Schola Rhetorica

Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest

Traité du Récitatif dans la lecture, dans l’action publique, dans la déclamation et dans le chant, avec un traité des accents, de la quantité et de la ponctuation

1707

TRAITÉ / DU / RÉCITATIF / DANS LA LECTURE, / DANS L’ACTION PUBLIQUE, / DANS LA DÉCLAMATION, / ET DANS LE CHANT. / Avec un traité des Accens, de la / Quantité, & de la Ponctuation. / (petite vignette) / À PARIS. / Chez / JACQUES LE FÈVRE, dans la grand’Salle du Palais, au Soleil d’or, / Et / PIERRE RIBOU, proche les Au- / gustins, à l’Image Saint Louis. / M. DCC. VII. / AVEC PRIVILÈGE DU ROI.

Épître. À son Altesse Sérénissime Madame la Duchesse Du Maine.

Madame,

Je sais, Madame, que nos efforts pour témoigner à Votre Altesse Sérénissime les sentiments respectueux que nous avons pour sa Personne, suffisent pour mériter les effets de Votre Bonté. C’est par cette haute Vertu, autant que par votre illustre Naissance, & par l’étendue de Votre Discernement, & de Votre Savoir, que Vous vous plaisez, Madame, à nous faire une loi de l’inclination que nous avons à Vous respecter, à Vous admirer. Dans cette confiance j’espère que Votre Altesse Sérénissime daignera recevoir favorablement le petit ouvrage que je prends la liberté de lui présenter. Si j’étais assez heureux pour l’avoir bien travaillé, il pourrait être digne de Votre Protection, par le rapport qu’il a aux nobles amusements qui détachent avec tant d’éclat l’élévation de vos occupations sérieuses. Votre Altesse Sérénissime, qui pour goûter avec plus de plaisir les sentiments des grandes Princesses ; la simplicité des personnes les plus communes, en représente l’action avec tant de délicatesse, & de supériorité, verrait peut-être avec quelque satisfaction dans mon ouvrage des règles dans lesquelles je voudrais bien fixer le goût de l’Action. Non, Madame, que je présume avoir approché dans mes instructions de cette délicatesse, de cette supériorité, qui fait l’admiration de ceux qui ont le bonheur d’être témoins de vos divertissements ; les maximes les plus solides, l’étude, l’exécution la plus consommée, ne pourront jamais nous conduire à cette perfection. Ainsi, Madame, je supplie Votre Altesse Sérénissime de ne point se servir de ses lumières pour juger de cet ouvrage ; mais d’user de sa Bonté ordinaire pour le protéger. Ce sera toujours beaucoup pour moi, qu’après avoir eu une favorable occasion de témoigner au grand Prince, à qui vous devez vos précieux jours, l’inviolable attachement que j’ai pour sa Personne, je puisse aussi, Madame, en vous dédiant cet ouvrage, Vous faire connaître le zèle & la vénération que j’ai pour Votre Altesse Sérénissime. Ce n’est point à un Auteur aussi faible que je le suis, à rappeler toutes les Vertus qui la font révérer ; à représenter cet Esprit sublime, qui pénètre dans le savoir le plus profond, qui se produit avec tant d’Eloquence, qui donne enfin ses décisions avec tant de justesse, qu’à peine sont-elles prononcées qu’on les respecte avec admiration, qu’on les suit avec empressement. J’altérerais des vérités, qui ne peuvent recevoir tout leur éclat que dans votre Personne. Ainsi, Madame, assez sage pour retenir des expressions, qui ne pourraient répondre à ces éclatantes Vertus ; mais assez éclairé pour en connaître toute la grandeur, je reste dans le respectueux silence qu’elles m’imposent. Il ne m’est permis que d’en être touché aussi vivement que je le suis ; & de me conduire avec tant de soumission, que je puisse Vous persuader, Madame, que personne ne saurait être avec plus de respect & de vénération que je le suis,

Madame,
De Votre Altesse Sérénissime,

Le très humble & très obéissant serviteur
De Grimarest.

Préface.

Ce Livre doit sa naissance à la Critique que l’on a faite de la Vie de Molière ; dans laquelle on me reproche de la présomption sur ce que j’ai avancé touchant l’action du Théâtre. J’ai cru que je devais dans ma Réponse à cette Critique, faire connaître au Public que je n’ignorais pas tout à fait cette partie de la Rhétorique : Heureusement j’ai fait voir que mon Critique n’en avait qu’une légère & imparfaite connaissance, & telle qu’on l’acquiert, quand destitué de principes & de goût, on se contente de fréquenter les spectacles pour se la donner. Messieurs les Journalistes de Paris dans l’extrait de cette Réponse m’ont animé à faire davantage. Il serait à souhaiter, disent-ils, que sans craindre d’ennuyer le Public, l’Auteur nous eût dit tout ce qu’il paraît savoir sur cette matière ; cela aurait son utilité. Un jugement si assuré & si avantageux m’a donné de la confiance ; mais j’ai poussé plus loin mon ouvrage, ayant remarqué que ceux qui lisent, & qui chantent, avaient autant besoin d’être conduits, que ceux qui déclament. J’ai même été jusque à donner des règles à ceux qui peuvent avoir un Discours public, ou un Plaidoyer à prononcer. Et comme toutes ces parties supposent une parfaite connaissance de l’effet des Accents, de la Quantité, & de la Ponctuation, je n’ai pu me dispenser de dire ce que j’en sais, pour donner à mon Lecteur ce qu’il peut désirer de moi. Voilà donc véritablement un livre nouveau que je lui présente : car je ne crois pas qu’en notre Langue on ait encore traité de toutes ces parties ensemble ; & il y en a même dont on ne l’a point fait séparément. Quelque succès que puisse avoir mon travail, il aura son utilité. S’il est mauvais, quelque Auteur charitable, & connaisseur pourra faire mieux : s’il est passable, on aura des principes que l’on n’avait point encore dans une science, dont l’usage est cependant si fréquent & si nécessaire.

Il est vrai que l’on a traité avant moi de l’Action de l’Orateur, & de la Méthode de bien prononcer un Discours, mais ce n’a pas été dans la même vue ; & j’ose même avancer, que ces traités sont imparfaits, & d’un goût différent de celui dont on veut s’instruire aujourd’hui. Je vois si peu de personnes qui aient une juste & agréable Récitation, dans quelque genre que ce soit, que j’ai cru me faire un mérite de donner des préceptes pour l’acquérir, quand on a d’ailleurs les dispositions de la Nature nécessaires pour y parvenir. Si je réussis dans mon dessein, je croirai avoir fait un grand ouvrage ; parce qu’il n’y a personne qui ne soit exposé à réciter en public ; & il y a des gens que leurs emplois y obligent indispensablement, & qui seront peut-être bien aises de lire en leur particulier les avis que je prends la liberté de leur donner publiquement, pour leur procurer un avantage, qui a presque toujours d’heureuses suites. Je ne prétends donc point avoir traité d’une matière frivole ; au contraire je la crois grave ; & l’on en conviendra avec moi, si l’on veut bien se donner la peine de l’examiner sérieusement. Je ne parle ainsi que pour répondre à l’avance à de certaines gens qui s’imaginent qu’il est de leur honneur de négliger les premières connaissances, & de se donner de la supériorité sur les Auteurs qui s’y attachent. Ces petits fanfarons littéraires, dont la chancelante réputation n’est soutenue que par le talent qu’ils ont de s’enrichir des dépouilles des Auteurs qui les ont précédés, & de faire valoir pour quinze jours de bel esprit qu’ils ont eu soin de ramasser, décident sur un ouvrage avec tant d’effronterie, que leur jugement fait quelquefois effet parmi le commun des Lecteurs, qui se laissent conduire par ces pestes de la littérature ; lesquels sont d’assez mauvaise foi, pour puiser dans un ouvrage qu’ils blâment, les connaissances qui leur manquent. Je prie donc mon Lecteur de ne se point laisser séduire par ces ennemis du bon sens, avant que d’avoir réfléchi sur mon travail, que j’ai fait avec toute l’attention dont je suis capable. Je ne prétends pas néanmoins avoir épuisé la matière ; mais je n’en fais pas davantage, à moins qu’on ne m’aide à l’approfondir. J’ouvre le chemin pour la perfectionner ; c’est encore beaucoup pour moi ; car il n’est pas aisé de statuer sur une chose que l’on a cru jusqu’à présent ne dépendre que du goût.

De tous les temps l’usage noble & agréable de la parole dans le Récitatif a fait honneur à celui qui l’a possédé ; les personnes les plus élevées veulent bien même le cultiver : mais l’on n’a point encore recherché les moyens de l’établir sur des principes ; on s’en est tenu au goût courant, qui tantôt a été bon, tantôt mauvais : Le seul plaisir de détruire cette incertitude m’a déterminé à travailler ; & mon ambition serait assez remplie, si quelques connaisseurs se rangeaient de mon côté ; & voulaient bien répandre que cet ouvrage, quoique peut-être imparfait, m’a cependant coûté beaucoup. Il n’est pas jusque au titre qui ne m’ait embarrassé : l’idée vulgaire que l’on a de la signification du terme Récitatif, ne s’étend point au-delà du Chant. En voilà assez pour élever des Critiques contre moi ; on est alerte pour me trouver en défaut dans l’expression ; & l’on m’a reproché que j’aie dit dans un autre ouvrage, que pourvu que je me fisse bien entendre, je m’embarrassais peu qu’on me reprochât la singularité. C’est cette singularité, a-t-on dit, qui jette de l’obscurité, & de la confusion dans le style. Il me semble que l’on pouvait me reprendre avec plus de justesse, & que l’on ne peut inférer de ma proposition, que j’aie dessein d’être obscur, & confus ; au contraire, & je l’ai déjà dit ailleurs, je ne hasarde une expression que pour donner plus de feu, plus de concision, plus de netteté à ce que j’exprime, & pour m’accommoder aux gens du monde, qui ont un langage quelquefois différent de celui des personnes qui me reprennent. C’est pour leur épargner de la peine que je me justifie sur mon titre. Je leur avoue que j’ai été partagé Récit, Récitatif, & Récitation. Mais le premier n’étant que la Narration d’une aventure, ou d’une action qui s’est passée ; & la Récitation n’étant que la manière de réciter de l’Orateur, détachée du geste, j’ai cru que je devais m’en tenir à celui de ces trois termes dont la signification est la plus juste & la plus étendue ; Et afin d’ôter toute équivoque, j’ai ajouté des termes pour faire entendre au Public que je traitais de l’action du Lecteur, de l’Orateur, de celui qui déclame, & de celui qui chante.

On trouvera peut-être encore mauvais que j’aie donné quelques règles qui dérogent à l’usage. Pourquoi, dira-t-on, avancez-vous, par exemple, que le e sont ouverts devant les finales muettes ; college, manege, privilege, siege, détruisent votre principe. Mon Lecteur en fera s’il veut une exception ; mais mon sentiment est que, bien que ces syllabes aient presque le son de l’e fermé ; cependant j’y sens de la différence assez pour ne les point excepter de ma règle. Ce sont là de petites altérations, que de bons Orateurs de Province, qui viennent briller à Paris, introduisent dans notre Langue, & contre lesquelles on devrait toujours être en garde. Mais sans songer que ce célèbre Prédicateur est Provençal, que cet habile Avocat est Normand, on se fait un honneur, ou une habitude d’imiter leur langage. C’est par le peu de précaution que l’on a contre leur défaut de prononciation que l’on commence, même sur le Théâtre, à prononcer Roïaume, envoïer, & autres termes semblables, pour Royaume, envoyer, &c. Et quelque soin qu’un célèbre Académicien ait pris de nous démontrer l’usage que l’on doit faire de l’y grec, & la conséquence dont il est de ne le point employer mal à propos, on ne veut pas s’assujettir à la raison, & l’on ne veut dans ces occasions recevoir pour guide que sa fantaisie. Parce qu’un Provincial apportera quelque défaut dans notre prononciation, faudra-t-il à cause de cela faire une exception, une règle ? Je croirais au contraire que les personnes qui se font un plaisir & une occupation de cultiver la Langue, devraient détruire toutes ces innovations vicieuses.

Comme je préviens dans le corps de mon ouvrage, quelques objections que l’on peut me faire, j’ai la satisfaction de n’être point obligé de faire une plus longue Préface.

Approbation.

J’ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit intitulé, Traité du Récitatif, dans la Lecture, dans l’Action publique, dans la Déclamation, & dans le Chant. L’Auteur m’y a paru exact, & très versé dans la matière qu’il traite. Ainsi je ne doute pas que le Public, qui avait besoin d’un pareil ouvrage, ne le reçoive avec plaisir, & avec reconnaissance. Fait à Paris ce 17 Septembre 1706.

Lamarque Tilladet.

Privilège du Roi.

Louis par la grâce de Dieu Roi de France & de Navarre ; À nos aimés & féaux Conseillers, les gens tenant nos Cours de Parlements, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand Conseil, Prévôt de Paris, Baillis, Sénéchaux, leurs Lieutenants Civils, & autres nos Justiciers & Officiers qu’il appartiendra, Salut. Notre bien aimé le sieur de Grimarest, Nous a fait exposer qu’il désirerait faire imprimer un Livre de sa composition, intitulé, Traité du Récitatif dans la Lecture, dans l’Action publique, dans la Déclamation, & dans le Chant, s’il Nous plaisait lui accorder nos Lettres de Privilège sur ce nécessaires ; À ces causes, Nous lui avons permis, & permettons par ces Présentes de faire imprimer par tel Imprimeur & Libraire qu’il voudra choisir, en telle forme, marge, caractère, en un ou plusieurs volumes, & autant de fois que bon lui semblera, & de le faire vendre par tout notre Royaume pendant le temps de trois années consécutives, à compter du jour de la date des faites Présentes. Faisons défenses à toutes sortes de personnes de quelque qualité & condition qu’elles soient, d’en introduire d’impression étrangère en aucun lieu de notre obéissance, & à tous Imprimeurs Libraires, & autres, d’imprimer, faire imprimer, & contrefaire le dit Livre en tout ni en partie sous quelque prétexte que ce soit sans la permission expresse & par écrit du dit Sieur Exposant, ou de ceux qui auront droit de lui ; à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de quinze cents livres d’amende contre chacun des Contrevenants, dont un tiers à l’Hôtel-Dieu de Paris, un tiers au Dénonciateur, & l’autre tiers au dit Sieur Exposant, & de tous dépens, dommages, & intérêts ; à la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris, & ce dans trois mois de ce jour ; que l’impression du dit Livre en sera faite dans notre Royaume, & non ailleurs, & ce conformément aux Règlements de la Librairie ; & qu’avant de l’exposer en vente, il en sera mis deux Exemplaires dans notre Bibliothèque publique ; un dans celle de notre Château du Louvre, & un dans celle de notre très cher & féal Chevalier Chancelier de France le Sieur Phélypeaux Comte de Pontchartrain, Commandeur de notre Ordre ; le tout à peine de nullité des Présentes ; Du contenu desquelles Vous mandons & enjoignons de faire jouir le dit Sieur de Grimarest Exposant, ou ses ayant cause, pleinement & paisiblement, sans souffrir qu’il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie des dites Présentes, qui sera imprimée au commencement, ou à la fin du dit Livre, soit tenue pour bien & dûment signifiée, & qu’aux copies collationnées par l’un de nos aimés & féaux Conseillers & Secrétaires, foi soit ajoutée, comme à l’Original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent, de faire pour l’exécution des Présentes, tous Actes requis & nécessaires, sans autre permission, nonobstant clameur de Haro, Charte Normande, & Lettres à ce contraires ; Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le troisième jour d’Octobre, l’an de grâce mil sept cents six, & de notre règne le soixante-quatrième, signé Par le Roi en son Conseil, Desvieux.

Registré sur le Registre N°2. de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, pag. 141. Num. 304. conformément aux Règlements, & notamment à l’Arrêt du Conseil du 13. Août 1703. À Paris ce cinquième jour d’Octobre mil sept cent six.

Guérin Syndic.

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TRAITÉ DU RECITATIF dans la Lecture, dans l’Action publique, dans la Déclamation & dans le Chant.

Le Récitatif est l’Art de lire, de prononcer, de déclamer, ou de chanter un Discours, suivant les règles de la Prononciation, & de la Ponctuation.

[2] Il n’y a point de Nation qui récite avec plus de grâce, avec plus de délicatesse, que nous le faisons aujourd’hui ; mais il est temps de fixer le goût, & l’usage, s’il est possible, & de commencer à donner des règles pour les conserver. Je conviens que cela n’est pas aisé : il faut une expérience consommée, & beaucoup de réflexions, pour être toujours en état de donner à sa parole des tons, & des mesures qui conviennent à l’expression. J’avoue encore que la Nature fait les premiers frais dans cette partie de la Rhétorique ; nous apportons avec nous une voix sonore & flexible, & la facilité du geste, nécessaires l’une & l’autre pour satisfaire l’esprit, & pour toucher le cœur de [3] ceux qui nous écoutent. Il y a cependant des règles pour conduire la voix & le geste ; il est important de les savoir, si l’on veut se faire un mérite de la parole. Je vais essayer d’enseigner cet agrément, qui pourrait se perdre, si on ne soutenait par des principes, le goût & l’usage dans les bornes de la justesse.

Pour faire une lecture avec intelligence ; pour prononcer un discours oratoire avec grâce ; pour donner de l’action à un ouvrage ; & pour exprimer le chant avec justesse, il est nécessaire absolument de connaître l’effet des Accents, de la Quantité, & de la Ponctuation dans la prononciation, & dans l’arrangement de nos termes, & de nos expressions. Ainsi je me trouve obligé [4] de préparer mon Lecteur sur ces trois parties, avant que d’entrer dans la matière, qui fait l’objet de mon travail.

Chapitre I. Des Accents

J’entends ici par, Accent, une marque dont on se sert dans l’Écriture, & dans l’Impression, pour faire prononcer une syllabe d’un ton plus aigu, ou plus grave ; dans un temps plus long, ou plus bref, que si cette marque n’y était pas.

Comme je ne traite de l’Action que par rapport au besoin que l’on en a pour prononcer, je suis dispensé de parler de son origine, & de l’usage qu’en font les autres Nations.

[5] Je ne discuterai point aussi, si nous avons raison, ou non, de nous en servir ; il suffit que nous l’ayons admis. Je dois seulement faire connaître son effet dans la Prononciation, & l’emploi que nous en devons faire. C’est en quoi les personnes, même les plus éclairées ; ont accoutumé de se tromper ; ou du moins c’est ce qu’on néglige communément ; surtout dans l’impression, où cet abus tire à conséquence : Car je conviens que dans le commerce ordinaire de l’écriture, il y aurait une espèce de pédantisme, pour un homme du monde, d’observer trop rigoureusement l’emploi des Accents. Il faut passer cette négligence à une Dame, à un Courtisan ; ils n’ont pas besoin de cette fatigante [6] attention. Mais ces Accents mal employés font dans l’Impression des effets si différents, qu’il n’est pas pardonnable à un Auteur de les confondre, ou de les omettre, puisqu’ils sont absolument nécessaires au récit, comme on le verra la suite.

Nous avons trois Accents, l’aigu, le grave, & le circonflexe.

L’Accent aigu, qui se fait ainsi, ’, est celui qui marque que l’e sur lequel il est employé doit être prononcé d’un ton élevé, & avec un son aigu, comme dans la dernière syllabe de bonté. Et l’é ainsi accentué s’appelle e fermé, ou latin.

L’Accent grave, dont voici la figure, ‘, avertit que l’e, sur lequel on l’emploie, doit se [7] prononcer d’un ton plus bas & plus sourd, comme à la dernière syllabe de succès, ou l’e, doit être prononcé de la même manière que s’il y avait un a, & un i, à sa place. On se sert encore de cet accent pour distinguer la particule à, de a troisième personne du singulier du présent de l’indicatif du verbe, avoir ; où, adverbe de lieu, d’avec, ou, conjonction ; là, adverbe, d’avec la, article : mais il ne cause aucune différence dans la prononciation de ces monosyllabes. L’e sur lequel on met cet accent, se nomme e ouvert. Néanmoins il y en a qui sans cet accent se prononcent de même, comme je le ferai remarquer.

L’Accent circonflexe, qui se fait ainsi, ^, a trois propriétés ; [8] l’une de rendre longue la syllabe, sur laquelle il est employé ; comme dans la première de, ôter ; l’autre de n’y être mis qu’à la place d’une lettre muette qui faisait le même effet ; & la troisième d’ouvrir l’e sur lequel il est placé, comme dans honnêtement.

On peut ajouter à ces accents, la cédille, & le point double, sur une voyelle, puisqu’ils causent de l’altération au son de la syllabe, où on les emploie.

Comme deux voyelles jointes ensemble font en français un son aussi simple, & aussi parfait, que celui d’une des cinq voyelles ordinaires prononcée seule, ça a été une nécessité, lorsqu’on a été obligé de faire sonner ces deux voyelles séparément, de convenir d’une [9] marque, pour le faire connaître ; ce sont deux points, que l’on met sur la dernière, comme on le voit dans les mots suivants, haïr, Saül ; réüssir, boëte. Mais les Imprimeurs (car je ne veux point accuser les Auteurs de l’ignorance que je vais reprocher à ceux-là) ne sachant point l’effet que doivent produire ces deux points, les emploient presque toujours mal à propos, surtout après ces deux espèces de voyelles, eu, & ou ; car ils écrivent, feuïlle, & rouïlle, au lieu de feuille & rouille ; ce qui serait faire véritablement une faute de prononciation à un étranger, ou à un autre Lecteur, prévenu de l’effet de ces deux points, en prononçant, feu-illerou-ille. Car l’usage ayant établi deux u dans notre langue, l’un [10] voyelle, u, l’autre consonne, v ; & le propre de deux points sur la dernière voyelle, étant de la détacher de celle qui la précède, pour les faire sonner toutes deux, il s’ensuivra que l’orthographe ou la prononciation de ces termes sera vicieuse. Cette faute des Imprimeurs vient, de ce qu’ils ne distinguent pas le son parfait d’une voyelle française, d’avec celui d’une autre voyelle ; & il se sont imaginés que c’était une règle générale de mettre deux points sur la dernière des deux voyelles qui sont jointes ensemble.

