.

La Grammaire de la Langue est l’une des choses les plus necessaires pour la Composition. L’usage, la lecture, l’exercice & la reflexion en apprendront plus que tous les preceptes que l’on pourroit donner.

A l’égard des Transitions qui lient le discours, & dont on se sert pour passer d’une matiere à une autre, elles doivent être naturelles, point gênées, & toûjours tendantes au but que l’Orateur s’est proposé.

[p. 311]

Chapitre IV. Du Stile.

Le Stile n’est autre chose que la maniere dont chacun s’exprime ; c’est pourquoy il y a autant de Stiles que de personnes qui écrivent : neanmoins comme ces diverses manieres de s’exprimer s’appliquent à trois sortes de matieres, l’une simple, l’autre un peu plus élevée, & la troisiéme grande & sublime ; il y a aussi, par rapport à ces matieres, trois sortes de Stiles, le Simple, le Mediocre, & le Sublime. Le Simple sert pour les Catechismes, & les Instructions familieres : le Sublime est reservé pour les Sermons reguliers : & le Mediocre, qui tient un peu de l’un & de l’autre, regarde les Homelies. Quant au Barreau, il demande le plus souvent du grand & du sublime. Subsellia[267] grandiorem & pleniorem vocem desiderant.

[p. 312] Chacun doit étudier son genie, & le fond de son naturel, à l’égard du Stile. Car tel reüssira dans le Simple, & dans le Mediocre, qui sera pitoyable dans le Sublime ; mais quel que soit le Stile où l’on s’applique, on doit toûjours y apporter une grande pureté d’expression & de langage, sans puerilité, sans bassesse, sans enflure ; & sans jamais perdre de veuë le bon sens, qui doit regner dans toutes sortes de Stiles. C’étoit l’avis que donnoit Saint Paul à son Disciple Timothée, en l’instruisant à la Predication de l’Evangile[268] : Proposés-vous pour modele les paroles pures & saintes.

Et Saint Augustin[269] nous assure qu’il n’oublie rien, pour parler purement : Ego in meo eloquio, quantùm modestè fieri arbitror, non prætermitto istos numeros clausularum.

Quand je parle de pureté de langage, je ne pretends point parler d’une certaine affectation de mots nouveaux, & de ces Phrases de Roman, qui sont tout-à-fait indignes [p. 313] d’un solide Orateur.

Ces mots nouveaux ont encore plus mauvaise grace dans la bouche d’un Orateur Chrétien. Judith s’habilla proprement pour tuer plus facilement le Tyran. Ainsi un Predicateur doit se servir d’un langage juste & propre, afin d’entrer plus aissément dans les esprits & dans les cœurs pour y détruire le peché : mais l’affeterie n’en est point.

Il est certain qu’une trop grande justesse, & une regularité trop exacte dans le stile & dans la composition, ne feroient pas un fort bon effet : & des Sermons ou des Plaidoyés qui seroient écrits avec la même délicatesse que les Entretiens d’Ariste & d’Eugene, plairoient sans doute sur le papier, mais ne toucheroient peut-être pas beaucoup. Un stile pur, mais naturel ; noble, point gêné, point contraint, est le veritable stile de la Chaire & du Barreau. Un discours trop compose embarrasse également celuy qui parle, & ceux qui écoutent : au contraire, un tour aisé, & même quelque petite [p. 314] negligence, cache l’Art de l’Orateur, rend son Eloquence moins suspecte, & fait croire qu’il ne parle que d’aprés nature.

[p. 315]

LIVRE QUATRIEME. La Science du cœur, ou l’Art d’exciter & de rectifier les Passions.

Si l’homme ne se conduisoit que par les lumieres de son esprit ; & s’il ne suivoit que sa raison pour guide : l’Orateur ne seroit pas obligé de se servir de la voix de la Passion pour persuader l’esprit ; & de suivre la pente de son inclination pour entraîner la raison. Mais il y a long- [p. 316] tems que l’esprit est devenu la duppe du cœur : les charmes secrets de la Passion ont pris la place des lumieres naturelles de la raison ; & si l’esprit juge, l’on peut dire que ce n’est qu’aprés que le cœur a donné ses conclusions. La plûpart du tems on n’aime pas les choses, parce qu’on les estime vrayes ; mais on les estime vrayes parce qu’on les aime : ce qui est conforme à l’inclination, le devient bien-tôt à la raison ; ce qui plaît est raisonnable ; ce qui charme est juste : & chacun se faisant une raison de sa passion, ce qui est un plaisir dans le cœur, est une verité dans l’esprit : & ainsi l’Orateur est obligé d’aller à l’esprit par le cœur ; & pour gagner la raison, c’est une necessité pour luy de gagner la passion.

Mais comment pouvoir le connoître ce cœur que personne n’a jamais connu ? Le cœur de l’homme est un abîme dont on n’a jamais pû percer les tenebres ; c’est une mer dont il est impossible de trouver le fond ; c’est une espece de nouveau monde qui est encore à découvrir ; c’est un labyrinthe où mille routes [p. 317] perduës s’embarrassent, & se confondent les unes dans les autres ; & où plus on s’engage, plus on se fatigue, plus on s’égare sans en pouvoir sortir. C’est un aveugle qui égare les plus éclairés qui le suivent ; c’est un enchanteur qui fait voir ce qui n’est pas, qui trompe, qui seduit les plus clair-voyans ; qui n’est environné que d’ombres, que de fantômes ; & qui se dérobe aux yeux de ceux qui le regardent le plus fixement, sans qu’ils puissent s’en appercevoir. Je n’ay donc garde de prétendre que l’Orateur doive parfaitement connoître le cœur de l’homme ; la clef de ce cœur est reservée au grand Ouvrier qui l’a formé : luy seul peut l’ouvrir quand il luy plaît ; luy seul peut en démêler les mouvemens les plus secrets. Tout ce que l’on peut faire à cet égard, est de juger par la montre, des ressorts de la machine ; & par ce qui échape au-dehors, deviner ce qui est caché au-dedans.

Quelque caché que soit le cœur, la Passion le trahit & le fait connoître. Les Passions sont les filles du cœur, mais ce sont des filles indiscretes [p. 318] d’un pere fort discret & fort dissimulé ; elles revelent tous ses secrets ; elles ne peuvent s’empêcher d’éclater ; & elles découvrent toûjours tôt ou tard au-dehors, ce qu’il cache avec tant d’artifice au-dedans. Les yeux, le visage, les actions sont, pour le dire ainsi, la montre du cœur ; c’est là que se peignent, que se representent toutes les Passions : & c’est là aussi que l’Orateur doit les étudier afin de les bien connoître, & d’apprendre à exciter celles qui sont bonnes, & à rectifier celles qui sont mauvaises.

Chapitre Premier. Des Passions en general.

Ce seroit bien mal entendre le cœur de l’homme, que de prétendre qu’il doive vivre sans passions. La passion n’a été donnée à l’Ame que pour la porter vers le Ciel ; & luy ôter les passions, c’est luy ôter les aîles qui la soûtiennent & qui l’élevent. Ces Visionaires du Stoïcisme [p. 319] qui faisoient consister la sagesse dans l’insensibilité, étoient eux-mêmes la proye des passions les plus cruelles ; & s’ils tâchoient d’en étoufer quelqu’une, ce n’étoit que pour la sacrifier à l’orgueïl, qui étoit leur passion favorite & dominante. Si la vanité les soûtenoit en public, le déreglement caché de leur cœur les accabloit en particulier ; & ils payoient bien cher en secret l’orgueïlleuse indolence qu’ils affectoient devant les hommes. Oter les passions à l’homme, c’est luy ôter l’Ame & le cœur.

L’Eloquence laisse les passions à l’homme, qu’elle ne peut luy ôter sans le détruire ; mais elle sçait les regler : elle suit leur pente naturelle, mais elle les modere : elle s’accommode à leurs inclinations, mais elle les rectifie ; & leur ôtant tout ce qu’elles ont de mauvais, elle leur laisse tout ce qu’elles ont de bon.

Tout le secret de l’Eloquence à cet égard, est de donner aux passions un veritable objet, & de les empêcher de se méprendre à une infinité d’objets faux & trompeurs, qui les [p. 320] égarent, qui les dereglent, qui les corrompent ; & par cet admirable artifice, il n’y a point de passion dont l’Eloquence ne fasse une vertu. Elle ôte l’aveuglement à l’amour ; & luy donnant un objet pur & spirituel, elle en fait la plus noble de toutes les vertus. Elle ôte à la crainte le trouble qui l’accompagne, & la change aisément en prudence. Elle fixe les inquietudes de l’esperance, & la change insensiblement en cette vertu que l’on nomme confiance. Par elle la colere devient justice, la hardiesse devient une parfaite valeur, l’envie se tourne en emulation, la jalousie en zele, la tristesse en dégoût des choses de la terre & en mépris de tous les vains plaisirs du monde. Il n’y a pas même jusques au desespoir, tout furieux qu’il est, dont l’Eloquence ne tire un fort grand bien, en faisant pratiquer une vertu volontaire d’une necessité forcée & contrainte, & en faisant trouver des forces & du courage dans le découragement même & dans la foiblesse. Et en effet, on rencontreroit peut-être plus de personnes qui doivent leur [p. 321] bonheur au desespoir qu’à l’esperance. Tel est le pouvoir de l’Eloquence sur les cœurs, & sur les passions qu’elle tourne comme il luy plaît, & qu’elle satisfait même quand elle leur resiste. Mais entrons dans un détail de Regles & de Principes qui apprennent aux Orateurs à se rendre maîtres du cœur.

Chapitre II. De l’Amour.

Comme j’écris pour des Orateurs, & non pas pour des Philosophes ; je ne m’arrête point à expliquer la nature & les proprietés particulieres des passions. Il importe peu à l’Orateur de sçavoir que la joye se fait par la dilatation des esprits, la tristesse par la contraction, l’amour par la diffusion, & l’esperance par l’élevation de ces mêmes esprits : tout son but doit être d’exciter les passions qui peuvent contribuer à persuader ; & d’arrêter, ou plûtôt de rectifier celles qui luy sont contraires, & [p. 322] qui pourroient empêcher l’effet de l’Eloquence. Ce n’est donc pas mon dessein d’expliquer icy ce que c’est que l’Amour, que tout le monde a ressenti jusques à present, & que personne n’a jamais pû connoître. L’Amour des Philosophes est, pour le moins, aussi aveugle que celuy des Poëtes. Plus on l’étudie, plus on l’ignore ; plus on le regarde, moins on le voit ; & plus on s’applique à le penetrer, plus il se cache, plus il se dérobe aux yeux des plus fins Connoisseurs.

Il s’est trouvé des Philosophes qui, pour se consoler de ne pouvoir comprendre la nature de l’Amour, ont crû que c’étoit une Divinité, qui ayant quelque chose d’infini, étoit au-dessus des lumieres de la raison humaine, laquelle est essentiellement finie & bornée. Les Platoniciens, par dépit, disoient que l’Amour étoit un Demon qui répandoit des tenebres dans l’esprit de ceux qui le vouloient penetrer, & qui s’échappoit à leur connoissance. Les Stoïciens prétendoient que l’Amour est la fiévre de l’Ame, qui a son froid & ses ardeurs ; [p. 323] ses langueurs & ses redoublemens ; ses excés, ses crises, ses fureurs.

Aristote un peu plus froid & plus moderé, & qui définit les choses les plus cachées, ne sçait comment s’y prendre pour expliquer l’Amour : tantôt il l’appelle un agrément, tantôt une inclination, tantôt une complaisance ; enfin ne sçachant à quoy s’en tenir, il avoüe sincerement que la nature de l’Amour ne luy est pas moins cachée que celle de l’Ame. D’autres Philosophes plus recens, disent que l’Amour est un mouvement de l’Ame vers les objets où elle trouve son repos & sa satisfaction : mais tout cela embarrasse plus le mystere qu’il ne l’explique ; & ce Railleur, qui disoit que l’Amour étoit un je ne sçay quoy, qui venoit de je ne sçay où, & qui s’en alloit je ne sçay comment, est peut-être celuy de tous qui a le mieux rencontré. Vouloir expliquer la nature & les proprietés de l’Amour, disoit un Ancien, c’est faire une anatomie à tâtons & dans les tenebres. L’Amour a toûjours été, & sera toûjours l’Enigme du cœur de l’homme ; & peut-être que [p. 324] pour le bien connoître, le meilleur est de l’ignorer. Mais laissons ce petit détail aux Poëtes ou aux Philosophes, & revenons au but de l’Orateur.

Il y a deux especes d’Amour, l’un bon & l’autre mauvais ; l’un pur & spirituel, & l’autre grossier & charnel : l’un surnaturel, & l’autre naturel. L’Amour pur, spirituel & surnaturel consiste en deux choses. 1. A aimer Dieu. 2. A aimer son prochain dans la vûë de Dieu. Le devoir de l’Orateur Chrétien est d’exciter l’Amour qui est bon, & d’arréter & d’étoufer celuy qui est mauvais. Voicy les motifs dont il pourra se servir pour exciter l’Amour de Dieu.

1. La perfection & l’excellence de l’Amour de Dieu. Car s’il est vray que l’Amour aspire à la perfection, l’on doit aimer sur toutes choses celuy qui rend parfaits ceux qui l’aiment. C’est ce que les creatures ne sçauroient faire, quelque parfaites qu’elles soient. Mais en aimant Dieu qui est la souveraine perfection, nous devenons semblables à luy, & nous sommes changés en luy-même, selon [p. 325] cet oracle de l’Apôtre Saint Jean[270] : Celuy qui aime Dieu, demeure en Dieu, & Dieu demeure en luy. « Souvenés-vous, dit S. Augustin, que vous devenés une même chose avec l’objet que vous aimés. Si vous aimés la terre, vous êtes terrestre : si vous aimés le Ciel, vous êtes celeste ; & si vous aimés Dieu, vous êtes en quelque maniere changé en Dieu même. » Talis[271] quisque est, qualis est ejus dilectio ; terram diligis, terra eris : Cœlum diligis, Cœlum eris : Deum diligis, Deus eris.

2. La facilité de l’Amour de Dieu, qui est fondée sur la nature & sur le penchant du cœur même ; & c’est ce que Tertullien appelloit une preuve evidente que l’Ame raisonnable est naturellement Chrétienne. Testimonium[272] animæ naturaliter Christianæ. De sorte qu’il faut que le cœur se fasse violence pour ne pas aimer Dieu ; violence également cruelle & funeste, qui le prive du plus grand de tous les biens. Dans toutes les autres choses ; dit saint Augustin, les hommes peuvent apporter quelque excuse, quelque prétexte ; mais à l’égard de [p. 326] l’Amour de Dieu, il leur est impossible de se défendre par aucune excuse. « Vous pouvés[273] me dire : Je ne sçaurois jeûner ; mais pourriés-vous me dire, je ne puis aimer ? Vous pouvés me répondre : Je ne puis m’abstenir de viande à cause de mes infirmités ; mais vous n’oseriés me répondre que vous ne pouvés aimer. »

L’Amour est le mouvement le plus naturel & le plus aisé du cœur de l’homme. Ce seroit même une violence pour luy de ne pas aimer, tant il est né pour l’amour : & s’il est né pour aimer, peut-il ne pas aimer celuy qui est uniquement aimable ?

3. La reconnoissance des biens infinis que nous recevons de la bonté de Dieu. « Que pouvés-vous desirer, dit S. Bernard[274], que vous ne trouviés en Dieu ? Si vous êtes malade, c’est vôtre Medecin : Si vous êtes dans l’exil, c’est vôtre Conducteur : Si vous êtes attaqué, c’est vôtre Défenseur : Si vous avés soif, il vous désaltere : Si vóus avés faim, il vous nourrit : Si vous êtes nud, il vous sert de vêtement : Si vous êtes dans la tritesse, il est vôtre joye : Si vous êtes [p. 327] dans les tenebres, il est vôtre lumiere : Si vous êtes orphelin, il est vôtre pere, &c. C’est ce qui faisoit dire à S. Augustin : Pourquoy, Seigneur, me commandés-vous de vous aimer ? pourquoy me menacés-vous de me punir si je ne vous aime pas ? Helas ! ne serois-je pas assés puni, & ne serois-je pas dans la derniere misere dés lors que je ne vous aimerois pas ! » Quid[275] tibi sum ego, Domine, ut amari te jubeas à me, ut nisifaciam irascaris mihi, & mineris ingentes miserias ? parva-ne ipsa est miseria, si te non amem ?

« N’est-ce pas une monstrueuse ingratitude, s’écrie S. Chrysostome[276], de ne pas aimer Dieu ? Dieu ne laissse pas de nous aimer, quoy qu’il n’ait nul besoin de nous : & nous au contraire ne nous pouvons resoudre à l’aimer, quelque besoin que nous ayons sans cesse de luy. Nous préferons & les biens de la fortune, & l’amitié des hommes, & le repos & les aises de nôtre corps, & la gloire de ce monde à celuy qui n’a rien voulu préferer à nous ; & qui n’ayant qu’un seul fils, l’a livré à la mort [p. 328] pour nôtre salut. Aprés cela, n’est-ce pas avec grande raison qu’il nous menace de l’Enfer ; & quand cette punition seroit encore bien plus rude, nous n’aurions pas sujet de nous en plaindre, puisque nous accomplissons plûtôt la volonté du Diable que celle de Jesus-Christ ; que nous negligeons nôtre propre salut ; & que nous préferons toutes sortes de mauvaises actions à celuy qui a souffert toutes sortes de maux pour l’amour de nous. »

4. La douceur de l’Amour de Dieu. Si le plaisir est le charme & l’amorce de l’amour, il faut aimer par-dessus toutes choses celuy qui nous rassasie de vrais plaisirs. Cet Amour n’est point traversé par l’absence : on n’y pousse point de soûpirs perdus, on n’y entend point de plaintes qui ne soient pas écoutées. Dieu est toûjours auprés de ceux qui soûpirent pour luy ; il les accompagne en leurs voyages ; il demeure toûjours avec eux, & même dans eux ; il adoucit leurs amertumes ; il répond non seulement à leurs paroles, mais même à leurs pensées : & si quelquefois l’on souffre [p. 329] pour luy, il rend pour une douleur passagere, mille plaisirs solides & eternels.

5. L’assurance d’être aimé. Quiconque aime Dieu, doit être assuré que Dieu l’aime, & même que Dieu l’a aimé avant qu’il aimât Dieu ; & que l’amour qu’il a pour Dieu, n’est qu’un eftet de l’amour que Dieu a pour luy. Et n’est-ce pas un grand motif pour aimer Dieu, que d’être assuré qu’on est aimé ?

6. La recompense de l’Amour de Dieu. Il n’arrive que trop souvent que la haine est la recompense de l’amour qu’on porte aux hommes ; & il y en a qu’il vaudroit peut-être mieux, pour son interêt, avoir haïs, que de les avoir aimés. On ne risque rien de semblable en aimant Dieu ; & Dieu, tout grand qu’il est, tout puissant qu’il est, tout infini qu’il est, est toûjours la recompense de ceux qui l’aiment.

Les motifs qui excitent l’amour du prochain sont 1. la fraternité naturelle qui est entre tous les hommes. Puisque nous avons tous un même Pere dans le Ciel, dit le Prophete [p. 330] Malachie, c’est pour nous un devoir essentiel de nous aimer comme freres. Numquid[277] non pastor unus omnium nostrûm ? C’est pourquoy le Seigneur a voulu par un secret admirable de sa Divine Providence, qu’un seul homme fût le principe de tous les autres, afin que l’unité de nôtre origine fût l’union de nos cœurs, & nous obligeât à nous aimer les uns les autres, comme s’aiment de veritables freres. « Ceux-là sont veritablement freres, dit Tertullien[278], qui reconnoissent Dieu pour un même Pere ; qui ont été nourris du même lait de l’Esprit Saint ; & qui sortant du même sein de l’ignorance & des tenebres, ont ouvert les yeux avec étonnement à la même lumiere de la verité. Vous n’êtes pas hommes, disoit le même Pere aux Gentils, dés lors que vous ne vous regardes pas les uns les autres comme freres. » Parum[279] homines, quia mali fratres.

2. La fraternité spirituelle, qui consiste en ce que nous sommes les membres d’un même Chef, qui est Jesus-Christ, & d’un même corps, qui est l’Eglise. « Considerons, [p. 331]  mes freres, dit S. Basile[280], l’amour que les membres du même corps ont les uns pour les autres ; ils se défendent, ils s’aident, ils se protegent ; & si quelqu’un a de la douleur, tous les autres en sont touchés. Telle doit être l’union des Chrétiens, que J. C. a réünis en luy comme autant de membres d’un même corps. » C’est cette union spirituelle que Tertullien[281] appelle une espece de seconde nature, qui lie & qui réünit tous les hommes. Naturificatæ jam spiritalis conditionis germanitatem.

3. Le commandement de Jesus-Christ, qui nous ordonne par-dessus toutes choses d’aimer nôtre prochain comme nous-mêmes. C’est ce commandement que S. Bernard appelle l’Abregé & comme l’esprit de tout l’Evangile. Hoc[282] Præceptumtotius Evangelii Breviarium. L’Apôtre S. Jean se sert de tous ces motifs pour exciter l’Amour du prochain dans le cœur des Fideles.

Ce[283] qui vous a été annoncé, & que vous avés oüy dés le commencement, est que vous vous aimiés les uns les autres. Nous reconnoissons que noussommes [p. 332] passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos freres. Celuy qui n’aime point, demeure dans la mort. Tout homme qui hait son frere, est homicide ; & vous sçavés que la vie eternelle ne demeure point dans un homicide. Nous avons reconnu l’Amour de Dieu envers nous, en ce qu’il a donné sa vie pour nous : & nous devons donner aussi nôtre vie pour nos freres.Que si quelqu’un a des biens de ce monde, & que voyant son frere en necessité, il luy ferme son cœur & ses entrailles, comment l’Amour de Dieu demeureroit-il en luy ? Mes chers enfans, n’aimons pas de parole ny de la langue, mais par œuvres & en verité : car c’est par-là que nous connoissons que nous sommes enfans de la verité, & que nous en persuaderons nôtre cœur en la presence de Dieu. Que si nôtre cœur nous condamne, que ne fera point Dieu qui est plus grand que nôtre cœur, & qui connoît toutes choses ? Mes bien-amés, si nôtre cœur ne nous condamne point, nous avons de l’assurance devant Dieu ; & quoy que ce soit que nous luy demandions, nous le recevrons de luy ; parce que nous gardons ses Commandemens, [p. 333] & que nous faisons ce qui luy est agreable : & le commandement qu’il a nous fait, est de croire au Nom de son Fils Jesus-Christ, & de nous aimer les uns les autres, comme il nous l’a commandé.

S’il est difficile d’exciter dans les cœurs l’Amour pur & spirituel, il n’y a pas moins de peine à arrêter les saillies de l’amour grossier & impur, qui a sa source dans la corruption de la cupidité ; mais l’Eloquence doit faire tout ce qui dépend d’elle. Je sçay que ces grands effets sont reservés à la Grace de Jesus-Christ, qui seul peut empêcher les suites funestes de cette corruption qui nous est devenuë si naturelle depuis le desordre de nos premiers parens ; mais je sçay aussi que l’Eloquence prepare l’Ame, & dispose la voye à la Grace ; de sorte que l’on peut dire qu’elle a beaucoup de part au reglement du cœur, & à la moderation des Passions.

De l’Amour déregle & corrompu, naissent trois autres amours qui empoisonnent toutes les Ames, & qui détruisent toutes les vertus. Le premier [p. 334] est l’amour de la beauté, qu’on appelle Volupté : le second est l’amour des richesses, qu’on appelle Avarice : le troisiéme est l’amour de la gloire, qu’on appelle Ambition. Ces trois ennemis capitaux du repos de l’homme, déreglent, corrompent tout ce qu’il y a en luy de plus noble, & le rendent criminel en son esprit, en son corps, & en ses biens.

La Sagesse Philosophique n’avoit point trouvé d’autre remede pour arrêter le cours & l’emportement de ces trois Amours, que de leur resister sans cesse, en se faissant une continuelle violence, qui n’aboutissoit souvent qu’à les irriter davantage, ainsi que des bêtes feroces que la captivité rend plus dangereuses & plus furieuses. Mais l’eloquence se sert d’un autre secret plus doux, & en même temps plus efficace : elle ne s’oppose pas directement à la fureur de ces Passions ; mais s’accommodant doucement à leur penchant & à leurs inclinations, elle leur propose des objets qui les flattent ; de sorte, que bien loin de les détruire, elle les entretient ; mais elle les rectifie, en les dérobant [p. 335] insensiblement aux objet grossiers qui les déregloient, & qui les corrompoient. Il faut tout sacrifier à l’honneur & à la gloire, dit l’Ambition. L’Eloquence n’a garde de condamner cette maxime, elle est trop belle & trop noble ; mais elle change l’objet qui la rendoit criminelle. Il faut tout immoler à la gloire, mais il faut que cette gloire soit solide, veritable & eternelle : Il n’y en a point de même sur la terre ; il faut donc la chercher dans le Ciel. Il faut amasser des richesses, dit l’Avarice. L’Eloquence change l’objet, & la maxime est admirable. Il faut amasser des richesses ; mais il faut que ces richesses ne perissent jamais, & qu’elles puissent remplir la vaste étenduë de nos desirs : Il n’y en a pas sur la terre ; il faut donc les chercher dans le Ciel. L.’homme n’est fait que pour le plaisir, dit la Volupté. Changés l’objet, & vous ôtés le déreglement. L’homme est né pour le plaisir ; mais il faut que ce plaisir ne soit pas un plaisir trompeur, un plaisir d’un moment, un plaisir qui est toûjours suivi d’une infinité de déplaisirs : Il [p. 336] n’y en a point d’autre sur la terre ; il faut donc chercher de veritables plaisirs dans le Ciel. Ainsi l’Eloquence purifie & spiritualise les Passions les plus grossieres, en leur faisant heureusement prendre le change par les objets purs & spirituels qu’elle leur propose en suivant leur pente & leur inclination.

