Schola Rhetorica

Joseph de Jouvancy

L’élève de rhétorique (Candidatus rhetoricae)

Première édition 1710

Nouvelle traduction par les équipes RARE et STIH sous la direction de D. Denis et Fr. Goyet, 2019 ; sur la collation de l’éd. de 1712 et de la traduction de H. Ferté, 1892

LE CANDIDAT À LA RHÉTORIQUE, SELON LE PLAN ORIGINEL DU PÈRE FRANÇOIS POMEY, OUVRAGE QUE, DANS CETTE ÉDITION TOUTE NOUVELLE, LE PÈRE  JOSEPH JOUVANCY A AUGMENTÉ, CORRIGÉ ET POLI AVEC LE PLUS GRAND SOIN. À l’usage de Louis-le-Grand, Collège Royal de la Compagnie de Jésus. PARIS, Chez JEAN BARBOU, rue Saint-Jacques, dans le quartier du Collège Louis-le-Grand. 1712. AVEC PRIVILÈGE DU ROI. 

Sur l’ordre et les parties de cet ouvrage, ainsi que sur cette toute nouvelle édition

Les Exercices préparatoires d’Aphthonius font partie du programme habituel de la classe d’humanités, le but étant que par cette initiation ils préparent l’esprit des adolescents à apprendre pleinement l’éloquence, une fois en classe de rhétorique. Mais aux préceptes d’Aphthonius il manque ce qui touche aux éléments de rhétorique, à l’élocution oratoire et au style : toutes choses qui, pourtant, auraient dû être enseignées en premier. En effet, à quoi bon savoir les préceptes du bien écrire, si on n’a pas la pratique même de l’écriture et si on ne sait pas l’art de construire un discours ? À la décharge d’Aphthonius, je croirais volontiers que, s’il a omis de traiter ces points-là, c’est qu’il les considérait comme bien connus. Quant à nous, et précisément parce que nous considérons que ces points ne sont pas encore connus de notre Élève de Rhétorique, nous les indiquons brièvement. En premier lieu, nous exposons en détail les trois premières parties de l’éloquence, qui sont aussi les principales : Invention, Disposition et Élocution. Notre quatrième partie est l’Amplification, dont nous expliquons les préceptes et la pratique. La cinquième partie, ce sont les Exercices préparatoires d’Aphthonius, c’est-à-dire, puisque son mot grec progymnasma parle d’entraînement athlétique, des préceptes oratoires et certains exercices faciles qui sont comme un échauffement avant les choses sérieuses, quand on étudiera l’éloquence : nous les exposons en les illustrant par des exemples appropriés. Dans la sixième partie, nous donnons une Vue d’ensemble d’un certain nombre de discours de Cicéron, et nous en exposons en détail les parties, une à une : manière d’aplanir le chemin à ceux qui veulent aborder l’orateur suprême qu’est Cicéron, duquel, plus on s’approchera, plus on progressera dans l’art de la parole. Enfin, la dernière partie est l’Épistolaire : nous en enseignons la pratique avec peu de préceptes, et des exemples un peu plus nombreux, tirés du même Cicéron. Par rapport aux éditions précédentes de ce petit ouvrage, nous avons retranché nombre des développements qui le surchargeaient ; nous avons ajouté ceux qui manquaient ; les petits défauts et faiblesses de style ont été corrigés et polis avec le plus grand soin.

AUX CANDIDATS À L’ÉLOQUENCE

Quelle que soit votre couleur de vêtement préférée, ô vous, l’élite des Élèves formés aux Belles Lettres ; quelle que soit votre tribu de rattachement dans la République des lettres ; il me semble que je peux légitimement vous appeler des Candidats à l’Éloquence. Comme vous le savez, jadis à Rome un « candidat » à des charges électives s’habillait d’une toge prétexte, laquelle était blanche ou en latin candida. C’est ainsi vêtus que les candidats sollicitaient les suffrages du peuple réuni en comices ou assemblée générale ; c’est ainsi qu’ils faisaient le tour des tribus de Rome ; qu’ils cherchaient à s’attirer les bonnes grâces des électeurs. Or que faites-vous d’autre, je vous prie, quand vous faites le tour de nos comices à nous, qui se tiennent non sur le Champ de Mars, comme autrefois, mais sur celui d’Apollon ? Quand vous démarchez les tribus littéraires, et chacune de leurs classes ? Que faites-vous d’autre, dis-je, que d’essayer d’obtenir une place à la Cour, celle de l’éloquence ? Car elle est la reine des arts libéraux ; elle est le but où tendent toutes les autres sciences. À quoi bon en effet la science, si on ne peut en parler avec éloquence, si on ne peut grâce à la parole faire contribuer la science à l’utilité générale et au bonheur public ? Assurément, quand je dis démarcher, il n’y a pas lieu de craindre qu’on vous taxe de corruption électorale, un crime qui à Rome était passible de peines sévères. Bien au contraire : la patrie louera votre ardent désir d’une charge si glorieuse, bien plus, l’éloquence accueillera ses candidats, et les couvrira d’immenses récompenses. Quant à moi, si ma voix a quelque poids dans ces comices, elle est toute en votre faveur. Ce mien livre, le Candidat, a pour mandat de vous conduire par toutes les tribus et centuries latines : il a en effet fréquenté la Ville et tout particulièrement ce quartier et ces comices des doctes, qu’il connaît et pratique de longue date. Il vous instruira sur l’art et la manière de vous attirer les bonnes grâces des hommes, avec quelles périodes oratoires et quels charmes flatter leurs oreilles et leurs esprits ; enfin il vous montrera comment vous pourrez, en partant des petits bancs où tout en bas de l’échelle l’on apprend la grammaire, accéder à la tribune haut placée où règne l’orateur. Recevez donc cet ouvrage avec bienveillance, au nom de votre bonté coutumière ; écoutez avec attention ce dont il veut vous instruire, et par votre travail acharné faites que son entreprise porte tous ses fruits. >

PREMIÈRE PARTIE COMPRENANT LES PREMIERS ÉLÉMENTS  DE RHÉTORIQUE RELATIFS À L’INVENTION

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CHAPITRE 1. DÉFINITION DE LA RHÉTORIQUE

Qu’est-ce que la Rhétorique ? R. C’est l’art de bien dire, ainsi nommé du verbe grec rheo, je dis, je parle, d’où viennent rhetor, rhéteur, orateur, avocat, et rhétorikè, art oratoire, rhétorique.

Qu’est-ce qu’un art ? R. C’est une faculté renfermant certains préceptes qui ne trompent jamais, quand on les connaît bien, et qu’on s’en pénètre.

Qu’est-ce que bien dire ? R. C’est exprimer dans les meilleurs termes les meilleures pensées.

Quel est le but de l’orateur ? R. C’est de persuader.

Quel est le devoir de l’orateur ? R. C’est de parler de manière à persuader.

Celui qui ne persuade pas peut-il être appelé un parfait orateur ? R. Oui, pourvu qu’il parle de manière à persuader.

Mais vous me direz : Celui qui n’atteint pas le but de l’art oratoire ne peut être considéré comme un parfait orateur ; or l’orateur qui ne persuade pas n’atteint pas son but ; comment peut-il donc être un parfait orateur, quoiqu’il parle de manière à persuader ? R. Pour les autres arts, ce que vous dites est vrai ; mais il n’en est pas de même pour la rhétorique. Ce qui caractérise la plupart des autres arts, ce qui est leur fin, leur but, c’est de produire une œuvre quelconque extérieure qui dépend de la volonté de l’artiste ; ainsi, il dépend de la volonté du peintre, et de sa volonté seule, de faire un tableau ; il dépend de la volonté de l’architecte de construire une maison, et ainsi des autres ; mais il ne dépend pas de la volonté seule de l’orateur de persuader : il faut encore qu’il s’y joigne la volonté de l’auditeur ; c’est lui que l’orateur doit persuader, mais il n’y parviendra pas, quel que soit le moyen qu’il emploie, si l’auditeur ne le veut pas, parce qu’il est libre.

CHAPITRE 2. DU SUJET DE LA RHÉTORIQUE

Quel est le sujet [materia] de chaque art ? R. C’est celui dont il s’occupe : ainsi, le sujet de la médecine est la maladie ; de la peinture, ce sont les couleurs, et ainsi de suite des autres.

Quel est le sujet de la Rhétorique ? R. Ce sont les choses qui prêtent à la discussion ou à des questions.

Combien peut-il y avoir de questions sur chaque chose ? R. Deux : l’une, générale, que l’on appelle Thèse en grec, et Proposition en latin ; l’autre, particulière, dont la dénomination est Hypothèse en grec et Cause ou Controverse en latin.

Qu’est-ce que vous appelez question générale ou Thèse ? R. C’est celle qui n’est astreinte à aucune condition [adjunctis seu circumstantiis]de personne, de lieu, de temps, etc.

Qu’appelez-vous question particulière ou Hypothèse ? R. C’est celle qui est astreinte à certaines conditions, limitée par telles ou telles circonstances

Donnez un exemple de ces deux sortes de questions. R.La Rhétorique est-elle un art que l’on doit étudier ? Voilà une question générale, indéterminée, parce qu’il n’y est fait aucune mention de personne, de lieu, de temps. Mais si je demande : les femmes doivent-elles étudier la Rhétorique ? ou bien : doit-on étudier la Rhétorique avant la Philosophie ? ou bien : doit-on étudier la Rhétorique dans les académies ou en cours privés ? Ces questions sont déterminées, parce que la question générale posée plus haut est maintenant circonscrite dans les détails [adjuncta] que nous venons d’indiquer. De Thèse ou Proposition générale, elle est devenue Hypothèse ou Cause déterminée, limitée par des détails particuliers.

Comment ramène-t-on une Hypothèse à une Thèse ? R. En ne prenant que ce qui est général. Ainsi, avez-vous à faire l’éloge de la diligence ? je louerais la vertu qui est le genre dans lequel la diligence est comprise. Avez-vous à blâmer l’ivresse ? je montrerais combien le vice en général est honteux.

N’y a-t-il que ces deux sortes de questions ? R. Il y en a une autre, que l’on appelle question d’Action, parce qu’elle a pour objet d’agir, ainsi : Faut-il déclarer la guerre aux hérétiques ? Une autre question est celle que nous appellerons question de Connaissance, parce qu’elle a pour objet unique de savoir et de connaître quelque chose, ainsi : Quel est le jour du mois où il y aura cette année éclipse de lune ?

CHAPITRE 3. DES TROIS GENRES DE CAUSES

Combien de genres de causes l’orateur peut-il avoir à traiter ? R. Trois : Judiciaire, Délibératif et Démonstratif< dit, en grec, Épidictique >.

En combien de parties se divise le genre Judiciaire ? R. En deux : l’Accusation et la Défense.

En combien de parties se divise le genre Délibératif ? R. En deux : Persuader et Dissuader.

En combien de parties se divise le genre Démonstratif ? R. En deux : Louer et Blâmer.

À quel temps se rapporte le genre Judiciaire ? R. Au passé, car personne ne peut être accusé ou défendu que pour un fait déjà accompli.

À quel temps se rapporte le genre Délibératif ? R. Au futur, car nous ne délibérons que sur ce qui doit arriver.

À quel temps se rapporte le genre Démonstratif ? R. Non seulement au présent, mais encore au passé : on ne peut en effet louer ou blâmer quelqu’un que sur ce qu’il fait ou sur ce qu’il a fait.

CHAPITRE 4. DES PARTIES DE L’ÉLOQUENCE

Quelles sont les parties de l’éloquence ? ou (ce qui est la même chose) que doit faire l’orateur quand il compose un discours ? R. Il doit se préoccuper de cinq choses, qui sont : l’Invention, la Disposition, l’Élocution, la Mémoire et le Débit oratoire.

Qu’est-ce que l’Invention ? R. C’est la recherche des arguments vrais ou vraisemblables dont se sert l’orateur pour faire admettre comme vrai [probabile] ce qu’il veut prouver [probare].

Qu’est-ce que la Disposition ? R. C’est le classement en bon ordre des arguments que l’on a trouvés.

Qu’est-ce que l’Élocution ? R. C’est l’emploi des expressions propres à bien rendre les arguments fournis par l’invention.

Qu’est-ce que la Mémoire ? R. C’est le souvenir bien affermi des choses et des mots.

Qu’est-ce que le Débit oratoire ? R. C’est la tenue du corps et le ton bien appropriés aux idées et aux expressions qui rendent ces idées.

Comment s’acquièrent les qualités propres à ces cinq parties de l’éloquence ? R. Par la Nature, l’Art, l’Exercice et l’Imitation.

Que demande la Nature pour l’éloquence ? R. Beaucoup de choses qui dépendent de l’esprit et du corps.

Qu’est-ce que la nature exige de l’esprit ? R. Des qualités solides d’intelligence et de réflexion pour trouver des idées, leur donner une forme agréable et les fixer dans la mémoire.

Qu’est-ce que la nature exige du corps ? R. Une poitrine solide, une belle voix, une langue bien déliée, un visage agréable et tout un extérieur convenable.

En quoi l’Art sert-il à l’éloquence ? R. Il perfectionne ce que la nature a donné.

En quoi l’Exercice est-il utile ? R. Il entretient ce que la nature a donné et ce que l’art a perfectionné.

Comment doit-on s’exercer ? R. 1° En prenant pour le traiter un sujet semblable à ceux que traite un orateur ; 2° en ne le traitant pas d’abondance, mais en prenant du temps pour réfléchir et pour soigner le style.

Quelle est l’utilité de l’Imitation et comment doit-on imiter ? R. L’utilité de l’imitation est très grande ; et sans elle on ne peut faire de progrès : voici comment on doit s’y prendre. On choisit pour l’imiter un orateur célèbre que l’on étudie avec la plus grande attention ; et l’on prend ce qu’on y trouve de plus remarquable.

CHAPITRE 5. COMMENT IL FAUT IMITER LES AUTEURS

 Il faut prendre un passage de Cicéron, par exemple,  et le traduire en français, et puis, au bout de quelque temps, retraduire ce passage en latin. Vous comparerez alors cette dernière traduction avec le passage de Cicéron, vous corrigerez vos fautes sur lui, et vous verrez alors très facilement la différence qu’il y a entre le style de Cicéron et le vôtre.Faites l’analyse d’un discours de Cicéron ou d’un des morceaux principaux de ce discours, vous en remarquerez en gros les arguments et les figures, puis vous traiterez vous-même le sujet, et vous recouvrirez de chair cette espèce de squelette ; enfin, vous comparerez votre composition avec celle de Cicéron, et vous verrez la distance qui vous en sépare. On peut encore prendre un beau passage de Cicéron, l’appliquer à un sujet semblable, ou même contraire, en se servant des mêmes figures, des mêmes périodes, des mêmes transitions, des mêmes liaisons, en suivant enfin, pas à pas, les traces de Cicéron, en n’en changeant que les mots et les idées. Ainsi, dans le discours pour sa maison, § 89, Cicéron montre ce que c’est que le peuple romain, et refuse de donner ce nom à la multitude séditieuse qui s’est révoltée. Vous montrerez semblablement quel est celui à qui l’on peut donner le nom de chrétien, de noble, d’érudit. Dans la deuxième Philippique contre Antoine, qui voyait avec déplaisir que Cicéron fût arrivé au consulat, et que cette dignité fût acclamée par les hommes les plus haut placés, Cicéron dit (§ 12) : « Mon consulat déplaît à Antoine, mais il a plu à Servilius », etc. Imitez ce passage en blâmant ceux qui désapprouvent l’étude des belles lettres admirées par les hommes les plus sages de tous les temps et de toutes les conditions. Ce sont des sujets de compositions de ce genre qu’on doit donner aux élèves de rhétorique. Ils seront tout aussi utiles aux maîtres qu’aux élèves.

CHAPITRE 6. DES LIEUX ORATOIRES

Qu’est-ce qu’un lieu oratoire ? R. C’est celui où l’on trouve et d’où l’on tire des arguments ou des preuves. En d’autres termes, et pour mieux dire, les lieux oratoires sont des arguments qui sont communs à toutes sortes de sujets, et d’où l’on tire comme d’un écrin, ou d’un tiroir, des preuves qui s’appliquent à un sujet quelconque.

Qu’est-ce qu’un argument ? R. C’est une raison plausible [probabilis], et de nature à entraîner la conviction.

Qu’est-ce que la conviction ? R. C’est le ferme assentiment de l’esprit qui croit ce qu’on dit.

Qu’est-ce que l’opinion ? R. C’est un faible assentiment. La conviction et l’opinion sont les conséquences de l’argumentation.

Qu’est-ce que l’argumentation ? R. C’est l’explication et le développement d’un argument.

Combien y a-t-il de genres d’arguments ? R. Deux : les uns, intrinsèques, sont tirés du cœur même du sujet ; les autres, extrinsèques, sont des arguments en dehors du sujet. On dirait que l’art ne préside pas à leur recherche ; ce n’est pas qu’on s’en serve sans recourir à l’art, mais on les trouve sans beaucoup de difficulté, ils se présentent comme d’eux-mêmes.

Qu’appelez-vous arguments intrinsèques ? R. Ceux qu’on tire d’un lieu intrinsèque < c’est-à-dire qui tient au sujet lui-même >.

Quels sont les arguments extrinsèques ? R. Ce sont les arguments tirés d’un lieu en dehors du sujet : c’est pour cela qu’on les appelle extrinsèques.

Combien y a-t-il de lieux intrinsèques ? R. Il y en a 16 : la Définition, l’Énumération des parties, l’Étymologie, les Dérivés, le Genre, la Formeou l’Espèce, la Ressemblance, la Dissemblance, le Contraire, les Circonstances, les Antécédents, les Conséquents, les Choses qui répugnent entre elles, les Causes, les Effets, la Comparaison.

