Schola Rhetorica

Jean-Baptiste Crevier

Rhétorique française

Première édition 1765

RHÉTORIQUE FRANÇOISE. Par M. CREVIER, Professeur Emérite de Rhétorique en l’Université de Paris. A PARIS. Chez SAILLANT, rue S. Jean de Beauvaisn, vis-à-vis le College. DESAINT, rue du Foin, la premiere porte cochere en entrant par la rue S. Jacques. M.DCC.LXII. Avec Approbation & Privilége du Roi. [2 vol.]

A MONSEIGNEUR LE CONTRÔLEUR GÉNÉRAL.

Monseigneur,

L'Ouvrage que vous me permettez de vous offrir, [t. I, p. vj] n'est que le développement des leçons de Rhétorique que j'ai eu l'honneur de vous donner dans votre premier âge. Puisées dans les meilleures sources, elles vous plurent alors : & je m'assure qu'elles vous plairoient encore aujourd'hui, s'il vous étoit possible de les faire repasser sous vos yeux dans cet Ouvrage ; & que les grandes affaires, qui remplissent tous vos momens, vous permissent de reporter quelques regards vers des objets qui leur sont étrangers, [t. I, p. vij] mais qui ne peuvent jamais le devenir pour vous. J'espere donc que les principes d'Aristote, de Cicéron, & de Quintilien, autorisés & vérifiés par la pratique & les succès des plus illustres Ecrivains de notre Nation, trouveront en vous, Monseigneur, non-seulement un approbateur, mais un protecteur.

Ils ont besoin de protection dans ce pays & dans ce siecle, Monseigneur. Autrefois on les adoroit. Maintenant on est tombé [t. I, p. viij] dans l'excès contraire. Chacun veut penser d'après soi, & compte pour rien tout ce qui a été pensé par les plus grands hommes qui l'ont précédé. Dans ces circonstances j'ose vous dire, Monseigneur, qu'il est de l'intérêt public, que les défenseurs des anciennes maximes, même sur les matieres que je traite, trouvent un appui qui les soutienne & qui les encourage. Tout se tient dans les choses humaines : & respecter ce qui est sagement établi, est une [t. I, p. ix] façon de penser qui importe au maintien de la tranquillité & de la paix.

Que j'aimerois, Monseigneur, à présenter ici au bon goût des Lettres chancelant parmi nous, & menacé d'une chûte prochaine, l'heureuse & sûre ressource que vous lui promettez ! Que j'aimerois à faire voir, combien vous êtes capable de le consoler & de l'affermir ! Mais vous me défendez tout éloge, & votre ordre exprès me force de me taire. La solidité d'esprit, [t. I, p. x] qui seule mérite la vraie louange, apprend à se contenter de la gloire de bien faire. Je renferme donc en moi-même tout ce qu'il ne m'est point permis de manifester au-dehors : & je vous donne mon obéissance pour preuve du parfait dévouement & du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

MONSEIGNEUR,

Votre très-humble & très-obéissant serviteur, J. B. L. CREVIER, Professeur Emérite de Rhétorique en l'Université de Paris.

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PREFACE

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< Manchette : Nécessité de suivre, dans la composition d'une Rhétorique, Aristote, Cicéron, & Quintilien.>

En donnant au Public une Rhétorique, je ne prétends point lui offrir un Ouvrage nouveau pour le fond des choses, & si j'avois cette pensée, je craindrois de lui faire un mauvais présent. La Rhétorique est un Art ancien, qui roule sur des matieres sensibles & à la portée de tous les esprits, qui a été traité dans l'Antiquité par les plus habiles mains. Ainsi tout ce qu'il y a de bon à dire touchant cet Art, est trouvé depuis longtems : & en traitant sur une matiere sur laquelle ont travaillé Aristote, Cicéron & Quintilien, nous sommes dans le cas de la maxime si judicieusement établie [t. I, p. xij] par le dernier de ces Auteurs : « Quand le bon est trouvé, qui cherche autre chose ; cherche le mauvais ». Je renonce donc à la gloire d'être inventeur, pour me rendre vraiment utile. Je ne donne point du nouveau : mais j'évite le faux, & je marche sûrement d'après des guides qui ne peuvent point m'égarer.

Je ne crains point de m'exprimer avec cette pleine & parfaite confiance dans les lumieres des grands maîtres de l'Antiquité. Leur autorité est consacrée par l'estime de tous les siecles. Il n'est point question maintenant d'examiner si Aristote, Cicéron & Quintilien ont bien pensé & bien écrit sur la Rhétorique. C'est un fait constant & avéré. Notre unique affaire est de bien entrer dans leur esprit, & de bien prendre leur pensée.

J'insiste avec force sur ce point, [t. I, p. xiij] parce qu'aujourd'hui, dans la maniere dont nous jugeons de l'Antiquité, nous ne savons pas assez éviter l'excès opposé à celui que l'on a peut-être justement reproché à nos peres. Lorsqu'après d'épaisses ténébres la lumiere de la belle Littérature commença à renaître à nos yeux, l'éclat des beautés qui nous frapperent dans les écrits des Orateurs, des Poëtes, des Philosophes Grecs & Latins, excita en nous d'une [sic] admiration bien fondée sans doute, mais qui alla jusqu'à nous éblouir. L'impression de cette admiration pour leurs sublimes esprits fut si forte, qu'elle nous fit presque oublier que nous avions nous-mêmes une raison capable de nous éclairer. Nous crûmes qu'il ne nous étoit permis de marcher que sous leur conduite directe & immédiate, comme si nous eussions été condamnés à une [t. I, p. xiv] éternelle enfance, qu'il eût fallu soutenir & diriger à chaque pas par un secours étranger. Nous n'osâmes que suivre servilement nos modeles, les lire, les traduire, les commenter, parler même & écrire dans leur langue. Ce préjugé, car c'en étoit un dès qu'on le portoit à cet excès, retarda beaucoup parmi nous le progrès des Lettres & des Sciences.

Après avoir régné long-tems, il céda enfin à la lumiere de la vraie & saine Philosophie, qui nous encouragea à tirer de captivité notre raison & notre esprit dans les matieres qui sont de leur ressort. Les Lettres & les Beaux Arts en particulier, objets dans lesquels je dois me renfermer ici, se ressentirent de cet heureux affranchissement. Nous comprîmes qu'il nous convenoit, non de copier, mais d'imiter les Anciens, & de lutter [t. I, p. xv] contre eux par une noble émulation : nous nous ressouvînmes que nous avions une langue, qui méritoit nos soins pour la polir & la perfectionner, comme les Grecs & les Romains avoient travaillé sur celles qu'ils parloient. En un mot nous prîmes l'essor, & volant de nos aîles nous devînmes semblables à ceux que nous nous étions jusqu'alors contentés d'admirer : & voilà ce qui produisit, dans le siecle à jamais mémorable de Louis XIV, ces chefs-d'œuvre d'éloquence & de poésie, qui ont fixé parmi nous le terme de la perfection.

Rien n'étoit mieux. Mais dans le bien même il faut des bornes : & nous n'avons pas su les garder. Epris des succès de la liberté où nous avions mis nos esprits, nous portâmes cette liberté jusqu'à la licence. Les immortels Ecrivains de l'âge qui [t. I, p. xvj] nous a précédés, Pascal, Bossuet, Corneille, Racine, Boileau, la Fontaine, & les autres du même ordre, avoient marché dans la route qu'ils trouvoient toute tracée. Nous dédaignâmes cette sage précaution, qui nous parut une imbécille timidité. Nous secouâmes le joug salutaire d'une autorité, qui régloit & affermissoit nos démarches. Nous nous demandâmes à nous-mêmes, & nous voulûmes voir par nos yeux, la raison de tout. Pourquoi en croirois-je Aristote & Quintilien, plutôt que je ne m'en croirai moi-même ? Ma raison ne vaut-elle pas bien celle d'Aristote ? Pourquoi la loi des trois unités dans la Tragédie ? Pourquoi celle de la modestie du début dans le Poëme Epique & dans les discours oratoires ? Un Poëte donnoit-il ou Eglogues, ou Odes, ou Tragédie, ou Poëme Epique ? il ne [t. I, p. xvij] manquoit pas d'y joindre un nouveau code, dirigé sans doute sur les principes & sur le modele de ce qu'il avoit lui-même pratiqué. Heureux ! si cette témérité n'eût porté ses attentats que sur une pareille nature d'objets, & si elle eût su respecter au moins ce qu'il y a de plus sacré dans la société civile & religieuse.

Mais renfermons-nous dans notre sphere. Qu'a produit dans les Lettres cet excès de hardiesse ? quels ouvrages a-t-il fait éclorre ? Je ne me rends point le juge des écrits de nos contemporains. Je sais qu'en penser. En prononcer la censure, c'est l'affaire du Public. Mais ce qui est évident, c'est que nos novateurs en abandonnant & en méprisant l'Antiquité, ont perdu le fruit de tout ce qui avoit été pensé avant eux. Ils se sont remis au point d'où [t. I, p. xviij] étoient partis les premiers Auteurs de la Littérature entre les hommes. Et de fait, s'ils ne ramenent pas la barbarie de l'enfance des premiers siecles, ils introduisent une autre sorte de barbarie, une barbarie philosophique, qui fait la guerre à toute aménité, à toutes les graces naturelles, & qui aux différens genres d'ornemens, que le bon goût diversifie suivant la nature des choses, substitue le seul mérite du raffinement & du paradoxe.

Faisons encore une réflexion. C'est bien mal connoître le genre humain, que de vouloir que chaque particulier soit à lui-même, en quelque matiere que ce puisse être, sa regle & sa loi. Le grand nombre des hommes est de ceux qui ont besoin d'être gouvernés & conduits par la main. Les seuls génies supérieurs, qui certainement ne font [t. I, p. xix] pas la multitude, sont capables de s'élever à la législation. Nulle compagnie, nulle collection d'hommes n'est exceptée de cette maxime. L'autorité est donc nécessaire à la société des gens de Lettres pour la tenir en regle, & pour lui prescrire une route sûre.

En effet il est des esprits d'une ordre très-estimable, & tout-à-fait capables de réussir soit en Eloquence, soit en Poésie, auxquels manque néanmoins le génie métaphysique, nécessaire pour s'élever à la haute région des idées, & pour remonter des dernieres conséquences aux premiers principes. Ils auront une conception prompte & aisée, un jugement sain, une imagination vive & féconde, une oreille délicate & sensible à l'harmonie. Avec ces talens, s'ils sont guidés par de bonnes regles, & s'ils suivent d'excellens [t. I, p. xx] modeles, ils pourront obtenir d'éclatans succès dans les différens genres de parler & d'écrire qu'ils auront embrassés, chacun selon leur goût, pour le service ou l'ornement de la société : ils pourront devenir de grands Poëtes ou de grands Orateurs. Laissez-les au contraire s'abandonner à leurs caprices, se livrer à la fougue de leur imagination, sans connoître ni les regles qui leur apprendroient le bon usage de leur feu, ni les exemples qui leur en mettroient sous les yeux la pratique, ils s'égareront, ils donneront dans mille travers : on trouvera dans leurs ouvrages de grandes beautés, mais défigurées par des taches énormes. Les exemples ne me manqueroient pas. Mais je m'abstiens de tout ce qui pourroit paroître ressembler à la satyre.

Si la regle & l'exemple, que je ne sépare jamais l'un de [t. I, p. xxj] l'autre, sont nécessaires aux bons esprits, ils sont utiles même aux plus élevés. Personne n'est dans le cas de se suffire à lui-même : & celui-là seul peut espérer de parvenir à la perfection dont l'homme est capable, qui fait suppléer à ce qui lui manque par le secours des conseils & des lumieres d'autrui.

Et il n'est point à craindre que la regle ne mette des entraves au génie, & n'en arrête le sublime essor par une servile contrainte. L'homme supérieur saura, & se dira à lui-même, par quel transport heureux

Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux
Trop resserré par l'Art sort des regles prescrites,
Et de l'Art même apprend à franchir leurs limites. »
<Art Poétique de Despr. ch. IV. v. 77>

De tout ce que je viens de dire, & qui peut paroître long à quelques-uns, mais qui l'est peut-être moins que le besoin [t. I, p. xxij] ne le demanderoit, je me flatte de pouvoir conclure que c'est avec raison que me proposant de composer une Rhétorique Françoise, j'ai cru devoir puiser mes idées dans les sources de l'Antiquité, & pour mériter d'être écouté, commencer par me rendre le disciple d'Aristote, de Cicéron & de Quintilien.

< Manchette : Ils ne suffisent pas néanmoins tellement, qu'une Rhétorique Françoise soit inutile.>

Mais les éloges mêmes dont je les comble, ne devroient-ils pas m'imposer silence ? Puisqu'ils ont tout dit, & qu'ils l'ont dit excellemment, pourquoi charger encore la République des Lettres d'un Traité, qui ne sera que la répétition de ce qui est déjà entre les mains de tout le monde ?

Ils ont tout dit sans doute : c'est-à-dire qu'ils ont établi tous les principes, & que pour tout ce qui regarde l'Art de bien dire en général, il reste assurément très-peu de choses [t. I, p. xxiij] à ajouter à ce qu'ils en ont écrit. Mais dans la pratique de cet Art il est bien des parties qui dépendent des circonstances des tems & des lieux, des mœurs, de la Religion, du Gouvernement. La langue que parlent ceux pour qui l'on écrit, y entre aussi pour beaucoup. Tout cela est changé, & par conséquent exige des changemens dans le détail des préceptes & des observations. J'écris en François, & pour des François du dix-huitieme siecle. Ainsi ce que j'ai à dire sur les principes généraux de l'Art, doit être modifié & déterminé par la considération de la langue que nous parlons, du tems auquel nous vivons, & de toutes les autres circonstances qui influent dans l'application des regles.

Oserai-je ajouter qu'après même les ouvrages d'Aristote, de Cicéron, & de Quintilien [t. I, p. xxiv] sur la Rhétorique, il peut rester encore quelque chose à désirer pour la perfection ? Sans cesser d'admirer les grands hommes, on peut remarquer ce qui leur manque. Cicéron & Démosthene ont été deux admirables modeles d'Eloquence. Cependant Quintilien <L. XII. c. 1> avoue qu'après Cicéron, il se croit encore obligé de chercher le parfait Orateur : & Cicéron <De Orat. n. 10> déclare que Démosthene lui-même ne satisfait pas toujours pleinement son goût, tant il lui faut de perfection pour le contenter & le remplir. Fondé sur la raison & sur de tels exemples, je demande qu'il me soit permis d'avouer qu'Aristote, Cicéron & Quintilien, dans ce qu'ils ont écrit sur la Rhétorique, ne me satisfont pas entiérement. Aristote me paroît trop Philosophe, Cicéron trop Orateur, Quintilien trop Scholastique. [t. I, p. xxv] Aristote a toute la supériorité dans les vues, qui convient à un génie élevé & accoutumé aux plus sublimes spéculations. Il a le ton de décision, qui marque une vue ferme, & qui fixe les incertitudes. Il définit avec justesse, & divise avec ordre. On trouve en lui toute la netteté & toute la précision du Législateur de la Dialectique. Il analyse les passions avec une finesse qui prouve en lui une profonde connoissance du cœur humain. Mais son style est sec : il pousse la précision jusqu'à la subtilité : & tout hérissé d'abstractions philosophiques, qui lui étoient extrêmement familieres, il en devient moins accessible au commun des lecteurs.

Cicéron au contraire toujours facile, toujours aimable, toujours attirant par un style plein de charmes, invite le lecteur, & ne se laisse quitter qu'avec [t. I, p. xxvj] peine & regret. Aristote avoit eu la spéculation du talent de la parole. Cicéron en a l'usage : il en connoît par expérience toutes les ruses, toutes les adresses, tous les périls, toutes les ressources ; & il montre ainsi d'une manière plus sûre & plus détaillée à ceux qui s'engagent dans la carriere tous les sentiers par lesquels ils doivent marcher. Mais il est long : il se détourne souvent de son chemin, & se jette un peu de côté ; & quoique ce soit pour dire les plus belles & les plus agréables choses du monde, on n'en perd pas moins de vue l'objet principal que l'on avoit commencé d'envisager. Il suit un ordre : mais cet ordre n'est pas assez marqué par des distinctions expresses, qui sont nécessaires dans un ouvrage didactique. On lui reproche même des répétitions. Enfin il porte dans les matieres de Rhétorique [t. I, p. xxvij] son goût favori d'incertitude Académique. Il traite ses sujets pour & contre, & laisse le choix à faire au lecteur, qui naturellement souhaite que l'Auteur lui en épargne la peine, & qui aime à être fixé. Avec ces taches légeres, que je me permets d'observer dans ce soleil, les livres de l'Orateur, & le Traité intitulé Orator, sont la plus charmante & la plus utile lecture que puissent faire les amateurs de l'Eloquence. Mais il faut avouer qu'elle convient mieux à ceux qui ont l'esprit déjà formé, qu'à des Commençans.

<N.d.A. : Je ne parle point ici de la derniere partie de cet ouvrage de Cicéron, qui roule uniquement sur le nombre & l'harmonie de la phrase, & qui est propre à la langue Latine.>

Quintilien, quoiqu'avec moins d'élévation de génie qu'Aristote & Cicéron, leur est néanmoins préférable pour l'explication [t. I, p. xxviij] detaillée des préceptes les plus nécessaires & les plus usités. Il a sur-tout quelque chose d'excellent, en ce qu'il ne se contente pas d'établir le précepte, mais qu'il en développe l'esprit, & fait voir sur quels principes il est fondé : ce qui dirige parfaitement l'application que l'on en doit faire selon la variété des circonstances. Son style est agréable & tout-à-fait flatteur : & autant que son sujet le lui permet, il y répand des ornemens même saillans, & capables de piquer, sans dégénérer en pointes affectées. Mais j'ai dit qu'il étoit trop scholastique : & voici quelle est ma pensée. Quintilien vivoit en un tems où la Rhétorique étoit traitée dans les Ecoles, comme nos peres traitoient la Logique. Beaucoup de questions superflues : un grand partage de sentimens, & [t. I, p. xxix] des querelles vives entre les Rhéteurs sur des points qui n'intéressoient en rien la substance de la chose. Quintilien, homme d'un grand jugement & d'un goût exquis, sentoit parfaitement l'abus de cette méthode. Mais néanmoins entraîné par la coutume régnante, il s'est cru forcé de la suivre : & de-là ont résulté dans cet ouvrage d'ailleurs excellent des inutilités, des embarras, & des épines : tellement que M. Rollin, dont le sentiment fin discernoit au tact le beau & l'utile, en donnant une édition des Institutions Oratoires de cet illustre Rhéteur, en a retranché presque le quart de l'ouvrage. C'est à cette édition que doivent s'en tenir ceux qui ne cherchent dans Quintilien que le fruit que l'on en peut tirer par rapport à l'Eloquence. Encore y reste-t-il [t. I, p. xxx] quelques vestiges, qu'il n'a pas été possible d'effacer, de ces discussions étrangeres au sujet, qui avoient occupé l'esprit de l'Auteur.

Qu'il me soit donc permis de penser qu'une Rhétorique Françoise doit sans doute diriger sa marche d'après les grands Maîtres de l'Antiquité, mais qu'il n'est pas nécessaire qu'elle en soit une simple traduction, ou un commentaire servile ; & qu'à certains égards, qui ne touchent pas les principes, elle y trouvera à ajouter, à retrancher, & peut-être même à réformer. Elle doit contenir des observations propres, comme je l'ai dit, à notre tems, à nos mœurs, à la nature & au caractere de notre gouvernement, de notre Religion, de notre langue : & dans les choses même générales, joignant aux lumieres qu'elle [t. I, p. xxxj] empruntera d'Aristote, de Cicéron, & de Quintilien, l'esprit philosophique de notre siecle, elle pourra étendre leurs vues, & y mettre en même tems une plus grande correction. Pour ce qui est de la forme qu'elle donnera à sa matiere, elle tâchera de tempérer les manieres différentes de ces grands hommes l'une par l'autre, & d'adoucir la précision austere d'Aristote par l'aménité & les graces de Cicéron & de Quintilien.

< Manchette : Utilité de l'Art de la Rhétorique en général.>

J'ai supposé jusqu'ici que l'on ne doutoit point de l'utilité de la Rhétorique en elle-même : & je crois ne pas me tromper. Je vois que cette manière de penser est établie parmi nous, & consignée dans notre pratique, comme elle l'a été dans celle des Grecs & des Romains. Mais dans un siecle où tout est mis en problème, & qui soumet [t. I, p. xxxij] à l'examen & les usages les plus universels & l'autorité toujours respectable des âges précédens, il n'est peut-être pas hors de propos de remarquer que pour se convaincre de l'utilité de la Rhétorique, il suffit de connoître quelle est son origine, & comment elle s'est formée.

Tous les Auteurs <Cic. L. de Orat. n. 156> conviennent que la Rhétorique est née de l'Eloquence. Certains hommes faisoient un meilleur usage que quelques autres du don de la parole : ils traitoient mieux leurs matieres : ils se faisoient écouter plus volontiers : ils réussissoient plus sûrement à persuader. Des esprits intelligens & bons observateurs ont remarqué cette différence, & ils en ont cherché la cause. Ils ont examiné en quoi consistoit le mérite supérieur des uns & le défaut des autres ; ce qui plaisoit dans [t. I, p. xxxiij] ceux-ci, ce qui rebutoit dans ceux-là. La collection de ces observations, comparées avec les principes du raisonnement, & avec la connoissance du cœur humain, est la Rhétorique.

Mais si l'Art est né de l'Eloquence, on voit clairement par sa définition même qu'il sert à perfectionner l'Eloquence à son tour. Comment des réflexions faites par d'habiles gens, judicieuses, souvent fines, fondées dans les faits, & épurées aux lumieres de la raison, ne seroient-elles pas utiles pour guider l'Orateur, pour lui montrer ce qu'il doit éviter, ce qu'il doit observer, à quel but il doit tendre, & quelles voies l'y conduiront plus surement ? L'Art ne donne point le talent sans doute : mais il l'étend d'une part & le lime de l'autre : il l'avertit de se proportionner à son objet, [t. I, p. xxxiv] d'en remplir la mesure, & de ne la point excéder. Le bon sens, dira-t-on, suffit pour rendre ce service. Il y est nécessaire sans doute, & même essentiellement. Toutes les réflexions des autres ne seront d'aucune utilité pour celui à qui le bon sens manquera. Mais le bon sens cultivé par les observations que l'Art lui fournit, appercevra des choses qu'il n'auroit peut-être pas vues. Il se rendra familieres des idées qui ne se seroient présentées à lui que rarement, par occasion, & sans suite. Et ce n'est que par ce moyen, qu'on peut acquérir & former en soi l'habitude de bien dire, heureux résultat de la nature & de l'art fondus ensemble, dans lequel il seroit difficile de démêler toujours ce qui vient de l'un ou de l'autre de ses principes, mais qui certainement ne seroit pas [t. I, p. xxxv] ce qu'il est, si l'un ou l'autre lui manquoit. Ce que l'on peut seulement assurer, à l'avantage de la nature, c'est que sans elle l'art ne seroit rien absolument : mais la nature sans l'art ne seroit rien de parfait.

< Manchette : Conclusion.>

La Rhétorique est donc utile en elle-même. Une Rhétorique Françoise, édifiée sur les fondemens de celles des grands Maîtres de l'Antiquité, avec les additions, retranchemens, & correctifs, que peut exiger le changement des circonstances, aura son prix & son utilité, si elle est bien traitée. Je n'ose me promettre d'y réussir : mais je n'y épargnerai ni mon zele ni mes soins.

Comme je me propose de faire un ouvrage propre à notre langue, les exemples que j'emploierai pour appuyer & éclaircir les préceptes, seront presque [t. I, p. xxxvj] tous François : & je les prendrai dans les Auteurs qui peuvent & doivent incontestablement être cités pour modeles. Si j'en emprunte quelques-uns de l'Antiquité ; je les présenterai traduits.

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE. Définition et division de la Rhétorique.

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< Manchette : La pensée est la partie essentielle du discours.>

La Rhétoriqueenseigne les régles de l'Eloquence, & elle est définie communément l'Art de bien dire.

<N.d.A. : Quelques Critiques chicanent cette définition, comme chargée d'un mot superflu. Le mot bien, disent-ils, est de trop. Il ne faut point d'Art pour mal dire. Mais premiérement en matiére de Rhétorique on ne doit pas exiger une précision aussi sévére, que dans une rigide Dialectique. En second lieu, si l'on supprimoit le mot bien, on diroit donc l'Art de dire, ce qui n'est pas François ; ou l'Art de parler, ce qui seroit trop général, & comprendroit la Grammaire avec la Rhétorique. L'Art de bien dire, est l'Art qui enseigne à bien dire, ou qui donne les régles pour bien dire.>

Pour bien dire, deux [t. I, p. 2] parties sont nécessaires, la beauté de la pensée & celle de l'expression. Mais entre ces deux parties il n'y a nulle égalité. La premiére est incontestablement la plus importante, & même, à le bien prendre, la seule absolument nécessaire & vraiment essentielle. Celui qui pensera bien sur la matiére qu'il traite, qui aura saisi le vrai, qui mettra dans son raisonnement de la justesse & de la solidité, qui y joindra la douceur ou la force du sentiment selon que le sujet l'éxige ; pourvû que son expression soit claire & se fasse entendre, quand même elle ne seroit ni choisie, ni même tout-à-fait correcte, parviendra à persuader ; ce qui est le but que se propose l'Eloquence. « S. Paul, dit M. l'Abbé Fleuri, est éloquent dans son Grec demi-barbare. » Au contraire les plus beaux mots & les plus beaux tours de phrase, si le sens y manque, s'ils sont vuides de pensées, se réduisent à un vain bruit qui attire la dérision des gens sages, & qui ne peut que rendre méprisable le malhabile architecte qui bâtit un élégant édifice sans fondement. Car la pensée est le fondement du discours. Bien penser, dit [t. I, p. 3] Horace, est la source & le principe de bien dire : Scribendi rectè sapere est & principium & fons. Il faut commencer par avoir dans l'esprit une idée nette, juste, & précise : & l'expression suivra d'elle-même.

« Ce que l'on conçoit bien, s'énonce clairement :
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
<Boileau, Art Poët, chant 1>

Ecartons donc l'idée basse que l'on se forme quelquefois de la Rhétorique, en supposant qu'elle n'enseigne qu'à arranger des mots, à tourner une période, à connoître les noms des figures. Elle fait tout cela : mais elle est bien plus attentive à nous en enseigner le bon usage, & à donner des régles pour appliquer les mots à leur destination, qui est de servir de vêtement aux choses ; pour ajouter de l'agrément à la pensée par l'harmonie du discours ; pour placer les figures de maniére qu'elles fortifient la preuve par le sentiment.

< Manchette : L'expression mérite aussi des soins.>

Les premiers soins doivent être pour la pensée. Mais ce n'est pas à dire que l'on doive négliger l'expression. Les hommes sont corps & ame. Ceux [t. I, p. 4] qui nous écoutent ont une raison ; mais ils ont aussi des sens : & ce n'est même qu'en parlant à leurs sens, que nous pouvons éclairer leur raison. Les sens sont donc, pour ainsi dire, nos introducteurs ; & il faut que nous leur fassions notre cour, si nous voulons être admis. L'oreille est comme le vestibule de l'ame. Si vous blessez l'oreille par un son désagréable, l'ame sera mal disposée à recevoir ce que vous lui présentez. Il en est de même de tous les autres vices d'expression. Un langage embarrassé & embrouillé, bas & abject, altére le prix & le mérite de la chose : & ce qui est mal dit passe aisément pour mal pensé. La beauté de l'expression doit donc accompagner la beauté de la pensée pour former un discours parfait. Bien dire est employer les meilleures pensées, & les expressions les plus convenables.

< Manchette : Affinité entre la Rhétorique & la Philosophie.>

De ce que nous venons d'établir touchant la liaison des choses & des mots, & la subordination des mots aux choses, il peut paroître s'ensuivre que l'étude des choses & celle des mots devroient ne faire qu'un seul & même Art, & que les mêmes maîtres [t. I, p. 5] devroient enseigner l'un & l'autre. Dans l'origine des Sciences & des Arts il en étoit ainsi. Les Philosophes étoient Rhéteurs & Orateurs : souvent encore Poëtes, Théologiens, & même Législateurs. Mais à mesure que les Sciences ont été cultivées, elles se sont étendues : & l'enceinte de chacune est devenue trop vaste par rapport à la capacité de l'esprit humain, pour qu'un seul homme pût les embrasser toutes à la fois. Il a fallu se partager : & de là est venu ce divorce, tant déploré & blâmé par Cicéron <III. de Orat. n. 61>, entre la langue & l'esprit, entre la pensée & la parole. La Philosophie & la Rhétorique ont formé deux branches différentes dans l'ordre de l'instruction. Mais cette division est l'effet de la seule nécessité, comme je viens de le dire ; elle est contre nature : & chaque particulier dans son travail doit réunir ce que la commodité de l'enseignement a obligé de séparer.

< Manchette : L'Orateur doit être instruit des régles de la Dialectique.>

La Dialectique & l'Eloquence ont une affinité visible & palpable. Elles raisonnent l'une & l'autre, elles définissent, elles divisent, elles prouvent. Seulement la Dialectique est [t. I, p. 6] plus serrée ; & marche par un sentier étroit : au lieu que l'Eloquence se donne plus de champ ; elle ajoute au raisonnement le secours du sentiment, & ne veut pas seulement instruire, mais plaire & toucher. Au fond elles ne sont presque qu'un seul & même Art, qui a pour objet la persuasion : & rien n'est plus juste que l'idée de Zénon <Cic. Orat. n. 113>, qui comparoit la dialectique au poing fermé, & l'Eloquence à la main étendue. C'est toujours la main. Il n'y a de différence que dans la figure qu'elle prend. De là il suit, par une conséquence nécessaire, que l'Orateur ne peut se passer de l'étude & de la connoissance de la Dialectique : & c'est une manière de penser aussi bien établie parmi nous, qu'elle est vraie en elle-même.

L'Orateur ne raisonne pas seulement : il veut, comme je l'ai dit, plaire & toucher. Il doit donc connoître par quelles voies on s'insinue dans l'esprit des hommes, & par quels ressorts on parvient à les émouvoir. L'étude du cœur humain est d'une nécessité indispensable pour lui : & cette étude est une grande partie de la morale. Aussi Aristote a-t-il employé [t. I, p. 7] plusieurs chapitres de sa Rhétorique à définir les passions, à en déterminer les objets, & à exposer les dispositions qui nous en rendent susceptibles.

< Manchette : De la Morale.>

La Morale proprement dite, qui établit les régles des devoirs, qui apprend à l'homme ce qu'il doit à Dieu, aux autres hommes, & à lui-même, n'est pas moins du ressort de l'Orateur. Dans les matieres qu'il traite, il est sans cesse question de devoirs pratiqués ou violés, de vertus ou de vices. Comment donc pourroit-il en parler convenablement, s'il ne connoissoit les régles sur lesquelles doivent être dirigées toutes les actions humaines ?

< Manchette : De la Métaphysique.>

On ne sait bien que ce que l'on sait par principes : & les principes de toutes nos connoissances nous sont expliqués par la Métaphysique. C'est aussi à cette science qu'il appartient de considérer les objets intellectuels, qui ne s'atteignent que par l'esprit pur, Dieu & notre ame, objets qui influent sur tout, & dont l'exacte notion est un préliminaire sans lequel il n'est pas possible de parler correctement d'aucune partie de ce qui intéresse la vie humaine. Il faut donc [t. I, p. 8] que l'Orateur soit instruit de la Métaphysique : & voilà trois grandes parties de la Philosophie, qui sont embrassées dans le cercle des connoissances nécessaires pour l'exercice de l'Eloquence.

< Manchette : Surtout de la Morale & de la Métaphysique évangéliques.>

Quand je parle ici de Morale & de Métaphysique, j'entends sur-tout la Morale & la Métaphysique divines & évangéliques, qui seules ont fixé nos idées sur la régle des devoirs, sur ce qui regarde Dieu & la nature de notre ame. Les Anciens manquoient de ce secours. La Morale des Philosophes payens fut toujours très-imparfaite. Elle définissoit assez bien ce que l'homme doit à l'homme, ce qu'il doit à sa patrie, à ses parens, à ses amis, à ses concitoyens. Mais ce qu'il doit à Dieu, c'est ce qu'elle n'a jamais connu. La Morale la plus estimable de l'antiquité, est certainement celle des Stoïciens. Mais comment cette secte audacieuse, qui mettoit son Sage au niveau de Dieu, ou qui même le lui préféroit, auroit-elle pu nous apprendre ce que nous lui devons ? Pour ce qui est de la Métaphysique, quelle confusion ! quel cahos ! quelle incertitude dans [t. I, p. 9] tout ce que la sagesse philosophique nous débitoit sur la Nature divine & sur celle de notre ame ! S'ils évitoient les erreurs absurdes du vulgaire, ces faux sages ne s'en défendoient que pour tomber dans d'autres illusions plus dangereuses. Dieu étoit le monde : il n'étoit point le créateur de la matiere, mais il l'avoit seulement façonnée. Plusieurs nioient la Providence divine & l'immortalité de l'ame humaine. Et ceux qui admettoient ces deux dogmes capitaux, ne les embrassoient que foiblement : ils étoient toujours flottans, & toute leur doctrine se réduisoit à cette alternative : ou l'ame est immortelle, & en ce cas elle recevra des Dieux après la mort la récompense de sa vertu ; ou elle meurt avec le corps, & alors elle n'a rien à craindre. Quelle différence entre ces ténébres, cette incertitude, & la lumiere si nette & si décidée de l'Evangile ! L'Evangile nous annonce un Dieu unique, seul créateur, maître & modérateur de l'univers, source des devoirs & des loix, rémunérateur de la vertu, vengeur du vice. Il nous apprend que nous avons une ame spirituelle & [t. I, p. 10] distinguée de la matiére, qui survit au corps, & qui recevra dans une autre vie la récompense ou la peine de ce qu'elle aura fait de bien ou de mal dans celle-ci. Quelle sublime Philosophie ! qu'elle est utile & convenable au genre humain ! Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici : & je ne dois y envisager que la ressource admirable qu'elle présente à l'Orateur, pour lui élever l'ame, & pour le mettre en état de parler avec exactitude, avec dignité, avec assurance sur les matiéres qui touchent notre plus grand intérêt, & dont l'influence est souveraine & universelle dans la décision de toutes les affaires humaines.

< Manchette : Si l'étude de la Philosophie ne doit pas précéder celle de la Rhétorique.>

Si la Dialectique, la Métaphysique, & la Morale sont des connoissances fondamentales sur lesquelles l'Eloquence doit être appuyée, il s'ensuit que l'étude de ces sciences devroit précéder celle de la Rhétorique : & je ne doute pas que dans l'Education particuliére ce plan ne soit celui qu'il faut suivre. Il seroit à souhaiter que l'on pût s'y conformer pareillement dans l'instruction publique. J'observerai néanmoins que le [t. I, p. 11] Christianisme, dont nous avons le bonheur de faire profession, rend cette pratique moins nécessaire parmi nous. Dès notre premiere enfance nous sommes nourris de la doctrine Evangélique, dont l'enseignement croît & s'éléve d'année en année, accompagnant & sanctifiant tous les autres. Ainsi nous nous trouvons remplis de très-bonne heure des plus purs & des plus sublimes principes sur l'existence de Dieu, sa sainteté, sa providence, sur la spiritualité & l'immortalité de l'ame, sur les régles les plus exactes des mœurs. C'est avec raison qu'un excellent & pieux Ecrivain <Duguet, J C. crucifié, c. 1. art. 2> de nos jours nous invite à comparer la haute sagesse d'un enfant élevé dans le Christianisme, avec l'incertitude, l'inconstance, & la timidité des plus grands hommes du Paganisme sur les articles les plus essentiels. La piété est utile à tout, comme nous l'enseigne S. Paul. Ce n'est pas sans doute pour nous former à l'Eloquence qu'elle nous a été apportée du Ciel. Mais avec l'aide de sa sublime Philosophie, un jeune chrétien est plus à portée d'entendre & de pratiquer les leçons de l'Art de bien dire. Cette [t. I, p. 12] considération peut suffire pour empêcher de condamner l'ordre établi dans les Ecoles publiques, jusqu'à ce que l'on trouve quelque moyen de pouvoir, sans en troubler la police, faire un changement qui seroit convenable en soi.

< Manchette : L'Orateur doit être instruit de l'Histoire.>

Les connoissances Philosophiques ne sont pas les seules nécessaires à l'Orateur. Il n'a guéres moins besoin de l'Histoire, pour y puiser des exemples sur toutes les grandes matiéres qu'il peut avoir à traiter. Je dis l'Histoire prise dans toute son étendue : c'est-à-dire l'Histoire sainte, l'Histoire ancienne, & l'Histoire moderne. L'Histoire sainte a une autorité divine, qui lui donne une force singuliére & unique pour prouver. L'Histoire ancienne est par elle-même étrangére pour nous ; mais nos mœurs & nos usages la rapprochent de notre commerce. Nous nous familiarisons avec elle dès l'enfance : nous sommes élevés avec les Grecs & les Romains : & peut-être plusieurs de nos François connoissent mieux Aristide & Alcibiade, que le Chancelier de l'Hôpital & le Connétable de Bourbon. Dans l'Histoire moderne [t. I, p. 13] c'est celle de notre pays qui nous intéresse le plus, & qui influe plus puissamment dans les délibérations où l'Eloquence peut avoir part ; & elle est par conséquent celle que nous devons le mieux connoître. Il seroit à souhaiter que nous eussions une Histoire de France aussi bien traitée, que l'ont été par M. Rollin l'Histoire Grecque, & celle de la république Romaine. Car je ne prétends pas ici astreindre l'Orateur à puiser dans les sources. Il n'est pas question pour lui d'étudier l'Histoire ancienne comme Ussérius, ni celle de France comme Ducange. Je ne considére dans l'Histoire que ce qui est utile pour les mœurs & pour la conduite des affaires : & dans ce point de vûe un ouvrage moderne bien fait peut suffire.

< Manchette : Du Droit & des Loix.>

Personne ne doute aujourd'hui que le Droit & les Loix ne fassent une partie essentielle des études de l'Avocat. La raison dicte cette maxime : l'usage universel l'autorise parmi nous : & tel a été le sentiment de Cicéron & de Quintilien, quoique la pratique commune de leur tems y fût contraire. [t. I, p. 14] Ainsi les connoissances indispensables, & sans lesquelles l'Orateur ne peut faire dignement son rôle, & soutenir son engagement, sont la Logique, la Morale, la Métaphysique, l'Histoire ancienne & moderne, le Droit.

< Manchette : Il doit avoir des notions des autres Arts & Sciences.>

On pourroit désirer qu'il y joignît toutes les autres. Car dans les sciences tout se tient, & il n'en est aucune que l'on puisse regarder comme inutile pour le service de ses sœurs. Mais le besoin est immense, & la capacité de l'esprit humain est bornée. Il faut nous contenter du possible au défaut du parfait. Ainsi sur les autres matiéres, telles que la Physique, les Mathématiques, les Arts, contentons-nous  de ce que Cicéron <De Or. I. 17> appelle une érudition digne d'un homme qui a eu de l'éducation. L'éclat que ces connoissances jettent actuellement parmi nous est si grand, qu'il n'est pas permis de n'en avoir pris aucune teinture. Mais quelque estimables qu'elles soient en elles-mêmes, leur rapport avec l'Eloquence est si éloigné, que c'est plutôt pour l'Orateur une bienséance qu'une nécessité d'en être médiocrement instruit. S'il se trouve dans le cas de traiter quelque [t. I, p. 15] affaire qui en demande une plus ample connoissance, il l'empruntera pour le moment de ceux qui sont habiles en ce genre, comme il reçoit des parties l'instruction sur les faits qui appartiennent à chaque cause. Il le fera sans peine, étant déjà initié à ces Arts, & s'étant familiarisé dans sa jeunesse avec ce qu'ils ont d'élémentaire.

Je ne crois pas qu'en renfermant dans les bornes que j'ai marquées les connoissances nécessaires à l'Orateur, je puisse être accusé de prescrire l'impossible. Il est vrai que chacune de ces sciences a de quoi occuper ses amateurs pendant toute la vie. Mais il y a une grande différence, comme remarque judicieusement Cicéron <De Or. III. 86. 87>, entre étudier un art  en vue d'un certain but auquel on le rapporte, & le creuser, l'approfondir, en visiter curieusement tous les coins & recoins, en un mot le posséder parfaitement. Dans ce dernier cas le travail devient immense, & ne connoît plus de fin. Mais si on ne se propose que d'en recueillir ce qui est d'une utilité générale pour les choses de la vie, ou d'un usage propre [t. I, p. 16] à quelque objet particulier dont on fait son occupation, ce travail a des bornes, & on y réussira sans peine, pourvu que l'on s'adresse à de bons maîtres, & que l'on sache soi-même étudier.

< Manchette : Division de la Rhétorique par les trois genres de causes.>

En supposant les provisions faites par l'Orateur du côté des choses, mettons-le à l'ouvrage, & voyons ce qu'il lui convient de faire pour les traiter par le discours : & afin de procéder avec ordre, réduisons à certaines classes toutes les opérations qui appartiennent à son ministére, selon la différence des sujets, & selon celle des points de vûe sous lesquels il peut & doit les envisager. La division commune, qui est bonne & sensée, renferme ces opérations dans trois classes, louer ou blâmer, conseiller ou dissuader, accuser ou défendre. C'est ce que l'on appelle les trois genres de causes, le genre démonstratif, le genre délibératif, & le genre judiciaire.

< Manchette : Le genre démonstratif.>

Les discours de la premiére espéce du genre démonstratif, c'est-à-dire ceux qui ont pour objet de louer, sont très-usités parmi nous. Nous connoissons les Panégyriques des Saints, [t. I, p. 17] les Oraisons funébres, les Eloges qui se lisent dans les Académies. La douceur de nos mœurs rend très-rares au contraire les invectives publiques, si ce n'est contre les vices en général, sans attaquer les personnes. Les Mercuriales, qui se font dans le Parlement de Paris à certains jours marqués, pouvoient être autrefois regardées comme appartenantes à cette nature de discours. Mais outre qu'elles n'ont jamais admis les grands mouvemens de l'Eloquence, n'étant que des répréhensions faites gravement à la face de la Justice par le Magistrat exerçant l'autorité de la censure, aujourd'hui & depuis longtems elles se réduisent presque toujours à des avertissemens généraux, souvent même tournés en éloges. On peut encore rapporter au genre démonstratif les Harangues par lesquelles s'ouvrent les Audiences dans les Compagnies de Judicature, & les Leçons publiques dans les grandes Ecoles, les Complimens aux Puissances, les Discours qui se font aux réceptions en certaines Académies, & quelques autres semblables.

< Manchette : Le genre délibératif.>

Les occasions du discours dans le [t. I, p. 18] genre délibératif ne sont pas communes dans nos usages. Sous un Gouvernement Monarchique, tel que le nôtre, les affaires qui se traitoient à Rome & à Athénes devant le Sénat & dans l'assemblée du peuple, sont réservées à un Conseil que préside le Roi, & auquel n'est admis qu'un petit nombre de Ministres. Là les grands ornemens de l'Eloquence seroient déplacés. La Dialectique y a plus de jeu que la Rhétorique. Raisonner d'une maniére exacte & serrée, en se fondant uniquement sur le mérite des choses & des preuves, voilà tout ce qu'exige & même souffre la circonstance. C'est bien là sans doute un genre d'Eloquence, & d'une Eloquence très-estimable. Mais de pareils discours sont bien différens des Philippiques de Démosthéne & de celles de Cicéron. Cependant la bonté & l'équité de nos Rois les engage souvent à demander les avis de leurs Cours sur les affaires publiques : & alors les délibérations qui se font dans ces grandes Compagnies ressemblent beaucoup à celles du Sénat de l'ancienne Rome. Seulement elles sont plus tempérées par le respect [t. I, p. 19] pour le Souverain. Je pense aussi que les sermons qui se prononcent dans nos Temples, & qui permettent à l'Eloquence le plus grand essor, peuvent être regardés comme ayant de l'affinité avec le genre délibératif, puisqu'ils ont ordinairement pour but d'exhorter à la vertu & de dissuader le vice.

< Manchette : Le genre judiciaire.>

Nos Loix mettent une grande différence entre nous & les Anciens par rapport au genre judiciaire. Les affaires criminelles ne se plaident point dans nos Tribunaux, & le rôle d'accusateur n'est point permis à tout particulier. La seule partie publique a le droit de demander la punition du crime pour l'intérêt de la société : établissement admirable & digne des plus grandes louanges, mais qui prête moins à l'Eloquence. L'Avocat ne peut défendre un accusé que par des Mémoires écrits, & non prononcés : & le Procureur Général, qui accuse, ne connoît point les grands mouvemens. Il est sans passion, comme la Loi, & sans autre intérêt que celui de la justice.

Malgré la différence entre la maniére de rendre la justice chez les [t. I, p. 20] Anciens & celle qui est usitée parmi nous, notre Barreau est sans doute un grand & magnifique théâtre pour l'Eloquence. Dans les affaires criminelles, la défense, quoique par écrit, de l'innocence injustement soupçonnée, admet en grande partie ce que le discours pourroit avoir de plus pathétique : & quoique le personnage d'accusateur soit interdit au particulier, lorsqu'il n'a point d'intérêt à la chose ; s'il a été lésé, il peut se plaindre, & demander réparation des torts qu'il a soufferts : ce qui a le même effet & ouvre la même carriére qu'une accusation en forme. Dans les matiéres civiles, souvent les plus grands intérêts, pour le repos des familles, pour l'honneur des citoyens, sont confiés à l'Avocat : & de semblables causes donnent sans doute un beau champ à l'Eloquence.

Tels sont donc les trois genres dans lesquels s'exerce l'art de bien dire. Cette division renferme tout. Car, outre les espéces que nous avons déjà exprimées, les félicitations sur un heureux événement, les Epithalames, les Discours par lesquels on célébre la naissance de l'héritier du [t. I, p. 21] Trône ou de celui d'une grande Maison, les remercimens, & au contraire les plaintes & les doléances, appartiennent au genre démonstratif. Exhorter, reprendre, demander, consoler, tout cela se rapporte au genre déliberatif. Le judiciaire se renferme dans ses deux branches, accuser, & défendre, ou, si nous voulons parler notre langage, plaider en demandant ou en défendant.

< Manchette : Les differens genres se réunissent souvent dans un seul discours.>

Mais il n'est pas inutile d'observer que les différens genres se confondent souvent dans un seul & même discours. Le Prédicateur qui loue un Saint, nous exhorte à l'imiter. L'Orateur qui console de la mort d'un ami, loue celui dont il déplore la perte. Et il n'est point de plaidoirie importantte qui ne réunisse les trois genres, & qui ne donne occasion de louer ou de blâmer, d'exhorter ou de dissuader. On détermine la dénomination du discours par la partie qui y domine, & qui en fait le principal objet.

< Manchette : En traitant les sujets particuliers, il faut s'élever aux idées générales.>

Une observation plus intéressante, c'est que les objets singuliers & individuels que traite l'Orateur dans tous les genres, ont leurs principes de [t. I, p. 22] décision dans les idées générales. Il n'est point de question particuliére qui ne se résolve en une question universelle, & qui n'en dépende pour être discutée. Je m'explique. Vous entreprenez le Panégyrique de saint Louis. C'est ce saint Roi personnellement que vous devez louer : ce sont les actions qu'il a faites en tel tems, en tel lieu, à l'égard de telles personnes, c'est la conduite qu'il a tenue en guerre & en paix, que vous avez à faire paroître dignes de louange & d'admiration. Voilà votre matiére individuelle & déterminée, votre hypothése, comme on parle dans l'Ecole. La thése, ou proposition générale, est de prouver qu'un Roi qui s'est conduit comme a fait S. Louis, est un grand Roi ; qu'un Chrétien qui vit comme il a vécu, est un parfait Chrétien. Vos raisonnemens & vos preuves se déduiront de l'idée générale de la Royauté & du Christianisme. Vous avez donc été obligé de généraliser votre sujet : votre Panégyrique de S. Louis coule tout entier des principes que vous aviez précédemment dans l'esprit touchant ce qui fait le grand Roi & le grand Saint. [t. I, p. 23]

Cette condition est celle de tous les sujets que l'Orateur <L. III. de Orat. n. 120> peut traiter : & nul n'est plus riche pour l'Eloquence, au jugement de Cicéron, que celui qui lui donne lieu de remonter aux grandes maximes, de les développer, & de prendre un essor qui l'éleve au dessus des idées de détail.

< Manchette : Trois parties de la Rhétorique, l'Invention, la Disposition, l'Elocution.>

La conséquence  de cette doctrine est claire, & Cicéron <n. 125> l'a tirée en des termes qui méritent d'être rappellés ici. « C'est donc quelque chose de grand, dit-il, que l'Eloquence : & il ne faut pas croire qu'on l'acquiére par la lecture de quelques préceptes de Rhétorique. Car il ne suffit pas pour l'Orateur d'aiguiser sa langue, & de se procurer une certaine volubilité de paroles. Il doit se nourrir l'esprit & se remplir le cœur de tout ce qu'il y a de plus élevé dans les connoissances humaines, & s'en faire un fond également agréable, abondant, & varié. » Un esprit ainsi orné & enrichi ne pourra être stérile, & il trouvera sans peine ce qu'il doit dire sur chaque matiére qu'il aura à traiter. C'est la premiére partie de la Rhétorique, l'Invention. [t. I, p. 24]

Les matériaux qu'il aura trouvés & amassés ont besoin d'être rangés & disposés suivant le plan qui leur convient entr'eux, & qui sera le plus capable de faire un bon effet. Seconde partie de la Rhétorique, la Disposition.

Il faut revêtir d'expressions convenables les choses qui ont été trouvées & arrangées. Troisiéme partie, l'Elocution.

< Manchette : La Mémoire & la Prononciation sont nécessaires à l'Orateur, mais non à l'Eloquence.>

Alors l'ouvrage est complet. La Mémoire & la Prononciation sont nécessaires à l'Orateur, mais non à l'Eloquence. Aristote n'en a rien dit. Cicéron & Quintilien en ont parlé sobrement. J'en dirai quelque chose, pour ne rien laisser à désirer : mais je me renfermerai dans un petit nombre d'observations générales, & fort courtes.

< Manchette : L'usage des préceptes apprécié à sa juste valeur.>

Avant que d'entamer les préceptes, je dois en apprécier exactement l'usage, afin que ceux qui voudront les étudier ne soient point exposés à être induits en erreur. La Rhétorique, comme l'observe Quintilien <II. 14.>, ne donne point de régles générales & invariablement déterminées. Le mérite d'Orateur ne seroit pas [t. I, p. 25] difficile à acquérir, si l'on pouvoit s'y élever par une méthode certaine, & en suivant une route battue qui menât infailliblement au but. Il n'est point de régle de Rhétorique qui ne souffre des exceptions. Je n'en connois qu'une seule universellement vraie, celle de parler convenablement à la chose, & aux circonstances des personnes, des tems, & des lieux. Mais on voit combien cette régle est vague : & pour ce qui est de toutes les autres, les apprendre n'est rien ; les appliquer, voilà le difficile.

« Savoir la marche (du jeu des échecs) est chose fort unie :
Jouer le jeu, c'est le fruit du génie. »
<Rousseau [J.-B.]>

Il y faut un grand sens, un jugement exquis, un sentiment fin & délicat : & ces dons, dans ceux qui les ont reçus de la nature, ne se fortifient & ne se perfectionnent que par l'usage, par l'exercice assidu, par l'expérience journaliére, dans laquelle quelques fautes mêmes servent d'avertissemens à l'homme d'esprit. « Les préceptes sont utiles, dit Quintilien, pourvû qu'ils montrent le grand chemin, & non pas un sentier étroit dont il [t. I, p. 26] ne soit pas permis de sortir. Et même, ajoute-t-il, le chemin public n'est pas pour nous une loi indispensable : nous le quittons souvent pour abréger notre marche par un détour. Si les torrens ont rompu le pont, il faut bien s'écarter & faire un circuit ; & si la porte est environnée de flammes, nous sortirons par la fenêtre. L'ouvrage de l'Art oratoire est immense & d'une variété infinie, & nouveau presque à chaque instant. Jamais on n'en aura dit tout ce qu'on peut en dire. »

PREMIERE PARTIE. L'INVENTION.

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< Manchette : L'Invention oratoire se rapporte à trois objets, les preuves, les mœurs, & les passions.>

L'Orateur se propose de persuader par le discours. Or la persuasion s'opére par trois moyens, instruire, plaire, toucher. Si les hommes étoient parfaitement raisonnables, la lumiére leur suffiroit ; & une vérité présentée à leur esprit avec ses preuves, obtiendroit sans peine & tout d'un coup leur acquiescement. Mais dans le fait il n'en est pas ainsi : [t. I, p. 27] & l'expérience nous montre tous les jours, que selon que la personne qui parle est agréable ou désagréable aux auditeurs, ses discours sont bien ou mal reçus, admis ou rejettés ; & que selon que les auditeurs eux-mêmes sont prévenus de mouvemens d'affection ou de haine, d'envie ou de faveur, en un mot de telle ou telle passion, les impressions de ce qu'ils entendent sont tout autres, & suivies de jugemens tout différens. C'est ce qu'Aristote <Rhet. l. I. c. 2> a très bien remarqué : & il en a conclu que l'Orateur doit tirer ses moyens de persuasion de trois sources, des choses mêmes, de sa propre personne, & de celles de ceux qui l'écoutent. Il doit prouver la vérité de la chose, rendre sa personne & ses mœurs aimables, émouvoir dans l'esprit de ses auditeurs les sentimens & les passions qui favorisent sa cause. Les deux derniéres sources sont ce que les Rhéteurs Grecs ont appellé Èthos & Pathos [en caractères grecs], mots qui ont passé dans notre langue, Ethos & Pathos, & qui pour avoir été tournés en raillerie sur notre théâtre, n'en présentent pas moins des idées justes & solides, quoiqu'elles n'aient pas [t. I, p. 28] toujours été assez nettement expliquées par ceux qui en ont parlé. Nous disons en françois dans le même sens Mœurs & Passions. Mais je me servirai quelquefois des mots Grecs, comme plus déterminés dans la matiére que je traite.

Puisque l'Orateur tend à la persuasion par trois voies, & qu'il doit instruire, plaire, & toucher, l'Invention oratoire doit se porter vers trois objets, & trouver dans les choses les preuves qu'elles fournissent : dans la personne de celui qui parle, ce qui peut le rendre aimable ; dans les personnes de ceux qui écoutent, ce qui est capable de les émouvoir. C'est ce que nous appellons preuves, mœurs, passions. Nous allons traiter séparément chacun de ces objets.

CHAPITRE PREMIER. Des Preuves.

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< Manchette : Les Preuves sont la partie essentielle du discours.>

Les Preuves, & le raisonnement qui les développe, sont le soutien solide de tout le discours oratoire ; & par conséquent, comme s'exprime [t. I, p. 29] M. Rollin dans son excellent Traité des Etudes <T. II>, « la partie la plus nécessaire & la plus indispensable, à laquelle se rapportent toutes les autres. Car, ajoute ce grand Maître en suivant les idées de Quintilien, les expressions, les pensées, les figures, & toutes les autres sortes d'ornemens, viennent au secours des preuves, & ne sont employées que pour les faire valoir. Elles sont au discours ce que sont au corps la peau & la chair, qui en font la beauté & l'agrément, mais non la force & la solidité ; qui couvrent & embellissent les os & les nerfs, mais qui les supposent, & ne peuvent en tenir lieu. Il est important sans doute de s'étudier à plaire, & encore plus à toucher ; mais l'on fera l'un & l'autre avec bien plus de succès, lorsque l'on aura instruit & convaincu les auditeurs : à quoi l'on ne peut parvenir que par la force du raisonnement & des preuves. » Il est donc du devoir de l'Orateur de chercher avant tout les preuves dont il doit se servir, d'en considérer les divers genres, & de se faciliter les moyens de les trouver.

< Manchette : Elle sont ou intrinséques ou extrinséques.>

[t. I, p. 30] Les preuves ou sont intrinséques & inhérentes à la chose, ou il faut les emprunter des dehors. Je suppose qu'un Prédicateur ait à traiter un point de morale, l'amour du prochain, par exemple. Les motifs tirés de la ressemblance de la nature entre tous les hommes, de l'unité d'origine qui les rend tous freres, de l'intérêt commun du genre humain, qui jouiroit d'une tranquillité & d'une douceur parfaites si tous les particuliers qui le composent s'aimoient cordialement ; voilà des raisons qui naissent du sujet. Il suffit de le bien étudier en lui-même pour les trouver. Les autorités de l'Ecriture & des Péres, les exemples des Saints qui se sont signalés par une charité ardente pour le prochain, sont des moyens extrinséques, que l'on ne devine point, & qui ne peuvent être administrés que du dehors.

Pareillement en une cause judiciaire, l'illustre Cochin <T. III. LXXXV> se propose d'établir cette maxime, que la preuve du crime de simonie ne peut point se faire en Justice par témoins, sans aucun commencement de preuve par écrit. Une raison qui à la premiere [t. I, p. 31] inspection du sujet se présente naturellement, c'est que si cette forme de procéder étoit admise, la trop grande facilité d'intenter une semblable accusation jetteroit le trouble dans tout l'ordre Ecclésiastique ; qu'aucun Bénéficier ne pourroit compter sur la possession stable de son titre ; & que l'on ne verroit dans toutes les places du Clergé, que changemens & renversemens perpétuels. L'Orateur fait valoir excellemment ce moyen. « A quels troubles, dit-il <p. 641>, l'Eglise ne seroit-elle pas exposée ; si l'on pouvoit autoriser de pareilles tentatives ? Ce seroit ouvrir la porte à toutes sortes de diffamations. Les plus hardis, & souvent les plus coupables, seroient ceux qui, à la faveur d'un complot ménagé avec quelques témoins, envahiroient tous les Bénéfices. Tout ne retentiroit que de dévoluts, & de plaintes de simonie. On verroit sans cesse une troupe de furieux, le flambeau à la main, porter le trouble dans toutes les Eglises, intimider les Pasteurs les plus sages & les plus vertueux, les détourner de leurs fonctions, [t. I, p. 32] & peut-être les renverser de leurs siéges, où Dieu seul les avoit placés. On ne peut donc pas se contenter de la preuve testimoniale dans cette matiére, sans précipiter l'Eglise dans le désordre & dans la confusion. » Cette considération est fournie par le sujet. Mais c'est du dehors que parviennent à l'Avocat trois Arrêts qui font un préjugé puissant en sa faveur, deux du Grand Conseil, devant lequel se traitoit la cause, & l'autre du Parlement. Il en est ainsi de toutes les matieres : & c'est ce qui a donné lieu de distinguer les preuves oratoires, & les lieux de Rhétorique, qui en sont les sources, en intrinséques & extrinséques.

< Manchette : Les lieux de Rhétorique, sources des preuves, sont, comme elles, intrinséques ou extrinséques; communs aux trois genres de causes, ou propres à chacun d'eux.>

On appelle donc lieux de Rhétorique les sources d'où l'Orateur tire ses preuves pour les différentes matiéres qu'il doit traiter. Ce sont des idées générales appliquables au très-grand nombre de sujets, & qui donnent des ouvertures pour en raisonner utilement par rapport à la fin que se propose l'Orateur. Ainsi, par exemple, il n'y a rien dans la nature qui n'ait sa cause, & ne [t. I, p. 33] produise quelque effet. La cause & l'effet sont des lieux de Rhétorique, d'où l'on peut tirer ce raisonnement : Une jeunesse vicieuse améne ordinairement ou une mort prématurée, ou une vieillesse infirme & languissante : & par conséquent, quand même nous ne consulterions que notre bien temporel, nous devons nous éloigner du vice dans la jeunesse.

Les lieux de Rhétorique, outre leur division en intrinséques & extrinséques, sont encore ou communs aux trois genres de causes, ou propres & particuliers à chacun d'eux. Mais les lieux propres à chaque genre sont en même-tems communs à différentes matiéres : & par cette raison on les embrasse aussi quelquefois sous l'appellation de lieux communs.

Avant que de traiter tous ces lieux de Rhétorique par ordre, il ne sera peut-être pas hors de propos de prévenir le lecteur sur leur vrai usage, & sur le degré d'utilité que nous leur attribuons.

< Manchette : Abus des lieux communs, & leur vrai usage.>

Il est certain que les idées & les vues générales ne prouvent rien toutes seules. Un discours tout composé [t. I, p. 34] de lieux communs ne mérite aucune attention de la part d'un bon juge. Et voilà ce qui les a décrédités auprès de bien des censeurs. Il s'est trouvé des harangueurs qui en ont abusé, & qui au lieu de traiter le fait qu'ils avoient à prouver, se sont répandus uniquement en déclamations vagues, & ont accumulé des propositions vraies, mais que personne ne leur contestoit. L'abus très-digne de mépris, a fait mépriser la chose même. Il est pourtant vrai que les faits particuliers se décident par les principes généraux : & par conséquent bannir les lieux communs de l'Eloquence, ce seroit en bannir les principes de décision.

J'ajoute que c'est sur les idées générales, que l'Eloquence a le plus beau champ. J'en ai déja fait la remarque d'après Cicéron, & chacun peut s'en convaincre par soi-même. Que l'on prenne en main & que l'on parcoure le plus beau discours oratoire, soit dans le genre délibératif, soit dans le genre judiciaire. Ce qui est pur raisonnement & preuve directe du point dans lequel consiste la cause, est nécessairement sec & peu [t. I, p. 35] agréable. C'est en s'écartant du cercle étroit de sa matiére sans pourtant s'égarer, c'est en généralisant ses idées, & en s'élevant à un haut point de vûe d'où non-seulement l'objet soit pleinement découvert, mais d'où l'on apperçoive sa liaison avec les grands intérêts, c'est en un mot par les lieux communs, que l'Orateur remue, enchante, & frappe d'admiration ceux qui l'écoutent.

La liberté que se donnoient en ce genre les Orateurs de Rome, leur étoit d'une grande ressource pour orner leurs plaidoyers. Le goût de notre Barreau est plus sévére, plus philosophique, plus ami de l'exacte précision : il a certainement plus de justesse : & je suis bien éloigné d'entreprendre de le critiquer. Ce que je dis, c'est qu'il est moins favorable aux ornemens de l'Eloquence.

Mais quelque rigoureuses que soient les loix de notre Dialectique du Barreau, elles ne proscrivent point l'usage des lieux communs, parce que, comme je l'ai dit, le discours humain ne peut s'en passer, & qu'ils sont nécessaires souvent pour donner du relief à des objets qui par eux- [t. I, p. 36] mêmes paroîtroient assez peu considérables. Je prends pour éxemple le premier plaidoyer de M. Cochin. Je ne puis citer une autorité plus forte en ce genre, & plus capable d'imposer.

Dans cette cause l'Avocat attaquoit la résignation d'un bénéfice régulier, faite par un religieux Bénédictin de la Congrégation de S. Maur, sans le consentement de ses Supérieurs. Le fait ne paroît pas d'abord fort intéressant. On seroit tenté de dire, qu'importe au public que les religieux de la Congrégation de S. Maur, pourvus de bénéfices, puissent ou ne puissent pas en disposer sans la permission du Général ? Pour donner de l'intérêt à la question qu'il doit traiter, l'Orateur en fait valoir les conséquences. « Si cette témérité, dit-il, n'étoit promptement réprimée, les fondemens de la Réforme (introduite par la Congrégation de S. Maur) seroient ébranlés : & bientôt l'on verroit renaître du sein même de cette Congrégation tous les abus qu'elle avoit si heureusement réformés dans l'Ordre de S. Benoît. » L'intérêt devient plus grand. Mais de peur que l'on ne fût pas [t. I, p. 37] suffisamment touché du péril qui menaçoit cet établissement, M. Cochin met sous les yeux toutes les circonstances de la Réforme, les causes qui l'avoient rendu [sic] nécessaire, les heureux effets qu'elle avoit produits, soit pour l'avantage de tout l'Ordre de S. Benoît, soit même pour le service de l'Eglise. Voilà les idées générales ou lieux communs de conséquences, de circonstances, de cause, d'effet, employés par notre illustre Avocat François, & employés utilement pour annoblir un sujet qui au premier coup d'œil pouvoit paroître d'assez petite importance. Ensuite viennent les moyens propres & particuliers de la cause, qui ainsi préparés font une toute autre impression.

M. Cochin <T. I. p. 145> suit par-tout cette méthode. Sa onziéme cause roule sur un mariage dont il entreprend de prouver la nullité : objet intéressant par lui-même dans la société humaine. Mais combien l'intérêt croît-il par les vûes générales auxquelles l'Orateur s'éleve en commençant ainsi ? « Le mariage que les appellans attaquent est un de ces événemens qui offensent la Religion, & qui [t. I, p. 38] scandalisent la Justice : engagemens funestes, que le désordre & le libertinage précédent, que l'irrégularité & l'abus accompagnent, & qui sont toujours suivis de la honte & du désespoir. »

Rien donc n'est d'un usage ni plus fréquent, ni plus nécessaire, que les lieux communs en Eloquence : rien n'est plus simple ni plus uni. Chacun fait de la prose sans le savoir. Les Rhéteurs & les Grammairiens n'ont fait que donner des noms à des choses que la nature nous apprend à pratiquer : & ceux qui effarouchés des noms blâment souvent les choses, n'entendent pas ce qu'ils disent, & condamnent souvent ce qu'ils font eux-mêmes sans le savoir.

Le seul abus des lieux communs est condamnable : & il est vrai que l'on en abuse si l'on s'en contente, & que l'on ne fasse pas l'application des vues générales au fait particulier qu'il est besoin de prouver. Le goût de ceux devant qui l'on parle doit aussi en régler l'usage : nos Avocats François sont obligés d'être plus réservés à cet égard, que ne l'a été Cicéron. Peut-être la différence de la [t. I, p. 39] nature des causes a-t-elle produit la différence des styles. Sous un Gouvernement monarchique, & dans une situation tranquille de l'Etat, les affaires qui se traitent devant les Tribunaux ont moins d'importance & de relief. Il n'est pas à souhaiter pour la chose publique, de prêter une trop belle & trop riche matiére à l'Eloquence.

Après ces observations, je vais traiter ce qui regarde les lieux de Rhétorique communs aux trois genres, démonstratif, délibératif & judiciaire, en les soudivisant en intrinséques & extrinséques. Je parlerai ensuite des lieux propres à chacun des genres.

SECTION PREMIERE. Des lieux communs de Rhétorique.

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Article I. Des lieux de Rhétorique intrinséques, communs aux trois genres.

< Manchette : Les lieux communs réduits à sept.>

Les Rhéteurs ont compté seize lieux communs à tous les genres. Peut-être est-il permis de diminuer [t. I, p. 40] ce nombre. Il semble qu'ils aient cherché à amplifier leur matiére. Ils ont employé comme lieux de Rhétorique des idées petites, & qui ne méritent pas d'être mises en ligne de compte : ils ont partagé en deux & en trois ce qui pouvoit être réduit en un. Je ne me propose point de m'éloigner des routes battues : je ne crois pas non plus devoir m'y attacher servilement. Je réduis donc les seize lieux communs à sept.

- Definition.
- Enumeration de parties.
- Genre et Espece.
- Cause et Effet.
- Comparaison.
- Les Contraires.
- Les Circonstances, sous lesquelles je comprends ce qui précede, ce qui accompagne, & ce qui suit.

Ces sept titres en comprennent quatorze de ceux qui sont communément exprimés par les Rhéteurs. J'en omets deux, savoir le lieu qui est tiré de l'origine du mot, & qui ne peut jamais faire preuve que dans la science étymologique ; & le lieu appellé conjugata, dont Quintilien <L. V. c. 10> dit que [t. I, p. 41] l'on seroit tenté de se moquer, si Cicéron ne lui avoit fait l'honneur de le nommer. C'est l'emploi d'un mot tourné selon la différence des cas, des nombres, des tems, & des personnes. Ma rente, de ma rente, à ma rente. Voilà un éxemple de ce lieu de Rhétorique. Il est néanmoins possible de s'en servir quelquefois adroitement dans le style badin, comme a fait Rousseau [J.-B.], lorsqu'il introduit l'hypocrite faisant cette priére à la déesse Laverne :

« Apprends-moi l'art de fourber dextrement :
Si qu'à fourber nul fourbe ne me passe,
Et qu'en fourbant honneur& los j'amasse. »

Mais si ce lieu devient quelquefois agrément, il ne peut jamais devenir preuve. Occupons-nous de quelque chose de plus sérieux.

Definition.

La définition explique la nature de la chose, & par elle l'on en prouve toutes les propriétés. Le cercle est une figure plane, au milieu de laquelle est un point également éloigné de [t. I, p. 42] tous les points de la circonférence. De là il s'ensuit que le diamétre est double du rayon.

< Manchette : Différence de la définition philosophique & de la définition oratoire.>

Mais l'Orateur ne définit point de cette maniére séche & géométrique. Il se donne plus de carriére. Il embrasse dans sa définition plusieurs qualités & circonstances de son objet : & il dirige le choix de ces qualités vers un point de vûe, qu'il prétend mettre en évidence.

Le divorce entre le Duc de Montbelliard & d'Anne-Sabine de Hedviger sa femme, étoit fondé sur la disparité d'humeurs, motif exprimé dans l'acte même. « Mais, dit M. Cochin <T. V. p. 475>, si une pareille cause étoit admise, quel seroit le mariage qui ne pût être dissous ? » Pour prouver sa proposition, l'Orateur donne la définition de l'humeur. « L'humeur est un goût de caprice, qui n'est asservi à aucunes loix. Celui en qui il domine avec le plus d'empire, ne le connoît pas lui-même : il est entraîné sans se sentir, aussi sage à ses propres yeux, qu'il paroît aux yeux des autres bizarre & insupportable. » De cette définition l'Avocat tire sa conséquence. « Dans quelle union peut-on [t. I, p. 43] donc se flatter de trouver un assortiment si parfait, qu'elle ne souffre jamais de saillies d'une nature indocile ? »

M. le Beau, Secrétaire de l'Académie des Belles-Lettres, dans l'éloge de M. l'ancien Evêque de Mirepoix, veut prouver que l'emploi de la nomination aux Bénéfices, dont le Roi avoit chargé ce Prélat, est un emploi redoutable. Pour cela il le définit, en faisant entrer dans sa définition toutes les circonstances qui en font sentir la difficulté & le danger. « Est-il dans l'administration publique, dit-il <Hist. de l'Ac. des B. L. T. XXVII. p. 247>, de commission plus redoutable, que celle qui place un sujet tantôt entre Dieu & le Monarque, tantôt entre le Monarque & les sujets ? Consulter Dieu, écouter sa voix avec des oreilles pures, la distinguer de tant d'autres qui osent souvent la contrefaire, la rendre au Prince, sans y mêler rien d'étranger, rien d'humain ; étendre sa vue sur tous les Ecclésiastiques d'un grand Royaume, la porter au-delà de cette foule d'aspirans, qui environnent, qui obsédent, pour découvrir la vertu qui se cache, [t. I, p. 44] & la montrer au Prince ; pénétrer toutes les ruses d'une ambition d'autant plus vive qu'elle est plus contrainte, d'autant plus subtile qu'elle ne se nourrit en apparence que de choses spirituelles, d'autant mieux déguisée que c'est le seul état de la vie où elle paroisse criminelle ; peser dans une juste balance les qualités des personnes avec les qualités des places ; résister avec courage aux importunités, à la puissance, à la faveur, aux impressions si flateuses de l'amitié & de la nature ; concilier si habilement les intérêts de l'Etat & ceux de l'Eglise, qu'on sache procurer une récompense à des services rendus à l'un sans les payer aux dépens de l'autre ; dans ces instructions sécrétes dont on a besoin pour connoître les hommes, savoir démêler l'ami qui veut servir, l'homme vénal qui veut profiter, l'ennemi qui cherche à nuire, le délateur ténébreux qui cherche à plaire, d'avec la personne fidéle, éclairée, impartiale, qui n'envisage que la vérité ; en un mot, placé au centre du Royaume, tenir en main & conduire avec sagesse tous les canaux [t. I, p. 45] qui distribuent jusqu'aux extrémités la nourriture céleste & l'esprit de la Religion : c'est une partie des devoirs du Ministre chargé de mettre sous les yeux du Prince ceux qui méritent d'entrer dans l'administration des biens spirituels & temporels de l'Eglise. »

Ce tour est tout-à-fait heureux & naturel. Il avoit été employé par M. de Fontenelle dans l'éloge de M. le Garde des Sceaux d'Argenson, où se trouve une définition de la charge de Lieutenant de Police ; & M. Thomas s'en est encore servi dans l'éloge du Duc de Sulli, où en définissant le Ministre d'Etat, il met sous les yeux le nombre & la variété, l'étendue & la hauteur des talens qu'exige cet emploi supérieur à tous les autres.

Ces vers de Rousseau [J.-B.] présentent des définitions aussi élégantes que justes.

« Qu'est-ce qu'esprit ? Raison assaisonnée…,
Qui dit esprit, dit sel de la raison.
Donc sur deux points roule mon oraison,
Raison sans sel est fade nourriture,
Sel sans raison n'est solide pâture.
De tous les deux se forme esprit parfait,
De l'un sans l'autre, un monstre contrefait. »
<Ep. à Clém. Marot>

[t. I, p. 46] Rien n'est plus plein de sens, ni plus capable de donner une haute idée de l'Eloquence, que la définition du véritable Orateur par M. de Fénelon<Lettre sur l'Eloquence>. « L'homme digne d'être écouté, est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, & de la pensée pour la vérité & la vertu. »

< Manchette : Usage de la définition en Eloquence.>

La définition est d'un très-grand usage dans le discours oratoire, & même dans tout discours où l'on se propose d'établir une vérité, puisque c'est de la nature de la chose que coulent ses propriétés. Quelquefois même c'est sur une définition que roule toute une cause, comme lorsqu'il s'agit de juger si l'enlévement furtif ou violent d'un effet est simple vol ou sacrilége ; si une disposition testamentaire est un fideicommis ou un legs sérieux & conforme aux loix ; si l'alliance entre deux personnes qui vivent comme époux est un mariage, ou une conjonction nulle & illicite.

Enumeration de parties.

Il n'est pas seulement utile de définir l'objet : il faut le diviser en ses parties. Pour donner une idée compléte [t. I, p. 47] du tout, il est nécessaire d'expliquer & de parcourir les différentes parties qui le composent. Le héros que vous louez, a été illustre dans la paix & dans la guerre. De ces deux branches réunies résulte l'éloge total. Elles font le partage de votre discours. C'est ce que l'on appelle proprement la division. Nous en parlerons ailleurs.

< Manchette : L'énumération de parties est utile pour prouver.>

Cette méthode n'est pas pour le corps seulement du discours. Elle peut s'appliquer à chaque membre, à chaque proposition que l'on veut prouver. Prenons par éxemple le premier chœur dans l'Athalie de Racine. Il débute ainsi :

« Tout l'univers est plein de sa magnificence.
Chantons, publions ses bienfaits. »

Voilà l'idée totale, les bienfaits de Dieu. En voici le dénombrement.

« Il donne aux fleurs leur aimable peinture.
Il fait naître & mûrir les fruits.
Il leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours, & la fraîcheur des nuits.
Le champ qui les reçut, les rend avec usure.
Il commande au soleil d'animer la nature,
Et la lumiére est un don de ses mains.
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains. »

[t. I, p. 48] L'énumération détaillée des bienfaits de la bonté divine, fait mieux sentir combien nous sommes obligés de les chanter avec reconnoissance.

M. le Chancelier d'Aguesseau dans sa septiéme Mercuriale, dont le sujet est l'esprit & la science <T. I. p. 111>, entreprend de prouver que la science étend & enrichit l'esprit ; & pour cela il rapproche par un dénombrement vif & animé les différentes ressources d'aggrandissement qu'elle lui fournit. « Par elle, dit-il, l'homme ose franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l'ait renfermé. Citoyen de toutes les républiques, habitant de tous les empires, le monde entier est sa patrie. La science, comme un guide aussi fidéle que rapide, le conduit de pays en pays, de royaume en royaume : elle lui en découvre les loix, les mœurs, la religion, le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l'Orient & de l'Occident ; & joignant les richesses étrangéres à ses propres trésors, il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine. Dédaignant [t. I, p. 49] les bornes des tems comme celles des lieux, on diroit qu'elle l'ait fait vivre longtems avant sa naissance. C'est l'homme de tous les siécles, l'homme de tous les pays. Tous les Sages de l'Antiquité ont pensé, ont parlé, ont agi pour lui : ou plutôt il a vécu avec eux, il a entendu leurs leçons, il a été le témoin de leurs grands éxemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu'à admirer leurs lumiéres, quels aiguillons leurs paroles ne laissent-elles pas dans son esprit ? Quelle sainte jalousie leurs actions n'allument-elles pas dans son cœur ? »

On voit que l'Orateur, pour prouver que la science étend l'esprit, observe qu'elle rend l'homme citoyen de tous les pays, contemporain de tous les âges. Chaque partie de cette division est traitée & mise en évidence par un nouveau dénombrement des différentes richesses dont la connoissance des pays éloignés, & celle des siécles précédens, ornent & embellissent l'esprit.

L'énumération de parties est un tour très-familier à nos Prédicateurs. Il suffit de les lire ou de les [t. I, p. 50] entendre pour en remarquer des éxemples. En voici un, tiré d'un sermon du P. Massillon <Petit Carême, III. Dim. 95>. « Parcourez toutes les passions : c'est sur le cœur des Grands qui vivent dans l'oubli de Dieu, qu'elles éxercent un empire plus triste & plus tyrannique. Leurs disgraces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amére. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux & plus inéxorables. Leurs craintes plus excessives : éxemts de maux réels, ils s'en forment même de chimériques, & la feuille que le vent agite, est comme la montagne qui va s'ébranler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous allarme. Accoutumés à tout ce que les sens ont de plus doux & de plus riant, la plus légére douleur déconcerte toute leur félicité, & leur est insoutenable. Ils ne savent user sagement ni de la maladie, ni de la santé, ni des biens, ni des maux inséparables de la condition humaine : les plaisirs abrégent leurs jours [t. I, p. 51] & les chagrins qui suivent toujours les plaisirs précipitent le reste de leurs années… Enfin leurs assujettissemens plus tristes : élevés à vivre d'humeur & de caprice, tout ce qui les gêne & les contraint, les accable : loin de la Cour, ils croient vivre dans un triste éxil ; sous les yeux du Maître, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs & de la contrainte des bienséances : ils ne peuvent supporter ni la tranquillité d'une vie privée, ni la dignité d'une vie publique : le repos leur est aussi insupportable que l'agitation, ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug & sans régle. » Un pareil dénombrement porte la conviction dans l'ame de l'auditeur, & opére bien mieux la persuasion, que ne feroit un raisonnement philosophique tiré de la nature des passions comparée avec la condition des Grands.

< Manchette : Maniére de l'employer pour réfuter.>

On emploie aussi ce même lieu commun pour réfuter. En détruisant toutes les parties l'une après l'autre, on détruit le tout. Si vous n'êtes ni héritier par le sang, ni légataire, [t. I, p. 52] vous n'avez aucun droit à la succession. Ou bien on écarte toutes les autres parties pour en laisser subsister une seule. Vous ne possédez ce bien ni par droit de succession, ni par donation qui vous en ait été faite, ni en vertu d'une acquisition à prix d'argent : donc vous êtes usurpateur. Mais ici le sophisme se glisse aisément. Les dénombremens imparfaits sont une des sources des plus ordinaires d'erreur : & lorsque l'illusion est découverte, non seulement elle perd tout crédit, mais elle attire la risée. Ainsi se moque-t-on aujourd'hui de l'erreur grossiére des anciens Philosophes, qui attribuoient à l'horreur du vuide le mouvement de l'eau qu'ils voyoient monter dans les pompes. Cette opinion chimérique avoit pour base un dénombrement vicieux & imparfait. L'eau n'est poussée en haut par aucune cause visible, disoit-on : donc c'est l'horreur du vuide qui la fait monter. Il y avoit pourtant une autre cause, à laquelle personne ne pensoit.

L'énumération de parties est encore un moyen d'amplifier, d'orner, de remuer. Nous la considérerons sous [t. I, p. 53] ce point de vue dans la troisiéme Partie de cet ouvrage.

Genre et espéce.

Genre & espéce sont des idées corrélatives, qui se prêtent du jour mutuellement, & dont l'une ne peut même être entendue sans l'autre. C'est par cette raison que je les joins.

Le genre contient sous soi plusieurs espéces. La vertu est genre par rapport à la prudence, à la justice, à la force, & à la tempérance. L'espéce est donc renfermée dans le genre. La prudence est une des espéces de la vertu.

< Manchette : Ce qui est vrai du genre, est vrai de l'espéce.>

Ce qui convient au genre, convient à l'espéce. De ce que le vice est digne de mépris & de haine, on conclura bien que l'avarice mérite d'être haïe & méprisée. Mais on ne peut pas conclure de l'espéce au genre. L'avarice consiste à accumuler l'or & l'argent sans en faire d'usage. Or c'est ce que l'on ne peut pas dire du vice en général, dont une des branches est la dissipation & la prodigalité.

Il faut que l'Orateur ait ces principes dans l'esprit : & si, par exemple, [t. I, p. 54] le genre lui donne gain de cause, il doit ramener l'espéce particuliére qu'il traite à la thése générale, parce que ce qui est vrai de genre est vrai de l'espéce. Une cause qui a fait un grand éclat il y a déjà quelques années, celle du legs fait par le Marquis de Béon à une Demoiselle avec laquelle il avoit eu des liaisons plus que suspectes, étoit dans une espéce singuliére. Cette personne avoit tellement sçû mêler, dans son commerce avec le Marquis, le langage de la dévotion avec la galanterie, qu'elle croyoit pouvoir réussir à faire regarder le legs comme la récompense des soins qu'elle avoit pris pour la conversion & le salut du testateur. L'Avocat qui plaidoit contre elle, c'étoit M. Cochin, commence par établir la maxime générale sur les legs qui récompensent la débauche. « La sainteté du mariage profanée, dit-il<T. I. p. 402>, par un commerce scandaleux, demande vengeance d'une disposition qui est la récompense du crime, & qui enrichit des dépouilles d'une famille qu'elle a déshonorée, celle qui a été l'instrument fatal de tant de désordres. » L'espéce particuliére [t. I, p. 55] de la cause est présentée ici sous une vûe générale, à l'évidence de laquelle personne ne peut se refuser. Il ne s'agit plus que de prouver le fait, & de montrer que le legs fait à la Dlle. contre laquelle parloit l'Avocat, est dans le cas des legs faits en récompense du crime. Alors la cause est plaidée, & le legs doit être proscrit.

< Manchette : Pour établir ou détruire le genre par les espéces, il faut que le raisonnement les embrasse toutes.>

Si au contraire c'est la thése générale que vous entreprenez de prouver par ses espéces, il faut vous souvenir que ce qui peut être affirmé ou nié de l'espéce, ne peut pas toujours l'être du genre ; & que ce n'est que la collection des espéces qui, étant égale au genre, met en droit de tirer une induction générale. Despréaux dans sa huitiéme Satyre pose en thése ce paradoxe ;

« De tous les animaux qui s'élévent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme. »

C'est, comme l'on voit aisément, le dogme Stoïque, Que tout vice est folie & sottise, ou, selon l'expression de Rousseau, est issu d'ânerie. Car ce ne peut être que par ses vices que [t. I, p. 56] l'homme devienne le plus sot des animaux. Cette proposition peut se prouver par des raisonnemens abstraits fondés sur la nature du vice, qui emporte avec soi l'idée de folie. Mais cette maniére est philosophique. Le Poëte trouve bien mieux son compte à considérer les différentes espéces de vices & de passions, & à en faire des descriptions qui, en les convainquant toutes de folie, en convainquent le vice en général. Aussi est-ce le parti que prend Despréaux, & il annonce son plan par ces vers :

« Ce roi des animaux combien a-t-il de rois ?
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine,
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne. »

Il passe ensuite en revue ces passions qu'il vient de nommer, & quelques autres, & met en évidence la folie que chacune renferme en elle-même. Après quoi il conclut par la proposition qui a été mise en tête de la piéce, faisant dire à l'âne :

« Ma foi, non plus que nous l'homme n'est qu'une bête. »

De même, si l'on veut détruire le genre, il faut ôter toutes les espéces. [t. I, p. 57] Pour vous être délivré d'un vice, peut-on dire, Ne prétendez pas n'être plus vicieux ? On est toujours dans les liens du vice, tant que l'on n'a pas secoué le joug de toutes les passions.

Cause et Effet.

Ces deux idées sont très-différentes, si on les considére en elles-mêmes. Mais par rapport à l'usage qu'en fait l'Eloquence, elles se réunissent. L'effet se montre par la cause, & la cause par l'effet.

Je n'entrerai point dans l'explication détaillée des différentes natures de causes que les Philosophes ont distinguées, & que les Rhéteurs ont appliquées à leur sujet.

< Manchette : Cause matérielle.>

On sent assez que le vol devient plus important, si la matiére est riche :

< Manchette : Cause formelle.>

si l'art l'a élégamment façonnée, c'est un accroissement de prix, & par conséquent de crime dans l'auteur du vol.

< Manchette : Cause efficiente.>

La cause efficiente ou productrice est encore d'une grande considération & d'un usage très-familier. Tirer son origine d'une longue suite d'ayeux illustres, est une gloire parmi les [t. I, p. 58] hommes : une naissance ignoble est une humiliation.

< Manchette : Les causes finales sont d'un grand usage en Eloquence.>

Mais les causes finales sont sur-tout une source féconde de moyens pour l'Orateur dans le genre judiciaire. Si l'on veut prouver le crime, il faut lui fournir un motif. Car personne n'est présumé mauvais gratuitement & sans fruit : & c'est une grande avance pour rendre vraisemblable une mauvaise action, que de lui trouver un motif d'intérêt considérable. Ainsi dans un plaidoyer de M. le Chancelier d'Aguesseau <T. II. p. 518>, une femme à qui l'on imputoit de s'attribuer par imposture un nom & une naissance qui ne lui appartenoit point, repousse l'accusation par une possession suivie pendant le cours de seize années, sans qu'elle ait jamais pû recueillir, pendant un si long tems, aucun fruit de l'imposture. Ainsi au contraire M. Cochin <T. I. p. 427> ayant à prouver que le langage de dévotion employé par la Dlle. légataire du Marquis de Béon, étoit une feinte, fait voir que cette fraude avoit pour motif un grand & puissant intérêt. Le Marquis sentant que sa santé s'affoiblissoit, commençoit à songer à l'éternité : & le premier pas [t. I, p. 59] qu'il lui falloit faire pour une sincére conversion étoit d'éteindre sa passion criminelle, & de rompre avec celle qui en étoit l'objet. « La Dlle…, ajoute l'Avocat, qui pénétroit sans peine dans tous les mouvemens du Marquis de Béon, connut bientôt tout le danger auquel elle étoit exposée : mais elle trouva dans son esprit des ressources infinies. Sa conduite est un chef-d'œuvre d'imposture. Si elle avoit entrepris de détourner le Marquis de ces pensées salutaires, elle n'étoit pas sure de l'emporter sur l'impression que peut causer le spectacle d'une mort prochaine, & sa résistance pouvoit changer tous les sentimens passionnés du Marquis en des sentimens d'une juste indignation. D'un autre côté, si elle consentoit à s'en séparer, elle ne doutoit pas qu'elle ne fût bientôt oubliée, & qu'elle ne perdît en peu de tems le fruit de tant de criminelles complaisances. La cupidité est ingénieuse : il n'y a point de rôle qu'elle ne joue pour se satisfaire. La Dlle… parut entrer dans les vues du Marquis de Béon, & désirer elle-même qu'il [t. I, p. 60] se consacrât tout entier à la Religion. Bientôt les sentimens de piété devinrent en elle aussi vifs que l'avoient été ceux de l'amour. On auroit dit qu'elle n'avoit jamais parlé un autre langage, & qu'elle brûloit des feux de la charité la plus ardente. » Ce singulier mélange du langage de la dévotion & de celui de l'amour, fait peu croyable en lui-même, acquiert de la vraisemblance par le motif d'utilité que lui donne & qu'expose si habilement l'Avocat.

Comparaison.

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< Manchette : Comparaisons pour le seul ornement.>

La comparaison s'emploie quelquefois pour le seul ornement : & sous ce rapport elle est plus à l'usage des Poëtes que des Orateurs, si ce n'est dans le genre démonstratif. M. de Fontenelle louant le grand Cassini<Eloges, T. I. p. 323>, & conséquemment ayant à faire sentir le prix & le mérite de l'Astronomie, observe que cette science, indépendamment de son utilité, est infiniment digne de la curiosité de tous les esprits. Il embellit cette pensée, qui est très-vraie, par une comparaison. [t. I, p. 61] « Il y a, dit-il, dans certaines mines très-profondes des malheureux, qui y sont nés, & qui y meurent sans avoir jamais vû le soleil. Telle est à peu près la condition de ceux qui ignorent la nature, l'ordre, le cours de ces grands globes qui roulent sur leurs têtes, à qui les plus grandes beautés du Ciel sont inconnues, & qui n'ont point assez de lumiéres pour jouir de l'univers. » Mais ici nous considérons la comparaison entant qu'elle sert à la preuve, soit directement, soit en jettant du jour & de la clarté sur la pensée.

< Manchette : Usage de la comparaison pour fortifier la preuve, pour éclaircir, pour réfuter.>

Elle lui donne quelquefois de l'énergie, comme dans cet éloquent passage du livre de la Sagesse <c. 5>, où l'instabilité des choses humaines, & la briéveté de leur durée sont exprimées par des comparaisons accumulées. « Quel fruit avons-nous tiré, disent les impies, de la vaine ostentation de nos richesses ! Toutes ces choses ont passé comme l'ombre ; comme un courrier qui se hâte ; comme un vaisseau qui fend les eaux, dont on ne trouve point la trace ; comme un oiseau qui divise l'air, sans qu'on [t. I, p. 62] puisse remarquer où il a passé ; comme une fléche lancée vers son but, sans qu'on en reconnoisse de vestige. »

Les idées abstraites ont souvent besoin du secours des comparaisons pour se faire plus aisément appercevoir. Ainsi le P. Malebranche <Rech. de la Vér. Préface> voulant faire comprendre comment les hommes vicieux, quoiqu'ils soient insensibles à la vérité, ne laissent pas d'y être unis, se sert d'une comparaison qu'il emprunte de S. Augustin. « La lumiére de la vérité, dit-il, luit dans les ténébres, mais elle ne les dissipe pas toujours : de même que la lumiére du soleil environne les aveugles & ceux qui ferment les yeux, quoiqu'elle n'éclaire ni les uns ni les autres. » Les philosophes Académiciens  disoient qu'il étoit impossible de trouver la vérité, si l'on n'en avoit des marques : comme on ne pourroit reconnoître un esclave fugitif que l'on chercheroit, si on n'avoit des signes pour le distinguer des autres, au cas qu'on le rencontrât : comparaison qui éclaircissoit & prouvoit leur pensée, mais qui portoit à faux. M. Nicole <Art de penser. Premier discours> a réfute [t. I, p. 63] & la détruit par une autre comparaison plus juste & plus vraie. « Comme il ne faut point, dit-il, d’autre marque pour distinguer la lumiére des ténébres, que la lumiére même, qui se fait assez sentir ; ainsi il n’en faut point d’autre pour reconnoître la vérité, que la clarté même qui l’environne, & qui se soumet l’esprit & le persuade malgré qu’il en ait. » Et le sage Auteur, poursuivant son idée, compare les efforts que faisoient ces faux philosophes pour empêcher les hommes de se rendre aux vérités claires & évidentes, aux efforts que l’on tenteroit pour empêcher les yeux de voir, lorsqu’étant ouverts ils sont frappés par la lumiére du soleil.

La comparaison est encore très utile pour découvrir & réfuter le sophisme, lorsqu’en appliquant à une autre matiére un raisonnement captieux, on le fait dégénérer en absurdité palpable.

Un Ecrivain récent <Réfléxions sur l'Education contre les principes de M. Rousseau. A Turin, 1763>, qui a combattu par un écrit plein de sens l’ouvrage aussi dangereux qu’ingénieux de J. J. Rousseau sur l’Education, use très-bien de cette méthode. M. Rousseau avoit dit : Le chef [t. I, p. 64] d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable : & l’on prétend élever un enfant par la raison ? C’est commencer par la fin : c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfans entendoient raison, ils n’auroient pas besoin d’être élevés. Ce raisonnement a quelque chose d’éblouissant. Le P. Gerdil en fait toucher au doigt le faux par une comparaison bien simple. « Le chef d’œuvre, dit-il, des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à bien écrire : & c’est pour cela qu’il commence par faire tracer des caracteres à son éléve. Dira-t-on que c’est commencer par la fin ? Point du tout : un enfant a naturellement l’aptitude de former des lettres : mais ses premiers essais sont informes & grossiers ; & ce n’est que sous la direction d’un habile maître, qu’il apprend enfin à les tracer comme il faut d’une main sûre & légére. Que diroit-on d’un homme qui viendroit désapprouver cette méthode, & prétendroit prouver que c’est commencer par la fin, en disant gravement : Le chef-d’œuvre des leçons d’un maître Ecrivain est d’apprendre à écrire : & [t. I, p. 65] l’on veut commencer par faire écrire ! »

Les paraboles ne sont que des comparaisons étendues : & Jesus-Christ, le maître du genre humain, n’a pas dédaigné de s’en servir pour accommoder ses divines leçons à la foiblesse de ceux à qui elles s’adressoient.

Dans les discours du genre judiciaire, à moins qu’il ne s’agisse d’une cause qui prête à l’ornement, les comparaisons sont d’un usage moins fréquent. Néanmoins Cicéron les employoit sans scrupule dans ses plaidoyers. Parlant pour Cluentius<Pro Cluent. n. 146>, il a occasion d’insister avec force sur le pouvoir & l’autorité des loix en général, & il le fait par cette comparaison. « Un Etat qui seroit sans loix, ressembleroit à un corps destitué d’ame. Il ne pourroit mettre en action les parties qui le composent, & qui en sont comme les nerfs, le sang & les membres. » Ailleurs <Pro Mur. n. 4> il compare les sentimens qu’il doit avoir pour Muréna qui est nommé son successeur au Consulat, aux sentimens d’un Pilote qui après une navigation périlleuse entrant dans le port [t. I, p. 66] verroit des navigateurs prêts à partir pour faire la même route.

Nos Avocats François, dont l’Eloquence est d’un goût plus sévére, usent très-sobrement de comparaison : mais ils ne se les interdisent pas néanmoins absolument. En voici un exemple, tiré d’un Mémoire de M. Cochin dans une affaire d’un très grand éclat. Il plaidoit pour le Prince de Montbelliard, dont les adversaires avoient répandu dans le public un Mémoire outrageux. L’Orateur entreprenant de réfuter cet écrit, commence par en donner une idée générale, & très- désavantageuse, par la comparaison qu’il en fait avec un roman<T. V. p. 528>. « C’est un roman, dit-il, qui a toutes les graces de ces sortes d’ouvrages, mais qui en a aussi tous les défauts. On forge des aventures, on distribue des caractéres à chacun des héros de la piéce : on les fait parler, on les fait agir au gré de son intérêt… sans respect pour la vérité on débite les fables les plus grossiéres, démenties par une foule de monumens. » C’est ici une comparaison : mais la phrase n’en [t. I, p. 67] porte pas, si j’ose m’exprimer ainsi, les livrées : elle se contente d’en prendre la réalité, en appliquant au Mémoire que l’on réfute, tous les traits & tous les caractéres du roman.

Dans les comparaisons on remarque communément la ressemblance entre deux objets, comme dans celles que je viens de citer : quelquefois au contraire on en fait valoir la différence. Ainsi le même Orateur <p. 406> dans la même cause compare l’ignorance du fait & celle du droit, pour en observer les effets entiérement différens. « Un homme marié, dit-il, après avoir vécu quelques années avec sa femme, & en avoir eu plusieurs enfans, quitte sa maison, & va demeurer dans un lieu fort éloigné. Il y vit longtems comme une personne libre. Il recherche après cela une fille en mariage, il l’épouse avec toute la solemnité que l’on peut apporter dans de pareils engagemens. Quelques années après, la premiére femme vient réclamer son mari. Quel sera le sort de la seconde ? Il n’y a personne qui ne reconnoisse que son mariage [t. I, p. 68] sera déclaré nul. Cependant la bonne foi est un voile honorable, qui ne permet pas de la traiter comme adultére, ni ses enfans comme les tristes fruits de la débauche & de l’ignominie. Pourquoi ? Parce qu’elle a été trompée par une ignorance invincible, & que l’ignorance sur un fait qu’elle ne pouvoit pénétrer, est une excuse légitime, qui a été reçue dans tous les Tribunaux. Mais il n’en est pas de même d’une prétendue ignorance du droit. Jamais la loi ne l’a autorisée : jamais elle n’a servi de prétexte à la bonne foi. Il n’est permis à personne d’ignorer la loi, ni les régles inviolables qu’elle a prescrites. Le séxe, la condition, rien ne peut soustraire à la sévérité de ce principe : Nemini fas est jus ignorare. »Ce dernier cas étoit celui dans lequel se trouvoient ceux contre qui plaidoit M. Cochin.

Une comparaison telle que celle-ci n’est pas un simple ornement. C’est un vrai raisonnement, qui éclaircit la cause, qui entre dans la preuve, & qui lui donne du jour & de la force. [t. I, p. 69]

< Manchette : Raisonnemens déduits de différentes maniéres de comparer.>

Telle est aussi l’idée que l’on doit prendre de ces autres sortes de comparaisons, par lesquelles on conclut du plus au moins, du moins au plus, ou d’égal à égal. Du plus au moins, comme lorsque S. Paul anime notre confiance en Dieu par la vûe de la grandeur du don qu’il nous a fait en nous donnant son Fils. « Si Dieu, dit-il<Rom. 8. 32>, n’a pas épargné son propre Fils, & s’il l’a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donneroit-il point après nous l’avoir donné ? » Du moins au plus, comme lorsque Jésus-Christ lui-même nous fournit ce puissant motif de la même vertu de confiance <Luc. 11. 31 [N.D.E. : sic pour 13]>. « Si, tout méchans que vous êtes, vous savez néanmoins donner de bonnes choses à vos enfans, à combien plus forte raison votre Pére qui est dans le Ciel, donnera-t-il le bon esprit à ceux qui le lui demandent ?» Enfin d’égal à egal. Jésus-Christ nous exhorte à la charité envers nos fréres, en nous assignant pour mesure des traitemens que nous éprouverons de la part de Dieu, ceux que nous aurons faits à nos [t. I, p. 70] semblables <Luc. 6. 37. 38>. « Ne jugez point, & vous ne serez point jugés. Ne condamnez point, & vous ne serez point condamnés. Remettez, & il vous sera remis. Donnez, & il vous sera donné… Car on se servira envers vous de la même mesure, dont vous vous serez servis envers les autres. » Tous ces divins enseignemens sont des comparaisons raisonnées, qui naissent du fond des choses, & qui portent la conviction dans l’ame.

Je trouve dans le sermon du P. Bourdaloue sur la Providence une comparaison du moins au plus, si belle & si concluante, que je crois devoir l’ajouter ici aux exemples que je viens de citer. L’Orateur veut faire sentir combien est déraisonnable & inconséquent l’incrédule qui nie laProvidence<Carême, T. II. p. 304>. « Il croit, dit ce Prédicateur puissant en raisonnement, qu’un Etat ne peut être bien gouverné, que par la sagesse & le conseil d’un Prince. Il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance & l’économie d’un Pere de famille. Il croit qu’un vaisseau ne peut être bien conduit sans l’attention [t. I, p. 71] & l’habileté d’un Pilote. Et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce Royaume dans l’ordre & dans la paix, il conclut sans hésiter qu’il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l’égard du monde entier ; & il veut que sans Providence, sans prudence, sans intelligence, par un effet du hazard, ce grand & vaste univers se maintienne dans l’ordre merveilleux où nous le voyons. N’est-ce pas aller contre ses propres lumiéres, & contredire sa raison ? » Cette comparaison contient une preuve évidente & victorieuse.

Les Contraires.

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< Manchette : Notion des contraires en Eloquence, & usage qu'en fait l'Orateur.>

Nous ne prenons point le mot contraires suivant la rigueur philosophique, qui distingue les propositions contraires des contradictoires. La Rhétorique n’exige, & même n’admet pas cette précision rigide. Une répugnance morale entre deux idées, quoiqu’il n’y ait pas d’impossibilité [t. I, p. 72] absolue qu’elle compatissent ensemble, suffit pour fonder ce que nous appellons ici contrariété. L’incompatibilité d’essence a sans doute plus de force ; mais où elle existe, il ne peut y avoir ni contestation, ni matiére à délibération. Voici un exemple de cette contrariété en choses morales, traitée par un Orateur.

M. d’Aguesseau dans une de ses Mercuriales exhortant les Magistrats à la simplicité antique, les avertit de se tenir en garde contre l’admiration pour l’éclat & pour le faste, qui en est l’ennemie. « Pour conserver, dit-il<T. I. p. 89. 90>, cette précieuse simplicité, le Magistrat évite avec soin de se laisser surprendre au vain éclat des objets extérieurs. Il sait que d’un sage mépris pour ces objets dépend tout son bonheur, & qu’en se livrant à la jouissance de ces faux biens, on perd peu à peu le goût qui nous attachoit aux véritables. Artisans de nos propres malheurs, nous prêtons nous mêmes les plus fortes armes aux ennemis de notre raison. Nous commençons par traiter de grossiers ces tems heureux où l’on ne connois [t. I, p. 73] soit point de luxe ni un vain faste. Il semble que nous ignorions à quel point il est dangereux de se familiariser avec des séducteurs, qui deviennent ensuite des tyrans domestiques. L’admiration commence à séduire notre ame : elle est bientôt suivie de nos désirs : un malheureux rafinement nous les représente de jour en jour sous de plus flatteuses images ; & nous croyons perfectionner notre goût, lorsque nous ne faisons qu’affoiblir notre vertu. » Je m’abstiens à regret de transcrire ici ce qui suit : où le combat entre l’esprit de justice, & l’attachement aux objets extérieurs de pompe & de magnificence, est décrit parfaitement. Mais ce que j’ai cité suffit pour faire comprendre comment l’illustre Orateur, raisonnant par les contraires, prouve que le Magistrat qui veut pratiquer la simplicité, doit se défendre des attaques que lui livre l’éclat du faste & de tout ce qui brille aux yeux des mondains.

Tel est l’usage du lieu des contraires : détruire une idée par l’autre, & faire sentir que tel objet répugne [t. I, p. 74] si fortement à tel autre, qu’il ne peut subsister avec lui. Cette méthode de raisonner est très-usitée. Quelquefois l’Orateur établit un simple contraste entre deux idées qui se prêtent un jour mutuel par leur opposition. C’est ce que l’on nomme antithése, & nous en parlerons quand nous en serons venus à l’article des figures.

Les Circonstances.

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< Manchette : Détermination de l'idée que l'on attache ici au mot ‘circonstances’.>

Je comprends sous ce nom ce qui précéde la chose, & ce qui la suit, aussi bien que ce qui l’accompagne, parce que toutes ces idées sont liées, se prêtent un mutuel appui, & sont communément traitées ensemble.

J’avertis aussi que ce que j’appelle ici circonstances se prend dans une latitude morale, & peut rentrer en partie dans quelqu’une des considérations exposées précédemment. Les Rhéteurs ont renfermé les circonstances d’accompagnement dans un vers technique latin, qui exprime la personne, la nature de la chose, les motifs, les facilités, la maniére, de l’exécution, le tems, & le lieu. Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando. [t. I, p. 75]

< Manchette : Usage qu'en fait l'Eloquence.>

Supposons, par éxemple, qu’il s’agisse d’un meurtre. On peut le prouver, par les témoignages de haine & les menaces de vengeance, qui ont précédé ; par le caractére de l’accusé, homme féroce & violent ; par la considération de l’action en elle-même, conforme à son caractére ; par les facilités qu’il a eues pour l’exécution ; par les motifs qui l’y ont porté ; par les circonstances du tems & du lieu, qui lui ont été favorables ; enfin par les avantageuses conséquences qui en ont résulté pour lui, ou qu’il en espéroit. Il est clair que pour détruire l’accusation on peut employer les mêmes vûes, mais prises en sens contraire.

Il faut encore remarquer que les circonstances, qui précédent, accompagnent, & suivent, peuvent être de deux espéces, & appartenir à la chose, ou par une nécessité absolue, ou par une liaison simplement probable. Les premiéres sont plus du ressort des ouvrages philosophiques, & les autres, des discours oratoires, qui roulent communément sur les événemens de la vie humaine, susceptibles seulement d’une probabilité morale, & non d’une entiére évidence. [t. I, p. 76]

Tout ce que je viens de dire se conçoit très-aisément, & est d’une pratique si commune qu’il n’est pas besoin d’en chercher des éxemples. Ils se présentent à l’ouverture de tout livre où il s’agit de raisonnement & de preuve sur les faits & sur les personnes. Je n’en citerai qu’un seul, tiré de Pascal <Quatorziéme lettre au Prov.> : encore aurai-je soin de l’abréger. Cet Ecrivain veut faire sentir d’une part le respect que les Loix & les Tribunaux témoignent pour la vie des hommes, & de l’autre la témérité atroce avec laquelle en disposent ceux qui permettent de tuer pour éviter ou venger un soufflet, & même une injure plus légére. Il prouve sa premiére partie, en rassemblant toutes les circonstances d’un jugement de mort prononcé dans nos Tribunaux. Il remarque qu’il n’est permis par nos Loix à aucun particulier de demander la mort du coupable, mais seulement au Magistrat qui fait les fonctions de partie publique ; que ce Magistrat accusateur ne juge point ; que les Juges doivent être au nombre de sept ; qu’il faut qu’aucun d’eux n’ait été offensé par le criminel ; que ce sont [t. I, p. 77] les heures de la matinée qui sont destinées à cette importante & terrible fonction ; que leurs jugemens sont assujettis à des formalités prescrites, & à la déposition des témoins ; qu’en abandonnant le corps au supplice, les Juges prennent soin de l’ame du criminel, & lui procurent les secours de la Religion ; & qu’enfin malgré toutes ces circonstances si pures & si saintes, l’Eglise n’admet point au nombre de ses Ministres ceux qui prennent part aux Arrêts de mort. Toutes ces considérations sont ensuite reprises dans la seconde partie, pour exciter l’indignation & l’horreur contre les décisions sanguinaires de ceux qui livrent la vie de l’offenseur à la discrétion de l’offensé. « Dans (ces) nouvelles loix il n’y a qu’un Juge : & ce Juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le Juge, la partie, & le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l’ordonne, il l’exécute sur le champ, & sans respect ni du corps ni de l’ame de son frére, il tue & damne celui pour lequel Jesus-Christ est mort : & tout cela [t. I, p. 78] pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables, pour lesquelles un Juge, qui a l’autorité légitime, seroit criminel d’avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises, parce que les loix sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité, & contre les loix, quoique l’on soit Religieux & même Prêtre. » Il est aisé de sentir quelle force donne à la répréhension l’amas de toutes ces circonstances réunies sous un seul point de vûe.

Voilà ce que nous avions à dire touchant les lieux de Rhétorique intrinséques, communs aux trois genres, démonstratif, délibératif, & judiciaire. Il faut maintenant parler des extrinséques.

Article II.

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< Manchette : Lieux extrinséques, autorités.>

Ces lieux, & les raisonnemens [t. I, p. 79] que l’on en tire, ne naissent point du fond intime de la chose ; ils sont administrés du dehors, & c’est pour cela qu’on les nomme extrinséques. On peut les comprendre sous le nom général d’autorités.

Ces autorités sont de deux espéces, divines & humaines.

< Manchette : Autorités divines.>

Les autorités divines sont contenues dans l’Ecriture sainte, qui est la parole de Dieu & la loi essentielle des Chrétiens. On doit y joindre les textes des Péres, dont le consentement fait loi, les décisions de l’Eglise, les saints canons. Ces sources sacrées appartiennent spécialement aux matiéres de Religion : & par conséquent la connoissance & l’étude en sont singuliérement nécessaires aux Prédicateurs, qui doivent en tirer leurs raisonnemens & leurs preuves. Mais en nulle matiére il n’est permis de s’en écarter : d’où il s’ensuit que tout Orateur a besoin d’en être assez instruit, au moins pour ne rien dire qui s’y oppose, & pour reconnoître & détruire tout ce qui les combattroit dans les discours des adversaires. Autrefois les Avocats remplissoient leurs plaidoyers d’autorités [t. I, p. 80] empruntées de l’Ecriture, des Conciles, & des Péres. C’étoit un excès. Mais c’en seroit un autre de les négliger totalement : & nos Tribunaux retentissent si fréquemment d’affaires liées à la Religion, & dans la décision desquelles influe directement l’autorité des Oracles divins & des Loix ecclésiastiques, que l’Avocat qui n’auroit pas acquis une connoissance suffisante, & quelquefois profonde, de cet ordre de loix, seroit incapable de remplir une grande partie de ses fonctions. Cette nature d’autorités subjugue les esprits : & si le sens en est clair, leur force ne peut point être éludée.

< Manchette : Autorités humaines.>

Les autorités humaines sont celles qui émanent des dits & des faits humains, tels que les maximes reçues dans la société, les paroles mémorables des Sages & des grands hommes, les textes des Auteurs, les éxemples. Elles ne sont pas d’un aussi grand poids que celles qui sont consacrées par la Religion : mais elles ne laissent pas de faire souvent un grand effet, & l’usage en est très-fréquent dans l’Eloquence.

< Manchette : Maximes reçues parmi les hommes.>

I. Ainsi de graves Sénateurs, qui [t. I, p. 81] dans Tite-Live <L. XL. n. 46> exhortent deux Magistrats, ennemis personnels l’un de l’autre, à se réconcilier, terminent leur discours par cette maxime familiére : « Les amitiés doivent être immortelles : les inimitiés sont faites pour mourir. » Et Cicéron, dans son livre de l’Amitié <n. 67>, ne fait pas difficulté de se servir d’un proverbe qui couroit parmi les Romains : « Rien n’est plus vrai, dit-il, que ce que l’on dit ordinairement. Pour pouvoir compter sur une amitié solide & constante, il faut avoir mangé plusieurs boisseaux de sel ensemble. » Les proverbes ne sont guéres employés par l’Orateur, parce qu’étant le langage du peuple, ils n’ont pas de dignité : mais en récompense ils ont souvent un grand sens ; & le style familier les admet utilement.