C’est fort mal s’y prendre quand on veut regler les Passions, que de les traitter comme quelque chose de bas, de vil & de grossier : cela ne sert qu’à les rebuter & à les irriter. C’est aux objets qu’il s’en faut prendre, & non pas aux Passions. Faites sentir à la Passion quelle est sa noblesse naturelle : faites-luy connoître qu’elle est née pour quelque chose de grand & de celeste, qu’elle fort d’un principe tout pur & tout spirituel ; que des objets terrestres, vils, méprisables, inconstans, passagers, trompeurs, ne doivent pas la toucher : proposés-luy les objets pour lesquels le Createur l’a formée ; & vous rectifiërés tous ses mouvemens, qui n’auront plus rien de déreglé. Admirable pouvoir de l’Eloquence, de sanctifier [p. 337] les Passions, même en les flattant, & en leur accordant tout ce qu’elles demandent !

Chapitre III. De l’Amitié.

Je ne sçay pas pourquoy les Poëtes ont parlé de l’Amour & de l’Amitié, comme du frere & de la sœur ; car ils n’ont assurément ny le même pere ny la même mere : c’est le cœur aveuglé qui produit l’amour, & c’est l’esprit eclairé qui produit l’amitié ; l’inclination fait naître l’un, l’estime fait naître l’autre ; l’un est une sympathie de cœurs, & l’autre est une sympathie d’esprits. Enfin, il y a aussi peu de ressemblance entre l’amour & l’amitié, qu’il y en a entre l’esprit & le cœur.

L’amitié n’a rien des défauts de l’amour ; & si ce n’est pas une vertu si noble que l’Amour Chrétien & spirituel, c’est toûjours une vertu que le Christianisme ne condamne pas, & qu’il regarde même comme [p. 338] une disposition à l’amour le plus pur & le plus spirituel. L’Orateur peut exciter cette Passion dans les cœurs. 1. Par la douceur qui se rencontre dans l’amitié ; car certainement sans cette vertu on ne sçauroit esperer de veritable bonheur en cette vie : c’est la satisfaction la plus raisonnable qui se puisse goûter dans le monde ; & il ne s’y trouve point de plaisir plus innocent, plus délicat, plus veritable. C’est ce qui a fait dire au Sage, que trop heureux est celuy qui a trouvé un veritable Ami. Beatus[284] qui investit amicum verum. 2. Par la necessité ; car il est certain qu’on ne sçauroit se passer d’Ami. Les Barbares, tout Barbares qu’ils sont, reverent les loix de l’Amitié, quoy qu’ils violent toutes les autres ; & ils ne peuvent vivre dans leurs antres & dans leurs forêts sans quelque Confident, qui, pour être grossier & brutal, ne laisse pas d’avoir de la tendresse de cœur, qui fait qu’il se réjoüit de la bonne fortune de ses Amis, & qu’il s’afflige de leurs disgraces. Les Voleurs qui font profession d’une guerre continuelle, au milieu même de la Paix [p. 339] & qui semblent vouloir étoufer l’Amour que la Nature a mis entre tous les hommes, ne soûtiennent leurs brigandages qu’à la faveur de l’amitie qu’ils se jurent les uns aux autres, qu’ils conservent jusques dans les tortures & les supplices, aimant mieux perdre la vie que la délicatesse de l’amitié, qui consiste dans le secret & dans la fidelité. Enfin, l’on peut dire qu’un homme sansAmy, est un homme sans cœur ; ou plûtot qui n’a que l’apparence d’homme, sans en avoir l’Ame : beaucoup plus malheureux que les bêtes les plus feroces, qui ne sont pas privées du sentiment de tendresse & d’amitié. Une vie sans amy, est une mort sans consolation, dit le Proverbe Espagnol : Vida sin amigo, muerte sin testigo.

L’Amitié a toutes les douceurs de l’Amour, sans en avoir les foiblesses ny le déreglement. Comme l’Amitié est fondée sur l’estime & sur la vertu ; l’inconstance, la bizarrerie, le caprice, le dégoût, la jalousie, la méfiance, l’incertitude, ne troublent jamais la tranquillité des veritables Amis.

[p. 340] J’avouë neanmoins que l’Amitié fait quelquefois souffrir ; mais enfin il en est des Amis comme des meilleures viandes. L’on peut par hazard en recevoir quelque legere incommodité, mais il n’est pas possible de s’en passer.

Enfin l’Orateur se servira, pour exciter l’Amitié, de cette inclination secrete qu’on a d’être aimé des autres. Or pour être aimé, il est visible qu’il faut aimer : l’amitié ne se gagne que par l’amitié ; & la recompense la plus juste & la plus naturelle du cœur, c’est le cœur même. Il n’est pas besoin de charmes ny d’enchantemens pour se faire aimer, disoit un Poëte : aimés, & vous serés aimé.

Vis præstem Pyladen, aliquis mihi præstet Oreften.
Hoc non fit verbis, Marce : ut ameris, ama.

Mais, à dire vray, la veritable Amitié est tres-rare. Un interêt bien concerté, une dissimulation bien ménagée, une flaterie bien déguisée, un commerce de jeu, de plassir, de [p. 341] bonne chere : Voilà ce qui s’appelle Amitié dans le monde.

Vulgus[285] amicitias utilitate probat.

Quelque pouvoir qu’ait l’Eloquence, elle ne l’emportera pas sur la dissimulation & sur l’interêt ; & ainsi il sera fort difficile à l’Orateur d’exciter une parfaite Amitié dans le siecle où nous vivons.

Chapitre IV. De la Haine.

Si l’on ne jugeoit de la Haine que par le nom barbare qu’elle porte, & par les apparences qui la rendent odieuse, on ne la regarderoit que comme un monstre ennemi de l’homme, & comme une passion brutale qui ne respire que le sang, & qui ne vit que dans le meurtre & dans le carnage : cependant la Haine n’a que le visage d’affreux ; & si l’amour est necessaire à l’homme pour le porter vers les objets qui servent à sa conservation, il n’a pas moins besoin de [p. 342] la Haine pour s’éloigner des objets qui luy peuvent nuire. L’on peut dire que toutes les Creatures ne subsistent que par l’amour & par la haine. Le Monde seroit déja détruit, si les Elemens qui le composent ne le conservoient par leurs combats, & par cette haine secrete qu’ils ont les uns pour les autres. L’homme, qu’on appelle le petit monde, ne se conserve que par l’antipathie naturelle des humeurs ; & si elles cessoient de se haïr, l’homme cesseroit bien-tôt de vivre. La Haine n’est donc pas moins necessaire à l’homme que l’Amour ; & nous aurions sujet de nous plaindre du Createur, s’il nous donnoit de l’inclination pour le bien, sans nous donner en même tems de l’aversion pour le mal ; & si nous ayant donné un penchant pour nous porter à ce qui nous est utile, il ne nous avoit pas donné en même tems la force de nous éloigner des objets qui nous sont contraires. C’est ce qui a fait dire à saint Augustin, que l’homme a été également formé de Dieu pour haïr le mal, & pour aimer le bien. Creatus[286] est homo ut sit [p. 343] amator boni, unde consequens ut malum oderit.

La Haine a cela de commun avec l’amour, qu’elle naît en un moment sans que le cœur ait le temps de se consulter : mais elle a cela de particulier, qu’elle ne finit pas si aisément que l’amour ; & s’il est vray qu’on n’a jamais vû d’eternels amours, il est vray aussi qu’on voit peu de Haines qui ne soient eternelles.

La Haine, qui n’est autre chose qu’une aversion de cœur pour le mal, ne peut être juste que lors qu’elle se porte contre le peché, qui, à proprement parler, est l’unique mal de l’homme sur la terre.

S’il ne s’agissoit que de haïr le peché dans les autres, ce seroit quelque chose de fort aisé ; car telle est la malignité de nôtre cœur, que nous prenons un plaisir secret à juger & à condamner les moindres fautes de nos freres : mais comme la Justice de Dieu ne nous demande compte que de nos propres pechés, & non pas de ceux d’autruy ; il n’y a que nos pechés qui doivent être les justes objets de nôtre haine. Les défauts de nôtre [p. 344] prochain meritent quelquefois nôtre compassion & nos larmes, mais jamais nôtre aversion : car comme nous ne lisons pas dans leurs cœurs, & que leurs intentions nous sont cachées, nous devons suspendre nôtre haine aussi-bien que nôtre jugement ; & nous pouvons même croire qu’ils sont justes devant Dieu, lors qu’ils sont coupables à nos yeux.

Ce n’est pas qu’on ne doive haïr le peché dans les autres, lors qu’il est evidemment connu, & que la gloire de Dieu en souffre ouvertement. Telle étoit la tres-juste haine du Roy Prophete. J’avois[287], dit-il, pour les Pecheurs une parfaite haine, & j’étois leur ennemy déclaré. Perfecto odio oderam illos, & inimici facti sunt mihi.

Mais si nous voulons que la haine que nous avons pour les défauts d’autruy, soit juste & legitime, nous devons la rendre parfaite comme celle de David. Perfecto odio oderam illos. Or pour être parfaite, dit saint Augustin, il faut qu’elle haïsse le peché, & qu’elle aime le pecheur ; qu’elle ait de l’aversion pour l’ouvrage de la [p. 345] creature, & de la charité pour ce luy de Dieu : & comme ce seroit un amour déreglé d’aimer le peché à cause de la personne, ce seroit aussi une haine injuste de haïr la personne à cause du peché. Perfectum[288] odium est si nec propter vitia oderis homines, nec vitia propter homines diligas. Mais le plus sûr est de haïr son propre peché, en remettant les pechés d’autruy à la justice & à la misericorde de Dieu.

Les motifs dont l’Orateur se peut servir pour exciter cette haine, sont : 1. L’outrage que le peché fait à Dieu, dont il attaque les plus souveraines perfections. 2. L’injure qu’il fait à Jesus-Christ, dont il renouvelle la mort, en le crucifiant de nouveau, comme parle l’Apôtre ; & dont il profane le Sang, en le rendant inutile à son égard. 3. La perte de nos freres, que nos pechés entraînent avec nous dans le même supplice. 4. La ruïne du salut, du repos, de l’honneur, de l’esprit, des biens, & souvent même de la vie, &c.

Pour arrêter les mouvemens d’une haine injuste & violente, l’Orateur [p. 346] se servira des motifs qui nous portent à l’amour du prochain, & à l’amitié, dont je viens de parler dans le Chapitre précedent ; puisque les mêmes raisons qui nous commandent d’aimer, nous défendent de haïr.

Il y a trois sortes de haines également injustes & criminelles : des haines d’humeur, des haines d’interêt, & des haines de vengeance. L’Orateur détruira aisément les haines d’humeur, en faisant voir que rien n’est plus indigne d’un homme raisonnable, que d’agir par humeur, & de laisser gouverner son cœur par son caprice ; & en luy representant que haïr une personne parce qu’elle n’est pas de nôtre humeur, ce seroit la haïr parce qu’elle n’a pas nos défauts : puis qu’il est certain que ce qui s’appelle humeur, est ordinairement un vice dans chaque particulier. C’est ce qui fait dire que Dieu qui est essentiellement sans défaut, en qui l’humeur ne se trouve point, & qui ne suit que les lumieres de la Sagesse infinie, aime toutes les creatures, & n’en peut haïr aucune. Diligis[289] omnia quæ sunt, & nihil odisti [p. 347] eorum quæ fecisti. Seigneur, vous aimés necessairement tous vos ouvrages, & vous ne sçauriés rien haïr de tout ce que vous avés creé.

Il ne sera pas difficile à l’Orateur de détruire les haines d’interêt, en montrant que haïr des personnes que Dieu, que la Nature, que J. Christ, que la Religion a rendu nos freres ; que les haïr, dis-je, pour un vil interêt, pour un bien d’un moment, pour un peu de bouë & de terre (à quoy l’on a donné le nom d’argent,) ce seroit la derniere bassesse & la derniere injustice.

Il détruira les haines de vengeance, en faisant voir que rien n’est plus contraire à la nature, à la raison, à la vraye generosité, à la loy de Dieu. Mais comme la vengeance est une passion particuliere, nous aurons occasion d’en parler ailleurs plus au long.

[p. 348]

Chapitre V. Du Desir.

Le Desir n’est autre chose qu’un mouvement de l’Ame vers un bien absent ; & il n’est different de l’amour, qu’en ce que l’amour regarde le tems present, & que le Desir aspire à l’avenir. Cette passion est sans doute la plus universelle, & la plus difficile à gouverner & à regler. Jamais il ne s’est élevé tant de vagues impetueuses dans la plus orageuse mer, qu’il s’éleve tous les jours de desirs dans le cœur de l’homme ; qui comme autant de flots impetueux se poussent sans cesse, se brisent les uns les autres, & causent un orage, une tempête continuelle. La vie de l’homme n’est autre chose qu’un cercle de desirs & de rebuts, de souhaits & de dégoûts ; il méprise le soir ce qu’il desiroit le matin ; ce qui luy plaît maintenant le rebutera dans une heure ; la possession luy rend fade ce qu’il a desiré avec le plus [p. 349] d’ardeur : & son cœur dans ce flux & reflux perpetuel de desirs qui se détruisent les uns les autres, languit dans un chagrin interieur qu’il ne ressent que trop, & dont souvent il ignore la cause ; & c’est ce qui fait que son Ame toûjours inquiete, s’envole sans cesse d’objet en objet : elle les desire tous en general, pour les rebuter tous aprés en détail : elle passe & repasse mille fois sur les mêmes objets, & mille fois elle s’en dégoûte ; & parcourant en vain tout ce qui pourroit luy rendre son repos, elle trouve par tout une fausse felicité, sans jamais pouvoir se délivrer d’une misere veritable.

Nous voyons un admirable portrait d’un homme devoré par ses propres desirs, en la personne d’Alexandre. Il étoit né Prince, il étoit né Monarque, il étoit né Roy des Macedoniens. C’étoit dequoy le faire assés heureux, s’il n’eût pas voulu l’être trop. Il n’est pas content de cette fortune, il veut encore posseder toute la Grece ; il luy semble qu’elle est son ennemie, parce qu’elle n’est pas à luy ; & il croit qu’elle luy est [p. 350] dûë parce qu’il la desire. Il s’en rend enfin le maître : cela est grand, mais il n’est pas content. Il étend ses désirs inquiets dans les vastes Monarchies des Perses & des Medes ; il s’en rend le Souverain, aprés avoir défait cent effroyables Armées. Cela est illustre, mais il n’est pas content. Les Indes, toutes vastes qu’elles sont, entrent toutes dans son cœur : il les soûmet à son Empire. Cela est glorieux, mais il n’est pas encore content. Eh, miserable Prince, bornés vos desirs, & vous serés heureux. Il ne luy reste plus rien à desirer, & c’est ce qui le tuë. S’il se regarde au milieu de tant de biens, il ne sçauroit se souffrir ; il se fuit, il se hait, il s’abhorre ; il luy faut absolument quelque dehors tumultueux pour se répandre, afin d’oublier ses maux en s’oubliant luy-même. Il ne connoît plus de Royaumes à desirer, il s’en figure du moins de nouveaux : il ajoûte idée sur idée, imagination sur imagination, esperance sur esperance ; mais son cœur ne trouvant rien de réel qui rassasie ses desirs, se ronge, se détruit, & se devore luy-même.

[p. 351] Voilà le desordre du cœur de l’homme, qui est la proye & la victime de ses propres desirs.

L’Eloquence n’aura-t’elle point assés de force pour fixer l’inconstance de ces désirs inquiets & vagabonds, qui déchirent le cœur ; & ne pourra-t’elle point se servir de ces mêmes desirs pour faire le repos & le bonheur de l’homme sur la terre ? Les Sages du Stoïcisme s’imaginoient avoir bien rencontré, lors qu’ils disoient que le bonheur de l’homme consistoit à desirer peu ou rien ; & qu’il trouveroit immanquablement sa felicité, s’il sçavoit borner & arrêter ses desirs : mais, à dire vray, c’est fort mal se connoître en cœurs que de parler de la sorte. Le cœur de l’homme est incapable de bornes. La terre, toute vaste qu’elle est, se mesure fort aisément ; on a donné des bornes au Soleil & aux Cieux, quelque étendus qu’ils paroissent à nos yeux & à nôtre imagination ; la mer, toute impetueuse qu’elle est, a des limites qu’elle ne sçauroit passer : il n’y a que le cœur de l’homme qu’on n’a jamais pû borner. Arrêter le vol [p. 352] de ses desirs, c’est le détruire ; & l’empêcher de desirer, c’est l’empêcher de respirer.

Socrate avoit sans doute quelque grande idée de l’Ame immortelle, lors qu’il a dit qu’elle avoit des aîles qui l’élevoient au-dessus de toutes les choses de ce monde, qui la portoient jusques dans le Ciel : & certainement il étoit bien juste que dans la prison où elle étoit enfermée, la misericorde Divine luy donnât quelque usage de la liberté qui est née avec elle ; & que sans rompre ses chaînes, elle la laissât remonter vers le Ciel, qui est le lieu de sa naissance, pour adoucir les peines & les travaux de son exil. C’est pour cela qu’elle luy a donné les desirs pour l’approcher quelquefois de son souverain bien, & pour l’élever de temps en temps au Ciel, qui est le lieu de son origine, & la source de sa veritable felicité. Bien loin donc de condamner les desirs du cœur, comme une foiblesse de l’homme, on doit les regarder comme la plus sure marque de sa grandeur originale, & de la noblesse de son Ame, qui ne trouvant rien sur la terre qui la fixe, qui l’arrête, [p. 353] qui la contente, est obligée de se répandre en une infinité de desirs, jusques à ce qu’enfin rebutée de tout ce qu’il y a de terrestre & de perissable, elle se joigne à Dieu par un heureux desir qui détruise tous les autres.

Ainsi ce que le desir a de mauvais, est cela même qui peut le rendre bon : il est insatiable & c’est ce qui doit le porter à Dieu seul qui peut le rassasier ; il est vague & indéterminé, & c’est pour cela qu’il faut un objet stable & eternel pour le fixer ; il est d’une étenduë infinie, c’est pourquoy il n’y a qu’un Dieu infini qui puisse le remplir.

C’est par cet endroit que l’Orateur doit envisager le desir pour l’exciter dans les cœurs, en faisant connoître qu’il n’y a que Dieu seul qui merite nos desirs, puis que luy seul peut les contenter ; en faisant voir que rien ne participe davantage à l’infinité & à l’immensité de Dieu, que le cœur de l’homme ; & qu’il n’y a qu’un objet infini qui puisse finir la vaste étenduë de ses souhaits : en montrant enfin que les plus grands biens creés ne nous rendent heureux en apparence, [p. 354] que pour nous rendre plus miserables en effet.

Par ce même moyen l’Orateur arrêtera aisément les desirs criminels & corrompus : mais comme la cupidité a fort profondément enraciné ces mauvais desirs dans le cœur des hommes, je croy qu’il est necessaire de les examiner en particulier, pour mieux les détruire.

Chapitre VI. Du desir des Richesses.

Le plus sûr moyen pour rectifier les desirs, est de rectifier l’opinion. Si nous n’avions point de fausses idées, nous n’aurions point de faux desirs ; & si nous n’estimions pas les choses plus qu’elle ne valent, nous ne les desirerions pas plus qu’il ne faut. Le cœur est assés corrompu de luy-même ; mais lors qu’il rencontre de faux préjugés dans l’esprit, qui favorisent ses passions, le déreglement va jusques à l’excés. L’opinion, ce puissant ennemi de la raison, donne le prix qu’il luy plaît à toutes choses. [p. 355] La reputation, l’estime, la beauté, la justice, le plaisir, le bonheur dépend de l’opinion ; & cet Italien, qui avoit pris pour dessein d’un Livre curieux, Opinione Regina del mondo, avoit sans doute heureusement rencontré ; & jamais Reine n’a eu tant de pouvoir dans ses Etats, qu’en a l’opinion dans tout le monde.

Si donc l’Orateur veut arrêter l’impetuosité des desirs corrompus, il doit commencer par détruire l’opinion ; & lors qu’il aura fait connoître le veritable prix des choses, on ne les desirera qu’autant qu’elles valent.

Ce seroit être bien ingrat envers la bonté de Dieu, de dire que les Richesses sont des maux en elles-mêmes : & les Stoïciens si vantés, qui paroissoient en avoir tant d’horreur, ne les méprisoient que pour se faire un merite d’une je ne sçay quelle orgueïlleuse pauvreté qui les distinguoit du reste des hommes. Ils se faisoient passer de leur tems pour des hommes tout divins : mais depuis ils ont passé pour des foûs ; la posterité n’a point été la dupe de leur vanité secrete, & elle a aisément reconnu [p. 356] qu’ils méprisoient avec orgueil ce qu’ils ne pouvoient posseder avec humilité.

Les Richesses[290] ne sont pas un mal, dit l’Apôtre S. Paul, qui en jugeoit bien plus sainement que ces faux Sages : mais le desir déreglé des Richesses est la source de tous les maux : c’est donc le desir des Richesses qu’il faut condamner, & non pas les Richesses mêmes. Ce ne sont pas les Richesses qui font le mal, mais ceux qui en abusent, les desirant avec une cupidité dés-ordonnée, les acquerant par des moyens injustes, les employant à des actions criminelles, les possedant avec chagrin, les conservant avec inquietude, & les perdant avec desespoir. Les Richesses sont bonnes, mais on les doit mettre au plus-bas degré de tous les biens : car elles ne tiennent aucun rang entre les biens loüables, les Richesses n’étant nullement un sujet de loüange ; ny entre les biens desirables de leur nature, car ce n’est que la coûtume & la fantaisie qui donnent le prix à l’or & à l’argent, au lieu dequoy l’on se sert de coquilles pour le commerce, en [p. 357] quelques lieux des Indes Orientales. Pour faire connoître le juste prix de Richesses, il n’y a qu’à considerer ce qu’elles coûtent à acquerir, à garder, & à perdre. La peine qu’il y a à les gagner ; l’incertitude, les chagrins, les craintes, les terreurs que l’on souffre pour les conserver ; le peu de satisfaction que l’on trouve dans la possession la plus tranquille ; l’impossibilité d’arrêter leur inconstance ; le dépit, la fureur, le desespoir dont on est agité lors qu’on les perd, sont de puissans motifs dont l’Orateur se servira pour regler & pour rectifier le desir de ces sortes de biens, & pour empêcher qu’on ne les change en maux par le déreglement & par le mauvais usage.

L’Orateur Chrétien ira encore plus loin, pour moderer & pour regler ce desir : il fera voir que les Richesses font mourir souvent toutes les vertus, & font naître tous les vices. En effet, il n’y a point de vertu Chrétienne à laquelle les Richesses n’ayent une secrete opposition : elles sont opposées à la Foy, n’attachant l’esprit de l’homme qu’à des choses sensibles & [p. 358] sensuelles. Elles font opposées à l’Esperance : un homme riche n’a de confiance qu’en ses thresors. Elles sont opposées à la Charité, puis qu’elles occupent tout le cœur de l’homme : qui peut aimer son argent, n’aime pas Dieu. Elles sont visiblement opposées à cette pauvreté, à laquelle J. Christ a promis son Royaume. Elles sont enfin opposées à l’humilité & à la mortification Chrétienne, à l’esprit de la Croix, & sur tout à l’exemple du Sauveur, qui est le modele de toutes les vertus. Mais autant que les Richesses sont contraires aux vertus du Christianisme, autant sont-elles favorables aux vices. Saint Paul les appelle les Causes funestes de la perte & de la damnation des hommes. Ceux[291] qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation & dans le piege du Diable, & en divers desirs inutiles & pernicieux, qui précipitent les hommes dans l’abîme de la perdition & de la damnation. La raison en est, que les Richesses inspirent toutes sortes de pechés, & servent à les commettre. Que l’on consulte son cœur, & l’on avoüera qu’il n’est point de vice que [p. 359] la prosperité mondaine n’inspire & n’excite. La vanité, l’orgueïl, le luxe, le libertinage, les excés, le jeu, la débauche, les assemblées, les promenades scandaleuses, ne sont-ce pas autant de crimes qu’inspirent les Richesses ? Si nous étions tous pauvres comme J. Christ, nous serions plus en état d’imiter la pureté de sa vie.

Les Richesses ne nous donnent pas seulement la pensée du peché, elles servent encore à l’execution du peché : elles sont, dit S. Augustin[292], comme les servantes de la Volupté. Voluptatum satellites divitiæ. Elles servent à l’ambition, à la vengeance, à la gourmandise, à la volupte, &c. Si l’on represente les Richesses par cet endroit, on les fera beaucoup plus craindre que desirer.

Enfin le plus puissant motif pour détruire le desir des Richesses dans le cœur de l’homme, est de suivre le penchant de son avarice naturelle, & de luy donner le change, en luy proposant des Richesses solides & éternelles, au lieu de ces Richesses vaines & passageres. C’est ainsi que s’y prend S. Chrysostome.