Combien y a-t-il de lieux extrinsèques ? R. Six : les Préjugés, la Renommée, les Documents, le Serment, les Tortures, les Témoins.

CHAPITRE 7. DES LIEUX INTRINSÈQUES

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De la Définition

Qu’est-ce que la Définition ? R. C’est l’explication de la chose à définir.

Combien la Définition a-t-elle de parties ? R. Deux : le genre et la différence. Le genre est ce qui est commun à la chose qu’on définit et à beaucoup d’autres choses. La différence est ce qui est particulier, ce qui convient seulement à la chose qu’on définit.

Donnez un exemple. R. Comme Définition de la Rhétorique, nous dirons : la Rhétorique est l’art de bien dire – l’art est le genre de cette définition, parce que l’art ne convient pas seulement à la Rhétorique, mais encore à la grammaire, à la peinture, etc. De bien dire est la différence de cette définition, parce que bien dire est une qualité propre seulement à la Rhétorique.

Prouvez par la définition que la Rhétorique est le premier des arts. R. Je dirai : L’art de bien dire est le premier de tous, or la Rhétorique est l’art de bien dire, donc la Rhétorique est le premier des arts.

De l’Énumération des parties

Qu’est-ce que l’Énumération des parties ? R. C’est le partage d’un tout en ses parties.

< Donnez un exemple. R. C’est par ce lieu que > Pline, dans le panégyrique de Trajan, décrit la joie de Rome tout entière à l’arrivée de ce prince. « Ni l’âge, dit-il, ni le sexe, ni la maladie n’ont empêché personne de récréer ses yeux de ce spectacle inouï ; les petits enfants voulaient te connaître, les jeunes gens te montrer à tous les vieillards, les malades même t’admirer. »

De l’Étymologie et des Dérivés

Qu’est-ce que l’Étymologie ? R. C’est un lieu qui recherche l’origine et la signification des mots.

Prouvez d’après ce lieu que Cicéron a été un véritable consul. R. Celui-là est véritablement consul qui veille au salut de la patrie ; or Cicéron a veillé au salut de la patrie, il a donc été un véritable consul.

Qu’est-ce que c’est que les Dérivés ? R. Ce sont des mots qui viennent d’une même source, et dans lesquels il y a différents changements, ainsi de Pudicité viennent pudeur, pudique, pudiquement, avoir de la pudeur.

Construisez un argument d’après un dérivé. R. Vous n’imitez pas la vie du Christ (Christi), vous n’êtes donc pas chrétien (christianus) : chrétien est le dérivé de Christ. Du reste, ces deux lieux sont, de tous, les plus faibles et les plus stériles.

Du Genre et de l’Espèce

Qu’est-ce que le Genre ? R. C’est un tout renfermant plusieurs parties semblables entre elles par un caractère commun, mais différentes cependant par certaines particularités. Ainsi : La vertu est un genre parce qu’elle embrasse la prudence, la justice, le courage, la tempérance, qui, toutes, sont des parties de la vertu, semblables entre elles, parce que l’une quelconque de ces parties est une vertu ; mais ces parties sont cependant différentes, parce que leur nature n’est pas la même.

Donnez un argument d’après le genre. R. Paul pratique la vertu, il pratique donc la tempérance. Pierre est ennemi de la vertu, il n’est donc pas prudent. Jean aime les hommes, il aime donc ses ennemis.

Qu’est-ce que l’Espèce ? R. C’est une partie du genre. Ainsi on peut tirer de ce lieu l’argument suivant : Ce jeune homme est chaste, donc il est vertueux ; et ainsi de suite.

De la Ressemblance et de la Dissemblance

Qu’est-ce que la Ressemblance ? R. C’est un argument tiré d’un sujet semblable à celui qu’on traite.

< Donnez un exemple. R. > Les méchants ne sont pas sensibles aux douceurs de la vertu, ils ressemblent aux malades qui ne sentent pas le goût des aliments. Autre exemple : Les bienfaits ressemblent aux fleurs, ils ne plaisent qu’au moment où on les reçoit.

Qu’est-ce que la Dissemblance ? R. C’est un argument tiré d’une chose qui est tout le contraire [diversa] de ce qu’on veut prouver : Ainsi : Cicéron prouve que les juges doivent absoudre Muréna parce que Catilina l’aurait condamné. Les hommes de bien et les sages ne doivent pas en effet penser de même que les plus scélérats et les plus insensés.

Des contraires ou des opposés

Combien y a-t-il de genres de Contraires ? R. Il y en a cinq :

1° Les Opposés [adversa], c’est-à-dire les choses qui sont le plus éloignées les unes des autres, comme la vertu et le vice ;

2° Les Privatifs, qui sont l’habitude et l’absence d’habitude [habitus, et ejus privatio], comme la vie et la mort ;

3° Les Relatifs, qui se correspondent réciproquement et se regardent tellement face à face, que l’on ne peut connaître l’un sans l’autre, tels sont le disciple et le maître, le père et le fils, etc. ;

4° Les Négatifs ; cet argument a lieu quand l’un est la négation de l’autre, comme l’homme pieux et l’impie ;

5° Les Choses qui se repoussent l’une l’autre, c’est-à-dire qui ne peuvent s’accorder, comme haïr quelqu’un et faire son éloge.

Comment tire-t-on des arguments de chacun de ces lieux ? R. De cette manière :

1° Des Opposés : Le vice est la chose la plus hideuse, donc la vertu est la chose la plus belle.

2° Des Privatifs : Paul craint la mort, donc il aime la vie.

3° Des Relatifs : Le maître s’attache à l’étude de la littérature. Le disciple doit donc s’attacher aux mêmes études.

4° Des Négatifs : Il est modeste, pourquoi dites-vous qu’il est immodeste ?

5° Des Choses qui se repoussent l’une l’autre : Paul aime cet homme, donc il ne lui a pas nui, > il ne l’a pas outragé, car il est contradictoire [repugnat] d’admettre qu’on nuise à celui qu’on aime, et qu’on l’outrage.

Des Circonstances

Qu’est-ce que c’est que les Circonstances ? R. Ce sont les particularités qui accompagnent un fait.

Combien y a-t-il de sortes de circonstances ? R. Elles sont comprises dans le vers suivant, que nous traduisons :

Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando.
Qui, quoi, où, à l’aide de quoi, pourquoi, comment, quand.

Qui ? indique l’auteur du fait. Quoi ? indique le fait même. Où ? l’endroit où il a eu lieu. A l’aide de quoi ? armes, instruments, personnes qui ont aidé à l’accomplissement du fait. Pourquoi ? quelles sont les causes du fait, les conseils [consilia] qui en ont décidé l’accomplissement. Comment ? de quelle manière a-t-il eu lieu ? Quand ? à quelle époque s’est-il passé ?

Énoncez un argument d’après les Circonstances. R.< Le soir, > Paul a été vu armé d’une épée à l’endroit où le crime a eu lieu < etc. >. Pierre est un homme très vertueux, il n’a donc pas violé son serment.

Qu’est-ce que les Antécédents ? R. C’est ce qui fait corps avec les Conséquents ; ils diffèrent en cela des circonstances qui ne sont pas nécessairement liées entre elles.

Donnez un argument d’après les Antécédents. R. Le soleil s’est levé, donc il fait jour. En effet le soleil précède nécessairement le jour.

Qu’est-ce que les Conséquents ? R. C’est ce qui accompagne nécessairement un fait et en indique les résultats.

< Donnez un argument. R. > : il a une cicatrice, donc il a reçu un coup ; la cicatrice est en effet la suite nécessaire d’un coup.

Des Causes et des Effets

Qu’est-ce que la Cause ? R. C’est ce qui produit ou occasionne telle ou telle chose [sua vi]. Ainsi, la cause de la mort de Paul est une blessure, parce que cette blessure est de nature à entraîner la mort. Le feu est la cause de la chaleur, parce qu’il a la vertu de produire la chaleur.

Combien y a-t-il de genres de causes ? R. Il y en a quatre : la Cause finale, la Cause efficiente, la Cause formelle, et la Cause matérielle.

Qu’est-ce que la Cause finale ? R. C’est la fin pour laquelle une chose se fait ou a lieu. Ainsi, la fin de l’homme est une vie heureuse.

Composez un argument d’après la cause finale. R. L’homme est né pour acquérir un bonheur éternel [ad contemplandum et intelligendum], il ne doit donc pas rechercher les plaisirs et les biens périssables.

Qu’est-ce que la Cause efficiente ? R. C’est ce qui fait qu’une chose existe [a quo]. Ainsi, le soleil est cause du jour, parce qu’il le produit en répandant sa lumière dans tout le ciel.

Composez un argument d’après la cause efficiente. R. Le monde a été créé par Dieu ; c’est donc une œuvre parfaite < en tous points >.

Qu’est-ce que la Forme ou Cause formelle ? R. C’est ce qui donne à une chose son état propre et la distingue de toute autre chose. Ainsi, l’âme est la forme de l’homme, parce qu’elle est cause que l’homme existe, et cette forme le distingue de tous les autres êtres.

Composez un argument d’après cette cause. R. L’âme de l’homme est immortelle, il doit donc aspirer à une vie immortelle et éternelle.

Qu’est-ce que la Matière ou Cause matérielle ? R. La matière est ce dont les choses sont faites, et ce en quoi elles se trouvent. Ainsi, le marbre est la matière dont une statue est faite ; le corps est la matière de l’homme.

Composez un argument d’après cette cause. R. Le corps de l’homme est mortel, il faut donc éloigner d’une société corrompue et de la contagion son âme qui est immortelle.

Qu’est-ce que les Effets ? R. C’est ce qui a pour origine la cause. Ainsi, le jour est l’effet du soleil.

Combien y a-t-il de genres d’effets ? R. Il y en a autant qu’il y a de causes, car à chaque cause correspond un effet.

Composez un argument d’après les effets. R. La vertu est la mère de la véritable gloire, donc il faut s’attacher à elle. La volupté n’engendre que l’infamie, donc il faut la fuir.

De la Comparaison

Qu’est-ce que la Comparaison ? R. C’est un lieu où l’on compare deux ou plusieurs choses qui ont quelques rapports communs ; ou bien, c’est un argument où l’on conclut du plus au moins, du moins au plus, ou d’égal à égal entre deux choses que l’on compare < et qui sont certa, certaines > ; ou bien, c’est un simple rapprochement d’une chose avec une autre qui a avec la première des rapports de probabilité et de vraisemblance. De là, les rhéteurs distinguent trois comparaisons. Ils appellent l’une Comparaison des majeures, c’est celle où l’on conclut du plus au moins ; la seconde est la Comparaison des mineures, où l’on conclut du moins au plus ; et la troisième est la Comparaison des égaux, où l’on conclut d’égal à égal. < Dans la première on associe et on prouve un élément mineur vraisemblable à partir d’un élément supérieur vraisemblable et certain ; dans la seconde on prouve un élément majeur certain à partir d’un mineur certain ; dans la troisième un égal certain et probable avec un égal certain. > À ce lieu se rattache l’Exemple, qui est une sorte de comparaison et, de plus, un argument fort utile pour persuader.

Comment tire-t-on un argument par la comparaison du plus au moins ? R. En employant dans la comparaison cette mention beaucoup moins. Ainsi, cinq légions n’ont pu vaincre une armée ennemie, deux légions le pourront beaucoup moins, car il est plus difficile de vaincre cinq légions que deux.

Comment tire-t-on un argument de la comparaison du moins au plus ? R. En y ajoutant cette mention : beaucoup plus ou à plus forte raison. Ainsi, Paul a supporté patiemment ses blessures, à plus forte raison supportera-t-il les injures et les outrages. En effet, supporter des injures est moins que supporter des coups.

Comment se fait un argument d’égal à égal ? R. Quand on exprime, ou qu’on sous-entend dans la comparaison cette mention : également. Ainsi, les saints se sont acquis une gloire éternelle par leur résignation, nous devons les imiter pour arriver également comme par degrés à ce haut degré d’honneur.

CHAPITRE 8. DES LIEUX EXTRINSÈQUES

Qu’est-ce que le Préjugé [Praejudicium] ? R. C’est un jugement fait antérieurement, et une sentence déjà rendue dans une cause en quelque manière semblable, d’où on peut tirer un exemple, et une manière de juger dans l’affaire présente.

Comment composer un argument en se servant des préjugés ? R. En montrant que ce qui arrive devait arriver ; ou bien, que dans des causes semblables, ou pour des choses provenant de la même cause, on a jugé de la même manière ; ou bien, que le même jugement qu’on sollicite a déjà été porté par les mêmes juges ou par d’autres juges.

Comment composer un argument d’après la Renommée ? R. En montrant la vérité de ce que l’on avance par l’assentiment de tout le monde.

Comment composer un argument d’après les Documents ? R. En montrant qu’il s’agit de quelque chose consigné dans les archives officielles et qui doit être tenu pour incontestable.

Comment composer un argument d’après le Serment ? R. En montrant que c’est un homme sérieux et honnête qui a confirmé par son serment la vérité de la chose en question.

Comment composer un argument d’après les Tortures ? R. En montrant que ce n’est qu’à l’aide de tortures que l’on a arraché à l’accusé ou à ses complices l’aveu du crime dont il s’agit.

Comment composer un argument d’après les Témoins ? R. En prouvant que de graves témoignages assurent la vérité de ce qui est avancé.

CHAPITRE 9. EXEMPLES DES LIEUX INTRINSÈQUES

L’éloquence s’acquiert plutôt par la pratique et par l’imitation d’un excellent orateur que par les préceptes : c’est pourquoi, après les quelques notions que nous avons données relativement aux lieux oratoires, nous allons y joindre des exemples pour qu’on puisse les imiter, voir et saisir la manière de traiter chaque lieu, et se servir des figures propres à lui donner plus de valeur.

Article 1. Exemples des lieux de la Définition et de l’Étymologie <du nom propre>

< Dans la péroraison de la première Philippique, § 29, Cicéron exhorte Dolabella à sauvegarder la paix et la concorde dans la république en lui représentant la gloire que donnent les bonnes actions, gloire dont il donne la définition : « C’est, dit-il, la louange qui suit les actions honorables », etc. > Sénèque (lettre 76) exhorte l’homme à mener une vie raisonnable ; il dépeint ce que c’est que la raison, et il enseigne qu’elle est le bien propre de l’homme, tandis que les autres biens lui sont communs avec les animaux. Il procède par induction et subjection. « L’homme, dit-il, a-t-il de la force ? mais les lions en ont aussi ; est-il prompt à la course ? mais les chevaux le sont aussi ; a-t-il un corps ? mais les arbres en ont un aussi. L’homme, qu’a-t-il en propre ? la raison », etc. Les rhéteurs n’expliquent pas toujours comme les philosophes une définition par le genre et la différence, mais, de temps en temps, par les causes, les effets, les circonstances, les ressemblances et autres lieux de ce genre qui dépeignent la nature d’une chose et ouvrent un vaste champ aux ornements du langage et à l’amplification.

< Cicéron définit le Sénat romain par de nombreuses images accumulées : « C’est, dit-il, le temple sacré de la majesté romaine, le chef-lieu de Rome, l’asile des alliés, le port de toutes les nations », etc. C’est ainsi que l’on reprendra un jeune homme qui abuse de sa jeunesse et se fie à sa bonne santé. « Jeune homme, ne crois pas que tu puisses abuser de ta jeunesse et de ta bonne santé, ne t’y fie pas. C’est une fleur qui vite se fane ; une ombre qui s’efface en un moment ; un printemps plein de joie et de charme, mais qui ne dure pas ; un rêve qui n’a pas de réalité et qui se joue des malins comme des endormis ; une rose d’un matin, que le soleil dès son lever fait sécher ; une poussière stérile qu’une légère brise suffit à disperser. »

C’est ainsi que l’on détournera la même personne de la recherche des plaisirs : « Ah ! que fais-tu, malheureux, en recherchant avidement les plaisirs ? Les plaisirs sont un lacet mortel qui t’étrangle ; tu bois un poison par lequel tu te tueras ; tu réchauffes en ton sein un serpent venimeux qui te fera périr par une étreinte cruelle », etc. >

Il est une autre définition ou description de chose tirée des causes qui l’ont produite ; ainsi, vous définirez l’homme un être créé par Dieu et doué de raison ; composé d’un corps mortel et d’une âme immortelle ; fait pour être heureux, pour posséder Dieu même qui est le souverain bien, etc.

< On tire aussi une définition des circonstances. C’est par ce procédé que Cicéron décrit Pison et Gabinius dans son discours Pour Sestius. À partir du § 17, il fait une véritable peinture de leurs traits, de leur contenance et même de leur façon de marcher et de s’habiller : « Sans doute, les destins l’avaient ainsi ordonné… » >

On tire encore des effets et des résultats d’une chose, d’un fait, une autre définition. Ainsi, qu’est-ce que la guerre ? C’est un monstre épouvantable que l’injustice, la violence, la fureur accompagnent ordinairement. Partout où elle se jette, elle n’apporte que désastre dans les campagnes, dans les villes, dévastation dans les provinces. Elle s’abreuve du sang des malheureux, se réjouit des larmes qu’elle fait verser et triomphe par le meurtre et la ruine, etc.

La manière la plus élégante de définir une chose est de nier d’abord, puis de faire suivre la négation de l’affirmation, en exposant la chose telle qu’elle est. Ainsi, Cicéron dans son discours Pour sa maison (§ 89), s’écrie : « Prenez-vous donc pour le peuple romain cette troupe de mercenaires ? » Et il continue ironiquement : « Ô la belle image de cette grandeur, de cette majesté du peuple romain, qui fait trembler les rois, les nations étrangères ! » Puis il termine par l’affirmation : « La beauté, la vraie image du peuple romain, vous l’avez vue, etc., ce peuple souverain des rois », etc. < § 90.