< Manchette : Dits & faits mémorables.>

II. Les dits mémorables des Sages font impression & prennent du crédit sur ceux qui ne se piquent pas d’une orgueilleuse & méprisante philosophie : & heureusement cette maladie n’a pas encore gagné la grande partie du genre humain. L’Eloquence, qui de sa nature s’adresse à la multitude, peut donc profiter du [t. I, p. 82] secours que lui prête l’autorité des hommes célébres & renommés. Solon a dit : « Je vieillis en apprenant toujours beaucoup de choses. » Ce mot a fourni à M. d’Aguesseau le trait suivant <T. I. p. 40> : « Où sont aujourd’hui les Avocats capables d’imiter la sagesse de cet ancien Législateur, qui regardoit la vie comme une longue éducation, dans laquelle il vieillissoit, acquérant toujours de nouvelles connoissances ! » L’application du mot ancien est ici accommodée à notre goût moderne. Solon n’est pas nommé. L’Orateur ne commence pas par rapporter le mot historiquement, pour l’appliquer ensuite à son sujet. Il le fond dans sa pensée, & il laisse quelque chose à déviner à son auditeur.

< Manchette : Textes des Auteurs.>

III. Les textes des Auteurs sont une troisiéme sorte d’autorités humaines, qui ne font pas toujours preuve par leur propre force, mais qui appuient les raisonnemens de l’Orateur. Dans les tems où l’érudition avoit parmi nous le mérite de la nouveauté, tous ceux dont la profession est de parler en public, Prédicateurs, Avocats, faisoient usage de [t. I, p. 83] ce secours sans aucune mesure, & prodiguoient les citations des Poëtes, des Orateurs, & des Philosophes de l’Antiquité. Nous sommes bien revenus de cette manie. Nous nous croyons obligés de cacher l’érudition, au lieu de l’étaler avec complaisance. Nous craignons les citations comme un écueil. Il y auroit peut-être un milieu entre l’ancienne ostentation & notre timide délicatesse. Citer à propos, & pour l’utilité réelle de la cause, en évitant les longues tirades d’un langage étranger, seroit une pratique bien entendue, & je ne crois pas que l’on doive aisément y renoncer. Néanmoins comme il est essentiel à l’Orateur de plaire à son auditoire, & que l’on ne persuade point ceux dont on commence par blesser le goût décidé, il est besoin en cette partie de grands ménagemens. N’usons donc de citations qu’avec beaucoup de retenue, & réservons-les pour la nécessité. Si, par exemple, nous avions à traiter une question du droit des gens, il seroit alors indispensable de citer. Car ce qui se doit faire en ce genre, dépend en grande partie de [t. I, p. 84] ce qui a été fait & pratiqué, sur-tout parmi les Nations policées : & par conséquent les témoignages des Ecrivains de tous les ordres sont des preuves proprement dites en cette matiére, comme les Loix & les Ordonnances dans les affaires judiciaires.

Les questions de morale, ou traitées moralement, par les principes du bon sens & par leurs conséquences, peuvent absolument se passer de citations. Il faut que l’Orateur ait la tête remplie de tout ce qu’en ont dit les grands & sages Ecrivains de tous les tems : il faut que son discours en soit nourri. Il doit employer leurs pensées, en y donnant néanmoins un tour propre à son sujet : il doit au moins y faire des allusions fréquentes, que démêleront & reconnoîtront avec plaisir les gens instruits, & qui plairont aux autres par le mérite du fond. C’est pousser bien loin la complaisance, que de se renfermer dans ces bornes. Mais Cicéron <Orat. n. 24> a remarqué avec raison, que toujours le goût public a donné la loi au goût des Orateurs : & cette maxime est indubitable dans les choses qui ne [t. I, p. 85] sont pas d’une absolue nécessité, & qui ne répugnent point à la droite raison & aux vrais principes.

Si l’on veut voir très-bien exécuté ce que je viens de dire sur l’usage des textes anciens, M. d’Aguesseau dans sa premiére Mercuriale <T. I. p. 48> nous en fournit un éxemple. Il peint l’homme de bien & dit de lui : « Il cherche moins à paroître homme de bien, qu’à l’être effectivement : souvent on ne remarque rien en lui qui le distingue des autres hommes : il laisse échapper avec peine un foible rayon de ces vives lumiéres qu’il cache au dedans de lui-même. Peu d’esprits ont assez de pénétration pour parer ce voile de modestie dont il les couvre : plusieurs doutent de la supériorité de son génie, & cherchent sa réputation en le voyant. » Le premier trait de ce caractére a été enseigné & pratiqué par Socrate, & Horace l’a employé dans la seizieme Epitre du premier Livre en disant à Quintius : « Vous vivrez bien & heureusement, si vous prenez soin d’être réellement ce que vous êtes dans l’opinion publique. » L’expression brillante & [t. I, p. 86] énergique « ils cherchent sa réputation en le voyant, » est empruntée de Tacite, qui s’en est servi au sujet d’Agricole. Mais les citations d’Horace & de Tacite seroient ici déplacées, & feroient traîner le discours. Le tour qu’a pris M. d’Aguesseau, a bien plus de vivacité & de force.

Une derniere observation sur les citations, observation que rend nécessaire à notre siécle la multitude d’Ouvrages extravagans & impies dont il est inondé, c’est qu’un Orateur sage ne doit jamais employer les textes d’aucune de ces productions scandaleuses, d’où le raisonnement bannit la raison, en même tems qu’il outrage la Religion. Citer de tels Ecrivains pour s’en autoriser, ce seroit se rendre suspect de complicité, ou au moins d’indifférence sur leur vicieuse façon de penser : & par une conséquence nécessaire, ce seroit même manquer le but de l’Orateur, qui est de persuader. Comment persuadera celui qui se met dans le cas de déplaire à tout ce qu’il aura de lecteurs ou d’auditeurs vraiment gens de bien ?

< Manchette : Exemples.>

IV. Les exemples ont une [t. I, p. 87] très-grande vertu pour persuader. Aristote dans sa Rhétorique <L. I. c. 2> les met au niveau des preuves de raisonnement, comme ayant un égal pouvoir. En effet les hommes naissent avec le penchant à imiter : & la Providence divine leur a donné cette inclination pour faciliter entre eux l’union & la société. On fait volontiers ce que l’on voit faire, ou ce que l’on sait avoir été fait : & au contraire ce qui est nouveau & inoui n’obtient crédit & faveur auprès des esprits raisonnables qu’avec une très-grande peine. Les éxemples peuvent donc beaucoup en Eloquence. Ils ont même ce double avantage sur les raisonnemens, qu’ils entrent plus aisément dans les esprits, & sont moins suspects aux auditeurs. Un raisonnement ne se saisit pas toujours dans le moment qu’il est présenté, & il demande souvent de l’attente & quelque effort de la part de ceux qui écoutent : au lieu que l’éxemple est aussitôt compris que proposé, & trouve tous les accès faciles & ouverts. On ne s’en défie pas non plus, parce que l’on ne peut soupçonner qu’il ait été inventé à plaisir pour le besoin de la [t. I, p. 88] cause. Au contraire la subtilité du raisonnement non seulement passe la portée d’un auditeur peu intelligent & peu habile, mais elle le met en défiance. Il sent que l’Orateur le surpasse en pénétration d’esprit & en doctrine, & il peut craindre que celui qui veut le persuader n’abuse de ses avantages pour lui tendre des piéges par un raisonnement adroit, & pour surprendre une trop crédule simplicité.

En tout genre de causes les éxemples sont d’un grand usage. Dans les éloges & dans les censures les éxemples semblables ou contraires servent à augmenter la gloire ou l’ignominie. Tous les Princes guerriers, que l’on veut louer, sont comparés à Aléxandre : « & il semble, dit M. Bossuet <Orais. fun. du Pr. de Condé>, par une espéce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun Prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. » Cette comparaison usitée n’a jamais été peut-être plus ingénieusement mise en œuvre, que dans ce mot de M. de Fontenelle au sujet du Roi de Suéde Charles XII <Elog. T. II. p. 218>. « C’étoit Aléxandre, s’il eût eu des vices, & plus de fortune. » Le même [t. I, p. 89] Auteur émploie de même l’exemple de Descartes pour louer S. Thomas par rapport à la sublimité du génie. « S. Thomas, dit-il <T. I. p. 483>, dans un autre siécle, & dans d’autres circonstances, étoit Descartes. »

L’éxemple ne donne pas moins de force à la censure. Pour faire rougir des enfans vicieux, elle leur oppose la vertu de leurs péres. C’est ce qu’a excellemment exécuté M. d’Aguesseau dans sa Mercuriale sur les Mœurs du Magistrat <T. I. p. 99>. Il fait d’abord le tableau de la conduite admirable des illustres auteurs de ces races Patriciennes, où nous respectons encore leurs noms. Je n’en transcrirai ici que la fin. « La retraite, dit-il, conservoit les vertus qu’elle avoit formées. La sévérité de leurs mœurs avoit mis comme une barriére de pudeur & de modestie entre la corruption de leur âge & la saintété de leur état. Il sembloit alors que le Magistrat vivoit dans un autre siécle ; qu’il étoit citoyen d’une autre patrie ; qu’il avoit d’autres sentimens, d’autres mœurs, qu’il parloit même une autre langue. Il n’étoit pas nécessaire de le connoître pour le distinguer [t. I, p. 90] des autres hommes : l’étranger comme le citoyen le reconnoissoit à la gravité de ses mœurs, & le caractére de sa dignité étoit écrit dans la sagesse de sa vie. » Après cette belle peinture, l’Orateur y met en opposition le tableau de la conduite contraire : & coulant légérement sur ce qui regarde « un peuple nouveau, qui entre en foule dans le sanctuaire de la Justice, & qui y porte ses mœurs, au lieu d’y prendre celle de la Magistrature ;» c’est particuliérement dans les descendans de ces anciennes & vertueuses familles qu’il attaque le vice, & il leur fait adresser par leurs Auteurs ces graves reproches : « Mais vous, généreux sang des anciens Sénateurs, vous que la Justice a portés dans son sein, qu’elle a vû croître sous ses yeux, & qu’elle a regardés comme ses derniéres espérances, vous, pour qui la sagesse étoit un bien acquis & héréditaire, que vous aviez reçu de vos péres, & que vous deviez transmettre à vos enfans, qu’est devenu ce grand dépôt que l’on vous avoit confié ? Enfans des Patriarches, héritiers de leur nom, [t. I, p. 91] successeurs de leur dignité, qu’avez-vous fait de la plus précieuse portion de leur héritage, de ce patrimoine de pudeur, de modération, de simplicité, qui étoit le caractére & comme le bien propre de l’ancienne Magistrature ? Faut-il que cette longue suite, cette succession non interrompue de vertueux Magistrats, qui devoit faire toute votre gloire, s’arrête en votre personne ; & que l’on puisse dire de vous, ils ont cessé de marcher dans la voie de leurs péres, ils ont abandonné la trace de leurs pas, ils ont effacé cette distinction glorieuse, ils ont confondu les limites respectables qui devoient séparer à jamais les véritables enfans de la Justice, de ceux qu’elle n’a adoptés qu’à regret. Malheureux d’attirer sur leurs têtes la malédiction que l’Ecriture prononce contre les enfans, qui osent arracher les bornes que la sagesse de leurs péres avoit posées ! Ainsi parle encore aujourd’hui la voix éclatante de l’éxemple de vos ayeux ! »

Tel est l’usage que l’on peut faire des éxemples dans le genre démonstratif : [t. I, p. 92] relever la gloire de celui qu’on loue, en le montrant semblable aux noms les plus fameux ; aggraver la honte de celui qu’on blâme par le contraste des grands modéles de vertu.

Dans le genre délibératif les éxemples sont, pour ainsi dire, dans leur centre. Vous conseillez, vous dissuadez. Les traits de bonne conduite qui en cas pareil à celui dont il s’agit ont eu un heureux succès, les mauvaises actions qui dans des situations semblables ont été suivies d’une fin funeste ; voilà les plus puissans motifs qui puissent influer sur la détermination pour ou contre le projet proposé.

Auguste, consultant dans Corneille avec Cinna & Maxime s’il doit quitter ou retenir l’Empire, se propose à lui même pour motifs de l’abdication les éxemples contraires de Sylla & de César.

« Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême.
Le grand César mon pére en a joui de même.
D’un œil si différent tous deux l’ont regardé,
Que l’un s’en est démis, & l’autre l’a gardé.
Mais l’un cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville.
L’autre tout débonnaire, au milieu du Sénat.
A vû trancher ses jours par un assassinat. » [t. I, p. 93]

Le fait prouve la possibilité : & cette idée entre à merveille dans une exhortation adressée à ceux qui se défendent par l’excuse d’une impuissance qui n’est que volontaire. C’est ce que nous voyons pratiqué dans cet endroit admirable des Confessions de S. Augustin, où il représente la chasteté qui l’invite à se donner à elle par l’éxemple de ceux & de celles qui dans le Christianisme se vouent à la continence. M. Racine le fils a heureusement traduit ce morceau dans son poëme de la Grace <Chant III>.

« Mais devant moi l’aimable & douce Chasteté,
D’un air pur & serein, pleine de majesté,
Me montrant ses amis de tout séxe & tout âge,
Avec un ris moqueur me tenoit ce langage :
Tu m’aimes, je t’appelle, & tu n’oses venir,
Foible & lâche Augustin, qui peut te retenir !
Ce que d’autres ont fait, ne le pourras-tu faire ?
Regarde à mes côtés ces colombes fidéles :
Pour voler jusqu’à moi Dieu leur donne des aîles.
Ce Dieu t’ouvre son sein : jette-toi dans ses bras. »

Les Prédicateurs emploient sans cesse pour nous exhorter à la vertu les éxemples des Saints, & sur-tout celui du chef & de l’Auteur de toute sainteté. Et dans les ouvrages didactiques les [t. I, p. 94] éxemples servent merveilleusement à éclaircir & à prouver les préceptes. Nous travaillons nous-mêmes ici sur ce plan.

Les causes judiciaires, sur-tout quand elles sont grandes & importantes, appellent aussi les éxemples à leur secours. Dans l’affaire du Prince de Montbelliard, il paroît par le plaidoyer de M. Cochin <V. p. 472>, que les adverses parties invoquoient l’éxemple du mariage que Gaston de France, frére de Louis XIII. avoit contracté, sans la permission du Roi, avec Marguerite de Lorraine. Ce fait, qui avoit été suivi de beaucoup de discussions & de querelles vivement agitées, où le Roi & le Gouvernement avoient pris grande part, étoit délicat à traiter. Aussi M. Cochin, au lieu de répondre aux inductions que l’on vouloit en tirer contre lui, l’écarte avec soin de la cause. « Il ne faut point, dit-il, approfondir les anecdotes d’un événement si remarquable. Qu’il suffise au Prince de Montbelliard d’observer, qu’aucun paralléle entre la succession à la Couronne & la succession aux Etats de Montbelliard ne peut être juste. Il sent trop le long intervalle [t. I, p. 95] qui sépare sa maison de celle de nos Rois, pour n’être pas offensé lui-même qu’on ait osé le compromettre par un éxemple si disproportionné. » La sagesse de l’Avocat en ce point doit servir de modéle. Il est des cas où un silence prudent vaut mieux que tous les discours, sur-tout s’il est appuyé sur des motifs qui fassent le même effet contre les adversaires qu’une réfutation détaillée.

La cause qui fut plaidée en 1696 par M. d’Aguesseau <T. III. p. 643>, alors Avocat Général, entre le Duc de Luxembourg & tous les autres Ducs & Pairs, embrassoit tout ce qui regarde la nature & les droits de la Pairie. Un sujet si noble & si étendu ne pouvoit être traité, comme l’observe l’Orateur lui-même <p. 688>, que par la discussion d’une multitude de faits & d’éxemples pour & contre, tirés de toute l’histoire de France. Aussi c’est sur ces objets que roule tout le plaidoyer de l’illustre Magistrat. Il étoit obligé par sa charge d’éxaminer l’affaire avec la plus éxacte impartialité. Il n’entre donc, & il ne devoit entrer dans son plaidoyer aucun mouvement. Mais on y admire les vertus propres de son genre, la [t. I, p. 96] justesse du raisonnement, l’analyse fine & délicate des faits, avec une érudition aussi profonde que choisie. Tel est le caractére & le goût d’éloquence des plaidoyers de MM. les Avocats Généraux, qui n’admettent point les passions oratoires, mais qui, sur-tout dans les causes d’éclat & dans les affaires publiques, ne peuvent se passer d’autorités & d’éxemples.

Les faits cités en éxemples doivent quelquefois être énoncés en entier, lorsqu’ils ne sont pas assez connus : & en ce cas il faut qu’ils soient courts. Tel est ce trait rapporté par M. de Fontenelle dans l’éloge de M. de la Hire <T. II>. « Un Roi d’Arménie demanda à Néron un Acteur excellent & propre à toutes sortes de personnages, pour avoir, disoit-il, en lui seul une troupe entiére. On eût pû de même avoir en M. de la Hire une Académie entiére des Sciences. » Quelquefois une simple allusion suffit : & ce tour a même quelque chose de plus vif & de plus ingénieux. C’est ainsi que M. Racine applique à la louange de Louis XIV <Discours pour la réception de MM. Thomas Corneille & Bergeret> le fait célébre de Popillius, Ambassadeur Romain, qui ayant prescrit de la part du Sénat [t. I, p. 97] des conditions de paix à Antiochus, Roi de Syrie, & voyant que ce Prince cherchoit à éluder, l’enferma dans un cercle qu’il traça autour de lui sur la poussiere avec la baguette qu’il avoit à la main, & l’obligea de lui rendre une réponse positive avant que d’en sortir. « Le Roi, dit Racine, voit ses ennemis contraints d’accepter les conditions qu’il leur a offertes, sans avoir pû en rien rétrancher, y rien ajouter ; ou, pour mieux dire, sans avoir pû, avec tous leurs efforts, s’écarter d’un seul pas du cercle étroit qu’il lui avoit plû de leur tracer. »

< Manchette : La Fable. Quel usage en est permis à l'Orateur.>

Les traits de la Fable ne doivent jamais être cités en preuve, puisqu’elle n’est qu’un mélange d’un peu de vrai noyé dans les fictions : & d’ailleurs ils conviennent moins aux Orateurs qu’aux Poëtes. Cependant la connéxité des matiéres m’engage à observer ici qu’ils peuvent quelquefois trouver place, à titre d’ornemens, dans les discours au moins du genre démonstratif. M. de Fontenelle, dans l’éloge de M. Leibnitz, a dit : « De plusieurs Hercules l’Antiquité n’en a fait qu’un : & du seul M. Leibnitz [t. I, p. 98] nous ferons plusieurs savans. »Ce n’est qu’un mot, une allusion plutôt qu’une citation. Encore la Fable n’y est elle présentée, qu’avec une réforme qui la réduit au vrai. Dans les plaidoyers même il n’est pas absolument défendu d’orner le discours par une allusion courte à quelque trait connu de la Fable. M. Erard, Avocat célébre, parlant pour un jeune homme qui s’étoit laissé prendre aux attraits d’une adroite séductrice <p. 34>, observe que « il devoit, comme un autre Ulysse, fermer ses oreilles aux discours dangereux de cette fille artificieuse. »

< Manchette : L'Apologue.>

Un autre genre de fables, les apologues moraux sembleroient pouvoir plutôt être employés par l’Orateur. Le jeu n’y est qu’apparent, & il ne sert que d’introduction à quelque vérité sérieuse & solide. Ils sont donc capables d’être allégués en confirmation de maximes importantes, dont le discours à besoin. Tout le monde sait que la fable des membres & de l’estomac fut racontée par Ménénius Agrippa à une multitude séditieuse, à qui il falloit faire comprendre combien le Sénat lui étoit utile & nécessaire pour la gouverner & la rendre heureuse. [t. I, p. 99] Mais le badinage, qui dans l’Apologue accompagne de nécessité la vérité morale, & qui la met à la portée des enfans & des esprits grossiers, conviendroit peu à un auditoire grave & composé de gens instruits. Ainsi l’on doit poser pour régle, que l’Apologue n’est point à l’usage de l’Orateur, si ce n’est peut-être dans quelques cas très-rares, tels que celui où se trouva le Romain dont nous venons de parler, & encore celui dans lequel Démosthène s’en servit pour reveiller l’attention d’un peuple volage, qui ne l’écoutoit pas. Le trait est connu : mais on ne sera pas, je crois, fâché de le retrouver ici, conté de la façon de la Fontaine <L. VIII. Fable 4>. L’Orateur, comme je l’ai dit, parlant des affaires les plus intéressantes pour le salut public, & employant les figures les plus véhémentes pour émouvoir son auditoire, voyoit que personne ne lui prêtoit l’oreille. c’est ce que la Fontaine peint d’abord au naturel. Puis il ajoute :

« Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour
Avec l’Anguille & l’Hirondelle.
Un fleuve les arrête, & l’Anguille en nageant,
Comme l’Hirondelle en volant, [t. I, p. 100]
Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant
Cria tout d’une voix, Et Cérès que fit-elle ?
Ce qu’elle fit ! Un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous.
Quoi ! de contes d’enfans son peuple s’embarasse ?
Et du péril qui le menace
Lui seul, entre les Grecs, il néglige l’effet ?
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?
A ce reproche l’assemblée,
Par l’Apologue réveillée,
Se donne entiére à l’Orateur.
Un trait de Fable en eut l’honneur. »

Ce fait, s’il est véritable, prouve beaucoup en faveur de l’Apologue. Mais Démosthéne parloit à une multitude, Suivant nos usages, le discours de l’Orateur ne s’adresse au peuple que dans les sermons, dont la gravité sainte rejette toute fiction & tout badinage. Ainsi dans les sermons leur matiére, & dans les autres discours oratoires la considération des auditeurs, ne permettent point de conter des fables d’Esope. Répétons ici ce que nous disions tout-à-l’heure de la Mythologie. Une allusion courte & ingénieuse à quelque Apologue connu, peut quelquefois dans les Harangues Académiques, & même dans les Plaidoyers, égayer le sujet, [t. I, p. 101] & faire un effet agréable. Encore l’usage n’en doit-il pas être fréquent.

Voilà ce que nous avions à dire sur les lieux communs aux trois genres de causes, tant intrinséques qu’extrinséques. Il y en a de propres à chacun des genres, & nous allons les traiter, avec attention à nous renfermer dans ce qui peut être véritablement utile.

SECTION II. Des lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres.

Aristote, pour assigner les lieux de Rhétorique propres à chacun des trois genres de causes <Rhét. L. I. c. 3>, forme une division qui paroît d’abord assez commmode : « Si vous louez ou blâmez, dit-il, les idées que vous aurez à consulter seront l’honnête. & le honteux ; si vous conseillez ou dissuadez, l’utile & le nuisible ; si vous défendez ou accusez, le juste & l’injuste. » Il convient néanmoins que chacune de ces parties rappelle les deux autres, & ne peut s’en passer. En effet on conseille une action, [t. I, p. 102] autant parce qu’elle est juste & honnête, que parce qu’elle est utile : & même ces premiers motifs ont sans comparaison plus d’éclat & de dignité, & ils conviennent mieux dans la bouche de l’Orateur, qui doit être homme de bien. Ainsi en supposant même que selon la précision philosophique, comme le prétend Aristote, les trois genres de motifs exprimés dans sa division aient une convenance propre & spéciale à chacun des trois genres de causes, dans la pratique ils se confondent : & il nous faut quelque chose de plus déterminé. Aristote l’a senti, & il développe ses idées générales par des divisions & subdivisions fort multipliées. Nous ne le suivrons point dans ces détails, où nous croyons reconnoître plus de Logique & de Métaphysique, que de vraie Rhétorique : & nous nous en tiendrons à ce qu’enseignent communément les Rhéteurs. Telle est aussi la pensée de Quintilien <L. III. c. 4>. [t. I, p. 103]

Article I. Lieux propres du genre démonstratif.

J’ai déjà dit que des deux parties du genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est plus fréquemment traitée par nos Orateurs que la seconde, & que nous trouvons dans les ouvrages d’Eloquence en notre langue, bien plus d’éxemples d’éloges que de censures. J’ajouterai ici que l’on peut louer & blâmer les choses ou les personnes : mais dans les deux cas la méthode est la même, à la seule différence près qu’y apporte la matiére. Pareillement les lieux qui s’offrent au service de l’Orateur pour la louange, sont les mêmes pour le blâme, si on les prend en sens contraire : & nous en épargnerons la répétition au Lecteur.

< Manchette : Pour la louange des personnes.>

Supposons donc que nous ayons à louer un grand homme : nous pouvons le considérer par rapport à sa naissance, soit qu’il en ait soutenu l’éclat, ou que, si elle est obscure, il en ait vaincu & illustré la bassesse ; par rapport à sa patrie, sous les mêmes regards ; par rapport aux biens [t. I, p. 104] de la fortune, s’il a noblement usé de son opulence, ou s’il a supporté avec courage la disette & la pauvreté ; par rapport à son esprit étendu & élevé, dont il a sçu faire un bon usage ; par rapport aux belles actions qu’il a faites, aux charges & emplois qu’il a dignement remplis ; aux victoires qu’il a remportées, si c’est un guerrier ; aux négociations qu’il a utilement conduites, si c’est un ministre ; à la sagesse de son gouvernement, si c’est un souverain. Si c’est un savant, on parlera de la variété & de la richesse de ses connoissances. Si celui que vous louez n’est plus, vous releverez ce que sa mort a eu de remarquable : si elle a été glorieuse & tragique, comme celle de M. de Turenne ; pieuse & chrétienne, comme celle du grand Condé. Vous ferez usage aussi de ce que ses funérailles ont pû avoir d’intéressant. Tout cela se comprend aisément, & n’a pas besoin d’explication. Je vais seulement donner un éxemple du parti qu’un grand Maître a sçu tirer des funérailles, qui sont entre tous les objets que je viens de parcourir, celui qui prête le moins [t. I, p. 105] à l’Eloquence. Il faut se souvenir qu’une Oraison funébre, suivant nos loix, est un discours chrétien, & que l’Orateur ne doit pas y être tellement occupé de son héros, qu’il ne rapporte ce qu’il en dit à la gloire de Dieu & à l’instruction de ses auditeurs. Voici donc de quelle maniere M. Bossuet s’explique sur la pompe des obséques du Prince de Condé.

« Venez, Peuples, venez maintenant, mais venez plutôt, Princes & Seigneurs, & vous qui jugez la terre, & vous qui ouvrez aux hommes les portes du Ciel, & vous plus que tous les autres, Princes & Princesses, nobles rejettons de tant de Rois, lumiéres de la France, mais aujourd’hui obscurcies & couvertes de votre douleur comme d’un nuage : venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jettez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence & la piété pour honorer un héros : des titres ; des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus ; des figures, qui semblent pleurer autour d’un [t. I, p. 106] tombeau, & les fragiles images d’une douleur que le tems emporte avec tout le reste ; des colonnes, qui semblent vouloir porter jusqu’au Ciel le magnifique témoignage de notre néant : & rien enfin ne manque à tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces foibles restes de la vie humaine : pleurez sur cette triste immortalité, que nous donnons aux héros. »

< Manchette : Exemple de la louange des choses.>

Une Mercuriale de M. d’Aguesseau nous fournira un bel éxemple de la louange en même tems & du blâme des choses. C’est un grand présent fait à l’Eloquence françoise, que la publication des discours de cet incomparable Magistrat, & la Nation ne peut témoigner trop vivement sa reconnoissance aux soins des dignes fils (a), qui enrichissent le public de trésors jusqu’ici retenus dans le secret, en même tems qu’ils étendent la gloire de leur illustre pére.

<N.d.A. (a) Dans le tems où j’écrivois ceci, M d’Aguesseau l’aîné, Conseiller d’Etat, vivoit encore. Aujourd’hui la doctrine & la vertu sont réduites à le pleurer. Son illustre frére continue le travail commencé.>

[t. I, p. 107] La Mercuriale dont je parle est intitulée De l'Esprit et de la Science, & elle a pour objet de louer la Science, & de blâmer l’abus de l’esprit, pour faire sentir le besoin qu’a l’esprit naturel du secours de la science.

L’Orateur commence par définir le genre d’esprit qu’il attaque. « Qu’est-ce que cet esprit, dit-il<p. 109>, dont tant de jeunes Magistrats se flattent vainement ? Penser peu, parler de tout, ne douter de rien ; n’habiter que les dehors de son ame, & ne cultiver que la superficie de son esprit ; s’exprimer heureusement ; avoir un tour d’imagination agréable, une conversation légére & délicate, & savoir plaire sans savoir se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d’une conception prompte, & se croire par-là au-dessus de la réflexion ; voler d’objets en objets, sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, & ne donner jamais aux fruits le tems de parvenir à leur maturité : c’est une foible peinture de ce qu’il a plû à notre siécle d’honorer du nom d’esprit. » [t. I, p. 108] De tels esprits méprisent la science : & c’est par cette observation que le Magistrat entre dans son sujet ; & après avoir écarté l’idée d’une science qui seroit peu estimable, & donné les caractéres de celle qu’il prétend louer, il expose quatre avantages de la vraie science : elle éclaire l’esprit, elle l’étend & l’enrichit, elle fixe l’incertitude de nos jugemens, elle nous donne en peu de tems l’expérience de plusieurs siécles.

Les descriptions de ces avantages sont toujours accompagnées de quelques traits de répréhension contre ceux qui les négligent. Mais dans la seconde partie du discours l’Orateur déploie toute la sévérité de la censure, contre les vices qui naissent de l’esprit destitué de science. Il marque en particulier l’ignorance d’une grande portion de ce qui est essentiel à la profession de la Magistrature, c’est-à-dire, de tout le droit positif ; la témérité, & conséquemment l’inconstance dans les décisions ; l’embarras & l’irrésolution d’un esprit flottant dans l’incertitude faute de lumiéres. Mais il insiste en finissant sur un audacieux Pyrrhonisme, qui révoque [t. I, p. 109] en doute tout ce qui est regardé communément comme certain & indubitable : & ici il s’appuie du témoignage des anciens Magistrats. « Vous le savez, dit-il <p. 116>, vous qui êtes nés dans des tems plus heureux, & qui avez blanchi sous la pourpre ; vous le savez, & nous vous l’entendons dire souvent : il n’est presque plus de maxime certaine ; les vérités les plus évidentes ont besoin de confirmation ; une ignorance orgueilleuse demande hardiment la preuve des premiers principes. Un jeune Magistrat veut obliger les anciens Sénateurs à lui rendre compte de la foi de leurs péres, & remet en question des décisions consacrées par le consentement unanime de tous les hommes. »

Une péroraison douce, touchante, & tirée de la chose même, termine cet excellent discours. J’en détacherai deux traits, dont l’un la commence & l’autre la finit. « Heureux donc le Magistrat, qui désabusé de l’éclat de ses talens, instruit de l’étendue de ses devoirs, étonné des tristes effets du mépris de la [t. I, p. 110] science, donne à notre siécle l’utile & le nécessaire éxemple d’un grand génie qui connoît sa foiblesse, & qui se défie de lui-même <p. 117> !... Heureux enfin celui qui ne séparant point ce qui doit être indivisible, tend à la sagesse par la science, & à la justice par la vérité ! » <p. 118>

Je crois que l’analyse d’une semblable piéce vaut mieux que tous les préceptes, ou, si l’on veut, elle est elle-même un précepte très lumineux.

< Manchette : Il est plus difficile de louer que de blâmer.>

Je crois observer que des deux parties qui constituent le genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est sans comparaison la plus difficile. Celui qui blâme satisfait sa malignité, & flatte celle de ses auditeurs. Nous aimons tous à blâmer & à rabaisser, parce qu’en rendant les autres petits, nous nous faisons grands à nos yeux. Il n’en est pas ainsi de la louange. Elle coute à l’amour propre de celui qui loue ; & dans ceux qui écoutent, elle trouve à vaincre l’intérêt de leur orgueil. Que ceux donc qui réussissent dans la satyre, ne s’applaudissent [t. I, p. 111] pas d’un succès, que le genre rend par lui-même trop aisé. Louer bien, c’est le chef-d’œuvre de l’Art, parce que rien en Eloquence n’est plus difficile.

Aussi les éloges fins, délicats, adroitement amenés, & masqués sous une enveloppe qui les cache à demi, se comptent dans les Auteurs, & ceux qui portent ce caractére ont fait une impression, qui ne permet à personne de les oublier. Tout le monde connoît l’éloge admirable de Louis XIV dans le récit de la Mollesse au second chant du Lutrin, où les louanges sont déguisées en reproches, & prennent le ton de plainte & d’indignation. A ce premier éxemple, si beau, si éclatant, je crois pouvoir joindre l’éloge du même Roi par le P. Massillon dans l’exorde de son sermon pour le jour de la Toussaint. La louange dans ce second éxemple n’est point déguisée en censure, mais elle est cachée sous le voile de l’instruction, qui convient au ministére qu’exerçoit l’Orateur. Elle est tirée entiérement des Béatitudes de l’Evangile, que le Prédicateur applique si heureusement au [t. I, p. 112] Prince, qu’en semblant ne faire autre chose que commenter son texte, il trace un portrait accompli de celui qu’il veut louer. Comme ce morceau est moins connu que celui du Poëte, par la raison que des sermons sont moins lûs que de beaux vers, je vais le transcrire ici tout entier.

L’Orateur commence son discours par ces paroles de l’Evangile, Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés :après quoi adressant la parole au Roi, il continue ainsi : « Si le monde parloit ici à la place de Jesus-Christ, sans doute il ne tiendroit pas à V. M. le même langage. Heureux le Prince, vous diroit-il, qui n’a jamais combattu que pour vaincre ; qui n’a vû tant de Princes ligués contre lui, que pour leur donner une paix plus glorieuse ; & qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire. Heureux le Prince, qui durant le cours d’un régne long & florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l’amour de ses peuples, de l’estime de ses ennemis, de l’admiration de l’univers, de l’avantage de ses conquêtes, de la [t. I, p. 113] magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses loix, de l’espérance auguste d’une nombreuse postérité, & qui n’a plus rien à désirer que de conserver long-tems ce qu’il posséde. » L’éloge jusqu’ici n’est que présenté adroitement, & tourné d’un maniére indirecte. Le voici qui va se confondre avec l’instruction évangélique.

« Ainsi parleroit le monde, continue l’Orateur. Mais, Sire, Jesus-Christ ne parle pas comme le monde. Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l’admiration de son siécle, mais celui qui fait sa principale occupation du siécle avenir, & qui vit dans le mépris de soi-même, & de tout ce qui passe, parce que le Royaume du Ciel est à lui. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum Cœlorum. Heureux, non celui dont l’histoire va immortaliser le régne & les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront effacé l’histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même, parce qu’il sera éternellement consolé. Beati qui lugent [t. I, p. 114] quoniam ipsi consolabuntur. Heureux, non celui qui aura étendu par de nouvelles conquêtes les bornes de son Empire : mais celui qui aura sçu renfermer ses désirs & ses passions dans les bornes de la loi de Dieu ; parce qu’il possédera une terre plus durable que l’empire de l’univers. Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Heureux, non celui qui élevé par la voix des peuples au-dessus de tous les Princes qui l’ont précédé, jouit à loisir de sa grandeur & de sa gloire : mais celui qui ne trouvant rien sur le trône même digne de son amour, ne cherche de parfait bonheur ici bas que dans la vertu & dans la justice, parce qu’il sera rassasié. Beati qui esuriunt & sitiunt justitiam,quoniam ipsi saturabuntur. Heureux celui, non à qui les hommes ont donné les titres glorieux de grand & d’invincible : mais celui à qui les malheureux donneront devant JESUS-CHRIST les titres de pére & de miséricordieux, parce qu’il sera traité avec miséricorde. Beati misericordes, quoniam ipsi misericordiam [t. I, p. 115] consequentur. Heureux enfin, non celui qui toujours arbitre de la destinée de ses ennemis, a donné plus d’une fois la paix à la terre : mais celui qui a pû se la donner à soi-même, & bannir de son cœur les vices & les affections déréglées, qui en altérent la tranquillité, parce qu’il sera appellé enfant de Dieu. Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur. Voilà, Sire, ceux que Jesus Christ appelle heureux ; & l’Evangile ne connoît point d’autre bonheur sur la terre, que la vertu & l’innocence. »

Ce morceau est long : mais son mérite doit le faire paroître court. J’y trouve tout. Outre le touradroit, qui lui donne de la finesse, l’éloge coule naturellement des paroles mêmes de l’Evangile. Il embrasse les principaux devoirs de la Royauté. Enfin la vérité y est respectée, & l’Orateur Chrétien ne dissimule point au Prince à qui il parle, les sujets que sa jeunesse lui avoit donnés de pleurer & de gémir devant Dieu. Je voudrois qu’il n’eût point fait mention de la magnificence de ses ouvrages, c’est-à-dire de ses bâtimens. Encore met-il ce trait dans [t. I, p. 116] la bouche du monde : & par là il le rend plus tolérable.

< Manchette : L'Orateur en louant, doit respecter la vérité.>

Ce dernier caractére, respecter la vérité, est le plus précieux sans doute, & en même tems le plus difficile peut-être à garder dans les éloges que l’on donne aux Princes & aux Grands. L’Orateur doit s’en faire une loi inviolable. « Il faut se souvenir, dit M. Rollin <Traité des Etudes, T. IV. Devoirs des Regens>, que cet hommage (celui des louanges) n’est dû qu’à la vertu & au mérite ; & que quand il n’est point fondé sur la vérité, il dégénére en une honteuse adulation, qui deshonore également, & celui qui prodigue les louanges, & celui qui les reçoit. Il ne faut donc jamais louer que ce qui est véritablement louable ; & ne le faire même qu’avec modération & retenue, en évitant ces exagérations outrées, qui ne servent qu’à rendre douteux ce que l’on dit. »

< Manchette : Il doit éviter les exagérations.>

Quelquefois celui qui loue se laisse aller à l’exagération par un autre principe. Il ment de bonne foi, non par esprit de flatterie, mais par amour de son ouvrage & de la matiére qu’il traite. Il s’en remplit, il l’identifie [t. I, p. 117] avec lui-même : & cet enthousiasme produit en lui une espéce d’ivresse, qui l’emporte au-delà des justes bornes : le guerrier qu’il loue, est le plus grand des héros : le Saint dont il faitle panégyrique, est le plus éminent en sainteté des habitans du Ciel : le sujet dont il a entrepris de faire valoir l’importance, est le plus riche, le plus étendu, le plus essentiel qu’il soit possible de concevoir. Ce vice, effet de la séduction de l’amour propre, est très-commun parmi les harangueurs d’un médiocre mérite. Il arrive même à de vrais Orateurs de ne s’en pas garantir assez soigneusement. Le bon sens & la raison doivent le corriger. Un remede non moins efficace, est le ridicule qu’il attire. Il a fait naître l’expression proverbiale, le Saint du jour.

Les observations que nous venons de faire ont leur application à toutes les espéces de discours dans le genre de louange.

< Manchette : Remarques particuliéres sur les Discours chrétiens dans le genre démonstratif.>

Les plus éclatantes de ces actions parmi nous, sont les panégyriques des Saints & les Oraisons funébres. Notre usage les a assujetties à la [t. I, p. 118] méthode qui se pratique dans1es sermons, & qui consiste à partager sa maniére en deux ou trois principaux points de vûe, qui l’embrassent toute entiére, & sous chacun desquels on traite les détails qui s’y rapportent. Ainsi M. Bossuet distribue l’éloge de la Reine d’Angleterre Henriette-Marie de France, en deux parties, le bon usage des prospérités, le bon usage des disgraces : & de même l’oraison funébre du grand Condé par le même Orateur, montre dans le Prince les qualités du cœur, les qualités de l’esprit, consacrées par la piété. Cette distribution du sujet, suivant l’ordre des choses, ne soustrait pas entiérement l’Orateur à la loi de1’ordre des tems. Il faut bien qu’il commence par la naissance, et finisse par la mort. Il faut que les événemens mémorables de la vie du Saint ou du héros, ne soient point transposés de maniére à se confondre. De cette combinaison il résulte une difficulté pour l’Orateur par rapport à l’arrangement de sa matiére. Il est obligé, pour former les différentes parties de son discours, de choisir des idées qui [t. I, p. 119] s’accomodent avec la nature des événemens pris suivant l’ordre des dates. Mais cette maniére est aussi plus ingénieuse, & elle est en même tems plus agréable à l’auditeur, qu’elle aide à rappeller à certains chefs en petit nombre toute la suite d’une longue vie, & à retenir plus aisément tout ce qu’il a entendu.

< Manchette : Sur les éloges académiques.>

Les éloges Académiques ne s’astreignent point à cette loi. On les qualifie historiques, & ils le sont véritablement. Ils suivent communément l’ordre des tems. Ils sont encore différens des deux sortes de discours dont je viens de parler, en ce qu’ils n’admettent point les grands mouvemens de l’Eloquence. Ils imitent la tranquillité & le sens froid de l’Historien, qui doit être impartial, & ne s’affecter pour personne. M. de Fontenelle a trouvé le ton convenable à cette nature d’éloges, & il a été pris pour guide & pour modéle par ceux qui l’ont suivi dans la même carriére.

< Manchette : Sur les autres discours qui se rapportent au même genre.>

J’ai déjà dit que les harangues pour l’ouverture des Audiences & des Leçons publiques, les remercimens [t. I, p. 120] qui seprononcent dans certaines Académies par chaque nouveau sujet qui y est reçu, les complimens aux Puissances, & quelques autres discours semblables, se rapportent au genre démonstratif. Il seroit fastidieux, & je pense, peu utile, de parcourir successivement tous ces objets, & de donner sur chacun des observations & des régles. Les principes généraux de l’Art de bien dire, joints à l’habitude de parler & d’écrire dans le goût oratoire, suffisent abondamment, & suppléent aux préceptes particuliers. Je me contenterai de citer quelques éxemples, & je les chercherai dans notre Université, qui ne peut pas en fournir beaucoup à une Rhétorique Françoise, parce que dans presque toutes les occasions elle ne parle que la langue par laquelle nous a été transmise la tradition des Sciences & des Arts. C’est une raison pour moi de profiter du petit nombre que je puis en emprunter.

M. Coffin, dont la mémoire est justement révérée pour sa vertu, & estimée pourses talens, étant Recteur en 1719, obtint du Roi & [t. I, p. 121] du Duc d’Orléans, Régent, l’établissement de l’instruction gratuite dans l’Université. Il leur fit au nom du Corps dont il étoit le chef, des remercimens solemnels pour ce bienfait signalé <Œuvres de M. Coffin, T. I>, dont l’avantage & le fruit regardoient bien moins la Compagnie à qui il étoit accordé, que les Lettres elles-mêmes, & toute la Jeunesse Françoise. Son discours au Roi, que les circonstances renfermoient dans des bornes très-étroites, développe en peu de mots toutes ces idées, qu’il entremêle de témoignages de la plus vive reconnoissance, & qu’il termine par des vœux.

La grandeur du bienfaitenvers 1’Université est exprimée dès le commencement, & prouvée par l’exposition de son état. « Cette Compagnie, dit l’Orateur, formée d’abord par les soins & dans le Palais même de nos Rois, toujours honorée par cette raison du titre glorieux de leur fille aînée, a conservé dans tous les tems des sentimens dignes de sa naissance, mais elle avoit eu jusqu’ici le malheur de n’en pouvoir soutenir la gloire & la liberté : peu différente de ces anciennes [t. I, p. 122] Maisons dont la fortune semble démentir l’origine, & qui se voient presque effacées par un grand nombre de fami1les moins nobles & plus opulentes. »

L’utilité du nouvel établissement pour les Lettres & pour les études de la Jeunesse, & la reconnoissance de l’Université, sont les idées qui régnent dans toute la suite du discours. L’Orateur dit au Roi alors enfant : « Vous vous montrez déja le Pere de vos jeunes sujets, en leur procurant, ou du moins en leur facilitant l’inestimable avantage de l’instruction… L’Université redoublera ses soins auprès de ce peuple naissant, qu’elle éléve pour Votre Majesté. Nous continuerons de le former dans la piété & dans les Lettres, & nous nous appliquerons avec zéle à inspirer de bonne heure à ces enfans les sentimens de respect, de soumission, & de reconnoissance, qu’ils doivent à un Prince de leur âge, qui par sa libéralité vient d’acquérir de nouveaux droits sur des cœurs, que le devoir & l’inclination lui avoient déjà dévoués. » [t. I, p. 123]

Ces pensées si naturelles, & si bien tirées du fond du sujet, sont embellies par une comparaison gracieuse. « L’Université va renaître & prendre une face nouvelle par les bienfaits dont vous la comblez dès votre enfance, semblable au soleil du printems, dont les rayons favorables rendent la joie & la beauté à toute la nature ; & qui ranimant par une chaleur douce, mais féconde, les sucs de la terre, fait éclorre de toutes parts les fleurs les plus brillantes, & prépare pour l’automne une abondance de fruits délicieux. »

Cet élégant discours finit, comme il convenoit, par des vœux & d’heureux présages puisés dans la chose même. « Puissiez-vous, Sire, goûter long-tems le fruit de vos royales bontés, dont la durée, égale à celle de la Monarchie, gravera en caractéres ineffaçables le souvenir & l’amour de Votre Majesté dans les cœurs des péres & des enfans, & perpétuera en quelque sorte votre régne sous les régnes mêmes de vos successeurs les plus reculés. » [t. I, p. 124]

Dans le remerciment au Prince Régent, les mêmes idées sont remaniées, mais d’une façon toute nouvelle, & avec des traits propres à la personne de celui à qui s’adressoit le discours. Le Prince étoit très-lettré ; & c’est ce qui donne lieu à l’Orateur de lui dire : « L’Université est d’autant plus sensible (au bienfait), que le Prince de qui elle le tient, connoît mieux que personne quels doivent être les motifs & les usages d’une telle grace. » Ces motifs sont expliqués tout de suite avec beaucoup de justesse & de dignité. « Vous avez compris, Monseigneur, que l’éducation de la Jeunesse est le premier & le plus solide fondement de la gloire & de la félicité des Etats ; que l’honneur & la liberté sont l’ame des Lettres ; que pour servir plus utilement le public dans nos professions, il faut en être indépendant ; & que c’est cette indépendance même à l’égard du public, qui attache plus étroitement au Prince, en réunissant à lui tous les sentimens de reconnoissance que l’on seroit obligé de partager entre les particuliers. » [t. I, p. 125]

Pour relever le prix du bienfait, M. Coffin remarque qu’il avoit été accordé sans avoir été presque sollicité : & de-là il prend occasion de peindre la simplicité de nos mœurs Académiques, avec une opposition sécrette au génie d’une société rivale, dont le Prince, esprit très-pénétrant & très-éclairé, sentoit dès-lors le danger. « Uniquement renfermés, dit-il, dans nos emplois ; peu instruits dans l’art de réussir par des insinuations & des voies sécrettes ; moins propres encore à ces sollicitations vives & à ces assiduités persévérantes, presque toujours nécessaires à la Cour pour percer la foule de ceux qui demandent, & dont les meilleurs Princes sont le plus environnés, nous serions encore privés de vos graces, si elles n’étoient presque venues nous chercher, & s’il eût fallu autre chose pour obtenir de V. A. R. cet important établissement, que de lui en représenter l’utilité. »

Je finirai ces extraits par une comparaison tout-à fait élegante, & assortie au goût du Prince, qui étoit amateur & connoisseur en peinture. [t. I, p. 126] « L’Université, dit l’Orateur, sent déjà augmenter pour elle la confiance du public, par celle dont V. A. R. daigne l’honorer : semblable à ces tableaux anciens, dont les traits formés par un savant pinceau, mais obscurcis par le tems & faute de soin, n’attendent que les yeux d’un grand maître, & le secours d’une main habile, pour reparoître dans toute leur beauté, & pour effacer le brillant des ouvrages modernes, qui leur avoient été égalés, & peut-être même injustement préférés. »

Article II. Lieux propres du genre délibératif.

Je ne répéterai point ici ce que j’ai déja dit des lieux propres du genre délibératif, qui sont non-seulement l’utile & le nuisible, mais le juste & l’injuste, l’honnête & le honteux, l’aisé & le difficile, & autres considérations semblables, qui sont de leur nature propres au dessein de conseiller ou de dissuader. Je me bornerai à analyser un seul discours dans ce genre où l’on verra pratiqué ce [t. I, p. 127] que les préceptes ne pourroient qu’expliquer imparfaitement.

Je choisis le Réquisitoire de M. d’Aguesseau <T. I. p. 222>, Avocat Général en 1696, contre un libelle injurieux à M. de Noailles, Archevêque de Paris, depuis Cardinal. Le Magistrat commence par citer quelques traits du libelle, dont le titre seul étoit une injure. Probléme ecclésiastique… A qui l’on doit croire, de Messire Louis-Antoine de Noailles, Evêquede Châtons en 1695, ou de Messire Louis-Antoine de Noailles, Archevêque de Paris en 1696. Le corps de délit ainsi constaté, l’Orateur propose ensuite les motifs qui doivent engager le Parlement à sévir contre ce libelle. Le premier motif est tiré de la personne du Prélat offensé, qui « donne tous les jours à l’Eglise des gages précieux de sasainteté & de l’uniformité de sa doctrine, par celle de sa vie. » Le second est l’ordre public doublement violé, & par la nature même de l’écrit, & par les voies clandestines & furtives dont on s’est servi pour le publier. L’écrit est défini un libelle séditieux, « dont l’unique but [t. I, p. 128] est de troubler la paix de l’Eglise ; de diviser le Pasteur & le troupeau ; de décrier l’un, de révolter l’autre ; & de rompre ces liens de respect, d’estime, de confiance, qui sont un des plus solides fondemens de la puissance ecclésiastique. »Les conclusions tendent à condamner le libelle au feu, & elles s’appuient de l’exemple & de l’autorité des Empereurs Romains, qui « ont cru que le feu devoit consumer les libelles diffamatoires, pour abolir, s’il étoit possible, & pour effacer jusqu’au souvenir de ces ouvrages de ténébres. »

On voit ici la marche des réquisitoires des Gens du Roi dans les affaires publiques ; l’exposition du sujet, les motifs des conclusions qu’ils prennent, & enfin les conclusions mêmes. Nous aurions abondance de grands & excellens modéles d’Eloquence dans le genre délibératif, si le zéle pour le service & pour la gloire de la Nation, inspiroit à quelqu’un la pensée de donner une collection de ces discours, où la gravité, la sagesse, les vûes [t. I, p. 129] supérieures du bien public s’expliquent par le ministére des Gens du Roi, dans les premiers Tribunaux du Royaume, & sur-tout dans le Parlement de Paris. Le principal mérite de ces discours est sans doute dans les choses mêmes. Mais la maniére dont y sont présentés & traités les objets, seroit aussi une leçon très-utile pour ceux qui aspirent à la gloire de bien dire. Et cette collection ne seroit pas d’une exécution difficile, puisque la plûpart des discours de ce genre s’impriment communément dans le tems qu’ils ont été prononcés. S’ils étoient une fois recueillis, chacun les consulteroit à sa volonté : au lieu que répandus dans le public en feuilles volantes, ils s’effacent bientôt de la mémoire des hommes ; & si quelqu’un avoit besoin d’y recourir, il ne pourroit se les procurer qu’avec des peines infinies. Nos péres nous ont donné l’éxemple de ce que je souhaiterois que l’on fit par rapport aux discours de nos grands Magistrats de la fin du dernier siécle, & de tout celui dans lequel nous vivons. Il existe un recueil imprimé en 1609, à Paris, sous ce titre : Harangues & [t. I, p. 130] Actions publiques des plus rares Esprits de notre tems, faites tant aux ouvertures des Cours souveraines, qu’en plusieurs autres singuliéres occasions. Et les harangues contenues dans ce recueil ne méritoient pas mieux le soin qu’on a eu de les rassembler, que celles pour lesquelles je souhaiterois que l’on prît la même peine.

< Manchette : Sur les harangues historiques.>

L’Histoire nous fourniroit des éxemples dans le genre délibératif, si nous la traitions à la maniére des Grecs & des Romains, qui inséroient dans leurs récits de longues & souvent très belles harangues sur les sujets les plus intéressans. Mais notre goût, peut-être trop philosophique, les a jugé contraires à la fidélité de l’Histoire, comme s'ilétoit à craindre que le Lecteur n’y fût trompé, & ne prît les discours que Tite-Live prête à Fabius & à Scipion sur le dessein de porter la guerre en Afrique, pour l’ouvrage de ces anciens Capitaines, plus habiles à bien faire qu’à bien dire. Je ne puis pas penser non plus que les harangues historiques méritassent d’être proscrites comme de vains ornemens.Elles donnent lieu à [t. I, p. 131] l’Ecrivain d’employer de sages& utiles réflexions, qui n’auront pas pu aisément trouver place dans la narration : & elles mettent ainsi le Lecteur à portée de mieux juger des faits, ce qui est la principale utilité de l’Histoire. Mais enfin un usage constant, & qui a passé en loi parmi nous, les a bannies de nos Histoires purement Françoises ; & nous n’en trouvons des exemples que dans celles qui regardent les faits anciens, & qui ont été écrites en notre langue d’après les modéles de l’antiquité, telles que l’Histoire de la République Romaine par M. Rollin, & celle des Révolutions de la même République par l’Abbé de Vertot. Nos voisins les Italiens ont été moins sévéres, ou moins timides que nous. L’Histoire Florentine de Machiavel contient plusieurs harangues, & elles sont même trop longues dans celle de Guichardin.

< Manchette : Sur les sermons.>

Nous sommes riches en sermons, qui étant le plus souvent des exhortations àla vertu, se rapportent, comme je l’ai déja observé, au genre délibératif. Les Péres Bourdaloue & Massillon ont porté l’Eloquence de la chaire au plus haut degré : tous [t. I, p. 132] deux solides, profonds, judicieux, mais l’un plus fort & plus nerveux en raisonnement, l’autre plus agréable & plus varié par les peintures & les images, tels en un mot que l’on peut plutôt les juger égaux entre eux, que semblables.

< Manchette : Leurs principaux matériaux doivent être empruntés de l'Ecriture & des Péres.>

Les sermons sont, suivant notre méthode, de vrais discours oratoires, & non pas comme chez les Anglois, des discussions Métaphysiques, plus convenables à une Académie qu’aux assemblées populaires qui se forment dans nos Temples, & qu’il s’agit d’instruire des devoirs du Christianisme, d’encourager, de consoler, d’édifier.

Nous avons déjà indiqué les lieux de Rhétorique qui leur sont propres, c’est-à-dire, les autorités empruntées des Livres saints & de toute l’antiquité Ecclésiastique. Ces sources sacrées, comme nous le disions, ne doivent pas être inconnues à ceux qui traitent même les sujets profanes & humains. Mais elles sont le fond essentiel des discours du Prédicateur, qui fait profession de ne rien dire de lui-même, & qui exerce la fonction d’Ambassadeur de Dieu [t. I, p. 133] auprès des hommes. Ses instructions sont contenues dans l’Ecriture, dans les Péres, & dans les Conciles : & par conséquent c’est de là qu’il doit tirer tout ce qu’il annonce. Autrefois les sermons étoient semés de traits des Auteurs profanes, pendant que l’Avocat au Barreau remplissoit ses plaidoyers des citations de l’Ecriture & des Péres. Erudition déplacée de part & d’autre. Les discours Chrétiens sont le domaine propre de l’Ecriture & de la Tradition. Elles doivent en être la base, & en fournir la substance. Si notre goût & notre usage modernes ne permettent point au Prédicateur d’en prodiguer les citations, au moins son style doit en être nourri, & son langage n’être que le développement de celui que parlent les monumens divins & religieux. J’oserois même lui conseiller de ne pas craindre tellement les citations, qu’il les évite avec un soin scrupuleux. En hérisser son discours est un excès : les retrancher totalement, c’en est un autre.

La Philosophie humaine, pourvû qu’elle se tienne toujours soumise à l’autorité supérieure de la révélation, [t. I, p. 134] peut être utile au Prédicateur pour le développement des oracles sacrés : mais elle ne doit jamais dominer dans ses discours, ni en fournir la matiére principale. On peut trouver quelque chose peut-être à reprendre à cet égard dans les sermons qui composent le petit Carême du P. Massillon. Ce sont des discours excellens, mais plutôt discours moraux, que sermons Chrétiens. Les autres compositions du même Orateur, sont d’un goût bien différent. L’Ecriture sainte y est non pas citée fréquemment, mais fondue dans le corps du discours. C’est ce que l’on y peut observer partout. Je me contenterai de citer pour éxemple le début du sermon du véritable culte, pour le Mercredi de la troisiéme semaine du Carême. Le texte est tiré de ces paroles de l’Evangile : Ce peuple m’honore des lévres, & son cœur est loin de moi : &l’Orateur commence à le développer ainsi. « Voici, mes Fréres, la nouvelle alliance, c’est-à-dire la religion du cœur, établie ; le culte spirituel élevé sur les ruines de la superstition & de l’hypocrisie ; l’obéissance & la miséricorde préférées aux [t. I, p. 135] offrandes & aux victimes, l’esprit qui vivifie, opposé à la lettre qui tue ; la chair, qui ne sert de rien, rejettée ; la piété, qui est utile à tout, annoncée ; en un mot, les traditions humaines, les doctrines nouvelles, les erreurs populaires, la religion des sens, ou condamnée dans ses abus, ou réglée dans ses usages. »Toute cette période n’est qu’un tissu de paroles de l’Ecriture. Misericordiam volo &, non sacrificium. Melior est obedientia, quàmvictimœ. Littera occidit : Spiritus autem vivificat. Spiritus est qui vivificat : caro non prodeat quidquam. Pietas ad omnia utilis est. In vanum colunt me, docentes doctrinas & prœcepta hominum. Tenetis traditionem hominúm.

La remarque que j’ai faite sur le petit Carême ne part point de l’envie de critiquer. Mais les fautes des grands hommes sont contagieuses : & celle que je reléve ici est d’espéce à le devenir aisément, sur-tout dans un siécle où la manie du philosophisme a acquis un crédit prodigieux & effrayant.

< Manchette : En présentant les textes dans leur vrai sens.>

Une observation importante à [t. I, p. 136] ajouter ici, c’est que les textes de l’Ecriture employés par les Prédicateurs, doivent être présentés sous leur vrai sens, & non pas tirés par force au sujet par des interprétations louches, & des allusions arbitraires. Et ce ne sont pas seulement des Orateurs d’un mérite commun & ordinaire qui tombent dans ce défaut. Le P. Massillon ne s’en est pas garanti. Dans son sermon pour le jour de Pâques, qui roule sur les causes ordinaires de nos rechûtes, il s’exprime ainsi vers la fin de la seconde partie : « Vous savez, Seigneur, que votre Esprit, qui forme en nous les saintes pensées & les mouvemens du salut, ne sauroit presque se fixer dans la mutabilité de notre cœur ; qu’il n’est pour nous qu’un Esprit rapide & passager ; & qu’à peine a-t-il opéré en nous de bons désirs, que de nouveaux objets effacent à l’instant ces impressions saintes, de sorte qu’il n’en reste pas même de foibles traces. » Quoniam spiritus pertransibit in illo, & non subsistet, & non cognoscet ampliùs locum suum. Cette application des paroles du Pseaume s’éloigne [t. I, p. 137] totalement de la pensée de l’Auteur sacré, qui peint dans l’endroit cité l’instabilité de la vie humaine. « C’est, dit-il, une herbe qui passe, une fleur qui se fane. Un vent souffle, & elle disparoît. » Homo, sicut foenum, dies ejus, tanquam flos agri, sic efflorebit. Quoniam spiritus pertransibit in illo, & non subsistet. Notre âge actuel se corrige du défaut des applications fausses, qui est contraire à la justesse & à l’exactitude dont nous nous piquons.

< Manchette : Les demandes & les consolations se rapportent au genre délibératif.>

Les demandes & les consolations sont aussi comprises par les Rhéteurs dans le ressort du genre délibératif. En effet dans la demande on veut déterminer celui à qui on l’adresse, à faire un acte de libéralité ou de bienveillance : la consolation emporte nécessairement le conseil. Des éxemples de l’une & de l’autre tiendront lieu ici de préceptes. Je tirerai de Marot celui de la demande : c’est un modéle de la façon la plus ingénieuse de demander.

< Manchette : Exemple de demande.>

Le Poëte prélude par un récit très agréable & très-naïf de deux fâcheuses avantures, qu’il vient d’éprouver coup sur coup. Il a été volé par [t. I, p. 138] son valet, & ensuite il lui est survenu une maladie considérable. Ce début prépare l’esprit du Roi François I. à qui il écrit, à la demande qu’il va lui faire d’un secours nécessaire à ses besoins. C’est où il en vient avec une adresse charmante.

« Voilà comment depuis neuf mois en ça
Je suis traité. Or ce que me laissa
Mon larronneau, longtems ha, l’ai vendu,
Et en syrops & juleps dépendu.
Ce néanmoins, ce que je vous en mande
N’est pour vous faire ou requête ou demande.
Je ne veux point tant de gens ressembler,
Qui n’ont souci autre que d’assembler.
Tant qu’ils vivront ils demanderont, eux :
Mais je commence à devenir honteux.
Je ne veux plus à vos dons m’arrêter.
Je ne dis pas, si voulez rien prêter,
Que ne le prenne. Il n’est point de prêteur ;
S’il veut prêter, qui ne fasse un debiteur.
Or savez-vous, Sire, comment je paye
Nul ne le sait, si premier ne l’essaye.
Vous me devrez (si je puis) du retour.
Et vous ferai encores un bon tour.
A celle fin qu’il n’y ait faute nulle,
Je vous ferai une belle cédule,
A vous payer (sans usure il s’entend)
Quand on verra tout le monde content.
Ou, (si voulez) à payer ce sera,
Quand votre los & renom cessera. »

[t. I, p. 139] Ce dernier trait est tout-à-fait fin, & présente une louange d’autant plus délicate qu’on ne s’y attend point du tout, & qu’à la douceur qu’elle a par elle-même, elle joint le plaisir de la surprise. C’est un bon moyen pour obtenir ce que l’on demande, que de gagner par des louanges l’esprit & le cœur de celui qui peut l’accorder. Aussi Marot y revient-il sur la fin de son Epitre, & il la termine par ces beaux vers.

« Voilà le point principal de ma lettre.
Vous saveztout : il n’y faut plus rien mettre.
Rien mettre, las ! Certes & si ferai,
Et ce faisant mon style j’enflerai,
Disant : O Roi amoureux des neuf Muses,
Roi, en qui sont leurs sciences infuses,
Roi, plus que Mars d’honneur environné,
Roi, le plus Roi qui fut onc couronné,
Dieu tout puissant te doint pour t’étréner,
Les quatre coins du monde gouverner,
Tant pour le bien de la ronde machine,
Que pour autant que sur tous en es digne. »

On ne peut guéres douter qu’une requête si habilement tournée, où le badinage le plus enjoué est terminé par un éloge en style magnifique, n’ait eu son effet auprès d’un Prince aussi généreux que François I. [t. I, p. 140]

< Manchette : Exemple de consolation.>

La consolation n’est pas traitée aussi parfaitement par Malherbe dans la piéce qu’il adresse à M. du Périer sur la mort de sa fille. La conduite néantmoins en est bonne : & dans le détail elle renferme de grandes beautés.

Le Poëte entreprend de prouver au pére affligéque la douleur pour les pertes les plus sensibles doit enfin se calmer.

« Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle !
Et les tristes discours,
Que te meten l’esprit l’amitié paternelle ;
L’augmenteront toujours ! »

C’est-là l’esprit & l’idée de toute la piéce. Malherbe met ensuite devant les yeux de son ami le sort des choses humaines, qu’a subi selon la loi commune celle qui est l’objet de regrets si amers. « L’enfance de ta fille avoit des appas », dit-il :

« Mais elle étoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et Rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin. »

Il lui représente que quand même la vie de cette jeune personne auroit été plus longue, son sort seroit [t. I, p. 141] néantmoins le même dans le séjour des morts. A ces considérations il ajoute des éxemples : Priam, qui privé de ses fils par le fer d’Achille, admit la consolation : François I, qui ayant perdu son Dauphin, ne perdit pas courage, & poussa la guerre avec tant de vivacité, qu’il força ses ennemis à lui demander la paix. Il se cite lui-même, & dit, que frappé deux fois du même coup de foudre, il avoit néantmoins séché ses larmes. Il allégue enfin pour dernier motif la nécessité inéxorable de la mort, qui ne connoît ni exception ni reméde. Tout le monde sçait par cœur ces stances admirables.

« La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles.
On a beau la prier.
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix :
Et la garde qui veille aux barriéres du Louvre,
N’en défend pas nos Rois.
De murmurer contr’elle, & perdre patience,
Il est mal à propos.
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos. »

J’ai dit que la conduite de la piéce de Malherbe est bonne. Je suis [t. I, p. 142] pourtant plus satisfait de celle de l’ode d’Horace à Virgile sur la mort de Quintilius. Le Poëte Latin commence par entrer dans la douleur de son ami, & il la partage avec lui. Vient ensuite un éloge magnifique de celui qu’ils pleurent l’un & l’autre. Enfin est employé le motif de l’inutilité des regrets pour un mal sans reméde, & la nécessité de la patience : le tout en moins de vers que la piéce de Malherbe n’a de Stances.

Passons à ce qui regarde les lieux propres du genre judiciaire.

Article III. Des lieux de Rhétorique propres au genre judiciaire.

Nous diviserons ces lieux en intrinséques & extrinséques.

Lieux intrinséques.

Le genre judiciaire se traite par des lieux de Rhétorique différens, selon la différente nature des causes.

< Manchette : Questions de fait : questions de droit.>

La principale différence qui peut se remarquer dans la nature des causes, c’est que les unes consistent dans le [t. I, p. 143] fait, & les autres sont des questions de droit. Un vol a été commis : le particulier poursuivi pour cause de ce vol, l’a-t-il commis ou non ? Voilà une question de fait. Quelles sont les preuves de l’état, & dans quelles circonstances la preuve par témoins peut être admise, ou doit être rejettée : c’est une question de droit, qui est traitée par M. d’Aguesseau dans le deuxiéme de ses plaidoyers imprimés.

Il est bon d’observer que ces différentes natures de causes ne sont pas tellement opposées entr’elles, qu’elles ne puissent se joindre dans une même affaire. Au contraire, le plus grand nombre des causes est de celles qui réunissent le fait & le droit ; & s’il en est dans lesquelles la discussionseule du fait soit nécessaire, c’est parce que, le fait étant supposé, la loi décide le cas sans aucune obscurité, comme dans le premier éxemple que je viens de proposer. Dans le dernier, & en général dans toute question d’état, le fait est mêlé avec le droit ; les preuves pour ou contre la vérité de la naissance réclamée, avec la discussion de la suffisanceou insuffisance de ces preuves selon la Loi. Et ainsi [t. I, p. 144] se vérifie ce que j’ai déja remarqué ailleurs : que toutes les questions particuliéres se décident par la thése générale.

< Manchette : Dans les questions de fait, trois états de cause.>

S’il s’agit d’un fait dans l’affaire que vous plaidez, quels lieux de Rhétorique doivent être employés ? Avant que de répondre à cette question, j’observe que les Rhéteurs ont distingué trois états de cause, le conjectural, le définitif, & l’état de qualité ; ou, pour parler plus uniment, la question est de savoir, ou si le fait est réel, ou quel nom on doit lui donner, ou quelle en est la qualité, c’est-à-dire, s’il est innocent ou criminel. Les affaires criminelles sont très souvent dans le premier cas. L’accusateur soutient que le crime a été commis par celui qu’il poursuit : l’accusé nie le fait : voilà l’état conjectural. Si l’accusé, convenant du fait, en conteste la qualité, comme le vieil Horace, dans Corneille, ne nie point que son fils ait tué sa fille, mais il prétend que sa fille étant coupable, celui qui l’a tuée a fait une action de justice ; comme Milon avouoit qu’il avoit tué Clodius, mais soutenoit qu’il ne l’avoit tué que pour défendre [t. I, p. 145] sa propre vie ; ce qui est permis par toutes les Loix : alors c’est ce que l’on appelle l’état de qualité. Quelquefois il s’agit du nom. Y a-t-il simonie dans tel procédé envers celui de qui on tient le bénéfice ? Y a-t-il usure dans tel contrat ? Ici le nom emporte la chose, & décide si le bénéfice est légitimement possédé, ou doit être déclaré impétrable ; si le contrat doit être annullé, ou subsister : cet état de cause est nommé par les Rhéteurs, définitif.

Maintenant il est aisé de voir quels lieux de Rhétorique conviennent à chacun des trois états de cause. Au conjectural, les motifs d’entreprendre, & la facilité d’exécuter : au définitif, la définition, suivant que le nom le porte : à l’état de qualité, les circonstances, qui innocentent l’action, ou la rendent criminelle. Voilà à-peu-près ce que l’on peut dire sur les lieux propres aux causes qui consistent dans le fait.

Pour les questions de droit, il est clair que les raisonnemens & les preuves se tirent des Loix, dont nous parlerons parmi les lieux extrinséques.

< Manchette : Nécessité de l'état de la question.>

Je coule légérement sur ces objets [t. I, p. 146] pour en venir à une observation qui me paroît beaucoup plus intéressante. C’est que dans toute cause, il est extrémement important de bien poser l’état de la question ; de voir & de marquer jusqu’à quel terme l’adversaire est d’accord avec nous ; où commence la ligne de division ; ce qu’il nie ; ce que nous soutenons. Par cette annalyse se découvre souvent un principe lumineux, qui influe sur toute l’affaire, & qui la décide. Pour parvenir à ce point, il faut avoir bien étudié le fonds & toutes les circonstances de sa cause. Je parlerai ailleurs de la nécessité & des avantages de cette étude : ici je remarque seulement que les deux plus grands Orateurs dont nous ayons les plaidoyers imprimés, quoique dans deux différens genres, M. d’Aguesseau & M. Cochin, nous donnent l’exemple de l’attention à déterminer dans chaque cause l’état de la question. A la tête de tous leurs plaidoyers paroissent des sommaires, qui expliquent & annoncent en très-peu de mots les questions qui faisoient l’objet de la contestation : & à la maniére dont ces sommaires sont dressés, il est aisé de voir [t. I, p. 147] qu’ils sont de la main des Auteurs. M. Cochin avoit une pratique singuliére à cet égard, & qui étoit même de son invention, suivant que s’exprime la Préface mise à la tête de ses Œuvres. Il réduisoit quelque cause que ce fût à un unique point de controverse. « Le procès le plus chargé de chefs de conclusions, dit l’Auteur de cette Préface <p. xiii>, le plus compliqué d’événemens & de procédures, le plus hérissé de difficultés ; il (M. Cochin) en a sondé la source, redressé les circuits, tari les superfluités, & réuni le surplus dans un même courant, aboutissant à un seul & unique terme. » Ainsi l’affaire du prétendu mariage du Comte d’Hautefort, chargée par elle-même d’un grand nombre de circonstances, avoit été traînée en différens Tribunaux ; la poursuite criminelle s’étoit jointe à l’intérêt civil ; il y avoit double information commencée à la requête de chacune des Parties, l’une au Châtelet de Paris, l’autre à la Justice de Laval. M. Cochin réduit cette affaire si compliquée à un seul point de vûe ; & plaidant un incident qui rappelle toute la cause, il propose [t. I, p. 148] pour question unique à examiner, laquelle de deux accusations respectives est récriminatoire <T. II. p. 369>. Cette méthode simplifie les choses : elle est très-lumineuse, & elle introduit dans un plaidoyer l’unité du sujet, tant recommandée en poësie, & si bien pratiquée par les grands Poëtes. La chose n’est pas toujours possible dans les causes judiciaires, comme l’observe la Préface même que je cite <p. xviij> : je vois que les sommaires qui précédent les plaidoyers de M. d’Aguesseau, distinguent souvent plusieurs articles ; mais, soit plusieurs, soit réduits à l’unité, il importe au bien de la cause, qu’ils soient exposés avec une netteté & une justesse parfaite.

Lieux extrinséques.

Les lieux extrinséques du genre judiciaire, sont les Loix, les piéces du procès, les dépositions des témoins, les préjugés ou jugemens rendus sur des espéces semblables.

< Manchette : Les Loix.>

I. Les Loix décident souverainement du sort des affaires. Si la loi est claire, & qu’un citoyen se trouve visiblement dans le cas de la loi, il ne [t. I, p. 149] peut point y avoir de contestation : la loi a d’avance prononcé le jugement.

Mais il reste quelquefois de l’obscurité dans les Loix : l’application qu’il en faut faire à chaque cas particulier, est encore plus souvent susceptible de difficulté et d’embarras ; voilà ce qui cause les procès, & ce qui donne lieu au ministére de l’Avocat.

Il ne doit jamais heurter la loi de front : il ne seroit point écouté. Son habileté consiste à l’amener à lui par une interprétation favorable, qui ne fasse point violence au texte, & qui soit appuyée de l’autorité des plus habiles Jurisconsultes. Si la lettre de la loi lui est contraire, il faut qu’il en recherche l’esprit, & qu’il trouve dans la pensée qu’avoit le Législateur, un secours, que les termes pris à la rigueur semblent lui refuser. Si rien de tout cela n’est possible, son unique ressource est d’observer dans le faitquelques circonstances, qui le mettent hors du cas de la loi qu’on lui oppose.

Il seroit peu convenable à un traité de Rhétorique, & encore moins à la portée de mes connoissances, d’insister plus long-tems sur la matiére des [t. I, p. 150] Loix. Je dois seulement féliciter notre âge & nos mœurs, de ce que la nécessité de cette étude n’est point parmi nous un problême. Les Romains distinguoient les professions d’Avocat & de Jurisconsulte, & ils les regardoient comme séparées. C’étoit une erreur, dont la pratique nuisoit beaucoup aux affaires du Barreau. Entreprendre de plaider sans connoître les Loix, s’est [sic] s’embarquer pour un voyage de fort long cours sans avoir de provisions. Cicéron & Quintilien, comme je l’ai déja dit, ont combattu cette erreur ; mais les mœurs publiques l’emporterent sur les conseils de ces grands & sages Moniteurs : & la Jurisprudence continua de faire un art étranger à la profession de l’Avocat, qui en empruntoit le secours lorsqu’il en avoit besoin.

J’ai dit qu’il n’est jamais permis d’attaquer directement la Loi : & je crois la régle sans exception dans notre Barreau. Les Avocats à Rome se donnoient plus de liberté. Je trouve dans Cicéron l’exemple d’une loi taxée ouvertement d’injustice en plein Tribunal par l’accusateur de Cluentius ; & il sembloit y avoir matiére à [t. I, p. 151] ce reproche. La loi qui statuoit sur le crime de corruption des Jugemens, ne soumettoit pas indistinctement à la peine tous ceux qui auroient corrompu les Juges : elle ne parloit que des Sénateurs. Ainsi Cluentius, qui étoit simple Chevalier Romain, n’y étoit pas compris. C’est de quoi se plaignoit amérement l’accusateur. « Il est indigne, disoit-il, que la loi qui condamne un crime ne soit pas commune pour tous les citoyens ; & que ce qui est puni dans le Sénateur, soit innocent, ou du moins exemt de peines, dans un Chevalier Romain. » Cicéron détruit cette objection par un éloge magnifique qu’il fait des Loix. Ce morceau est si beau, & renferme des maximes si importantes pour la société en général, & pour la profession des Avocats en particulier, que je crois devoir en donner ici la traduction.

« Quand je vous accorderois, dit Cicéron à l’accusateur, qu’il y a de l’indignité dans la disposition de la loi que vous critiquez, il faut que vous conveniez avec moi, qu’il est beaucoup plus indigne que dans un Etat, qui ne se soutient que par les [t. I, p. 152] Loix, on s’écarte des Loix. Car les Loix sont le lien qui nous assure toutes les prérogatives dont nous jouissons dans la République : elles sont le fondement de la liberté, la source de l’équité. L’esprit, l’ame, les régles & les principes constitutifs du Gouvernement subsistent dans les Loix. Un Etat sans Loix, semblable à un corps destitué d’ame, ne pourroit tirer du service des parties qui le composent, & qui en sont comme le sang, les membres, & les nerfs. Les Magistrats sont les Ministres de la Loi, les Juges en sont les interprétes : nous sommes tous, en un mot, les esclaves de la Loi, afin de pouvoir être véritablement libres. » Pour rendre sensible la vérité du principe, l’Orateur en fait l’application aux personnes & aux objets qu’il a actuellement sous les yeux. « Vous, dit-il, illustre Préteur, en vertu de quel droit présidez-vous à ce Jugement ? A quel titre exercez-vous l’autorité de Président sur des citoyens aussi respectables, que ceux qui forment ce Tribunal ? Et vous, Messieurs, qui devez nous juger, quel privilége vous sépare de [t. I, p. 153] toute la multitude des citoyens, pour vous établir, en aussi petit nombre que vous êtes, souverains arbitres du sort & de l’état des hommes ? De quel droit l’accusateur a-t-il dit ce qu’il a voulu ? Pourquoi ai-je la liberté de faire ici un si long plaidoyer ? Quelle force a attaché au service de ce Tribunal ces Greffiers, ces Huissiers, & ces autres Officiers subalternes que je vois prêts à exécuter vos ordres ? Toute cette police est l’effet & le fruit de la Loi. La Loi est l’ame, comme je l’ai déja dit, qui gouverne toute l’œconomie de ce jugement. Il en est de même de tout le reste. Portez vos regards sur toutes les parties de la République. Vous verrez que c’est d’après la Loi, & sous la direction de la Loi, que tout s’arrange & s’exécute. » Rien n’est plus beau ni plus vrai, que ce que dit ici Cicéron : rien de plus capable de faire sentir, avec quel respect les Loix doivent être traitées par ceux que leur état engage à en être les organes & les défenseurs.

< Manchette : Les pièces du procès.>

II. Les piéces du procès sont les titres que chacune des Parties produit [t. I, p. 154] pour établir sa prétention, testamens, contrats ; extrait des regîtres baptistéres, acte de célébration du mariage, & autres semblables. Les piéces sont en quelque façon la loi propre & spéciale de chaque cause : & l’on peut leur appliquer ce que je disois tout à l’heure des Loix publiques. Si elles sont claires & en bonne forme, elles décident la question, ou même l’empêchent de naître.

De-là il s’ensuit qu’à considérer en général les titres & piéces des procès, l’Orateur n’a pas de quoi exercer beaucoup son éloquence. Leur autorité est si bien reconnue & si décisive, qu’il est inutile de vouloir l’établir, & téméraire d’entreprendre de la renverser. Les seules circonstances particuliéres de chaque piéce peuvent occuper le talent de l’Avocat. Ce seroit donc une pratique peu convenable pour nous, que celle qui est recommandée par Cicéron au deuxiéme livre de l’Orateur <n. 228>, d’avoir des lieux communs tout prêts pour & contre l’autorité des piéces par écrit, & de même pour & contre les dépositions des témoins, & autres matiéres semblables, qui reviennent dans presque [t. I, p. 155] toutes les causes. La façon de juger, chez les Romains, n’étoit point soumise à des régles bien sévéres & absolument invariables. Les Juges dans la plupart des causes se regardoient presque comme maîtres de la décision : ce qui conséquemment donnoit à l’éloquence des Avocats plus de liberté de se déployer. Néanmoins je ne vois point de ces excursions vagues sur l’autorité des piéces & des dépositions des témoins en général dans les plaidoyers de Cicéron : & Quintilien <L. II. c. 4> condamne nettement la pratique d’avoir sur ces objets des lieux communs tout prêts pour s’en servir dans l’occasion.

Les observations de détail sur les piéces produites au procès ne peuvent point se prévoir d’avance, & elles sont d’un usage essentiel dans un très grand nombre de causes, soit pour établir l’autorité de ces piéces, si elles sont favorables, soit pour les infirmer, si elles sont contraires, ou même les rejetter absolument comme fausses. Les exemples de ces fortes de discussions se trouvent partout. Mais si l’on veut que j’en indique un en particulier, je ne puis en citer aucun [t. I, p. 156] qui soit tout ensemble & plus étendu & plus nerveux, que celui que fournit la cent vingt-cinquiéme cause de M. Cochin <T. V. p. 420>, touchant l’acte de célébration de mariage entre le Prince de Montbelliard & la Demoiselle de Hedviger.

Cet acte étoit fondamental dans l’affaire, qui effrayoit par la multitude des faits, d’incidens, & de procédures, & que l’habile Avocat, selon sa pratique remarquée plus haut, ramenoit à cette question unique <p. 441> : « Anne-Sabine de Hedviger a-t-elle été la femme ou la concubine de Léopold-Eberhard Duc de Virtemberg ? Leur union a-t-elle été marquée au coin de l’honneur ou de l’infamie ? » Aussi les Adversaires n’omettoient rien pour affoiblir l’autorité de l’acte de célébration de ce mariage : & M. Cochin avoit à le défendre, & de leurs chicanes, & de quelques difficultés qui naissoient de la piéce même. Il le fait <p. 444. 453>, en établissant la validité de l’acte en lui-même, & en détruisant les objections qu’on y opposoit. Il s’étend beaucoup, parce que la matiére l’exigeoit par son importance, & que les efforts des [t. I, p. 157] adversaires contre une piéce qui ruinoit leurs prétentions, avoient multiplié les mauvaises difficultés. Mais dans cette longue discussion il ne se trouve pas un mot inutile : le raisonnement y est vif & pressé, & l’évidence portée à son comble.

< Manchette : Les témoins.>

III. Les dépositions des témoins sont, comme les piéces du procès, décisives par elles-mêmes dans les affaires judiciaires : & le ministére de l’Avocat se réduit communément à faire valoir ou à attaquer, par les circonstances du détail, chaque déposition qui lui est avantageuse ou contraire. Cependant depuis que la preuve testimoniale est renfermée par les Ordonnances dans des bornes plus étroites, mais qu’il n’a pas été possible de fixer de maniére qu’il ne restât aucun lieu à contestation, l’Avocat peut avoir à en relever en général, ou au contraire à en rabaisser le mérite, selon qu’il demandera qu’elle soit admise ou rejettée. Encore ne devra-t-il pas trop s’étendre sur ces généralités, qui ne sont point du tout de notre goût.

Dans une cause plaidée par M. Cochin <T. III. p. 207>, & réduite par lui à cette [t. I, p. 158] question, si lorsqu’il y a preuve littérale de la témérité de l’accusation de récélés, il y a encore lieu à une information par témoins ; il sembleroit que le plaidoyer dût rouler en grande partie sur une comparaison de la preuve par actes à la preuve testimoniale. Cependant <p. 214> cette comparaison générale n’y remplit qu’une demi-page : & tout le corps du discours est employé à la discussion particuliére des actes qui dans le fait dont il s’agit, excluent l’accusation des récélés. Le principe général de la supériorité de la preuve par actes sur celle par témoins est si clair & si constant, qu’il n’arrête pas longtems l’Avocat. C’est assez pour lui d’observer en deux mots, que ce n’est que l’impossibilité d’avoir la premiere, qui a fait admettre la seconde en matiére criminelle ; & que l’inconvénient seroit extrême d’écouter des témoins contre les actes. « Il n’y auroit rien de sûr, dit-il, dans la société. On renverseroit tout en supposant dans tous les actes de la fraude & du dol, & se donnant une libre carriére de faire entendre des témoins ou peu sûrs ou peu exacts. » C’est ainsi que se traitent [t. I, p. 159] communément les vûes générales qui peuvent regarder la preuve par témoins. Les discussions de détail sont ce qui occupe sérieusement celui qui plaide, soit qu’il ait à faire valoir une déposition, soit qu’il veuille l’infirmer.

Le second plaidoyer imprimé de M. d’Aguesseau fournit encore la preuve & l’exemple de cette façon de procéder <T. II>. Si cependant il arrive que la preuve testimoniale, selon qu’elle sera admise ou rejettée, devienne un moyen décisif dans la cause, la question générale du mérite de ce genre de preuve peut & doit être traitée avec étendue : & c’est ce qu’a pratiqué supérieurement M. Cochin <T. IV> dans son plaidoyer pour la Dame de Boudeville, contre la Dame de Bruix, qui prétendoit prouver par témoins sa filiation.

Dans les discussions particuliéres, s’il s’agit d’appuyer le témoignage rendu en notre faveur, il faut insister sur les qualités qui rendent recommandable la personne du témoin, sur la netteté & la force de la déposition, sur la convenance de toutes ses parties entre elles, sur son rapport exact avec [t. I, p. 160] le point de fait qui est en question. Les considérations contraires seront employées pour détruire un témoignage qui nous seroit désavantageux. Seulement j’avertis que dans les reproches contre les témoins il faut se borner aux faits qui leur sont personnels, & s’interdire les traits de censures générales, qui embrasseroient toute une nation ou tout un corps. C’est donner de l’appui àcelui que vous attaquez, que de lui joindre un si grand nombre de personnes intéressées à le justifier ; & ces reproches vagues ont toujours nécessairement beaucoup d’inexactitude & d’injustice.

Cette matiére des témoins est d’un usage très-fréquent : & il est très peu de causes dans lesquelles il ne soit nécessaire de discuter des dépositions faites en Justice, soit pour les confirmer, soit pour les combattre. Je trouve un excellent modéle des deux opérations différentes dans le second plaidoyer de M. d’Aguesseau sur l’affaire entre M. le Prince de Conti & Madame la Duchesse de Nemours <T. III>, affaire aussi importante par la grandeur de l’objet que par la dignité éminente des Parties. La décision de [t. I, p. 161] cette cause si intéressante dépendoit principalement des dépositions des témoins sur l’état de l’esprit de M. l’Abbé d’Orléans, de la succession duquel il s’agissoit. Le Magistrat balance les dépositions contraires avec toute l’impartialité de son ministére : mais la maniére dont il s’y prend présente toutes les ouvertures par lesquelles on peut attaquer une déposition, & les conditions qu’elle doit avoir pour triompher : & par conséquent les Avocats y trouvent un exemple utile dans l’un ou dans l’autre de ces points de vue, selon que l’exige l’intérêt de leur cause.

L’Orateur observe d’abord <p. 564>, que toute preuve testimoniale doit être envisagée en deux maniéres différentes ; par sa surface extérieure, c’est-à-dire, par le nombre & la qualité des témoins ; & par sa substance intérieure, c’est-à-dire, par la multitude & l’importance des faits. Il traite ensuite ces deux objets, chacun à part, avec une exactitude, une netteté, & une force, qui ne laissent rien à désirer, & qui emportent la conviction. Mais cette discussion devient silongue, par la nécessité de la cause, que [t. I, p. 162] je ne puis que renvoyer à l’original ceux qui desireront d’en profiter.

J’indiquerai seulement l’article de M. le Nain, Maître des Requêtes, qui étoit mort alors, & dont une déposition étoit alléguée dans la cause. M. d’Aguesseau comble d’éloges la personne, & il anéantit la déposition. Des éloges qu’il lui donne <p. 483-485>, je ne citerai que ce seul trait. « S’il s’agissoit d’une autre personne, nous examinerions d’abord ce qu’elle auroit dû faire, & nous chercherions ensuite ce qu’elle auroit fait. Mais qu’il nous soit permis de renverser cet ordre à l’égard du grand Magistrat dont nous avons l’honneur de vous parler. Disons plutôt : M. le Nain l’a fait ; donc il a pû, donc il a dû le faire. C’est ce que nous croyons que tout le Public dira avec nous. » Un témoin si respectable méritoit sans doute les plus grands égards. Mais sa déposition, par la qualité des faits qu’elle contenoit <p. 464>, devenoit inutile pour la décision de la cause, ou même peu favorable à la Partie qui vouloit s’en prévaloir <p. 563>. Aussi l’Orateur discutant l’article des témoins de Madame de Nemours, se détermine à retrancher [t. I, p. 163] nettement de leur nombre M. le Nain, dont « le témoignage, dit-il, seroit digne de décider seul ce célébre différend, s'il étoit aussi considérable par les faits qu'il contient, qu'il est illustre par le nom & la vertu de son Auteur. »

< Manchette : Les Préjugés.>

IV. Les Préjugés, ou Jugemens rendus précédemment dans des espéces semblables, sont encore un des moyens des plus communément employés par les Avocats ; & en effet on conçoit aisément que la force doit en être grande. Proposer à des Juges de prononcer un Jugement conforme à d'autres Jugemens qui ont précédé, c'est entrer dans leur façon de penser. Tout Juge a intérêt à soutenir l'autorité des choses jugées, & à faire respecter le pouvoir & la dignité de la fonction qu'il exerce. C'est donc une arme puissante dans les mains d'un Avocat, qu'un Arrêt qui a préjugé sa cause. Le cas arrive quelquefois dans la même affaire, souvent dans des affaires différentes.

Dans la même affaire, les provisions accordées influent beaucoup sur le Jugement définitif. Les interlocutoires, c'est-à-dire, les Jugemens [t. I, p. 164] qui ordonnent que telle chose sera faite avant que l'on décide le fond, sont toujours accompagnés de correctifs, qui sauvent le droit des Parties au principal : mais malgré ces correctifs, ils forment un préjugé par rapport à la décision du fond. Si après que la cause a été jugée au fond, la Partie condamnée ose revenir, par quelque voie que ce soit, contre l'Arrêt, alors l'Avocat qui parle pour le maintien de l'Arrêt, peut & doit faire voir que par une pareille entreprise on compromet toutes les fortunes & le plus ferme appui de la tranquillité publique. C'est ce qu'exécute parfaitement M. Cochin dans sa cent vingt-cinquiéme cause <T. V. p. 125>, où il avoit à repousser une prétention de cette espéce. « Les hommes, dit-il, naturellement livrés à un esprit de discorde, entraînés par les passions qui les agitent sans cesse, toujours prêts à entrer en guerre les uns contre les autres, & à se déchirer pour les plus légers intérêts, ne peuvent être retenus dans la fureur qui les pousse, que par le poids de l'autorité publique, & par la sagesse des loix que les Arrêts leur [t. I, p. 165] prescrivent. C'est à ces titres augustes que l'on est redevable de la tranquillité publique. On a beau murmurer & se plaindre. Il faut que la Partie condamnée abandonne ses prétentions, & que celui qui a triomphé, jouisse paisiblement du fruit de sa victoire. Sans ce frein qui dompte l'indocilité même, tout tomberoit dans la confusion ; & la société qui n'a été établie que pour le bien, ne seroit plus que le centre de l'horreur & du trouble le plus funeste. Il est donc d'une extrême conséquence que la foi des Arrêts soit inébranlable. Car si les tempêtes régnent dans le port même, il n'y a plus d'asyle pour les hommes, & il vaut autant les abandonner aux orages dont la mer est sans cesse agitée. » Ainsi doit procéder l'Avocat, lorsqu'il défend les préjugés en même cause.

Dans les affaires différentes individuellement, mais dont l'espéce est semblable, les Jugemens précédemment rendus n'offrent pas une ressource aussi victorieuse : mais ils ont toute la force de l'exemple, augmentée encore de l'intérêt du Tribunal [t. I, p. 166] & de la Judicature. L'Avocat doit seulement prouver la ressemblance de l'espéce ; & alors il peut se regarder comme vainqueur.

Par la même raison celui à qui l'on oppose un préjugé de cette nature, n'a d'autre moyen de défense, que de trouver quelque dissemblance entre les deux cas : & il est vrai que la variété des choses humaines est telle, qu'il n'est guéres possible que deux causes, non plus que deux visages, soient parfaitement semblables. Il y a toujours quelque différence, que saisira la sagacité de l'Avocat. C'est delà qu'est née cette maxime commune au Palais, que les Arrêts sont pour ceux qui les ont obtenus, & ne font pas une loi générale. Ils la feroient, si les cas étoient parfaitement semblables. Mais c'est ce qui arrive très-rarement.

Il est encore plus rare qu'il soit permis à l'Avocat de se défendre contre l'Arrêt qu'on lui oppose, en critiquant les Juges qui l'ont rendu. Ce seroit faire mal sa cour aux Juges devant qui il parle, & du suffrage desquels dépend le succès de sa cause. On ne peut pas néanmoins exclure [t. I, p. 167] absoment ce moyen : & je vois M. Cochin, dans sa cent trente-quatriéme cause <T. V>, l'employer contre un Arrêt qu'il lui importoit de détruire. Mais le Tribunal qu'il attaquoit est le Parlement de la ligue, qui bien loin de faire autorité, est en horreur à tous les bons François. L'Avocat ne craint donc pas  de traiter cette Compagnie d'ombre de Parlement <p. 353>, & de Tribunal devenu esclave d'une faction redoutable, qui étoit prête à renverser la Monarchie <p. 352>. Encore a-t-il soin de sauver autant qu'il lui est possible, l'honneur de la Judicature, en disant & prouvant <p. 379> que l'Arrêt qu'il combat est l'ouvrage non de la Justice, ni d'un Tribunal libre, mais d'un parti rebelle, qui a fait prononcer ce qu'il a voulu par des Juges, qu'il faisoit gémir sous la plus violente oppression.

SECTION III. Avis sur l'usage des lieux de Rhétorique. Nécessité d'étudier sa cause.

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< Manchette : Usage des lieux de Rhétorique.>

Il n'est pas besoin d'avertir aujourd'hui que l'usage des lieux de Rhétorique ne consiste pas, soit à les [t. I, p. 168] employer tous dans chaque matiére que l'on traite, soit, pour en faire un choix, à s'en mettre la liste devant les yeux, & à les interroger tous l'un après l'autre, sur la contribution qu'ils peuvent fournir à l'ouvrage, dont on cherche actuellement les matériaux. Quintilien <L. V. c. 10> a cru cet avis nécessaire au tems où il écrivoit. Mais notre siécle est plus porté à mépriser les préceptes communs & anciens, qu'à en pousser la scrupuleuse observation jusqu'au petit & au ridicule.

Quel est donc pour nous l'usage des lieux de Rhétorique en écrivant ? Il faut d'abord qu'ils soient bien connus, & qu'on les ait considérés & en eux-mêmes, & dans les exemples qui s'en présentent à chaque pas, en un mot, qu'on se les soit rendu familiers, & par l'étude, & sur-tout par l'exercice. Alors, pour me servir des comparaisons de Quintilien, de même que la main du joueur d'instrumens se porte comme d'elle-même, & par habitude sur chaque corde qui convient à l'air qu'il exécute ; de même que les lettres & les syllabes du mot que l'on veut tracer sur le papier, s'offrent, sans se faire [t. I, p. 169] chercher, à celui qui écrit : pareillement les lieux de Rhétorique se prêteront au service de l'Orateur en vertu du seul besoin de la matiére. En réduisant à ces termes l'utilité des lieux de Rhétorique, je ne crois pas que l'on puisse la révoquer en doute. Quand on a sous sa main les moyens généraux de trouver des preuves, il doit être assurément plus aisé de tirer de chaque sujet particulier les raisonnemens qu'il fournit.

< Manchette : L'étude de son sujet est la meilleure & la plus utile méthode.>

Mais il faut avouer que la méthode la plus sure, la plus directe, & la plus indispensablement nécessaire, pour trouver les matériaux du discours que l'on prépare, c'est l'étude de son sujet. Cette étude demande des soins, de l'attention, un examen réfléchi, surtout dans le genre judiciaire. C'est ce qui paroît clairement par tout ce que j'ai dit sur les piéces du procès, & sur les dépositions des témoins. Cicéron y ajoute une pratique très-importante, qui emporte du tems, & qui exige de l'application <II. de Orat. 99-103>. Il parle historiquement, mais il est aisé de sentir que son récit est un précepte.

« Je me fais instruire de l'affaire, dit-il sous le nom de l'Orateur [t. I, p. 170] Antoine, par la Partie elle-même qui implore mon secours : & je ne veux avoir aucun témoin de notre conversation, afin que celui que j'interroge ait toute liberté de s'expliquer. J'ai soin même de plaider la cause de la Partie adverse, afin que mon client plaide la sienne, & qu'il ne laisse rien échapper de tout ce qu'il a pensé sur son affaire. Lorsqu'il s'est retiré, je remanie tout ce qu'il m'a dit, & je soutiens moi seul trois rôles différens avec une exacte impartialité, le mien, celui de l'Avocat adverse, celui du Juge. Je fais ainsi le triage & l'estimation de mes moyens. Par là je me procure l'avantage de penser dans un tems, & de parler dans un autre : deux choses que la plûpart des Avocats, comptant sur leurs talens, font à la fois. Mais quelque habiles qu'ils puissent être, certainement ils parleroient mieux, s'ils se donnoient auparavant le tems de penser. » L'Auteur de la Préface des Œuvres de M. Cochin <p. xiij>, assure que la pratique recommandée ici par Cicéron, étoit suivie exactement par cet illustre Orateur de nos jours. [t. I, p. 171] L'étude approfondie de la cause paroît à Cicéron si nécessaire pour l'Avocat qui doit plaider, qu'il s'exprime même durement contre ceux qui la négligent. « Je vois, dit-il, tous les jours des causes se perdre, par le peu de soin qu'a eu l'Avocat de s'en instruire. Car il en est quelques-uns, qui par l'ambition de paroître fort occupés, de remplir tout le Barreau, & de voltiger sans cesse d'un Tribunal à l'autre, plaident souvent des causes qu'ils ne se sont pas donné le tems d'étudier. De-là résultent plusieurs fâcheux inconvéniens. C'est négligence, que de traiter avec peu de soin ce que l'on a entrepris : c'est perfidie, que de manquer aux engagemens contractés : mais ce qu'ils ne croient pas, & qui est pourtant très-vrai, c'est que l'on ne peut parler que misérablement de ce que l'on ne sait pas. Ainsi entre deux taches honteuses ils font le plus mauvais choix : ils comptent pour peu celle qui est la plus grande, c'est-à-dire, la honte de la négligence : ils craignent davantage la réputation de [t. I, p. 172] bêtise, & ils s'exposent à l'acquérir. »

Tels sont les moyens que l'Orateur doit employer pour chercher & trouverdes preuves. Mais il n'est pas seulement obligé de prouver : il fautde plus que, pour réussir à persuader, il trouve le secret de rendre sa personne aimable. C'est ce que l'on appelle en Rhétorique Mœurs, ou, d'un mot Grec qui signifie la même chose, Ethos.

CHAPITRE II. De ce que l'on appelle en Rhétorique Mœurs ou Ethos.

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< Manchette : Définition de ce qu'on appelle Mœurs en Rhétorique.>

On doit se rappeller ici ce que nous avons dit d'après Aristote, ou plutôt d'après le bon sens & l'expérience, que les choses que l'Orateur veut persuader n'agissent pas seulement selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais que la considération de la personne de celui qui parle influe beaucoup dans la persuasion, & que selon qu'il se rend agréable ou désagréable aux Auditeurs, l'effet de son discours est totalement différent. [t. I, p. 173] [Il] faut donc que l'Orateur tâche de se rendre aimable à ceux à qui il veut persuader quelque chose que ce puisse être : sans quoi il court risque d'échouer, même avec les moyens les plus persuasifs de leur nature. Dans le genre judiciaire, comme il parle pour un tiers, dont les intérêts deviennent les siens, il doit pareillement le peindre en beau, & donner une idée avantageuse du caractére, de la conduite, & des procédés de son client. L'Avocat est regardé comme ne faisant qu'une même personne avec celui dont il plaide la cause.

Or maintenant le moyen de se rendre aimable, c'est d'exprimer en soi des mœurs douces, modestes, bienfaisantes : & c'est par cette raison que cette partie de l'Art de persuader a été appellée Ethos en Grec, & Mœurs en François. Ces deux mots ont le même sens.

< Manchette : Leur utilité.>

Le soin de se peindre sous des traits aimables est nécessaire à quiconque parle ou écrit. Disons mieux : il est nécessaire dans toute la conduite de la vie. Mais je ne dois considérer ici que ce qui regarde l'Eloquence. Il n'est point d'Orateur, il n'est point [t. I, p. 174] d'Ecrivain, qui ne gagne beaucoup à inspirer pour soi de la confiance, de l'estime, de l'amitié.

< Manchette : Dans le genre délibératif.>

Dans le genre délibératif on sent tout d'un coup, de quelle importance il est à celui qui donne un conseil, de se montrer digne de la confiance de celui qui l'écoute.

Si l'on demande quelles sont les qualités propres à inspirer la confiance, Aristote les détermine très-bien, & les fixe à trois : savoir la prudence, la vertu, la bienveillance <Rhét. l. II. c. 1>. « Car, dit-il, ceux qui nous trompent, le font parce qu'ils manquent ou de ces trois qualités, ou de l'une d'elles. Faute de prudence, ils ne voient pas le vrai : ou étant vicieux, ils le voient, mais nous le cachent : ou enfin ne nous étant point affectionnés, quoiqu'ils soient prudens & vertueux, ils ne se croient pas obligés de nous dire ce qui nous est le plus convenable. » Ces trois cas embrassent tout ce qui est possible. Ainsi celui qui réunit les trois qualités ci-dessus exprimées, ne peut manquer d'attirer la confiance & de paroître digne d'être cru.

Cette doctrine d'Aristote ne peut [t. I, p. 175] être mise dans un plus beau jour que par l'exemple du discours de Burrhus à Néron, dans Racine, pour dissuader & rompre le projet formé d'empoisonner Britannicus. La sagesse politique & la vertu ont dicté ce discours. L'affection vive & tendre pour l'Empereur y régne & le remplit d'un bout à l'autre. Combien est douce & insinuante la peinture des sentimens exprimés dans ces beaux vers !

« Ah ! de vos premiers ans l'heureuse expérience
Vous fait-elle, Seigneur, haïr votre innocence ?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés ?
Dans quel repos, ô ciel ! les avez-vous coulés ?
Quel plaisir de penser, & de dire en vous-même,
Partout en ce moment on me bénit, on m'aime.
Je ne vois point le peuple à mon nom s'allarmer.
Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer
Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage.
Je vois voler partout les cœurs à mon passage.
 »

Ces sentimens, il est vrai, ne sont pas peints par Burrhus dans sa propre personne. Mais celui qui les exprime si bien, les a dans le cœur : c'est là le langage de la vertu & de l'affection. Le Poëte a donc eu droit de donner un heureux succès à ce discours, & de lui faire désarmer la férocité même de Néron. Mais [t. I, p. 176] malheureusement le vice, la fourberie, l'adulation, imitent trop aisément les traits de la vertu, de la prudence, & de l'affection sincére. C'est de quoi le Poëte nous fournit l'exemple dans la scêne suivante, où Narcisse détruit l'ouvrage de Burrhus, & fait conclure l'exécution du crime projetté. Grand avertissement pour ceux qui ne veulent pas se laisser tromper.

Les sermons, pour se faire écouter avec fruit, exigent de l'Orateur sacré non seulement la probité humaine, mais la piété Chrétienne. Quelle confiance peut prendre le peuple en un Prédicateur dont les œuvres démentiroient les paroles ? Le langage de l'exemple est le plus fort ; & s'il est contraire à celui de la bouche, il en détruira tout l'effet. Cette maxime est si constante & si connue, qu'il seroit inutile d'y insister. L'Auteur de l'Art de prêcher <Chant I>, l'a traitée assez au long. J'en extrairai seulement ici ce petit nombre de vers.

« Que partout sa conduite (du Prédicateur) à ses sermons réponde :
Et qu'il prêche d'exemple au milieu du grand monde. »

[t. I, p. 177] Et un peu plus bas :

« Qui dans la chaire est monté sans vertu…
Court risque d'affoiblir la foi qu'il vient prêcher,
Et d'endurcir les cœurs qu'il auroit dû toucher. »

< Manchette : Dans le genre judiciaire.>

Dans le genre judiciaire, l'expression de mœurs douces & aimables est aussi d'une grande utilité pour l'Avocat : & Cicéron en fait un précepte <De Orat. II. 182-184>, qu'il donne pour très important, & qu'il développe avec soin. « C'est, dit-il, un puissant secours pour gagner sa cause, que de commencer par faire estimer & aimer sa personne, ses mœurs, sa conduite & pareillement le caractére & les procédés de celui pour qui l'on parle, & de donner au contraire une idée défavorable de ses adversaires. La dignité de la personne, sa bonne réputation, ses belles actions, sont des motifs qui concilient la bienveillance : mais en supposant que la réalité réponde au discours. On peut embellir un fond vrai : on ne peut pas créer. Il est très-utile de montrer en soi-même & en son client des marques de facilité, de bienfaisance, de douceur, de piété envers tous les objets qui [t. I, p. 178] méritent ce sentiment, de reconnoissance ; d'un esprit qui n'est point avide, ni ouvert à d'insatiables désirs. Tout ce qui annonce la probité, la modestie, l'éloignement de l'orgueil, de l'opiniâtreté, de l'esprit de chicane, de l'emportement & de la violence, est propre à gagner les cœurs, & indispose contre ceux en qui ces qualités ne se trouvent pas. Ainsi c'est sous des traits opposés qu'il fautpeindre les adversaires. Représenter les mœurs de celui pour qui vous plaidez, comme réglées par la justice, irréprochables, religieuses, timides même, & disposées à supporter les injures, c'est une ressource admirable pour persuader : & cette idée, bien imprimée dans l'esprit des Juges, a quelquefois plus de force que le fond même de la cause. »

Un des traits les plus essentiels à ce caractére aimable de probité & de douceur, est que, si l'on se trouve dans le cas d'une démarche vive & forte, on ne s'y détermine qu'à regret & par nécessité. C'est aussi sous cette couleur que M. Cochin, dans sa quinziéme cause <T. I. p. 229>, peint la conduite [t. I, p. 179] des Religieuses de Maubuisson, qui plaidoient contre leur Abbesse.

« Les Religieuses de Maubuisson, dit-il, gémiroient encore en secret des désordres qu'elles vont exposer aux yeux de la Justice, si la Religion, si l'intérêt d'une maison qui leur est chére, si le respect qu'elles doivent à la mémoire de leur derniére Abbesse (a) ne les avoient forcées de rompre le silence… Les fonds du monastére aliénés, les revenus dissipés, les fermes & les bâtimens dégradés, ont fait craindre avec raison que l'Abbaye ne se trouvât bientôt sur le penchant de sa ruine. Enfin la tyrannie exercée même sur les consciences, a achevé de porter partout l'horreur & la désolation. Etoit-il permis à des religieuses instruites des devoirs de leur état, d'être insensibles à des maux si pressans ? Et ne les auroit-on pas regardées comme complices de tant de désordres, si elles n'avoient enfin fait éclater leurs plaintes, peut-être trop long-tems retenues ? »

<N.d.A. (a) L'illustre Princesse Palatine.>

Voilà bien le précepte de Cicéron [t. I, p. 180] rempli : les clientes représentées par leur Avocat sous les traits les plus capables de faire estimer & aimer leur caractére, & la Partie adverse peinte avec des couleurs bien odieuses. M. Cochin acheve le tableau en déclarant que les Religieuses de Maubuisson, forcées de faire éclater leurs plaintes, auront soin de ne point s'écarter durespect qu'elles doivent conserver pour leur Abbesse : trait de modération, qui en leur conciliant les esprits, tourne par contrecoup au désavantagé de celle qui a maltraité des filles si dignes d'estime.

M. Cochin dans ses Plaidoyers parle très-peu de lui-même : mais il n'en réussit que mieux à faire aimer sa modestie. Quelque attention qu'il ait à se cacher, pour ne présenter aux yeux que sa cause, l'empreinte visible de la probité dont il est rempli, se fait sentir dans tout ce qu'il dit. Elle résulte de la chose même. L'Orateur ne cherche point à paroître homme de bien : il le paroît, parce qu'il l'est réellement. Dans ses moyens, dans ses raisonnemens, dans les jugemens qu'il porte, dans les maximes qu'il établit, éclate le [t. I, p. 181] respect pour tout ce qui doit être respecté, pour les Loix, pour les Mœurs, pour la Religion. On sort de la lecture de ses Discours & de ses Mémoires, pénétré d'estime pour les sentimens vertueux de l'Avocat, sans qu'il ait rien employé qui tendît directement à la chercher ni à la demander. Il a mieux fait : il l'a méritée. J'ai éprouvé ce que je dis ici : & je pense que tout lecteur des œuvres de M. Cochin en sera de même affecté. Elles seules font l'éloge de son cœur aussi bien que de ses talens. On peut joindre quelques traits détaillés de sa vie & de fa conduite, que présente la Préface de l'Editeur <p. xlix. &suiv.>. On ne sera pas plus convaincu : seulement on restera plus instruit.

J'ai remarqué comme un trait du caractére de M. Cochin, qu'il parle peu de lui-même : son exemple est une loi pour tous les Orateurs. « Le moi est haïssable, a dit un grand & excellent Ecrivain, & il est l'ennemi de tous les autres. »Chacun de ceux qui vous écoutent a le sien : & pour leur plaire, il faut vous [t. I, p. 182] oublier, & ne les obliger point de s'occuper de vous. Il est assez ordinaire à ceux qui traitent de grandes matiéres, de parler de la foiblesse de leur talent, de se représenter comme accablés sous l'importance de leur sujet. Vaine subtilité de l'amour propre, qui aime mieux dire du mal de soi, que de s'en taire. Dans tous les genres & dans tous les cas possibles, on doit ne parler jamais de soi-même que par nécessité. C'est l'unique moyen de ne pas déplaire aux Auditeurs.

Un Juge qui rapporte une affaire, l'Avocat - général qui rend compte à l'Audience des moyens des Parties, & qui donne ses conclusions, sont inspirés sur la maniére de se concilier les esprits, par le personnage qu'ils font, & qui est celui de la justice elle-même. Ils ne sont les défenseurs des intérêts d'aucun plaideur. Leur intérêt unique est le vrai & le juste. Un rôle si saint exige la gravité, la dignité, une neutralité parfaite pour les personnes : ces qualités impriment par elles-mêmes le respect & la confiance. Le Magistrat qui parle, n'a qu'à se laisser guider par [t. I, p. 183] le caractére même de la fonction qu'il exerce. Il y joindra utilement la modestie dans les expressions, & les témoignages de respect pour ceux qui l'écoutent, & qui sont ou ses collégues, ou même revêtus d'une autorité supérieure à la sienne. Les Plaidoyers de M. d'Aguesseau présentent de parfaits modéles sur tous ces devoirs.

< Manchette : Dans le genre démonstratif.>

Dans les discours du genre démonstratif, il pourroit sembler d'abord, que comme le plus souvent il ne s'y agit pas d'intérêts aussi pressans, que dans les matiéres des délibérations & des jugemens, l'Orateur n'auroit pas un si grand besoin de donner une idée avantageuse de ses mœurs. Mais en examinant les choses de plus près, peut-on douter que celui qui loue ne soit intéressé à faire concevoir de la confiance en sa sincérité, qui donnera tant de prix à ses éloges ; & que celui qui blâme, n'augmente le poids de sa censure, par le respect qu'inspireront pour sa personne l'amour de la justice & une exacte impartialité ?

< Manchette : En toute espéce d'ouvrage ou de discours.>

En général, non seulement dans les discours oratoires, mais sur quelque matiére & en quelque genre que [t. I, p. 184] l'on parle ou que l'on écrive, il est très-avantageux de tremper ses pinceaux dans les couleurs de la vertu. Nul attrait plus puissant n'a fait chérir de toute l'Europe tout ce qu'a écrit M. Rollin, que celui de la vertu, qui respire dans son livre à chaque page. On ne peut s'empêcher d'aimer un Ecrivain qui fait éclater par tout le respect pour la Religion, l'amour de tout ce qui est bon & louable, la candeur & la droiture de la plus belle ame qui fut jamais : & l'affection conçue pour l'Auteur se répand sur l'ouvrage.