[p. 360]

« Comment[293], me dirés-vous, pourrai-je me défendre de la cupidité des biens de la terre ? Si vous étiés Payen, & si vous n’estimiés que les biens presens, je demeure d’accord qu’il ne vous seroit pas facile de les mépriser ; quoy que nous lisions que des Payens mêmes ont fait profession de cette vertu : mais vous qui croyés & qui attendés les biens Celestes, pouvés-vous encore dire : comment mépriserai-je ceux de la terre ? Si je vous disois le contraire, ce seroit alors que vous auriés lieu d’hesiter. Si je vous disois : desirés les Richesses de ce monde, vous auriés raison de me répondre : & comment voulés-vous que je les desire, voyant tout ce que je voy ? Pour moy je n’admire pas tant ceux qui méprisent les biens de la terre, que ceux qui ne les méprisent pas. Car ce sentiment ne peut venir que d’une Ame rampante sur la terre, & toute ensevelie dans la nonchalance & dans la paresse. Vous attendés une vie eternelle pour vôtre heritage, & vous dites : Comment puis-je, pour l’obtenir, mépriser cette vie presente ? »

[p. 361]

CHAPITRE VII. Du Desir de l’Honneur.

Il n’est pas moins necessaire de corriger l’opinion à l’égard de l’Honneur qu’à l’égard des Richesses, pour en rectifier le desir. Qui connoîtra bien ce que c’est qu’Honneur, ne sera pas ébloüi par le faux éclat qui donne dans les yeux du vulgaire.

Ce qu’on appelle ordinairement Honneur, est fondé ou sur les Richesses, ou sur la Noblesse, ou sur les grandes Dignités. L’Honneur qui est établi sur les Richesses, ne peut pas être d’un plus haut prix que les Richesses mêmes. Ainsi les mêmes moyens, dont l’Orateur se sert pour détruire le Desir corrompu des Richesses, luy serviront pour arrêter le Desir de l’Honneur, qui a un fondement si vain, si inutile, & si perissable.

L’Honneur fondé sur la Noblesse paroît quelque chose de plus delicat ; mais au fond, c’est une fumée qui n’ébloüit que les yeux des foibles.

[p. 362]

La Noblesse n’est rien de sa nature, elle ne consiste que dans l’opinion des hommes, & dans la coûtume des Nations. Les unes la font consister dans le commerce de la marchandise, les autres la tirent du côté des femmes : les autres la mettent uniquement dans la profession militaire, d’autres ne reconnoissent point de Nobles que les Sçavans. A Malte on fait des preuves d’une ancienne Noblesse. A Strasbourg on fait des preuves de huit races de Roture, pour être des premiers de la Ville. Tout[294] cela fait bien voir que la Noblesse ne dépend que de la fantaisie & du caprice de l’opinion, & que ce n’est rien en effet. Le celebre Castellanus le fit connoître un jour à François I. par une réponse fort ingenieuse & fort agreable. Ce grand Roy luy ayant demandé s’il etoit Gentilhomme ? Sire, répondit-il, Vôtre Majesté sçait qu’ils étoient trois dans l’Arche de Noé : J’avouë franchement que je ne sçay pas bien duquel je suis venu. Cette Réponse apprit à tous les Courtisans quelle étoit la vanité de ce qu’on appelle Noblesse ; & le Prince en fut si charmé, qu’il [p. 363] l’éleva dés-lors aux premieres dignités de l’Eglise. Le Pape Sixte V. faisoit souvent d’agreables plaisanteries à cet égard. Il disoit qu’il sortoit d’une maison tres-illustre, parce que celle de son pere recevoit[295]de tous côtés l’illustration du Soleil. Marquant par-là que c’étoit une pauvre cabane, sans couverture, & sans fermeture de fenêtres.

En effet rien n’est plus bas, & plus méprisable que d’établir sa gloire sur la gloire d’autruy, où l’on n’a aucune part.

Miserum[296] est aliena incumbere fama.

On n’estime un Cheval, dit le Proverbe Italien, que par luy-même, & non pas par la race dont il est sorti.

Tantò vale il Cavallo, quantò và.

Le Guazzo dit fort plaisamment que plusieurs prennent le titre de Gentilshommes du mot de Cavalieri, qui ne passeront jamais que pour Cavallari. Tant il est vray que la Noblesse ne fait pas le prix des gens ! L’on ne doit la regarder que comme le Zero, qui n’est bon à rien que lors [p. 364] qu’il est joint à quelque chose de meilleur. La Noblesse jointe à la vertu est sans doute quelque chose de considerable ; mais lorsqu’elle est seule, ce n’est plus rien.

Si[297] modò non census, nec clarum nomen Avorum,
Sed probitas magnos, ingeniumque facit.

C’est ce qui faisoit dire à Seneque, que la plus grande sagesse des Philosophes consistoit à ne compter pour rien la Noblesse prise en elle-même, & separée de la vertu : Si[298]quid aliud est in Philosophia boni, hoc est quod stemma non respicit. Puis donc que la Noblesse est une chose vaine, & étrangere à l’homme, il ne sera pas difficile à l’Orateur de détruire le Desir d’une gloire aussi fausse, & aussi injuste que celle qui n’a pour tout appuy qu’une longue suite de morts, dont les cadavres & les cendres devroient inspirer beaucoup plus d’humiliation que de complaisance & de vanité.

L’Honneur qui est établi sur les hautes Dignités, n’est pas plus solide. [p. 365] Car enfin, les Charges, les Emplois, & toutes les distinctions exterieures sont quelque chose d’étranger à l’homme ; il n’y a que ce qui est au-dedans de luy, qui puisse luy procurer un veritable Honneur : tout ce qui est au-dehors de luy & autour de luy, est une espece de montre, qui le fait connoître ; mais qui ne le fait ny estimer, ny honorer.

Que l’on mette dans une balance l’Eclat & l’Honneur des plus hautes Dignités, & dans l’autre la peine qu’il a à les acquerir & à les conserver ; le peril, l’envie, le chagrin, la perte du temps que le monde dérobe à Dieu, & le danger de perdre le Ciel pour la terre : & l’on se sentira beaucoup plus porté à mépriser les Dignités, qu’à les souhaiter.

Par combien de perils faut-il passer, dit saint Augustin, pour arriver à une Dignité qui est encore environnée de plus grands perils ? Per[299] quot pericula pervenimus ad grandius periculum ?

Il n’y a donc point d’Honneur solide & veritable que celuy qui est établi sur la vertu. A ce mot il se faut [p. 366] bien garder de se méprendre ; car je ne pretends point parler de ces vertus morales, ou plûtôt Payennes, dont on se pique aujourd’huy si fort, & dont une infinité de gens se servent pour se faire une reputation d’honnêtes gens. Ceux qui ne donnent pas dans les apparences, ne sçavent que trop, que toutes ces vertus exterieures ne sont d’ordinaire que des vices bien concertés & bien menagés ; & que souvent on est d’autant moins honnête homme qu’on le paroît trop. Je ne parle que des vertus Chrétiennes, qui ont pour principe la grace de Jesus-Christ, & qui font la plus solide grandeur de l’homme sur la terre. L’Orateur suivra donc la pente du cœur qui desire naturellement l’honneur ; & aprés luy avoir fait connoître que rien de terrestre & de passager ne merite un veritable Honneur, il le tournera du côté de Dieu, en qui seul on peut trouver une gloire parfaite. Bien loin d’étoufer le Desir de l’Honneur dans le cœur de l’homme, il faut le piquer d’Honneur davantage ; & luy faisant sentir la grandeur & la dignité de son ame, [p. 367] il faut réveiller & animer la passion qu’il a pour la gloire ; & la pousser vers le Ciel, qui est le seul objet d’une belle & d’une noble ambition.

Chapitre VIII. Du Desir de la Volupté.

Toute la Philosophie d’Epicure ne tendoit qu’à exciter le Desir de la Volupté dans les cœurs. Cette expression un peu trop dure luy a attiré une infinité de persecuteurs : on luy a fait son procés sans l’entendre, & l’on en est venu même jusques aux plus grosses injures.

Epicuri de grege porcum.

 Cependant il y a bien des gens d’esprit & de sçavoir qui se récrient contre la calomnie, & qui pretendent que la Volupté de ce Philosophe étoit plus severe que la vertu des Stoïciens. Si nous jugeons de ses sentimens par ses propres paroles, selon que les rapporte Laërce, nous n’aurons pas lieu de les condamner.

[p. 368] La fin de la vie heureuse, dit-il, n’est autre chose que la santé du corps, & la tranquillité de l’ame. ἡ τῶ σώματος ὑγεία, κὴ ἡ ψυχῆς ἀταραξα ; parce que tout ce que nous faisons, tend & se rapporte enfin à n’avoir ny douleur ny trouble : τούτω γδ χάριν ἅπωτα ϖράἠομεν, ὅπως μήτε ἀλγῶμεν, μήτε ταρβῶμεν. Et parce qu’ayant nommé cette fin, du nom de Volupté, quelques-uns avoient pris delà occasion de le calomnier, pretendant qu’il parloit d’une Volupté sale & corporelle, il fait luy-même son Apologie ; & se purgeant de cette calomnie, il declare plus manifestement de quelle Volupté il entend, ou n’entend pas parler : car aprés avoir extrémement recommandé une vie sobre & moderée : voicy comme il poursuit.

Quand nous disons que la Volupté est la fin de la vie heureuse, nous n’entendons pas les Voluptés des débauchés, ny même celles des autres, entant qu’ils sont considerés dans l’action même de joüir, par laquelle le sens est affecté agreablement & doucement, comme l’entendent quelques-uns qui ignorent la chose, ou [p. 369] qui ne sont pas de nôtre sentiment, ou qui nous sont mal affectionnés ; mais nous entendons seulement cecy : μήτε ἠγεῖν κτι σῶμα, μήτε ταράἠεϑς κτι ψυχήν. Ne sentir point de douleur au corps, & n’avoir point de trouble dans l’ame. Car ce n’est point le boire, ny le manger continuel, ny le plaisir de l’amour, ny celuy des mets exquis & delicats des grandes tables, qui fait une vie agreable : mais une raison accompagnée de sobrieté, & par consequent d’une serenité de l’esprit, qui recherche les causes pour lesquelles on doit choisir ou fuïr chaque chose, & qui écarte les opinions qui causent beaucoup de trouble dans l’ame.

Il paroît que ce Philosophe avoit de bonnes intentions ; mais il est à plaindre de n’avoir eu aucune teinture de la veritable Religion ; elle luy auroit appris que la douleur du corps est une juste punition d’un peché d’origine, qui a renversé la Nature ; & que le bonheur de l’homme, desormais est de souffrir avec patience & avec soûmission, pour satisfaire à la Justice du Createur offensé. Elle luy [p. 370] auroit fait aussi connoître, qu’aprés le déreglement de la cupidité, & le desordre de la raison corrompue par cette premiere tache, il n’y a que la grace de Jesus-Christ qui puisse établir une veritable tranquillité dans l’esprit de l’homme ; & que la plus parfaite Philosophie, sans le secours du Ciel, ne peut tout au plus que cacher les Passions au-dehors, mais non pas arrêter leur fureur, ny calmer les tempêtes qu’elles excitent au-dedans.

Ce seroit vouloir mettre une espece de Stoïcisme dans le Christianisme, de pretendre que le Chrétien doit renoncer à tous les plaisirs : le Createur qui l’a fait homme, veut qu’il fasse bien l’homme, & non pas l’Ange ; & qu’il reçoive avec une humble reconnoissance les plaisirs innocens qu’il a répandus sur la terre, pour piquer nos ames, & pour les rendre sensibles aux ineffables plaisirs qui se goûtent dans le Ciel.

Affecter un mépris general du plaisir peut être un grand defaut, même dans la vie spirituelle. Car il y a une infinité de choses agreables que Dieu n’a faites que pour nous réjoüir, [p. 371] ausquelles on ne prend aucun plaisir par une devotion mal entenduë, & que l’on rejette même par un orgueïl plus fin & plus delicat qu’on ne pense. Combien de beaux ouvrages du Createur frappent nos yeux, sans entrer dans notre esprit ? Combien ce divin Bienfacteur mêle-t’il d’agrémens & de commodités dans la pluspart des choses de la vie que nous devrions goûter, pour nous inciter à le loüer & à luy rendre de continuelles actions de graces ? & nous n’y pensons pas dans le temps même que nous nous en servons ? Le sage Chrétien trouve en toutes choses des sujets de plaisir, parce qu’il trouve Dieu par tout ; tout luy rit au-dehors, parce que sa conscience luy rit au-dedans : & joignant la tranquillité & la serenité de sa conscience avec les agrémens des objets, il vit dans une continuelle satisfaction.

Les plaisirs sont de bons esclaves, & de mauvais maîtres ; ils vous réjoüissent, si vous les faites servir ; & si vous les servés, ils vous tyrannisent : ils vous meneroient à Dieu, si vous ne les meniés pas aux Creatures ; [p. 372] & ils vous attacheroient au Createur, si vous ne vous attachiés pas à eux. Mais tel est le déreglement du cœur de l’homme, que des choses que Dieu luy a données pour se réjoüir, il en fait les causes de sa douleur, & les sujets de sa perte ; car c’est de l’excés & de l’abus du plaisir que procede la plûpart des maux que l’on souffre, & que l’on commet dans le monde. Et ainsi, il faut avoüer que presque tous les plaisirs les plus innocens sont devenus illegitimes & criminels par la corruption du siecle.

L’Orateur corrigera ce déreglement, en faisant voir 1. Que les plaisirs ne touchent que le corps ; & qu’ainsi le Sage ne doit pas y assujetir son esprit, qui est infiniment au-dessus de tout ce qui est corporel. 2. Que ces plaisirs sont courts, & d’un moment ; & qu’ainsi ce seroit une folie d’avoir une longue & grande passion pour une chose qui passe en un instant. 3. Que ces plaisirs sont mêlés d’une infinité de déplaisirs ; & que ce seroit la derniere imprudence de risquer de grands chagrins pour une petite satisfaction. Le Sage ne veut point [p. 373] d’un plaisir dés-lors qu’il coûte quelque déplaisir. 4. Que les plaisirs les plus innocens deviennent enfin criminels, étant presque impossible d’y garder une juste moderation ; & qu’aprés avoir ruiné les biens, la santé, le corps, ils causent presque toûjours la perte eternelle de l’ame.

Mais comme l’homme ne peut non plus vivre sans plaisir que sans cœur, il faut le tourner vers les plaisirs du Ciel, qui sont d’autant plus sensibles & plus agreables, qu’ils ne touchent que l’ame & l’esprit ; qui ne sont mêlés d’aucune douleur, & qui sont eternels, selon cet oracle du Fils de Dieu : Gaudium[300] vestrum nemo tollet à vobis. C’est ce qui faisoit dire à saint Augustin[301] : « Mon Dieu, qui estes le seul & souverain plaisir, vous rejettiés loin de moy tous les faux plaisirs ; & en même temps vous entriés en leur place, vous qui étes plus agreable que toutes les voluptés de la terre, mais non à la chair & au sang : Ejiciebas enim eas à me, vera tu & summa suavitas ; ejiciebas, & intrabas pro eis, emni voluptate dulcior, sed non carni & sanguini. »

[p. 374]

Chapitre IX. De l’Esperance.

On dit communément que l’Esperance est l’unique bien des malheureux ; mais sans l’Esperance les plus heureux seroient plus malheureux qu’on ne pense. Ce n’est pas la joüissance du bien qui fait nôtre bonheur ; à peine l’avons-nous goûté que nous en sommes rebutés. Et l’experience nous apprend que la possession & le dégoût vont toûjours de companie : la raison en est, que lors que l’on possede un bien, on découvre à loisir les maux cachés qu’il renfermoit ; & comme on voit son attente trompée, on s’en dégoûte fort aisément : & il n’arrive que trop souvent que l’aversion succede à l’ardeur avec laquelle on l’avoit recherché. De sorte qu’au lieu de dire, Ignesi nulla cupido, qu’on n’aime point ce qu’on ne connoît pas, on devroit dire au contraire, Noti nulla cupido, qu’on n’aime plus une chose dés-lors [p. 375] qu’on en joüit, & qu’on la connoît. Mais l’Esperance est ingenieuse à separer le mal qui est mêlé avec le bien, & à le purifier de tous les defauts qui l’accompagnent ; & ne le montrant que par des endroits qui le font paroître parfait, elle y porte le cœur avec un mouvement de joye & de complaisance si agreable, que l’on peut dire que le plus delicat de tous les plaisirs est d’esperer ce que l’on souhaite.

Cet Ancien, qui dans le partage qu’il avoit fait de tous les biens de ce monde, ne s’étoit reservé que l’Esperance, avoit sans doute fait un chois fort delicat ; & peut-être avoit-il pris pour son partage l’unique bien qu’il y ait sur la terre. Un Poëte qui connoissoit bien le cœur, dit que l’Esperance fût la seule Divinité qui restât sur la terre, lorsque le déreglement des hommes en fit sortir toutes les autres.

Hæc[302] Dea, cùm fugerent sceleratas Numina terras,
In Diis invisâ sola remansit humo. 

Il est assés difficile de dire au juste [p. 376] quelle est la nature de l’Esperance ; car c’est un composé de plusieurs Passions différentes : il y entre de la hardiesse, du desir, de l’amour, de la joye, & même un peu de crainte. Elle considere trois qualités en son objet. 1. Il faut que se soit un bien absent, & à venir. 2. Qu’il soit possible. 3. Qu’il soit difficile. Et ainsi on peut définir l’Esperance, un mouvement de l’ame qui se porte vers un bien absent, possible, & difficile.

L’Orateur corrigera sans peine le mauvais usage que l’on fait de cette Passion, en faisant voir que les biens de la terre, les richesses, les honneurs, les plaisirs, qui sont les objets les plus ordinaires de nôtre Esperance, ne sont pas de veritables biens, & ne servent qu’à conduire au desespoir aprés avoir long-temps flaté une Esperance vague & inquiete, qui étant toûjours trompée, remplit le cœur d’une infinité de troubles & de chagrins. Mais comme l’Esperance est l’unique bien de l’homme sur la terre, l’Orateur ne doit pas la détruire, au contraire il doit l’animer davantage. Lorsqu’il luy proposera ses veritables [p. 377] objets qui sont les biens du Ciel, il flatera cette Passion, en luy representant, 1. Que les biens Celestes sont les seuls qu’on peut appeller de veritables biens ; & que tous les autres ne sont que des phantômes qui disparoissent dans le même moment qu’ils ébloüissent : Quid[303] miraris ? quid stupes ? Pompa est, ostenduntur ista res, non possidentur ; & dum placent, transeunt.2. Que l’attente des biens eternels n’est jamais trompée, parce qu’elle est fondée sur la parole de Dieu, qui est essentiellement infaillible ; & sur les merites de Jesus-Christ qui nous donnent une espece de droit sur le Ciel : Spes[304]non confundit, quia infundit certitudinem ; per hanc enim ipse Spiritus testimonium perhibet spiritui nostro, quod sumus filii Dei. 3. Que l’Esperance Chrétienne laisse l’ame dans une paix & une tranquillité perpetuelle, que rien ne peut ébranler, & qui nous rend heureux au milieu des plus grands malheurs. C’est une Ancre, dit saint Paul, qui nous met en seureté dans les plus grands orages, & qui nous defend d’une infinité d’écueils dans cette [p. 378] mer qu’on appelle monde : Quam[305] sicut anchoram habemus animæ tutam ac firmam. C’est un bouclier, dit le même Apôtre, qui nous rend invulnerables à tous les traits de la Fortune, & à tous les coups de nos ennemis : In[306]omnibus sumentes scutum fidei, in quo possitis omnia tela nequissimi ignea extinguere. Telle étoit la joye & la tranquillité du saint homme Job dans sa plus grande misere. Ce qui me console, s’écrioit-il, c’est que je verray un jour mon Dieu, & que je le possederay pendant toute l’eternité : Quem[307]visurus sum ego ipse, & oculi mei conspecturi sunt : reposita est hec spes mea in sinu meo. Pauvreté, perte de biens, douleur, mépris, affronts, vous m’êtes chers en veuë de cette recompense. C’étoit par ces motifs que les premiers Orateurs de l’Eglise élevoient & animoient l’Esperance des Fideles.

« Souvenés-vous, dit S. Chrysostome[308], que vous n’êtes icy que comme un hôte & un passager ; le Ciel est vôtre païs ; c’est là où vous devés faire passer tout ce qui est en vôtre pouvoir : & avant même que d’en joüir [p. 379] dans cette divine Patrie, vous en recevrés dés icy une maniere de recompense. Car celuy qui se nourrit en cette vie de l’Esperance des biens celestes, & qui est rempli de la confiance de les obtenir, goûte déja par avance le bonheur de ce Royaume eternel. Et en effet rien n’est si capable de guerir les maux de nôtre ame, & de la perfectionner, que l’Esperance des biens à venir ; pourvû que nous y fassions passer avant nous nos biens presens, & que nous employions à prendre soin de nôtre ame tout le loisir que demande une si importante occupation. »

« Les gens-de-bien, dit S. Augustin[309], dans l’Esperance d’obtenir la vie future, supportent plûtôt cette vie mortelle avec patience, qu’ils n’en joüissent avec plaisir ; & ce qui fortifie leur courage pour souffrir constamment, avec l’aide de la grace, les maux de ce monde, est la joye qui les anime lors qu’ils considerent qu’ainsi qu’ils sont fideles à Dieu dans l’attente des biens eternels, Dieu leur sera aussi fidele dans la promesse qu’il leur en a faite. »

[p. 380]

Chapitre X. Du Desespoir.

Il semble que le Desespoir ne soit que la passion des foibles & des fous : cependant nous voyons que cette passion a été autrefois extrémement à la mode parmy les braves, & les Heros, qui se faisoient un merite dans leurs disgraces de s’abandonner au desespoir, & de se procurer la mort par le fer, ou par le poison. Jamais Seneque ne m’a paru plus outré que dans les loüanges qu’il donne au fameux Caton d’Utique, qui se plongea un poignard dans le cœur, parce qu’il ne pouvoit souffrir la grandeur de Cesar. Je ne fais point de doute, dit-il, que les Dieux ne descendent du Ciel dans Utique, pour assister à ce grand spectacle d’un homme qui se sert de ses propres mains pour arracher son cœur : Liquet[310] mihi cum magno spectasse gandio Deos, cùm vir ille acerrimus sui vindex gladium sacro pectori [p. 381] insigit, dùm viscera spargit, & animam manu educit. Il auroit sans doute mieux fait de dire que tous les Demons sortirent des Enfers pour voir l’action la plus brutale qui fût jamais, & plus digne sans doute d’une Furie que d’un homme raisonnable. Grand Philosophe, qui avoit fait gloire de souffrir la domination de Pompée ; & qui se tuë, parce qu’il ne peut souffrir celle de Cesar ! Le Fou cherche la mort, mais le Sage l’attend de pié ferme ; qui choisit une mort en particulier, témoigne qu’il en craint quelqu’une qu’il n’a pas le courage de souffrir. Si j’avois vû Caton attendre tranquillement l’effet de la haine qu’il s’imaginoit que Cesar avoit pour luy, j’admirerois son courage, au lieu que je méprise sa fureur.

Il[311] y a un desespoir moderé qui peut être fort utile à l’homme sage : c’est une espece de poison prepare qui guerit bien des maux. Le desespoir en soy est un mouvement violent & impetueux par lequel l’ame s’éloigne d’un bien qu’elle ne peut posseder, aprés l’avoir recherché avec [p. 382] ardeur. Si l’Orateur sçait bien menager cette passion dans le cœur de l’homme, il en tirera une infinité de bons effets ; il s’en servira pour dégoûter des faux biens de ce monde, qui ne font que des heureux en imagination, & qui ne laissent (aprés bien des peines) qu’un mortel depit de l’ame bien fatiguée pour se rendre miserable. Ce dépit étant bien conduit, est peut-être une des meilleures dispositions à la grace ; & une infinité de personnes luy doivent ces heureux retours vers Dieu, qui les ont sanctifiés.

Il y a une autre espece de Desespoir, en matiere de salut, qui jette les ames dans les dernieres extremités par une funeste défiance de la misericorde de Dieu. L’Orateur détruira cette noire passion en representant au pecheur, 1. Que quelque irritée que soit la colere de Dieu contre luy, il est toûjours prêt de luy faire misericorde. 2. Que quelque peu de jours qu’il ait à vivre, il a toujours assés de temps pour se sauver ; en quelque état, & en quelque temps qu’il se trouve, il peut toûjours esperer, [p. 383] & jamais ne desesperer.

On ne peut dissimuler, que si nous n’envisagions que nos seuls pechés, ce ne seroit pas sans raison que nous tomberions dans le Desespoir ; mais si nous considerons le Sang & la Mort de Jesus-Christ, qui est le grand mystere de nos esperances, nos cœurs seront incapables de ces sortes d’émotions de Desespoir : Desperare[312] utique potuissem propter nimia peccata mea : nifi Verbum tuum, Deus meus, caro sieret, & habitaret in nobis. « L’image de mes pechés passés épouvente mon esprit, dit saint Augustin ; & si je ne jettois les yeux que sur mes crimes, je serois capable de concevoir des défiances secretes de la misericorde de Dieu ; mais Jesus-Christ sur la Croix dissipe toutes ces craintes, & son Sang rassure mon cœur : Si je me regardois comme esclave du Demon, auquel mes pechés m’ont livré, je ne pourrois attendre une autre suite de mes desordres que l’Enfer ; mais quand je fais reflexion que je suis membre de Jesus-Christ, & que son Sang [p. 384] coule dans mes veines, il m’est impossible de ne pas esperer qu’il me fera misericorde : Est[313]in te Deo & Domino nostro Jesu Christo uniuscujusque nostrûm portio & sanguis & caro. Ubi ergo portio mea regnat, ibi regnare me credo : Ubi sanguis meus dominatur, ibi dominari confido : Ubi caro mea glorificatur, ibi gloriosum me esse cognosco. »

« Quelques pechés que vous ayés commis, dit S. Basile, on en peut définir le nombre & la grandeur ; mais il est impossible de trouver des bornes à la misericorde de Dieu : Si[314] peccata & magnitudine & numero possunt definiri ; miserationes autem Dei, neque magnitudine, neque numero possunt circumscribi. »

« Jettés les yeux, dit saint Bernard, sur ces grands exemples de la misericorde de Dieu, dont tout l’Evangile est remply, & vous verrés que vous avés offensé un Dieu qui est toûjours prêt de vous pardonner. Vous n’avés pas plus peché que Magdeleine, que la Samaritaine, que saint Pierre, que saint Paul, que le Bon-Larron : non seulement ils ont obtenu misericorde », [p. 385] mais ils sont encore devenus de grands Saints : Numquid[315]amplius Paulo peccasti ? Numquid plus Petro ? Attamen illi in toto corde pœnitentiam agentes, non modo salutem, sed & sanctitatem consecuti sunt.