De même, dans le Contre Pison § 43, il nie que les hommes honnêtes puissent être affectés par un supplice ; et il affirme que les méchants, même s’ils semblent heureux, sont pourtant tourmentés de façon misérable.

De même : dans le Pour Sestius § 97, il expose quels sont ceux qui doivent être appelés des optimates ; dans le second discours Contre Rullus, ou si l’on préfère Sur la loi agraire, § 10, quels sont ceux qui sont « populaires » ; même chose dans le Pour Rabirius accusé de crime d’État, du § 11 au § 14. >

Il est encore une définition tirée de l’étymologie ou explication d’un mot, ainsi. < Cicéron nie que Pison soit un vrai consul (consul), puisque il n’a pas veillé (consulere) aux intérêts de la république : « Crois-tu donc que ce soient les licteurs et la robe prétexte qui fassent le consul » etc. « C’est par le cœur que l’on est consul, c’est par la prudence, par le zèle, par la gravité », etc. « Sera-t-il à mes yeux consul, celui qui s’est imaginé que la république était sans Sénat ? » etc.

On peut ainsi nier le fait que quelqu’un soit vraiment un ami, en prouvant qu’il aime plus avec des mots qu’avec des actes. « Quel est le véritable ami ? Est-ce celui qui sourit avec une expression flatteuse ? qui fait des promesses ? qui fait sans cesse des compliments ? Voilà une belle amitié que celle qui, etc. Celui-là, celui-là seul est un ami qui donne son amitié quand on est dans l’adversité aussi bien que tout va bien, celui qui aide par des conseils avisés, qui », etc. Ainsi, de même : > Quel est le véritable chrétien ? C’est celui qui imite le Christ, et non celui qui se glorifie seulement du nom de chrétien. Pensez-vous que celui qui, pendant sa vie s’adonne à Bacchus, à Vénus, soit chrétien parce que le baptême lui a enlevé la tache du péché originel et qu’il a le nom de chrétien, etc. ? Celui-là, celui-là seul est chrétien qui, consacré au Christ par un sacrement solennel, suit sa bannière, réprime ses passions et garde la dignité de chrétien, dignité inappréciable, pour laquelle le Dieu créateur et maître de l’univers a daigné descendre du ciel sur la terre, et abaisser sa majesté divine jusqu’à prendre la nature mortelle, et changer le trône de sa gloire infinie contre une croix infâme.

Quelquefois c’est dans le nom même qu’on cherche une pointe, un jeu de mots. C’est ainsi que Cicéron, plaidant pour Roscius Amérinus, fait soupçonner Chrysogonus d’être avare, parce que son nom en grec signifie doré, ou né de l’or ; de même il dit de Verrès, dans Verr. II, qu’il a justifié par ses actes la signification de son nom, parce qu’il a balayé, c’est-à-dire dépouillé une province.

Article 2. Exemples des lieux de l’Énumération des parties et des Dérivés

< Quatorzième Philippique § 34, il console les familles de ceux qui tombèrent au combat pour le salut de la république : d’abord les parents, puis les enfants, les frères, etc.

Pour Plancius § 80 : il prouve que la gratitude est la mère de toutes les autres vertus. « Qu’est-ce que la tendresse filiale, dit-il, sinon une affection reconnaissante pour les auteurs de ses jours ? Quels sont les bons citoyens, utiles à la patrie dans Rome et hors de Rome, sinon ceux qui reconnaissent les bienfaits de la patrie ? Quels sont les hommes pieux et religieux », etc. Vous prouverez de cette façon que l’orgueil est la mère de tous les vices. >Qu’est-ce que l’impiété ? C’est le vice d’un cœur fier et superbe qui refuse de se soumettre à Dieu même et prétend qu’il ne lui doit aucun culte.< Qui sont les avares ? Ce sont des gens qui en entassant des richesses brûlent à la fois de s’élever au dessus des autres et en quelque sorte de les commander, dans l’idée que, en ne manquant de rien, ils ne seront esclaves de personne. Qui sont les ambitieux ? etc. Notre Élève de rhétorique s’habitue à imiter ainsi les exemples cicéroniens ; pour mener à l’éloquence c’est le chemin le plus sûr et le plus facile.

Dans le discours Au peuple après son retour § 2, Cicéron montre que chacun des avantages de la vie, chacun des honneurs lui ont été plus chers quand ils lui ont été rendus que si ils ne lui avaient jamais manqué : « Quel plus doux présent de la nature que nos enfants », etc. Il considère qu’Antoine n’a jamais été vraiment un consul (quatrième Philippique, § 9) : « Mais ce titre lui est refusé par D. Brutus, “Imperator”, consul désigné, citoyen né pour la république ; il lui est refusé par la Gaule, refusé par toute l’Italie », etc.

Deuxième Philippique § 2, il montre quel est le but d’Antoine : en s’acharnant contre Cicéron, prouver qu’il est, lui Antoine, l’ennemi de sa patrie. Or, Cicéron montre ce point en écartant les autres motifs qui auraient pu pousser Antoine à faire un discours contre lui : « Que dois-je penser ? Serais-je méprisé ? » etc. « A-t-il cru que dans le Sénat il fut si facile de me rabaisser ? » etc. « Mais non, son vrai motif, c’est qu’il a cru » etc.

Vous prouverez de la même manière que quelqu’un a volé de l’argent. Il faut en effet, nécessairement, qu’il reconnaisse l’un des points suivants, et un seul : ou bien cet argent était déjà à lui, ou bien il l’a reçu en prêt de quelqu’un d’autre, ou bien il l’a obtenu comme salaire, ou bien il l’a trouvé par hasard, ou bien il l’a volé. Il ne dira assurément pas le 1), car chacun connaît sa pauvreté. Ni le 2), car qui prêterait à un gaspilleur invétéré et à un homme en faillite ? Quant à obtenir de l’argent comme salaire, ce fainéant et coureur de tavernes ne pourra le prétendre. S’il affirme qu’il l’a trouvé, demandons-lui où, quand et comment. Il ne lui reste plus qu’à reconnaître que, etc. Martial (Épigrammes, livre 5, ép. 41, selon la numérotation de l’édition toute récente et expurgée) prouve que toutes les richesses peuvent être perdues de différentes façons, sauf celles qu’on a distribuées avec générosité. L’incipit de l’épigramme est « Un adroit cambrioleur forcera ton coffre-fort… » > Un bon poète recommande en ces termes un jeune homme vertueux : « Une charmante modestie est répandue sur ton visage. La neige n’a pas d’éclat plus pur que la pudeur qui règne sur le tendre incarnat de tes joues ; ton regard est franc ; ta langue est prudente, et dans ton chaste cœur habite une admirable candeur. < Quand on voit que de tels serviteurs et servantes se tiennent à tes portes, > Qui oserait contester que la vertu n’est pas souveraine chez toi ? »

< Dans le Contre Caecilius § 38, Cicéron nie que l’accusation puisse facilement dérouler l’ensemble des crimes de Verrès, et il en en donne l’énumération un à un : « Croyez-vous pouvoir dévoiler convenablement » etc. Dans le discours Sur les provinces consulaires § 29, il nie le fait que César voulût demeurer dans sa province si ce n’était pour obéir à la République : non pas pour l’agrément des lieux, ni pour la grande humanité des habitants, etc.

Par une induction qui fait le tour de l’ensemble des ordres de la république, il prouve l’impossibilité de faire la paix avec Antoine, septième Philippique § 21. Dans la deuxième Philippique § 12, il prouve que son consulat avait été approuvé par l’ensemble des plus grandes personnalités, dont il fait l’énumération sous la forme d’une répétition. Dans le Contre Pison § 32, il prouve que celui-ci est pour tous un objet de haine : le Sénat, les membres de l’ordre équestre, enfin la totalité de l’Italie. >C’est par incises qu’on décrit les effets et les différentes transformations de l’eau. L’eau tombe en pluie, se solidifie en grêle, coule en fleuve, devient grande mer et se volatilise en vapeur, etc.

Le lieu des dérivés est stérile et de peu de valeur. C’est en l’employant que Cicéron, dans son discours pour Marcellus, prouve que César est invincible parce qu’il a vaincu la victoire elle-même. < Dans la onzième Philippique, il dit que méritent d’être par lui honorés les citoyens qui sont l’honneur de la patrie. En relève aussi le « N’ont donc pas pu être pris ceux dont la ville a été prise » du chant VII de l’Énéide de Virgile. De même, Martial, « Marcus : pour être aimé, aime d’abord ! ». >

article 3. Exemples des lieux du Genre et de l’Espèce

Cicéron, dans son discours pour le poète Archias, fait un éloge général de la poésie et des poètes, et cette < thèse ou > éloge commun à tous les poètes remplit une partie de son magnifique discours.

< Dans son discours Pour Caelius, dont il défendait la jeunesse, entachée non à tort d’une mauvaise réputation, il excuse chez les jeunes de son âge les vices et le goût du plaisir, pourvu qu’ils reviennent à la modération : § 22, 29, etc.

Caton était stoïcien et avait des mœurs et des principes rudes. Cicéron lance des traits d’esprit contre l’ensemble des stoïciens et contre leur doctrine assez sévère. Pour Muréna, § 61. >

À ceci se rapportent les lieux communs que l’on dit, par exemple : contre les faux témoins < (discours Pour Sylla) >, les parricides < (Pour Roscius d’Amérie) >, les traîtres < (discours Contre Catilina) > ; mais l’orateur doit veiller à ne pas trop insister sur ces lieux communs, car ils sont faciles à réfuter. < C’est ce que Cicéron met en avant de manière remarquable dans le Pour Caelius, § 29 : « Mais il m’a semblé que vous vouliez faire un crime à Caelius des désordres de toute la jeunesse. Il est aisé de déclamer contre la dépravation. Le jour ne suffirait pas, si », etc. > C’est ce qu’on reproche aux prédicateurs qui, chargés de louer un martyr, le jour de sa fête, ne parlent pas de lui, et font un long et magnifique éloge du martyre en général et des martyrs les plus célèbres. On pourrait leur appliquer cette réponse piquante de Martial : « Mais, Posthumus, arrive donc à parler des trois chèvres. » (Épigr., livr. VI < épigr. 16, dont l’incipit est « Il ne s’agit point de violence », etc. >)

On tire un argument de l’espèce quand on ramène le discours d’une question générale à une question particulière. Ainsi, Cicéron, après avoir fait l’éloge des poètes en général, descend à l’éloge du poète Archias et de son poème. < § 18, « Combien de fois n’ai-je pas entendu Archias, Messieurs », etc. >

article 4. Exemples des lieux du Semblable et du Dissemblable

< Quatrième Philippique, § 11 : « Je ferai donc, dit Cicéron, ce que, leur armée rangée en bataille, font ordinairement les généraux », etc. Dans le Pour Roscius d’Amérie il compare les accusateurs à des oies, § 56. Dans l’Interrogatoire de Vatinius, § 4, à un serpent : « soudain, dit-il, tu t’es élancé comme un serpent de son repaire, les yeux flamboyants, le cou gonflé, les muscles tendus. » Dans la première Catilinaire § 31, la république secouée par la conjuration de Catilina à un malade dévoré par la fièvre. Lucius Sylla à Jupiter, dans le Pour Roscius d’Amérie, § 131 : « Le maître des dieux, Jupiter lui-même, » etc. Ceux qui parlent comme avocats et les comédiens qui parlent sur la scène dans le Contre Caecilius, § 48 : « de même que parmi nos acteurs grecs », etc. Verrès lui-même aux pirates, livre IV, § 21 : « Tu as fait ce que font les pirates », etc. Il fait retomber la cause de la guerre civile sur Antoine dans la deuxième Philippique, § 55 : « Comme dans la semence est le principe des arbres et des plantes, de même », etc. Voir aussi le Pour Sestius, § 24 : « Qu’est-il arrivé, juges ? Une épée dans la main d’un enfant », etc. Dans le Pour Roscius le comédien, il dresse une très belle comparaison entre des associés et des héritiers, § 55. >

C’est par le semblable que vous montrerez l’utilité d’une bonne éducation. Ainsi, vous avez vu quelquefois un cheval indompté, fougueux, insensible au mors, au fouet, aux éperons ; il bronche, il regimbe, < méchamment craintif, et résistant > il secoue durement son cavalier, il le jette souvent à terre ; donnez-le à dresser à un habile écuyer, qui sache lui faire endurer le mors, qui peu à peu adoucisse sa bouche dure et rebelle, qui le fasse marcher en mesure d’après de bons principes, etc., vous aurez bientôt un cheval docile qui ira à droite, à gauche, au pas, au petit trot, au galop, au gré du cavalier, etc. De même, une jeunesse fougueuse sera domptée par une bonne éducation et grâce à un maître sage qui la dirigera dans la voie de la raison et de la modestie.

À ce lieu se rattache l’Exemple, qui n’est que la ressemblance d’une chose avec une autre. Si la chose a eu lieu, on l’appelle Parabole ; si elle est fabuleuse, on l’appelle Apologue.

On appelle Induction l’accumulation [coacervatio] d’exemples ou de choses semblables. < Cicéron, dans le Pour Balbus, fait l’éloge du geste de Pompée, d’avoir donné le titre de citoyen à Balbus, par de nombreux exemples accumulés, § 51 : « un acte de Cn. Pompée, qui n’a fait que ce qu’il savait avoir été fait par C. Marius, par P. Crassus, par L. Sylla », etc.

Vous avez un remarquable exemple d’induction chez Martial, livre 1, épigramme 46 dans l’édition toute récente et expurgée. >

On fait un grand éloge de l’induction où saint Augustin s’emporte contre le méchant : « Tu veux, dit-il, que la terre soit fertile, que les moissons soient abondantes, que les arbres portent des fruits, que ton cheval, tes serviteurs soient bons, tu veux un bon ami, un bon fils, un bon vêtement ; il n’y a que ton âme que tu veuilles mauvaise. Pourquoi te faire la guerre à toi-même ? Pourquoi être ton ennemi ? Il n’y a que toi seul à qui tu veuilles du mal. »

Quelquefois le semblable se prête à la fiction. < « Si », dit Cicéron dans le Pour Sestius § 45, « j’avais traversé les mers avec mes amis, et que les pirates », etc. Quatrième Catilinaire, § 12 : « En effet, je vous le demande, si un père de famille », etc. >

C’est par induction que saint Grégoire, dans la XVe homélie sur les évangiles, montre les avantages de la patience. « De même, dit-il, que le raisin foulé par les vendangeurs coule en belle et délicieuse liqueur que nous appelons vin, de même que l’olive broyée par le pressoir abandonne son amertume et devient une huile grasse et fortifiante, de même que le feu enlève au fer sa rouille, que le fléau, battant les gerbes de blé, sépare la paille du froment, de même tous ceux qui veulent vaincre leurs passions doivent consentir à expier par des malheurs les péchés qu’ils ont commis, de manière à arriver au jugement dernier avec d’autant plus de sécurité, qu’ils y apporteront une âme purgée de toute souillure criminelle. »

D’après ce que nous avons dit des semblables, on voit facilement comment on doit traiter les dissemblables. Cicéron, dans la Xe Philippique < § 20 > dit que les autres villes peuvent souffrir la servitude, mais qu’il n’en est pas de même de Rome, parce qu’elle ne leur ressemble pas, et il le prouve.

< Il nous enseigne la distinction à faire entre jugement et arbitrage dans le Pour Roscius le comédien § 10. Il explique en quoi son retour à Rome diffère du retour d’autres très grands hommes, dans le discours Au peuple après son retour § 6 : « P. Popillius dut son retour, etc. ; Q. Metellus eut pour intercesseurs », etc. Il développe le même argument dans le Pour Sestius, § 37 : « Quelle différence entre ma situation et celle de Q. Metellus ! », etc. Il compare ou met en parallèle jurisconsulte et chef de guerre dans le Pour Muréna, § 22, et soutient que le second est différent du premier, et lui est bien supérieur, au moyen d’incises, d’antithèses, etc. : « Le jurisconsulte se lève avant le jour pour répondre à ses clients ; le guerrier, pour arriver, etc. Vous disposez les pièces d’un procès, lui range ses troupes », etc. > Dans le IVe discours Contre Verrès < § 77 >, il oppose aux larcins et aux sacrilèges de Verrès la munificence et la piété de son prédécesseur. < Dans le Contre Pison il s’attache à décrire, avec élégance et grandeur, combien différent fut son propre retour de celui de Pison. >

Imitez Cicéron [summi Oratoris] dans ses arguments tirés des semblables et des dissemblables. Montrez, par exemple, combien est différent le bonheur de l’homme de bien et le bonheur du méchant, quels que soient les richesses et les plaisirs dont il jouit. < Employez les mêmes figures et brillants que vous verrez utilisés par Cicéron. Opposez de la même manière les disciplines excellentes aux autres, et prouvez que les premières sont supérieures, en suivant la voie tracée par Cicéron dans son Pour Muréna. >

article 5. Exemples des lieux des Opposés, des Relatifs, etc.

Dans la deuxième Philippique, § 31, Antoine avait fait l’éloge des meurtriers de César, comme s’ils avaient été les défenseurs de la République et de la liberté ; et d’un autre côté, il appelait scélérat et parricide Cicéron qui avait embrassé leur parti. Ces éloges et ces accusations ne s’accordent pas ; si les meurtriers de César sont des parricides, ils ne doivent pas être loués comme défenseurs de la patrie ; s’ils sont dignes d’éloges, Cicéron, qui est leur partisan, ne saurait être accusé. Ce lieu a beaucoup de force. < « Ô vous, homme judicieux et réfléchi, répondez », etc.