Un autre modéle excellent dans le même genre est M. Duguet, Ecrivain fécond, élevé, d'un savoir immense, d'une saine critique, & qui joint à ces qualités estimables tout ce qui est capable de le faire aimer. Ses ouvrages consacrés à la Religion, respirent toutes les vertus Chrétiennes. Mais ce que je remarque ici, c'est le ton de douceur & de modestie qui partout y régne ; l'esprit de conciliation, qui en fait un des caractéres les plus marqués. S'il est un moyen de concilier deux sentimens qui paroissent se combattre, il le trouve & le met en œuvre. [t. I, p. 185] S'il est obligé de réfuter, c'est avec des égards & des ménagemens infinis. Ses expressions sont mesurées & circonspectes. Il distingue la personne d'avec l'opinion : & si l'Auteur qu'il réfute est respectable, il ne manque point de lui rendre l'hommage qui lui est dû, & de sauver son autorité sur le reste en même tems qu'il le combat sur un point particulier. Jamais rien d'aigre ni de contentieux. La lecture des ouvrages de M. Duguet est propre, non seulement à lui attirer la confiance, mais à inspirer la douceur & la modération dont il étoit rempli.

< Manchette : L'Orateur doit être homme de bien.>

Que l'on ne mette donc plus en question, si l'Orateur doit être défini d'après Caton, un homme de bien qui posséde l'art de la parole. La vertu est nécessaire à l'Orateur pour parvenir au but qu'il se propose. Il veut persuader : & le moyen de persuasion le plus efficace est la vertu de celui qui parle.

Il ne reste d'autre subterfuge à ceux qui voudroient contester cette vérité, que de dire qu'il n'est point nécessaire à l'Orateur d'être homme de bien, & qu'il lui suffit de le paroître. Ressource aussi foible, qu'elle est scandaleuse ! Il n'est pas possible qu'un homme [t. I, p. 186] soit constamment & uniformément hypocrite. Le vrai perce toujours par quelque endroit. L'unique secret pour paroître homme de bien, c'est de l'être.

On trouvera bon, je pense, que jeprenne dans l'Antiquité un exemple qui fasse briller par le contraste la maxime que j'établis ici. Cassius Sévérus, qui vivoit sur la fin du régne d'Auguste, avoit beaucoup de talent pour l'Eloquence : orandi validus, comme dit Tacite <Tac. Ann. IV. 21>. Voici un trait de lui aussi odieux que malhabile <Quintil. l. XI. c. 1I>. Il accusoit Asprénas, comme coupable d'empoisonnement : & il commença ainsi son discours : « Grands Dieux, je vis ! & je me réjouis de vivre, puisque je vois Asprénas accusé. » On sent combien ce trait décéle un mauvais cœur, & combien il est capable d'aliéner les esprits. Quelle opposition entre cette joie méchante pour le mal d'autrui, & le précepte que Cicéron nous donnoit tout à l'heure ! « S'il vous faut faire quelque démarche vive & forte, paroissez ne vous y résoudre qu'à regret & avec répugnance. »L'honnête homme n'aura nulle difficulté à montrer cette répugnance, parce qu'il [t. I, p. 187] la sentira réellement. Le méchant parlera comme Cassius Sévérus, & se fera haïr. Concluons donc hardiment que l'Orateur doit être homme de bien. Celui qui aura tous les talens sans la vertu & la probité, manquera d'un secours très-utile, & souvent nécessaire pour persuader.

< Manchette : La douceur doit régner dans tous les accompagnemens du discours, qui tend à la conciliation des esprits.>

La douceur est le caractére propre qui doit régner dans les sentimens que l'Orateur exprime en soi-même & en la personne de celui pour qui il parle, s'il veut concilier les esprits. Ainsi tout doit être doux alors ; les choses, le style, l'action. Il n'est point question ni de figures vives, ni de prononciation véhémente. Un ton de voix doux, un air de visage qui annonce la candeur & la modestie, une action qui caractérise la facilité des mœurs, une phrase naturelle, coulante, sans pompe & sans emphase, sans ostentation de grandeur ; voilà ce que Cicéron <Cic. de Or. l. II. 182-184> & Quintilien <Quintil. l. VI. c. 2> exigent de l'Orateur dans le genre dont nousparlons. Vous voulez vous faire regarder comme bon & plein d'humanité : que tout en vous porte l'empreinte de la douceur & de la bonté.

< Manchette : Exemple tiré de Cicéron.>

Un morceau considérable du [t. I, p. 188] discours de Cicéron pour Plancius, remplit parfaitement l'idée que j'exprime ici. Comme il est long, j'aurai soin de l'abréger ; mais il est si propre au sujet, que je ne puis l'omettre entiérement. Je dois d'abord en expliquer l'occasion.

Plancius avoit rendu à Cicéron des services importans dans le tems de son exil : & l'Orateur faisoit beaucoup valoir ce motif qu'il avoit de s'intéresser vivement pour son client, qui avoit été son bienfaiteur. Les accusateurs, qui dans cette affaire n'épargnerent point du tout Cicéron personnellement, prétendoient qu'il exagéroit les services de Plancius. Ils s'étoient même moqués de quelques larmes qu'ils avoient vu couler de ses yeux, dans une occasion où il plaidoit pour un autre de ceux à qui il avoit obligation de son retour dans sa patrie. Cicéron répond magnifiquement à ces reproches, en avouant de bon cœur qu'il les mérite, & en faisant gloire d'y avoir donné lieu.

« Je souhaite sans doute, dit-il, de posséder, s'il est possible, toutes les vertus : mais il n'en est aucune dont je sois si jaloux que la [t. I, p. 189] reconnoissance. En effet, cette vertu est non-seulement la plus grande, mais la mere de toutes les autres vertus. »

C'est ce que l'Orateur prouve en détail de la piété filiale, de la piété envers la patrie, envers la Divinité ; de l'attachement à ses amis, aux maîtres à qui on est redevable de son éducation : après quoi revenant à lui, il ajoute : « Quant à moi, je ne trouve rien si digne de l'homme, que d'avoir un cœur sensible, non-seulement aux bienfaits, mais aux simples témoignages de bienveillance : & rien au contraire ne me paroît si opposé à l'humanité, si barbare, si féroce, que de se mettre dans le cas, je ne dis pas d'être jugé indigne du bienfait reçu, mais de n'y pas répondre suivant toute l'étendue de son pouvoir. » Cicéron conclut de cette belle & aimable morale, qu'il n'a garde de se défendre du prétendu crime qu'on lui fait de pousser trop loin la reconnoissance. « Puisqu'il en est ainsi, dit-il à l'accusateur, je m'avoue vaincu, je reconnois la vérité du reproche que vous me faites : & quoiqu'il ne puisse y avoir d'excèsen reconnoissance, je [t. I, p. 190] conviens que je passe les bornes en ce genre : & je vous supplie, Messieurs, dit-il aux Juges, de ne point regarder vos bienfaits comme mal placés sur la tête d'un homme, à qui son censeur n'impute point de tort plus grave, que celui d'être trop reconnoissant. »

Quelle estime, quelle bienveillance, de tels sentimens n'inspirent-ils point aux auditeurs pour celui qui s'en montre pénétré ? Combien un tel caractére se rend-il aimable, & acquiert-il par-là de crédit sur les esprits, pour en obtenir tout ce qu'il souhaite ?

CHAPITRE III. Des Passions. Nécessité, légitimité, pouvoir des Passions dans l'Eloquence.

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< Manchette : Nécessité des passions en Eloquence.>

Aux preuves, aux traits de mœurs aimables en sa personne, l'Orateur doit encore ajouter le secours des passions, qu'il lui importe d'exciter ou de calmer dans ses auditeurs. Car selon les différens mouvemens dont est agité [t. I, p. 191] celui qui vous écoute, il juge différemment : & par conséquent, pour réussir à le persuader, vous avez besoin d'exciter en lui ceux qui vous sont favorables, & de calmer les contraires. Le vrai moyen de persuader & d'intéresser est, selon Boileau,

« Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le cœur, l'échauffe, le remue. »
<Art Poët. Chant III>

< Manchette : Légitimité de ce moyen de persuasion.>

Mais ici il s'éleve une question importante. Est-il permis à l'Orateur, que nous disions tout-à-l'heure devoir être homme de bien, d'émouvoir les passions, qui de leur nature sont bien plus propres à aveugler qu'à éclairer ? Aristote même condamne cette pratique <Rhétor. l. I. c. 1>, & décide positivement, que remuer les Juges & les porter à la colére, à l'envie, & à la compassion, c'est la même chose que si l'on tortuoit la régle dont on prétend se servir.

Cette question vaut la peine d'être examinée. Car s'il étoit véritablement contraire aux loix de la morale d'exciter les passions par le discours, il faudroit sans difficulté sacrifier les intérêts de l'Eloquence à ceux de la vertu. Il est nécessaire de bien vivre, [t. I, p. 192] & il n'est pas nécessaire de bien dire. Mais il est possible de concilier ces deux intérêts : & l'art d'émouvoir les passions, si utile pour l'Eloquence, n'est point proscrit par la morale.

En effet quand nous parlons ici de passions, nous n'entendons point celles qui sont déterminées à des objets illicites, & conséquemment vicieuses par elles-mêmes, telles que l'avarice, la cruauté, la manie du plaisir. Inspirer de telles passions aux hommes, c'est les pervertir : & l'Eloquence rougiroit de prêter son ministére & son talent à un si indigne usage. Nous parlons des passions primitives & considérées en général, de l'amour, par exemple, de la haine, de l'espérance, de la crainte, de la joie, du déplaisir. Or sous ce point de vûe, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises : elles sont des secours que la nature nous donne pour nous aider à agir : il ne faut que les déterminer vers un objet légitime, pour les rendre non-seulement innocentes, mais utiles & avantageuses. Si donc la cause que l'Orateur soutient est bonne & juste, qui doutera qu'il ne puisse les appeler à son secours ? [t. I, p. 193] Mais c'est dans ce seul cas que nous lui en permettons l'usage. S'il s'en sert pour accréditer le mensonge, pour dérober le coupable à la peine qui lui est due, ou, ce qui seroit encore plus odieux & plus criminel, pour perdre un innocent, alorsil abusera d'un art bon en soi. L'abus sera sur lui : mais l'art demeure exempt de tout reproche.

N'outrons rien néanmoins. Quand nous disons que les passions ne peuvent licitement être employées en Eloquence que pour le service de la justice, nous entendons parler de la justice connue de l'Orateur. S'il se trompe de bonne foi, comme il peut arriver dans toutes les choses humaines, que les circonstances semblent souvent dénaturer, que la multitude des Loix & les sentimens contraires des Jurisconsultes embrouillent quelquefois au lieu de les éclaircir ; l'erreur prise pour la vérité a les mêmes droits qu'elle, & l'Avocat combat légitimement pour le faux avec les armes qu'il compte employer à faire triompher le vrai. Sans cela une cause ne pourroit point trouver deux Avocats qui la plaidassent sous ses deux [t. I, p. 194] faces, & qui soutinssent l'un l'affirmative, & l'autre la négative.

Une preuve fameuse de la nécessité du secours des passions pour prévenir quelquefois l'injustice, & pour sauver l'innocence & la vertu, est la condamnation de Socrate, qui ayant dédaigné ce moyen de se défendre, succomba sous la méchanceté de ses accusateurs. L'Histoire Romaine nous fournit un exemple tout semblable, mais qui est moins universellement connu, & que je rapporterai ici d'autant plus volontiers, qu'il a été traité & discuté par Cicéron <Cic. de Or. I. 229. & seqq.>.

Rutilius étoit l'homme le plus vertueux de son siécle, & il a mérité d'être appellé le modèle de la probité. Il s'attira la haine des Chevaliers Romains, qui tenoient les fermes des revenus publics, par le zéle courageux avec lequel il s'efforça de réprimer leurs vexations en Asie, où il se trouva en autorité. Par une malheureuse circonstance, ces mêmes Chevaliers, Financiers dans les Provinces, étoient alors en possession de la Judicature dans Rome. Ils résolurent de profiter de leur pouvoir pour se venger, & en même tems pour [t. I, p. 195] intimider par un exemple éclatant les Magistrats, qui ne voudroient point conniver à leurs brigandages. Ils manœuvrerent si bien, que Rutilius qui avoit fait une sévére justice des concussionnaires, se vit lui-même, lorsqu'il fut de retour à Rome, accusé de concussion. L'affaire étoit aussi périlleuse qu'injuste : les mêmes hommes étoient exactement Juges & Parties. Rutilius sentit le danger : mais il se piqua d'héroïsme. Il voulut imiter Socrate : il ne prit point le deuil, comme c'étoit l'usage dans ces occasions : il trouva indigne de lui de s'humilier devant les Juges. Il refusa même le secours de l'Eloquence. Le talent supérieur des Orateurs Crassus & Antoine, ses contemporains & ses amis, fut auprès de lui un titre d'exclusion : & il ne voulut point employer leur ministére. Il leur préféra Scevola, qui connoissoit parfaitement les Loix, & qui dans le discours avoit simplement le don de la clarté & de la justesse. Il plaida lui-même sa cause avec toute la sévérité stoïque : & il fut condamné, malgré son bon droit & son innocence.

La réflexion se présente ici [t. I, p. 196] naturellement : mais je crois faire plaiser au Lecteur de la lui rendre dans les termes de Cicéron. Il fait parler Antoine, qui s'adresse à Crassus, & lui dit : « Si vous eussiez plaidé cette cause, & qu'il vous eût été permis de la traiter à votre maniére, je suis persuadé que quelque scélérats que fussent les Juges, quoique pernicieux citoyens, quoique dignes de tous les supplices, la force & la véhémence de vos discours auroient triomphé de leur barbarie, & l'auroient arrachée du fond de leur cœur. Mais il nous a fallu perdre un si excellent homme, parce que sa cause a été plaidée, comme si nous vivions dans la République imaginaire de Platon. »

Ce raisonnement n'est qu'une supposition, bien fondée sans doute & très-certaine. Mais la supposition est réalisée dans l'exemple de Lélius & de Galba, deux Orateurs, dont l'unétoit tranquille & froid, l'autre véhément & plein de feu. Lélius défendoit une cause très-juste, & il la plaida jusqu'à trois fois, sans pouvoir obtenir un Jugement. Galba le remplaça ; & il emporta l'affaire dès le premier [t. I, p. 197] plaidoyer. Ce faitest encore tiré de Cicéron <De Cl. Orat. 85-89>, & il a été transporté par M. Rollin dans son Histoire Romaine. Liv. XXVII.

On ne peut donc pas douter que la justice & le bon droit n'ayent besoin du secours des passions en Eloquence pour subjuguer les esprits des auditeurs : & cet usage des passions est assurément légitime. Si celui qui parle, les excite pour une fin contraire, c'est que l'on peut abuser de ce qui est le meilleur en soi.

L'autorité d'Aristote, qui est très-grande en matiére de Rhétorique, ne peut pas nous être opposée, puisqu'il établit lui-même le principe des trois ressources nécessaires pour réussir à persuader, l'une tirée des choses, l'autre de la personne de celui qui parle, l'autre de la disposition opérée par la force du discours dans l'ame des auditeurs : & le second livre de sa Rhétorique roule presque tout entier sur les passions. Ainsi lorsqu'il a dit ce que l'on nous objecte, il exprimoit la façon de penser de la plupart des Philosophes de son tems, & non la sienne.

< Manchette : Son grand pouvoir & son efficace.>

C'est un fait constant, que les [t. I, p. 198] passions influent beaucoup dans la persuasion. Mais si nous voulons remonter jusqu'à la cause de cet effet, & connoître comment il est lié avec la nature de l'homme, c'est ce que Quintilien nous expliquera parfaitement <L. VI. c. 2>.

« Les preuves, dit-il, peuvent bien faire que le Juge pense que votre cause est bonne : les passions font qu'il le souhaite : & parce qu'il le souhaite, il est disposé à le croire. Car lorsqu'il est une fois affecté des sentimens de colére, de bienveillance, de haine, de commisération, il se persuade que c'est de son intérêt propre qu'il s'agit : il n'examine plus : il est emporté & entraîné, comme par un courant rapide, dont il suit l'impression. »

On a donc eu raison de dire que les passions dominent dans l'Eloquence, & qu'elles sont la voie la plus sûre pour aller à la victoire. Le talent de les émouvoir est celui qui fait les grands Orateurs. « Pour ce qui est des autres parties de l'Eloquence, dit Quintilien au même endroit, un génie médiocre peut y suffire, pourvu qu'il soit aidé par la connoissance des régles & par l'exercice. Jamais [t. I, p. 199] on n'a manqué de gens qui fussent capables de trouver assez habilement ce qui sert à la preuve. Je ne les méprise point, ajoute l'illustre Rhéteur : mais je crois que le service qu'ils rendent se réduit à empêcher que le Juge n'ignore rien de ce qu'il doit savoir : ils seroient bons, si l'on me permet de dire ce que je pense, à instruire l'Avocat. Echauffer & entraîner le Juge, faire naître en lui tels sentimens que l'on veut, le forcer par le discours à verser des larmes, & à entrer en indignation ; voilà ce qui est extrémement rare, & ce qui produit aussi les plus grands effets. Quand une cause n'est décidée que sur les preuves & les dépositions des témoins, le Juge ne se déclare qu'au moment où il prononce. Mais s'il est touché & enflammé par l'Orateur, il montre ce qu'il pense, assis encore sur le tribunal, & pendant qu'il écoute le discours. S'il est attendri jusqu'aux larmes, son suffrage n'est-il pas donné dès cet instant ? »

Ce que dit ici Quintilien, ne doit point être pris pour une exagération. L'Eloquence chez les Anciens opéroit ces miracles. J'en pourrois citer [t. I, p. 200] plusieurs exemples. Je n'en donnerai qu'un, mais bien frappant. Il n'est point d'homme de lettres qui n'ait lu plusieurs fois le plaidoyer de Cicéron pour Ligarius, & qui ne l'admire. Dans cette affaire César étoit en même tems le Juge & l'offensé : & nous apprenons de Plutarque, qu'il étoit venu dans la ferme résolution de demeurer inflexible, parce qu'il regardoit Ligarius comme un ennemi personnel, que rien ne pouvoit regagner. Ç'avoit donc été la curiosité seule qui l'avoit amené au Tribunal, parce que depuis bien des années il n'avoit point entendu plaider Cicéron. Mais il ne fut pas le maître de lui-même. On le vit plusieurs fois changer de couleur : tous les mouvemens que l'Orateur voulut lui inspirer, se peignirent successivement sur son visage : & enfin lorsque Cicéron exprima les dangers de la bataille de Pharsale, César frissonna & trembla de tout le corps ; & les piéces du procès, qu'il avoit apportées, lui tomberent des mains. C'étoit bien là, suivant l'idée de Quintilien, absoudre d'action l'accusé, avant que de prononcer le jugement. Ligarius obtint sa grace, & il [t. I, p. 201] en fut uniquement redevable à la force avec laquelle l'Orateur avoit sçu émouvoir & entraîner son Juge. Cet événement peut être regardé comme le chef-d'œuvre & le triomphe de l'Eloquence. Echauffer& remuer une multitude, n'est pas une entreprise si difficile, ni qui prouve d'une façon si merveilleuse la puissance du talent. Mais renverser & dompter par la force du discours une ame telle que celle de César, c'est ce qui montre que rien n'est impossible à l'Eloquence animée par le sentiment.

C'est donc avec grande raison que les Anciens ont tant vanté le pouvoir des passions dans le discours oratoire, & nous ont fait regarder l'habileté à les manier, comme la principale partie de l'art de persuader. La chose estcertaine, quoique la différence des tems & des lieux doive en modifier l'usage. Avec cette restriction, nous suivrons hardiment, dans ce que nous avons à dire des passions, les leçons, & souvent les expressions mêmes, des grands Rhéteurs de l'Antiquité.

< Manchette : Division.>

Les passions en Eloquence peuvent se considérer ou en général, ou dans [t. I, p. 202] le détail de ce qui les regarde chacune en particulier. En général on peut les envisager sous trois rapports : du côté de l'Orateur, qui doit les exciter, du côté des auditeurs, qu'il s'agit d'émouvoir, & enfin eu égard à la nature des choses qui doivent y donner matiére. Nous allons traiter par ordre ces trois objets, & nous ajouterons ensuite quelques réflexions premiérement sur le style qu'il convient d'employer en ce genre, & en second lieu, sur les occasions & les matiéres où l'on doit en faireusage : après quoi nous passerons aux considérations propres à chaque passion particuliére. Les moyens de calmer les passions excitées par le discours feront le sujet d'une troisiéme section : & nous terminerons tout le traité des Passions oratoires par les comparer briévement avec les Mœurs.

[t. I, p. 203]

SECTION PREMIERE. Des Passions en général.

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Article I. De ce qui est requis de la part de l'Orateur, pour exciter les Passions.

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< Manchette : Pour toucher les autres, l'Orateur doit être touché le premier.>

Un mot unique comprend tous les devoirs de l'Orateur qui veut exciter les passions. Pour toucher ceux qui l'écoutent, il faut qu'il soit touché lui-même. C'est ce que Boileau nous prescrit dans son Art Poétique <Chant III> :

« Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez.
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez. »

Horace avoit dit la même chose avant lui. Et Cicéron développe ceprécepte avec une étendue & une force qui ne laissent rien à désirer <De Or. l. II>. C'est Antoine qu'il fait parler. « L'avis que je vous donne, dit ce grand Maître à deux jeunes Orateurs qui se faisoient une gloire de se rendre ses disciples,c'est qu'en plaidant vous puissiez vous échauffer de colére, vous attendrir jusqu'aux larmes. Car il [t. I, p. 204] n'est pas possible que votre auditeur entre dans les sentimens de douleur, de haine, d'envie, de crainte, de pitié, de tendresse, si tous ces mouvemens, dont vous prétendez l'affecter, ne paroissent d'abord agir sur vous-même, & vous pénétrer jusqu'au fond du cœur. Comment le Juge concevroit-il de l'indignation d'un fait, pour lequel vous sembleriez indifférent ? Comment haïra-t-il, s'il ne vous voit enflammé de haine ? Comment le toucherez-vous de compassion, si vous ne lui peignez en vous-même la douleur par vos expressions, par vos pensées, par le ton de voix, par l'air du visage, & enfin par les pleurs qu'il vous verra répandre ? Il n'est point de matiére sicombustible, qui puisse prendre flamme, si l'on n'y met le feu : & nulle ame ne sera si bien disposée à recevoir toutes les impressions de l'Orateur, qu'elle puisse s'allumer, si vous vous en approchez dans un état de froid & de glace. »

< Manchette : La chose lui est possible.>

Cicéron se fait une objection, non sur l'utilité de la pratique qu'il [t. I, p. 205] recommande (rien n'est plus évident) mais sur la possibilité. « Est-il au pouvoir de l'homme, dit-il, de se donner, quand il veut, les sentimens de colére, de pitié, de toutes les autres passions ; & cela par rapport aux affaires d'autrui ? Oui sans doute, répond-il, la chose est possible à l'Orateur, & même sans qu'il lui faille employer ni feinte ni tromperie. La nature y a pourvu. Les sujets même qu'il traite, les idées & les tours qu'il met en œuvre, peuvent beaucoup, & agissent d'abord sur lui, avant que de communiquer leur action à ceux qui l'écoutent. Il en est lui-même plus fortement ému, qu'aucun de ceux qu'il prétend émouvoir. »

Quintilien éclaircit & appuie cettedoctrine par des réflexions qui la rendent sensible & palpable <L. VI. c. 2>. « Aidons-nous, dit-il, du secours de l'imagination. Elle a une grande force. Par elle les objets, même absens, même chimériques, deviennent aussi présens à notre esprit, que si nous les avions sous les yeux. Nous croyons les voir & les [t. I, p. 206] toucher. » L'habile Rhéteur apporte en preuve ces jeux d'imagination, ces chiméres folles, dont l'esprit des plus sages se repaît & s'amuse quelquefois, & que notre La Fontaine a si bien peintes dans sa Fable de la Laitiére & du Pot au lait. J'emprunte volontiers le langage de cet aimable Poëte.

« Quel esprit, dit-il, ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitiére, enfin tous,
Autant les sages que les foux.
Chacun songe en veillant : il n'est rien de plus doux.
Une flatteuse erreur emporte alors nos ames.
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi :
Je m'écarte, je vois détrôner le Sofi.
On m'élit Roi : mon peuple m'aime :
Les diadêmes vont sur ma tête pleuvant. »

Quintilien, qui s'est servi de cette idée même, observe que « dans de pareils écarts nous voyons les fantômes que notre imagination forge, comme s'ils étoient réellement existans. Nous ne croyons pas rêver, mais agir. C'est un vice dans notre esprit, ajoute-t-il. Mais qui [t. I, p. 207] nous empêche de le tourner à bien, & d'en faireun usage avantageux ? Par exemple, j'ai à plaindre le sort d'un homme cruellement assassiné. Ne puis-je pas me mettre sous les yeux le lieu, le moment, toutes les circonstances de l'action ? Je vois l'assassin sortir subitement de l'endroit où il s'étoit caché. Je vois le malheureux qui est attaqué, trembler d'effroi, crier au secours, demander grace, ou tâcher de prendre la fuite. Je vois l'un qui porte le coup, l'autre qui tombe par terre. Le sang qui coule, la pâleur répandue sur le visage, les gémissemens, enfin le dernier soupir du mourant, se peignent dans mon esprit. » Qui saura se représenter les choses à l'imagination avec cette force, ne demandera pas comment il peut s'émouvoir au gré des circonstances.

« Si nous avons besoin d'exciter la commisération, dit encore Quintilien, persuadons-nous que c'est nous à qui sont arrivés les maux que nous devons déplorer. Soyons cet homme qui a souffert des traitemens indignes & cruels. Ne [t. I, p. 208] traitons point la chose comme étrangere par rapport à nous : empruntons la douleur de l'offensé. Alors nous dirons tout ce que, si nous étions dans le même cas, nous dirions pour nous-mêmes. »

L'objection est assûrément bien résolue par les observations de Cicéron & de Quintilien. Ils y joignent l'un & l'autre l'exemple des Comédiens, qui ont à représenter non pas des objets réels, mais des sujets feints, sans vérité, sans existence, ou du moins éloignés de nous par des distances immenses & de tems & de lieux ; & qui néanmoins s'attendrissent jusqu'à verser des larmes, s'échauffant & s'allumant jusqu'au point que leurs yeux étincellent de colére & paroissent en feu. « Si l'Acteur est affecté par des vers qu'il récite simplement de mémoire, pensez-vous, dit Antoine, que le Poëte, en les composant, fût froid & tranquille ? Cela n'est pas possible. Il faut de l'enthousiasme au Poëte, & du sentiment dans l'Orateur. »

Antoine se cite lui-même pour exemple : il rappelle ce qu'il avoit fait en défendant la cause [t. I, p. 209] d'Aquillius accusé de concussion : lorsque dans la peroraison, il prit son client par le bras, le fit lever, lui déchira sa tunique par devant pour montrer aux Juges les cicatrices des blessures honorables que ce brave guerrier avoit reçues en plusieurs combats. « Ne croyez pas, dit-il, que dans cette cause, où je n'avois pasà exprimer par le discours une image des anciennes aventures & des douleurs vaines d'un héros fabuleux, mais à sauver de l'exil un illustre Consulaire vivant & existant sous mes yeux ; où il me falloit non pas faire un rôle étranger & de commande, mais parler en ma propre personne : ne croyez pas que ce que je fis alors, je l'aye fait sans un vif & réel sentiment de douleur. Je me souvenois de l'avoir vu Consul, Général décoré par le Sénat des plus glorieux témoignages, montant en triomphe au Capitole : & je le voyois actuellement abattu aux pieds des Juges, plongé dans une tristesse amére, menacé de perdre l'honneur, & la jouissance de sa patrie. Cette comparaison me pénétroit moi-même de [t. I, p. 210] compassion, avant que j'entreprisse d'en toucher les Juges. Je remarquai véritablement que l'auditoire fut tout-à-fait attendri, lorsque je fis lever ce Vieillard couvert de deuil & accablé d'affliction, que je lui déchirai sa tunique, & que je montrai aux Juges les cicatrices de ses blessures : tout cela, non pas assurément par art & par étude, mais par l'impression d'une douleur très-profonde. Je profitai de tout. Marius, qui avoit eu Aquillius pour collégue dans le Consulat, étoit présent, & il témoignoit par ses larmes l'intérêt qu'il prenoit à la cause Je lui adressai souvent la parole, & je lui recommandai les intérêts d'un ancien collégue, & en la personne d'un seul ceux de tous les guerriers. Ce ne fut pas sans beaucoup de larmes que j'employai ainsi tous les ressorts de la commisération, intéressant dans ma cause les Dieux & les hommes, les citoyens & les alliés. Si à tous ces discours eût manqué de ma part le sentiment de douleur, mes paroles auroient excité non pas la pitié, mais la risée. »

C'est ainsi qu'Antoine prouve par [t. I, p. 211] le fait, qu'il est aussi possible que nécessaire à l'Orateur d'être touché lui-même pour parvenir à toucher les autres : & Quintilien joint ici son témoignage. « J'ai plaidé, dit-il, & avec quelque réputation. Je puis assurer, que non seulement les larmes ont souvent coulé de mes yeux, mais que la pâleur s'emparoit de mon visage, & que je me suis senti affecté d'une douleur qui avoit les caractéres de la véritable. »

L'Eloquence ne manquera jamais à celui qui aura le don de s'affecter ainsi. Nous en voyons la preuve dans des personnes à qui, sans le secours de l'étude & de la culture de l'esprit, lacolére suffit & vaut un Apollon ; & qui dans la douleur d'une perte récente disent quelquefois les plus belles choses du monde, uniquement par la force du sentiment. Celui qui n'aura point cet heureux talent, doit renoncer à la premiére & principale gloire de l'Orateur. Il pourra instruire le Juge : mais il ne parviendra point à le toucher.

[t. I, p. 212]

Article II. De ce que l'Orateur doit considérer dans les personnes qu'il veut toucher

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< Manchette : L'Orateur doit étudier les dispositions de l'esprit de ceux qu'il veut toucher.>

Nous avons observé que la différence des dispositions de l'ame produit des jugemens différens. Le sentiment est plus dépendant encore de cette différence. Telle ou telle disposition de l'ame la rend plus ou moins susceptible de tel sentiment que de tel autre. Si celui qui vous écoute, est dans l'affliction, & que vous entrepreniez de lui inspirer subitement de la joie, vous le rebuterez & l'offenserez au lieu de l'égayer. Il faut vous conformer à sa triste pensée, si vous voulez trouver accès dans son cœur. C'est donc une nécessité pour l'Orateur qui veut émouvoir les esprits, d'en étudier & d'en bien connoître les dispositions, pour régler sur elle le ton de ses discours : sans quoi il manquera son but, & produira quelquefois un effet tout contraire à celui qu'il souhaite.

Cette matiére est très étendue. La variété des dispositions des esprits est infinie. Ils sont diversement disposés [t. I, p. 213] & modifiés par la différence des âges, des fortunes, des nations, des gouvernemens, des mœurs & des caractéres.

< Manchette : 1°. Leur disposition actuelle par rapport à l'affaire qu'il traite.>

Sur l’affaire que vous avez à traiter actuellement, ils peuvent avoir des préventions ou favorables ou contraires. Nous commencerons par ce dernier article, sur lequel nous laisserons encore parler Antoine, introduit sur la scène par Cicéron. Voici comment s’explique cet habile Maître <De Or. l. II>, dont le talent propre étoit l’adresse & la sagacité.

« Quand j’entreprends une cause difficile, & dans laquelle je vois qu’il est besoin de dextérité pour manier les esprits des Juges, j’apporte toute mon attention & tous mes soins à deviner, par tous les indices que je puis observer, quelle est la disposition de leurs esprits, ce qu’ils pensent, à quoi ils s’attendent, ce qu’ils souhaitent, de quelle impression ils seront plus aisément susceptibles. S’ils se prêtent, & que d’eux-mêmes ils penchent vers le côté où j’ai intérêt de les pousser, je profite de ce que l’on m’offre, & voyant que le vent qui souffle m’est favorable, [t. I, p. 214] je présente les voiles à son action. Si le Juge est indifférent & dans un état d’équilibre, il y a plus à travailler. Car il faut tout faire par la force du discours, & créer à neuf ce qui n’a nulle exisfgtvtence. Mais quand même il seroit prévenu contre ma cause, je ne me décourage point. Car je sais que l’Eloquence a été appellée à bon titre par Ennius, maîtresse des esprits & des cœurs, & arbitre souveraine de toutes les choses de la vie. Elle peut non seulement pousser les hommes vers le penchant où leur cœur est enclin, non seulement faire pencher celui qui se tient droit & ferme, mais vaincre la résistance qu’on lui oppose, & d’un adversaire décidé, en faire son captif. »

< Manchette : Exemple de l'Orateur Antoine dans la cause de Norbanus.>

Ce n’est point là une vaine bravade. Ce qu’Antoine annonce, il l’avoit fait. Je crois devoir transporter ici tout ce qu’il dit sur la cause de Norbanus ; cause très-difficile, pour ne rien dire de plus, & dans laquelle l’Orateur triompha & de la difficulté de l’affaire en elle-même, & de la préoccupation fâcheuse de ses Juges. Le morceau est long ; mais [t. I, p. 215] il me paroît très-instructif.

Norbanus étant Tribun avoit accusé Cépion devant le peuple au sujet du pillage de l’or de Toulouse. Cépion est celui dont la mauvaise conduite dans le commandement des armées avoit été cause de l’horrible défaite des Romains près du Rhône par les Cimbres, où furent détruites deux armées consulaires, & qui mit la ville de Rome en danger de se voir attaquée par les vainqueurs. L’auteur du désastre ne demeura pas impuni. Il fut dégradé du commandement, privé du droit d’entrée au Sénat, & ses biens furent confisqués. Cette condamnation étoit sévére. Norbanus ne la jugea pas suffisante : & après un intervalle de dix ans, il releva l’accusation de concussion, pour raison de l’or de Toulouse enlevé par Cépion & tourné à son profit, & il la porta devant le peuple. L’accusé trouva des amis & des protecteurs. Il étoit agréable au Sénat, en faveur duquel il avoit fait passer une loi dans son Consulat par rapport à la querelle entre cet Ordre & celui des Chevaliers Romains pour la Judicature. L’Orateur Crassus actuellement [t. I, p. 216] Consul, Scaurus, Prince du Sénat, & sans doute tout l’Ordre des Sénateurs, prirent hautement sa défense. Deux Tribuns du Peuple firent une opposition en forme à la proposition de leur Collégue. Norbanus soutint par la violence ce qu’il avoit entrepris, soit par un faux zéle, soit par le motif de quelque intérêt particulier. Il excita une sédition furieuse. Scaurus fut contraint de s’enfuir de la place publique, & il reçut même un coup de pierre. Les Tribuns opposans furent chassés de la Tribune aux harangues. Le Peuple admit l’accusation, & Cépion fut condamné. L’année suivante Norbanus, sorti de charge, fut accusé devant les Juges, comme ayant offensé la majesté du Peuple Romain par la sédition qu’il avoit allumée : & c’est de cette cause qu’Antoine se rendit le défenseur. Je ne le louerai pas de s’en être chargé. Mais on ne peut refuser des éloges à l’adresse incomparable avec laquelle il la défendit, & qui peut servir de modéle dans des causes bonnes en elles-mêmes, mais devenues odieuses par des préventions injustes, dont il faut faire revenir les Juges. [t. I, p. 217] Antoine développe ainsi dans Cicéron l’art qu’il y employa.

Adressant la parole à Sulpicius, jeune Orateur plein de feu, qui avoit été l’accusateur de Norbanus, il commence par exposer toute la difficulté d’une cause défavorable dans toutes ses circonstances, comme on peut aisément le sentir par le récit abrégé du fait, que je viens de présenter. A la considération des choses il ajoute celle de la personne des deux Avocats. « Vous, dit-il (a), Sulpicius, jeune encore, vous paroissiez faire un fort beau rôle en vous intéressant pour l’ordre public, manifestement violé : au lieu qu’il ne sembloit guéres séant à moi, dans l’âge où je suis, après avoir été Consul & Censeur, de défendre un citoyen séditieux, qui avoit pris à tâche d’aggraver l’infortune d’un personnage Consulaire. A grande peine m’accordoit-on quelque ombre légére d’excuse, sur ce qu’après tout celui pour qui je plaidois, avoit été mon Questeur, ce qui selon nos mœurs, fait une liaison très-étroite. Je sentois tous ces désavantages, & pour en empêcher l'effet, voici de [t. I, p. 218] quelle façon je m’y pris. »

<N.d.A. (a) J'emprunte la traduction que M. Rollin a donnée de ce morceau de Cicéron dans son Histoire Romaine, l. xxx.>

« Par rapport au fond de la chose, je recueillis & parcourus tous les différens genres de séditions qui avoient agité la République, en remontant jusqu’aux tems les plus reculés, & j’en parlai franchement, n’en dissimulant point les inconvéniens & les dangers : mais j’eus soin d’observer que si toutes les séditions avoient été fâcheuses, quelques-unes pourtant devoient être regardées comme justes, & avoient été presque nécessaires. C’est ce que je prouvai en remarquant que l’on n’avoit pu ni chasser les Rois, ni créer les Tribuns, ni mettre des bornes à la puissance Consulaire, comme on l’avoit fait si souvent par les ordonnances du Peuple, ni établir le droit de l’appel du Peuple, ce droit que l’on peut appeller la sauvegarde des citoyens & le rempart de la liberté, sans trouver une forte résistance de la part des Nobles, toujours accompagnée de troubles violens. De tout cela je [t. I, p. 219] conclus que si ces séditions avoient été salutaires à la République, il ne falloit donc pas tout-d’un-coup & sans autre examen, faire un crime capital à Norbanus des mouvemens tumultueux excités par le Peuple dans l’affaire dont il s’agissoit. »

« Après ce premier pas, j’en fis un second. J’ajoutai que si l’on reconnoissoit que le Peuple eût eu dans quelques occasions de justes raisons de s’émouvoir & de se soulever, comme on n’en pouvoit disconvenir, jamais il n’en avoit eu de cause plus légitime que dans le cas présent. Alors je pris l’essor : j’invectivai avec force contre la défaite honteuse dont Cépion avoit été la cause : je déplorai la perte de l’armée, que la mauvaise conduite du Général avoit livrée à la boucherie. Par-là je renouvellois la douleur, je rouvrois la plaie de ceux qui pleuroient leurs proches tués dans ce malheureux combat : & en même tems je rallumois, & j’appuyois d’un motif de bien public, la haine des Chevaliers Romains, nos Juges, contre Cépion, qui avoit voulu leur ôter, au moins en partie, les jugemens. » [t. I, p. 220]

« Quand je sentis que je m’étois rendu maître de mon auditoire, & que mes moyens de défense étoient bien reçus : alors, aux passions vives & véhémentes, que j’avois employées jusques-là, je substituai des sentimens plus doux. Je représentai qu’il s’agissoit ici de tout pour moi ; que je parlois, si j’osois le dire, pour un fils, puisqu’ayant été mon Questeur, Norbanus devoit, selon la maxime de nos ancêtres, m’être aussi cher que si j’étois son père ; qu’après avoir été souvent de quelque secours à des inconnus, qui n’avoient d’autre titre de liaison avec moi que la qualité de citoyens, il me seroit également douloureux & honteux, de n’avoir pu servir avec le même succès celui qui m’étoit si étroitement lié. Je demandois aux Juges qu’ils se laissassent toucher par la considération de mon âge, des charges dont j’avois été honoré, des services que je pouvois avoir rendus à la République, enfin de la douleur si juste & si convenable dont ils me voyoient pénétré ; qu’ils ne me refusassent pas une grace, qui [t. I, p. 221] étoit la premiére que je leur eusse demandée pour moi personnellement, ne m’étant jamais intéressé pour d’autres accusés que comme pour des amis, au lieu qu’ici je me regardois comme étant moi-même en danger. »

« Je traitai donc cette cause d’une maniére qui pourroit paroître contraire aux régles de l’art, mais qui me réussit. Je ne fis qu’effleurer légérement la discussion du crime de lése-majesté publique, qui étoit le fond de l’affaire. Tout le fort de mon plaidoyer roula sur les passions & les mœurs ; c’est-à-dire, que je m’attachai d’une part à ranimer avec véhémence les mouvemens de haine contre Cépion, & de l’autre à me concilier l’affection de mes Juges en exprimant en moi les sentimens d’un tendre & fidéle ami. C’est ainsi qu’ayant plutôt remué les cœurs qu’éclairé les esprits, je triomphai de l’accusation. »

Voilà, je pense, ce que l’habileté humaine peut imaginer de plus adroit pour manier une cause difficile : & si la cause est difficile sans être mauvaise, le modèle est [t. I, p. 222] pleinement louable, & peut être proposé à l’imitation de nos Orateurs, autant que nos mœurs le permettent. On ne pardonneroit pas aujourd’hui à un Avocat de couler sur le point principal de l’affaire. Par rapport aux passions & aux mœurs, il faudroit qu’il déguisât sa marche, & qu’il fondît le sentiment dans le raisonnement même & les preuves. Mais l’exemple d’Antoine peut être utile, s’il est tourné habilement : & en voici la preuve.

< Manchette : M. Cochin a suivi cet exemple, autant que le permettent nos usages et nos mœurs.>

Dans une cause moins grave, & dont l’intérêt étoit moins grand, mais cependant importante, soit par la dignité des personnes, soit à raison du bien général de la société, M. Cochin a éprouvé des difficultés pareilles, & a sçu les vaincre. Le fait est ainsi présenté par l’Editeur de ses Œuvres  Préf. p. lv>. « Une fille aussi vertueuse que noble, se prétend veuve d’un des principaux Officiers de Marine (le Comte d’Hautefort.) Avec l’acte de célébration, elle produit une quittance de dot, & des lettres où le défunt lui donne le titre d’épouse. L’héritier (le Marquis d’Hautefort) [t. I, p. 223] s’est rendu défavorable par une procédure violente au criminel. M. Cochin entreprend néanmoins de le défendre. Ni la prévention du Royaume entier ne l’étonne, ni la perplexité des Magistrats ne l’inquiéte. Les condamnations même qu’il essuie sur l’incident criminel, ne le découragent point. » Sa cause étoit bonne au fond : & c’est de quoi le Public, qui avoit d’abord pris parti contre lui, est demeuré enfin persuadé. Aussi par rapport à ce qui faisoit la matiére du procès, il n’usa point de l’artifice frauduleux d’Antoine. Il n’évita point l’examen & la discussion de l’affaire en elle-même. Il la traita à fond : il fit valoir ses preuves : il détruisit les objections des adversaires. Sa cause gagnoit à être connue : & il n’auroit pas réussi par une autre voie auprès de Juges aussi éclairés, aussi instruits des régles, que ceux qui composent parmi nous le premier Tribunal du Royaume. L’Avocat donc n’annonce que le dessein de mettre le vrai en évidence ; mais il ne néglige point les secours qu’il peut tirer & de la conciliation [t. I, p. 224] des esprits, & des mouvemens excités dans les cœurs.

S’il parle avec force contre la partie adverse, sa véhémence, à quelque degré qu’elle se porte, ne tombe que sur les choses, en respectant la personne. Il ne méprise point sa naissance, il n’attaque point ses mœurs : & cette modération fait honneur à l’Avocat, & lui mérite l’estime de ceux qui l’écoutent.

Pour ce qui est de la compassion, il trouve l’art de la tourner en faveur de celui pour qui il plaide, quoique tous les dehors fussent contre lui, & eussent d’abord prévenu & touché le Public sur le sort d’une personne, dont la fortune ne répondoit point à la naissance, & qui plaidoit pour les intérêts les plus chers & les plus précieux contre un homme puissant, accrédité, & dont les procédés avoient été violens. Dans une situation si peu favorable, M. Cochin entreprend de décider la commisération du côté du Marquis d’Hautefort. Il avoit commencé, comme je l’ai dit, par travailler à convaincre les esprits du bon droit de sa partie. Après cette [t. I, p. 225] préparation nécessaire, il met en œuvre le ressort de la pitié. « Si des Magistrats, dit-il, qui n’ont que la vérité pour objet, & la loi pour régle, pouvoient se laisser toucher à des sentimens de compassion, le Marquis d’Hautefort seroit bien plus en état de se procurer ce secours, que la Demoiselle de Kerbabu. Un homme de condition, qui n’a jamais suivi que les sentimens de l’honneur & de la vertu, n’est-il pas un objet digne que la Justice s’intéresse pour lui, lorsqu’on le voit exposé à toute la malignité d’un parti, qui ne le déchire que parce qu’il a cru devoir résister à ses attentats ? A quel excès la fureur n’a-t-elle pas été contre lui ! On ne s’est pas renfermé dans les bornes de l’accusation déférée à la Justice : on a répandu dans le Public des traits que l’on auroit rougi d’exposer à l’Audience. Chaque jour a vu naître de nouvelles fables, propres à le décrier. Les faits les plus calomnieux ont été débités sans réserve & sans ménagement : on en appelle à la notoriété publique. Et quelle est la source de ce torrent d’injustices & de déclamations ? Une [t. I, p. 226] accusation frivole, chimérique, décréditée par elle-même, confondue par les procédures mêmes de celle qui l’a formée : on ne craint point de le répéter, un squélette d’accusation, qui n’a ni force, ni appui, ni mouvement. N’est-ce pas là ce qui doit exciter dans le cœur des Magistrats & du Public les sentimens vifs & de compassion d’une part, & d’indignation de l’autre ? »

C’est assurément un grand art, que de savoir ainsi faire changer d’objet à la commisération publique, substituer la pitié à l’indignation, & l’indignation à la pitié. M. Cochin avoit d’autant plus de raison d’emprunter ce secours, qu’il combattoit contre un illustre Avocat <M. Aubri>, dont le talent étoit grand pour peindre, pour remuer, pour échauffer, & qui s’étoit bien rempli de l’esprit des grands Maîtres de l’Antiquité, au genre desquels le portoit son génie.

< Manchette : 2°. L'Orateur doit aussi avoir égard aux dispositions habituelles de ses auditeurs, qui varient :>

Voilà donc ce que doit faire l’Avocat, lorsqu’il trouve les esprits prévenus contre sa cause. Il a besoin aussi, pour réussir à toucher, de varier ses discours selon toutes les différences qu’il peut & doit observer dans [t. I, p. 227] les esprits, à raison de la différence des positions & des circonstances. Je parcourrai les principales de ces différences, que j’ai annoncées en commençant cet article.

< Manchette : A raison des âges.>

I. Et d’abord les âges ont chacun, comme on le sait, des caractéres différens. Aristote a peint cette diversité ; Horace l’a suivi : & Boileau, marchant d’après eux, y a si bien réussi, qu’il nous dispense de recourir à d’autres Maîtres. Ses vers sont très-connus : mais ils sont si propres à mon sujet, que je ne puis me dispenser de les présenter ici.

« Le tems, qui change tout, dit le Poëte François, change aussi nos humeurs.
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit, & ses mœurs.
Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices,
Est prompt à recevoir l’impression des vices :
Est vain dans ses discours, volage en ses désirs,
Rétif à la censure, & fou dans les plaisirs.
L’âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage,
Se pousse auprès des Grands, s’intrigue, se ménage :
Contre les coups du sort songe à se maintenir :
Et loin dans le présent regarde l’avenir.
La vieillesse chagrine incessamment amasse,
Garde, non pas pour soi, les trésors qu’elle entasse,
Marche en tous ses desseins d’un pas lent & glacé ;
Toujours plaint de présent, & vante le passé :
[t. I, p. 228] Inhabile aux plaisirs, dont la jeunesse abuse,
Blâme en eux les douceurs que l’âge lui refuse. »

Ces portraits sont excellemment dessinés : si ce n’est que le dernier trait du tableau de la vieillesse ne paroîtra peut-être ni bien moral, ni exactement vrai. Il n’est pas besoin du sentiment de jalousie pour blâmer ce qui est blâmable, l’abus des plaisirs.

Le Poëte termine ses descriptions par cet avis, qu’il adresse à ceux qui travaillent pour le Théâtre.

« Ne faites point parler vos Acteurs au hasard 
Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard. »

Nous disons de même à l’Orateur : observez la différence des âges dans ceux que vous prétendez toucher. Les motifs & les moyens qui remuent un jeune homme, ne sont pas les mêmes qui agissent sur l’esprit d’un vieillard. Mentor voulant détourner Télémaque de rester dans l’isle de Calypso, où l’amour le retenoit, lui explique quelle est l’adresse des passions à se déguiser & à s’envelopper sous des prétextes spécieux. Télémaque venoit de lui dire, qu’il n’avoit plus de raison de [t. I, p. 229] retourner à Ithaque : que sans doute Ulysse ne vivoit plus, & que l’on devoit croire que Pénélope n’avoit pu résister aux poursuites de tant de prétendans ; qu’il n’avoit plus à espérer aucun agrément dans Ithaque, & que mille dangers l’y attendoient. « Voilà l’effet, répond Mentor <Télémaque, l. VII>, d’une aveugle passion. On cherche avec subtilité toutes les raisons qui la favorisent, & on se détourne de peur de voir toutes celles qui la condamnent. On n’est plus ingénieux que pour se tromper, & pour étouffer ses remords. » Il prend ensuite le ton d’autorité & de reproche, qui peut & doit faire impression sur un jeune homme bien né, mais qui irriteroit un homme fait & parvenu à l’âge de maturité ; & il le pique par l’exemple de son père. « Lâche fils, lui dit-il, d’un père si sage & si généreux ! menez ici une vie molle, sans honneur, au milieu des femmes : faites, malgré les Dieux, ce que votre père crut indigne de lui. » Ce discours est proportionné au caractére de la jeunesse qui a peu d’expérience, qui a besoin d’être instruite, & qui conserve encore de la docilité pour les [t. I, p. 230] sages avis d’un maître qu’elle est accoutumée de longue main à respecter. Ailleurs le même Mentor invitant Nestor à rompre le projet de la guerre contre Idoménée, lui tient un bien autre langage <L. X>. Il loue sa sagesse : il atteste son expérience. « O Nestor ! sage Nestor, vous n’ignorez pas combien la guerre est funeste à ceux-mêmes qui l’entreprennent avec justice, & sous la protection des Dieux. » Voilà un motif digne d’être présenté à un sage vieillard, & du ton qui lui convient.

Je ne cite point d’exemples des vices remarqués dans les caractéres des différens âges. Ce détail auroit quelque chose d’odieux : & l’Orateur doit les connoître, non pour en profiter par rapport à des vues d’intérêt : c’est le métier du flatteur : mais pour les corriger, si son ministére l’y appelle ; & toujours pour éviter de les heurter imprudemment, de peur d’y trouver des obstacles au bien qu’il veut faire.

< Manchette : A raison de la différence des conditions & des fortunes.>

II. La différence des conditions & des fortunes produit encore de très-grandes différences dans les dispositions des esprits, & par conséquent dans la méthode que l’on doit [t. I, p. 231] suivre pour les manier, & dans les moyens qui peuvent réussir à leur inspirer le mouvement des passions. Les Grands & les Riches doivent être traités avec plus de ménagement ; les pauvres & les foibles avec affection & bonté. La Noblesse & les gens de guerre sont sensibles à l’honneur, & c’est le plus puissant ressort pour les échauffer. Quelle exhortation plus persuasive, & plus capable d’enflammer le courage, que ce peu de mots de Henri IV. combattant la Ligue à Ivri : « Enfans, si les Cornettes vous manquent, voici, disoit-il en leur montrant son casque surmonté d’un grand panache blanc, voici le signe du ralliement. Vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur & de la victoire. Dieu est pour nous. » L’ordre médiocre des citoyens est touché des biens de la paix & du bon ordre. Les besoins de la subsistance sont ce qui intéresse le plus vivement le menu peuple. Il est aisé de pousser plus loin ces considérations : & on sent combien elles doivent influer dans les pensées & les expressions de l’Orateur qui veut toucher ; combien au contraire leur déplacement rendroit le [t. I, p. 232] discours non seulement incapable d’émouvoir, mais ou offensant, ou ridicule.

< Manchette : A raison de la différence des nations.>

III. Selon la différence des Nations, les discours qu’on leur adresse doivent prendre des formes différentes. La gravité Espagnole, la vivacité pétillante de nos François, la finesse des Italiens, la fierté Angloise, la pesanteur judicieuse des Peuples du Nord, ne seroient pas sans doute remuées par des motifs semblables & semblablement présentés. Tite-Live remarque <T. L.XXX. 32> qu’Annibal, qui avoit une armée composée de plusieurs Nations diverses, employoit divers motifs, en les menant au combat, pour les engager à bien faire. Il promettoit aux troupes auxiliaires, outre leur paie ordinaire, de grandes récompenses à prendre sur les dépouilles des ennemis. Il réveilloit dans les Gaulois la haine qu’ils portoient naturellement au nom Romain. Il mettoit sous les yeux des Liguriens les fertiles campagnes de l’Italie, au lieu des montagnes stériles qu’ils habitoient. Il faisoit craindre aux Maures & aux Numides la domination tyrannique de Masinissa. Pour ce qui regarde les [t. I, p. 233] Carthaginois, il leur représentoit qu’il s’agissoit de défendre les murailles de leur patrie, leurs Dieux Pénates, les tombeaux de leurs ancêtres, leurs peres & leurs meres, leurs femmes & leurs enfans.

Dans nos mœurs, les négociations auprès des peuples différens ne réussiroient pas, si les Ministres qui s’y emploient, ne savoient prendre des tours & des procédés différens, selon la diversité des principes, des maximes, des façons de penser de ceux avec qui ils traitent. Tel motif qui auroit un heureux effet à la Cour de Rome, échoueroit à celle de Londres. Les Lettres du Cardinal d’Ossat offrent un parfait modèle de cette flexibilité d’esprit nécessaire à un bon Négociateur. En demeurant bon François, il devient Italien avec les Italiens.

< Manchette : A raison de la différence des Gouvernemens.>

IV. On sent assez que les mêmes observations & les mêmes raisonnemens ont lieu par rapport à la différence des Gouvernemens. Ainsi tout ce que j’ai à dire ici, se réduit à donner très-sommairement les vrais principes de tout Gouvernement : matiére difficile & délicate, que les plus [t. I, p. 234] grands Ecrivains n’ont pas toujours traitée avec assez d’exactitude, & sur laquelle il est néanmoins important pour l’Orateur de ne se pas tromper, s’il veut parler d’une façon qui convienne aux personnes qu’il prétend émouvoir, & les faire entrer dans les sentimens que demande l’intérêt de sa cause.

Tout Gouvernement doit tendre à rendre heureux tous les membres de l’Etat.
L’unique moyen d’obtenir le bonheur dont cette vie est susceptible, consiste dans la vertu.
Ainsi tout Gouvernement doit favoriser, faciliter, étendre la pratique de la vertu.
Tel est l’esprit, la fin, le ressort, le principe de tout Gouvernement.

Pour parvenir à cette fin commune, on a pris des voies différentes. Dans certains pays l’autorité a été remise entre les mains d’un seul ; dans d’autres en celles de plusieurs : & cette seconde partie de l’alternative a deux branches. L’autorité confiée à plusieurs s’exerce ou par le Corps entier de la Nation, & c’est ce que l’on appelle Démocratie ; ou par un certain [t. I, p. 235] nombre de citoyens d’élite, & c’est une Aristocratie. Le Gouvernement d’un seul, ou Monarchique, est établi en France, la Démocratie chez les Suisses, l’Aristocratie à Venise. Quelquefois ces trois formes de Gouvernemens, ou deux des trois, sont unies dans un même Etat. Mais nous nous en tenons aux trois formes principales.

Chacune a son esprit particulier, toujours subordonné à la fin générale.

Dans une Monarchie pleine, l’Etat est tout entier dans son chef, & du salut d’un seul dépend le salut de tous. Ainsi l’esprit de ce Gouvernement est l’affection pour le Roi, & le zéle pour le servir, & pour concourir avec lui & sous ses ordres, au bien commun.

Dans une Démocratie, chacun des citoyens a part au Gouvernement, & comme tels ils sont tous égaux. La base de cette forme d’Etat est donc l’égalité entre les citoyens ; & l’esprit propre qui lui convient, est le maintien de cette égalité.

Dans l’Aristocratie, l’Etat est composé de deux ordres de citoyens, dont les uns gouvernent, & les [t. I, p. 236] autres sont gouvernés. La modération dans les premiers, la soumission dans les seconds, voilà ce qui sauve & ce qui fait subsister la République. L’esprit de ce Gouvernement est donc le désir de la conservation de ces deux dispositions essentielles.

Un sentiment commun à toutes les formes d’Etat, c’est que les citoyens soient attachés par le cœur au Gouvernement établi. Rien n’est plus juste ni plus censé que le mot d’Auguste au sujet de Caton d’Utique <Macrob. Sat. II. 4>, dont quelques flatteurs blâmoient en sa présence la rigidité Républicaine. « Sachez, leur dit-il, que quiconque s’oppose au changement du Gouvernement actuel de l’Etat, est un bon citoyen & un honnête homme. »

Par ces principes exposés en abrégé on conçoit suffisamment, quelle différence opére dans les façons de penser des hommes, la différence des Gouvernemens ; & que par conséquent l’Orateur ne doit pas parler à des Républicains comme aux sujets d’un Monarque. Démosthéne & Cicéron, qui vivoient en pays de Démocratie, nous montrent quel ton [t. I, p. 237] l’on doit prendre avec les citoyens d’un Etat populaire. Celui qui convient dans le Gouvernement Monarchique se manifeste dans tous nos Orateurs François, sacrés & profanes.

< Manchette : A raison des mœurs & du caractére de chacun.>

V. Je ne m’étendrai pas sur ce qui regarde la différence des mœurs & des caractéres. Il n’est personne qui ne voie du premier coup d’œil qu’il faut d’autres motifs pour toucher un méchant homme, que pour faire impression sur un homme vertueux ; & que les caractéres posés & tranquilles demandent pour être ébranlés, d’autres ressorts & une autre manœuvre, que les esprits vifs & ardens. Je remarquerai seulement que l’usage de cette observation qui se rapporte au caractére particulier de chacun, est moins familier à l’Orateur, qui d’ordinaire adresse son discours à une multitude, ou à une assemblée. Néanmoins dans le Gouvernement Monarchique l’Eloquence a de fréquentes occasions de s’exercer auprès du Roi, soit par des requêtes, soit par les différentes espéces de complimens solemnels ; & en toute supposition les conseils se donnent plus souvent à un seul qu’à plusieurs ensemble. [t. I, p. 238] Les exemples sont peu nécessaires sur une doctrine si claire en elle-même, mais ils satisfont l’esprit, & le délassent de la sécheresse des préceptes. J’observerai donc que Burrhus, dans Racine, lorsqu’il entreprend d’arracher du cœur de Néron le cruel dessein de faire empoisonner Britannicus, commence par employer le motif de la crainte. Ce motif est proportionné à un mauvais caractére.

« Britannicus mourant, lui dit-il, excitera le zéle
De ses amis tout prêts à prendre sa querelle.
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs,
Qui même après leur mort auront des successeurs,
Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteindre.
Craint de tout l’univers, il vous faudra tout craindre,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets,
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets. »

Au contraire dans la Bérénice du même Poëte, Paulin donne des conseils à un Empereur aimable & vertueux : & pour fortifier Titus dans la résolution de renvoyer Bérénice, il fait usage des motifs d’honneur & de gloire, toujours puissans sur les belles ames. Titus vient de lui dire, qu’il prend le parti de se séparer de celle qu’il aime. Paulin lui répond :

[t. I, p. 239] « Je n’attendois pas moins de cet amour de gloire,
Qui par-tout après vous attache la victoire.
La Judée asservie & ses remparts fumans,
De cette noble ardeur éternels monumens,
Me répondoient assez que votre grand courage,
Ne voudroit pas, Seigneur, détruire son ouvrage,
Et qu’un Héros vainqueur de tant de Nations,
Sauroit bien, tôt ou tard, vaincre ses passions. »

< Manchette : Autres différences à observer.>

Voilà ce que nous avions à dire touchant les considérations tirées des personnes en qui l’Orateur prétend exciter les passions. Nous finissons ici cet article, en avertissant néanmoins que nous n’avons pas épuisé toutes les différences qui peuvent s’observer à cet égard. Nous n’avons point parlé des diversités dans la Religion, objet qui agit plus efficacement qu’aucun autre sur les esprits & sur les cœurs, & qui exige par conséquent de l’Orateur les plus grandes & les plus délicates attentions. Nous n’avons point dit que les gens d’esprit sont plus difficiles à émouvoir que les simples ; & ceux qui ont l’esprit cultivé, plus que les ignorans. Ces différences, & peut-être plusieurs autres n’échapperont point à un homme attentif, & elles n’ont pas besoin, après ce que nous avons dit, de préceptes particuliers.

< Manchette : Récapitulation.>

[t. I, p. 240] Qu’il nous suffise de résumer ici les principales différences que nous avons traitées, en y appliquant le précepte que donne Horace sur le même sujet aux Poëtes Dramatiques. L’Orateur qui parle aux autres hommes, doit avoir les mêmes attentions que le Poëte, qui les fait parler. Disons donc d’après Horace, « que le discours doit être bien différent, selon qu’il s’adresse à un sage vieillard, ou à un jeune homme dont lesang bout dans les veines ; à un Négociant qui court les mers, ou au paisible cultivateur du champ de ses peres ; à une grande Princesse, ou à une tendre nourrice ; à un Romain, ou à un habitant de la Grande-Bretagne. »

Article III. De ce que l'Orateur qui veut remuer les Passions doit considérer dans les choses.

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< Manchette : L'Orateur ne doit pas employer le pathétique dans les petites causes.>

La premiére attention de l’Orateur relativement au pathétique, c’est d’examiner si sa matiére le comporte. Car les grands mouvemens ne conviennent pas aux petites affaires <Cic. de Orat. II. 205>. « Ce seroit, dit Quintilien <L. VI. c. 1>, chausser le [t. I, p. 241] cothurne à un enfant, & lui mettre en main la massue d’Hercule. » Ce vice va jusqu’au ridicule : & il suffit de ne pas manquer absolument d’esprit pour s’en garantir. Un Avocat capable de s’y laisser aller, seroit un vrai personnage de comédie. Aussi ce rôle fait-il un fort bon effet dans la comédie des Plaideurs. On ne peut s’empêcher de rire, lorsque l’on entend le prétendu Avocat d’un chien qui a mangé un chapon, commencer son plaidoyer par ce grave début :

« Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable,
Tout ce que les mortels ont de plus redoutable,
Semble s’être assemblé contre nous par hasard,
Je veux dire la brigue & l’éloquence. »

Cet exorde est soutenu par des traits risibles d’une véhémence déplacée.

« Qu’arrive-t-il, Messieurs ? On vient. Comment vient-on ?
On poursuit ma partie. On force une maison.
Quelle maison ? Maison de notre propre Juge.
On brise le cellier, qui nous sert de refuge.
De vol, de brigandage, on nous déclare auteurs
On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs. »

[t. I, p. 242] Ce portrait est chargé sans doute. Mais il n’en est que plus propre à faire toucher au doigt le ridicule du vice qui s’y trouve exprimé.

< Manchette : Il ne doit pas s'y jetter brusquement & sans préparation.>

Si la nature de la cause donne lieu aux mouvemens, il reste encore une précaution à prendre, c’est de ne se point jetter tout d’un coup dans ces transports éclatans, qui par eux-mêmes peuvent être regardés comme des écarts. Cicéron donne cet avis aux Orateurs Romains <De. Orat. II. c. 213>, dont le Barreau étoit pourtant plus favorable que le nôtre à ce genre d’éloquence pathétique. La pratique qu’il recommande est encore plus nécessaire parmi nous. Le Juge veut d’abord être mis au fait, & savoir de quoi il s’agit. Les mouvemens de l’ame supposent quelque connoissance dans l’esprit, & ils ne peuvent venir qu’à la suite.

< Manchette : Il doit rassembler & faire valoir toutes les circonstances.>

Quand les esprits ont été ainsi préparés, alors l’Orateur, pour toucher les Juges, peut & doit employer toutes les circonstances de la chose, des personnes, des tems, & des lieux, selon qu’elles seront capables de faire l’impression qu’il souhaite. M. Cochin, plaidant pour un homme <T. I. p. 257>, qui, renvoyé absous d’une accusation [t. I, p. 243] criminelle, avoit été forcé par ses Juges de payer les frais du procès, & poursuivoit devant un Tribunal supérieur la restitution de ces frais, reléve & fait valoir avec une grande force toutes les circonstances d’une persécution si odieuse. « Un accusé n’est-il pas assez à plaindre, dit l’Orateur <p. 262>, d’avoir essuyé une instruction criminelle ; d’avoir été fugitif pendant un tems ; pendant un autre d’avoir éprouvé les horreurs d’une prison ; de s’être consumé en frais pour faire triompher son innocence ; sans qu’on lui fasse payer encore, en prononçant son absolution, jusques aux poursuites mêmes qui ont été faites contre lui ? Si la régle & l’usage ne permettent pas d’adjuger des dépens contre la partie publique, quoiqu’elle ait formé une accusation injuste : si tout ce que l’on réserve au malheureux qui a gémi long-tems sous le poids d’une accusation, terrible même à l’innocence, est de demander qu’on lui découvre le dénonciateur ; au moins ne peut-on pas exiger de lui qu’il récompense celui qui le persécute, & qu’il lui paye les peines qu’il a [t. I, p. 244] prises pour le faire périr. » Toutes les circonstances qui rendent digne de compassion l’état de celui pour qui parle l’Avocat, la durée de la persécution, les différentes formes qu’elle a prises, l’indignité de payer lui-même les injustices qu’il a souffertes, tous ces traits réunis excitent la pitié pour l’innocence si cruellement traitée, & l’indignation contre l’odieux procédé de ses persécuteurs.

Si la personne maltraitée eût été d’une naissance & d’une condition illustres, ou au contraire foible & sans appui ; s’il se fût agi d’un vieillard respectable, ou au contraire d’un jeune homme à la fleur de l’âge ; s’il eût été permis d’insister fortement sur l’iniquité des premiers Juges, on conçoit bien que ces nouvelles circonstances n’auroient pas été omises par l’Avocat, & qu’elles auroient donné un nouveau degré de véhémence à son discours. Chaque fait a ainsi ses traits propres, qu’un Orateur habile ne manque pas de saisir, & dont il profite pour remuer les cœurs. Le même M. Cochin, parlant pour un homme de naissance dont on avoit révoqué en doute la noblesse, appuie ainsi sur [t. I, p. 245] l’atrocité de l’injure. « C’est tout à la fois une injure sanglante, & une injure faite gratuitement & sans objet. Ces deux circonstances concourent également pour faire sentir toute l’énormité du crime, & toute la rigueur que l’on doit employer pour en procurer la vengeance. »

< Manchette : Les Orateurs Romains faisoient un plus grand usage que les nôtres, du pathétique au Barreau.>

Les Orateurs Romains faisoient grand usage de cette méthode, & ils recueilloient avec soin toutes les circonstances propres à émouvoir. Les plaidoyers de Cicéron sont remplis de semblables traits. Nul n’est plus fameux que la description du supplice de Philodamus & de son fils. « Spectacle déplorable & cruel ! dit l’Orateur <I. in Verr. 76>. On voit paroître sur l’échafaud, d’un côté un père avancé en âge, & de l’autre son fils, tous deux condamnés à mort, l’un pour avoir préservé sa fille des attentats d’un ravisseur infâme, l’autre pour avoir défendu la vie de son père & l’honneur de sa sœur. Ils versoient des larmes, non chacun sur soi-même & sur son sort personnel ; mais le père pleuroit la mort de son fils, & le fils celle de son père. » Rien assurément n’est plus touchant ni plus pathétique. [t. I, p. 246] C’étoit une ressource dont les Anciens usoient avec une pleine liberté, que celle des larmes & de la commisération. Ils faisoient des peintures vives de la douleur de l’accusé, de son accablante disgrace, du deuil de sa famille & de ses proches. Si l’accusé, par une fermeté d’ame extraordinaire, dédaignoit de témoigner de la crainte, & de s’attendrir sur lui-même, l’Orateur se substituoit à la place de son client, & il exprimoit en sa propre personne les sentimens convenables à la triste fortune de celui qu’il défendoit. Ce tour est ce qui nous a produit la Péroraison de Cicéron pour Milon, qui est un chef-d’œuvre d’habileté & d’adresse, autant que d’éloquence de sentimens. Je ne crois point en dire trop : & pour mettre mon Lecteur à portée d’en juger par lui-même, je vais en détacher ici quelques traits.

La peine que pouvoit craindre Milon, & qui lui fut réellement infligée, étoit l’exil. Voici de quelle maniere Cicéron le fait parler sur ce sujet. « En quittant mes concitoyens, je fais pour eux les vœux les plus ardens. Qu’ils vivent heureux ! qu’ils [t. I, p. 247] se maintiennent dans une situation florissante ! Puissent-ils dans le sein de leur patrie, qui est aussi la mienne, & qui me sera toujours chere, puissent-ils jouir d’une heureuse & parfaite tranquillité ! Ils en jouiront sans moi, mais elle n’en sera pas moins mon ouvrage, puisque c’est moi qui les ai délivrés de celui qui en étoit l’ennemi. Je prendrai ma résolution : je me séparerai de leur commerce & de leur vue. Si je ne puis partager avec eux le bonheur de la République, au moins je n’en éprouverai point les maux : & la premiere ville où je trouverai établi le regne des Loix & des mœurs, je la choisirai pour y fixer mon séjour. »

Dans ces paroles respire la fermeté d’ame, mais une fermeté douce, & qui n’éclate point en reproches. Pour l’adoucir encore, & pour empêcher absolument que les Juges ne se crussent bravés, l’Orateur ajoute tout de suite quelque chose de tendre, & des expressions de douleur. « Triste récompense de mes travaux ! » fait-il dire à Milon. « Combien me suis-je trompé dans mes espérances ! Combien mes [t. I, p. 248] projets ont-ils été démentis par l’événement ! » Il suppose que son ami malheureux lui adresse la parole à lui-même, & lui dit. « Quoi ! mon cher Cicéron : lorsque je vous rendois à la patrie, devois-je penser que je me verrois privé moi-même du droit d’en jouir ? Votre voix & votre talent ont été secourables pour un si grand nombre de citoyens en péril : & moi, qui tant de fois me suis exposé à la mort pour vous, serai-je le seul qui ne puisse en retirer aucun fruit ? » Des plaintes si tendres pourroient sembler déroger à la fermeté du caractere de Milon. Cicéron va au-devant de cet inconvénient. « Ce que je vous répéte d’après lui, dit-il aux Juges, il ne me le dit pas les larmes aux yeux, comme je vous le rends : mais du même air de visage que vous lui voyez dans le moment que je vous parle. » C’est ainsi que l’Orateur, entremêlant deux sentimens qui paroissent contraires, satisfait en même-tems à ce qu’exige la circonstance, & à ce qui convient à la personne.

Ce mélange alternatif de fermeté & de douleur, qui se tempérent l’une [t. I, p. 249] par l’autre, regne dans toute la Peroraison : & c’est ce qui m’a fait dire qu’elle est traitée avec toute l’habileté possible. Elle réunit ainsi en faveur de Milon le double intérêt de l’admiration pour la vertu, & de la compassion pour l’infortune. Mais comme ce dernier sentiment est par sa nature le plus puissant sur les Juges, & le plus avantageux pour la cause, Cicéron, qui ne vouloit pas en recueillir le fruit à demi, prend en plein sur lui-même tout ce qu’il étoit obligé de partager & d’affoiblir dans la personne de Milon. Il se peint comme le plus malheureux des mortels. Les Juges étoient des hommes choisis, gens de bien, & du nombre de ces citoyens à qui Cicéron pensoit être redevable de son retour d’exil. Il leur dit : « Quoi ! Milon a pu me rappeller dans ma patrie par votre secours : & je ne pourrai pas l’y conserver par vos suffrages ? Quel crime ai-je donc commis, lorsque j’ai découvert, mis au jour, dissipé & détruit cette conjuration horrible qui menaçoit Rome de sa ruine ? De cette source partent toutes les douleurs les plus améres, tous les traits les plus cruels [t. I, p. 250] contre moi, & contre tout ce qui me touche. Pourquoi avez-vous souhaité que je revinsse dans ma patrie ? Etoit-ce afin que j’en visse chasser ceux à qui je dois mon rétablissement ! Ne souffrez point, Messieurs, que mon état après le retour soit plus douloureux pour moi, que ne l’a été mon triste départ. Car comment puis-je me croire rétabli, si ceux par qui je l’ai été, sont arrachés de mes bras. » Il faut se souvenir que Cicéron, qui plaidoit, étoit l’égal du Président, & supérieur en dignité à la plupart des Juges. C’est ce qui lui permettoit de leur présenter sa douleur comme un objet qui devoit les intéresser.

Cette manière de traiter les passions en plaidant, est bien éloignée de notre usage actuel. On a vu plus haut dans un exemple cité de M. Cochin, que l’Avocat voulant faire naître quelque sentiment de commisération pour le Marquis d’Hautefort sa partie, ne l’entreprend qu’après en avoir fait aux Juges une sorte d’excuse, & se contente de quelques secousses légeres sans enfoncer le trait.

A la fin du siécle dernier notre [t. I, p. 251] Barreau ne poussoit pas encore les choses jusqu’à cette sévérité. M. Erard, qui plaidoit alors avec applaudissement, donnoit plus aux mouvemens que n’a fait M. Cochin. Parlant pour des fils, qui avoient toujours été traités très-durement par leur père, & que son testament frustroit d’une grande partie des droits de leur naissance, pour avantager leur frere cadet, il finit son plaidoyer par des considérations touchantes, dont je n’extrairai que ce morceau <p. 239>. « Il n’a que trop long-tems que ceux pour qui je parle sont bannis de la place qu’ils devoient occuper dans leur famille. La moitié de leur vie n’a été qu’une souffrance continuelle. Il est tems que votre autorité sauve des mêmes disgraces le reste de leurs jours, & qu’elle commence à les faire jouir des avantages de leur naissance. Ne rendez pas, Messieurs, inutile le seul bonheur qu’ils ont eu dans leurs infortunes, d’avoir été conservés par une espéce de miracle jusqu’à cet heureux moment, qui doit finir leurs miséres par votre secours. N’ajoutez pas à leurs autres maux la honte de voir confirmer cette disposition [t. I, p. 252] injurieuse par le plus équitable de tous les Tribunaux, dont le Jugement autoriseroit toutes les duretés que leur père a eues pour eux, & persuaderoit qu’ils n’ont rien souffert qu’ils n’ayent mérité. »

Je ne sais quel jugement on porteroit d’un Avocat qui parleroit ainsi aujourd’hui. Encore moins osé-je décider lequel des deux goûts est le meilleur. Ce que je vois, c’est que notre manière moderne prive d’un grand ornement & d’un puissant ressort l’éloquence du Barreau.

< Manchette : Nous avons retranché avec raison ce qui deviendroit théatral.>

Mais en tout il faut savoir garder les bornes. Les Anciens se permettoient certaines pratiques, qui paroissent plus dignes du théâtre que de la gravité des Jugemens : & c’est avec raison que notre usage les a proscrites. On a beaucoup vanté dans Rome le trait rapporté plus haut de l’Orateur Antoine, qui défendant Manius Aquillius, le fit lever de sa place à l’Audience, & lui ayant déchiré sa tunique par devant, montra aux Juges les plaies glorieuses dont il étoit couvert. Antoine le Triumvir, petit-fils de l’Orateur, faisant l’éloge funébre de César, étala aux yeux du peuple la [t. I, p. 253] toge encore sanglante du Dictateur massacré, & en la développant, il faisoit remarquer les coups dont elle étoit criblée. Il fit plus : & ne pouvant montrer à l’assemblée le corps même de César, qui étoit étendu sur le lit de parade, il y substitua un simulacre en cire de grandeur naturelle, percé à tous les endroits où César avoit reçu des blessures. Cette représentation se démontoit par des ressorts, qui mettoient en évidence tantôt une partie, tantôt l’autre. Ce spectacle étoit pour le peuple. Mais les Avocats présentoient souvent aux Juges les enfans en bas âge d’un père accusé, & ils tâchoient d’émouvoir la compassion de l’auditoire par les larmes de toute une famille gémissante sous leurs yeux. Tout cela étoit un peu théatral : & de plus il en résultoit un grand inconvénient. Si le coup manquoit par quelque circonstance imprévue, l’Orateur demeuroit déconcerté, & la chose tournoit en risée.

C’est de quoi Quintilien cite quelques exemples, & un en particulier, dans lequel il fut acteur. Il plaidoit une question d’état, où l’on présentoit comme sœur de celui pour qui il [t. I, p. 254] parloit, une jeune enfant qu’il prétendoit ne point appartenir à la famille. L’Avocat adverse crut faire un coup de Maître en Eloquence, de prendre l’enfant entre ses bras, & de la porter à l’autre bout pour la laisser sur les genoux d’un frere dénaturé qui refusoit de reconnoître sa sœur. Malheureusement pour lui Quintilien avoit prévu le tour ; & par son avis son client s’étoit retiré sans faire de bruit. Le pathétique Orateur fut bien étonné de ne point trouver ce qu’il cherchoit. Il demeura muet, & s’en retourna honteux & confus.

De pareilles scènes sont désagréables pour l’Avocat, & peu séantes à la majesté du Tribunal. Nous faisons bien sans doute de les éviter, en nous interdisant ce qui pourroit y donner occasion. Mais c’est une grande sévérité que de bannir du discours les traits de commisération qui naisseut du sujet.

< Manchette : L'Eloquence de la Chaire se permet le pathétique.>

L’Eloquence de la Chaire a plus de liberté en ce genre. Il est permis à l’Orateur sacré, lorsque dans un éloge funébre il présente à ses auditeurs quelque mort touchante, de se livrer au sentiment, & de recueillir toutes [t. I, p. 255] les circonstances qui peuvent accroître la douleur & la pitié. M. Bossuet commence ainsi l’Oraison funébre de Madame, Duchesse d’Orléans. « J’étois donc encore destiné à rendre ce devoir funébre à très-haute & très-puissante Princesse Henriette-anne d’Angleterre, Duchesse d’Orleans. Elle que j’avois vue si attentive pendant que je rendois le même devoir à la Reine sa mere, devoit être sitôt après le sujet d’un discours semblable, & ma triste voix étoit réservée à ce déplorable ministere. O vanité ! ô néant ! ô mortels ignorans de leurs destinées ! L’eût-elle cru il y a dix mois ? Et vous, Messieurs, eussiez-vous pensé, pendant qu’elle versoit tant de larmes en ce lieu, qu’elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même ? Princesse, le digne objet de l’admiration de deux grands Royaumes, n’étoit-ce pas assez que l’Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort ! Et la France qui vous revit avec tant de joie, environnée d’un nouvel éclat, n’avoit-elle plus d’autres pompes & d’autres [t. I, p. 256] triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux, d’où vous aviez remporté tant de gloire & de si douces espérances ! Vanité des vanités ! & tout est vanité ! C’est la seule parole qui me reste : c’est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste & si sensible douleur. » Voilà certainement du pathétique : & pour le produire, toutes les circonstances du tems, du lieu, des personnes, sont soigneusement rassemblées.

Dans les Sermons, la compassion est un ressort que le Prédicateur n’a pas souvent occasion de toucher. Car la Passion de N. S. J. C. n’est pas un objet de pitié humaine : c’est une leçon qui nous instruit admirablement de l’énormité du péché, de la redoutable sévérité de la Justice divine, & de la grande miséricorde que nous avons reçue. Mais si par un cas rare le sujet traité dans un sermon donne & exige le sentiment de compassion, l’Orateur ne craindra point d’en faire usage, & de le peindre aux yeux de ses auditeurs, comme a fait le P. Massillon prêchant sur l’Aumône dans une année de disette & de calamité <Quatrieme Dim. de Car. p. 246>. « Tant [t. I, p. 257] de miseres publiques & cachées ; tant de familles déchues ; tant de citoyens autrefois distingués, aujourd’hui sur la poussiere, & confondus avec le plus vil peuple ; les arts devenus presque inutiles ; l’image de la faim & de la mort répandue sur les villes & sur les campagnes ; (enfin) tant de désordres secrets qui éclatent tous les jours, qui sortent de leurs ténébres, & où précipite le désespoir & l’affreuse nécessité. »

La commisération se traite donc par l'amas des circonstances que le sujet fournit : & il en est de même de toutes les autres passions.

Article IV. Quel style il convient d’employer pour émouvoir les Passions.

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< Manchette : Quand il s'agit de remuer les passions, le style doit être simple.>

La nature nous instruit sur le style que nous devons prendre pour émouvoir les passions. Elle nous dicte elle-même les expressions convenables aux divers sentimens dont nous pouvons être affectés, à la joie, à la tristesse, à l’espérance, à la crainte. Que l’Orateur donc s’affecte lui-même de [t. I, p. 258] son sujet, suivant qu’il lui a déjà été recommandé ; & il ne sera point en peine de chercher quel style il emploiera. La langue est l’interprete du cœur : & si le cœur est touché, il fournira à celui qui parle la maniére de toucher les auditeurs.

Boileau a raison de nous avertir, que

« Chaque passion parle un différent langage. »

Mais il est un goût de style commun à toutes en général. C’est une simplicité qui coule de source, & qui s’éloigne de toute affectation & de toute recherche. La passion s’occupe fortement de son objet : elle y fixe l’ame, elle l’y plonge toute entiére. Si donc vous avez le tems de penser à quelque autre chose que ce puisse être, si vous vous retournez sur vous-même, vous n’êtes point ému ; la passion n’est point en vous, & ne peut par conséquent se transmettre par votre discours à ceux qui vous écoutent. Le langage des passions ne doit donc être ni philosophique & guidé par une métaphysique raffinée, ni fleuri & paré, ni pompeux & magnifique, ni sententieux. Reprenons ces quatre points l’un après l’autre.*

< Manchette : Point philosophique.>

[t. I, p. 259] La Métaphysique est une science sublime, dont la dignité est grande, & l’utilité très-étendue, si on sait la manier avec sagesse. Je lui rends très-volontiers hommage, & je suis tout-à-fait éloigné d’en vouloir diminuer l’estime. Mais il faut l’appliquer aux usages auxquels elle convient : & très-certainement son mérite n’est pas celui d’exciter les passions. Elle est le fruit de la réflexion : elle demande un esprit tranquille, recueilli en lui-même, qui écarte tout ce qui est sensible. Or c’est précisément le sensible qui remue, qui échauffe, qui transporte. Les objets qui frappent nos sens, portent le mouvement dans l’ame, & leurs images font un effet semblable. Le talent de l’Orateur est de rendre l’impression des images égale en vivacité & en force, s’il est possible, à celle des objets eux-mêmes. Ne nous laissons donc point entraîner au torrent de la mode, qui porte partout l’esprit métaphysique, qui veut tout creuser, réfléchir sur tout, analyser tout : ou renonçons à la gloire de toucher les cœurs, & de remuer les passions.

Un inconvénient palpable de la [t. I, p. 260] maniere philosophique de s’exprimer ; est de devenir difficile à suivre & à entendre. Elle demande de l’effort & de la contention de la part de l’auditeur, pour être bien comprise. C’est autant de perdu pour la passion. L’esprit de celui qui vous écoute, partagé par la difficulté qu’il éprouve à deviner votre pensée, ne peut pas se livrer tout entier à l’impression du sentiment.

La Philosophie, qui aime à mettre tout dans sa dépendance, à tout subjuguer, a prétendu même fournir à l’Orateur un secours pour remuer les ames, dans les connoissances physiques de la méchanique corporelle des passions. C’est comme si elle soutenoit qu’en nous expliquant le tissu des fibres de l’œsophage & de l’estomac, la nature du levain qui sert à la coction des alimens, en un mot toute la méchanique de la digestion, elle nous apprend à mieux goûter ce que nous mangeons. Vaines prétentions ! C’est le sentiment qui est notre maître par rapport à ces sortes d’objets. C’est lui qui nous fait discerner ce qui est utile pour nous nourrir. C’est lui-même aussi qui nous enseigne ce qui [t. I, p. 261] est propre à émouvoir les passions.

< Manchette : Point fleuri.>

J’ai dit en second lieu que le discours, pour toucher, doit être exempt de tout ce qui s’appelle fleurs, & ornemens tant soit peu recherchés. Il n’est pas besoin, après ce que je viens de dire, de rendre raison de ce précepte. On sent assez que l’Orateur qui pare son langage, se regarde lui-même, veut être loué, & attire sur soi une partie de l’attention de l’auditeur. Il n’est point rempli de son objet, & il ne peut point en remplir l’esprit des autres. Un exemple rendra la chose sensible.

Tout le monde connoît le trait fameux d’Arria, qui après s’être percé le sein, retira le couteau tout sanglant, & le présentant à son mari, qui n’avoit pas autant de fermeté qu’elle, lui dit : « Pétus, il ne m’a point fait de mal. » Pæte, non dolet. Rien n’est plus simple : rien n’est plus noble, ni plus capable d’inspirer du courage à Pétus, qui en manquoit. Martial a prétendu orner & enjoliver la pensée, & il l’a gâtée. Il fait dire à Arria : « Le coup que je me suis porté, ne me fait point de mal : celui que vous [t. I, p. 262] vous porterez, voilà ce qui m’en fera. » Vulnus quod feci, non dolet, inquit, sed quod tu facies, hoc mihi, Pæte, dolet. C’est-là, comme a fort bien dit un Ecrivain judicieux, de l’esprit substitué au sentiment. Le mot d’Arria tout simple, nous remue, nous intéresse. La paraphrase ingénieuse de Martial nous fait dire que le Poëte avoit de l’esprit.

J’aime mieux tirer de l’Antiquité des exemples défectueux, que de nos Orateurs modernes. Cependant les modernes sont plus convenables au plan de mon Ouvrage, & plus utiles au Lecteur François. Personne n’estime plus que moi M. Fléchier, l’Orateur le plus harmonieux & le plus élégant que notre Nation ait produit. Mais je ne puis me dissimuler qu’assez souvent la parure un peu recherchée diminue la force de son discours. Voici un morceau, dont la pensée est grande, belle & touchante ; mais qui, au jugement de M. Rollin, perd une partie de son mérite par les antithèses multipliées. L’Orateur, déplorant la mort de M. de Turenne, adresse à Dieu ces paroles : « O Dieu [t. I, p. 263] terrible, mais juste en vos conseils sur les enfans des hommes, vous disposez & des vainqueurs & des victoires. Pour accomplir vos volontés, & faire craindre vos jugemens, votre puissance renverse ceux que votre puissance avoit élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes : & vous frappez, quand il vous plaît, ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées. »

Ce n’est pas ainsi que le vrai, le simple, le pathétique Bossuet manie le sentiment. Il termine l’Oraison funébre du Prince de Condé, par cette apostrophe au Héros lui-même : « Agréez, PRINCE, ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au-lieu de déplorer la mort des autres, GRAND PRINCE, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte. Heureux ! si averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d’une voix qui tombe, & d’une [t. I, p. 264] ardeur qui s’éteint. » Le sentiment parle ici tout seul : les mots ne sont employés que pour le besoin précisément de la pensée, & ils laissent voir à nud la fermeté courageuse d’une ame chrétienne, que la vue de la mort qui approche enflamme du désir de remplir ses devoirs plus exactement que jamais.

< Manchette : Point pompeux & magnifique.>

Le style pompeux & magnifique est encore un obstacle à la vérité du sentiment. Il peut frapper d’admiration ; mais il amortit & éteint la douleur.

« Que devant Troie en flamme Hécube désolée, nous ditBoileau,
Ne vienne point pousser une plainte ampoullée,
Ni sansraison décrire en quels affreux pays,
Par sept bouches l’Euxin reçoit le Tanaïs. »

Et la raison de ce précepte est claire, d’après les principes que nous avons posés :

« Ces grands mots, dont alors l’Acteur emplit sa bouche,
Ne partent point d’un cœur que sa misere touche. »

La douleur veut un style simple, même dans la Tragédie. C’est un mot d’Horace, que tout le monde connoît : Tragicus dolet sermone pedestri.

Quoi de plus simple, que ces [t. I, p. 265] paroles de Thésée, qui craint que ses imprecations contre son fils n’ayent été trop tôt exaucées.

« Théraméne, est-ce toi ? Qu’as-tu fait de mon fils ?
Je te l’ai confié dès l’âge le plus tendre.
Mais d’où naissent ces pleurs que je te vois répandre
Que fait mon fils ? »

L’inquiétude, la crainte, la tendresse alarmée, se peignent dans ce langage, où l’on ne remarque pas un mot qui sente la pompe & l’élévation. La réponse de Théraméne est du même goût.

« O soins tardifs & superflus !
Inutile tendresse ! Hippolyte n’est plus. »

La douleur est ici exprimée de maniére qu’un Lecteur sensible ne peut retenir ses larmes. Mais elles tarissent, lorsque Théraméne embouche la trompette Epique pour décrire le monstre envoyé par Neptune.

« Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tour son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissemens font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage.
La terre s’en émeut : l’air en est infecté :
Le flot qui l’apporta, recule épouvanté. »

[t. I, p. 266] Voilà de beaux vers : & leur beauté a séduit le Poëte lui-même <Boileau, Reflex. XI. sur Longin>, tout judicieux qu’il étoit, tout instruit qu’il étoit dans les principes des plus grands Maîtres de l’Antiquité. Mais le sentiment n’y est plus. Inutilement les amis de Racine ont-ils voulu le défendre <M. Racine fils, Reflex. sur la poésie, c. VIII. art. 1> contre la critique qui a été faite de cette description pompeuse. Pour en sentir le vice, il n’y a qu’à la comparer, comme j’ai fait, avec ce qui a précédé.

< Manchette : Point sententieux.>

Le style sententieux a beaucoup d’affinité avec le style pompeux & relevé : & l’inconvénient en est le même par rapport à l’expression du sentiment. Il suppose dans celui qui l’emploie, la tranquillité de l’esprit, & il la produit dans l’auditeur. Ce vice domine dans les meilleures piéces de celles qui composent la collection de Tragédies que nous avons sous le nom de Sénéque. Elles sont de divers Auteurs. Mais les Critiques conviennent assez que la Troade est l’ouvrage de Sénéque le Philosophe. Le début de cette piéce est une grave sentence, mise dans la bouche d’Hécube, qui voit actuellement sous ses yeux Troie en cendres, & qui attend ce que le [t. I, p. 267] sort décidera d’elle-même & à qui il la donnera pour esclave. Dans cette position Hécube ouvre ainsi la scéne. « Quiconque se confiant à l’éclat du Trône, & environné d’une Cour superbe sur laquelle il domine, ne craint point les caprices de la fortune, & fonde de crédules espérances sur ses faveurs trompeuses ; pour se désabuser, il n’a qu’à jetter les yeux sur mon état & sur celui de Troie. Jamais il n’a été donné au monde d’exemple plus frappant de l’incertitude & de la fragilité des choses humaines. » Rien n’est plus vrai que cette maxime. Elle seroit tout-à-fait louable, si elle étoit prononcée par le Philosophe auteur de la piéce. Mais on sent combien cette même maxime est froide & déplacée dans la bouche d’une Reine malheureuse, à qui ses infortunes présentes & futures doivent inspirer de bien autres pensées.

< Manchette : Le style doit être conforme à l'état de celui qui parle.>

En toute circonstance l’état où se trouve celui qui parle, donne la loi & le ton au style. Il inspire le sentiment qui lui convient ; joyeux, s’il est prospére ; triste, s’il est malheureux ; inquiet & tremblant, s’il est [t. I, p. 268] dangereux : & le sentiment ensuite dirige & gouverne le langage. Cette gradation a été remarquée par Horace. Voilà quelle est la loi inviolable du style que l’on doit prendre pour émouvoir les passions. Considérez la circonstance où vous vous trouvez ; prenez les sentimens qui y conviennent : & le style suivra de lui-même.

< Manchette : Et en général à la nature de l'objet qu'il exprime.>

Cette régle n’est qu’une branche de la maxime générale qui veut que le langage se conforme à la nature des choses qu’il exprime : & elle est si impérieuse, qu’elle force même la nature des ouvrages entrepris, & change leur allure accoutumée. Ainsi, pour continuer à raisonner d’après Horace, la comédie, qui roule sur des aventures bourgeoises, demande par elle-même un style commun & sans élévation. Mais si la situation de quelqu’un de ses personnages excite en lui la colére, comme la colére est superbe & veut des mots altiers, le style s’élevera & deviendra presque tragique. Au contraire la tragédie a pour objet les catastrophes de Princes & de Héros, & par cette raison son style ordinaire doit être soutenu, noble, & respirant [t. I, p. 269] la grandeur. Cependant, si un de ses personnages se trouve dans une affliction qui le pénétre de douleur, comme l’abattement s’explique en des termes moins fiers, il faudra que le style s’abaisse, & devienne simple, humble, & plaintif.

Pour citer un exemple qui se rapporte directement à l’art oratoire, je le prendrai dans une Mercuriale de M. d’Aguesseau. On sait, & je l’ai déja observé plus d’une fois, que les discours de MM. les Gens du Roi ont pour caractére propre l’égalité & l’indifférence pour tout autre intérêt que celui du vrai. La dignité du personnage qu’ils soutiennent, exclut de leur langage tout ce qui sent la passion. Mais la situation d’un ami à qui la mort vient d’enlever un ami tendrement aimé, & tout-à-fait digne de l’être, demande du sentiment & de la douleur. C’étoit le cas où se trouvoit M. d’Aguesseau, lorsqu’il prononça sa treizieme Mercuriale. Il venoit de perdre tout récemment un collégue & un ami, M. le Nain, Avocat Général ; & sa place l’obligeoit de faire l’éloge de cet illustre & aimable Magistrat. Il n’avoit pas besoin [t. I, p. 270] d’emprunter le secours de l’Art : son cœur étoit affligé amérement. Ce que je remarque ici, c’est que malgré l’austérité de son ministére, il se livra au sentiment : & le portrait qu’il traça de M. le Nain fit une telle impression sur lui-même, qu’il fut contraint de s’interrompre, & de s’arrêter quelques momens.

Il entre ainsi en matiére : « Qui l’auroit cru, que sa perte (celle du Président de Lamoignon) dût être suivie si promptement de celle du Magistrat aussi aimable que respectable, qu’une mort prématurée vient d’enlever à la Justice, au Public, & (puisqu’il faut que nous prononcions cette triste parole) à nous-mêmes ? » Suit un éloge aussi complet que vrai & mérité, de celui qu’il regrette. Cet éloge comprend toutes les vertus & tous les talens : & l’Orateur le termine par louer « les graces innocentes que M. le Nain avoit su allier à la vertu héréditaire de sa famille, & qui, sans lui rien faire perdre de sa droiture inflexible, répandoient sur elle ce charme secret qui lui attiroit l’amour encore plus que l’admiration. [t. I, p. 271] Quelle facilité dans le commerce !ajoute-t-il. Quel agrément dans les mœurs ! Quelle douceur ! Ce n’est pas assez dire : Quel enchantement dans la société ! Faut-il que nous rouvrions encore cette plaie ? Et ne pouvons nous le louer, sans toucher ici la partie la plus sensible de notre douleur ? Vrai, simple, sans faste, sans affectation, aucun fard ne corrompoit en lui la vérité de la nature. On eût dit que son ame étoit le tranquille séjour de la paix. Nul homme n’a jamais mieux su vivre avec soi-même : nul homme n’a jamais mieux su vivre avec les autres. Content dans la solitude, content dans la société, par-tout il étoit à sa place ; & sachant toujours se rendre heureux, il répandoit le même bonheur sur tous ceux qui l’environnoient. »

Un éloge si touchant & si tendre est suivi de l’expression des regrets. « Le ciel n’a pas permis que nous ayons joui plus long-tems de ce bonheur ; il a rompu les liens de cette union sidouce, si intime, qui dans les peines & dans les travaux attachés à notre ministére, étoit notre force, [t. I, p. 272] notre sureté, notre gloire, nos délices. Mais si la mort nous enleve un Magistrat si digne de nos regrets, nous aurons du moins la consolation de ne le pas perdre tout entier. Gravé dans le fond de notre ame par les traits ineffaçables de notre douleur, il y vivra encore plus utilement par ses exemples. Nous n’aurons plus le plaisir de l’avoir pour collégue & pour coadjuteur de nos fonctions, mais nous l’aurons toujours pour modéle : & si nous ne pouvons plus vivre avec lui, nous tâcherons au moins de vivre comme lui. »

La douleur vit & respire dans tout ce morceau, & elle a forcé le ministére le plus ennemi des passions à lui payer ce tribut : tant il est vrai que la nature des objets que traite l’Orateur, est la loi suprême de son style.

De tout ce qui vient d’être dit, il résulte que toucher les auditeurs & les attendrir par le discours n’est pas une entreprise aisée, ni à laquelle suffise un médiocre talent. Et ce qui est bien remarquable, c’est qu’en ce genre il n’y a point de milieu. Celui qui ne réussit point à tirer des larmes, excitera la risée. [t. I, p. 273] Il nous reste à examiner en quelles matiéres, & en quelles circonstances, l’Orateur doit employer le langage passionné.

Article V. En quelles matiéres, & en quelles circonstances, l’Orateur doit employer le style de mouvement & de passion.

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< Manchette : Le style passionné ne convient point aux discussions de raisonnement : mais il les suppose.>

Nous l’avons déja dit : toutes sortes de sujets ne comportent pas le style de mouvement & de passion. Il seroit déplacé dans les petits intérêts, dans les causes simples & sommaires. Nous ajoutons ici que les discussions de raisonnement, même dans les matiéres les plus importantes, n’en sont pas susceptibles. Quand il s’agit d’établir un principe, & d’en bien déduire les conséquences ; d’interpréter un texte, & d’en faire voir la convenance avec ce que nous avons à prouver, l’Orateur doit être de sens froid, & les auditeurs attentifs : de part & d’autre les ressorts de l’esprit sont tendus. La passion ne suit point cette marche. Elle trouble, elle agite, elle échauffe, elle entraîne. Ce n’est point par des réflexions & des raisonnemens [t. I, p. 274] que le cœur agit : c’est par le sentiment.

Mais si la passion ne se traite point par le raisonnement, elle le suppose. Il seroit absurde & extravagant d’entreprendre de remuer l’auditeur, sans lui avoir expliqué & prouvé ce qui doit exciter en lui l’indignation ou la pitié, l’affection ou la haine. Les choses & le raisonnement sont la base : le sentiment ne peut venir qu’à la suite.

< Manchette : On ne doit point l'employer lorsque l'on ne peut en espérer aucun fruit.>

Cicéron exprime encore un cas dans lequel l’Orateur ne doit pas tenter le ressort des passions <De Orat. II. 205> : c’est lorsque les Juges sont tellement prévenus du sentiment contraire, qu’il n’y a point d’espérance de les ébranler. Alors celui qui voudroit les émouvoir en sa faveur, ne feroit que les irriter & les aigrir. Le raisonnement & les preuves sont la seule ressource en une telle circonstance. Les Juges sont obligés de s’y prêter : refuser d’entendre ce qui tend à les éclairer & à leur montrer le vrai, ce seroit manquer à leur premier devoir.

< Manchette : Il ne faut point y insister trop long tems.>

Quand l’Orateur a rempli la juste mesure du sentiment, il doit cesser. Ne rien dire de trop, est une régle [t. I, p. 275] générale : mais nulle part il n’est plus nécessaire de l’observer, qu’en ce qui regarde les mouvemens excités par le discours : & cela par deux raisons. Premiérement parce que ce genre, suivant ce que nous avons déja dit d’après Cicéron, est hors de la cause & y paroît étranger. Or s’il est nécessaire de ne point passer les bornes, c’est sur-tout dans ce qui n’est pas essentiel par soi-même. En second lieu, si vous insistez trop long-tems, vous courez risque de lasser & d’ennuyer l’auditeur ; & cette surcharge vous fait perdre le fruit de ce que vous aviez gagné précédemment. Quintilien observe que la commisération sur-tout doit être sagement ménagée. « Rien, dit-il <L. VI. c. 1>, ne tarit si aisément que les larmes : & il ne faut pas espérer que qui que ce soit pleure long-tems les maux d’autrui. » L’Orateur lui-même doit craindre, après avoir épuisé les traits les plus forts, de retomber par son propre poids dans le foible : alors tout est perdu. Car le mouvement qui commence à se ralentir est bien proche de sa fin. Sachons donc nous borner, si nous ne voulons fatiguer au lieu de toucher. [t. I, p. 276]

< Manchette : Il ne faut point y être trop court.>

Cette juste mesure, que je recommande ici, n’est point aisée à trouver. Car s’il ne faut pas insister trop longtems sur les passions oratoires, il ne faut point non plus être trop court <Cic. de Orat. l. II>. Un raisonnement se saisit : & dès que le trait est parti, il porte son coup, & fait son impression dans l’esprit de l’auditeur. Il n’en est point ainsi d’un mouvement de douleur, d’affection, de haine. L’amorce ne prend pas tout d’un coup. C’est un feu qu’il faut allumer par degrés, & nourrir peu-à-peu en lui fournissant successivement des alimens convenables. Il est donc besoin d’un goût délicat, pour discerner ce qui suffit, & ce qui dégénéreroit en surabondance nuisible. Cette sage économie est plus nécessaire encore dans notre Barreau, où le mouvement des passions n’est admis qu’à titre précaire. Le trop y nuiroit plus que le trop peu.

< Manchette : A quelles parties du discours convient le style passionné.>

C’est dans la Péroraison que les passions ont une plus libre carriére. Alors toute la cause est expliquée, toutes les preuves ont été traitées : les esprits y sont préparés par tout le discours qui a été entendu. Si l’affaire est susceptible de sentimens, [t. I, p. 277] l’Orateur, qui a rempli son devoir d’instruire, n’a plus besoin que de toucher. D’ailleurs, comme il ne lui reste plus rien à dire aux Juges avant qu’ils prononcent, & que la disposition où il va les laisser, est celle dans laquelle ils donneront leurs suffrages, c’est-là qu’il doit faire les derniers efforts pour se les rendre favorables : & nul ressort, comme nous l’avons dit tant de fois, n’est plus puissant que celui des passions. Cicéron est sur ce point un modéle excellent. Toutes ses Péroraisons sont animées & enflammées des sentimens qui naissent de la cause, & qui lui conviennent. Si la sévérité de nos usages ne permet pas aux Avocats de l’imiter en plein, au-moins ils ne peuvent que gagner à l’envisager, à l’étudier, & à prendre son esprit. Nos Orateurs sacrés ont une liberté plus grande. Les matiéres qu’ils traitent sont si intéressantes par leur nature, que malgré notre goût décidé pour le flegme, elles se sont conservé le droit des Péroraisons touchantes & pathétiques,

Quoique la Péroraison soit la partie du discours où dominent sur-tout les passions, ce n’est pas à dire qu’elles [t. I, p. 278] doivent être bannies de la Narration &de la Confirmation. Si vous aviez traité votre objet sans aucun mouvement dans tout le corps du discours, il seroit trop tard d’entreprendre en finissant d’y intéresser votre auditoire. Accoutumé à le considérer froidement lorsqu’il lui étoit nouveau, il ne s’enflammeroit pas à votre gré, lorsque ce même objet lui reparoîtroit sous les yeux, déja connu, & ayant perdu, si j’ose ainsi parler, sa premiére pointe. Chaque chose doit être présentée selon ce qu’elle est : & la nature du sujet décide souverainement du style. Si donc le fait que vous exposez dans la Narration est grand, atroce, & digne de pitié, si les moyens que vous faites valoir dans la Confirmation sont vifs & pressans, donnez & au fait & aux moyens les sentimens qui leur conviennent : mais ne les épuisez pas, & réservez les plus grands coups pour la Péroraison.

L’Exorde, dans les discours des genres délibératif & judiciaire, n’est point par lui-même susceptible du mouvement des passions, à moins que la matiére dont il s’agit, ne soit extrêmement grave de sa nature, & de [t. I, p. 279] plus, connue dans ce qu’elle a d’essentiel de ceux qui vous écoutent. Dans les cas ordinaires il doit seulement préparer & disposer le feu qu’allumeront les autres parties du discours ; & ébranler l’auditeur, pour l’abattre dans la suite, ainsi que nous le dirons ailleurs plus amplement.

< Manchette : Par-tout le style doit avoir de la chaleur.>

Mais s’il y a des cas où la force des mouvemens n’est pas de saison, il n’en est aucun où une heureuse chaleur ne doive animer le discours. Par-tout mettez en œuvre des ressorts qui puissent attacher ou l’Auditeur, ou même le Lecteur. Car ce précepte est général, & il embrasse tous les genres, l’Eloquence & la Poësie, l’Histoire, & même les ouvrages de pur raisonnement. Il faut jetter de l’intérêt dans tout ce qu’on dit ou qu’on écrit, sous peine de n’être point écouté, ou de n’être point lu. La pureté du langage, l’élégance de la diction, la droiture du sens, l’exactitude du raisonnement, sont de grandes parties : mais elles ne suffisent pas. Tel écrivain, à qui aucune de ces qualités ne manque, demeure, faute de chaleur, enséveli dans la poussiere. Voyez au contraire avec quelle chaleur le P. Malebranche [t. I, p. 280] traite des matieres purement philosophiques. Aussi sa Recherche de la Vérité passe-t-elle avec justice pour un ouvrage vraiment éloquent.

Quel est donc le moyen de produire cet intérêt si nécessaire, qui a du rapport avec ce que nous avons appellé passions, & qui néanmoins en est différent ? Toujours le même principe. Il faut que l’Orateur ou l’Ecrivain prenne lui-même intérêt à son sujet. S’il le considere froidement, le froid qui le morfond passera à ses Auditeurs ou à ses Lecteurs, & il les glacera. Qu’il se renferme dans les Mathématiques, qui sont séches par essence. Non-seulement ce qui est Oratoire, mais tout ce qui appartient aux grands objets de la Morale & de la Métaphysique, demande du feu dans celui qui parle ou qui écrit, à moins que l’on n’ait dessein de faire des ouvrages purement didactiques, & destinés uniquement à l’instruction.

Après avoir traité des passions en général, nous devons maintenant donner nos observations sur le détail de chacune en particulier.

[t. I, p. 281]

SECTION II. Des Passions considérées chacune en particulier.

Les passions principales que l’Orateur doit exciter ou calmer par le discours, sont, comme je l’ai déja dit, l’amour & la haine, la crainte & l’espérance, la joie & le déplaisir, la compassion & l’envie. Aristote & Cicéron ont excellemment traité cette matiére ; l’un dans le second livre de sa Rhétorique, l’autre dans le second livre de l’Orateur. Le premier fait très-bien connoître la nature des passions différentes ;ce qu’éprouvent ceux qui en sont affectés ; à quelles occasions & à l’égard de quelles personnes, & de quels objets elles naissent dans l’ame. Le second s’attache davantage à expliquer les moyens qu’il faut employer pour les émouvoir ou les appaiser. L’un donne plus à la spéculation ; la méthode de l’autre se rapporte plus directement à la pratique. Comme c’est la pratique qui nous intéresse ici le plus, nous nous en tiendrons à Cicéron, & nous [t. I, p. 282] suivrons son texte, en y joignant quelquefois nos observations.

Nous remarquerons d’abord que l’amour, l’affection, la bienveillance, sentimens que nous rangeons maintenant sous le Pathos, c’est-à-dire dans la classe des Passions, rentre visiblement dans ce que nous avons appellé Mœurs ou Ethos, dont l’objet est de rendre aimable la personne de l’Orateur, & les personnes de ceux pour qui il parle. On pourroit, en subtilisant beaucoup, y trouver quelque différence. Mais la chose n’en vaut pas la peine. L’inconvénient n’est pas grand dans une Rhétorique, de traiter deux fois le même sujet, pourvu qu’on le traite différemment.

< Manchette : Par quels moyens l'Orateur doit s'attirer la bienveillance.>

Cicéron enseigne donc que le moyen de s’attirer l’affection, est de se faire regarder comme soutenant un parti avantageux à ceux devant qui l’on parle ;comme s’intéressant pour des hommes de bien, ou du moins pour des hommes qui soient bons & utiles aux auditeurs. Cette derniere considération est celle qui concilie l’amour proprement dit : l’autre produit l’amour d’estime, ressort bien moins puissant auprès des hommes, [t. I, p. 283] faits comme ils sont. Il est plus foible, mais aussi plus digne & plus généreux : & il est de tous les tems & de tous les pays, au-lieu que les occasions de faire usage de l’autre sont très rares dans notre Barreau. Le motif d’utilité ne peut gueres être proposé aux Juges par nos Avocats : le Tribunal s’en trouveroit insulté. J’entends l’utilité propre & particuliere. Car pour ce qui est de l’utilité publique, c’est un motif grand & noble, digne de la majesté même du Trône.

Cicéron l’admet sans doute, & il en a tiré un grand parti dans plusieurs de ses discours, Mais il sait combien l’amour-propre agit puissamment sur les hommes, & il veut que les considérations tirées du bien commun, soient portées par l’Orateur à une activité semblable à celle du bien particulier de chacun. Prenant le sentiment de l’intérêt propre pour guide, il remarque que l’on réussira mieux à se faire aimer en flattant les auditeurs de l’espérance d’un avantage futur, qu’en rappellant le souvenir d’un service passé. Il veut que celui que l’on veut rendre aimable soit représenté comme n’ayant jamais agi en vue [t. I, p. 284] de son utilité personnelle. « Car ; ajoute-t-il, l’avantage que vous possédez, est un objet d’envie : au lieu que votre désir d’en faire part aux autres, vous attire l’affection. » Toujours dans le même esprit, il recommande de ne point trop exalter par des louanges magnifiques les belles actions de ceux à qui l’on prétend concilier la bienveillance. C’est le moyen d’exciter l’envie contre leur personne.

On conçoit bien que pour allumer la haine, il faut employer toutes ces mêmes considérations en sens contraire. On doit en dire autant de l’espérance & de la crainte, de la joie & du déplaisir. C’est du bien ou du mal de ceux qui vous écoutent, que vous devez tirer les moyens d’exciter toutes ces passions.

< Manchette : Il ne doit jamais exciter la haine contre les personnes.>

Remarquons néanmoins en ce qui regarde la haine, une différence déduite de la Morale. Haïr quelqu’un pour le mal qu’il nous a fait, est un sentiment vicieux, & proscrit par le Christianisme. Il n’est donc point permis à l’Orateur de le faire naître ou de le nourrir. Le vice est digne de la haine des gens de bien ; & l’Orateur [t. I, p. 285] peut alarmer l’indignation contre les vices, jamais contre les personnes.