La Cédille est un petit ¸ renversé, ou une virgule que l’on met sous le ç, pour lui donner devant l’a, l’o & l’u, le son de l’s forte, comme dans ces mots, deçà, déçu, leçon. Un célèbre [11] Académicien n’admet point ce ç adouci ; il substitue deux ss, à sa place : ainsi il écrit dessa, dessu, & lesson. Mais il y a un inconvénient pour la prononciation, non seulement parce que la première syllabe change de quantité ; mais encore parce que la prononciation en est différente : car, par exemple, dans le pluriel de leçons, où la première syllabe est brève, & l’e muet, si on substitue deux ss au lieu du ç, avec la cédille, l’e deviendra long & ouvert, parce qu’il sera devant deux consonnes, & on prononcera lessons, comme cessons, ou paissons, & l’e fermé de déçu, se changera en e ouvert. C’est là, ce me semble, ne pas faire attention à la délicatesse de la prononciation, que d’admettre ces sortes de changements, que [12] le raisonnement détruit. Ainsi je trouve que l’usage de la cédille est nécessaire pour prononcer.

Si l’on ne faisait point un abus grossier des accents, j’aurais suffisamment expliqué leur usage par rapport à la prononciation ; mais on en fait un emploi si bizarre, que je suis obligé de prévenir sur cela le Lecteur, afin qu’il ne s’y trompe pas.

Tous les noms substantifs qui se terminent en é fermé, doivent y avoir un accent aigu, comme dans charité, bonté. Si l’on marque leur pluriel par une s, on doit y employer ce même accent ; parce que le propre de l’s finale étant d’être muette, on prononcerait bontes, s’il n’y avait point d’accent, comme l’on prononcerait contes : Il en est de même des adjectifs, & [13] des participes terminés en é fermé, & de leurs pluriels ; ainsi que des secondes personnes du pluriel, comme éveillé, éveillés, aimé, aimés, vous aimés, vous aimerés. Mais il est à remarquer que si l’on met à ces pluriel un z, au lieu de l’s finale, on ne doit pas y employer d’accent, parce que le propre du z final est de fermer l’é qui le précède. Il en est de même de l’r muette, aux noms & aux verbes terminés en, er, aimer, oublier, métier, particulier ; car la prononciation des Parisiens est très défectueuse, d’ouvrir l’e de ces infinitifs, comme on le fait aux adjectifs ; & aux monosyllabes terminés par la même lettre, comme amer, léger, fer, mer ; car dès que l’on fait sonner l’r finale, l’e qui est devant doit être ouvert. [14]

Toute syllabe qui a un e fermé, comme dans bonté, doit donc absolument avoir un accent aigu ; ainsi je suis de sentiment qu’il faut accentuer toutes les syllabes suivantes, été, dégénéré, & semblables. Cette exactitude éclaircit le Lecteur sur sa prononciation, qui est incertaine en bien des occasions, quand on n’est pas déterminé par l’accent ; bien des gens, comme en Dauphiné, prononçant decision avec un e muet pour décision ; & d’autres, comme les Gascons, donnant à tous les e muets la prononciation de l’é fermé.

On dira sans doute que je veux accabler notre Langue par une multitude fort incommode d’accents. Il ne fallait point les admettre, si l’on ne voulait [15] pas s’en servir ; ou à l’exemple des Latins, ne donner qu’une prononciation à notre e. Mais il y a bien des occasions où il ne faut point d’accents ; la prononciation y est déterminée par les lettres, ou par les syllabes qui suivent, ou qui précèdent, comme on le verra plus particulièrement, quand j’aurai parlé de l’emploi qu’on doit faire de l’accent grave.

Tous les substantifs, & les prépositions, ou adverbes terminés en es, ont besoin d’un accent grave, pour déterminer leur prononciation, comme succès, après ; autrement l’on prononcerait succes, comme la seconde personne du singulier je succe ; & apres, comme le pluriel de l’adjectif, âpre. Il me paraît que c’est là tout l’usage [16] que l’on doit faire de l’accent grave ; puisque en faisant les remarques suivantes on peut s’exempter de s’en servir.

Premièrement tous les monosyllabes en es ont l’é ouvert ; ainsi ils n’ont pas besoin d’accent, excepté dès, adverbe de temps ; mais c’est seulement pour le distinguer de l’article, & non pour le faire prononcer. On doit excepter de cette règle deux monosyllabes qui ont l’é fermé, si on veut les écrire par une s. Ce sont, nés, nasus &, chés, apud : mais comme leur véritable orthographe est de les écrire par un z, la règle que je viens d’établir est générale. Ainsi l’on écrit mes, tes, ses, les, des, sans accent. Je ne trouve rien de plus éloigné de l’usage & de la raison, que le sentiment [17] de l’Auteur de l’Art de prononcer, qui veut que ces monosyllabes se prononcent en é fermé : Je ne veux pour prouver le contraire, que prier le Lecteur d’en chanter quelque un avec cadence, ou avec tenue, le prononcera-t-il comme la dernière syllabe de bontés ?

Secondement toutes [les] consonnes que l’on fait sonner à la fin d’un mot, comme le c, l’f, & le t, ouvrent l’e qui les précède, c’est pourquoi on ne donne point d’accent grave à tous les noms de cette terminaison, comme avec, bec, chef, bref, sujet, valet, net. Il en est de même de l’r à la fin des substantifs, & des adjectifs, comme Jupiter, mer, amer, léger. Que l’on ne me dise point que quelques personnes prononcent [18] léger, comme si le dernier é était fermé ; que quelques Poètes feraient rimer à protéger ; & que l’on prononce aussi clef en e fermé. Je réponds en premier lieu que la prononciation, & la rime de léger en é fermé sont fausses l’une & l’autre ; & en second lieu que l’on ne fait point sonner l’f de clef, & qu’ainsi il ne le faut regarder que comme un mot que l’on écrit sans f : & ainsi de tous les autres noms dont la consonne finale est muette. Il est à remarquer que les mots dont on fait sonner l’r finale conservent l’e ouvert dans leurs composés, comme on le remarque dans légèreté, légèrement de léger.

En troisième lieu, c’est le propre de la syllabe muette, ou féminine, qui termine un mot, [19] d’ouvrir l’e de la syllabe qui la précède, fortement quand il y a deux consonnes entre les deux e, comme dans tonnerre ; faiblement lorsqu’il n’y en a qu’une, comme dans, père ; ainsi il ne faut point d’accent grave sur les pénultièmes des mots féminins. Cette règle est si certaine que la pénultième, par exemple, du participe dégénéré ; qui se prononce en é fermé, change de prononciation dans la troisième personne du présent de l’indicatif & du conjonctif dégénere, dégénerent, où l’e devient ouvert. C’est pourquoi ce serait plutôt mon sentiment que l’on reçût ce principe, que de suivre la règle qu’un illustre Académicien veut établir, qui est d’ôter une des consonnes semblables, & d’accentuer [20] tous les e ouverts. Car outre que c’est donner une désagréable attention à ceux qui écrivent, ou qui impriment, c’est que cette innovation altère la quantité des syllabes, comme je le ferai remarquer dans la suite. Je ne doute pas que bien des gens, qui pincent leur prononciation, s’il m’est permis de parler ainsi, ne s’élèvent contre moi, à l’occasion de cette règle : Ils diront que la plupart de ces pénultièmes syllabes sont en é fermé ; mais ils n’y ont pas bien fait attention ; & je les prie, pour se désabuser, de consulter le chant, ils verront que je n’ai pas tort.

Enfin je puis encore épargner les accents graves dans les autres syllabes qui ont l’e ouvert, en faisant observer, que c’est [21] un principe certain, qu’il est toujours de cette nature devant deux consonnes, plus fort, lorsqu’elles sont semblables, comme dans errer, abbesse, & quand elles terminent le mot, comme dans ouvert ; plus faible lorsqu’elles sont dissemblables, & qu’elles ne terminent pas le mot, comme dans exprimer. On doit cependant excepter de cette règle les termes, qui commencent par des prépositions inséparables, comme, décliner, mépriser, réprimander, dont l’é est fermé.

Toutes les syllabes dont on a ôté une lettre muette, qui rendait la syllabe longue, doivent avoir un accent circonflexe, comme dans les mots ôter, fête, qu’il formât, vous aimâtes, vous dîtes, au parfait simple, [22] vous êtes, vous fûtes. Mais c’est un abus que d’employer cet accent sur une syllabe, qui n’est point longue, quoique l’on en ait ôté une lettre muette, comme dans vu, pu, participes des verbes voir & pouvoir, parce que cet accent alors ne contribue en rien à leur prononciation. Ce qui me donne occasion de faire remarquer que quand, votre, est pronom possessif adjectif, il ne doit point avoir d’accent circonflexe sur la première syllabe ; parce qu’elle ne reste pas longue, j’ai vu votre frère ; mais qu’il faut lui en donner un, quand il est pronom possessif absolu, comme quand on dit, j’ai perdu mon livre, mais j’ai retrouvé le vôtre ; parce qu’alors la syllabe demeure longue. [23]

 C’est encore une propriété de l’accent circonflexe de rendre ouvert l’e sur lequel il est employé, comme dans les mots suivants, honnêtement, fêter.

Ceux qui suivent le sentiment de l’Auteur du Traité de la Grammaire, sur ce qui regarde l’Orthographe, pourront trouver à redire que j’étende si fort le pouvoir & l’usage des accents : Et ceux qui sur le même sujet sont de l’opinion du célèbre Académicien, dont j’ai parlé, trouveront peut-être mauvais que je n’emploie pas les accents aussi souvent qu’il le juge à propos. Mais quand ils devraient me censurer, j’ai cru que je devais éviter les deux excès, où ils semblent être tombés. Le premier soutient son orthographe par l’usage ; [24] & c’est ce même usage qui a banni l’ancienneté dont il prend le parti : Et l’autre s’est attaché à la prononciation ; mais il me paraît qu’il ne l’a point assez examinée, puisque son orthographe nous fait mal prononcer en bien des occasions. Ainsi j’ai cru que je devais prendre le milieu entre ces deux grands hommes, pour accorder mieux, qu’ils ne l’ont fait, l’usage avec la prononciation. Je conviens que mon autorité n’est pas d’un aussi grand poids que la leur ; mais je suis si souvent dans les détails de la langue, qu’ils peuvent moins m’échapper qu’à ces Messieurs, qui n’en sont occupés que par les endroits les plus élevés : Et je suis persuadé que si j’ai heureusement rencontré, ils m’en [25] sauront gré les premiers.

Après avoir fait connaître succinctement l’effet des Accents dans notre prononciation, l’ordre que je me suis prescrit, demande, que je prévienne aussi le Lecteur sur la Quantité que nous observons dans nos syllabes.

Chapitre II. De la Quantité

La Quantité des syllabes est la mesure du temps que l’on emploie à les prononcer.

Cette mesure est à la vérité arbitraire, par rapport à la lenteur, ou à la brièveté de la prononciation des personnes qui parlent ; les uns le faisant avec [26] beaucoup plus de facilité & de promptitude que les autres. Mais cette quantité doit être fixe & déterminée, suivant le rapport que les syllabes doivent avoir entre elles. Ainsi quoique le Gascon ait la prononciation plus vive que le Normand, néanmoins, toutes choses égales, ils doivent observer les mêmes règles de quantité : Je vais tâcher de les établir, pour empêcher, ou de traîner sa parole, ou de bredouiller, pour me servir du terme qui est propre à ce défaut.

Je remarque que nous avons quatre intervalles différents pour prononcer nos syllabes.

Dans le plus court nous proférons les syllabes brèves, & dans le plus long nous prononçons les longues ; mais l’intervalle [27] entre les unes & les autres est encore partagé en deux, l’un qui approche plus des longues, & l’autre des brèves.

Ce n’est pas une chose aisée que de ranger nos syllabes sous ces quatre intervalles ; non seulement parce qu’ils sont un peu arbitraires ; mais encore parce que sur ces sortes de matières personne ne veut jamais convenir. Qu’après bien des réflexions & du travail on trouve un principe, qu’on le propose, un homme dont la folie sera de croire être homme de lettres, & entendu en toutes choses, de sa pleine autorité condamnera ce principe, le tournera en ridicule : Le nombre des gens qui ressemblent à cet homme là, étant le plus nombreux, il a les rieurs [28] de sont côté ; & l’on ne remporte de son travail que le chagrin d’avoir découvert l’ignorance de gens, que le plus souvent on estimait auparavant. Parce que l’on croit apprendre suffisamment la quantité sans la connaître, on trouvera peut être extraordinaire que je veuille lui donner des règles. Je veux hasarder ce ridicule, parce qu’il est absolument nécessaire de savoir ces principes pour parvenir à la connaissance, qui fait le sujet de mon ouvrage. Et si je suis l’objet de leur raillerie, je leur déclare à mon tour qu’ils le sont de la mienne, quand ils s’exposent imprudemment à lire, ou à parler en public : c’est pour les conduire en cela que je me suis déterminé à travailler ; si [29] je n’y ai pas réussi, qu’ils me reprennent par de solides raisonnements, je passerai condamnation de leur censure ; mais si à leur ordinaire ils s’écrient insensément sur mon ouvrage, je leur déclare encore que je les méprise par avance. Je prie le Lecteur de me pardonner cette petite digression ; j’ai cru qu’elle était nécessaire pour prévenir la mauvaise volonté de certaines gens, toujours préparées à prendre un Auteur de son mauvais côté : & quand ils ne peuvent mordre sur son travail, ils veulent pénétrer jusque dans ses intentions, & lui en donner de mauvaises s’ils peuvent. Cela m’est déjà arrivé plus d’une fois, ainsi je puis m’en plaindre.

Je reprends mon sujet ; & je dis que nos syllabes les plus brèves [30] sont formées par nos e muets, ou féminins ; & même celles qui terminent les mots ne se font presque pas entendre, quoique l’on ne doive jamais omettre de les prononcer, comme les deux premières de recevoir ; la première & la dernière de fenêtre ; la seconde de porte, aiment ; & les monosyllabes me, te, se, le, de, ne, que, ce.

On emploie un peu plus de temps à prononcer les syllabes formées par une consonne seule & par une voyelle ; par un a, comme talent ; par un é fermé, comme semé ; par un i, comme diligent ; par un o, comme monosyllabe ; & par un u, comme munir. Si les voyelles forment seules une syllabe, elles paraissent avoir la même quantité, comme dans les mots suivants, attendre, habile, [31] été, oblige, inutile usure. Je mets encore sous cette espèce de quantité les dernières syllabes des infinitifs terminés en er, & en ir, comme diligenter, finir.

Il me semble que les syllabes qui sont composées de ces voyelles qui sont propres à la Langue Française, autres que les cinq voyelles communes à toutes les Langues, sont plus longues que les précédentes : Telles sont ai, eu, au, oi, an, en, am, em, om, on, um, un ; on s’en aperçoit dans les mots suivants, Antoine, enchère, auteur, Ambroise, emblème, Omphale, maison, un. Les dernières syllabes d’un mot, ou les monosyllabes terminés par une consonne que l’on fait sonner, sont encore de cette espèce, comme neuf, vif, net, fer, léger,[32] esprit : de même que celles qui dans le commencement, ou au milieu d’un mot sont composées de deux consonnes, qui ensemble servent à former le son, comme la première de prier, breton, normand ; & la seconde de obliger.

Enfin je mets au nombre des plus longues syllabes, celles qui terminées par un z, par un x, ou par une s muette, sont les dernières des mots qui ont la terminaison masculine. Cette règle n’a point d’exception, de quelque nature que puissent être les termes. En voici des exemples nez, chez, vœux, je veux, bontés, aimés adjectifs, aimez seconde personne du pluriel, après, hélas. D’où il résulte que les dernières syllabes des pluriels masculins sont toutes longues. [33]

Les voyelles françaises, dont je viens de parler, terminées par une lettre muette, ou suivies d’une syllabe féminine, formée par deux consonnes, sont de même quantité. On reconnaît la vérité de cette observation en prononçant les termes suivants, banc, marchand, second, sang, long, contraint, feint, contraindre, feindre, comprendre, malingre, contente, marquer, entrer, haute, autre, neutre, outre. On pourrait excepter de cette règle les noms, les adverbes en ent, qui se prononcent avec plus de brièveté, & qui à cause de cela doivent être compris sous l’espèce de quantité précédente. Mais il y a une bonne raison pour le faire à l’égard des noms, c’est pour distinguer leur pluriel d’avec leur singulier [34] dans la prononciation, comme on peut le remarquer dans Président, Présidens ; mais à l’exception de fainéant, de géant, d’enfant, & d’éléphant, tous les noms de cette terminaison ont la dernière syllabe longue.

Deux lettres semblables nécessaires à la prononciation de deux syllabes rendent la première longue, errer, tonnerre. C’est cette longueur qui m’empêcherait de suivre l’orthographe de l’Académicien, qui supprime l’une de ces rr, & qui emploie un accent grave sur la première syllabe pour lui conserver sa prononciation : mais il n’a pas pris garde que cet accent n’a pas la propriété de conserver aussi la quantité. Ainsi l’on prononcera guère bellum, [35] comme guère, parum ; tère terra, comme se taire, tacere. Cette altération de quantité me détermine absolument à réfuter cette nouveauté d’orthographe.

Je ne sais si je serai assez heureux pour éclaircir la quantité que deux ss, jointes ensemble, produisent dans les syllabes : Elle est si différente que cela ne me paraît pas aisé : & c’est en cette occasion que j’ai recours à l’usage. Cependant comme je suis de sentiment qu’il ne s’établit jamais que sur quelque fondement, je vais tâcher de le chercher. Ainsi je trouve que toutes les pénultièmes des imparfaits du conjonctif sont longues, que j’aimasse, que je prisse, que tu fisses, que je dusse, que tu fusses : que les voyelles ai, & oi, & la diphtongue [36] ui, devant deux ss, sont longues, naisse, croisse, puisse : que les dérivés d’un nom qui a une s muette à la fin, ont la pénultième longue, ainsi que leurs composés, comme tasser, de tas ; amasser, de amas ; passer, de pas : qu’un mot qui a la même orthographe, & qui signifie deux choses différentes, a cette syllabes longue en une signification, & moins longue en l’autre, comme chasse, pour mettre des reliques, & chasse, divertissement ; grosse pour grosse femme ; grosse, pour femme grosse : C’est le seul usage, qui nous apprend cette distinction. Tous les autres termes, excepté classe, abbesse, confesser, & cesser, ont cette pénultième sous l’espèce de quantité précédente, parce que les deux ss ne font [37] en cette occasion que l’effet de la prononciation d’une seule lettre, n’étant alors employées doubles, que pour empêcher, que l’s seule, que l’on y mettrait, ne fit prononcer, comme s’il n’y avait qu’un z le propre de l’s entre deux voyelles, étant de n’avoir pas plus de force, que cette lettre.

La syllabe féminine formée par un z ou par une s & qui termine un mot, rend longue la voyelle qui la précède, comme on le voit dans ces termes, fraize, extaze, peze, embrase, aise, frise, ose, use.

Dans tout terme l’s seule, ou le z, en quelque syllabe qu’on les emploie, rendent encore longue la voyelle qui les précède, comme dans saison, marquisat, amuser. [38]

Enfin toute syllabe qui a un accent circonflexe est longue, hâter, fêter, fîtes, ôte, fûtes, faîte, plaît, connaît.

On peut inférer de ce que je viens de dire de la quantité, que notre langue ayant autant de syllabes longues qu’elle en a, elle doit être prononcée gravement ; & que le mélange des longues & des brèves, avec son arrangement, lui donne de la grâce dans la bouche de ceux qui parlent bien.

On me dira peut-être qu’il était fort inutile de donner ces observations sur la quantité ; que personne ne les ignore. Je répond à cet esprit suffisant, qu’à l’entendre lire un ouvrage, il n’observera peut-être pas une de ces règles : on lui passe ses négligences dans le discours [39] ordinaire de la conversation ; mais dans la lecture on ne lui pardonne rien. Je dis plus, le mauvais langage des Provinces ne vient que de ce que l’on y a peu de soin d’observer les règles de la quantité ; & que l’on y prononce la syllabe d’un mot, d’un ton plus haut ou plus bas que les autres. Car toute syllabe devant être prononcée dans sa juste mesure ; & toutes celles qui composent un mot devant être proférées sur le même ton, comme je le ferai voir, dès qu’on s’écarte de ces deux préceptes, on forme une mauvaise prononciation, sans s’en apercevoir. A en croire un homme d’Angers, ou de Blois, il s’imagine avoir la plus belle prononciation ; c’est même une erreur populaire [40] qui s’est répandue jusque dans les pays étrangers : les parents ordonnent à leurs enfants, qu’ils envoient voyager en France, de séjourner à Blois, à Angers, comme au centre du bon accent, & du beau langage. Les habitants flattés par cette prévention croient que cela est vrai ; mais les uns & les autres se trompent lourdement. Nous sentons aisément le défaut de ces Provinces, parce que conduits par la Cour, qui ne s’éloignant plus de nous, nous soutient dans la meilleure prononciation ; l’accent étranger nous frappe tout d’un coup. Je ne dis pas que les Parisiens n’aient une grande disposition à altérer la prononciation, je l’ai déjà fait remarquer : mais trop de personnes de [41] Cour, & de littérature cultivent la langue à Paris, pour qu’on ait lieu de craindre du changement dans le bel usage de la parole. Il est vrai que dans le temps que la Cour faisait des voyages à Chambord ; pendant que Gaston de France, Monsieur, faisait de longs séjours à Blois, le langage du pays pouvait être meilleur. Mais les habitants ont eu le temps de le corrompre ; & ils le font encore tous les jours : tout ce que je puis leur accorder, c’est qu’il n’est pas encore aussi mauvais que le Picard & le Normand. L’Étranger, en arrivant dans le Royaume, n’est point en état de connaître le bon ou le mauvais usage de la prononciation ; & après avoir passé quelque temps [42] dans une méchante habitude, il n’est plus susceptible de changement, la prévention l’entretient dans son langage de Province, qui tranche fort avec celui d’un homme de qualité.

Je soutiens donc qu’une personne, qui veut se donner l’agrément de la prononciation, doit dans sa manière de parler, lente ou précipitée, selon son tempérament, se fixer une juste mesure pour proférer les syllabes, suivant les règles établies par le bon usage ; observant néanmoins que la prononciation posée est plus noble, plus propre à la langue française, que celle qui est précipitée. Ce n’est pas pour cela que j’approuve cette lenteur affectée de quelques Courtisans, qui pour vouloir donner autant [43] de hauteur à leur ton, qu’à leurs manières, croient pouvoir exprimer la supériorité de leur naissance par la longueur de leurs paroles, qu’ils traînent à un tel excès, qu’ils ennuient, & bien souvent révoltent ceux qui les écoutent.