Que nous sommes heureux, dit Tertullien, puisque Dieu s’est engagé, même avec serment, de faire misericorde au pecheur, s’il veut faire penitence ! Mais que nous sommes malheureux, si nous ne voulons pas nous fier à Dieu, lors qu’il veut bien jurer en nôtre saveur ! O[316] beatos nos quorum causâ Deus jurat! O miserrimos, si nec juranti Deo credimus!

Malheur à ceux qui par un juste châtiment du mépris qu’ils ont fait de la misericorde de Dieu, font enlevés de ce monde subitement, sans avoir le temps de se convertir au Seigneur, & de renoncer au peché ! Mais tandis que nous vivons sur la terre, quand il ne nous resteroit que tres-peu de momens à vivre, il est certain que nous pouvons obtenir le pardon des pechés les plus enormes. Quelque tard que [p. 386] se fasse la Penitence, dit saint Jerôme, elle peut nous sauver, si elle est sincere. Le Bon-Larron ne commença à se convertir que sur la Croix, & il fut sauvé : Nunquam[317] est sera conversio : Latro de cruce transit in paradisum. Il ne faut qu’un moment pour se convertir ; & quelque court que soit le temps qui reste au pecheur, il en a toûjours assés pour retourner à Dieu : Non[318] adeò tardè quis ad Deum convertitur, quin sufficiat ei residuum tempus quantumlibet breve, ad peragendum iter peregrinationis, si velit. La raison Theologique est que pour faire une parfaite Penitence, il ne s’agit que de deux choses : La premiere est d’aimer Dieu ; la seconde est de haïr le peché. Or pour l’amour & pour la haine, il ne faut qu’un moment. En un seul moment on peut aimer Dieu de toute son ame, & consequemment haïr ce qui est oppose à Dieu. Il est donc visible qu’un seul moment suffit pour une parfaite Penitence. Il est vray que pour former cet acte d’amour, il faut une grace & une misericorde de Dieu toute particuliere : [p. 387] mais il est vray aussi que par les merites du Sang de Jesus-Christ on a toûjours sujet d’esperer le secours de cette grace divine.

Que ceux qui se sentent troublés de ces mouvemens du Desespoir, interrogent leur propre cœur, & qu’ils se demandent à eux-mêmes, s’ils haïssent Dieu ; & qu’ils sçachent que tandis qu’il leur reste un rayon de l’amour de Dieu, il y a encore en eux un reste d’esperance, quoy qu’il soit comme offusqué par les noires vapeurs de la melancolie. Car il est absolument impossible que Dieu soit leur ennemy, tandis qu’ils l’aiment ; & c’est à eux que le Seigneur adresse ces paroles si consolantes : J’aime[319] ceux qui m’aiment ; & ceux qui me cherchent avec soin, me trouveront. Nôtre Religion nous apprend que, Nous[320] n’aimons Dieu que parce qu’il nous aime le premier. Si donc nous l’aimons, nous pouvons nous assurer qu’il nous aime toûjours, & qu’il ne tient qu’à nous de r’entrer dans sa sainte grace.

[p. 388]

Chapitre XI. De la Hardiesse.

Si l’Amour n’avoit pas tant d’aveugles Partisans dans le monde, la Hardiesse seroit regardée, avec justice, comme la plus noble & la plus glorieuse de toutes les passions. C’est elle qui fait les plus éclatantes vertus dans la vie Civile, & dans la vie Morale : c’est elle qui forme les grands hommes & les Heros, à qui elle ouvre le chemin à la gloire & à l’immortalité : c’est elle à qui toutes les Puissances & tous les Empires de l’Univers doivent leur établissement & leur grandeur : c’est enfin cette genereuse passion qui a fait tous les Heros du Christianisme, & qui jointe à la Grace, les a fait glorieusement triompher de leurs plus fiers ennemis, & des plus redoutables Tyrans.

La Hardiesse est un mouvement de l’ame, qui l’assure à la veuë du [p. 389] peril, & qui fait qu’elle s’élance contre le mal, pour le combattre, & pour le vaincre. Comme c’est ce noble mouvement du cœur de l’homme, qui luy fait entreprendre & executer les plus grandes actions, on a aussi plus besoin du secours & de la force de l’Eloquence, pour l’exciter & pour l’animer dans les plus importantes occasions. Et c’est ce qui a fait que les plus grands Capitaines, qui ont presque toûjours été les plus grands Orateurs, se sont souvent servi de tout l’art de l’Eloquence, pour bien menager cette passion dans le cœur de leurs Soldats.

Scipion[321] voulant assieger Carthage la Neuve, anima ses Soldats en leur representant la richesse du butin, & la gloire qu’ils avoient à acquerir.

« Si quelqu’un s’imagine qu’on vous ait amenés icy pour assieger seulement une Ville, il considere plus la peine que vous y devés employer, que le profit & l’avantage qui vous en doit revenir. Veritablement vous n’assiegerés [p. 390] qu’une seule Ville, mais vous prendrés toute l’Espagne dans cette Ville toute seule. Vous y trouverés les ôtages des Rois, & de tant de peuples renommés ; & ils ne seront pas si-tôt en vôtre puissance, qu’ils mettront en vos mains tout ce qui est aujourd’huy sous l’obeissance des Carthaginois. Vous y trouverés tout l’argent des ennemis, sans lequel ils ne peuvent faire la guerre ; parce qu’ils entretiennent des armées qui sont toutes composées de Soldats mercenaires ; & au reste cet argent nous servira comme d’un charme, pour gagner le cœur des Barbares. Vous y trouverés des armes, des machines, & toute sorte d’appareil de guerre : Et ce qu’on doit beaucoup estimer ; nous en dépoüillerons l’ennemy, & vous en serés enrichis. Outre cela nous aurons en nôtre pouvoir non seulement une Ville, mais aussi un beau Port, d’où nous pourrons tirer par mer & par terre tout ce que la guerre demande pour son entretien & pour son usage. Et si [p. 391] toutes ces choses sont grandes, les Ennemis les estimeront encore plus grandes, quand nous les aurons privés. C’est icy leur Citadelle ; c’est icy leur Epargne ; c’est icy leur Arsenal, & leur Magazin de toutes choses. D’icy l’on peut aller droit en Afrique ; il n’y a point d’autre Port, ny d’autre retraite entre Gades & les Pyrenées ; & d’icy l’Afrique commande à toute l’Espagne. Mais puisque je vous vois resolus, & déja en état d’executer cette entreprise ; passons de la parole à l’effet ; allons de toutes nos forces attaquer Carthage la Neuve. »

Darius répand la Hardiesse dans toute son Armée, en l’animant par une espece de desespoir, & en luy faisant connoître que c’est une indispensable necessité de vaincre, ou de mourir.

« Nous[322] qui étions depuis peu Seigneurs de toutes ces Terres que l’Hellespont baigne d’un côté, & l’Ocean embrasse de l’autre, sommes aujourd’huy reduits à combattre non plus pour la gloire, mais [p. 392] pour la vie, & (ce qui nous est plus cher que la vie,) pour la liberté. Voicy le jour fatal qui doit affermir ou renverser le plus grand Empire qui fut jamais. Ce ne fut qu’avec la moindre partie de nos forces que nous combatîmes au Granique. Aprés la perte que nous reçûmes en Cilicie, la Syrie nous pouvoit servir de retraite ; nous tenions encore le Tigre & l’Euphrate, deux puissans boulevars de ce Royaume. Mais nous en sommes venus à ce point, que si nous lâchons aujourd’huy le pied, nous ne sçaurions même où fuïr. La longueur de la guerre a consumé tout ce qui étoit derriere nous ; les Villes n’ont plus d’habitans, ny les campagnes de laboureurs, tout est ramassé dans cette Armée ; nos femmes mêmes, & nos enfans se traînent aprés nous, & c’est autant de butin pour l’Ennemy, si nous ne sauvons des gages si chers par une Victoire. Pour moy, j’ay satisfait à tout ce qui étoit de mon devoir ; j’ay assemblé une Armée si nombreuse, qu’à peine ces campagnes [p. 393] si vastes la peuvent contenir ; j’ay fourny armes & chevaux ; j’ay donné ordre que les munitions ne manquassent à une si grande multitude : enfin j’ay choisi un lieu propre pour la ranger en bataille ; désormais le reste dépend de vous. Ayés seulement l’audace de vaincre, & vous mocqués de la reputation des Ennemis, qui est une arme bien foible contre des gens de cœur. Ce que vous avés redouté jusques icy, ce que vous avés pris pour vaillance, n’est qu’une pure temerité, qui n’a pas si-tôt jetté son feu que, semblable à ces animaux qui ont laissé leur aiguillon, elle ne fait que languir. Au reste ces Plaines nous découvrent le petit nombre que les montagnes de la Cilicie nous avoient cachées. Voyés-vous comme leurs rangs sont clairs, leurs aîles ésilées, & leur corps de bataille épuisé. Car pour ceux qu’il a mis à l’arriere-garde, j’apprens qu’ils nous tournent déja le dos, comme pour se preparer à la fuite. Je ne veux que mes chariots armés [p. 394] de faulx pour leur passer sur le ventre. Que si nous gagnons cette bataille, tout est gagné, & la guerre est finie ; puisqu’ils ne sçauroient s’enfuïr non plus que nous, le Tigre & l’Euphrate les tenant enfermés. Ajoûtes à cela que ce qui étoit pour eux auparavant, leur sera contraire : car nous avons une Armée legere & aisée à remuer, au lieu que la leur est chargée de butin ; tellement qu’étant embarassés de nos dépoüilles, nous les pouvons défaire aisément, & une même chose sera la cause & le fruit de la Victoire. Que si quelqu’un de nous redoute le nom de cette Nation, qu’il sçache que ce sont bien là les armes des Macedoniens, mais non pas les Macedoniens. Il s’est déja bien répandu du sang des deux côtés ; & pour petite que soit la perte en un petit nombre, elle est toûjours grande & considerable. Alexandre quelque terrible qu’il paroisse aux lâches, enfin ce n’est qu’un homme ; & encore, si vous me croyés, un brutal, un étourdy, plus heureux jusques icy par [p. 395] nôtre épouvante que par sa valeur. Or il est certain que tout ce qui manque de conduite ne sçauroit durer. C’est pourquoy bien que la fortune semble s’être déclarée pour luy, ne doutés pas pourtant qu’elle ne se lasse ; elle n’a pas de quoy fournir à une continuelle temerite. D’ailleurs ses faveurs ne sont jamais si pures qu’il n’y ait quelque mélange qui les corrompe, outre que les choses de ce monde sont sujettes à une perpetuelle vicissitude. Peut-être que les Dieux ont voulu que l’Empire des Perses, qu’ils ont élevé au comble de la gloire durant le cours de deux cens trente ans, reçût maintenant ce choc, non pour être abbatu, mais seulement ébranlé ; afin de nous remettre en memoire l’instabilité des choses humaines, à quoy l’on songe si peu dans les grandes prosperités. Il n’y a pas long-temps que nous faissions de gayeté de cœur la guerre aux Grecs dans leur pais ; aujourd’huy nous sommes en peine de repousser celle qu’ils nous font dans le nôtre. Ainsi nous [p. 396] éprouvons tour à tour l’inconstance de la fortune ; & il ne faut pas que les Perses, ny les Grecs pensent parvenir à une Monarchie, où aspirent deux si puissans Concurrens. Mais quand il n’y auroit pas lieu de tout esperer, la necessité nous oblige à bien faire ; & nous ne sçaurions être gueres pis que nous sommes : ma mere, mes deux filles, mon fils Ochus, l’esperance de cet Empire, gemissent dans les fers ; ces rejettons de ma maison, vos Princes, vos Chefs, qui sont comme autant de Rois, sont Esclaves ; enfin la meilleure partie de moy-même n’est plus à moy ; & n’étoit ce qui me reste en vous, je serois entierement Captif. Sus donc, tirés ma rnere, & mes enfans des liens ; car pour ma femme, helas ! je l’ay perduë dans la prison. Rendés-moy ces chers gages pour lesquels je ne refuse pas de mourir. Representés-vous qu’ils vous tendent les mains tous ensemble ; & qu’aprés avoir imploré les Dieux du païs, ils vous demandent vôtre assistance, vôtre [p. 397] passion, vôtre foy ; & vous conjurent de les délivrer d’une si grande misere. Imaginés-vous quelle est leur douleur, de ne vivre maintenant que par la grace de leur Ennemy, & de se voir Esclaves de ceux dont ils dédaignoient d’être les Rois ? Mais je vois les Ennemis qui s’avancent, & plus ils s’approchent, plus j’aurois de choses à dire pour vous encourager. Je vous prie donc par nos Dieux tutelaires, par le feu eternel qu’on porte devant nous sur nos Autels, par la splendeur du Soleil qui naît dans mon Royaume, & par la memoire immortelle de Cyrus, lequel ayant ôté cet Empire aux Medes & aux Lydiens, l’a transporté le premier aux Perses : Je vous prie, dis-je, & vous conjure par des choses si sacrées, de sauver à ce coup l’honneur de la Perse, & de garantir d’un eternel opprobre une Nation si florissante. Allés pleins d’alegresse & de confiance, afin que vous transmettiés à vos Successeurs la gloire que vous avés reçuë de vos Ancêtres. Vous portés aujourd’huy dans vos mains [p. 398] vôtre liberté, vôtre salut, & toute l’esperance de la Patrie. Le moyen d’éviter la mort, c’est de la méprisser ; qui la craint, la trouve. Au reste si je suis monté sur un char, ce n’est pas tant pour suivre la coûtume du païs, que pour être vû de tout le monde : faites tous comme moy, suivés les exemples que je vous donneray, c’est tout ce que je vous demande. »

Marcellus voyant les Romains défaits par Annibal, remet le courage dans le cœur de ses Soldats, en les piquant de honte, & en leur faisant sentir l’opprobre de leur fuite.

« Je[323] rends graces aux Dieux immortels, comme je le dois sans doute en une pareille occasion, que l’Ennemy victorieux voyant que vous fuyiés avec tant de crainte, & que vous vous jettiés en foule dans les retranchemens & dans les pertes, ne soit pas venu du même pas attaquer le Camp. Vous l’eussiés certes abandonné avec la même épouvante que vous avés quitté le combat. D’où cette crainte est-elle venuë ? d’où est venu [p. 399] ce grand effroy qui vous a fait si-tôt oublier & qui vous étes, & contre qui vous combattés ? Ne sont-ce pas les mêmes Ennemis que vous vainquîtes l’été passé ? que vous avés suivis jusques icy fuyans devant vous nuit & jour ? que vous avés mis en fuite dans une infinité de petits combats, & que vous empêchâtes hier & de passer outre, & de camper ? Je ne parleray point des choses dont vous pouvés justement vous glorifier ; je ne vous representeray que celles qui vous doivent faire de la honte, & vous donner de la douleur. Hier vous vous retirâtes du combat avec un avantage égal : qu’est-ce qu’une nuit, qu’est-ce qu’un jour nous pourroient avoir ôté ? Nos troupes sont-elles moindres aujourd’huy, ou celles des Ennemis sont-elles plus grandes ? Non, je ne croy pas parler à mon Armée, & à des Soldats Romains ; je vois bien icy les mêmes corps & les mêmes armes que j’avois coûtume d’y avoir ; mais je ne vois pas le même courage. Si vous eussiés eu le même cœur, l’Ennemy auroit-il vû vôtre [p. 400] fuite ? Eût-il emporté vos Enseignes ? Ne les eussiés-vous pas défenduës ? Il s’est glorifié jusqu’icy d’avoir taillé en pieces quelques-unes de vos Legions ; mais aujourd’huy vous luy avés donné la premiere fois la gloire d’avoir mis en fuite une Armée entiere des Romains. »

Flaminius anime ses Troupes en les faisant souvenir de leur premiere hardiesse, & de leurs anciennes victoires.

« Ne[324] sont-ce pas là, mes Compagnons, ces mêmes Macedoniens qui tenoient les détroits par où l’on va à Eordée, que vous affaillîtes sous la conduite de Sulpicius, que vous repouflâtes sur le sommet des montagnes, & dont vous taillâtes en pieces un si grand nombre ? Ne sont-ce pas là ces mêmes Macedoniens qui s’étoient emparés dans l’Epire de ces endroits inacessibles par où tout le monde desesperoit que l’on pût faire passer l’Armée ? vous les en chassates pourtant, & vous les contraignîtes de quitter les armes, & de fuïr jusqu’à ce qu’ils se fussent retirés dans la Macedoine. Pourquoy donc [p. 401] les craindrés-vous aujourd’huy que vous devés les combattre d’égaux, aprés les avoir vaincus lors qu’ils avoient sur vous tant d’avantages ? Quoy ! le souvenir des belles choses que vous avés faites vous ôteroit-il le courage, au lieu d’augmenter cette belle ardeur que vous avés toûjours montrée ? Disposés-vous donc à combatre comme vous avés de coûtume, & vous y exhortés de vous-mêmes ; car j’espere avec l’aide des Dieux que le succés de cette bataille vous sera aussi favorable que le succés des precedentes. »

Cyrus excite le courage de ses Capitaines en leur representant la force de son Armée d’une maniere également grande & delicate.

« Messieurs[325], je vous ay mandés, parce que je vous ay vû effrayés des nouvelles qui nous sont venuës. Certes c’est une chose étrange que vous ayiés pris l’épouvante pour avoir oüi dire que les Ennemis s’assemblent, & que vous ne songiés plus, que nous les avons vaincus quand nous étions moins que nous ne sommes, & quand nous n’étions pas si bien armés. Que [p. 402] seroit-ce donc, o Dieux ! si vous étiés à leur place, & si l’on vous disoit qu’une Armée telle que la nôtre marche contre vous ? Voicy comment on vous parleroit. Ceux qui vous ont déja vaincus, viennent une seconde fois vous attaquer, tous pleins encore de la vanité de leur victoire. Ceux qui ont mis en fuite vos Archers, & vos Lanceurs de javelots viennent contre vous avec de nouvelles troupes. Comme vous n’avés pû faire tête à leurs gens de pié armés de corselets, vôtre Cavalerie pourra-t’elle contenir le choc de la leur qui est armée de même ? Ce n’est point à coups de fléches ou de dards, ny de loin, que leurs Cavaliers prétendent vous combatre, mais de prés avec un fort javelot. Ils ont des chariots non pas pour fuïr comme autrefois, mais pour se faire jour au travers des bataillons : les chevaux qui les tirent, sont couverts de lames d’airain, les essieux sont garnis de faulx tranchantes, dont l’effet ne sçauroit être qu’horrible. Ils ont encore des Chameaux, un seul desquels peut donner l’épouvante à cent Chevaux. [p. 403] Ils font rouler aussi avec eux de grosses tours de bois, d’où ils vous tireront tant de fléches, que vous ne pourrés resister contre eux en rase campagne. Si l’on vous rapportoit toutes ces choses de vos Ennemis, que feriés-vous ? puisque vous tremblés pour avoir oüi dire que Cresus est élû General : luy dont la timidité excede d’autant plus celle des autres Syriens, qu’ils ne lâcherent le pié qu’aprés avoir été rompus en combatant ; & qu’il tourna le dos dés qu’il les vit en desordre, sans se mettre aucunement en état de les secourir davantage. Il faut bien que les Ennemis ne s’estiment pas suffisans pour nous resister, puisqu’ils soldoyent des Etrangers, afin de faire pour eux ce qu’ils ne sçauroient faire eux-mêmes. Que si nonobstant toutes ces considerations, quelqu’un trouve leurs forces redoutables, & ne fait point de cas des nôtres, je suis d’avis de l’envoyer de leur côté ; car il nous servira beaucoup plus étant parmy eux, que parmy nous. »

Voilà ce que l’Eloquence fournit de plus grand aux Heros, pour faire [p. 404] entrer leur hardiesse & leur courage intrepide dans l’ame de leurs Guerriers.

Mais il y a une hardiesse plus noble & plus parfaite, qui consiste à combatre les Ennemis de Dieu & de son Eglise, à vaincre le peché & la cupidité déreglée, & à souffrir courageusement pour la gloire de Jesus-Christ, & pour son salut. L’Orateur Chrétien se servira de ces motifs pour exciter cette hardiesse. 1. La grandeur d’une gloire & d’une recompense eternelle, qui est promise à ceux qui seront animés d’une sainte intrepidité : Regnum[326] cœlorum vim patitur, & violenti rapiunt illud.2. Le secours de J. Christ, qui combat dans nous, & avec nous, & qui nous rend toûjours invincibles. 3. La gloire qu’il y a à se vaincre soy-même, gloire infiniment plus grande que celle que l’on trouve en triomphant des Ennemis étrangers. 4. La honte & la bassesse qu’il y a d’être esclave de son propre corps : Ad majora natus sum quàm ut corporis meimancipium fiam. 5. L’exemple d’une infinité de personnes, jeunes, delicates, [p. 405] & de la plus haute naissance, qui se sont fait une joye de tout souffrir avec une hardiesse inébranlable. « Quelle honte pour nous, disoit Seneque ? les plus grands hommes ont tout souffert. Mutius vit brûler sa main avec plus de joye que son Ennemy n’en témoignoit en le regardant : Regulus a triomphé sur un gibet : Socrate s’est fait du poison un breuvage agreable : Camille a trouvé la douceur de sa patrie dans son exil ; & Caton a goûté la mort avec plus de plaisir que les autres ne goûtent la vie. Serons-nous donc les seuls foibles & lâches, qui n’aurons pas le courage de souffrir quelque chose qui nous distingue du vulgaire ? Singula[327] vicêre jam multi, ignem Mutius, crucem Regulus, venenum Socrates, exilium Camillus, mortem ferro adactam Cato : & nos vincamus aliquid. »

Que les paroles de ce Philosophe Payen sont capables de confondre les Chrétiens ! Disons avec sincerité & avec humilité ce que ce faux Sage disoit peut-être par vanité. Tant de genereux Chrétiens ont mis toute leur gloire à souffrir pour Dieu. Les uns [p. 406] avec une invincible hardiesse ont chanté les loüanges du Seigneur sur les rouës & sur les chevalets ; les autres ont triomphé au milieu des feux & des flammes : le fer, & le poison n’ont point ébranlé ceux-cy ; ceux-là ont lassé la force & la rage des Bourreaux. Seray-je donc le seul, lâche & indigne Chrétien, qui ne voudray rien souffrir ? Singula vicêre jam multi : & nos vincamus aliquid.

Je ne parle point icy d’une certaine brutalité que quelques-uns appellent hardiesse, & dont certains libertins se piquent, en faisant gloire d’être intrepides dans les plus honteux & dans les plus furieux débordemens. Quelle folie, ou plûtôt quelle fureur, de mettre son courage à faire le brave contre Dieu ! J’avouë que l’Orateur doit peu s’arrêter à détruire cette espece d’emportement ; & il doit regarder ces débauchés comme des gens qui sont si peu capables de raison, que l’Eloquence ne peut plus faire aucune impression dans leur esprit.

[p. 407]

Chapitre XII. De la Crainte.

La Crainte est un mouvement de l’ame, par lequel elle sent par avance un mal qui n’est pas encore arrivé, & qui est incertain au moins en ses circonstances. Quelque bien que certains Philosophes ayent dit de la crainte humaine, je n’en sçaurois dire que du mal, puisqu’elle ne sert qu’à desesperer les malheureux, & à rendre les plus heureux miserables. Il y a des passions aveugles & inconsiderées ; mais celle-cy n’est que trop éclairée & que trop ingenieuse pour nôtre malheur : elle se sert souvent de tout nôtre esprit pour chercher de quoy nous tourmenter ; & elle n’est occupée qu’à inventer de faux maux pour nous faire souffrir des douleurs veritables. Elle va chercher dans l’avenir, où personne ne voit goute ; & là au milieu de mille spectres & de mille phantômes elle se fait un plaisir de nous effrayer, & se jouë de nôtre foiblesse, comme l’on fait [p. 408] quelquefois des petits enfans, ausquels on fait croire qu’une ombre les va devorer.

Nam veluti pueri trepidant, atque omnia cæcis.
In tenebris metuunt : ita nos in luce timemus.

Elle nous met même souvent dans un tel état que nous ne sçavons ce que nous craignons, ny pourquoy nous craignons ; & elle a cela de plus ingenieux que les autres Bourreaux, qu’elle se sert de nous-mêmes pour faire nôtre propre supplice.

Causam timoris ipse quam ignoro, exigis.
Nihil timendum video, sed timeo tamen.
Placet ire : pigris membra sed genibus labant,
Alióque quàm quò nitor, adductus feror
.
Sic concitatam remige & velo ratem,
Æstus resistens remigi & vento refert.