< Manchette : Encore moins l'envie.>

On doit penser de même, & à plus forte raison, de l’envie, qui est un sentiment encore plus vicieux, quoique très-commun, & extrêmement puissant sur le cœur humain. On en conçoit aisément la force. Pour connoître jusqu’à quel point il est commun, si l’expérience n’en instruisoit pas assez, il suffit de se rappeller un trait fameux de l’Histoire Grecque. Tout le monde sait l’aventure d’Aristide, qui fut prié par un paysan qui ne le connoissoit pas, & qui ne savoit pas écrire, de mettre son nom sur la coquille dont ce villageois devoit se servir pour le condamner à l’exil. « Quel mal vous a donc fait Aristide ? dit le sage Athénien, & pourquoi voulez-vous qu’il soit exilé ? Le paysan répondit : Il ne m’a point fait de mal : je ne le connois même pas. Mais je suis fatigué & blessé de l’entendre par-tout appeller le Juste. » Ainsi ce rustre, qui dans la condition basse où il vivoit n’étoit à portée d’avoir jamais rien à démêler avec un citoyen si fort au dessus de lui, qui ne le connoissoit pas [t. I, p. 286] même de visage, portoit envie à sa gloire, & s’en trouvoit piqué & humilié. C’est que l’envie est un mal aussi commun que 1’orgueil, dont elle est la fille. Mais ce vice si ordinaire est en même-tems si bas & si odieux, qu’il ne convient point à la probité de l’Orateur d’en allumer la flamme ou de l’entretenir dans le cœur de qui que ce soit. Ne parlons donc point de la maniere dont il peut s’y prendre, pour émouvoir le sentiment de l’envie, puisqu’il ne le fera jamais. Considérons seulement ce qu’il doit faire pour l’appaiser & pour l’éteindre quand le besoin de sa cause le demandera.

< Manchette : Moyens de calmer l'envie.>

Ce qui donne matiére à l’envie, c’est un bien que nous voyons possédé par d’autres, & que nous souhaiterions pour nous-mêmes. Le sentiment de l’envie s’augmente à proportion que le bien est, ou nous paroît grand ; si nous croyons qu’il ait été acquis sans avoir été mérité, ou même par de mauvaises voies ; si celui qui le possede en est orgueilleux & insolent. Ce sont donc les idées contraires qui sont le reméde de l’envie : & par conséquent pour l’appaiser, il [t. I, p. 287] faut représenter le bien qui l’excite comme moins grand qu’il ne paroît, comme mêlé d’inquiétudes & de miséres. C’est ce qui ne sera pas fort difficile. Car il est d’expérience que les fortunes les plus brillantes sont les plus exposées aux chagrins & aux traverses. Il faudra dire que la gloire de celui qui est l’objet de l’envie, lui a coûté bien des peines & bien des périls ; que les actions par lesquelles il y est parvenu, se rapportoient au service de la patrie & de ses concitoyens, & non pas à son propre avantage ; qu’il n’en abuse point ; qu’il n’en est point enflé d’orgueil ; & que si la fortune l’éleve au-dessus des autres, sa conduite modeste le met au niveau de tous. Ces considérations, & autres pareilles, ne peuvent manquer de diminuer, ou même de calmer l’envie. Bien entendu qu’elles seront vraies & réelles. C’est la condition essentielle, & je la suppose par-tout.

< Manchette : D'exciter la commisération.>

La commisération est un sentiment contraire, digne de l’humanité, & qu’il convient à l’Orateur d’exciter dans les esprits. Le moyen, le plus sûr d’y réussir, est de faire envisager dans l’infortune d’autrui l’image de celle [t. I, p. 288] que ceux qui vous écoutent peuvent craindre pour eux-mêmes. Et rien n’est plus vrai, ni mieux fondé, que cette appréhension : car il n’est personne à qui ne puisse arriver ce qui arrive à son semblable. Cuivis potest accidere quod cuiquam potest. Toutes les miséres humaines sont capables d’attendrir : mais la vertu persécutée & malheureuse tire d’autant plus surement les larmes, qu’elle avertit chacun, que pour ne point éprouver les disgraces, il ne suffit pas de ne les avoir point méritées. C’est pour cela que les Poëtes Tragiques ont grand soin de rendre aimables & estimables les personnes dont ils veulent faire des objets de compassion. Iphigénie toucheroit bien moins, si elle étoit une personne moins accomplie. Et dans les rôles même vicieux, le Poëte a l’attention de mêler quelques correctifs, qui ôtent au vice ce qu’il auroit de trop odieux, comme il paroît par

la douleur vertueuse

De Phédre malgré soi perfide, incestueuse.

Dans tout ce que nous avons dit des Passions, nous avons été beaucoup plus occupés des moyens de les [t. I, p. 289] exciter, que de ceux de les calmer : & en effet de l’un de ces objets à l’autre, la conséquence est aisée à tirer, & il paroît peu nécessaire de les traiter séparément. Néanmoins il est quelques observations propres au dessein d’appaiser les passions excitées par l’adversaire dans l’ame des Juges : & je vais les présenter au Lecteur.

SECTION III. Des moyens que l’Eloquence emploie pour calmer les Passions.

Trois moyens peuvent être employés par l’Orateur, pour calmer les passions excitées & enflammées par le discours de l’adversaire : le sens froid, les mouvemens contraires, le Ris.

< Manchette : Le sens froid opposé à la véhémence.>

I. Si l’adversaire s’est échauffé pour produire de grands mouvemens d’indignation, de pitié, & autres semblables, un moyen bien naturel & bien sûr d’éteindre ce feu qu’il a allumé, c’est de montrer autant de sens froid qu’il a exprimé de passion, & de réduire a rien par un style simple & uni les idées qu’il a grossies par [t. I, p. 290] sa véhémence. M. Cochin nous fournit un bel exemple de cet art dans sa quarante-neuvieme cause <T. II. p.444>. La Demoiselle de Kerbabu avoit été arrêtée en vertu d’un décret prononcé par le Juge de Laval sur la poursuite du Marquis d’Hautefort. A ce sujet son Avocat avoit « déployé, dit M. Cochin, tous les talens de l’Orateur pour toucher, pour émouvoir le Public. On a peint, ajoute-t-il, la Demoiselle de Kerbabu arrachée avec violence des bras de sa mere éplorée, & conduite à Neaufle (a) au milieu d’une troupe de satellites, la Providence venant à son secours par une foule de miracles opérés en un instant ; mille périls affrontés sans qu’elle en ait reçu aucun mal ; le Ciel & la Terre, les êtres inanimés, tout en un mot s’intéressant pour elle. Qu’il est triste, que ces prodiges éclatans se réduisent à une petite négociation avec des archers, qui lui ont procuré une évasion commode, & une retraite assurée ! » L’observation toute simple de Monsieur Cochin, & mêlée d’une ironie douce, inspire [t. I, p. 291] la tranquillité : elle fait honte à l’adversaire des grandes figures qu’il a prodiguées sur un si mince sujet : & elle dissipe l’impression qu’il avoit pu faire sur l’esprit des Auditeurs.

<N.d.A. (a) Village à quelque distance de Paris.>

C’étoit par cette méthode que la sagesse de Phocion le rendoit si redoutable à l’éloquence de Démosthene <Plut. vit. Phoc.>. Celui-ci trembloit lorsqu’il voyoit ce grave & tranquille adversaire se lever pour le réfuter. « Voici, disoit-il, la hache qui va couper par le pied tous mes discours. » C’est que Phocion, envisageant les choses en elles-mêmes, & les voyant telles qu’elles étoient, opposoit la raison à la véhémence, & le sens froid aux exagérations pathétiques.

C’est aussi cette même route qu’a prise récemment un Ecrivain Philosophe, que j’ai déjà cité <Réflex. sur l'Educ.>, pour renverser l’édifice d’illusion & de prestige élevé par le génie enchanteur de Jean-Jacques Rousseau. Qu’oppose le P. Gardil à l’avantage que donne à celui qu’il réfute le brillant du coloris, & ces traits fiers & pathétiques, qui étonnent l’imagination, qui pénétrent l’ame & qui l’enlevent ? Il n’a garde d’entreprendre de le combattre avec [t. I, p. 292] des armes pareilles. « Je me contenterai, dit-il <p. 8 & 9>, d’exposer tout simplement les réflexions que la lecture du livre d’Emile fera naitre dans mon esprit, sans aspirer à d’autre mérite qu’à celui de la justesse & du bons sens : qualité qui n’a rien de brillant, mais qui n’est jamais sans utilité. » Le ton est très-modeste : mais ce que je remarque ici, c’est que le vrai moyen de dissiper l’illusion, c’est de présenter en contraste la vérité toute simple & toute nue.

< Manchette : Les mouvemens contraires.>

II. Une autre maniere de détruire ces mouvemens est d’y opposer des mouvemens contraires, & une batterie plus puissante, qui fasse taire celle par laquelle on vouloit nous foudroyer. Les exemples en sont fréquens dans Cicéron : & j’ai déjà exposé comment l’Orateur Antoine, par l’indignation dont il enflamma les esprits contre Cépion, & par les larmes qu’il tira des yeux de ses Juges sur la perte de l’armée dont ce mauvais Général avoit causé le désastre, éteignit la haine excitée par l’Accusateur contre Norbanus. Je trouve un fait du même genre, quoiqu’en matiere moins tragique, dans la même [t. I, p. 293] cause de M. Cochin, que je viens de citer. J’ai dit ailleurs que les esprits avoient été d’abord prévenus en faveur de la Demoiselle de Kerbabu contre le Marquis d’Hautefort. Les Juges étoient émus de pitié : le Public y prenoit un grand intérêt. M. Cochin, pour empêcher l’effet de cette prévention, effraye & les Juges & le Public par la vue des conséquences fâcheuses, que peut avoir pour la société l’entreprise de ceux contre qui il parle. Il commence par faire sentir la foiblesse & l’insuffisance des titres qu’on lui oppose. « Que rapporte-t-on ? dit-il <p. 378. 379>… Un prétendu acte de célébration sur une feuille volante, que l’on a pu fabriquer quand on a voulu ; deux lettres missives, & deux autres petits écrits sous seing privé, ouvrages qui par eux-mêmes n’ont aucune authenticité, & qui ne dépendent que du talent plus ou moins parfait d’imiter l’écriture d’un autre. » Sur cet exposé l’Orateur appuie & amene le sentiment que demande le bien de la cause. « En vérité, ajoute-t-il, c’est faire dépendre l’état des hommes de trop peu de chose… A cette seule [t. I, p. 294] réflexion, que le Magistrat tremble sur son siége, & que le Public, qui voudra s’ériger en Juge, comprenne toute l’importance d’une affaire, qu’il ne regarde peut-être que comme un amusement pour lui, & de laquelle cependant dépend le sort de toutes les familles. »

< Manchette : Le Ris.>

III. Trouver le secret de faire rire sur ce qui a été représenté comme atroce, c’est peut-être le moyen le plus efficace d’en détruire l’impression : un bon mot a quelquefois réduit à rien les poursuites les plus sérieuses. Tout le monde sait le trait de ces jeunes Tarentins <Val. Max. V. 2>, qui en buvant s’étoient émancipés à parler très-mal du Roi Pyrrhus. On leur en faisoit une affaire criminelle : & Pyrrhus les ayant mandés, les interrogea d’un ton de colere & de menace. « Rien n’est plus vrai, dit l’un des coupables, nous avons très-mal parlé de vous : & si le vin ne nous eût manqué, nous en eussions dit & fait davantage. » Cette saillie démonta le sérieux du Roi. Il comprit qu’il devoit s’en prendre au vin : il rit, & il pardonna.

Si la plaisanterie est en soi d’une grande utilité, l’usage en est [t. I, p. 295] très-difficile. C’est un talent infiniment rare : & l’on en peut juger, comme l’observe Quintilien <L. VI. c. 3>, par l’exemple des deux plus grands Orateurs de l’Antiquité, Cicéron & Demosthene, dont l’un a péché en ce genre par excès, & l’autre par défaut.

Ajoutons que ce talent dépend presque uniquement de la nature : les préceptes n’y peuvent rien. Toutes les parties de l’Eloquence supposent les dispositions naturelles : elles en naissent, & leur doivent tout le fond de ce qu’elles sont. Mais enfin ces dispositions peuvent se perfectionner & s’accroître par l’exercice & par les avis judicieux des Maîtres de l’Art. Le don de plaisanter agréablement ne s’acquiert, ni ne se cultive. Il faut l’avoir reçu tout entier de la nature.

Nous serons donc fort courts sur cette matiere ; & tout ce que nous avons à en dire, se réduira à distinguer deux espéces différentes de plaisanteries, & à donner quelques avertissemens pour éviter les principaux vices qui les rendroient répréhensibles.

< Manchette : Deux especes différentes de plaisanteries.>

La premiere espece dans le genre [t. I, p. 296] de plaisanterie est ce qu'on appelle bon mot, qui consiste en un trait vif, court, & plein de sel. Tel est le mot du jeune Tarentin à Pyrrhus, que je viens de rapporter. On a fait des recueils de bons mots parmi lesquels il s’en trouve très-peu qui soient dignes de ce nom.

Outre les bons mots dont le sel est le caractere, il y en a qui frappent par un grand sens, & par la maniere délicate de faire deviner la pensée sans l’expliquer trop clairement. Telle est la réponse d’une grande Princesse, que le Roi son oncle marioit à un Prince puissant, mais étranger ; & qui auroit bien mieux aimé, demeurant dans sa patrie, épouser son cousin héritier du trône de France. Le Roi lui disoit : « Vous voyez, Madame, comment je vous traite : je ne pourrois pas faire plus pour vous, quand vous seriez ma fille. Il est vrai, Monsieur, dit la Princesse peu contente de son sort, vous ne pourriez pas faire plus pour votre fille, mais vous pouviez faire plus pour votre niéce. » Fille du Roi, elle n’auroit pas pu épouser son frere : niéce, elle pouvoit avec dispense épouser son cousin. [t. I, p. 297] Les bons mots, de quelque nature qu’ils soient, n’ont gueres de grace que lorsqu’ils sont en repartie. Ceux qui se disent en attaquant, peuvent paroître préparés & recherchés : & dès-lors ils perdent beaucoup de leur prix.

La seconde espéce de plaisanterie n’est pas un trait qui parte comme un éclair, mais un enjouement soutenu & continué dans une suite de discours. Un exemple emprunté de Cicéron éclaircira cette définition : il est tiré de son plaidoyer pour Cluentius. Cicéron raconte <n. 57. 58> que Fabricius, poursuivi criminellement pour raison de complicité dans un empoisonnement, & condamné d’avance en la personne de Scamandre son affranchi qui avoit été le ministre du crime, ne trouva aucun Avocat de quelque nom, qui voulût se charger de sa cause. « La disette le força, dit agréablement l’Orateur, de recourir aux freres Cépasius, gens laborieux, & qui croyoient avoir obligation à quiconque leur fournissoit une occasion de plaider. L’aîné des deux freres se charge de l’affaire, & lorsque l’accusateur eut tranché son plaidoyer [t. I, p. 298] en deux mots, comme traitant une cause déja jugée, il entreprend de repondre, & il enfile un exorde verbeux & tiré de loin. Quand enfin il fut venu au fait, quoique sa cause fût par elle-même bien mauvaise, il y ajoutoit encore de nouvelles blessures. Ce n’étoit pas trahison ni infidélité de sa part : il y alloit de la meilleure foi du monde : & cependant on eût dit qu’il s’entendoit avec l’accusateur : il comptoit dire des choses merveilleuses, & dans la péroraison il déploya toutes les finesses de l’art, & déclama avec complaisance ce morceau touchant & pathétique : Regardez, Messieurs, l’inconstance des fortunes humaines : regardez les tristes & fâcheux caprices du sort : regardez la vieillesse de ma Partie. Après avoir tant de fois dit, regardez, il regarda lui-même : & il ne vit plus Fabricius, qui plus sensé que son Avocat, & prévoyant sa condamnation certaine, avoit pris le parti de se retirer. Les Juges se mirent àrire. Mais l’Avocat fut de très-mauvaise humeur de ne pouvoir achever ce qu’il avoit si bien commencé : & peu s’en fallut qu’il [t. I, p. 299] ne courût après son client, pour le saisir au collet, le ramener par force à l’Audience, & avoir ainsi la liberté de dire en entier le plus bel endroit de son discours. »

Rien n’est plus enjoué que ce récit. On y trouve quelques bons mots : mais le tissu respire la gaieté d’un badinage agréable : & je l’ai rapporté ici d’autant plus volontiers, que l’on y voit de plus dans l’exemple de Cépasius, que les meilleurs préceptes deviennent ridicules dans l’exécution, lorsqu’ils sont mis en œuvre par une main mal adroite.

Ce genre de plaisanterie ne dépend point de l’art, non plus que le premier. Jepense néanmoins que l’imitation y peut quelque chose. La lecture réfléchie des excellens modeles, tels que les satires d’Horace, les fables de la Fontaine, & sur-tout les dix premieres lettres au Provincial, aidera le talent naturel, en égayant l’imagination, & en accoutumant l’esprit à ces tours agréables, qui savent dire le vrai en riant, & donnent des graces à la raison. Quand on ne liroit pas dans ce dessein, l’effet s’ensuivra naturellement : &, comme dit [t. I, p. 300] Cicéron <De Orat. II. 60>, en se promenant au soleil, on prendra de la couleur, quoique l’on se promene pour toute autre vue.

< Manchette : Avis sur l'usage & contre l'abus du talent de plaisanter.>

En plaisantant de quelque maniere que ce puisse être, l’Orateur doit toujours éviter la bouffonnerie & la scurrilité. Il n’est point besoin d’avertir l’honnête homme de s’interdire l’obscénité. Les équivoques, quand elles ne contiendroient rien d’obscéne, sont toujours de peu de mérite. On peut néanmoins se les permettre quelquefois, lorsque le sens est bon & vrai. Boileau, après avoir condamné sévérement le jeu de mots grossier, ajoute avec raison :

« Cen’est pas quelquefois qu’une Muse un peu fine
Sur un mot en passant ne joue & ne badine,
Et d’un sens détourné n’abuse avec succès. »
<Art. Poët. chant. II>

Voici, par exemple, une équivoque de ce genre, rapportée par Cicéron <De Orat. II. 248>. Un maître disoit d’un de ses esclaves, habile & adroit voleur : « Il est le seul, pour qui je n’ai rien de fermé dans ma maison. » On en diroit autant d’un serviteur parfaitement fidele, en qui son maître auroit une entiere confiance.

Entre les attentions nécessaires dans [t. I, p. 301] l’usage de la plaisanterie, la plus importante est celle de n’offenser jamais les personnes par un bon mot. Il est permis à un Orateur d’invectiver avec véhémence, si sa cause le demande : c’est son état, c’est son ministere. Railler, c’est offenser gratuitement & sans objet. Et la raillerie porte le caractere du mépris, sorte d’offense qui ne se pardonne point. Quelles sont les suites de cette pétulance ? Ou des inimitiés dangereuses, ou une satisfaction humiliante. Que l’Orateur se respecte lui-même. Tout ce que dit l’honnête homme doit être marqué au coin de la dignité & de la décence. « C’est acheter bien cher le plaisir de faire rire, dit Quintilien <L. VI. c. 3>, que de lui sacrifier l’honneur & la probité. »

En général faire rire est toujours quelque chose de petit. C’est, selon Cicéron <De Orat. II. 247>, le plus mince avantage que l’on puisse tirer de son esprit : tenuissimus ingenii fructus. De-là il s’ensuit que quand même on éviteroit tous les autres vices en plaisanterie, ce seroit pécher contre les bonnes régles, que d’en faire un trop fréquent usage. Ainsi le dernier avis que nous donnerons sur cette matiere, c’est d’y [t. I, p. 302] garder une grande sobriété, & de ne point croire que l’on perdra beaucoup en perdant l’occasion de dire un bon mot : le trop peu en ce genre n’encourra jamais le blâme ; le trop sera toujours l’objet d’une juste censure.

Pour résumer & présenter en raccourci tout ce qui regarde l’usage de la plaisanterie en Eloquence, je ne puis mieux faire que de transcrire ici un morceau de Cicéron, qui exprime d’une façon serrée & rapide les régles sur cette matiere. « L’Orateur, dit-il <Or. n. 88. 89>, n’usera point de railleries ni trop fréquentes, pour ne point faire le personnage de bouffon ; ni tirant sur l’obscene, pour ne point imiter les joueurs de farces ; ni pétulantes, ce qui ressent l’effronterie ; ni contre les malheureux, ce qui est inhumain ; ni contre le crime, de peur que le ris ne prenne la place de l’indignation ; ni enfin messéantes à sa personne, à celle des Juges, à la circonstance. Il évitera les bons mots qui sentent l’art & l’étude, qui ne naissent point de l’occasion, mais qui viennent du cabinet, parce qu’ils sont froids nécessairement. Il respectera les droits de l’amitié, [t. I, p. 303] le rang des personnes. Il se tiendra en garde contre les offenses mortelles, & qui ne laissent plus lieu au remédes. Il ne piquera que ses adversaires, non pas tous néanmoins, ni à tous égards, ni en toutes manieres. » Ces régles sont excellentes, pourvu que ceux qui ont le talent de la plaisanterie, soient assez sensés & assez judicieux pour les suivre.

Il ne me reste plus pour achever ce que j’ai à dire des Passions, que de les comparer avec ce que l’on appelle en Rhétorique les Mœurs. C’est ce que je vais faire en peu de mots.

SECTION IV. Comparaison des Passions & des Mœurs.

Les Passions sont diverses & de plusieurs genres, indignation, pitié, crainte, espérance, & autres mouvemens de l’ame. Les Mœurs n’ont qu’un caractere, qui est la douceur & la modestie. Les Passions ne conviennent pas à toutes les matieres, ni à toutes les formes de discours. Les Mœurs doivent régner par-tout. Quiconque parle ou écrit, est obligé, [t. I, p. 304] s’il veut réussir, de mériter l’estime de ses auditeurs ou de ses lecteurs.

« Que votre ame & vos mœurs, dit Boileau, peintesdans vos ouvrages,
N’offrent jamais de vous que de nobles images. »
<Chant. IV>

< Manchette : Il faut mêler ensemble ces deux natures de sentimens.>

Quelque différence qu’il y ait entre ces deux natures de sentimens, Cicéron a très-bien remarqué qu’ils se prêtent un mutuel secours <De Orat. II. 112>, & que l’Orateur doit, autant qu’il est possible, les joindre ensemble. « Il faut, dit-il, que la douceur, par laquelle nous nous concilions les esprits, tempere la véhémence que nous employons pour les remuer ; & réciproquement, que la véhémence communique un peu de son feu à la douceur, qui pourroit devenir fade. Jamais le discours n’est mieux & plus utilement assaisonné, que quand son activité & sa force sont adoucies par le caractere de bonté & de modération dans l’Orateur ; & que de l’autre part la modeste & aimable bonté est animée & acquiert de la vigueur, par le mêlange des sentimens fermes & élevés. »

M. Cochin, dont le goût décidé étoit la modestie, mais qui savoit [t. I, p. 305] donner aux choses toute la force qu’elles exigeoient, est plein d’exemples de cette heureuse alliance de la véhémence & de la modération. J’en vais citer un, tiré de la réplique pour les Bénédictins contre M. Languet, Evêque de Soissons <T. VI. p. 312>. « Il faut, dit-il, se laver du reproche que M. de Soissons fait aux Bénédictins, d’avoir répandu dans leur Mémoire des traits violens & hautains, qui choquent la bienséance, & qui ne conviennent point au style d’une troupe d’humbles Solitaires destinés à faire au monde orgueilleux des leçons de modestie par leur exemple. On n’examinera pas, pour dissiper ce reproche, si M. de Soissons a plus ménagé les Bénédictins ; qu’il n’a été ménagé par eux : on n’examinera. pas si les Evêques ne doivent pas autant d’exemples de modération, que les Religieux en doivent d’humilité & de modestie. On répondra seulement qu’on a conservé pour la personne de M. de Soissons, pour sa dignité, & pour son caractere, tous les égards & tous les ménagemens qui conviennent. On ne peut rien [t. I, p. 306] demander de plus. Car de croire qu’il sera permis de flétrir un Ordre célébre, de lui imputer les faussetés les plus odieuses, de faire tomber sur lui les traits les plus piquans & les plus satiriques ; & que parce que c’est à des Religieux qu’on s’adresse, il leur sera défendu de repousser avec force les outrages dont on les accable, c’est exiger une déférence qu’aucun autre n’avoit jamais prétendu avant M. de Soissons. »Voilà bien un discours mêlé de force & de douceur. L’Avocat n’omet aucun des traits nécessaires pour définir & qualifier l’injure, & en même tems il respecte la personne de qui elle part. Il lui épargne les termes offensans, & les laisse à suppléer aux Juges.

Nous avons traité tout ce qui appartient à la premiere partie de la Rhétorique, c’est-à-dire, à l’Invention. Suit la Disposition.

Fin de la premiere Partie.

[t. I, p. 307]

SECONDE PARTIE. LA DISPOSITION.

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< Manchette : Importance de la Disposition en Eloquence.>

Jusqu’ici nous avons des matériaux : mais pour construire l’édifice du discours, il faut les mettre en ordre : sans quoi nous ne nous verrions qu’un amas confus de richesses sans aucune grace ; & même, on peut le dire, sans véritable utilité. De belles pierres, des marbres, de grandes piéces d’un bois bien choisi, tout cela jetté pêle-mêle & au hazard, ne formera qu’un monceau, dont les parties pourront avoir leur mérite, mais qui dans son tout ne sera capable ni de plaire, ni d’être de service. Rangez en ordre ces différens matériaux, mettez-les chacun en leur place : alors s’élevera un bâtiment, dont le spectacle satisfera les yeux, & qui vous procurera une des grandes commodités de la vie humaine. Tel est l’effet de la Disposition en Eloquence. Les choses que vous avez trouvées & amassées dans votre esprit, & qui brilloient chacune de leur propre beauté, [t. I, p. 308] acquierent par l’agréable distribution que vous en saurez faire, un nouvel éclat, & elles se prêtent un mutuel appui, au moyen duquel elles se soutiennent, elles se fortifient réciproquement, & deviennent tout autrement propres à opérer la persuasion.

C’est donc avec raison que Cicéron a dit de cette partie de l’Art de bien dire <De Orat. II. 180>, qu’elle a tant de force & de valeur, qu’aucune ne contribue plus puissamment à la victoire. Il ne suffit pas qu’une preuve soit bonne en elle-même : il faut qu’elle soit préparée & amenée, séparée de ce qui l’offusqueroit, mise en un mot dans son jour. C’est une des principales attentions que doit avoir l’Orateur.

La disposition influe sur tout. Elle distribue le discours en ses principales parties : elle arrange les preuves entre elles : elle place convenablement les pensées qui entrent dans la composition de chaque morceau. Nous la considérerons sous ces trois points de vue, mais en enveloppant le second dans le premier, parce que le lieu naturel pour parler de l’arrangement des preuves est l’article de la Confirmation.

[t. I, p. 309]

CHAPITRE PREMIER. De la distribution des parties du Discours.

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< Manchette : La nature elle-même nous enseigne la distribution usitée des parties du discours.>

La distribution des parties du discours est ce qui coûtera le moins à l’Orateur : la nature elle-même nous l’enseigne, comme l’observe Cicéron. « C’est elle, dit-il <De Orat. II. 307>, qui nous apprend à ne point entrer brusquement en matiere, & à commencer par y préparer les esprits ; à exposer ensuite le point dont il est question ; puis à prouver notre thèse en faisant valoir nos raisons, & en détruisant celles qui peuvent être aléguées au contraire ; enfin à mettre au discours une conclusion qui le termine. » Voilà la marche de la nature : & en conséquence le discours a quatre parties principales. L’Exorde, la Narration, s’il s’agit d’un fait, comme il s’en agit toujours dans les causes judiciaires, la Confirmation, la Péroraison.

< Manchette : Il est des cas où l'Orateur doit pourtant s'en écarter.>

Il est pourtant bon de remarquer, que cette distribution n’est pas une [t. I, p. 310] loi tellement invariable, qu’elle ne cede quelquefois aux circonstances, & à l’utilité de la cause, qui est la loi souveraine de l’Orateur. Cicéron, dans son plaidoyer pour Milon, ne fait pas marcher la narration immédiatement après l’exorde. Il insere entre deux une ample réfutation de quelques préventions extrajudiciaires, dont il craignoit que les esprits des Juges ne fussent frappés. Les ennemis de Milon déclamoient contre lui avec fureur, & ils avoient souvent répété, & dans le Sénat & devant le peuple, que puisque Milon avouoit avoir tué, il se reconnoissoit lui-même pour criminel, & ne méritoit plus de voir le jour. Ils disoient que sa cause avoit été préjugée contre lui, & par un décret du Sénat, & par la loi que Pompée avoit portée, pour ériger la commission même qui devoit connoître de l’affaire. Tant que les Juges auroient été préoccupés de ces pensées, ils n’auroient pas même écouté les défenses de l’accusé, ne croyant pas qu’il leur fût permis de l’absoudre. Cicéron devoit donc, avant tout, détruire ces obstacles, qui lui fermoient les oreilles de ses Juges, & qui tant [t. I, p. 311] qu’il auroient subsisté, eussent rendu absolument inutile tout ce qu’il pouvoit dire en faveur de son client.

De pareils cas sont rares ; & communément les parties du discours doivent être rangées suivant l’ordre que nous venons de marquer comme prescrit par la nature. Elles demandent chacune des observations particuliéres, que nous allons exposer au lecteur, en l’avertissant qu’il pourra trouver quelques répétitions, mais amenées par le besoin de la matiere.

Avant que d’entrer dans ce détail, je placerai ici une observation générale. C’est qu’il est des causes tellement chargées de faits & de questions, que le plaidoyer qui les embrasse est un composé d’autant de discours, qu’il y a de faits & de questions à traiter. Mais chacun de ces discours en sous-ordre a presque les mêmes parties, que le discours pris en entier, son exorde, sa narration, sa confirmation. C’est ainsi que Cicéron a traité l’affaire de Verrès & celle de Cluentius ; & M. d’Aguesseau, les causes, de la succession de Longueville, & de la Pairie de Luxembourg.

Je viens maintenant aux regles de l’exorde.

[t. I, p. 312]

Article I. De l’Exorde.

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< Manchette : Définition de l'Exorde, & ses trois devoirs.>

L’Exorde est l’annonce du discours. Il doit donc mettre l’Auditeur au fait, par une idée sommaire, mais précise du sujet : il doit de plus préparer l’esprit du Juge ; je dis, du Juge, car c’est dans le genre judiciaire sur-tout que cette précaution a lieu. Elle est communément moins nécessaire dans les deux autres genres de cause : & si le cas arrivoit, on pourroit y appliquer ce que nous allons dire de l’exorde judiciaire.

Préparer l’esprit du Juge, c’est l’intéresser par le sentiment, attirer son attention, le mettre à portée de s’instruire : ou, comme l’on s’exprime communément, rendre le Juge bien affectionné, attentif, docile. J’évite ce dernier terme, qui n’a pas dans notre langue le même sens que chez les Latins, de qui nous l’avons pris.

J’observe d’abord que ces trois devoirs n’appartiennent point à l’Exorde exclusivement, & qu’il faut que l’Orateur les remplisse dans tout le tissu du discours. Mais on les a spécialement [t. I, p. 313] affectés à l’Exorde, parce qu’ils y sont encore plus nécessaires qu’ailleurs. En effet, silorsque votre Juge commence à prendre connoissance de la cause, vous ne savez pas l’y intéresser, si en lui exposant votre sujet, vous ne le rendez pas attentif, ou si vous ne lui en parlez pas avec assez de clarté, tout le reste de votre discours court risque d’être perdu. Manquer à quelqu’un de ces devoirs dans d’autres endroits du discours, c’est une faute, mais le danger en est moins grand.

< Manchette : Intéresser le Juge par le sentiment.>

Intéresser en faveur de votre cause, par des motifs tirés de la chose même, de votre personne, de celle de votre client, de celle des Juges, de celle de vos adversaires, dont vous présenterez le rôle comme odieux, c’est une matiere que nous avons déja traitée en parlant des Mœurs & des Passions. Nous ne répéterons point ce que nous avons dit : & nous nous contenterons de deux observations. L’une, que les louanges que vous donnerez aux Juges pour gagner leur bienveillance, auront un mérite singulier, si elles roulent sur des qualités qui ayent leur application directe à votre cause : [t. I, p. 314] par exemple, sur leur inclination à la bonté & à la commisération, si vous plaidez pour un malheureux ; & au contraire sur leur amour des regles & leur juste sévérité, si vous poursuivez la vengeance d’un crime.

L’autre observation, que j’ai déja faite, mais qui ne peut pas s’omettre ici, est que vous devez seulement effleurer le sentiment dans l’Exorde, & non pas l’épuiser. Il n’est pas encore tems d’y insister, lorsque vous ne pouvez pas l’appuyer sur le fond de la cause bien connu. Vous pourrez vous donner plus de carriere dans le corps du discours, à mesure que l’occasion l’exigera ; &. sur-tout dans la Peroraison, si les usages vous le permettent.

< Manchette : Le rendre attentif.>

L’attention du Juge s’obtient par l’importance de l'affaire, si vous la peignez comme nouvelle, singuliere, ayant quelque chose de surprenant, capable d’intéresser le bien de la société. Il faut que ces idées soient maniées avec chaleur, quoique sans l’essor des grands mouvemens. Il ne suffit pas de demander au Juge qu’il vous écoute avec attention. Il y est obligé par devoir ; mais si vous lui parlez [t. I, p. 315] froidement, vous ne pouvez manquer de l’endormir. Il faut que l’attention soit méritée par la chose même.

« Inventez des ressorts qui puissent m’attacher. »
<Despréaux, Art poët. Chant III>

Ce n’est pas que l’Orateur ne puisse & ne doive dans la suite du discours réveiller de tems en tems l’attention de son auditoire, en la demandant expressément, quand il a sur-tout à dire quelque chose de grand, d’important, qui mérite d’être observé singuliérement & retenu avec soin. M. Bossuet louant le Prince de Condé, dit de lui <Oraison funebre de Louis de Bourbon> : « Il avoit pour maxime, (écoutez : c’est la maxime qui fait les grands hommes) que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, & laisser venir la gloire après la vertu. » La pensée, comme l’on voit, valoit la peine d’être remarquée. Le P. Bourdaloue adresse très-souvent dans ses sermons des avertissemens semblables à ses auditeurs, pour les exhorter à se rendre attentifs ; & l’Avocat ne doit pas manquer d’en faire autant, lorsqu’il touchera les endroits essentiels de son plaidoyer, & pleinement avantageux à sa cause. [t. I, p. 316]

< Manchette : L'éclairer par une bonne division.>

Le troisieme devoir de l’Orateur dans l’Exorde est d’éclairer & de mettre à portée de s’instruire l’esprit de l’auditeur. Il y réussira en posant bien nettement l’état de la question, en présentant les différentes faces sous lesquelles il considérera sa matiére, & en la distribuant selon toutes ses branches, en un mot par une bonne division, qui dans les sermons & les oraisons funebres, accompagne & termine toujours l’Exorde. Dans les plaidoyers elle est ordinairement rejettée après la Narration, parce qu’elle suppose une connoissance générale du sujet. Mais par sa nature elle se rapporte à l’Exorde, puisqu’elle est une préparation à tout ce qui sera dit dans la suite.

Autrefois nos Orateurs sacrés remanioient à diverses reprises leur division, & l’inculquoient plusieurs fois dans des membres de phrase artistement compassés & symmétrisés. On a renoncé à cette mode, & avec raison. La division, qui doit servir de guide à ceux qui suivent le discours, ne peut être trop simple ni trop précise. Elle en sera mieux conçue, & se retiendra plus aisément.

< Manchette : Exemples de l'exécution de ces préceptes.>

[t. I, p. 317] Les Exordes sont déployés avec étendue dans les chaires évangéliques. Au Barreau ils sont communément plus courts & traités plus succinctement, à moins que la cause ne soit d’un grand éclat. Néanmoins dans tous les cas on y voit pratiqués exactement, suivant les diverses circonstances du sujet & des personnes, les préceptes que je viens d’exposer. Je n’en donnerai qu’un seul exemple, qui sera l’exorde du Mémoire de M. Cochin, pour les Religieux de l’Abbaye de S. Corneille de Compiegne, contre M. l’Evêque de Soissons (a) <T. VI. p. 216>. Il commence ainsi.

<N.DdA. (a) M. Languet.>

« M. l’Evêque de Soissons, pour étendre sa jurisdiction sur une Eglise que ses prédécesseurs n’ont jamais gouvernée, attaque tous les priviléges de l’Abbaye de S. Corneille de Compiegne. Les Bulles des Papes, les Chartes des Empereurs & des Rois, les jugemens les plus solennels, les reconnoissances de ses prédécesseurs, & les siennes même, huit siécles de possession, rien ne le touche : au contraire le nombre & la qualité des titres paroissent [t. I, p. 318] l’animer de plus en plus, & l’exciter à faire de nouveaux efforts pour rendre ces titres impuissans. Ils lui paroissent frivoles & méprisables : la jurisdiction prétendue par les Religieux, n’y est point établie. Cependant l’art des plus habiles faussaires a été employé pour fabriquer ces pieces inutiles. Mais l’iniquité s’est confondue elle-même par les méprises, dans lesquelles une ignorance grossiere l’a précipitée. Ces privileges au surplus seroient abusifs : & ils ne subsistent plus. C’est ainsi que M. de Soissons, peu curieux même de sauver la contradiction qui éclate entre les moyens qu’il propose, multiplie ses attaques, pour trouver un endroit foible dans les titres qu’on lui présente. »

Voilà le procédé de la partie adverse peint avec des couleurs peu favorables, dont l’effet tourne à l’avantage deceux qui sont attaqués. L’Avocat ne se contente pas de cette maniere indirecte de concilier à ses cliens la bienveillance. Il les peint eux-mêmes avec des traits propres à faire aimer leur modestie & la sagesse de leur conduite. « Les Religieux de Compiegne, [t. I, p. 319] dit-il, doivent & à la gloire de l’Ordre de S. Benoît, & à l’honneur de leur Maison, & plus encore au respect & à la reconnoissance pour les Papes & pour les Rois qui les ont comblés de leurs faveurs, une défense solide à tant d’insultes & à tant de critiques. S’ils étoient seuls blessés par ces déclamations, ils souffriroient sans murmure l’humiliation si convenable à leur état. Retenus par les égards qui sont dus à la dignité épiscopale, ils étoufferoient leurs justes plaintes, & se consoleroient même dans l’espérance de mériter un jour, par la régularité de leur conduite, l’estime d’un Prélat qu’ils ont toujours honoré. »

Tous les caracteres qui peuvent mériter l’affection, sont ici rassemblés : la modestie poussée jusqu’à l’humilité, la régularité d’une conduite édifiante, le respect pour la dignité de l’adversaire, & même l’estime pour sa personne, la nécessité d’une juste défense, qu’il n’est pas permis de négliger. Ce dernier motif est encore mieux développé dans ce qui va suivre, & il est joint à des considérations qui montrent la grandeur de [t. I, p. 320] la cause, & qui la rendent digne d’attention.

« Mais, ajoute l’Orateur, les privileges qui sont attaqués ne leur appartiennent pas : ils n’en sont que les dépositaires, & par honneur, aussi bien que par religion, ils sont obligés de veiller à la conservation d’un dépôt si précieux. Ce sont moins les droits de l’Abbaye de Compiegne que l’on défend, que les prérogatives d’une fondation royale que les Papes ont voulu honorer, par les graces qu’ils ont répandues sur cette Eglise, à l’instant même de sa naissance. C’est l’ouvrage de ces Puissances suprêmes, c’est le suffrage de tous les Evêques du Royaume, ce sont les applaudissemens de tous les peuples, que l’on se propose de justifier contre les reproches & contre les plaintes de M. de Soissons. » On auroit pu être tenté de regarder comme peu intéressante une cause où il ne s’agissoit que de l’exemption d’un Monastere. Voyez quel relief l’Avocat fait lui donner.

Suit le plan du plaidoyer, qui met de l’ordre dans les idées : & en [t. I, p. 321] finissant son exorde, l’Orateur exprime pour dernier caractere la confiance enla bonté de la cause qu’il défend. « Les Religieux de Compiegne ne craindront point, dit-il, d’entrer en lice avec un grand Prélat. Ses traits sont trop foibles par eux-mêmes, pour qu’on puisse être effrayé de l’autorité & de la force de celui qui est armé pour les lancer. »

Cet exorde est un modele de l’observation parfaite des préceptes énoncés ci-dessus. S’il n’y est point fait usage des considérations tirées de la personne de celui qui parle, cette omission n’est pas un défaut : elle est au contraire louable. On ne reprochera jamais à un Orateur de s’oublier soi-même, pour n’occuper que de son sujet les esprits de ses auditeurs. Et les circonstances, comme je l’ai remarqué ailleurs, permettoientplus aux Avocats de l’ancienne Rome & d’Athenes qu’aux nôtres, de faire mention de ce qui les touchoit personnellement.

On ne trouve point non plus dans l’exemple que j’ai rapporté l’éloge des Juges. Mais ce n’est pas un devoir indispensable, ni qui soit tellement [t. I, p. 322] du ressort de l’Exorde, que l’Orateur ne puisse attendre l’occasion que lui fournira la matiere dans quelqu’autre partie du discours. C’est vers la fin d’un de ses plaidoyers que M. Erard, pour répondre à l’étalage des grands noms que l’on opposoit à son client, place cet éloge du Parlement <p. 243>. « Il faudroit ne pas connoître la fermeté qui est le caractere de cet auguste Corps, & l’égalité avec laquelle la justice y est administrée, sans distinction & sans acception des personnes, pour pouvoir se flatter que le récit de plusieurs alliances éclatantes, ou l’appui d’un nombre de personnes qualifiées, y puissent faire trouver légitime ce qui ne l’est pas : comme si leurs suffrages devoient déterminer les vôtres, & donner plus de poids aux raisons de l’Intimée ; ou que les voix de ses parens dussent être comptées pour former le jugement que vous devez rendre. Le seul suffrage dont on a besoin de se faire assister devant des Juges aussi integres & aussi exempts de prévention, est le suffrage de son bon droit & de son innocence. » [t. I, p. 323]

< Manchette : L’Exorde ne doit point être véhément.>

Une dépendance, déja remarquée, des regles de l’Exorde, c’est qu’il ne comporte point la véhémence. Les mouvemens doivent y être montrés, & non pas poussés avec force. C’est ce que M. Cochin a encore excellemment pratiqué. On a vu qu’il représentoit comme défavorable l’entreprise de M. de Soissons, & ses procédés dans l’affaire. Mais les termes sont mesurés & modérés. Ce n’est pas que la matiere lui manquât, comme on peut l’observer dans différens endroits du Mémoire, & en particulier dans celui où il commence la discussion des reproches de fausseté <p. 249>,que M. de Soissons avoit hasardés contre les titres des Religieux de Compiegne. Il s’anime alors, & rien n’est plus énergique ni plus véhément, que les pensées & les termes qu’il emploie.

« On ne peut imputer à M. de Soissons, dit-il, cette partie du Mémoire. L’aigreur, la passion, l’injustice & l’ignorance y éclatent d’une manière trop sensible, pour qu’il soit permis de présumer qu’un Prélat dont le caractere est si respectable y ait d’autre part que la facilité d’avoir adopté trop légérement des [t. I, p. 324] recherches étrangeres. L’auteur ne s’y borne pas à combattreles droits de l’Eglise de Compiegne : il cherche à décrier un Ordre qui depuis tant de siécles a fait un des principaux ornemens de l’Eglise : il entreprend de flétrir tous les titres des Monasteres, ces titres précieux où les Savans ont puisé des connoissances si utiles à la Religion, à l’Etat, & aux grandes Maisons de l’Europe : il va fouiller jusques dans des libelles assez deshonorés par leur propre obscurité, des fables imaginées dans un esprit de déclamation : il hasarde des critiques, dont les plus faciles recherches découvrent l’erreur. Tant d’égarement, tant de passion, ne peut réjaillir jusques sur M. de Soissons. C’est une main étrangere, c’est une main ennemie, qui a formé tous ces traits. M. de Soissons est à plaindre de les avoir employés avec confiance ; & le blâme, si on pouvoit l’étendre jusqu’à lui, ne tomberoit que sur sa facilité. » A travers les ménagemens pour la personne, qu’exigeoit la bienséance, on sent toute l’énergie & toute la véhémence des traits que l’Orateur emploie pour [t. I, p. 325] caractériser les choses. Cette véhémence auroit été moins bien placée dans l’Exorde, & elle auroit pu ne pas être favorablement reçue.

Mais si l’Exorde ne doit pas se livrer aux mouvemens, il doit y préparer. L’Orateur doit y faire sentir la premiere atteinte des passions, qu’il portera à leur comble dans la suite ; commencer à tourner ses auditeurs vers le côté où il veut les pousser ; & ouvrir leurs cœurs aux sentimens dans lesquels il se propose de les faire entrer.

Cicéron est admirable en cette partie, comme dans tout le reste. Tous ses exordes contiennent l’ébauche & le germe des sentimens qu’il souhaite que les Juges conçoivent par rapport à sa cause. Plaidant pour Coelius, il vouloit faire regarder son affaire comme une bagatelle, comme une misere : & cependant les adversaires la traitoient comme une chose atroce, & qui par son importance ne souffroit aucun délai ; & ils avoient eu le crédit de la faire placer en un jour de fête, où l’on célébroit des jeux publics, & où tous les Tribunaux étoient fermés. Cicéron tire de cette circonstance même le moyen d’inspirer le [t. I, p. 326] sentiment de mépris & d’indifférence, qu’il a intérêt que l’on prenne pour le peu d’importance & la futilité de l’affaire. Il suppose qu’un étranger arrive dans le moment même où elle commence à se plaider. « Cet étranger, dit-il, ne doutera pas qu’il ne s’agisse d’un crime qui intéresse le salut public, & dont l’impunité menaceroit l’Etat de sa ruine. Mais, ajoute l’Orateur, lorsque par la discussion des faits il apprendra qu’il n’est question de nul attentat, de nul acte d’audace & de violence ; & que c’est un jeune homme de beaucoup d’esprit, d’un grand talent, considéré & estimé dans la ville, qui est accusé par le fils de celui qu’il accuse lui-même, & poursuit actuellement, & que la persécution qu’on lui suscite, n’a pour appui que le crédit d’une femme décriée & sans honneur… Il plaindra votre sort, Messieurs, d’être seuls laborieusement occupés à juger un procès, pendant que tous les autres citoyens jouissent du repos & du plaisir des spectacles. » Cette premiere idée que l’Orateur donne de sa cause, conduit à la traiter [t. I, p. 327] légérement, & à la regarder comme n’étant de nulle conséquence ; ce qui est le but où Cicéron veut amener les Juges par tout son discours. Si la cause demande des mouvemens pathétiques, Cicéron suit la même méthode. Il les entame dans l’exorde ; mais il en réserve la force pour d’autres parties du discours.

< Manchette : Ni pompeux, au moins dans les genres Délibératif & Judiciaire.>

L’Exorde n’admet donc point la véhémence des grands mouvemens. Il exclut aussi la pompe du style, au moins dans les genres Délibératif & Judiciaire, où il s’agit d’affaires sérieuses, d’intérêts souvent délicats, qui demandent d’être maniés avec adresse ; & où par conséquent l’Orateur doit se présenter avec un appareil modeste, qui lui gagne la bienveillance.

Dans le genre Démonstratif, il a plus de liberté. S’il lui faut louer, par exemple, un saint ou un héros, l’auditeur apporte de lui-même toutes les dispositions que l’Orateur peut souhaiter. Il s’intéresse au sujet, il admire ou même respecte celui dont il vient entendre les louanges. Loin d’être en garde contre l’Orateur, il le favorise d’avance : & tout l’embarras [t. I, p. 328] de celui qui parle, est de remplir l’attente de ceux qui l’écoutent. Ainsi il peut dès le commencement étaler toutes les richesses & toute la pompe de l’Eloquence, comme a fait M. Bossuet, dans son magnifique début de l’oraison funebre de la Reine d’Angleterre.

Le texte annonce le ton de dignité, Rois, comprenez maintenant : instruisez-vous, Juges de la Terre : & l’Orateur commence à développer ainsi un texte si noble : « Celui qui regne dans les Cieux, & de qui relevent tous les Empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, & l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux Rois, & de leur donner, quand il lui plaît, de grandes & de terribles leçons. Soit qu’il éleve les Trônes, soit qu’il les abaisse, soit qu’il communique sa puissance aux Princes, soit qu’il la retire à lui-même, & ne leur laisse que leur propre foiblesse, il leur apprend leurs devoirs d’une maniere souveraine & digne de lui. » Ce début est non-seulement pompeux, mais sublime. Tout le monde connoît l’exorde de l’oraison [t. I, p. 329] funebre de M. de Turenne par M. Fléchier, où est étalée toute la richesse des pensées, toute la magnificence des tours & des expressions. En général ce goût est celui qui convient aux Exordes dans le genre Démonstratif, pourvu que la matiere le comporte.

< Manchette : La modestie en est le caractere le plus ordinaire.>

Dans les deux autres genres la modestie du style en commençant est de précepte & d’étroite obligation. « L’Orateur, dit fort bien Quintilien <L. IV. c. 1>, ne s’est point encore introduit dans les esprits : & l’attention toute fraîche des auditeurs l’observe & l’épie. Tout ce qui sentiroit le faste les préviendroit contre lui. Dans la suite du discours, lorsque les esprits seront échauffés, il lui sera plus libre de prendre l’essor. » Cette regle est puisée dans la loi même de la nature. De tout ce qui existe, il n’est rien qui en naissant se développe tout entier. Les commencemens de tout ce qui doit devenir le plus grand & le plus fort, sont petits & foibles. C’est la remarque de Cicéron <De Orat. II. 317>.

Aussi la modestie du début ne doit pas seulement se faire sentir dans le style. Il faut qu’elle regne dans toute [t. I, p. 330] la personne de l’Orateur, dans son air de visage, dans le ton qu’il prend, dans son geste. La timidité même, pourvu qu’elle n’aille pas jusqu’au déconcertement, sied très-bien au commencement du discours. L’auditoire est bien aise de se voir respecté : & il en conçoit une bonne idée de la probité de celui qui parle. La modestie est le coloris propre de la vertu.

Cicéron s’exprime sur cet article de la timidité avec une extrême énergie <I. 119-121 [dans le De Orat.]>. Il fait parler ainsi l’Orateur Crassus. « Ceux même qui ont le plus de facilité & de talent pour l’éloquence, je trouve que s’ils ne se présentent avec un air timide, & ne ressentent en commençant quelque émotion, ils manquent de pudeur. Je me trompe : cela ne peut pas arriver. Car à proportion que l’on est plus capable de bien dire, on sent mieux la difficulté de l’ouvrage, on craint plus l’incertitude du succès, & l’attente des auditeurs donne de plus vives inquiétudes. Quant à ceux qui s’exposent hardiment à un danger qu’ils ne connoissent pas, & qui faisant mal leur rôle, montrent [t. I, p. 331] un front assuré, ils ne doivent pas en être quittes pour une simple censure ; ils méritent châtiment. »

J’excepte de la loi de la timidité le cas où l’Avocat se trouvera chargé d’une cause injustement décriée dans le public. Alors le ton humble seroit pris pour un aveu de foiblesse. Il faut prendre le ton d’assurance qui convient au bon droit : plus la vérité est humiliée, plus elle doit se rehausser sur-tout devant des Juges tels que les nôtres, qui font gloire de ne regarder dans leurs décisions que le vrai, qui ne donnent rien à la considération des personnes, & qui veulent être seulement les interpretes de la loi, & en tenir la place, pour prononcer les jugemens qu’elle rendroit elle-même.

Je vois en effet que l’exorde de M. Cochin dans la cause du Marquis d’Hautefort <T. II. p. 368>, contre laquelle on étoit prévenu lorsqu’il commença à la plaider, n’est point d’un style humble, ne marque aucune crainte, exclut au contraire toute apparence de doute sur le mérite du fond, & annonce une pleine confiance. « Le projet [t. I, p. 332] formé, dit-il, par la Demoiselle Kerbabu, de se donner pour veuve du Comte d’Hautefort, est une de ces entreprises téméraires, que l’ambition inspire, que l’intrigue & l’artifice préparent, & qui ne se soutiennent que par l’audace & par le crime. Mais ce qui distingue cette fable de tant d’autres dont les Tribunaux ont retenti, est que celle-ci a été trop mal concertée, pour que des personnes sages & éclairées puissent long-tems en être séduites. C’est une suite de faussetés manifestes qui la deshonorent, & de contradictions qui la détruisent. » Voilà bien le ton de persuasion & d’assurance : & ce qui le rend encore plus remarquable, c’est que jamais Orateur n’a été plus modeste que M. Cochin. Il a cru que les préventions injustes répandues dans le public, l’obligeoient de donner ici dans l’exorde même, de l’éclat à son style, & de prendre, contre son ordinaire, & contre son goût naturel, un air de fierté & de triomphe.

Les Anciens, plus vrais, plus naturels, & moins composés que nous ne sommes, n’agissoient pas ainsi. [t. I, p. 333] Dans les causes défavorables, ils prioient, ils s’humilioient, ils trembloient. Tel fut l’exorde de l’Orateur Antoine dans la cause de Norbanus, dont j’ai déja beaucoup parlé d’après Cicéron <De Orat. II. 220>. Sulpicius nous donne une idée de cet exorde, en disant à Antoine lui-même : « Quel fut votre début ? Quelle timidité ! quel embarras ! Combien paroissiez-vous hésiter & traîner votre prononciation & vos paroles ! » Cette maniere timide pouvoit faire un bon effet sur des Juges qui ne se regardoient pas comme astreints à suivre la rigueur de la Loi, & qui se croyoient presque maîtres de faire grace. Elle convenoit aussi à la cause, qui étoit mauvaise. Mais je pense qu’elle ne réussiroit pas parmi nous, & nous ne devons imiter ni le procédé d’Antoine, qui se chargeoit d’une mauvaise cause, ni son exorde humble & tremblant, qui annonceroit la persuasion de succomber.

< Manchette : Exorde par insinuation.>

En excluant ces défauts, une insinuation douce, qui ménage les préventions fâcheuses des Juges pour parvenir ensuite à les détruire, est de tous les tems & de tous les pays. Les [t. I, p. 334] anciens Rhéteurs ont fait sans nécessité de cette insinuation une sorte d’Exorde à part, pendant qu’il n’y a de différence que dans les causes. Ce qui est vrai, c’est que les causes dont le premier coup d’œil n’est pas favorable, par quelque raison que ce puisse être, demandent des attentions particulieres de l’Orateur ; & que si tout en commençant il heurte de front les idées dont les Juges peuvent être préoccupés, il court risque de blesser les esprits, & d’ajouter un nouvel obstacle à ceux qu’il avoit déjà à surmonter.

M. Cochin, plaidant pour la Demoiselle Ferrand <T. IV. p. 469>, à qui l’on contestoit son état, & qui demandoit à être admise à la preuve testimoniale, craignoit que cette cause ne fût confondue avec d’autres tentatives faites récemment pour un objet pareil, tentatives odieuses en elles-mêmes, & qui n’avoient pas réussi. Il commence par écarter cette prévention fâcheuse, sans effort, sans véhémence, d’un style doux & modéré, & en montrant par le seul exposé de l’état de la question, combien sa cause étoit différente de celles contre lesquelles on [t. I, p. 335] étoit justement prévenu. « Ce n’est point ici, dit-il, une de ces questions d’état qui ont alarmé le Public, par la crainte de voir tomber toutes les familles dans le trouble & dans la confusion. S’il suffisoit à un inconnu pour conquérir un rang distingué, de présenter des faits arrangés avec art, & d’offrir une preuve testimoniale pour les soutenir, il n’y a personne qui ne dût être effrayé d’un exemple si funeste : l’ambition & la cupidité franchiroient toutes les bornes, & les familles les plus illustres deviendroient la proie de l’audace la plus criminelle. Mais dans la démarche de la Demoiselle Ferrand, rien ne peut altérer l’ordre public ni la tranquillité des familles. Elle ne demande justice à la sienne qu’à la faveur des titres authentiques, dont personne ne peut méconnoître l’autorité. Tout est prouvé, la naissance d’une fille, fruit du mariage de M. & de Mme. Ferrand, son existence, son identité avec la personne qui agit ; & si l’on offre d’y joindre la preuve testimoniale, ce n’est que surabondamment, & pour augmenter l’éclat [t. I, p. 336] qui accompagne la cause de la Demoiselle Ferrand. » Ce début est sage & insinuant : la précaution & la prudence d’un Orateur adroit s’y fait sentir.

C’est cet art, dont M. Rollin a fait un titre exprès dans son traité des Etudes, sous le nom de Précautions Oratoires, & qu’il définit « certains ménagemens que l’Orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle ; des tours étudiés & adroits dont il se sert pour dire de certaines choses, qui autrement paroîtroient dures & choquantes. » Cet art n’est point propre uniquement à l’Exorde, il est nécessaire toutes les fois que l’on est obligé d’exprimer des idées qui pourroient ne pas être agréables à l’auditeur. Mais jamais l’Orateur n’a plus de raison d’en faire usage, que lorsqu’il commence à traiter une matiere contre laquelle il doit trouver les esprits préoccupés. Alors on l’observe, on l’épie, comme je l’ai déja dit d’après Quintilien : l’attention toute fraîche de l’auditoire ne laisse rien échapper, & s’il blesse dès l’entrée, il prépare un mauvais accueil [t. I, p. 337] à tout le reste de son discours.

< Manchette : Exorde ab abrupto.>

Il est des occasions où l’Exorde n’a point lieu, & doit s’omettre entiérement. Je ne connois qu’un cas de cette espece dans le genre judiciaire : c’est lorsque le sujet est si mince & de si petite considération, qu’il veut être traité sommairement, & ne comporte l’appareil d’aucun préliminaire.

Dans le genre délibératif au contraire, si la chose est extrêmement grave, & excite par elle-même de violens sentimens d’indignation, de crainte, & autres semblables, en supposant d’ailleurs qu’elle soit suffisamment connue des auditeurs, l’Orateur doit tout d’un coup s’annoncer ému & agité des passions qu’exige la matiere : la lenteur & le flegme de l’Exorde ne lui conviennent point. Il faut qu’il vienne d’abord au fait, & avec mouvement & transport. Tout le monde connoît le début impétueux de la premiere Catilinaire, sur lequel ont été faites, je pense, les regles que je viens d’exposer. « Jusqu’à quand, Catilina, abuserez-vous de notre patience ? Combien de tems encore ferez-vous de nous le jouet de vos fureurs ? Jusqu’à quel terme [t. I, p. 338] s’emportera votre audace effrénée ? » Cette véhémence étoit placée, & même nécessaire. Heureusement des circonstances semblables à celle qui animoit alors le zele de Cicéron, ne sont pas fréquentes. Les Rhéteurs ont donné un nom à cette sorte d’Exorde, qui n’en est point un. Ils l’ont nommé Exorde ab abrupto, c’est-à-dire, brusque & sans préparation. Il sort des regles, & ne peut être regardé que comme une exception rare que la nécessité des circonstances arrache à la loi commune.

< Manchette : Matériaux de l'Exorde.>

On peut donc poser pour principe, que tout discours veut avoir son Exorde, dès que la matiere est de quelque importance. Il s’agit d’examiner maintenant d’où l’Orateur le tirera. Il n’est pas douteux que ce qui doit le lui fournir, c’est la nature du sujet qu’il lui faut traiter, & ses circonstances. L’Exorde doit sortir du fond de la cause, puisqu’il est fait pour y préparer. Autrement ce ne seroit qu’un lambeau cousu au discours, pour me servir de l’expression d’Horace. Il ne feroit point une partie du tissu, & il n’y tiendroit que par des liens foibles, arbitraires, aisés à rompre, [t. I, p. 339] & par conséquent il deviendroit une piece hors d’œuvre & inutile.

De-là il s’ensuit que ce n’est qu’après avoir étudié la cause à fond, que l’Orateur doit songer à son Exorde. Il faut qu’il en ait présente à l’esprit toute l’étendue, les preuves, les objections, ce qu’elle offre de propre à concilier les esprits & à toucher les cœurs, ou au contraire de défavorable, & de capable de donner des préventions fâcheuses. Après que vous aurez envisagé ainsi, & même arrangé tout le plan de ce que vous avez à dire, vous trouverez sans peine par où il vous convient de débuter. Votre Exorde se présentera de lui-même, & propre à la cause. Cicéron, de qui je tire ce précepte <II. De Orat. 315>, y joint son expérience personnelle. Il atteste par la bouche de l’Orateur Antoine, que si quelquefois il a voulu s’écarter de cette méthode, & commencer par chercher son Exorde, il n’en a pu trouver aucun qui ne fût foible, frivole, ou commun & trivial. Mais si l’on ne doit dresser le plan de son Exorde, qu’après l’inspection & l’étude de toute la cause, ce n’est pas à dire qu’il y ait nécessité [t. I, p. 340] de ne le composer & de ne l’écrire que le dernier. Quand on se met à écrire, Quintilien pense qu’il est plus convenable de suivre l’ordre selon lequel chaque partie du discours doit être prononcée <L. III. c. 9> ; & personne ne peut blâmer cette pratique.

Présentons un modele de ce que nous venons de donner en précepte, sur les matériaux qui doivent entrer dans la construction de l’Exorde. Nous ne pouvons mieux faire pour cela, que de transcrire le début du plaidoyer de M. d’Aguesseau, dans la cause entre M. le Prince de Conti, & Madame la Duchesse de Nemours <T. III. p. 240>. On y remarque d’abord de la noblesse & de l’élévation dans le style & dans les pensées. C’est ce qu’exigeoit la haute dignité des Parties : & de plus c’est un Magistrat qui parle, & qui exerce un ministere dévoué au vrai, & supérieur à l’intérêt des personnes. Voici cet Exorde.

« L’éclat extérieur qui environne cette cause, les grands noms des Parties qui attendent en suspens le jugement que vous devez prononcer, & tout ce qui attire aujourd’hui [t. I, p. 341] l’attention, les vœux, le concours du Public ; c’est ce que la sévérité de notre ministere nous ordonne d’oublier en commençant ce discours. Quelque respect que nous ayons pour les Parties, nous ne craindrons point de dire d’abord, que nous ne devons point envisager ici la personne d’un Prince, dans lequel nous honorons avec toute l’Europe la valeur, la vertu, & le sang de nos Rois, ni l’héritiere des biens de la Maison de Longueville, qui semble apporter ici la faveur de ce nom si précieux à la France : & pour éviter l’écueil également dangereux d’une prévention favorable ou contraire à l’une ou à l’autre des Parties, nous ne pouvons les considérer aujourd’hui, que comme la Justice elle-même les considere. Dépouillés en sa présence de ces avantages extérieurs, ils viennent déposer à ses pieds l’éclat de leur dignité : ils soumettent toute leur grandeur à l’empire de la Loi, pour attendre de ses oracles la certitude de leur destinée. Laissons donc à ceux qui ont le bonheur de pouvoir être simples spectateurs d’un si illustre [t. I, p. 342] différend, le plaisir de remarquer qu’une cause particuliere semble être devenue une cause publique ; que l’intérêt d’un seul est regardé comme l’intérêt de tous ; & que si les jugemens sont partagés, au moins les vœux & les souhaits se réunissent. »

Les considérations tirées de la personne des Parties plaidantes, ne peuvent être traitées plus dignement. L’Orateur semble les écarter : mais il en fait usage néanmoins. En leur donnant l’exclusion, il y porte l’attention de ses auditeurs, & il s’acquitte lui-même des devoirs d’hommage & de respect envers le rang & les personnes. La seconde partie de l’Exorde roule sur la nature des questions qui se présentent à examiner.

« Pour nous, nous osons dire qu’un intérêt encore plus grand & plus élevé attache aujourd’hui toute notre application. C’est celui que le Public doit prendre à une cause dans laquelle les Loix semblent opposées les unes aux autres ; où la volonté du Testateur est combattue par une volonté contraire ; où sa sagesse & sa démence paroissent également [t. I, p. 343] vraisemblables ; où la faveur des héritiers testamentaires est balancée par celle des héritiers du sang ; &, pour dire encore quelque chose de plus, où il s’agit de chercher, de découvrir, d’établir les principes solides de la certitude humaine, par lesquels on peut confirmer pour toujours le véritable état des morts, & assurer après eux l’exécution de leurs sages volontés. » Ce court exposé des questions qu’embrasse l’affaire, en même tems qu’il intéresse & pique l’attention des auditeurs, suppose une étude approfondie de la cause, & en est le résultat.

< Manchette : Style de l'Exorde.>

Le style qui convient à l’Exorde, n’est point communément la véhémence : nous l’avons dit. Il ne faut pas en arrivant mettre tout en feu. La modestie, la douceur, la tranquillité, sont les caracteres qui sont propres au style comme aux choses : & par cette raison l’Exorde admet le nombre & l’harmonie de la période, qui s’allie avec le sens froid dans l’Orateur & dans celui qui écoute. Il n’est point de discours sur un sujet important, sermons, oraisons funebres, grands plaidoyers, dont l’Exorde ne soit [t. I, p. 344] traité dans ce goût de style. C’est de quoi les exemples se trouvent partout : & je n’y insisterai pas davantage. Il me reste à exposer les principaux défauts qui peuvent rendre l’Exorde vicieux. C’est ce que l’on peut aisément déduire des regles que j’ai données sur ce qui en fait les vertus. Mais ces regles elles-mêmes n’en seront que mieux conçues par le contraste des vices opposés.

< Manchette : Vices que l'on doit éviter dans les Exordes.>

Le discours oratoire est un édifice, dont toutes les parties doivent être proportionnées avec une exacte symmétrie. De même donc qu’un grand portail qui feroit l’entrée d’un bâtiment médiocre, produiroit un mauvais effet, un Exorde seroit vicieux, s’il étoit trop long. Il pécheroit contre la loi des justes proportions. Ce seroit une tête d’une grosseur considérable, placée sur un corps qui n’y répondroit pas par son volume. Les Exordes de M. Cochin sont ordinairement fort courts.

Les Exordes que la Partie adverse pourroit employer, soit en entier, soit en y faisant de légers changemens, marquent une main malhabile, qui manque son but, & qui [t. I, p. 345] ne sait pas présenter son sujet sous le point de vue qui convient à l’utilité de la cause.

Nous avons parlé des Exordes qui seroient étrangers à la cause, & qui n’y tiendroient que par la place que l’Orateur leur auroit assignée arbitrairement à la tête de son discours. Ce seroit un vice choquant dans un plaidoyer, dans un sermon, dans tout ce qui est discours oratoire. Dans les ouvrages d’une autre nature, l’inconvénient est beaucoup moindre. Les préfaces des deux ouvrages historiques qui nous restent de Salluste, ne tiennent que de fort loin à son sujet. Le Traité des Loix de Cicéron ouvre par un préambule très agréable, mais qui ne regarde les Loix en aucune façon. Une chose singuliere, c’est que Cicéron tenoit des commencemens tous prêts, isolés & indépendans de toute matiere, pour les appliquer aux ouvrages qu’il pourroit composer dans la suite. Tout cela a été pratiqué par de grands Ecrivains sans être blâmé. Mais l’Orateur le seroit certainement, s’il transportoit ces exemples aux Exordes de ses discours. L’auditoire qui s’est assemblé pour entendre [t. I, p. 346] traiter un sujet, veut qu’on l’en entretienne tout d’abord & sans délai ; & il regarderoit un Exorde étranger à la matiere comme un écart intolérable.

< Manchette : Observation sur la regle qui exclut la pompe des Exordes judiciaires.>

Nous avons dit qu’un Exorde pompeux & magnifique ne siéroit point aux causes judiciaires, & nous avons rapporté la raison de ce précepte. Si néanmoins le sujet étoit grand & important, alors ce ne seroit pas l’Orateur qui chercheroit la pompe, mais la matiere qui l’exigeroit, & qui forceroit la regle. En ce cas, quoique la regle commune ne pût pas être observée, il faudroit néanmoins ne la pas perdre entiérement de vue : & l’Orateur devroit se souvenir que la pompe d’un Exorde dans le genre judiciaire ne doit pas être celle d’un panégyrique.

Je viens d’emprunter de M. d’Aguesseau un exemple de cette dignité de style sans orgueil. Elle a été aussi très-bien observée par M. Cochin, dans l’Exorde de son plaidoyer pour le Prince de Montbelliard <T. V. p. 420>, cause du plus grand éclat, & par son objet, & par le nom illustre des Parties. L’Orateur commence ainsi : « Le Prince de [t. I, p. 347] Montbelliard, né pour jouir de tous les avantages que la souveraine puissance communique à ceux qui en sont revêtus, n’a cependant coulé ses jours depuis long-tems que dans l’amertume & la disgrace. La jalousie du Duc de Wirtemberg, l’ambition de la Baronne de l’Espérance, ont excité contre lui les plus rudes tempêtes : victime malheureuse de tant de passions, son rang, son élévation, sa naissance, tout a été compromis. En vain, à la mort de son père, la justice de ses droits a-t-elle été publiquement reconnue ; en vain les vœux de ses sujets se sont-ils réunis pour son triomphe & pour sa gloire : la violence a consommé l’ouvrage que tant d’intrigues avoient préparé. Ses Etats sans défense envahis à main armée ; prêt à tomber entre les mains d’ennemis dont il avoit tout à craindre ; à quel sort étoit-il réservé, si la France ne lui avoit ouvert cet asyle favorable, qui dans tous les tems a été le refuge des Princes malheureux ? » Je n’acheve point le reste de l’Exorde, qui est tout entier de ce style : style noble & élevé, mais qui ne dégénere [t. I, p. 348] point en faste. On y trouve même l’essai des sentimens tendres & compatissans qui convenoient à la fortune de l’illustre client.

De l’Exorde fini, l’Orateur, dans le genre judiciaire, passe à la Narration : & ce passage doit être naturel ; ensorte que ce qui termine la premiere partie du discours, amene celle qui va suivre.

Article II. De la Narration.

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< Manchette : Définition de la Narration oratoire, & caractere qui la distingue de la Narration historique.>

La Narration dans le discours est l’exposition du fait, assortie à l’utilité de la cause. On l’appelle simplement Fait dans les plaidoyers & les mémoires de nos Avocats.

Le dernier trait de la définition doit être ici soigneusement remarqué. C’est ce caractere qui constitue la principale différence entre la Narration oratoire & la Narration historique. L’Historien & l’Orateur narrent l’un & l’autre. Mais le premier, uniquement occupé du vrai, ne se propose que d’exposer la chose telle qu’elle est. Il pécheroit même contre la premiere regle de son genre, si à ce motif [t. I, p. 349] il en mêloit d’autres, & que dans la tournure de son récit, il consultât l’intérêt particulier de qui que ce soit, fût-ce même l’intérêt de sa Patrie. Il n’en est pas ainsi de l’Orateur. Il doit sans doute respecter la vérité, & il ne lui est pas permis de l’altérer. Les droits inviolables de la vérité exigent de lui cette fidélité : & de plus il nuiroit même à sa cause, s’il s’exposoit à être surpris en mensonge, parce que dès-lors il jetteroit en défiance ses auditeurs, & perdroit auprès d’eux toute créance. Mais l’intérêt du vrai n’est pas le seul qui dirige son discours. L’Orateur y joint la considération de ce que demande l’utilité de sa cause. Sans détruire la substance du fait, il le présente sous des couleurs favorables : il insiste sur les circonstances qui lui sont avantageuses, & les met dans le plus beau jour : il adoucit celles qui seroient odieuses & choquantes. Un Historien qui auroit eu à raconter la mort de Clodius, auroit dit, les esclaves de Milon tuerent Clodius. Cicéron dit, les esclaves de Milon firent ce que chacun de nous eût voulu que ses esclaves fissent en pareille occasion. [t. I, p. 350] La Partie publique narre comme l’Historien. Elle n’a d’autre intérêt dans la cause que celui du vrai, & elle le considere seul. Il ne s’agit pour elle ni de mitigations, ni d’attentions à donner à la chose un coloris, qui prévienne en faveur de l’une ou de l’autre des Parties plaidantes. Elle va droit au but, ne se proposant d’autre objet que d’instruire les Juges.

La Narration est de l’essence de la cause, & elle peut en être regardée comme le fondement & la base. Elle doit contenir le germe de tous les moyens qui seront employés dans la suite, & dont la confirmation n’est que le développement. On peut même dire que l’impression qui résulte de l’exposé des faits a un grand avantage sur la preuve de raisonnement. La conviction produite par le raisonnement est l’ouvrage de l’Avocat : au lieu que l’inclination à croire, qui naît d’un récit, est l’ouvrage du Juge lui- même. C’est lui qui tire la conséquence : c’est lui qui se persuade par une action qui lui est propre. Or ce qui vient de nous-mêmes, a un tout autre mérite auprès de nous, que ce que nous recevons d’autrui. [t. I, p. 351] Par ces observations, il est clair que nulle partie du discours ne doit être plus soigneusement travaillée que la Narration. Elle demande beaucoup d’art, de réflexion, de conduite ; d’autant plus qu’il est souvent difficile d’allier toutes les vues que l’Orateur doit avoir dans l’esprit en la dressant. Il ne doit rien dire que de vrai : il ne doit rien dire qui nuise à sa cause. Car rien n’est plus honteux à un Avocat, que de se tuer de sa propre épée. Si sa cause étoit mauvaise, l’unique parti à prendre pour lui seroit de ne s’en point charger.

En la supposant bonne, mais embarrassée de quelques difficultés, l’Avocat ne peut pousser trop loin les précautions pour arranger les circonstances de son récit de manière qu’elles conduisent elles-mêmes l’esprit de l’auditeur à des inductions avantageuses au parti qu’il soutient. Pour donner un exemple complet de cet art, il faudroit copier quelqu’une des Narrations de M. Cochin, l’Orateur le plus prudent & le plus adroit qui ait jamais illustré notre Barreau. Mais elles sont longues pour la plupart, & je me contenterai de citer le commencement [t. I, p. 352] de celle que présente son mémoire apologétique pour le Marquis d’Hautefort <T. II. p. 422>. Il faut se souvenir que l’objet de l’Avocat dans cette cause, étoit de prouver qu’il n’y avoit point eu de mariage célébré entre le Comte d’Hautefort, oncle du Marquis, & la Demoiselle de Kerbabu.Le début de la Narration est parfaitement assorti à cette idée.

« Le Comte d’Hautefort, dit M. Cochin, étoit parvenu à l’âge de soixante ans ou environ, sans avoir pensé à se marier, lorsqu’il vit à Brest en 1725 la Demoiselle de Kerbabu, qui avoit suivi la Dame de S. Quentin sa mere. On prétend que malgré son indifférence, il fut tout d’un coup épris pour elle de la passion la plus ardente, qu’il se détermina d’abord à l’épouser, & qu’il obtint l’agrément des Sieur & Dame de S. Quentin, à qui il en fit la demande. Une résolution si subite ne produisit alors aucun effet : & si l’on en croit la Demoiselle de Kerbabu, la conclusion du mariage fut remise à l’année suivante. On ne concilie pas aisément tant d’ardeur avec tant de retardement. » Il est [t. I, p. 353] aisé de sentir que ces traits du récit, qui ne fait que commencer, jettent tout d’un coup des nuages & du doute sur le fait du mariage, & en décréditent la vraisemblance. L’âge du Comte d’Hautefort, le long tems qu’il a passé sans se marier, son ardeur subite, sa lenteur à conclure, tout cela annonce un roman, que la Patrie adverse a imaginé sans penser même à le rendre croyable.

Les narrations de Cicéron portent souverainement ce caractere d’habileté & d’adresse, & elles sont tournées avec un art infini. On peut lire en particulier celles du discours pour Milon, & de celui pour Ligarius.

Cette attention bien observée est la principale vertu de la Narration oratoire. Les Rhéteurs en assignent trois autres ; la clarté, la vraisemblance, la briéveté.

< Manchette : Clarté que doit avoir la Narration.>

La clarté est un devoir de tout le discours : mais elle est particuliérement nécessaire dans la Narration, parce que c’est de-là que doit partir la lumiere, qui se répandra sur tout ce que l’Orateur pourra dire dans la suite. Si le fait n’a pas été bien exposé, s’il y reste de l’obscurité & de l’embarras, [t. I, p. 354] les raisonnemens, & les preuves qui viendront après, ne se feront point nettement concevoir : & tout le travail de l’Avocat est perdu. On en peut dire autant des deux autres qualités que nous avons marquées. Si votre récit n’a point de probabilité, on ne vous écoutera plus. S’il est long & diffus, en sorte que l’on ait oublié le commencement, lorsque vous parviendrez à la fin, vous retomberez dans l’inconvénient de l’obscurité.

Pour obtenir la clarté, outre les conditions nécessaires à tout discours, je veux dire la propriété des termes, la simplicité des tours, & autres vertus semblables, dont nous parlerons ailleurs, la Narration exige spécialement l’attention à bien distinguer les noms, les personnes, les tems, les lieux, & toutes les autres circonstances du fait. Ce devoir est aisé, & ne demande qu’une capacité médiocre. Il est plus honteux d’y manquer, que louable d’y réussir.

< Manchette : Vraisemblance.>

La vraisemblance n’est pas d’une moindre conséquence, & elle ne doit point être négligée, même en ne disant que des choses vraies. Car [t. I, p. 355] on sait que ce qui est vrai n’est pas toujours vraisemblable. Pour rendre donc votre récit vraisemblable, vous devez assigner à vos personnages des motifs & des caracteres proportionnés à la nature des actions que vous leur attribuez. Ainsi, dit Quintilien <L. IV. c. 2 [§ 52]>, si vous accusez un homme de vol, vous devez le peindre avide ; dérangé dans ses mœurs, s’il s’agit d’adultere ; téméraire & violent, si vous le poursuivez comme coupable d’homicide. Lorsque vous ferez le rôle de défenseur, ce sont les considérations contraires qui régleront vos tableaux.

Qu’on lise dans cet esprit les narrations de Cicéron & de M. Cochin : on les trouvera toutes dressées sur ce modele. Dans Cicéron, Roscius injustement accusé du meurtre de son père, est peint par son défenseur comme un homme simple, ayant les mœurs innocentes des habitans de la campagne, sans cupidité, sans passion pour les plaisirs & les folles dépenses : & ses accusateurs au contraire, qui étoient vraisemblablement ses meurtriers, sont des caracteres audacieux, avides, & injustes à l’excès. Dans M. [t. I, p. 356] Cochin, la Demoiselle qui s’étoit fait instituer légataire par le Marquis de Béon, est une personne pleine d’esprit & d’artifice, insinuante, adroite, jusqu’à couvrir son libertinage du masque de la dévotion. La Demoiselle de Kerbabu, qui prétendoit faussement avoir été épousée par le Comte d’Hautefort, a toute l’habileté nécessaire pour former une intrigue de fausseté, & toute la hardiesse capable de l’exécuter. Au contraire, s’agit-il de détruire la vraisemblance d’une lettre attribuée au Comte d’Hautefort, & qui s’exprimoit en termes tout-à-fait désobligeans pour sa famille : « Il avoit toujours aimé sa famille, dit l’Avocat <T. II. p. 409> : son neveu lui avoit toujours été cher. Pourquoi se fait-il (dans cette lettre) un plaisir malin de le voir confondu, comme si ce neveu ingrat n’eût soupiré qu’après sa succession, & que le Comte d’Hautefort eût été bien aise de tromper son avidité ? De tels sentimens peuvent-ils s’accorder avec la confiance & l’amitié qu’il lui a témoignées jusqu’au dernier moment de sa vie ? » Ce morceau passe [t. I, p. 357] un peu les bornes de la simple narration, & renferme un raisonnement. Mais le raisonnement est court : & quelquefois l’utilité de la cause demande que dès le moment où l’on rapporte, soit un fait, soit une piece, on se hâte d’en prévenir ou d’en détruire l’impression, qui nous seroit contraire. Les exemples de cette pratique sont très-communs dans les narrations de M. Cochin.

Quintilien remarque que les meilleures préparations pour disposer l’auditeur à croire, sont celles qui ne se font point sentir, & qui produisent leur effet sans que l’on s’apperçoive du dessein de l’Orateur. Cela revient à ce que j’ai déjà observé. Mais je pense qu’il n’est pas hors de propos de multiplier les réflexions & les exemples sur un art profond, difficile à pratiquer, difficile même quelquefois à reconnoître. Quintilien cite à ce sujet un endroit de la narration du plaidoyer pour Milon. Cicéron vouloit que les Juges demeurassent persuadés que Milon étoit parti de Rome sans aucun dessein d’attaquer Clodius. Voici donc comment il raconte ce départ. « Milon, dit-il, [t. I, p. 358] étant resté au Sénat ce jour-là jusqu’au moment où la compagnie se sépara, revint à sa maison : il changea de chaussure & d’habits : il attendit un peu de tems que sa femme fût prête, comme il arrive d’ordinaire en pareil cas. » Rien n’est plus simple & pour les choses & pour les expressions : ce discours n’annonce aucun art. Il y en avoit pourtant beaucoup. Il n’est personne qui en écoutant ou en lisant ce récit, ne conçoive & ne se persuade que c’est ici un départ sans empressement, sans dessein, un simple voyage de campagne. Et voilà précisément ce que Cicéron vouloit que l’on crût.

Je trouve dans M. Cochin un exemple que je puis mettre en parallele. La Demoiselle de Kerbabu plaçoit l’époque de la célébration de son mariage au 19 Septembre 1726, dans le Château d’Hauterive appartenant au Comte d’Hautefort. M. Cochin nioit ce mariage, & le traitoit de fable. Rien peut-il être mieux assorti au dessein de l’Orateur, que ce récit de la maniere dont s’étoit passée à Hauterive cette journée si importante dans la cause <p. 424> ? « Le 19 Septembre, la compagnie [t. I, p. 359] entiere (qui étoit très-nombreuse) se rendit chez le Sieur le Blanc, Prieur-Curé d’Argentré, qui est la Paroisse d’Hauterive. On y arriva sur les onze heures du matin : peu de tems après la compagnie se mit à table : elle en sortit sur les quatre heures, & se retira au Château d’Hauterive. Le Comte d’Hautefort ne s’en sépara point jusqu’à dix heures du soir, qu’il se retira dans sa chambre, où il se coucha en présence du Sieur de la Girouardiere. Un domestique, qui couchoit dans sa garderobe, ferma sa porte à clef, comme il a toujours fait, & comme il a toujours continué depuis. » Je ne sais pas si Monsieur Cochin, en dressant ce récit, avoit présent à la mémoire l’endroit de Cicéron que je viens de rapporter. Mais quand il l’auroit eu sous les yeux, il n’auroit pas pu l’imiter plus parfaitement. C’est le même esprit qui a dicté l’un & l’autre. Même simplicité, même art. Où placer dans une journée remplie comme celle-là, la célébration d’un mariage ?

< Manchette : Briéveté.>

Le précepte de la briéveté a besoin d’être expliqué. Elle ne consiste pas [t. I, p. 360] précisément à se renfermer dans peu de paroles. On est court toutes les fois que l’on ne dit que ce qui est nécessaire, ou même utile. Mais il n’est pas permis de se dispenser de dire tout ce qu’il faut. Entre les deux excès du trop ou du trop peu, le dernier, suivant la remarque judicieuse de Quintilien, est le plus vicieux. Car le superflu n’a que l’inconvénient d’ennuyer celui qui écoute ; au-lieu qu’il y a du danger pour la cause à omettre ce qui est nécessaire.

Je dirai plus : ce qui n’allonge que par un ornement placé à propos, & distribué avec goût & avec discrétion, ne peut point être traité de superflu. « La Narration, dit Quintilien, ne doit pas être sans graces ; autrement elle paroîtroit grossiere & ennuieroit : car le plaisir trompe & amuse ; & ce qui plaît semble moins durer : de même qu’un chemin riant & uni, quoique plus long, fatigue moins qu’un chemin plus court, qui seroit escarpé ou désagréable. »

Cicéron pense de même, & il cite pour exemple la narration qui remplit la premiere scene de l’Andrienne [t. I, p. 361] de Térence, & qui est véritablement un modele accompli. Elle est trop longue pour être insérée ici : & d’ailleurs je craindrois de ne pouvoir pas faire passer dans ma traduction les graces de l’original.

< Manchette : Intérêt & agrément.>

Mais je conclus de ce que je viens d’observer d’après Cicéron & Quintilien, que ce n’est pas sans raison que quelques Rhéteurs, aux trois vertus de la Narration, la clarté, la vraisemblance, la briéveté, en ont ajouté une quatrieme, l’intérêt & l’agrément. Il faut supposer que la matiere s’y prête : car si elle étoit trop simple, & de petite importance, la clarté du style & la briévété seroient les seuls ornemens qui lui conviendroient. Mais si la cause est grande par son objet & par le nom des personnes qu’elle regarde : si elle est variée par une multiplicité d’événemens divers ; si elle est susceptible de sentimens de douleur, de commisération, d’indignation, de surprise, alors une narration froide & séche seroit tout-à-fait vicieuse. Elle doit être relevée par la noblesse du style, intéressante par les sentimens, qu’il ne s’agit pas d’épuiser, comme nous en avons [t. I, p. 362] averti ailleurs, mais qui doivent être fondus dans le récit, pour l’échauffer & lui donner de l’ame ; en sorte que le Juge commence dès-lors à sentir l’atteinte des mouvemens, dont l’Orateur se propose de le pénétrer dans la suite, lorsqu’il développera & fera valoir dans toute leur force les preuves & les moyens.

L’affaire qui fut plaidée par M. Cochin pour la Demoiselle Ferrand, avoit la plupart des caracteres que nous avons marqués. La Partie dont il soutenoit les droits, réclamoit un nom distingué dans la Robe, & qu’on lui contestoit au mépris des Loix. Elle se disoit, & par le jugement elle fut déclarée fille de M. Ferrand, Président au Parlement. Elle avoit gémi toute sa vie sous l’oppression, & depuis le moment de sa naissance jusqu’à l’âge de quarante-neuf ans, elle n’avoit jamais joui de son état & des prérogatives qui devoient y être attachées. La Narration de M. Cochin répond par son style à la grandeur d’un intérêt si précieux & si touchant. Elle est ornée convenablement, & elle a toute la chaleur des sentimens que la cause demandoit. Je [t. I, p. 363] n’en donnerai que le début, par lequel on pourra juger du reste. Elle commence ainsi <T. IV. p. 470>.

« M. Ferrand épousa en 1676 Anne de Bellinzani. La paix a accompagné ce mariage pendant dix années entieres. C’est dans ce tems de calme que Madame Ferrand est accouchée de trois enfans, & est devenue grosse du quatrieme. L’orage qui fondit en 1686 sur sa famille, altéra l’union qui avoit toujours regné entre M. Ferrand & elle. Les vertus du Magistrat ne purent le garantir des foiblesses de l’homme. Cette épouse chérie ne parut plus à ses yeux, que comme la fille d’un proscrit. L’aigreur, les reproches injustes, les dédains succéderent à la tendresse : & les choses furent portées à une telle extrémité, que Madame Ferrand se crut en droit de demander sa séparation. On n’ajoute rien au portrait que Madame Ferrand a fait elle-même de ses disgraces domestiques. Après avoir donné à l’intégrité & aux lumieres de M. Ferrand, les éloges qui leur étoient dus, elle a été obligée de reconnoître que l’homme le plus [t. I, p. 364] pur dans les fonctions publiques ; n’est pas toujours exemt, dans l’intérieur de sa maison, des passions qui agitent les particuliers : & en cela elle a découvert elle-même la source des malheurs de la Demoiselle Ferrand… Madame Ferrand passa le reste de sa grossesse dans le plus funeste accablement, abandonnée de son mari, de ses amis, de ses parens dispersés par l’autorité souveraine ; prête à être enveloppée elle-même dans une disgrace si générale. Ce fut dans ces jours de douleur qu’elle mit au monde la Demoiselle Ferrand. » Ce style est noble autant que sage. Il est enrichi de réflexions, & animé de sentimens. Ce n’est point ici le lieu de remarquer combien il prépare habilement à tout ce qu’il sera nécessaire d’établir dans la suite.

Il faut avouer que dans nos mœurs, & suivant notre maniere de procéder dans les jugemens, les occasions d’orner les Narrations judiciaires, & de les rendre touchantes, sont plus rares parmi nous que chez les Anciens. Cicéron en fournit un très-grand nombre d’exemples : & ses Verrines en sont tissues. [t. I, p. 365]

< Manchette : Le fait trop chargé doit se partager en plusieurs récits.>

Nous avons supposé jusqu’ici une Narration unique dans la cause. Mais il est des causes chargées d’une telle multitude de faits différens, qu’il n’est pas possible de les embrasser tous dans un même corps de récit. Nous avons déja fait incidemment cette remarque : & nous ajouterons ici qu’en ce cas, pour mettre de l’ordre dans les faits, & pour procurer du repos à l’attention du Juge, il faut les partager par différentes époques, & même par les différentes natures d’objets. La chose se conçoit très-aisément. Cicéron en présente d’excellens modeles, comme je l’ai dit, dans ses discours contre Verrès, & pour Cluentius. Mais si l’on veut un exemple moderne, le plaidoyer de M. Cochin, pour le Prince de Montbelliard nous l’offrira <T. V. p. 420>. « L’ordre des faits, dit-il, dont on est obligé de rendre compte, annoncera par lui-même trois époques bien faciles à distinguer. La premiere présentera toutes les circonstances du mariage, & les effets dont il a été suivi pendant près de vingt années. La seconde renfermera le détail de toutes les intrigues que l’on a mises en [t. I, p. 366] œuvre pour dégrader, s’il étoit possible, la mere & les enfans. La troisieme fera paroître leur triomphe dans tout son jour. »

< Manchette : Style de la Narration.>

Quel doit être le style de la Narration, c’est ce que nous avons suffisamment expliqué en donnant les regles pour sa construction. Le style sera simple, uni, noble néanmoins & soutenu, sur-tout dans les grandes causes, formant un seul tissu, qui ne soit point interrompu par des figures véhémentes, telles que des exclamations subites, de violentes apostrophes, à moins que l’atrocité des choses ne soit si forte, qu’elle contraigne l’Orateur d’éclater dans le moment. Cicéron, dans le plaidoyer pour Cluentius, est conduit par le fil du récit à parler des noces incestueuses d’une belle-mere avec son gendre. Il ne peut contenir l’indignation qui le saisit. Il s’écrie : « ô attentat incroyable ! ô fureur d’une passion effrénée ! ô impudence sans exemple ! Comment cette femme n’a-t-elle pas craint, je ne dis pas les Dieux & les hommes, mais les objets même inanimés, qui lui retraçoient l’image des noces de sa fille, [t. I, p. 367] & les murs qui en avoient été les témoins ? » De pareils écarts doivent être très-courts, comme une saillie dont l’Orateur n’a pas été le maître : & après l’interruption d’un moment, il faut qu’il revienne aussitôt au style de récit.

C’est aussi une sorte d’écart, que de quitter le fil de la Narration pour argumenter & entrer en preuve. Cette liberté s’accorde pourtant plus volontiers que l’autre ; & j’ai déjà observé que nos Avocats la prennent assez aisément, en évitant néanmoins la longueur.

< Manchette : Nécessité de la Narration dans tout discours judiciaire.>

Je suis fort étonné, qu’il ait été mis en question parmi les Rhéteurs, si l’Avocat doit toujours donner l’exposé du fait, ou la Narration. Ils ont même reconnu des cas dans lesquels il doit s’en abstenir : si le fait est assez connu & n’admet aucun doute, s’il a été raconté par l’adverse Partie d’une maniere qui convienne à notre cause. Cicéron, ce qui met le comble à mon étonnement, paroît même adopter ces principes <De Orat. II. 330> ; mais Quintilien les réfute <L. IV. c. 2>, au moins par rapport au très-grand nombre des causes : & la raison décide absolument en faveur de ce [t. I, p. 368] dernier. Quelque connu, quelque constant que soit un fait, on ne peut jamais supposer que l’Avocat n’ait rien à en dire. Il lui importe, non pas précisément que l’on sache la substance du fait, mais qu’on l’envisage sous un certain point de vue que lui seul peut présenter. Les circonstances, les motifs, les suites, ont des différences délicates, qui ne seront jamais mises dans leur jour que par celui qui y a intérêt. C’est encore plus gratuitement que l’on suppose que le récit de notre adversaire pourra nous convenir. Un même fait passant par deux bouches différentes, est presque toujours différemment présenté. Que sera-ce s’il y a contrariété d’intérêt ? Il est impossible alors que le récit qui convient à l’un, convienne à l’autre. Je crois donc pouvoir établir pour regle certaine, & sans aucune exception, que l’Avocat doit toujours exposer le fait dans lequel consiste sa cause. Et la pratique y est conforme. Je ne connois point de plaidoyer existant sans Narration. S’il s’agissoit d’un meurtre, d’un empoisonnement, qu’il ne fût pas possible de nier ; en pareil cas l’Avocat ne doit pas omettre la [t. I, p. 369] Narration ; mais rejetter la cause entiere, & ne s’en point charger.

< Manchette : Quelle part elle a dans les discours du genre Délibératif.>

On est mieux fondé à demander si la Narration a lieu dans les discours du genre Délibératif. Lorsque celui qui propose de délibérer a rendu compte du fait en question, alors il est certain que ceux qui opinent n’ont pas besoin de le raconter de nouveau. Mais, comme les exemples sont d’un grand & fréquent usage dans le genre Délibératif, il peut arriver que quelqu’un des opinans ait à rapporter incidemment un fait dont il prétende s’autoriser, & il y suivra les regles générales de la Narration oratoire.

< Manchette : Et dans le genre Démonstratif.>

Les discours dans le genre Démonstratif, ne sont souvent, comme nous l’avons observé, qu’un tissu de Narrations accompagnées des réflexions & des sentimens qui conviennent à la chose. Ainsi se traitent les oraisons funébres, les panégyriques. Les Narrations doivent être maniées dans le goût du genre dont elles font la matiere. Dans aucune sorte de récit l’ornement ne sied mieux. La loi du genre l’exige même, & le rend nécessaire.

< Manchette : Etat de la question. Division.>

Après la Narration judiciaire, [t. I, p. 370] l'Avocat pose ordinairement l’état de la question, & fait sa division. Ces parties, pour être fort courtes, n’en sont pas moins importantes. L’ordre que nous avons suivi nous a conduits à en parler déja dans ce qui précéde. Ainsi nous nous contenterons d’observer ici, que les vertus qui doivent y régner, sont la précision, pour éviter tout ce qui pourroit confondre les idées ; la clarté, pour répandre du jour dans tout le reste du plaidoyer ; la justesse, pour empêcher que les différentes branches du sujet ne se mêlent, & ne rentrent les unes dans les autres.

Plus une cause est embarrassée par la multitude & la complication des incidens, des demandes, des procédures, plus elle a besoin que l’Orateur qui la traite apporte à sa division toutes les attentions que nous marquons ici. Telle étoit l’affaire entre M. le Duc de Luxembourg & les autres Ducs & Pairs, en 1696 ; & l’on ne peut assez admirer la précision, la clarté, & la justesse, aussi bien que l’érudition immense, avec lesquelles elle fut traitée par M. d’Aguesseau <T. III. p. 643>, alors Avocat Général. [t. I, p. 371] L’état des questions qu’elle renferme, est si bien établi, les divisions sont si lumineuses, qu’on suit toute la cause avec la même facilité, que si elle étoit parfaitement simple, & ne consistoit, qu’en un seul point aisé à apercevoir.

Cette maniere nette & expresse de marquer la division, & d’annoncer directement en commençant ce que développera la suite du discours, est celle que suivent les Avocats & les Prédicateurs. Les discours qui se prononcent pour l’ouverture des Audiences & les Mercuriales, procédent différemment. La division est dans l’esprit de l’Orateur, mais elle n’est que légérement indiquée dans son discours, dont la marche est continue, & avance toujours d’un pas égal sans s’arrêter. Il faut que l’auditeur épie le passage & la liaison des idées, & qu’il saisisse par lui-même le plan, qu’on lui laisse presque à deviner. Cette méthode est ingénieuse, & elle donne aussi plus d’exercice à l’esprit des auditeurs. Elle est bonne où on l’emploie. Elle a un air de dignité & de noblesse. Mais elle ne seroit pas placée dans les plaidoyers & [t. I, p. 372] dans les sermons, où il s’agit d’instruire, & où il est besoin de se faire retenir exactement.

Article III. De la Confirmation.

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< Manchette : Définition de la Confirmation.>

L’ordre naturel demande qu’après avoir exposé le fait, & distribué son sujet, l’Avocat entre en preuve. Ainsi après la Narration & la Division qui y est jointe dans le genre Judiciaire, suit la Confirmation, qui contient & met dans tout leur jour les preuves de la cause, & qui détruit ce qu’y opposent ou peuvent opposer les adversaires.

< Manchette : Elle est la partie essentielle du discours.>

Cette partie du discours en est la partie essentielle, le fond & la substance. C’est à elle que se rapporte tout ce qui a précédé. L’Orateur n’a préparé les esprits par l’Exorde, il n’a présenté le fait avec exactitude & intelligence, que pour en venir aux preuves, qui seules peuvent le faire triompher, & obtenir un Jugement tel qu’il le souhaite. Il est utile de plaire & de toucher. Mais tout ce qui s’appelle sentiment est subordonné à la preuve, & n’a de mérite [t. I, p. 373] qu'autant qu’il sert à la faire valoir.

< Manchette : La Confirmation embrasse la Réfutation.>

Je comprends sous un même article & ce qui tend directement à prouver la cause, & ce qui est employé pour détruire les objections des adversaires. La Confirmation proprement dite, & la Réfutation, ne sont point deux différentes parties du discours, comme l’a fort bien remarqué Cicéron <De Orat. II. 331>. « Vous ne pouvez, dit-il, ni détruire ce que l’on vous objecte, sans appuyer ce qui prouve en votre faveur, ni établir solidement vos moyens, sans réfuter les allégations & les raisonnemens de la Partie adverse. Ce sont deux choses jointes intimement par la nature, & par l’usage que vous en faites. Vous les traitez ensemble, & vous passez sans cesse de l’une à l’autre. » Ainsi il convient peu d’en faire deux parties distinguées.

Nous avons parlé amplement des différentes natures de preuves que l’Orateur emploie, & de l’art de les trouver. Reste à exposer ici les attentions qu’il doit avoir pour les choisir, les arranger, les traiter.

< Manchette : Choix des preuves.>

Et d’abord il est nécessaire que l’Avocat fasse un choix entre les [t. I, p. 374] différens matériaux qui se présentent à son esprit, lorsqu’il étudie sa cause. Car souvent le sujet lui en fournit beaucoup. « Mais certaines considérations, dit Cicéron <[De Orat. II.] 208 [sic pour 308]>, quoique bonnes en elles-mêmes, sont de si petite conséquence, qu’elles ne valent pas la peine d’être mises en œuvre. D’autres sont mêlées de bien & de mal, de façon que le mal qui en résulteroit, surpasseroit le bien que l’on en pourroit espérer. Il faut les laisser à l’écart. Tel raisonnement feroit tomber l’Avocat en contradiction avec lui-même. Il seroit utile d’avancer telle proposition, d’articuler tel fait <306> : mais la vérité ne le permet pas, & le mensonge, toujours honteux, ôteroit toute autorité à ce que vous diriez, même de vrai. » C’est ce triage & ce choix, fait avec soin, qui peut écarter l’inconvénient horrible de gâter votre cause, & de lui nuire : inconvénient moins rare que l’on ne pense.

Antoine est loué par Cicéron <[De Orat. II.] 296-305>, comme l’Orateur le plus circonspect qui fut jamais, & le moins sujet à donner prise sur lui : & lui-même il proteste qu’il apporte une attention extrême [t. I, p. 375] premiérement à faire le bien de sa cause, mais au moins à ne lui point faire de tort. Crassus, le premier des interlocuteurs du Dialogue de l’Orateur, esprit supérieur, génie élevé, paroît d’abord ne pas faire grand cas de cette circonspection, qui lui semble trop timide. Il pense que pour ne point nuire à sa cause, il suffit à l’Avocat de ne point être méchant, & que le cas ne peut arriver que par perfidie. Antoine insiste : & comme sa réponse contient plusieurs observations utiles, j’en donnerai ici la substance.

« J’ai vu souvent, dit ce sage Orateur, des hommes qui n’étoient nullement méchans, faire beaucoup de mal à leur cause. Un témoin, par exemple, ne me charge point, ou me chargera moins, si je ne l’irrite pas. Mon client me presse, tous ceux qui s’intéressent pour lui, me sollicitent de parler mal de ce témoin, d’invéctiver contre lui, de le décrier. Je ne me rends point, je résiste à leurs instances : je me tais, & je ne m’attire par-là aucune louange : car les gens peu instruits savent mieux blâmer ce qui aura été dit mal à propos, que sentir le [t. I, p. 376] mérite d’un silence prudent. Cependant quel tort ne vous feriez-vous pas, si vous offensiez un témoin irrité, qui ne manque pas d’esprit, que nulle tache ne décrédite ? Sa colere lui en inspire la volonté, son esprit lui en facilite les moyens, l’intégrité de sa vie donne de la force & du poids aux coups qu’il vous porte. »

Voilà une manière de nuire à sa cause par imprudence : mais elle n’est pas la seule. « N’arrive-t-il pas souvent à plusieurs, continue Antoine, de relever & de faire valoir les avantages brillans des personnes qu’ils défendent, & par là de les exposer à l’envie : au lieu que l’intérêt de la cause demanderoit qu’ils exténuassent l’idée de cette grandeur, pour affoiblir l’envie que portent naturellement les hommes à tout ce qui excelle ? Si au contraire l’Avocat se permet d’invectiver durement & sans précaution contre des hommes qui sont chéris de ses Juges, n’indispose-t-il pas les esprits contre lui ? S’il fait à ses adversaires des reproches qui retombent sur quelqu’un des Juges, ou sur [t. I, p. 377] plusieurs d’entre eux, est-ce une faute médiocre & de peu d’importance ? Si emporté de colere, parce que vous vous trouvez offensé personnellement, vous laissez-là votre cause, & plaidez pour vous-même, au-lieu de vous occuper de votre client, ne ferez-vous point un tort considérable à la cause que vous devez défendre ? Pour moi, ajoute Antoine, je sais que l’on m’accuse de l’excès opposé, & que l’on trouve que je pousse la patience jusqu’à l’insensibilité. Ce n’est pas que je me plaise à m’entendre dire des choses dures ; mais je n’aime point à m’écarter de ma cause : & ma tranquillité me procure cet avantage, que si quelqu’un me harcele, il se fait regarder ou comme un querelleur de profession, ou même comme un forcené. »

Toutes ces différentes manieres de nuire à sa cause sans le vouloir, demandent, de l’Avocat, de grandes attentions, parmi lesquelles une des principales est de faire un bon choix de ses moyens. Il doit aussi en éviter la multiplicité, qui deviendroit fatiguante. Il ne s’agit pas tant de les compter que [t. I, p. 378] de les peser. Celui qui ne veut rien perdre s’annonce indigent ; & employer des raisons petites & foibles, quoique non mauvaises, c’est donner lieu de penser que l’on n’en a point de fortes & de frappantes.

< Manchette : Leur arrangement.>

Ayant choisi ses moyens, l’Avocat doit penser à l’ordre dans lequel il les présentera. Avant tout il considérera si cet ordre ne lui est point dicté par la nature même de sa cause : ce qui fait pour lui une loi indispensable. C’est ce que M. Cochin savoit bien, & il a pratiqué soigneusement cette regle dans l’affaire du Prince de Montbelliard.

Son objet étoit de prouver la légitimité de celui pour qui il parloit, contre les attaques de ses freres, enfans du même pere, mais nés d’une mere différente. En commençant sa replique <T. V. p. 479>, M. Cochin observe que « pour se donner quelque avantage, le grand art qui a régné dans la défense des Barons de l’Espérance, (c’est le nom dont il appelle ses Parties adverses) a été d’en intervertir l’ordre naturel. Ils se sont attachés d’abord, dit-il, à étaler avec pompe les circonstances dont [t. I, p. 379] ils prétendent que le mariage de leur mere a été accompagné : ils en ont vanté la publicité : & croyant avoir prévenu par-là les esprits en leur faveur, ils sont retombés sur le mariage du Duc de Montbelliard leur pere avec la Comtesse de Sponek, (mere du Prince de Montbelliard) comme sur un titre suspect, énigmatique, & qui ne pouvoit être mis en parallele avec celui qu’ils défendent. L’intérêt de la vérité & l’ordre naturel des faits ne permettent pas de les suivre dans cette confusion. Il faut commencer par approfondir la vérité du mariage de 1695, avant que de porter son jugement sur celui de 1716. »

On voit par cet exemple de quelle importance est souvent dans une affaire l’ordre des preuves & des moyens. Les deux parties plaidantes sont aussi contraires dans la disposition de leurs matériaux, que pour le fond même de la question. L’intérêt de la cause leur dictoit ces routes opposées.

Si la cause n’impose point une nécessité déterminante de suivre un certain ordre, & qu’il soit libre à l’Avocat d’arranger ses moyens selon leurs [t. I, p. 380] degrés de force, on pourroit être tenté de croire qu’il devroit y procéder par une gradation qui iroit en croissant, & qui commenceroit par le plus foible pour s’élever successivement jusqu’à celui qui a le plus de force. Cette pratique sera bonne sans doute, si le premier degré est par lui-même capable de faire une impression bien avantageuse. Mais s’il est foible, elle est condamnée avec raison par Cicéron, qui fait ainsi parler Antoine <[De Orat. II.] 313>. « Je ne puis approuver la méthode de ceux qui placent en tête ce qu’ils ont de moins fort. Car l’utilité de la cause, exige que l’on réponde le plus promptement qu’il est possible à l’attente de ceux qui écoutent. Si vous n’y satisfaites pas tout d’abord, vous aurez beaucoup plus de peine & de plus grands efforts à faire dans la suite du plaidoyer. Une affaire va mal, si dès le premier instant où l’on commence à la traiter, elle ne paroît pas devenir meilleure. Que l’Orateur ne craigne point de se développer tout d’abord : qu’il ne fasse point de montre, & qu’il débute par un moyen puissant & capable de faire [t. I, p. 381] une forte impression. Seulement qu’il réserve pour la fin ce qu’il a de plus frappant & de plus décisif. Les moyens qui seront d’une vertu médiocre, sans être vicieux néanmoins, pourront se placer au milieu, & passer dans la foule. » Cette disposition est Homérique, comme Quintilien l’appelle <L. V. c. 12>, parce que dans l’Iliade, Nestor rangeant ses troupes, met à la tête ses Chars armés en guerre, qui en étoient l’élite ; à la queue, une brave & nombreuse Infanterie ; & au milieu, ce qu’il avoit de moins bons soldats.

La méthode de M. Cochin pour l’arrangement de ses preuves, perfectionnoit encore celle que nous venons de donner d’après Cicéron. Elle est ainsi exposée par l’Editeur de ses Œuvres <Préf. p. xvij.> : « Sa cause réduite à deux moyens, ou tout au plus à trois, il fait marcher le plus concluant à la tête, ensuite il le fait revenir à la discussion du second, & dans celle du troisieme. Ainsi sans laisser les Juges dans l’incertitude, la preuve va toujours en augmentant. Nul endroit de son discours n’est moins convaincant que l’autre, parce que [t. I, p. 382] le moyen victorieux communique par-tout sa vigueur. Il a eu soin de l’annoncer dans l’Exorde & dans la Narration. Quand après les moyens il résout les difficultés, il fait entrer ce grand moyen dans ses réponses : il le fait reparoître jusques dans la Péroraison. L’unité est donc gardée aussi étroitement, que s’il ne plaidoit que ce moyen principal. Il lui donne toute la prééminence qu’il doit avoir, sans cependant négliger les autres, qui peuvent quelquefois faire plus d’impression sur quelques-uns des Juges. »

Une maniere indiquée par Quintilien de faire valoir les preuves foibles est de les réunir & de les entasser, afin qu’elles se prêtent un mutuel secours, & qu’elles suppléent à la force par le nombre. Il apporte un exemple qu’il prend lui-même soin de former. Il suppose un homme accusé d’avoir tué celui dont il étoit héritier, pour jouir de sa succession ; & il accumule, pour prouver l’accusation, plusieurs circonstances. « Vous espériez, lui dit-il, une succession, & une ample succession : vous étiez dans l’indigence, & actuellement pressé par [t. I, p. 383] vos créanciers : vous aviez offensé celui dont vous deviez hériter, & vous saviez qu’il se disposoit à changer son testament. » Chacune de ces considérations, dit l’habile Rhétheur n’a pas un grand poids : mais toutes ensemble, elles ne laissent pas de frapper. Ce n’est pas un foudre qui renverse, mais une grêle, dont les coups redoublés se font sentir.

< Manchette : Maniere de les traiter.>

Les moyens qui ont été niés avec discernement, arrangés suivant un ordre bien entendu, ont encore besoin d’art pour être traités : & cet art embrasse deux parties, l’argumentation & l’amplification. Il faut développer la preuve par le raisonnement, & de plus la rendre agréable & touchante en la revêtant de tout ce qui est capable de plaire & d’émouvoir. Le raisonnement est le corps, les ornemens & le sentiment en sont comme l’habillement & l’armure, qui relevent l’agrément de la personne, & fortifient son action. On doit néanmoins observer cette différence entre ces deux parties, que la premiere est d’une nécessité universelle, & convient autant aux petits sujets qu’aux grands ; au-lieu que pour [t. I, p. 384] employer la seconde, il faut que la matiere s’y prête, & même l’exige.

< Manchette : Argumentation.>

Les deux principales especes d’Argumentation sont le Syllogisme & l’Enthymême.

Je n’expliquerai point ici la nature & les regles du Syllogisme. Ce n’est point matiere de Rhétorique. L’Orateur doit en être instruit : mais c’est de la Dialectique qu’il doit l’apprendre. Contentons-nous d’un exemple.

Le plaidoyer de Cicéron pour Milon, dans sa premiere partie, se réduit à ce syllogisme.

Il est permis à celui dont la vie est attaquée par un assassin, de tuer celui qui l’attaque. Voilà la majeure.
Or Milon n’a tué Clodius qu’en défendant sa vie attaquée & mise en danger par ce cruel ennemi. C’est la mineure.
Donc il a été permis à Milon de tuer Clodius. Conclusion, qui suit nécessairement des deux propositions qui ont précédé.