Si je n’ai pas entièrement réglé les pause des syllabes, je crois du moins en avoir beaucoup approché, quand on voudra y faire un peu d’attention ; & je prie le Lecteur de ne point condamner mon ouvrage, qu’après m’avoir donné cette satisfaction ; car je suis jaloux de mériter son estime. Je viens de donner ce que j’ai exactement observé sur la quantité ; je passe avec le même esprit à la Ponctuation. [44]

Chapitre III. De la Ponctuation

J’entreprends de traiter ici d’une matière qui n’intéresse guère les gens peu versés dans les lettres. Ignorant l’usage dont elle est dans la composition, dans la déclamation, & dans la lecture, ils s’embarrassent fort peu de la suivre, & de l’observer. Ils la regardent comme le partage des Savants ; c’est-à-dire, comme un objet inutile, & méprisable. Cependant j’ose avancer que cette petite science est importante. De là quelquefois dépend la clarté d’un acte ; l’éclaircissement des faits ; l’explication [45] des sciences, & des arts. Et l’on sait que le défaut de ponctuation a souvent causé des équivoques, qui ont eu de très mauvaises suites. Il y a plus de difficulté que l’on ne pense à bien ponctuer ; & quoique cette connaissance ait paru jusqu’à présent arbitraire, à examiner la différente ponctuation des Auteurs, je voudrais pourtant bien faire entendre qu’elle ne devrait pas l’être : Et si je puis y parvenir, ce sera une nouveauté dont j’espère que le Public connaisseur me tiendra compte. Il n’est pas aisé sur cette matière d’entrer dans le sentiment général ; les personnes qui ne composent point, & qui n’écrivent que le courant de leur commerce ne se mettront peut-être pas en peine d’approfondir [46] mes raisons. Les gens de Palais, ou d’affaires qui ne connaissent que la virgule pour séparer leurs expressions dans leurs écritures, négligeront sûrement mon travail : ainsi il semble qu’il ne soit destiné que pour les personnes de littérature. C’est cependant à tout le monde que je vais donner des règles ; puisque tout le monde peut lire, ou prononcer un discours : Et si les pauses n’y sont exactement observées, suivant la liaison que les expressions doivent avoir entre elles ; on ne se rendra point intelligible à l’Auditeur. La Ponctuation est le fondement de cette clarté : on ne doit donc pas en ignorer les principes.

La Ponctuation est l’art de marquer, par de petits caractères, les endroits d’un discours [47] où l’on doit faire des pauses, & le sens que l’on doit donner à l’expression.

Il y a quatre sortes de ces caractères, le Point (. ) les deux Points ( : ) le Point avec la Virgule ( ; ) & la Virgule (, ).

Nous n’avons que quatre sortes de Points dans notre Ponctuation ; le Point fermé (. ) le Point d’admiration ( ! ) le Point interrogant ( ? ) & le Point interrompu (... ) les deux Point ; le Point avec la Virgule ; & la Virgule ne se divisent pas.

Il serait à souhaiter que l’on eût encore admis dans notre Langue des Points de commandement ; d’ironie ; de mépris ; d’emportement ; d’amour, & de haine ; de joie, & de douleur [48] : la lecture en serait beaucoup plus aisée, & l’on donnerait à sa prononciation le sens qu’un Auteur aurait mis dans son ouvrage : Au lieu qu’incertain de ce qui va suivre, un Lecteur manque souvent le ton nécessaire à l’expression. Je ne suis pas d’un assez grand poids pour innover dans cette rencontre ; je ne remporterais de mon attention que le ridicule, que ceux qui hasardent des nouveautés, ne sauraient se sauver, quelques utiles qu’elles soient. Je m’en tiens donc à ce qui est fait : bienheureux encore, si je puis parvenir à faire connaître l’usage que l’on doit faire de la Ponctuation qui est établie.

Le Point fermé est celui qui marque un sens complet, & [49] que la période est achevée, sans désigner le mouvement, ni le sens des expressions qui la composent, comme on peut le remarquer par l’exemple suivant.

Je me comptais trop tôt au rang des malheureux ;
Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.

Après avoir lu ces deux vers, je n’ai plus rien à souhaiter pour les comprendre ; le sens en est parfait.

Mais ce qu’il y a d’incommode pour un Lecteur, c’est que la stérilité de notre Ponctuation nous oblige de nous servir de ce même Point fermé dans toutes les passions, dans toutes les figures, excepté dans l’admiration, & dans l’interrogation. Et lorsque les premiers termes d’une période ne désignent pas le sens d’un Auteur, celui qui lit, ne pouvant [50] à l’abord le développer par la Ponctuation, est toujours incertain, lorsqu’il prononce un ouvrage pour la première fois : Ainsi je doute qu’à la première lecture, il donnât aux vers suivants le ton, qu’ils doivent avoir ; les deux premiers ne le faisant pas connaître par leurs termes. C’est Cléopâtre empoisonnée qui commande à sa Confidente dans Rodogune.

Si tu veux m’obliger par un dernier service,
Après les vains efforts de mes inimitiés,
Sauve-moi de l’affront de tomber à leurs pieds.

Un Lecteur peu sensible à l’expression ne s’apercevra pas aussi de l’ironie qui est renfermée dans les vers que Nicomède dit au sujet de son frère.

Puisqu’il peut la servir à me faire descendre,
Il a plus de vertu que n’en eut Alexandre :
Et je dois lui céder, pour le mettre en mon rang,
Le bien de mes Aïeux, & le prix de mon sang.

Et ainsi de tous les autres mouvements que l’expression doit faire sentir ; & qui échapperont infailliblement au Lecteur, si par une expérience & une habitude assurées il ne s’est acquis l’art de suivre le sens d’un Auteur, sans y être conduit par la Ponctuation.

Le Point d’admiration est celui qui avertit dans la lecture, qu’il faut admirer, s’étonner, ou se plaindre. Ainsi les paroles que Phinée dit à Andromède, après que Persée l’a délivrée du monstre, doivent être terminées par ce Point.

On vous donne à Persée ; & vous y consentez !
Et toute votre foi demeure sans défense,
Alors que de mon bien on fait sa récompense ! [52]

Le point Interrogant marque que l’on doit prononcer l’expression d’un ton supérieur ou élevé : ce qui est si vrai, que c’est une impolitesse d’interroger un grand Seigneur, sans ajouter un correctif à son expression. Voici un exemple du point interrogant dans un vers qu’Agamemnon adresse à Achille, qui ne veut point permettre que l’on sacrifie Iphigénie.

Et qui vous a chargé du soin de ma famille ?

Mais comme le point d’admiration, & le point interrogant marquent non seulement la pause qu’ils exigent ; mais encore la passion ou la figure exprimée par les termes, il me paraît que la marque de l’admiration, [53] ou de l’interrogation devrait précéder la phrase : parce que la période pouvant être longue, & le Lecteur n’étant pas averti qu’elle roule toute sur l’interrogation, par exemple, il pourrait changer de ton : ce qui serait un défaut dans la prononciation, comme on le voit dans les vers suivants :

Quoi ? Je verrai Seigneur, qu’on borne vos États ;
Qu’au milieu de ma course on m’arrête le bras ;
Que de vous menacer on a même l’audace ;
Et je ne rendrai pas menace pour menace ;
Et je remercierai qui me dit hautement ?

Ainsi je ne sais s’il ne serait pas avantageux pour le Lecteur, que la marque d’admiration, ou de l’interrogation précédât la phrase plutôt que de la fermer ; parce qu’il faut une grande habitude dans la lecture pour [54] prendre sans guide le ton qui convient à ces deux figures, en prononçant les termes qui les expriment : Il faut bien souvent le deviner. De là vient que les plus habiles Lecteurs ont bien de la peine, à la première lecture, à prendre le sens d’un ouvrage.

Il y a bien des Auteurs qui, comme M. Racine, n’admettent pas les deux Points ; les uns les confondent avec le Point ; les autres s’en servent indifféremment, au lieu du Point avec la Virgule : mais je trouve que les uns & les autres n’ont point de principe pour établir leur sentiment : Car ceux qui confondent les deux Points avec le Point, ne prennent pas garde que celui-ci termine absolument le sens, & qu’ainsi en s’y arrêtant trop, [55] on détache des choses qui ont une liaison, & une conséquence nécessaires. Et je crois que si M. Racine a employé souvent le Point pour les deux Points, ce n’a été que pour suspendre la déclamation de son Acteur, qui se presse toujours assez. On verra peut-être par la suite, que ceux qui emploient indifféremment le Point avec la Virgule, & les deux Points, n’ont pas plus de raison que les autres.

Les deux Points sont donc une marque, qui avertit le Lecteur que ce qui suit a une liaison nécessaire de sens, ou de conséquence, avec le sentiment ou la proposition que la période exprime ; mais bien que ce qui est détaché par cette ponctuation, pût être supprimé sans altérer le sens de l’Auteur ; néanmoins [56] il doit être prononcé de manière, que l’Auditeur connaisse que c’est une dépendance du même sentiment, ou de la même proposition, comme on peut le remarquer dans les vers suivants, où Phèdre fait connaître à sa Confidente la douloureuse & triste situation où elle se trouve.

N’allons pas plus avant : Demeurons, chère Œnone :
Je ne me soutiens plus : Ma force m’abandonne :
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi :
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi :
Hélas !

Il n’y a personne qui ne sente que toutes ces expressions appartiennent au même sentiment, qui est enveloppé par l’interjection : mais que l’on pourrait en supprimer quelqu’une sans gâter le sens de l’Auteur. Il est vrai qu’au lieu de ces deux Points [57] M. Racine n’y en a mis qu’un : mais il me semble que c’est trop détacher la suite du discours ; surtout lorsque les derniers termes rangent sous le même sentiment toutes les expression qui ont précédé. En voici un exemple sensible. C’est Ériphile qui parle dans Iphigénie, & qui après avoir découvert tous les mouvements différents que son amour lui faisait observer, fait des réflexions sur ce qu’elle a aperçu.

J’ai des yeux : leur bonheur n’est pas encore tranquille :
On trompe Iphigénie : On se cache d’Achille :
Agamemnon gémit : Ne désespérons point.

Constamment toutes ces expressions ont une relation absolue avec la dernière ; & les détacher par des points, c’est ôter au Lecteur la connaissance [58] du sentiment qu’elles renferment.

Celui qui lit n’a point de difficulté dans ces occasions, quand la relation de ce qui suit, avec ce qui précède, est marquée par des conjonctions. On le remarque aisément dans les vers suivants, où Agrippine dans Britannicus parle de Néron.

Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste :
Il commence, il est vrai, par où finit Auguste :
Mais crains, que l’avenir détruisant le passé,
Il ne finisse ainsi qu’Auguste a commencé.

Un Point devant, Mais, arrêterait trop le Lecteur, qui par la pause que ce Point exigerait, détacherait l’attention de l’Auditeur. C’est même pour cette raison, que celui qui récite avec art, prononce la conjonction avant que de faire sa pause, [59] pour tenir celui qui écoute plus attentif : Ce que je ferai remarquer davantage dans la suite.

Il est vrai que l’on peut mettre un point devant les conjonctions ; mais c’est lorsque le sens qui précède n’a aucune liaison avec ce qui suit. On le voit par ces vers.

Que ne devrai-je point à cette ardeur extrême ?
Mais on vient : C’est la Reine elle-même.

Il n’y a nulle liaison entre le sens du premier vers, & celui du second. Il n’en est pas de même dans les deux suivants, où Agamemnon parle à Achille.

Mon cœur pour la sauver vous ouvrait une voie :
Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie.

Il serait ennuyant d’examiner l’emploi des deux Points devant [60] les autres conjonctions ; il n’en résulterait rien de plus que ce que j’ai dit. Je puis donc conclure que les deux Points sont employés devant une expression, qui bien qu’elle pût être séparée de la phrase principale, y a cependant un rapport si conséquent, que si elle était employée seule, elle ne pourrait former un sens parfait suivant le même sentiment.

Le Point avec la Virgule, que l’on appelle, comma, est en usage pour faire des pauses entre les expressions qui sont rangées sous le même régime ; quoiqu’elles présentent des idées différentes, mais nécessaires pour exprimer parfaitement le sens d’un Auteur ; de sorte qu’elles ne pourraient en être séparées, sans l’altérer, [61] comme on le peut voir dans ces vers de M. Despréaux.

Un jeune homme toujours bouillant dans ses caprices,
Est prompt à recevoir l’impression des vices ;
Est vain dans ses discours ; volage en ses désirs ;
Rétif à la censure ; & fou dans les plaisirs.

Ce qui doit faire connaître que le repos du Point avec la Virgule est moindre que celui des deux Points : puisque toutes les idées, dont un Auteur fait un tout, ne doivent point être éloignées ; afin de le présenter ensemble à l’Auditeur, sans lui donner le temps de le perdre. Ainsi comme les conjonctions servent aussi à joindre ces expressions inséparables, il s’ensuit qu’elles peuvent âtre précédées du Point avec la Virgule ; comme on le remarque dans cet exemple, où [62] Phinée répond à son Confident, qui lui a dit que Persée était fils de Jupiter.

Je sais que Danaé fut son indigne mère ;
L’or qui plut dans son sein l’y forma d’adultère ;
Mais le pur sang des Rois, n’est pas moins précieux ;
Ni moins chéri du Ciel, que les crimes des Dieux.

Si les deux derniers vers étaient séparés des deux premiers, ni les uns ni les autres ne formeraient point un sens parfait, selon l’intention du Poète : ainsi il y a entre eux une conséquence nécessaire, qui rend l’expression assujettie à un seul arrangement : Ce qui fait que suivant mon principe, on ne peut mettre deux Points aux endroits où j’ai marqué le Point avec la Virgule.

Enfin la Virgule, la plus petite pause que l’on peut faire [63] en prononçant un discours, est une marque que l’on emploie à séparer les termes, ou les expressions, qui présentent des idées différentes sous le régime d’un même nom, d’un même verbe, d’une même préposition. En voici un exemple pris dans l’Art Poétique.

Faites choix d’un Censeur solide, & salutaire,
Que la raison conduise, & le savoir éclaire,
Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher
L’endroit que l’on sent faible, & qu’on se veut cacher.

On voit que toutes ces expressions ont une seule relation contenue sous le même régime. On se sert de la Virgule non seulement, pour assembler plusieurs attributs sous un même sujet, plusieurs actions sous un même agent, & plusieurs termes sous une même préposition ; mais encore à détacher du discours [64] les propositions incidentes, & les parenthèses. Ces deux vers de Cassiope dans Andromède le font voir clairement.

Et pour punir la mère, ils n’ont ces cruels Dieux,
Ni monstres dans la mer, ni foudre dans les Cieux.

L’exactitude, & la justesse de la Ponctuation sont si nécessaires dans un ouvrage, que ces beaux vers, que prononce Thésée dans Œdipe, ont presque toujours été mal récités, ou déclamés ; parce qu’ils ont été mal ponctués dès les commencements : & il a fallu avoir recours à la réflexion pour développer le sens de l’Auteur. Il me serviront d’un exemple général pour toute la Ponctuation.

Quoi ! la nécessité des vertus & des vices
D’un Astre impérieux doit suivre les caprices ; [65]
Et l’homme sur soi-même a si peu de crédit,
Qu’il devient scélérat, quand Delphes l’a prédit !
L’âme est donc toute esclave : une loi souveraine
Vers le bien ou le mal incessamment l’entraîne :
Et nous ne recevons ni crainte, ni désir
De cette liberté qui n’a rien à choisir,
Attachés sans relâche à cet ordre sublime,
Vertueux sans mérite, & vicieux sans crime :
Qu’on massacre les Rois, qu’on brise les Autels,
C’est la faute des Dieux, & non pas des Mortels :
De toute la vertu, sur la terre épandue,
Tout le prix à ces Dieux, toute la gloire est due :
Ils agissent en nous, quand nous pensons agir :
Alors qu’on délibère, on ne fait qu’obéir ;
Et notre volonté n’aime, hait, cherche, évite,
Que suivant que d’en haut leur bras la précipite,
D’un tel aveuglement daignez me dispenser :
Le Ciel, juste à punir, juste à récompenser,
Pour rendre aux actions leur peine & leur salaire,
Doit nous offrir son aide, & puis nous laisser faire.
N’enfonçons toutefois ni votre œil, ni le mien
Dans ce profond abîme, où nous ne voyons rien :
Delphes a pu vous faire une fausse réponse ;
L’argent put inspirer la voix qui les prononce ;
Cet organe des Dieux put se laisser gagner
À ceux que ma naissance éloignait de régner : [66]
Et par tous les climats on n’a que trop d’exemples,
Qu’il est, ainsi qu’ailleurs, des méchants dans les temples.

Quelquefois au lieu de la Virgule, on emploie ces marques ( ) pour fermer une parenthèse, surtout quand elle est un peu longue ; & alors le Lecteur, quand il la prononce, doit mettre sa voix sur un ton plus bas ou plus haut que ce qui précède, ou ce qui suit, selon le sens qu’elle renferme. Il y en a une dans les vers suivants, où Nicomède parle de son frère Attale, où l’on doit baisser sa voix.

Si j’avais jusqu’ici vécu, comme ce frère,
Avec une vertu qui fût imaginaire,
(Car je l’appelle ainsi quand elle est sans effets)
Et l’admiration de tant d’hommes parfaits,
Dont il a vu dans Rome éclater le mérite,
N’est pas grande vertu, si l’on ne les imite : [67]
Si j’avais donc vécu dans ce même repos
Qu’il a vécu dans Rome auprès de ses Héros,
&c.

Il n’y a pas beaucoup d’éclaircissement à donner sur le Point interrompu : C’est celui qui nous sert à couper le sens d’une expression, par une nouvelle qui a un sens différent ; comme on le remarque dans ces vers d’Andromaque, où Hermione parle de Pyrrhus à sa Confidente.

Hé bien, chère Cléone,
Conçois-tu les transports de l’heureuse Hermione ?
Sais-tu quel est Pyrrhus ? T’es-tu fait raconter
Le nombre des exploits... Mais qui les peut compter ?
Intrépide, & partout suivi de la victoire,
Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire.
Songe...

Dissimulez : votre Rivale en pleurs
Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.

Cet exemple fait connaître [68] que le discours peut être interrompu par la personne qui parle, ou par celle à qui l’on parle. Au premier cas, c’est la réflexion qui fait que l’on s’interrompt ; ainsi ce point demande un petit silence, & un ton de voix différent. Au second cas, c’est une raison subite qui engage celui qui écoute à interrompre celui qui lui parle ; c’est pourquoi il doit lui couper la parole sans pause.

Je ne présume pas avoir heureusement éclairci toutes les difficultés de la Ponctuation ; ni qu’on reçoive généralement les préceptes que j’en ai donnés : Chaque Auteur a sa manière de ponctuer, & quelque irrégulière qu’elle soit bien souvent, il croit cependant entendre parfaitement la ponctuation. [69] D’ailleurs il en abandonne souvent le soin à des Correcteurs, qui ponctuent presque tous sans réflexion, ou sans connaissance. Néanmoins il est de conséquence de ne point confondre le Point avec les deux Points ; ceux-ci avec le Point & la Virgule, joints ensemble ; & de n’employer des Virgules qu’aux endroits qui en exigent. Cette confusion est préjudiciable à un ouvrage ; & a souvent fait naître des disputes entre les Savants, à l’occasion des livres anciens, que des Copistes ignorants ont altérés, avant que l’Impression fut en usage.

Je répète donc à mon Lecteur, que quand il est obligé de lire, ou de réciter un ouvrage, il doit scrupuleusement [70] s’assujettir à la Ponctuation ; en établissant pour principes, que le Point marque la plus longue pause : que les deux Points demandent un moindre repos : que le Point avec la Virgule veut plus de silence, que la Virgule, dont la pause est presque imperceptible. Si un Lecteur s’arrête aux endroits où il n’y a aucunes de ces marques, à moins que ce ne soit une transition, il ne se fait point entendre ; & ne peut donner à l’ouvrage d’un Auteur l’esprit, ou l’action qu’il y a voulu mettre.

Il y a des Auteurs qui ne mettent de distinction dans la ponctuation que par rapport au plus, ou au moins de liaison, qu’ils veulent donner aux expressions qui composent leurs ouvrages : Et [71] par là ils prescrivent au Lecteur la manière de les faire entendre dans la lecture : Ainsi à la place des deux Points ils substituent souvent le Point avec la Virgule : où au lieu de cette dernière ponctuation ils emploient la Virgule. Mais il faut être très assuré dans cette petite science, pour placer à propos les pauses du discours ; de manière que celui qui le prononce puisse lui donner l’esprit, ou l’action que l’Auteur a eu intention de lui donner, par ses expressions.

C’était une nécessité, qu’avant que d’entrer dans le sujet qui m’a déterminé à écrire, je prépare mon Lecteur sur les trois connaissances dont il a indispensablement besoin pour réciter, déclamer, & chanter : [72] c’est-à-dire sur les Accents, qui déterminent le son, & la longueur d’une bonne partie de nos syllabes ; sur la Quantité, qui est la mesure de la prononciation de ces syllabes ; sur la Ponctuation, qui règle les silences nécessaires pour détacher les expressions, qui forment un discours ; de manière que l’Auditeur puisse plus aisément entendre le sens qu’elles rendent : & pour donner à celui qui prononce le temps de reprendre son haleine à des endroits où le sens de l’Auteur ne soit point interrompu.

Peut-être que j’aurais dû traiter encore de la Prononciation de toutes nos syllabes, comme d’une matière nécessaire au dessein que je me suis proposé ; mais ce sujet a été si savamment [73] examiné par l’Auteur du Traité de la Grammaire, que je n’ai pas cru devoir le toucher après lui. Ainsi je passe au sujet de mon travail ; c’est de conduire une personne qui récite, ou lit un ouvrage ; qui prononce une harangue, ou un autre discours oratoire ; qui défend une Partie devant des Juges ; qui déclame une Pièce touchante ; & enfin qui chante des paroles mises en Musique.

Chapitre IV. De la Lecture, ou Récit simple

Le mot de Lecture a deux significations : On le prend pour Érudition, ou Science profonde : Ce n’est [74] point de la Lecture prise en ce sens, dont je veux parler : C’est de l’action par laquelle on prononce à voix haute un écrit, ou un ouvrage, pour en communiquer le sens & les mouvements à ceux qui l’écoutent.