Au début du Contre Verrès, III, il déclare qu’il cultive des vertus opposées aux vices de Verrès, et donc que ce dernier est attaqué par lui de façon légitime. Dans la deuxième Catilinaire § 25, il montre par une remarquable antithèse à quel point les forces et la cause de Catilina sont opposées aux forces et à la cause même de la République : « La guerre est déclarée entre la pudeur et l’impudence, la piété et le crime », etc.

Dans le Pour Roscius d’Amérie, il prouve que Roscius est éloigné du crime de parricide par ce très grand argument, à savoir qu’il vivait à la campagne, une vie qui, en fait de crimes scandaleux, est en général plus épargnée que la vie à la ville, § 75 : « Toutes les espèces d’arbres et de grains ne se rencontrent pas dans toutes les terres, de même tous les genres de vie ne produisent pas tous les genres de crime. C’est à la ville que naît le luxe : le luxe produit nécessairement la cupidité », etc. C’est avec le même procédé qu’il donne à voir que le crime de parricide est imputable plutôt à Titus Roscius qu’à Sextus Roscius, en tirant argument des mœurs opposées de l’un et de l’autre, § 88 : « Juges, la mort de Roscius a procuré des richesses à Titus ; elle a ravi à Sextus tout ce qu’il possédait. L’un… l’autre », etc.

Il nie que Caelius Rufus (§ 45) se soit adonné à la débauche, parce que sont incompatibles une éloquence aussi éclatante que celle de Caelius et l’oisiveté propre à ceux qui fréquentent les maisons de plaisir. Il poursuit au § 47 : « Si Caelius s’était livré à cette vie molle et voluptueuse… le verrions-nous se montrer tous les jours sur ce champ de bataille, braver les haines, intenter des accusations capitales ? » etc.

Il justifie Rabirius Postumus en tirant argument de son père : puisque celui-ci a traité avec des princes étrangers sans aucun danger ni pour sa probité ni pour sa réputation, le fils ne doit pas être condamné pour cette même raison, § 2. >Dans le Pour la loi Manilia § 11, Cicéron exhorte les Romains à entreprendre la guerre d’Asie, pour suivre l’exemple de leurs ancêtres, et pour que la postérité ne les accuse pas avec raison d’avoir dégénéré. < « Mais puisque c’est de la dignité et de la gloire de votre empire que je me suis proposé de vous entretenir d’abord, voyez », etc. >

article 6. Exemples des lieux des Circonstances, des Antécédents et des Conséquents

< C’est par les Circonstances que Cicéron prouve que Sylla n’a pas comploté contre la patrie, § 52, « Est-il donc quelqu’un… », parce qu’il n’a jamais été mêlé aux conjurés. > Cicéron nie que Sextus Roscius ait tué son père, parce que ce dernier a été tué à Rome, tandis que Roscius était à la campagne. De même, Milon n’a pas dressé des embûches à Clodius, parce qu’il s’est défendu contre lui dans un lieu où il pouvait difficilement dresser des embûches, tandis que Clodius pouvait au contraire en dresser à Milon < § 54. Dans le même discours, § 90, il excite la haine contre Claudius, parce qu’il a incendié la Curie.

Dans la deuxième Philippique, § 104, il donne un comble d’importance aux orgies d’Antoine en tirant argument de la circonstance de lieu, à savoir la maison de M. Varron, un excellent homme, particulièrement modéré. C’est d’une circonstance de personne qu’il tire argument, quand il dit que son père ne fut pas tué par Roscius, dans la mesure où celui-ci est un adolescent calme et particulièrement éloigné des crimes scandaleux propres à la vie en ville, § 39. Il prouve que le vieux Déjotarus n’a pas dansé pendant le banquet, dans la mesure où celui-ci est d’une frugalité et d’une tempérance rares, § 26. De Chéréa, accusateur de Roscius le comédien, il conjecture la fourberie par la forme même de sa physionomie et de tout son visage, § 20 : « Voyez Chéréa la tête et les sourcils rasés : cet extérieur ne sent-il pas la malice raffinée, et ne proclame-t-il pas la perfidie ? Depuis les pieds jusqu’à la tête », etc. Il décrit les complices de Catilina dans la deuxième Catilinaire, § 10 : « Ils ne rêvent plus que massacres, incendie, pillage », etc.

Il semble superflu de réunir d’autres exemples de ce lieu des Circonstances : l’ensemble des discours de Cicéron en fournit facilement une abondance énorme, surtout dans les narrations, dont la vérité s’appuie principalement sur l’exposé des circonstances du fait, lequel est une partie de la narration. >

C’est par les antécédents que Cicéron montre qu’on ne saurait flétrir Muréna du nom et de la qualification d’histrion, parce qu’on ne peut lui reprocher les orgies et les dépenses exagérées qui précèdent les exercices des histrions. < § 13, « En effet, un homme sobre ne s’avise guère de danser », etc. >

C’est par les conséquents qu’il montre de quels malheurs on est menacé, si l’on ne peut invoquer comme garantie le titre de citoyen romain (Verrès, § 147, Ve discours). < Il détourne les juges de condamner le citoyen Flaccus, en leur faisant peur par les conséquences néfastes, § 99. Tout au long de la septième Philippique, il énumère les désastres qui menacent l’État, si on fait la paix avec Antoine. Au contraire, dans le Pour Milon, § 78, il expose les avantages qui découleront de l’exécution de Clodius. Lisez le § 14 du Pour Plancius où il recense les absurdités qui s’ensuivront si les raisons de ses adversaires sont écoutées : « Eh ! si toutes les fois », etc. >

article 7. Exemples des lieux des Causes, des Effets et de la Comparaison

< Cicéron vante un candélabre et une coupe en tirant argument de la matière, Contre Verrès, IV, § 62, 64. Ovide loue longuement le palais du Soleil et son char, Métamorphoses, livre II. Cicéron orne avec goût la statue de Diane au moyen de la cause formelle, Contre Verrès, IV, § 72 : « Parmi les dépouilles », etc. Martial fait une belle description de la tranquillité de la vie, qu’il réalise au moyen des causes, livre X, épigramme 43 : « Ce qui procure une vie plus heureuse », etc. Idem au livre IX, épigramme 18. Il explique pour quelle raison il souhaite les richesses, à savoir pour donner largement : « Peut-être, Pastor, que tu te persuades », etc. >Cicéron montre pour quel motif Clodius a dressé des embûches à Milon, § 32. C’était évidemment à cause du grand avantage qu’il espérait en retirer, de l’impunité dont il aurait profité.

Dans De l’Orateur (livre Ier) il célèbre par de magnifiques éloges < et des éloges fondés > les effets de l’éloquence, sa dignité et sa nécessité. < Il donne à voir qu’Antoine n’est pas un ennemi de l’État inférieur à Hannibal lui-même : cinquième Philippique, § 25.

C’est de la même source qu’Horace puise le brillant poème où il vitupère l’ivresse. « Qui ne sait les effets de l’ivresse ? elle ouvre la porte aux secrets, elle change l’espérance en réalité », etc. Épîtres, I, 5. De même, > c’est en énumérant les effets désastreux de la soif de l’or que vous direz : « Quels crimes cette “soif maudite de l’or” ne conseille-t-elle pas ? Elle foule aux pieds lois, justice ; il n’est rien pour elle qui ne soit vénal ; que ce soit religion ou chose sainte, elle envahit même les autels », etc.

Le lieu de la Comparaison sert à indiquer la quantité – dans quelle mesure une chose est plus grande ou moins grande qu’une autre, ou égale à une autre –, tandis que le lieu du semblable ne vise qu’à indiquer la qualité et la proportion des choses. On trouve dans Cicéron beaucoup d’exemples de comparaison.

Dans son discours pour Roscius Amerinus, il excuse Sylla de ne pouvoir tout remarquer, puisque Jupiter lui-même ne le peut pas < § 131. Il raisonne contre Caecilius d’après ce même lieu, § 40. > Dans son discours pour Milon < § 14 et de même, § 17 >, il dit : « On n’a exercé aucune poursuite au sujet de la mort d’un grand nombre d’hommes illustres, on ne doit donc pas, à plus forte raison, exercer de poursuite au sujet de la mort de Clodius ».

< Discours Pour la loi Manilia, § 11 : « Vos ancêtres… vous… » etc. Pour Caelius, § 54 : « Un homme aussi instruit… Ce crime, s’il eût été commis sur un étranger par des inconnus, dans les champs ou dans un lieu public, l’aurait pénétré de douleur et d’indignation », etc. Pour Cécina, § 45. Pour Plancius, § 26 et 70. Contre Verrès, IV, § 57. Troisième Philippique, § 9. Pour Sylla, § 4 : beaucoup d’hommes de bien prennent la défense de Sylla, et ils ne sont pas blâmés pour cela ; donc moi-même je ne dois pas être blâmé, quand je prends sa défense. >

CHAPITRE 10. EXEMPLES DES LIEUX EXTRINSÈQUES

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article 1. Lieux des Préjugés [Praejudicia], de la Renommée et des Documents

Les Préjugés sont des jugements rendus lors d’un procès précédent, qui peuvent apporter quelque chose pour juger et décider l’affaire et la cause actuelles. En effet, si les jugements précédents ont été établis dans les règles, les jugements postérieurs doivent s’y conformer. Ainsi, Cicéron prouve qu’on doit retenir Archias à Rome et lui donner le droit de cité, s’il n’a pas été déjà inscrit au nombre des citoyens, parce que Tarente, Rhegium, Naples lui ont gracieusement conféré ce titre. Au contraire, il démontre que Catilina doit être banni de la cité, parce que, autrefois et souvent, de mauvais citoyens ont été exilés de la cité. < Première Catilinaire, § 3 : « Un illustre citoyen », etc.

L’accusation soutenait contre Milon qu’il avait été déjà condamné par le Sénat, et aussi par Pompée. Soit deux pré-jugements, que Cicéron réfute sans attendre, parce qu’ils auraient pu nuire gravement à sa défense : Pour Milon, § 12 et 15. > Dans tout discours on doit veiller à détruire, si elle existe, dans l’esprit des auditeurs une opinion préconçue qui peut détourner leur attention, leur bienveillance et leur docilité.

< Cicéron utilise les pré-jugements dans son Pour Cluentius, § 55, 60, 97, 107.

Quant à la renommée, il démontre le peu de foi à lui accorder dans le Pour Caelius, § 38 : « Mais on a tenu des discours. Eh ! qui peut échapper aux propos dans une ville aussi médisante ? » etc. > Ainsi, Cicéron, dans son discours pour Plancius < § 57 >, supplie les juges de ne pas s’en rapporter à ce qu’on dit. « Rien, dit-il, n’a si peu de fondement que la médisance. » < etc. >

Le même orateur prouve, d’après des documents, qu’Archias est citoyen romain < § 8 >, et il les invoque contre Verrès. < Il utilise souvent contre Verrès les registres et actes publics des cités. Contre Verrès, IV, § 140. Contre Verrès, V, § 101, et d’autres passages. On peut traiter les lois à propos des documents. Cicéron vante la nécessité et la place éminente des lois dans le Pour Cluentius, 146. Il les attaque dans le Pour Rabirius § 13 : « Et vous osez parler ici de la loi Porcia », etc. ; dans Sur sa maison, § 53, 47, 43 ; dans le Pour Milon, 10. >

article 2. Exemples des lieux du Serment, des Tortures et des Témoins.

Cicéron montre admirablement dans son traité sur les devoirs, liv. III, § 111, combien la religion du serment est sacrée, et combien on doit lui être fidèle. « Nos ancêtres, dit-il, ont voulu qu’il n’y eût pas d’obligation plus sacrée que le serment pour donner confiance. » < etc. Il ôte toute créance au serment d’un témoin dans le Pour Rabirius Posthumus, § 36 : « Dès qu’un homme s’est parjuré une fois, on ne doit plus le croire, quand il jurerait par tous les dieux. » Il presse son adversaire avec le même argument dans le Pour Roscius le comédien, § 46 : « Celui qui a l’habitude du mensonge », etc. >

C’est dans les Partitions qu’il donne les préceptes relatifs aux tortures < § 50 > et l’on en trouve des exemples dans ses discours pour Sylla, pour Milon et pour Roscius. < Pour Sylla, § 78 : « L’accusateur nous menace d’interrogatoires et de tortures subies par les esclaves : nous pensons n’avoir rien à craindre de ce côté », etc. Pour Milon, § 57, § 59 : « Mais, dit-on, les esclaves interrogés dans le vestibule de la Liberté déposent contre Milon », etc. Pour Roscius d’Amérie, § 119 : « J’ai déjà dit qu’on leur a demandé à plusieurs reprises », etc. >

Le même orateur recommande d’invoquer l’autorité des témoins dans ses discours contre Verrès, et dans beaucoup d’autres discours. < Contre Caecilius, § 13 : « J’ai pour témoins les plus illustres personnages », etc. ; Contre Verrès, V, § 164 ; Contre Verrès, III, § 166. Pour Roscius le comédien, § 44 : « Est-ce Manilius et Luscius qu’il ne faut pas croire ? Est-ce ton entêtement ? » etc. Pour Archias, § 8 : « En effet, lequel de ces points, Gratius, peut-on infirmer ? Nierez-vous qu’Archias fût alors inscrit à Héraclée ? Voici Lucullus qui l’affirme ; Lucullus, personnage d’une haute considération, d’une vertu sévère et d’une probité religieuse. Il ne dit pas : je crois, j’ai ouï dire, j’étais présent ; mais je sais, j’ai vu, j’ai agi moi-même », etc.

Il infirme des témoignages dans le Pour Roscius le comédien, § 9 et 42, Pour Quinctius, § 37 et 25. Dans le Pour Flaccus il traite ce lieu en s’étendant longuement, § 9, 90, 22, etc. Pour Caelius, 22, 63. Le témoignage même de Caton, c’est avec un ton plus calme et des détours plus longs qu’il le fragilise et l’affaiblit, Pour Muréna, § 58 : « En présence d’un tel adversaire je vous supplierai d’abord, juges, de vous défendre de l’impression », etc. >

Les témoignages oraux et écrits de personnes sages, instruites et surtout les témoignages empruntés à l’antiquité ont une grande force pour persuader ; c’est pourquoi il faut les citer avec plus de pompe et d’importance que les autres. C’est ainsi que vous direz : « Je me rappelle ce mot célèbre de Platon qui nous avertit », etc. Ou bien : « Il me vient à l’esprit la réponse que fit Xénophon à quelqu’un qui lui demandait, etc. < et qui répondit… » Ou bien : « Dieu immortel ! sur quelle foule de grands hommes loués pour leur vertu et leur sagesse se porte mon regard, des hommes qui, quand il leur semblait », etc. « J’entends bien volontiers ce que Sénèque recommanda plusieurs fois à son Lucilius », etc. « Ce n’est pas sans un plaisir particulier que je me remets en mémoire cette formule de Cicéron… dont je sais parfaitement qu’elle te convaincra plus que ce que je pourrais dire moi-même. » « Je me réjouis de pouvoir produire comme témoin un homme remarquable qui réfute ce que tu dis avec une autorité plus grande que n’ont mes paroles. Saint Augustin dit, etc. » « Quel réconfort pour moi que cette maxime d’un homme si plein de sagesse », etc. « Cet homme exceptionnel ne parle pas avec moins de précision que de vérité quand il dit que », etc. « Jusqu’à quel point cela est contraire au droit, le prince des Philosophes nous l’apprend… » « Je suis sûr que vous vous rappelez ce qu’on lit chez… » « Je trouve admirable ce qu’a dit Socrate », etc. >

article 3. De l’usage des lieux oratoires

On ne peut mieux indiquer comme on tire un argument de tous les lieux oratoires qu’en donnant des exemples.

1. S’agit-il de faire l’éloge de l’éloquence ? Tirez d’abord un argument de la Définition du mot. Dites que c’est l’art de persuader l’auditeur, ou bien de l’amener à changer de volonté. Qu’y a-t-il de plus noble, de plus utile au genre humain ?

2. De l’Énumération des parties. L’éloquence forme l’intelligence des enfants, dompte les passions de la jeunesse, règle les conseils [consilia] de la vieillesse.

3. De l’Étymologie du nom. Vous expliquerez le mot Éloquence.

4. Du Genre. Autant les arts libéraux l’emportent sur les arts industriels, autant l’éloquence l’emporte sur les arts libéraux eux-mêmes.

5. De l’Espèce. Qu’y a-t-il de plus beau que de retenir suspendus à ses lèvres une foule d’auditeurs ? de dominer au forum, de combattre le vice du haut de la chaire sacrée ?

6. Du Semblable. Représentez-vous un général habile qui dispose avec prudence son armée, qui soutient avec courage l’attaque de l’ennemi, qui le presse, quand il le voit faiblir, qui l’écrase quand il est vaincu, terrassé. Tel est un grand orateur. Voyez comme il manie les armes de sa victorieuse éloquence, comme, etc.

7. Du Dissemblable. Qu’y a-t-il de plus étonnant qu’un enfant qui ne peut pas encore articuler des mots, qu’un aveugle ? etc.

8. Des Causes. Dieu est l’auteur de l’éloquence, il en est aussi la fin. Il est le bonheur qu’elle nous procure, soit qu’il nous vienne de l’admiration de la foule, ou de nous seul. Dieu est le sujet [materia] de l’éloquence, quel que soit celui que nous traitions dans un style élégant et fleuri. Il en est la beauté [forma] qui consiste dans un langage poli et une action qui nous charme.

9. Des Effets. Traiter les affaires les plus importantes, défendre l’innocence, réprimer les attentats des scélérats, tels sont les effets de l’éloquence.

10. Des Circonstances. Voyez cet orateur parlant du haut de la tribune ; tous les auditeurs sont suspendus à ses lèvres, il calme les furieux, console les affligés, réconcilie les ennemis, etc.