Cette façon de raisonner peut convenir à l’Eloquence dans des occasions rares : & je trouve dans un Sermon du P. Bourdaloue, raisonneur puissant, l’exemple d’un syllogisme [t. I, p. 385] complet <Carême, T. II pour le Jeudi de la troisieme semaine>. Ce Sermon soutient & développe une très-belle these, l’union nécessaire & essentielle entre la Religion & la probité : & la premiere partie est employée à faire voir que sans la vertu de Religion, qui nous assujettit à Dieu & à son culte, il n’y a point de véritable probité parmi les hommes. Grande & excellente maxime, que l’expérience ne vérifie que trop aujourd’hui. Pour prouver sa proposition, l’Orateur pose pour fondement, que la Religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être surement établis : & c’est ce qu’il prouve par un raisonnement qu’il emprunte de S. Thomas. « La Religion, dit S. Thomas, dans la (a) propriété même du terme, n’est autre chose qu’un lien qui nous tient attachés & sujets à Dieu comme au premier Etre. Or dans Dieu, ajoute ce saint Docteur, sont réunis, comme dans leur centre, tous les devoirs & toutes les obligations qui lient les hommes entre eux par le [t. I, p. 386] commerce d’une étroite société. Il est donc impossible d’être lié à Dieu par un culte de Religion, sans avoir en même tems avec le prochain toutes les autres liaisons de charité & de justice, qui font, même selon l’idée du monde, ce qui s’appelle l’homme d’honneur. » Voilà un Syllogisme en forme employé par un grand Orateur. Mais il a si bien senti que telle n’est pas la marche ordinaire de l’Eloquence, qu’il a pris par deux fois la précaution d’avertir qu’il le tire d’un Philosophe.

<N.d.A. (a) Selon une étymologie fort autorisée, le mot Religion vient du verbe latin religare, quisignifie lier.>

En effet le Syllogisme convient parfaitement à la Philosophie, qui n’a pour but que d’instruire, que de mettre la vérité dans tout son jour, d’éclairer & de convaincre les esprits. Mais l’Eloquence, qui outre cette premiere fin se propose encore de plaire & de toucher, qui parle autant au cœur qu’à l’esprit, ne peut s’accommoder de la forme syllogistique. « Elle aime, dit Quintilien <L. V. c. 14>, la richesse & la pompe : elle veut charmer par les graces, & remuer par le sentiment : & c’est à quoi elle ne réussira point, si elle emploie un discours haché par des propositions [t. I, p. 387] courtes, jettées dans un même moule, & aboutissantes à des chûtes toujours semblables. La simplicité d’un tel discours le feroit mépriser : la servitude à laquelle il est astreint le rendroit désagréable : il deviendroit par l’uniformité & les répétitions, fatigant & ennuyeux. L’Eloquence doit se donner plus de champ. Qu’elle marche, non par des sentiers, mais par la voie royale : qu’elle ne ressemble pas à une liqueur qui, renfermée dans des tuyaux, sort goutte à goutte par une ouverture étroite ; mais qu’elle coule comme un grand fleuve librement & avec majesté. » Ce que dit ici Quintilien se sent tout d’un coup, & n’a pas besoin d’explication ni de preuve. Personne n’est tenté de faire un discours qui soit un tissu de Syllogismes.

L’Enthymême est bien mieux assorti à la nature & au goût de l’Eloquence. Aussi Aristote l’a-t-il qualifié le Syllogisme de l’Orateur <Rhét. l. 1 c. 1>. L’Enthymême se renferme dans deux propositions, supprimant l’une des trois du Syllogisme, communément la majeure, qui est d’ordinaire une proposition [t. I, p. 388] générale, suffisamment connue, & moins sujette à être contestée.

« Je t’aimois inconstant : qu’eussé-je fait fidéle ? »

dit Hermione à Pyrrhus dans Racine. Voilà un Enthymême, qui dépouillé de son tour hardi, & de l’interrogation qui l’anime, renferme ces deux propositions ; « Je t’aimois inconstant. Donc je t’aurois aimé encore bien davantage, si tu eusses été fidéle. » Ce raisonnement exprimé dans la régularité Logique, perd beaucoup de sa grace & de sa force. Il seroit pourtant supportable dans le discours, & même convenable si la personne n’étoit que médiocrement animée. Mais on n’y tiendroit pas, si on le trouvoit précédé de sa majeure. Je n’ose même le présenter ici en cet état, tant la chose deviendroit ridicule.

L’observation est trop claire pour nous y arrêter. Mais ce qu’il est bon de remarquer, c’est que l’Eloquence même en employant l’Enthymême, qui lui convient, lui ôte sa sécheresse philosophique, lui donne de l’ornement & de la force : & c’est ce que l'on appelle amplifier. [t. I, p. 389]

< Manchette : Amplification.>

Faisons-nous donc une juste idée de l’Amplification oratoire. Elle ne consiste pas dans la multitude des paroles, mais dans la grace & dans la force dont elle revêt le raisonnement. Ce n’est pas qu’elle n’étende quelquefois, & même souvent un raisonnement, qui montré en deux mots, ne feroit pas une impression suffisante. C’est même là sa marche ordinaire. Mais son essence est d’augmenter l’idée de la chose, & de rendre la preuve plus capable de faire l’impression que souhaite l’Orateur. S’il a rempli cet objet en peu de mots, il a vraiment & solidement amplifié. Si au contraire il a noyé sa pensée dans un déluge de paroles, dans un style verbeux & languissant, il a exténué, affoibli, affadi, & fait toute autre chose qu’amplifier.

Les exemples de ce que j’établis ici se trouvent par-tout. J’en prends un dans l’Ecrivain le plus abondant peut-être de notre langue, & qui néanmoins dans l’endroit que je vais citer, a sçu donner à une phrase assez courte tout le mérite d’une amplification très-énergique <Duguet, Jesus crucifié, T. I. p. 306>. Il expose l’égarement pervers de quelques Chrétiens, qui [t. I, p. 390] font de leur vie un cercle de pénitences & de rechûtes continuelles, se persuadant que la vertu seule du Sacrement suffit pour expier leurs fautes, sans qu’ils y apportent de leur part ni regret, ni repentir sincere, ni changement de vie. Cette folie sacrilege excite contre eux l’indignation du pieux Auteur. « Ils font l’injure à Jesus-Christ, dit-il, de lui attribuer l’établissement de cette indigne Religion, qui laisse les hommes dans le crime & dans l’injustice, qui ne sert qu’à les pallier, qui les augmente même par la certitude de l’impunité, & qui leur permet d’espérer une justice éternelle, & une charité parfaite dans le Ciel, quoiqu’ils en ayent été les ennemis jusqu’au dernier moment de leur vie. » Je ne crois pas qu’il soit possible de mettre dans un plus grand jour le travers insensé & déplorable qu’attaque ici l’Ecrivain.

On voit par le peu que je viens de dire de l’Amplification, que ce n’est point une matiere qui ait besoin de préceptes à part. Tout ce que nous avons dit sur les lieux communs, sur les passions & les mœurs, revient ici, [t. I, p. 391] & on pourroit y appliquer une grande partie de ce que nous dirons dans la suite touchant les figures de Rhétorique.

< Manchette : Observations particulieres sur la Réfutation.>

A la Preuve est souvent mêlée la Réfutation : & les deux se traitent très-communément ensemble. Les mêmes regles & les mêmes principes gouvernent l’une & l’autre : si ce n’est pourtant que la Réfutation demande quelques attentions particulieres dont nous allons rendre compte ici.

Nous avons dit, d’après Quintilien, que l’Orateur qui veut faire valoir des preuves foibles en elles-mêmes, doit les accumuler & les présenter toutes ensemble, afin qu’elles se fortifient mutuellement. Une piece du procès peut quelquefois être imparfaite, & pour devenir concluante elle a besoin d’un supplément emprunté d’une autre piece. Le défendeur les réunit pour en faire un tout. Il est clair qu’en ce cas l’intérêt de celui qui réfute est de séparer les preuves que l’on présente jointes ensemble, afin que divisées, elles soient rendues, s’il est possible, à leur propre foiblesse.

Cet art fut employé par les Parties [t. I, p. 392] adverses de Mademoiselle Ferrand, que défendoit M. Cochin. Elle présentoit un extrait baptistaire, où le nom de ses pere & mere n’étoit point exprimé : & elle y joignoit une déclaration authentique, faite le jour même du Baptême par le Curé de la Paroisse, qui suppléoit au vuide & au silence du Registre, en exprimant les noms de Monsieur & de Madame Ferrand <T. IV. p. 482>. Les adversaires vouloient diviser ces deux pieces. Ils disoient : Le Registre ne nomme point les pere & mere : c’est donc une piece inutile à la Demanderesse. A l’égard du procès-verbal de la déclaration du Curé, c’est une piece étrangere au Registre, & qui n’est point dans la classe des titres que la loi a établis pour preuves de la filiation. Mais ils avoient affaire à un Avocat trop habile pour laisser perdre l’avantage que lui donnoit la réunion des deux pieces. « Ils croient, dit-il, nous affoiblir en divisant nos forces. Ils prennent d’abord le Registre seul, & n’y trouvant point le nom de pere & de mere, ils triomphent d’un silence qui leur paroît favorable : ils passent ensuite au Procès-verbal, & y trouvant [t. I, p. 393] une vérité qui les confond, ils s’en débarrassent par le caractere de la piece. Mais cet artifice est trop grossier, & l’équité ne permet pas de séparer deux actes qui ont une relation si intime & si nécessaire. » C’est ce que prouve M. Cochin d’une maniere très-solide & très-lumineuse, mais qui nous meneroit hors de notre sujet actuel. Il suffit d’avoir montré dans la conduite de ceux qui vouloient le réfuter, un exemple de l’art de diviser, ce qui ne devient fort que par l’ensemble & la réunion.

C’est un grand avantage pour celui qui réfute, que de mettre l’adversaire en contradiction avec lui-même. Les défenseurs de Madame de Mazarin contre le Duc son mari, reprochoient à celui-ci d’avoir promis cinquante mille écus à l’Evêque de Fréjus, ami & créature du Cardinal Mazarin, s’il faisoit réussir le mariage ; & d’en avoir ensuite refusé le paiement. Le fait étoit faux, & nié formellement par M. le Duc Mazarin. Mais son Avocat (M. Erard) met en évidence l’absurdité du reproche, en y opposant un reproche contraire qu’on [t. I, p. 394] faisoit au même Seigneur de la même part <p. 417>. « Il est difficile, dit-il, d’accorder le fait de cette perfidie (car c’est ainsi qu’on l’a nommée, & c’en seroit une en effet) avec le caractere que l’on a donné à M. de Mazarin dans tout le reste du plaidoyer. Un homme qui donne, à ce qu’on dit, tout son bien aux pauvres ; qui sacrifie des millions pour gagner le Ciel, feroit-il une perfidie pour épargner cinquante mille écus ? Vous lui faites une dévotion prodigue & avare en même tems, charitable & perfide, donnant avec profusion ce qu’elle ne doit pas, & refusant lâchement ce qu’elle doit. Vous deviez au moins lui donner un caractere égal, & concilier mieux vos fictions, si vous vouliez qu’elles trouvassent quelque créance. » Cette observation de l’Avocat a de la sagacité & de la finesse.

En général la Réfutation demande beaucoup d’habileté & d’adresse : & on peut dire que nulle part ne se fait mieux sentir le besoin qu’a de la Dialectique la profession d’Avocat. Employer, comme nous l’avons dit, la division pour affoiblir ; remarquer [t. I, p. 395] adroitement une contradiction ; ne point s’amuser à ce que l’Avocat adverse a dit d’inutile, & ne point se laisser entraîner hors du sujet par ses écarts ; profiter de ses aveux qui nous sont favorables, & tirer d’un principe reconnu par lui une conséquence qui le confonde ; relever ses défauts dans le raisonnement, s’il a donné pour clair ce qui est douteux, pour avoué ce que nous lui contestons, pour propre à la cause ce qui est propos vagues & lieu commun : toutes ces attentions & plusieurs autres semblables demandent un habile Dialecticien, qui ait la finesse du coup d’œil & la justesse d’une exacte critique.

Cela se comprend : & il me suffit d’ajouter ici un exemple que je prends dans le P. Bourdaloue, Orateur singuliérement recommandable par la force du raisonnement.

Son sermon sur la Providence <Carême, T. VI> renferme de nécessité la réfutation des impies, qui osent nier ce dogme fondamental : & voici de quel ton il foudroie l’incrédulité. « Je vous demande, dit-il, quel désordre est comparable à celui-là ; de ne pas croire ce qui est sans contredit [t. I, p. 396] non-seulement la chose la plus croyable ; mais le fondement de toutes les choses croyables ; de ne pas croire ce qu’ont cru les Païens les plus sensés par la seule lumiere de la raison ; de ne pas croire ce qu’indépendamment de la Foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse, ce que nous sentons, ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvemens de la nature : mais sur-tout de ne pas croire la plus incontestable vérité par les raisons mêmes qui l’établissent, & qui seules sont plus que suffisantes pour en convaincre. »

La force de toutes ces raisons réunies écrase l’adversaire. L’Orateur les étend & les développe toutes l’une après l’autre, pour les mettre dans le plus beau jour. Mais je transcrirai seulement une partie de ce qui regarde la derniere considération, qui est remarquable par l’art de retourner l’objection contre celui qui la fait. Le défenseur de la Providence replique ainsi. « Sur quoi (l’impie) fonde-t-il ses doutes contre la Providence d’un Dieu ? sur ce qu’il voit le monde [t. I, p. 397] rempli de désordres. Et c’est pour cela même, dit S. Chrysostome, qu’il doit conclure nécessairement qu’il y a une Providence. En effet pourquoi ces désordres dont le monde est plein, sont-ils des désordres, & pourquoi lui paroissent-ils des désordres, sinon parce qu’ils sont contre l’ordre, & répugnent à l’ordre ? Or qu’est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la Providence ? Il se fait donc une difficulté de cela même qui résout la difficulté, & il devient infidele par ce qui devoit affermir sa foi. »

Ce raisonnement est poussé plus loin, & mérite d’être lu en entier. Mais en voilà assez pour donner un exemple de la maniere dont l’Orateur doit procéder dans la réfutation.

Je pourrois encore citer un autre modele de la force du raisonnement, si nécessaire pour réfuter ; mais j’aime mieux le laisser nommer par M. le Chancelier d’Aguesseau, qui après avoir fait un éloge magnifique des talens supérieurs de M. Arnaud, recommande à ceux qui aspirent à l’éloquence du Barreau, la lecture de ses [t. I, p. 398] ouvrages en ces termes <T. I. p. 401>. « Il a combattu pendant toute sa vie. Il n’a presque fait que des ouvrages polémiques, & l’on peut dire que ce sont comme autant de plaidoyers, où il a toujours eu en vue d’établir ou de réfuter, d’édifier ou de détruire, & de gagner sa cause par la seule supériorité du raisonnement. On trouve donc dans les écrits d’un génie si fort & si puissant tout ce qui peut apprendre l’art d’instruire, de prouver & de convaincre. Mais comme il seroit trop long de les lire tous, on peut se réduire au livre de la Perpétuité de la Foi, auquel M. Nicole, autre Logicien parfait, a eu aussi une grande part, & à des morceaux choisis dans le livre qui a pour titre la Morale Pratique. »

Après avoir achevé ce qui appartient à la Confirmation, je passe à la Péroraison, quatrieme partie du discours oratoire.

Article IV. De la Péroraison.

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< Manchette : La nécessité d'une Péroraison est fondée dans la nature.>

Lorsque les preuves ont été mises dans tout leur jour, & les objections [t. I, p. 399] réfutées, la cause est finie, la matiere est traitée, & néanmoins il reste encore quelque chose à faire à l’Orateur. De même que la loi de la nature ne permet pas d’entrer brusquement en matiere, & qu’elle a introduit l’usage de l’Exorde, qui doit y préparer : elle ne souffre point non plus que le discours se termine brusquement, aussitôt que ce qui étoit d’étroite nécessité, a été rempli ; & à l’exception des affaires tout-à-fait simples & de très-petite conséquence, en tout autre cas l’Orateur doit à son auditoire & au bien de la chose une conclusion qui serve comme de couronnement au discours. C’est ce que l’on a appellé la Péroraison.

< Manchette : Deux devoirs de la Péroraison.>

La Péroraison a deux objets à remplir. Elle doit premiérement résumer les principaux moyens, & en second lieu, achever de concilier & de toucher les esprits & les cœurs.

< Manchette : Résumer les moyens de la cause.>

La récapitulation est absolument nécessaire dans les grandes causes, qui par l’étendue & la variété des objets & des moyens qu’elles embrassent, pourroient laisser quelque confusion & quelque embarras dans l’esprit des Juges. Il est alors du devoir [t. I, p. 400] de l’Avocat de rassembler ce qui étoit épars, de réduire ce qu’il avoit fallu étendre, & de présenter toute la cause ou sous un seul point de vue, s’il est possible, ou du moins sous un petit nombre de chefs aisés à combiner & à retenir. Voici, par exemple, tout le plaidoyer de M. Cochin pour Mademoiselle Ferrand <T. IV. p. 529>, réduit par lui-même en raccourci dans cette courte Péroraison. « Madame Ferrand a eu une fille en 1686. Cette fille n’est point morte : il faut donc qu’elle existe dans la société. Mais en qui la reconnoîtra-t-on, si ce n’est dans une fille qui a été connue publiquement pour être née de Monsieur & de Madame Ferrand ? Dès l’âge de trois ans on ne s’est point trompé sur son sort. Il est devenu dans la suite si public, que personne n’en a douté. Il est vrai que depuis on l’a transportée aux extrémités du Royaume, & que l’on est parvenu à lui cacher à elle-même sa destinée. Mais les monumens publics, mais des registres domestiques, mais la preuve testimoniale, tout a dissipé ces ténébres. » Un tel précis est bien facile à saisir, & il [t. I, p. 401] rappelle toute la cause avec ses preuves.

Les Gens du Roi dans leurs plaidoyers ne connoissent point d’autre usage de la Péroraison. La vérité & la justice parlent seules par la bouche de ces Magistrats. Ils sont élevés au-dessus de tout intérêt des Parties plaidantes. Mais pour l’intérêt de la vérité même, ils sont obligés, dans les causes qui ont de l’étendue, de récapituler les moyens sur lesquels ils fondent leurs conclusions.

Nos Avocats se renferment assez ordinairement dans des bornes semblables. Ils se contentent, dans leurs Péroraisons, d’un précis de la cause bien fait, évitant seulement l’ennui par l’attention à varier les expressions & les tours. Il est besoin en effet qu’en répétant les mêmes choses, on se donne de garde de répéter les mêmes mots & les mêmes phrases. Le bon sens dicte ce précepte, & Quintilien <L. VI. c. 2 [sic pour 1]> l’appuie de l’exemple de Cicéron, qui dans ses récapitulations imagine souvent des tours singuliers, pour donner un air de nouveauté à ce qui a déja paru sous les yeux, & frappé les oreilles des Juges. Voilà tout ce qu’exige la partie de la Péroraison qui [t. I, p. 402] consiste à résumer les moyens de la cause.

< Manchette : Toucher. Difference sur ce point entre le Barreau Romain & le nôtre.>

L’autre partie, qui se rapporte aux sentimens, étoit bien en honneur & d’un grand usage dans le Barreau Romain. Je ne répéterai point ici ce que j’ai déja dit sur ce sujet en traitant les mœurs & les passions oratoires. Je remarquerai seulement que malgré l’austérité de notre Barreau, les Péroraisons touchantes n’en sont pas absolument bannies : & je puis citer pour exemple M. Erard, qui a plaidé avec beaucoup de distinction sur la fin du siecle passé. Dans une cause où une Demoiselle de la plus haute naissance poursuivoit un jeune homme avec lequel elle prétendoit être mariée, & demandoit qu’il fût condamné, ou à la reconnoître pour son épouse, ou, si le mariage ne paroissoit pas avoir été célébré dans les formes, à l’épouser, malgré le pere du jeune homme, & malgré lui-même. M. Erard, qui parloit pour le fils, aprés avoir employé des moyens très-puissans dans le cours du plaidoyer, les fortifie par le sentiment dans la Péroraison. « Voudriez-vous, Messieurs, dit-il aux Juges <p. 345>, être les auteurs [t. I, p. 403] d’un mariage si mal assorti, qui ne pourroit être que très-malheureux pour toutes les deux Parties ? … Quelle apparence même y a-t-il, que vous voulussiez obliger ce fils de famille à contracter ce mariage, non-seulement contre son gré, mais contre celui de son pere ? Si ma Partie vous demandoit la permission de le célébrer malgré M. ***, vous auriez peine à vous déclarer en faveur du fils contre le pere : & si vous le faisiez, ce ne seroit qu’à regret, en blâmant la désobéissance de l’un, & en plaignant le malheur de l’autre. Mais étant tous deux également éloignés de ce sentiment, il n’est pas possible que vous les y vouliez contraindre… C’est vous, Messieurs, qui par votre (a) Arrêt du 5 Juillet 1687, avez rendu le Sieur de *** à son pere, & qui lui avez rendu à lui-même l’usage de sa raison, que la passion lui avoit ôté. Ne l’auriez-vous rendu à son pere pendant sa désobéissance, que pour le lui [t. I, p. 404] arracher d’une maniere beaucoup plus cruelle, présentement que sa soumission le lui rend plus cher, & les unit plus étroitement ? N’auriez-vous rendu au fils l’usage de sa raison, ne lui auriez-vous ouvert les yeux, que pour lui faire connoître son malheur sans l’en délivrer ? Si cela étoit, n’auroit-il pas sujet de regretter son aveuglement, & de se plaindre de ce que vous l’avez tiré de l’erreur qui lui faisoit aimer son infortune ? » Le goût de cette Péroraison, qui ressemble beaucoup à celui des Péroraisons de Cicéron, a été suivi par M. Erard dans ses autres plaidoyers, toutes les fois que la matiere en a été susceptible.

<N.d.A. (a) Par cet Arrêt il avoit été ordonné que le fils seroit enfermé dans une maison de retraite, où il fût mis à l’abri de la séduction.>

< Manchette : Nos Prédicateurs emploient des Péroraisons touchantes.>

Nos Prédicateurs sont pareillement en pleine possession de faire grand usage du sentiment dans les conclusions de leurs discours. Ils ne manquent guere de terminer le sermon par une exhortation vive & touchante, relativement au sujet qu’ils ont traité. J’en vais donner un exemple, non pour prouver le fait, qui est connu de tous, mais pour marquer la nature des sentimens qui conviennent aux Péroraisons chrétiennes, & qui [t. I, p. 405] doivent se terminer tous à la crainte de la colere divine & au désir des biens éternels.

Le sermon du P. Massillon sur l’emploi du tems <Carême, T. IV. p. 104>, finit par cette exhortation énergique & pressante. « Méditez ces vérités saintes, mes freres : le tems est court, il est irréparable ; il est le prix de votre éternelle félicité ; il ne vous est donné que pour vous en rendre dignes. Mesurez là-dessus ce que vous en devez donner au monde, aux plaisirs, à la fortune, à votre salut. Mes freres, dit l’Apôtre, le tems est court : usons donc du monde, comme si nous n’en usions pas : possédons nos biens, nos dignités, nos titres, comme si nous ne les possédions pas : jouissons de la faveur de nos maîtres & de l’estime des hommes, comme si nous n’en jouissions pas : ce n’est-là qu’une ombre qui s’évanouit & nous échappe : & ne comptons de réel dans toute notre vie, que les momens que nous aurons employés pour le Ciel. »

Nous avons parlé de la distribution du discours en ses parties [t. I, p. 406] principales, & incidemment de l’arrangement des preuves. Pour achever ce qui appartient à la Disposition, il nous reste à parler de l’arrangement des pensées entre elles dans le détail de l’exécution.

CHAPITRE II. De l’arrangement des pensées dans le  Discours.

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< Manchette : Cette partie de la Disposition est la plus difficile.>

La Disposition générale du discours, & sa distribution en ses quatre principales parties, n’a rien de difficile. C’est une marche prescrite, qui n’est guere sujette à variation, & qui par conséquent laisse peu à faire au choix & au discernement de l’Orateur. L’ordre qu’il faut mettre dans les preuves entre elles, a plus de difficultés, & demande plus d’art & d’attention. Mais ce qui en exige le plus sans comparaison, c’est l’arrangement des moindres parties qui entrent dans la composition du discours, c’est-à-dire, des mots & des pensées. Nous remettons à parler de l’arrangement des mots, quand [t. I, p. 407] nous en serons à ce qui regarde l’Elocution. Ici nous donnerons quelques observations sur l’ordre & la liaison des pensées : matiere importante & néanmoins peu traitée dans les Rhétoriques, parce qu’elle n’est guere susceptible de préceptes, & qu’elle dépend principalement de l’esprit & du jugement de l’Orateur.

< Manchette : Inconvénient que doivent éviter les jeunes Orateurs.>

Je crois d’abord devoir avertir les commençans de se précautionner contre un inconvénient, qui naît de la fécondité même & de la vivacité de leur esprit. Lorsqu’un jeune homme étudie un sujet pour le traiter, il se présente à lui une foule d’idées. Sa vivacité le porte à vouloir dire tout à la fois. De-là il arrive que les phrases sont chargées, prolixes, & par conséquent obscures & embarrassées. C’est encore le moindre vice. Mais si le jeune Orateur ne se donne pas le tems de démêler ses idées, de les comparer, d’observer quelle est la principale, dont les autres ne sont que l’accessoire, quelle est la pensée qui est comme la racine d’une autre, quelle est celle qui n’est qu’une branche, & qui doit sortir de la tige, tout le discours sera confus, & d’un grand [t. I, p. 408] nombre de pensées très-bonnes se formera un mauvais résultat. Après cet avis préliminaire je vais tâcher d’expliquer en détail les regles & les exemples qui doivent guider l’Orateur dans l’arrangement des pensées entre elles : & pour cela je reprends l’idée générale de la disposition.

< Manchette : Regle & exemple de l'ordre que doivent garder ensemble les pensées du discours.>

Chaque chose doit être mise à sa place dans le discours, comme les différens corps de troupes & de soldats dans une armée. La division d’un Sermon annonce les deux ou trois principaux points sur lesquels il doit rouler : & chacun de ces points se subdivise en ses branches. Cette méthode qui nous est restée des anciens tems, où les Sermons n’étoient guere que des leçons scholastiques, est pratiquée exactement par nos Prédicateurs. Les Orateurs des autres genres ne s’assujettissent pas toujours à prononcer leur division d’une maniere si expresse ; mais il est nécessaire qu’ils l’ayent dans l’esprit, & que sans avertir toujours leur auditoire, ils reglent par elle tous leurs pas. Comme elle est plus sensible dans nos discours chrétiens, c’est un Sermon du P. Massillon que je prendrai pour exemple.

[t. I, p. 409] L’objet du Sermon pour le jour de Pâques dans son petit Carême est le triomphe de la Religion : il consiste en ce que par elle seule la gloire des Grands triomphe de leurs ennemis, de leurs passions, & de la mort même ; & cela à l’imitation de Jesus-Christ, qui par sa Résurrection triompha de ses ennemis, du péché, & de la mort. Voilà les trois principales parties du Discours, qui toutes ont un double regard, l’un au triomphe de Jesus-Christ, l’autre au triomphe de la Religion dans les Grands. L’ordre de ces trois parties entre elles est fixé par la nature des choses. Il seroit ridicule de commencer par la mort : & l’idée du triomphe sur les ennemis, comme plus simple, doit précéder celle du triomphe sur le péché & sur les passions.

Tout de même l’ordre naturel des branches de chacun des trois points est nécessaire. Le modele doit passer avant ce qui n’est que l’imitation. D’ailleurs le mystere de la Résurrection est le mystere propre du jour, & doit par conséquent être montré le premier. Mais le triomphe de la Religion est le sujet propre du [t. I, p. 410] Sermon, & par conséquent il demande d’être traité avec plus d’étendue. Et c’est précisément ce qu’a pratiqué l’Orateur. Pour s’en convaincre, il faut lire le Discours tout entier.

Ce que j’en ai dit jusqu’ici ne se rapporte qu’aux parties principales du Discours, & à leurs premieres subdivisions. Mais l’ordre n’est pas moins essentiel, dans les pensées qui servent au développement de chacune des idées plus générales. Entre ces pensées l’une doit être la premiere, l’autre la seconde, une autre la troisieme, & ainsi de suite : & il est besoin d’une grande habilité & d’une grande attention pour les placer dans l’ordre qui convient à chacune. C’est sur quoi il n’est pas possible d’établir des préceptes généraux. Je ne puis qu’en présenter un exemple, en analysant la premiere partie du discours que j’ai choisi pour modele.

Après avoir rappellé sa division générale qu’il étend un peu pour la rendre plus claire & plus nette, l’Orateur commence à traiter l’article du triomphe sur les ennemis, dont il marque deux especes, l’envie des hommes, & les disgraces de la fortune. [t. I, p. 411] Il offre d’abord aux yeux le grand modele, Jesus-Christ triomphant par sa résurrection de l’envie qui l’avoit persécuté toute sa vie, & des douleurs de la Croix, sous lesquelles avoit paru succomber son innocence.

Il applique ensuite l’exemple à son sujet, & prouve le triomphe des Grands par la force de la Religion, d’abord sur l’envie.

Quelle est la marche naturelle pour parvenir à prouver ce triomphe ? C’est sans doute de faire voir que l’envie toujours attachée aux Grands, ne peut être vaincue par la gloire purement humaine, & qu’elle céde à celle d’une vertu fondée sur la Religion. C’est ce que fait l’Orateur, & il fortifie sa preuve de raisonnement par l’exemple de S. Louis, que les Rois voisins, loin d’être jaloux de sa gloire, prenoient pour arbitre de leurs querelle [sic]. Mettez l’exemple avant la preuve de raisonnement ; mettez le triomphe de la piété sur l’envie avant l’impuissance de la gloire humaine pour la vaincre : vous renversez l’ordre, & vous gâtez entiérement le discours.

Suit le triomphe de la vertu [t. I, p. 412] Chrétienne sur les disgraces. L’Orateur commence par observer que les adversités sont l’apanage inévitable de la condition humaine, & que la Royauté même n’en affranchit pas : ce qu’il prouve par l’exemple de Louis XIV, bisaïeul & prédécesseur du Roi devant qui il parloit. Son regne, le plus long & le plus glorieux de la Monarchie, a fini par des revers & par des disgraces : & l’Orateur plaçant ici un éloge, qui entre tout-à-fait dans son sujet, observe que ce grand Prince sut, par sa piété, élever sur les débris d’une gloire humaine une autre gloire plus solide & plus vraiment immortelle.

Cet exemple n’est traité qu’incidemment. La preuve directe de la proposition consiste en une comparaison de la Religion & de la Philosophie, l’une puissante pour vaincre les adversités, l’autre inutile & trompeuse. « La plaie qui blesse le cœur, dit l’Orateur Chrétien, ne peut trouver son remede que dans le cœur même. Or la Religion toute seule porte son remede dans le cœur. Les vains préceptes de la Philosophie nous prêchoient une [t. I, p. 413] insensibilité ridicule, comme s’ils avoient pu éteindre les sentimens naturels sans éteindre la nature elle-même. La Foi nous laisse sensibles : mais elle nous rend soumis ; & cette sensibilité fait elle-même tout le mérite de notre soumission. Notre sainte Philosophie n’est pas insensible aux peines : mais elle nous rend supérieurs à la douleur. » Pour éviter la longueur, je ne transcris point le reste du morceau, qui est pourtant fort beau, & qui se termine par cette pensée tout-à-fait noble, & puisée dans le sujet. « Le monde se vante de faire des heureux : mais la Religion toute seule peut nous rendre grands au milieu de nos malheurs mêmes. »

Dans l’analyse que je viens de faire, on a senti que tout marche & se suit : tout est lié, une pensée amene l’autre : & voilà la perfection, & en même tems la grande difficulté de l’art de parler & d’écrire. Despréaux disoit de la Bruyere, dont les caracteres, comme l’on sait, sont tracés par pensées détachées, que cet Ecrivain en se dispensant des transitions, s’étoit affranchi de ce qu’il y a de plus difficile dans l’art. Il n’est point [t. I, p. 414] permis à l’Orateur de se donner une pareille liberté. Des pensées détachées peuvent faire un livre : elles ne feront jamais un discours. « Il ne suffit pas, dit Quintilien <L. VII. c. 10>, que les pensées soient mises en leur place : il faut qu’elles se lient ensemble, & qu’elles soient si bien jointes que la couture ne paroisse point. Le discours doit faire corps, & non pas des membres séparés les uns des autres. Ce seroit un grand vice, si vos pensées mal assorties venoient comme de différens endroits se rencontrer, pour ainsi dire, sans se connoître, & se heurter les unes les autres. Il faut au contraire que chacune d’elles tienne par des liens naturels avec celle qui précede & celle qui doit suivre. De-là il arrivera que le discours n’aura pas seulement le mérite de l’ordre, mais celui de faire un tout continu, sans hachures & sans interruptions. » La Transition produit cet effet : nous en parlerons dans l’article des Figures, parmi lesquelles on la range assez communément.

< Manchette : De cet ordre bien gardé naît le mérite du tout-ensemble, & l’unité du sujet.>

Un discours bien distribué, dont toutes les parties se tiennent, & dont [t. I, p. 415] les pensées s’amenent les unes les autres, aura le mérite du tout-ensemble, grand & excellent mérite, & auquel n’atteignent que les esprits supérieurs. C’est le premier précepte de l’Art Poétique d’Horace : & l’observation en est indispensable pour le Poëte, qui fait lui-même sa matiere. L’Avocat la reçoit toute faite, il n’en est pas le maître : & si sa cause renferme plusieurs prétentions disparates, plusieurs intérêts, plusieurs demandes, qui ne se rapportent point les unes aux autres, & qu’il voulût faire un tout de ces parties respectivement étrangeres, il ne formeroit pas un corps naturel, mais un assemblage monstrueux, tel que celui qu’Horace décrit dans les premiers vers de son Art Poétique. Disons donc que si sa cause est une, & susceptible du tout-ensemble, il doit lui conserver & lui procurer avec grand soin cet avantage. Si elle est composée de pieces disparates, & qu’elle se refuse à l’unité du sujet, ce seront plusieurs causes, plusieurs plaidoyers, qui devront chacun faire un tout bien proportionné & bien lié. C’étoit la pratique de M. Cochin, comme nous l’avons observé, [t. I, p. 416] & il peut être proposé pour modele aux Avocats en ce point essentiel.

Il en sera de même des discours dans le genre délibératif, lorsqu’ils embrasseront plusieurs & différens chefs de délibération.

Nos Orateurs sacrés s’astreignent constamment à l’unité du sujet dans les Sermons, dont toutes les parties se rapportent toujours à une proposition unique, qui est comme le mot & le signal de ralliement. Dans les Panégyriques des Saints & dans les Oraisons funebres, ils gardent aussi cette unité autant qu’il est possible : & malgré la diversité des événemens & des faits, qui partagent la suite d’une vie entiere, ils font si bien qu’ils trouvent un nœud ou un lien commun qui les réunisse : ou du-moins ils réduisent leur sujet à un petit nombre d’idées principales, qui en renferment toute l’étendue. C’est à quoi tendent nos Prédicateurs : & les écarts, s’il leur arrive d’en prendre, sont remarqués sans peine, & sévérement blâmés.

< Manchette : Difficulté de pratiquer la regle de l’unité du sujet.>

Le précepte de l’unité est presque aussi difficile dans la pratique, qu’important pour la perfection. Si le sujet [t. I, p. 417] est vaste, il est besoin d’une grande étendue d’esprit pour le considérer tout entier à la fois, pour en découvrir d’un coup d’œil toutes les parties, les combiner & les comparer ensemble, observer leurs liaisons de dépendance, leurs rapports de convenance & de disconvenance, en sorte que l’on puisse profiter des uns, sauver les autres, & les forcer de rentrer dans l’unité, dont ils semblent s’écarter. Tout cela ne se peut exécuter que par un esprit qui égale l’étendue de son sujet, & qui de plus en fasse une étude approfondie. Celui qui ne sera pas capable d’envisager son sujet en grand, & qui se contentera d’en observer la surface, le manquera infailliblement. Il est comparé par Horace à un potier malhabile, qui avoit entrepris un vase majestueux, & dont le travail aboutit à une chétive burette. Inutilement semera-t-il dans son ouvrage des beautés de détail, des descriptions riantes, des comparaisons justes & nobles, des traits ingénieux. C’est un statuaire, dit encore Horace, qui sait parfaitement exprimer les ongles, & tendre sur le bronze la mollesse des [t. I, p. 418] cheveux, mais qui manque le dessein général & la proportion du tout. C’est un homme contrefait dans sa taille, pendant qu’il a de beaux yeux & une belle chevelure. Soyez donc en garde contre la séduction des beautés hors de place, qui se présentent à votre esprit en composant, mais qui romproient le fil & la marche de votre plan. Rejettez-les avec sévérité, & faites-en le sacrifice à l’unité du sujet.

Le désir de varier peut quelquefois devenir une occasion de pécher contre la regle de l’unité. Horace en fait la remarque : & il cite pour exemple celui qui peindroit un dauphin dans une forêt, un sanglier dans la mer. Il faut varier sans doute, mais sans préjudice de l’unité qui doit régner dans le tout. Variez : mais que la peur d’un mal ne vous jette pas dans un pire ; & pour diversifier votre objet n’en faites pas un monstre. Les parties d’un même tout ont souvent des qualités différentes, & doivent être par conséquent traitées différemment. Passez, selon les besoins, du grave au doux, du riant au sévere. Mais dans cette variété & des choses [t. I, p. 419] & du style, ne perdez jamais de vue le point principal qui doit gouverner tout votre travail, & ramener tout à soi.

< Manchette : Exemples.>

Les exemples de tous les grands Auteurs, soit Orateurs, soit Poëtes, nous montrent la variété réunie au tout-ensemble. Quoi de plus varié que l’Iliade ? Querelles, délibérations, combats, caracteres, portraits, événemens heureux & malheureux, toutes les variétés de la vie humaine s’y trouvent peintes. Quel riche tableau ! Et néanmoins tous les traits s’en rapportent à un seul point de vue, la colere d’Achille. Les Sermons de nos habiles Prédicateurs, les Harangues de nos Magistrats, soit pour l’ouverture des Audiences, soit pour les Mercuriales, les Tragédies de nos grands Poëtes, tous ces genres différens conservent le mérite de l’unité avec l’agrément de la variété. En se renfermant dans les grands modeles, il est plus aisé de citer des exemples de cette vertu d’unité, que du vice contraire.

La duplicité du sujet ou d’action dans l’Horace de Corneille est pourtant un exemple fameux du vice dont [t. I, p. 420] nous parlons. Ce grand homme à qui seul il appartenoit de faire la critique de ses chefs-d’œuvre, comme il étoit seul capable de les produire, a remarqué lui-même cette faute : & l’on peut sentir de quelle importance elle est, puisqu’elle dépare beaucoup une piece admirable dans tout le reste.

Finissons toute cette matiere par un exemple digne de louanges, & fourni par l’Art oratoire. Entre un très-grand nombre qui se présentent, je m’arrête à la premiere Mercuriale de M. d’Aguesseau, devenu récemment Procureur Général. Le sujet est l’amour de son état : & le discours se partage assez naturellement en deux parties, dont l’une est la censure du Magistrat qui n’a point l’amour de son état ; & l’autre contient l’éloge de celui qui en est satisfait, & en qui ce sentiment est la source de toutes les vertus. La censure & la louange sont deux nuances bien différentes dans un même sujet : & les nuances du style suivent celles de la chose.

Quelle force & quelle sévérité dans le portrait du Magistrat, qui plein de dégoût pour son état, veut se [t. I, p. 421] distinguer par des mœurs qui le contredisent ! « On reconnoît dans ses mœurs, dit le grave censeur, toutes sortes de caracteres, excepté celui de Magistrat. Il va chercher des vices jusques dans les autres professions : il emprunte de l’une sa licence & son emportement ; l’autre lui prête son luxe & sa mollesse. Ces défauts opposés à son caractere, acquierent en lui un nouveau degré de difformité. Il viole jusqu’à la bienséance du vice, si le nom de bienséance peut jamais convenir à ce qui n’est pas la vertu. Méprisé par ceux dont il ne peut pas égaler la sagesse, il l’est encore plus par ceux dont il affecte de surpasser le déréglement. Transfuge de la vertu, le vice même auquel il se livre, ne lui fait aucun gré de sa désertion ; & toujours étranger partout où il se trouve, le monde le rejette, & la Magistrature le désavoue. »

Voilà un tableau tracé avec une grande énergie de pinceau. Quoi de plus doux au contraire que celui-ci ? L’Orateur avoit donné l’ambition pour une des causes du dégoût que le Magistrat prend quelquefois de son [t. I, p. 422] état. Il y oppose la modeste tranquillité de celui qui sait s’en contenter. « Heureux, dit-il, le Magistrat qui successeur de la dignité de ses peres, l’est encore plus de leur sagesse, qui fidele comme eux à tous ses devoirs, attaché inviolablement à son état, vit content de ce qu’il est, & ne désire que ce qu’il posséde. Persuadé que l’état le plus heureux pour lui est celui dans lequel il se trouve, il met toute sa gloire à demeurer ferme & inébranlable dans le poste que la République lui a confié. Content de lui obéir, c’est pour elle qu’il combat, & non pour lui-même… Son exemple apprend aux hommes que l’on accuse souvent la dignité, lorsqu’on ne devroit accuser que la personne ; & que, dans quelque place que se trouve l’homme de bien, sa vertu ne souffrira jamais qu’il y soit sans éclat : si ses paroles sont impuissantes, ses actions seront efficaces ; & si le Ciel refuse aux unes & aux autres le succès qu’il pouvoit en attendre, il donnera toujours au genre humain le rare, l’utile, le grand exemple d’un homme content de son état, [t. I, p. 423] qui se roidira par un généreux effort contre le torrent de son siécle. Le mouvement qui le pousse de toutes parts, ne sert qu’à l’affermir dans le repos, & à le rendre plus immobile dans le centre du tourbillon qui l’environne. » Cette peinture est noble, sans avoir rien de dur : & elle est terminée par une idée métaphorique, qui pour être savante n’en a pas moins d’aménité. Il n’est pas besoin d’avertir que dans la variété des choses & du style que présentent ces deux morceaux, l’unité du sujet est parfaitement observée.

< Manchette : Beau passage de M. de Fénelon sur cette matiere.>

Pour résumer & remettre sous les yeux du lecteur tout ce que je viens de dire sur l’importante matiere de l’unité du sujet, je crois devoir transcrire ici un excellent morceau de la lettre de M. de Fénelon sur l’Eloquence <p. 284>. « L’Orateur remonte d’abord, dit ce grand Maître, au premier principe, sur la matiere qu’il veut débrouiller. Il met ce principe dans son vrai point de vue. Il le tourne & le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrans. Il descend jusqu’aux dernieres conséquences par un enchaînement court [t. I, p. 424] & sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout. Elle prépare, elle appuie une autre vérité, qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions que l’on peut épargner au lecteur. Mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l’auditeur au point qui décide lui seul de tout.

Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumiere sur toutes les parties de cet ouvrage : de même qu’un Peintre place dans son tableau le jour, ensorte que d’un seul endroit il distribue à chaque objet son degré de lumiere. Tout le discours est un. Il se réduit à une seule proposition, mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu’on voit d’un seul coup d’œil l’ouvrage entier, comme on voit de la place publique d’une ville toutes les rues & toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales, & en symmétrie. Le discours est la proposition développée : [t. I, p. 425] la proposition est le discours en abrégé. » Je ne pense pas qu’il soit possible de mettre le précepte de l’unité du sujet dans un plus beau jour, ni d’en mieux peindre l’exécution & l’heureux effet.

C’est une justice due à notre siécle & au siécle précédent, que jamais le mérite de l’unité dans la composition de quelque ouvrage que ce puisse être, n’a été plus connu, plus prisé, mieux pratiqué, qu’il l’est parmi nous. Nous en avons l’obligation à l’esprit philosophique, qui a pris dans notre Nation de très-grands accroissemens ; & qui, renfermé dans ses justes bornes, est d’un très-utile secours à l’Eloquence.

Je passe à la troisieme partie de la Rhétorique, qui est l’Elocution.

Fin du premier Volume.

[t. II, p. 1]

TROISIEME PARTIE. L’ELOCUTION.

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< Manchette : Combien l’Elocution est une partie importante de l’Art oratoire.>

L’Élocution est à l’Art que nous traitons, ce que le coloris est à la Peinture. Le fond, & ce qui constitue, pour ainsi dire, l’essence du tableau, est la figure, qui doit être bien dessinée, en sorte que chaque partie soit à sa place, & qu’il en résulte un tout bien proportionné. Voilà la base & la substance de l’ouvrage. Mais la couleur lui est nécessaire pour l’orner, le parer, lui donner de l’éclat, & rendre l’expression parfaite. De même en Eloquence [t. II, p. 2] les choses & les pensées fondent l’essence du discours : l’ordre & la distribution en forment le dessein & le contour : l’Elocution acheve l’ouvrage, & lui donne l’ame & la vie, la grace & la force.

Cette partie est celle qui a l’éclat le plus brillant, & qui fait sortir toutes les autres. Pour connoître & apprécier le mérite des pensées & des choses, pour observer une belle ordonnance qui embrasse toute la matiére, & qui en développe avec une juste proportion toutes les parties, il faut des auditeurs instruits & éclairés : une belle Elocution frappe & saisit même le vulgaire. Il n’est personne, s’il n’est stupide & insensible, sur qui ne fasse une impression vive & subite un tour de phrase élégant, une cadence harmonieuse, des images bien colorées, gracieuses ou touchantes. En un mot, L’Invention & la Disposition ont un mérite qui satisfait l’esprit : l’Elocution a des charmes qui agissent sur l’imagination & sur les sens. Aussi, comme c’est le peuple qui fait les langues, l’Elocution, mérite populaire, a donné son nom à l’art, & l’a fait appeler Eloquence. [t. II, p. 3] Le talent de l’Elocution a tant de force, que seul & par lui-même, indépendamment des autres parties de l’Eloquence, il peut former non pas un véritable Orateur, mais une image qui en approche, & qui en porte jusqu’à un certain degré de ressemblance. C’est de quoi Cicéron nous cite un exemple singulier <De Cl. Orat. n. 213> dans la personne de Curion, qu’il avoit beaucoup connu, pere de celui qui s’est fait un nom illustre parmi les Orateurs de son siécle, & qui périt jeune en Afrique, en combattant pour César. Curion le pere étoit profondément ignorant & sans aucune teinture des connoissances que doit avoir quiconque a reçu une éducation honnête. Il avoit peu d’invention, nul ordre dans ses discours, sa mémoire lui étoit souvent infidele : en sorte qu’après avoir proposé une division en trois membres, il lui arrivoit d’en ajouter un quatrieme, ou d’omettre l’un des trois. Un jour même, plaidant contre Cicéron, lorsqu’il se leva pour prendre la parole, il oublia dans le moment tout son plaidoyer, & se vit réduit à dire que les enchantemens & les maléfices de la Partie adverse lui avoient fait [t. II, p. 4] tout d’un coup perdre la mémoire. Son action étoit ridicule, & il avoit l’indécente habitude de se balancer perpétuellement le corps en parlant. Mais il s’exprimoit en bons termes : son élocution étoit abondante & ornée : & cette seule vertu couvroit jusqu’à un certain point le défaut de toutes les autres, en sorte qu’on le mettoit au nombre des Orateurs, & qu’il ne laissoit pas d’avoir de l’emploi dans le Barreau Romain.

< Manchette : Moins cependant que la pensée.>

L’Elocution est donc une partie très-importante, mais elle n’est pas la principale : & l’on ne doit jamais perdre de vue le principe, que les mots sont pour les choses : que les choses sont le corps, & les mots le vêtement ; en un mot que la première attention est due à la pensée, & la seconde seulement à l’expression. C’est ce que nous supposerons toujours dans tout ce que nous allons dire touchant l’Elocution.

< Manchette : Quatre vertus de l'Elocution.>

L’Elocution emploie les mots & les phrases pour exprimer les choses & les pensées. Les mots peuvent être considérés ou comme sons simplement ; ou comme significatifs des choses. Comme sons, soit regardés [t. II, p. 5] seuls, soit combinés, ils exigent l’harmonie. Comme significatifs des choses, ils doivent avoir dans le discours trois vertus : l’élégance, la dignité ou l’ornement, la décence. Nous allons traiter ces quatre points successivement, & dans l’ordre que nous venons d’indiquer.

CHAPITRE PREMIER. De l’harmonie que doivent avoir les mots employés dans le discours.

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< Manchette : Attention à l'harmonie dans le choix des mots.>

Il est un heureux choix de mots harmonieux, nous dit Boileau. Les mots considérés même seuls, ont des différences très-sensibles dans les sons, de la rudesse ou de la douceur, de la pesanteur ou de la légéreté, de la rapidité ou de la lenteur. Ceux qui sont chargés de plusieurs consonnes, sont lourds & difficiles à prononcer : ceux au contraire où il entre beaucoup de voyelles, sont légers et faciles. La lettre r est rude & écorche les oreilles : l'l est coulante, l’s est sifflante, l’x est dure. Je n’entre point dans un plus grand [t. II, p. 6] détail, qui pourroit paroître minutieux. Le sentiment est notre maître en cette matiere : & joint à un peu d’attention, il nous en apprendra plus qu’il ne seroit aisé d’exprimer par le discours.

Pour faire sentir tout d’un coup la différence dont je parle, il suffit de lire ces vers de Boileau. Dans la Fable, dit-il, tous les noms heureux semblent nés pour les vers.

« Ulisse, Agamemnon, Oreste, Idoménée,
Hélene, Ménélas, Pâris, Hector, Enée
O le plaisant projet d’un Poëte ignorant,
Qui de tant de Héros va choisir Childebrand ! »

Il est vrai que tous les noms harmonieux cités dans ces vers sont Grecs d’origine : mais nous les avons adoptés, & dès là ils appartiennent à notre langue. Le contraste du son dur & barbare qui y est opposé, Childebrand, releve en eux le mérite de la douceur & de la facilité.

L’harmonie du son des mots est quelque chose de si considérable, qu’elle peut quelquefois l’emporter sur le mérite de la propriété. Ainsi le plus grand de nos Poëtes Lyriques a mieux aimé dire Compagnon, que [t. II, p. 7] Collegue, dans une occasion où ce dernier mot étoit le mot propre.

« L’inexpérience indocile
Du compagnon de Paul Emile
Fit tout le succès d’Annibal. »

Je tire cette remarque des Réflexions de l’Abbé Dubos sur la Poësie & sur la Peinture <T. I. sect. 33>.

Celui donc qui veut bien parler & bien écrire, doit éviter ces mots dont le son blesseroit l’oreille, à moins qu’ils ne conviennent à la nature de son sujet. C’est ainsi que Boileau voulant exprimer la dureté des vers de la Poësie de Chapelain, a eu raison d’employer des mots rudes & pesans.

« Maudit soit l’Auteur dur, dont l’âpre & rude verve ;
Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve. »

La prononciation de ces deux vers est pénible. La lettre r y abonde : les syllabes sont pesantes. Rien ne convient mieux à l’objet qu’il s’agit d’exprimer. En tout autre cas des vers composés de semblables sons, ne seroient pas supportables.

On peut néanmoins être obligé par nécessité de se servir d’un mot de cette espece, si, par exemple, c’est le nom [t. II, p. 8] propre de la personne ou de la chose : & ce seroit une affectation puérile, que de s’en abstenir avec une sorte de superstition. Le reméde alors est d’adoucir ce que ce mot nécessaire a de rétif & de scabreux, en le joignant à d’autres plus moëlleux & d’un son plus flatteur, comme en Musique on sauve les dissonances par le mêlange d’accords justes & réguliers. Le nom de Wurtz, Capitaine Hollandois ou Allemand, se rencontre dans la suite de l’admirable récit que Boileau nous a donné du passage du Rhin. Ce nom effraye le Poëte. Il le détache du corps de la phrase, & le fait marcher seul. Il l’accompagne de sons François, & doux à entendre.

« Wurtz ! Ah ! quel nom, grand Roi ? quel Hector que ce Wurtz ? »

Il suppose que la rudesse de ce nom lui fait quitter la plume.

« Sans ce terrible nom mal né pour les oreilles,
Que j’allois à tes yeux étaler de merveilles ! »

C’est-là tirer parti de ce qui étoit désagréable par soi-même, & changer l’obstacle en moyen.

< Manchette : Et dans leur assemblage.>

Ce qui doit être évité avec soin, [t. II, p. 9] c’est l’assemblage des sons déplaisans.

Fuyez, dit Boileau, des mauvais sons le concours odieux.

Un mot, quelque désagréable qu’il soit à l’oreille, peut passer, s’il est seul, sur-tout avec la précaution que je viens de marquer. Mais une phrase toute tissue de sons rudes, pesans, ou au contraire trop légers, trop sautillans, à moins que la nature du sujet ne l’exige, choqueroit infailliblement les oreilles, dont la délicatesse va presque jusqu’au caprice. Qui peut soutenir, par exemple, la dureté de ces deux vers de Malherbe sur les larmes de Saint Pierre ?

« C’est alors que ses cris en tonnerre s’éclatent.
Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent. »

Je ne parle point ici de l’hyperbole outrée. Je n’observe que la dureté du son : défaut qui m’étonne d’autant plus dans Malherbe, que nous n’avons point dans notre langue de Poëte plus harmonieux. Il paroît ici s’être oublié. Opposons à ce vice l’exemple de la vertu contraire. Le même Poëte nous le fournira. Rien n’est plus doux & plus coulant que la marche de ces [t. II, p. 10] vers de l’Ode au Roi Louis XIII. sur le siége de la Rochelle.

« Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore,
Non loin de mon berceau commencerent leur cours.
Je les possédai jeune, & les possède encore
A la fin de mes jours. »

< Manchette : Eviter l’hiatus.>

Dans la combinaison des mots & le concours de plusieurs sons, on doit éviter soigneusement la rencontre de deux voyelles, l’une finissant un mot, & l’autre commençant le suivant. Despréaux a exprimé très-élégamment cette regle.

« Gardez qu’une voyelle à courir trop hâtée,
Ne soit d’une voyelle en son chemin heurtée. »

C’est une loi indispensable dans notre poésie : & en prose même nous souffrons difficilement cette espece de bâillement : (c’est le nom que les Latins ont donné à l’effet du concours des voyelles, hiatus) & s’il devenoit fréquent, on ne pourroit pas le supporter.

L’usage y a pourvu en un très-grand nombre de cas. Car l’harmonie & la douceur de la prononciation est un goût populaire : & dans notre langue, comme dans toutes les autres [t. II, p. 11] langues polies, la coutume universellement reçue a obligé la regle du langage de fléchir sous la loi de l’agrément. Impetratum est à consuetudine, ut peccare suavitatis causâ liceret. Nous devrions dire ma ame, ma épée, comme nous disons ma main, ma bravoure. Le concours des deux voyelles produit un son qui nous a déplu. Pour l’éviter nous faisons un solécisme, & nous disons mon ame, comme mon cerveau. Par la même raison nous insérons quelquefois une lettre superflue entre les voyelles qui se heurteroient, & nous disons a-t-il, viendra-t-il, pendant que nous devons dire a il, viendra il. D’autres fois nous supprimons une lettre, & nous disons l’ame pour la ame, l’honneur pour le honneur, qu’est devenu pour que est devenu. L’élision de l’e muet final avant une autre voyelle quelconque, est parmi nous une regle générale : & si nous l’exprimons souvent dans l’écriture, nous le retranchons toujours dans la prononciation. Ces observations suffisent pour montrer combien le goût de l’harmonie & l’attention à éviter les sons déplaisans, est dans la nature. Car ce ne [t. II, p. 12] sont pas les Sages & les Sçavans qui font les langues : & nous ne pouvons attribuer qu’au sentiment général de la multitude les adoucissemens introduits par l’usage contre la regle dans notre prononciation.

< Manchette : Donner de l'harmonie à la période.>

Des mots combinés se forment les membres de phrase, & des membres de phrase la période : & par-tout doit régner l’harmonie. Elle se fera sentir dans les membres de phrase : la période en est la perfection. Mais il faut avouer qu’à cet égard la langue des Grecs & celle des Romains avoient sur la nôtre un grand avantage. Toutes les syllabes de leurs mots étoient d’une mesure certaine & déterminée, qui se faisoit sentir dans la prononciation. On pouvoit non-seulement les nombrer, mais en mesurer la valeur. Une syllabe breve valoit un tems : une longue en valoit deux. Delà la distinction des pieds, qui faisoit de leur prononciation une espece de chant. On battoit la mesure sur leurs vers, comme sur de la musique. Dans leur prose ils ne s’astreignoient point comme dans leurs vers à une certaine nature, & à un nombre régle de pieds : mais ces pieds y étoient [t. II, p. 13] & s’y distinguoient, donnant ainsi à l’oreille un plaisir que notre langue ne connoît point.

< Manchette : Notre langue en est susceptible.>

Mais si notre langue n’a point le charme de l’harmonie au degré où le possédoient ces langues délicieuses, conclurons-nous qu’elle en est totalement privée ? Non sans doute : ce seroit une injustice que nous nous ferions à nous-mêmes. Nos membres de phrase ont leur nombre, & notre période sa cadence, non pas aussi parfaitement que les langues Grecque & Latine, mais dans un degré qui en approche & qui y ressemble : de même que la prose des Grecs & des Romains n’avoit pas la même harmonie que leur poésie, mais une semblable en un degré inférieur.

Comme Malherbe est incontestablement le plus harmonieux de nos Poëtes, je crois que l’on peut dire que Fléchier est le plus harmonieux de nos Orateurs. Prenons au hasard dans quelqu’un de ses discours une période & voyons si nous trouverons l’harmonie que nous cherchons. La premiere partie de l’oraison funebre qu’il a faite de la Reine Marie-Thérese commence ainsi. « Quoiqu’il [t. II, p. 14] n’y ait point devant Dieu de différence de personne ou de condition, & que sa Providence veille indifféremment sur tous les hommes, l’Ecriture-Sainte nous enseigne pourtant qu’il a des soins particuliers de ceux qu’il porte sur le Trône, & qu’il met à la tête de son Peuple. » Quiconque a de l’oreille sent à la simple prononciation, que cette période est nombreuse, qu’elle est pleine, qu’elle marche avec dignité & facilité tout ensemble. Mais entrons dans le détail.

Je remarque d’abord que les repos sont bien ménagés, que les membres de phrase ont leur juste mesure, n’étant ni d’une longueur qui fatigue la respiration, ni d’une briéveté qui produise des chûtes trop brusques & sautillantes. J’observe en second lieu que tous les mots qui composent ces membres de phrase sont doux & faciles à prononcer ; que ceux qui sont d’un plus grand nombre de syllabes sont entremêlés artistement avec ceux d’un moindre nombre, ce qui fait couler la prononciation ; qu’il ne s’y trouve point de sons durs, & que l’Orateur, par exemple, a préféré le [t. II, p. 15] verbe enseigne au verbe apprend, dont la signification est la même ; mais dont le son n’est pas aussi moëlleux en soi, & s’allieroit moins heureusement avec le mot qui suit. Il seroit dur de dire nous apprend pourtant, au-lieu que nous enseigne pourtant, est doux & coule aisément. Par la même raison il valoit mieux dire de personne ou de condition, que de personne ni de condition. La rencontre des deux syllabes ne & ni auroit déplu à l’oreille. On ne trouve point non plus dans toute cette période aucun concours de voyelles, si l’on excepte cette expression il n’y ait,qui n’a rien de désagréable dans le son, & avec laquelle d’ailleurs nous sommes familiarisés par un usage continuel. Le dernier membre de la période, & qu’il met à la tête de son Peuple, est plus plein & plus fourni, que si l’Orateur avoit dit & qu’il met à la tête des Peuples, ou d’un Peuple. L’expression est plus chrétienne : mais de plus la chûte satisfait mieux l’oreille. Peut-être en composant sa période, l’Orateur n’a pas eu distinctement présentes à l’esprit toutes les attentions que je fais maintenant ; mais le sentiment & le goût le [t. II, p. 16] conduisoient : & mes observations sont fondées dans la chose. Enfin pour perfectionner sa phrase, & la rendre périodique, l’Orateur a eu besoin d’ajouter à l’idée principale une idée accessoire. Il est clair que le fond de sa pensée est renfermée [sic] dans ce seul membre, Dieu a des soins particuliers de ceux qu’il porte sur le Trône. Un tel début eût été sec & maigre. M. Fléchier l’enrichit par l’idée de la Providence générale, qui veille indifféremment sur tous les hommes. Cette addition de pensée perfectionne le sens ; & en même-tems elle donne lieu d’arrondir la période : & la langue, ce que je prétendois prouver, se prête à l’harmonie.

Pour derniere observation sur cette matiere de l’harmonie de notre langue, j’ajouterai ici que notre e muet donne à la prononciation beaucoup d’agrément. Non-seulement il procure à notre poësie le mélange gracieux des rimes masculine & féminine, mais dans notre prose même il jette une diversité de sons, qui sauve l’uniformité & la monotonie des sons pleins. Il seroit aisé de sentir le bon effet que produit l’e muet dans notre [t. II, p. 17] langue, si l’on s’étudioit à composer une phrase où il n’entrât que des mots dont la finale fût pleine. La différence deviendroit palpable.

L’harmonie telle que nous l’avons envisagée, peut s’appeller harmonie mécanique, parce qu’elle consiste uniquement dans les mots matériellement pris, & considérés en tant que sons. L’harmonie imitative, qui exprime la nature des choses dont on parle, par le son même des mots que l’on emploie, dépend de leur rapport avec les idées : & par conséquent elle doit être renvoyée à un autre lieu. Elle est un des grands ornemens du discours : & c’est sous ce titre que nous en traiterons.

CHAPITRE II. De l’Elégance.

Les mots considérés comme significatifs des choses, doivent avoir dans le discours, suivant que je l’ai dit, trois vertus, dont la premiere est l’Elégance.

< Manchette : Attention à l'Elégance, qui comprend deux vertus.>

L’Elégance comprend deux [t. II, p. 18] qualités, la pureté du langage, & la clarté. Ces deux qualités sont la base de tout le mérite de l’Elocution : & nous allons les traiter dans deux articles distingués.

ARTICLE I. De la pureté du langage.

< Manchette : La pureté du langage est de précepte étroit.>

Personne ne s’est mieux expliqué, ni plus fortement, sur la nécessité de la pureté du langage, que Boileau, le grand maître de l’Art.

« Sur-tout, dit-il, qu’en vos écrits la langue révérée,
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d’un son mélodieux,
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux.
Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l’Auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain. »

< Manchette : Trois secours pour parvenir à parler purement. 1°. L'étude de la Grammaire.>

L’Art de parler purement & correctement est la Grammaire, dans l’explication de laquelle je ne dois ni ne prétends entrer. Je me contenterai d’applaudir au goût qui s’établit de plus en plus parmi nous, pour l’étude de la Grammaire Françoise. Je vois avec une grande satisfaction cette [t. II, p. 19] étude s’introduire dans nos Ecoles publiques. Je suis même persuadé que notre Grammaire est la premiere à laquelle on doit appliquer l’attention de nos jeunes éleves. Ils l’apprendront plus aisément que toute autre : & bien possédée une fois, elle servira d’introduction aux Grammaires étrangeres ; soit anciennes, soit modernes, dans ce qui concerne les idées générales communes à toutes les langues.

Les regles que doit prescrire une Rhétorique par rapport à la pureté du langage, supposent celles de la Grammaire, & elles se renferment dans un petit nombre d’observations. Disons donc que pour nous accoutumer à parler purement, il faut aux connoissances grammaticales joindre la lecture & l’usage : la lecture de nos meilleurs Ecrivains, tant Poëtes qu’Orateurs ; l’usage, qui s’acquiert par le commerce avec ceux qui parlent bien.

< Manchette : 2°. La lecture des bons Auteurs.>

Nous avons un très-grand nombre d’excellens Ecrivains dans tous les genres. Il ne m’appartient point de les mettre dans la balance, comme Quintilien se l’est cru permis à l’égard [t. II, p. 20] des Auteurs Grecs & Romains <L. X. c. 1>. Il les a fait tous passer en revue, & en a donné son jugement : & le chapitre qui contient cet examen, est peut-être le plus agréable, & certainement l’un des plus utiles de tout son ouvrage. Pour moi, sans m’engager dans une discussion nécessairement longue & hasardeuse, je prendrai pour regle le mot aussi sage que court de Tite-Live, qui conseilloit à son fils de lire Cicéron & Démosthene, & ensuite ceux qui ressemblent le plus à Démosthene & à Cicéron. De même je proposerai pour modeles de la pureté de notre langage, entre les Poëtes, Racine ; & entre les Orateurs, M. d’Aguesseau, sur-tout dans les harangues que ce grand Magistrat a prononcées soit pour l’ouverture des Audiences, soit pour les Mercuriales. Toutes les vertus du style se font admirer dans ces deux illustres Ecrivains. Mais le mérite de la correction du langage s’y distingue singuliérement. Au moins je ne connois aucun Poëte comparable en cette partie à Racine, que Boileau. Nous avons plusieurs Orateurs sacrés & académiques, qui parlent & [t. II, p. 21] écrivent très-purement, & que l’amateur d’un langage pur & correct fera bien de joindre à M. d’Aguesseau, comme il joindra à Racine ceux de nos Poëtes qui lui ressemblent le plus en ce genre de mérite.

< Manchette : Utilité que l'on peut tirer des anciens Ecrivains de notre langue.>

Cicéron traitant cette matiere par rapport à sa langue, conseille la lecture des anciens Poëtes de la Latinité, tels que Plaute, Névius, & sans doute Térence qu’il ne nomme pourtant pas. « Ces Ecrivains du vieux tems, dit-il <De Orat. III. 58>, qui ne savoient pas encore orner ce qu’ils avoient à dire, sont parfaits pour le langage. » Comme les grands hommes se rencontrent, & que les principes de l’Art de bien dire sont les mêmes dans toutes les langues, M. d’Aguesseau conseille pareillement <T. II. Quatr. Instruction>, par rapport à l’objet dont je parle ici, deux Auteurs que personne ne lit plus, & qui ont été regardés autrefois comme les maîtres, & presque comme les fondateurs du style François, Coeffeteau & Balzac. J’y joindrois volontiers Amyot, à qui l’on peut bien appliquer ce que Boileau a dit de Regnier, que dans son vieux style encore il a des graces nouvelles. [t. II, p. 22] Un Ecrivain plus jeune qu’Amyot, mais ancien par rapport à nous, que peu de personnes connoissent aujourd’hui, que je n’ai appris à connoitre que depuis fort peu de tems, & qui merite d’être associé à tout ce que notre Antiquité Françoise a produit de meilleur, est le Garde des Sceaux Guillaume du Vair. Dans la collection de ses Œuvres, imprimée à Rouen en 1622, on trouve un discours sur l’Eloquence Françoise, & un abrege de Rhétorique, qui sont deux pieces excellentes à tous egards. Il n’y manque qu’une certaine fleur de langage, qui ne s’est introduite parmi nous que depuis lui. Mais la diction est tres-pure, la phrase bien Françoise : & on peut lire cet Auteur très-utilement.

< Manchette : Particulièrement par rapport à la naïveté du style.>

Un merite propre de nos anciens Auteurs, est la naiveté. Nous donnons aujourd’hui dans l’exces contraire : il nous faut par-tout du rafinement. Et cependant les graces naïves du style antique ont encore pour nous des charmes, & elles forcent notre délicatesse à lui rendre hommage, lorsque nous voulons badiner agréablement. Boileau exhorte à imiter de [t. II, p. 23] Marot l’élégant badinage. Nos Poëtes font plus : ils en empruntent même les expressions, quoique surannées, & le tour de phrase. Ils en ont fait un genre, connu sous le nom de style Marotique, dont Rousseau [[J.-B.] nous a laissé d’excellens modeles, sur-tout dans ses deux premieres Epitres. Heureux ! si trop fideles imitateurs de leur original, plusieurs d’entre eux n’avoient pas corrompu les graces de ce style aimable, par la licence des sujets auxquels ils l’ont quelquefois employé. Ce ne sont pas assurément les Ecrivains de cette espece dont je conseille la lecture. Je fais gloire de proscrire, avec M. d’Aguesseau <T. I. p. 409>, tous ceux qui sont dangereux pour la Religion & pour les Mœurs. Je ne puis estimer, non plus que Boileau, ces dangereux Auteurs,

« Qui de l’honneur, en vers, infâmes déserteurs,
Trahissant la vertu sur un papier coupable,
Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable. »
<Art Poétique. Chant IV>

Mais l’abus de ce qui est bon en soi n’affecte pas la chose même. La naïveté dans le style est un mérite : & l’on ne peut mieux en prendre le goût que dans les anciens Auteurs [t. II, p. 24] de notre langue, en faisant le triage nécessaire.

< Manchette : 3°. L'usage de la société & du monde poli.>

L’usage de bien parler se prend, comme nous l’avons dit, dans la société avec ceux qui parlent bien. C’est un avantage dont jouissent dès leur premiere enfance ceux qui sont d’une naissance distinguée. Ils ne trouvent dans leur famille, dans tous ceux qui les approchent, que des exemples de langage bons à imiter : & ces premieres impressions ne s’effacent plus. Quintilien pousse l’attention sur ce point jusqu’à souhaiter, que l’on choisisse pour les enfans des nourrices qui parlent correctement. Il est certain que les premiers exemples qui s’offrent à notre enfance, peuvent beaucoup sur nous pour le langage, comme pour tout le reste. Crassus l’Orateur dit dans Cicéron <De Orat. III. 45> que lorsqu’il entend parler sa belle-mere Lélie, qui étoit fille du sage Lélius, ami de Scipion, il croit entendre Plaute ou Névius : & il juge que cette Dame tenoit de son pere l’heureuse habitude d’une diction pure & d’une agréable prononciation. « Les femmes, ajoute-t-il, moins répandues que nous, voyant moins de [t. II, p. 25] personnes différentes, conservent plus fidélement ce qu’elles ont une fois appris. » Je ne sais si cette raison est applicable à notre siecle. Ce qui est de certain, c’est que les femmes parmi nous, aussi-bien que chez les Romains, excellent non-seulement par la facilité, mais par la pureté & la correction du langage. Les Lettres de Madame de Sévigné en sont la preuve.

Mais si les exemples domestiques ont manqué à quelqu’un dans son bas âge pour apprendre à bien parler, ce n’est pas à dire qu’il doive renoncer à cette gloire. Quiconque reçoit une éducation honnête, a sous la main les ressources nécessaires pour se former au bel usage. Ses maîtres, ceux d’entre ses camarades pour qui la maison paternelle a été une bonne école, les sermons qu’il entend, la conversation avec les gens de Lettres auprès de qui son état lui donne accès, ce sont là autant de secours qui peuvent lui être fort utiles, pourvu qu’il y joigne le goût naturel & l’application. Il s’habituera par l’usage à se défaire des mauvais mots & des mauvais tours de phrase, dont il [t. II, p. 26] avoit reçu l’impression dans son enfance. Il apprendra la pratique du bon langage, qu’il ignoroit ; & à mesure que son esprit se développera & croîtra en connoissances, les secours deviendront & plus fréquens, & plus efficaces. L’expérience confirme ce que j’annonce ici.

< Manchette : Et les observations sur la langue.>

A l’usage de la société & du monde poli, je crois qu’il est bon de joindre les observations que nous ont données sur la langue ceux qui en ont fait une étude particuliere. Nous avons abondance de ces sortes d’observations. Nulle langue n’a jamais été mieux cultivée que la nôtre : & nous avons obligation de cette culture à l’Académie Françoise, dont l’établissement fait époque dans l’Histoire de notre Littérature. Ce sont les soins & les travaux de cette illustre Compagnie, qui ont amené notre langue au degré de politesse & de perfection où elle est maintenant parvenue : & pour parler purement, nulles observations ne doivent, je pense, être consultées préférablement à celles que l’Académie Françoise a publiées sur les remarques de Vaugelas.

< Manchette : Attention à bien prononcer.>

Bien prononcer est une partie [t. II, p. 27] essentielle du mérite de bien parler. Cicéron, qui n’omet rien, a traité cet article dans son troisieme livre de l’Orateur. « Je ne veux point, dit-il, que l’on fasse sonner toutes les lettres d’une maniere affectée & pédantesque. Je ne veux point non plus que l’on en obscurcisse le son par une prononciation négligée. Il ne faut point que les mots soient si déliés & si grêles, qu’ils n’ayent, pour ainsi dire, que l’ame : il ne faut point non plus les enfler & les prononcer à grosse voix. » Cicéron marque encore quelques autres vices de prononciation, que nous pouvons comprendre sous ce que nous appellons accens. Toutes nos Provinces ont leur accent, les uns plus, les autres moins désagréable, mais toujours vicieux. A la Cour, à Paris, la prononciation est nette, dégagée, sans chant, sans abréviation précipitée, sans longueur traînante. C’est là le modele : & ceux qui sont nés en Province, doivent l’étudier & s’y conformer, sous peine d’être tout d’un coup reconnus pour Provinciaux, même par les gens du peuple de Paris. Ils ont quelquefois de la peine à se [t. II, p. 28] défaire de leur accent, sur-tout s’ils ont quitté tard le lieu de leur naissance.

< Manchette : Vices contraires à la pureté du langage.>

La lecture des bons modeles, & le bel usage, puisé partie dans le commerce avec ceux qui parlent bien, partie dans les remarques excellentes que nous avons sur notre langue, voilà les secours que nous devons employer pour acquérir la pureté du langage. Les principaux vices qui y sont contraires, sont les mots bas, les mots vieillis, les mots & les tours de phrase trop nouveaux.

< Manchette : Mots bas.>

Les mots bas sont ceux qui étant souvent dans la bouche des gens du peuple, contractent une sorte d’avilissement par la bassesse de ceux qui les emploient. Ainsi les petites gens disent la montée pour l’escalier. La montée est un terme bas. Les noms qui expriment des fonctions basses, porcher, bouvier ; ceux qui signifient des animaux méprisés, âne, cochon ;en un mot, tous les mots dont l’idée primitive basse en soi, n’est point corrigée par quelque idée accessoire qui la releve, sont termes bas & qui doivent être évités par l’Orateur. Le sentiment instruit assez là-dessus sans [t. II, p. 29] qu’il soit besoin de longs préceptes : & si quelqu’un est curieux de lire de bonnes remarques & d’utiles avis touchant ce qui regarde les mots bas ; il trouvera satisfaction dans la neuvieme Réflexion de Despréaux sur Longin. Un exemple bien remarquable est celui que M. d’Aguesseau nous donne dans un de ses plaidoyers <T. IV. p. 261>, où il avoit à discuter les droits des prétendans à la succession d’un Acteur de la Comédie Italienne. Il ne se permet pas de le désigner par son nom de Comédien. « Tibério Fiorelli, dit-il, connu sous un autre nom dans le monde. » En marge, est le nom de Scaramouche, qui a été jugé indigne d’entrer dans le texte.

Il est un art de dire noblement les petites choses. Car les Poëtes & les Orateurs sont quelquefois obligés de parler d’objets petits & minces : & il faut alors que la dignité de l’expression couvre & orne la petitesse de la matiere. Les regles de la prosodie Poétique, comme éviter le concours des voyelles, ranger réguliérement les vers d’une stance, ce sont là des objets qui assurément n’ont nulle [t. II, p. 30] grandeur. S’apperçoit-on de leur petitesse, lorsqu’on voit la premiere de ces deux regles exprimée dans ces beaux vers de Boileau, que j’ai déja cités ?

« Gardez qu’une voyelle à courir trop hâtée,
Ne soit d’une voyelle en son chemin heurtée… »

& la seconde dans ceux-ci,

« Les stances avec grace apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber. »

Si l’on sent la petitesse des objets, ce n’est que pour admirer l’art avec lequel le Poëte a su les relever par l’expression.

Prêter à intérêt est l’idée d’une chose non-seulement vicieuse, mais basse & méprisable. Combien est-elle noblement exprimée par M. d’Aguesseau dans cette phrase <T. I. p. 106> ? « Donner à un métal stérile une fécondité contraire à la nature. » Cette expression a un double mérite. Elle caractérise l’injustice de la chose, & à une locution vulgaire elle en substitue une pleine de dignité.

< Manchette : Mots trop vieux ou trop nouveaux.>

Les mots vieux ont acquis par l’âge une espece d’autorité qui leur concilie la vénération, & qui, pourvu qu’ils ne soient pas entiérement proscrits [t. II, p. 31] par l’usage, est capable de donner du poids au discours, dans lequel on les semera avec réserve & discrétion. « O nuit désastreuse ! » s’écrie quelque part M. Bossuet <Oraison funebre de Madame la Duchesse d'Orléans>. Le mot est vieux : mais de sa vieillesse même il tire de la force & de la majesté. Le P. Massillon dit par-tout oiseux,paroles oiseuses,une vie oiseuse. Jamais il ne se sert d’oisif ; qui est pourtant plus usité. Mais oiseux a plus de dignité, outre qu’il sonne mieux à l’oreille. Les mots nouveaux ont un avantage tout différent : ils brillent par leur jeunesse, ils ont l’éclat de la nouveauté.

Ces deux avantages, la dignité d’une part, le brillant de l’autre, ont chacun leur inconvénient bien voisin. Les mots tout-à-fait vieillis & surannés souvent ne s’entendent point, toujours ils blessent comme bannis du commerce ; & s’il est utile de lire les anciens Auteurs, comme je l’ai recommandé, c’est pour imiter leur tour de phrase, & non les mots qui sont tombés en discrédit. L’audace & la témérité de l’innovation choque dans ceux qui sont trop nouveaux. On doit se les interdire les uns & les autres, [t. II, p. 32] & suivre sur ce point la regle de Quintilien aussi judicieuse, qu’ingénieusement exprimée <L. I. c. 4>. « Entre les mots nouveaux, dit-il, les meilleurs sont les plus vieux : entre les vieux il faut employer par préférence les plus nouveaux. »

Cette regle de Quintilien s’est vérifiée au milieu de nous par l’expérience dans sa premiere partie. Le goût pour les mots nouveaux, & surtout pour les nouveaux tours de phrase, s’étoit emparé il y quelques années d’un certain nombre de nos Ecrivains. Epris de la nouveauté, ils faisoient main-basse sur les expressions usitées, qu’ils traitoient de triviales & de vulgaires. Ils nous créoient presque une langue nouvelle, qui dégénéroit souvent en un jargon inintelligible. De sages critiques se sont opposés à cette maladie, à laquelle ils ont même donné un nom, & qu’ils ont appellée Néologisme. L’exemple de nos graves Orateurs a résisté à cette licence, & l’a condamnée. L’usage s’est maintenu en possession de son droit de régner sur la langue : & il ne nous est resté que quelques foibles vestiges de ce goût d’innovation, qui vouloit tout envahir. [t. II, p. 33] Tenons-nous-en donc aux principes. Parlons purement, c’est-à-dire, avec dignité & sans bassesse, ayant attention de n’employer que les termes & les tours consacrés par l’usage, loin de toute affectation, soit de Néologisme, soit d’une rouille d’antiquité.

< Manchette : Le purisme est différent de la pureté du langage.>

Ne confondons pas néanmoins la pureté du langage avec le purisme. Le purisme est une affectation, & par conséquent un vice. Le purisme est une contrainte, qui resserre & captive l’essor du génie. Il n’est, je pense, aucun de nos excellens Ecrivains, dans lequel on ne trouve ce que des puristes appelleroient fautes contre la langue : & on en trouvera plus dans ceux qui sont capables d’un vol plus sublime. Les puristes sont au contraire froids, maigres, & décharnés : & nous en trouverons l’exemple dans les plaidoyers de Patru <D'Aguesseau. T. I. p. 408>, dont la diction est pure, le style très-François, mais qui péchent par la sécheresse.

Le purisme est si peu le goût naturel d’une langue, que c’est souvent à ce caractere que ceux qui la parlent comme leur langue maternelle, [t. II, p. 34] reconnoissent l’étranger. Ainsi <Quintilien, l. VIII. c. 1> Théophraste ne fut connu pour étranger par cette femme Athénienne qui vendoit des herbes au marché, que sur ce qu’il parloit, dit-elle, d’une maniere trop Attique. Et cette aventure s’est répétée de nos jours en la personne de M. Otter, membre de l’Académie des Inscriptions & Belles-Lettres, & qui avoit un génie rare & unique pour l’étude des langues <Mémoires de l'Acad. Des Belles-Lett. T. XXII. p. 303>. Il étoit parvenu à parler Arabe aussi facilement que les naturels du pays. « La critique n’attaquoit dans ses expressions, est-il dit dans son éloge, qu’un purisme trop rigoureux. »

< Manchette : Sur la liberté de faire de nouveaux mots.>

Je n’ai rien dit de la liberté de faire de nouveaux mots, parce qu’elle nous est sévérement interdite par nos Auteurs, & par la loi impérieuse de l’usage. Les Grecs & même les Romains jouissoient de cette liberté par rapport à leur langue. Horace la réclame vivement, & la raison est d’accord avec lui. Caton & Ennius, dit-il, ont enrichi notre langue. Pourquoi me refusera-t-on le même privilege, qui ne peut que servir à l’utilité publique ? Rien n’est plus judicieux, que ce que M. de Fénelon a [t. II, p. 35] écrit touchant cette matiere dans sa lettre sur l’Eloquence. Il voudroit que l’Académie Françoise jouît du droit d’introduire dans la langue les mots qui lui manquent, & d’en substituer de nouveaux aux anciens qui se perdent. Le cri est général parmi ceux qui parlent & écrivent le mieux notre langue, contre l’appauvrissement qu’elle souffre par la perte d’un grand nombre de vieux mots, qui étoient commodes, expressifs & harmonieux. Tout cela est vrai & sensé : mais la tyrannie de l’usage nous subjugue & nous captive. Notre langue ne peut acquérir de nouveaux mots que furtivement & par une sorte de contrebande. Quelqu’un hasarde un mot nouveau : si l’usage l’adopte, le voilà qui acquiert peu-à-peu le droit de bourgeoisie. Mais souvent on le rejette : & M. Rollin n’a pu faire passer vagissement, qui nous manque, & qui est analogue à d’autres mots reçus, mugissement, rugissement. C’est donc une regle subsistante parmi nous en pleine vigueur, que faire des mots nouveaux est pécher contre la pureté du langage.

Nous sommes plus indulgens sur les [t. II, p. 36] applications nouvelles de mots anciennement reçus. Les sciences naturelles extrêmement cultivées dans notre siecle, ont prêté au langage commun des façons de parler nouvelles, comme transpirer pour les choses qui devroient demeurer secrettes, & qui commencent à être connues dans le public ; la circulation de l’argent, & plusieurs autres expressions que chacun peut remarquer. Je parlerai ailleurs de ces nouvelles combinaisons de mots.

Article II. De la clarté.

Des mêmes vertus du langage qui en font la pureté, naît aussi la clarté. Car si vous n’employez que des mots reçus dans la langue, & pris dans leur vrai sens ; si vos tours de phrase sont conformes aux regles & à l’usage, votre discours se fera entendre aisément, & entrera sans peine dans l’esprit des auditeurs. La clarté néanmoins demande quelques attentions particulieres, & elle est une qualité si nécessaire dans le discours, que l’on ne peut considérer avec trop de [t. II, p. 37] soin ce qui la produit, & ce qui peut lui nuire.

< Manchette : La Clarté est la premiere vertu du discours.>

Je dis qu’elle est absolument nécessaire : & c’est ce qui s’apperçoit du premier coup d’œil. Nous ne parlons que pour communiquer aux autres nos pensées. Si donc nous ne parvenons pas à nous faire entendre, nous péchons contre l’institution même du langage, & nous manquons le but pour lequel il a été établi parmi les hommes, ou plutôt donné par la Providence divine. Si nous ne voulons pas que l’on sache ce que nous pensons, nous avons une voie bien simple : c’est de garder le silence. La clarté est donc la premiere vertu du discours, si elle n’est pas la principale.

< Manchette : Elle n'est point susceptible d'excès.>

Les autres vertus du langage peuvent être portées à l’excès, & alors elles deviennent des vices. La force peut se changer en dureté, l’ornement en parure affectée, la pureté en servitude & en contrainte. La clarté ne connoît point d’excès : jamais le discours ne peut devenir trop clair : & c’est avec grande raison que Quintilien dit à l’Orateur <L. VIII. c. 2> : « Il ne suffit pas que l’on puisse vous entendre ; [t. II, p. 38] il faut que l’on ne puisse pas ne vous point entendre : il faut que la clarté de votre discours, semblable à l’éclat du soleil, frappe les yeux de quiconque se présente à son impression. »

< Manchette : Quatre conditions pour donner de la clarté au style.>

Pour donner au discours le mérite essentiel de la clarté, on doit, à la pureté de la diction, & à la régularité de la construction, ajouter la propriété des termes, l’ordre naturel des idées, éviter l’ambiguïté, éviter la longueur excessive des phrases.

< Manchette : 1°. Propriété des termes.>

On conçoit aisément que la propriété des termes contribue infiniment à la clarté. Il en est des choses sous ce point de vue comme des personnes : & de même qu’un homme n’est jamais plus clairement & plus nettement désigné, que lorsqu’on l’appelle par son nom propre, aussi le nom propre de chaque chose en offre l’idée à l’esprit avec lumiére & précision : c’est le moyen d’empêcher qu’on ne la confonde avec aucune autre. Il est donc extrêmement nécessaire à l’Orateur de posséder bien la langue qu’il parle, & d’étudier à fond la matiere qu’il traite, pour pouvoir appeler chaque chose de son [t. II, p. 39] nom propre, & pour n’être pas réduit à l’embarras où se trouvent les enfans, qui n’ayant pas encore eu le tems d’apprendre tous les mots de leur langue, tâchent de suppléer par des circonlocutions souvent obscures, au nom propre qu’ils ignorent.

< Manchette : Mauvais goût de ceux qui se font une loi d'éviter les mots propres.>

Il est rare que ceux qui s’exposent à parler en public manquent les mots propres par ignorance. Mais il est des Orateurs & des Ecrivains qui les évitent par mauvais goût. Pour se distinguer du commun, pour briller par la finesse & le bel esprit, ils définissent tout ce qu’ils devroient nommer, ils emploient des phrases où il ne faudroit qu’un mot. De-là naît un style chargé, prolixe, & quelquefois inintelligible. Ils sont contens de leur esprit, parce qu’il faut de l’esprit pour les entendre.

Cette affectation peut aller jusqu’au ridicule : & le plus grand Poëte Comique, qui ait jamais été, en a fait parmi nous le sujet d’une de ses pieces. Les commodités de la conversation pour faire entendre des fauteuils, le conseiller des graces pour dire un miroir ;voilà un langage précieux, dont le travers outré annonceroit la [t. II, p. 40] vanité de celui qui s’en serviroit, & l’exposeroit à la risée. Pour s’en abstenir il suffit de n’avoir qu’une dose médiocre de fatuité.

Mais sans donner dans cet excès digne d’être sifflé au Théâtre, on peut en approcher : & ce ne sont pas les moins ingénieux qui auront à se donner de garde de ce vice. Il flatte par un air d’esprit ; & il paroît en supposer dans celui qui parle, & en donner à ceux qui écoutent. Il est la corruption d’un style déja formé & poli, & non pas un vice de rusticité & d’ignorance. Aussi n’en trouve-t-on aucun vestige dans les tems où l’Eloquence a été au berceau chez les différentes Nations. Il s’introduit à la suite du beau, qu’il gâte & qu’il deshonore. Il a été connu de Quintilien, qui le censure fortement <L. VIII. c. 1 & 2>. Par rapport à notre siecle, je dois me contenter de l’avertissement général que je donne ici. Il me convient mieux d’exhorter à bien faire, que de critiquer ceux qui font mal.

< Manchette : Occasions où il est permis, & quelquefois même nécessaire de les éviter.>

Faut-il donc toujours appeller chaque personne & chaque chose du nom qui lui est propre, & ne jamais employer la définition au lieu du défini ? [t. II, p. 41] Il faut toujours éviter l’obscurité : mais pourvu que l’on se précautionne contre cet inconvénient, il est beaucoup d’occasions dans lesquelles il vaut mieux désigner la chose, que de l’exprimer. M. Pascal a dit excellemment <Pensées, XXXI. 33> : « Il y en a qui masquent toute la nature. Il n’y a point de Roi parmi eux, mais un auguste Monarque ; point de Paris, mais une Capitale du Royaume. Il y a des endroits où il faut appeller Paris, Paris ; & d’autres où il faut l’appeller Capitale du Royaume. »

Rien n’est plus vrai : mais la distinction n’est pas toujours aisée à faire. Essayons de donner quelques principes sur ce choix.

La pudeur naturelle nous inspire l’attention à éviter les noms propres de certaines parties du corps, de certaines fonctions animales, qui n’ont rien de vicieux, mais qui ont quelque chose d’humiliant. Cet avertissement n’est pas nécessaire aux honnêtes gens. Il n’y a que les plus brutaux d’entre le petit peuple, qui péchent contre cette loi.

D’autres objets, sans être deshonnêtes, déplaisent beaucoup, & révoltent [t. II, p. 42] tellement ou les sens par le dégoût, ou l’ame par le mépris, que le discours n’en peut supporter le nom. L’Orateur sait les pallier de maniere que sans les nommer il les fait comprendre<Genese, T. I.p. 138>. M. Duguet fait mention « d’une vermine également sale & honteuse, qui ne convient qu’à la misere & qu’à l’ordure, & dont on se délivre par le soin de la propreté. » On entend ce qu’il veut dire, sans qu’il ait besoin de la nommer.

Le métier d’espion est vil, & le nom en est bas. M. de Fontenelle supprime le nom, & peint la chose. Parlant des fonctions du Magistrat de la Police <Eloge de M. d'Argenson>, il emploie dans sa définition ce trait : « Reconnoître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse, en purger la société, ou ne les tolérer qu’autant qu’ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d’autres qu’eux ne se chargeroient pas, ou ne s’acquitteroient pas si bien. »

Ces sortes de tours sont appellés par les Rhéteurs, Périphrases. C’est une des plus remarquables entre les Figures oratoires, & j’en parlerai sous ce titre. [t. II, p. 43] Les mots d’un usage vulgaire, quoiqu’ils n’ayent rien de bas, manquent d’une certaine dignité, qui est nécessaire dans le style soutenu. Quelquefois un changement très-léger redonne à ces mots une noblesse qui les éleve au-dessus du ton familier. Tout le monde dit le Jeudi saint, & dans l’usage commun on le doit. Boileau anoblit cette expression par une petite transposition. « Prenons du saint Jeudi labruyantecresselle. » De même il change son Jardinieren gouverneur de son jardin d’Auteuil, & par là il orne & embellit son vers, & anoblit une chose commune.

Hors les trois cas que je viens de marquer, je crois pouvoir établir pour maxime que la propriété des termes est de précepte, par l’avantage qu’elle a de servir à la clarté.

< Manchette : 2°. L'ordre naturel des idées.>

Il faut ajouter encore l’ordre naturel des idées. Ce soin doit régner dans tout le discours, & bien entendu il est la même chose que la disposition oratoire ; mais nous le considérons ici dans la construction de chaque phrase, & par rapport au mérite de la clarté, & non pas à l’utilité de la cause. Je dis donc que le discours sera [t. II, p. 44] clair, lorsque les idées seront présentées suivant leur ordre naturel, & de façon que l’une naisse de l’autre ; lorsque la cause précédera l’effet, & le principe sa conséquence ; lorsque ce qui est antérieur pour le tems, marchera d’abord, & aménera ce qui a suivi : & ainsi de tout le reste, qu’il est impossible & peu nécessaire de marquer dans le détail. L’Orateur prendra conseil de la chose même. Son esprit & son jugement seront ses guides, bien mieux que des préceptes, toujours vagues, & souvent sujets à exception.

Tous les bons Auteurs nous fournissent des exemples de cette vertu du discours. Je me contenterai de citer les vers par lesquels Osmin commence son récit au Visir Acomat, dans la premiere scène du Bajazet de Racine.

« Babylone, Seigneur, à son Prince fidele ;
Voyoit sans s’étonner notre armée autour d’elle.
Les Persans rassemblés marchoient à son secours,
Et du camp d’Amurat s’approchoient tous les jours,
Lui-même, fatigué d’un long siége inutile,
Sembloit vouloir laisser Babylone tranquille,
Et sans renouveller ses assauts impuissans,
Résolu de combattre, attendoit les Persans. »

[t. II, p. 45] Quelle clarté ! quelle harmonie dans les idées ! chacune est placée en son ordre & amene la suivante. Les dispositions des assiégés ne sont point traitées pêle-mêle avec celles d’Amurat : tout est distingué, tout est lié. Et de l’ensemble il résulte une netteté, qui ne laisse rien à désirer pour l’intelligence du fait.

< Manchette : 3°. Attention à éviter les ambiguïtés.>

Eviter les ambiguïtés & les équivoques, est encore une attention nécessaire pour la clarté du style. Notre langue en est pleine. Les il, les le & la, les son, sa, ses, en sont une source intarissable ; & on ne sauroit croire quel tourment il en coûte à ceux qui parlent & qui écrivent pour garantir leur expression de l’ambiguité qui naît de ces petits mots dont on a besoin à chaque instant. Un Auteur qui a mérité de grands reproches à bien des égards, mais que l’on peut citer pour exemple de la clarté du style, se plaint de ce joug, déclarant en même tems qu’il ne peut se déterminer à le secouer <Baile [sic], Dict. Préface de la prem. Edition>. « Mon style, dit-il, est assez négligé, il n’est pas exempt de termes impropres & qui vieillissent, ni peut-être même de barbarismes. Je l’avoue, je suis là [t. II, p. 46] dessus presque sans scrupules. Mais en récompense je suis scrupuleux jusqu’à la superstition sur d’autres choses plus fatigantes : comme d’éviter les équivoques…… & l’emploi dans la même période d’un ou, d’un il, de pour, de dans, &c. avec différens rapports : de faire qu’un il au commencement d’une période se rapporte, non à un cas oblique, mais à un nominatif de la précédente, &c. »

Cette façon de penser est assez philosophique. Il est dans le génie des Philosophes de faire un très-grand cas de la clarté, & par conséquent de regarder l’ambiguïté de l’expression comme un écueil contre lequel on ne peut trop se précautionner. Cependant les occasions de manquer aux regles gênantes que Baile s’imposoit, sont si fréquentes, que je crois absolument impossible de suivre exactement ces regles dans un discours qui se prononce sur le champ & sans avoir été préparé. En écrivant, la chose est possible : & l’on doit s’y astreindre. Je n’oserois pourtant pas dire que si cette contrainte gâte, comme il peut arriver, les agrémens [t. II, p. 47] vifs & naturels de l’expression, il ne fût pas permis de conserver, aux dépens de la regle, une saillie brillante, un tour heureux, qui perdroient à être réduits à une parfaite régularité. Mais si dans le cours ordinaire on s’assujettit à la loi, & que l’on fasse des efforts pour ne s’en point écarter, il arrivera, je crois, à l’Ecrivain par rapport à cet objet, ce que Boileau dit excellemment de la rime.

« Lorsqu’à la bien chercher d’abord on s’évertue,
L’esprit à la trouver aisément s’habitue.
Au joug de la raison sans peine elle fléchit,
Et loin de la gêner, la sert & l’enrichit. »

De même ici l’expression, par l’habitude constante, apprendra à se plier à la regle : & l’agrément du tour n’en deviendra que plus pur, n’étant point acheté par une sorte de faute de langage.

< Manchette : 4°. Eviter la longueur des phrases.>

Il n’en coûtera pas tant de peine pour éviter l’inconvénient des longues phrases, qui peuvent nuire aussi a la clarté. Il est bien aisé de couper une phrase trop longue, & d’en faire deux qui soient d’une juste mesure. On a autrefois reproché le défaut [t. II, p. 48] dont je parle ici, à des Ecrivains célébres qui avoient d’ailleurs toutes les grandes vertus de l’Eloquence. Leurs périodes composées de plusieurs membres, & tenant trop long-tems en suspens l’esprit des lecteurs, ont passé en proverbe. Nous nous sommes bien corrigés. Aux fatigantes périodes de nos devanciers, nous avons substitué de petites phrases, courtes, qui rendent le style brusque, sautillant, haché, qui en font, en un mot, si j’ose dire ce que je pense, un ciment sans chaux. Ce style ne péche pas contre la clarté, mais il n’a point de dignité. Pour réunir ces deux qualités, le style doit être soutenu, lié, de maniere pourtant qu’il ne soit pas chargé outre mesure, ni formé par un tissu de membres de phrase enchaînés sans fin les uns dans les autres.

Pour joindre l’exemple aux préceptes, je ne puis citer en matiere d’élégance un meilleur modele que Malherbe.

« Aimez sa pureté, nous dit Boileau

Et de son tour heureux imitez la clarté ».

[t. II, p. 49]

CHAPITRE III. De l’Ornement.

L’élégance n’est, à proprement parler, qu’une exemption de vices. L’Ornement donne de l’éclat au discours, attire l’admiration, excite le sentiment. C’est cette partie qui distingue singuliérement l’Orateur de l’homme disert.

< Manchette : L'Ornement oratoire doit naître de la chose même, & tendre à l'utile.>

Quintilien observe aussi que par l’Ornement plus que par toutes les autres vertus du discours, l’Orateur travaille un peu pour lui-même. « L’Invention, dit-il <L. VIII. c. 3>, la Disposition, les finesses de l’Art qui sauvent habilement une difficulté, qui font valoir une preuve par le tour adroit qu’on sait y donner ; tout cela se rapporte directement & uniquement à l’utilité de la cause. Par l’Ornement l’Orateur tourne l’admiration vers soi, & se met dans le cas de goûter la douceur des applaudissemens. Les autres parties lui méritent l’estime des gens habiles : celle-ci seule lui attire les acclamations populaires. » [t. II, p. 50] Quintilien a bien senti que cette doctrine est sujette à de grands inconvéniens, & que si elle est poussée jusqu’à ses dernieres conséquences, elle peut amener la corruption totale de l’Eloquence. En effet, si l’Orateur se permet de se regarder soi-même, au lieu de s’occuper tout entier du bien de sa cause, il sera fortement tenté de chercher à plaire plus qu’à prouver ; de parer son discours, plutôt qu’à le rendre fort & vigoureux ; de considérer moins la substance intérieure, que l’écorce : il deviendra une cymbale, « qui d’un vain bruit frappe les airs. » Pour parer à cette objection, & corriger sa maxime, Quintilien ajoute que l’Ornement, qui est avantageux à l’Orateur, ne laisse pas de faire aussi du bien à la cause, parce que ceux qui nous écoutent volontiers, apportent plus d’attention à ce que nous disons, & sont mieux disposés à nous en croire.

Cela est vrai. Mais nous ne parlerons jamais mieux, jamais nous ne rendrons notre discours plus persuasif, que lorsque nous nous oublierons nous-mêmes, & que nous nous occuperons uniquement de la cause. Nous [t. II, p. 51] devons ici, comme dans tous les objets importans, suivre la maxime du grand Condé répétée par M. Bossuet : « Il faut songer uniquement à bien faire, & laisser venir la gloire après la vertu. »

Je suis autorisé à penser ainsi en Eloquence par un suffrage d’un grand poids. M. de Fénelon admire Démosthene, précisément par cet endroit <Lettre sur l’Eloquence>. Après avoir rapporté un grand morceau de la premiere Philippique, il observe que « Tout est dit pour le salut public : aucun mot n’est pour l’Orateur. » Il ne craint point de préférer par cette raison l’Orateur Grec au Romain, Démosthene à Cicéron. Il les compare ensemble, & proteste d’abord qu’il est plein de la plus sincere admiration pour Cicéron. « Mais, ajoute-t-il, l’Orateur en pensant au salut public, ne s’oublie pas, & ne se laisse point oublier. Démosthene paroît sortir de soi, & ne voir que la partie. Il ne cherche point le beau : il le fait sans y penser… On pense aux choses qu’il dit, & non à ses paroles. On le perd de vue. On n’est occupé que de Philippe, qui envahit tout. » [t. II, p. 52] De ce parallele M. de Fénelon conclut la supériorité de Démosthene.

« Je suis charmé, dit-il, de ces deux Orateurs. Mais j’avoue que je suis moins touché de l’art infini & de la magnifique éloquence de Cicéron, que de la rapide simplicité de Démosthene. »

Excluons donc de l’Ornement dont nous parlons, le retour de l’Orateur vers soi-même, qui doit nous paroître, non un avantage, mais un piége, ou un écueil ; & attachons-nous sans restriction & sans réserve aux principes que Quintilien par-tout ailleurs, & Cicéron avant lui, ont établis sur le vrai Ornement oratoire, qui doit naître de la chose même, & se renfermer en elle ; qui n’est louable qu’autant qu’il est utile, & qu’il donne à l’expression, non pas simplement un coloris agréable, mais une force & une énergie triomphante.

S. Augustin pensoit ainsi : & son expérience, en deux occasions remarquables de sa vie, joint la preuve de fait à la maxime spéculative. Je vais rapporter d’après lui-même le premier de ces deux traits <De Doctr. Christ. l. IV. c. 24>.

« Pendant que j’étois, dit-il, à Césarée [t. II, p. 53] en Mauritanie, j’entrepris de persuader aux habitans de cette ville d’abolir une ancienne coutume, qui tous les ans ; à un tems marqué, armoit les citoyens les uns contre les autres, parens contre parens, freres contre freres, les peres contre leurs enfans : en sorte que partagés en deux bandes ils s’attaquoient mutuellement à coups de pierres avec une telle violence, que souvent plusieurs y laissoient la vie. Je me servis, selon toute l’étendue de mes forces, des expressions les plus véhémentes, pour déraciner des cœurs & des mœurs de ce peuple une coutume si barbare & très-invétérée. Je ne crus néanmoins avoir rien gagné, pendant que je n’entendis que leurs acclamations : je ne commençai à espérer, que lorsque je les vis répandre des larmes. Car les acclamations montroient que je les avois instruits, & que mon discours leur faisoit plaisir. Mais leurs larmes marquerent qu’ils étoient changés. » L’effet suivit : la cruelle coutume fut abolie : & la réforme introduite par le discours du pieux, & véhément Orateur. [t. II, p. 54] avoit déja duré huit ans, lorsqu’il écrivoit ce que je viens de traduire. L’autre trait est tout semblable, & il a été cité par M. de Fénelon & par M. Rollin <Traité des Etudes>.

Tel est donc le vrai & grand Ornement en Eloquence : & je ne connois d’exception à cette regle, que dans les discours d’où l’intérêt & le sentiment sont exclus, & qui n’annoncent précisément que le dessein de plaire.

Et l’on ne doit point craindre qu’un Ornement si sévere ne soit plus un ornement, & ne rende le discours sec & dénué de graces. « C’est un grand-principe, qui se vérifie également dans les ouvrages de la nature, & dans ceux de l’art (dit M. Rollin d’après Cicéron), que l’utile & le beau naissent de la même source, & que les choses qui ont le plus d’utilité en elles-mêmes, sont aussi celles qui ont le plus de dignité & d’agrément. Qu’on fasse quelque attention sur la symmétrie & l’arrangement des différentes parties qui composent un édifice ou un vaisseau, qui entrent dans la structure du corps humain, qui forment dans l’univers cette harmonie qu’on [t. II, p. 55] ne se lasse point d’admirer : on reconnoîtra, que chacune de ces parties, dont l’utilité seule ou la nécessité sembleroient avoir donné l’idée, contribue aussi beaucoup à la beauté du tout. Il en est ainsi du discours, dans lequel la beauté naît de l’utilité, & l’accompagne. » Cette réflexion est excellente, & elle frappera d’autant plus, qu’elle sera plus approfondie. Cicéron la met dans un grand jour par le détail dans lequel il entre. J’invite à lire le morceau tout entier <De Orat. l. III.178-181>.

< Manchette : Division.>

L’Ornement oratoire consiste ou dans les mots ou dans les choses. Les Rhéteurs ont assez habilement distribué tous les genres d’ornement sous différens titres, qu’ils ont appellés Figures de Rhétorique, & dont ils ont distingué deux ordres, figures de mots, figures de pensées. Nous les suivrons dans ce détail. Mais auparavant, il ne sera pas inutile de placer ici quelques observations générales sur le choix des mots par rapport à l’Ornement, & sur leur arrangement sous le même point de vue. Si l’ordre que je me prescris donne lieu à quelques répétitions, je pense, comme [t. II, p. 56] je l’ai déja dit, que l’inconvénient est léger dans une Rhétorique, qui est plutôt affaire de goût, que science méthodique & rigoureusement raisonnée.

SECTION PREMIERE. Observations générales sur les mots par rapport à l’Ornement.

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Article I. Du choix des mots.

Monsieur Rollin a fait deux articles, l’un du choix des mots, l’autre de leur arrangement, dans son Traité des Etudes. J’exhorte à les consulter. Je me contenterois même volontiers d’y renvoyer, si la matiere y étoit considérée de la façon dont je dois la traiter ici. M. Rollin travailloit pour les Etudes & les Etudians, & par cette raison il n’a point craint les exemples Latins. Il en a même fait plus d’usage que des François. Mon plan est différent. Le François est mon objet, & je me propose de servir non-seulement ceux qui sont [t. II, p. 57] initiés dans les langues savantes, mais les personnes qui se renfermant dans leur langue maternelle, veulent néanmoins prendre quelques notions de l’art de bien dire.

Dans le choix des mots par rapport à l’Ornement, le premier soin doit être d’éviter tout ce qui est contraire, soit à la pureté du langage, soit à la clarté du style. Ce qui est vicieux, ne peut être un ornement.

< Manchette : De l'harmonie imitative. Notre langue en est susceptible.>

Les mots sont plus capables les uns que les autres de plaire à l’oreille par leur son. Nous l’avons déja dit, & nous avons traité dans un article exprès la matiere de l’harmonie mécanique. Mais les mots peuvent avoir encore le mérite de représenter par leur son même la qualité de la chose signifiée. C’est ce que nous avons appellé ci-dessus harmonie imitative, l’un des grands & délicieux ornemens du discours, sur-tout dans la Poésie. Pour rendre sensible ce que je dis ici, je crois ne pouvoir mieux faire que d’emprunter les termes mêmes de M. Racine le fils, dans ses Réflexions sur la Poésie. Il veut prouver que notre Poésie est susceptible de ce genre de beauté, & il s’en exprime ainsi : [t. II, p. 58] « Quand l’imitation demande de la rudesse dans les sons, nos bons Poëtes savent appeller les consonnes à leur secours, & dire, pour dépeindre un monstre,

« Indomptable taureau, dragon impétueux
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ! »
<Phédre>

ou faire entendre les serpens sur la tête des Euménides, en multipliant la consonne qui imite le sifflement.

« Pour qui sont (a) ces serpens qui sifflent sur vos têtes ? »
<Andromaque>

<N.d.A. : (a) Le c équivaut ici à une s dans la prononciation.>

En lisant ces deux vers de Boileau,

« N’attendoit pas qu’un bœuf pressé de l’éguillon,
Traçât à pas tardifs un pénible sillon. »

on est contraint de les prononcer lentement : au-lieu qu’on est emporté malgré soi dans une prononciation rapide par celui-ci,

« Le moment où je parle, est déja loin de moi. »

M. Racine, dont je transcris ici les paroles, considere seulement la Poésie, qui étoit son objet : mais il n’exclud pas notre Prose du mérite. [t. II, p. 59] de l’harmonie imitative, quoique la mesure du vers donne à la Poésie de l’avantage. M. Fléchier, que j’ai déja cité comme le plus harmonieux de nos Orateurs, fournit la preuve de ce que j’avance touchant la Prose Françoise. S’il veut peindre un objet d’horreur, il multiplie les sons rudes <Oraison funebre de M. de Turenne>. « Flandres, théâtre sanglant, où se passent tant de scènes tragiques, triste & fatale contrée, trop étroite pour contenir tant d’armées qui te dévorent. » Dans presque tous les mots qui forment cette demi-phrase, entre la lettre r, & ils sont chargés de consonnes. Je sens au contraire de la douceur, même dans le son des mots de cette autre phrase, dont les idées font douces & agréables. « Quel fut ce jour heureux qu’on la (b) vit sortir, comme la Colombe de l’Arche, de ce petit (c) espace de terre que les flots respecteront éternellement, pour annoncer aux Provinces leur félicité, & porter par-tout où elle passoit la paix & la joie dans le cœur des peuples ! »

<N.d.A. (b) La Reine Marie-Thérese d’Autriche.>

<N.d.A. (c) L’isle de la Conférence.>

L’Exorde de l’Oraison funebre de M. de Turenne [t. II, p. 60] est pompeux, & la pompe des idées est soutenue & exprimée par celle des mots, dont le son est noble, plein & majestueux. On en peut juger par ce morceau. « A ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du Temple s’ébranlerent : le Jourdain se troubla : & tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant, qui sauvoit le peuple d’Israël ? » Veut-on de la rapidité ? En voici l’exemple. « Ici il <M. de Turenne> forçoit des retranchemens, & secouroit une place assiégée. Là il surprenoit les ennemis, ou les battoit en pleine campagne. Ces villes où vous voyez les Lis arborés, ont été ou défendues par sa vigilance, ou conquises par sa fermeté & par son courage. Ce lieu couvert d’un bois & d’une riviere, c’est le poste où il rassuroit ses troupes effrayées après une honorable retraite. Ici il sortoit de ses lignes pour combattre, & d’un seul coup prenoit une ville & gagnoit une bataille. Là distribuant ce qui lui restoit de son propre argent, il achevoit un siége, & il [t. II, p. 61] alloit en faire lever un au même tems ». L’Orateur coule légérement sur un grand nombre de faits, & son discours vole avec lui : phrases courtes, repos fréquens, mots faciles à prononcer, & qui n’ont dans le son rien de pesant ni de rude.

Cette partie de l’harmonie, qui consiste dans la rapidité des mots expressive de celle des choses, est, je crois, celle que nous avons le mieux conservée, parce qu’elle est conforme au génie de la nation Françoise, dont nous cultivons avec plus de soin que jamais la légéreté. Pour le reste je crains que M. d’Aguesseau n’ait dit trop vrai lorsqu’il observe que l’harmonie du langage François semble avoir péri avec Balzac, ou du moins avec M. Fléchier, son disciple ou son imitateur <T. I. p. 409>. Mais ce n’est point à la langue qu’on doit s’en prendre : c’est la faute de ceux qui la parlent.

< Manchette : Autres vertus à considérer & à rechercher dans le choix des mots.>

Le mérite de l’harmonie imitative n’est pas le seul qui doive être considéré dans le choix des mots. On peut même dire que les occasions en sont rares, en comparaison des autres qualités qui exigent l’attention continuelle de l’Orateur dans toute la suite [t. II, p. 62] du discours. Il doit choisir les mots propres au sujet qu’il traite, propres à la nature de l’ouvrage qu’il a entre les mains, nobles dans le style soutenu, gracieux dans les sujets rians, simples dans les matieres communes & peu relevées, toujours justes, quelquefois énergiques : en un mot tout ce que nous avons déja dit sur l’Elocution, & tout ce que nous en dirons encore, influe dans le choix des mots. Ainsi pour éviter une répétition fatigante, je me contenterai ici de donner quelques exemples. Je ne les prendrai pas dans les Orateurs. Un discours éloquent est un tissu de beautés de ce genre. On peut même dire qu’il n’est éloquent que par là, ou du moins c’est par cet endroit que brille surtout le talent. Il est donc inutile de vouloir donner par extrait ce qui se trouve par-tout. Il suffit de parcourir un discours oratoire, & de se demander à chaque phrase comment un homme du commun auroit énoncé ce que dit l’Orateur. On sentira partout le mérite du choix des mots. La Poésie est plus saillante, & plus fertile en traits qui peuvent se détacher. [t. II, p. 63]

< Manchette : Exemples.>

Corneille a dit que les trois favoris de Galba s’empressoient ardemment.