Je trouve qu’il y a de deux sortes de Lectures : L’une qui fait connaître l’ordre d’un ouvrage, l’arrangement des pensées, & le choix des termes, & des expressions dont il est composé : L’autre qui fait sentir à l’Auditeur tous les mouvements répandus dans l’ouvrage. Celle-là satisfait l’esprit ; celle-ci touche le cœur. Ainsi les écrits, où il n’y a point d’action, comme les Actes, les Livres Dogmatiques, les Histoires, les Gazettes, se lisent simplement : mais il faut ajouter l’inflexion de la voix, [75] pour prononcer des Contes, des Fables, des Satires, des Comédies, des Tragédies, qui étant lues sans leur donner de l’action par la voix, n’ont point la grâce dont l’Auteur a voulu les orner ; & ne donnent point à l’Auditeur le plaisir d’en être touché. Je vais traiter de ces deux manières de prononcer.

Il y a si peu de personnes qui lisent bien, parce que l’on ignore les principes de la Lecture, que je me flatte de me faire un mérite auprès du Public, si je puis lui donner les moyens de s’acquérir cet agrément. Tout le monde veut lire ; parce que tout le monde le croit bien faire ; & néanmoins peu de personnes satisfont dans la lecture. Je dis plus ; [76] ceux qui par habitude, & favorisés par la Nature, lisent avec succès, le font presque tous au hasard, faute de savoir les principes, par lesquels on peut fixer la bonne manière de prononcer un ouvrage. Elle a son mérite dans le monde ; & il n’y a personne qui ne sache aussi bien que moi, que c’est par ce moyen que bien des gens ont fait leur fortune, & ont gagné les bonnes grâces de leurs Maîtres.

Le principal fondement de l’art de prononcer, est un organe heureusement disposé ; c’est-à-dire, une voix sonore & flexible, que nous tenons de la Nature : Car il ne faut pas espérer qu’avec une voix disgraciée on puisse plaire aux Auditeurs, & faire valoir le [77] mérite d’un Auteur. Cependant en observant les règles de la Lecture, on peut se faire entendre.

Les maximes donc, sur lesquelles je fonde l’agrément de la Lecture, sont d’observer le lieu, & le nombre des personnes devant lesquelles on doit lire ; afin de proportionner l’étendue de sa voix, de manière que l’on puisse être entendu de tous ceux qui écoutent : Mais il le faut faire de sorte, que l’on soit toujours le maître de baisser, ou de hausser le ton aux endroits qui en sont susceptibles : car rien n’est plus désagréable de prononcer toujours sur le même ton, comme un Écolier. Il est vrai qu’il y a des gens qui n’ont qu’une seule portée de voix, [78] & qui, quand ils sont obligés de monter pour se faire entendre à plus de monde ; ou de descendre, pour ne point frapper trop rudement l’organe d’une ou deux personnes qui les écoutent, sont incapables de varier la force de leur voix ; Ces gens là doivent s’abstenir de lire.

Il est plus avantageux d’augmenter la force de sa voix sur la fin, que de la diminuer ; parce que l’attention de l’Auditeur n’étant pas ordinairement de longue durée, on est obligé de le réveiller en haussant sa voix ; ce que la plupart des Lecteurs ne peuvent faire pour l’avoir pris sur un ton trop haut au commencement de leur lecture. Ainsi celui qui lit doit avant que de le faire, observer [79] la longueur de l’ouvrage qu’il va prononcer, pour se mettre en état de fournir de la voix, aussi longtemps qu’il en aura besoin.

Quoique la prononciation des termes, & des syllabes soit arbitraire, selon bien des gens ; néanmoins il faut savoir les règles que l’on a établies, pour prononcer, de manière que l’on évite le mauvais accent, & que l’on satisfasse les gens qui parlent bien ; ce sont les Courtisans, les Dames, & les Gens de lettres : encore y en a-t-il bien de ceux-ci, qui ayant eu une première éducation mal conduite, ou peu de commerce, prononcent bassement tout ce qu’ils profèrent. Et parce que la Langue Française ne doit avoir aucun accent, comme la [80] Polonaise, un Normand, un Gascon, un Picard, encore attaqués de l’accent de leurs Provinces, ne peuvent lire agréablement. Et il y a même bien des Parisiens, que l’on n’écoute point avec plaisir ; parce qu’ils donnent trop d’enflure à leur prononciation ; & qu’ils y manquent même assez grossièrement, comme d’élever la syllabe des infinitifs en er, dont ils font l’è ouvert ; quoiqu’il soit fermé ; ainsi que je l’ai fait remarquer dans le traité des Accents.

Comme il est essentiel à la Lecture de savoir exactement les effets des Accents, de la Quantité, & de la Ponctuation, je renvoie mon Lecteur à ce que j’en ai dit ; mes derniers traités supposant toujours ceux qui les précèdent. [81]

Un habile Lecteur doit ménager son haleine, de manière qu’il en ait toujours de reste, pour la reprendre aux endroit où il le peut faire, suivant les règles de la Ponctuation : & lorsqu’on trouve une période longue, & que l’on prévoit de ne pouvoir prononcer d’une haleine, il la faut reprendre légèrement aux Virgules, & aux autres fractions du Point, afin que la voix ne s’affaiblisse pas vers la fin de cette période ; ce qui rendrait la lecture désagréable.

Pour parvenir à cette facilité, il est nécessaire de contracter une grande habitude avec les mots ; de sorte que l’on puisse lire mentalement la ligne qui suit celle que l’on prononce. Car un Lecteur qui ânonne [82] pour me servir du terme, fatigue l’attention de celui qui écoute. Un grand mérite pour un Musicien qui exécute, c’est de bien lire la note avant qu’il la frappe, afin de le faire aussi promptement qu’il le doit, & avec les mesures & les agréments qui lui ont été prescrits. Il en est de même du Lecteur ; il doit lire les termes avec une grande facilité, pour les prononcer avec mesure, & avec grâce ; ce qu’il ne saurait faire, s’il est réduit à les chercher.

Comme l’Auditeur est porté naturellement à se distraire, il le fait ordinairement aux pauses que le Lecteur observe : ainsi c’est un art, pour soutenir l’attention de l’Auditeur, que de ne point s’arrêter à la ponctuation ; [83] mais seulement après avoir prononcé les termes qui servent de liaison, ou de transition dans le discours, comme on peut le reconnaître dans ces vers de M. Despréaux ; où j’ai marqué plusieurs points aux endroits où le Lecteur doit s’arrêter ; plutôt qu’à la ponctuation qui précède.

Votre race est connue.

Depuis quand ? Répondez. Depuis mille ans entiers !
Et vous pouvez fournir...deux fois seize quartiers.
C’est beaucoup : Mais enfin... les preuves en son claires ;
Tous les livres sont pleins des titres de vos pères.
Leurs noms... sont échappés du naufrage des temps :
Mais...qui m’assurera qu’en ce long cercle d’ans,
À leurs fameux époux vos Aïeules fidèles,
Aux douceurs des galants...furent toujours rebelles ?

Il faut observer cette maxime dans la Poésie, encore plus [84] que dans la Prose ; parce que l’on ne doit point, pour bien réciter des vers, s’arrêter à la rime ni à la césure, à moins qu’il n’y ait un point, & que le sens ne soit parfait. Ce n’est pas ce que les Lecteurs ordinaires observent ; ils ont accoutumé de bien faire sonner l’un & l’autre : Défaut qui ôte tout l’esprit, toute la délicatesse d’un ouvrage. Enfin on doit faire son possible, quand on lit, pour soutenir, pour lier, s’il m’est permis de parler ainsi, l’attention de l’Auditeur depuis le commencement jusqu’à la fin de la lecture ; car dès qu’il a perdu la suite de ce que l’on prononce, il est en droit de ne plus écouter.

La Langue Française veut être prononcée gravement, & [85] noblement : ainsi il ne faut jamais précipiter son récit ; car non seulement l’Auditeur ne pourrait suivre, mais encore il est rare qu’en précipitant sa parole, on puisse donner à chaque syllabe sa quantité dans sa juste proportion. J’interdis aussi la lecture à toute personne qui a le son de la voix ignoble : les termes, les expressions perdent de leur noblesse dans sa bouche ; & l’Auditeur répugne à l’écouter.

Quoique je recommande à mon Lecteur de prononcer avec gravité ; néanmoins qu’il évite avec soin de tomber dans la déclamation, comme en déclamant on doit éviter de chanter. La Lecture, la Déclamation & le Chant ont leurs mesures qu’il est dangereux de confondre, [86] quand on veut exécuter l’une ou l’autre avec justesse. C’est pourquoi il faut bien proportionner l’intervalle de la quantité, & prononcer chaque syllabe d’un ton plein & égal. Car rien n’est plus insupportable à entendre, que ces gens qui dans une simple lecture, font rouler une syllabe sur des tons différents, & qui font ronfler les paroles par une prononciation emphatique, comme s’ils allaient déclamer quelque endroit touchant.

Ce n’est pas un moindre défaut que d’élever, ou d’abaisser quelques termes, ou quelques syllabes, plus que celles qui les précèdent, ou qui les suivent. Il n’y a presque point d’Étrangers, ni même de Français, qui ne tombent, ou qui [87] ne s’élèvent à la pause, quand bien même le sens ne serait pas terminé : Ils s’imaginent que tout repos demande une cadence, comme dans la Musique : mais ils se trompent ; c’est un des plus grands désagréments de la lecture. Et quand je dis qu’elle doit être variée, c’est avec relation aux pensées, & non aux termes, & aux syllabes : C’est donc sur toute l’expression que cette variation doit rouler, lorsque le sens de la dernière est différent de celui de l’expression qui précède. Voici trois vers de l’Art Poétique dans lesquels on reconnaît sensiblement cette vérité.

Des Héros de Roman fuyez les petitesses :
Toutefois aux grands cœur donnez quelques faiblesses :
Achille déplairait moins bouillant & moins prompt. [88]

Le premier vers doit être prononcé d’un ton ferme & de commandement ; & les deux autres doivent être récités d’une voix plus douce, & plus basse. Mais il faut seulement appuyer sur le terme qui fait le nœud de la pensée : fuyez, est celui qui la marque dans le premier vers ; & Achille, dans les deux autres.

Il me paraît que l’on doit faire beaucoup d’attention à la nature de l’ouvrage que l’on doit lire : il y faut accommoder le ton de sa voix. Si la matière est grave, que l’on prenne une voix sublime, telle qu’elle serait nécessaire pour une Épître au Roi, ou tel autre ouvrage qui parlerait des actions d’un autre Héros. Si le sujet est galant, on doit le [89] lire d’une voix légère, & gracieuse, comme on prononcerait un conte, une aventure, une épître familière, une églogue. Des satires veulent être lues avec vivacité ; une matière dogmatique demande de la sagesse, de la netteté dans la prononciation.

On doit encore réfléchir sur le caractère des Auteurs, bien qu’ils soient d’un même genre : Car qui lirait les Lettres de Balzac, du même goût que celle de Voiture ; ou celles-ci comme les autres, n’entrerait point dans l’esprit de leur travail. Les Tragédies de M. de Corneille demandent absolument un ton de voix plus noble, plus lié, plus élevé, que celles de M. Racine : Celles-ci le veulent plus naturel, plus coupé, [90] plus touchant, que les autres. Les Comédies de Molière demandent plus de délicatesse dans la conduite de la voix, que celles où il n’y a que de l’intrigue, ou des sentiments grossiers. Les Maximes de M. de la Rochefoucauld doivent être lues gravement : Les Caractères de M. de la Bruyère veulent une voix familière, & quelquefois plaisante. Et ainsi de tous les autres Auteurs. Je dis même que si l’on n’entre pas en cela dans l’esprit, dans le goût de l’ouvrage, on expose l’Auteur au mépris, & on lui fait perdre des louanges qu’il mérite bien souvent. De là vient que de petits connaisseurs ne lisant point un ouvrage dans le caractère qui lui convient, n’en peuvent sentir [91] le mérite ; & un bon livre entre les mains de ces gens là passe souvent pour un travail médiocre ; ils ne sauraient connaître ce qu’il a coûté à l’Auteur, qui sentant toute la force des pensées qu’il veut exprimer, cherche & choisit les termes qui leur conviennent.

Enfin la variété de la voix d’une personne, qui lit seulement dans l’intention de faire connaître le sens d’un ouvrage, ne consiste qu’à suivre exactement un Auteur, en donnant à ses expressions un ton, ou un peu plus appuyé, ou un peu plus faible, selon les pensées qu’elles rendent : Ce que l’on peut reconnaître aisément par les termes dont elles sont composées. Et cela dans la vue seulement d’éviter la monotonie, [92] qui rend la lecture très fade, & très ennuyante.

Voilà ce que je trouve à observer pour bien faire une lecture simple. Mais comme toute personne qui écoute, veut être dédommagée de son attention, qui bien souvent la gêne, il est d’un bon Lecteur de lui exprimer les mouvements, aussi bien que le sens d’un ouvrage : c’est ce que j’appelle lecture touchante, qui a ses principes communs avec ceux de la Déclamation : Ainsi je ne parlerai des accents nécessaires pour exprimer les passions, & les figures, que lorsque je traiterai de l’action en général ; & je ferai seulement les remarques suivantes sur la matière dont il est question présentement.

Le Lecteur qui a dessein de [93] plaire, & de toucher par son récit, a encore plus d’intérêt de ménager la portée de sa voix dans cette sorte de lecture, que dans l’autre ; parce qu’il la doit assujettir aux inflexions pour l’accommoder aux mouvements qui règnent dans tout l’ouvrage : & s’il n’est pas capable de la soumettre à toutes ces inflexions, il faut qu’il s’en tienne au simple récit ; car ce n’est pas une chose aisée de donner à sa voix de la relation avec ce que l’on énonce. Un ton comique ne conviendrait nullement avec une action grave ; & ainsi du contraire. Il y a même des voix si bizarres, que l’on ne saurait jamais les mettre dans la nature.

Ainsi je puis donner pour principes généraux, que si l’on [94] récite un ouvrage, dont l’action soit modeste, il faut que la voix soit douce & traînante ; telle qu’il faudrait la rendre, pour prononcer ces vers de Malherbe.

N’espérons plus, mon âme, aux promesses du Monde ;
Sa lumière est un verre, & sa faveur une onde,
Que toujours quelque vent empêche de calmer :
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre ;
C’est Dieu qui nous fait vivre ;
C’est Dieu qu’il faut aimer. (Paraphrase du psaume CXLV)

Les expressions qui regardent un mystère, veulent être récitées par une voix humble, mais grave & ferme tout ensemble : c’est de cette manière que je proférerais les trois derniers vers du sonnet de des Barreaux.

Tonne, frappe, il est temps, rends-moi guerre pour guerre :
Mais quoi ! sur quel endroit tombera ton Tonnerre,
Qu’il ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ? [95]

Le récit d’un combat demande un ton éclatant, & pressé. En voici un exemple dans le récit qu’Éphestion fait à Alexandre de la mort de Taxile, tué par Porus.

N’entends-je pas ; dit-il, l’infidèle Taxile ;
Ce traître à sa Patrie, à sa Maîtresse, à Moi ?
Viens, lâche
, poursuit-il, Axiane est à toi ;
Je veux bien te céder cette illustre conquête :
Mais il faut que ton bras l’emporte avec ma tête :
Approche
. A ce discours, ces rivaux irrités
L’un sur l’autre à la fois, se sont précipités.
Nous nous sommes en foule opposés à leur rage :
Mais Porus parmi nous court, & s’ouvre un passage,
Joint Taxile, le frappe, & lui perçant le cœur,
Content de sa victoire, il se rend au vainqueur.

S’il s’agit de quelque magnificence, la voix doit être grave, pompeuse, élevée, telle qu’il faut l’avoir pour réciter ces vers de M. d’Hénaut. [96]

Avant qu’on eût admis au monde cette Chimère,
Du faste des grandeurs l’extravagante mère,
Ces superbes palais, ces Forts audacieux,
Qui gourmandent la Terre, & menacent les Cieux ;
Ces grands ameublements, chargés de broderie ;
Où l’or est abîmé parmi les pierreries ;
Ces Temples, ces Autels, si riches, si parés ;
Où les Dieux cependant sont si mal adorés ;
Enfin ces grands Portails, ces magnifiques Dômes,
Et ces Tours d’où les Grecs auraient vu vingt Royaumes,
De notre vanité monuments éternels,
N’avaient pas apparu, même en songe, aux Mortels.

Mais en lisant les vers qui suivent les précédents, il faut adoucir sa voix, & la rendre plus familière pour exprimer la tranquillité, & les plaisirs.

Sous un rustique toit, lambrissé de branchages,
Sur un lit de gazon, ou sur un tas d’herbages,
Le Berger, la Bergère, unissant leurs désirs,
S’abandonnent sans crainte aux amoureux plaisirs. [97]
Leur cabane, bâtie, & de jonc, & d’argile,
Contre les vents à peine était sur un asile ;
Mais contre les soucis c’en était un certain :
On y dormait en paix, du soir jusqu’au matin :
Les hôtes n’y craignaient, ni vol ni violence ;
Et la nuit s’y Passait dans un profond silence :
Tandis qu’ils sommeillaient, tout leur cœur sommeillait ;
Et jamais en sursaut on ne les réveillait :
De songes égayés les images flatteuses
Ne faisaient qu’enchanter leurs âmes amoureuses :
Le Taureau mugissant, & les bêlants troupeaux
Finissaient sans alarme un si charmant repos ;
Les rappelaient aux champs, au lever de l’Aurore ;
Et les rendaient aux soins de Pomone, & de Flore.
Au fond d’un bois touffu, par leurs vœux consacrés,
Dieu, sans cérémonie était d’eux adoré ;
Et content d’un Autel, jonché de fleurs & d’herbes,
N’était point rebuté d’adorateurs superbes.
Que pouvait-il manquer à leur félicité,
Avec tant d’innocence, & de simplicité ?

On voit donc par ces exemples, que le Lecteur doit absolument allier l’accent de sa voix avec le caractère de l’ouvrage ; [98] c’est à celui qui lit à le bien examiner, & à voir si la Nature lui a donné une voix propre pour aller jusqu’au cœur de celui qui écoute ; une voix ignoble ne peut inspirer de nobles sentiments ; une voix grave & lente ne saurait entrer dans le ton nécessaire au récit d’un ouvrage comique ; une voix trop claire n’impose point ; une grosse voix est presque toujours confuse. Mais comme j’examinerai dans la Déclamation toutes les différences de voix qui conviennent à tous les mouvements en particulier, j’y renvoie mon Lecteur, à qui je fais seulement remarquer ici, qu’il doit avoir encore plus de soin dans la lecture touchante que dans l’autre, de bien nourrir la prononciation des termes & des syllabes, pour ne [99] point rendre sa lecture sèche, comme le font ceux qui n’ont point accoutumé de lire ; c’est-à-dire que le son ne doit jamais être discontinué qu’aux pauses, qu’il est permis de faire suivant les règles de la Ponctuation.

Comme on n’est point ordinairement préparé, quand on fait une lecture, je ne conseille à personne d’en entreprendre, qu’il n’ait contracté l’habitude de prévoir les mouvements par les premiers termes qui les expriment : car une passion, une figure mal touchée ne fait point de plaisir à l’Auditeur. Il n’en est pas de même de la Déclamation, on sait l’ouvrage par cœur ; on a eu le temps d’étudier ses tons & ses gestes : mais dans la lecture, il faut deviner [100] les mouvements qui doivent suivre ceux que l’on fait sentir actuellement : ce n’est pas une chose aisée.

Quand on fait une lecture, ce n’est point pour se donner en spectacle : ainsi on ne doit pas allier le geste avec la prononciation : Néanmoins les différentes passions que l’on exprime, exigent naturellement de petits mouvements de bras & de visage, qui donnent du feu, & de l’agrément : on ne peut les refuser à la Nature, qui nous les fait faire involontairement : Mais j’avertis mon Lecteur de n’y donner aucune attention ; ce serait un mauvais goût ; car le geste, comme principe, ne doit avoir aucune part à la lecture. Et il y a même des Nations, comme les Allemands, qui ne l’admettent [101] pas dans leurs Prédications ; soit qu’ils le regardent comme une chose inutile pour toucher ; ou comme une chose indécente à un homme grave ; ou enfin qu’ils ne se sentent pas assez de délicatesse pour allier le geste avec la prononciation : Au contraire des Italiens qui l’outrent dans leur déclamation : mais c’est un excès condamnable dans l’une & dans l’autre Nation.

Chapitre V. De la Prononciation du Discours Oratoire.

Après avoir examiné ce que je crois convenir à la [102] Lecture particulière, l’ordre veut qu’avant d’entrer dans la Déclamation, je traite de l’art de lire, ou de prononcer un Discours d’éloquence, ou un Plaidoyer. Cette première partie me semble la plus difficile. Tel serait bon Acteur, excellent Lecteur, habile Avocat, même bon Prédicateur, qui ne pourrait prononcer une harangue à un Prince, ni un autre discours au milieu d’une Assemblée nombreuse.

Cela demande une voix sonore, grave, & imposante, qui puisse répondre à l’élévation des pensées, & des expressions que l’on emploie dans ces sortes d’ouvrages : Et toute personne à qui la Nature a refusé le talent de parler noblement en Public, ne devrait point s’y commettre. [103] Mais quand la nécessité l’y oblige ; qu’il observe exactement les règles des Accents, de la Quantité, de la Ponctuation, & de la simple Lecture ; & qu’il suive les observations suivantes s’il croit qu’elles puissent lui être utiles.

Je trouve qu’il est nécessaire que celui qui parle de cette sorte en Public, le fasse posément, & avec grandeur ; non seulement pour répondre à l’élévation de la personne que l’on harangue, ou au mérite de ceux qui s’assemblent pour écouter ; mais encore pour attacher davantage les Auditeurs aux raisons & aux faits qu’on leur propose. Ainsi celui qui prononce en une semblable occasion, doit en quelque façon s’écouter.