11. Des Contraires. Regardez, d’un autre côté, cette populace séditieuse. Si personne ne modère, par la parole, son impétuosité, à quels excès se livrera sa fureur qu’elle ne peut maîtriser ! etc.

12. Des Antécédents. Combien la terre était informe, affreuse à voir, avant que l’éloquence fît sortir les hommes des forêts pour les réunir dans les villes !

13. Des Conséquents. Supprimez le soleil de l’éloquence, que reste-t-il, si ce n’est une nuit presque cimmérienne ?

14. De la Comparaison. Si vous croyez qu’il ne faut pas négliger les arts utiles, combien moins ne doit-on pas négliger l’éloquence, qui est la reine des autres arts !

15. Vous rappellerez les nombreux Témoignages des sages.

Vous plaît-il de faire l’éloge de la sobriété ? Vous direz qu’elle est l’honneur de la jeunesse, la gardienne de la chasteté, la nourrice de la prudence, etc. Elle réprime les mouvements désordonnés de la jeunesse ; elle donne une bonne direction aux projets des hommes faits ; elle est la parure de la vieillesse. La sobriété est comme une citadelle où l’ennemi ne peut entrer. Qu’y a-t-il de plus honteux que l’intempérance ? Vous en ferez le tableau, à l’aide des circonstances où se produit l’ivresse, lorsque l’ivrogne, par exemple, sort du cabaret, etc. – Quant aux effets de la sobriété, vous direz qu’elle réprime les vices, éclaire l’intelligence, conserve toutes les vertus, et les protège. Vous citerez les exemples des saints qui ont pratiqué la sobriété ; vous confirmerez ces exemples, et vous leur donnerez du relief par une comparaison avec les anciens athlètes ; s’ils s’abstenaient des plaisirs qui affaiblissent les forces du corps, avec combien plus de soin un chrétien doit éviter ce qui diminue la force de son âme, et compromet son salut.

DE LA DEUXIÈME PARTIE DE L’ÉLOQUENCE OU DE LA DISPOSITION DU DISCOURS

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CHAPITRE 1. DE L’EXORDE

Combien y a-t-il de parties dans le discours ? R. Il y en a quatre : l’Exorde, la Narration, la Confirmation et la Péroraison. On ajoute quelquefois une cinquième partie, la Réfutation, mais elle se rapporte à la confirmation et fait < toujours > corps avec elle.

Qu’est-ce que l’Exorde ? R. C’est la partie du discours où l’orateur prépare l’esprit des auditeurs à écouter favorablement ce qu’il va dire.

Comment prépare-t-on l’esprit des auditeurs ? R. De trois manières : en les rendant bienveillants, attentifs et dociles.

Comment peut-on les rendre bienveillants ? R. 1° En rappelant leur mérite ; 2° en parlant de soi-même humblement et modestement ; 3° en rendant son adversaire odieux.

Comment les rend-on attentifs ?

R. En leur promettant de parler de choses importantes, nécessaires et utiles.

Comment les rend-on dociles ?

R. En leur exposant bien clairement le sujet dont on va les entretenir, et en traçant un plan bien net.

Quelles sont les qualités que doivent avoir les exordes ?

R. Ils doivent être : 1° préparés avec soin et faire preuve d’esprit et de finesse ; 2° les mots doivent bien rendre les idées justes qui y sont développées ; 3° ils doivent être en parfait accord avec le sujet. C’est pourquoi dans de graves circonstances ils peuvent être brusques et violents.

Quels sont les mauvais exordes ? R. 1° L’exorde banal, qui peut convenir à plusieurs causes ; 2° l’exorde commun, qui peut être employé par notre adversaire, pour une partie de sa cause ; 3° l’exorde long, qui se traîne dans un verbiage inutile ; 4° l’exorde en dehors du sujet, qui, semblable à un membre arraché à un autre corps, ne se rattache pas à la cause en question.

CHAPITRE 2. DE LA CONFIRMATION

Qu’est-ce que la Confirmation ? R. C’est la partie du discours où l’orateur expose ses preuves [firmamenta causae].

Combien la confirmation a-t-elle de parties ? R. Deux. La première que l’on appelle, à proprement parler, confirmation, est celle où nous confirmons, nous établissons nos preuves. La deuxième, qu’on appelle réfutation < ou réplique >, est celle où nous réfutons, nous reprenons les arguments de notre adversaire pour les combattre.

Qu’est-ce que l’État du discours ? R. C’est la question qui naît du conflit des motifs invoqués de part et d’autre.

Donnez un exemple. R. Si l’accusateur prétend que Milon a dressé des embûches, le défenseur dira que Milon n’en a pas dressé ; de ce conflit naîtra cette question : Milon a-t-il réellement tendu des embûches ? Cette question est ce qu’on appelle État de la cause, parce que toute la cause est là ; on l’appelle encore Sujet de la délibération [judicatio], parce qu’en effet c’est sur ce sujet qu’est basé le jugement à intervenir.

Quelle différence y a-t-il entre l’État de la cause et le Sujet de la délibération ? R. C’est que l’état de la cause est la question toute nue, sans argumentation de part et d’autre, tandis que le sujet de la délibération est cette même question accompagnée d’argumentation des deux côtés ; nous émettons alors un jugement, mais après avoir entendu l’argumentation développée par l’accusation et par la défense.

< Qu’est-ce que la justification [ratio] ? R. Ce que fait valoir le défenseur pour repousser l’accusation portée contre l’accusé.

Qu’est-ce que le moyen fondamental [firmamentum] ? Ce que fait valoir l’accusateur pour prouver l’accusation. >

Combien y a-t-il d’états de la cause ? R. Trois : 1° Le fait existe-t-il ? Ainsi : Catilina a-t-il conspiré ? 2° Quel est ce fait ? Ainsi : César a-t-il été tyran ou roi ? 3° Comment qualifier ce fait ? Ainsi : Le meurtre de Clodius est-il juste et glorieux ?

Comment établit-on [collocantur] les arguments dans le discours ? R. Au moyen de l’argumentation.

Qu’est ce que l’argumentation ? R. C’est l’explication < étendue et > ingénieuse d’un argument.

Combien y a-t-il d’espèces d’argumentation ? R. Quatre : le syllogisme, l’enthymème, le sorite et le dilemme.

D’où tire-t-on < la matière de > ces quatre espèces d’argumentation ? R. Des lieux de rhétorique, en prenant comme sujets d’argumentation des choses certaines ou probables [probabiles].

Quelles sont les choses qui passent pour certaines, dont on ne peut douter ? R. 1° Celles dont nos sens nous donnent connaissance ; 2° Celles que tout le monde regarde comme certaines ; 3° Celles que les lois et la morale proclament comme vraies et certaines ; 4° Celles que nos adversaires admettent, et qui ont été déjà prouvées [jam probatae].

Quelles sont les choses regardées comme probables [probabiles] ? R. Celles qui se produisent presque toujours de même : ainsi, les parents aiment leurs enfants. On regarde encore comme probable ce qui a une apparence de vérité.

CHAPITRE 3. DES DIFFÉRENTES ESPÈCES D’ARGUMENTATION

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Le Syllogisme [Ratiocinatio]

Qu’est-ce que le Syllogisme ? R. C’est l’argumentation la plus exacte dont toutes les parties sont parfaitement coordonnées et liées entre elles.

De quoi se compose le syllogisme ? R. De trois parties < principalement > : de la proposition ou majeure, de la mineure et de la conclusion. Exemple :

Il faut éviter toute espèce de vice (proposition ou majeure).

Or la paresse est un vice (mineure).

Donc il faut éviter la paresse (conclusion).

Si l’on ajoute une preuve à la proposition, et si à la mineure on ajoute pareillement la confirmation de ce qu’elle énonce, on aura un raisonnement syllogistique composé de cinq parties.

< Donnez un exemple. R. > Il faut éviter toute espèce de vice (proposition), parce que le vice est honteux et pernicieux (voilà la preuve de la proposition) ; or la paresse est un vice (mineure), elle est contraire à la raison, elle est cause de malheurs innombrables (voilà la preuve de la mineure) ; il faut donc éviter la paresse (conclusion).

Doit-on toujours suivre l’ordre syllogistique ? R. Non : pour éviter la fatigue et l’ennui, on peut varier le syllogisme de plusieurs manières ; on commence tantôt par la mineure, tantôt par la conclusion.

L’Enthymème

Qu’est-ce que l’Enthymème ? R. C’est < une partie de syllogisme, ou si l’on préfère > un syllogisme incomplet.

< Comment fait-on un enthymème ? R. > On supprime un des deux termes, soit la majeure, soit la mineure. Ainsi : La paresse est un vice, il faut donc l’éviter ; ou bien : Il faut éviter toute espèce de vice, il faut donc éviter la paresse.

L’Induction est une sorte d’enthymème, où, de l’observation de beaucoup de choses semblables, on tire une conclusion. Ce grand nombre de choses observées n’est autre chose que le lieu des antécédents, et la conclusion tirée de ce grand nombre d’observations n’est autre chose que le lieu des conséquents. Nous en avons parlé précédemment < au chapitre 9, article 4 >.

De combien de manières se fait l’induction ? R. De deux : 1° en énumérant toutes les parties que renferme un genre. Exemple : la prudence, la justice, le courage, la tempérance sont des vertus et elles sont louables, par conséquent toute vertu est louable.

L’induction ne se fait-elle pas d’une autre manière ? R. En réunissant plusieurs comparaisons qui peuvent s’appliquer à une chose. Ainsi : Quel est le meilleur fruit ? n’est-ce pas le plus savoureux ? Quel est le premier des astres ? n’est-ce pas le plus brillant ? Quel est le cheval le meilleur ? n’est-ce pas le plus rapide ? De même : Quel est l’homme qui a le plus de mérite ? c’est celui qui l’emporte non par son illustre naissance, mais par ses vertus.

À quoi faut-il faire attention dans l’induction ? R. < Il faut veiller scrupuleusement > 1° À ne citer que des choses absolument certaines ; 2° À n’avancer que des choses semblables à celles que l’induction doit confirmer.

Qu’est-ce que l’Exemple ? R. L’exemple est une induction imparfaite où l’on raisonne en ne citant qu’une seule chose semblable pour en conclure une autre. Ainsi Horace n’a pas été condamné pour avoir tué sa sœur, on ne peut donc condamner Milon pour avoir tué un homme. < Vois ce que nous avons dit plus haut de l’exemple, chapitre 9, article 4. L’exemple relève de la seconde sorte d’argumentation ou Enthymème ; il en va de même pour l’Épichérème. >

Qu’est-ce que l’Épichérème ?

R. C’est un syllogisme < bref > dont toutes les parties se concentrent en une seule. Ainsi : Un esclave accuse son maître sans motif ? Cette argumentation se ramène au syllogisme en ajoutant les parties sous-entendues. – Dans cet exemple les parties sous-entendues sont : un esclave ne doit pas accuser son maître sans motif ; or il est l’esclave de cet homme ; donc, etc.

Le Sorite et le Dilemme

Qu’est-ce que le Sorite ? R. C’est une argumentation composée d’un grand nombre de propositions (c’est ce qui lui a fait donner ce nom, qui signifie accumuler, mettre en tas). Ainsi : Ce qui est bien est désirable, ce qui est désirable doit être approuvé, ce qui est digne d’approbation, etc.

Qu’est-ce que le Dilemme ? R. C’est un argument incomplet [ratiocinatio imperfecta] composé de deux propositions contraires qui aboutissent à une même conclusion ; quelle que soit celle que prenne l’adversaire, sa défaite est certaine. Ainsi : Cicéron dans la deuxième Philippique < § 31 > enserre Antoine dans ce dilemme : Les meurtriers de César sont des parricides ou des défenseurs de la patrie ; s’ils sont des parricides, pourquoi les as-tu loués ? s’ils ont défendu la patrie, pourquoi accuser leurs partisans ? pourquoi me poursuivre ? < Il exhorte Catilina à quitter Rome : « Pars donc, et délivre-moi des terreurs qui m’obsèdent si elles sont fondées, afin que je ne périsse point ; si elles sont chimériques, afin que je cesse de craindre. » >

CHAPITRE 4. DE LA PÉRORAISON

Qu’est-ce que la Péroraison ? R. C’est la dernière partie du discours où l’orateur, par un redoublement d’éloquence, s’efforce de vaincre et d’obtenir ce qu’il a demandé dans son discours.

Combien la péroraison a-t-elle de parties principales ? R. Deux : l’Amplification et l’Enumération < ou Récapitulation >.

Comment l’amplification est-elle utile dans la péroraison ? R. 1° En fournissant à l’orateur l’occasion d’être ému lui-même avant d’émouvoir les autres, 2° en observant exactement ce dont nous parlerons plus bas, au sujet de l’amplification.

Comment se fait l’énumération ou le résumé [Synopsis] de ce qui a été dit dans le discours < tout entier > ? R. En répétant en peu de mots ce qui a été longuement développé. Cicéron en offre des exemples.

CHAPITRE 5. RÈGLES À OBSERVER DANS CHAQUE PARTIE DU DISCOURS

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ARTICLE 1.  Proposition du discours

Après l’exorde viennent immédiatement la Proposition et la Division.  La Proposition doit être une et non complexe [multiplex], parce que l’unité du discours dépend de l’unité de la proposition. Or la proposition est une quand elle ne renferme qu’une pensée [sententia] simple. Ainsi : « il faut faire la guerre » ; « la littérature [tractatio litterarum] illustre les villes où elle se développe » ; « telle est l’éducation de la jeunesse, tel est l’État » ; « comment il faut expliquer les auteurs profanes dans les établissements chrétiens » ; « il vaut mieux lire peu de livres qu’en lire beaucoup » ; et autres pensées de ce genre. D’après ce que nous venons de dire, < on comprend que > tout problème ou toute question [quaestio] qui prête à la discussion de part et d’autre [quae disputatur in utramque partem] convient beaucoup moins à l’unité du discours ; il en résulte < en effet > une double proposition ; telle est, par exemple, cette question : les armes doivent-elles céder à la toge ? ou la toge doit-elle céder aux armes ? Si vous commencez par parler de la toge, il faudra ensuite parler des armes, il y aura là un double discours.

Toute proposition doit présenter quelque chose d’agréable, de nouveau, d’utile, et elle doit être susceptible de discussion [contentio] et de controverse. En effet, si une proposition n’a pas besoin de raisonnement pour être prouvée, elle se réduit alors à une simple exposition, < ou bien > à quelques ornements [exornatio rerum] ; elle diffère à peine de la narration historique, et l’on ne prononce pas, à proprement parler, un discours quand on entreprend, par exemple, de décrire les mœurs des courtisans, ou la laideur de l’avarice, ou bien tout autre sujet semblable qui se borne à un développement [explicatio], sans donner lieu à une discussion [contentio]. Cela ressort du reste de la définition même du discours < lequel n’est rien d’autre que l’ouvrage de l’orateur. Or l’orateur est celui qui s’efforce de persuader par la parole. > Il faut encore que la proposition soit appropriée à l’âge, à la condition, aux mœurs de l’orateur, ainsi qu’à l’auditoire, au temps et au lieu où l’on se trouve.

Il faut ordinairement diviser la proposition, en plusieurs parties, < d’un côté > parce que la division [partitio] met de la clarté et de l’ordre dans le discours, < de l’autre côté parce > qu’elle aide la mémoire de l’orateur et de l’auditeur.Voici les règles de la division [divisio].– Il faut que les parties annoncées embrassent la totalité du discours, avec correspondance complète [adaequent]. – Que ces parties ne soient pas trop nombreuses : on partage ordinairement le discours en trois parties, quatre au plus. – Il faut que ces parties soient bien distinctes < et opposées > entre elles ; que l’une d’elles n’en renferme pas une autre. – Qu’elles soient claires, faciles à saisir ; qu’elles ne soient pas tirées de trop loin, obscures [reconditae], entortillées et préparées plutôt pour faire briller le talent de l’orateur que pour séparer nettement les parties du sujet à traiter. – Il faut enfin que l’on suive dans le développement des parties l’ordre dans lequel elles ont été exposées. 

ARTICLE 2. Division du discours

 La division peut se tirer de plusieurs points principaux.

I. De la situation, c’est-à-dire du concours fortuit de certains éléments dans la même cause. C’est ainsi que Cicéron devant parler pour Marcellus commence par louer la clémence de César ; il s’efforce ensuite de faire disparaître les soupçons hostiles de César à l’égard de son client. Ces deux points étaient en effet si importants < dans sa cause >, qu’en supprimant l’un, l’autre était incomplet. De même dans la deuxième Philippique il annonce qu’il se défendra peu et attaquera violemment Antoine : dans la première partie il réfute les accusations d’Antoine < contre lui >, et dans la seconde il retrace la vie d’Antoine à partir de son enfance. De même, Démosthène, dans la première Philippique, montre d’abord qu’il faut entreprendre énergiquement la guerre, et en second lieu, il indique comment on peut la faire avantageusement pour Athènes.

II. Du discours de l’adversaire d’après lequel on divise < parfois > le sien. Ainsi, Cicéron dans son discours pour Muréna dit : « Je comprends, juges, que l’accusation de mon adversaire porte sur trois points : 1° mœurs répréhensibles, 2° mérite inégal, 3° intrigues pour arriver au consulat. »

III. De la proposition elle-même qui se partage [partitio] naturellement, comme le genre en ses espèces, et le tout en ses parties. Ainsi, Cicéron prouve que Pompée est doué du génie militaire, et qu’en conséquence il peut seul terminer la guerre contre Mithridate, parce qu’il joint à la connaissance de l’art de la guerre la vaillance, l’autorité et le succès.

IV. Des différentes qualités du sujet [argumentum] et des circonstances. Par exemple, si vous voulez détourner Cicéron de demander la vie à Antoine, vous direz que c’est inutile et honteux pour Cicéron.