« A qui dévoreroit ce regne d’un moment »

Quelle force d’expression ! Mettez en sa place l’expression simple, à qui feroit son profit d’un regne qui ne devoit durer que peu de tems : c’est la même idée : à peine la reconnoit-on.

Le digne rival de Corneille fait avouer à Agamemnon qu’il s’étoit laissé trop flatter par la douceur du commandement. Quelle différence entre cette expression vulgaire & celle du Poëte !

« Ces noms de Roi des Rois & de Chef de la Grece,
Chatouilloient de mon cœur l’orgueilleuse foiblesse »

Chatouiller est un mot expressif, & qui fait image. Orgueilleuse foiblesse, réunit deux idées qui ne semblent pas faites l’une pour l’autre, mais qui dans la réalité s’allient très-bien.

Pour ce qui regarde la convenance des expressions avec le sujet traité, je ne crois pas que l’on puisse citer de modele plus riche & plus heureux que l’Art Poétique de Boileau. Toujours ce grand Poëte proportionne si [t. II, p. 64] bien les expressions aux choses, qu’il joint l’exemple au précepte, & peint ce qu’il définit. Veut-il recommander la césure dans nos grands vers ? il la marque dans le sien.

« Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots.
Suspende l’hémistiche, en marque le repos. »

J’ai cité les vers où il parle de la rime, & l’on a pu y remarquer que la rime en est parfaite. Lorsqu’il définit l’Idylle, il prend le ton & les idées champêtres, & un style uni & gracieux.

« Telle qu’une bergere, aux plus beaux jours de fête,
De superbes rubis ne pare point sa tête,
Et sans mêler à l’or l’éclat des diamans,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornemens :
Telle aimable en son air, mais humble dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante Idylle. »

Lorsqu’il commence à parler de la Tragédie, son discours devient tragique.

« Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux.
Qui par l’Art imité ne puisse plaire aux yeux.
D’un pinceau délicat l’artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable.
Ainsi pour nous charmer, la Tragédie en pleurs,
D’Oreste tout sanglant fit parler les douleurs ;
[t. II, p. 65] D’Œdipe parricide exprima les alarmes,
Et pour nous divertir nous arracha des larmes. »

L’Ode, le Poëme Epique, sont présentés & définis dans le même goût. Ce genre de beauté caractérise l’Art Poétique de Boileau : je ne le trouve point dans celui d’Horace.

Article II. De l’arrangement des mots.

Je ne considere point ici l’arrangement des mots par rapport au plaisir de l’oreille : c’est une matiere déja traitée. Je veux parler premiérement du pouvoir d’un mot mis en sa place, & en second lieu des heureuses combinaisons de mots, qui donnent au style un air de nouveauté & de hardiesse.

< Manchette. Pouvoir d’un mot mis en sa place.>

Dans notre langue les mots suivent communément l’ordre naturel des idées : le substantif passe avant l’adjectif, le nominatif avant son verbe, & ainsi du reste. Cet ordre est avantageux pour la clarté : mais uniformement observé, il rendroit le style languissant. On remédie à cet inconvénient par les inversions, qui sont [t. II, p. 66] très familieres dans le style oratoire, & qui produisant une légere suspension donnent de la vivacité au discours. Dans l’Oraison funebre du grand Condé, M. Bossuet, après avoir employé la comparaison de l’Aigle, qu’on voit porter de tous côtés ses regards perçans, & tomber si sûrement sur sa proie, qu’elle ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux, fait ainsi l’application de la comparaison à son sujet : « Aussi vifs étoient les regards, aussi vîte & impétueuse étoit l’attaque, aussi fortes & inévitables étoient les mains du Prince de Condé. » Le tour de cette phrase est très-vif. Il languiroit, si les mots, au-lieu de l’arrangement que l’Orateur lui a donné, marchoient dans l’ordre Grammatical. Les regards du Prince de Condé étoient aussi vifs, son attaque étoit aussi vîte & impétueuse : & le reste.

Il est pareillement très-avantageux de produire une suspension d’un moment, par le renversement de l’ordre que devroient suivre naturellement deux membres de phrase. Le même Orateur, parlant des Grands dont la bonté n’est pas le partage, observe [t. II, p. 67] qu’il leur arrivera en conséquence d’être privés des douceurs de la société, qui sont le plus grand bien de la vie humaine. Il est clair que le dernier membre de cette phrase est amené par celui qui précéde, & qu’ainsi l’ordre naturel de ces deux membres est celui dans lequel je les ai placés. Combien le discours devient-il plus vif par l’arrangement suivant lequel M. Bossuet les fait marcher ? « Ils demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire, des douceurs de la société. »

Il est quelquefois des mots qui ont une force particuliere, & qui par cette raison ne doivent point être confondus dans la phrase. Il faut les tirer de rang, & les placer ou à la fin de la phrase, ou dans quelque autre poste remarquable, qui attire sur eux l’attention, & qui les mette dans le cas de frapper leur coup. M. Bossuet nous fournira encore un exemple de cet utile arrangement. Il loue la noble fierté avec laquelle M. le Prince proscrit & fugitif, sut néanmoins soutenir l’honneur de son nom & de sa naissance. Etant en Flandre, sur les [t. II, p. 68] terres d’Autriche, il exigea que les Princes de cette Maison lui cédassent la préséance, «& la Maison de France, dit l’Orateur, garda son rang sur celle d’Autriche, jusques dans Bruxelles. » Ce trait, jusques dans Bruxelles, acheve de relever la fierté de courage du Prince, qui se fait rendre ce qui lui est dû par les Princes d’Autriche, jusques dans la ville Capitale des Pays-bas Autrichiens. Placé comme il est, ce mot ne peut manquer de faire son effet. Transporté de là en tout autre endroit de la phrase, il frappera beaucoup moins.

Dans les reproches que fait la Clytemnestre de Racine à Agamemnon,

« Barbare ! c’est donc là cet heureux sacrifice
Que vos soins préparoient avec tant d’artifice,

& plus bas,

« Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre.
L’orgueil de voir vingt Rois vous servir & vous craindre,
Tous les droits de l’Empire en vos mains confiés,
Cruel, c’est à ces dieux que vous sacrifiez. »

Les mots barbare & cruel,sont tellement en leur place, qu’il n’est pas possible de leur en donner une autre, sans leur faire perdre une [t. II, p. 69] grande partie de leur force.

< Manchette : Heureuse combinaison des mots.>

C’est ainsi que le pouvoir est grand d’un mot mis en sa place. Mais l’arrangement qui combine les mots ensemble pour en faire de nouvelles & heureuses alliances, est encore un plus brillant ornement du discours. Il marque un génie riche & fécond, & plaît par une noble hardiesse : il ne peut partir que d’un esprit qui pensant avec force ou avec grace, crée des expressions qui répondent à son idée : il enrichit la langue en la seule maniere qui nous soit permise. Car l’Orateur ne crée point les mots : il les prend tels qu’ils sont dans l’usage commun & ordinaire des hommes : mais il les façonne comme une cire molle, & par d’ingénieuses & adroites combinaisons, il donne une forme nouvelle à ce qui est connu & manié de tous.

M. Racine le fils a excellemment traité cette matiere dans ses Réfléxions sur la Poésie, & je me fais une joie & un honneur de proposer les idées & les observations judicieuses d’un illustre ami, avec qui j’ai été lié dès l’enfance, & dont j’ai toujours fait profession d’estimer le talent, & [t. II, p. 70] de chérir la vertu. Chargé du poids de la gloire d’un grand nom, il n’en a point été accablé : il y a même ajouté le mérite singulier de consacrer uniquement la Poésie à des sujets dignes d’elle. Enfin il a su non-seulement faire des vers, mais réfléchir sur l’art : autant que ses ouvrages poétiques montrent de talent, d’ame & de feu, autant il fait preuve de jugement & de goût dans ses Réflexions sur la Poésie. Il y traite, ch. 3, art. 2, de la langue poétique, qu’il fait consister en ce que la Poésie employant les mêmes mots que la Prose, les range dans un autre ordre. Il remarque néanmoins en finissant, que les Poëtes n’ont pas seuls ce privilege, & que les Orateurs, emportés par le feu de l’Eloquence, usent quelquefois de la même hardiesse. M. Bossuet, qu’il appelle avec raison le Démosthene de la France, lui fournit la preuve & l’exemple de sa proposition. Il cite de lui cette belle expression : « sortez du tems & du changement, & aspirez à l’Eternité. » Expression toute neuve & aussi heureuse que hardie. Jamais personne avant M. Bossuet n’avoit dit sortez du tems, pour dire renoncez aux [t. II, p. 71] choses temporelles. Le tems ne paroît pas même une chose dont on puisse sortir autrement que par la mort. On sort d’un lieu, d’une ville, d’une maison. Mais l’idée de sortir & celle du tems ne sembloient pas pouvoir s’unir. Il n’appartenoit qu’à M. Bossuet de les faire aller ensemble.

Ce grand & sublime Orateur est plein de semblables hardiesses. Il appelle l’arbre de vie un arbre d’immortalité <Histoire Universelle.>. Parlant de la vie humaine abrégée dans les tems qui ont suivi le déluge, & de la marche de la mort devenue plus prompte & plus hâtive, & menaçant les hommes de plus près : « Comme ils s’enfonçoient, dit-il, tous les jours de plus en plus dans le crime, il falloit qu’ils fussent, pour ainsi parler, tous les jours plus enfoncés dans leur supplice. » Cette façon de parler, enfoncés dans leur supplice, étonne par sa nouveauté, mais elle plaît par sa hardiesse, qui est néanmoins accompagnée des correctifs nécessaires.

Du même goût sont toutes ces autres expressions hasardées avec énergie sans cesser d’être claires & naturelles, [t. II, p. 72] les cadavres qu’il nous faut manger pour nous assouvir, c’est-à dire, les chairs des animaux dont nous faisons notre nourriture ; l’Egypte envoyant ses Colonies par toute la terre, & avec elles la politesse & les 1oix : un empire d’esprit opposé à celui qu’on établit par les armes : des Rois qui privés de l’honneur d’être inhumés dans les tombeaux qu’ils s’étoient préparés, n’ont pas joui de leurs sépulcres. Ces expressions réunissent des mots qu’il n’est pas ordinaire de joindre ensemble ; & de pareils assemblages, peu usités, affranchis des regles communes du langage, frappent en même tems & charment l’auditeur ou le lecteur. Je dis charment : car le genre gracieux en est susceptible, aussi-bien que le style fort & nerveux, & nous aimons à lire dans un Poëte, qu’une bergere.

« Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornemens. »

Ces tours ont un rapport visible avec ce que l’on appelle Figures de Rhétorique, mais il s’en faut bien qu’ils les embrassent toutes. C’est à elles qu’il appartient de faire le principal ornement du discours : & je [t. II, p. 73] dois maintenant les définir en général & en particulier ; faire connoître le caractere qui leur est commun, & celui qui est propre à chacune ; & de toutes donner des exemples.

SECTION II. Des Figures de Rhétorique.

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< Manchette : Définition des Figures de Rhétorique.>

On emploie le nom de Figure en Grammaire, on l’emploie en Rhétorique. Les Figures de Grammaire ne sont point de mon sujet. Je ne traiterai ici que de celles de Rhétorique.

Les Figures de Rhétorique se définissent communément des façons de parler qui s’éloignent de la maniere naturelle & ordinaire. Définition trop vague, qui ne présente point d’idée, ou qui en présente une fausse, comme a fort bien remarqué unEcrivain (a), à qui on ne peut refuser la louange d’avoir porté la netteté, la précision & la justesse dans les matieres qu’il a discutées.

<N.d.A. L'Auteur du Livre des Tropes.>

Les figures sont si peu éloignées de la manière [t. II, p. 74] naturelle de parler & de penser, que c’est la nature elle-même qui nous les inspire, & qu’elles ne sont belles & louables dans le discours qu’autant qu’elles sont naturelles. Il n’est point besoin d’art pour faire des Figures de Rhétorique. Les discours les plus ordinaires en sont pleins, & en particulier ceux des personnes qui parlent avec le moins d’apprêt, & qui suivent le plus simplement les impressions de la nature. L’Auteur desTropes observe, & bien d’autres en ont fait la remarque avant lui, « que dans un jour de marché à la Halle il se fait plus de Figures, qu’il ne s’en fait en plusieurs jours d’assemblées Académiques. »

Comment donc définirons-nous les Figures de Rhétorique ? Distinguons dans le discours le fond de la pensée, & la maniere de l’exprimer. Un tour de phrase, qui par la maniere dont il exprime la pensée, y ajoute de la force, de la noblesse ou de la grace, c’est ce que l’on appelle Figure de Rhétorique. Des exemples rendront la chose sensible.

Achille, à qui, dans Racine, Agamemnon reproche qu’il est lui-même, [t. II, p. 75] par son empressement pour la guerre, la vraie cause de la mort que va souffrir Iphigénie, pouvoit répondre : Vous avez tort de me reprocher cet empressement. Si j’ai souhaité la guerre, ce n’étoit point pour moi, mais uniquement pour vos intérêts. Cette pensée est solide & judicieuse en elle-même. Mais elle acquiert une grande force par le tour que le Poëte a su lui donner.

« Et que m’a fait, à moi, cette Troye où je cours ?
Aux pieds de ses remparts quel intérêt m’appelle ?
Pour qui, sourd à la voix d’une mere immortelle,
Et d’un pere éperdu négligeant les avis,
Vais-je chercher la mort tant prédite à leur fils ?
Je n’y vais que pour vous, barbare que vous êtes !
Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien,
Vous que j’ai fait choisir & leur chef & le mien. »

Le tour interrogatif anime la pensée par l’indignation qu’il exprime. La répétition insiste avec véhémence, & semble porter des coups redoublés. Tel est le premier & le plus bel usage des Figures oratoires : donner au discours de la force, de l’ame, de la vie, par l’expression du sentiment.

Quelquefois les Figures sont mises en œuvre pour donner de la noblesse [t. II, p. 76] au style, qui n’auroit pas la dignité convenable, si la chose étoit exprimée simplement. M. Fléchier, dans l’oraison funebre de Madame la Duchesse d’Aiguillon, emploie ce tour de similitude & de métaphore : « Ce fut alors (dans un tems de calamité publique, qui affligeoit plusieurs Provinces de France,) « ce fut alors que sa charité, comme un fleuve sorti d’une source vive & abondante, & grossi de quelques ruisseaux étrangers, rompit ses bords, & s’épandit sur tant de terres arides. » L’Orateur fait sentir lui-même la différence entre ce langage figuré & l’expression simple. « Parlons sans figure, ajoute-t-il tout de suite. Ce fut alors qu’unissant à ses aumônes celles qu’elle avoit sollicitées & recueillies, elle fit couler dans ces Provinces désolées un secours de trois ou quatre cent mille livres. » Cette derniere phrase a beaucoup moins d’éclat, quoiqu’elle n’ait rien de trop humble. Mais la premiere brille par le tour figuré. Ce second usage des Figures est d’un prix bien moindre que le premier. Il a pourtant son mérite : & il est le caractere [t. II, p. 77] constitutif du style orné, qu’exige le genre démonstratif.

Les Figures servent en troisieme lieu à donner au style de l’aménité & de la grace. Plusieurs expressions de ce goût ont passé dans le langage ordinaire : la fleur de l’âge, la fleur de la beauté, la jeunesse est le printems de la vie humaine. Les fables de la Fontaine fournissent à chaque pas des exemples de semblables agrémens, sortis de la source des Figures : le réveille-matin, pour signifier le coq : Grippeminaud, le bon Apôtre : un nid des jeune oisillons, qui délogent sans trompette : un pré, séjour du frais,véritable patrie des zéphirs. La Fontaine est le Poëte des graces. La prose devient presque aussi charmante sous la plume de l’Auteur du Télémaque : & toujours avec le secours des Figures. Voyez cette description de la vie que menoient les bergers instruits par Apollon <Télém. l. II>. « Il apprit ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on sait goûter ce que la simple nature a de gracieux. Bientôt les bergers avec leurs flûtes se virent plus heureux que les Rois : & leurs cabanes [t. II, p. 78] attiroient en foule les plaisirs purs, qui fuient les palais dorés. Les jeux, les ris, les graces, suivoient par-tout les innocentes bergeres. Tous les jours étoient des fêtes. On n’entendoit plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine des zéphyrs, qui se jouoient dans les rameaux des arbres, ou le murmure d’une onde claire, qui tomboit de quelque rocher, ou les chansons que les Muses inspiroient aux bergers qui suivoient Apollon. »

Je ne puis m’empêcher de placer ici une réflexion, qui naît dans mon esprit de la chose même, quoiqu’elle puisse paroître hors d’œuvre. Dans la description que je viens d’apporter en exemple, les Figures ne sont point inutiles pour l’agrément : mais c’est du fond même des choses qu’il sort pour la principale partie. Les objets de la nature ont par eux-mêmes tant de charmes, qu’ils plaisent dès qu’ils sont fidélement représentés, & sans avoir besoin d’aucun secours emprunté du dehors. Les figures au contraire ne peuvent plaire, qu’appliquées à un sujet avec lequel elles conviennent.

[t. II, p. 79] Reprenons notre matiere, & ne craignons point d’observer pour la seconde fois, que si les Figures de Rhétorique ont trois caracteres & trois usages, la force, la noblesse & l’agrément du style, la premiere de ces vertus est la plus excellente & la plus utile pour l’Orateur. Les Figures en exprimant les sentimens dans celui qui parle, le communiquent à ceux qui écoutent, comme il a été remarqué dans le Traité des Passions : & par conséquent elles contribuent infiniment à l’ouvrage de la persuasion, qui est le but de l’Eloquence.

< Manchette : Division des Figures.>

Après avoir défini en général les Figures de Rhétorique, nous devons les considérer chacune en particulier ; & pour mettre quelque ordre dans ce que nous en dirons, les distribuer en certaines classes. Il sembleroit naturel de les diviser à raison de leurs trois usages : mais la chose n’est pas possible, vu qu’une même Figure peut avoir des usages différens. Ainsi la répétition est quelquefois employée pour la force, comme dans le premier exemple que j’ai cité de Racine, & dans celui-ci de Corneille : [t. II, p. 80]

« Rome, l’unique objet de mon ressentiment ;
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant ;
Rome, que je déteste, & que ton cœur adore ?
Rome enfin, que je hais parce qu’elle t’honore. »

Quelquefois la même Figure est réduite au mérite du simple agrément, comme dans ces vers de la Fontaine <L. I. Fable 11> :

«  …… Le sort officieux

Présentoit par-tout à ses yeux
Les conseillers muets dont se servent les Dames,
Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands
Miroirs aux poches des galans,
Miroirs aux ceintures des amans. »

Il faut donc de nécessité s’en tenir aux divisions usitées, quoiqu’elles entrent moins dans la nature de la chose, & qu’elles soient tirées de circonstances accessoires & indifférentes pour l’Orateur.

< Manchette : Tropes.>

Il y a des Figures de Rhétorique qui changent la signification des mots, & on les nomme Tropes,mot Grec qui signifie changement. D’autres Figures laissent le mot à sa véritable & naturelle signification, & elles conservent le nom générique de Figures.

Celles-ci se distinguent encore en deux especes, Figures de mots, Figures de pensées.

< Manchette : Figures de mots.>

La Figure de mots y est tellement [t. II, p. 81] attachée, que si on change le mot, elle périt.

< Manchette : Figures de pensées.>

La Figure de pensées, résidant essentiellement dans l’idée ou dans le sentiment qu’elle exprime, subsiste malgré le changement des mots, pourvu que le même sens se conserve.

Nous allons traiter toutes ces Figures l’une après l’autre, en donnant la définition de chacune, avec nos observations sur ce qui en fait le mérite & le prix ; & en appuyant nos observations d’exemples, que nous choisirons les plus convenables & les plus beaux qu’il nous sera possible.

Article I. Des Tropes.

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< Manchette : Avantages particuliers des Tropes.>

Les Tropes ont tous les avantages, & produisent tous les effets que nous avons reconnus dans les Figures de Rhétorique, dont ils font partie. Mais celui qui leur est propre singuliérement, & qui découle immédiatement de leur définition, c’est qu’ils donnent le moyen de varier le style ; & d’enrichir la langue. Ils changent, avons-nous dit, la signification naturelle & originale des mots, & ils les [t. II, p. 82] appliquent à d’autres usages. Ainsi ils procurent la facilité de répéter la même idée, sans fatiguer l’oreille par la répétition du même son : ils varient le discours. Un mot, qui par son institution primitive étoit destiné à exprimer telle idée, parvient, à l’aide du Trope, à en représenter d’autres, qui ont d’ailleurs leurs noms propres & naturels. Ainsi la langue est enrichie, & se trouve avoir une abondance de mots pour signifier une seule & même idée. Cheval est le nom propre de cet animal si utile à l’homme, & dont nous tirons tant de services différens. Dans la description d’une armée, cent chevaux signifient cent cavaliers. Nous disons vingt voiles pour vingt vaisseaux, feu pour activité, amour : & ainsi d’un très-grand nombre d’autres mots.

< Manchette : Abus des Tropes.>

Il n’est pas besoin d’avertir que l’on peut hasarder des changemens de signification qui soient vicieux, & que ces expressions bisarres ne doivent point être décorées du nom de Tropes ;mais appellées de leur vrai nom, barbarismes, impropriétés, langage louche, faux, ou obscur. Quand il plut à un Poëte du tems d’Horace, de dire [t. II, p. 83] que Jupiter crachoit la neige sur les Alpes,

Jupiter hibernas canâ nive conspuit Alpes.

on sent bien que cette façon de parler est choquante par sa bassesse. Le Trope est un nom de vertu dans le discours.

On distingue communément quatre principaux Tropes, la Métaphore, la Métonymie, la Synecdoche, & l’Ironie. J’y joindrai l’Antonomase.

< Manchette : Observations sur les mots d'art.>

Tous ces noms sont Grecs. Comme c’est des Grecs que nous viennent tous les Arts, il n’est pas étonnant que les mots d’art soient empruntés de leur langue. Si quelqu’un trouvoit barbares pour lui les noms dont je viens de me servir, & plusieurs autres semblables, que je serai encore obligé d’employer dans la suite, qu’il se souvienne que chaque art a ses mots propres, inventés utilement pour faciliter & abréger le discours. Tout le monde a ri de l’idée bisarre d’un Géometre qui entreprit il y a quelques années de changer le langage de la Géométrie, & de ne lui laisser employer que des noms de l’usage commun & ordinaire. C’est précisément le ridicule de cette savante de la Comédie, [t. II, p. 84] qui vouloit que le Notaire changeât son style sauvage, & fit un contrat qui fût en beau langage. Il faut donc de toute nécessité se familiariser avec ces mots d’art, sous peine de passer pour ignorant, & de se ranger dans la classe de Pradon, qui prenoit la Métaphore & la Métonymie pour des mots de Chymie.

< Manchette : De la Métaphore. Définition de la Métaphore.>

I. La Métaphore est le changement de signification dans un mot employé pour un autre, à cause de quelque ressemblance. Ce dernier trait est celui qui caractérise la Métaphore. Elle donne à un objet le nom d’un autre qui lui ressemble. David éprouve avec reconnoissance que Dieu l’éclaire & le protége, & il s’écrie : « Dieu est mon soleil & mon bouclier. » On sent la ressemblance des secondes idées, qui sont métaphoriques, avec les premieres, qui sont simples.

<N.d.A. Pseaume 83. suivant l’Hébreu. La Vulgate porte : Misericordiam & veritatem, diligit Deus.>

Toute Métaphore renferme donc une comparaison. Mais elle en abrége l’expression : & c’est par là qu’elle acquiert [t. II, p. 85] le mérite de la vivacité. Tournons en comparaison la Métaphore que je viens d’alléguer pour exemple, & disons : Dieu éclaire mon ame, comme le soleil éclaire mes yeux, & il me protège comme un bouclier me sert de défense dans le combat. Quelle différence entre cette expression longue, & le discours vif & énergique du Prophete : « Dieu est mon soleil & mon bouclier. »

< Manchette : Ses usages.>

La Métaphore est le plus beau, le plus riche, le plus fréquemment employé de tous les Tropes. Le Grammairien philosophe que j’ai déja cité, remarque avec raison que ce n’est point la nécessité qui a inventé la Métaphore, & qu’il ne faut pas croire que cette Figure ait été primitivement appellée au secours par les hommes pour suppléer à la disette du mot propre, qui manquoit dans la langue. Ils le font sans doute : & le mot œil, que nous appliquons dans notre langue à tant d’usages, soit dans les arts, soit dans les productions de la nature, en est la preuve. Mais la Métaphore n’a point eu besoin de la nécessité pour s’introduire : elle plaît par elle-même, & elle invite naturellement [t. II, p. 86] les hommes à se servir d’elle, par l’agrément qu’elle leur procure. Cicéron marque fort bien les sources de cet agrément <De Orat. III. 160>. « La Métaphore plaît, dit-il, par l’ingénieuse hardiesse qu’il y a d’aller au loin (a) chercher des expressions étrangeres à la place des naturelles, qui sont sous la main ; elle fait une agréable illusion à l’esprit, en lui montrant une chose, & lui en signifiant une autre ; enfin elle donne, pour ainsi dire, du corps aux choses les plus spirituelles, & elle les fait presque toucher au doigt & à l’œil, par les images qu’elle en trace à l’esprit. »

<N.d.A. (a) M. du Marsais, Auteur du livre des Tropes, critique cette pensée de Cicéron, parce qu’il prend le mot au loin trop à la lettre; & qu’il en outre l’idée. Il est vrai qu’en fait de diction, tout ce qui est recherché de trop loin est vicieux. Mais, au-lieu du mot propre, employer une autre idée, c’est toujours laisser ce qui est sous la main, pour aller chercher plus loin ce qui peut orner la chose & l’embellir : & cette ingénieuse hardiesse a de quoi plaire.>

Ce dernier usage de la Métaphore est constamment le plus utile & le plus ordinaire. Nous avons peine à saisir les idées spirituelles, & nous n’y fixons que très-difficilement nos regards. Notre vue s’éblouit, dès qu’elle veut s’attacher aux choses qui [t. II, p. 87] n’ont point de corps. Au contraire tout ce qui est sensible entre naturellement dans notre esprit, & est facilement apperçu. De-là il est arrivé que tout ce qui appartient à notre ame est exprimé dans le langage commun par des images sensibles. Nous disons les mouvemens de l’ame, la chaleur du sentiment, la pénétration de l’esprit, la rapidité de la pensée. En un mot, ce n’est pas seulement par les divers traits de figures tracées que nous donnons de la couleur & du corps aux pensées. Cette expression ingenieuse d’un de nos Poëtes s’applique également au discours, tel que nous le prononçons.

L’expérience de ce que je dis ici est perpétuelle, & se renouvelle à chaque instant. Nous ne parlons jamais des objets intellectuels, sans accumuler dans nos discours les Métaphores. Citons pour exemple le début de l’excellent Poëme de M. Racine le fils sur la Religion.

« La raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi,
C’est elle qui portant son flambeau devant moi,
M’encourage à chercher mon appui véritable ;
M’apprend à le connoître, & me le rend aimable.
Faux sages, faux savans, indociles esprits,
[t. II, p. 88] Un moment, fiers mortels,suspendez vos mépris.
La raison, dites-vous, doit être notre guide.
A tous mes pas aussi cette raison préside.
Sous la divine Loi, que vous osez braver,
C’est elle-même ici qui va me captiver. »

Lorsque l’on parle des choses spirituelles, la Métaphore est un secours presque nécessaire. En toute matiere elle est un ornement. Quand D. Fernand dit à Rodrigne dans Corneille <Le Cid, Acte IV. scène 3>,

« Et l’Etat défendu me parle en ta défense, »

au-lieu de dire ; Le service que tu viens de me rendre en défendant l’Etat, est une considération qui te justifie à mes yeux ;quand M. d’Aguesseau expose en ces termes le danger de l’ambition pour la fermeté du Magistrat <T. I. Quinzieme Mercuriale>, « Rejettera-t-il avec indignation le poison mieux préparé que l’ambition lui présente, & aura-t-il la force de ne jamais boire dans cette coupe enchantée, qui enivre tous les Héros de la terre ? » Quand M. de Fontenelle, parlant du dessein formé par Pierre le Grand de policer la Moscovie <Eloge du Tzar>, dit : « Il s’agissoit de créer une Nation nouvelle : » dans ces expressions, auxquelles on peut en trouver par-tout mille autres semblables, on [t. II, p. 89] sent tout le prix & tout le relief que la Métaphore donne aux idées qu’elle travestit, pour ainsi dire, heureusement, & combien l’expression simple resteroit au-dessous.

< Manchette : Ses regles.>

L’usage de la Métaphore a ses regles : & de ce qu’elle est un ornement brillant, il ne s’ensuit pas que l’on puisse l’employer au hasard, sans choix & sans mesure.

Il faut éviter avant tout la disconvenance des idées. La Métaphore est essentiellement fondée sur leur ressemblance : & rien ne lui est plus contraire, que de substituer au nom de la chose le nom d’une autre qui ne lui ressemble pas. M. du Marsais censure avec raison cette phrase du Poëte Théophile : Je baignois mes mains dans les ondes de ses cheveux. On peut supporter les ondes des cheveux. Mais baigner ses mains dans de pareilles ondes, c’est une Métaphore dure, à laquelle manque la ressemblance.

Il ne faut pas que l’idée métaphorique soit tirée de trop loin, ou d’une chose qui ne soit pas assez communément connue. Cicéron allégue pour exemples d’expressions vicieuses en ce genre <De Orat. III. 163>, la Syrte de sa fortune, la Charybde [t. II, p. 90] qui a dévoré ses biens. Il aime mieux que l’on dise l’écueil de sa fortune, le gouffre qui a dévoré son patrimoine. On pourroit ajouter aux expressions blâmées par Cicéron, une façon de parler qui a été autrefois employée par quelques Ecrivains de notre langue, mais qui est tombée aujourd’hui en discrédit, l’apogée de la félicité. Bien des gens ignorent la valeur du mot apogée. Il vaut bien mieux dire le faîte ou le comble du bonheur.

Il faut se précautionner contre les applications prétendues ingénieuses, qui portent sur un sens faux, & qui dégénerent en froideur & en petitesse. C’est le vice de ces deux vers de Corneille,

« Ce sang, qui tout versé fumeencor de courroux
De sevoir répandu pour d’autres que pour vous. »

La vapeur qu’éleve un sang bouillonnant n’est point un signe de colere, mais un effet physique, qui n’a nul rapport avec les sentimens généreux d’un sujet qui regrete en périssant de ne pas mourir pour le service de son Roi. Je ne crains point de tirer de Corneille un exemple de vice. Ce [t. II, p. 91] Poëte est si grand, qu’une légere tache ne peut point obscurcir sa gloire.

Il n’est pas besoin d’avertir un honnête homme de ne point tirer ses Métaphores d’idées contraires à l’honnêteté, ni celui qui a de la noblesse & de l’élévation dans l’esprit, de ne point emprunter ses images d’objets bas & vils. On a blâmé avec raison Tertullien d’avoir dit que le déluge fut la lessive générale de la nature : expression qu’a néanmoins imitée un de nos Poëtes <Benserade> :

« Dieu lava bien la tête à son image. »

Enfin, si l’on se voit quelquefois obligé d’employer des Métaphores, qui ayent quelque chose de dur, comme il peut arriver, parce qu’elles seront en même tems énergiques & convenables au sujet, on doit y ajouter quelque correctif, qui les fasse passer en les adoucissant. « Que fait autre chose, dit Bourdaloue <Avent, Sermon sur le scandale>, un libertin, un homme vicieux, un homme dominé par l’esprit impur, qui dans l’emportement de ses débauches, cherche par-tout, si j’ose m’exprimer ainsi, une proie à sa sensualité. » L’idée de proie a paru ici à ce sage [t. II, p. 92] Orateur un peu hardie. Il la corrige & la sauve par cette prémunition, si j’ose m’exprimer ainsi. On emploie au même usage ces phrases, pour ainsi dire, en quelque maniere, &autres semblables.

Remarquez néanmoins que ces correctifs ne sont bons que pour la prose. Ils languiroient dans la poésie, qui est plus libre, & qui aime une noble audace. Ainsi Boileau, pour peindre énergiquement le triste état d’un voluptueux, à qui la vie molle & délicieuse a attiré la goutte, la pierre, les coliques, n’a point craint de dire sans correctif que ces maladies.

« Lui font scier des rocs, lui font fendre des chênes. »

< Manchette : Catachrese.>

Ce genre de Métaphore a reçu un nom des Rhéteurs. Car il semble qu’ils ayent cru par la multiplication des noms multiplier leurs richesses. Ils ont appellé CATACHRESE ce qu’ils pouvoient appeller simplement Métaphore hardie & un peu dure. Le nom est bien choisi. Car Catachrese est un mot Grec, qui signifie abus. C’est en quelque maniere abuser des mots, que de les transporter à une signification à laquelle ils semblent résister. Bâtir [t. II, p. 93] se dit d’une maison, & Virgile a appliqué ce mot au cheval de Troie. Ils bâtissent un cheval immense. Juvénal a employé le même terme pour représenter les cheveux des femmes rangés par étages : expression que Boileau a heureusement transportée dans notre langue.

« Bâtir de ses cheveux le galant édifice. »

La Catachrese convient mieux à la poésie qu’à la prose. Cependant les exemples n’en sont pas rares dans les Orateurs qui aiment l’énergie. M. Bossuet appelle cœurs étroits & entrailles resserrées les hérétiques, qui ne pouvant comprendre l’immensité de l’amour de Dieu pour les hommes, retranchent tantôt un des mysteres de la Religion, tantôt un autre, comme des excès incroyables de bonté <Oraison funebre d’Anne de Gonzague>. La Bruyere traite de vieux meuble de ruelle un homme accoutumé depuis long-tems à fréquenter les cercles que les femmes aiment à former dans leur appartement <Caract. ch. XI>.

On doit ménager ce genre d’ornement avec une grande discrétion. Le vice en est bien voisin : & Moliere a eu raison de mettre dans la bouche [t. II, p. 94] d’une pédante cette expression ridicule :

« Il est vrai que le mot est bien collet-monté. »

pour dire bien vieux,parce que la mode des collets-montés étoit passée depuis long-tems.

< Manchette : Allégorie.>

La métaphore continuée devient ALLEGORIE. Quand on a emprunté une idée, il est naturel qu’on la suive. C’est ce que l’on a pu remarquer dans quelques-uns des exemples de Métaphore que j’ai cités, & singuliérement dans celui que j’ai tiré du Poëme sur la Religion. Rien n’est plus fréquent dans les Poëtes & dans les Orateurs. Qu’il me suffise de rapporter ici ces beaux vers de Racine dans son Mithridate.

« Ils savent que sur eux prêt à se déborder,
Ce torrent, s’il m’entraîne, ira tout inonder :
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
Guider dans l’Italie & suivre mon passage. »

L’idée de torrent, sous laquelle le Poëte désigne la puissance Romaine, a amené les mots se déborder, entraîne, inonder, ravage :&la Métaphore se forme en Allégorie.

Le dernier vers est une expression [t. II, p. 95] simple, & appelle la chose par son nom. C’est une précaution que l’on doit prendre ordinairement dans l’Allégorie, suivant la remarque de Quintilien, pour éviter l’obscurité. Le P. Bourdaloue a cette attention <Avent. Sermon sur la Nat. de J. C. p. 245>, lorsqu’il fait à l’Incarnation du Verbe l’application de ce passage du Pseaume : La Miséricorde & la Vérité, c’est-à-dire, la Justice, se sontrencontrées. « Où se sont-elles rencontrées ? dit l’Orateur Chrétien. Dans l’étable où est Jesus-Christ : disons plutôt dans Jesus-Christ. Jusques-là, elles avoient tenu des routes toutes différentes & toutes opposées, & rien n’étoit plus éloigné de la miséricorde que la justice. Aujourd’hui elles se rapprochent, & l’une vient heureusement à la rencontre de l’autre. » Cette Allégorie pourroit sembler obscure, si elle n’étoit expliquée par les expressions simples qui suivent. «Jusques-là, l’une avoit paru absolument contraire à l’autre : car le propre de la justice étoit de punir ; & le propre de la miséricorde, de pardonner. Ici le pardon & la punition se joignent ensemble : la punition, qui tombe sur l’innocent, les souffrances [t. II, p. 96] de Jesus-Christ dans la crêche, méritant le pardon aux hommes coupables ; & le pardon qu’obtiennent les hommes coupables n’étant fondé, conséquemment aux decrets éternels de Dieu, que sur les souffrances de Jesus-Christ, & sur la punition que subit l’innocent, & à laquelle il veut bien se soumettre. » C’est ainsi que les termes figurés donnent de l’éclat au discours, & les termes propres procurent la clarté.

Quelquefois le nom propre précéde & prépare les voies à l’Allégorie, qui sans cette précaution ne seroit pas aisément entendue. C’est ce qu’a pratiqué M. le Beau, en parlant du trop fameux systême de Law <Eloge de M. le Comte d'Argenson>. Il commence par le nommer. «Un audacieux systême de finances se jouoit de la crédulité Françoise. » Vient ensuite l’Allégorie, aussi parfaite qu’aucune que je connoisse. «Un vent impétueux, changeant à chaque instant, & soufflant au gré d’un seul homme, emportoit les fortunes les plus solides, réduites en feuilles légeres. » L’expression figurée a toute la clarté nécessaire, au moyen du terme [t. II, p. 97] propre, qui a marché devant.

Une autre regle de l’Allégorie est, que la même idée doit régner dans tout son cours, & qu’il ne faut pas, comme dit Quintilien, après avoir commencé par la tempête, finir par l’incendie. Malherbe connoissoit bien cette loi, & il l’a pratiquée dans ce commencement d’une Ode adressée au Roi Henri le Grand <L. II>.

« Enfin, après les tempêtes
Nous voici rendus au port.
Enfin, nous voyons nos têtes
Hors de l’injure du sort.
Nous n’avons rien qui menace
De troubler notre bonace. »

Tout ce tissu d’idées est bien lié, bien suivi. Mais on reproche au même Poëte de ne s’être pas exprimé d’une façon conséquente dans ce vers :

« Prends ta foudre. Louis, & va comme un lion. »
<Ode sur la Rochelle>

L’idée du lion ne va point avec celle de la foudre. Il falloit dire, comme Jupiter.

M. du Marsais, d’après lequel j’écris ceci, ajoute un autre exemple qu’il prend dans Corneille. D’abord Chimene disoit dans le Cid : [t. II, p. 98]

« Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colere. »
<Acte III scène 4>

Feux & rompent ne vont point ensemble. C’est une observation de l’Académie sur les vers du Cid. Au mot rompent on a depuis substitué troublent : correction peu heureuse. La contrainte du vers rend le reméde difficile.

< Manchette : Les Adages.>

Les Adages ou Proverbes sont fréquemment tournés en Allégorie. Mais ils n’ont point de dignité, & sont communément du style le plus bas. Je ne craindrai point d’en citer ici quelques-uns de tels. Ils n’en seront que d’autant plus propres à faire sentir combien l’usage des expressions proverbiales convient peu à l’Orateur. Ainsi on dit chat échaudé craint l’eau froide, pour signifier que celui qui a éprouvé de grands maux, se précautionne même contre des maux de moindre conséquence. On dit de même tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise ; mettre la lumiere sous le boisseau, & ainsi du reste. Toutes ces locutions ne peuvent se souffrir que dans le style le plus familier.

< Manchette : L'Apologue.>

L’Apologue est une moralité que l’on cache sous le voile symbolique [t. II, p. 99] d’une fiction en récit : il rentre dans le genre de l’Allégorie. J’ai marqué ailleurs les raisons pour lesquelles l’Apologue convient peu à l’Eloquence.

< Manchette : L'Enigme.>

L’Enigme, qui n’est autre chose qu’une Allégorie que l’on obscurcit à dessein, est encore moins admissible dans le discours oratoire, dont la vertu fondamentale & essentielle est la clarté. Si pourtant un Ecrivain a des raisons d’envelopper sa pensée, pour la donner à deviner, plutôt qu’il ne l’exprimera disertement,il peut utilement appeller l’Enigme à son secours. La Bruyere a usé de ce stratagême dans une occasion où il avoit à parler peu avantageusement d’un Prince Souverain, par conséquent toujours respectable, mais ennemi de la France, & contre lequel par conséquent un François pouvoit se permettre une certaine liberté <Caract. ch. XII>. Il mêle si bien les obscurités avec les traits de clarté, qu’il montre & cache à la fois ce qu’il attaque. «Vous avez, dit-il, un homme pâle & livide, qui n’a pas sur soi dix onces de chair, & que l’on croiroit jetter à terre du moindre souffle. Il fait néanmoins plus de bruit quequatre autres, & il met [t. II, p. 100] tout en combustion. Il vient de pêcher en eau trouble une île toute entiere. Ailleurs, à la vérité, il est battu & poursuivi : il se sauve par les marais, & ne veut donner ni paix ni treve. Il a montré de bonne heure ce qu’il savoit faire : il a mordu le sein de sa nourrice. Elle en est morte, la pauvre femme. Je m’entends, il me suffit. En un mot, il étoit né sujet, & il ne l’est plus : au contraire il est le maître ; & ceux qu’il a domptés & mis sous le joug, vont à la charrue, & labourent de bon courage. Ils semblent même appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour & devenir libres. Car ils ont étendu la courroie & allongé le fouet de celui qui les fait marcher. Ils n’oublient rien pour accroître leur servitude. Ils lui font passer l’eau, pour se faire de nouveaux vassaux, & s’acquérir de nouveaux domaines. Il s’agit, il est vrai, de prendre son pere & sa mere par les épaules, & de les jetter hors de leur maison, & ils l’aident dans une si bonne entreprise. Lesgens de delà l’eau, & ceux d’en deçà, se cottisent & mettent chacun [t. II, p. 101] du leur, pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable. » Je n’acheve point le reste de cette Allégorie énigmatique, qui est poussée par l’Auteur encore plus loin. Mais j’en ai transcrit assez,pour que ceux qui savent l’Histoire du siécle passé, entendent qui est le Prince dont il s’agit.

De la Métonymie & de la Synecdoche.

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< Manchette : Définition de la Métonymie. Définition de la Synecdoche.>

II. III. Je traite ensemble la Métonymie & la Synecdoche, parce que ces deux Tropes ont une très-grande affinité. La Métonymie consiste à nommer la cause pour l’effet, ou l’effet pour la cause ; le contenant pour le contenu, ou réciproquement ; le nom abstrait pour le nom concret, & le concret pour l’abstrait ; le moral pour le physique, le physique pour le moral. La Synecdoche emploie le tout pour la partie, ou la partie pour le tout ; le genre pour l’espece, ou l’espece pour le genre, & ainsi de plusieurs autres adaptations semblables, qui étant par leur nature des irrégularités d’expression, deviennent pas les circonstances des vertus du langage. [t. II, p. 102]

< Manchette : Exemples de Métonymie.>

Le mot écrire signifie proprement tracer des caracteres sur le papier. On transporte le physique au moral, lorsque l’on dit d’un Auteur qu’il écrit bien, pour faire entendre que son style est beau & louable. La plume est l’instrument dont nous nous servons pour écrire. Nous disons,d’un homme qui a un beau style, c’est une belle plume, employant l’instrument pour la personne qui s’en sert, en même tems que nous passons du physique au moral. C’est par une semblable Figure que le fameux Orateur S. Jean, Evêque de Constantinople, a été appellé Chrysostome, c’est-à-dire, Bouche d’or. La bouche est l’organe de la parole, & par conséquent de l’Eloquence. La Métonymie est accompagnée ici de la Métaphore, au moyen de l’idée de l’or, qui exprime par ressemblance ce qu’il y a de plus parfait & de plus précieux.

On emploie quelquefois l’abstrait pour le concret, ou, ce qui revient presque au même en Grammaire, le substantif pour l’adjectif. Phedre a dit de la grue qui enfonce son cou dans la gueule du loup, qu’elle lui confie la longueur de son cou, c’est-à-dire, son [t. II, p. 103] long cou. Nous n’oserions parler ainsi en François. Mais nous disons pourtant, ceci est la vérité, pour dire est très-vrai ; & de même Lucile est loué par Boileau d’avoir

« Vengé l’humble vertu de la richesse altiere. »

Au contraire le concret est mis pour l’abstrait dans ce vers excellent,

« Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable. »

Nous disons aussi l’amour de l’honnête,pour signifier l’amour de l’honnêteté morale.

Unavis important sur ces sortes de Métonymies, c’est qu’il faut qu’elles soient autorisées par l’usage. J’ai vu un tems où ceux qui se piquoient de bel esprit affectoient la métamorphose de l’adjectif en substantif, & la prodiguoient sans discrétion. Ils disoient le délicieux, le doux, le riant, comme si ces noms étoient faits pour se soutenir par eux-mêmes dans la phrase. Ils prétendoient se distinguer : & ils y réussissoient, au point de se rendre inintelligibles & barbares. Cette mode a passé, pour faire place à d’autres, non moins contraires à la clarté & à la [t. II, p. 104] pureté du langage. Usons sobrement de ces hardiesses, & consultons sur tout ce que nous écrivons, la raison & l’usage.

Une autre sorte de Métonymie qui a quelque chose de plus fin, c’est celle par laquelle on attribue à l’auteur ou à l’ouvrage la chose même qui est racontée ou décrite. C’est ainsi que Despréaux dit de S. Amand, Auteur du poëme Moïse sauvé, que

« Poursuivant Moïse au travers des déserts,
(Il) court avec Phataon se noyer dans les mers. »
<Art Poétique, chant I>

Dans la définition de l’Ode <Chant III>, le mêmeDespréaux mêle l’expression simple & le tour figuré. L’Ode, dit-il,

« Entretient dans ses vers commerce avec les Dieux…
Chante un vainqueur poudreux au bout de la carriere. »

Voilà la maniere simple d’exprimer les sujets dont l’Ode s’occupe. Le Poëte ajoute,

« Mene Achille sanglant aux bords du Simoïs,
Ou fait fléchir l’Escaut sous le joug de Louis. »

Ici le récit est transformé en action. Ce tour regne par-tout dans la Poétique de Jerôme Vida, ouvrage estimé à juste titre. [t. II, p. 105]

< Manchette : Exemples de Synecdoche.>

Aux exemples de Métonymie, je dois en joindre de Synecdoche. Les Hébreux disoient le pain pour tout ce qui sert de nourriture à l’homme : & Moïse en montrant aux Israélites la manne tombée du ciel, leur dit :

« Voilà le pain que Dieu vous a donné pour votre nourriture. » L’espece est ici nommée pour le genre. Au contraire, quand nous disons, en montrant un perroquet, voilà un bel oiseau, nous employons le nom du genre pour celui de l’espece. Nous disons souvent tête pour l’homme entier : une tête si chere, la premiere tête de l’Etat : c’est la partie pour le tout. Au contraire quand un François revenant de S. Domingue en France, dit qu’il repasse en Europe, c’est le tout nommé pour la partie : L’Europe pour la France.

< Manchette : Autres Figures ressemblantes à la Synecdoche.>

Les Rhéteurs rapportent aussi à la Synecdoche le changement des nombres mis l’un pour l’autre, le singulier pour le pluriel, le pluriel pour le singulier. Le François est naturellement brave, disons-nous en parlant de toute la Nation. Nous, employé au lieu du pronom singulier je, a de la dignité : & le Roi ne parle jamais [t. II, p. 106] autrement dans ses Ordonnances. On dit par emphase les Alexandres, les Césars, les Cicérons, les Démosthenes : & ce tour a bien plus de noblesse que si les noms étoient exprimés au singulier.

C’est par une semblable figure que l’on change l’usage des tems & des personnes des verbes. Pour rendre un récit plus vif, on emploie le présent au lieu du passé. Ce ton est si usité dans les narrations des Orateurs & des Historiens, que ce seroit perdre le tems que de vouloir en recueillir des exemples. Le même tems présent mis pour le futur le place sous les yeux & en atteste la certitude. Le Seigneur dit dans l’Apocalypse : « Voici que je renouvelle toutes choses, » c’est-à-dire, je renouvellerai bientôt & très-certainement. « Un seul jour dans vos tabernacles éternels, dit le Psalmiste, vaut mieux que mille en cette région d’exil : » c’est-à-dire, vaudra mieux, sera d’un plus grand prix. Les Prophetes se servent même du passé pour le futur, en vue de montrer que le futur qu’ils annoncent est aussi certain que si la chose étoit déja faite. Isaïe dit «L’esprit du Seigneur s’est [t. II, p. 107]reposé sur moi : le Seigneur m’a rempli de son onction, & il m’a envoyé pour annoncer sa parole à ceux qui sont doux & humbles, pour prêcher la grace aux captifs, & la liberté à ceux qui sont dans les chaînes. » Jesus Christ s’est fait l’application à lui-même de ce texte du Prophete <Luc, IV. 18> : & par conséquent on ne peut douter que ce qui devoit arriver plusieurs siecles après ne soit exprimé par Isaïe sous les termes du passé.

Les changemens de personnes ne sont pas moins frappans, ni d’un moindre usage en Eloquence. Quelquefois celui qui parle prend sur lui ce qu’il dit pour les autres, ou du moins se met en leur compagnie : & c’est un ménagement & un adoucissement, soit aux avis, soit aux reproches. Achille dit à Agamemnon dans Racine :

« Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ;
L’honneur parle : il suffit ; ce sont-là nos oracles.
Les Dieux sont de nos jours les maîtres souverains.
Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains.
Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes ?
Ne songeons qu’ànous rendre immortels comme eux-mêmes :
[t. II, p. 108]Etlaissant faire au sort, courons où la valeur
Nouspromet un destin aussi grand que le leur. »

Si cesavertissemens étoient donnés directement à Agamemnon en seconde personne, on sent que le discours seroit dur, haut & désobligeant.

Les Ecrivains adressent quelquefois la parole à leurs lecteurs, comme s’ils leur parloient en face, & c’est une seconde personne mise pour une troisieme. Longin cite pour exemple un vers d’Homere que M. Boileau a traduit ainsi,

« Vous (a) ne sauriez connoître au sort de la mêlée,
Quel parti suit le filsdu courageux Tydée. »

<N.d.A. (a) M. Boileau dit : Tu ne saurois. Le tour par la seconde personne du pluriel m'a paru ici plus convenable, quoique moins poétique.>

La troisieme personne employée pour la seconde a deux effets tout contraires. Quelquefois c’est le témoignage d’un très-grand respect qui n’ose porter la parole directement à la personne, comme si c’étoit se mesurer avec elle. Monsieur a-t-il quelques ordres à me donner ? Madame s’est-elle toujours bien portée ? Son Eminence m’avoit donné ses ordres, & je les ai exécutés. Ce tour est du langage de [t. II, p. 109] la conversation : & il ne convient qu’à une politesse servile. Dans d’autres occasions ce même tour exprime le dédain, & il a lieu dans la fureur & dans l’emportement de la passion. Didon s’en sert à l’égard d’Enée, après qu’il a rebuté ses prieres. Elle lui parle d’abord directement (a).

« Non, cruel, tu n’espoint le fils d’une Déesse.
Tu suças en naissant le lait d’une tigresse :
Et le Caucase affreux t’engendrant en courroux,
Te fit l’ame & le cœur plus durs que ses cailloux. »

Elle change ensuite son tour de phrase.

« Car qu’ai-je à ménager ? & qu’ai-je plus à craindre ?
A quoi bon déguiser ? & pourquoi me contraindre ?
Mes plaintes, mes regrets, & tout mon déplaisir,
Ont-ils pû de son cœur arracher un soupir ?
Mes yeux noyésde pleurs pour toutes mes alarmes,
Ont-ils vu de ses yeux couler les moindres larmes ?
Et son ame, insensible aux traits de la pitié,
A-t-elle d’un regard flatté mon amitié ? »

<N.d.A. Virgile, comme tout le monde sait, est l'original : la traduction est de Gilles Boileau.>

Il est aisé de voir qu’ici le tour de troisieme personne envers celui qui est présent & qui écoute, est [t. II, p. 110] l’expression du mépris, de l’indignation & du désespoir.

< Manchette : Usages de la Métonymie & de la Synecdoche.>

Ce que nous venons de dire des changemens dans les tems & les personnes des verbes n’est point compris dans les définitions ni de la Métonymie, ni de la Synecdoche. Mais ce sont des Tropes très-ressemblans : & je n’avois point de meilleur endroit où placer ce que je devois en dire d’après Longin. Il me reste à faire quelques réflexions sur l’usage de la Métonymie & de la Synecdoche proprement dites.

On sent que cette liberté que nous prenons de nous servir d’un nom pour un autre, varie le discours, & enrichit la langue.

Elle sert aussi à abréger l’expression : c’est de quoi les hommes sont généralement très-curieux. Nous disons une Perse, pour signifier une toile fabriquée en Perse : un Damas, pour une étoffé [sic] de soie travaillée sur le modele de celles qui nous sont venues originairement de la Ville de Damas : de la Fayance, pour une vaisselle de terre cuite, dont l’invention & l’usage nous viennent de Faenza, ou Fayence, ville d’Italie. [t. II, p. 111] Ces mêmes figures servent aussi pour l’ornement, si ce n’en estdéja un de varier & d’abréger. Mais j’entends ici par ornement ce qui jette un certain éclat. Si vous dites d’un homme extrêmement avare, c’est l’avarice elle-même en personne, votre expression, qui met l’abstrait pour le concret, acquiert par-là une grande énergie. Quand Boileau a dit :

« Chaque climat produit des favoris de Mars :
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars. »

& ailleurs,

« Fouler aux pieds l’orgueil & du Tage & du Tibre. »

si vous rappelliez les expressions simples, & que vous dissiez grands guerriers, la France, l’ancienne Rome, les Espagnols, les Italiens, ces beaux vers perdroient beaucoup de leur grace & de leur prix.

L’usage de ces figures n’est pourtant pas borné au style oratoire. Il estaisé de voir par quelques-uns des exemples rapportés ci-dessus, qu’elles entrent dans le langage le plus ordinaire & le plus familier. On fait des Métonymies & des Synecdoches sans le vouloir & sans le savoir. [t. II, p. 112] Il ne s’ensuit pas delà que l’on puisse user indifféremment de ces expressions figurées, sanschoix & à volonté. Il faut, comme nous le disions tout-à-l’heure, que l’usage les autorise, ou au-moins les permette. Quoique l’on puisse dire cent voiles pour cent vaisseaux, M. du Marsais remarque avec raison que l’on se rendroit ridicule, si l’on disoit dans le même sens cent mats ou cent avirons. On dit fort bien ce Village est de cent feux : on ne diroit pas qu’il est de cent cuisines. C’est là une des raisons pour lesquelles il est très-important à l’Orateur d’avoir étudié sa langue, & d’en connoître le bel usage.

< Manchette : De l’Ironie.Définition de l'Ironie.>

IV. L’Ironie est un Trope, par lequel on exprime tout le contraire de ce que l’on pense, & de ce qu’on veut faire entendre : le mot est Grec, nous disons en François contre-vérité. L’Ironie de Socrate est fameuse dans l’Antiquité. C’étoit le ton perpétuel que ce pere de la Philosophie Morale affectoit de prendre dans ses discours & dans sa conduite. Toujours il feignoit [t. II, p. 113]d’être ignorant, de chercher à s’éclairer par les lumieres qu’il supposoit devoir tirer de ceux avec qui il entroit en conversation. Il vantoit les réponses qu’ils lui faisoient, & ensuite il détruisoit peu-à-peu ces réponses, & leur en faisoit reconnoître à eux-mêmesla fausseté. Telle étoit la méthode qu’il employoit constamment, soit qu’il voulût instruire ses disciples, ou confondre les Sophistes.

< Manchette : Exemples.>

L’Ironie est d’un grand usage dans l’Eloquence. Il n’est point d’homme de Lettres, qui ne connoisse & qui n’admire celle qui fait l’exorde du plaidoyer de Cicéron pour Ligarius. Mais je m’en tiens, suivant mon plan, aux exemples François : & je puis citer ici une Ironie très-finement tournée par le célébre Guillaume du Vair, dans un écrit qu’il composa durant les troubles de la Ligue. C’est une réponse, donnée sous le nom d’un Bourgeois de Paris, à un discours qu’avoit fait répandre dans le Public le Cardinal de Plaisance, Légat du Pape, & dévoué à la faction Espagnole. Ce discours avoit pour objet de persuader qu’il n’étoit permis de faire aucun accord avec le Roi Henri IV, qui bloquoit [t. II, p. 114] actuellement la ville. Le Bourgeois prétendu, qui réfute cette idée fanatique, représente, entre autres raisons, le triste état où est réduit Paris par la disette de toutes leschoses nécessaires à la vie, & le danger que courent les Parisiens de périr de faim & de misere. Ensuite adressant la parole au Légat, il lui dit : «Or, Monseigneur, nous ne voulons pas vous persuader par ces raisons là. Car étant étranger, & grand homme d’Etat, il n’est raisonnable que vous ayez le sentiment si vif de nos miseres. Vous les contemplez comme celles que vous lisez dans les Histoires, ou comme celles de la guerre de Troie. » L’intention de l’Auteur de l’écrit est de faire comprendre aux Parisiens qu’ils ne doivent point écouter le Légat, qui n’étoit nullement touché de ce qu’ils souffroient. Il ne les exhorte point en termes exprès à la défiance. Au contraire il semble approuver & louer la façon de penser du Prélat Italien. Le coup ainsi porté avec adresse n’en est que plus capable d’aller à son but.

Toute la Satyre Ménippée, ouvrage ingénieux du même tems, est [t. II, p. 115] montée sur le ton ironique. Je me contenterai d’en tirer pour exemple un morceau de la harangue du prétendu Recteur Rose (a) dans l’assemblée des Etats de la Ligue. L’Ironie est du côté de l’Auteur. Car celui dans la bouche duquel on met la harangue, est supposé parler sérieusement. C’est un personnage ridicule, à qui l’on fait dire les choses du monde les plus absurdes. Ce qui est le comble du malheur pour l’Université (b), il le vante & le préconise, comme une situation souverainement avantageuse, dont il doit des actions de graces aux Chefs de la Ligue. «Tout est coy & paisible, dit-il : & vous dirai bien plus. Jadis du tems des politiques & hérétiques Ramus, Galandius, Turnebus, nul ne faisoit profession des Lettres, qu’il n’eust de longue main & à grands frais estudié, & acquis des Arts & Sciences en nos Colleges, [t. II, p. 116] & passé par tous les degrés de la discipline scholastique. Mais maintenant, par le moyen de vous autres Messieurs, & la vertu de la sainte Union, & principalement par vos coups du Ciel, Monsieur le Lieutenant, les Beurriers & Beurrieres de Vanvres, les Vignerons de Saint Cloud, les Carreleurs de Villejuifve & autres cantons Catholiques, sont devenus Maîtres-ès-Arts, Bacheliers, Principaux, Présidens & Boursiers des Colleges, Régens des Classes, & arguts Philosophes. » Tout l’ouvrage est dans ce goût. Il est fâcheux que la plaisanterie y dégénere assez souvent en un comique bas & burlesque, dont n’est pas même tout-à-fait exemt l’endroit que j’ai cité, ensorte que j’ai été obligé d’en retrancher quelques expressions.

<N.d.A. (a) Le Rectorat de Guillaume Rose est une supposition de l'Auteur de la harangue. Rose n'a jamais été Recteur, & il ne pouvoit pas l'être en 1594, étant depuis longtems Docteur en Théologie.>

<N.d.A. (b) Je ne crains point de déshonorer l'Université, en rappellant ici des malheurs dont elle n'étoit point la cause, mais la victime, & dont elle s'est si glorieusement relevée.

< Manchette : Espece particuliere d'Ironie.>

On peut rapporter à l’Ironie une sorte de fiction, par laquelle l’Orateur donne quelquefois pour simple supposition ce qui estpourtant la vérité, mais qu’il ne veut pas dire crûment & en propres termes. M. Erard, plaidant pour un fils de famille, qui avoit été séduit par une fille de la [t. II, p. 117] Cour, de la premiere naissance, soutenoit que non-seulement le mariage étoit nul, mais qu’il n’étoit point dû des dommages & intérêts à la Demoiselle, dont la conduite étoit tout-à-fait décriée. Comme une telle raison est bien dure à alléguer en termes précis, au lieu d’argumenter d’après le vrai, il tourne le fait en supposition <p. 331>. « Supposons, dit-il, qu’une fille majeure, & plus que majeure, (je ne prétends désigner personne) instruite par une longue expérience, non-seulement dans les affaires & dans le commerce du monde en général,mais en particulier dans ce commerce que l’on appelle de galanterie ; une fille qui se soit rendue célebre par le nombre, par la diversité, par l’éclat des intrigues & des aventures qu’elle a eues ; qui soit non-seulement soupçonnée, mais convaincue dans l’opinion du Public, de déréglement dans ses mœurs ; qui ait pris si peu de soin de sa réputation, qu’elle n’ait plus rien à perdre de ce côté-là, & qu’il ne puisse y avoir d’homme assez dupe pour la rechercher pourune vertu, dont elle-même ne se pique pas. » [t. II, p. 118] L’Avocat expose de suite sous cette figure toute l’espece de la cause : & il conclut en ces termes : « Ne pourroit-on pas dire que demander des dommages & intérêts pour le tort fait à la réputation d’une personne déja décriée, comme nous la supposons, & chez qui cette vie précieuse de l’honneur seroit entiérement éteinte, ce seroit à-peu-près la même chose que si l’on vouloit faire punir comme meurtrier celui qui auroit frappé le cadavre d’un homme mort depuis plusieurs jours. » Personne n’est trompé à ce tour employé par l’Orateur. On entend parfaitement ce qu’il veut dire : & l’ironie, ou la fiction, comme on voudra l’appeller, n’a d’autre effet, que de marquer des égards pour la personne attaquée, & de la circonspection dans celui qui parle.

Cicéron avoit usé plus d’une fois d’une figure semblable en parlant de Clodia dans l’affaire de Coelius : & son exemple est ici imité par M. Erard, qui ressemble peut-être plus au goût de l’Orateur Romain qu’aucun autre de nos Avocats François.

Jamais l’Ironie n’a été plus finement ni plus agréablement maniée [t. II, p. 119] que par M. Pascal dans ses premieres Provinciales.

< Manchette : De  l’Antonomase. Deux especes d'Antonomase.>

V. L’Antonomase, fort bien définie par M. du Marsais, met un nom commun pour un nom propre, ou bien un nom propre pour un nom commun. Dans le premier cas, on veut faire entendre que la personne ou la chose dont on parle, excelle sur toutes celles qui peuvent être comprises sous le nom commun : & dans le second cas, on fait entendre que celui dont on parle ressemble à ceux dont le nom propre est célébre par quelque vice ou par quelque vertu.

< Manchette : Exemples de la premiere espece.>

Roi est un nom commun. Les sujets d’un Prince désignent leur maître, en disant simplement le Roi, & ce nom est alors déterminé à signifier la personne de celui qui regne sur eux actuellement. Nous disons de même l’Orateur Romain pour marquer Cicéron, l’Orateur Athénien pour Démosthene.

Rien n’est plus usité que ces sortes d’expressions, sur-tout dans le style noble. Il y a une sorte d’emphase à [t. II, p. 120] substituer un nom commun au nom propre, dont l’usage est plus simple & plus ordinaire : & ce tour a encore le mérite de laisser quelque chose à deviner. Il a lieu néanmoins aussi dans le style familier, comme quand nous disons Monsieur pour faire entendre le Maître de la maison, ou quand lesRomains disoient la Ville pour Rome.

On appelle aussi Antonomase une courte définition mise en la place du nom propre, quoiqu’elle ne convienne qu’à celui dont on parle. Les Romains disoient le destructeur de Carthage & de Numance, pour désigner noblement le second Scipion l’Africain : & dans l’Ode sur la prise de Namur, le Poëte, au lieu de nommer Louis XIV, dit

« C’est Jupiter en personne,
Ou c’est le Vainqueur de Mons. »

La comparaison du Prince avec Jupiter est grande & magnifique. Mais l’Antonomase, que je remarque ici, est dans cette expression, le vainqueur deMons, qui exprime Louis XIV. par un de ses plus glorieux exploits de guerre.

< Manchette : Exemples de la seconde.>

Laseconde espece d’Antonomase [t. II, p. 121] est lorsqu’un nom propre est employé pour faire entendre une idée générale. Cicéron, dit Quintilien, n’est plus le nom d’un homme, c’est le nom de l’Eloquence. Aussi ce nom signifie-t-il Orateur dans ces vers badins de la Fontaine :

« ….Certains Cicérons,

Vulgairement nommés larrons. »

C’est ainsi qu’on dit un Sardanapale, pour exprimer un voluptueux ; un Néron, quand on veut faire entendre un Prince cruel à l’excès : à quoi Racine fait allusion, lorsqu’il met dans la bouche d’Agrippine cette espece de prédiction adressée à son horrible fils,

« Et ton nom paroîtra dans la race future ;
Aux plus cruels tyrans la plus cruelle injure. »

On compte encore quelques autres Tropes. Mais, ou ils se confondent avec ceux que je viens d’expliquer, ou ils se retrouveront mieux à leur place parmi les Figures, dont nous allons parler maintenant.

[t. II, p. 122]

Article II. Des  Figures proprement dites.

Les Figures, en tant que distinguées des Tropes, sont des tours qui rendent le discours fort & véhément, ou noble ou gracieux ; sans changer la signification des termes qu’emploie l’Orateur. Omettre un terme, qui peut aisément se suppléer, en employer de surabondans, l’Interrogation, l’Apostrophe, l’Exclamation, sont des ornemens de cette espece, où il n’arrive aucun changement dans le sens des mots.

On les distingue, comme j’ai déja dit, en deux classes, Figures de mots, & Figures de pensées.

§. I. Des Figures de mots.

LaFigure de mots, ainsi que le porte le nom même, consiste précisément dans le mot, en sorte que si on le change, la Figure périt. Par exemple, si au-lieu de répéter le mot on enemploie un autre, il n’y a plus de Répétition : si on retranche le mot [t. II, p. 123] ajouté par surabondance, il n’y a plus de Pléonasme : & ainsi des autres.

Une des plus excellentes & des plus usitées entre les Figures de mots est la Répétition : c’est par elle que je commence.

< Manchette : Répétition. Usages de la Répétition.>

J’ai déja remarqué que la Répétition est quelquefois employée pour le simple ornement : & j’en ai cité un exemple. Mais le grand usage de cette Figure est de donner au style de la force & de l’énergie par l’expression de la passion. Toute passion s’occupe fortement de son objet, & par conséquent elle se plaît à répéter souvent le mot qui en exprime l’idée. Ainsi la Répétition est propre à exprimer toutes les passions.

Elle exprime l’indignation & la fureur dans l’exemple que j’ai cité plus haut de Corneille, & dans celui-ci tiré de Racine :

« Je ne t’écoute plus, dit à Œnone Phédre en furie : va-t-en, monstre exécrable.
Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.
Puisse le juste ciel dignement te payer :
Et, puisse ton supplice à jamais effrayer
[t. II, p. 124] Tous ceux qui comme toi par de lâches adresses,
Des Princes malheureux nourrissent les foiblesses. »

Elle n’est pas moins propre à exprimerla tendresse, comme il paroît dans ces vers par lesquels M. de la Lane déplore la mort d’une épouse tendrement aimée,

« O toi !...……fugitive Amarante !
Toi qui menes mon ombre après la tienne errante ;
Toi, dont la cendre froide embrase tous mes sens,
Ecoute le récit des peines que je sens. »
<Recueil de Poésies, Tom. IV. p. 74>

Et la Fontaine fait parler ainsi le Pigeon qui voit partir son camarade <L. IX. Fable. 2> :

« Je ne songerai plus que rencontres funestes,
Que faucons, que réseaux. »

Narbal dans le Télémaque emploie cette Figure d’une maniere encore plus vive, pour exprimer sa tendresse. « Heureux ! dit-il au jeune Prince qu’il voit sur le point de s’éloigner pour toujours, heureux ! qui pourroit vous suivre jusques dans les rivages les plus inconnus. Heureux ! qui pourroit vivre & mourir avec vous. » En un mot la Répétition est le langage de toutes les passions.

Elle ne sert pas moins à la preuve, [t. II, p. 125] en inculquant fortement ce que l’Orateur veut faire entrer dans l’esprit de ses auditeurs. Bourdaloue veut prouver, d’après Tertullien, que la Religion Chrétienne est utile à la société & au bien commun : & il accumule ses preuves par une Répétition très-puissante, faisant parler son auteur original, qui adresse ce discours aux Païens <Sermon sur la Religion & la Probité>. « C’est cette Religion qui nous apprend à faire tous les jours des vœux à notre Dieu pour la prospérité de vos Césars, lors même qu’ils nous persécutent ; & à offrir pour eux le sacrifice de nos Autels, en même tems qu’ils sacrifient le sang de nos freres à la rigueur de leurs Edits. C’est cette Religion qui nous apprend à servir dans vos armées avec une fidélité sans exemple, puisque vous êtes obligés de reconnoître que vous n’avez point de meilleurs soldats que les Chrétiens. C’est cette même Religion qui nous apprend à payer exactement & sans fraude les tributs & les impôts publics : jusques-là que les bureaux de vos recettes rendent graces de ce qu’il y a des Chrétiens au monde, parce que les Chrétiens [t. II, p. 126] s’acquittent de ce devoir par principe de conscience & de piété. »

La Répétition est une Figure tout-à-fait à l’usage des Prédicateurs : & on peut dire qu’il n’est point de discours animé, soit en prose, soit en vers, où il ne s’en trouve de fréquens exemples.

< Manchette : Répétition par redoublement.>

Elle a été subdivisée par les Rhéteurs en plusieurs especes, & elle a reçu d’eux différens noms, selon que le mot est répété tout de suite, ou au commencement ou à la fin du membre de phrase, ou de quelqu’autre maniere que ce puisse être. Il est vrai qu’elle a une singuliere énergie, lorsque l’on redouble ce mot coup sur coup. C’est ainsi que Mentor retrouvant Télémaque dans l’île de Chypre, lui dit d’un ton de voix terrible : « Fuyez, fuyez, hâtez-vous de fuir. » Cette Répétition est très-propre à faire sentir au jeune Télémaque le danger du pays qu’il habite, & la nécessité de le quitter promptement.

< Manchette : Répétition en symmétrie.>

Il y a de certaines manieres de répéter suivant un ordre symmétrique, qui produit des retours entrelacés. Celles-ci ont souvent de l’affectation, & montrent l’art, dont cependans [t. II, p. 127] tout le mérite est de demeurer caché, & qui périt dès qu’il est apperçu. Telle est cette tirade fameuse, imitée d’un Poëte Italien :

« Certes ou la nature est imparfaite en soi,
Qui nous donne un penchant que condamne la loi :
Ou la loi doit passer pour une loi trop dure.
Qui condamne un penchant que donne la nature. »

La pensée de ces quatre vers est fausse en morale. C’est un murmure contre la sainte sévérité de la loi : & la foiblesse vicieuse de la nature y est donnée pour excuse légitime. Mais ce n’est pas de quoi il s’agit ici. Je remarque l’entrelacement des mots, placés suivant un certain ordre dans le premier membre, & reparoissant suivant un autre dans le second. Cet arrangement si bien compassé déplairoit dans toute autre matiere qu’une sentence, qui se dit froidement. Si le sujet demandoit du mouvement & de la passion, ce qui est ici une élégance deviendroit un vice. Faisons le même jugement des vers de Corneille surle Cardinal de Richelieu.

« Qu’on parle mal ou bien du fameux Cardinal :
Ma prose nimes vers n’en diront jamais rien.
Il m’a trop fait de bien pour en dire du mal :
Il m’a trop fait de mal pour en dire du bien. »

[t. II, p. 128] Ces vers contiennent un jugement froid, & expriment la tranquillité & l’indifférence. D’ailleurs ils n’ont rien de recherché : & le tour symmétrique n’y estque l’expression simple de la pensée.

Encore un exemple pareil, & plein d’un grand sens <Reflexions sur l'Education. p. 173>. Le P. Gerdil, parmi les travers que produit l’opulence dans la vie & dans les mœurs des hommes, observe qu’il s’y trouve « souvent beaucoup de sérieux dans des frivolités, & beaucoup de frivolité dans les affaires les plus sérieuses. » Ce trait caractérise parfaitement les gens du monde ; & il n’a rien d’affecté. On ne pourroit pas dire autrement.

Dérivation.

Une Figure semblable à la Répétition, qui n’est guere bonne que pour l’ornement, & qui doit être ménagée avec discrétion, est celle que l’on peut appeller Dérivation, parce qu’elle consiste à employer dans une même phrase plusieurs mots dérivés de la même origine. « Vous avez vaincu la victoire même, » dit Cicéron à César <Pro M. Marc.>. Corneille <Le Cid>. « Ton bras est [t. II, p. 129] invaincu mais non pas invincible. » D’Aguesseau <Seconde Mercuriale. p. 57> : « Ces graves Magistrats qui se voyoient revivre dans une jeunesse vertueuse, destinée à les remplacer, espéroient que, si les hommes étoient mortels, au moins la dignité de la Compagnie seroit immortelle. » Etun peu plus bas dans le même discours <p. 54> : « Vous avez été les législateurs : soyez vous-mêmes les protecteurs & les rigides observateurs de la loi que vous vousêtesimposée. »

Cette Figure est la même chose que le lieu commun que les Rhéteurs appellent Conjugata, & dont nous avons dit un mot dans une note.

Synonymie.

Quelquefois on ne répéte pas le même mot, ni des mots dérivés de la même racine, mais on en accumule plusieurs qui sont semblables pour le sens, dans la vue d’affirmer avec plus de force : cette Figure s’appelle Synonymie, & elle est très commune dans le discours. « J’assure, dit celui qui se voit accusé, j’atteste, je certifie, que le fait est faux. » Boileau vante [t. II, p. 130] le ton aisé, doux, simple, harmonieux du début de l’Enéïde. & Don Diégue dans le Cid après le soufflet reçu, s’écrie : « O rage ! ôdesespoir ! »

Expolition.

Quand ce ne sont point des mots synonymes, que l’on accumule, mais des pensées semblables pour le sens, quoique différentes pour le tour, alors c’est ce qui s’appelle Expolition : Figure de pensées, mais si étroitement liée avec la Synonymie, qu’on ne peut l’en séparer.

< Manchette : Usages de l'Expolition.>

L’usage de l’Expolition est très-fréquent : & l’on emploie cette Figure, quand on veut développer une pensée, la faire mieux comprendre, & la faire entrer plus clairement & plus fortement dans les esprits. Les Avocats en ont besoin : & la briéveté de Salluste, qui est, dit Quintilien, tout ce que l’on peut concevoir de plus parfait pour un lecteur intelligent & appliqué, seroit déplacée vis-à-vis d’un Juge, souvent peu instruit, peu attentif, & distrait par d’autres pensées. Les Prédicateurs ont un égal besoin de faire usage de l’Expolition. [t. II, p. 131] Ils parlent sur des matieres trop relevées, ou trop ennemies de la pente du cœur humain, pour qu’elles puissent être saisies dès qu’elles sont présentées. Il faut qu’ils remanient une même idée, & qu’ils la reproduisent sous différentes formes, s’ils veulent que l’esprit de leurs auditeurs s’y familiarise & s’y soumette. On peut dire que tous ceux qui parlent en public ne peuvent se dispenser d’employer jusqu’à un certain degré le même secours, parce que leurs paroles, volant comme des traits rapides, ne laissent pas à celui qui écoute le tems de la réflexion, souvent nécessaire pour bien entendre.

L’Expolition est moins nécessaire à ceux qui écrivent pour être lus. Cependant si les choses qu’ils traitent sont ou difficiles à saisir, ou telles qu’il ne suffise pas de les comprendre, & que l’intelligence doive être accompagnée du sentiment, il faut qu’ils insistent, qu’ils reviennent sur les mêmesidées, en variant seulement les expressions. « Car, suivant ce que nous avons déja remarqué d’après Cicéron <De Orat. II. 4>, iln’enest pas du sentiment & de la passion comme d’un [t. II, p. 132] raisonnement, qui dès qu’il est compris a fait son effet, & demande que l’on passe à un autre. Ce n’est que par l’abondance, la richesse & la variété du discours, que l’on parvient à remuer & à échauffer le cœur. » Ainsi les livres de piété, qui se proposent d’attendrir & de toucher, ont grand besoin de l’Expolition, au moyende laquelle une même idée se présente sous différentes faces, & attaque l’ame par des impressions réïtérées.

C’est ce que M. Duguet a excellemment pratiqué, & ce qui donne à ses écrits cette onction pénétrante & touchante, qui en fait le caractere distinctif. Cet Ecrivain siriche & si varié dans ses connoissances, siprofond dans l’étude du cœur Humain, si coulant & si orné dans son style, est particuliérement remarquable par une fécondité de tours & d’idées, qui sait tirer de son sujet tout ce qui y est renfermé, & le mettre par-là en état de faire une grande & touchante impression. Dans son Traité des Dispositions pour les saints Mysteres, il recommande, pour derniere disposition, d’avoir le cœur attendri par la [t. II, p. 133] piété : & voici de quelle maniere il développe les sentimens d’un cœur ainsi disposé. « C’est, selon qu’il s’en explique, un cœur sensible à tous les mouvemens de l’esprit de Dieu, qui céde aisément à la grace, qui en conserve long-tems l’impression ; sur qui le bon exemple, les saintes lectures, & les pensées de Religion ayent un grand pouvoir ; qui soupire après les biens futurs ; qui gémisse des scandales dont la vie estpleine ; qui craigne les moindres affoiblissemens ; qui répare avec soin les moindres pertes ; qui ne trouve rien de grand que le salut, rien de nécessaire que la vertu, rien de vrai que l’Evangile. » Combien l’idée primitive & radicale, sij’ose m’exprimer ainsi, d’un cœur attendri par la piété, devient-elle plus capable de frapper par ce développement & cette Expolition, qui la présente sous tant de faces ? Tout l’article est traité dans le même goût. L’Auteur parcourt les principaux attributs de ce cœur touché de Dieu : porter toujours & partout l’impression du sentiment dont il est pénétré ; conserver avec douleur & amour le souvenir de ses péchés [t. II, p. 134] & de la miséricorde qui les lui a remis ; êtresoumis en tout à la Providence ; ne perdre jamais la reconnoissance de ce qu’il a reçu, & de ce qu’il reçoit sans cesse, non-seulement dans l’ordre de la grace, mais dans l’ordre de la nature : & tous ces caracteres sont expliqués & étendus par des Expolitions touchantes, & très-propres à aller au cœur. Elles ressemblent toutes à la premiere, en ce qu’elles varient non-seulement les tours, mais les idées ; & qu’elles ne sont pas tant une même pensée remaniée, qu’une multitude de pensées tirées du même objet, & liées par une grande affinité, quoiqu’elles ne soient pas identiques.

On conçoit bien que l’Expolition, comme propre à toucher & à attendrir, par le développement d’une idée, dont elle présente tous les traits, est aussi du ressort de la poésie. Corneille en a fait un bel usage dans la premiere & derniere stance du monologue de Polyeucte au quatrieme acte.

« Source délicieuse, dit le sains Martyr, en miseres féconde,
Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?
Honteux attachements de la chair & du monde,
[t. II, p. 135] Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés ?
Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre :
Toute votre félicité,
Sujette à l’instabilité,
En moins de rien tombe par terre,
Et comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité. »

La pensée unique de toute cette stance, c’est que tous les biens humains ne méritent point notre attachement, étant incertains & fragiles. La qualité contraire des biens célestes est traitée de même par Expolition dans la derniere stance.

« Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur, qui vous peut recevoir ;
De vos sacrésattraits les ames possédées,
Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir :
Vous promettez beaucoup, & donnez davantage ;
Vos biens ne sont point inconstans :
Et l’heureux trépas que j’attends,
Ne vous sert que d’un doux passage,
Pour nous introduire au partage,
Qui nous rend à jamais contens. »

Il résulte de tout ce que je viens de dire sur l’Expolition, que c’est une Figure de grand prix & de grand usage. Il ne faut pourtant pointen abuser, soit en la transportant où elle ne convient pas, comme dans les [t. II, p. 136] ouvrages de pur raisonnement ; soit, lors même qu’elle convient au sujet, en la multipliant trop, & en appauvrissant la matiere à force d’abondance.

Retranchement & multiplication des conjonctions.

Tout devient utile & noble entre les mains d’un habile ouvrier. Les conjonctions sont ce qu’il y a de plus petit à tous égards dans le discours. Les retrancher à propos, c’est exprimer la vivacité & la vîtesse ; les multiplier en certaines occasions, c’est insister sur un objet dont l’ame est fortement occupée, mais par un mouvement doux & sans transport. Hermione, dans l’Andromaque de Racine, exprime son emportement & sa fureur, après l’assassinat de Pyrrhus, lorsqu’elle dit à Oreste :

« Adieu. Tu peux partir. Je demeure enEpire :
Je renonce à la Grece, à Sparte, à son Empire,
A ma famille. »

Mettez de la liaison dans ce discours par desconjonctions qui enchaînent chaque membre de phrase avec le suivant, le style languira : la passion n’y est plus. [t. II, p. 137] Au contraire une douleur profonde, mais douce, appuie sur son objet en multipliant les conjonctions. Une jeune Israélite dans Esther, se représentant le carnage de toute sa nation ordonné par Aman, le peint ainsi :

« Quel carnage de toutes parts !
On égorge à la fois les enfans, les vieillards,
Etla sœur & le frere,
Etla fille & la mere,
Le fils dans les bras de son pere. »

Ces deux Figures ont des noms Grecs, connus des Rhéteurs Asyndeton & Polysyndeton.

Ellipse. Pléonasme.

L’Ellipse & le Pléonasme sont aussi deux Figures contraires. L’une supprime un mot qui seroit nécessaire pour l’intégrité de la phrase : l’autre en ajoute un ou plusieurs, dont la phrase pourroit se passer. La premiere est convenable aux passions brusques, qui ne permettent pas à celui qui en est agité, d’achever son discours. La seconde a le même effet que le Polysyndeton, qui est d’insister fortement, & d’inculquer sa proposition. Que dire ? que faire ? voilà une [t. II, p. 138] Ellipse Je l’aivu de mes yeux, & entendu de mes oreilles. C’est un Pléonasme.

Un bel usage de l’Ellipse, c’est d’introduire tout d’un coup & sans préparation sur la scène, comme parlant lui-même en personne, celui dont on avoit commencé à raconter quelque action, comme fait Homere dans ces vers traduits par M. Despréaux <Longin, c. 27>.

« Mais Hector, de sescris remplissant lerivage,
Commande à ses soldatsde quitter le pillage,
De courir aux vaisseaux. Car j’atteste les Dieux
Que quiconque osera s’écarter à mesyeux,
Moi-même dans son sang j’irai laver sa honte. »

Le Poëte ne se donne pas le tems de dire qu’Hector ajoute la menace en disant à ses soldats, & c. Cela seroit trop lent. Il est emporté par son feu, & fait tout d’un coup parler le Prince Troyen.

Aposiopese.

L’Aposiopese, ou Réticence, estun genre d’Ellipse, mais plus en grand. L’Ellipse supprime un mot. La Réticence retranche quelquefois & laisse à deviner une proposition toute [t. II, p. 139] entiere : & elle peut être l’effet, non de la passion, mais de la réflexion & de la prudence, comme dans ce bel endroit de Cicéron pour Ligarius. L’Orateur loue la clémence de César après sa victoire, & il veut faire entendre que cette vertu n’est pas celle despartisans du vainqueur, qui au contraire sont fort portés à la cruauté. Il veut le faire entendre, mais il craint de le dire : de peur d’irriter des hommes puissans, avec quelques-uns desquels il avoit même des liaisons. Dans cet esprit il dit à César : « Si dans la haute fortune dont vous jouissez, vous n’aviez pas toute la douceur à laquelle vous êtes enclin par vous-même, je dis par vous-même, je m’entends bien, votre victoire seroit une source de catastrophes sanglantes. » Cicéron dit qu’il s’entend bien : on l’entend aussi : mais il supprime par une sage Réticence ce qu’il eût été trop dur de dire ouvertement.

Figures consistantes dans l’arrangementdes mots.

Nous avons parlé en général de l’arrangement desmots, & nous avons [t. II, p. 140] considéré quel relief il est capable de donner à la pensée. Ici nous examinons la symmétrie méchanique des mots qui se regardent : symmétrie, dont le mérite propre est de plaire à l’esprit par une distribution agréable, & quelquefois à l’oreille par la ressemblance des sons qui se répondent. Ce dernier agrément est celui de la rime dans notre poésie : & une preuve qu’il n’est point de caprice, mais puisé dans la nature, c’est que les Latins qui ne la connoissoient point dans leurs vers, la recherchoient souvent dans leur prose. Parmi nous la poésie a un privilege exclusif pour la rime. La rime est dans notre langue un des caracteres constitutifs du vers, qui sans elle ne seroit pas assez distingué de la prose : & c’est sans doute pour cette raison que notre prose évite la rime & la proscrit. Ainsi une Rhétorique Françoise ne doit parler de la symmétrie qu’autant qu’elle plaît à l’œil & à l’esprit.

< Manchette : Antitheses.>

Nous disons donc que lorsque dans une phrase lesmots sont tellement arrangés, qu’un nom répond à un nom, un verbe à un verbe, une préposition à une autre préposition, ou à [t. II, p. 141] elle-même, cette symmétrie est un ornement pour le discours. C’est ce que l’on appelle Distribution, ou Antithese. M. Fléchier abonde en ces sortes d’ornemens. Dans l’Oraison funebre de M. le Chancelier le Tellier, parlant de son entrée dans les charges, & de la conduite que cet illustre Magistrat y tint dès le commencement, il en peint le sens & la sagesse par des Antitheses, & il y oppose le portrait des mœurs contraires, qu’il exprime par le même tour. « Les plaisirs, dit l’élégant Orateur, ne troublerent pas la discipline de ses mœurs, ni l’ordre de ses exercices. Il joignit à la beauté de l’esprit, & au zele de la justice, l’assiduité du travail, & méprisa ces ames oisives, qui n’apportent d’autre préparation à leurs charges, que celles de les avoir désirées ; qui mettent toute leur gloire à les acquérir, non pas à les exercer ;qui s’y jettent sans discernement, & s’y maintiennent sans mérite ; & qui n’achetent ces titres vains d’occupation & de dignité, que pour satisfaire leur orgueil, & pour honorer leur paresse. » Il est certain que ces distributions symmétrisées [t. II, p. 142] ont de quoi plaire, & que les pensées, qui sont solides, se font mieux recevoir avec l’accompagnement des Anthitheses.

< Manchette : Elles doivent porter sur un fond vrai & solide.>

Premiere condition dans l’emploi de ces Figures, sion veut leur donner quelque mérite : c’est qu’elles portent sur un fond vrai & solide, & qu’elles ne roulent pas sur des mots vuides de sens.

Les folies de l’amour, ou ressenties, ou contrefaites par art, ont inspiré aux Poëtes mille Antitheses misérables. Bertaut dit de lui-même, lorsqu’il pensoit à rallumer une passion qu’il avoit éteinte,

« Il me sembloit qu’en rentrant en prison
Je m’acquérois l’Empire de la terre. »

Si au contraire il veut peindre ce qu’il avoit souffert des égaremens de l’amour, il se plaint des étranges détours,

« Où, dit-il, me cherchant j’ai perdu tant de jours,
Où me perdant j’ai trouvé tant de peines. »

Je ne finirois pas si je voulois recueillir ici toutes les extravagances de cette espece. J’aime mieux en faire sentir le ridicule par l’Antithese également juste & agréable, que me fournit [t. II, p. 143] Boileau contre ces Poëtes langoureux,

« Qui toujours bienmangeant meurent par métaphore. »

< Manchette : Elles ne doivent point être trop multipliées.>

La seconde loi par rapport aux Antitheses, est d’en éviter le trop fréquent usage. Quand elles ne contiendroient rien que de vrai & de juste, leur trop grand nombre suffiroit pour les décréditer. L’agrément en est remarquable & saillant & ; c’est une loi de la nature, comme nous le dirons ailleurs, que toutes les choses qui causent un plaisir plus vif, sont précisément celles dont on se dégoûte le plus aisément. Aussi le mérite de l’Eloquence de M. Fléchier, quoique solide & judicieuse, est un peu déparé par ce tour uniforme d’Antithese, qu’il donne presque à toutes ses pensées. Ce tour, en même tems qu’il est agréable, a quelque chose de petit. Il prouve que l’attention de celui qui parle ou qui écrit, se porte beaucoup vers les mots : & c’est des choses qu’il faut s’occuper. Un peu de négligence dans le style avec un fond de pensées vraies & nobles, marque dans l’Orateur un esprit élevé. C’est le caractere de l’Eloquence de M. Bossuet, dont [t. II, p. 144] je vois de jour en jour la gloire s’accroître.

< Manchette : Elles ne conviennent point au style de mouvement.>

Une troisieme regle en ce qui regarde les Antitheses, est de ne les point employer dans les endroits qui demandent du mouvement. M. Rollin, qui n’aimoit pas à critiquer, a cependant remarqué, comme je l’ai déja dit, que les Antitheses nuisent à la grandeur dans ce morceau de M. Fléchier, qui par lui-même a de l’élévation & du pathétique <Oraison funebre de M. de Turenne>. « O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfans des hommes, vous disposez & des vainqueurs & des victoires. Pour accomplir vos volontés, & faire craindre vos jugemens, votre puissance renverse ceux que votre puissance avoit élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes ; & vous frappez, quand il vous plaît, ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées. »

Opposons à cette beauté très-parée le beau simple & uniquement riche de son propre fond. M. Bossuet, dans l’Oraison funebre de Madame Henriette d’Angleterre, Duchesse d’Orléans, traite une pensée semblable [t. II, p. 145] en lui laissant toute sa force, qu’il n’amollit par aucun fard. Après avoir cité le passage du Pseaume : O Dieu, vous avez fait mes jours mesurables, & ma substance n’est rien devant vous, il y joint ce commentaire : « Il est ainsi, Chrétiens : tout ce qui se mesure, finit ; & tout ce qui est né pour finir, n’est pas tout-à-fait sorti du néant, où il est sitôt replongé. Si notre être, si notre substance n’est rien, tout ce que nous bâtissons dessus, que peut-il être ? Ni l’édifice n’est plus solide que le fondement, ni l’accident attaché à l’être, plus réel que l’être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever ? Cherchez, imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables : vous n’en trouverez point de mieux marquée, ni qui vous paroisse plus effective, que celle qui releve le victorieux au-dessus des vaincus, qu’il voit étendus à ses pieds. Cependant, ce vainqueur enflé de ses titres, tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur [t. II, p. 146] compagnie leur superbe triomphateur, & du creux de leur tombeau sortira cette voix qui foudroie toutes lesgrandeurs <Isaïe. c. 14. v. 10> : Vous voilà blessé comme nous, vous êtes devenu semblable ànous. Quela fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature ».

< Manchette : A moins qu'elles ne soient exigées par le sujet même.>

Dans ce morceau il se trouve des Antitheses. Mais elles ne sont point entassées : elles naissent du sujet : elles servent à la preuve. « Quand les choses qu’on dit sont naturellement opposées les unes aux autres », dit M. de Fénelon <Dialogue sur l'Eloquence>, « il faut en marquer l’opposition. Ces Antitheses là sont naturelles, & font sans doute unebeauté solide : alors c’est la maniere la plus courte & la plus simple d’exprimer les choses ».Phocas, dansl’Héraclius de Corneille <Acte IV. scêne 3>, voyant Héraclius & Martian se disputer le titre de fils de Maurice, & ne vouloir ni l’un ni l’autre être regardés comme fils de Phocas, s’écrie avec une douleur amere :

« O malheureux Phocas ! O trop heureux Maurice !
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi :
Et jen’en puis trouver pour régner après moi. »

[t. II, p. 147] Ici l’Antithese est la chose même : & elle devient non-seulement brillante, mais pathétique.

Reprenons en deux mots ce que nous avons dit des Antitheses. Elles sont agréables par elles-mêmes : nous avons un goût naturel pour la symmétrie. Mais la solidité de la pensée doit leur servir de base : il faut en user avec sobriété & discrétion : elles ne conviennent point au style de mouvement, àmoins qu’elles ne sortent si naturellement de la chose même, qu’elles ne donnent aucun soupçon de recherche.

Figures consistantes en jeux de mots.

De l’Antithese naît la pointe, & elle en est l’abus.

« Belle Philis, on désespere
Alors qu’on espere toujours. »

Les Rhéteurs se sont donné la peine d’examiner & de compter toutes les différentes manieres dont on peut tourner un mot, pour le présenter sous des sens différens, & produire ainsi des allusions ingénieuses : & ils en ont créé des Figures, dont chacune a sonnom. C’est un travail dont l’objet [t. II, p. 148] est petit, & l’utilité encore moindre.

< Manchette : La pointe n'a guere lieu que dans l'Epigramme.>

Disons plutôt que tout ce qui est jeu de mots est vicieux en soi, & ne peut trouver place dans un discours sérieux. Dans les sujets badins les jeux de mots & les pointes peuvent se souffrir, & quelquefois même avoir de l’agrément. La raison, dit Boileau, bannissant la pointe de tout écrit sérieux,

« Par grace lui laissa l’entrée en l’Epigramme,
Pourvu que sa finesse éclatant à propos,
Roulât sur la pensée, & non pas sur les mots. »

Citons donc pour exemple une Epigramme, dont les pointes, car elle en a plusieurs, ne soient point de purs jeux de mots sans le mérite de la pensée.

« Le Traducteur qui rima l’Iliade,
De douze chants prétendit l’abréger.
Mais par son style aussi triste que fade,
De douze en sus il a sçu l’allonger.
Or le lecteur, qui se sent affliger ;
Le donne au diable, & dit perdant haleine :
Hé finissez, rimeur à la douzaine.
Vos abrégés sont longs au dernier point,
Ami lecteur, vous voilà bien en peine.
Faisons les courts, en ne les lisant point. »

Des pointes de ce goût sont [t. II, p. 149] bonnes, quand il s’agit de badiner : il peut même être permis à l’Orateur de s’en servir pour égayer son style, mais rarement & bien à propos. Encore le mérite de faire rire sera-t-il toujours petit, comme je l’ai déja remarqué : & je ne trouve aucune pointe ni dans d’Aguesseau & Cochin, ni dans Bossuet, Massillon, & Bourdaloue.

Fléchier en a fait une dans le texte mêmede son panégyrique de S. Benoît. Comme le nom de ce saint est en Latin Benedictus, l’Orateur a pris pour texte ces paroles de Dieu à Abraham : Egredere de terra tua, & de cognatione tua, & de domo patris tui : faciamque te in gentem magnam, & benedicam tibi, & magnificabo nomen tuum, erisque BENEDICTUS. Dans l’original le mot BENEDICTUS signifiebéni : ici il rappelle le nom de Benoît. Je ne crois pas que cette pointe fasse envie à aucun Orateur judicieux.

< Manchette : Epithete. L'Epithete est un ornement.>

Un ornement de meilleur goût que tout ce qui s’appelle jeux de mots, est l’Epithete. Je dis que c’est un [t. II, p. 150] ornement. Si de ces beaux vers de Racine

« …..... & la rame inutile

Fatigua vainement une mer immobile, »

on retranchoit les Epithetes, & que l’on dît simplement la rame fatigua vainement la mer,de quelles graces l’expression ne se trouveroit-elle pas dépouillée ?

< Manchette : Ses usages.>

Les Epithetes vraiment estimables sont celles de cette espece, c’est-à-dire, celles qui ajoutent au sens, en sorte qu’on ne peut les supprimer, sans faire perdre à la phrase une partie de son mérite. Elles ajoutent ou de la grace, comme quand Homere nomme l’Aurore aux doigts de rose : ou de la dignité, comme lorsque Phédre dans Racine apostrophant le soleil, l’appelle

« Noble & brillant Auteur d’une triste famille. »

ou enfin de la force & de la véhémence. C’est ainsi que la sœur d’Horace, outrée de voir blâmée par son pere la douleur qu’elle ressent de la mort de Curiace, s’écrie : Impitoyable pere ! L’Epithete sert quelquefois à éclaircir & à expliquer, & elle devient une courte définition. Dans ces phrases La Morale Chrétienne, la sagesse [t. II, p. 151] Philosophique, l’Epithete détermine le sens trop vague & trop général du nom qu’elle accompagne. Elle peint l’objet, comme dans le premier exemple que j’ai cité, & dans celui-ci tiré de Boileau,

« N’attendoit pas qu’un bœuf pressé de l’aiguillon
Traçât à pas tardifs un pénible sillon. »

Les Epithetes sont bonnes à tant d’usages, & si nécessaires au discours, que sans elles il demeureroit, comme l’observe Quintilien <L. VIII. c. 6>, sec, maigre, & nud.

< Manchette : Ses regles.>

Il ne faut pas cependant les accumuler sans mesure : & le même Quintilien compare ingénieusement le discours trop chargé d’Epithetes à une armée où il y auroit autant de valets que de soldats. Le nombre seroit doublé, mais non les forces. C’est en effet la foiblesse & l’indigence qui conduisent l’Ecrivain à ce vice. Peu riche en idées principales, il appelle à son secours les accessoires.

Dans la prose il faut que les Epithetes soient propres au sujets : L’ambitieux Alexandre entreprit la conquête de l’univers. L’Epithete ambitieux vabien avec le projet de conquérir le [t. II, p. 152] monde entier. Dans la poësie les Grecs & les Latins se permettoient des Epithetes qui n’avoient qu’une convenance générale avec la personne ou la chose, sans rapport particulier avec la circonstance actuelle. Ils disoient les dents blanches, les vins liquides. Parmi nous la poësie suit des regles plus séveres. On s’est moqué de Chapelain qui loue les doigts inégaux de la belle Agnès. Nous voulons même en vers que les Epithetes disent quelque chose. Telles sont dans le Lutrin celles du début de Boileau.

« Je chante les combats, & ce Prélat terrible,
Qui par ses longs travaux & sa force invincible,
Dans une illustre Eglise exerçant son grand cœur,
Fit placer à la fin un Lutrin dans le Chœur. »

Il n’y a pas dans ces vers une Epithete, qui ne contribue à faire concevoir une haute idée du sujet, auquel l’Auteur a voulu donner une apparence de grandeur, qui fît un contraste agréable avec sa petitesse réelle.

Cette loi de notre poësie est une perfection ajoutée à l’Antiquité. La raison le démontre : & une preuve de fait qu’il en est ainsi, c’est qu’il y a moins d’Epithetes vagues dans Virgile [t. II, p. 153] que dans Homere, & moins encore dans nos bons Poëtes, que dans Virgile.

Apposition.

L’Apposition a du rapport avec l’Epithete. L’Epithete est un adjectif ajouté au substantif. L’Apposition emploie des substantifs comme Epithetes.

« C’est dans un foible objet, imperceptible ouvrage,
Que l’art de l’ouvrier me frappe davantage, »

dit M. Racine le fils. Dans le premier de ces deux vers <Poëme sur la Religion, chant I. v. 163>, ouvrage imperceptible est joint par Apposition à foible objet.

Ce tour a quelque chose de hardi, en ce qu’il change la nature du nom substantif, qu’il emploie à l’usage qui appartient à l’adjectif. Il abrege le discours, dont il retranche les liaisons. On devroit dire réguliérement foible objet, qui est un ouvrage imperceptible. Aussi l’Apposition ne convient-elle qu’au style soutenu. Elle seroit déplacée dans le langage familier. L’éloquence même & la poësie ne doivent en faire qu’un usage très-sobre, parce qu’elle rend le discours [t. II, p. 154] sautillant, & l’arrête dans son cours. C’est sans doute par cette raison, que l’on en trouve moins d’exemples dans le premier âge des bons Auteurs de notrelangue, qui étoient extrêmement attentifs à rendre leur style coulant & harmonieux.

Hyperbate.

J’en dis autant de l’Hyperbate, qui est encore plus opposée à la netteté & à la douceur du langage. Car elle consiste dans un renversement de construction. Il est néanmoins une Hyperbate très-commune parmi nous, & dont nous faisons un usage presque continuel. C’est lorsque nous interrompons notre récit pour faire parler quelque personne que ce puisse être, l’introduisant sur la scêne subitement & sans préparation. Ulysse racontant la mort d’Eriphile dans Racine avoit dit :

« Déjà pour la saisir Calchas leve le bras. »

L’ordre du discours demandoit qu’il ajoutât : Etiphile alors prit la parole, & lui dit : Arrête. Mais cela seroit trop lent. Combien plus de vivacité dans ce tour : [t. II, p. 155]

« Arrête, a-t-elle dit, & ne m’approche pas. »

Cette sorte d’Hyperbate a passé en usage dans notre langue : & nous nous en servons même en conversation. Mais, à cette exception près, & peut-être quelques autres en petit nombre, on peut dire que l’Hyperbate est plutôt un vice qu’un ornement dans le discours François.

Elle étoit plus familiere aux Latins pour qui la différence des cas des noms, en quelque endroit de la phrase qu’on les place, est toujours reconnoissable par leur terminaison. Chez eux les transpositions étoient perpétuelles : ils plaçoient à volonté le régime avant son verbe,l’adjectif avant son substantif : & c’étoitune grande facilité pour arrondir leurs périodes, & les rendre harmonieuses. Ils en usoient à l’égard des mots de leur langue, suivant la comparaison de Quintilien <L. IX. c. 4>, comme fait un ouvrier intelligent à l’égard des pierres brutes qu’on lui donne à mettre enordre.Ils leur cherchoient & leur assortissoient une place convenable à leur forme. Nous n’avons pas cette liberté. La place du nom en François [t. II, p. 156] est marquée avant le verbe, celle du régime, après, & ainsi du reste. C’est pourquoi les Hyperbates de construction nous sont rarement permises. Nous nous interdisons même les parentheses, qui rompent le tissu du discours, à moins qu’elles ne soient fort courtes. Tel est notre goût décidé pour la clarté.

Les Hyperbates de pensée qui consistent dans le dérangement de l’ordre naturel suivant lequel les pensées doivent être présentées, sembleroient propres à exprimer le trouble des passions : & Longin les loue sur ce pied. Mais elles sont si visiblement ennemies de la clarté & de la justesse, qu’elles ne peuvent que très-difficilement devenir des vertus du discours.

Onomatopée.

L’usage de l’Onomatopée a étépermis aux créateurs de la langue : il est interdit à ceux qui la parlent. Des noms ont été inventés par imitation des sons, murmure, sifflement, bêlement, & plusieurs autres, qui même pour la plupart ne sont pas nés chez nous, & nous viennent des langues [t. II, p. 157] anciennes. Pareille hardiesse nous est défendue, & la seule gloire qui nous reste est d’employer convenablement les mots inventés. En général notre Nation est timide pour la formation de mots nouveaux : & les inventions même nouvelles dans les Arts, qui manquoient par conséquent de noms dans notre langue, ont emprunté des noms connus, ou s’en sont fait par analogie d’après des mots anciennement usités, ou enfin ont eu recours aux trésors des langues savantes, & sur-tout de la Grecque ; Barometre, Thermometre, Microscope, Télescope, sont des noms Grecs. Les Latins, & encore plus les Grecs, se permettoient à cet égard une liberté tout-à-fait propre à multiplier les richesses de leurs langues. J’en ai fait ailleurs la remarque.

Telles sont à-peu-près les Figures de mots les plus célébres chez les Rhéteurs, & les plus importantes. Je passe maintenant aux Figures de pensées.

§. II. Des Figures de pensées.

Les Figures de pensées sont celles [t. II, p. 158] qui consistent dans la pensée même ; en sorte qu’en changeant les mots, la Figure reste, pourvu que le même sens se conserve. Il n’est pas besoin d’avertir que sous le nom de pensée nous comprenons ici le sentiment. Il est même la partie dominante dans les Figures.

En conséquence nous commencerons par celles qui expriment & qui inspirent le sentiment, telles que l’Interrogation, l’Apostrophe, l’Exclamation, que nous joindrons ensemble à cause de leur affinité.

Interrogation. Apostrophe. Exclamation.

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< Manchette : Définition de l'interrogation, en tant qu'elle est Figure de Rhétorique.>

L’Interrogation, Figure de Rhétorique, n’est point celle par laquelle nous demandons à être instruits de ce que nous ignorons : Quelle heure est-il ? Que nous direz-vous de nouveau ? Ce sont-là des expressions simples & unies sans aucune sorte d’ornement. Nous parlons de l’Interrogation qui anime le discours, qui exprime l’indignation, la douleur, la crainte, & tous les autres mouvemens de l’ame.

« O Nuit ; que m’as-tu dis [sic]! Quel démon sur la terre
Souffle dans tous les cœurs la fatigue & la guerre ? »

[t. II, p. 159] Voilà de la douleur, de la surprise, du saisissement.

Le début du sermon du P. Massillon sur le mauvais Riche est un amas d’interrogations, qui semblent être des questions faites simplement pour s’instruire, mais qui par le feu & la vivacité qu’elles contiennent, annoncent l’intérêt & l’importance de l’objet. Les paroles du texte sont : Je suis tourmenté dans cette flamme : & l’Orateur commence son discours de cette maniere : « Quels sont donc lescrimes affreux, mes freres, qui ont creusé à cet infortuné ce gouffre de tourmens où il est enséveli, & allumé le feu vengeur qui le dévore ? Est-ce un profanateur de son propre corps ?a-t-il trempé ses mains dans le sang innocent ? a-t-il fait de la veuve & de l’orphelin la proie de ses injustices ? est-ce un homme sans foi, sans mœurs,sans caractere, un monstre d’iniquité ? » Les interrogations accumulées expriment l’émotion de l’Orateur, & la font passer dans le cœur de ceux qui l’écoutent.

Quelquefois celui qui parle s’interroge lui-même, ou par le mouvement de la passion qui le [t. II, p. 160] transporte, comme fait Agamemnon, lorsqu’il rend compte de l’oracle, qui avoit ordonné qu’Iphigénie fût sacrifiée :

« Que devins-je Arcas,

Quand j’entendis ces mots prononcés par Calchas ? »

ou pour réveiller l’attention des auditeurs, & pour les appliquer à la réponse qui suit l’interrogation. Le P. Bourdaloue use fréquemment de ce tour <Carême, T. II. Sermon sur la Grace>. « De tout ceci quelle conclusion ? » se demande t-il à lui-même. Voici la réponse. « Ah ! Chrétiens, ne disons donc plus dans l’état de notre péché que nous sommes foibles, & que notre foiblesse est un obstacle insurmontable à notre conversion. » Et un peu plus bas dans le même sermon : « Les pécheurs convertis sont ceux entre tous les autres, qui doivent être plus touchés de cet important devoir. Pourquoi ? » Cette Interrogation ne permet point à l’auditeur de laisser passer légérement la proposition, & elle l’avertit de se rendre attentif à la réponse : « Parce qu’ils y sont obligés & par titre de reconnoissance, & par titre de justice, & par charité pour le [t. II, p. 161] prochain, & par intérêt pour eux-mêmes ».

< Manchette : Apostrophe.>

L’Apostrophe, au lieu d’adresser le discours à ceux qui écoutent, le tourne vers d’autres personnes ou d’autres objets. M. Fléchier interrompt le récit & l’éloge des vertus chrétiennes de la Reine Marie-Thérése par cette vive & véhémente Apostrophe : « Ames tiédes, qui ménagez votre timide & avare piété, & qui croyez avoir toujours assez fait pour votre salut ! Ames lâches, à qui le péché coûte moins que la pénitence, venez ici vous confondre. Ou plutôt ; Ames pures, qui portez le joug du Seigneur, & qui marchez dans les sentiers de ses commandemens & de ses conseils, venez vous exciter ici par les exemples d’une Reine. »

Je ne connois point de plus bel exemple de l’Apostrophe, que celui que je trouve dans le Pseaume 93. Le Prophete y déplore l’oppression des justes sous le joug de persécuteurs puissans & violens, qui en écrasant le foible, se persuadent qu’ils n’ont point à craindre un vengeur. « Ils disent, Dieu ne verra point nos [t. II, p. 162] injustices, & le Dieu de Jacob n’en aura point connoissance. » Cet aveuglement impie irrite le zele du Prophete. Il s’éleve contre ces insensés, & leur adresse la parole : « O les plus stupides des hommes, leur dit-il, faites donc quelque réflexion : aveugles volontaires, revenez à vous, & pensez. Quoi ! celui qui a fait l’oreille, n’entendroit pas ? & celui qui a formé l’œil, ne verroit pas ? » La pensée est sublime. Mais l’Apostrophe y joint une force de sentiment, une véhémence d’indignation, qui émeut & qui transporte.

< Manchette : Usage hardi de cette Figure.>

J’ai ditquepar l’Apostrophe on adressoit le discours, non-seulement à des hommes, mais à d’autres objets, même inanimés & insensibles. C’est ainsi que Monime, après que son diadême, dont elle avoit voulu se servir pour se délivrer de la vie, se fut rompu entre ses mains, lui adressa ce reproche.

« Et toi, fatal tissu, malheureux diadême,
Instrument & témoin de toutes mes douleurs,
Bandeau, que mille fois j’ai trempé de mes pleurs !
Aumoins en terminant ma vie & monsupplice,
Ne pouvois-tu me rendre un funeste service ?
A mes tristes regards, va, cesse de t’offrir.
[t. II, p. 163] D’autres armes sanstoi saurontme secourir.
Et périsse le jour & la main meurtriere,
Qui jadis sur mon front t’attacha la premiere ! »

Ce tour est extrêmement hardi, & par cette raison il ne convient guere qu’à la poësie. Cicéron en a néanmoins quelquefois fait usage. Dans le discours pour Milon, il attribue la mort de Clodius à la vengeance divine, irritée par les crimes de ce furieux. Clodius avoit été tué près du mont Albain : & comme dans ce voisinage il avoit abattu des autels & des bois sacrés, pour se construire à la place une superbe maison de campagne, l’Orateur en conclut que les divinités adorées en ces lieux avoient puni par sa mort violente les sacrileges qu’il avoit commis contre elles. Voilà la pensée simple. Mais Cicéron, dans l’enthousiasme qui le saisit, adresse le discours à la montagne même, & aux autels qui n’y subsistoient plus. Il s’écrie : « Je vous implore & vous atteste ici, sacré mont d’Albe, bois religieux, & vous autels Albains, aussi anciens que ceux du peuple Romain, & associés à leur culte, vous que cet insensé avoit écrasés sous la massede ses énormes bâtimens :la [t. II, p. 164] sainteté des lieux que vous occupez s’est manifestée ; votre puissance s’est vengée par la mort sanglante de l’impie qui vous avoit profanés. » L’audace de cette Figure est néanmoins adoucie, parce qu’elle regarde des objets sacrés, auxquels la piété humaine prête volontiers du sentiment. Mais on peut dire en général que l’Apostrophe aux choses insensibles est un tour de la plus haute & la plus magnifique éloquence, & qu’elle ne convient guere parmi nous qu’aux discours religieux, sermons, panégyriques des Saints, oraisons funebres. Notre Barreau en connoît peu l’usage. Il est sans passions & sans mouvemens dans les plaidoyers des Magistrats qui font la fonction de Parties publiques ; & la force du raisonnement fait le principal mérite de ceux des Avocats.