Comme on n’en veut alors [104] qu’à l’esprit, & point au cœur, celui qui prononce un discours, une harangue, doit éviter avec soin de donner aux passions, ou aux figures, que ces sortes d’ouvrages peuvent contenir, les accents qu’elles exigent, quand on veut toucher l’Auditeur. C’est pourquoi la fin de ces discours n’étant que de plaire, ou de convaincre, on ne doit varier sa voix qu’imperceptiblement pour détacher les mouvements, & les preuves : Art qui est si difficile à trouver, que les connaisseurs disent, qu’il y a bien moins de personnes capables de prononcer une harangue, ou un discours public, que de prêcher, ou de déclamer ; l’action étant d’un grand secours à celui qui le fait. [105]

 Quand on hausse, ou que l’on baisse sa voix, ce doit être faiblement ; mais il faut si bien moduler (pour me servir du terme qui y convient) aux environs du ton que l’on a pris, que l’on ne soit point entraîné ou trop haut, ou trop bas par la vivacité du sujet, ou de l’expression, autrement ce serait déclamer ; défaut essentiel dans ce genre de prononciation. Et si l’on est contraint de réveiller l’attention de l’Auditeur par une voix plus ferme, cela doit se faire par degrés insensibles, de manière qu’il ne s’en aperçoive pas. Car j’ose avancer que ce serait perdre en quelque façon le respect dû aux personnes qui écoutent en ces sortes de rencontres, que de se laisser emporter [106] à l’exclamation.

Parce que l’on a presque toujours les yeux attachés sur celui qui parle, il doit le faire avec assurance, & être dans une situation agréable de corps, & de visage. Il ne conviendrait pas de négliger cette attention ; ce serait n’en point avoir pour ceux qui écoutent, & leur donner lieu de se distraire.

Aux endroits qui marquent de la vivacité, il en faut donner à sa parole ; mais avec retenue, comme je l’ai déjà dit, afin de faire remarquer ces endroits, pour en insinuer la force dans l’esprit de l’Auditeur.

C’est un défaut assez commun aux personnes qui parlent en Public, de terminer les périodes par un ton différent, ou [107] en haut, ou en bas : Cela a très mauvaise grâce ; & il faut toujours soutenir sur la dernière syllabe masculine, ou sur celle qui précède la féminine : Et se contenter d’appuyer un peu plus fortement sur cette dernière syllabe, quand elle est le nominatif, ou le participe d’un verbe qui interroge, ou le dernier terme de l’interrogation.

Celui qui parle en Public doit avoir beaucoup de soin de détacher, par un petit changement de ton, les propositions incidentes, & les parenthèses, afin que rien n’échappe à l’Auditeur ; ce qui arriverait infailliblement, s’il était fatigué par une monotonie continuelle, comme je l’ai fait remarquer dans la Lecture. [108]

C’est pour cette même raison que je recommande encore à celui qui prononce en Public, d’appuyer plus fortement sur les premiers termes d’un sens contraire, ou qui expriment une conséquence ; par exemple sur Mais, Car, après lesquels il doit plutôt s’arrêter qu’à la ponctuation qui est devant, par la raison que j’en ai donnée.

Je suis de sentiment que celui qui prononce un discours oratoire, a un intérêt particulier d’observer le temps qu’il le doit faire, & le lieu où il le fait ; encore plus que celui qui lit : Parce que le premier portant sa voix plus haut que l’autre ordinairement, il doit en ménager la durée & la force avec soin : Car s’il venait à en [109] manquer, il ne serait plus écouté avec plaisir ; & il serait exposé à demeurer court, par l’inquiétude que le défaut de voix lui donnerait, ou du moins à devenir rauque sur la fin de son discours.

Enfin il faut éviter dans ce genre de Prononciation, les gestes de l’action, & n’en faire tout au plus que de la main : mais ils doivent être si délicatement ménagés, qu’ils semblent venir de la nature, & n’être employés que pour orner l’attitude de la personne qui parle. [110]

Chapitre VI. De l’Action de l’Avocat.

Je devrais m’être interdit de parler de cette partie, M. les Avocats la connaissent beaucoup mieux que moi.

Mais comme la prononciation d’un Plaidoyer fait partie de mon sujet, je n’ai pu me dispenser de dire ce que je crois lui convenir. Je ne parle point à des Avocats formés ; mais ceux qui se destinent au Barreau pourront profiter de mes observations.

Je ne sais si je fais bien d’avancer, que la belle manière de plaider commence à se perdre : Il n’y a plus, ce me semble, autant de noblesse, & de [111] gravité dans l’action de l’Avocat, qu’il y en avait autrefois. Pour se donner de la facilité dans le Plaidoyer, on est presque tombé dans le populaire : On se contente d’exposer les faits, d’expliquer les moyens en donnant de la violence à sa voix, sans la conduire ; en un mot on ne songe plus à faire valoir la justice de sa cause par la parole : on néglige les tons nécessaires pour convaincre, & pour arracher l’équité des Juges, s’il m’est permis de parler ainsi.

Comme c’est là le seul but qu’un Avocat doit se proposer ; car il lui serait ridicule de prétendre les toucher, ils sont en garde contre cet artifice, il ne doit nullement employer les accents nécessaires pour le Pathétisme ; [112] il révolterait les Juges, qui ne cherchent qu’à connaître la vérité, pour être en état de rendre la justice.

Ainsi un Avocat, après avoir fait une sérieuse attention à tout ce que j’ai dit jusque à présent, doit éviter l’accent, & faire consister tout son art à hausser, & à baisser sa voix à propos, selon le sens de l’expression.

Que par le ton de sa voix il marque beaucoup de confiance dans ses moyens de faits, & de droit ; car une voix hésitante n’impose point, & donne même du soupçon au désavantage de sa Partie.

La matière d’un Plaidoyer est toujours importante, puisqu’il s’agit du salut des Familles : [113] Ainsi quand on est préposé pour les défendre, il faut donner de la gravité à sa prononciation, surtout en prenant ses Conclusions, & en citant des Lois, & des Statuts : Et lorsqu’on en tire des inductions, il est nécessaire d’élever sa voix, avec un peu plus de feu ; & d’appuyer fortement sur les termes qui servent à expliquer les moyens. Mais il faut éviter le défaut de certains Avocats, qui, pour donner plus de poids à leurs paroles passent les bornes de la quantité, & des pauses que le sens du discours exige : Cette lente manière de plaider ennuie le Juge, & l’expose à perdre ce qui a précédé. Ce n’est pas un moindre défaut, que de précipiter ses paroles ; c’est déroger [114] à la noblesse de sa profession, & tomber dans le bas, & dans la confusion ; car il est impossible de bien entendre un homme qui parle trop vite. Un Avocat doit donc s’accoutumer à donner de justes mesures à sa prononciation.

D’ailleurs c’est en quelque façon manquer de respect pour les Juges, & abuser de leur patience, que de traîner son discours ; ou de brailler avec pétulance, & sans ordre ; c’est envelopper la vérité par des tons mal ménagés, & confus, qui ne produisent aucun effet favorable pour la Partie.

Un Avocat doit avoir grand soin de la force de sa voix, de manière qu’il en puisse toujours fournir ; il serait douloureux pour sa Partie, qu’il en manquât aux endroits de sa [115] cause, où il en aurait le plus de besoin. Il y a des Avocats qui au commencement d’un Plaidoyer font paraître une vigoureuse poitrine, lorsqu’ils devraient la ménager ; & qui à peine peuvent parler, quand ils sont au fort de leurs raisons. Les plus beaux plaidoyers n’auraient pas leur effet dans la bouche de ces petits Orateurs.

Souvent les Plaidoyers sont longs ; le Juge s’ennuie d’écouter ; il est de la prudence de l’Avocat de le réveiller, en donnant un peu plus de force à sa voix. Car le Juge fatigué bien souvent par une monotonie très désagréable, attend à développer la vérité des faits dans le Plaidoyer de l’Avocat Général, qui constamment les lui fera connaître avec toute [116] la sagesse, toute la prudence & toute les règles que l’on peut souhaiter dans un excellent Orateur.

L’Avocat qui défend, doit donner plus de feu à sa prononciation, que celui qui demande ; & celui qui réplique doit paraître plus animé que celui qui défend ; parce que celui-ci a des moyens à établir, & des raisons & des faits à détruire, & que celui-là doit les rétablir, & détruire à son tour ceux de l’Avocat opposé. Mais que l’un & l’autre se donnent bien de garde de prendre le ton exclamatif : ce serait tomber dans la Déclamation, qu’un habile Avocat doit éviter. Car on ne doit nullement présumer, que par des accents plaintifs on puisse aller jusqu’au cœur du Juge ; ce serait [117] penser que l’on pourrait surprendre son équité. Il est cependant vrai qu’il y a des voix séduisantes, qui donnent un grand poids aux moyens ; mais ce n’est point par le secours des accents ; c’est par la noblesse de l’énonciation, par le beau son de voix, & par l’art de la ménager conséquemment à toutes les réflexions que j’ai faites jusqu’à présent.

Les gestes d’un Avocat doivent être les mêmes que ceux d’une personne qui prononce un discours public : c’est-à-dire, qu’il ne doit donner qu’un léger mouvement à ses bras, convenable à ses expressions ; car c’est déroger à la gravité du sujet, & des Juges, que de se donner un mouvement forcé, & déréglé ; forcé parce que l’action d’un Avocat [118] n’en demande point, par les raisons que j’ai données ; & déréglé, parce que des gestes un peu forts ne conviennent que quand on a dessein de toucher l’Auditeur.

Quelque fausseté que l’Avocat de la Partie adverse avance, il faut conserver l’égalité & la fermeté de sa voix, pour détruire ses moyens ou ses faits avec plus de force & d’autorité. La passion dans un Avocat cause de l’altération dans sa voix ; & l’emportement, & l’exclamation sont suspectes en fait de vérité. D’ailleurs un Avocat susceptible de colère, ne peut plus prononcer nettement ; il ne saurait être le maître de ses termes, pour les employer à propos pour la défense de sa Partie.

Je ne conseillerais point à un Avocat, qui n’aurait pas naturellement [119] la voix heureuse, de s’exposer à plaider ; car une voix obscure, trop aiguë, ou tonnante n’est point favorable à la vérité ; quand l’organe de celui qui parle est mal affecté, on n’écoute point avec attention, ni avec plaisir.

Chapitre VII. De la Déclamation.

Voici un article qui intéresse fort les gens de plaisir. Tout le monde parle & juge de l’Acteur, sans pourtant connaître les principes de l’Action. Cet Acteur m’a touché, dira quelqu’un ; donc il est bon : mauvaise conséquence ; car ce quelqu’un là est le plus souvent un sujet fort épais, qui serait affecté [120] de la voix la plus commune, & dont les sentiments sont si mal conduits, que tout ce qui lui paraît nouveau, est un agrément pour lui. Je vais plus loin ; & j’avance, que ceux qui exécutent, passablement même, ignorent la plupart les principes de la Déclamation : un peu de disposition du côté de la Nature fait tout leur mérite, que le hasard fait briller quelquefois ; mais que l’ignorance des règles anéantit dans d’autres occasions.

La Déclamation, dans le sens qu’on la prend aujourd’hui, est le récit ampoulé, que l’on fait d’un discours oratoire, pour satisfaire l’esprit, & pour toucher le cœur des spectateurs. D’où il s’ensuit qu’un Sermon, une Oraison, une Tragédie, une Comédie peuvent être l’objet de cette Partie de la Rhétorique. [121]

Il s’ensuit encore de cette définition, que ce qui j’ai donné de préceptes pour rendre la lecture touchante, sont communs à la Déclamation ; puisque l’une & l’autre ont la même fin : ainsi je suis dispensé de les répéter : Il y a néanmoins de la différence : Elle consiste en ce que la Déclamation est plus aisée que l’autre ; l’Acteur sait par cœur ce qu’il doit prononcer, comme je l’ai déjà dit ; le Lecteur n’est presque jamais préparé : De sorte que celui-là est maître de son action ; il en a étudié les différents mouvements ; il a eu le temps de pénétrer le sens de l’ouvrage ; c’est sa faute s’il ne le fait pas entendre ; s’il ne touche pas l’Auditeur. Mais celui qui lit prononce à l’aventure ; & quand il rencontre, son mérite est plus grand que celui de l’Acteur. [122]

Cette différence consiste encore dans l’étendue de la voix, qui doit être plus forte que celle du récit particulier, comme je le ferai voir dans la suite.

Et enfin l’Orateur ajoute le geste à sa prononciation, & il n’est pas permis au Lecteur de l’employer comme un moyen pour toucher le Spectateur.

Supposant donc tout ce que j’ai déjà dit dans mon ouvrage, voici ce que je crois devoir ajouter pour déclamer avec justesse & avec grâce.

Il y a deux parties dans la Déclamation, la voix & le geste : Il y a deux sortes d’ouvrages, que l’on peut déclamer, de sérieux, & de comiques. Mais avant que d’entrer dans cette discussion, je déclare que je ne m’attache à cette partie de mon travail, [123] qu’en tant qu’elle regarde le Théâtre, pour deux raisons qui me paraissent essentielles.

Car les Prédicateurs, ou ceux qui peuvent faire des actions publiques, sont conduits par leurs propres lumières, qui sont de beaucoup supérieures aux miennes : & j’aurais, ce me semble, très mauvaise grâce de prétendre être en état de leur donner des leçons : si cependant ils croient pouvoir tirer quelque avantage de mes observations, ils peuvent les lire avec confiance, puisque elles sont propres à leur profession.

Ma seconde raison est, que le Théâtre étant négligé, il serait à souhaiter que ceux qui donnent du plaisir au Public, pussent savoir où prendre les règles de leur art. D’ailleurs chacun se [124] fait aujourd’hui dans le monde un louable amusement de la déclamation ; on représente même des pièces entières : ainsi c’est dans la seule vue d’être de quelque utilité aux uns & aux autres que je me suis déterminé à travailler.

 Il y a dans l’Action des principes généraux ; il y en a de particuliers. Ceux-là sont d’avoir assez de discernement pour connaître l’esprit de ce que l’on doit prononcer ; de manière qu’on puisse le représenter par son récit aux spectateurs. Il faut de l’étude, de l’éducation, du goût, du commerce pour s’acquérir cette connaissance : d’où j’infère qu’il n’y a pas lieu de s’étonner si l’on voit si souvent des Acteurs incertains, & faux dans leur action. Ils sont le plus souvent tranquilles, quand [125] ils contestent ; en colère, quand ils exhortent ; indifférents, quand ils remontrent ; froids, quand ils invectivent. J’ai dit ailleurs que c’était là ce qu’on appelait communément, ne pas savoir, ne pas sentir ce que l’on dit, n’avoir point d’entrailles. Ainsi une personne qui n’a pas le discernement assez heureux, pour connaître ; le sentiment assez vif, pour exprimer ce qu’il connaît, ne doit point se mêler de déclamer. De là vient qu’un Auteur, ayant d’ailleurs toutes les dispositions nécessaires qu’il pourrait espérer de la Nature, en récitant son ouvrage, touchera toujours l’Auditeur, plus que quelque Acteur que ce puisse être ; parce qu’il est en état de ne manquer aucune inflexion de voix, aucun geste, pour exprimer son action. De là [126] vient encore que ce même ouvrage, qui fait plaisir dans la bouche de l’Auteur, perd de son mérite sur le papier, & par le récit étranger : parce qu’étant très rare que l’on conçoive tout d’un coup par la lecture, ou par une fausse déclamation la délicatesse des caractères, & des sentiments, ce qui en échappe est autant de rabattu sur la bonté du travail. C’est là un malheur que les Auteurs ne sauraient éviter, jusqu’à ce qu’il y ait dans les hommes un esprit, & un sentiment de justesse, général, & capable de concevoir, & de sentir de la même manière toutes les beautés d’un ouvrage.

Un Acteur doit non seulement être tout entier à ce qu’il exprime ; mais il faut encore, quand il n’est pas seul sur la scène, [127] qu’il ait la même attention à ce que lui dit l’Acteur qui lui parle : c’est là absolument une dépendance de l’action : il doit suivre cet Acteur pour conformer à ses expressions son geste, son visage, son attitude. Cependant on voit tous les jours de ces Acteurs qui promènent leurs regards, & leur imagination dans tout ce qui est étranger à leur action ; & ils ne pensent pas qu’ils sont de part dans celle de l’Acteur qui parle ; que le Spectateur observe leur situation pour remarquer l’effet que les expressions de celui qui parle doivent faire sur eux : & s’ils y paraissent insensibles, la représentation est absolument manquée, & le Public peu satisfait.

L’Acteur doit étudier son extérieur [128] avec soin, pour placer ses gestes, & ses attitudes à propos : il doit cultiver sa prononciation avec attention, afin de donner à sa voix tout le goût dont elle peut être susceptible, pour satisfaire les Spectateurs : Car de croire que cet agrément vienne sans réfléchir, c’est penser extravagamment. Les Acteurs les plus entendus manquent souvent les premières fois : À plus forte raison les personnes sans intelligence seront-elles dans le faux de l’action, si elles ne travaillent pas à se perfectionner. Je sais qu’il y en a d’assez prévenus, pour croire être les maîtres dans l’art de déclamer ; mais c’est une marque de leur petit esprit ; puisque ils n’ont ni la conception assez bonne, pour pénétrer dans [129] le sens d’un rôle ; ni assez de principes, pour le représenter avec justesse.

 Qu’un Acteur étudie encore son caractère, pour ne point se charger d’un rôle qui ne lui convienne pas : Car tel peut bien représenter le personnage d’un Roi, qui ne saurait entrer dans celui d’un jeune Prince, agité par la gloire, ou par l’amour ; ou faire celui d’un Confident, dont l’action & les sentiments ne doivent point avoir autant d’élévation : Et ainsi du contraire. Que l’Acteur ne néglige point de convenir aux personnages, par la taille, par l’âge, par la voix ; le Public suppose toujours qu’un Roi doit avoir une belle prestance, l’air noble, & la voix mâle : Il ne s’accommode [130] point d’un Amant sexagénaire, à grosse voix, & d’une taille spacieuse. Car le Spectateur examine tout, & le moindre dérangement le rend bien souvent ennemi de l’ouvrage qu’on lui récite.

Ainsi je recommande à un Acteur de se laisser conduire par l’Auteur d’une Pièce, s’il est encore vivant, & à sa disposition : Celui-ci en saura toujours plus que l’autre sur le choix d’un rôle, & sur la manière de l’exécuter. M. de Corneille, quoique il eût conservé son accent Normand, dirigeait sûrement les Acteurs qui représentaient ses Pièces : Et M. Racine, qui était l’homme qui récitait le mieux, mettait les siens dans toute la délicatesse de l’action. [131]

 Les principes particuliers de la Déclamation regardent la voix, & le geste séparément.

Comme les Spectacles se donnent dans des lieux beaucoup plus vastes que ceux où l’on fait des lectures ; & que l’on doit se faire entendre à beaucoup plus de monde dans ceux-là, un Acteur doit avoir une portée de voix beaucoup plus forte, que celui qui fait une lecture ; de manière qu’il puisse être toujours en état de varier les accents, suivant les mouvements de la Pièce. Car tel Acteur qui pourrait lire un ouvrage à la perfection, manquerait peut-être de poitrine pour se faire entendre sur un Théâtre : De même qu’il y a des voix [132] qui n’ont pas assez de force pour y paraître, dans le chant, & qui dans une chambre produisent tout leur effet. D’où vient qu’il se rencontre des Acteurs, qui étant obligés dans le plus bas de leur rôle, de prendre un ton au-dessus de celui qui leur est naturel, ne peuvent plus, lorsqu’ils sont dans les fortes passions, varier leur accent pour les faire valoir ; & par ce défaut ils ôtent au Spectateur le plaisir du sentiment, & à l’Auteur celui du succès.

Il y a même beaucoup d’organes, qui peuvent fournir une voix fort nette & très gracieuse dans le plus haut ton de la Déclamation, qui dans le plus bas sont confuses, & obscures. Et d’autres, au contraire, qui [133] ont la bas de la voix fort distinct, & agréable, qui sont fausses, & confuses dans le haut. Ce défaut est difficile à réparer, quand il part de la faiblesse de la poitrine ; mais lorsqu’il vient du peu de conduite que l’Acteur donne à sa voix, il peut être corrigé par l’expérience : Car la voix s’acquiert par l’habitude.

Un Acteur doit éviter avec soin d’avoir deux tons de voix différents : c’est-à-dire, de prononcer dans un ton naturel en de certains endroits, & de tomber dans le fausset, quand il est obligé de s’élever. Ce désagrément est très choquant pour l’Auditeur.

Les voix trop claires ne devraient jamais prendre de grands rôles ; parce qu’elles ne conviennent [134] point à la noblesse des personnages, que l’on met sur la scène : Et parce qu’elles ne sont point susceptibles d’inflexions assez sensibles, pour traiter une passion.

On ne doit jamais pousser son ton au-delà de la Nature : les éclats de voix font toujours un mauvais effet.

Quoique l’on doive faire entendre la syllabe muette des vers féminins ; cependant il est ridicule d’y appuyer aussi fortement, que le font quelques Acteurs ; C’est faire perdre au vers sa qualité, & rendre longue la plus brève de nos syllabes.

Voilà ce que je pense sur la conduite de la voix en général ; il est nécessaire d’entrer dans le détail, pour tâcher de satisfaire le Lecteur sur tout ce [135] qui a du rapport à mon sujet.

Les Exordes, les Expositions, & les autres parties d’une Pièce, ou d’un Discours, destituées de passions, ou de figures, ne demandent point d’autres règles pour conduire sa voix, que celles que j’ai déjà données ; observant néanmoins de la ménager de manière dans ces endroits, que l’on en ait suffisamment pour fournir aux grands mouvements : Et d’ailleurs en forçant trop sa voix dans ces occasions, ce serait sortir de l’esprit du sujet, qui ne demande que de la netteté, & de la noblesse dans la prononciation.

Il n’en est pas de même des passions qui veulent des accents différents : L’Amour, par exemple, peut avoir trois diverses [136] situations : lorsqu’on en ressent la douceur ; quand il donne de la joie ; & enfin lorsqu’il fait souffrir ses peines. Au premier cas il faut l’exprimer par une voix flatteuse & tendre, comme ces deux vers de Chimène & de Rodrigue, dans le Cid.

Chimène, qui l’eût cru ?

Rodrigue qui l’eût dit !

Que notre heur fût si proche, & si tôt se perdît.

Par une voix gaie, quand il fait plaisir : Ainsi qu’il faudrait réciter ces trois vers de Bérénice.