Seneque fournit de belles reflexions à l’Orateur pour détruire cette passion tenebreuse & cruelle. Ce Philosophe represente à Lucilius que le temps étant la chose du monde la plus incertaine, & la moins constante, c’est une extrême folie de chercher dans l’avenir, qui ne sera [p. 409] peut-être jamais pour nous, dequoy nous affliger, & nous tourmenter : Que c’est avoir bien envie d’être miserable, de souffrir un mal avant qu’il soit arrivé : Qu’il faut être fou pour aller au-devant de son malheur : Que souvent, plus le peril est proche, plus on l’évite : Que chacun a l’experience que de cent choses qu’il craignoit, qui l’ont si long-temps chagriné, il n’en est pas arrivé deux : Que la crainte nous trompe encore plus que l’esperance : Que la fortune n’est pas moins inconstante à l’égard du mal qu’à l’égard du bien ; & qu’elle rend aussi souvent & aussi promptement les miserables heureux, qu’elle rend les heureux miserables : Qu’enfin si nous avons une si grande envie de nous tromper nous-mêmes, nous nous trompions au moins pour nous procurer du bien, & non pas du mal. Esperons sans cesse de grands biens, & n’apprehendons jamais aucun mal. Tromperie pour tromperie, il vaut mieux se tromper en esperance qu’en crainte. L’esperance est un bien imaginaire, je le veux : mais la crainte est un veritable mal. Un faux bien [p. 410] vaut toûjours mieux qu’un mal veritable.

Plura sunt quæ nos terrent, quàm quæ premunt, & sepius opinione quàm re laboramus. Illud tibi præcipio ne sis miser ante tempus : cùm illa quæ velut imminentia expavisti, fortasse nunquam ventura sint, certè nondum venerint. Quædam ergo nos magis torquent, quàm debeant ; quædam ante torquent, quàm debeant ; quædam torquent, cum omnino non debeant…Inquiramus in rem diligenter.Verisimile est aliquid futurum mali, non statim verum est.Quàm multa non expectata venerunt, quàm multaexpectata nusquam comparuerunt. Etiam si futurum est, quid javat dolori suo occurrere ? Satis cità dolebis, cùm venerit : interim tibi meliora promitte. Quid facies lucri ? tempus. Multa interveniunt quibus vicinum periculumvel propè admotum, aut subsistat, aut in alterum caput transfeat. Incendium ad fugam patuit : quosdam molliter ruina deposuit. Aliquando gladius ab ipsa cervice revocatus est. Aliquis carnifici suo superstes fuit. Habet etiam mala fortuna levitatem. Fortasse erit, fortasse non erit. Interim dum non [p. 411] est, meliora propone…Vitium vitia repelle, spe metum tempera. Nihil tam certum est ex bis quæ timentur, ut non certius sit, & formidata subdere & sperata decipere.

L’on peut ajoûter que c’est une extrême petitesse d’esprit, de laisser gouverner sa raison par son imagination, qui change & qui grossit tous les objets, & qui fait voir ce qui n’est point, ce qui ne sera jamais, & ce qui tres-souvent ne peut être ; foiblesse qui ne se trouve point dans les bêtes, lesquelles ne sentent le mal que tandis qu’il dure, & ne le craignent que tandis qu’il frappe leurs sens : Et que si c’est une bassesse de cœur de ne pouvoir supporter un mal present, c’est une extrême lâcheté de s’effrayer de la seule apparence du mal, & de ne le pouvoir souffrir.

Mais le meilleur moyen dont l’Orateur puisse se servir pour détruire cette passion, & pour la rectifier, est de la tourner du côté du seul objet pour lequel le Createur l’a mise dans le cœur de l’homme. Cet objet n’est autre que Dieu seul, & les effets terribles de sa Toute-puissance. Si la [p. 412] crainte des choses humaines marque la foiblesse de l’homme, la crainte de Dieu fait toute sa force & toute sa grandeur. Car il y a bien de la difference entre la crainte humaine & la crainte de Dieu. La premiere est une marque de lâcheté & de petitesse d’ame : mais la seconde est la marque du cœur le plus ferme & le plus genereux. Sæculi[328] timor debilitatem, Dei timor fortitudinem gignit. La crainte humaine trouble l’esprit : mais la crainte de Dieu est le commencement & la perfection de la sagesse. Initium[329] sapientiæ timor Domini. Plenitudo sapientiæ est timere Deum. La crainte[330] humaine nous rend legers & inconstans : la crainte de Dieu rend l’homme ferme, constant, & inébranlable. Timor[331] Domini sanctus, permanens in sæculum sæculi. La crainte humaine fait que l’on succombe dans les moindres perils : la crainte de Dieu fait qu’on se tire sans peine des plus dangereuses extrémités. Timenti[332] Dominum bene erit in extremis. Enfin la crainte humaine fait qu’on n’oseroit rien entreprendre, & qu’on ne peut rien souffrir : mais la crainte [p. 413] de Dieu inspire les plus grands & les plus nobles desseins ; & elle se fait une joye des plus grandes peines pour en venir à bout. Tout entreprendre, & mépriser tous les perils, a toûjours été le caractere de la vraye valeur ; & c’est l’effet particulier de la crainte de Dieu.

Je rends graces au Seigneur, de ce qu’il m’a rendu le plus puissant Roy de la terre ; Ego[333] autem constitutus sum Rex ab eo. J’ay étendu mon Royaume & mes conquêtes dans tous les endroits de l’Univers. Dabo[334] tibi gentes hereditatem tuam, & possessionem tuam, terminos terræ. J’ay domté l’orgueïl de mes plus fiers ennemis, & je les ay tous reduits en poussiere. Reges[335] eos in virga ferrea, & tanquam vas figuli confringes eos. O vous qui voulés vous rendre redoutables à vos plus fiers ennemis, Monarques de la terre ! écoutés-moy, & retenés bien la Maxime d’un Roy comme vous. Et[336] nunc Reges intelligite, erudimini qui judicatis terram. Craignés Dieu si vous voulés vous faire craindre des hommes. Détrompés-vous, erudimini ; & sçachés que rien ne donne plus [p. 414] d’audace contre le monde, que la crainte du Ciel. Servite[337] Domino in timore, & exultate ei cum tremore. Ainsi parloit le grand Roy Prophete, qui mettoit toute sa gloire & toute sa force à craindre Dieu, & qui le conjuroit de penetrer sans cesse son cœur de crainte. Consige[338] timoretuo carnes meas. Genereux Guerriers, dont j’ai tant de fois éprouvé le courage, disoit à ses troupes l’invincible Josué, chargé de victoires encore plus que d’années ; & se voyant sur le point de finir enfin une vie si glorieuse : J’ay vécu, & j’ay vaincu : J’ay mis plus de trente Rois dans les fers : J’ay renversé, par ma seule presence, les Villes les mieux défenduës : J’ay défait les plus fiers Conquerans ; & arrêtant le Soleil dans la rapidité de sa course, pour éclairer plus long-tems la fuite & la honte de mes ennemis, j’ay immolé à ma juste colere la plus nombreuse & la plus redoutable Armée qui se soit jamais opposée à mes conquêtes ; mais enfin on n’est pas immortel pour être Heros. Je meurs. En[339] ego ingredior viam universæ terra. C’est à vous à conserver la gloire que [p. 415] je vous ay acquise. Je veux bien vous apprendre le secret qui m’a fait vaincre. Nunc[340] ergo timete Dominum. Craignés Dieu, & vous demeurerés toûjours invincibles : & soyés bien persuadés que cette crainte est ce qui fait le grand cœur, & ce qui forme les vrais Genereux. Timete[341] Dominum, & servite ei perfecto & verissimo corde.

Que certains Libertins nous disent aprés cela, qu’il n’y a que les foibles & les cœurs étroits qui soient capables de crainte à l’égard de toutes ces choses dont on nous menace de la part de Dieu : ou plûtôt qu’ils reconnoissent leur malheur ; qu’ils sçachent que plus on craint Dieu, plus on est veritablement intrepides : Par la raison que, qui craint Dieu, ne craint que Dieu ; & qui ne craint que Dieu, ne peut rien craindre sur la terre. Craignés Dieu, dit le Sage, car c’est cette crainte qui fait toute la force de l’homme. Deum[342] time, hoc est enim omnis homo. Et la veritable gloire consiste plus dans cette crainte que dans toutes les grandeurs & dans tous les thresors de la terre. Melius[343] est parum cum timore Dei, quàm thesauri magni & insatiabiles.

[p. 416]

Chapitre XIII. De la Colere.

La Colere est un mouvement turbulent de l’Ame, par lequel elle s’éleve contre la cause du mal & de l’injure qu’elle ressent, avec un desir violent de s’en vanger. L’on peut juger par la nature de cette passion, qu’elle ne peut produire que de fort mauvais effets. Quelques-uns ont dit qu’elle sert pour s’opposer à l’injustice des méchans, pour conserver l’équité, & pour soûtenir la gloire de Dieu. Mais alors ce n’est pais colere, c’est fermeté, c’est courage, c’est zele. L’impetuosité de la colere ne peut compatir avec l’égalité & la tranquillité de la justice ; & l’on cesse d’avoir raison, dés lors qu’on se sert de la colere pour la défendre.

L’Orateur doit donc faire tous ses efforts pour étoufer entierement cette passion, en representant qu’elle détruit tout ce qu’il y a de plus grand & de plus noble dans l’homme, la [p. 417] raison, & la religion. Elle détruit l’homme raisonnable, & l’homme Chrétien. Voilà deux puissans motifs pour eviter ce vice. Il n’y a qu’à voir les manieres d’un homme transporté de colere, pour avoüer qu’à peine il a la figure de l’homme, bien loin d’en avoir la sagesse & la raison.

Non[344] immeritò mihi videris hunc affectum pertimuisse, præsertim ex omnibus tetrum & rabidum. Ut autem scias non esse sanos quos ira possedit, ipsum eorum habitum intuere. Nam ut furentium certa indicia sunt ; audax & minax vultus, tristis frons, torva facies, citatus gradus, inquietæ manus, color versus, crebra & vehementiùs acta suspiria : ita irascentium eadem signa sunt. Flagrant & micant oculi, multus toto ore rubor, exæstuante ab imis pracordiis sanguine ; labia quatiuntur, dentes comprimuntur, horrent ac subriguntur capilli : spiritus coactus ac stridens ; articulorum se ipsos torquentium sonus, gemitus, mugitusque, & parum explanatis vocibus sermo præruptus, & complosæ sæpiùs manus, & pulsata humus pedibus, & totum concitum corpus, magnasq ; iræ minas agens. [p. 418] Fœda visu, & horrenda facies depravantium se, atque intumescentium : nescias utrùm mage detestabile vitium, au deforme. Cetera licet abscondere.

Si l’homme est un petit Monde, la colere en est la tempête qui renverse l’Ame, qui l’enfle de vagues & d’écume, & qui fait qu’elle se brise elle-même contre des écueïls par une rage aveugle. Mais on peut prendre la chose plus Chrétiennement & plus fortement. La raison rend l’homme en quelque maniere semblable à Dieu, dit le grand Augustin : mais dés-lors que cette raison est troublée par la colere, l’image de Dieu s’efface, & l’homme devient semblable au Demon. Mansuetudo[345]imaginem Dei in nobis servat, sed ira dissipat. L’Ecriture compare l’homme dans l’emportement de sa passion à la mer, lors qu’elle est agitée d’orages & de tempêtes. Impii[346]quasi mare fervens. Cette idée renferme une grande instruction. Rien ne represente mieux le Ciel que la mer quand elle est calme ; c’est comme un grand miroir qui represente tous les mouvemens des Cieux, dans lesquels les Astres & [p. 419] les Etoiles semblent se produire. Mais dés-lors que la tempête agite les flots, toutes ces images Celestes disparoissent. Tel est l’homme raisonnable ; tandis que le calme est dans son cœur, la Divinité semble être representée dans son Ame : mais aussi-tôt que l’emportement a troublé cette tranquillité, l’image Divine disparoît ; & cet homme n’est plus que le portrait du Demon, dont il represente les blasphemes & les fureurs.

L’un des plus funestes effets de la colere, est d’ôter le repos à celuy qui la fait naître. C’est un monstre cruel qui commence par devorer son propre pere, & par luy déchirer son propre cœur. L’on peut juger de l’interieur d’un homme qui est dans la colere, par son exterieur. L’on peut voir ce qui se passe dans son Ame, par ce qui se passe sur son visage. Son cœur n’est pas moins dans la convulsion que ses yeux & que sa langue ; & quelle que soit sa furie, elle luy fait beaucoup plus de mal à luy-même qu’à ceux qu’elle menace. Ce fut fans doute pour cela que Dieu défendit, sous de tres-griéves peines, [p. 420] qu’on tuât Caïn : il vouloit que la colere qui l’avoit fait le Bourreau de son frere, devint le sien propre ; & que les peines cruelles qui accompagnent cette passion, fussent les malheureux commencemens des supplices qui luy étoient préparés dans l’Enfer.

Cette Passion tumultueuse ne détruit pas moins l’homme Chrétien que l’homme raisonnable. L’homme Chrétien consiste principalement en trois choses : à imiter J. Christ, à aimer son prochain, & à se haïr soy-même. La colere détruit tous ces devoirs. Le Fils de Dieu nous a particulierement ordonné d’imiter en luy la douceur : Discite[347] à me quia mitissum. Il ne nous a point commandé d’imiter ce qu’il avoit fait de plus difficile, il ne nous a ordonné que ce qui étoit de plus aisé. Car qu’y a-t’il de plus facile à l’homme que l’humanité & la douceur ? C’a été par la douceur que Jesus-Christ a regné. Venit[348] Rex mansuetus. Ce sera aussi par la douceur que nous regnerons avec luy.

Rien n’est de plus essentiel au [p. 421] Chrétien que d’aimer son prochain, c’est le grand Commandement de Jesus-Christ. Hoc[349] est præceptum meum ut diligatis invicem. Et le Sage nous avertit qu’une des choses qui plaît le plus au Seigneur, est la paix & l’union avec nos freres. In[350] tribus placitum est spiritui meo,quæ sunt probata coram Deo & hominibus, concordia fratrum, & amor proximorum, &c. La nature nous oblige de nous aimer les uns les autres : mais le Christianisme nous y oblige bien davantage, puis qu’il en a coûté tout le Sang à Jesus-Christ, pour nous unir ; c’est sur la Croix qu’il nous a tous fait freres, en nous faisant Chrétiens. On sçait que l’amour & la colere sont deux choses incompatibles : s’emporter contre son frere, est quelque chose que la nature même ne souffre pas, & que la Loy de Jesus-Christ souffre encore moins.

La troisiéme chose qui me paroît faire la perfection du Chrétien, est la haine de soy-même, & c’est le fondement de tout le Christianisme. Or il est évident que la colere n’est qu’un effet de l’amour propre. L’on [p. 422] vous attaque, ou en vôtre personne ou dans vôtre interêt ; c’est ce qui vous pique, c’est ce qui cause vôtre emportement : si vous vous haïssiés en Chrétien, vous souffririés avec joye les mépris & les injures. La colere n’est supportable que dans un Damné, qui ne peut avoir aucun motif qui adoucisse & qui soulage ses peines : mais dans un Chrétien qui a devant les yeux l’exemple de Jesus-Christ mourant pour ses ennemis ; dans un Chrétien, qui ne peut esperer le pardon de ses pechés, qu’à condition qu’il pardonnera les injures qu’on luy fait ; c’est un vice qui ne merite point de misericorde. Gardons-nous donc bien d’attirer par nôtre colere, la colere du Ciel : souffrons tout de nos freres, afin que Dieu nous pardonne tout.

[p. 423]

Chapitre XIV. De la Compassion.

La Compassion est un mouvement de l’Ame, composé d’amour & de tristesse, ému par la douleur d’autruy, vraye ou apparente. Entre toutes les vertus, il n’y en a point qui soit si aisée à pratiquer, ny si conforme au cœur de l’homme que la pitié. Toutes les vertus retranchent quelque chose de la nature de l’homme, ou de ses inclinations, ou de sa cupidité : la Foy luy retranche quelque chose de sa raison & de son esprit ; l’obeïssance luy ôte la volonté, la pauvreté luy enleve ses biens, l’humilité luy ôte ses perfections & son merite, la penitence détruit son corps. Enfin, il n’y a point de vertu qui n’ôte à l’homme quelque chose de l’homme même ; il n’y a que la misericorde qui luy est naturelle : c’est le premier mouvement qui naît du fond de sa substance ; & comme nous naissons dans la misere, nous naissons [p. 424] aussi avec la misericorde. C’est ce qui faisoit dire au Prophete Job, que la Compassion étoit sortie du sein de sa mere avec luy. Crevit[351]mecum miseratio, & de utero matris meæ egressa est mecum.

L’Orateur excitera cette passion, 1. En faisant voir des portraits vifs & touchans, du malheur & de la misere de ceux que l’on plaint. 2. En faisant entendre que tout le monde peut tomber dans le même malheur ; & ainsi en piquant l’amour propre de ses Auditeurs, il leur inspirera de la tendresse pour ceux ausquels ils peuvent devenir semblables. 3. Si celuy qui est coupable a fait d’ailleurs de belles actions, il representera que son merite & ses vertus le mettent au-dessus de sa faute, & qu’il est plus malheureux que criminel. C’est ainsi que le vieux Horace attire la compassion des Juges sur son fils.

« Quoy[352], Messieurs, pourriés-vous bien voir sur un gibet, parmy les genes & les tortures, celuy que vous venés de voir dans l’honneur, & comme marchant en triomphe aprés une Victoire qu’il a gagnée, & [p. 425] dont vous recueïllés tous les fruits ? Les Albains mêmes auroient de la peine à souffrir un spectacle si épouvantable & si honteux. Va, Licteur, lie les mains qui viennent d’acquerir au Peuple Romain la domination & l’empire ; va couvrir la tête du Liberateur de cette Ville ; attache son corps à un gibet, frappe à coups de foüets ce miserable, ou au-dedans de ce nos murailles, pourvû que ce soit entre les armes & les dépoüilles de nos ennemis ; ou au-dehors de nos murailles, pourvû que ce soit entre les sepultures des Curiaces. Car enfin, en quel lieu le pouvés-vous mener où n’éclate pas sa gloire, & où les marques de sa vertu ne le garantissent pas de l’infamie de ce suplice ? »

Ce mouvement du cœur s’excite ordinairement dans la Peroraison du discours ; & j’en ay rapporté les plus beaux exemples, & les plus touchans, en parlant de cette partie de l’Oraison. C’est quelquefois un tour fort délicat dans le Barreau, lors qu’un Advocat s’apperçoit que les Juges sont préoccupés contre luy par la [p. 426] compassion ; c’est, dis-je, un tour fort fin, de traitter la compassion comme une passion foible, legere, & qui n’est le propre que des enfans, des femmes, & des petites Ames. C’est ainsi qu’en use un des plus habiles.

« Il[353] n’est plus temps de vouloir exciter pour elle quelque mouvement de compassion ; car on ne manquera pas, Messieurs, de vous exagerer qu’elle est chargée de cinq ou six petits enfans, qu’elle a amenés avec elle en cette Audience, pour vous les presenter, & vous toucher de pitié : mais nous ne plaidons pas devant le peuple Romain, comme faisoit autrefois Galba, qui ne pouvant se défendre du crime dont il étoit convaincu, s’avisa de conduire ses petits enfans en pleine Assemblée ; qui par la compassion qu’il excita dans les yeux & dans les cœurs de ses Juges, obtint la décharge qu’il ne pouvoit, dit Valere-Maxime, obtenir de la Justice ; & emporta par la consideration de ces objets de pitié, une absolution toute entiere, qu’il ne devoit emporter, selon les regles, que par le merite de son innocence, & dont ses [p. 427] actions criminelles le rendoient indigne. » Misericordia[354] ergo illam quæstionem, non æquitas rexit ;quoniam quæ innocentiæ tribui nequierat, absolutio, respectu puerorum data est.
« La sagesse & la gravité de la Cour l’éleve au-dessus des mouvemens indiscrets & sans raison, qui sont propres & ordinaires à la legereté des peuples ; elle n’est non plus capable de foiblesse que d’injustice : il n’y a que l’injuste misericorde qui regarde le malheur & l’infortune, sans en considerer la cause ; & il n’y a que les Ames lâches qui se laissent aller à cette molle passion, qui croit qu’un enfant, quel qu’il puisse être, doit toûjours être heritier de son pere. »

Chapitre XV. De l’Envie.

L’Envie est opposee à la compassion ; car si la compassion est un déplaisir causé par le mal d’autruy : l’Envie au contraire, est un déplaisir causé par le bien que reçoivent [p. 428] les autres. Cette passion est quelque chose de si bas, de si honteux, de si lâche, que son nom seul suffit pour en donner de l’horreur, & pour la détruire.

L’Envie est un monstre, dit saint Chrysostome[355], qui ruine entierement l’union & la societé des hommes. C’est une maladie mortelle, c’est un peché qui ne merite point de pardon ; & c’est un vice qui est en quelque sorte plus dangereux que l’Avarice même, que l’Apôtre appelle la racine de tous les maux. Car l’Avare est bien-aise quand il reçoit quelque bien : mais l’Envieux se réjoüit, non quand il reçoit un bien, mais quand il voit qu’un autre n’en reçoit point. Il considere comme un avantage pour luy le dés-avantage d’autruy. C’est l’ennemy commun du genre humain ; c’est le fleau des membres de Jesus-Christ : & y a-t’il rien de plus insensé que ces sentimens ? Les Demons sont envieux, mais c’est des hommes, & non des autres demons. Mais vous étant homme, vous l’êtes des hommes mêmes.

Cette passion tenebreuse, dit saint [p. 429] Augustin[356], combat les premieres loix de la Nature, & elle étoufe l’esprit du Christianisme. La Nature nous donne un cœur tendre & sensible pour compatir aux maux que nous voyons souffrir aux autres, & pour nous réjoüir du bien qui leur arrive, parce que ce sont nos freres. Le Christianisme qui lie en nous une societé encore plus étroite, puis qu’il fait de nous tous un même corps, dont J. Christ est le chef, nous donne un cœur que le Saint Esprit forme pour nous faire aimer nôtre prochain, comme nous nous aimons nous-mêmes ; pour nous obliger à regarder ses interêts comme les nôtres ; pour luy souhaiter le bien que nous nous souhaitons, & prendre part à sa bonne & à sa mauvaise fortune. Mais que fait l’Envieux ? il détruit ces sentimens naturels, il renverse toutes ces maximes du Christianisme ; & n’étant ny homme ny Chrétien, il se fait luy-même un monstre dans la Nature & dans la Religion.

Les Envieux ne peuvent joüir d’aucun repos, ny au-dedans ny au-dehors d’eux-mêmes. L’Envie[357] pourrit [p. 430] leurs os, selon l’expression du Sage. Et c’est principalement sur eux que tombe cette malediction que fulmine le Seigneur, lors qu’il assure tous les pecheurs en general, qu’il[358] affligerad’une fiévre interne, & persecutera ses ennemis jusques à ce qu’ils perissent. Un Envieux est une espece de malade tourmenté jour & nuit d’une fiévre lente. On ne remarque en luy que crainte, qu’inquietude, que tristesse : il s’ennuye de vivre, quoy qu’il n’apprehende rien tant que de mourir : il aime les tenebres la solitude ; & si pour charmer son ennuy il cherche les compagnies, les jeux, les concerts, les spectacles, pressé par la violence du mal interieur qu’il ressent, il se dégoûte de tous ces vains amusemens qu’il a souhaités : Ne sçachant ce qu’il veut & ce qu’il ne veut pas ; toûjours contraire aux autres, & insupportable à luy-même ; il languit dans un état capable de donner de la pitié à tous ceux qui causent son Envie. « Qui que vous soyés qui êtes Envieux, s’écrie saint Cyprien[359], vous avés beau chercher les moyens de nuire à celuy que vous [p. 431] haïssés, vous ne luy ferés jamais tant de mal que vous vous en faites. Celuy que vous poursuivés par les traits de vôtre envie, se peut échaper de vous, mais vous ne sçauriés jamais vous fuïr vous-même ; par tout où vous êtes, vôtre adversaire est avec vous, vous portés vôtre mal en vous-même. C’est un mal bien long & opiniâtre, que de persecuter une personne que Dieu a mise sous la protection de sa grace. C’est un mal sans remede que de haïr un homme que Dieu rend heureux. »

Si un malheureux tourmenté de cette cruelle maladie de l’Ame, pouvoit trouver quelque consolation au-dehors par la vûë de quelque objet qui le rejoüît, ou par l’épanchement de son cœur dans le sein d’un Amy : quoi qu’il fût malheureux selon Dieu, comme les autres pecheurs, il ne paroîtroit pas tout-à-fait malheureux selon le monde : quoy qu’il ne possedât pas le vray bien de l’homme Chrétien, il auroit le repos de l’homme naturel ; & il joüiroit de ce faux calme qui fait que tant de gens trouvent du plaisir même dans leur peché. [p. 432] De toutes les consolations que nous pouvons esperer selon le monde, il n’en est point de plus touchante que d’avoir quelqu’un dans le sein duquel nous puissions surement répandre les secrets de nôtre Ame : afin que par une affection sincere il nous suive également dans nôtre bonne & dans nôtre mauvaise fortune ; qu’il nous soulage par sa compassion dans nos disgraces, & que par sa joye il augmente la nôtre dans nos heureux succés. Validior[360]non est nec efficaciorvulneribus nostris medicina, quàm habere qui omni incommodo occurratcompatiens, omni commodo occurrat congratulans : ut juntis fuis humeris onera sua invicem tolerent : & quòd unus quisque propriam leviùs quàm amici ferat injuriam.

C’est là, ajoûte Cassiodore[361], tout ce qui fait le bonheur de la societé, la douceur & le repos de la vie. Ce bonheur, cette douceur, ce repos ne sont pas pour l’Envieux : il n’a presque jamais d’amy ; ou s’il en a, il n’est jamais veritablement amy de personne : il soupçonne tous ceux qui s’approchent de luy ; il se précautionne, & pour dire ainsi, il se met en [p. 433] garde contre eux, il les interroge, il les examine ; & se défiant de soy & de tout le monde, il trouve que tout est son ennemy, jusques à son propre cœur. Non habet cui vota & affectus suos communicet, cui conscientiæ suæ sinum, cui solatium suum, aut aliquid de molestiis irruentibus evaporet.