Je tirerai donc de l’oraison funebre de la Princesse Anne de Gonzague, par M. Bossuet, l’unique exemple que je citerai ici de cette Figure hardie. L’Orateur sacré parle contre l’incrédulité. « Pour nous, dit-il, croyons sans réserve, & prenons le remede entier, quoi qu’il en coûte à notre [t. II, p. 165] raison. Pourquoi veut-on que les prodiges coûtent tant à Dieu ? Il n’y a plus qu’un seul prodige, quej’annonce aujourd’hui au monde. O ciel, ô terre, étonnez-vous à ce prodige nouveau ! C’est que parmi tant de témoignages de l’amour divin, il y ait tant d’incrédules & tant d’insensibles. » L’Orateur surpris & indigné n’invoque pas les hommes. C’est le ciel & la terre qu’il intéresse dans le fait qui irrite son zele.

< Manchette : Exclamation.>

L’Exclamation est l’expression naturelle de tout sentiment vif & subit, qui saisit l’ame, soit douleur, soit crainte, soit joie, soit admiration. On vient d’en voir des exemples dans ceux que j’ai cités par rapport à l’Apostrophe : & j’y joindrai encore celui-ci.

« O soupirs ! ô respect ! ô qu’il est doux de plaindre
Le sort d’un ennemi quand il n’est plus à craindre ! »

Ce sont, comme tout le monde sait, les paroles de Cornélie, lorsqu’elle entend vanter les regrets & la douleur de César à la vue de l’urne qui renfermoit les cendres de Pompée.

L’affinité entre les trois Figures que j’ai rassemblées sous un seul titre, se [t. II, p. 166] fait sentir par elle-même. On va les voir réunies dans ce beau morceau du premier chœur de l’Athalie de Racine.

« Vous, qui ne connoissez qu’une crainte servile,
Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer !
Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile
Et si pénible de l’aimer ! »

Voilà l’Interrogation jointe à l’Apostrophe. Le Poëte poursuit :

« L’esclave craint le tyran qui l’outrage :
Mais des enfans l’amour est le partage.
Vous voulez que ce Dieu vouscomble de bienfaits,
Et ne l’aimer jamais ! »

Expression d’indignation. Voici l’Exclamation qui termine le tout :

« Odivine, ôcharmante loi !
O justice, ô bonté suprême !
Que de raisons ! quelle douceur extrême
D’engager à ce Dieu son amour & safoi ! »

Prosopopée.

La Prosopopée marche naturellement à la suite des trois Figures dont nous venons de parler, & elle est propre comme elles, ou même plus qu’elles encore, aux grands mouvemens de l’Eloquence. Elle consiste à métamorphoser lesobjets insensibles en [t. II, p. 167] personnages animés, en leur attribuant le sentiment, en les apostrophant comme s’ils pouvoient entendre, en les faisant même parler, comme s’ils avoient non-seulement la faculté de sentir, mais l’usage de la parole.

< Manchette : Attribuer le sentiment aux choses inanimées.>

Elle leur attribue le sentiment, par un effet de l’impression naturelle, qui porte les ames possédées de quelque passion violente à se répandre au-dehors, & à retrouver dans tout ce qui les environne les objets & les affections dont elles sont elles-mêmes frappées. Tout paroît triste à un esprit plongé dans la tristesse : tout est gai & riant pour celui qui nage dans la joie : tout reproche le crime à un criminel ; & c’est ainsi que Phédre tourmentée de remords dit à sa confidente Œnone :

« Il me semble déja que cesmurs, que ces voûtes
Vont prendre la parole, & prêts à m’accuser
Attendent mon époux pour le désabuser. »

La Figure est modeste ici, & adoucie par ce correctif il me semble. Pline l’ancien, plus hardi dans son style que la poësie même, a dit que la terre cultivée par ces anciens Romains, qui revenoient du char de triomphe [t. II, p. 168] à la charrue, « se réjouissoit de sevoir façonnée par des mains victorieuses, & fendue par un soc chargé de lauriers. » Gaudente terrâ vomere laurecto, & triumphali aratore <XVIII. 3 [sic pour 4]>. Etl’effet de cette joie de la terre étoit, selon la pensée de ce même Auteur, qu’elle se prêtoit volontiers à récompenser une si glorieuse culture par sa fertilité.

Je n’appelle point Prosopopée, de pareils sentimens attribués aux bêtes. Elles en ont tellement la ressemblance, que le langage le moins figuré les en suppose susceptibles. C’est pour le leur refuser, qu’il est besoin d’un effort, non d’éloquence, mais de raison. Je voudrois que l’on pût traiter de simple Figure de Rhétorique le langage de ceux qui leur donnent des caracteres & des mœurs, comme aux hommes. Mais l’affectation Epicurienne de les rendre entiérement semblables à nous, se montre trop à découvert dans ces expressions.

< Manchette : Les apostropher.>

Apostropher des choses insensibles, est comme le second degré de la Prosopopée. Nous en avons cité un exemple en parlant de l’Apostrophe. La poësie nous en offre d’autres en grand nombre.

[t. II, p. 169] « O rives du Jourdain ! ôchamps aimés des cieus ! »

dit une jeune Israélite dans l’Esther de Racine.

« Sacrés monts ! fertiles vallées,
Par cent miracles signalées !
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées ! »

Ce sont là des sentimens doux. Mais la Figure dont nous parlons convient encore plus aux passions tragiques. Clytemnestre, au moment où elle croit que l’on immole sa fille par l’ordre d’Agamemnon, apostrophe le soleil.

« Et toi, soleil, & toi, qui dans cette contrée,
Reconnois l’héritier & le vrai fils d’Atrée,
Toi, qui n’osas du pere éclairer le festin,
Recule : ils t’ont appris ce funeste chemin. »

La prose, comme je l’ai déja remarqué, est plus réservée par rapport à ces traits hardis. Elle se les permet cependant quelquefois, mais sobrement, & lorsque la dignité des choses exige la grandeur du style. Rien n’est plus insensible que les cendres des morts : & l’Orateur ose leur porter la parole. M. Bossuet, par exemple, dans l’oraison funebre du [t. II, p. 170] Chancelier le Tellier, veut faire sentir combien est chimérique l’immortalité que la vanité humaine se promet dans le souvenir de la postérité : & pour cela il apostrophe ceux qui sont morts en se flattant de cette pensée. « Dormez, dit-il, votre sommeil, riches de la terre, & demeurez dans votre poussiere. Ah ! si quelques générations, que dis-je, si quelques années après, vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni, votre mémoire abolie, & votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, & plus encore dans vos héritiers & dans vos enfans ! »

< Manchette : Les faire parler.>

La Prosopopée va encore plus loin, & pour dernier effort de hardiesse, elle fait parler les choses inanimées, les absens & les morts.

Ainsi M. Despréaux dans sa huitième satire établit un dialogue entre l’Avarice & le Négociant.

« Le sommeil sur ses yeuxcommence às’épancher :
Debout, dit l’Avarice, il est tems de marcher.
Hé, laissez-moi. Debout. Un moment. Tu répliques !
[t. II, p. 171] A peine le soleil fait ouvrir les boutiques.
N’importe, lève-toi. Pourquoi faire après tout ?
Pour courir l’Océan de l’un à l’autre bout,
Chercher jusqu’au Japon la porcelaine & l’ambre,
Rapporter de Goa le poivre & le gingembre. »

L’Avarice est ici, comme l’on voit, un personnage feint que le Poëte crée, & àqui il prête un discours qui fait une scène extrêmement vive.

< Manchette : Faire parler les absens, & ceux dont on interprête les actions.>

Il ya moins de hardiesse à faire parler les absens, à prêter aux personnes des discours qu’elles n’ont jamais tenus, mais qui conviennent à leurs actions. Aussi ce genre de Prosopopée n’est-il pas rare en Eloquence : & le sage Cochin nous en fournit plus d’un exemple. Dans la cause des Princes de Montbelliard, les adversaires embarrassés de plusieurs actes qui prouvoient que le Prince leur pere avoit reconnu pour son fils légitime, celui pour lequel plaidoit M. Cochin <T. V, p. 546>, cherchoient à en éluder la force, en disant que ces actes avoient été suggérés au Duc de Montbelliard, & n’étoient point l’ouvrage de sa volonté propre. « Voilà donc, dit l’Orateur, à quoi aboutit tout l’effort du génie qui préside à la défense des Barons de l’Espérance. » Il les fait ensuite [t. II, p. 172] parler, & leur prête ce discours. « Une foule de monumens confond nos prétentions. Mais pour les détruire, imaginons que tout cela n’est que l’effet de l’obsession sous laquelle le Prince a gémi ; que l’honneur, que la vérité n’ont pu pénétrer jusqu’à lui ; qu’il a cédé à la tyrannie exercée sur son esprit ; que tant de démarches qu’il a faites dans le cours de trois ou quatre années, lui sont absolument étrangeres. » Ce tour a sans doute bien plus de vivacité & d’énergie, que si l’Avocat parlant en sa propre personne, eût imputé aux parties adverses ce qu’il leur fait dire à elles-mêmes.

L’exemple suivant, tiré de Tite-Live, est plus saillant. Dans le trente-quatrieme livre de cet Historien, Caton alors Consul fait une harangue au peuple pour le maintien de la loi Oppia, qui réduisoit à des bornes très-étroites la parure des Dames Romaines, & entre autres raisonnemens il emploie celui-ci. « C’est,dit-il, une fausse & mauvaise honte, que celle de la pauvreté & de l’économie. Mais la loi dont je défends la cause en délivre nosDames, en leur [t. II, p. 173] interdisant à toutes indistinctement l’usage des ornemens trop somptueux. » Là il introduit une femme vaine & altiere, qui prend la parole, & qui lui dit : « Et c’est précisément cette égalité que je ne puis souffrir. Pourquoi neme fais-je point distinguer par le brillant de l’or & de la pourpre ? Pourquoi la pauvreté des autres est-elle cachée à l’abri de la loi ? Pourquoi faut-il que ce qu’elles ne peuvent se donner, on se persuade qu’il leur seroit possible de l’avoir si la loi n’y mettoit obstacle ? » On sent tout le mérite de cette Figure. Mais ce qui vaut mieux que toutes les Prosopopées du monde, c’est la réflexion par laquelle Caton répond à ce discours. « Voulez-vous, Messieurs, dit-il à ceux qui l’écoutoient, exciter & nourrir dans l’esprit de vos femmes une si digne émulation, qui engage les riches à vouloir avoir ce que nul autre ne peut se procurer ; & les pauvres, de peur d’être méprisées, à porter leurs dépenses au-dela de leurs forces ? Certes, dès qu’ellles commenceront à avoir honte de ce qui ne doit en faire aucune, elles n’en [t. II, p. 174] auront plus de ce qui est véritablement honteux. »

< Manchette : Faire parler les morts.>

Revenons à la Prosopopée, qui ouvre même quelquefois les tombeaux des morts, & leur rend la voix & le langage qu’ils n’ont plus. Cette Figure peut s’employer dans le style enjoué ; comme a fait Patrix dans le songe qu’il raconte.

« Je songeois cette nuit, que de mal consumé,
Côte àcôte d’un pauvreon m’avoit inhumé,
Et que n’en pouvant pas souffrir le voisinage,
En mort de qualité je lui tins ce langage :
Retire-toi, coquin, va pourrir loin d’ici :
Il ne t’appartient pas de m’approcher ainsi.
Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toi-même.
Ici tous sont égaux ;je ne te dois plus rien.
Je suis sur mon fumier, comme toi sur le tien. »

Mais le vrai usage d’une Figure si noble est dans le haut style : & M. Fléchier nous en fournit le plus bel exemple peut-être que nous ayons en notre langue. Il faisoit l’éloge funebre de M. de Montausier, dont le caractere propre avoit été une franchise singuliere. C’est ce caractere qui inspire à l’Orateur le grand trait que je vais citer. « Oserois-je, dit M. Fléchier, dans un discours où la franchise & [t. II, p. 175] la candeur sont le sujet de nos éloges, employer la fiction & le mensonge ? Ce tombeau s’ouvriroit, ces ossemens se rejoindroient & se réuniroient pour me dire : Pourquoi viens-tu mentir pour moi, qui ne mentis jamais pour personne ? Ne me rends pas un honneur que je n’ai point mérité : à moi, qui n’en voulus jamais rendre qu’au mérite. Laisse-moi reposer dans le sein de la vérité, & ne viens pas troubler ma paix par la flatterie, que j’ai haïe. Ne dissimule pas mes défauts, & ne m’attribue pas mes vertus :loue seulement la miséricorde de Dieu qui a voulu m’humilier par les uns, & me sanctifier par les autres. » Ce morceau est vraiment beau : les pensées sont solides : le caractere fier & élevé de celui que l’on fait parler, est fidélement & vivement exprimé : le ton même, & le tour de seconde personne du singulier, conviennent parfaitement. Pourquoi faut-il que les Antitheses viennent donner un air de petitesse à de si grands traits ?

< Manchette : Egards à observer dans l'usage de la Prosopopée.>

Plus le tour de la Prosopopée est hardie,plus elle a besoin d’être adoucie par des prémunitions qui en [t. II, p. 176] applanissent la voie : & l’on a pu remarquer cette attention dans la plupart des exemples que j’en ai cités. L’observation que je fais ici est de Quintilien : & ce judicieux Rhéteur en ajoute une autre plus importante encore. C’est que pour soutenir cette espece de vol ambitieux il faut une grande force d’Eloquence. Il y a du risque à employer des fictions incroyables par leur nature. C’est une nécessité, ou qu’elles fassent un grand effet, parce qu’elles sont au-delà du vrai ; ou qu’elles soient prises pour des puérilités, parce que le vrai leur manque. L’unique remede à cet inconvénient, c’est que la solidité du fond & la véhémence du mouvement s’emparent tellement de l’esprit de l’auditeur, qu’il soit entraîné, & comme forcé de seprêter à l’illusion.

< Manchette : Dialogue.>

LaProsopopée amene quelquefois le Dialogue : & nous en avons vu un exemple dans le songe de Patrix. Cicéron nous en fournit un autre dans le plaidoyer pour Roscius. Les accusateurs poursuivoient Roscius comme meurtrier de son pere ; & pour donner une couleur de vraisemblance à une accusation aussi atroce, ils [t. II, p. 177] alléguoient que le pere avoit voulu desheriter son fils : ce qui avoit allumé la haine dans le cœur du fils, & l’avoit conduit au dessein d’un horrible parricide. C’étoit une allégation vaine : & Cicéron en fait toucher au doigt la foiblesse par un court Dialogue qu’il feint entre lui-même & les accusateurs. « Le pere, dites-vous, a voulu deshériter son fils ? Par quel motif ? Je n’en sais rien. L’a-t-il déshérité ? Non. Qui l’en a empêché ? Il en avoit la pensée. Il en avoit la pensée ! A qui s’en est-il ouvert ? Il ne l’a dit à personne. » Après ces aveux qu’il a fait faire aux accusateurs, & qui ne sont que l’expression de leur conduite, l’Orateur n’est-il pas en droit d’adresser la parole aux Juges, & de leur dire : « Accuser ainsi, & objecter un fait que non-seulement l’on ne prouve pas, mais que l’on n’entreprend pas même de prouver, n’est-ce pas, Messieurs, abuser visiblement des jugemens, des loix, & de la majesté de votre Tribunal ? » Le tour de Prosopopée ou de Dialogue avoit mis la chose en évidence.

< Manchettes : Prosopopées purement poétiques. Personnages feints.>

Les Poëtes feignent quelquefois des [t. II, p. 178] personnages qui n’ont jamais existé ; & ils transforment certaines qualités morales ou physiques en des êtres subsistans, vivans & animés, qu’ils revêtent de tous les attributs qui conviennent à l’idée originale. Telle est la description de la Renommée dans Virgile, de la Faim & du Sommeil dans Ovide, de la Mollesse & de la Chicane dans Despréaux. Je transcrirai ici le dernier exemple que je viens de citer <Lutrin, chant V>.

« Là, c’est-à-dire au Pilier des Consultations, surdestas poudreux de sacs & de pratique,
Hurle tous les matins une Sibylle étique :
On l’appelle Chicane : & ce monstre odieux
Jamais pour l’Equité n’eut d’oreilles ni d’yeux.
La Disette au teint blème, & la triste Famine,
Les Chagrins dévorans & l’infâme Ruine,
Enfans infortunés de ses raffinemens,
Troublent l’air d’alentour de longs gémissemens,
Sans cesse feuilletant les Loix & la Coutume,
Pour consumer autrui, le monstre se consume,
Et dévorant maisons, palais, châteaux entiers,
Rend pour des monceaux d’or de vains tas de papiers.
Sous le coupable effort de sa noire insolence,
Thémis a vu cent fois chanceler sa balance.
Incessament il va de détour en détour.
Comme un hibou, souvent il se dérobe au jour.
Tantôt, les yeux en feu, c’est un lion superbe :
Tantôt, humble serpent, il se glisse sous l’herbe. »

[t. II, p. 179]

< Manchette : Origine des fictions poétiques & mythologiques, qui sont de vraies Prosopopées.>

Cette sorte de Prosopopée est propre aux seuls Poëtes. De telles fictions sont trop hardies pour l’Eloquence. Mais la Poésie se croit tout permis : elle anime toute la nature. C’est ce que le même Despréaux nous enseigne dans son Art Poétique.

« Là, dit-il, c’est-à-dire dans la Poésie, pour nous enchanter tout est mis en usage.
Tout prend un corps, une ame, un esprit, un visage.
Chaque Vertu devient une Divinité.
Minerve est la Prudence, & Venus la Beauté.
Ce n’est plus la vapeur qui produit le tonnerre :
C’est Jupiter armé pour foudroyer la terre.
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C’est Neptune en courroux qui gourmande les flots.
Echo n’est plus un son qui dans l’air retentisse :
C’est une Nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.
Ainsi dans cet amas de nobles fictions,
Le Poëte s’égaye en mille inventions,
Orne, éleve, embellit, agrandit toutes choses,
Et trouve sous samain des fleurs toujours écloses. »

Cette origine des fictions poétiques, & la cause du plaisir qu’elles nous donnent, sont encore mieux exposées par un Ecrivain moins sage à tous égards, mais qui pour la finesse & la délicatesse ne céde à personne. M.Rémond de S. Mard nous a donné une Poétique puisée dans ses [t. II, p. 180] sources, & presque dès le commencement il s’exprime ainsi. « Qu’est-ce qui n’est pas permis à un Poëte ? Veut-il peindre : toute la nature est sous sa main. Il peut à son gré la mettre en images : il anime les élémens, vivifie tout ce qu’il trouve à son passage. Les forêts, quand il chante, ne renferment plus des bêtes meurtrieres : on y voit les Dryades folâtrer avec les Faunes : on y voit Pan qui soupire. Ce sont toujours de nouveaux tableaux qui se succédent, des oiseaux qui chantent, des ruisseaux qui murmurent : on y voit des arbres fleuris qui portent leurs têtes superbes dans les nues : & cesarbres qu’on nous dépeint si fiers, ont encore l’honneur de posséder des Nymphes plus belles que le beau jour. Certes, on nous apprêta un mets bien délicieux, quand on inventa la Fable : & sérieusement, (abstraction faite du mauvais usage qu’en a fait l’esprit humain) je ne vois rien de mieux imaginé que toutes ces divinités… Car enfin, ne faisons point tant les raisonnables : les choses du monde les plus admirables ne nous [t. II, p. 181] touchent point, si on ne nous les rend point sensibles. Il nous faut de l’éclat & de la parure, il faut absolument parler à notre imagination, décorer tout ce qu’on lui présente… Que je vous dise, par exemple, tout uniment que le soleil se leve, vous ne m’écouterez point. Mais si je vous dis que Phébus sort du sein de l’onde, qu’il monte dans son char, qu’il presse les flancs de ses coursiers, vous voilà attentif, l’intérêt vous saisit, la chaleur vous gagne. Et savez-vous pourquoi ? C’est qu’au lieu de vous représenter le soleil par son immensité, ce qui vous auroit fatigué, je vous l’ai peint comme un beau jeune homme, & je vous intéresse parce que nous nous intéressons à ce qui nous ressemble, & sur-tout à ce qui nous ressemble en beau. »

C’est un Sybarite qui tient ce discours : & l’on y voit l’empreinte de sa mollesse, & de son goût pour la volupté. Mais ce qu’il dit n’en est pas moins finement pensé. Il nous montre & ce qui plait, & quelle est la cause du plaisir que nous y sentons. Une forêtdans la nature est un amas [t. II, p. 182] d’arbres : dans la poésie c’est le séjour d’une multitude d’habitans qui nous ressemblent, & à la peinture desquels nous nous reconnoissons. Ces folles, mais ingénieuses Prosopopées, peuvent être employées sagement : & l’on ne peut douter qu’elles ne soient un grand ornement dans la poésie.

Je ne dirai pourtant point qu’elles soient des ornemens nécessaires. La plus belle poésie qui existe, celle des Hébreux, s’est passée de toutes ces fictions de la Grece, qu’elle ne connoissoit point, & qu’elle eût détestées. Elle savoit pourtant faire usage des Figures : & l’on va voir les Prosopopées les plus hardies mises en œuvre dans un Cantique d’Isaïe, traduit par M. Racine le fils. En voici l’occasion & le sujet.

Le Prophete qui avoit prédit aux Juifs leur retour de Babylone, & la punition du vainqueur qui les a tenus en captivité, tout-à-coup les fait parler eux-mêmes, & leur met dans la bouche ces paroles, que dans un transport de joie & d’admiration ils chanteront contre le Roi de Babylone, dont ils auront vu la chûte.

[t. II, p. 183] « Comment est disparu ce maître impitoyable ?
Et comment du tribut dont nous fûmes chargés
Sommes-nous soulagés ?
Le Seigneur a brisé le sceptre redoutable,
Dont le poidsaccabloit les humains languissans
Ce sceptre qui frappoit d’une plaie incurable
Les peuples gémissans.
Nos cris sont appaisés : la terre est en silence.
Le Seigneur a dompté ta barbare insolence,
O fier & rigoureux tyran !
Les cédres même du Liban
Se réjouissent de ta perte.
Il est mort, disent-ils : & l’on ne verra plus
La montagne couverte
Des restes de nos troncs par le fer abattus.
Roi cruel, ton aspect fit trembler les lieux sombres
Toutl’enfer se troubla : les plus superbes ombres
Coururent pour te voir.
Les Rois des Nations descendant de leur trône
T’allerent recevoir.
Toi-même, dirent-ils, ô Roi de Babylone,
Toi-même, comme nous, te voilà donc percé,
Sur la poussiere renversé
Des vers tu deviens la pature,
Et ton lit est la fange impure.
Comment es-tu tombé des cieux,
Astre brillant, fils de l’Aurore ?
Puissant Roi, Prince audacieux,
La terre aujourd’hui te dévore.
Comment es-tu tombé des cieux.
Astre brillant, fils de l’Aurore ?
Dans ton cœur tu disois. A Dieu même pareil,
J’établirai mon trône au dessus du soleil,
Et près de l’Aquilon sur la montagne sainte
[t. II, p. 184] J’irai m’asseoir sans crainte.
A mes pieds trembleront les humains éperdus.
Tu le disois, & tu n’es plus.
Les passans qui verront ton cadavre paroître,
Diront, en sebaissant pour te mieux reconnoître :
Est ce-là ce mortel qui troubla l’univers,
Par qui tant de captifs soupiroient dans les fers ;
Ce mortel, dont le bras détruisit tant de villes,
Sous qui les champs les plus fertiles
Devenoient d’arides déserts.
Tous les Rois de la terre ont de la sépulture
Obtenu le dernier honneur.
Toi seul privé de ce bonheur,
En tous lieux rejetté, l’horreur de la nature,
Homicide d’un peuple à tes soins confié,
De ce peuple aujourd’hui tu te vois oublié,
Qu’on prépare à la mort ses enfans misérables
La race des méchans ne subsistera pas.
Courez à tous sesfils annoncer le trépas.
Qu’ils périssent. L’auteur de leurs jours déplorables
Les a remplis de son iniquité.
Frappez, faites sortir de leurs veines coupables
Tout le malheureux sang dont ils ont hérité. »

« Que d’images, que de figures le Prophete rassemble ! s’écrie l’excellent traducteur de cet admirable morceau. On entend parler tour-à-tour les cedres du Liban, les ombres des morts,les Juifs, le Roi de Babylone, & les passans qui trouvent son corps. » Quoiqu’il n’y ait point ici de fictions Grecques, cette [t. II, p. 185] magnifique poésie n’en a pas moins d’éclat & d’élévation. Aussi est-elle l’ouvrage de l’esprit de Dieu. Je crois pourtant que ceux qui sont pénétrés de Religion, s’ils se remplissoient bien des idées & des expressions de l’Ecriture sainte, & qu’ils y joignissent le talent poétique, pourroient approcher de cette inimitable grandeur ; & que par conséquent la Fable & tout son attirail de fausses divinités ne sont point des ornemens absolument nécessaires à la poésie. Du moins est-ce une maxime incontestable & reconnue de tous les sages critiques, que ces vaines fictions doivent être bannies de tout ouvrage qui tient à la Religion : & que l’on ne peut approuver

“en un sujet Chrétien

Un Auteur follement Idolâtre & Païen.” »

Je m’arrête, pour ne me point trop écarter de mon sujet. Il me suffit d’avoir remarqué que les fictions poétiques sont de vraies Prosopopées.

< Manchette : Hypotypose. Force & efficace du talent de peindre.>

L’Hypotypose, qui peint les objets par toutes leurs circonstances, & les met en quelque façon sous les yeux, [t. II, p. 186] est encore une Figure de grand mouvement, & tout-à-fait propre au langage de la passion. La passion rend l’objet présent à celui qui l’aime ou qui le hait, qui le craint ou qui le desire. Il copie ce tableau, & son expression le fait passer dans l’esprit des auditeurs & des lecteurs avec les mouvemens dont il est lui-même pénétré. La description de la chûte d’Hippolyte, & des suites cruelles de cette chûte, prouve ce que je dis. On y sent un cœur touché, & on est touché soi-même par la force de la peinture.

« L’essieu crie, & se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé…
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que samain a nourris.
Il veut les rappeller, & sa voix les effraie.
Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
Denos cris douloureux la plaine retentit. »

C’est le propre de la poésie de peindre : ut pictura poesis : & Homere est le plus grand des Poëtes, parce qu’il est le plus grand Peintre qui ait jamais été.Il ne raconte pas les choses, il les présente aux yeux : il n’énonce [t. II, p. 187] pas les objets, il les peint de tous les traits qui leur appartiennent.On croit voir dans sa poésie, on croit entendre les personnes, les faits, les ouvrages de l’art, toute la nature : il ne parle de rien, dont il ne trace le tableau. Je n’en citerai que le seul trait de Pluton effrayé du coup violent par lequel Neptune a ébranlé la terre :

« Pluton sort de son trône, il pâlit, il s’écrie. »

ou pour traduire plus littéralement. Epouvanté,il s’élance de son trône, & s’écrie. Peut-on mieux exprimer la frayeur & ses premiers effets ? M. Rollin remarque que la version de Despréaux est foible, comparée à l’original. Le mot sortir, dit-il, qui conviendroit à Pluton s’il descendoit tranquillement de son trône, est ici froid & languissant. Ce Dieu ne pâlit qu’après être sorti de son trône. La pâleur vient-elle si lentement, & n’est-elle pas le premier & le plus prompt effet de la crainte ? Mais de plus dans le Grec, la cadence même du vers brusque & coupée, exprime les mouvemens irréguliers & précipités de la peur. Deisas d’ek thronou alto kai iakhe [en caractères grecs]. Je [t. II, p. 188] demande pardon à ceux de mes lecteurs qui n’entendent pas la langue originale, si je leur cite du Grec. Mais cette beauté ne peut passer dans une langue différente : & elle est très digne d’être remarquée, comme un dernier coup de pinceau, qui acheve la ressemblance.

< Manchette : En prose, aussi bien qu’en poésie.>

Les images ne sont pas pour la seule poésie, ni même uniquement pour les grands sujets. Tout est de leur ressort. La prose les admet, & lessujets communs & ordinaires en tirent du relief & de l’éclat. Cicéron avoit fait, dans un plaidoyer que nous n’avons plus, une description parfaitement dessinée d’un repas de débauche. « Je m’imaginois voir les uns entrer, les autres sortir : le vin en faisoit chanceler quelques-uns ; d’autres étendus par terre, déjà commençoient à bâiller. Au milieu de cette troupe paroissoit Gallius, inondé de parfums, couronné de fleurs. Le plancher avoit perdu sa propreté : une boue vineuse le couvroit : & il étoit tout parsemé d’arêtes de poissons & de couronnes flétries. » Quintilien, après avoir rapporté cette description, s’écrie <L. VIII. c. 3> : [t. II, p. 189] « Qu’auroit-on vu de plus, si l’on fût entré dans la salle du festin ? » Et il ne pouvoit mieux faire sentir combien la peinture étoit expressive, & avec quelle vérité elle rendoit les objets.

Si l’on veut une hypotypose plus sérieuse, &,si je l’ose dire, redoutable, en voici une de la main de M. Bossuet. Il s’agit des apprêts du combat de Fribourg. L’Orateur commence par attirer l’attention, en se demandant à lui-même : « Quel objet se présente à mes yeux ? » Il le peint ensuite avec cette force qui lui étoit propre. « Ce ne sont pas seulement,dit-il, des hommes à combattre : ce sont des montagnes inaccessibles : ce sont des ravines & des précipices d’un côté : c’est de l’autre un bois impénétrable, dont le fond est un marais, & derriere des ruisseaux, de prodigieux retranchemens : ce sont par-tout des forts élevés, & des forêts abattues, qui traversent des chemins affreux : & au-dedans, c’est Merci avec ses braves Bavarois. » Cette peinture imprime la terreur dans l’ame, en même tems qu’elle releve la gloire du Prince de [t. II, p. 190] Condé, qui vainquit tous ces obstacles.

M. Duguet excelle par les images. Il en a rassemblé plusieurs dans le chapitre 7 de l’ouvrage intitulé Jesus-Christ crucifié <p. 246 & 247>, pour peindre sensiblement à nos yeux la grandeur du bienfait de notre Rédemption, & la reconnoissance fidele que nous en devons à notre Libérateur. On peut consulter l’endroit, & je crois que l’on sera content de la force & de la vivacité du pinceau. Mais je vais tirer du même chapitre, & rapporter ici un morceau plus court, & qui a quelque chose encore de plus saillant <p. 264>. L’Auteur y explique ce passage de S. Paul : Sequor autem, si quomodo comprehendam,in quo & comprehensus sum à Christo Jesu : & il développe ainsi la pensée du grand Apôtre, en le faisant parler. « Sa miséricorde purement gratuite est venue me prendre & me saisir lorsque je n’y pensois point, & que j’en étois indigne. Mais au moment que je me suis senti enlevé par sa main salutaire du milieu des ténébres, & de l’ombre de la mort, j’ai saisi cette main bienfaisante ; je m’y suis fortement attaché : [t. II, p. 191] & semblable à un homme que l’on tireroit de la flamme ou des eaux, je me suis tourné vers mon Libérateur avec une vive & prompte reconnoissance, & j’ai tâché de le tenir aussi étroitement, que j’éprouvois que j’en étois tenu. » Ce n’est pas là expliquer, c’est peindre : & le sentiment accompagne la peinture.

Je prie que l’on se rappelle ce qui a été dit ailleurs touchant les moyens que l’Orateur doit mettre en œuvre pour toucher ceux qui l’écoutent. L’Hypotypose en est l’ame & le principal ressort.

Accumulation.

L’Hypotypose s’exécute quelquefois par un seul trait.

« Un poignard àla main l’implacable Athalie
Au carnage animoit ses barbares soldats. »

Voilà une image exprimée en deux mots : Un poignard à la main. Mais plus ordinairement cette Figure peint son objet par différens traits rassemblés ; & ainsi elle amene naturellement l’Accumulation, qui consiste à ramasser avec force & vivacité sous [t. II, p. 192] un seul point de vue, toutes les circonstances dont la réunion rend le tableau ressemblant, expressif, & touchant. Les exemples que j’ai rapportés dans l’article précédent pourroient suffire. Mais j’en trouve un si beau & si instructif dans Quintilien <L. VIII. c. 3>, que je crois faire plaisir au lecteur de le lui mettre ici sous les yeux.

Quintilien observe que « celui qui dit qu’une ville a été prise d’assaut, renferme en un seul mot tous les tristes accompagnemens d’un pareil désastre. C’est un courier qui passe, qui dit sa nouvelle, & ne touche point. Mais si vous développez ce que comprend un mot si court, vous y verrez les flammes qui dévorent les maisons & les temples ; la chûte des édifices qui tombent avec un horrible fracas ; les cris divers d’où résulte un bruit confus & effrayant ; les uns fuyant sans savoir où ils portent leurs pas, les autres embrassant étroitement les personnes qui leur sont les plus cheres, & ne pouvant s’en séparer ;les pleurs lamentables des enfans & des femmes, & les plaintes des vieillards qui se reprochent d’avoir été réservés pour ce [t. II, p. 193] jour infortuné. Ajoutez le pillage du sacré & du profane, les courses tumultueuses des soldats qui emportent le butin, & des propriétaires qui s’efforcent de le reprendre ; les captifs marchant chargés de chaînes chacun devant son vainqueur ; les meres qui tâchent de retenir leurs tendres enfans ; &, lorsque la proie est un objet considérable, l’avidité & les combats desvainqueurs qui s’en disputent la possession. Tout cela, comme je l’ai dit, est renfermé dans ce seul mot, une ville prise d’assaut. Mais exprimer le tout, c’est dire moins que de montrer toutes les parties. Minùs est totum dicere quàm omnia.

On voit que cette Figure revient à l’Enumération des parties, que nous avons traitée ci-devant comme Lieu commun.

< Manchette : Hyperbole. L’Hyperbole est double : elle augmente, & elle diminue.>

La passion grossit ou réduit en petit son objet selon son intérêt. L’admiration augmente, le mépris diminue, & ainsi des autres. De-là naît l’Hyperbole, qui a un double regard, & qui en conséquence a été partagée en [t. II, p. 194] deux par les Rhéteurs, & fait chez eux deux Figures, l’Auxése ou Augmentation, & la Tapinose ou Diminution. Mais il est clair que ces deux Figures n’en font qu’une. On exagere, soit que l’on fasse l’objet plus grand ou plus petit que la vérité & la nature.

L’Hyperbole est d’un usage très ordinaire, & plusieurs expressions hyperboliques ont passé dans le langage familier : Il va plus vîte que le vent, ou au contraire : Il marche à pas de tortue.

Mais elle convient par sa nature au style noble & relevé. Corneille, pour augmenter encore l’horreur de la bataille de Pharsale, peint

« Ses fleuves teints de sang, & rendus plus rapides
Par le débordement de tant de parricides ; »

& il y joint

« Ces montagnes demorts privés d’honneurs funebres. »

Lors même que l’Hyperbole tend à diminuer, elle ne dépare point une harangue prononcée dans la plus auguste assemblée. Cicéron dans son discours devant le peuple Romain [t. II, p. 195] contre la loi Agraire, voulant tourner en ridicule l’obscurité du style de Rullus auteur de la loi, dit d’abord que les assistans n’avoient pu comprendre de quoi il leur parloit. Ensuite il ajoute, comme pour se corriger : « néanmoins ceux qui avoient le plus d’esprit & d’intelligence dans l’assemblée qui l’écoutoit, se doutoient qu’il avoit voulu dire quelque chose qui concernoit la loi Agraire. » Cette Figure de diminution est très-agréable, sans s’écarter de la dignité & de la décence.

A plus forte raison un semblable tour est-il du ressort de l’Apologue. Je ne connois rien de plus fin & de plus délicat en ce genre, que la confession de l’Ane dans la Fable des Animaux malades de la peste.

« J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, &, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. »

Tout concourt à exténuer la faute, le lieu où le délit a été commis, la force de la tentation, la légéreté de [t. II, p. 196] la matiere, & il n’y a rien de bas dans le style.

< Manchette : Discrétion nécessaire dans l’usage de l’Hyperbole.>

La discrétion, tant & si souvent recommandée dans le discours, n’est nulle part plus nécessaire qu’en Hyperbole. Les avis que donne Quintilien sur ce point, sont excellens <L. VIII. c. 6>. «Toute Hyperbole, dit-il, passe la croyance : elle ne doit pourtant pas excéder toute mesure : & il n’y a point de voie plus certaine pour aller à l’enflure. » La preuve de ce que dit ici l’illustre Rhéteur nous est administrée par ces vers de Brébeuf dans sa Pharsale,

« De mourans & de morts cent montagnes plaintives
D’un sang impétueux cent vagues fugitives. »

Le même vice se sent dans Juvénal qui

« Poussa jusqu’à l’excèssa mordante Hyperbole. »

Sans parler ici de l’amertume outrée de ses censures, qui peut supporter les folles exagérations d’un Poëte, qui représente, sous le poids énorme d’une voiture chargée, dont l’essieu vient à se rompre dans une rue de Rome, « les corps, les membres, & les os des passans, tellement [t. II, p. 197] écrasés, qu’il n’en reste rien, & qu’ils deviennent invisibles, comme une ame. » Corneille lui-même ne s’est pas garanti de cet inconvénient. On loue avec raison les Hyperboles modérées que j’ai citées de lui : mais on ne peut lui passer ces troncs pourris, qui

« Exhalent dans les vents

De quoi faire la guerre au reste des vivans. »

Souvenons-nous donc avec Quintilien, que l’Hyperbole ment, mais sans vouloir tromper ; que son intention n’est point d’être prise à la lettre, ni que l’onne rabatte rien de ce qu’elle exprime. Elle ne doit donc grossir que jusqu’à une certaine mesure. Faute de cette précaution, elle tombe dans le ridicule, si bien & si agréablement mis sous les yeux par la Fontaine <L. IX. Fable 1>.

« Même dispute avint, dit-il, entre deux voyageurs.
L’un d’eux étoit de ces conteurs,
Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope
Tout est géant chez eux. Ecoutez-les : l’Europe,
Comme l’Afrique, aura des monstres àfoison.
Celui-ci se croyoit l’Hyperbole permise.
J’ai vu, dit il, un chou plus grand qu’une maison.
Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église.
[t. II, p. 198] Le premier se moquant, l’autre lui dit : Tout doux,
On le fit pour cuire vos choux. »

Gradation.

Quelquefois l’Orateur augmente ou diminue son objet par degrés : & ces degrés sont ou marqués comme par des échelons, ou effacés par une continuation rapide qui croît en courant. Voici un exemple de la premiere espece, tiré de Cicéron. « C’est un crime que de charger de chaînes un citoyen Romain, c’est un attentat impie que de le battre de verges, c’est presque un parricide que de le faire mourir. Qu’est-ce donc que de le mettre en croix ? Une action si atroce n’a point de terme qui puisse dignement la qualifier. » Par cette Gradation, Cicéron s’éleve non seulement au faîte, mais au-delà, puisque les termes lui manquent pour remplir son idée. Et les premiers degrés servent à exhausser le dernier, qui doit être d’une extrême élévation, puisque les plus bas sont déjà si considérables.

La marche est lente néanmoins : & le discours est plus rapide, lorsqu’il accumule tout de suite des idées qui [t. II, p. 199] vont croissant, mais sans être distinguées par des intervalles. Tel est dans un sujet badin ce morceau de la fable du Charlatan, qui

« ..... se vantoit d’être

En Eloquence si grand maître,
Qu’il rendroit disert un badaut,
Un manant, un rustre, un lourdaut.
Oui, Messieurs, un lourdaut, un animal, un âne.
Que l’on m’amene un âne, un âne renforcé,
Je le rendrai Maître passé,
Et veux qu’il porte la soutane. »

Le comique de cet endroit est charmant. La vivacité du tour, qui introduit brusquement le prétendu Orateur parlant à l’assemblée, transporte le lecteur sur la scene. Mais je remarque ici la Gradation, qui parvient au sommet, pour ainsi dire, tout d’une haleine. Chaque mot enchérit sur le précédent, & le discours croît & s’éleve par un effort continu, qui ne souffre aucune interruption.

< Manchette : Emphase.Définition de ce que l'on entend ici par Emphase.>

Le mot Emphase se prend souvent pour signifier la pompe & la splendeur du style. En ce sens ce n’est point une figure particuliere, mais un goût [t. II, p. 200] général de grandeur & de noblesse, qui régne dans le total des idées & des expressions, & qui résulte du choix de pensées nobles, & de mots dignes de les rendre.

Comme il est aisé de pousser trop loin ce goût quand on s’y livre, une grandeur de style ou excessive, ou déplacée, s’appelle aussi quelquefois Emphase : & alors ce mot marque un vice.

Ce n’est ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux sens que je le prends ici. Je nomme Emphase l’emploi d’un mot qui dit beaucoup dans la place où il est, & qui donne plus à penser qu’il n’exprime.

< Manchette : Exemples.>

Ainsi Mithridate refusé par Monime, qui ne veut plus l’épouser, s’écrie dans Racine :

« Est ce Monime ? Et suis-je Mithridate ? »

Monime me brave ! elle que j’ai tirée de la condition privée pour la faire Reine, & qui est entiérement dans ma dépendance. Suis-je Mithridate ! moi, dont le couroux sévere s’est toujours fait redouter, & qui maintenant souffre tranquillement l’insolence d’une femme. Les noms de Rome & de Romains sont souvent [t. II, p. 201] employés avec emphase & par les anciens & par les modernes.

« Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine, dit Sertorius àPompée,
Si vous vouliez avoir l’ame toute Romaine. »

Une ame toute Romaine est une ame en qui régne l’amour de la liberté, qui sacrifie tous les autres intérêts à celui-là seul, & qui, dans le cas dont il s’agit, se détermineroit à quitter Sylla, oppresseur de la liberté, pour se réunir au parti de ceux qui la vengent. Toutes ces idées sont renfermées ici dans le seul mot d’ame Romaine.

La réponse de Porus à Alexandre, lorsqu'interrogé comment il veut qu’on le traite, il répond « en Roi ; » cette réponse est dans le même goût, & dit tout en un mot. Que ne signifient pas, & combien disent de choses ces définitions courtes & vives du Magistrat données par M. d’Aguesseau <T. I. Neuvieme Mercuriale, p. 128-130>, religieux adorateur de la loi, débiteur du public ? L’Orateur développe lui-même tout ce que comprennent ces expressions pleines d’emphase & d’énergie, qui renferment comme dans un germe d’un très-petit [t. II, p. 202] volume une multitude d’idées. L’Emphase, telle que je la décris ici, differe peu de l’énergie, si elle n’est absolument la même chose.

< Manchette : Périphrase. Mérite de la Périphrase.>

La Périphrase est toute contraire à la Figure dont je viens de parler. L’Emphase dit beaucoup de choses en peu de mots, & quelquefois en un seul. La Périphrase étend & développe par un nombre considérable de paroles ce qu’elle évite de nommer. Par cette définition il pourroit paroître, au premier coup d’œil, que la Périphrase seroit plutôt un vice de style qu’un vrai mérite : & en effet le mot de circonlocution, qui signifie la même chose, ne porte pas dans notre langue une idée avantageuse. Pourquoi exprimer en plusieurs mots ce que l’on peut dire en un seul ? La propriété des termes n’est-elle pas une vertu fondamentale dans le discours ? Et comment l’allier avec une Figure, qui consiste à s’abstenir du mot propre, pour y substituer un tour d’expressions ?

Tout cela pourroit être vrai, si [t. II, p. 203] l’Orateur ne se proposoit d’autre but que de se faire entendre. Un discours purement philosophique, des préceptes abrégés & élémentaires ne doivent pas sans doute employer la Périphrase. Mais en Eloquence on veut plaire : on est obligé de ne point choquer l’auditeur. La Périphrase est utile pour le premier de ces deux points : elle est nécessaire pour le second. Dans les cas où il ne s’agit que de plaire, elle est un ornement agréable : dans ceux où il faut adoucir des choses dures & désagréables, elle est une adresse ingénieuse, & une ressource d’un grand prix.

< Manchette : Périphrase pour l'ornement.>

M. d’Aguesseau recommandant à l’Avocat de se rendre habile dans la jurisprudence des Arrêts, veut qu’il ait toujours devant les yeux « la sagesse des oracles du Sénat. » Pour signifier chaque habitant des diverses Provinces du Royaume, qui sont régies par des Coutumes différentes, il dit, « chaque citoyen de ce grand nombre de petits Etats que forme dans un seul la diversité des loix & des mœurs. » Ces Périphrases ornent le discours, & lui donnent de la dignité. Elles ont aussi l’agrément de [t. II, p. 204] la Métaphore, & procurent à l’auditeur le plaisir d’exercer sans effort la sagacité de son esprit, en substituant le nom propre à l’expression figurée.

< Manchette : Périphrase d'adoucissement.>

Mais le moindre mérite de la Périphrase est d’orner & d’embellir. Lorsqu’elle est employée pour adoucir ce qu’il seroit trop dur de dire en propres termes, c’est-là qu’elle triomphe, & qu’elle mérite d’être regardée comme une des grandes beautés de l’Eloquence. M. d’Aguesseau use souvent de ces tours ingénieux. Je me contenterai d’un seul exemple. Dans sa troisieme Mercuriale <T. I. p. 72>, parmi les traits de la grandeur d’ame du Magistrat, il cite le désintéressement. « Jamais, dit-il, l’intérêt ni l’avarice n’entreprendront de deshonorer les suites d’une vie si glorieuse. Les fonctions les plus infructueuses de la Justice sont celles qu’il remplira avec le plus d’empressement ; il suivra avec peine l’usage établi dans les autres : & conservant jusqu’à la fin de sa vie cette timide & louable pudeur, qui semble le partage de la premiere jeunesse, il croira avoir perdu son travail dès le moment qu’il en aura reçu quelque [t. II, p. 205] récompense. » L’Orateur veut parler des Epices, terme qui n’auroit point ici de dignité. Aussi l’évite-t-il avec soin. C’est un usage etabli, c’est la récompense du travail : & ces idées, qui sont honorables, non-seulement sauvent le désagrément du mot propre, mais relevent la noblesse des sentimens du Magistrat, qui ne se prête qu’avec répugnance à ce qui est autorisé par l’usage, & légitime dans son principe.

Par les exemples cités, auxquels on peut ajouter ceux que M. Rollin a tirés de Mascaron, de Fléchier, de Cicéron & de Tite-Live, il paroît évidemment que la Périphrase est une vraie beauté en Eloquence, sauf les droits imprescriptibles de la clarté. Mais il est aisé de concilier l’une avec l’autre.

< Manchette : Exemples de l'une & de l'autre, tirés des Poëtes.>

La poésie use encore plus librement de la Périphrase simplement destinée à l’ornement. C’est ainsi que pour exprimer le jour commençant, l’Aurore dans Homere ouvre avec ses doigts de rose les portes de l’Orient, & que dans Virgile elle commence à éclairer la terre, & à dissiper l’humide fraîcheur de la nuit. La poésie [t. II, p. 206] aime à peindre, & pour cela les descriptions lui sont bien plus avantageuses que le mot propre : c’est un langage reçu chez elle, & la chose est trop connue pour demander que j’y insiste. Je ne citerai plus que ces deux vers du Lutrin de Despréaux, dans lesquels le Prélat exprime son sommeil en ces termes :

« Pour la seconde fois un sommeil gracieux,
Avoit sous ses pavots appesanti mes yeux. »

Les Périphrases d’adoucissement ne sont pas si fréquentes, parce que les occasions en sont plus rares, en poésie comme en prose. C’est la nature de la chose qui en doit décider. Mais lorsque le sujet exige cette Figure, le Poete s’en sert comme l’Orateur. Mithridate dans Racine est obligé d’avouer que les Romains ont triomphé de lui. Cet aveu n’est pas flatteur pour l’amour-propre. Aussi ce fier Prince évite-t-il le mot de triomphe : &il préfere une description tournée de maniere à en diminuer l’éclat, & à faire de cette pompe un objet de dérision.

« Pendant que l’ennemi par ma fuite trompé
Traînoit après son char un vain peuple occupé,
[t. II, p. 207] Et gravant sur l’airain ses frêles avantages
De mes Etats conquis enchaînoit les images. »

Il est dur & horrible à une mere de dire en termes exprès qu’elle a massacré tous ses enfans : & qui a ofé commettre le crime, se fait néanmoins une peine de l’avouer. Aussi Athalie, forcée de convenir du fait, le déguise par l’expression en une vengeance légitime.

« Oui, ma juste fureur (& j’en fais vanité)
A vengé mes parens sur ma postérité. »

Nulle Périphrase n’est plus ingénieuse, que celle par laquelle Phédre déclare son amour à Hippolyte.

« Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts deshonorer la couche :
Mais fidele, mais fier, & même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois »

C’est un circuit, pris avec toute l’adresse possible, pour envelopper l’aveu d’un amour qui fait horreur.

Cette sorte de Périphrase est d’un grand secours dans toutes les occasions [t. II, p. 208] dont M. Rollin a parlé sous le titre de Précautions Oratoires. Elle se rapporte aussi par son objet à une grande partie de ce que j’ai dit dans le chapitre des Mœurs, & fur les préceptes de l’Exorde. J’ai été obligé d’en toucher encore un mot, lorsque j’ai traité de la propriété des termes. Les préceptes de Rhétorique se rappellent mutuellement, & rentrent souvent l’un dans l’autre.

< Manchette : Expressions, qui ont le goût & l'effet de la Périphrase.>

On peut remarquer le goût & l’effet de la Périphrase dans certains détours d’expressions, qui présentent une chose dure sous des idées favorables. Ainsi Thémistocle voulant persuader aux Athéniens d’abandonner leur ville aux approches de l’armée de Xerxès, leur conseilla de la mettre en dépôt entre les mains des Dieux. Ainsi nommons nous aides, subsides ou secours, don gratuit, ce qui en son vrai nom seroit appellé imposition.

Litote.

Une semblable modestie d’expression produit la Litote, Figure par [t. II, p. 209] laquelle on dit moins pour faire entendre plus.

<N.d.A. : Ce mot est purement Grec. Il signifie littéralement petitesse, qualité de ce qui est mince & menu.>

Polybe est appellé par Tite-Live un garant qui n’est point méprisable, non spernendus auctor ; Pythagore par Horace, un interprete de la nature qui ne doit point être dédaigné, non sordidus auctor naturae verique. Le sens de ces deux expressions affoiblies, est que Polybe & Pythagore méritent tout-à-fait d’être crus. S. Paul dit aux Corinthiens, qu’il ne les loue pas sur les indiscrétions qui se commettent dans leurs Agapes. Il veut leur faire entendre qu’il les blâme fortement.

< Manchette : Usages de la Litote.>

Cette Figure est d’un grand usage toutes les fois qu’il s’agit de faire des remontrances, ou de donner des avis aux personnes que nous devons ménager, à nos, égaux, ou même à ceux qui sont au dessus de nous. C’est par une espece de Litote ou d’affoiblissement d’expression, que dans les discours pour l’ouverture des Audiences, & dans les Mercuriales, nos Magistrats aiment mieux dire qu’une telle vertu est ou sera pratiquée, que de dire qu’elle doit l’être. Le ton qui déguise les exhortations en éloges, est presque même le ton général de ces sortes [t. II, p. 210] de discours. Il est encore plus indispensable d’user de cette Figure dans les remontrances au Roi, par lesquelles on se propose de porter la vérité jusqu’au trône, mais où le respect ne permet pas d’employer des expressions fortes, qui nuiroient même souvent à l’objet que l’on a en vue.

Ce n’est pas seulement dans les actions publiques, c’est dans le discours familier que l’on a besoin d’employer de semblables tours. Ils sont le langage de la modestie ; & une affirmation modeste se fait bien mieux recevoir qu’une décision tranchante. Sur-tout lorsque l’on parle de soi-même, on ne peut être assez attentif à employer la Figure de diminution, & à pratiquer ce que M. Fléchier a si bien décrit dans M. de Turenne. « Qui fit jamais de si grandes choses ? dit l’Orateur. Qui les dit avec plus de retenue ? Remportoit-il quelque avantage ? A l’entendre, ce n’étoit pas qu’il fût habile, mais l’ennemi s’étoit trompé. Rendoit-il compte d’une bataille ? Il n’oublioit rien, sinon que c’étoit lui qui l’avoit gagnée. Racontoit-il quelques-unes de ces actions qui l’ont rendu [t. II, p. 211] si célébre ? On eût dit qu’il n’en avoit été que le spectateur ; & l’on doutoit si c’étoit lui qui se trompoit, ou la renommée ».

Lors même que l’on se croit obligé de parler de soi en mal, on doit ménager les expressions, & il ne faut pas imiter le langage de ce saint Evêque, qui se traita dans ses écrits de mauvais Prêtre, d’Evêque perfide. M. Arnaud remarque fort bien que D. Jean de Palafox a trop suivi sur ce point les mouvemens de son humilité. On peut & on doit se reconnoître pécheur en général : mais c’est une indiscrétion que de se taxer d’infidélité aux devoirs de son état. Dans un homme moins humble, de pareilles accusations dirigées contre soi-même, pourroient même passer pour un artifice de l’amour-propre.

Doute. Communication. Permission.

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< Manchette : Différences entre le Barreau Romain & le nôtre, sur l'usage des Figures de Doute, de Communication, & de Permission.>

Les deux dernieres Figures dont je viens de parler servent à la conciliation. On en remarque encore d’autres qui ont le même objet, mais qui étoient peut-être plus à l’usage du Barreau Romain, que du nôtre. Cicéron [t. II, p. 212] ne craint point d’avouer souvent aux Juges qu’il se trouve dans l’embarras sur le parti qu’il doit prendre : il leur demande conseil : il s’en remet à leur décision, & pour les amener à approuver ce qu’il a fait ou qu’il fera, il les consulte sur ce qu’il doit faire. En entamant l’affaire de Verrès <Act. I. in Verr. n. 32>, il expose aux Juges les difficultés qui l’inquietent, soit de la part des liaisons de l’Accusé avec des personnes puissantes, soit à cause de l’habileté & du talent de l’Avocat adverse, je ne dis pas en Eloquence, mais en intrigues & en manœuvres pour faire triompher de mauvaises causes. Sur cela il s’adresse aux Juges, & leur dit : « Maintenant, Messieurs, je vous demande votre avis sur la route que je dois tenir : car certainement vous ne me donnerez point d’autre conseil, que celui dont je conçois pour moi la nécessité ». Et ensuite il leur rend compte du plan suivant lequel il prétend diriger son accusation.

Ces manieres de procéder expriment un Doute dans l’Avocat. Il y a Communication, parce qu’il en fait part aux Juges, & Permission, parce qu’il témoigne s’en rapporter & s’en remettre à leurs conseils.

[t. II, p. 213] Mais il faut observer que le Doute ne doit jamais tomber que sur les circonstances extérieures, & non pas sur le fond même de la cause. Il n’est pas permis à l’Avocat de montrer aucune défiance de la justice de ses prétentions. Par cela seul qu’il s’est chargé de la cause, il annonce qu’il la croit bonne : & s’il paroissoit s’en défier lui-même, quelle idée les Juges en prendroient-ils ? S’il s’en défioit réellement, la probité exigeroit de lui qu’il renonçât à la défendre.

Toute expression d’incertitude est donc interdite à l’Avocat sur ce point essentiel. Mais par rapport à ce qui est hors de la cause, comme une prévention injuste répandue dans le public, le crédit des parties adverses, Cicéron ne se gênoit point, & exprimoit au naturel ses inquiétudes. Nous venons d’en citer un exemple sur le dernier article, dans l’affaire de Verrès. Il ne s’explique pas moins nettement sur le premier dans celle de Cluentius. L’opinion publique s’étoit depuis long-tems déclarée contre cet accusé. On le regardoit tout communément comme coupable d’avoir corrompu les Juges par argent pour faire [t. II, p. 214] condamner injustement Oppianicus son ennemi. Cicéron ayant à lutter contre cette opinion générale <n. 4>, exprime énergiquement son embarras. « Pour ce qui me regarde, dit-il, je ne sais à quoi je dois me déterminer. Nierai-je le fait de la corruption des Juges dans la condamnation d’Oppianicus ? Nierai-je que cette infamie a éclaté dans le public, a retenti au Barreau, dans les assemblées du peuple, dans celles du Sénat ? Arracherai-je des esprits une prévention si enracinée & si ancienne ? C’est une entreprise qui passe mes forces. Il n’appartient qu’à vous, Messieurs, de secourir efficacement l’innocence de ma partie, que la calomnie, comme une flamme violente, poursuit & dévore depuis tant d’années ».La perplexité de Cicéron venoit de ce qu’il y avoit un fondement réel à la chose. Il avoit été répandu de l’argent parmi les Juges d’Oppianicus : mais de la part d’Oppianicus lui-même, que ces Juges d’iniquité, après avoir reçu son argent, n’avoient pas laissé de condamner. Il est très vraisemblable que Cluentius en avoit donné de son côté : [t. II, p. 215] mais c’est de quoi Cicéron n’avoit garde de convenir.

Quoi qu’il en soit, ces manieres franches & ouvertes avoient de quoi gagner les esprits. Exprimer naïvement son trouble & son incertitude, demander conseil aux Juges, s’en rapporter à eux avec confiance, ce sont là des procédés qui doivent plaire & concilier la bienveillance.

Notre Barreau, plus austere que celui de Rome, ne permet de tout cela que l’expression de la confiance en l’équité & aux lumieres des Juges. M. Cochin plaidant pour le Marquis d’Hautefort contre la Demoiselle de Kerbabu <T. II>, avoit d’abord contre lui l’opinion publique, qui s’étoit déclarée contre les procédés du Marquis, &, par une suite assez naturelle, contre la cause. L’Avocat ne témoigne aucun doute, aucun embarras. Il prend tout d’un coup le ton de confiance qu’inspirent la vérité & l’assurance du succès. Il ne parle même en aucune façon de la prévention contre sa partie, si ce n’est lorsque dans le cours du procès il a commencé à prendre le dessus, & à se voir en état d’en triompher. [t. II, p. 216] Témoigner que l’on appréhende le crédit des parties adverses, ce seroit se défier de la Justice. Demander aux Juges leurs avis sur ce que l’on doit faire, & déclarer que l’on s’en rapporte à eux, c’est un ton de familiarité. Pour se concilier la bienveillance des Juges, l’Avocat, comme je le disois tout-à-l’heure, ne peut parmi nous procéder autrement avec eux, que par la voie des éloges : il faut qu’il loue leur équité & leur sagesse, & qu’il témoigne y mettre une entiere confiance. C’est ce que fait M. Cochin en toute occasion, mais en particulier d’une maniere très-éclatante dans la cause du Prince de Montbelliard <T. V. p. 420>. Le Roi avoit renvoyé cette affaire au jugement de la Grand’Chambre du Parlement. « A ce moment heureux, dit l’Avocat, le Prince de Montbelliard a senti que ses malheurs alloient finir. Ces ressorts obscurs, ces intrigues secretes, destinées à corrompre & à séduire les autres hommes, ne sont dans ce Tribunal respectable que des armes impuissantes. On n’y défere qu’à l’autorité des titres, & aux preuves qu’administre la possession ». [t. II, p. 217] S’il est permis à l’Avocat de marquer quelque crainte, ce n’est que par rapport à l’obscurité des questions & à l’étendue de la cause, comme fait souvent M. d’Aguesseau lui-même, qui avoit plus de droit qu’aucun autre de se regarder comme supérieur aux difficultés. « Tel est, Messieurs, dit-il aux Juges en leur expliquant l’affaire de la succession de M. l’Abbé d’Orléans <T. III. p. 405>, tel est l’important sujet de votre délibération, capable de nous troubler par sa difficulté, de nous effrayer par sa grandeur, de nous arrêter même à la seule vue de son immensité, si nous ne consultions que nos propres forces. »

Le ton que ne doit point prendre l’Avocat vis-à-vis des Juges, il peut en user avec celui contre lequel il plaide. C’est même un air de confiance en la bonté de sa cause, que de consulter l’adversaire, & de s’en rapporter à lui. Mais en lui portant cette espece de défi, deux précautions sont nécessaires. Premiérement, il faut être bien sûr de son fait, & ne pas s’exposer à être pris au mot. En second lieu, ce n’est que sur quelque incident particulier, & non par rapport au fond [t. II, p. 218] de la cause, qu’il peut être convenable d’employer cette Figure. Sur le fond, il est bien certain que l’on seroit condamné par l’adverse partie. Ce sont peut-être ces considérations qui rendent l’usage de la Communication & de la Permission assez rare au Barreau.

< Manchette : La chaire admet sans difficulté ces deux dernières.>

Les Prédicateurs ont plus de liberté à cet égard, parce qu’ils n’ont point d’adversaires, & qu’ils ne parlent que pour l’intérêt de leur auditoire, auquel importe infiniment la vérité de ce qu’ils annoncent. Ainsi ils ne courent aucun risque à le rendre juge d’une cause, qui est la sienne. S. Paul leur en a donné l’exemple, lorsqu’il disoit aux Romains : « Quel fruit donc tiriez-vous autrefois de ces désordres, dont vous rougissez maintenant, & dont la fin est la mort ? Au-lieu que dans le cas où vous êtes, affranchis du péché, & devenus esclaves de Dieu, le fruit que vous retirez pour le présent est votre sanctification, & la fin en sera la vie éternelle. » Par ces divines paroles, l’Apôtre atteste la conscience de ceux à qui il parle, & il les invite à faire eux-mêmes la comparaison de l’état [t. II, p. 219] où ils ont été ci-devant dans les ténébres de l’idolâtrie, avec celui où les a mis la vocation à la Foi en Jesus-Christ.

C’est par un semblable tour, que Bourdaloue exhortant ses auditeurs à garder la paix entre eux, à l’imitation de la douceur de Jesus-Christ naissant, leur dit dans son sermon sur la fète de Noël : « Un Chrétien, rempli des idées que lui inspire un mystere si touchant, voudroit-il appeller de ce Tribunal, & auroit-il peine à remettre tous ses intérêts entre les mains d’un Dieu, qui ne vient au monde que pour y apporter la paix ? » L’Orateur prend ici le Chretien par son propre cœur, & il le fait juge du devoir dont il lui recommande la pratique.

< Manchette : Concession.Usages de la Concession pour fortifier la preuve.>

La Concession, aussi bien que la Communication, regarde l’adverse partie, à qui l’Orateur accorde ce qu’il seroit en droit de lui contester. Cette Figure ajoute une grande force au raisonnement, & elle donne une idée avantageuse de la bonté d’une [t. II, p. 220] cause, dans laquelle l’Avocat ne profite point de tous ses avantages, & se relâche sur une partie de ce qu’il pourroit prétendre & soutenir. Quelle doit donc être la Justice de ce qu’il demande, & l’évidence de ce qu’il affirme ?

Dans la cause pour la Dame de Boudeville <T. IV. p. 354>, M. Cochin vouloit écarter & faire rejetter la preuve testimoniale qu’offroit la partie adverse. On lui objectoit que cette nature de preuve étoit la premiere & la plus ancienne. L’habile Avocat ne s’amuse point à contester le fait de l’antiquité : il le suppose ; & il en tire une conséquence toute contraire à celle que l’on prétendoit en tirer contre lui, « Si la proposition étoit exacte, dit-il, la seule conséquence que l’on en pourroit tirer, est qu’elle (la preuve testimoniale) ne subsiste plus ; & qu’il n’est plus permis d’y avoir recours. » Il prouve cette conséquence, & la met dans le plus beau jour. « Avant que les Etats, ajoute-t-il, fussent disciplinés par des loix, dont de profondes réflexions ont fait sentir la nécessité, on pouvoit admettre arbitrairement toute sorte de preuves, [t. II, p. 221] & la preuve testimoniale comme les autres : la police publique n’étoit point encore perfectionnée : on marchoit, pour ainsi dire, au hasard. Mais l’expérience ayant fait connoître combien il étoit dangereux d’y mettre sa confiance, on leur a substitué des preuves d’une autre nature, des preuves écrites, des registres publics, plus propres à fixer l’état des hommes. C’est donc à ce dernier genre de preuves qu’il faut se réduire, sans être touché de l’antiquité des autres, puisque ce caractere ne sert qu’à faire connoître qu’on a été obligé de les abroger. » L’Orateur, en accordant aux adversaires ce qu’ils avancent, sert bien mieux sa cause, que s’il eût entrepris de nier le fait. Il le tourne contre eux, & il en déduit la preuve de sa proposition fondamentale.

< Manchette : Pour exciter l'indignation & la pitié.>

La Concession, mise dans la bouche du foible opprimé, est tout-à-fait propre à exciter l’indignation contre l’oppresseur. C’est le cas où se trouvoit Sextus Roscius, à qui Chrysogonus affranchi de Sylla, avoit déjà ôté les biens, & qu’il faisoit poursuivre encore, comme coupable de parricide, [t. II, p. 222] pour parvenir à le priver de la vie. Cicéron, qui défendoit la cause de l’innocent persécuté <Pro Sext. Rosc. n. 145>, le fait parler ainsi à son cruel persécuteur. « Vous possédez mes terres, & moi je suis réduit à implorer la compassion d’autrui pour pouvoir vivre : j’y consens, & parce que la moderation est dans mon caractere, & parce que la nécessité m’y contraint. Ma maison vous est ouverte, & l’entrée m’en est interdite. Je prends patience. Mes esclaves en grand nombre sont employés à faire vos volontés ; & moi je n’en ai pas un pour me servir. Je ne m’en plains point. Mais que voulez-vous de plus ? Pourquoi me poursuivez-vous encore ? Pourquoi vous acharnez-vous sur moi ? Quel est le brigand si féroce, le corsaire si barbare, qui veuille ensanglanter sa proie, lorsqu’il peut l’avoir toute entiere sans verser le sang ? » Le consentement de l’opprimé à souffrir l’injustice augmente infiniment & la pitié pour lui-même, & l’indignation contre son avide & impitoyable ennemi.

[t. II, p. 223]

Prétérition.

La Prétérition est une Figure qui a du rapport avec la Concession, & elle consiste à feindre de passer sous silence ce que l’on dit néanmoins, mais en peu de mots, & sans y insister. On en fait usage, lorsqu’entre plusieurs faits il y en a de moins importans, sur lesquels on glisse pour appuyer sur ce qui intéresse davantage ; lorsqu’entre plusieurs moyens qui concourent pour prouver une proposition, il s’en trouve de foibles, mais qui ayant pourtant quelque utilité, ne doivent pas être négligées absolument. On les présente pour ne les pas perdre, mais on réserve tout le poids du discours pour ceux qui ont une grande force. Les exemples de cette Figure sont très-fréquens dans les Orateurs & dans les Poëtes.

« Qu’est-il besoin, Nabal, dit Mathan dans Racine qu’à tes yeux, je rappelle
De Joad & de moi la fameuse querelle,
Quand j’osai contre lui disputer l’encensoir :
Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon desespoir. »

Mathan coule légérement sur sa querelle [t. II, p. 224] pour le Pontificat, parce qu’il aime mieux développer ses intrigues de Cour.

« Vaincu par lui, j’entrai dans une autre carriere,
Et mon ame à la Cour se livra toute entiere. » &le reste.

< Manchette : Finesse cachée quelquefois sous le tour de Prétérition.>

Quelquefois la Prétérition est un tour fin, par lequel on fait entendre ce que l’on ne veut pas expliquer ouvertement. Flaminius (a), dans le Nicomede de Corneille <Acte III. scene 2>, avoit dit à la Reine Laodice, que sa fierté manquoit de prudence, & que la hauteur de courage sans la prudence est une vertu brutale. Laodice sentoit que la politique Romaine ne s’accommodoit pas de trouver de la fierté dans une Reine à qui appartenoit un Etat puissant : & de plus elle étoit piquée du ton de menace que l’on prenoit avec elle, en l’avertissant de tempérer son courage par la prudence. Elle traite la premiere pensée par Prétérition, & elle s’attache à prouver qu’elle ne manque pas de prudence, rendant ainsi à l’Ambassadeur Romain menace pour menace.

[t. II, p. 225] « Ma prudence, dit-elle, n’est pas tout-à-fait endormie :
Et sans examiner par quel destin jaloux
La grandeur de courage est si mal avec vous,
Je veux vous faire voir que celle que j’étale,
N’est pas, tant qu’il vous semble, une vertu brutale. »

Elle explique ensuite dans tout le reste de la scène les ressources sur lesquelles est appuyée solidement sa fierté, & elle prouve qu’elle est en état non-seulement de se soutenir contre les Romains, mais de les faire trembler eux-mêmes.

<N.DdA. : (a) Le vrai nom de ce Romain est Flamininus. Mais citant Corneille, je dois suivre mon auteur.>

La Prétérition, qui est ici mon objet, est contenue dans ces deux vers :

« Sans examiner par quel destin jaloux
La grandeur de courage est si mal avec vous. »

comme si elle disoit à l’Ambassadeur, Un Romain comme vous devroit estimer la grandeur d’ame. Si donc vous la décriez jusqu’à la qualifier une vertu brutale, il faut que quelque intérêt caché vous fasse parler. Et cet intérêt est celui de votre politique ombrageuse. Telle est la finesse enveloppée sous cette Prétérition.

< Manchette : Cette Figure est fort à l'usage de l'Eloquence du Barreau.>

Le tour de Prétérition est encore plus à l’usage de l’Eloquence du Barreau, [t. II, p. 226] qui est souvent obligée d’entrer dans des détails de discussions de faits & de raisonnemens, & à qui il n’est permis de négliger rien qui puisse être utile à la cause. M. Erard, plaidant pour un fils réduit par le testament de son pere à sa légitime <p. 144>, remarque incidemment que ses parens l’avoient forcé malgré lui d’entrer dans les Ordres sacrés. Ce fait n’étoit pas essentiel à la cause, mais il n’y étoit pas indifférent. L’Avocat le traite par Prétérition. « Ma partie, dit-il, ne vous expliquera point, Messieurs, tous les moyens dont on se servit pour le faire consentir à sa promotion, ni ceux qu’il employa pour obtenir de ses parens que l’on ne le forçât point. Il oublie volontiers tout cela, parce qu’il est content de son état, & qu’il s’est accoutumé à l’aimer par devoir, comme s’il l’avoit choisi par inclination. » La Figure est ici accompagnée d’un sentiment de modération, qui fait honneur à la partie.

Je n’insiste pas davantage sur une chose connue & trop aisée. Je passe à un tour oratoire qui est d’une utilité plus marquée.

[t. II, p. 227]

Prolepse.

La Prolepse est une Figure qui prévient les objections que l’on peut faire contre nous, & qui en les détruisant d’avance, rend inutiles dans la main de l’adversaire les armes dont il se promettoit notre défaite. On sent tout d’un coup quel est l’avantage de cet art. Un coup prévu ne fait plus la même impression : & si l’on me permet de donner ici l’exemple d’une Prolepse d’action, je citerai le fait de ce Sénateur Romain <Sen. De Benef. III. 27>, qui ayant mal parlé d’Auguste dans un repas, & sachant que ses discours inconsidérés & téméraires avoient été soigneusement recueillis par quelques-uns des convives, alla se dénoncer lui-même à l’Empereur, & obtint ainsi son pardon, & même une gratification considérable. Ceux qui se préparoient à se rendre ses délateurs, manquerent leur coup, parce qu’ils avoient été prévenus.

Une pareille ressource est souvent employée par les Orateurs. Autant qu’ils peuvent prévoir d’objections, ils se les proposent d’avance, pour en [t. II, p. 228] émousser la pointe, & en empêcher ou du moins diminuer l’effet. Les exemples s’en présentent par-tout. Je me contenterai d’en rapporter un tiré d’un Avocat illustre, & que néanmoins je cite peu, parce que son talent est noyé dans une érudition, qui étoit du goût de son tems, mais dont l’abondance nuit à l’éclat du génie. Je parle ainsi d’après M. d’Aguesseau <Quatrieme Instruction. T. I. p. 408>, au jugement duquel M. le Maître a « des traits qui font regretter que son éloquence n’ait pas eu la hardiesse de marcher seule, & sans ce cortége nombreux d’Orateurs, d’Historiens, de Peres de l’Eglise, qu’elle mene toujours à sa suite. »

Le plaidoyer de M. le Maître pour le Duc de Ventadour contre les habitans de deux bourgs, ses vassaux & ses sujets de fief, commence par une Prolepse, qui prévient & écarte les moyens que les adverses parties pouvoient opposer. « M. le Duc de Ventadour, dit l’Avocat, demande que les habitans de Charlat & de Chaumeyrac en Vivarais soient condamnés à faire rétablir ses deux châteaux qu’ils ont démolis en 1628, durant le siége de la Rochelle, non par [t. II, p. 229] un acte d’hostilité publique, mais par l’effet d’une animosité particuliere, & d’une insupportable félonnie. Il ne veut point contrevenir à la Déclaration du Roi de l’année 1628. Il ne veut point violer la loi d’amnistie & d’oubliance, si sainte & si nécessaire. Il ne veut point faire revivre par le discours ce monstre de rébellion, qui est enseveli pour jamais dans les ruines de la Rochelle. Il ne demande point le châtiment d’un crime : Sa Majesté les a tous pardonnés. Ce seroit être mauvais sujet, que de vouloir abattre une partie des trophées de sa clémence ; & mauvais concitoyen, que de poursuivre la punition de ceux qui ont trouvé miséricorde. Il ne demande point non plus le dédommagement de quelque perte reçue par un acte d’hostilité publique. Ce seroit contrevenir aux Edits de pacification. » On voit que les parties adverses prétendoient se défendre, en confondant un acte de félonnie particuliere contre leur Seigneur, avec les actes d’hostilités publiques, pardonnés par les Edits de pacification. Ils vouloient unir leur [t. II, p. 230] cause à celle de tous les Protestans de France. L’Avocat leur arrache tout d’un coup des mains ce moyen de défense, qui méritoit une grande considération, sur-tout dans un tems où le parti Protestant avoit encore des forces qui pouvoient le faire redouter.

Comparaison.

La Comparaison est mise par les Rhéteurs au nombre des Figures ; & il n’est pas douteux qu’elle peur prêter autant d’éclat au style que d’éclaircissement à la preuve, & de force au raisonnement. Nous l’avons traitée comme Lieu commun de Rhétorique, envisageant sur-tout le secours qu’elle administre au raisonnement & à la preuve.

< Manchette : La Comparaison d'ornement est très-ordinaire aux Poëtes.>

Elle est un ornement très-ordinaire en poésie. Voici trois comparaisons dans un assez petit nombre de vers. Ezéchias dit à Dieu <Rousseau [J.-B.], Odes, l. I> :

« ... Votre souffle m’enleve
De la terre des vivans,
Comme la feuille séchée,
Qui de sa tige arrachée
Devient le jouet des vents.
Comme un tigre impitoyable
Le mal a brisé mes os,
Et sa rage insatiable
[t. II, p. 231] Ne me laisse aucun repos.
Victime foible & tremblante,
A cette image sanglante
Je soupire nuit & jour ;
Et dans ma crainte mortelle,
Je suis comme l’hirondelle
Sous la griffe du vautour. »

< Manchette : N’est point inconnue aux Orateurs.>

La Comparaison d’ornement est aussi, quoique moins fréquemment, à l’usage de l’Orateur, sur-tout dans le genre démonstratif. M. d’Aguesseau dans sa Mercuriale sur l’amour de la patrie <p. 210>, compare ingénieusement la retraite embrassée par mollesse d’ame à « une île enchantée, où l’on boit tranquillement les eaux de ce fleuve qui faisoit oublier aux hommes les biens & les maux de leur ancienne patrie. »

< Manchette : Application de la Comparaison.>

Quelquefois la Comparaison marche toute seule, comme dans l’exemple précédent. Souvent on en fait l’application au sujet, en mêlant les idées de la Comparaison avec les termes propres de la chose : mêlange qui réunit le mérite de la clarté & celui de l’ornement. Le même discours nous fournira un exemple de ce goût de comparaison mêlée & accompagnée d’allégorie. M. d’Aguesseau remarque [t. II, p. 232] que dans les Monarchies il y a souvent des citoyens qui vivent & qui meurent sans savoir s’il y a une patrie, & il peint ainsi leurs sentimens. « Déchargés du soin, & privés de l’honneur du gouvernement, ils regardent la fortune de l’Etat comme un vaisseau qui flotte au gré de son maître, & qui ne se conserve ou ne périt que pour lui. » Voilà la Comparaison. L’Orateur y joint une allégorie, toujours sur la même idée, entre-mêlant le propre & le figuré. « Si la navigation est heureuse, nous dormons sur la foi du Pilote qui nous conduit. Si quelque orage imprévu nous réveille, il n’excite en nous que des vœux impuissans, ou des plaintes téméraires, qui ne servent souvent qu’à troubler celui qui tient le gouvernail ; & quelquefois même spectateurs oisifs du naufrage de la patrie, telle est notre légéreté, que nous nous en consolons par le plaisir de médire des Acteurs. »

L’Orateur n’emploie point ici, comme l’on voit, les mots consacrés au tour de Comparaison, de même que... pareillement, comme... ainsi... son expression se distingue & s’éloigne du tour vulgaire. [t. II, p. 233] Il n’est pas besoin d’avertir que l’idée employée en Comparaison doit être bien connue, sans quoi elle ne pourroit contribuer ni à la clarté ni à l’agrément.

Epanorthose ou Correction.

L’Epanorthose ou la Correction est une Figure par laquelle l’Orateur corrige avec sens ou avec finesse ce qu’il vient de dire. Cette Figure ne consiste pas à corriger une faute réelle qui a échappé à celui qui parle. Il ne faut point d’art pour cela : il n’est besoin que de simplicité & de franchise. Mais quand on a dit ce que l’on a voulu dire, & qu’on le corrige par quelque vue fine & délicate, c’est-là que se trouve une Figure, qui quelquefois même est d’un grand prix.

M. Fléchier, après avoir vanté la noblesse du sang dont M. de Turenne étoit sorti, revient sur son idée & se la reproche. « Mais que dis-je ? Il ne faut pas l’en louer ici : il faut l’en plaindre. Quelque glorieuse que fut la source dont il sortoit, l’hérésie des derniers tems l’avoit infectée. Il recevoit avec ce beau sang des [t. II, p. 234] principes d’erreur & de mensonge ; & parmi ses exemples domestiques il trouvoit celui d’ignorer & de combattre la vérité. » L’Orateur ne prétend pas rétracter ce qu’il a dit de la noblesse de la Maison de la Tour d’Auvergne. Il veut se ménager un passage délicat, pour en venir à parler du malheur qu’avoit eu son héros de naître dans le sein de l’hérésie. Peut-être aussi eût-on trouvé indécens dans la bouche d’un Prêtre Catholique comme il étoit, des éloges donnés en chaire sans restriction à une Noblesse qui avoit été l’appui du Calvinisme.

La Figure de Correction s’exécute quelquefois d’une maniere moins sensible, mais qui n’en est pas moins réelle. Chimene, dans le Cid, demande au Roi la mort de Rodrigue <Acte V. scène 5> ; & elle se flatte d’abord de l’idée, que par la victoire remportée sur les Mores, il n’en est devenu qu’une victime plus digne d’être immolée aux Manes de son pere. La réflexion la désabuse.

« Hélas ! s’écrie-t-elle, à quel espoir me laissai-je emporter !
Rodrigue de ma part n’a rien à redouter :
Que peuvent contre lui des larmes qu’on méprise ? »

Telle est aussi la Correction dont [t. II, p. 235] use Acomat, dans le Bajazet de Racine <Acte IV. scène 7>, Correction dans laquelle est si bien peinte la marche du cœur humain, qui se porte d’abord à rejetter sur autrui la cause de ses plaintes & de ses malheurs, mais que la vérité force souvent de ne s’en prendre qu’à lui-même.

« Ah ! De tant de conseils événement sinistre !
Prince aveugle ! »

Voilà le premier mouvement. Mais tout de suite retombant sur lui-même, Acomat ajoute :

« Ou plutôt trop aveugle Ministre !

Il te sied bien d’avoir en de si jeunes mains,
Chargé d’ans & d’honneurs, confié tes desseins ;
Et laisse d’un Visir la fortune flottante,
Suivre de ces amans la conduite imprudente. »

< Manchette : Licence, ou excès de liberté. La Licence, Figure de Rhétorique, est une flatterie déguisée.>

La Licence, Figure de Rhétorique, est un ton de liberté portée à l’excès, mais avec l’intention secrete de plaire. Car il en est de cette licence dont je parle, comme de la Correction. Si elle est franche, & qu’elle exprime les vrais sentimens de celui qui parle, elle est expression simple, & non pas tour figuré. Quand les Prédicateurs [t. II, p. 236] annoncent dans la chaire chrétienne des vérités dures ; quand le Magistrat dans une Mercuriale remontre à ceux qui l’écoutent les devoirs qu’ils ont à remplir, & ne craint point de leur donner des leçons fortes & vigoureuses ; quand les Scythes disent dans Quinte-Curce à Alexandre : « Si les Dieux t’avoient donné une grandeur de corps qui répondît à l’avidité de ton ame, le monde entier ne pourroit te contenir : d’une main tu voudrois atteindre à l’Orient, & de l’autre à l’Occident. Tu te vantes de poursuivre les brigands, & tu es toi-même le brigand de toutes les nations que tu as parcourues. » Dans toutes ces circonstances il y a sans doute liberté, mais toute vraie & sans figure.

Où trouverons-nous donc la Figure dont il est ici question ! C’est dans ces paroles qu’adresse Cicéron à César. « Dans le tems que la guerre étoit déja entreprise, & même. faite en grande partie, sans être contraint par aucune violence, de mon choix & de mon propre mouvement, je suis venu me joindre à ceux qui avoient pris les armes contre vous. » [t. II, p. 237] Ce discours a un air de liberté ; mais au fond il a pour but de plaire à César, & de faire l’éloge de sa clémence. Une autre vue plus louable étoit de sauver Ligarius, qui se trouvoit dans un cas plus favorable que celui où se met Cicéron. Il faut pourtant avouer que le principal usage de cette Figure est la flatterie. Nos leçons de Rhétorique ne sont pas faites pour un tel objet, & je m’abstiendrai même d’en rapporter des exemples modernes.

< Manchette : Suspension. Agrément de la Suspension.>

La Suspension n’a rien de vicieux ni d’ignoble : elle plaît innocemment, & elle peut même avoir son utilité. Elle consiste à tenir long-tems l’auditeur ou le lecteur en suspens, avant que de lui montrer clairement ce qu’on se prépare à lui dire. J’en trouve un exemple très-intéressant dans l’Abbé de S. Réal, sixieme discours sur l’usage de l’Histoire.

Il rapporte la décision singuliere par laquelle l’Empereur Charles. V. termina le différend survenu en sa Cour entre deux femmes de la premiere [t. II, p. 238] qualité, pour le pas dans une Eglise. Cette affaire sembloit très-importante aux yeux des personnes entre qui elle se débattoit, & même aux yeux de toute la Cour : & l’Historien, pour en augmenter l’intérêt, fait remarquer la splendeur & la pompe de cette Cour, où se rassembloit tout ce qu’il y avoit de plus grand en Allemagne, en Espagne & en Italie ; & qui étoit « remplie de courtisans d’un rang dont il ne s’en trouve plus, depuis le tems qu’à Rome on comptoit des Rois parmi ce nombre. » L’Empereur voulut être l’arbitre d’une cause qui remuoit vivement les esprits d’une Cour si magnifique.

« Qui pourroit se figurer, ajoute l’Auteur, les brigues, les cabales, les sollicitations, les recommandations, les titres, les mémoires, les préjugés, & enfin tous les moyens que l’on a coutume d’employer de part & d’autre dans de semblables occasions ? » Le lecteur est dans l’attente de l’événement. L’habile Ecrivain la soutient & l’anime encore par la description des préparatifs qui précéderent immédiatement la décision. « Qu’on se figure donc, dit-il, le jour [t. II, p. 239] qu’il devoit juger cette importante affaire arrivé, l’attente générale de tout le monde, les desirs & les espérances opposées des divers partis, les gageures des foux, & les prédictions des prétendus sages, le lieu & la solemnité de l’assemblée, la présence & l’inquiétude des parties, & la gravité de l’Empereur. » Après ces longs & grands préparatifs vient enfin le jugement qui fut prononcé en ces termes : Que la plus folle des deux passe devant. Une conclusion si imprévue cause le plaisir de la surprise, d’autant mieux que la Suspension avoit aiguisé la curiosité, & fait attendre un dénouement tout différent.

< Manchette : Son utilité.>

J’ai dit que la Suspension peut aussi être utile par rapport au but que se propose celui qui parle. C’est ce qui paroît dans le fameux discours d’Auguste à Cinna, lorsqu’il lui déclare qu’il est instruit des projets formés par lui contre sa personne. L’intention d’Auguste est de frapper Cinna d’étonnement & d’effroi, au moment où il lui fera voir qu’il sait ce que celui-ci croyoit enseveli dans un profond secret. Pour cela il le tient [t. II, p. 240] long-tems en suspens, afin que le coup qu’il lui portera fasse un plus grand effet. Il commence par exiger de lui un silence absolu, jusqu’à ce qu’il ait achevé tout ce qu’il prétend lui dire ; & cette précaution inusitée annonce quelque chose de grand & d’important sans le découvrir. Ensuite il lui rappelle toute la suite des graces qu’il lui a faites, des bienfaits dont il l’a comblé : & ce n’est qu’après ce dénombrement, qui remplit près de quarante vers, qu’il lui explique le fait dont il s’agit.

« Tu s’en souviens, Cinna, tant d’heur & tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire.
Mais ce qu’on ne pourroit jamais s’imaginer,
Cinna, tu t’en souviens, & veux m’assassiner. »

Le coup si long-tems suspendu frappe violemment Cinna. Il oublie sa promesse, il interrompt Auguste, il s’écrie :

« Moi ! Seigneur, moi ! que j’eusse une ame si traîtresse ! »

& quoiqu’il nie, son trouble commence à le déceler, & devient une preuve contre lui.

Le tour suspensif est quelquefois [t. II, p. 241] traité en moins de paroles, & il n’en a pas moins de force pour réveiller l’attention, & pour faire sentir la grandeur de l’objet que présente l’Orateur. La Reine d’Angleterre Henriette-Marie pénétrée de Religion, sur-tout dans ses dernieres années, remercioit Dieu humblement « de deux grandes graces, dit M. Bossuet, l’une, de l’avoir fait Chrétienne : l’autre… Messieurs, qu’attendez-vous ? Peut être d’avoir rétabli les affaires du Roi son fils. Non. C’est de l’avoir fait Reine malheureuse ». On sent quelle force la Suspension donne ici au discours, combien elle rend les auditeurs attentifs, & contribue à faire naître dans leurs cœurs la surprise & l’admiration.

Epiphonême.

L’Epiphonême est une pensée remarquable, employée pour terminer le récit d’un fait, ou la discussion d’une proposition, & qui applique l’esprit de l’auditeur ou du lecteur à sentir l’importance de ce qu’on lui a présenté, ou à en recueillir le fruit. Cette Figure a ainsi quelque rapport [t. II, p. 242] avec la Suspension pour l’effet qu’elle produit : si ce n’est qu’elle vient à la fin, au-lieu que l’autre précede. Je ne connois point de plus bel exemple de l’Epiphonême, que celui (a) qui termine le Pseaume 148, & qui a été admirablement rendu par Racine <Esther, chœurdu deuxieme acte>.

<N.d.A. : (a) Je n'ignore pas que quelques Grammairiens font le mot Epiphonême du genre féminin. Mais le masculin me semble plus usité.>

Le morceau commence par une description du bonheur de l’impie.

« Tous ses jours paroissent charmans.
L’or éclate en ses vêtements.
Son orgueil est sans borne, ainsi que sa richesse.
Jamais l’air n’est troublé de ses gémissemens.
Il s’endort, il s’éveille au son des instrumens.
Son cœur nage dans la molesse,
Pour comble de prospérité,
Il espere revivre en sa postérité.
Et d’enfans à sa table une riante troupe,
Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. »

La description est charmante. Voici la réflexion en Epiphonême sur cette flatteuse félicité.

« Heureux ! dit-on, le peuple florissant,
Sur qui ces biens coulent en abondance.
Plus heureux le peuple innocent,
Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance. »

[t. II, p. 243] L’Epiphonême coule aisément de la plume & de la bouche de ceux qui pensent beaucoup. Il est le fruit de la réflexion : & souvent il ramasse en une expression grave & sententieuse tout le suc & tout l’esprit d’une suite de propositions, qui avoient été traitées avec étendue. Le P. Massillon, dans son Sermon sur l’humanité des Grands <Petit Carême>, après avoir prouvé assez au long, que les malheureux ont droit à la protection des Grands auprès du Souverain, conclut une si belle morale par cette pensée qui renferme toute la substance de ce qu’il vient d’établir. « En un mot, & les Grands & le Prince ne sont, pour ainsi dire, que les hommes du peuple. »

La narration historique est bien terminée par l’Epiphonême, lorsque le sujet y donne lieu. M. l’Abbé de la Bléterie, dans sa vie de l’Empereur Julien, dit que ce Prince ne fut point ébranlé par le miracle des feux souterrains, qui empêcherent la réconstruction du Temple de Jérusalem ; & il observe qu’apparemment lui & les Philosophes de sa Cour entreprirent d’expliquer le fait par les causes physiques. Il ajoute pour finir : « La [t. II, p. 244] nature fut toujours la ressource des incrédules. Mais elle sert la Religion si à propos, qu’ils devroient au-moins la soupçonner de collusion ». Belle & solide réflexion, & finement exprimée !

Les sujets de badinage admettent aussi l’Epiphonême, mais badin comme le texte qui en fournit la matiere. Tout le monde connoît celui que Boileau a imité de Virgile en le dénaturant <Lutrin, chant I> :

« Tant de fiel entre-t-il dans l’ame des dévots ! »

Sentence.

L’Epiphonême est le plus souvent une Sentence, comme on l’a pu remarquer dans les exemples que j’ai cités. Mais il suppose toujours & termine le morceau auquel il appartient : au-lieu que la Sentence, qui n’est qu’une maxime générale en matiere de mœurs, se place en quelque endroit que ce soit du discours. La morale d’un Apologue tantôt précede le récit, tantôt le termine. Quelquefois une Sentence se trouve placée au milieu <L. V. fable 18>.

« Comme vous êtes Roi, dit le Hibou à l’Aigle dans la Fontaine, vous ne considérez
[t. II, p. 245] Qui, ni quoi. Rois & Dieux mettent, quoi qu’on leur die,
Tout en même catégorie. »

< Manchette : Utilité & agrément des Sentences.>

L’usage des Sentences est très-fréquent & en prose & en poésie : &, comme je le disois tout-à-l’heure en parlant de l’Epiphonême, plus un Auteur pense, & plus volontiers elles naissent sous sa plume. Elles instruisent par leur nature, & quand elles sont bien exprimées, elles plaisent infiniment. De quel prix n’est pas dans la quatorzieme Mercuriale de M. d’Aguesseau cette Sentence ! « Malheur à celui qui ne commence d’être attentif, que lorsqu’il approche du moment fatal de la décision. Pendant que le Magistrat dort, la fraude & l’artifice veillent pour le surprendre. & cette autre de la onzieme : Que l’esprit joue mal le personnage du cœur ! Et que c’est une entreprise téméraire, de prétendre allier une justice apparente avec une injustice véritable ! » Les Mercuriales de ce grand & excellent Magistrat, vouées par la loi à la morale, sont un trésor inépuisable de Sentences aussi agréables par le tour, qu’utiles par le sens.

[t. II, p. 246] Les Œuvres de Séneque, presque toutes morales, sont pareillement très-fécondes en Sentences ingénieuses & énergiques. Je n’en citerai que celle-ci sur la nécessité des Lettres. « Le loisir sans la culture des Lettres est un état de mort, & la sépulture d’un homme vivant ».

Les Quatrains de Pibrac sont une collection de Sentences, toutes pratiques : & c’est avec grande raison que nos peres les faisoient entrer dans l’éducation de la jeunesse, & en nourrissoient l’esprit & le cœur de leurs enfans. L’utilité des choses dédommage de la vieillesse du style. On y trouve même des idées très-philosophiques & sublimes.

« Ce que tu vois de l’homme, n’est pas l’homme,
C’est la prison où il est enserré,
C’est le tombeau où il est enterré,
Le lit branlant où il dort un court somme. »

Il ne faut pas prendre cette pensée à la lettre. L’ame seule ne fait pas l’homme : le corps est partie de son être. Mais il est utile de parler ainsi aux hommes, dont la pente naturelle est d’oublier leur ame, & de la confondre avec leur corps ; & l’exacte [t. II, p. 247] vérité veut que nous regardions l’ame comme la principale & la plus noble partie de nous-mêmes.

Moliere, en tournant en risée les Quatrains de Pibrac, a contribué peut-être à l’oubli dans lequel ils sont tombés parmi nous. Ce n’est pas le seul mauvais service qu’ait rendu à l’humanité cet Auteur, qui a fait un dangereux usage des grandes qualités de son esprit.

Les Sentences sont un grand ornement dans le discours. Elles conviennent non-seulement aux sujets moraux, tels que ceux qui se traitent dans les ouvrages philosophiques, dans les Harangues Mercuriales des Magistrats, dans les Sermons des Prédicateurs, mais aux Panégyriques, à l’Histoire, & même à la Plaidoierie. Cicéron ayant à réfuter une supposition absurde, employée par l’accusateur de Cluentius, sur la foi d’un autre, qui étoit l’inventeur du ridicule subterfuge, commence ainsi <Pro Cluen. n. 84>. « On dit que le premier & le plus haut degré de sagesse est de trouver par soi-même ce qui est bon & utile : & que le second est de profiter des bons avis d’autrui. En fait de sottise il en [t. II, p. 248] est tout autrement. Moins sot est celui qui ne trouve rien, que l’imbécille qui adopte les folles visions qu’un autre lui suggere ».

< Manchette : Inconvénient des Sentences. Maniere fine de les employer.>

Les Sentences ont pourtant un inconvénient : c’est qu’elles décousent le style, & en alterent la liaison. Chaque Sentence fait un tout, & comme un corps à part, qui arrête la marche du discours. Il s’ensuit de-là que l’Orateur doit rarement les employer sous leur forme propre. Mais il est un art de les enchâsser dans un raisonnement, dans une narration, de maniere que, sans rien perdre de leur substance, elles entrent dans le tissu du discours, & ne soient point mises en saillie.

M. d’Aguesseau, dans sa dixieme Mercuriale <p. 136>, fait le portrait d’un Magistrat, qui rigide observateur de la justice à l’égard des autres, s’en écarte lorsqu’il se trouve avoir un procès qui l’intéresse lui-même. « C’est alors, dit l’Orateur, « que l’intérêt, infaillible scrutateur du cœur humain, vous montre à découvert cette injustice secrete, que le Magistrat cachoit peut-être depuis long-tems dans la profondeur de son cœur, & [t. II, p. 249] qui n’attendoit qu’une occasion pour éclorre aux yeux du public ». Il est aisé d’appercevoir dans cette période deux Sentences ; l’une, que l’intérêt est l’infaillible scrutateur du cœur humain ; l’autre, qui développe le sens de la premiere, est qu’il arrive souvent qu’un vice long-tems caché se décele dans l’occasion. Mais ces Sentences sont tellement fondues dans la suite du discours, qu’elles ne sortent point, & font corps avec lui.

L’Histoire, destinée à instruire par les exemples, remplit son objet par des Sentences ainsi incorporées avec les récits. M. l’Abbé de la Bléterie, après avoir rapporté un rescrit de l’Empereur Julien, où respire la partialité en faveur des Idolâtres contre les Chrétiens, ajoute cette réflexion : « C’est ainsi qu’il se dépouilloit de la qualité de Pere commun, & armoit ses sujets les uns contre les autres, au hasard d’ébranler tout l’Empire. » La qualité de Pere commun, rappellée ici, est une leçon, qui n’en a point le ton ni le style. Mézerai en avoit fait un pareil usage, lorsque donnant son jugement sur la résolution que Henri III. prit & effectua aux Etats [t. II, p. 250] de Blois en 1576, de signer la Ligue, il dit : « Voilà comment de Roi il devint chef de cabale, & de pere commun, ennemi d’une partie de ses sujets ».

Ces Sentences fondées sur l’Histoire, & qui en rendent la connoissance vraiment utile, sont d’une grande autorité, & les ouvrages des grands Historiens en sont remplis, soit qu’ils les donnent par forme d’oracles courts & énergiques, soit qu’ils les inserent dans le fil de leur narration. Cette seconde maniere est la plus délicate, & d’un usage plus universel. Par-là un Auteur, sans être manifestement sententieux, est plein de Sentences, qui nourrissent son style, & lui fournissent de la substance. Tite-Live a écrit ainsi, & le recueil des Sentences ou maximes extraites de son ouvrage par Corbinelli fait un volume.

J’ai parlé du premier inconvénient des Sentences exprimées sous leur forme propre & naturelle. Elles hachent le style, & interrompent la continuité, comme on peut le sentir dans les écrits de Séneque. Un autre inconvénient qui leur est attaché, c’est qu’elles sont froides, & par cette [t. II, p. 251] raison incompatibles avec le langage de la passion. J’ai donné ailleurs mes observations sur ce point.

Transition.

La Transition lie ensemble & unit les différentes matieres ou pensées qui entrent dans la composition d’un discours : & elle opere cette liaison d’une maniere fine & délicate. Car le passage tout simple d’un sujet à l’autre, en rappellant sommairement ce que l’on a dit, & annonçant ce que l’on va dire, ne mérite pas le nom de Figure de Rhétorique. Cette sorte de Transition suffit souvent, & il y auroit de l’affectation à vouloir constamment l’éviter. Mais lorsqu’elle ne marque pas seulement l’ordre du discours, & qu’elle est tirée du fond & de la nature des choses, entre lesquelles elle montre de la liaison & de l’affinité, c’est alors que la Transition demande de l’art, & produit de l’agrément.

Les Mercuriales de M. d’Aguesseau sont riches en Transitions fines & délicates, qui conduisent insensiblement d’un sujet à l’autre, sans faire [t. II, p. 252] sentir aucune interruption ; Ces sortes de discours en ont un besoin singulier, parce que, suivant ce que j’ai remarqué ailleurs, les divisions semblables à celles de nos sermons, n’y sont point reçues.

L’objet de la seconde Mercuriale de ce grand Magistrat, que je ne me lasse point de citer, est la Censure publique. L’Orateur y peint le vice par des traits pleins d’énergie. Il veut finir par des couleurs plus douces & plus agréables à son auditoire, & opposer aux vices les exemples de vertu qu’il trouve dans la Compagnie. Voici de quelle maniere il passe de l’un de ces objets à l’autre <T. I. p. 61>. « Ceux que leur conscience condamne en secret, nous accuseront peut-être d’en avoir trop dit : mais nous craignons bien plus que ceux qui sont véritablement sensibles à l’honneur de la Compagnie, ne nous reprochent de n’en avoir pas dit assez. Leur exemple est une censure infiniment plus forte que la nôtre, à laquelle nous renvoyons les premiers. C’est-là qu’ils apprendront qu’au milieu de la dépravation des [t. II, p. 253] mœurs & de la licence de notre siecle, la vertu se conserve toujours un petit nombre d’adorateurs, dont la sagesse instruit ceux qui osent l’imiter, & condamne ceux qui ne l’imitent pas ». Ce morceau, qui consiste en louanges, & qui est continué pendant quelques périodes, conserve encore, comme l’on voit, une semence de censure, & par-là il en est d’autant mieux lié avec la matiere générale du discours.

Les exemples de belles Transitions se feront aisément remarquer dans toutes les Mercuriales de M. le Chancelier d’Aguesseau. Nulle n’en fournira peut-être un plus grand nombre, que la quatorzieme, qui roule sur la Prévention. Le respectable Censeur parcourt les différentes especes de Préventions qui peuvent nuire à la droiture du jugement dans le Magistrat : & il lie toutes ces especes différentes par des passages également naturels & ingénieux.

Je ne m’étends point davantage sur la Transition, parce que j’en ai déja parlé dans le deuxieme chapitre de la seconde partie.

[t. II, p. 254]

Etiologie.

Les Rhéteurs ont mis au nombre des Figures l’Etiologie, c’est-à-dire, l’allégation de la cause ou du motif, quoiqu’il n’y ait rien au monde de plus simple, ni de moins figuré, que l’attention à dire pourquoi la chose est, ou par quel motif l’action a été faite. Il est vrai que lorsque la cause alléguée a quelque chose de fin, d’ingénieux, de vif, elle devient un ornement : mais c’est en vertu de ce que la pensée est en elle-même, & non pas par un effet du ministere qu’elle remplit dans le discours. Athalie, après avoir dit que troublée d’un songe effrayant, elle étoit entrée dans le temple du Dieu d’Israël, rend raison de cette démarche extraordinaire dans une Princesse attachée au culte de Baal.

« Dans le temple des Juifs, dit-elle, un instinct m’a poussée,
Et d’appaiser leur Dieu j’ai conçu la pensée.
J’ai cru que des présens calmeroient son courroux,
Que ce Dieu, quel qu’il soit, en deviendroit plus doux.
Pontife de Baal, ajoute-t-elle, en portant la parole à Mathan, excusez ma foiblesse. »

Ce qui fait la beauté de ces vers, [t. II, p. 255] c’est le caractere d’Athalie fidélement exprimé. Elle excuse sa démarche comme une faute : elle parle du vrai Dieu d’une maniere aussi contraire au souverain respect qui lui est dû, que conforme à l’idée qu’elle avoit prise de lui.

Voilà tout ce que j’avois à dire sur l’Etiologie.

Tour de Paradoxe.

J’ai réservé la Figure que j’appelle Tour de Paradoxe pour la derniere, parce qu’elle mérite une singuliere attention, tant par le bien qu’elle peut produire, que par l’abus qu’il est aisé d’en faire. Les Rhéteurs Grecs lui ont donné un nom qui en marque fort bien la nature. Ils l’ont appellée un trait finement fou, qui mêle à la raison un air d’absurdité <Oxumôron [en caractères grecs]>. On la définit une Figure qui affirme ou nie d’une même chose les deux contraires. C’est visiblement ce que nous appellons Paradoxe : comme lorsque Cicéron vantant les prérogatives excellentes de l’amitié, dit, « que les amis sont présens quoiqu’absens, dans l’abondance quoiqu’indigens, vigoureux [t. II, p. 256] quoique foibles & malades, & enfin vivans même après qu’ils sont morts : » toutes propositions qui semblent impliquer contradiction, & qui néanmoins avec un peu de réflexion se reconnoissent pour vraies, parce que deux amis ne font qu’une seule & même personne, en sorte que ce que l’un n’est pas dans sa propre personne, il l’est dans celle de son ami.

< Manchette : Mérite & avantages du tour de Paradoxe.>

On sent que ces sortes de traits ont quelque chose de piquant, qui réveille, qui étonne d’abord, & qui satisfait ensuite l’amour-propre du lecteur, en lui donnant lieu de s’applaudir d’avoir vaincu une difficulté, légere sans doute, & c’est par cet endroit-là même qu’elle est capable de plaire. Car, si elle étoit grave, elle rebuteroit.

« La moitié de moi-même a mis l’autre au tombeau, »

dit Chimene, après que son amant a tué son pere. Cette expression paradoxale plaît beaucoup mieux, que si la chose étoit dite simplement, & dans ses termes propres & ordinaires. Elle donne du brillant & de l’énergie à la plainte de Chimene, elle releve le [t. II, p. 257] style, elle a de la noblesse & de la dignité. Voilà les avantages du tour de Paradoxe dans le discours.

< Manchette : Abus que l'on en peut faire. Regle pour en bien user.>

Mais j’ai dit qu’il est aisé d’en abuser : & c’est de quoi je trouve la preuve, dans l’endroit même de Corneille que je viens de citer. Rien n’est plus beau que ce vers.

« La moitié de moi-même a mis l’autre au tombeau. »

Mais il falloit que le Poëte en demeurât-là, & n’ajoutât pas,

« Et me force à venger, après ce coup funeste,
Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste. »

Il y a une sorte de fiction & d’illusion dans le fond de la pensée qui plaît, pourvu que l’on passe dessus rapidement. Mais si vous y insistez, si vous l’enfoncez, le faux perce, & étouffe le plaisir. Il reste seul avec sa difformité.

Une regle inviolable en ce genre est donc de ne point trop appuyer sur une pensée délicate, & qui a peu de corps. Vous pouvez creuser une pensée solide, parce que le fond vous soutient : & le pis qui puisse vous en arriver, est de causer quelque ennui aux esprits vifs. Mais une pensée [t. II, p. 258] légere, & qui n’a, pour ainsi dire, que l’écorce, si vous l’approfondissez, périt totalement entre vos mains, & peut même se tourner contre vous & exciter la risée. Il faut imiter le sage Virgile, qui coule légérement sur le tour figuré, & se hâte de revenir à l’expression simple. Junon, au septieme livre de l’Enéïde, voyant les restes des Troyens heureusement arrivés en Italie, malgré tous les obstacles que sa haine leur a suscités, s’écrie avec indignation : « Vaincus, ont-ils pu être vaincus ? Troye en flamme a-t-elle pu consumer ses malheureux habitans ? » Voilà le tour de Paradoxe. Mais aussitôt le Poëte reprend l’expression simple, & appelle la chose par son nom. « A-travers les bataillons ennemis, à-travers les feux & les flammes, ils ont su se trouver un chemin ». Si l’expression, quoique figurée, s’entend facilement, il faut couper court, & passer à une autre idée, comme a fait Despréaux <Satyre V>, lorsque parlant du Noble ruiné qui se mésallie, il se contente de dire, sans ajouter aucun commentaire, que devenu riche par un mariage inégal, il

« Rétablit son honneur à force d’infamie. »

[t. II, p. 259] Cette pensée, quoiqu’avec un air de Paradoxe, n’a rien de difficile à saisir : & le Poëte s’en remet avec raison à l’intelligence du lecteur.

S’il n’est pas permis de trop insister sur les pensées ingénieuses, (car de l’espece je passe au genre) les multiplier sans mesure & en semer le discours, c’est encore un plus grand abus. On peut lire ce qu’a écrit Quintilien sur ce sujet dans son huitieme livre, chapitre 5. Ce judicieux Rhéteur ne veut point que l’on exclue absolument les pensées ingénieuses, comme le prétendoient de son tems certains censeurs austeres, qui n’estimoient que le style de Caton & d’Ennius. Mais il ne veut point non plus qu’on les prodigue, qu’on en remplisse le discours. « Je pense, dit-il, que ces sortes d’ornemens sont comme les yeux de l’Eloquence. Mais les yeux ne doivent point être répandus sur tout le corps, de peur qu’il ne soit privé du service que lui doivent les autres membres ». En effet il est des parties du discours, des natures de sujets, qui ne demandent que l’élégance, la précision, le vrai simple : & la continuité du brillant ne [t. II, p. 260] sert souvent qu’à éblouir, & à jetter dans le discours une sorte de difficulté & d’obscurité. Car les pensées fines donnent toujours plus à penser qu’elles n’expriment.

Telle est la modération que doit observer l’Ecrivain par rapport aux pensées, même lorsqu’elles posent sur un fond vrai. Pour ce qui regarde les pensées fausses, abus qui naît aisément du desir de briller par l’esprit, il n’est pas question de modération avec elles : il faut les proscrire sans pitié. Ne disons donc jamais avec ces déclamateurs justement censurés par Quintilien <L. VIII. c. 5> : « Les grands fleuves sont navigables dès leurs sources : les bons arbres portent du fruit en naissant ». Le faux de ces pensées révolte, & va jusqu’au ridicule. Corneille, pour exprimer le même sens, s’est contenté du vrai, présenté avec une noble simplicité, & ces vers toujours applaudis sont devenus proverbe.

« Je suis jeune, il est vrai : mais aux ames bien nées
La vertu n’attend pas le nombre des années. »

< Manchette : Observations sur la décadence du goût.>

L’amour effréné pour les ornemens brillans s’étoit introduit chez les Romains [t. II, p. 261] à la suite du vrai goût, & de la perfection à laquelle Cicéron & Virgile avoient porté l’Eloquence & la Poésie. On étoit las du beau, & il ne faisoit plus sur les esprits une impression assez piquante. D’ailleurs ceux qui étoient nés avec du talent ne pouvoient se flatter de surpasser les grands modeles dans leur genre ; & ils s’en firent un différent. Mais ce qui differe du bon ne peut être que mauvais.

La même chose est arrivée parmi nous, & par les mêmes causes. L’Eloquence & la Poésie avoient été portées au suprême degré d’excellence par les grands Ecrivains du siecle de Louis XIV. Le goût public devenu alors plus fin & plus délicat, non-seulement ne voulut plus souffrir rien de commun, mais il lui fallut du piquant, comme le palais accoutumé aux vins les plus exquis demande des liqueurs fortes, parce que le bon ne l’affecte plus. Et des hommes de beaucoup d’esprit se sont présentés pour satisfaire ce goût dépravé, habillant tout en Paradoxe, cherchant toujours à étonner, faisant de leurs discours un tissu d’épigrammes, & sur tout attentifs à terminer chaque période par [t. II, p. 262] un trait brillant qui demandât l’acclamation. Ce n’est point ici le lieu de traiter ce sujet avec étendue, & je pourrai en parler encore ailleurs. J’invite ceux qui voudront le voir approfondi, à lire les trois lettres de M. Rémond de S. Mard sur les causes de la décadence du goût <T. III. à la fin>, qui sont pleines d’observations également fines & judicieuses. J’adopte sur-tout, & je prends pour ma regle, l’avis qu’il donne en finissant, de ne point craindre de lutter contre le torrent du mauvais goût. « Si le parfait, dit-il, monté au plus haut degré de son élévation, est malheureusement forcé d’en descendre, si c’est une loi de la nature, que ce qui ne peut avancer recule ; s’il faut enfin que le bon goût dégénere, que cet arrêt ne nous décourage point. Souvenons-nous que dans un tems pareil au nôtre, Juvénal & Quintilien, fermes tous deux au milieu du torrent, y sont restés presque immobiles. Que leur exemple nous encourage. Fideles au bon goût, attachés sans relâche à le défendre, chérissons le plus beau présent que nous ait fait la nature : au milieu de la contagion, tâchons [t. II, p. 263] de le garder pur : faisons-nous gloire de le posséder encore : &, dût-il nous en coûter l’estime de quelques esprits ou prévenus ou superficiels, moquons-nous des hommages qu’on rend au mauvais goût. Ne craignons point de nous en moquer : nous en serons sûrement avoués par la postérité. Car la mode & les cabales ne subsistent pas toujours ».