Rassurons-nous, mon cœur, je puis encor lui plaire.
Je me comptais trop tôt au rang des malheureux,
Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.

Et par des tons pressants & plaintifs, lorsqu’on souffre ; comme [137] on le peut sentir par les dernières paroles d’Hippolyte dans Phèdre.

Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie :
Prends soin, après ma mort, de la triste Aricie.
Cher ami, si mon Père, un jour désabusé,
Plaint le malheur d’un fils, faussement accusé,
Pour apaiser mon sang, & mon ombre plaintive,
Dis-lui, qu’avec douceur il traite sa captive ;
Qu’il lui rende...

L’effet de la haine est de rendre rude, sévère, & impitoyable celui qui en est attaqué : Ainsi les expressions qui la font connaître doivent être prononcées par une voix âpre, telle qu’il faut l’avoir en déclamant ces vers d’Hermione à Oreste, après qu’il lui a dit que Pyrrhus venait d’être assassiné par son ordre. [138]

Adieu : Tu peux partir : Je demeure en Épire :
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son Empire ;
À toute ma famille : Et c’est assez pour moi,
Traître, qu’elle ait produit un monstre tel que toi.

Par une voix grondante. En voici un exemple dans Cyrus, lorsque Astiage parle ainsi à Harpage.

J’ai voulu te parler. Tu te troubles, perfide ;
Et ton Roi, dans les fers, t’étonne & t’intimide :
Quand il régnait encor, ardent à le trahir,
Ingrat, tu n’as pas craint de lui désobéir.

Et par une voix ferme & dure ; comme il faudrait prononcer ces derniers vers de Cléopâtre dans Rodogune.

Règne ; de crime en crime enfin te voilà Roi ;
Je t’ai défait d’un Père, & d’un Frère, & de Moi.
Puisse le Ciel tous deux vous prendre pour victimes
Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes ;
Puissiez-vous ne trouver dedans votre union,
Qu’horreur, que jalousie, & que confusion. [139]
Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble.

À examiner le Désir, il est violent, modéré, ou languissant : Et il me semble que la violence du Désir peut avoir deux sources, l’Amour, ou la Résistance. Si l’Amour est la cause du Désir, il s’exprime par une voix tendre, & néanmoins pressante. C’est sur ce ton que l’on doit déclamer les vers de Bérénice, qui attend sa Confidente avec impatience.

Phénice ne vient point ! Moments trop rigoureux,
Que vous paraissez lents à mes rapides vœux !
Je m’agite, je cours, languissante, abattue,
La force m’abandonne, & le repos me tue.
Phénice ne viens point !

Si la Résistance est le sujet de cette violence, on emploie un ton de dépit & de colère. [140] Celui qui réciterait les vers de Cléopâtre, qui demande à ses fils la mort de Rodogune, devrait prononcer de cette sorte.

Je vous le dis encor, le Trône est à ce prix :
Je puis en disposer, comme de ma conquête :
Point d’Aîné, point de Roi, qu’en m’apportant sa tête :
Et puisque mon seul choix vous y peut élever,
Pour jouir de mon crime, il le faut achever.

Si le Désir est modéré, une voix faible suffit pour l’exprimer ; parce que l’on ne doit point être ému, quand l’objet touche peu. On le doit connaître par ces vers qu’Hermione dit à Oreste.

Du Troyen ou de moi, faites-le décider :
Qu’il songe qui des deux, il veut rendre, ou garder
Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
Adieu s’il y consent, je suis prête à vous suivre.[141]

Si on désire languissamment, on le fait connaître par une voix douce, & interrompue ; douce, parce que ce désir est entretenu par un amour respectueux ; & interrompue, à cause que cette langueur est une attente ennuyeuse, qui est presque toujours accompagnée de soupirs. Et je crois qu’il faudrait prononcer ainsi les vers suivants, par lesquels Phèdre exprime la situation de son cœur.

Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?

La Fuite, qui est opposée au Désir, doit être exprimée par une voix médiocrement rude, quand on a des égards pour les personnes présentes. Ces [142] deux vers d’Antiochus à Rodogune doivent être prononcés sur ce ton.

Non, je n’écoute rien ; & dans la mort d’un frère
Je ne veux point juger entre vous, & ma mère.

La joie exige un ton de voix doux, plein, & facile. C’est ainsi qu’il faut l’employer pour déclamer les vers de ce même Antiochus, lorsque Rodogune lui a déclaré qu’elle l’aimait.

Les plus doux de mes vœux enfin sont exaucés ;
Tu viens de vaincre, Amour, mais ce n’est pas assez :
Si tu veux triompher dedans notre aventure,
Après avoir vaincu, fais vaincre la Nature.

Pour bien exprimer la tristesse, il faut une voix faible, traînante, & plaintive ; mais plus ou moins forte, selon la personne que l’on fait parler : Car on doit pousser la voix dans le [143] premier des deux exemples suivants, plus fortement que dans l’autre : Phocas est homme, & Roi ; il doit s’énoncer avec plus de force, qu’Andromaque, qui est Reine à la vérité, mais captive, & devant Pyrrhus, qui est maître de son sort, & qui la menace de livrer son fils aux Grecs.

Le Trône est-il pour toi plus honteux qu’un supplice ?
Ô ! malheureux Phocas ; Ô trop heureux Maurice !
Tu recouvres deux fils, pour mourir après toi !
Eh ! je n’en puis trouver pour régner après moi !

Pardonne, cher Hector, à ma crédulité :
Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime :
Malgré lui-même enfin, je l’ai cru magnanime.
Ah ! s’il l’était assez, pour nous laisser du moins
Au tombeau, qu’à ta cendre ont élevé mes soins,
Et que finissant là sa haine & nos misères,
Il ne réparât point des dépouilles si chères.

L’Espérance, ou la Confiance [144] s’exprime par une voix forte, & même éclatante. C’est ainsi que dans Jonathas Samuël parle à Saül, pour lui inspirer de la confiance dans le Dieu des batailles : Ainsi celui qui récite de pareils endroits, doit marquer cette assurance par sa prononciation.

Tu triomphes, Jacob, le Ciel s’arme pour nous.
Allez, courez, Saül, la victoire est certaine ;
De l’ennemi troublé la résistance est vaine :
Tout tremble : je vois fuir ses soldats éperdus ;
Paraissez, montrez-vous, ils seront confondus.

On doit examiner le Désespoir par l’exclamation, & par des tons aigus, & précipités.

Me voici qui seule ai fait le crime ;
Me voici, justes Dieux ; prenez votre victime :
S’il est quelque justice encore parmi vous,
C’est à moi seule, à moi qu’est dû votre courroux.
Punir les innocents, & laisser les coupables,
Inhumains, est-ce en être, est-ce en être capable ? [145]

Cette Scène roule presque toute entière sur le Désespoir. Cassiope, pénétrée de douleur de voir Andromède exposée au Monstre, veut se jeter dans la mer : On ne peut représenter cette action que par un ton de voix outré, & violent.

Quand l’Audace est fortement excitée, elle doit être représentée par une voix impétueuse, & hautaine ; parce que l’objet allume cette passion, & l’Espérance la soutient : de sorte qu’il tarde que l’on n’en vienne aux extrémités. Ainsi l’on ne peut bien faire sentir à l’Auditeur la situation où se trouve Mithridate, quand on lui dit que son armée, & ses fils se sont révoltés contre lui, qu’en récitant ses paroles du ton dont je viens de la marquer. [146]

Ah ! qu’est-ce que j’entends ?
Perfides, ma vengeance a tardé trop longtemps :
Mais je ne vous crains point. Malgré leur insolence
Les mutins n’oseraient soutenir ma présence :
Je ne veux que les voir ; je ne veux qu’à vos yeux
Immoler de ma main deux fils audacieux.

La Crainte produit si communément ses effets, que c’est une des Passions les plus aisées à représenter par la voix, qui doit être alors faible, & hésitante. C’est ainsi qu’il faut prononcer ces paroles d’Andromaque, après que Pyrrhus lui a dit qu’il livrer son fils aux Grecs.

Ah ! Seigneur, arrêtez : Que prétendez vous faire ?
Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié.
Dieux ? ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?

L’Envie, qui naturellement [147] devrait être représentée par une voix tremblante, parce qu’elle a souvent recours au mensonge, doit être cependant prononcée d’un ton assuré, à cause que celui qui parle avec envie, veut être cru ; autrement il perdrait le fruit de sa passion. C’est sur ce ton que Dom Manrigue parle à Carlos, dans Dom Sanche d’Aragon, lorsque ce dernier prend une place devant la Reine.

Un soldat bien remplir une place de Comte !

La Jalousie, qui a à peu près la même fin, demande une voix hardie ; parce que les moindres choses donnent aux esprits ombrageux une entrée au soupçon ; & que l’on croit ordinairement ce que l’on appréhende. [148] Phèdre, agitée de cette passion, après que Thésée lui a découvert l’amour d’Hippolyte, & d’Aricie, parle à sa Confidente avec véhémence.

Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?
Tu le savais : Pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des Forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence :
Le Ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence.

Presque tous ceux qui récitent ces vers en manquent le ton : parce qu’ils ne font pas attention, que toute la Scène est proférée par une femme jalouse, qui doit, en se plaignant, exprimer son désespoir par une voix forte. [149]

Je remarque que l’Indignation, qui exprime le déplaisir que l’on a de voir dans les honneurs ceux qui devraient être dans le mépris, doit avoir la voix ferme, rude, & un peu exclamative. On doit rendre ainsi les paroles de Pulchérie à Phocas : endroit où l’on voit cette sorte d’indignation à découvert.

Un chétif Centenier des troupes de Misie,
Qu’un gros de mutinés élut par fantaisie,
Oser arrogamment se vanter à mes yeux
D’être juste Seigneur du bien de mes aïeux !
Lui qui n’a pour l’Empire autre droit que ses crimes,
Lui, qui de tous les miens fit autant de victimes,
Croire s’être lavé d’un si noir attentat,
En imputant leur perte au repos de l’État !

Mais lorsque l’Indignation fait connaître non seulement le déplaisir que l’on a de voir des personnes indignes dans les [150] emplois, dans les dignités ; mais encore le désir que l’on a de les empêcher de faire du mal, alors on doit employer une voix ferme, résolue, & de commandement. On ne peut exprimer d’une autre manière l’endroit où Assuérus, instruit par Esther du dessein qu’avait Aman de faire mourir Mardochée, prononce sa condamnation.

Qu’à ce monstre à l’instant l’âme soit arrachée,
Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée,
Apaisant par sa mort, & la Terre, & les Cieux,
De mes Peuples vengés il repaisse les yeux.

On a de la Compassion en trois différentes situations. Au simple aspect de la misère, on en est saisi quand on l’âme généreuse. Ainsi il faut réciter cet endroit de Sévère dans Polyeucte, avec une voix triste ; mais pleine. [151]

J’ai trop de pitié d’eux, pour ne les pas défendre.
Allons trouver Félix, commençons par son Gendre,
Et contentons ainsi d’une seule action
Et Pauline, & ma gloire, & ma compassion.

Mais je crois qu’il la faut marquer par une voix forte, quand on reconnaît que le sujet qui excite la Compassion, vient d’un principe injuste : C’est pourquoi je prononcerais ainsi ce que ce même Sévère dit à Félix après la mort de Polyeucte, qu’il avait fait mourir.

Père dénaturé, malheureux Politique,
Esclave ambitieux d’une peur chimérique,
Polyeucte est donc mort ; & par vos cruautés
Vous pensez conserver vos tristes dignités ?

Et enfin on exprime par une voix douce & touchante la Compassion, qui est suivie de la tendresse, effet qu’elle a accoutumé de produire. Œnone parle [152] de cette manière à Phèdre, en la voyant dans l’état déplorable, où l’amour, qu’elle avait pour Hippolyte l’avait mise.

Quoi ! vous ne perdrez point cette funeste envie ?
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts ?

La Colère est simple, ou mêlée d’autres mouvements. Si elle est simple, elle veut une voix élevée, quand celui qui a été offensé, se laisse emporter aux premières aigreurs que cause l’affront, ou la désobéissance ; parce qu’il est naturel avant la réflexion de se soulager, du moins par la voix. C’est de cette sorte que l’on doit prononcer cet endroit de Rodogune, où après que Cléopâtre a proposé à ses deux fils la mort de cette Princesse pour jouir [153] toujours du trône, ils demeurent interdits.

Vous ne répondez point ! allez, enfants ingrats,
Pour qui je crus en vain conserver mes États.
J’ai fait votre Oncle Roi, j’en ferai bien un autre :
Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.

On murmure fortement, quand celui qui est offensé, est inférieur ; ou doit du respect à celui qui fait, ou qui soutient l’insulte : Mais on ne doit pas se porter en cette occasion à un excès de voix peu respectueux. C’est pour cette raison que Nicomède ne doit point trop s’emporter devant Prusias contre l’Ambassadeur Romain.

Traitez cette Princesse en Reine comme elle est,
Ne touchez point en elle aux lois du Diadème,
Ou pour les maintenir je périrai moi-même ;
Je vous en donne avis, & que jamais les Rois,
Pour vivre en nos États, ne vivent sous nos Lois ;
Qu’elle seule en ces lieux d’elle-même dispose. [154]

Si la Colère est soutenue de l’espérance de se venger, ou l’on en vient aux mains, ou l’on remet les effets de son ressentiment. Dans la première occasion elle a la voix éclatante, & subite : ainsi c’est sur ce ton que l’on doit prononcer ce que dans le Cid, le Comte dit à Dom Diègue.

Ton insolence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.

Mais lorsqu’on menace, ou qu’on remet la vengeance, la voix doit seulement être émue, & médiocrement haute. Hermione, après que Pyrrhus lui a déclaré qu’il épouse Andromaque, lui doit parler de cette manière.

Va lui jurer la foi que tu m’avais jurée :
Va profaner des Dieux la Majesté sacrée, [155]
Ces Dieux, ces justes Dieux, n’auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
Porte aux pieds des Autels ce cœur qui m’abandonne.
Va, cours : mais crains encor d’y trouver Hermione.

Voilà ce que j’ai remarqué sur les inflexions nécessaires pour bien exprimer une passion. Mais je dois faire observer à mon Lecteur, que souvent par la même expression un Auteur fait sentir plusieurs passions ensemble ; & alors celui qui les met en action, doit tellement allier les inflexions qui leur sont propres, que le Spectateur puisse les reconnaître, & en être touché, comme on peut le remarquer en cet endroit du Cid, où Dom Diègue dit à son fils, après lui avoir témoigné autant de valeur qu’il en pouvait attendre de lui. [156]

Digne ressentiment à ma douleur bien doux !
Je reconnais mon sang à ce noble courroux.
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte :
Viens mon fils, viens mon sang, viens réparer ma honte
Viens me venger...

La joie & la douleur doivent être en cette occasion exprimées par le même son de voix ; mais il n’y a que les bons Acteurs qui puissent parvenir à cette délicatesse d’inflexion.

Je sens l’objection que l’on peut me faire sur tout ce détail, & même sur presque tout mon ouvrage. Quel fruit peut-on tirer de tout ce que vous avancez, me dira quelqu’un de mauvaise humeur ? Sont-ce là des règles à mettre sur le papier ? Et en serai-je beaucoup plus avancé, quand vous m’aurez dit que la Tristesse, ou la Douleur s’exprime par une [157] voix plaintive ? La Nature me l’enseigne. À moins que de me conduire de vive voix, tout ce que vous me dites est inutile.

Ce sont justement les mouvements de la Nature que vous ignorez, Lecteur présomptueux & inquiet, qui justifient le soin que je prends de régler votre récit. Car je ne fais pas de difficulté d’avancer que de cent personnes qui se mêlent de lire ou de déclamer, il n’y en a pas quatre qui sachent le faire avec esprit, avec ordre ; non seulement parce qu’ayant la plupart des voix ingrates, ils les commettent imprudemment, mais encore parce que peu sensibles, & peu connaisseurs, ils prennent presque toujours un ton pour un autre. Ils s’imaginent qu’ils n’ont qu’à élever leur voix, pour [158] être admirés. Ils trouvent des Spectateurs d’aussi mauvais goût qu’eux, qui effectivement les applaudissent : En voilà assez pour les rendre insupportables. Le meilleur de tous les Acteurs ne connaît pas l’action aussi bien qu’ils la connaissent.

Je conviens que mes instructions, supposé qu’on veuille les recevoir, seraient beaucoup plus salutaires, si elles étaient données de vive voix : Il y a des délicatesses qu’il est impossible de rendre par l’expression : Mais n’écrivant ces préceptes que pour ceux, qui sur le simple avis que je leur donne, sont en état d’en profiter, j’espère qu’ils recevront mon travail favorablement. Et afin de leur faire connaître plus sensiblement l’effet de ces préceptes, je me suis [159] servi d’exemples familiers, pris dans les meilleures pièces de théâtre, pour les moins ennuyer. Non que je voulusse prescrire au Lecteur, qui veut s’instruire, de suivre généralement le ton dont il aura entendu réciter les endroits que j’ai rapportés ; qu’il s’en donne bien de garde ; tout Acteur ne les a pas toujours bien mis en action, & ils ont été, & sont encore assez souvent manqués.

Je prie ce Lecteur de souffrir encore que je lui donne aussi quelques règles sur les tons nécessaires pour exprimer les figures. Car tout travail fait pour toucher, n’est rempli que de mouvements. Mais la figure & la passion sont souvent mêlées ensemble ; celle-ci détermine quelquefois le ton on doit [160] réciter l’autre ; ainsi c’est le premier principe que de les allier par la prononciation.

Je dis encore qu’il y a plusieurs figures qui n’ont point d’accent déterminé, parce qu’elles n’en doivent point avoir, n’étant susceptibles d’aucune passion : Telles sont la Métonymie, la Synecdoque, la Métaphore, &c. Mais il me paraît que l’Interrogation, l’Apostrophe, la Prosopopée, l’Antithèse, le Serment, l’Ironie, l’Exclamation, l’Epizeuxis, & la Gradation ont des tons qui leur sont particuliers ; ce que je vais tâcher de faire entendre.

L’Interrogation est la plus communément employée ; c’est celle qui donne le plus de vivacité à un ouvrage. Il y en a de trois sortes ; l’une qui sert à nous [161] éclaircir sans passion, & dont le ton doit être doux ; tel que celui dont il faut exprimer ce que dit Oreste à Pylade pour être informé de ce qui se passe entre Pyrrhus, & Hermione.

Toi, qui connaît Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
Dans sa Cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe,
Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’Il m’a ravi ?

Quand cette figure est la suite d’une offense, elle demande un ton élevé, vif, & fier : C’est ce de cette sorte que l’on doit prononcer ce qu’Agamemnon dit à Achille, après que celui-ci lui a dit durement qu’il ne souffrira point qu’Iphigénie soit sacrifiée.

Et qui vous a chargé du soin de ma famille ?
Ne pourrai-je sans vous disposer de ma fille ? [161]
Ne suis-je plus son père ? Êtes-vous son époux ?
Et ne peut-elle...

 Lorsqu’on est rempli de la Douleur, l’Interrogation doit être prononcée d’une voix tendre & plaintive : ainsi il faut l’employer en lisant ce qu’Achinoam dit à son fils Jonathas, après avoir déclaré qu’il avait mangé du miel, sans être informé du serment de son père.

Quel est votre forfait ?
Dieu punit-il un mal, que l’erreur seule a fait ?

Et s’il y a de la répréhension mêlée dans cette sorte d’interrogation, le ton doit être plaintif à la vérité ; mais beaucoup plus ferme, comme on peut le sentir dans les vers suivants, que Samuel dit à Achinoam sur ce qu’elle vient de dire à Jonathas. [162]

Ah ! Reine, où vous emporte une douleur funeste !
Est-il donc un Mortel assez audacieux,
Pour condamner le Dieu de la Terre, & des Cieux ?
Apprenons, quelque soit l’effet de sa colère,
À céder, à souffrir, à trembler, à nous taire.

L’Interrogation peut encore être mêlée d’ostentation ; alors le ton doit être élevé, fier, & méprisant, comme lorsque le Comte de Gormas dit à Rodrigue.

Mais t’attaquer à moi ! qui t’a rendu si vain ?
Toi, qu’on n’a jamais vu les armes à la main.

L’accent de l’Apostrophe, comme de l’Interrogation, dépend du sentiment qui y est attaché, soit que les choses, que cette figure a pour objet, soient animées, soit qu’elles soient inanimées : le Lecteur doit appuyer sa voix sur ce qui fait cet objet, comme dans les deux exemples [164] suivants, où Andromaque saisie de douleur, apostrophe Troie, & Hector.

Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
Sacré murs, que n’a pu conserver mon Hector, &c.
………………………………………………
Pardonne, cher Hector, à ma crédulité :
Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime :
Malgré lui-même enfin, je l’ai cru magnanime.

L’Apostrophe doit être prononcée avec beaucoup de grandeur, parce que l’on ne se sert de cette figure, que pour relever le sentiment, ou l’expression.

La Prosopopée, qui consiste à introduire une personne parlante, veut être prononcée différemment, suivant les personnes qui parlent selon les personnes qui écoutent, & selon les raisons, & [165] les sentiments que l’on exprime. Un Prince doit parler noblement selon le sujet : Ainsi en lisant le récit que Créon fait du succès du combat d’Étéocle & de Polynice, on doit donner à sa voix un ton qui convienne au caractère de celui-ci, & au plaisir qu’il goutte de voir expirer son ennemi.

Et tu meurs, lui dit-il, & moi je vais régner.
Regarde dans mes mains l’Empire & la victoire :
Va rougir aux Enfers de l’excès de ma gloire ;
Et pour mourir encore avec plus de regret,
Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet.

Si la personne que l’on fait parler est malheureuse, on prend la voix propre à la tristesse. Si elle est d’une naissance commune, on ne donne point de sublime à sa voix. Si elle est d’un caractère bas, on prononce avec bassesse. Si on récite [166] devant des personnes, à qui on doive du respect, on le marque par un ton de voix moins élevé. Mais dans toutes ces occasions on observe avec soin de marquer la passion de celui que l’on fait parler.

L’Antithèse, qui renferme des oppositions violentes, doit être prononcée par une voix ferme, pour faire sentir davantage ces oppositions ; en observant toujours le ton propre au sentiment qu’elles renferment. C’est ainsi que l’on doit réciter cet endroit d’Ariane, parlant à sa Confidente, après avoir appris la fuite de Thésée avec Phèdre.