Mais d’ailleurs rien n’est plus aveugle que cette passion, puis qu’elle prend tous les plus faux biens pour les veritables ; car ce ne sont pas les vertus Chrétiennes, ny les richesses de l’esprit & de l’Ame qui excitent l’Envie ; ce ne sont que les biens de la fortune, qui sont plûtôt des maux que des biens. Qu’un homme soit un Saint, qu’il ait de continuelles communications avec Dieu dans les contemplations les plus sublimes, personne n’en concevra de l’envie. Mais s’il obtient quelque faveur à la Cour, s’il est élevé à quelque nouvelle Dignité, alors les traits de l’envie fondront sur luy de tous côtés. Monstrueuse ignorance ! étrange folie ! de fonder son envie sur des choses qui n’ont que la seule apparence de biens, [p. 434] & qui ne sont souvent que de veritables maux.

Toutes ces réflexions serviront à l’Orateur pour détruire cette passion lâche & cruelle, dont on ne sçauroit donner assés d’horreur.

Il ne luy sera pas difficile, d’un autre côté, de consoler ceux à qui l’on porte envie ; car on sçait aissés que ce n’est que le merite qui produit l’envie : & le même merite qui la fait naïtre, la fait enfin mourir, en mettant les gens au-dessus de ses traits & de ses coups, & en contraignant les plus envieux par la force de la vertu & de la verité, d’estimer au moins & d’admirer le merite s’ils ne peuvent l’aimer.

Chapitre XVI. De la Tristesse.

La Tristesse est, à proprement parler, la maladie du cœur, comme la douleur est la maladie du corps. Cette passion est la plus naturelle à l’homme ; & elle luy est hereditaire [p. 435] de deux côtés. Car cette Sentence fut prononcée à nôtre premiere Mere : Vous[362] enfanterés dans la douleur : Et cette autre à nôtre premier Pere : Vous mangerés vôtre pain à la sueur de vôtre visage. Il ne faut donc pas s’étonner si la Tristesse est le partage de tous leurs enfans, & si cette premiere tristesse, qui naissoit du sentiment de leur peché, a fait produire une posterité triste & miserable. L’homme[363] né de la femme n’est remply que de chagrins.

Je remarque trois sortes de tristesse. Des tristesses de naturel & de temperament ; des tristesses d’accident & de fortune ; & des tristesses de vertu.

Il n’est presque pas possible de détruire le chagrin qui vient du fond du temperament, & du naturel : car les personnes qui sont de ce caractere, ont en quelque maniere tourné la tristesse en nature ; de sorte qu’ils se nourrissent de leur chagrin, comme les Serpens se nourrissent de leur poison. Et d’ailleurs ce chagrin d’habitude & de nature, ne peut pas produire un fort grand mal : au contraire, [p. 436] c’est une espece de poison préparé, qui a souvent de tres-bons effets.

Quant à la tristesse qui naît des accidens, des disgraces, des infortunes, elle accable l’Ame ; & l’Orateur ne doit rien oublier pour la dissiper & pour la détruire. Ces accidens sont par exemple, l’exil, la prison, le dés-honneur, la pauvreté, la persecution, &c.

A l’égard de l’exil, l’Orateur fera voir que ce n’est pas un mal réel & effectif, mais qu’il consiste seulement dans l’opinion ; puis que ce n’est autre chose qu’un certain changement de lieu, tel que plusieurs le souhaitent assés souvent de leur bon gré, & pour leur satisfaction particuliere.

Le Sage porte avec luy dans un païs étranger, son esprit, son cœur, & ses vertus, qui sont les seuls biens solides dont il peut toûjours joüir heureusement.

Il n’y a point d’esprit si petit, si étroit, qui voulût se croire Citoyen d’une seule Ville ou d’un seul païs : il se regarde plûtôt pour Citoyen de tout le monde ; & en quelque endroit [p. 437] qu’il soit, il croit qu’il y est comme dans son païs. Un homme de cœur trouve sa patrie par tout.

Omne solum sorti patria est, ut piscibus æquor,
Ut volucri vacuo quicquid in orbe patet.

Diogene répondit plaisamment à celuy qui luy disoit : Les Sinopéens vous ont condamné à un exil perpetuel. Au contraire, c’est moy, dit-il, qui les ay condamnés à demeurer eternellement dans le fond du Pont-Euxin.

Un homme qui a veritablement l’Ame grande, regarde tout le monde comme infiniment plus petit que son cœur ; & ce seroit une honte pour luy, de se regarder comme resserré dans un petit coin de la terre. Socrate, étant interrogé d’où il étoit, répondit : Je suis du monde ; un autre auroit dit : Je suis d’Athenes. C’eût été répondre en Citoyen d’Athenes, mais non pas en Socrate.

L’Ambassadeur de Maroc, qui vint ces dernieres années pour reverer de la part du Roy son Maître, & pour [p. 438] admirer la puissance de Louis le Grand, dit un jour agreablement, Qu’il y a autant de difference entre un homme qui n’est jamais sorty de son païs, & un autre qui a voyagé ; qu’il y en a entre celuy qui n’est pas sorty du ventre de sa mere, & un autre qui a long-temps vécu dans le monde. C’est l’un des plus grands avantages que l’on trouve dans l’exil. On voyage, on se fait les mœurs, on se forme l’esprit & le cœur : on apprend cette douceur, cette docilité & cette complaisance qui sont si necessaires pour faire un honête homme ; & souvent même il arrive que l’exil est une occasion de faire une haute fortune, ce qui a rendu ces paroles de Themistocle si celebres : Perieram nisi periissem.

Il est vray que nous pouvons être exilés dans un mauvais païs : mais le païs n’en est pas plus mauvais, parce que ce n’est pas le nôtre. Tout païs est également distant du Ciel, & c’est la patrie du Fidele. Dieu se trouve aussi aisément au païs de nôtre exil, qu’en celuy de nôtre naissance, & encore plûtôt ; car il est plus proche [p. 439]  des personnes destituées ; & entre ses titres augustes, il prend celuy de Conservateur des Etrangers. Celuy[364] qui a de la peine à supporter l’exil, montre qu’il ne comprend pas bien la condition du Fidele au monde, ny la vraye Patrie des Enfans de Dieu. Le Ciel est leur païs ; leur vie est leur pelerinage ; ils sont étrangers même au lieu de leur naissance, & même en leurs corps. Pendant que nous habitons dans ce corps, nous sommes éloignés du Seigneur, & comme hors de nôtre Patrie, dit Saint Paul[365]. Etant donc en païs étranger, & en quelque lieu du monde que ce soit, un païs ne nous doit pas sembler plus étrange que l’autre : nous ne sommes jamais hors de nôtre chemin, pourvû que nous allions à Dieu.

La pauvreté est un mal plus réel & plus effectif ; & c’est pour cela que le Sage prioit le Seigneur, de ne luy envoyer ny la pauvreté ny les richesses. Il est aisé de dire de belles choses pour prouver que la pauvreté n’est pas un mal ; mais ceux qui philosophent le plus sur l’indigence, sont ceux qui la sentent le moins ; témoin [p. 440] Seneque, qui étant puissamment riche, ne parle que des avantages de la pauvreté. Il est vray que ce n’est qu’au Sage seul que les Stoïciens prétendent que la pauvreté n’est pas un mal : mais cela se doit prouver par l’experience d’un vray & d’un parfait Sage ; & ce Sage parfait & veritable, nous attendons qu’ils nous le produisent. Car ce ne sera pas un fanfaron de Diogene que nous prendrons pour Arbitre ; cet homme vain & affeté en toutes ses paroles & en toutes ses actions, qui faisoit ostentation d’une mendicité boufonne & impudente : si la pauvreté ne l’a pas rendu mauvais, il a rendu la pauvreté mauvaise, en la tournant en profession ; & en faisant d’elle un prétexte de licence & d’oisiveté, au lieu d’en faire un exercice de vertu.

Soyons donc plus sinceres, & un peu moins Philosophes ; confessons ingenûment la verité, & reconnoissons que la pauvreté est en elle-même quelque chose d’insupportable.

Nil[366] habet infelix paupertas durius in se,
Quàm quòd ridiculos homines facit.

[p. 441] Et Salomon[367] avouë de bonne foy, qu’elle rend un homme odieux, même à son plus grand Amy.

Afin donc de dissiper solidement la tristesse que produit la pauvreté, l’Orateur doit cesser d’être Philosophe, & devenir tout-à-fait Chrétien ; en faisant voir que depuis que Jesus-Christ a déclare que les pauvres sont heureux, la pauvreté est le plus sûr moyen pour rendre l’homme heureux en ce monde & en l’autre.

Le plus parfait bonheur de l’homme consiste en deux choses. 1. A être content du present. 2. A ne rien craindre pour l’avenir. Tout nôtre malheur ne vient que de ce que nous ne sommes jamais satisfaits du present, & que nous tremblons toûjours pour l’avenir. Les pauvres de J. Christ ne desirent rien, & ne craignent rien : c’est ce qui fait leur tranquillité à l’égard du present & de l’avenir. Parce qu’ils ne desirent rien, ils ne manquent de rien ; ou plûtôt ils obtiennent tout ce qu’ils veulent, parce qu’ils ne desirent que ce qu’ils peuvent : & parce qu’ils ne craignent [p. 442] rien, il ne souffrent rien. Les Riches, dit le Roy Prophete, sont toûjours dans la disette & dans la faim ; mais ceux qui cherchent le Seigneur ne manquent de rien : Divites[368] eguerunt & esurierunt ; inquirentes autem Dominum non minuentur omni bono. Craignés le Seigneur, dit le même Prophete, vous tous qui avés le bonheur d’être ses Saints ; car ceux qui l’aiment & qui craignent de luy déplaire, ne souffriront aucune indigence. Timete[369] Dominum omnes Sancti ejus, quoniam non est inopia timentibus eum.

Mais comment se peut-il faire qu’un homme pauvre & tout nud, ait dans son indigence extrême cette paix & cette tranquillité d’esprit, que les Riches ne peuvent trouver dans leur opulence, & dans l’affluence de toutes choses ? Vous tenés cela pour un miracle ; vous ne vous trompés pas, car effectivement c’en est un : mais ne pensés pas que Dieu le fasse d’une maniere vulgaire & commune ; il le fait d’une maniere invisible & imperceptible à nos sens. Il fait que cet homme est content dans sa pauvreté, [p. 443] non en luy donnant une abondance de biens, mais en guérissant en luy la nature par la grace ; en éteignant dans son cœur l’ardeur de la cupidité, & en substituant en sa place l’amour de Jesus-Christ, & la pauvreté d’esprit.

Si les pauvres n’ont rien à desirer dans le temps present, il est tout visible qu’ils n’ont rien à craindre pour l’avenir, par la raison qu’ils n’ont rien à perdre. Le seul bien qu’ils possedent c’est Dieu ; & comme ce bien ne sçauroit leur être enlevé, ils sont exemts de toutes sortes de chagrins. Ainsi, dit S. Chrysostome, la pauvreté est un asyle assuré, un port tranquille qui met l’homme à couvert de toutes les tempêtes de la vie humaine. Paupertas[370] est tutum asylum, portus tranquillus, perpetua securitas, delicia periculorum expertes, voluptas sincera, vita turbationum nescia, vita fluctuum ignara. Il est assés aisé de remarquer par une raison contraire, combien les Riches sont ordinairement mal-heureux, puisqu’à force de desirer & d’esperer ils vivent dans une inquietude continuelle ; & que la [p. 444] crainte de perdre ce qu’ils ont acquis les empêche d’en jouir tranquillement. L’Apôtre S. Jean annonce de la part de Dieu un malheur certain à tous les Riches de la terre : [371], væ, væ habitantibus in terra. S. Bernard remarque que cette malediction repetée par trois fois, signifie trois sortes de malheurs que les Riches ne peuvent éviter : Malheur dans l’acquisition des richesses : Malheur dans la conservation des richesses : Malheur dans la perte des richesses. [372]in acquirendo : Væ in conservando : Væ in ammitendo.

Mais le grand avantage de la Pauvreté Chretienne, est qu’elle nous est un gage assuré du bonheur eternel. La pauvreté nous fait faire nôtre salut en deux manieres, dit S. Bonaventure. 1. En nous faisant éviter le peché. 2. En nous faisant pratiquer la vertu. Paupertas[373]non modicum valet ad exterminium iniquitatis, & ad exercitium perfectæ virtutis. Elle nous met dans une espece d’heureuse impossibilité de commettre le mal, & dans une espece d’heureuse necessité de pratiquer le bien ; & consequemment [p. 445] elle nous donne toute l’assurance que nous pouvons avoir de nôtre salut. Ah ! que celuy-là est riche, s’écrie S. Jerôme, qui est pauvre avec Jesus-Christ ; puis qu’il peut se promettre avec confiance les thresors de l’Eternité : Affatim[374] dives est, qui cum Christo pauper est.

C’est ainsi que l’Orateur doit en user à l’égard de tous les maux de la vie ; de la prison, de la servitude, de la persecution, &c. Ce n’est pas en Philosophe qu’il doit les envisager, mais en Chrétien ; les considerant uniquement par rapport à J. Christ Crucifié, qui a souffert le premier pour nous donner l’exemple, & qui a attaché aux souffrances les plaisirs de l’Eternité.

Il en est de tout le faux brillant de Seneque & des autres Stoïciens, comme du vin frelaté ; il vous réjoüit, & vous console d’abord : mais deux heures aprés, il vous incommode, vous retombés dans vôtre chagrin, & vous vous trouvés encore plus mal.

La Tristesse de vertu est celle qui est causée par la vûë de nos pechés ; & l’Orateur Chrétien ne doit rien [p. 446] oublier pour l’exciter, en portant les pecheurs à la penitence, à la vûë des redoutables Jugemens de Dieu ; & en les engageant à faire sur la terre une penitence douce, volontaire, & de peu de durée, pour éviter une penitence rigoureuse, forcée, & éternelle dans les Enfers.

Chapitre XVII. De la science du Cœur en general.

On n’est bon Orateur qu’autant que l’on connoît le Cœur de l’homme ; c’est le premier principe de l’Eloquence de la Chaire. Comme il y a bien des sortes de cœurs, il y a aussi bien des sortes d’Eloquences. L’Eloquence qui gagne le cœur du Bourgeois, ne gagne pas le cœur du Courtisan ; & il faut une autre Eloquence pour le cœur d’un homme de qualité, que pour le cœur d’un Païsan : Il faut un autre tour pour rendre les Dames sensibles à la pieté, que pour y engager les hommes : Il faut enfin d’autres mouvemens [p. 447] pour toucher de jeunes personnes, que pour toucher des vieillards. Le grand secret de l’Orateur, est donc de proportionner les tours de l’Eloquence aux cœurs des Auditeurs.

Les Predicateurs font tres souvent des Sermons, sans songer aux Auditeurs : ils les portent de villes en villes, de villages en villages. Vienne qui voudra, les entendre, Courtisan, Bourgeois, ou Païsan, le Discours se dira tout comme il est écrit ; & c’est ce qui fait tant de dormeurs au Sermon. Quand le Sermon & l’Auditeur ne sont pas faits l’un pour l’autre, le Predicateur languit, & l’Auditeur pense à toute autre chose.

Mon dessein n’est pas de traitter icy de la connoissance du cœur en Philosophe, ou en Physionomiste ; je me contente de faire quelques reflexions qui regardent l’Eloquence. L’Orateur peut considerer les personnes à qui il a à parler, par rapport ou à leur païs, ou à leur âge, ou à leur condition, ou à leur sexe.

[p. 448] Les François sont aisés en toutes leurs manieres, naturels, haïssant tout ce qui est affecté & outré, aimant la varieté & le changement ; polis, délicats, & faciles à rebuter : & c’est ce qui fait qu’ils aiment une Eloquence aisée & naturelle, remplie de choses, & non pas de paroles ; méprisant ce qui est trop étudié ; cherchant de la varieté, de la délicatesse, & en même temps de la solidité, & principalement de la politesse dans les manieres exterieures.

Les Espagnols se piquent de science & d’esprit, n’aimant que ce qui sent le Mystere, & voulant que la gravité & la majesté du corps réponde à la gravité des pensées. C’est ce qui fait qu’une Eloquence majestueuse, remplie de conceptions profondes & mysterieuses, & soûtenuë d’un exterieur de Maître qui commande en Souverain, est extrêmement de leur goût.

Les Italiens sont pleins d’imaginations vagues ; & ils le sont dans l’Eloquence comme en toute autre chose. De là vient qu’ils cherchent plus le brillant & l’extraordinaire, [p. 449] que le solide & le vray : & que l’air exterieur de leurs Orateurs, & même de leurs Predicateurs, sent toûjours un peu le Theatre.

Les Alemans n’entendent finesse à rien ; ils sont bons, francs, ayant beaucoup de solide & de bon sens. Et c’est ce qui fait que les tours les plus vifs de l’Eloquence les touchent peu ; ils aiment des Discours tout d’une piece : ils n’y veulent point de façon, & ils ne cherchent que le vray & le solide tout nud.

A l’égard des conditions : il est certain que les personnes de qualité ne se gagnent que par la douceur, par l’honêteté, par le bon sens, & par la raison. Le peuple au contraire, n’est touché que de la crainte ; & comme il n’a pour l’ordinaire qu’une espece d’esprit d’imagination, il ne se prend que par de grandes images, & par de vives peintures qui le fassent trembler.

Pour ce qui regarde l’âge : les jeunes personnes sont remplies de cœur & de courage ; on les gagne en les piquant d’honneur, & en les animant à une gloire solide & veritable. Mats à l’égard [p. 450] des Vieillards ils craignent tout, & particulierement la mort : c’est par la crainte qu’il les faut prendre ; & comme ils ne se gouvernent plus que par imagination, c’est par cet endroit qu’il est aisé de les toucher.

Quant au sexe : les hommes se piquent toujours de bon sens, de raison & de probité ; & c’est pour cela qu’il faut agir avec eux de bonne foy, & toûjours par raison. Mais à l’égard des femmes elles veulent qu’on ait pour elles beaucoup d’égard ; & c’est pour cela qu’on leur doit parler avec beaucoup de ménagement & de respect ; & ce n’est pas tant la raison qu’elles aiment, que la maniere dont on la propose. Si on leur parle avec précaution & avec respect, l’on sera toûjours écouté.

[p. 451]

LIVRE CINQUIEME. L’Eloquence du Geste & de la Voix.

L’Action de l’Orateur comprend la Prononciation & le Geste. La Prononciation regarde le ton & l’inflexion de la Voix : Le Geste est une disposition bienséante, & un mouvement reglé des bras, des mains, de la tête, des yeux, du visage, & [p. 452] de tout le corps. Ces deux Parties sont si necessaires pour réussir dans la Chaire & dans le Barreau, que sans leur secours il est tres-difficile de faire impression sur les esprits, & de toucher vivement les cœurs. L’Action anime le discours, elle donne de la force aux raisons, elle excite les mouvemens. Sans elle, dit l’Orateur Romain[375], les plus fortes preuves deviennent foibles : & toutes les passions qu’on veut exprimer ou émouvoir dans l’ame, sont languissantes, selon les paroles de Quintilien[376], si la voix & le geste ne les enflamment. Pendant que l’oreille est flatée par les agrémens de la voix, & que les yeux sont charmés par la beauté du geste, le cœur se laisse souvent gagner sans examiner les raisons qui peuvent persuader l’esprit. Enfin, l’Action regne seule dans le discours, comme parle Ciceron[377] : c’est pourquoy Demosthene la nommoit la premiere, la seconde, & la troisiéme Partie de l’Eloquence ; c’est-à-dire, celle qui a plus de force que toutes les autres. L’Empereur Antonin, au rapport de Philostrate, imposa silence [p. 453] à Philiscus, Orateur Grec tres-eloquent, parce qu’il prononçoit de mauvaise grace : & Trachallus, comme nous apprenons de Quintilien, s’attiroit les applaudifssemens de tous ses Auditeurs, à cause de son geste & de sa voix, quoy qu’il ne fût pas un des plus excellens Orateurs de son temps. Hortensius se vit admiré pendant qu’il plaidoit : mais lors qu’il publia ses Oraisons, on n’en fit pas tant d’estime, parce qu’elles n’étoient pas animées de cette Action pleine d’agrément & de vivacité qui donnoit de la force à ses raisonnemens, & de la grace à son discours. Tant[378] il est vray que l’Action est comme l’eloquence du corps ; mais une Eloquence qui charme, qui enleve, qui se rend maîtresse de l’esprit & du cœur.

[p. 454]

Chapitre Premier. L’Action est bienséante & tres-utile dans la Chaire.

Composer sa voix, & regler son geste en prêchant l’Evangile ; & employer cet art pour plaire & pour s’attirer de l’estime, c’est profaner la sainteté de son ministere, & faire de la Chaire de J. Christ, le theatre de sa vanité. Mais parler en sorte que les Auditeurs ne soient point rebutés par une prononciation vicieuse, & par un geste malséant ; ajuster la voix & l’action du corps aux differens Sujets dont on parle, pour toucher plus vivement : c’est sans doute un innocent artifice, dont l’Orateur Chrétien se doit servir. Il faut neanmoins qu’il n’y paroisse rien qui ne convienne à la dignité du Sujet, à la bienséance du Predicateur, & à la sainteté du Lieu : rien qui ne respire la pieté, la devotion, & le zele : rien qui ne soit propre à exciter de saints mouvemens, & à porter [p. 455] plus efficacement les Auditeurs à la pénitence & à la vertu.

Quelques-uns diront peut-être, que vouloir disposer les Ames à la pieté & aux vertus Chrétiennes par la grace de la Prononciation & par la force du Geste, c’est faire dépendre la Religion, qui est toute spirituelle, des choses sensibles & exterieures ; & qu’il faut laisser ce métier-là à ceux qui joüent des Comedies sur le Theatre pour donner du plaisir au peuple, & pour acquerir de la gloire. Mais ceux qui seront dans ces sentimens, ne blâmeront plus l’étude du Geste & de la Voix, s’ils font réflexion sur le bon & le mauvais usage que l’on en peut faire, & dont je viens de parler. L’exemple des Apôtres & des premiers Predicateurs de l’Evangile, n’est pas un moyen capable de nous détourner de cette étude. Car, qui sçait comment prononçoient ces saints Hommes, & quel étoit leur geste en prêchant ? Et ne doit-on pas croire que leurs discours étoient accompagnés de tout ce qui pouvoit émouvoir les cœurs ? Lors que Jesus-Christ appella [p. 456] saint Jacques & saint Jean Boanerges, c’est-à-dire, Enfans du tonnerre ; il donnoit assés à entendre, que quand ils prêchoient l’Evangile, quand ils déclamoient contre l’Idolatrie & contre le vice, ils le faisoient avec toute la vehemence & toute la contention que ces sujets-là le demandoient. Et quand S. Paul faisoit ses exhortations avec tant de larmes, comme il le témoigne au Livre des Actes des Apôtres[379], il n’y a pas d’apparence qu’il les prononçât avec un geste froid, & d’une voix languissante. Il est vray que ces Predicateurs Evangeliques n’avoient point appris cet art : c’étoit en eux un don du Ciel ; & ils suivoient les mouvemens du S. Esprit, qui leur inspiroit leurs Sermons, & la maniere de les prononcer. Mais les Predicateurs ordinaires doivent-ils s’attendre à ces Graces extraordinaires ? Et si les Apôtres n’avoient pas étudié l’art de l’Action, non plus que les autres Parties de la Rhetorique, devons-nous mépriser tous les enseignemens que les Maîtres nous en donnent. Il faut donc avoüer que l’Action est bienséante à un Predicateur, [p. 457] qu’elle convient au dessein de son ministere, & qu’elle est tres-utile pour exciter plus fortement l’horreur du vice, & l’amour de la vertu.

Chapitre II. L’Action est necessaire dans le Barreau.

L’Eloquence de la voix & du geste, n’est pas moins necessaire dans le Barreau, pour rendre les Juges attentifs, & pour les mieux disposer à juger selon les Loix & l’equité. Mais, dira-t’on, le devoir des Advocats n’est pas de charmer les Juges par le son harmonieux de leur voix, & de les ébloüir par la grace & la beauté de leur geste ; ce qui seroit vouloir les seduire. Leur fonction est de representer la justice d’une Cause par des raisons claires & solides, & par les Loix établies dans l’Etat. Cette objection est specieuse ; & il n’y auroit rien à répondre, si on jugeoit toûjours les Causes par leur propre merite, sans donner rien à la [p. 458] passion ou à la faveur. Il est vray que si on avoit toûjours à plaider devant des Juges tels qu’étoient ceux de l’ancien Areopage, on se pourroit passer de ce soin de la Prononciation & du Geste, aussi-bien que des Exordes, des Peroraisons, des Passions, & de tous les ornemens de la Rhetorique ; mais il arrive souvent que les Juges sont préoccupés par les sollicitations d’une Partie adverse, & qu’il est besoin de gagner leur attention & leur affection par la grace, l’éclat & la force du Geste & de la Voix. L’Orateur Romain[380] remarque à ce sujet, que la Cause de Rutilius fut plaidée par Rutilius même, & par Cotta son neveu, avec une tres-grande simplicité, & sans aucune émotion, comme si elle eût dû être plaidée devant les Juges de la Republique imaginaire de Platon ; qu’il n’y eut ny gemissemens, ny plaintes ny lamentations, ny imploration de l’autorité publique, ny supplication au peuple ; & que même on n’y frappa point du pié contre terre : Ce qui fit, qu’ayant été défendue si froidement, sous prétexte de faire paroître [p. 459] une grande fermeté d’esprit, Rutilius fut envoyé en exil, nonobstant les bons services qu’il avoit rendus à la Republique : Au lieu que si Crassus eût plaide cette Cause avec cet air & cette vivacité dont il animoit son discours, il auroit assurement fait triompher l’innocence de cet illustre Romain.