V. Des circonstances relatives au temps, passé, présent ou futur. C’est ainsi que s’il s’agit d’un marchand à qui l’on réclame injustement de l’argent, vous direz : 1° c’est loyalement qu’il a acquis la somme qu’on lui demande ; 2° il la garde, et c’est juste. Vous ferez l’éloge d’un homme, en retraçant son enfance qui a été irréprochable, ainsi que les années qui ont suivi, etc.

VI. Des différents aspects que présente un même fait [res] : ainsi, vous blâmerez Caton de s’être donné la mort, parce qu’il a outragé l’auteur de la nature dont il a violé les lois, la patrie qu’il a privée d’un excellent citoyen, et lui-même qui a perdu l’occasion d’exercer sa vertu, son courage et sa constance.

VII. La division se tire des causes de la chose. Ainsi vous montrerez qu’il est indigne d’un chrétien de s’adonner au plaisir, parce qu’une telle vie ne peut être autorisée, ni approuvée par Dieu, et qu’elle ne se rapporte pas à lui comme à sa véritable fin.

VIII. Des effets produits. Ainsi, il faut éviter la gloutonnerie [gula], également funeste au corps et à l’âme.

IX. Des propositions renfermées dans le syllogisme < principal >, ou bien du moyen le plus important et le plus solide de la cause. Ainsi, voulez-vous recommander l’exercice fréquent de la prière ? vous userez du raisonnement [argumentum] suivant : sans la prière nul ne peut persévérer dans la grâce divine et obtenir une bonne mort.

Ce raisonnement donnera lieu à trois propositions qui constitueront autant de parties du discours. Comme 1re proposition vous direz : « On doit pratiquer souvent et avec soin un exercice sans lequel personne ne peut obtenir le secours nécessaire pour persévérer dans la grâce divine » ; 2e proposition, « or, sans la prière, impossible d’obtenir », etc. ; 3e proposition, « donc il faut prier avec soin. »

X. Des circonstances relatives aux personnes, au lieu, etc. 

ARTICLE 3. Du choix des preuves

Après la proposition et la division du discours vient la confirmation, dans laquelle on établit les preuves concernant la première partie annoncée, la seconde et la troisième (si c’est un plan tripartite). Il faut veiller à ce que chaque partie ait une proposition claire, qu’elle soit bien séparée des autres et que l’on passe de l’une à l’autre par une transition appropriée.

Les preuves, comme nous l’avons déjà dit, sont renfermées, ou bien dans le sujet même, telles sont celles que l’on tire de la définition, de l’énumération des parties, du genre, de l’espèce, etc., ou bien elles sont en dehors du sujet, telles sont celles que l’on tire des antécédents, des conséquents, de la similitude, de la comparaison et de l’autorité. Quand l’autorité est incertaine, venant de bruits répandus dans la foule [rumor], elle s’appelle renommée ; si elle a déjà été soumise à l’examen auparavant, elle s’appelle préjugé ; si elle est tirée des lois, des décrets, etc. elle s’appelle documents ; si elle est sanctionnée en jurant sur ce qu’il y a de plus sacré, c’est le serment ; si elle est arrachée par les supplices, c’est la torture ; si elle s’appuie sur la parole ou les écrits d’un honnête homme, c’est le témoignage.

Outre ces arguments communs, il y en a d’autres qui sont propres aux trois genres d’éloquence, démonstratif, judiciaire et délibératif. Ainsi, pour le genre délibératif et pour le judiciaire, les preuves doivent être tirées du juste, du légitime, de l’utile, de l’honnête, du facile, du possible, du nécessaire : vous ne persuaderez pas si vous ne montrez pas que la chose est possible, facile ; qu’elle n’a rien de contraire au devoir, qu’on en recueillera beaucoup d’avantages et de plaisir ; enfin qu’il en résultera des dangers et des malheurs imminents si on ne la fait pas. < Dans le genre de l’éloge, que les rhéteurs nomment épidictique ou démonstratif, vous louerez quelqu’un en tirant argument de ses parents, de sa patrie, de son courage, de ses actions, etc. Vous louerez une cité en tirant argument de ses fondateurs, des citoyens qui y habitent, des monuments qu’elle abrite, etc. ; vous louerez les arts en tirant argument de leur utilité, de leur dignité, de leur nécessité, etc. >

Sans insister autrement, je conseille de ramener tout ce qu’on écrit à l’un de ces trois genres d’éloquence. Il en résultera qu’il n’y aura aucune pensée [sententia] qui ne puisse servir de sujet [argumentum] à six discours : vous conseillerez, ou vous dissuaderez ; vous louerez ou vous blâmerez ; vous accuserez ou vous défendrez. Cette abondance [copia] est merveilleusement utile, surtout quand on improvise. Il est facile de se faire une provision de raisons propre à chaque argument dans chaque genre de discours si l’on connaît bien les lieux oratoires.

Dans le choix des preuves il faut surtout tenir compte de celles qui touchent l’auditeur et qui sont appropriées à ses opinions, à son esprit, à sa condition, à son âge. Nous sommes tous séduits par les apparences fausses ou vraies de ce qui est bon, mais ce qui est bon pour moi ne l’est pas pour vous. Telle chose est utile à ceux-ci, telle autre agréable, honorable pour ceux-là, telle autre nous plaît et nous charme dans des circonstances différentes. Comme les hommes ne se laissent guider par les raisons que suivant les sentiments qu’ils éprouvent, il faut, en dehors des preuves qui éclairent notre esprit, exciter les passions, si le sujet [argumentum] le comporte, et ébranler la volonté < tâche qui revient en propre à l’amplification >. Pour cela, il sera fort utile de bien connaître les mœurs des hommes et la nature des mouvements de l’âme [perturbationes animi].

Pour chaque genre de cause, il faut exciter des passions différentes. Ainsi, veut-on persuader [suasio], on fera appel à l’audace, à l’espérance, au désir. Veut-on dissuader, on excitera la crainte, le désespoir, on conseillera de fuir. Veut-on louer, on excitera l’amour, l’admiration, l’émulation ou l’ardeur que l’on met à imiter. Veut-on blâmer, on excitera la haine et la violence. Si l’on défend quelqu’un, on fera appel à l’amour [amor] et à la clémence. 

ARTICLE 4. De la composition et de l’arrangement du discours

 Après avoir trouvé et disposé les raisons que l’on emploiera, il reste à les traiter. On les traite par le syllogisme [ratiocinatio] ou par l’enthymème, et par les autres espèces d’argumentations [argumentationes] déjà expliquées. Vous tournerez donc toutes vos raisons en forme d’enthymème ou de syllogisme. Ce sera comme la première esquisse de votre discours. Des trois propositions dont se compose le syllogisme vous verrez celle qui a besoin de preuves, celle qui peut s’en passer, celle qu’il faut développer, celle qu’il faut traiter en peu de mots. Il en est qui sont si évidentes que vouloir les prouver est complètement inutile. Voyez quelles sont les propositions qui ont besoin d’être ornées de figures, et de quelles couleurs de mots et de pensées [sententiae] il faut peindre cette toile encore brute.

Quand tout aura été bien établi et mis à sa place, vous vous disposerez à écrire ; vous couvrirez et revêtirez de chair cette sorte de squelette. Il n’est pas besoin, je pense, de vous avertir de nouveau que l’ordre des propositions peut être interverti, en commençant tantôt par la conséquence ou conclusion, tantôt par l’assomption (c’est ainsi que les rhéteurs appellent la proposition mineure), tantôt par la preuve ou le développement de la majeure. Il faut observer < en cela > la manière de procéder de Cicéron. Je vous exhorte et vous conseille de rappeler souvent à l’auditoire, sans toutefois le fatiguer, ce dont il est question, et ce que vous voulez prouver. C’est ainsi que Cicéron, dans son discours pour Milon, répète cent fois, mais toujours en la variant admirablement, cette assertion : « Milon n’a donc pas dressé des embûches à Clodius ». C’est en cela que pèchent beaucoup d’orateurs. Si l’auditeur s’endort un peu, s’il a une distraction et qu’il perde le fil du discours, il ne pourra suivre ce que dit l’orateur, il ne saura plus où il en est, quelle est la partie du discours que l’on traite ou, s’il se rattrape, ce sera trop tard.

On se sert ordinairement, pour exciter les passions, des mêmes arguments que pour persuader [ad fidem faciendam], mais la manière de les traiter est différente. Quand il s’agit de prouver, l’argumentation est plus précise et plus serrée ; s’agit-il d’émouvoir, on parle avec plus d’abondance et de véhémence. Dans le premier cas, on démêle et déploie ses arguments ; dans le second cas, on en presse, on en bombarde l’auditoire, on les grave de force dans les esprits. C’est de là que vient l’amplification où brille le talent de l’orateur. Semblable à un bélier qui frappe une muraille déjà ébranlée, l’amplification fond avec force sur des esprits hésitants.  Quels sont les lieux qui servent le plus à l’amplification ? Nous le verrons plus bas dans la Partie IV.

ARTICLE 5. Les deux sources de la réfutation

À la confirmation,  il faut ajouter la réfutation si l’on a besoin d’y recourir. On omet trop souvent d’en parler, et c’est un tort. Son but est de détruire tout ce qui peut nuire à la cause, et ce qu’on peut raisonnablement nous objecter. Or il y a deux espèces d’objections : les unes nuisent tellement à la cause, que l’auditeur ou le juge, tout occupé de ce qu’on objecte, ne peut prêter à l’orateur une oreille attentive et favorable. Tels sont certains préjugés [praejudicia] et certaines opinions fortement enracinés dans l’esprit ; il faut les en arracher si l’on ne veut pas que les paroles de l’orateur ne soient qu’un vain son qui frappe les oreilles et qu’on n’écoute pas. Il faut immédiatement détruire ces préjugés, et se servir de l’artifice employé par Cicéron dans son discours pour Milon.

D’autres objections naissent du discours même ; elles surgissent, quand aux preuves que vous apportez, un adversaire avisé oppose une objection qui lui vient dans l’esprit. Si vous ne faites pas disparaître ce petit obstacle, il se rendra difficilement à vos raisons, et il vous résistera jusqu’à ce que vous ayez émoussé le trait inattendu qu’il vous lance. C’est pourquoi il est bon et prudent, lorsqu’on trace l’esquisse de son discours, et qu’on forme les syllogismes dont je parlais tout à l’heure, de tracer en même temps, à la manière des philosophes, les objections que pourrait faire un adversaire rigide et habile [non mollis, neque hebes], et de s’efforcer de les détruire et de les réfuter solidement. Mais cette préparation demande beaucoup d’habileté [ars], car il y a des objections qu’on affaiblit par la raillerie [jocus], d’autres qu’on adoucit par la déprécation ; on en élude certaines par la prétermission ; on en brise par l’antithèse [contentio] et l’on rend quelques autres peu redoutables par la communication. Les discours de Cicéron sont pleins d’exemples de réfutation. 

ARTICLE 6. Des fautes que l’on fait en composant un discours

 Quand on compose [scribenda] un discours, voici par où l’on pèche ordinairement. Les uns, poussés par une ardeur aveugle, se mettent à écrire tout ce qui a quelque rapport avec leur sujet : ils s’en emparent, et suent à ce travail qui est souvent inutile. Ils feraient bien mieux d’approfondir le sujet, de le diviser en parties étayées de leurs preuves, ainsi que nous l’avons enseigné, d’esquisser d’abord le plan de l’édifice avant de le construire, et de songer ensuite aux ornements.

D’autres abondent en mots, mais non en faits et en idées. Il faut appuyer ses preuves sur quelque sentence [sententia] et quelque maxime [effatum] d’où l’on tire toute la force du raisonnement [ratiocinatio] ; mais pour le faire convenablement, et souvent sans que le lecteur ou l’auditeur s’en aperçoive, il faut de l’art et de la réflexion. D’autres, au contraire, ne remplissent leurs compositions que de sentences graves et générales que les rhéteurs appellent thèses. C’est à peine s’ils descendent quelquefois à l’hypothèse, pour me servir d’une expression de rhéteur, et s’ils s’abaissent à aborder le sujet en question. Il n’y a rien de plus fâcheux que cette manière de faire, surtout pour les orateurs sacrés qui, d’une manière générale, et souvent avec élégance, parlent de la morale et de la discipline chrétienne. En agissant ainsi, ils surprennent les applaudissements d’un auditeur qui aime qu’on flatte ses oreilles, mais qui ne sent pas son cœur < ébranlé, > ses vices pris corps à corps, et sa personne directement atteinte.

Les compositions d’autres écrivains sont sèches, maigres et pauvres. Il faut oser quelquefois, et ne pas se tenir toujours sur le bord du rivage par crainte de la tempête. Il faut donner au discours du suc, de la force et de la grandeur [dignitas], par l’abondance des faits [rerum copia], par une foule de connaissances qu’on recueille de toutes parts, par la variété et l’éclat des figures. Voyez comme Cicéron embellit un même sujet de mille manières ; tantôt il presse son adversaire par des interrogations, tantôt il lui répond comme s’il l’interrogeait ; d’autres fois, entre plusieurs choses, il hésite sur ce qu’il doit dire ; souvent il délibère avec ses auditeurs, avec ses adversaires et quelquefois avec lui-même ; il peint le langage, les desseins, les mœurs et les traits des hommes ; il fait parler dans ses discours des personnages fictifs ; il s’écrie, plaisante, s’irrite et supplie < etc. >.

D’autres traitent toutes espèces de sujets avec dureté et âpreté ; ils sont heureux et croient avoir bien fait quand ils ont maltraité leur adversaire en paroles. Ils sont dans une grande erreur. On gagne peu par les menaces, les vociférations et l’agitation ; on se laisse conduire par < la vérité, > la bienveillance et l’affection, et si vous avez des réprimandes, des menaces, des reproches à faire, < il faut le faire tout du moins avec prudence et précaution, et même avec douceur et affection. > Enfin, on voit des orateurs dont la prononciation est traînante, incorrecte, désagréable. Les meilleurs mets dégoûtent s’ils sont servis sur des tables malpropres et dans des plats puants. Les quelques avis que je vais leur donner sur la déclamation < ou art de bien prononcer > leur apprendront à se corriger de leurs défauts dans le débit oratoire.  Cette partie dont nous allons parler rapidement sera la cinquième que l’on assigne ordinairement à l’éloquence.

ARTICLE 7. Règles du débit oratoire ou bien art de régler la voix et le geste

 L’art du débit oratoire comprend le double exercice de la voix et du geste. La voix ne doit pas être trop basse, de peur qu’on ne l’entende pas, même à une faible distance. Il faut s’abstenir, d’un autre côté, de tout dire sur un seul et même ton et avec une intensité égale. Il faut tantôt élever, tantôt baisser la voix ; elle doit être tantôt plus animée, tantôt plus calme. On n’a en cela qu’à imiter la nature, qui donne à la colère une voix tout autre qu’à la prière [supplicanti] et au récit ; tout autre à la gaieté qu’à la tristesse ; au jeune homme qu’au vieillard. On doit veiller à ne pas laisser tomber sa voix là où il ne le faut pas ; à ne pas réciter de trop longs morceaux tout d’une haleine < et au contraire > à observer avec soin les pauses et les intervalles du discours, qui sont dans le discours comme autant de barrières destinées à suspendre un peu la course. Un défaut que l’on remarque chez quelques personnes quand elles récitent des vers hexamètres, c’est de marquer chaque vers par des élancements de voix et de les scander en récitant ; ou bien, quand ce sont des pentamètres < qui sont récités >, de s’arrêter < et de s’immobiliser un bref moment > avant l’hémistiche dissyllabe qui termine ces sortes de petits vers. La règle à observer, c’est de ne s’arrêter qu’à la fin de l’idée [sententia] exprimée, à moins qu’elle n’exige un trop grand nombre de mots pour qu’il soit possible de les dire tout d’une haleine ; alors on pourra faire une petite pause au milieu de la phrase. Il faut s’appliquer surtout à prononcer bien distinctement les dernières syllabes des mots qui, en se perdant ordinairement, nuisent beaucoup à l’intelligence de la phrase [sententia]. Il en est < en effet > qui parlent plus du nez que du gosier, qui bégaient et tronquent les mots ; on peut sinon guérir, du moins corriger ces défauts de nature.

Pour ceux qui s’exercent à la récitation et à la déclamation, il sera bon de leur expliquer familièrement et à voix basse ce qu’ils doivent réciter ; car il faut avant tout qu’ils le comprennent, et pour cela, il sera utile de le leur faire traduire en français [patrium sermo]. Bien plus, faites-les déclamer un peu dans cette langue [vernaculè], comme s’ils parlaient à un camarade ou à une personne connue ; de cette manière, ils comprendront facilement quel doit être le ton de leur voix, quels doivent être leurs gestes. Quand ils auront essayé les tons qui conviennent au sujet, et qu’ils auront, pour ainsi dire, esquissé leur action [actio], ils pourront, s’il en est besoin, élever la voix et se livrer à de plus grands effets. Il faut aussi inviter les amis ou les parents à venir les entendre, avant de les produire sur un théâtre, surtout s’ils sont novices dans la déclamation. C’est ainsi qu’on leur donnera de l’assurance, et les conseils < d’un autre ou > d’un étranger auront quelquefois plus d’influence que ceux d’un maître à qui ils sont accoutumés.