De tout ce que j’ai fait, considère le fruit.
Quand je suis pour lui seul, c’est moi seule qu’il fuit :
Pour lui seul je dédaigne une Couronne offerte ;
En séduisant ma sœur, il conspire ma perte : [167]
De ma foi chaque jour ce sont gages nouveaux,
Je le comble de biens ; il m’accable de maux :
Et par une rigueur jusqu’au bout poursuivie,
Quand j’empêche sa mort, il m’arrache à la vie.

Mais il faut détacher les oppositions en prononçant les première d’un ton plus fort, ou plus faible que l’autre, selon le sentiment que l’on veut le plus faire valoir.

Le serment veut être prononcé d’un ton extraordinairement élevé ; parce que c’est la dernière ressource pour assurer la vérité ; ce qui demande une voix éclatante. En voici un exemple dans le serment de Saül.

Je jure que quiconque avant la nuit obscure,
Osera se donner la moindre nourriture,
Que ces fiers ennemis, pour nous perdre assemblés,
Au Dieu, que nous vengeons, ne soient tous immolés, [168]
Dût sur mon propre sang retomber la tempête,
La mort du Philistin tombera sur sa tête.

L’Ironie qui consiste à persuader le contraire de ce que littéralement les paroles signifient, exige de la part de celui qui récite, une voix traînante, & railleuse, quelquefois accompagnée d’un souris moqueur. C’est sur ce ton que Nicomède parle à Prusias, au sujet de la demande que Flaminius, Ambassadeur Romain, lui avait faite de mettre Attale sur le trône.

Je ne puis voir sous eux les Rois humiliés :
Et quelque soit ce fils, que Rome vous renvoie,
Seigneur, je lui rendrais son présent avec joie,
S’il est si bien instruit en l’art de commander,
C’est un rare trésor qu’elle devrait garder ;
Et conserver chez soi sa chère nourriture,
Ou pour le Consulat, ou pour la Dictature.

L’Ironie est quelquefois mêlée [169] avec l’Interrogation, comme on le voit dans la réponse qu’Andromède fait à Phinée, qui l’assure de sa mort, quand il aura appris la sienne.

Et vos respects trouvaient une digne matière
À me laisser l’honneur de périr la première ?

L’Exclamation sert à exprimer la surprise & l’étonnement. Ainsi cette figure est presque toujours accompagnée d’une Interjection, comme Ah ! Oh ! Quoi ! Ciel ! Dieux ! & le ton qui lui est propre doit être fort élevé, mais néanmoins proportionné à ce qui précède, & à ce qui suit, & à la situation de la personne qui est surprise. Car ce serait mettre sa voix dans le faux, que de glapir, après avoir prononcé des termes d’un ton doux & bas ; ou [170] que de le pousser si haut qu’on ne pût le soutenir sur plusieurs termes, ou expressions dont dépendrait l’Exclamation. Et d’ailleurs ce ton doit être plus ou moins fort selon le sentiment que l’on exprime, & selon les égards qu’on a pour les personnes devant qui l’on parle. L’Exclamation faite par admiration est moins poussée, que celle qui marque de la crainte. Et celle-ci doit être moins élevée, que celle qui exprime une peur subite. On ne doit point s’écrier démesurément devant un Roi ; on peut le faire devant son égal. Astiage après avoir reconnu la vertu d’Harpage marque supérieurement sa surprise.

Dans l’âme d’un sujet quel courage ! quel zèle !
Que de vertus ! Pourquoi me fut-il infidèle ? [171]

Prusias fait voir son appréhension plus fortement, quand Nicomède parle avec fierté à l’Ambassadeur Romain.

Ah ! ne me brouillez point avec la République !
Portez plus de respect à de tels Alliés.

Et Andromaque exprime sa peur avec encore plus de force, quand Pyrrhus lui a dit qu’il va livrer son fils aux Grecs.

Ah ! Seigneur, arrêtez ! que prétendez-vous faire ?
Si vous livrez le fils, livrez-leur la mère ;
Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié.
Dieux ! Ne pourrai-je au moins toucher votre pitié !
Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?

Nicomède s’écrie d’un ton modéré & respectueux, lorsque Prusias dit à Flaminius, qu’il enverra ce Prince en otage à Rome.

Vous m’enverrez à Rome ! [172]

 Et il me semble qu’on doive lui faire perdre le respect par la prononciation après que Prusias lui a dit.

On t’y fera justice ;
Va, va lui demander ta chère Laodice.

Le Prince irrité lui doit répondre d’un ton plus élevé, parce que son père l’a touché par l’endroit le plus sensible.

J’irai, j’irai, Seigneur ; vous le voulez ainsi :
Et j’y serai plus Roi, que vous n’êtes ici.

L’Epizeuxis est une figure qui consiste à répéter un même terme au commencement, ou à la fin de plusieurs phrases, dépendantes du même sentiment ; & ce mot doit être prononcé plus fortement que les autres. C’est de cette manière que l’on doit réciter cet endroit [173] de l’éclaircissement d’Achille avec Agamemnon sur le sacrifice d’Iphigénie.

Je n’y vais que pour vous, Barbare que vous êtes ;
Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien ;
Vous, que j’ai fait nommer, & leur Chef, & le mien ;
Vous, que mon bras vengeait dans Lesbos enflammée,
Avant que vous eussiez assemblé votre armée :

Enfin la Gradation, qui de degré en degré ajoute à la bonté, ou à la malice d’une action, demande d’abord une voix hardie, & pleine ; & qu’elle monte ensuite de plus forte en plus forte jusqu’au dernier membre de cette figure. Ce qui fait que quand elle est longue, peu de personnes sont capables de ménager la différence de ton nécessaire pour détacher toutes les parties de la Gradation. Il n’y en a guère de plus [174] longue, ni de plus vive, que celle qui suit, où Stratonice rend compte à Pauline de la conversion de Polyeucte.

Ce n’est plus cet Époux si charmant à vos yeux ;
C’est l’ennemi commun de l’État, & des Dieux,
Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,
Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,
Une peste exécrable à tous les gens de bien,
Un sacrilège impie, en un mot, un Chrétien.

Voilà enfin ce que j’ai observé sur les inflexions que l’on doit donner à sa voix dans la Déclamation. Je ferai cependant encore remarquer à celui qui veut s’instruire, que c’est un grand agrément de ménager à propos des silences, & des soupirs dans les grands mouvements, comme on a accoutumé de le faire dans la musique. Toute la scène de Phèdre avec sa Confidente [175] doit être ornée dans la prononciation, de ces soupirs, & de ces silences, plutôt que de réciter avec emphase tous les vers qu’elle contient, comme font presque toutes les personnes qui se mêlent de la déclamer. Car cette manière de prononcer enflée ne marque point assez l’état violent où Phèdre se trouve ; & ne convient pas à la situation d’une femme prête à mourir de la passion qui la dévore. Quand on veut trop faire valoir le vers, on diminue l’effet de la passion : Il me semble qu’une voix plaintive & faible, entrecoupée de silences & de soupirs, expose beaucoup mieux au spectateur les mouvements douloureux de cette scène. [176]

 Comme mon travail est une espèce de nouveauté, contre laquelle on ne manquera pas de se révolter, je dois répondre à une objection que l’on me fera sans doute. Toutes ces observations ne peuvent conduire que dans le sérieux, ou le sujet est grave & sublime, les personnages élevés, les passions vives. Mais dans le Comique tout cela est inutile.

Ce sera toujours beaucoup que l’on m’accorde une partie de ce que je puis espérer, aujourd’hui que l’on est si avare d’applaudissements. Cependant je crois avoir travaillé également pour le comique, & pour le sérieux ; & je vais tâcher de le faire comprendre par les observations suivantes.

Il y a des sujets, & des [177] personnages élevés ; il y en a de communs. Ceux-là demandent une voix sublime, & pompeuse ; ceux-ci n’en exigent qu’une ordinaire, & naturelle. Mais dans l’un & dans l’autre genre, & toutes choses égales, on a besoin des mêmes inflexions pour exprimer les mouvements. L’amour, la haine, la joie, la douleur touchent dans le comique, comme dans le sérieux. Il serait, ce me semble, ridicule de penser le contraire. Mais il faut faire attention à ce qu’il y a d’étranger dans l’action ; c’est la différence des personnes, & des caractères : Le Roi, le Héros, le grand homme, n’ont point le ton du Bourgeois : celui-ci ne prononce point comme un paysan, comme un valet. [178]

 C’est cette différence, qui est plus étendue dans le comique, que dans le sérieux, qui me ferait dire qu’il est plus difficile de déclamer, ou réciter une Comédie, qu’une Tragédie. Mais avant que j’entre dans le récit comique, je dois faire remarquer qu’il y a du comique sérieux, & du comique burlesque, ou risible. Pour exécuter celui-là, il faut ajouter à un ton purement naturel les observations que j’ai données pour exprimer tous les divers mouvements que l’Auteur a voulu mettre dans son ouvrage. Mais pour parvenir à exécuter l’autre espèce de comique, il faut avoir nécessairement la voix comique ; c’est-à-dire, capable de prendre l’accent qui marque le caractère, ou le ridicule [179] de la prononciation du personnage, dont on récite l’action. Cet artifice consiste à imiter parfaitement la voix tremblante d’un vieillard, le ton d’un fat, d’un petit Maître, d’un Important ; la prononciation traînante d’un Normand, l’accent de fausset d’un Gascon, ou d’un ivrogne. Le ton dérangé d’un Suisse, d’un valet, d’un paysan. Il n’y a presque personne qui puisse parvenir en général à cette imitation ; & c’est beaucoup qu’un Acteur puisse en attraper un ou deux. Mais quand cela arrive, leur prononciation, telle qu’elle est, doit être soumise aux inflexions nécessaires pour exprimer les passions, & les figures de ces sortes de personnages.

Cependant comme il est très [180] difficile d’acquérir l’imitation dont je viens de parler, je conseille à tout Acteur de ne représenter aucun de ces personnages, s’il n’entre entièrement dans son caractère ; parce que le spectateur, qui examine tout, comme je l’ai déjà dit ne serait point satisfait, s’il manquait une partie aussi essentielle que celle-là à son Acteur ; fît-il d’ailleurs tout ce qui est nécessaire pour détacher, & faire valoir les mouvements.

Pour ne rien laisser à désirer à mon Lecteur, je crois être obligé de lui dire, que ce qui détermine l’action d’un vieillard, c’est donc une voix faible, & tremblante.

Que le personnage d’un fat, d’un Important, d’un petit Maître demande de la hauteur, [181] un peu d’élévation dans la prononciation, & une voix un peu traînante.

Un valet veut de l’inégalité dans les tons, dans la quantité. Cette irrégularité est ce qui bien souvent fait le comique de ce qu’il dit, quand il le place à propos naturellement ou avec esprit, pour surprendre.

Le Gascon exige une prononciation vive, précipitée, & une voix claire.

Le Normand, le Flamand, & le Suisse la demandent lente, mais inégale sur de certaines syllabes ; où ils appuient plus longtemps les uns que les autres.

On donne de la pesanteur & du dérangement à sa prononciation pour représenter le Paysan. [182]

 L’ivrogne veut une voix claire, entrecoupée, & inégale dans ses tons, & mêlée de hoquets.

La Précieuse se représente par une voix traînante, à demi pleine, & mal prononcée.

L’Extravagante, ou l’Emportée demande une voix haute, aiguë, & précipitée, de manière que l’on n’entende presque jamais les dernières syllabes.

Ces remarques sur le Comique de la voix ne conviennent qu’à ceux qui en ont une capable d’entrer dans le ridicule de la prononciation. Je sais que bien des gens, qui se donnent le plaisir de la Déclamation, s’imaginent avoir cette disposition : mais outre qu’il est difficile d’atteindre la perfection du récit comique ; c’est que [183] l’on se donne un ridicule dans le monde de le tenter sans succès : Ainsi je conseille à tous ceux qui ont la passion de la déclamation, de s’en tenir au sérieux, qui est beaucoup plus aisé à réciter que le comique.

Tout ce que je viens de dire sur la conduite de la voix dans la Déclamation, est propre à la Lecture, quand on veut la rendre touchante : c’est pourquoi mon Lecteur en fera s’il lui plaît l’application, à ce genre de réciter.

Il ne suffit pas de faire un bon usage de sa voix dans la Déclamation, il faut l’accompagner du geste pour donner plus de vraisemblance, & de vivacité à l’action : Et l’éloquence du corps est autant nécessaire à l’Acteur, que celle de la voix. [184] Mais je sens que je ne doit point entrer dans le détail du geste, comme je l’ai fait pour la variation des tons. Ce serait, ce me semble, un mauvais goût de travail, que l’on ne me pardonnerait pas. Cependant je crois devoir faire remarquer que bien que la Nature amène, les gestes dans l’action, il y a néanmoins fort peu d’Acteurs qui en aient de beaux, & qui se présentent agréablement. Le commun de ceux qui se mêlent de déclamer, embarrassés dans leur contenance, ne sauraient se dessiner de bon goût ; & ils n’ont ni le port, ni la noblesse, qu’exige le personnage qu’ils représentent. Il y a de l’ignorance dans leur personne, dont ils ne peuvent se défaire. On voit des Acteurs qui continuellement [185] immobiles de bras, & de visage, se rendent fades au spectateur. D’autres ont une si fréquente gesticulation, & un déplacement si mal ménagé, que ce sont plutôt des farceurs, que des Acteurs. Enfin il y en a qui se tourmentent comme de vrais forcenés, & qui semblent n’être attentifs qu’à contrarier leur action par leurs gestes. Ainsi que mon Lecteur ne trouve point mauvais si je lui dis en général que l’on doit allier le geste avec le ton de la voix, de manière qu’ils expriment l’action également l’un & l’autre.

Que la grimace n’a jamais été approuvée, ni dans le sérieux, ni dans le comique : mais que chaque passion a son visage. La joie, par exemple, [186] le demande ouvert ; il est agité dans le péril, & dans la crainte ; on le rend abattu dans la tristesse : Il y a même des Acteurs, si touchés de ce qu’ils récitent, qu’ils vont jusque à répandre des larmes. La colère exige un visage rude, & enflammé ; le mépris veut des regards dédaigneux ; l’Ironie a les siens. Enfin c’est sur le visage que l’on remarque le plus l’effet de la passion : ainsi c’est la partie du geste que l’on doit le plus y accommoder. Je conviens que tout Acteur qui sent ce qu’il dit, peut y réussir ; mais que tout Acteur ne le sent pas ; il y en a beaucoup plus de ceux-ci, que des autres : & l’on ne saurait bien représenter ce que l’on ne connaît point.

Le geste des bras donne aussi un grand ornement à l’Acteur ; [187] mais peu en font un usage aisé. Il y en a qui pour vouloir se les rendre faciles, semblent les avoir disloqués. La délicatesse du mouvement des bras est presque aussi difficile à acquérir, que la belle inflexion de voix. Ces Acteurs qui paraissent ne donner de mouvement à leurs bras que par ressort, sont insupportables au spectateur ; cette sécheresse de geste le dégoûte, & le distrait. Ces grands emportements de bras ne sont pas moins vicieux ; il est désagréable de voir un Acteur les avoir toujours en l’air dans toute leur étendue : Il faut nourrir, pour ainsi dire, & proportionner tous leurs mouvements avec entente, ne point forcer la Nature dans ses gestes, non plus que dans sa voix : & suivre avec esprit [188] la passion, ou la figure, que l’Auteur a employée : Le goût conduit dans cet agrément de la Déclamation.

Je ne puis trop recommander à celui qui s’en voudra faire une étude pour le besoin, ou pour le plaisir, de déclamer en homme de qualité, & d’éviter l’action du Comédien : Car, comme je l’ai dit ailleurs, je mets une grande différence entre l’un & l’autre. Le Comédien fait son métier par des principes grossiers, & le plus souvent faux : L’Acteur donne à son jeu toute la délicatesse, tout le vrai, que la Nature exige. Celui-là travaille le plus souvent sans connaissance, sans sentiment : Je suppose celui-ci avec toutes les lumières dont il a besoin pour découvrir [189] le véritable sens d’un Auteur ; & avec toutes les dispositions nécessaires pour le sentir, & pour le rendre : sans quoi je ne lui conseille point de se donner ridiculement en spectacle. Qu’il ne me réponde pas qu’il est applaudi ; car je lui répliquerai que ce sont de fades adulateurs, ou des gens sans discernement, qui le déshonorent par leur approbation.

Qu’au nom de Comédien, dont je viens de me servir, ceux qui composent la Troupe du Roi, ne s’imaginent point que c’est d’eux dont je veux parler ; qu’ils ne me fassent point un procès sur cela ; car je leur déclare que je n’ai fait aucune attention à ce qui regarde leur manière de déclamer, en faisant mon travail : [190] Et je n’ai garde de trouver à redire à des Acteurs consommés, qui font aujourd’hui le plaisir de Paris ; ce serait attirer le Public contre moi.

Mais, me dira-t-on, s’il faut savoir si parfaitement l’effet des Accents, de la Quantité, & de la Ponctuation, s’il est nécessaire d’avoir une voix susceptible de toute inflexion, & distincte dans tous les tons ; s’il faut observer autant de préceptes que vous nous en donnez, pour la conduire, & pour y allier les gestes ; s’il faut enfin avoir autant d’esprit & de sentiment que vous le dites, pour connaître, & pour rendre le sens d’un Auteur, il n’y a donc guère de bons Acteurs ? Cela est vrai. Et je ne veux, pour le prouver, [191] que les regrets du public, d’avoir perdu ceux qui ont excellé.

 On me dira peut-être encore que les règles que je donne sont imaginaires, & indifférentes ; que même à les observer on pourrait ne point réussir ; qu’enfin les bons Acteurs ne l’ont point été par ces principes ; mais seulement par un bon esprit, & des entrailles, règles suffisantes pour se conduire dans l’action, sans s’embarrasser de tout ce fatras de préceptes.

Je réponds premièrement, que quelque bon esprit, quelque sentiment que l’on ait, on ne découvre point, on ne sent pas dès les commencements le sens d’un Ouvrage ; il faut de l’habitude pour y parvenir : En [192] second lieu on ne fait point prendre à sa voix, & à ses gestes les inflexions & les mouvements qui conviennent, sans expérience, & sans faire de profondes réflexions sur l’action ; Il n’y a personne qui raisonnablement puisse me soutenir le contraire. C’est dans la vue d’épargner de la peine, & de fixer un usage qui me paraît bien établi, que je me suis déterminé à travailler : Et je me flatte que l’on trouvera quelque utilité dans mon ouvrage. Il ne me reste plus pour l’achever, que de traiter du chant : ce que je vais faire dans le Chapitre qui suit.

Chapitre VIII. Du Chant.

Voici encore un grand sujet, depuis que la Musique est devenue si fort à la mode ; sans même la savoir on chante, on veut juger d’un Opéra ; le peuple des gens de spectacle s’écrie au milieu du Parterre, Oh ! le beau, ou le mauvais Récitatif ! oh ! les bonnes, ou les mauvaises paroles ! On dirait à les entendre applaudir, ou décrier avec assurance, qu’ils sentent & qu’ils connaissent, comme d’habiles personnes ! Ah ! mais, me dira quelqu’un, je ne suis point affecté par les paroles, ou par [194] la Musique : Donc le Poète, ou le Musicien n’a pas réussi. Quand vous m’aurez convaincu, vous qui décidez si fièrement, que vous avez un heureux discernement, pour rendre justice à un Auteur ; que vous avez le goût assez formé, l’organe assez bien disposé, pour distinguer de bonne d’avec de mauvaise Musique ; je passerai condamnation de votre jugement : Mais je ne vois en vous qu’un homme abonné, assidu au spectacle ; c’est là tout votre mérite : votre goût est grossier, incertain ; vous n’avez aucun principe pour juger sainement d’un ouvrage. Vous êtes un grand homme d’ailleurs, si vous voulez ; mais renfermez-vous modestement dans votre état ; & craignez d’être [195] approfondi ; l’Auteur que vous maltraitez, peut devenir de mauvaise humeur : & le travail de celui que vous louez, intéresse publiquement votre réputation. Laissez donc aux gens du métier, ou à ceux dont le goût est reconnu solide & délicat, à décider d’un ouvrage. Ce n’est point en récriminant que je parle ; je n’ai jamais travaillé pour le Théâtre ; mais je ne puis voir, sans un peu d’indignation, l’injustice que l’on fait souvent aux Poètes, & aux Musiciens ; ils sont tous les jours à la merci du caprice, & des ignorants, & malheureusement, c’est le parti le plus nombreux, dont je ressentirai peut-être les coups à mon tour.

La Musique vocale est une [196] espèce de langue, dont les hommes sont convenus, pour se communiquer avec plus de plaisir leurs pensées, & leurs sentiments. Ainsi celui qui compose de cette sorte de Musique, doit se considérer comme un Traducteur, qui en observant les règles de son art, exprime ces mêmes pensées, & ces mêmes sentiments.

C’est une grande question de savoir si la Musique ajoute à la passion, ou si elle la diminue. Pour décider ce problème, il faut établir pour principe, que la passion ne saurait être exprimée que par les accents, par la prononciation, & par les gestes qui lui sont propres. Or il est impossible, en conservant les règles de la Musique, de donner à la passion [197] ce que je viens de dire ; il n’y a que la seule Déclamation qui puisse le faire. Donc toute passion assujettie aux intervalles, & aux mesures de la Musique, perd de sa force. En effet on ne peut donner aux syllabes la quantité qui leur a été déterminée : on ne saurait varier les accents suivants la quantité qui leur a été déterminée : on ne saurait varier ses accents suivant les passions, ou les figures ; on ne peut donner à ses gestes la vivacité, & la délicatesse qu’ils doivent avoir ; en un mot la passion ne saurait être mesurée. Ce que j’espère prouver dans la suite. Si la Musique vocale cause communément du plaisir, c’est qu’on est dédommagé du tort que les intervalles font aux paroles, par la voix agréable, & par l’artifice de l’Acteur, qui quand il a le sentiment [198] juste, s’écarte des mesures de la Musique pour approcher le plus qu’il peut de la manière dont la passion doit être exprimée.

 Il faut considérer la Musique vocale dans le Musicien, qui la compose ; dans l’Acteur, qui la chante ; & dans la personne qui l’écoute. La science, & le goût sont nécessaires à celui qui compose : Celui qui chante a besoin d’art, de science, & de discernement : Et celui qui écoute, doit avoir toutes ces parties pour juger sûrement.