Il y a plus. Je ne vois pas le mauvais goût aussi généralement répandu parmi nous, que le suppose l’Auteur que je viens de citer. Si notre siecle n’a rien produit en poésie qui égale les chefs-d’œuvres de Corneille, de Racine, de Boileau, de la Fontaine, l’Eloquence s’est mieux soutenue. Notre Barreau s’est pleinement préservé de l’amollissement du style : & s’il y a un reproche à lui faire, c’est plutôt celui de la sécheresse. Les d’Aguesseau, les Massillon, peuvent être hardiment opposés à tout ce que le siecle précédent a porté de plus grands Orateurs. Les ouvrages de M. Rollin sont non-seulement écrits dans le bon goût, mais un préservatif contre le mauvais. Je pourrois citer d’autres noms d’Auteurs encore vivans, & j’en [t. II, p. 264] ai nommé quelques uns, dont j’ai emprunté des exemples. Ce qui pourroit m’inquiéter sur l’événement, c’est que les grands hommes ne s’entendent point à faire des cabales. Cherchant à être bons, & non à le paroître, ils ne savent point se liguer, attrouper des applaudisseurs, mendier les suffrages, faire un trafic mutuel d’éloges. Mais le vrai a une puissance invincible & sûre de triompher. Voilà ce qui doit rassurer & encourager ceux qui s’y attachent & qui le défendent.

Pour achever ce qui regarde l’ornement, il me reste à parler de deux embellissemens du style, qui ne sont point des Figures proprement dites, & que l’on ne met point communément en ce nombre. Ce sont les Portraits & les Paralleles.

Portraits.

J’appelle Portraits en Eloquence la description un peu étendue d’un caractere, faite avec art & intelligence, & en même tems avec force & vivacité, en sorte que l’esprit de la personne définie est peint au naturel [t. II, p. 265] comme le portrait tracé avec les couleurs représente le corps & le visage. Tel est celui que Mathan fait d’Athalie dans Racine.

… « Cette Reine intrépide,

Elevée au-dessus de son sexe timide,
Qui d’abord accabloit ses ennemis surpris,
Et d’un instant perdu connoissoit tout le prix. »

< Manchette : Usage des Portraits dans l'Histoire.>

Les Portraits sont sur-tout à l’usage des Historiens, soit qu’ils fassent connoître d’avance le caractere de ceux dont ils ont à rapporter les actions, soit qu’après un long récit ils résument & ramassent les différens traits qui résultent de ce qui a été raconté. Il s’en trouve plusieurs très bien dessinés dans Tite-Live & dans Salluste. Mais Tacite est loué avec raison comme le plus grand Peintre de l’Antiquité, & il est plus riche & plus sécond en ce genre qu’aucun autre Historien. J’en citerai ici deux excellens & contraires, dans l’un desquels est peint un grand scélérat, & dans l’autre un homme de bien.

« Séjan, dit Tacite <Ann. IV. 1>, avoit un corps de fer, une audace effrénée, jointe à une dissimulation profonde, le talent de se rendre agréable, & de [t. II, p. 266] noircir les autres ; la flatterie & l’arrogance en un degré égal ; au-dehors un air de modestie, pendant qu’il étoit dévoré au-dedans de la passion de régner. Et pour réussir, quelquefois il employoit les largesses, & l’appas du luxe & de la débauche, le plus souvent l’activité & la vigilance, qualités louables en elles mêmes, mais qui deviennent très-nuisibles lorsqu’on ne les affecte que pour satisfaire l’ambition. »

Voilà le vice représenté avec toute son horreur. Mais Tacite ne sait pas moins bien peindre la vertu. Il fait ainsi le portrait d’Helvidius Priscus, homme illustre, dont la mort violente est une tache sur le regne de Vespasien <Hist. IV. 5>. « Helvidius né avec un génie élevé, se perfectionna par l’étude des hautes sciences, c’est-à-dire, d’une morale épurée & sublime : & la vue qu’il se proposoit dans cette étude étoit non de couvrir, comme faisoient plusieurs, d’une réputation éclatante de sagesse un loisir d’inaction, mais de fortifier son courage contre les dangers dans l’administration des affaires publiques. L’école stoïque lui plut pour cette raison, [t. II, p. 267] & il prit avidement des leçons qui lui apprenoient à ne regarder comme bien que ce qui est honnête, comme mal que ce qui est honteux ; & à ranger parmi les choses indifférentes la puissance, la fortune, l’illustration, & tout ce qui est hors de nous… Uniforme dans toute la conduite de sa vie, il remplit également les devoirs de citoyen, de sénateur, de mari, de gendre, d’ami : plein de mépris pour les richesses, d’une fermeté inébranlable dans le bien, supérieur aux craintes comme aux espérances. »

On voit par ces exemples quel style convient au genre dont je parle ici, & avec quel art le Peintre doit rapprocher & comparer les traits différens, ménager des contrastes, & employer ainsi des antitheses, non de mots, mais de choses. Pour s’en bien acquitter, il est besoin d’avoir le génie observateur, & de connoitre parfaitement le cœur humain : étude nécessaire dans toutes les parties de l’Eloquence, mais singuliérement lorsqu’il s’agit de peindre les caracteres.

< Manchette : Dans les discours oratoires.>

Les Orateurs doivent avoir aussi la main habile pour le portrait. Mais [t. II, p. 268] il est rare qu’ils le traitent avec étendue. L’intérêt de la chose les entraîne, & ne leur permet pas de s’arrêter à composer l’ensemble d’un tableau complet. Ils en tracent seulement des traits détachés, selon que le demande le besoin du moment. Je trouve néanmoins dans le plaidoyer de Cicéron pour Coelius le portrait de Catilina complétement dessiné : mais il est enchâssé dans la cause, & il en fait partie.

Les discours de nos Magistrats, soit pour l’ouverture des Audiences, soit pour les Mercuriales, exigent des Portraits, parce qu’ils doivent contenir l’éloge, soit des Avocats illustres, soit des membres de la Compagnie, récemment décédés. J’ai déja rapporté celui que M. d’Aguesseau a tracé de M. le Nain avec tant d’habileté & de sentiment. Je vais présenter ici l’éloge d’un Avocat célebre, dressé de la même main. M. d’Aguesseau ayant à parler de M. Nouet, Avocat, mort en 1699, & dont la réputation subsiste avec éclat encore aujourd’hui, peint ainsi son caractere, ses talens, & ses succès <Troisieme discours, T. I. p. 41>. « Quelle étendue de lumieres naturelles ! quelle droiture [t. II, p. 269] d’esprit ! quelle justesse ! nous oserions presque dire, quelle infaillibilité de raisonnement ! Il n’y avoit rien au-dessus de la bonté de son esprit, que celle de son cœur : on voyoit en lui une vive image & une noble expression de la candeur de nos peres, & de l’ancienne simplicité. Sa probité reconnue étoit une des armes les plus redoutables de son éloquence ; & son nom seul étoit un préjugé de la bonté des causes qu’il défendoit. Né avec ces avantages naturels, il les a surpassés par son travail & par son application. L’exercice continuel de la parole ne l’a point empêché d’amasser pendant toute sa vie ces trésors de science qu’il a distribués si libéralement dans sa vieillesse : & quelle vieillesse a jamais été plus honorée ? Sa maison sembloit être devenue une heureuse retraite, où la doctrine, l’expérience, la sagesse, & sur-tout une libre & sincere vérité, s’étoient retirées avec lui ; un Tribunal domestique, où il prévenoit de loin avec autant de certitude que de modestie, les sages décisions de la Justice ; une espece de Temple, où se traitoient [t. II, p. 270] souvent les plus importantes affaires de la Religion, & où les Ministres de l’Autel étoient tous les jours surpris de trouver dans un séculier, non-seulement plus de lumieres & plus de connoissances, mais plus de zele pour la pureté de la discipline, plus d’ardeur pour la gloire de l’Eglise, que dans ceux qui approchent le plus près du sanctuaire. Heureux d’avoir joui pendant sa vie de cette vénération, que les plus grands hommes n’obtiennent souvent qu’après leur mort, & plus heureux encore d’avoir mérité d’être toujours proposé pour modele à ceux qui voudront exceller dans votre profession ! » Rien n’est omis dans ce Portrait, l’homme est peint en entier, l’esprit, le cœur, le travail & l’application, les occupations, consacrées d’abord à la plaidoierie, & ensuite à la consultation ; le genre des études, tournées principalement vers le Droit Ecclésiastique ; la gloire, compagne de sa vie, & survivante après sa mort.

< Manchette : Dans d'autres ouvrages d'esprit.>

Le talent de peindre les hommes & les caracteres est rare. Parmi ceux qui y ont le mieux réussi dans notre [t. II, p. 271] langue, je mets hardiment le Garde des Sceaux du Vair, qui dans son Discours sur l’Eloquence Françoise a peint & apprécié le caractere de l’éloquence des Orateurs les plus célebres qu’il eût vus briller au Palais, de Pibrac, du Président Brisson, de l’Avocat Général Mangot, & de quelques autres. Je ne connois rien dans les ouvrages de nos Ecrivains qui ressemble plus aux Portraits dont est tissu le livre de Cicéron de claris Oratoribus.

Les caracteres de la Bruyere sont connus de tout le monde. C’est une gallerie de tableaux, bien faits pour la plupart, & copiés d’après nature, mais presque toujours dans le goût satyrique, qui est le plus aisé sans comparaison. Le style n’en est pas assez naturel : il est brusque, coupé, sautillant. Cet Auteur aime à étonner, & le tour de Paradoxe est sa Figure favorite : ses Portraits sont communément trop chargés. Avec ces défauts il est plein d’esprit & de saillies, riche & fécond : la lecture de son ouvrage peut devenir fort utile à ceux qui sauront y démêler le vicieux, & en prendre le bon. Afin que l’on ne croie pas que je hasarde un jugement sans [t. II, p. 272] raison solide, voici un caractere traité de sa façon. C’est celui d’un homme, qui menacé d’une mort prochaine, forme de grands projets pour l’avenir <Ch. XI>. « N *** est moins affoibli par l’âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans : mais il a la goutte, & il est sujet à une colique néphrétique ; il a le visage décharné, le teint verdâtre, & qui menace ruine. Il fait marner sa terre, & il compte que de quinze ans entiers il ne sera obligé de la fumer. Il plante un jeune bois, & il espere qu’en moins de vingt années il lui donnera un beau couvert. Il fait bâtir une maison de pierres de taille, raffermie dans les encognûres par des mains de fer, & dont il assure en toussant, & avec une voix frêle & débile, qu’on ne verra jamais la fin. Il se promene tous les jours dans ses atteliers sur le bras d’un valet qui le soulage : il montre à ses amis ce qu’il a fait, & il leur dit ce qu’il a dessein de faire ». Tout cela est bien dit, bien peint : mais je crois que l’on conviendra avec moi que la charge est forte, & que quelques traits de moins dégageroient le tableau. [t. II, p. 273] L’Auteur poursuit : « Ce n’est pas pour ses enfans qu’il bâtit, car il n’en a point ; ni pour ses héritiers, personnes viles, & qui se sont brouillées avec lui : c’est pour lui seul, & il mourra demain ». Chûte brusque & précipitée. Les Portraits de cet ouvrage sont tous écrits sur ce modele. Ceux que présente la Satyre de Despréaux contre les femmes sont mieux traités, & peuvent être loués sans exception. J’en dis autant de ceux que Célimene trace coup-sur-coup dans une scene du Misanthrope.

Paralleles.

Le plaisir que donne le Portrait se double par le Parallele, lorsque l’Orateur ou le Poëte ne se contentent pas de peindre un objet, mais lui en opposent un autre, pour faire sentir la ressemblance entre les deux & les différences.

< Manchette : Exemples de Parallele.>

C’est ce qu’a parfaitement exécuté M. Bossuet dans le Parallele, par lequel il compare M. le Prince & M. de Turenne. Le morceau est long. Mais je ne laisserai pas de le transporter ici. J’aime mieux offrir au lecteur les grands exemples, que mes [t. II, p. 274] foibles réflexions. « Vit-on jamais, dit l’Orateur, en deux hommes les mêmes vertus, avec des caracteres si divers, pour ne pas dire si contraires ? L’un paroît agir par des réflexions profondes, & l’autre par de subites illuminations : celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là d’un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu’à parler, résolu & déterminé au-dedans, lors même qu’il paroissoit embarrassé au-dehors. L’un, dès qu’il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur, & fait attendre quelque chose d’extraordinaire, mais toutefois s’avance par ordre, & vient comme par degrés aux prodiges qui finissent sa vie : l’autre, comme un homme inspiré, dès la premiere bataille s’égale aux maîtres les plus consommés. L’un, par de vifs & continuels efforts, emporte l’admiration du genre humain & fait taire l’envie : l’autre, jette d’abord une si vive lumiere, qu’elle n’ose l’attaquer. L’un enfin, par la profondeur de son génie, & les incroyables ressources [t. II, p. 275] de son courage, s’éleve au-dessus des plus grands périls, & sait même profiter de toutes les infidélités de la Fortune : l’autre, & par l’avantage d’une si haute naissance, & par ces grandes pensées que le Ciel envoie, & par une espece d’instinct admirable dont les hommes ne connoissent pas le secret, semble né pour entraîner la Fortune dans ses desseins, & forcer les destinées. Et afin que l’on vît toujours dans ces deux hommes de grands caracteres, mais divers, l’un emporté d’un coup soudain, meurt pour son pays comme un autre Machabée : l’armée le pleure comme son pere, & la Cour & tout le peuple gémit ; sa piété est louée comme son courage, & sa mémoire ne se flétrira point par le tems. L’autre élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu, & instruisant sa famille, & laisse tous les cœurs remplis, tant de l’éclat de sa vie que de la douceur de sa mort ». Ce Parallele est assurément très beau, & il mérite d’être cité pour modele. La justesse [t. II, p. 276] des pensées y est relevée par la facilité, la rapidité, & la noblesse de l’expression.

On trouve aussi dans la Préface historique que M. de Tourreil a mise à la tête de la Traduction de Démosthene, une comparaison ingénieuse & tout-à-fait intéressante de Philippe & de César.

Plutarque a cru rendre l’Histoire plus instructive & plus agréable en la traitant en Paralleles, & en opposant toujours front-à-front les hommes illustres de la Grece & de Rome, dont il commence par décrire la vie, & compare ensuite les actions & les caracteres. Un échantillon de sa maniere ne déplaira point ici au lecteur, qui y trouvera l’élégance & les graces jointes à la solidité. Le premier trait qu’il releve dans Numa & Lycurgue, & par lequel il commence à les comparer, est l’élévation de l’un au trône, & la cession que l’autre en fit. « Numa, dit-il, reçut le sceptre sans le demander, & Lycurgue le tenant en sa possession le remit à l’héritier légitime. L’un, de simple particulier & étranger devint Roi d’un peuple qui le souhaitoit & l’appelloit : [t. II, p. 277] l’autre, de Roi qu’il étoit se réduisit à l’état de simple particulier. Il est beau, sans doute, ajoute le sage Historien, d’acquérir une couronne par la réputation de sa justice : mais il ne l’est pas moins de préférer la justice à une couronne. La vertu rendit l’un si illustre, qu’il fut jugé digne de la Royauté : & elle fit l’autre si grand, qu’il sut la mépriser. » Les Antitheses, peut-être ici trop accumulées, au moins n’ont pas le vice d’être recherchées. Elles naissent du sujet : & les Paralleles en sont une source féconde.

Le troisieme Cantique de Racine sur les contrariétés que le Chrétien éprouve en soi-même est un Parallele tissu d’Antitheses, que le sujet non seulement fournit, mais exige.

« Mon Dieu ! quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi.
L’un veut que plein d’amour pour toi,
Mon cœur te soit toujours fidele :
L’autre à tes volontés rebelle,
Me révolte contre ta Loi.
L’un tout esprit & tout céleste.
Veut qu’au Ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste :
[t. II, p. 278] Et l’autre, par son poids funeste,
Me tient vers la terre panché. »

Tel est le mérite & le goût du Parallele en Eloquence & en Poésie : & nous finirons par cette Figure ce que nous avions à dire sur l’ornement du discours.

CHAPITRE IV. De la Convenance.

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< Manchette : La Convenance, prise dans sa généralité, s'étend à tout.>

Je ne parle point de ce qui convient généralement en Eloquence. L’idée des Convenances prise dans son universalité, embrasse tout l’art, & même, à le bien prendre, elle embrasse toute la vie. Les Convenances doivent régler nos actions, nos discours, souvent notre silence même. J’ajoute qu’il y a des hommes si heureusement nés, que tout leur sied : dans d’autres le bien même devient déplaisant. Le capital de l’art en toute matiere est la grace : & c’est précisément ce que l’art ne peut enseigner. Mais ne nous écartons point, & renfermons-nous dans notre sujet.

L’attention aux Convenances par [t. II, p. 279] rapport à tout ce qui regarde les personnes & les choses, les tems & les lieux, doit diriger par tout l’Orateur, autant dans l’Invention & la Disposition, que dans l’Elocution, dont il s’agit maintenant. J’en ai parlé, suivant l’occasion, en traitant les deux premieres parties. Ici la Convenance que je considere est celle des mots & du style à la nature des choses.

< Manchette : Convenance particuliere des mots & du style à la nature des choses.>

Tout ce que nous venons de dire touchant l’ornement, si l’on en fait un usage déplacé ; si l’on n’a pas soin de l’assortir & de le proportionner à l’exigence des matieres ; si l’on traite les grands sujets d’un style humble & doux, les petits magnifiquement, les pathétiques froidement ; si le style est gai dans un sujet triste, & triste dans celui qui demande de la gaieté, fier & dur lorsqu’il faut supplier, suppliant lorsque le ton menaçant convient à la chose : tous nos préceptes, dis-je, deviennent alors non-seulement inutiles, mais-nuisibles. Celui-là seul doit être reconnu pour éloquent, qui sait dire les petites choses avec simplicité, les grandes avec mouvement & grandeur, & employer pour celles qui tiennent le milieu [t. II, p. 280] un style qui soit mitoyen lui-même, plus relevé que le simple, moins animé & moins fort que le grand.

< Manchette : Trois genres de style.>

Voilà ce que c’est que Convenance en Elocution : & l’attention à la garder a produit trois genres de style, qui ont été soigneusement remarqués par les Rhéteurs, le simple, le tempéré ou orné, & le grand ou relevé.

Je vais parler de ces trois genres de style : & je suivrai pour guide principalement Cicéron, qui en a marqué la distinction en plusieurs endroits, mais qui les a traités sur-tout avec étendue dans son livre intitulé l’Orateur.

< Manchette : Des trois genres de style.Homere les a connus & caractérisés.>

C’est une chose assez curieuse à observer, qu’Homere, le plus ancien des Ecrivains profanes qui nous restent, non seulement a été souverainement éloquent, mais a connu la distinction des trois genres d’Eloquence, & les a marqués chacun par leurs caracteres : ce qui suppose des réflexions approfondies sur la nature & les principes de l’Art. En décrivant l’éloquence de Ménélas, les [t. II, p. 281] vertus de style qu’il lui attribue sont une briéveté élégante, la propriété des termes, le retranchement de toute superfluité de paroles : & voilà les vertus du genre simple. Le caractere propre du genre tempéré ou orné est l’agrément & la douceur. Homere a peint ce goût de style dans Nestor, « de la bouche duquel, dit le Poëte, couloit un discours plus doux que le miel ». Il donne à l’Eloquence d’Ulysse un caractere tout différent. « De sa bouche, dit-il, sortoit la parole avec l’abondance & l’impétuosité des neiges qui tombent en hiver ». Il désigne ainsi le troisieme genre, dont l’essence consiste dans l’abondance, la force & le mouvement : & non-seulement il le définit, mais il l’apprécie, en lui adjugeant l’avantage & la supériorité au-dessus de tout autre. « Aucun mortel ne pouvoit, dit-il, disputer à Ulysse la gloire de bien dire ». Ces observations ne sont pas de moi. Je les emprunte de Quintilien <L. XII. c. 10>.

< Manchette : Ils répondent aux trois devoirs de l'Orateur, instruire, plaire, toucher.>

Ajoutons, d’après le même Quintilien & d’après Cicéron, que les trois genres de style, répondent visiblement aux trois devoirs de l’Orateur, [t. II, p. 282] instruire, plaire, toucher. Le simple instruit, l’orné plaît, le fort & le véhément touche & remue : & c’est à celui-là, comme nous l’avons dit plus d’une fois, qu’il appartient de remporter la victoire.

< Manchette : Tous les trois sont nécessaires à l'Orateur.>

Ce n’est pas à dire qu’il soit permis de négliger les autres. C’est une nécessité que d’instruire. Plaire, est un secours important pour parvenir à la persuasion. L’Orateur, vraiment digne de ce nom, ne sera donc pas celui qui excellera dans l’un des trois genres. Il doit les réunir tous, & les employer chacun suivant la différence des matieres. C’est l’unique moyen de pratiquer la regle fondamentale du discours, qui est de proportionner les styles à la nature des sujets.

< Manchette : Ils produisent la variété.>

Par là il se procurera encore l’inestimable avantage de la variété, tant & si justement recommandée aux Poëtes & aux Orateurs. Tout le monde connoît ces beaux vers de Despréaux.

« Voulez-vous du public mériter les amours ?
Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Heureux ! qui dans ses vers sait d’une voix légere
Passer du grave au doux, du plaisant au sévere.
[t. II, p. 283] Son livre aimé du Ciel, & chéri des lecteurs,
Est souvent chez Barbin entouré d’acheteurs. »

Pour cela il n’est pas besoin d’un art fort étudié. Il n’est pas même nécessaire d’avoir expressément dans l’esprit la pensée & le desir de jetter de la variété dans ce que l’on écrit. Il ne s’agit que de se laisser gouverner par sa matiere. La variété des objets que l’Orateur doit traiter est infinie : & si vous savez prendre le ton de la chose, votre discours se trouvera varié par l’impression même de la nature, & sans une attention expresse de votre part. C’est ce qu’a excellemment exécuté, dans son Art Poétique, le même Despréaux, qui en a si bien exprimé la loi.

Nous avons quelques réflexions à donner, propres à chacun des trois genres. Commençons par ce qui regarde le simple.

§. I. Du genre de style simple. Définition du style simple.

Le style simple est plus aisé à définir, par l’exclusion de ce qui ne lui convient pas, que par l’exposition de ce qui lui convient. Il n’admet point [t. II, p. 284] tout ce qui est trop saillant en figures & en tours, tout ce qui ressent les ornemens d’éclat & la parure, tout ce qui frappe par la vigueur des mouvemens, tout ce qui s’éleve par la grandeur des idées. Il rejette aussi les périodes nombreuses, les chûtes cadencées Un choix de termes propres, une phrase nette, coulante, & débarrassée de toute superfluité, une élégance modeste, voilà les caracteres qui le constituent, & qui l’assortissent & avec les sujets pour lesquels il est fait, qui sont les sujets non susceptibles de mouvement, & avec son objet, qui est d’instruire. Il reçoit aussi le sel de l’enjouement & de la plaisanterie, & toutes les graces de la simple nature. La parure, qui chercheroit à embellir la nature par des traits brillans, seroit messéante à ce style : & un morceau écrit avec une aimable simplicité, si l’on vouloit le décorer & l’orner avec éclat, éprouveroit ce qui arriva à une statue de Lysippe, que Néron fit dorer <Pline, l. XXXIV. c. 8>. La richesse offusqueroit les graces : & pour lui rendre son mérite, il faudroit le dépouiller, & le réduire à son premier état.

Je ne puis point citer de modele [t. II, p. 285] plus accompli dans le genre dont je parle, que les Comédies de Térence chez les Latins, & les Fables de la Fontaine parmi nous. On en trouve d’autres exemples : mais les deux que je nomme ici sont les plus excellens.

< Manchette : Usages de ce style.>

Le style simple n’est pas destiné uniquement au badinage. Il convient aussi à plusieurs sortes d’ouvrages sérieux. Dans les plaidoyers la Narration, & tout ce qui est simple discussion de faits, de preuves & de raisonnement, doit être traité suivant ce goût. Nous l’avons déjà remarqué en parlant de la Narration & de la Confirmation judiciaires ; & l’esprit qui domine aujourd’hui dans notre Barreau, rend cette observation plus vraie & plus exacte que jamais. Ce même goût doit régner dans les ouvrages didactiques, tel qu’est l’Art Poétique de Boileau, dans les Dialogues, dans les Comptes que rend un Magistrat à sa Compagnie des affaires dont il a été chargé, dans les Dissertations Académiques, dans les Journaux. J’ajoute dans l’Histoire : ce qui demande quelque explication.

< Manchette : En quel sens & jusqu'à quel degré il convient à l'Histoire.>

L’Histoire est grande & noble par son objet. Le style historique doit [t. II, p. 286] donc avoir de la noblesse. Mais la noblesse n’est pas ennemie de la simplicité. Au contraire ce qui est véritablement grand, ne le paroît jamais plus, que lorsqu’on le présente tel qu’il est, nuement & simplement. C’est dans ce style que César a écrit ses Commentaires, dont Cicéron a fait un éloge que je dois rapporter ici <De Cl. Orat. n. 262>. « Rien de plus uni, dit-il, rien de plus simple. L’Auteur y expose les choses toutes nues, sans aucun ornement, comme ne se proposant que de fournir les matériaux d’une Histoire. En cela il a fait plaisir aux sots, qui entreprendront d’ajuster & de farder cette aimable simplicité. Mais les hommes sensés & judicieux se donneront bien de garde d’y toucher. Car en Histoire rien n’est plus parfait, qu’une briéveté accompagnée de la pureté du langage & de la clarté du style ». Parmi nous, M. l’Abbé Fleuri a écrit dans ce même goût de simplicité son Histoire Ecclésiastique, ouvrage infiniment estimé de tous les connoisseurs.

Il faut pourtant avouer que les trois plus excellens Historiens Latins n’ont point suivi cette méthode. Salluste, [t. II, p. 287] Tite Live, & sur-tout Tacite, ne se sont point interdit, comme veut M. l’Abbé Fleuri <Préface de l'Histoire Ecclésiastique>, les préambules, les transitions, les réflexions. Ils ont plutôt pris pour regle le plan que trace Cicéron des devoirs de l’Historien, lorsqu’il dit <De Orat. l. II. n. 63> :«Comme dans les grands & mémorables événemens, on est curieux de connoître d’abord les desseins & les conseils, ensuite ce qui s’est fait, & enfin ce qui en est arrivé, l’Ecrivain de l’Histoire doit exprimer ce qu’il approuve dans les conseils : dans le récit de l’exécution, il doit exposer non-seulement ce qui a été fait, mais le détail des moyens : & lorsqu’il parle de l’événement final, il faut qu’il en explique les causes, selon qu’elles dépendent ou du hasard, ou de la sagesse, ou de la témérité : & par rapport aux personnages illustres, il doit peindre non seulement leurs actions, mais leurs mœurs, & leurs caracteres ».

On voit que Cicéron ouvre un plus grand champ à l’Historien, & qu’en suivant son plan, l’Ecrivain se donne nécessairement une plus libre carriere. Il marquera son jugement, il accompagnera son récit de réflexions, [t. II, p. 288] il en liera par des transitions les différentes circonstances, il ornera son ouvrage de portraits. La premiere maniere est plus sévere : la seconde est plus riche. L’une laisse plus à penser au lecteur, sur lequel elle se repose de tous les jugemens : l’autre lui fournit des observations qu’il n’auroit peut-être point faites. Dans la premiere il y a moins de risque pour l’Auteur : la seconde est plus sure de plaire. Pour choisir entre les deux, celui qui écrit l’Histoire doit consulter la nature des choses qu’il raconte, son talent, le goût de son siecle. Il paroît que le goût du nôtre est décidé pour le genre le plus riche & le plus varié : & telle a été en particulier la maniere de l’Abbé de Vertot, l’un des modeles que nous ayons pour le style historique. Mais dans ce genre même doit régner la simplicité : nulle pompe de paroles, point de phrases harmonieuses & périodiques, point de fleurs jettées à pleines mains, sur-tout exemption totale des mouvemens impétueux & des passions oratoires. Les réflexions peuvent être fines & ingénieuses : mais il faut qu’elles soient fondues dans le discours, [t. II, p. 289] & ne rompent point le fil de la narration. Je ne conseillerois à personne d’imiter dans une histoire les réflexions excellentes, mais longues, de Polybe chez les Grecs, & de Comines parmi nos François.

< Manchette : Style Epistolaire.>

Un autre genre auquel la simplicité convient parfaitement & uniquement, est le genre Epistolaire. Nous en avons un excellent modele dans les lettres de Madame de Sévigné, où se fait sentir jusqu’au charme cette simplicité élégante dont nous parlons ici. Il est étonnant qu’étant toutes écrites à la même personne, & roulant presque toujours sur le même objet, c’est-à-dire, sur l’expression de la tendresse maternelle, elles plaisent constamment & ne lassent jamais. Le talent d’écrire des lettres est le talent des Dames : mais aucune, je pense, n’a égalé celle-ci. Les lettres de Cicéron, & sur tout celles à Atticus, sont pareillement des modeles de simplicité. Pour ce qui est de celles de Pline, elles sont intéressantes sans doute par l’agrément & la finesse du style, par le caractere de probité qu’elles expriment : mais la simplicité leur manque, elles n’ont point le ton naturel, [t. II, p. 290] on sent dans l’Auteur la recherche de l’esprit & le desir de plaire ; on voit qu’elles ne sont pas écrites précisément pour ceux à qui elles s’adressent, mais pour le public, à qui prétendoit les faire passer celui qui les écrivoit.

< Manchette : Difficulté de réussir dans le style simple.>

De tout ce que nous venons de dire sur le style simple, on conçoit aisément combien est vrai le jugement que Cicéron en a porté <De Orat. n. 76>. « Ce style, dit-il, différe plus du style commun & vulgaire dans la réalité, que suivant l’apparence extérieure. A en juger en spéculation on croiroit que rien n’est plus aisé : mais que l’on en fasse l’essai, on éprouvera combien la chose est difficile. » En effet quand les agrémens du dehors manquent, il faut que le mérite du fond soit exquis.

Les discours de M. l’Abbé Fleuri sur l’Histoire Ecclésiastique sont d’excellens modeles du genre simple : & ils vérifient parfaitement la derniere remarque que je viens de faire. Quel sens ! quelle sagacité dans les observations ! quelle justesse de raisonnement ! quel coloris de probité & de vertu chrétienne répandu sur tout le [t. II, p. 291] corps du discours ! Ce sont des mets solides & choisis, pleins de suc & de substance. Qui osera se promettre d’en servir de pareils ? Mais dans le style nulle recherche, nul raffinement nul ragoût. Chacun croiroit pouvoir écrire de cette maniere.

Le goût de simplicité, en tant qu’il exclut l’affectation, doit se trouver par-tout, même dans le style le plus noble : & c’est l’alliance de la simplicité avec la noblesse qui fait la perfection. Aucun Poëte n’est plus grand que Virgile : aucun n’est plus simple & plus naturel dans son expression & dans le tour de sa phrase. C’est ce qu’a judicieusement remarqué M. Nicole <Education d'un Prince. Part. II. n. 39> : & sa réflexion tout-à-fait utile pour former le goût, terminera convenablement la discussion & l’examen de tout ce qui appartient au genre simple. « Il y a, dit cet excellent observateur, deux sortes de beautés dans l’Eloquence. L’une consiste dans les pensées belles & solides, mais extraordinaires & surprenantes. Lucain, Sénéque & Tacite sont remplis de ces sortes de beautés. L’autre au contraire ne consiste nullement dans les pensées rares, mais [t. II, p. 292] dans un certain air naturel, dans une simplicité facile, élégante & délicate, qui ne bande point l’esprit, qui ne lui présente que de images communes, mais vives & agréables, & qui sait si bien le suivre dans ses mouvemens, qu’elle ne manque jamais de lui proposer sur chaque sujet les objets dont il doit être touché, & d’exprimer toutes les passions & les mouvemens, que les choses qu’elle représente y doivent produire. Cette beauté est celle de Térence & de Virgile. Et 1’on voit par-là qu’elle est encore plus difficile que l’autre, puisqu’il n’est point d’Auteur dont on ait moins approché que de ceux-là. » Ce morceau joint l’exemple au précepte. Il est écrit avec une noble simplicité qui est le caractere dominant de l’Auteur dans tous ses ouvrages.

§. II. Du genre tempéré ou orné. Noms & définition du second genre de style.

Le second genre de style se nomme tempéré, parce qu’il tient un certain milieu entre le style simple & le véhément, plus riche & plus nourri que [t. II, p. 293] le premier, moins fort & moins élevé que l’autre. Par la même raison on peut l’appeller mitoyen, expression que je préfere à celle de médiocre, dont on se sert quelquefois, mais qui est sujette à une équivoque désagréable. On l’appelle encore orné ou fleuri, nom qui en marque le caractere & le goût dominant. Car l’ornement destiné à plaire est ce qui constitue & différencie ce genre de style. Non que tout ornement doive être banni du style simple, & encore moins du style véhément. Mais dans l’un & dans l’autre, il faut que l’Orateur le dispense avec sobriété, relativement à la différence de leur caractere : au-lieu qu’il peut le répandre avec abondance dans celui-ci. L’utile domine dans le premier & dans le troisieme, & tout ce qui est d’agrément lui est subordonné : dans le second l’Orateur cherche à plaire, précisément pour plaire & pour s’attirer les applaudissemens.

< Manchette : Il convient sur-tout aux matieres du genre démonstratif.>

Par cette définition il est aisé de voir à quelle nature de sujets, ou à quels genres de causes convient ou ne convient pas le genre de style orné& fleuri. Dans les délibérations, dans la plaidoierie, l’Orateur a un objet, [t. II, p. 294] dont il doit être occupé tout entier. Là il est de précepte rigoureux pour lui de s’oublier lui-même, & de n’admettre aucun ornement qui ne tende au bien de la chose. Dans les matieres du genre démonstratif, dans les harangues académiques, dans les discours qui se font pour l’ouverture des Audiences dans les Tribunaux, ou des leçons dans les grandes Ecoles, l’Orateur est sans intérêt, l’auditeur n’y cherche que son plaisir. Il convient donc alors de déployer toutes les richesses de l’art, & d’en étaler toute la pompe. Pensées ingénieuses, expressions frappantes, tours & figures agréables, métaphores hardies, arrangement nombreux & périodique ; en un mot tout ce que l’art a de plus magnifique & de plus brillant, l’Orateur pourra le montrer, &, pour ainsi dire, en faire parade. Il n’a pour but que de plaire, & tout ce qui est capable de plaire remplira son objet. Je me sers des expressions mêmes de Quintilien, adoptées & traduites par M. Rollin.

< Manchette : Préservatifs contre l'abus. Jamais de pensées fausses.>

Cette liberté d’orner n’est pourtant point sans borne & sans mesure. Elle est soumise à la loi inflexible du vrai, [t. II, p. 295] qui ne souffre aucune exception. Loin donc du style dont nous parlons, aussi bien que des autres, toute pensée fausse, toute hyperbole outrée, toute antithese où la justesse est sacrifiée au brillant, toute pointe qui joue sur les mots, & qui disparoît lorsqu’on veut la faire passer dans une autre langue.

Ainsi nous ne dirons point avec Séneque : « Il faut chercher le véritable ami dans le cœur, & non pas dans l’antichambre ». In pectore amicus, non in atrio quærendus est. « Je vois dans cette phrase, dit M. Rollin, une antithese : mais je n’y vois rien de plus, & j’avoue que je n’ai pu en comprendre le sens ». Une antithese qui ne se fait point comprendre, est assurément bien vicieuse, & n’est de mise nulle part. Nous n’imiterons point non plus ce jeu de mots du même Auteur : Maluit queri quàm quærere, jeu qui périt si on veut le traduire en François : « Il aima mieux se plaindre, que de chercher le remede ». Pour ce qui est des exagérations poussées à l’excès, & des pensées fausses, Séneque nous en fournira encore des exemples, [t. II, p. 296] qui ont été remarqués par un redoutable censeur, dont l’autorité est ici d’autant plus grande, que Philosophe par état, il n’en est pas moins un excellent modele dans l’art d’écrire. Le P. Mallebranche, parlant de la contagion des imaginations fortes, veut nous prémunir contre les erreurs où elles peuvent nous jetter. Son dessein, tout-à-fait digne d’un grand Philosophe, devient aussi un excellent précepte en Rhétorique. Car tout ce qui est contraire à la droite raison, est contraire à la saine Eloquence. Nous pouvons citer comme aussi ennemies du bon goût, que de la vérité, les hyperboles par lesquelles Séneque exagere au-delà de toute mesure la fermeté inébranlable du sage des Stoïciens <Sen. De Const. Sap. c. 3>. « Peu importe, dit-il, combien de traits on lance contre lui, puisqu’aucun ne peut le percer. De même qu’il y a des pierres dont la dureté est à l’épreuve du fer ; de même que le diamant ne se laisse ni scier, ni briser, ni entamer ; de même que les rochers qui s’avancent en saillie dans la mer rompent les flots, & battus depuis tant de siecles, ne montrent aucun vestige [t. II, p. 297] des assauts qui leur sont livrés par les vagues en furie : pareillement l’ame du sage est invulnérable, & résiste à toutes les injures sans en recevoir aucune impression. » Le P. Mallebranche, après avoir rapporté ces paroles, & quelques autres morceaux du même goût, s’écrie : « Voilà jusqu’où l’imagination vigoureuse de Séneque emporte sa foible raison. » Disons de plus, voilà comme les hyperboles poussées à l’excès dégénerent en pensées absolument fausses, dont l’absurdité palpable, loin de plaire à un auditeur sage, le met dans le cas de se rire de l’Orateur.

< Manchette : Sagesse & discrétion dans l'usage même des pensées vraies.>

Une pensée peut être fine, avoir quelque chose de surprenant dans le tour, & néanmoins être vraie. C’est de quoi fournissent la preuve les éloges de M. de Fontenelle, qui sont un tissu de ces sortes de pensées. Le nom du P. Mallebranche, que je viens de citer, m’en rappelle une qui mérite d’être rapportée ici. M. de Fontenelle faisant l’éloge de ce grand & sublime Philosophe, observe que son style a toutes les graces que peuvent souffrir les matieres qu’il a traitées. « Ce n’est pas, ajoute-t-il, qu’il eût apporté [t. II, p. 298] aucun soin à cultiver les talens de l’imagination : au contraire il s’est toujours fort attaché à les décrier. Mais il en avoit naturellement une fort noble & fort vive, qui travailloit pour un ingrat malgré lui-même, & qui ornoit la raison en se cachant d’elle. » Des pensées de cette espece conviennent au style orné, & elles en font l’agrément, pourvu qu’elles ne soient pas répandues avec profusion, mais dispensées avec sagesse.

Car ici même la discrétion est nécessaire. Ce n’est pas assez que les pensées soient vraies : il faut que celles qui ont des graces piquantes ne soient semées qu’avec réserve. Un discours qui en seroit rempli d’un bout à l’autre, fatigueroit par la contention d’esprit qu’il exigeroit de l’auditeur, & dégoûteroit par l’uniformité. Cet avis qui est le dernier que j’ai à donner sur la matiere que je traite, est important. Le vice que je recommande d’éviter est un luxe d’esprit, qui n’est pas moins propre à gâter l’Eloquence, que le luxe de la table, des vêtemens, & des équipages, à corrompre les mœurs.

< Manchette : Ce qui pique par le sentiment de plaisir vif, est le plus sujet à rebuter & à lasser.>

[t. II, p. 299] Cicéron a traité ce précepte avec force & avec étendue <De Orat. l. III. c. 97. & seqq.> ; & je crois devoir ici transcrire en entier le morceau dans lequel il s’explique fur une maxime si capable de rebuter certains esprits, & qui pourroit être suspecte d’une sévérité outrée. « Il n’est pas aisé, dit-il, de deviner la cause de ce que je vais dire : mais le faitest constant. Plus les choses nous affectent par un sentiment vif de plaisir, plutôt nous nous en lassons. Combien dans les nouvelles peintures le coloris a-t-il une fleur plus brillante, que dans celles de l’ancien goût ? Cependant sile charme de la fraîcheur nous a saisis au premier coup d’oeil, l’effet n’en est pas durable : au - lieu que le même air de vieillesse nous attache aux tableaux antiques. Combien les diéses & les demi-tons dans la Musique ont-ils plus de douceur, que les sons pleins & graves ? Et néanmoins, si on les multiplie,non-seulement les juges séveres les condamnent, mais le parterre s’en dégoûte. La même chose peut se remarquer par rapport aux autres sens. Les parfums forcés d’odeur [t. II, p. 300] plaisent moins long-tems que ceux qui affectent modérement l’odorat. Le toucher même a besoin que les objets sur lesquels il s’éxerce ne soient point trop mollets, ni polis jusqu’à devenir glissans. Que dirons-nous du goût ? C’est le plus voluptueux de tous les sens, & celui où le plaisir domine davantage. Cependant combien promptement nous degoûtons-nous de ce qui le flatte trop délicieusement ? Qui peut supporter long-tems la douceur sucrée dans les breuvages ou dans les nourritures solides ? au-lieu que les mets simples, les liqueurs dont l’agrément est médiocre, sont d’un usage continuel : on ne s’en dégoûte jamais. C’est donc une loi de la nature, qu’en toutes choses ce qui procure le plaisir le plus vif, c’est précisément de quoi onse lasse le plus aisément & le plutôt. Ne nous étonnonspoint par conséquent, conclut Cicéron, si un discours qui par-tout est ajusté & paré, sans mélange, sansvariété, oùtout frappe, où tout brille, cause plutôt une espece d’éblouissement qu’une véritable admiration, lasse & fatigue par trop de [t. II, p. 301] beautés, & déplaît à la longue à force de plaire. Il faut dans l’Eloquence, comme dans la Peinture, des ombres pour donner du relief, & tout ne doit pas être lumiere. »

< Manchette : Cet avis est sur-tout nécessaire à ceux qui ont plus d’esprit & de talens. C’est toujours de leur part qu’est venue la corruption du goût.>

Cette doctrine, qui ne pouvoit être enseignée que par un aussi grand maître que Cicéron, n’est pas pour les esprits du commun. Ils n’en ont pas besoin. Il leur faut, non pas un frein, mais des aiguillons. Ce sont les hommes à talens pour qui elle est nécessaire : & ce sont eux aussi qui lorsqu’ils s’en écartent, font le plus grand tort au goût d’une Nation. L’expérience de tous les siecles & de tous les pays prouve ce que j’avance. C’est Démétrius de Phalere qui a corrompu le goût à Athenes : c’est Séneque qui l’a corrompu à Rome : parmi nous la même chose est arrivée par un homme justement admiré pour la variété de ses talens & de ses connoissances, Philosophe, Poëte, Orateur, & qui possédoit sur-tout en un degré éminent le don d’éclaircir les sujets les plus difficiles, & porter souvent plus de lumieres dans les découvertes des autres, que n’en avoient su mettre les Auteurs eux-mêmes. L’éclat qu’a [t. II, p. 302] jetté son mérite en tout genre de littérature, lui a attiré une foule d’imitateurs, parmi lesquels il s’en est fallu de beaucoup que tous eussent en un degré pareil au sien l’étendue de l’esprit, la netteté des idées, la justesse de l’expression. La plupart n’ont copié que ses défauts, le goût de la pointe, le jeu de l’antithese, l’air de paradoxe donné à toutes les pensées. Dès que le nombre des émulateurs de M. de Fontenelle est devenu grand, ils ont fait secte : ils ont entraîné les suffrages d’une partie considérable du public. Sur-tout ils se sont attachés à décrierle goût ancien, que leur chef avoit déjà commencé à vouloir décréditer, sentant bien que si l’on continuoit d’admirer ceux à qui il ne ressembloit pas, il ne pouvoit être applaudi.

< Manchette : La corruption des mœurs, & sur-tout l’irréligion sont les plus grands fléaux du bon goût en Eloquence.>

Mais pour trouver l’origine de la décadence des esprits & des talens, remontons plus haut, & prenons-nous-en à nos mœurs. C’est une maxime indubitable, que telle qu’est la vie & la conduite des hommes, tel est aussi le goût de leur discours : Talis hominibus oratio, qualis vita. Longin l’a senti ; & cherchant la cause [t. II, p. 303] pour laquelle les grands modeles en Eloquence étoient devenus si rares de son tems, il insiste principalement sur la corruption des mœurs, & il soutient que rien de grand & de sublime ne peut naître dans des esprits énervés par l’amour des richesses & du plaisir, par un luxe effréné, par une mollesse ennemie de tout travail sérieux. Outre ces maux publics, qui nous sont communs avec le siécle de Longin, nous avons de plus un fléauredoutable, & destructeur par essence de toute espece de bien : je veux dire l’irréligion, dont les progrès effrayans doivent faire trembler quiconque conserve encore quelque goût pour la vérité & pour la vertu. Cette contagion s’étend à tout. Mais sans parler des autres objets qui ont leurs vengeurs, & ne m’occupant ici que de celui que je dois envisager dans l’Art que je traite, je dirai qu’il n’est point d’ennemi plus terrible du bon goût en Eloquence, que l’impiété. La vertu est la seule base solide de tout discours ; & les armes les plus puissantes pour persuader sont fournies à l’Orateur, par la considération du juste & de l’injuste, des devoirs de l’homme envers Dieu, [t. II, p. 304] du citoyen envers sa patrie,du Prince envers ses peuples, & de tous les autres liens qui maintiennent le bon ordre dans les familles & dans l’Etat. Si lavertu n’est qu’un nom, si la distinction du juste & de l’injuste a été établie pour l’utilité,si l’intérêt propre est pour chacun la regle de ses devoirs, où l’Orateur trouvera-t-il des moyens de persuasion ? & comment pourra-t-il persuader les autres de ce qu’il ne croira pas lui-même ? L’Eloquence ne sera plus qu’un vain babil,un jeu de théâtre, où le faux percera de toutes parts,& qui par conséquent ne pourra faire aucune impression, au-moins durable,sur les auditeurs. Nul ornement ne pourra plus avoir un appui solide : & l’Orateur ne cherchera point à laisser un aiguillon au fond de l’ame de ceux qui l’écoutent, mais à parer une surface creuse qui puisse éblouir leurs yeux.

Après tout, la chûte de l’Eloquence est le moindre des maux que l’irréligion est capable de produire : & si ses intérêts pouvoient être séparés de ceux des mœurs, je dirois : Périsse l’Eloquence,pourvu que les mœurs soient sauvées. Mais la chose est impossible : [t. II, p. 305] & mon sujet par une liaison nécessaire m’a amené à parler des dangers dont nous menace le poison de l’impiété.

Après avoir traité ce qui regarde le style tempéré, mitoyen, ou orné, ce qui lui convient, ce qui peut l’altérer & le corrompre, je passe au style grand & élevé.

§. III. Du genre de style grand & élevé. Le style grand & élevé a deux branches, le pathétique & le sublime.

Ce genre en renferme deux, que l’on confond très-ordinairement, le pathétique & le sublime. Il est vrai qu’ils ont quelque chose de commun, savoir un caractere d’élévation qui frappe l’esprit de l’auditeur ou du lecteur, le saisit, l’enleve & le transporte. Ils sont néanmoins distingués par leur nature & dans leurs effets. Le pathétique, que l’on peut appeller style chaud, véhément, passionné, exprime la passion, & l’excite. Le propre du sublime est d’exciter l’admiration.

Quand Clytemnestre s’écrie :

« Un Prêtre environné d’une foule cruelle,
Portera sur ma fille une main criminelle ! [t. II, p. 306]
Déchirera son sein ! & d’un œil curieux,
Dans son cœur palpitant consultera les Dieux !
Et moi, quil’amenai triomphante, adorée,
Je m’en retournerai seule & désespérée !
Je verrai les chemins encor tout parfumés
Des fleurs, dont sous ses pason les avoit semés ! »

voilà du pathétique le plus tendre & le plus véhément. Ce n’est point du sublime : rien n’y excite l’admiration, mais bien l’indignation & la douleur.

Un exemple du vrai sublime est celui-ci, tiré de l’Œdipe de Sophocle. Je le citerai selon la traduction de M. Boivin. Le chœur apostrophe la Justice suprême, la Loi naturelle & éternelle, & lui adresse ces paroles :

« Chaste mere de l’innocence,
Loi pure, tu n’es point l’ouvrage des mortels :
Le Ciel t’a donné lanaissance.
Tu dois avec lesDieux partager nos autels.
Turends leurs honneurs immortels :
Tu fais éclater leur puissance.
Loi divine ! immuable Loi !
Ni le tems, ni l’oubli, ne peuvent rien sur toi. »

Cette idée de la loi naturelle, fille du Ciel, immortelle comme Dieu même, & incapable comme lui d’affoiblissement, cette idée est grande, noble, admirable. Voilà du sublime. [t. II, p. 307] Il n’y a point de pathétique.

Puisqu’il existe une distinction réelle entre le sublime & le pathétique, & que l’un n’est pas l’autre, il convient de les traiter séparément.

< Manchette : Du Style pathétique. Définition du style pathétique.>

Quintilien caractérise le style véhément & pathétique avec autant de justesse que d’énergie, lorsqu’après avoir comparé le style mitoyen & orné à un grand fleuve qui roule majestueusement ses eauxentre deux rivages ombragés de forêts verdoyantes, il désigne celui dont nous parlons ici par un torrent impétueux, qui entraîne des quartiers de rochers, qui indigné de se voir retardé & assujetti par un pont, le renverse avec violence, qui ne se tient point enfermé dans sesbords, & ne suit pas son lit, mais s’en fait un àlui-même <L. XII. c.10>. Un style, ajoute-t-il, dont la véhémence imitera ce torrent, entraînera le juge malgré toute sa résistance, & le contraindra d’aller où il l’emporte.

< Manchette : Exemples.>

J’ai déja dit que notre Barreau s'éleve rarement jusqu’à cette force, qui n’entreprend pas de persuader, mais [t. II, p. 308] de subjuguer. Nos sermons en sont susceptibles,&nous en fournissent plusieurs exemples. Le P. Massillon, prêchant sur l’impénitence finale, & exhortant sesauditeurs à craindre d’y tomber, allégue l’état de foiblesse où se trouve dans les derniers momens de la vie l’ame d’un mourant, & l’impuissance où elle est de recueillir ses forces pour revenirà Dieu <Carême, T. II>. Avec quelle véhémence tonne-t-il sur une matiere si terrible ? & qui pourroit n’être pas ému de cette violente apostrophe à ceux de ses auditeurs qui ont été dans le casd’éprouver ce qu’il vient de peindre ? « Repondez ici pour moi, vous, mes freres, que la main du Seigneur a conduits quelquefois jusqu’aux portes du tombeau, & en a retirés depuis. Lorsqu’étendu sur un lit de douleur, vous combattiez ainsientre la vie & la mort, les soins de votre éternité vous occupoient-ils encore ? où étiez-vous alors ? quel usage faisiez-vous de votre raison ? que formiez-vous au-dedans de vous-mêmes, que des idées confuses & mal liées, où vos maux avoient plus de part que votre salut ? Que furent pour vous les derniers [t. II, p. 309] remedes des mourans, que l’Eglise vous appliqua ? des songes, dont le souvenir même ne vous est pas demeuré. Vous seriez-vous trouvé alors prêt à paroître devant Jesus-Christ, si cette maladie eût fini vos jours ? quelle ame seriez-vous allé présenter aux pieds du Tribunal redoutable ? Qu’en avez-vous dit vous-même depuis revenu en santé ? que c’est une folie d’attendre à l’extrémité, qu’on n’est capable de rien alors, qu’il faut mettre ordre à sa conscience tandis qu’on se porte bien. Vous l’avez dit : mais l’avez-vous fait ? ne vous laisserez-vous point une seconde fois surprendre ? & le seul fruit que vous retirerez du bienfait qui prolongea vos jours, ne seront-ce point les crimes d’une plus longue vie ? »

Ce morceau suffit pour fixer l’idée de ce que l’on appelle style véhément & pathétique. On voit qu’il a pour objet d’émouvoir les passions, la terreur, l’indignation, la pitié, & autres semblables. Ainsi tout ce que nous avons dit dans la premiere partie de cet ouvrage sur les passions oratoires [t. II, p. 310] revient ici : & je n’ai rien à y ajouter.

< Manchette : Du Sublime. Le sublime excite l’admiration.>

Le sublime est tout différent : il ne porte point le trouble & l’agitation dans l’ame : il y excite, comme je l’ai dit, l’admiration. Le trait fameux de Moïse, « Dieu dit : Que la lumiere soit, & la lumiere fut, » est de ce genre. La puissance de Dieu obéïe dans le moment par le néant même, y est exprimée d’une maniere qui nous la fait admirer. Le morceau de Sophocle que j’ai cité, est dans un goût semblable : & l’on peut y joindre encore l’endroit suivantdu sermon du P. Massillon sur l’immutabilité de la Loi <Carême T. IV>. « L’Evangile, la Loi de Jesus-Christ est immuable danssa durée : voyant tout changer autour d’elle, seule elle ne change pas : les devoirs qu’elle nous prescrit, fondés sur les besoins & sur la nature de l’homme,sont de tous les tems & de tous les lieux comme elle. Tout change sur la terre, parce que tout se sent de la mutabilité de son origine, Les Empires & les Etats ont[t. II, p. 311] leurs progrès & leur décadence. Les Arts & les Sciences tombent ou se relevent avec les siécles. Les usages changent sans cesse avec le goût des peuples & des climats... Mais au milieu des changemens des mœurs & des siécles, la Loi de Dieu demeure toujours la regle immuable des siécles & des mœurs. Le ciel & la terre passeront : mais lesparoles saintes de la Loi ne passeront point. »

< Manchette : Sublime d'idée.>

La beauté de ces différens traits consiste dans une idée grande, noble, qui éleve l’ame, & qui lui présente un objet digne de son admiration. Ainsi ce genre de sublime peut s’appeller sublime d’idée ou de pensée.

< Manchette : Relevé quelquefois par les images.>

Si une idée grande par elle-même est encore revêtue de nobles & vivesimages capables de faire tableau, alors l’idée acquiert plus d’éclat, & l’effet en est plus grand. L’Ecriture sainte est remplie de ces traits de grandeur qui nous peignent avec de vivescouleurs la majesté de Dieu, & qui agissent sur l’esprit & sur l’imagination tout ensemble. Racine en a enrichi & anobli leschœurs de ses deux pieces saintes, & il a tiré de la même [t. II, p. 312] source cette belle stance de son quatrieme Cantique :

« O Sagesse, ta parole
Fit éclorre l’univers,
Posa sur un double pole
La terre au milieu des mers.
Tu dis, & les cieux parurent :
Et tous les astres coururent
Dans leur ordre seplacer.
Avant les siécles tu regnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ? »

< Manchette : Sublime de sentiment.>

Il est une autre sortede sublime, qui excite, comme le premier, l’admiration ; mais par la grandeur du sentiment, plutôt que par celle de la pensée. Une idée grande se fait admirer : maison n’admire pas moins un sentiment généreux,une fierté héroïque, & ces traits nobles qui caractérisent une ame élevée au-dessus du vulgaire, par le mépris de la mort & du danger, par une fermeté toujours égale dans les divers événemens de la vie, heureux ou malheureux, par l’affranchissement de tout ce qui marque quelque foiblesse. Comme donc j’ai appellé la premiere espece de sublime, sublime de pensée ou d’idée, [t. II, p. 313] j’appellerai celle-ci sublime de sentiment.

De cette derniere classe sont les traits tant & si justement admirés dans Corneille, le Qu’il mourût du vieil Horace, le Moi de Médée. Il n’y a pas moins d’élévation dans le mot du Joad de Racine,

« Je crains Dieu, cher Abner, & n’ai point d’autre crainte. »

Porus, à qui son vainqueur faitcette demande,

« Comment prétendez-vous que je vous traite ? répond, En Roi »

Alexandre invité à acquiescer aux offres de Darius par le plus grand de sesCapitaines, & la meilleure tête de son Conseil, qui lui dit : Pour moi, j’accepterois ces offres, si j’étois Alexandre, répond fiérement : Et moi aussi, si j’étois Parménion. Ces traits d’héroïsme, qui expriment tant d’élévation au-dessus des choses humaines, frappent les hommes d’une admiration d’autant plus grande, qu’ils sentent plus vivement l’impression que font sur eux-mêmes les biens & les maux de la vie. [t. II, p. 314] La générosité qui fait oublier les injures, est un sentiment magnanime, un effort tellement au dessus des sentimens naturels, qu’il se fait nécessairement admirer. Ainsi je ne crains point de citer comme sublime le mot de Louis XII. « Ce n’est point au Roi de France à venger les injures du Duc d’Orléans ».

M. Bossuet est sans contredit le plus sublime de nos Orateurs, & il excelle dans les deux genres, grandeur des idées, noblesse des sentimens. Je les trouve réunis dans un trait fort court de l’Oraison funebre de M. le Prince. « S’il a fallu, dit l’Orateur, quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l’Empire du monde, comme un présent de nul prix ». L’Empire du monde, présent de nul prix ! Quel contraste ! Combien falloit-il que l’Orateur eût l’ame élevée pour penser & sentir ainsi ! Mais quelle idée nous donne-t-il de la grandeur infinie de Dieu !

Le sublime de sentiment regne seul [t. II, p. 315] dans le fameux serment de Démosthene, dont il faut, pour en sentir la beauté, développer les circonstances. Démosthene avoit été le principal moteur de la Ligue, qui fut vaincue par Philippe à la bataille de Chéronée. Ses ennemisvouloient lui faire un crime du mauvais succès de ses conseils, & il pouvoit craindre que les Athéniens ne selaissassent enflammer de haine contre lui par des discours, qui le représentoient comme auteur des maux publics, & comme ayant fait commettre à ses citoyens une faute capitale, dont ils portoient la peine. « Non, Messieurs, dit ce généreux Orateur : vous n’avez point failli. J’en jure par les Manes de ces grands hommes, qui ont combattu pour la même cause dans les plaines de Marathon, à Salamine, & devant Platée ».On sent ici la grandeur d’ame, qui se roidit contre les disgraces ; une espece d’enthousiasme d’amour de la liberté & de la patrie, qui en divinise les défenseurs, & qui égale, par la conformité de ce motif, le funeste succès de la bataille de Chéronée aux victoires les plus glorieuses. De semblables traits ne naissent [t. II, p. 316] point dans l’esprit ; ils partent du cœur : & ils prouvent que l’Orateur, pour atteindre à la perfection de son Art, ne doit pas seulement être homme de bien, mais qu’il doit avoir toute la noblesse & toute l’élévation de la plus haute vertu.

< Manchette : La briéveté convient singuliérement au sublime de sentiment.>

Quelques-uns ont pensé que la briéveté est un des caracteres essentiels du sublime. Tâchons d’éclaircir ce que peut avoir de vrai cette opinion, & ce qu’elle auroit d’outré & d’excessif. La briéveté convient tout-à-fait au sublime de sentiment. Les exemples que j’en ai cités sont presque tous de vives & courtes saillies : & difficilement peut-il subsister dans un discours qui auroit quelque étendue. Supposons, par exemple, que le vieil Horace, lorsqu’on lui demande ce qu’il voudroit donc qu’eût fait son fils resté seul contre trois, réponde que son fils devoit se souvenir qu’il étoit Romain, soutenir la gloire de ses ancêtres, & se livrer courageusement à la mort. En ce cas, il auroit sans doute exprimé un grand sentiment. Mais ce sentiment, tout grand qu’il est, nous auroit moins frappés. Il falloit, pour lui donner du feu & [t. II, p. 317] de l’ame, que le pere en parût bien pénétré : & c’est ce qu’il nous montre par la maniere vive, & même brusque, dont il le rend : « Qu’il mourût ». C’est qu’il n’y a rien de si rapide, que nos mouvemens : & les expressions ne les rendent pas à notre gré, si elles n’en imitent la célérité. Mais quand un mot, un seul mot, peint vivement un sentiment, nous sommes satisfaits, nous sommes émus, parce que le trait part avec une vîtesse qui égale celle du sentiment qui le lance. Le serment de Démosthene est néanmoins une preuve, qu’il n’est pas essentiel à ce genre de sublime de consister en un seul mot, & qu’il peut se trouver dans une phrase où entrent plusieurs idées, mais ramassées, vives & hardies.

< Manchette : Elle n’est point nécessaire dans le sublime d’idée : mais elle y fait un bon effet.>

La briéveté n’est pas nécessaire dans le sublime de pensée. Une idée grande, noble, excite dans l’ame une tranquille admiration, qui n’a pas la même vivacité que le sentiment. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeller les exemples rapportés ci-dessus : & il est aisé d’en ajouter d’autres, tels que celui-ci. M. Bossuet, dans son Histoire Universelle, comparant [t. II, p. 318] aux promesses temporelles de l’ancienne Loi celles de la nouvelle, qui se rapportent toutes à la vie future, traite cette pensée avec une magnificence, qui sans se renfermer en peu de paroles n’en a pas moins de sublimité. « Le Tout-puissant, dit-il, n’auroit fait que des ouvrages peu dignes de lui, si toute sa magnificence ne se terminoit qu’à des grandeurs exposées à nos sens infirmes. Tout ce qui n’est pas éternel ne répond point à la majesté d’un Dieu éternel, ni aux espérances de l’homme, à qui il a fait connoître son éternité : & cette immuable fidélité qu’il garde à ses serviteurs, n’aura jamais un objet qui lui soit proportionné, jusqu’à ce qu’elle s’étende à quelque chose d’immortel & de permanent ». Ce n’est point-là un mot saillant : c’est une idée développée : & néanmoins la phrase est sublime. Mais lorsque la briéveté du tour se trouve jointe à la grandeur de l’idée, l’esprit n’en est que plus vivement frappé. « Dieu dit : Que la lumiere soit : & la lumiere fut. Tout étoit Dieu, excepté Dieu-même ».

< Manchette : Récapitulation.>

Ainsi, pour résumer en deux mots [t. II, p. 319] tout ce que je viens de dire, le pathétique ne doit point être confondu avec le sublime, & il en est très-différent. Le sublime a pour caractere d’exciter l’admiration. On peut en distinguer deux especes, sublime de pensée ou d’idée, & sublime de sentiment. La briéveté, plus nécessaire au second genre qu’au premier, sied parfaitement à l’un, ne messied point à l’autre.

J’ai tiré cette doctrine de l’ouvrage de M. Rémond de S. Mard, intitulé la Poetique prise dans ses sources : ouvrage écrit d’un style mou, mais néanmoins avec beaucoup de sagacité & de finesse.

Observations sur les trois genres de style. L’Orateur doit posséder les trois genres de style, & souvent les fondre ensemble.>

Des trois genres de style, le simple, l’orné, le grand & élevé, qui se sou-divise en deux branches, le troisieme est sans doute le plus digne d’estime. C’est celui qui produit les plus grands effets, qui attire le plus de gloire : c’est à ce style qu’il faut appliquer le mot de Cicéron, qui nous a été conservé par Quintilien <Instit. Orat. l. VIII. c. 3>. « Une éloquence [t. II, p. 320] qui ne remplit pas les auditeurs d’admiration, ne mérite pas d’être appellée éloquence ». Mais si ce genre est le plus excellent, il ne s’ensuit pas qu’il suffise. Je le répete : la loi suprême de tout l’Art de bien dire est, que le style soit conforme à la nature du sujet traité : & par conséquent celui-là seul sera digne du nom d’Orateur, qui saura traiter les petits sujets avec simplicité, les médiocres avec ornement, les grands avec noblesse, force, & grandeur.

Non-seulement les sujets sont de nature différente : mais entre les parties d’un même sujet il y a des différences, qui exigent par conséquent des styles différens. Dans les grandes causes tout n’est pas grand : & quelquefois dans les plus petites il se trouve des circonstances, qui demandent soit de l’ornement, soit de la force & de l’élévation.

La cause que Cicéron plaida pour Balbus étoit petite en elle-même. Il s’y agissoit de décider, si la qualité de citoyen Romain, dont jouissoit Balbus né à Cadix en Espagne, étoit fondée sur un titre légitime ; & la [t. II, p. 321] décision de cette question dépendoit d’une interprétation subtile de quelques termes de Droit. Mais c’étoit Pompée qui avoit donné à Balbus le titre de citoyen Romain : & dans le tems où se plaidoit cette cause, il n’étoit pas permis de parler froidement de Pompée, qui étoit actuellement au plus haut degré de gloire, de grandeur, & de puissance dans Rome. Aussi Cicéron, dans son plaidoyer, d’ailleurs assez sec, comme la matiere l’exigeoit, inséra-t-il à la louange de Pompée un morceau brillant & magnifique <Quintilien, l. VIII. c. 3>, qui lui attira de la part du peuple Romain des acclamations & des applaudissemens au-dessus de toute expression.

Dans les causes les plus éclatantes le style simple convient, comme j’ai eu soin de le remarquer, à la narration du fait, à la discussion des preuves. L’Exorde est susceptible d’un ornement modeste. Le style relevé par la grandeur des idées, ou par la force du sentiment, doit être réservé pour l’amplification qui suit la preuve, & pour la Peroraison.

Ainsi, tous les genres de style se trouvent souvent réunis dans un même [t. II, p. 322] discours : & le plaidoyer de Démosthene pour Ctésiphon, si fameux par la sublimité & la véhémence, ne présente dans une grande partie de ce qu’il renferme d’autres vertus du style, que la clarté, l’exactitude, & la précision.

Bien plus, ces différens styles se mêlent ensemble, & empruntent souvent quelque chose du caractere l’un de l’autre. Il est une simplicité toute nue, comme celle des fables d’Esope : il en est une élégante & ornée, comme dans les fables de Phedre, & surtout de la Fontaine. La beauté des plans généraux, l’ordre & la distribution qui regne dans chaque partie du discours, la clarté de l’expression, simple sans bassesse, & noble sans affectation, voilà les vertus que M. d’Aguesseau releve particuliérement <T. I. p. 407> dans les sermons du Pere Bourdaloue, toutes vertus du style simple : mais cet Orateur y joint, lorsqu’il le faut, la force & l’élévation. M. Bossuet est sublime, mais souvent orné. Ce qui domine dans M. Fléchier, c’est l’ornement : & son discours s’éleve quelquefois jusqu’au sublime.

De-là il s’ensuit qu’il ne s’agit point [t. II, p. 323] pour l’Orateur de choisir l’un des styles, mais qu’il doit, comme nous l’avons déja dit, les posséder tous, & savoir les manier & les employer selon les besoins de la matiere & des circonstances. Il doit même les fondre ensemble & les tempérer l’un par l’autre. Car ces styles ne sont pas, comme les idées métaphysiques, des essences isolées, & séparées par des intervalles profonds, qui empêchent toute communication de l’une à l’autre. Ils ressemblent plutôt aux couleurs de la Peinture, & aux tons de la Musique, qui admettent des dégradations & des nuances à l’infini pour s’éloigner ou se rapprocher. L’habileté de l’Artiste est de savoir les combiner si heureusement, qu’il en résulte tout l’effet qu’il désire.

Nous avons parlé jusqu’ici des trois parties essentielles de l’Eloquence, l’Invention, la Disposition, l’Elocution. Mais l’Orateur a besoin du secours de la Mémoire : il faut qu’il sache produire au-dehors par la Prononciation tout ce qu’il a préparé dans son esprit, ou même couché sur le papier. Ces deux parties ministérielles de l’Art demandent de nous [t. II, p. 324] quelques observations. Nous nous renfermerons dans ce qu’il y a de plus sommaire & de plus général.

Fin de la troisieme Partie.

QUATRIEME PARTIE. LA MEMOIRE

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< Manchette : Utilité de la Mémoire.>

Il n’est pas nécessaire de prouver quel besoin a l’Orateur du service de la Mémoire. Chacun sait par son expérience que la Mémoire est un ample magasin, où nous mettons en réserve toutes les richesses de notre esprit, pour les en tirer ensuite, & les employer à notre volonté & suivant les occasions. C’est un don du Créateur, aussi utile que merveilleux : mais la merveille est inexplicable, l’utilité est en notre main. Elle dépend, comme tous les autres talens, premiérement & originairement de la nature. L’Art y peut-il quelque chose ? C’est une question.

< Manchette : Art de la Mémoire, pratiqué par les Anciens, négligé parmi nous avec raison.>

Les Anciens l’avoient decidée. L’Art de la Mémoire, inventé, diton, par Simonide, en conséquence [t. II, p. 325] de l’aventure que chacun sait, a été célebre & pratiqué parmi les Grecs & parmi les Romains. Cicéron & Quintilien en parlent avec étendue : mais nulle part je ne trouve cet Art mieux expliqué, que dans le troisieme livre de la Rhétorique adressée à Hérennius. Pour en donner, s’il m’est possible, une notion en peu de mots, je dirai qu’il consiste à fixer d’abord dans sa Mémoire une suite de lieux bien connus, qui gardent entr’eux un ordre stable & permanent, tels que les différentes parties d’un vaste palais, d’un grand temple. Ensuite il faudra se représenter à soi-même, sous des images sensibles, tous les objets que l’on peut retenir, & on placera en esprit ces images suivant leur ordre dans toute la suite des lieux que l’on a choisis. Alors, en parcourant par l’esprit cette suite, chaque lieu vous rendra l’image que vous lui avez confiée, & dans son ordre, & l’image vous rappellera la chose : en sorte que l’Art dont nous parlons peut être comparé, comme il l’a été souvent, à l’Art de l’Ecriture. Les lieux y font l’office du papier ou du parchemin sur lequel nous écrivons, & [t. II, p. 326] les images tiennent lieu des lettres, qui nous rappellent les sons, & par le moyen des sons les choses mêmes.

On conçoit que cette pratique est laborieuse, & que si elle aide la Mémoire d’une part, de l’autre elle la charge par cet attirail d’images, dont la liaison avec l’objet a nécessairement quelque chose d’arbitraire. Pour soulager & aider sa mémoire par cet art, il faut l’avoir reçue excellente de la nature. Et, si l’on veut appliquer cet art, non plus aux choses seulement, mais aux mots, comment se former des images de tous les mots d’une longue harangue ? Si un pareil art peut être de quelque usage, il semble que ce ne soit que pour des jeux de mémoire sans aucune utilité, pour des tours de force, comme de retenir & de répéter des centaines de mots, mis les uns au bout des autres, sans liaison & sans aucune connexité d’idées ; ou de rendre, comme on le rapporte d’Hortensius <Sen. Controv. Pref. c. 1.>, la suite des pieces & des meubles vendus à un encan durant toute une journée, avec le prix auquel chaque chose a été vendue, & les noms des acheteurs. Une semblable faculté est de mise pour [t. II, p. 327] une gageure : mais elle seroit un foible mérite dans l’Orateur, qui se propose un objet plus sérieux que d’étonner ceux qui l’écoutent. N’ayons donc aucun regret au discrédit & à l’oubli dans lequel est tombé l’Art de la Mémoire. Laissons-le, suivant le jugement qu’en a porté Quintilien, à ceux qui se piquent d’un merveilleux de théâtre sans fruit réel : & renfermons-nous dans quelque chose de plus simple.

< Manchette : Culture de la Mémoire par l’exercice.>

La Mémoire nous est donnée par la nature : l’art n’y peut rien, ou peu de chose : mais il nous est possible de la cultiver, & de la perfectionner par l’exercice. On ne peut s’y prendre trop tôt : & l’on n’y manque guere dans les premiers tems de l’éducation. Tout le monde a si bien senti quel est l’avantage d’exercer la mémoire, que la pratique en est universelle, & pour les tems & pour les lieux. Dans toutes les écoles dont nous avons connoissance, on a toujours astreint les enfans à apprendre par mémoire les plus beaux endroits des Auteurs qui leur ont été expliqués. La mémoire ainsi cultivée dès l’enfance se prête volontiers au service que l’on exige [t. II, p. 328] d’elle, lorsque dans un âge plus avancé, & dans des fonctions plus sérieuses, on lui impose une tâche plus longue & plus difficile : quoiqu’après tout il ne peut jamais être bien difficile d’apprendre par cœur ce que l’on a composé soi-même, & c’est le cas où se trouve l’Orateur.

< Manchette : Lire au lieu de prononcer est un abus censuré par M. d’Aguesseau.>

Fuyons donc la mollesse, qui pour s’épargner une fatigue peu redoutable, se dispense d’employer le secours de la mémoire, & lit ce qu’elle devroit prononcer. Cet abus a dès longtems excité l’indignation, & mérité la censure du grand d’Aguesseau, qui parlant de ceux qui lisent leur plaidoyer sur un papier qu’ils tiennent à la main, disoit en 1699 <T. I. p. 32> : « On les voit souvent, & même dès la premiere jeunesse, lecteurs insipides, & récitateurs ennuyeux de leurs ouvrages, ôter à l’Orateur la vie & le mouvement, en lui ôtant la Mémoire & la Prononciation. Et quelle peut être l’impression d’une éloquence froide, languissante, inanimée, qui dans cet état de mort, où on l’a réduit, ne conserve plus que l’ombre, ou, si l’on ose le dire, le squelette de la véritable éloquence ». [t. II, p. 329] Cette réflexion nous conduit naturellement à parler de la Prononciation.

Fin de la quatrieme Partie.

CINQUIEME PARTIE. LA PRONONCIATION.

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< Manchette : Importance de la Prononciation en Eloquence.>

Le mot de Démosthene sur la Prononciation ou Action, car ces deux noms sont ici synonymes, a été répété mille fois ; mais il convient tellement en ce lieu, qu’il ne m’est pas permis de l’omettre. Ce grand Orateur <Quintil. X. 1. & XI. 3>, qui a été appellé la loi & la regle de l’art de bien dire, lex orandi <Cic. de Orat. III. 213.>,interrogé quelle étoit la premiere vertu en Eloquence, la seconde, la troisieme, répondit toujours que c’étoit l’Action, & il lui donna le premier, le second & le troisieme rang, comme s’il eût pensé qu’elle étoit, non la premiere vertu, mais la seule. C’est trop dire, & l’expression a besoin assûrément d’être adoucie. Si les choses sont plus importantes que les mots, principe reconnu de tous, & fondamental dans la Rhétorique, [t. II, p. 330] à plus forte raison sont-elles préférables à la simple Prononciation. Aussi la question faite à Démosthene est-elle tournée autrement par quelques Auteurs. On lui demandoit quelle étoit en Eloquence la vertu <Duguet, Traité sur les SS. Mysteres. Disp. 8>, dont le défaut pouvoit moins se couvrir, & qui pouvoit mieux couvrir tous les autres. Alors la réponse de Démosthene est parfaitement juste. L’Action est la premiere & la seule qualité à laquelle conviennent ces deux caracteres. Une Action vicieuse déparera le plus beau discours, & si elle est excellente, elle pourra faire réussir le plus foible.

C’est de quoi Hortensius est un exemple. Tout le monde sait qu’il fut long-tems le rival de Cicéron, & que si dans les dernieres années il étoit déchu de beaucoup, & descendu au second rang, il se soutint néanmoins jusqu’à la fin vis-à-vis de son vainqueur, & ne parut jamais indigne de lui être comparé. Ce qui contribua le plus à ses grands succès <Cic. de Cl. Orat. n. 303>, ce fut une Action si parfaite, qu’elle sembloit même l’être trop pour un Orateur, & que les Comédiens venoient l’entendre au Barreau <Histoire Rom. l. XXXV>, pour se former sur lui, & l’imiter comme leur modele en [t. II, p. 331] déclamation. La preuve que la gloire de son éloquence étoit due en grande partie au mérite de l’Action, c’est qu’elle tomba avec lui. « Ses écrits qui nous restent, dit Quintilien <XI.3>, sont extrêmement au-dessous de sa réputation, sans doute parce que nous n’y trouvons plus en les lisant ce qui charmoit ses auditeurs lorsqu’il les prononçoit ».

Il est donc constant & avéré que l’Action est une partie essentielle pour l’Orateur. Si elle fait valoir des discours médiocres en eux-mêmes, quelle grace & quelle force n’ajoutera-t-elle pas à ceux qui sont bien composés ? Et par conséquent quels soins ne doit pas prendre pour s’y perfectionner, quiconque se destine à parler en public ?

< Manchette : Soins & attentions que mérite cette partie. Exemple de Démosthene.>

Démosthene nous servira encore ici de preuve & de modele. Ce qu’il disoit sur le mérite de l’Action, il le pensoit, & sa conduite y fut conforme. Non-seulement il prit les leçons d’un maître en déclamation <Cic. de Orat. l. I. n. 260>, mais il employa des précautions singulieres & uniques pour vaincre les obstacles <Quintilien, l. X. c. 3> qu’une vicieuse conformation des organes, une habitude messéante, ou [t. II, p. 332] d’autres causes pouvoient lui opposer par rapport à l’articulation des sons, & à la perfection du geste. Il étoit né avec quelque embarras dans la langue & dans les organes de la voix : il ne pouvoit pas articuler la lettre r : sa façon de prononcer avoit quelque chose de confus. Il lutta contre ces difficultés, jusqu’à se mettre du gravier dans la bouche, & se forcer en cet état de prononcer plusieurs périodes. Ses soins lui réussirent si bien, que jamais personne n’a parlé plus distinctement, & d’une voix mieux articulée. Il avoit la respiration courte : & il s’exerça à réciter plusieurs vers de suite sans reprendre haleine, non pas demeurant en place, mais marchant, & montant une colline roide & escarpée. Pour s’accoutumer à vaincre les frémissemens tumultueux des assemblées populaires, il alloit déclamer sur le bord de la mer ; & combattoit par l’effort de sa voix contre le bruit des vagues, qui venoient se briser au rivage. Il avoit la mauvaise habitude de hausser les épaules involontairement & sans y penser. Pour se corriger de ce défaut, qui a quelque chose de choquant aux yeux, en [t. II, p. 333] déclamant chez lui il suspendoit au plancher une lance la pointe en bas, & tout près de ses épaules nues, afin que si dans la chaleur de la Prononciation il se laissoit aller à son vice habituel, la pointe de la lance en avertît ses épaules & les en punît. Enfin pour s’assurer par lui-même du succès de ses efforts, & de l’effet que produisoient tous les mouvemens de sa personne, il déclamoit devant un grand miroir, où il se voyoit de la tête aux pieds, & qui lui représentoit son attitude, tous ses gestes, & tous les mouvemens des yeux & du visage. C’est donc avec raison que Valere-Maxime dit, que Démosthene étoit fils de son travail encore plus que de la nature ; & que tel qu’il étoit né, & tel qu’il se façonna lui-même, c’étoient deux hommes différens <L. VIII. c. 7>.

Le succès de tant de soins & de tant de peines fut prodigieux. Personne n’ignore le trait d’Eschine, qui retiré à Rhodes après qu’il eut succombé sous ce terrible adversaire, fut prié par les Rhodiens de leur lire son plaidoyer contre Ctésiphon, & le plaidoyer contraire de Démosthene <Cic. de Orat. III. 213>. On donna de grands éloges au sien : mais [t. II, p. 334] celui de Démosthene fut écouté avec des transports d’admiration, & des applaudissemens incroyables. « Que seroit-ce donc, leur dit Eschine, si vous l’aviez entendu lui-même prononcer son ouvrage ? » Cet éloge est d’autant plus remarquable, que non-seulement il sort de la bouche d’un ennemi, mais qu’il est donné par un connoisseur, qui avoit un très-bel organe, & qui déclamoit lui-même excellemment.

C’est ainsi que les faits nous montrent combien la Prononciation est importante pour l’Orateur : & le bon sens tout seul nous donne la même leçon. Qui ne sentiroit pas la différence que met dans l’effet d’un morceau d’Eloquence une Prononciation vive, animée, conforme aux sentimens exprimés, ou au contraire froide, monotone, languissante, n’est pas né pour devenir éloquent.

< Manchette : Les principes nous en sont enseignés par la nature.>

La Prononciation peut donc beaucoup, & les principes nous en sont enseignés par la nature. Le sentiment est notre premier maître en ce genre. Celui qui est affligé, ou irrité, ou frappé de crainte, ou en un mot affecté de quelque passion que ce puisse [t. II, p. 335] être, n’a pas besoin que personne lui apprenne quel ton & quel geste il doit prendre. La passion l’inspire sur ce point autant que sur le choix des mots & des pensées. C’est de quoi nous avons tous les jours les exemples sous les yeux, je ne dis pas dans les discours prononcés en public, mais dans une conversation un peu animée, dans les querelles des gens du peuple, où la nature se peint dans toute sa simplicité, & varie la Prononciation suivant l’instinct du mouvement dont l’ame est agitée.

Je dis plus. Dans les occasions où la nature des choses exige du mouvement, l’Action est nécessaire à celui qui parle pour obtenir créance. C’est conséquemment à ce principe que Démosthene prié de se charger de la cause d’un homme qui lui exposoit froidement qu’il avoit été battu, lui répondit d’abord <Plut. Démosth.> : « Il n’est rien de ce que vous me dites. Vous n’avez point été battu ». A cette réponse le client éleva la voix, & s’écria avec force : « Comment, Démosthene ? vous prétendez que je n’ai point reçu de coups ? Voyez-en donc les marques. Je les porte sur mon corps. [t. II, p. 336] Vous dites vrai maintenant, reprit l’Orateur. Je reconnois la voix & le ton d’un homme qui a souffert de mauvais traitemens ». On a vu ailleurs quel usage fit Cicéron de la froide Prononciation de Calidius, pour infirmer son accusation.

< Manchette : Et ils suffisent presque à l’Orateur.>

Chaque passion a son ton & son geste. Mais ce seroit une discussion pénible, &, ce me semble, superflue, que d’entreprendre d’expliquer en détail toutes ces variétés. Un seul avis suffit à l’Orateur. Comme nous lui recommandions, lorsqu’il veut exciter dans ses auditeurs quelque passion, soit la douleur, soit la joie, soit la crainte, soit toute autre, de se pénétrer lui-même du sentiment que la chose exige, & de se laisser guider ensuite par ce sentiment dans le choix des expressions & des pensées, nous lui en dirons autant, & à plus forte raison encore, par rapport à la Prononciation. Qu’il s’occupe fortement de son objet ; qu’il se remplisse intimement des sentimens qui conviennent à la chose, & aux circonstances. Alors, pourvu qu’il ait les organes bien disposés, tout est fait pour lui : la nature fera le reste, & lui donnera [t. II, p. 337] toute la variété des tons & des gestes qui répondent à chaque sentiment qu’il doit exprimer. Car il n’en est pas des inflexions de la voix & des mouvemens du corps, comme il en est des mots d’une langue, qui ne signifient qu’arbitrairement, & qui sont différens selon la différence des peuples & des pays. Il faut avoir appris les mots, en avoir étudié la valeur, s’être mis en état d’en distinguer les nuances. Le ton de voix & le geste sont le langage de la nature : elle l’enseigne à tous, il est entendu de tous : & un homme qui en parlant une langue inconnue, exprimeroit vivement par son ton & par son geste ou la douleur ou la joie, n’auroit pas besoin d’interprete auprès des assistans. Ils le comprendroient, & entreroient dans ses sentimens.

< Manchette : Plus d’art sied au Comédien, mais non à l’Orateur.>

Ce que je dis ici regarde l’Orateur, & non pas le Comédien. Celui-ci a besoin de plus d’art, parce qu’il représente des sentimens qui lui sont étrangers, & que la Prononciation étant le seul mérite dont il soit comptable aux spectateurs, elle doit être en lui plus parfaite. Mais ce qui est perfection dans le Comédien, seroit [t. II, p. 338] un vice dans l’Orateur. Hortensius, comme je le disois tout-à-l’heure, en a été blâmé. L’Orateur doit éviter & corriger les défauts qui pourroient choquer dans sa personne & dans l’organe de sa voix. Il craint avec raison tout ce qui est capable de déplaire. Du reste, le caractere de simplicité & de vérité est ce qui lui convient : & ce seroit y nuire, que de montrer trop de savoir dans l’Art de la déclamation.

< Manchette : Observations particulieres.>

La regle générale de la Prononciation, comme de toutes les autres parties de l’Art oratoire, est qu’elle soit convenable & proportionnée à la nature & aux circonstances des choses. De même que le discours doit avoir par-tout de la chaleur, mais non pas être toujours passionné : ainsi la Prononciation ne doit jamais être froide & languissante ; mais il ne faut pas qu’elle soit toujours vive & animée. La modestie lui convient particuliérement dans le début : c’est ce qu’Homere savoit bien : & il nous en a donné le modele en la personne d’Ulysse, qu’il peint le plus grand des Orateurs <Iliad. III. v.216>. « Quand Ulysse se levoit pour parler, dit le Poëte, il se tenoit [t. II, p. 339] quelque tems immobile, les yeux baissés en terre,ne donnant aucun mouvement ni en avant, ni en arriere, au sceptre qu’il portoit à la main : vous l’eussiez pris pour un homme du vulgaire & sans aucun talent. » Ces préparatifs annoncent bien que lorsqu’il ouvroit la bouche & commençoit à parler, il ne faisoit ni grands gestes ni grands éclats de voix. Ce précepte est tellement fondé dans la nature, qu’il est rare de rencontrer des Orateurs, soit sacrés, soit profanes, qui manquent à l’observer. La Prononciation en commençant imite le goût du style, qui dans l’Exorde, comme nous l’avons remarqué, doit être modeste.

Mais il est des occasions où la Prononciation ne prend pas exactement le ton du style, & où, quoique l’un soit animé & plein de feu, l’autre ne doit pas en exprimer toute la véhémence. Je tire cette observation de Cicéron <De Orat. III. 102>, qui dans l’endroit où il recommande à l’Orateur de ménager au discours l’agrément de la variété, & d’éviter la continuité des beautés trop éclatantes de lumiere, en y mêlant quelques ombres, fortifie son avis [t. II, p. 340] de l’exemple de Roscius, excellent Comédien. « Quand Roscius, dit-il, prononce au théâtre ce vers, Le sage ne fait point un trafic de sa vertu : il n’en demande pour récompense que la gloire, jamais il ne donne à son action tout le mouvement qu’il pourroit y mettre : mais il le laisse tomber, parce qu’il en réserve tout le feu pour le vers qui doit suivre, Que vois-je ? l’ennemi armé s’empare du temple. De même (a) il prononce avec douceur & presque sans aucun geste ces autres paroles, Quel secours me reste-t-il à implorer ? parce qu’il sait qu’il sera obligé de s’écrier incessamment ; O mon pere ! ô ma patrie ! ô demeure de Priam ! Il ne pourroit employer tant de force à cetteexclamation, s’il s’étoit épuisé sur la plainte qui précéde ».

<N.d.A. : (a) Les paroles de Cicéron ont ici quelque difficulté : mais le fond de la pensée est clair.>

De cette pratique d’un parfait Comédien, remarquée & louée par Cicéron, résulte cette regle. Si un morceau qui exige un grand mouvement dans la Prononciation, est précédé d’un autre qui soit susceptible de mouvement, mais en un moindre degré, [t. II, p. 341] il ne faut point donner au premier morceau toute la force de déclamation qui lui conviendroit, afin de pouvoir mettre dans l’autre toute cellequ’il exige.

De semblables observations, & quelques autres pareillement de bon sens, peuvent servir à diriger l’Orateur dansla Prononciation. J’ajoute qu’elles suffisent à peu près : & je ne conseillerai à personne d’aller à la Comédie pour étudier le jeu des Acteurs. Indépendamment des autres considérations, qui ne sont point de mon sujet, une Prononciation trop savante choqueroit, comme je l’ai déja remarqué, la décence dans un Orateur : & celui qui dans un sermon ou dans un plaidoyer imiteroit la déclamation théatrale, mériteroit ce reproche : N’as-tu pas honte de si bien déclamer ?

< Manchette : Deux parties de la Prononciation, la voix & le geste.>

Voilà ce que j’avois à dire sur la Prononciation oratoire en général. Il me reste à donner quelques remarques particulieres sur la voix & sur le geste, qui en sont les deux parties.

< Manchette : Exercice de la voix.>

Sur la voix, j’observerai d’abord que les Anciens en avoient un très-grand soin, & y apportoient bien plus [t. II, p. 342] d’attention qu’on ne le fait parmi nous. Leurs Maîtres de Musique ne s’occupoient pas seulement de ce qui appartient directement à leur objet ; ils prescrivoient un régime pour conserver sa voix, pour la rendre flexible, douce, ou au contraire forte & sonore. C’étoit un art, que l’on peut comparer à celui par lequel les Maîtres d’escrime formoient le corps de leurs athletes. Mais de même que les exercices des athletes n’étoient pas propres à faire des soldats, la méthode de ces Maîtres de Musique pouvoit être bonne pour des Musiciens de profession ; elle ne convenoit nullement à des Orateurs, comme Quintilien le remarque judicieusement <L. XI. c. 3>. Un léger essai de ces sortes d’arts peut avoir son utilité : la pratique complete doit en être réservée à ceux qui s’y consacrent uniquement pour en faire leur profession. Ainsi au lieu d’un nombreux & gênant attirail de préceptes & de pratiques, l’exercice fréquent de la voix suffit à l’Orateur.

Que l’Orateur donc, au moins dans sa jeunesse, & pendant que les affaires n’ont pas encore eu le tems de l’assaillir, s’exerce tous les jours à se [t. II, p. 343] réciter à lui-même quelque morceau d’éloquence, soit de sa composition, soit tiré des grands modeles. Que dans ce qu’il empruntera des autres, il choisisse par préférence ce qui sera du genre dont il doit s’occuper ; des sermons, s’il est Prédicateur ; des plaidoyers, s’il est Avocat. Qu’il engage, s’il le peut, à venir l’entendre, quelques amis intelligens, qui puissent lui donner de bons avis. Qu’il prononce ce qu’il aura choisi de la maniere la plus conforme au goût des actions réelles & sérieuses, soit de la Chaire, soit du Barreau. Un tel exercice n’a rien de trop recherché, ni de trop gênant : & il peut être très-utile.

< Manchette : Elle doit être bien articulée.>

La premiere attention que l’on doit avoir par rapport à la voix en prononçant, c’est qu’elle soit distincte & bien articulée. Je ne dis pas qu’il faille pousser l’exactitude jusqu’à faire sonner toutes les lettres avec affectation. L’affectation est toujours vicieuse & déplaisante. Mais avoir soin que toutes les syllabes puissent s’entendre distinctement, que la Prononciation soit ferme & soutenue sur la derniere, & l’empêche d’être perdue pour les [t. II, p. 344] auditeurs, comme il arrive très-ordinairement ; c’est ce que doit pratiquer tout homme qui parle bien, même dans les conversations ordinaires, à plus forte raison dans une action publique.

Cette habitude doit avoir été contractée dès l’enfance. Pour la faire prendre au premier âge, le vers est d’un merveilleux secours. Horace en a fait la remarque. Os tenerum pueri balbumque poeta figurat. En effet la mesure du vers demande que toutes les syllabes soient exactement prononcées, sans quoi elle deviendroit ou trop longue, ou trop courte, & l’oreille en seroit avertie sur le champ. Dans notre poésie la nécessité de la rime oblige d’appuyer sur la derniere syllabe de chaque vers, & de ne point souffrir qu’elle se perde par une Prononciation nonchalante. Il sera donc très-avantageux pour la bonne Prononciation d’accoutumer nos jeunes François à réciter des morceaux choisis de nos Poëtes, qu’on leur aura fait apprendre exactement par mémoire : & cet exercice doit être introduit dansles Ecoles où il n’est pas encore établi. [t. II, p. 345]

< Manchette : Variée dans ses tons.>

Cette premiere regle est pour chaque mot pris en particulier. Une seconde, qui se rapporte à la Prononciation des périodes & de tout le discours, est de varier les tons de la voix. Rien n’est plus insupportable, qu’une monotonie froide & languissante. Mais ce vice suppose ou peu de talent dans celui qui ne sait pas l’éviter, ou une timidité portée jusqu’à l’excès. Ce n’est point pour de pareils sujets qu’est faite une Rhétorique. Le défaut de la monotonie peut aussi se trouver joint avec la vivacité & l’élévation du génie, & même en être l’effet. Cicéron l’avoit dans les premieres années qu’il parut au Barreau. Il nous dit lui-même <De Cl. Orat. 313> qu’alors il prononçoit tout un plaidoyer sans baisser jamais la voix, sans aucune variété ni inflexion, toujours sur le ton de force & de roideur. Cette maniere, outre qu’elle est nuisible à la santé, en forçant des ressorts délicats, fatigue de plus les auditeurs, dont elle étourdit les oreilles, & tient les esprits toujours tendus. Mais c’est un défaut qui se guérit naturellement par l’âge, & que la réflexion et les bonnes leçons peuvent assez aisément [t. II, p. 346] dompter. Cicéron s’en corrigea : & dans un voyage qu’il fit en Grece & en Asie, où il vit les plusgrands Maîtres d’Eloquence, il travailla si heureusement à se perfectionner, qu’il revint à Rome au bout de deux ans presqu’entiérement changé, non-seulement pour le style, qui avoit eu en lui jusques-là quelque chose de trop jeune, mais pour la façon de prononcer.

< Manchette : Non pas néanmoins jusqu’aux inflexions musicales.>

Il faut donc que l’Orateur varie sa Prononciation. Mais toutes choses ont leurs bornes : & s’il porte le goût de la variété dans les tons de savoix jusqu’aux inflexions & aux modulations musicales, s’il chante au lieu de parler, ce vice deviendra pire que la monotonie de vivacité. Ainsi une troisieme observation sur la voix, est qu’il fauty éviter les inflexions trop étudiées, qui annoncent la mollesse, & qui énervent le discours. Ce vice a les mêmes sources, & produit les mêmes effets, que la recherche affectée des ornemens trop brillans dans le style, & il me suffit de renvoyer, en ce qui regarde celui dont je parle ici, à ce que j’ai dit sur le premier.

On peut juger combien est importante [t. II, p. 347] l’attention à varier convenablement les tons de la voix, par la précaution inouie que prenoit le plus jeune des Gracques à cet égard <Cic. de Orat. III. 225-227>. Tout le monde a entendu parler du joueur de flûte, dont ce véhément Orateur, lorsqu’il haranguoit le peuple Romain, se faisoitaccompagner, pour prendre de lui le ton en commençant, & pour prévenir les trop grands éclats de voix, & les tons extrêmement aigus, auxquels sa vivacité auroit pu l’emporter dans le feu de la déclamation. Cet exemple est unique & je ne le propose pas à imiter. « Laissons, dit Cicéron, le joueur de flûte à la maison, mais portons aux actions publiques l’esprit de cette pratique. »

Pour résumer donc tout ce que je viens de dire touchant la voix, elle doit être bien articulée, variée pour les tons, & néanmoins mâle & sans mollesse. C’est à quoi se réduisent les principaux avis dont peut avoir besoin l’Orateur dans l’usage de la voix en prononçant.

< Manchette : Le geste doit exprimer la chose, & non pas chaque mot.>

Sur le geste, j’ai encore moins de choses à dire, que sur la voix. Je me contenterai de deux observations, [t. II, p. 348] que j’emprunte de Cicéron.

La premiere est que par le mouvement du corps, de la tête, des bras & des mains, en quoi consiste le geste, il faut exprimer, non pas les mots, mais le sens entier de la chose. L’expression démonstrative des mots doit être laissée aux Histrions <[Cic. de Orat. III.] 220>, qui affectent de contrefaire les défauts qu’ils exposent à la risée. L’Orateur doit conserver la dignité du plus noble de tous les Arts : & comme ce sont les choses qui occupent son esprit, les choses seules doivent être exprimées par son geste.

< Manchette : Le visage & sur-tout les yeux y font le plus grand effet.>

Une seconde réflexion qui se trouve par-tout, mais que j’aime à présenter dans les termes de Cicéron <[De Orat. III.] 221>, c’est que, si les différentes parties du corps contribuent au geste, chacune en leur, maniere, tout néanmoins dépend du visage, dans lequel dominent uniquement les yeux. Toute l’action part de l’ame, & doit en exprimer les sentimens. Or le visage est le miroir de l’ame, & les yeux en sont les interpretes. Il n’y a point d’autre partie du corps qui puisse fournir à autant d’expressions, que l’ame a de sentimens. L’oeil suffit à tout. Par la vivacité [t. II, p. 349] & la force, ou au contraire par l’adoucissement & la gaieté radieuse du regard, par un coup d’oeil jetté à propos, nous disons tout, & nous exprimons & communiquons aux autres tous les mouvemens de l’ame qui conviennent à la chose que nous traitons. L’action est le langage du corps ; & les mouvemens des yeux sont les principaux caracteres de ce langage. Mais il faut avouer que nulle partie de la déclamation n’est moins susceptible d’enseignement, & qu’en ce genre, c’est à la nature à tout faire.

Pour le geste proprement dit, c’est-à-dire, pour les mouvemens du corps, de la main, & du bras, il est bon que l’Orateur prenne quelques leçons d’un Maître habile dans l’art de déclamer, en gardant soigneusement la sobriété & la décence, de peur que son action ne devienne théatrale.

Conclusion.

J’ai exposé dans cet ouvrage tout ce que j’ai connu de plus utile dans les préceptes, par rapport au grand Art de bien dire. Mais pour parvenir à pratiquer les préceptes, il est bon [t. II, p. 350] d’imiter les modeles. C’est ce qui m’engage à ajouter ici, comme complément naturel & nécessaire de la Rhétorique, un chapitre touchant l’Imitation.

DERNIER CHAPITRE de tout l’Ouvrage. L’Imitation.

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< Manchette : Utilité de l’Imitation.>

L’utilité de l’Imitation dans les Arts n’est point un problême à résoudre. C’est un fait prouvé par l’expérience, & une maxime dictée par la raison.

< Manchette : Prouvée par l’expérience.>

Je dis que la question est décidée par le fait. Nos Peintres & nos Statuaires forment leur goût sur l’antique : ils étudient les statues Grecques, qui ont échappé aux ravages des tems, ils les dessinent, ils les copient. Virgile a suivi Homere pour guide & pour modele. Démosthene a fait Cicéron ce qu’il est, au jugement de Quintilien <L. X. c. 4>. Et Cicéron lui - même s’en fait gloire <De Cl. Orat. n. 288> : « On veut, dit-il, que nous imitions Démosthene. Et que faisons-nous autre chose, grands [t. II, p. 351] Dieux ! Si nous n’atteignons pas jusqu’à lui, nous nous efforçons du moins de marcher sur ses pas. » Parmi nous, Despréaux n’a-t-il pas dû en grande partie ses succès à Horace, & Racine à Euripide ? Autant que je puis citer d’Ecrivains qui ont excellé en éloquence & en poésie, soit chez les Romains, soit parmi nos Francois, autant presque trouvé je d’imitateurs des modeles qui les ont précédés.

< Manchette : Et par la raison.>

La raison a inspiré cette pratique, & elle suffiroit seule pour l’autoriser. Ne nous enflons point d’un sot orgueil : connoissons-nous nous-mêmes, & nous mesurons, comme disent les Latins, à notre mesure. Il n’est point d’homme qui soit né avec de tels avantages, qu’il n’ait rien à emprunter des autres. Et ne seroit ce pas une folie visible, de vouloir, pour nous devoir tout à nous-mêmes, négliger les secours que nous offrent nos devanciers ; d’obliger chacun à prendre toujours les Arts dans leur enfance, & à se charger seul de les porter à leur comble : au lieu de nous servir des progrès précédens, comme de degrés pour monter même plus haut, s’il est possible ? [t. II, p. 352] Il est donc utile en Eloquence de se proposer des modeles à imiter. Je ne m’étendrai pas davantage sur une matiere si claire : & je n’en aurois pas même tant dit, si je ne voyois s’élever & croître au milieu de nous une Philosophie orgueilleuse, qui, par le mépris de tout ce qui a précédé, nous ramene à la barbarie.

< Manchette : Se choisir un modele parmi ses contemporains.>

L’Imitation dont je parle ne doit pas se renfermer dans les tems reculés. Elle s’attachera d’abord aux contemporains : & le premier avis qu’il est bon de donner à un jeune homme qui se destine à la Chaire ou au Barreau, est qu’il commence par se choisir le modele le plus excellent entre les Orateurs de son genre qu’il est à portée d’entendre, pour s’aider des exemples, des lumieres & des conseils d’un guide habile & expérimenté.

C’est ce que recommanda l’Orateur Antoine au jeune Sulpicius. Il raconte lui-même la chose dans Cicéron <De Orat. II. 88. 89>, & il se félicité du succès. « J’eus occasion, dit-il, d’entendre Sulpicius ici présent dans une petite cause : & je lui trouvai du côté de l’extérieur, de la voix, & du geste, toutes les dispositions les plus heureuses. Son [t. II, p. 353] style avoit du feu & de la véhémence : c’est le fond de son caractere. Il étoit redondant : c’étoit le vice de l’âge. Je ne fus point blessé de ce qui ne me paroissoit pas assez châtié dans son style. Car au contraire je suis bien aise que la fécondité se déploie dans un jeune homme. Il est plus aisé de retrancher que d’ajouter : & le fruit qui mûrit trop tôt, n’est pas de durée. Je sentis tout d’un coup le mérite d’un beau naturel dans ce jeune Avocat, & je lui conseillai de prendre pour école le Barreau, & pour maître qui il voudroit, mais que s’il m’en croyoit, il s’attacheroit à Crassus. Il saisit mon conseil, & me dit qu’il le suivroit : seulement il ajouta par politesse, qu’il vouloit aussi m’avoir pour maître. A peine une année s’étoit-elle écoulée depuis cet entretien, lorsqu’il accusa Norbanus, que je défendois. Il n’est pas croyable quelle différence je trouvai entre ce qu’il avoit été l’année précédente, & ce qu’il étoit alors devenu. C’est que sans doute son naturel le portoit au genre élevé & magnifique de Crassus. Mais [t. II, p. 354] la nature toute seule n’auroit pas pu faire tant & de si rapides progrès, si elle n’avoit été secondée par l’Imitation, & si dans tout ce qu’il avoit à dire, il n’eût eu Crassus toujours présent aux yeux & à l’esprit. »

Voilà précisément quel est l’effet de l’Imitation des grands modeles. Elle assure la marche, & elle abrege le chemin. On ne peut donc trop exhorter les jeunes Orateurs à se choisir des exemples vivans, sur lesquels ils puissent se former. La Chaire & le Barreau parmi nous sont très-capables de leur en fournir.

< Manchette : Etudier les grands modeles des tems qui nous ont précédés.>

Mais au défaut des vivans, ou même avec eux, nous avons soit une ressource, soit un appui encore plus certain, dans les morts. Cicéron, Démosthene, & dans notre France d’Aguesseau, Cochin, Bossuet, Bourdaloue, Massillon, sont des maîtres dont l’autorité, consacrée par l’approbation universelle, ne peut nous tromper, & dont le secours est toujours à notre main. Tâchons donc de nous approprier ces secours puissans, par une lecture, non pas rapide, mais assidue, réfléchie, approfondie. [t. II, p. 355] Lisons-les avec les mêmes attentions qu’y apporte un bon maitre de Rhétorique, lorsqu’il les explique, & dont Quintilien nous a si bien tracé les objets <L. II. c. 5>. Observons comment notre Orateur, dans son exorde, se concilie l’attention & la bienveillance des auditeurs ; quelle clarté, quelle briéveté, quelle vraisemblance il met dans sa narration ; quel dessein secret quelquefois & quelle adresse se cache sous un air de simplicité ; quel ordre & quelle justesse dans la division ; quelle précision & quelle force dans les raisonnemens & les preuves ; comment il est tantôt véhément & énergique, tantôt doux & insinuant ; avec quelle amertume il invective ; avec quel sel & quel agrément il plaisante ; enfin comment il remue les passions, comment il se rend maître des cœurs, & tourne les esprits où il lui plaît. Dans ce qui regarde l’Elocution, remarquons la propriété, l’élégance & la noblesse des expressions qu’emploie l’Orateur ; en quelles occasions l’amplification est louable, & quelle est la vertu contraire ; la beauté des métaphores, le choix des tours & des Figures ; ce que c’est que l’harmonie [t. II, p. 356] douce & coulante d’une phrase bien arrondie, sans préjudice du nerf & de la vigueur. Quintilien nous a donné un abrégé très-bien fait de la Rhétorique, dans cet exposé des vues que doit avoir celui qui interprete les Orateurs, & par conséquent ceux qui les lisent.

< Manchette : Différens exercices dans cet objet d’études.>

Mais il ne suffit pas de lire. Il faut prendre la plume, & écrire l’analyse d’un discours que l’on a lu avec toutes ces attentions. Cet exercice est singuliérement utile pour nous former à la manière de traiter le raisonnement & les preuves. On sait combien cette partie est importante en Eloquence.

Traduisons (a) même, s’il nous est possible, une belle harangue de Cicéron & de Démosthene. C’est un travail pénible : mais il embrasse tout, & il peut être aussi utile pour l’Elocution, que pour les parties dont l’objet est de trouver & de disposer les matériaux du discours. Et cet exercice n’a point été dédaigné par les plus grands Orateurs Romains <De Orat. I. 154>. Crassus l’avoit [t. II, p. 357] pratiqué pendant les premieres années de sa plaidoierie : & Cicéron traduisit en Latin les deux discours contraires d’Eschine & de Démosthene. Parmi nous le Garde des Sceaux du Vair en a fait autant : & il a mis en François ces deux mêmes plaidoyers.

<N.d.A. : On peut consulter ce que dit M. le Chancelier d’Aguesseau sur l’exercice de la traduction. T. I. Quatrieme Instruction, p. 412.>

Une méthode, non moins bien entendue, & qui est appliquable aux modeles pris dans notre propre langue, est celle que Pline le jeune recommande dans une de ses lettres <L. VIII. Epist. 9>. Il veut qu’après avoir lu un morceau d’Eloquence, de manière que l’on en ait seulement retenu la substance, & non les propres termes, on traite la même matiere dans un esprit d’émulation. « Vous comparerez ensuite, ajoute-t-il, votre ouvrage avec votre original, & vous examinerez soigneusement, en quoi il a mieux réussi que vous, en quoi vous pouvez l’avoir surpassé. Ce sera une grande joie pour vous, si en quelques endroits vous vous trouvez le vainqueur ; mais une grande honte, si par-tout vous êtes demeuré au-dessous. Ce combat contre des Auteurs excellens est sans doute hardi, sans témérité cependant, parce [t. II, p. 358] qu’il est sans témoins. » L’utilité en est manifeste, parce que l’on trouve dans celui avec lequel on ose se mesurer & un rival qui aiguillonne, & un moniteur qui éclaire.

< Manchette : L’Imitation doit se proposer le goût général du modele, & non le détail des mots & des pensées.>

Il est visible, par ce qui vient d’être dit, qu’imiter n’est pas copier. Ce ne sont pas les mots, mais les choses que nous devons imiter dans nos modéles. Encore ne s’agit-il pas de prendre leurs pensées toutes crues, pour les transporter dans nos écrits. C’est leur esprit & leur goût que nous devons faire passer en nous-mêmes, de manière qu’en traitant des sujets tous différens de ceux qui ont passé par leurs mains, nous représentions leur maniere, sans emprunter ni leurs expressions, ni leurs pensées. Ce n’est pas que je désapprouve l’usage d’embellir ou de fortifier ses discours de morceaux étrangers, cités en ornement, ou comme autorités. Mais citer n’est pas composer, & je parle ici de la composition, qui doit être semblable au modele, & non pas le modele même.

Cette conformité de goût est compatible avec la différence des génies. Chacun a son caractere, qui dans ce [t. II, p. 359] qu’il compose est comme la marque de l’ouvrier. Je dirai même qu’en éloquence, aussi bien qu’en morale, celui dont l’esprit fléxible prendroit, comme une cire molle, toutes les formes qu’on voudroit lui donner, me paroît peu capable d’aller au grand. Mais dans la diversité d’empreintes, la forme générale de l’ouvrage annonce néanmoins la ressemblance avec le modele dont elle a été imitée.

< Manchette : Critique & choix dans l’Imitation.>

Les plus excellens modeles ne sont pas sans quelque défaut. L’humanité ne comporte rien de parfait. Il est donc besoin de critique dans l’Imitation, non-seulement pour choisir ceux que nous devons imiter, mais pour n’imiter en eux que ce qui est vraiment louable. « Rien n’est plus facile, dit Cicéron <De Orat. II. 91>, que d’imiter l’habillement de quelqu’un, ou sa démarche, ou sa maniere de se tenir en place» : &, s’il m’est permis d’emprunter l’expression énergique de Moliere, ce n’est point du-tout prendre une personne pour modele, que de tousser ou de cracher comme elle.

Si c’est un foible mérite, que de ressembler à son modele par des traits ordinaires & de nul prix, c’est un [t. II, p. 360] grand vice, que de tendre à imiter ce qu’il a de défectueux. Car il est constant, comme le remarque Quintilien <L. X. c. 2>, que ceux qui s’attachent à imiter le vicieux, réussissent plus aisément à faire plus mal encore, qu’il n’est aisé, quand on se propose le bon à imiter, de parvenir à faire également bien. Dirigeons donc notre zele d’imitation vers les excellens modeles, & vers ce que ces modeles ont de meilleur & de plus parfait.

Dans le bon même il faut saisir avec justesse le degré qui le rend tel, de peur qu’en l’outrant nous ne tombions dans le vice voisin de la vertu que nous voulons exprimer : & qu’en cherchant le grand nous ne donnions dans l’enflure, que notre style ne devienne maigre au lieu d’être précis, négligé & non pas simple, affecté & non pas agréable, plein de cadences recherchées, au lieu d’être harmonieux.

< Manchette : Ne s’en pas tenir à un seul modele, mais les embrasser tous, pour suppléer par l’un à ce qui peut manquer à l’autre.>

De ce que nul Orateur n’est parfait, il s’ensuit que nous ne devons pas nous en proposer un seul pour modele à l’exclusion de tous les autres. Car comme il est naturel que la copie reste au-dessous de l’original, il seroit [t. II, p. 361] à craindre qu’en nous réglant uniquement sur un modele qui n’atteint pas à la perfection, nous ne nous en éloignassions encore davantage. Bossuet est grand, mais inégal : Fléchier est plus égal, mais moins élevé & souvent trop fleuri : Bourdaloue est solide & judicieux, mais il néglige les graces légéres : Massillon est plus riche en images, mais moins fort en raisonnemens & moins nerveux. Je souhaite donc que l’Orateur ne se contente point dans l’imitation d’un seul de ces modeles, mais qu’il tâche de réunir en lui toutes leurs différentes vertus.

< Manchette : Se proposer de surpasser, si l’on peut, ses modeles.>

C’est ainsi que l’on recueillera le grand fruit de l’Imitation, qui doit être non-seulement de devenir semblable à ceux que l’on prend pour modeles, mais de les surpasser, s’il est possible. En effet l