Il y a pour former le geste, comme pour former la voix, certaines règles et des mesures à observer. Il faut que le corps, dans son maintien < et sa contenance >, soit ferme, stable et droit ; que la tête ne soit ni penchée de côté, ni trop inclinée sur l’une ou l’autre épaule ; qu’elle ne remue pas ou ne se redresse pas sans raison ; que les mains ne se portent pas trop en avant ; qu’elles ne s’élèvent pas < ordinairement > au-dessus des épaules ; qu’elles ne pendent pas aux côtés comme si l’on était manchot ; qu’elles ne s’appuient pas toutes deux sur les hanches en forme d’arc ou d’anse. Il faut également ne pas s’habituer à fermer la main et à montrer un poing menaçant. < Il ne faut pas non plus tendre la main en avant de façon trop rigide, ni claquer des mains ou applaudir trop souvent ou sans raison grave. > Il est peu convenable d’élever et d’agiter l’index en retenant les autres doigts dans la paume de la main, mais il sied de joindre l’annulaire au médius, et d’écarter un peu les autres doigts. La paume de la main doit être < ordinairement > plane, et la main tout entière doit tourner < décemment > autour du poignet, de même que le coude le long des côtés. Il est inconvenant, quand on adresse la parole à quelqu’un, de marcher trop librement, ou de remuer les pieds, à moins qu’on ne veuille lui témoigner du mépris. On ne doit pas trop écarter les jambes, comme le font les bancals et les cagneux, mais il ne faut pas aussi qu’il y ait entre elles une distance toujours égale < ni qu’on batte du pied trop souvent et sans raison >.

On suivra à ce sujet les leçons des maîtres de danse, qu’il sera bon de consulter < et d’écouter dans ce qui regarde leur art >. L’attention que l’on portera aux manières d’un homme poli et bien élevé suffira pour que nous remarquions nos propres défauts. Quand on doit exprimer les plus vives émotions, il est permis de s’écarter de ces règles, à la condition, cependant, d’observer toujours les bienséances [decorum]. 

TROISIÈME PARTIE. DE L’ÉLOCUTION

Nous avons parlé jusqu’ici des deux premières parties de l’éloquence, l’invention et la disposition ; il reste à parler de l’élocution. Cette partie, la plus difficile des trois, ne consiste qu’en une seule chose, écrire avec harmonie et élégance [scribendi ratio numerosa et ornata]. Ce sont les périodes qui donnent l’harmonie et les figures qui rendent le style élégant.

CHAPITRE 1. DE LA PÉRIODE

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ARTICLE 1. Définition, parties et emploi de la période

Qu’est-ce que la Période ? R. Ce mot grec signifie circuit, contour [ambitum], ensemble [comprehensionem] de mots allant d’un début à une fin, comme le dit Aristote, et ce, brièvement. On peut définir la période d’une manière exacte en disant que c’est un petit discours comprenant un nombre fixe de parties se rattachant harmonieusement [numerose] les unes aux autres. D’après cela, vous voyez qu’il y a trois choses à observer dans la période : la première, c’est que le discours [oratio] soit assez court, pour qu’on puisse le retenir et le réciter de mémoire ; la seconde, c’est que ses parties s’adaptent les unes aux autres, et ne fassent qu’un corps tout en étant tenues en suspens ; la troisième, c’est qu’il y ait de l’harmonie [numerosa]. Nous dirons plus bas < à l’Article 2 > en quoi consiste l’harmonie [numerus].

Quelles sont les parties qui composent une période ?R. Ce sont les majeures qu’on appelle membres de la période, en grec cola, et les mineures ou incises, nommées en grec commata.

Qu’est-ce qu’un membre de la période ? R. C’est la partie majeure de la période, dont le sens est imparfait [imperfectum] et qui dépend des antécédents ou des conséquents : ainsi, si tu avais porté secours à ton ami dans la peine ; voilà le premier membre de la période, il doit être suivi d’un autre ; par exemple : il n’aurait jamais éprouvé un si grand malheur, c’est le second membre de la période ; il dépend du premier.

Quelles sont les qualités d’un membre de période ? R. Il y en a trois : la première, c’est qu’on y trouve un sens. Or tout verbe actif ou passif accompagné de son régime, comme le disent les grammairiens, forme un sens tel que celui-ci : « porter secours à un ami dans la peine » ; la seconde qualité, c’est que ce sens soit imparfait et dépende d’un autre membre de la période : « si tu lui avais porté secours, etc. » ; la troisième qualité, c’est que ce membre ne soit pas trop long : « il n’aurait jamais éprouvé un si grand malheur ». Les rhéteurs en limitent la longueur, en disant qu’il doit être tel qu’on puisse commodément l’achever sans reprendre haleine. C’est à peu près la dimension du vers hexamètre composé de six pieds ; on peut sans peine le débiter sans reprendre haleine. Observons cependant que cette dimension n’est pas tellement rigoureuse, qu’on ne puisse la dépasser, surtout si l’orateur peut, sans reprendre haleine, prononcer un grand nombre de mots, ou si la gravité de la circonstance demande une longue phrase.

Qu’est-ce que l’Incise ? R. C’est la partie du membre de la période qui, par elle-même, n’a pas un sens et une longueur qui lui soient propres. Elle ne renferme pas, en effet, un verbe, et elle n’a pas la dimension d’un vers hexamètre. Telle est cette incise : dans cette pénible conjoncture, ou bien dans ces temps troublés, ajoutez un verbe, par exemple il n’est personne, vous aurez un membre de période. Joignez à ce membre deux nouvelles incises avec leur verbe, vous aurez un autre membre et une période complète : « Dans cette pénible conjoncture, dans ces temps troublés, il n’est personne qui ne préfère être partout ailleurs (première incise) que là où vous êtes (deuxième incise) ». Voici encore une période à deux membres, dans laquelle chacun est accompagné d’incises : « La fécondité du sol et l’abondance de toutes choses qui < à Capoue > a efféminé les Carthaginois, a de même, en Grèce et en Syrie, amolli les Romains captivés par les attraits des plaisirs qu’ils y trouvaient ».

De combien de membres une période peut-elle être composée ? R. D’un, de deux, de trois ou de quatre, quelquefois même il y en a plus, mais c’est rare. La période d’un seul membre s’appelle monocolos ; celle de deux membres, dicolos ; celle de trois membres, tricolos ; celle de quatre membres, tetracolos. Nous donnerons plus bas des exemples de chacune de ces périodes.

Faut-il toujours employer les périodes ? R. Non, ce n’est que de temps en temps qu’on peut employer les périodes et les incises, et qu’on dresse les figures et l’amplification comme armes d’attaque et de défense. La période s’emploie ordinairement dans les exordes, dans les majeures de syllogisme, etc.

Qu’est-ce que parler en forme de période ? R. C’est en faire un fréquent usage ; mais alors il faut avoir grand soin de ne pas donner à toutes le même nombre de membres ; il doit y avoir un mélange de périodes plus courtes et d’autres plus longues.

Qu’est-ce que parler par membres ou par incises ? R. C’est employer divers membres et différentes incises que ne rattache aucun lien, ainsi : « La nature a créé ce prince pour régner ; la vertu lui a enseigné la piété ; la fortune l’a élevé au trône ; la vaillance lui a donné la victoire comme couronne ». Rattachez ces membres par quelque lien et vous aurez la période suivante : « La nature n’a pas créé seulement ce prince pour régner, la vertu ne lui a pas seulement enseigné la piété, la fortune ne l’a pas seulement élevé au trône, mais la valeur l’a encore couronné de victoires ». Citons, comme exemple d’incises, la phrase suivante : « Les enfants n’ont d’autre chose à faire que jouer, rire, courir de côté et d’autre, s’amuser et n’écouter que leur fantaisie ». < De même : « L’humilité chrétienne aime la modération, cherche la retraite, veut être méprisée, est tourmentée par les honneurs ». De même, tiré du Pour Archias : « Les lettres servent d’aliment à l’adolescence et d’amusement à la vieillesse ; les lettres embellissent nos jours prospères, et nous offrent dans le malheur un refuge, une consolation : charme du cabinet, elles ne gênent point au dehors ; elles veillent avec nous, elles nous accompagnent dans nos voyages, elles nous suivent encore aux champs. » >

En quoi une période peut-elle être défectueuse ? R. En étant peu harmonieuse [parum compta et numerosa], obscure, trop longue, remplie de mots inutiles qui ne flattent que l’oreille [numero tantum auribusque] en se terminant toujours de la même manière.

De quelle utilité la période est-elle dans le discours ? R. Grâce à elle, les mots arrivent plus harmonieusement [suavius] aux oreilles et pénètrent dans l’esprit plus doucement et plus facilement [molliusque ac facilius].

ARTICLE 2. De l’art de composer une Période

Que faut-il faire pour composer une période ? R. Il faut : 1° faire choix d’une idée [sententia] qui permette de composer une période ; 2° chercher, trouver les parties ou les membres dont se composera la période ; 3° les rattacher les uns aux autres ; 4° disposer les mots dans un ordre de nature à donner au discours de l’harmonie [numerus et suavitas]. C’est l’invention qui fournit la matière de la période et le sujet même que l’on traite. Quant au nombre, l’oreille en juge mieux que les préceptes ne peuvent l’expliquer. Il consiste dans une certaine disposition de syllabes, tantôt brèves, tantôt longues, qui flatte l’oreille et produit un ensemble de sons agréables. Ainsi : Te miror, Antoni, quorum facta imitaris, eorum exitus non perhorrescere. Rompez la suite des mots, disposez-les d’une autre manière, leur accord harmonieux n’existera plus. Ainsi dites : Antoni, te miror, non perhorrescere illorum exitus, quorum imitaris facta ou quorum imitaris facta, eorum non perhorrescere exitus, l’harmonie est rompue.

Écoutez les préceptes de Cicéron au sujet de l’harmonie oratoire [de numero oratorio]. « Elle ne doit pas avoir le même nombre que l’harmonie poétique, mais il ne doit pas s’en abstenir comme la conversation ordinaire [sermo vulgi]. » Veillez principalement à ce que toutes les périodes ne se terminent pas par le même mètre et le même nombre ou arrangement de mots. Développer [dilatandi] une période et trouver les membres qui la composent sont les deux choses qui demandent le plus d’art et de travail.

Comment peut-on transformer [dilatari] une pensée en période, et donner les développements nécessaires aux membres qui la composent ?R. 1° Au moyen de la définition de chacun des mots qui composent la proposition de cette période. Voulez-vous, par exemple, faire une période [amplificare] de cette proposition : Dieu récompense la vertu ? Exposez les notions impliquées dans les mots Dieu, vertu, récompense, et dites : « Puisque Dieu est le souverain arbitre de toutes choses, et le juge très équitable des bons et des méchants, on ne peut douter que les actes de piété et de sagesse dont la vertu est la cause ne reçoivent une récompense magnifique, non seulement dans cette vie, mais encore dans l’autre, qui est immortelle ».

Donnez un autre exemple de période développée par la définition. R. Soit : Les ignorants sont méprisés. < « Quand, par un défaut dû à sa naissance ou à son éducation, on a la honte de passer sa vie dans l’ignorance des disciplines excellentes, alors, méprisé de tous, on végète au sein de la foule obscure, comme si on n’était jamais né » ou « comme si nous était barré tout accès à la renommée et aux honneurs ». > Pourquoi négliger l’étude de la rhétorique ? < « Puisque l’art de bien dire permet à un être humain de surpasser non seulement les bêtes mais des êtres humains, pourquoi, alors que tu penses devoir cultiver tous les arts, négliges-tu celui-ci ? » >

À quoi faut-il veiller dans le développement d’une période < par ce moyen > ? R. À ne pas accumuler beaucoup de synonymes ayant la même signification. Ainsi voulez-vous amplifier, développer le mot : il récompense, qui se trouve dans le premier exemple que nous avons cité ? Vous pouvez le faire de trois manières, en amplifiant les trois synonymes : il couronne, il récompense, il comble. < Ou bien vous exposez le mot « ignorants », qui se trouve dans le deuxième exemple : « ceux qui n’ont aucune connaissance des belles lettres, qui ne sont pas revêtus de la gloire des sciences, qui ne sont pas parés de l’éclat de l’érudition ». En effet, ces expressions, outre qu’elles ne sont pas très ornées, sonnent presque toutes de la même façon. C’est là un défaut courant chez les enfants. >

Quels sont les autres moyens de développer une période ? R. C’est d’employer < presque tous > les lieux oratoires, tels que l’énumération des parties, les circonstances, les causes, les effets, la ressemblance, la comparaison, les antécédents et les conséquents.

Donnez un exemple d’une période amplifiée par l’énumération des parties. R. Prenons la proposition suivante : Rien n’est plus beau que la ville de Rome, et disons : « Quand on voit Rome, la reine de toutes les villes, la multitude et la magnificence de ses palais, la majesté et la grandeur de ses temples, les nombreuses statues de marbre et d’airain qui semblent animées, tous les monuments témoins illustres de son antiquité et de sa gloire ; quand on voit cette Rome antique, comme ressuscitée de ses cendres, et que l’on contemple toutes ces merveilles, on est tellement saisi d’admiration, qu’on est forcé d’avouer que rien n’est plus beau que Rome ».

Un Chrétien s’efforce de rendre service à tous. Soit : « Quand on ordonne sa vie en conformité avec les enseignements de l’Évangile et les paroles du Christ, alors, on s’efforce de rendre service non seulement à ses amis ou à ses connaissances, mais aussi à ses ennemis, aux inconnus et aux étrangers. »

Le chapitre 3 en donnera des exemples supplémentaires, qui esquisseront les premiers traits de l’art de l’amplification. Mais au préalable voici quelques éléments sur la façon de lier les membres d’une période. >

Comment relie-t-on les membres ou parties d’une période ? R. En se servant de certaines particules dont les premières impliquent celles qui suivent. Les premières servent aux premiers membres de la période et contiennent ce que les rhéteurs nomment la protase. Les secondes comprennent la dernière partie de la période appelée apodose.

Tel est cet exemple d’une période à deux membres : « De même (particule) que les malades n’ont pas le goût des aliments (protase), de même (particule) les méchants n’ont pas le goût de la vertu (apodose). » Remarquons que la pensée, ou bien la matière de la période n’est pas comprise dans la protase, mais qu’elle l’est ordinairement dans l’apodose, ainsi qu’on le voit dans la période que nous venons de citer. < Voici la proposition, ou la matière de cette période : La vertu n’a pas de saveur pour les méchants. Dans la protase est contenu ce qui permet d’amplifier la période, c’est-à-dire de prouver et d’orner l’idée de celle-ci. >

Donnez quelques particules qui servent à relier les membres d’une période. < R. On en trouvera d’innombrables au fil de ses lectures. Telles sont : > De même que… ainsi. Si… alors. Autant… comme. D’un côté… de l’autre. Tel… tel. Même si… pourtant. De même que… de même. D’où… de là. D’autant plus… que. Non moins… que. Et… et.

ARTICLE 3. Exemples de périodes

Proposition de période : C’est par l’éducation que se forment les mœurs des enfants. Développement : « De même qu’un artisan façonne l’argile, de même un maître sage et habile (façonne, forme) les mœurs des enfants. » Quelle est cette période et comment l’amplifie-t-on ? R. C’est une période à un membre ou monocolos. La définition de la période que nous avons donnée au chapitre 1lui convient en effet parfaitement. Sa protase ne peut être appelée un membre de la période parce qu’elle n’a pas la longueur voulue d’un membre de période, c’est donc une incise qui, jointe à l’apodose qui suit, a la dimension voulue d’un membre unique constituant une période monocolos. C’est par similitude que cette période est amplifiée, comme il est facile de le voir.

< Voici un autre exemple de période à un membre : « Cicéron est aussi savant qu’éloquent ». De même : « ce jeune homme est aussi zélé pour les lettres que pour la vertu ». >

Autre proposition : L’oisiveté est la source de tous les maux. Cette maxime donne lieu à des périodes à deux et à trois membres. Ainsi : « De même que le travail peut être appelé le père de tous les biens, ainsi que de toutes les vertus, de même l’oisiveté est la mère de tous les maux et de tous les vices ». C’est une période à deux membres basée sur le contraire.

Formons-en une à trois membres basée sur les effets : « Si vous cherchez pourquoi les jeunes gens ignorent beaucoup de choses utiles ; pourquoi, poussés par l’ambition, la colère et les autres passions, ils se livrent à toutes sortes de vices : vous en trouverez la source et la cause dans l’oisiveté. »

Vous avez l’exemple d’une période carrée (à quatre membres) au commencement du discours de Cicéron sur les provinces consulaires. On appelle période carrée celle qui a ses membres de dimensions à peu près égales, de sorte qu’ils paraissent former un carré. Ainsi : « Si quelqu’un de vous, Pères conscrits, est impatient de connaître mon opinion sur la distribution des provinces ; qu’il se demande à lui-même quels hommes surtout je veux voir rappeler de leurs gouvernements : il n’aura pas de peine à pressentir mon opinion, pour peu qu’il réfléchisse sur celle qu’il est de mon devoir de professer. » Vous voyez que les membres de cette période sont tous presque d’égales dimensions et forment comme un carré.

Le même Cicéron au commencement de son discours pour Cécina donne un exemple de période arrondie. La période arrondie est celle qui est composée de quatre membres tellement bien unis entre eux, et se répondant si bien les uns aux autres, que ceux qui suivent peuvent être mis à la place de ceux qui précèdent, sans que le même sens et la beauté du discours en souffrent. Ainsi : « Si le succès que l’audace peut obtenir en pleine campagne et dans un lieu désert ; l’impudence était capable de l’obtenir aussi au Forum et devant les tribunaux ; dans ce procès A. Cécina ne se trouverait pas en moindre état d’infériorité devant l’impudence de Sex. Ébutius, qu’il ne l’a été naguère devant son audace et ses violences. »

Si vous mettez au commencement de cette période les membres qui sont les derniers, et que vous disiez : « dans ce procès A. Cécina ne se trouverait pas en moindre état d’infériorité devant l’impudence de Sex. Ébutius ; qu’il ne l’a été naguère devant son audace et ses violences ; si le succès que », etc., rien ne sera changé. – C’est ainsi que dans un cercle en mettant en bas ce qui est en haut, et réciproquement, on ne change en rien la configuration du cercle. Certaines personnes ne font pas de différence entre la période carrée et la période arrondie.