Si le premier ne sait parfaitement la Musique, & l’effet que les différents tons peuvent faire sur les paroles, qui expriment une action, suivant le goût le plus général [199] (car c’est à ce Musicien à conduire la voix de l’Acteur par la disposition de ses intervalles) il n’aura jamais de succès dans la composition de sa Musique vocale.

Le second doit avoir non seulement les mêmes connaissance pour bien exécuter ; mais encore l’intelligence nécessaire pour sauver les défauts que le Compositeur, contraint par les règles de la Musique, n’aura pu éviter.

Et enfin celui qui aime cette sorte de Musique, n’en doit point juger, s’il en ignore les principes, & les effets que la note peut faire sur l’expression : s’il n’a le discernement assez juste, & l’organe assez bien disposé, pour découvrir l’intention du Poète, & du Musicien. [200] Alors s’ils n’ont pas réussi, ce qui n’arrive que trop souvent, il peut les condamner.

Tout ce que j’ai dit jusqu’à présent est nécessaire pour composer, pour chanter, pour discerner.

 Les Musiciens admettent de trois genres de paroles mises en musique, le Récitatif ; l’Air ; le Canevas, ou la Parodie.

Le Récitatif est les paroles d’une pièce de théâtre, ou autre sujet, assujetties aux intervalles de la musique ; & qui ont une telle liaison à cette pièce, ou à ce sujet, qu’elle ne peuvent en être détachées, & représenter une action parfaite.

L’Air, est des paroles qui expriment une passion, une pensée, ou une action, qui seule peut former un sens complet, [201] sans avoir une liaison nécessaire avec une autre.

Je fais remarquer que beaucoup de ceux qui composent la Musique d’un Opéra, avides de répandre bien des airs dans leur travail, pour prévenir le Public à leur avantage, prennent souvent pour chanson, ce qui est purement du récit ; c’est-à-dire, ce qui ne saurait être détaché du sujet sans l’altérer : au lieu par là de relever leur ouvrage, le défigurent tellement, qu’il n’a plus de suite : Car la Musique doit avoir ses caractères, ses liaisons, conformes à celles qui sont ménagées par l’Auteur des paroles. Ce défaut arrive de ce que le Compositeur, peu rempli du sujet du Poète, peu sensible à ses expressions, n’a que sa Musique [202] en vue, & ne fait nulle attention aux mouvements qui lui sont prescrits par les paroles.

Les Vers de l’Air, ou du Récitatif, se composent avant que d’appliquer les notes aux paroles : Au contraire du Canevas, ou de la Parodie, qui sont des paroles que le Poète applique à une musique déjà composée.

Pour faire connaître à un Acteur, comment il doit chanter, & à un Auditeur, comment il doit décider du chant, je crois qu’il est nécessaire de les instruire des règles que le Compositeur & le Poète doivent observer, pour mettre des paroles en musique avec goût, & pour en appliquer de même à des notes déjà arrangées.

Celui-là doit entrer dans le [203] sens de l’Auteur des paroles, comme s’il les avait composées lui-même ; & encore plus, s’il m’est permis de le dire, puisque il doit en arranger les syllabes sous des tons, & les soumettre à des intervalles qui ne conviennent point à la nature de l’action ; de manière pourtant que nous en soyons touchés.

Ainsi dans la longueur, ou dans la brièveté des syllabes, dans le caractère de l’expression, il doit garder la proportion la plus approchante de leur mesure naturelle, & le plus de convenance qu’il est possible des tons de Musique, avec ceux qui exprimeraient le sentiment par la déclamation.

M. de Lully excellait dans cette connaissance. Quand, par exemple, il a voulu exprimer la [204] situation d’un Amant qui se plaint, il a donné à ses tons une longueur proportionnée à cette situation. Mais il n’a point disproportionné l’étendue de ses intervalles, comme font les Compositeurs ordinaires, qui se mêlent de mettre des paroles en musique. Que l’on se souvienne de ces endroits d’Amadis, & de Roland, on sentira tout l’artifice avec lequel cet Auteur a ménagé ces deux morceaux

Bois épais, redouble ton ombre ;
Tu ne saurais être assez sombre ;
Tu ne peux trop cacher mon malheureux amour,
Je sens un désespoir, dont l’horreur est extrême :
Je ne dois plus voir ce que j’aime ;
Je ne puis plus souffrir le jour.

Ah ! j’attendrai longtemps, la nuit est loin encore.
Quoi ! le soleil veut-il luire toujours ? [205]
Jaloux de mon bonheur il prolonge son cours,
Pour retarder la beauté que j’adore.
Ô nuit ! favorisez mes désirs amoureux, &c.

Messieurs des Touches, & de la Barre nous ont fait voir par des morceaux de pareille beauté qu’ils nous ont donnés, qu’ils entendaient parfaitement cette partie du Musicien.

M. de Lully est entré avec la même exactitude, avec la même délicatesse dans les autres passions, dans les autres caractères qu’il a voulu peindre : de manière qu’en modulant toujours sagement, il a conservé une proportion convenable avec les règles de la Déclamation. Ainsi l’Acteur qui exécute, n’a point de peine, il se plaît à chanter ces endroit ; & celui qui écoute ne perd point le sentiment, & jouit en même temps [206] du plaisir d’entendre d’excellente musique : il la saisit dès la première fois qu’il l’entend, parce qu’elle est dans la nature.

 Mais il faut être plus que Musicien pour en composer de si bonne. Si l’on n’a du savoir, du goût, du commerce, de l’esprit, du sentiment, on n’y réussira jamais. Ces Compositeurs qui n’ont que la science de la Musique en partage, renversent tellement l’ordre naturel de l’expression, dérangent si fort les tons nécessaires aux passions, qu’ils ne font aucun effet sur notre cœur, parce qu’ils portent à un intervalle déraisonnable les termes qui doivent nous toucher. Ils altèrent tellement la quantité de leurs syllabes, qu’on ne les reconnaît [207] plus. J’en donnerais une infinité d’exemples, si je n’étais plus attentif à conserver la réputation de ceux qui les ont composés, qu’à paraître connaisseur. Ils pourront me répondre que M. de Lully, tout habile qu’il était, est tombé dans ce défaut. S’ils reconnaissent sa faute, ils doivent l’éviter avec soin, & ne pas l’imiter si souvent, dans un défaut que l’on rencontre si peu dans ses ouvrages.

Un Compositeur doit connaître parfaitement les effets de la ponctuation, pour ne point confondre un sens avec l’autre : ou pour ne point mettre sur les mêmes notes des passions, des figures opposées ; pour ménager à propos les silences, les soupirs usités dans la musique. [208] Je citerais des morceaux les plus essentiels d’un Opéra, & qui en devaient être les plus touchants, où ces trois défauts sont grossièrement marqués, & ont fait manquer l’effet que l’on devait attendre des paroles. À qui doit-on après cela attribuer leur peu de succès ?

 Le Musicien qui compose sur des paroles, doit indispensablement savoir les règles de la Déclamation, pour les appliquer à son chant le plus qu’il lui sera possible. M. de Lully y était fort attentif. On le remarque dans la parenthèse suivante, que tout autre que lui aurait peut-être manquée.

Le vainqueur de Renaud, si quelqu’un le peut être,
Sera digne de moi.

La parenthèses, si quelqu’un [209] le peut être, est si bien disposée, que l’on pourrait chanter, le vainqueur de Renaud sera digne de moi, sans altérer le sentiment ni la modulation. C’est en cela suivre le précepte que j’ai donné pour les parenthèses, que l’on doit détacher par un ton différent de ce qui précède, & de ce qui suit.

En composant de la musique vocale, on ne doit nullement ignorer la prononciation & la quantité, pour ne point donner à des syllabes longues, des notes brèves ; à des syllabes sourdes, des tons élevés ; & ainsi du contraire : pour ne point placer des roulades, ou des tenues sur celles qui n’en sont point susceptibles. Défauts qui sont très fréquents dans la composition, soit que le Musicien [210] ait été contraint par les règles de son Art ; soit qu’il n’ait pas eu l’esprit de les éviter.

Je crois devoir avertir le Compositeur, de ne point chercher avec affectation à convenir par sa musique à la signification d’un terme. Ce n’est point une règle de mettre des roulades sur ceux-ci, par exemple, coulez, volez ; des tenues sur les suivantes, éternelle, repos. Les termes seuls, comme je l’ai déjà fait remarquer, n’expriment point un sentiment ; mais l’expression entière, & ces divertissements de musique altèrent la passion ; & désignent plus le Musicien, que l’homme d’esprit.

Cependant il faut donner quelque chose à celui-là, & lui permettre de faire paraître [211] son art dans les Chœurs ; & sur des termes, où la beauté du chant peut souffrir des tenues ; ou des roulades ; Mais l’usage fréquent & mal entendu en est très vicieux ; & je ne comprends pas comment des Compositeurs, très habiles d’ailleurs, se sont avisés dans ces derniers temps, d’appliquer de la musique composée dans le goût Italien, sur des paroles Françaises, dont ils font rouler les syllabes sans raison, & sans sentiment : c’est bannir de la Musique vocale, l’expression, qui est seule capable de nous toucher le cœur. Et si on applaudit à ces Messieurs, qui n’ont en vue que de faire paraître de la diversité dans leur composition, ils vont donner à notre Musique vocale le ridicule [212] que l’on reproche à celle d’Italie. Mais ce ridicule est beaucoup plus sensible dans notre langue, que dans l’Italienne.

L’Auteur qui place un Canevas, devrait savoir la Musique aussi parfaitement que le Compositeur doit connaître le sens des paroles. Car rien n’est de plus ridicule que ces expressions employées sous de la Musique, dont le caractère ne convient nullement aux paroles. Je n’oserais en citer des exemples, qui prouveraient ce que je dis : Ce défaut est commun aujourd’hui. Mais je puis avancer que M. Quinault, soit de lui-même, soit qu’il fût conduit par M. de Lully, en faisait de très heureux, tels que celui-ci. [213]

La grandeur brillante,
Qui fait tant de bruit,
N’a rien qui nous tente ;
Le repos la fuit :
Malheureux qui la suit.
Fortune volage,
Laissez-nous en paix,
Vous ne donnez jamais
Qu’un pompeux esclavage,
Tous vos biens n’ont que de faux attraits.

Et comme le Poète & le Musicien n’en savent pas ordinairement plus l’un que l’autre, pour allier le caractère de la musique avec celui des paroles, de là vient que nous essayons souvent le chant ridicule de très mauvais Canevas. Ce serait répéter continuellement, que de faire remarquer à un Auteur les règles qu’il doit observer pour en faire de bons. Il suffit de lui représenter qu’il est nécessaire qu’il connaisse [214] la valeur des notes, & la portée de leurs intervalles, pour y allier des termes & des syllabes, qui leur conviennent, suivant les principes que j’ai établis. Il est vrai que le Compositeur, pour conduire le Poète qui ne fait point de musique, a accoutumé de lui donner des syllabes longues, ou brèves suivant ses notes. Mais ces syllabes désignent-elles le caractère, ou la passion ? Au contraire elles gênent davantage le Poète, qui en sachant la musique, est plus en état de l’allier avec ses paroles.

Le Poète & le Musicien doivent absolument connaître l’effet que le chant fait sur les mots, afin de choisir ceux qui se prononcent avec le plus de douceur : car il y en a dont la prononciation [215] est si désagréable, que l’oreille du Spectateur en est rudement affectée. Ces termes doivent être rejetés de la musique ; & on ne les connaît que par la délicatesse de l’oreille.

Cependant comme le Canevas n’est point ordinairement fort essentiel à une pièce, il n’est pas dangereux qu’il fléchisse un peu sous la musique : mais les autres paroles doivent absolument la dominer pour plaire.

Présentement que voilà l’Acteur préparé sur tout ce qui regarde le chant, je n’ai que trois remarques à lui faire faire, avant qu’il se commette à chanter, dans le dessein de plaire à ceux qui l’écoutent.

Comme j’ai fait voir que constamment [216] la Musique altérait l’effet de l’expression, par des mesures & des intervalles qui ne lui conviennent point ; & que nous avons besoin d’être dédommagés de ce défaut par le son d’une belle voix, par une harmonie bien ménagée, & par la délicatesse de sentiment de celui qui chante ; il s’ensuit de là que l’Acteur est celui qui doit le plus au Spectateur. Car bien que le Compositeur doive par la disposition de ses notes, imiter le plus qu’il peut la Nature ; néanmoins l’Acteur a la voix, le geste, & le sentiment pour exprimer la passion.

Ainsi toute personne qui chante dans le dessein de plaire à ceux qui l’écoutent, doit avoir une voix touchante : quelque art que l’on puisse avoir, [217] il est difficile de faire passer une voix disgraciée.

L’Acteur doit se faire une étude particulière de prononcer distinctement chaque syllabe, à quelque élévation, ou à quelque profondeur que le Compositeur l’ait portée. Il y a des voix si confuses, quoique belles, que l’Auditeur perd tout ce qu’elles prononcent : le Spectateur alors n’étant frappé que des tons de la Musique, c’est là bien souvent ce qui lui fait dire que les paroles ne valent rien, sans les avoir lues : & peu s’en faut qu’il ne dise aussi qu’elles sont mauvaises ; parce qu’elles ne se font pas bien entendre dans la bouche de l’Acteur. Ainsi avant que de chanter un morceau de Musique, on doit bien consulter l’étendue [218] de sa voix ; pour ne point dérober à l’Auditeur le plaisir d’être touché par le sentiment exprimé par les paroles ; en même temps que la mélodie du chant, & l’harmonie de toutes les parties de Musique frappent agréablement son organe.

 Le Compositeur, comme je l’ai déjà remarqué, étant souvent contraint par les règles de son art, de déranger la quantité des syllabes, c’est à un habile Acteur à suppléer à ce défaut, en faisant longues les syllabes qui doivent l’être, & brèves, celles qui sont brèves, sans faire attention à la longueur, ou à la brièveté de la note, à laquelle elles sont assujetties. Par exemple, dans la scène de Zangaride dans Atys, si l’on chantait, & vous me laisserez [219] mourir, suivant la note des deux premières syllabes, & serait beaucoup plus long que vous ; ce qui serait contre les règles les plus communes de la quantité. Ainsi celui qui chante prend de la note de la première syllabe pour mettre sur la seconde, afin de donner plus de justesse à son expression. Et il est si vrai que l’on doit en user de cette manière dans les endroits passionnées, que l’on n’y doit point battre la mesure, parce que l’Acteur doit être le maître de son chant pour le rendre conforme à son expression ; & l’accompagnement doit aussi être assujetti à sa manière de chanter. On ne saurait mieux remarquer la vérité de ce que je dis, que dans l’endroit de Phaëton, où Libie chante. [220]

Que l’incertitude
Est un rigoureux tourment !
&c.

À le chanter selon la note, on accusera sans doute M. de Lully d’avoir travaillé cet endroit extravagamment, par rapport à la situation où doit être Libie. Mais si on le chante comme le faisait l’Actrice, à qui on l’avait confié dans les commencements, on sentira toute la passion qui y doit être : au lieu qu’à l’entendre comme on l’exécute communément, il semble que cet air a été fait pour réjouir l’Auditeur.

J’infère de ce principe, qu’il faut absolument observer, pour bien chanter, que l’Acteur doit connaître parfaitement les règles de la quantité, & l’effet des passions, pour donner aux [221] termes, & aux syllabes l’intervalle, & la force qu’il convient pour toucher le Spectateur. Car bien que l’on doive porter sa voix au ton que le Musicien a prescrit ; cependant ce même ton doit être prononcé avec plus ou moins de poitrine, selon la passion, ou la figure qui règne dans l’expression. La tristesse, l’amour, la douleur, par exemple, demandent un ton tendre, & faible, tel qu’il faut pour chanter tout ce que prononce Atys dans la scène de Zangaride. L’emportement, la jalousie, le veulent élevé & vif, comme on le doit donner à ce bel endroit de Persée où Phinée chante.

Non, je ne puis souffrir qu’il partage une chaîne,
Dont le poids me paraît charmant : [222]
Quand vous l’accablerez du plus cruel tourment,
Je serai jaloux de sa peine.

Ce serait répéter tout ce que j’ai dit dans le Traité de la Déclamation, que de donner des exemples pour prouver que l’Acteur qui chante, quoique assujetti aux tons du Compositeur, doit cependant suivre les accents que j’ai prescrits pour tous les mouvements que les paroles expriment ; pour tous les caractères que les personnages que l’on fait parler, exigent. On voit donc par cette démonstration, car constamment c’en est une, que l’Acteur qui chante doit absolument suivre toutes les règles de la Déclamation ; & que si nous avons si peu de personnes qui animent leur chant, c’est que le nombre de ceux qui déclament est fort [223] petit. Si l’on voulait se donner un peu de peine pour acquérir cette connaissance, on pourrait sauver le dommage que la Musique apporte à l’expression ; désintéressé, comme j’ai dit, que l’on pourrait l’être par une belle voix, & par les accords bien ménagés.

Le mérite d’un Acteur, qui par son chant satisfait le Spectateur, est encore plus grand que celui de l’Acteur qui déclame, puisque celui-là a plus de parties à allier ensemble, & des inconvénients à prévenir. Car supposé, & c’est beaucoup, que de le présumer, qu’il se trouve des personnes qui connaissent parfaitement le sens des paroles, & qui sentent les mouvements qu’elles expriment, il faut qu’ils fassent un tout agréable [224] de la Musique, de la prononciation, & du geste, quand ils se donnent en spectacle : ce qui fait que lorsqu’un bon Comédien a la voix favorable pour le chant, il l’exécute à la satisfaction de ceux qui l’écoutent ; & sont chant tranche si fort en bien avec celui des autres, que c’est une preuve incontestable de ce que j’avance. C’est un avantage pour celui qui chante, dans des endroits où l’on ne peut mettre le geste en usage, de pouvoir s’en épargner le mélange avec la voix ; car c’est le plus difficile à ménager dans l’action du chant ; parce que les mouvements en sont opposés à la mesure de la Musique ; & il faut un grand goût pour les faire durer avec grâce pendant l’intervalle de [225] cette mesure ; de manière que le Spectateur n’aperçoive point de contraste, ou une contenance immobile très désagréable.

On dira sans doute que toutes mes réflexions, supposé qu’on veuille m’en passer la nécessité pour bien chanter, ne regardent que le Récitatif, ou les grands airs où règne la passion. Mais que pour exécuter des paroles qui n’expriment que des pensées communes, telles qu’on en place sous des gigues, sous des menuets, ou autre Musique de mouvement, il n’y a absolument qu’à s’attacher à la note, sans s’embarrasser des expressions.

Il est aisé de répondre à cette objection. Car il n’y a point de ces paroles qui n’aient un caractère particulier, par rapport [226] à la pensée qui les termine ordinairement, soit qu’elle roule sur la tendresse, soit sur l’infidélité ou la constance, ou que ce soit un air à boire. Or tout cela est caractérisé différemment ; & si celui qui le chante ne l’anime suivant les règles que j’en ai données dans la Déclamation, je puis conclure qu’il ne chante point des paroles, mais des notes. Encore un coup, que l’on observe la manière dont les bons Comédiens chantent ces petits airs, on verra qu’ils demandent la même attention que les autres, quelque vive, quelque légère que soit la Musique, sous laquelle on a assujetti ces paroles. Je ne veux encore, pour prouver ma proposition, que faire remarquer le sentiment [227] commun que l’on se fait de ceux qui composent ces petits airs. Un tel Musicien, dit-on, excelle dans les airs à boire ; un autre fait de bons printemps : cependant ils sont également forts dans la Musique. Qui peut donc les distinguer, si ce n’est que l’un fait mieux que l’autre disposer ses notes convenables à l’une de ces deux espèces de paroles, dont le caractère est différent de celui de l’autre espèce ? Et c’est cette différence que je veux que l’on fasse sentir en chantant ; autrement l’on deviendrait fade ; on frapperait l’organe avec justesse à la vérité, suivant les règles établies par la Musique ; mais on ne satisferait point l’esprit, on ne toucherait point le cœur de ceux qui entendraient chanter. [228] Je puis ajouter que si l’on devait seulement suivre la note, pour bien chanter, de la Musique appliquée sur des paroles sérieuses, & celles que l’on place sur des paroles comiques, devraient être chantées, devraient affecter également. Il est absurde de le penser : Il y a donc une action différente à donner à ces deux espèces de paroles. Ainsi je conclus enfin que celui qui chante, doit entièrement connaître le sens de ses paroles, pour leur donner, en conservant la justesse de sa note, les accents qui conviennent à l’expression.

Je puis inférer de tout ce que j’ai dit sur le chant, que si celui qui compose, celui qui chante ont tant de connaissances à acquérir pour avoir du [229] succès, que celui qui juge de leur ouvrage, & de leur action, le doit faire avec bien de la retenue ; puisqu’il doit avoir pour cela les mêmes connaissances, qui se rencontrent très rarement dans une personne qui a bien d’autres occupations, que de s’appliquer à connaître les secrets de la Musique, & de l’action. Que ce particulier ne s’imagine pas que pour savoir un peu de Musique, il soit en état de juger du chant : que parce qu’il n’a point été affecté, l’expression ou la note ne vaut rien. C’est à lui-même qu’il doit s’en prendre. Il ne voit pas qu’il a un esprit épais, qui ne peut pénétrer le sens de l’expression ; qu’il n’a point de délicatesse de sentiment, pour être touché par une passion [230] adroitement ménagée ; qu’il a l’organe trop grossier, pour recevoir les tons touchants d’une agréable mélodie, & les accords d’une harmonie parfaite. Cependant que l’on ne présume point que j’interdise la décision à tous ceux qui ne savent pas la Musique : je serais injuste ; le goût suffit pour juger. Ce goût, qui est un sentiment de justesse que l’on a pour toutes choses suivant les règles les plus raisonnables, & les plus reçues parmi les hommes, peut se rencontrer dans toutes sortes de personnes. Et celui-là a le goût plus formé, qui approfondit le plus, qui a l’esprit le plus délié, le sentiment le plus vif & le plus délicat. Il est vrai que tout homme croit que c’est là son partage, & que le plus [231] pesant Juge s’imagine être le plus sûr. C’est un malheur pour ceux qui se livrent au Public ; je l’ai déjà dit ; il est impossible de rencontrer le sentiment général ; & celui-là réussit le mieux, qui en approche le plus.

Fin.