L’Action sert aussi à faire croire aux Juges que l’Orateur parle veritablement & sincerement ; au lieu que ceux à qui elle manque, semblent n’être pas persuadés eux-mêmes de ce qu’ils disent, puis qu’ils ne s’en montrent nullement émus. C’est pourquoy Ciceron disoit à un Orateur de son temps qui avoit plaidé fort froidement : Si ce que vous dites n’étoit seint, auriés-vous plaidé de la forte ? Où étoit la douleur& l’ardeur ? On n’a vû en vous nulle émotion d’esprit, nulle émotion du corps. Un Advocat doit donc s’étudier à parler aux Juges d’un air animé, & d’un ton agreable, pour rendre leurs esprits attentifs, & pour exciter avec plus de force les mouvemens qui les doivent porter à rendre la Justice [p. 460] qu’il demande. Il faut encore ajoûter cette raison qui est tres-considerable ; que si les gens de bien renonçoient dans les bonnes Causes à ces instrumens de la Persuasion, les autres ne laisseroient pas de s’en servir dans les mauvaises, & auroient, par ce moyen, un avantage dont ils abuseroient contre la Verité & la Justice.

Chapitre III. De la necessité de l’Art pour avoir une belle Action.

Il ne faut pas s’imaginer que la Nature enseigne aisés à un Orateur de quelle maniere il doit prononcer, & comment il doit composer son geste. Ce seroit être dans la même erreur que celuy qui se persuaderoit que l’homme n’est pas obligé d’apprendre l’Art de bien raisonner, parce qu’il a une ame raisonnable ; & qu’il n’a pas besoin d’étudier l’Art de s’exprimer purement & nettement, ny celuy de parler d’une façon propre à persuader, parce que [p. 461] la Nature luy a donné l’usage de la parole. L’Art est necessaire pour corriger ou pour perfectionner la Nature ; & nous en avons deux grands Exemples dans les deux plus fameux Orateurs de l’Italie & de la Grece, qui n’ont rien épargné pour acquerir une Prononciation agreable, & un Geste bien reglé. Demosthene fut siflé les deux premieres fois qu’il plaida dans Athenes, parce qu’il prononça ses Discours d’une voix simple & sans art : mais aprés qu’il se fut formé sous ses Maîtres, il fut oüy avec un applaudissement general. Ciceron fut loüé comme un fort bel Esprit dés le commencement qu’il se mit à plaider à Rome ; mais sa Prononciation déplut, parce qu’il n’y gardoit ny regle ny mesure, & qu’il avoit une voix dés-agreable. Il corrigea ce défaut ; & alors il fut préferé aux plus celebres Orateurs de son temps. On sera mieux persuadé de cette verité, si l’on fait réflexion sur la peine que prirent ces deux grands Hommes, pour acquerir par leur travail ce que la Nature leur avoit refusé.

[p. 462] Plutarque rapporte en la Vie de Ciceron, que cet illustre Romain avoit naturellement la voix rude & trop éclatante, mais qu’il n’épargna ny soin ny exercice pour vaincre ce défaut ; & que durant le séjour qu’il fit en Grece, il la façonna tellement qu’elle remplissoit l’oreille d’un son tres-ferme & tres-agreable.

Demosthene se fit bâtir un Cabinet sous terre, où il descendoit tous les jours pour y exercer sa voix, & pour y former son geste : & même, bien souvent il y demeuroit deux ou trois mois de suite, se faisant tout exprés raser la moitié de la tête, afin que quand il luy prendroit envie d’en sortir, ou pour affaires, ou pour son divertissement, il ne le pût faire en cet état. Il vainquit toutes les difficultés qui l’empêchoient d’avoir l’approbation du public, par tous les artifices qu’il put imaginer : Sa langue grasse, en retenant de petits cailloux dans sa bouche : sa courte-haleine, en prononçant quelques periodes de ses Harangues pendant qu’il montoit avec rapidité sur des côteaux droits & roides : la foiblesse de sa [p. 463] voix, en déclamant quelques-unes de ses Oraisons sur le bord de la mer, lors qu’elle étoit émuë, & en s’efforçant de surmonter le bruit des flots par celuy de sa parole. Ayant ainsi perfectionné sa voix, il étudia les regles du geste, & s’exerça devant un Miroir, jusques à ce qu’il eût acquis l’air & les manieres d’un excellent Orateur.

Aprés cela peut-on dire que les Preceptes sont inutiles, & que la Nature est une maîtresse suffisante pour nous enseigner la beauté & la force de l’Action ?

Chapitre IV. De la Prononciation.

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Et Premierement, Des qualités de la Voix.

Celuy qui aspire à la gloire d’un parfait Orateur, doit avoir la Voix claire & forte, pour se faire entendre aisément, & pour remplir l’étenduë de son Auditoire. La voix [p. 464] distincte & bien articulée, est encore plus importante & plus necessaire que la voix forte & vigoureuse. Car un homme qui n’aura qu’une voix mediocre, pourvû qu’il ait la Prononciation bien distincte, se fera mieux entendre qu’un autre qui l’aura plus éclatante, & qui n’articulera pas ses paroles. Les Rheteurs marquent deux vices qu’il faut principalement éviter. Le premier est nommé en Grec Πλατειασμὸς ; & le second est appellé Κοιλοςομία. Le Platiasmos est de parler la bouche trop ouverte, & d’en pousser dehors un grand son, mais confus & inarticulé ; ce que plusieurs font même par affectation, sur l’opinion qu’ils ont que ce son vehement donne de la force & de la majesté à leurs paroles ; en quoy ils se trompent extrêmement. Le défaut nommé Koilostomia, ou selon la prononciation Latine, Cœlostomia, consiste en ce que celuy qui parle, n’ouvre pas assés la bouche, & y renferme ses paroles, comme dans un creux, d’où elles ne sortent qu’à demy.

La voix ne doit être ny lente, ny précipitée. Celle-là ennuye l’Auditeur ; [p. 465] & celle-cy est propre d’un Declamateur ou d’un Ecolier qui veut montrer la bonté de sa memoire : outre qu’elle ne donne pas aux Auditeurs le loisir de concevoir les raisons, & de remarquer la beauté du discours. La voix ne doit point être trop élevée ny trop éclatante ; car l’Orateur doit parler, & non pas crier : & souvent aprés cette grande contention, la voix s’affoiblit, & devient si basse qu’on ne l’entend presque pas. Il faut aussi que l’Orateur ait la voix douce & agreable, pour être oüy avec plaisir. Si celuy qui veut parler en public a une voix rude, aigre, ou enroüée, il doit s’efforcer de corriger ces défauts par le soin & par l’exercice, & imiter l’exemple des deux illustres Orateurs dont j’ay parlé dans le Chapitre précedent.

Des inflexions de la Voix.

Il n’y a rien qui ennuye tant les Auditeurs, & qui leur donne un si grand dégoût, qu’une voix toujours uniforme. Ce vice que les Grecs appellent Μονοτονία, nuit extrémement [p. 466] à l’effet que le discours devroit produire : Car cette Prononciation qui est égale par tout, diminuë la force des raisons, l’éclat des Figures, & la vigueur des mouvemens ; de sorte que ce qui devroit le plus émouvoir, n’émeut point en effet, parce qu’il est toûjours prononcé d’un même ton. La Nature nous porte d’elle-même à varier les inflexions de la voix selon les Sujets dont nous parlons : à prononcer autrement quand nous parlons des choses joyeuses & agreables, & autrement quand il s’agit de choses tristes & lugubres : autrement en blâmant ceux qui ont commis quelque crime, & autrement en consolant ceux qui sont dans l’affliction : autrement quand nous reprochons à quelqu’un ses ingratitudes, & autrement quand nous demandons pardon de nos fautes : autrement lors que nous menaçons, & autrement lors que nous promettons : autrement quand nous sommes d’un esprit calme, & autrement quand la colere nous transporte. Ce que fait la Nature, c’est ce que la Prononciation doit faire : car plus [p. 467] elle approche de la Nature, plus elle est parfaite ; & plus elle s’en éloigne, plus elle est vicieuse. La raison nous enseigne aussi, que la Parole nous ayant été donnée de Dieu pour être l’Interprete de nos pensées, & le miroir de nos passions, nous nous devons étudier à faire voir naïvement par les divers tons de notre voix, la diversité des mouvemens que nous sentons en nous-mêmes, pour en exciter de semblables en ceux qui nous écoutent.

L’Orateur doit varier sa voix selon la diversité 1. des Sujets dont il parle : 2. des Passions qu’il exprime, ou qu’il veut émouvoir : 3. des Figures qu’il employe dans le discours : 4. des Mots plus ou moins forts ou éclatans, & des Periodes : & 5. des differentes Parties de l’Oraison, qui font l’Exorde, la Division, la Narration, la Confirmation, & la Peroraison.

[p. 468]

Chapitre V. Des Inflexions de la Voix, selon la difference des Sujets.

La consideration du Sujet dont on parle, sera aisément connoître de quelle maniere il le faut prononcer. Si l’Orateur parle des merveilles de la Nature, & des Ouvrages de la Toute-puissance de Dieu, il le doit faire avec une voix grave, & un ton d’admiration. S’il parle des Actions humaines, il doit loüer les bonnes & les justes, avec une prononciation pleine & élevée, & un ton d’approbation & d’estime : & blâmer les mauvaises & les injustes d’une voix forte & émûë, & d’un ton d’indignation & d’horreur. S’il parle des Evenemens de la vie, il se servira d’une voix claire & gaye pour ceux qui sont heureux ; & d’un accent triste & plaintif, pour les malheureux. Sa voix doit être grave & magnifique en parlant des choses sublimes : tendre & douce en décrivant [p. 469] les bontés de Dieu ; forte & tonante, en representant sa justice, & la rigueur de ses châtimens : vehemente, en exprimant l’énormité du peché : plaintive, en montrant la misere du pecheur.

Ce n’est pas assés de remarquer la diversité des Sujets, on doit encore faire réflexion sur les differences qui se trouvent dans une même espece de Sujets. Par exemple, les Choses Naturelles ne sont pas également considerables pour leur grandeur & pour leur beauté : les Actions humaines & les Evenemens de la vie ne sont pas d’une égale importance. Le Ciel renferme plus de merveilles que la terre : les Exploits heroïques d’un Conquerant surpassent de beaucoup les actions genereuses d’un simple Capitaine : un parricide est un crime bien plus atroce qu’un homicide ordinaire : la desolation d’une Province est bien plus lamentable que la ruine d’une Famille. Il faut varier la voix selon les differences particulieres de ces Sujets, & en mesurer les tons sur la grandeur & l’importance de la chose dont on parle.

[p. 470]

Chapitre VI. Des Inflexions de la Voix, selon la difference des Passions.

L’Orateur doit accommoder le ton & l’accent de sa voix à la nature de chacune des Passions qu’il veut exprimer. Mais pour toucher plus vivement les autres, il doit exciter en luy-même les passions qu’il tâche d’émouvoir. Si le Predicateur est penetré de la grandeur de Dieu, & de la justice de ses commandemens : s’il a un veritable amour pour la vertu, & une veritable haine pour le vice ; une grande tendresse de cœur pour les pauvres qu’il recommande à la charité des Riches, & un ardent desir du salut de ses Auditeurs ; l’émotion de son Ame paroîtra dans sa Prononciation, & excitera les mêmes mouvemens dans le cœur de ceux qui l’entendent. Lors qu’un Advocat est persuadé du droit de sa Partie, qu’il est ému de son malheur, & qu’il a conçu de l’indignation [p. 471] contre ceux qui en sont la cause ; sa Prononciation est animée & vehemente, & les affections qu’il sent, passent aisément dans l’esprit des Juges. Il faut donc que l’Orateur fasse naître en luy-même les passions qu’il veut exciter dans les autres. Alors il luy sera facile de les exprimer d’une maniere forte & efficace ; & les dispositions où il sera, luy serviront de preceptes pour regler les Inflexions de sa voix.

Il montrera son amour, par une voix douce & agreable ; & sa haine, par une voix âpre & severe. Il fera voir sa joye, par une voix pleine & coulante ; & sa tristesse, par une voix languissante & craintive, & mêmes souvent interrompuë par des foûpirs & par des gemissemens. Sa crainte paroîtra par une voix tremblante & hesitante, & quelquefois par un éclat qui marque la surprise : Sa confiance, par une voix haute & ferme. Sa colere sera accompagnée d’une voix aiguë, impetueuse, violente, & de frequentes reprises d’haleine : Sa compassion, d’une voix adoucie, plaintive & pleine de tendresse. Pour témoigner [p. 472] ou donner de l’estime, il prendra un ton elevé & magnifique : & pour marquer ou exciter le mépris, il se servira d’un ton dédaigneux, sans aucune émotion ny contention de voix. S’il veut exprimer la douceur & le ressentiment d’une injure, il élevera sa voix, & la poussera avec vehemence & avec ardeur. Enfin, la passion que l’Orateur aura excitée en luy-même, le fera parler d’un air passionné, & d’un ton de voix d’autant plus efficace qu’il sera naturel.

Chapitre VII. Des Inflexions de la Voix, selon les Figures.

Comme les Figures sont certains tours d’expressions & de pensées, dont on ne se sert pas communément, elles doivent aussi être prononcées d’une maniere differente, pour conserver ce qu’elles ont de sublime, de vehement, & d’agreable.

L’Antithese demande deux [p. 473] differences de ton, dont l’un soit plus élevé que l’autre ; & que l’on fasse soit sur les Opposés. Dans cet Exemple de S. Paul.

On nous maudit, & nous benissons.
On nous persecute, & nous souffrons.
On nous dit des injures, & nous répondons par nos prieres.

Il faut élever la voix, en prononçant, On nous maudit ; & la changer l’abaissant un peu, pour dire, & nous benissons. On doit aussi peser sur ces mots : maudit, & benissons.

Il en faut faire de même dans cet Exemple de Ciceron.

« Icy combat la Pudeur, là l’Effronterie : icy la Pieté, là le Crime : icy l’Honneur, là l’Infamie, &c. Enfin, la Justice, la Temperance, la Force, la Prudence, & toutes les Vertus unies combattent contre l’Injustice, contre la Luxure, contre la Lâcheté, contre la Temerité, contre tous les Vices ensemble. »

L’accent de l’Apostrophe doit être plus élevé, & plus animé que l’ordinaire : mais il n’est pas necesssaire de hausser la voix, jusques à crier à pleine tête, quand même on feroit [p. 474] une Apostrophe au Ciel ; car on ne se regle point en cela par la distance & l’éloignement des choses ausquel les on addresse sa parole. Voyés au Chapitre des Figures, page 209 & suivantes.

L’Interrogation doit se prononcer d’un ton doux, fier, ou ferme & élevé, selon 1a difference des Personnes à qui on la fait. Doux, en cet Exemple ; Ames Religieuses, croyès-vous trouver la Chasteté parmy les gens du monde ? Fier, en celuy-cy ; Est-ce là, Insolent, le respect que tu dois à un Prince ? Ferme, en cet autre ; N’avouërés-vous pas maintenant que cette action est tres genereuse ?

En la Subjection, il faut donner un ton à chaque Interrogation, & un autre à chaque réponse : & ordinairement celuy de la demande est plus haut que celuy de la réponse. Exemple de S. Jerôme.

« Me dirés-vous, que vous craignés la pauvreté ? mais ne sçavés-vous pas que J. Christ appelle les pauvres, bien-heureux ? la peine vous épouvante : mais aucun soldat n’a jamais été recompensé sans combattre, &c. »

[p. 475]

La Communication se prononce de differentes manieres, selon la difference des passions & des affections qu’elle contient. Les Exemples sont en la page 265.

Pour bien prononcer la Prosopope’e, on doit changer de voix, (afin qu’il paroisse que ce n’est pas l’Orateur qui parle, mais la Personne qu’il introduit ;) & la varier selon la diversité des Personnes que l’on fait parler, & la nature des Passions qu’elles font paroître. Voyés les Exemples de cette Figure, page 248.

Dans l’Insistance, par laquelle l’Orateur presse son Adversaire, insistant sur une même pensée, & l’exprimant en diverses façons, il faut user d’une voix vive, pressante & élevée, comme en cet Exemple de Ciceron.

« Que faisiés-vous, Tuberon, en la Bataille de Pharsale ? contre qui étoit dressée la pointe de vôtre épée ? quelles étoient vos pensées en combattant ? que desiriés-vous ? que souhaitiés-vous dans cette ardeur qui vous animoit ? »

Il faut dire à peu prés la même [p. 476] chose de la Figure appellée Congeries, dont les Exemples sont en la page 277.

L’Exhortation demande une voix forte, vehemente & animée, pour seconder les pensées pathetiques qu’elle contient. Voyés les Exemples en la page 290.

Dans l’Obsecration, la voix doit être animée, mais tendre & touchante, comme on peut voir dans les Exemples, page 289.

La Suspension se prononce d’une voix ferme, pour exciter l’attention. Il y en a des Exemples, page 276.

La Figure nommée Optatio, ou Souhait, porte d’elle-même à une prononciation forte & éclatante. Voyés les Exemples en la page 284.

En prononçant l’Imprecation, il faut que la voix soit vehemente & animée, avec un ton de colere ou d’indignation. Cela se peut voir dans les Exemples de la page 254.

L’Admiration demande une voix forte, & élevée, avec un ton de surprise & d’étonnement. Voyés en la page 298.

[p. 477]

L’Epiphoneme est une espece d’Admiration. Voyes-en les Exemples, page 224.

L’Exclamation, comme son nom même le montre, demande un ton élevé, ferme & vehement : ainsi qu’il se voit dans ces Exemples.

« O merveilleuse puissance de la Nature, &c.

O crime incroyable en une femme ! ô furieuse & indomptable passion ! ô impudence sans exemple ! de n’avoir pas redouté, sinon la majesté de Dieu, du moins la reputation des hommes. »

En la Gradation, l’élevation de la voix doit croître par les mêmes degrés, en pesant sur le premier mot principal de chaque membre : comme en cet Exemple.

« Aux discours il ajoûtoit les prieres ; aux prieres, les soûmissions ; aux soûmissions, les promesses de l’épouser. »

Il faut que la voix soit ferme sur ces mots, aux discours ; aux prieres ; aux soûmissions. Voyés d’autres Exemples en la page 274.

Dans la Repetition, les mots [p. 478] repetés doivent être prononcés avec plus de force que les autres, soit que la repetition se fasse au commencement, au milieu, ou à la fin. Voyés-en les Exemples, page 255.

La Reticence, & l’Interruption se prononcent selon les paroles par lesquelles on les exprime, ou les mouvemens dont elles sont accompagnées. Les Exemples de ces deux Figures sont en la page 281 & suivantes.

L’Ironie demande une voix ferme, avec un ton de mépris & de raillerie. Cette prononciation, qui est assés naturelle, paroîtra dans les Exemples de la page 285 & suivantes.

[p. 479]

Chapitre VIII.Des Inflexions de la Voix, selon la difference des Mots, & des Periodes.

Il faut prononcer les mots emphatiques & magnifiques avec emphase, c’est-à-dire, d’un ton magnifique & pompeux ; comme ceux-cy ; Admirable, auguste, majestueux, heroïque, triomphant, inestimable, inessable, incroyable, incomparable, &c. Les mots affirmatifs, d’un ton ferme ; comme : Certainement, assurement, absolument ; necessairement, expressément, &c. Les mots qui témoignent quelque blâme ou quelque horreur, avec une voix haute & émuë ; comme Atroce, enorme, detestable, monstrueux, &c. Les mots qui marquent quelque malheur ou quelque plainte, avec un accent triste ; comme Malheureux, funeste, lugubre, déplorable, &c. Il faut aussi peser sur les mots de quantité ; comme Grand, haut, sublime, profond, innombrable, eternel, &c. [p. 480] d’universalité ; comme, Tout le monde, par-tout, toûjours, jamais, &c. Mais les mots qui marquent quelque bassesse ou quelque foiblesse, doivent être prononcés avec une voix abaissée, accompagnée quelquefois de dédain : comme, Petit, bas, vil, foible, languissant, vain, &c.

On doit soûtenir sa voix, en pronoçant les derniers mots de la Periode, principalement quand ils sont composés de syllabes qui rendent un son foible & obscur. Car si on finit par ces paroles, une splendeur éclatante ; un magnifique triomphe, ou autres semblables : elles seront aisément entenduës, à cause du grand son que rendent les a, & les o, qui s’y rencontrent. Mais si on finit par celles-cy, ce n’est qu’une similitude ; à moins que de les prononcer fortement, elles mourront dans la bouche, & ne viendront point jusqu’à l’oreille de l’Auditeur qui sera un peu éloigné, à cause du peu de son que rendent les e, les i, & les u.

A l’égard des Periodes, celles qui ont un tour un peu plus long, se doivent prononcer en reprenant haleine [p. 479] aux endroits convenables ; c’est-à-dire, à la fin des Membres. Autrement la voix s’épuise, & s’affoiblit tout d’un coup. Voicy un Exemple tiré d’une Harangue de M. le Maître.

« Comme le plus grand honneur des Princes, est que Dieu qui regne sur les peuples par les Rois, les ait voulu choisir pour être ses Images sur la terre, & pour rendre sa puissance & sa justice visibles aux hommes, ainsi qu’il rend par le Soleil sa grandeur & sa fecondité sensibles aux Creatures : Aussi le plus grand honneur des Sujets, est d’être choisis par leurs Princes, pour être leurs Ministres dans leurs Etats, pour representer la majesté de leurs Personnes sacrées, pour avoir part à la conduite de leurs Royaumes, & pour être les plus nobles instrumens de leur sagesse & de leur puissance. »

Quand on a à prononcer une Periode qui desire une grande contention ou élevation de voix, il faut moderer & ménager sa voix dans celle qui précede, afin d’avoir assés de force pour une Prononciation [p. 480] ferme & mâle. L’Orateur Romain louë ces celebres Acteurs Roscius & Esopus, de s’être adroitement servis de cette précaution : & il remarque que celui-cy recitoit assés doucement ces Vers :

Où trouverai-je du secours ?
A qui pourrai-je avoir recours
 ?

Pour prononcer avec plus de vehemence ceux qui suivent.

Mais ô Pere, ô Patrie, ô maison de Priam, &c.

Ce qu’il n’eût pû prononcer avec l’émotion necessaire, s’il n’eût ménagé sa voix dans le mouvement précedent.

Chapitre IX. Des Inflexions de la Voix, selon la difference des Parties de l’Oraison.

L’Exorde doit être prononcé d’une voix médiocre, grave & modeste. Car ce seroit étonner les [p. 481] Auditeurs que d’éclater d’abord. La gravité les rend attentifs : & la modestie est un témoignage du respect que l’Orateur a pour eux. Je dis que la voix doit être mediocre, parce que si elle étoit basse, ce seroit parler en vain, puis que l’Auditeur ne l’entendroit pas. Il faut excepter de cette regle certains Exordes qui se font par quelque mouvement promt, & comme imprévû, & qui se doivent prononcer selon la passion qui y domine. Tel est l’Exorde dont usa S. Chrysostome (au rapport de Socrate) en l’Oraison qu’il fit contre l’Imperatrice Eudoxia, qui tâchoit de le faire bannir une seconde fois, à cause d’un Sermon qu’il avoit prononcé contre les Danses que l’on avoit faites en la dedicace de la Statuë de cette Princesse.

« Herodias est donc encore une fois insensée, encore une fois elle danse, encore une fois elle demande la tête de Jean dans un plat ! »

Celuy de l’Homelie qu’il fit au peuple d’Antioche, aprés la démolition des Statuës de l’Empereur & de l’Imperatrice défunte, est aussi de cette nature.

[p. 482]

 « Que dirai-je ? comment parlerai-je ? C’est icy un tems de pleurer, & non de parler : de gemir, & non de discourir : de prier Dieu, & non de haranguer un peuple. »

Mais ces sortes d’Exordes sont rares, & on ne s’en sert que dans des occasions extraordinaires.

Dans la Division, la voix doit être claire & distincte, parce qu’elle contient le fondement de tout le discours ; & il importe extrémement qu’elle soit bien entenduë.

La Narration se doit prononcer selon la nature & la qualité des actions & des évenemens dont on fait le recit, neanmoins sans contention de la voix.

Dans la Confirmation, il faut que la voix soit forte & mâle, pour donner plus de poids aux raisons, & qu’elle varie selon la diversité des Passions & des Figures qui regnent dans cette Partie du Discours.

La Peroraison demande une voix éclatante & animée : parce que c’est là où l’Orateur tâche le plus d’émouvoir & d’enlever les cœurs.

[p. 483]

Chapitre X. Du Geste.

Le Geste a un effet merveilleux pour donner de la force aux expressions de la Voix : C’est pourquoy Pline le Jeune, parlant des Oraisons que ceux de son temps recitoient devant leurs amis, dit que cette lecture n’étant point accompagnée du Geste, rendoit languissante l’attention des Auditeurs. Afin que ce langage muet des mains, des yeux, du visage, de la tête, & de tout le corps, fasse une puissante impression sur l’esprit, & touche vivement le cœur, il faut que, comme la voix, il ait du rapport avec le Sujet, les Passions, & les Figures du Discours.

Le Geste ne doit point paroître affecté ny trop étudié, mais naturel & conforme aux choses que l’on exprime. Il doit être bienséant, sans frapper des mains & des piés, sans contrefaire le visage, sans se démonter tout le corps par des contorsions ridicules. Il faut qu’il soit noble & grave, [p. 484] sans s’amuser avec le mouchoir ou les glands du Surplis, ou à quelques autres manieres indignes de la Chaire. Il faut enfin qu’il soit moderé ; car toutes ces agitations violentes & tous ces efforts que l’on peut faire pour s’échaufer par artifice, offensent les yeux de l’Auditeur ; & bien loin de l’animer, le rendent froid comme glace.

Pour regler le Geste, on se sert quelquefois d’un grand Miroir, où l’on voit la disposition du corps, & tous ses mouvemes. On employe aussi quelque Maître, ou quelque Amy qui soit capable de rendre ce bon office, & qui puisse juger de la bonté & de la bien-séance du Geste : mais le moyen le plus utile & le plus efficace est d’imiter un excellent Modele, un Orateur qui soit estimé pour cette partie de l’Eloquence ; tel qu’étoit autrefois le celebre Hortensius, que les deux plus fameux Comediens de son temps Esopus & Roscius, alloient toûjours voir plaider, pour étudier ses beaux gestes, & pratiquer sur le Theatre ce qu’ils avoient appris de luy au Barreau.

[p. 485]

Chapitre XI. Du Geste du Corps, de la Tête, du Visage, & des Yeux.

Le Corps ne doit être ny immobile, ny dans une perpetuelle agitation. Ces deux extremités sont egalement dés-agreables : l’une est la figure d’une Statuë, & l’autre celle d’un Baladin. C’est aussi un vice que de hausser les épaules à tout propos. Demosthene y étoit sujet ; mais il corrigea ce défaut, ayant suspendu deux dards, la pointe en bas, au-dessus de ses épaules, au lieu où il déclamoit, afin que la crainte d’être piqué du fer, le fit accoutûmer à les baisser.

A l’égard des mouvemens de la Tête, chacun sçait assés les gestes d’admirer, d’accorder, de refuser, de parler en colere, ou avec mépris, &c. Mais il faut remarquer qu’elle doit être toûjours droite & dans son état naturel ; non élevée, ce qui seroit un signe d’arrogance ; ny panchée sur [p. 486] l’épaule, ce qui témoigneroit de la langueur. On la doit tenir ordinairement vers le milieu de l’Auditoire, où la voix peut être entenduë de la plus grande partie des Assistans : mais il faut aussi la tourner doucement, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, pour regarder toute l’Assemblée. Elle doit toûjours être tournée du côté du geste de la main, si ce n’est en exprimant quelque refus, ou l’horreur que l’on a de quelque chose ; car alors il faut comme repousser avec la main, & tourner tant soit peu la tête de l’autre côté.

Le Visage est la partie la plus exposée en vûë, & sur laquelle tous les Auditeurs ont presque toûjours les yeux. C’est pourquoy il en faut regler l’air & les changemens suivant les Sujets & les Passions : Y faire paroître de la gayeté, aux choses agreables, & dans les affections d’amour & de joye : de la tristesse, dans les choses lugubres, & dans les passions de douleur : de la gravité, dans les choses serieuses : de la douceur dans les consolations : de la severité dans les reprimandes, &c. Les Sourcils y [p. 487] ont quelquefois part : On les fronce dans la tristesse ; on les étend dans la joye ; on les abat dans la pudeur.

Quant à la Bouche, il ne la faut jamais tourner de travers, ny mordre ou lécher les lévres.

Les Yeux doivent se porter de fois à autre, comme la tête, vers les differentes parties de l’Auditoire. Leurs regards doivent representer la passion que l’Orateur exprime ; ce que la Nature luy enseignera assés, s’il excite en luy-même la même passion. Le feu y paroîtra dans la colere : la douceur, dans les témoignages de tendresse : les larmes, dans une douleur sensible. Les anciens Auteurs s’étudioient même à pleurer par art, en remplissant leur imagination d’un Sujet qu’ils avoient grandement à cœur, & qui avoit du rapport à celuy qu’ils representoient. Nous en avons deux Exemples fort remarquables, l’un de ce grand Comedien Polus, qui prit l’urne & les os d’un de ses fils mort depuis peu, & les apporta sur le Theatre pour representer le personnage d’Electre, portant l’urne & les os de son frere : ce qui [p. 488] luy attendrit le cœur ; luy tira des yeux, des larmes non feintes ; & excita tous les Spectateurs à pleurer comme luy. L’autre est du celebre Esopus, lequel étant sensiblement touché de l’exil de Ciceron, se remplit l’esprit de l’idée de son malheur, en representant la Tragedie d’Accius sur le bannissement de Telamon, & versa tant de pleurs, que tous les Assistans parurent baignés de larmes. Pour produire de pareils effets, il ne faut que s’émouvoir soy-même par la consideration de son Sujet ; & lors que l’esprit sera penetré de quelque verité touchante, les yeux, aussi-bien que le visage, feront parfaitement bien leur devoir. On hausse ou on baisse les yeux selon les choses dont on parle. On les leve, en parlant du Ciel, & on les abaisse en parlant de la terre. On les hausse dans des Sujets de gloire ; on les baisse pour témoigner de la honte.

[p. 489]

Chapitre XII. Du Geste des Mains.

Le Geste de la Main est de si grande importance dans l’Action, que Martial, pour dire tout le Geste, dit toute la Main ; comme si le Geste n’étoit autre chose que le mouvement des Mains. Voicy les principales regles que l’on doit observer à cet égard.

1. Quand le Geste est d’une main seule ; il faut qu’il soit ordinairement de la droite, & non pas de la gauche. Je dis ordinairement ; car il y a des occasions où l’on doit se servir de la main gauche : comme, en parlant de Jesus-Christ qui ordonne au Fidele de couper sa main droite, lors qu’elle est l’instrument du peché ; Si on veut representer cette action par le geste, on le doit faire avec la main gauche, parce que la droite ne se peut pas couper elle-même. Ainsi quand on parle expressément du côté droit & du côté gauche ; comme pour marquer [p. 490] la separation que le Souverain Juge fera des bons & des méchans au jour du Jugement, il faut montrer la place des Predestinés, par la main droite ; & celle des Reprouvés, par la main gauche.

2. Le mouvement de la main doit convenir à la nature des actions dont on parle. Il faut dire par exemple, Attirer, en retirant la main à foy ; repousser, en la jettant en dehorse Arracher, en separant les mains ; unir, en les joignant : Ouvrir, en les ouvrant ; serrer, en les serrant : Hausser, en les levant ; baisser, en les abaissant, &c.

3. La main droite appliquée à l’estomac, fait un geste bienséant, quand l’Orateur parle de soy-même, ou quand il designe quelque affection du cœur : mais il ne faut pas alors se fraper l’estomac, comme font quelques-uns.

4. Il faut hausser la main en prononçant quelque serment. C’est imiter l’expression des Prophetes, qui representans Dieu comme parlant avec serment, soit en ses promesses, ou en ses menaces, disent qu’il a levé [p. 491] la main, qu’il benira son peuple dans sa misericorde ; ou, qu’il le punira dans sa justice.

5. On ne doit guéres lever la main plus haut que la tête, ny la baisser au-dessous de l’estomac : bien moins la laisser pendre en bas sur le bord de la Chaire, comme si elle étoit morte ; ce qui est une chose extrêmement dés-agreable à voir.

6. L’Orateur ne doit jamais claquer des mains, ny en fraper la Chaire, ou le Barreau car ce geste sent le Bâteleur, & repugne à la bien-séance.

7. Il ne faut pas employer le geste par-tout : car comme les mains ne doivent pas être oisives, aussi n’est-il pas à propos qu’elles soient dans un perpetuel mouvement ; ce que les Anciens ont appellé le Babil des mains.

8. Il y a des actions que l’on ne doit jamais representer avec les mains, ny se mettre en la posture de ceux qui les font ; comme, de bander un arc, de joüer d’un instrument de musique, &c.

9. Dans la Prosopopée, il faut [p. 492] prendre garde à ne pas faire des gestes qui ne puissent convenir à l’état auquel on represente la personne qu’on fait parler. Comme, si on representoit Jesus-Christ en la Croix, (où il a les mains cloüées) disant : Mon Pere, pardonnés-leur, car ils ne sçavent ce qu’ils font ; il ne faut pas luy faire joindre les mains, ny les hausser vers le Ciel : ou, en recitant ces paroles qu’il dit à la sainte Vierge ; Femme, voilà vôtre Fils, les luy faire prononcer, comme s’il montroit S. Jean avec le doigt.

10. Plusieurs ne trouvent pas bon que l’on compte sur ses doigts les parties de la Division du discours. C’étoit un geste fort familier au celebre Hortensius, mais Ciceron semble s’en railler en quelques endroits.

Je ne parle point icy de ce geste des mains qui étoit si ordinaire aux Anciens, dans une grande douleur, de se fraper tantôt la tête, tantôt le front, tantôt l’estomac ; parce que c’est une chose tout-à-fait éloignée de nôtre usage & de nos mœurs. Par cette même raison il est inutile de rapporter les Preceptes qu’ils ont donnés [p. 493] sur le mouvement des piés & sur les démarches de l’Orateur : car cela n’étoit propre que pour leur maniere de prononcer, lors qu’ils haranguoient sur une Tribune, où il y avoit lieu de se promener plusieurs pas ; & les regles que l’on pourroit donner à cet égard, seroient propres aux Acteurs du Theatre, & non pas à un Predicateur ou à un Advocat.

Voilà les instructions les plus considerables que les Maîtres de l’Art ont données sur ce sujet. Il est necessaire de les suivre & dans la Chaire & dans le Barreau : mais on doit aussi faire cette importante réflexion, que l’Action n’est qu’une partie de l’Eloquence ; & qu’il ne faut pas se croire Orateur, pour sçavoir conduire son geste & sa voix, si le discours n’est soûtenu par les raisons, & animé par les mouvemens dont on a vû la force & l’usage dans les quatre premiers Livres de ce Traitté.

FIN.

[1]August. 4. de doctrina Christ.

[2]Institut. Orat.

[3]Æneïd. lib. 9.

[4]1. Cor. 13.

[5]Sain. Chrysost. Hom. 28. in Joan.

[6]Tert. lib. de Pœni.

[7]Arnob ad Gent.

[8]Cicer. pro domo sua.

[9]S. Ambr. in Psalm. 118.

[10]Sap. Cap. 2.

[11]Saint Chrysost. in prim. ad Cor.

[12]M. le Maître Plaidoyé 7.

[13]Longin Subl.

[14]M. le Maître Plaidoyé 24.

[15]Psal. 54.

[16]Tert. lib. de Spect. cap. 25.

[17]M. le Maître Plaidoyé 18.

[18]Sap. c. 16.

[19]S. Cyprien. Serm. de Eleem.

[20]Tert. Apolog. c. 46.

[21]Cicerone

[22]Ad Timot. 2 cap. 3.

[23]Basili. Hom. in Pf. 1.

[24]S. Chrysostoma. Hom. in Gen.

[25]Joan. 4.

[26]S. Basili. in Evangel. Joan.

[27]S. Chr. in Jerem.

[28]Serm. 1.

[29]S. August. de Confes. l.

[30]13. c. 20

[31]Augustin. in Pſ. 64.

[32]S. Cyprian.

[33]Luc. 17

[34]S. August. in Pf. 75.

[35]Matth. 13.

[36]Grenat. Rhet.

[37]Epist. ad Roman. cap. 4.

[38]S. Petr. cap. II.

[39]Epist. Iac. c. 5

[40]Eph. 4.

[41]1. Cor. cap. 2.

[42]Psal. 500

[43]Psal. 38.

[44]Jerem. cap. I.

[45]*** c. 1.

[46]Luc. 16. v. 12.

[47]S. Cypr. Epist. 1. ad Donat

[48]I. Ad Timoth. Cap. 4.

[49]Tit. c. 2

[50]Horû mandatum lucerna est, & lex lux, & via vitæ in. crepatio disciplinæ. Prov. 6. 23.

[51]Non movit patria majestas, donum vitæ, beneficium educationis. Valer. Maximus. lib. 7. cap. 7.

[52]M. le Maître, Plaidoyé 2.

[53]Thuan lib. 19. hiſtor.

[54]Nihil tam civile, nihil tam utile est quàm brevé potestatem esse quæ magna sit. Senec. 7. cont. 8.

[55]Tertul. de Virgin. veland.cap. 12.

[56]8. Hier. in c. 10. Mat.

[57]8. Aug. lib. 1. de act. cum Fel. Mani. c. 10.

[58]S. Epiphan. hæresi 76. advers. Aëtium.

[59]1. Cor. cap. 1.

[60]II. Cor. cap. 10.

[61]Ad. Roman. 12***

[62]Tertul. in Apolog. adv. Gent. cap. 1.

[63]Lacta. lib. 5. init. advers. Gent. c. 20.

[64]Arnob. adver. Gent.

[65]Jerem. cap. 32. s. 19.

[66]Lacta. lib. 3. Instit. adver. Gent. c. II.

[67]S. Chr. Hom. 61. in Matth.

[68]S. Aug. lib. 4. cont. Jul. cap. 15.

[69]S. August. in Pf.

[70]S. Greg. Moral.

[71]Quod corpori humano caput, hoc orationi exordiú.

[72]Tulli. lib. 1. de invent.

[73]Institut. Orat.

[74]Cicer. pro Arch. Pöet.

[75]M. le Maître Plaidoyé 30.

[76]M. Patru Plaidoyé 15.

[77]Le Concile de Trête.

[78]Cicér. pro Milon.

[79]M. Patru Plaidoyé 16.

[80]Cicer. in Catil.

[81]Tull. l. 1. de invent.

[82]Concil. Co’on part. 6. cap. 22.

[83]Act. 2.

[84]Joël. 2.

[85]Isaïe cap. 4.

[86]Act. 17

[87]Gen. I.

[88]Sap. 7.

[89]M. Le Maître, Plaidoyé I.

[90]M. Patru, Plaidoyé II.

[91]Cicer. pro Milon.

[92]Cicer. pro Arch. Poët.

[93]M. le Maître, Plaidoyé 26.

[94]Tert. de spectacul. c. 18.

[95]Tertul. de patiét. cap. I

[96]M. Patru, Eloges de M. Pompone de Bellievre

[97]Ezechiel c. 18.

[98]M. le Maître Plaid. I. Contre une fille qui s’étoit mariée sans le cõsentement de son pere.

[99]Valer Max. lib. 8 ch. 1.

[100]Apul. lib. 6.

[101]M. le Maître, Plaid. 17. Pour une fille defavoüée.

[102]Arist. Rhet.

[103]Arist. Rhetor. c. ***5.

[104]Indignum  eſt crimina  ipsâ  atrocitate  defendi. Quintil. l. 7.  c. 2.

[105]1. Tim. chap. 6.

[106]Eccli. 27.

[107]Iſai. 5.

[108]Eccle. 5.

[109]Ad. Eph. cap. 5.

[110]Baruch. cap. 3.

[111]S. Cypr. Ep. 1. ad. Donat.

[112]S. August. sup. Var. Serm. c. 4.

[113]S. Cyp. de lapfi.

[114]S. Chr. Hom. 64. in Joan.

[115]Josué 7. 1. 1. Reg. 15. 1. Reg. 8. 1. Reg. 25.

[116]Cicer. de Orat.

[117]M. Patru, Plaidoyé 3. pour les Peres Mathurins.

[118]Fata litium, alca judicionim.

[119]M. le Maître Plaid. 2 pour une fille désheritée.

[120]M. Patru, Plaidoyé 4.

[121]M. Patru, Plaidoyé 7. pour M. le Comte de Noailles.

[122]Deut. cap. 28.

[123]Saint. Chrys. Hom. 89. super Math.

[124]Ad. Philip. 4

[125]2. Epist. Petr. c. 3.

[126]Ephes. cap. 4.

[127]1. Cor. 4.

[128]2. Cor. cap. 6.

[129]Cypr. Serm. de Elecmos.

[130]S. Chr. Hom. 73. de S. Barlaam.

[131]M. le Maître Plaidoyé 18.

[132]Matth. 17.

[133]2. Reg.v10.

[134]Ezech. cap. 21.

[135]Jerem. 47.

[136]Jerem. cap. 2.

[137]Isaïe c. 1.

[138]Psalm. 2.

[139]Tert. de cultu fœmin. lib. 2. c. 13.

[140]Act. 7.

[141]Mat. 11.

[142]Ibi. 23.

[143]Amos cap. 6.

[144]Cypr. de lapsis.

[145]Luc. 19.

[146]Ad Philipp. c. 3.

[147]Ad. Galat. c. 3.

[148]Ad. Rom. c. 7.

[149]Ad. Gal. cap. 3.

[150]Luc. 24.

[151]Thren. cap. 1.

[152]Tert. cap. 7 Lib. de Idolat

[153]M. Le Maître, Plaidoyé 7.

[154]O nimium potens quanto parentes sanguinis vinculo tenes natural quam te colimus inviti quoq ; Senec. Trag.

[155]Augus. Epist. 199

[156]Tert. lib. 1 de pal. cap. 15

[157]S. Hieron Ep. 34. ad. Jul.

[158]S. Ber Serm. 24 in Cant

[159]S. Cypr. ep. 2. l. 2.

[160]I. Ep. s. Paul. ad Timot. lib.

[161]1. Epist. S. Petr. cap. 3.

[162]M. le Maître, Plaidoyé 28.

[163]Plutar. de Garru.

[164]Terra serpétem homine percusso, non ampli recipit, pœnasque etiam inertiú nomine exigit. Plin. lib. 2. c. 63.

[165]Sanct. Hier. ad Eust. de custod. virgin.

[166]Hier. in vita S. Hilarion.

[167]Ezech. 8.

[168]S. Cyprian. Epist. 1. ad. Dona.

[169]S. Chr. de vita Mon.

[170]S. Basil. in Isaï. c. 2.

[171]M. Patru, Plaidoyé 3.

[172]M. Patru, Plaidoyé 4.

[173]Prov. c. 8.

[174]Numerot. 11.

[175]Prov. 8.

[176]Baruch. cap. 4.

[177]S. Cyp. de habitu virgin.

[178]Cypr. Serm. de Eleemos.

[179]Sap. cap. 5.

[180]M. le Maître, Plaid. 26.

[181]Psalm. 68.

[182]Psalm. 54.

[183]Sanct. Chrys. Hom. 40. in prim. ad. Thess.

[184]Jerem. cap. 50.

[185]1. Cor. cap. 13.

[186]2. Cor. cap. 11.

[187]S. Ambros. de pœnit.

[188]S. Athanas. de in. carnat. Verb.

[189]M. le Maître, Plaid. 11.

[190]Ad. Rom. cap. 3.

[191]Luc. 7.

[192]Matth. 12.

[193]S. Hieron Ep. 1 ad. Eliodor.

[194]S. Cypr. Ep. 77.

[195]Tert. lib de idolat. c. 12

[196]S. August. Serm. 11. de verb. Apost. cap. 4.

[197]M. Patru, Plaidoyé 5.

[198]Ad Tite cap. 1.

[199]Matth. cap. 5.

[200]Mich. cap. 6.

[201]Jerem. cap. 2.

[202]Aug. Serm. 18. De verb. Apost. c. 10.

[203]S. Chr. in Epist. ad ***r. 1. 1. Hom. 1.

[204]Rom. c. 12.

[205]Ephes. cap. 6.

[206]S. Cyp. De zelo, & livore.

[207]S. Ber. lib. de Cons.

[208]M. Patru, Plaid. 16.

[209]S. Cyp. de habitu Virginum.

[210]Idem etiam Serm. de Moral.

[211]Rom. 8.

[212]Rom. 5.

[213]S. Cypr.

[214]Serm. de livore.

[215]Isid. l. 2. Soliloq.

[216]S. Cyp.ad Demetr.

[217]M. le Maître Plaidoyé 18.

[218]Io. 4.

[219]Ezech. cap. 1.

[220]1. Cor. 4.

[221]Tertul. in Ap. adver. gent.

[222]S. Cyp. de habitu Virginum.

[223]M. Patru, Plaid. 11.

[224]Epist. ad Philem. v. 19. Luc. 7.

[225]Ad Eph. c. 5.

[226]2. Cor. 11.

[227]S. Ambr. ad Virg. dev. cap. 1.

[228]S. Chr. ad po. Ant.

[229]S. Hieron. contra Sabin.

[230]Jerem. cap. 9.

[231]Psalm. 50.

[232]Jerem. cap. 9.

[233]S. Chri solog.

[234]Gen. 3.

[235]3. Reg. 18.

[236]Ioan. 3.

[237]Jerem. cap. 3.

[238]M. le Maître, Plaid. 24.

[239]Rom. 13

[240]Eph. 4.

[241]1. The. 4.

[242]Philem.

[243]1. Petr. cap. 2.

[244]Isaïe. 1.

[245]S. Cyp. contra Demetrium.

[246]M. le Maître Plaid. 2.

[247]S. Chr. in Mat.

[248]S. Greg. mag. ***

[249]1. Cor. 3.9

[250]Ps. 9.7.

[251]Isaï. 14.

[252]Isaï. 1.

[253]1. Reg. 1.

[254]Mat. 16.

[255]Luc. 14.

[256]Ioan. 2.

[257]Ioan. 12.

[258]Ad. Rom. cap. 8.

[259]Ad. Tim. cap. 6.

[260]Gemmas orationis sententias

[261]Genes. 1.

[262]Long. Subl.

[263]2. Cor. 11

[264]Ibid.

[265]S. Cyprian in Ser. de lap.

[266]M. Patru, Plaid. 15.

[267]Cic. in Brut.

[268]1. Tim. cap. 1.

[269]S. Aug. l. 3. de Doctr. Chr. 20.

[270]In Joan. cap. 4.

[271]S. Aug. tr. 2. in 1. Epist. Joan.

[272]Tertul. in Apologe.

[273]S. August. Serm. 69. de Temp.

[274]S. Bernard. Serm. 24. de Pass.

[275]S. Aug. lib. 5. Confess. c. 5.

[276]S. Chr. in Ep. ad Roman. Hom. 5.

[277]Mal. 2.

[278]Tertul. in Apolog. adv. Gent. c. 39.

[279]Ibid.

[280]S. Basil. Ep. 68.

[281]L. adv. Valent. c. 29. & de cult. fœm. c. 11.

[282]S. Bern. opusc. de char. c. 2.

[283]1. Epist. Joan. c. 3.

[284]Eccli. cap. 25

[285]Ovid. de P.

[286]S. Aug. lib. 14. de civit. Dei, cap. 6.

[287]Psalm. 238.

[288]S. Aug. lib. de vera innoc.

[289]Sap. 11.

[290]1. ad. Timot. cap. 6.

[291]1. ad. Timot. cap. 6.

[292]S. Aug.

[293]S. Chr. Hom. 7. in cap. 3. Act.

[294]M. de la Mot. Le Vayer, De la Noblesse.

[295]Cicarella in Six. V.

[296]Iuvenal. Sat. VIII.

[297]Ovid. I. de Pont. Ep. 9.

[298]Senec. Ep. 44.

[299]S. Aug. l. 8. Confess. c. 6.

[300]Joan. cap. 16.

[301]Aug. Conf. lib. 9. cap. 1.

[302]Ovid. 1. de Pont. Ep. 6.

[303]Senec. Ep. 110.

[304]S. Bern. in Cant. Ser. 27.

[305]Heb. 6.

[306]Eph. 6.

[307]Job. 19.

[308]S. Chr. Hom. 1. ad. popu. Ant.

[309]S. Aug. Ep. 52. Macedonio.

[310]Sen. de Provid.

[311]Senec. de tranquillit. ani. c. 15

[312]S. Aug. Manu. c. 15.

[313]S. Aug. Ibid. c. 12.

[314]S. Basi. in reg. Brevi.

[315]S. Bern. Serm. 8. in fest. Petri & Pauli.

[316]Tertul. lib. de Poenit.

[317]S. Hiéron Epist. ad Læt.

[318]Hugo. Card. sur. Prov. c. 11.

[319]Pro. 18.

[320]1. Ioan. 4.

[321]Tite-Li.

[322]Quint. Curt.

[323]Tite-Live.

[324]Polybe.

[325]Xenophon, Cyropedie.

[326]Matt. II.

[327]Senec. Epist. 98.

[328]S. Greg. 1. Mor.

[329]Ps. 110.

[330]Eccli. 1.

[331]Ps. 18.

[332]Eccli. 1.

[333]Psal. 2.

[334]Ps. 2.

[335]Ps. 2.

[336]Ps. 2.

[337]Ps. 2.

[338]Ps. 118.

[339]Josue. 23.

[340]Ibid.

[341]Ibid.

[342]Eccle. 12.

[343]Prov. 15.

[344]Senec. de ira. lib. 2. cap. I.

[345]S. August.

[346]Isa. 57.

[347]Matth. c. 11.

[348]Matth. 21.

[349]Joan. cap. 15.

[350]Eccli. cap. 25.

[351]Job. cap. 31.

[352]Tite-Live.

[353]M. le Maître Plaid. 1.

[354]Valer. Max. lib. 8. cap. 1.

[355]S. Chr. Hom. 3. in 1. ad Cor.

[356]August. lib. 1. de sermon. Dom. in mont.

[357]Prov. 41.

[358]Deut. 28.

[359]Cyp. de zelo & livo.

[360]S. Aug. Lib. de Amic. cap. 5.

[361]Lib. de Amicit. cap. 3.

[362]Gen. 3.

[363]Job. 14.

[364]Ps. 196.

[365]2. Cor. 76.

[366]Juvenal.

[367]Prov. 14.

[368]Ps. 33.

[369]Ibid.

[370]S. Chrysost. in Matth.

[371]Apocal. cap. 8.

[372]S. Bern.

[373]S. Bonavent in Apolog. Paupert. resp. 3. cap. 3.

[374]S. Hier. Epist. 1. ad Heliod.

[375]Cic. in Bruto.

[376]Quintil. lib. 2.

[377]Cic. De Orat. lib. 3.

[378]Cic. in Bruto.

[379]Ch. 20.

[380]Cic. de Orat. Dial. 1.