< Voici un autre exemple de période arrondie : « « Si tu éprouvais pour mes bienfaits autant de reconnaissance, que j’ai mis de zèle à te rendre service : tu me viendrais aujourd’hui en aide avec la même bonne volonté, que tu m’as jadis si instamment promise lorsque la fortune me souriait. »

Soit la proposition : Il est très grave de faire un péché ; on la développera comme suit en une période à deux membres : « La gravité d’un péché même très léger est si grande, c’est d’une laideur si grande, un fléau si grand ; qu’il remet en cause, pour un seul mensonge ou même une seule parole vaine, le salut de tous les mortels. ».

Voulez-vous composer cette même phrase en trois membres ? Ajoutez la particule si : « Le péché même le plus petit comporte tant de gravité et mène à une si grande perte ; que, si la conservation du monde entier et le salut de tous les mortels étaient en jeu, il serait interdit d’admettre le plus petit péché ». J’ajoute un quatrième membre :

« Tout péché condamne à un châtiment si grave ou à une ignominie si repoussante ; que, même dans l’hypothèse où tous les mortels iraient au Ciel ou seraient tirés des Enfers : il serait cependant interdit non seulement de commettre un crime grave ; mais aussi d’offenser ne serait-ce que par un petit mensonge la Puissance de Dieu. »

Transformez en une période de deux membres ce verset du Psaume : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.

« Pour qui prétend au titre glorieux de sage, rien ne doit être plus important, que de révérer et de craindre avec piété le Seigneur qui gouverne l’Univers. » Donnez une période de trois membres à partir de cette parole du Sage : Fuyez le péché comme un serpent. « De même que tu fuirais en tremblant, si un serpent les yeux pleins de flammes, et dardant sa langue se jetait sur toi : de même, fuis avec autant d’énergie et de rapidité ne serait-ce que l’ombre du péché. »

Voici une période de trois membres à partir de cette proposition : Ne fais rien dont tu doives avoir honte et te repentir. « Si tu m’écoutes, tu ordonneras ta vie ainsi : ne jamais rien dire ou faire, dont par la suite tu doives à juste titre avoir honte et te repentir. » > Développez en périodes de cinq ou six membres cette maxime du sage : Ayez toujours présents à votre esprit les derniers moments de votre vie et vous ne pécherez pas.

< « Si à chaque instant, en tout lieu et dans toutes tes occupations, tu médites sur ta mort prochaine ; si tu repasses dans ton esprit qu’après ta mort, tu dois aussitôt être traîné devant le terrible tribunal du Juge suprême ; si les supplices éternels qui attendent les méchants dans le Tartare ; et les récompenses préparées pour les bons dans le royaume céleste, tu considères souvent et attentivement : crois-moi, jamais les séductions des plaisirs ne te pousseront au crime, jamais la crainte de quelque malheur ou de quelque péril ne te fera quitter la droite voie de la vertu. » >

CHAPITRE 2. DES FIGURES

Que sont les figures dans le discours ? R. Les figures sont dans le discours ce que les fleurs sont dans un jardin, les étoiles dans le ciel, un collier au cou, une bague précieuse au doigt. Un discours en effet ne brille que lorsqu’il est émaillé de figures, comme un jardin est émaillé de fleurs ; comme le ciel est parsemé d’étoiles brillantes, et comme les bijoux lorsqu’ils sont ornés de pierres précieuses. C’est grâce aux figures qu’un discours a de la dignité, de la force et une certaine majesté qui distingue l’élocution oratoire.

Qu’est-ce qu’une figure ? R. C’est une forme [conformatio] de langage plus élégante que le langage ordinaire, auquel elle ne ressemble pas : c’est pourquoi, lorsqu’on parle d’une manière plus élégante que dans le langage ordinaire, on dit que le langage est figuré.

Combien y a-t-il de sortes de figures ? R. Il y en a de deux sortes, les figures de mots, et les figures de pensées, que les Grecs appellent schemata.

Qu’est-ce que les figures de mots ? R. Ce sont celles < qui ont de la dignité ou beauté uniquement dans les mots, c’est-à-dire > qui consistent uniquement dans l’emploi et l’arrangement des mots ; de sorte que, si l’on change les mots ou leur disposition, la figure n’existe plus. Ainsi : quid me exspectas ? quid meam fidem imploras ? c’est une figure que l’on appelle répétition. Si vous changez les mots quid et que vous disiez quid me exspectas ? cur meam fidem imploras ? la figure n’est plus la même, parce qu’il n’y a plus la répétition de quid.

Qu’appelle-t-on figure de pensées ? R. Ce sont celles qui ne consistent pas seulement dans les mots, mais < qui ont une certaine dignité ou beauté dans les idées elles-mêmes, c’est-à-dire qu’elles consistent > dans le sens et la phrase [in sensu ac sententia], en sorte que la figure conserve toujours sa force et sa valeur quoiqu’on change les mots.

ARTICLE 1. Des Figures de Mots

Il y a deux sortes de figures de mots, les unes consistent dans des mots dont la signification propre est transportée à une signification étrangère, on les appelle Tropes, d’un mot grec qui signifie : je transporte, je change. Les autres figures de mots consistent dans des mots qui conservent leur signification propre, mais qui sont disposés d’une manière qui ne peut être changée.

§ 1. Des Tropes

Qu’est-ce qu’un Trope ? R. C’est un mot dont la signification propre est transportée, comme nous l’avons dit, à une signification étrangère, ou bien, ainsi que le dit Cicéron, c’est un mot changé et détourné de sa signification propre < ou encore, comme le dit Quintilien, « emprunté ». De plus, à partir de cette définition, « un mot dont la signification propre est transportée à une signification étrangère », si cela se fait à cause de quelque similitude et proportion entre les deux termes, c’est une Métaphore ; si cela se fait à cause d’une opposition et dissimilitude, c’est une Ironie, que certains comptent au nombre des figures de pensée, ce qui est plus discutable ; si cela se fait à cause d’une conjonction essentielle, au sens où l’un des deux termes est l’essence de l’autre, c’est une Synecdoque ; enfin, si cela se fait à cause d’une conjonction moins stricte, cela s’appelle une Métonymie. Les tropes se résument à ces quatre espèces, du moins pour les critiques qui les définissent en toute rigueur. La position des autres théoriciens est que la distinction pertinente est entre tropes qui se font en un seul mot et tropes qui se font en plusieurs mots. >

Combien y a-t-il de tropes dépendant d’un seul mot ? R. Sept : la Métaphore, la Synecdoque, la Métonymie, l’Antonomase, l’Onomatopée, la Catachrèse, la Métalepse.

La Métaphore. C’est une figure où l’on transporte la signification propre d’un mot à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une comparaison sous-entendue. Ainsi : homme enflammé de colère. Le mot enflammé ne convient qu’au feu, et sa signification est transportée à l’homme, à qui elle est étrangère, car, à proprement parler, l’homme n’est pas enflammé.

La Synecdoque. Elle a lieu : 1° quand on prend la partie pour le tout, comme proue pour signifier navire ; 2° ou le tout pour la partie, comme source pour dire l’eau ; 3° ou le nom de la matière pour le nom de la chose qui en est faite, comme fer pour signifier épée ; 4° ou l’antécédent pour le conséquent, comme « les bœufs sont ramenés à l’étable par les laboureurs », pour signifier « la nuit approche ».

La Métonymie, ou changement de nom, quand on prend la cause pour l’effet, et l’effet pour la cause, ainsi : Cérès pour signifier le pain ; Bacchus pour le vin ; parce que Cérès et Bacchus sont les personnifications du blé et du vin.

L’Antonomase < ou un nom pour un autre > a lieu quand on prend un nom commun pour un nom propre, et réciproquement ; comme « le destructeur de Carthage », pour « Scipion l’Africain » qui a détruit Carthage.

L’Onomatopée < ou création de mot > a lieu quand le son de la prononciation d’un mot imite la chose qu’il représente ; ainsi, en prononçant le mot mugissement on émet un son semblable à celui du bœuf quand il crie.

La Catachrèse ou extension, abus d’un mot. Cette figure a lieu quand on se sert du nom d’une chose pour signifier une autre chose ayant des rapports avec elle. Ainsi : on appelle « parricide » celui qui a tué son père ou sa mère ; mais, quand il s’agit de la mère, on devrait, à proprement parler, appeler ce crime matricide.

La Métalepse a lieu quand on fait entendre une chose par une autre qui la précède. Ainsi : « après quelques récoltes, je serai étonné en revoyant mon royaume », – c’est-à-dire « après quelques années », « récoltes » signifie « années », car on compte les années par les récoltes.

Combien y a-t-il de tropes en plusieurs mots ? R. Quatre : l’Allégorie, la Périphrase, l’Hyperbate et l’Hyperbole.

L’Allégorie a lieu quand on fait concevoir une chose, à l’aide d’une autre, avec laquelle elle a de la ressemblance. Ainsi, après de grandes tempêtes, vint le naufrage de tous ses biens, ce qui veut dire qu’après avoir bravé de grands dangers, il perdit tout ce qu’il possédait.

La Périphrase ou circonlocution. Elle a lieu quand on développe en une longue phrase ce qui peut être dit en peu de mots. Ainsi : celui dont vous avez reçu la vie, c’est-à-dire votre père.

L’Hyperbate ou bouleversement. C’est une figure où l’ordre des mots est troublé ; ainsi, qua de re pour de qua re, me cum pour cum me.

L’Hyperbole ou exagération < ou encore excès >. Cette figure consiste à amplifier, à exagérer les choses pour faire plus d’impression : comme plus blanc que la neige, plus rapide que le vent.

§ 2. Des autres Figures de Mots

En quoi ces autres figures diffèrent-elles des Tropes ? R. En ce que les tropes ne peuvent exister qu’en changeant la signification des mots, tandis que dans celles dont nous allons parler, les mots conservent leur signification propre : Ainsi « j’ai tué, j’ai tué l’ennemi de la patrie », est une figure que l’on appelle répétition ; ce n’est pas un trope, parce que j’ai tué a conservé sa signification propre.

Comment se font les figures de mots ? R. Elles se font de trois manières :

1° En ajoutant un mot à un autre mot, comme : il viendra, il viendra ce temps, etc. ;

Par retranchement de certains mots, comme : il a trahi parents, alliés, amis ; on a retranché les conjonctions ;

Par similitude, quand on emploie des mots qui se ressemblent : ainsi : hoc vestimenti genus feminas non tam ornat quam onerat. La ressemblance est entre ornat et onerat. Nous allons examiner ces trois sortes de figures.

Figures par addition

La Répétition a lieu quand on commence les membres d’une période par le même mot. Ainsi : Celui que le Sénat a condamné, celui que l’opinion publique a condamné, l’absoudrez-vous ? < Cicéron, Rhétorique à Herennius.

« À peine avait-il trouvé l’ennemi qu’il le poursuivait ; à peine l’avait-il vu de face que déjà il l’abattait dans sa fuite ».

« Les accusateurs sont les hommes qui ont envahi les biens de Roscius, les hommes qui sont devenus riches par la mort du père, les hommes qui ont cherché à faire périr le fils, les hommes enfin que le peuple appelle au supplice. L’accusé est celui à qui ils n’ont laissé que l’indigence, celui que la mort d’un père a condamné aux larmes et réduit à la misère, celui qui vient à cette audience avec une escorte, afin de n’être pas égorgé dans ce lieu même, sous vos yeux, celui enfin qui seul a échappé à leurs mains ensanglantées. » >

La Conversion a lieu quand le même mot termine les membres d’une période. Ainsi : < « Je désire que tu me dises pourquoi, alors que je t’aidéfendu, alors que sans que tu me l’aies demandé je t’ai défendu, toi, oublieux de tout cela, tu t’attaques à moi. » >

« Vous gémissez de ce que les temples ont été détruits, c’est l’hérésie qui les a détruits ; de ce que les monuments sacrés de vos ancêtres ont été dépouillés, c’est l’hérésie qui les a dépouillés ; de ce que les prêtres ont été cruellement massacrés, c’est l’hérésie qui les a massacrés. »

La Complexion, qui comprend la répétition et la conversion. Elle a lieu quand le discours commence et finit par le même mot. Ainsi : « Qui a été l’accusateur ? un ennemi ; qui a produit des témoins ? un ennemi ; qui a rendu la sentence ? un ennemi ; qui a infligé un châtiment ? un ennemi. »

< « Qui sont ceux que Dieu hait au plus au point ? Les impudiques. Qui sont ceux à qui, même dans cette vie, il inflige de terribles supplices ? Les impudiques. »

« Tu veux, ô Chrétien, réfréner ta débauche ? Prie. Tu veux vaincre l’ennemi de la pudeur ? Prie. Tu veux remporter la couronne de la tempérance ? Prie. » >

Le Redoublement. Cette figure s’emploie quand on redouble le même mot, soit au commencement, soit dans le cours du discours, pour s’exprimer avec plus de chaleur. Ainsi : « il vit, il vit non pour renoncer à son audace, mais pour l’affirmer davantage. » < Cicéron, première Catilinaire, § 4.

« Ses biens (malheureux que je suis ! mes yeux n’ont plus de larmes ; mais la douleur vivra toujours dans mon âme) ; oui, les biens de Cn. Pompée furent mis à l’encan par la voix sinistre d’un crieur public. » Cicéron, deuxième Philippique.

« Vous osez même paraître maintenant à leurs yeux, traître à la patrie ? Oui vous, traître à la patrie, vous osez paraître à leurs yeux ? » « Vous n’avez pas été ébranlé quand une mère vous a embrassé les pieds, vous n’avez pas été ébranlé ? » Cicéron, Rhétorique à Herennius. >

La Traduction, appelée aussi Polyptote, a lieu quand on répète un même mot dans une même période, et dans plusieurs endroits, sous plusieurs formes, en changeant légèrement les cas ou les genres. Ainsi : Ei sum infensus ejus aspectum ferre nequeo, illum auribus oculisque respuo, illo superstite vitam tranquillam agere non possum.

La Gradation < ou Climax > s’emploie quand on s’avance d’une chose à une autre, en répétant ce qui a déjà été dit. Ainsi : « Le travail m’a donné la science ; la science m’a donné la gloire ; la gloire m’a donné l’émulation ; l’émulation m’a donné le bonheur éternel. » Nous parlerons de la gradation plus en détail, quand nous passerons aux figures de pensées.

La Synonymie. C’est l’accumulation d’un grand nombre de mots qui ont la même signification. Ainsi : « Nous avons enfin renvoyé, chassé, banni ce scélérat plein d’une audace furieuse, qui ne respirait que le crime ; ce fléau qui machinait la perte du Sénat ; il est parti, il est sorti de Rome, < il s’est précipité dehors, il s’est échappé. Je ne permettrai pas son retour, je ne le supporterai pas, je ne le tolérerai pas ».

« Eh quoi ! citoyens, êtes-vous étrangers dans Rome ? et ce qui fait l’entretien de toute la ville, n’a-t-il jamais frappé vos oreilles ? » >

La Polysyndète. Cette figure consiste dans l’accumulation d’un grand nombre de conjonctions, comme « teque, tuique similes, tibique charos et aspernor, et aversor et execror » ; < nec timeo minas quas jactas, nec terrent me pericula quae denuntias. >

Figures par retranchement

La Synecdoque. C’est une figure très employée dans la narration. Elle consiste à sous-entendre un mot que l’on comprend facilement. Ainsi : « Serviteurs de s’agiter, servantes de gémir, épouse infortunée de se lamenter » ; on sous-entend : « commencèrent à ». Les exercices de narration donneront plusieurs exemples de cette figure.

L’Adjonction a lieu quand plusieurs propositions se rapportent à un seul mot. Ainsi : « La débauche a vaincu la pudeur ; l’audace, la crainte ; et la démence, la raison. »

< « Il brûle d’une telle cupidité que ni la pudeur ne peut l’éloigner de l’infamie, ni la chasteté de la turpitude, ni la piété du crime, ni la honte de salir sa race et sa famille de la souillure des plaisirs. »

« Son corps ne s’est jamais privé d’aucun plaisir, ses mains d’aucune violence, ses actions d’aucune turpitude. »

« Il n’a point été détourné de sa route par la cupidité, pour aller s’emparer de quelque riche butin ; par la débauche, pour satisfaire sa passion ; par le charme des lieux, pour se procurer une distraction ; par la renommée de quelque ville, pour contenter sa curiosité ; enfin, par la fatigue même, pour prendre du repos. » Cicéron, Pour la loi Manilia, § 40. >

La Disjonction < ou asyndète > consiste à réunir plusieurs choses, en supprimant les conjonctions. Ainsi : « L’étude des belles lettres nourrit la jeunesse, charme la vieillesse, elle est un refuge, une consolation dans l’adversité, elle nous réjouit à la maison, ne nous embarrasse pas au dehors ; elle veille, elle voyage avec nous, elle va à la campagne avec nous, etc. » < Pour Archias, § 16. >

Figures par ressemblance

La Paranomase ou l’annomination reproduit un mot avec un léger changement, ou dans un autre sens. Ainsi : « Cum lectum petis, de letho cogita » : quand nous allons au lit, pensez à la mort.

La Ressemblance des cas. Cette figure se produit quand deux ou plusieurs propositions [sententiae], ou bien des membres d’une période sont exprimés en se servant du même cas. Ainsi : Quid tam commune quam spiritus vivis, terra mortuis, mare fluctuantibus, littus ejectis. < Cicéron, Pour Roscius d’Amérie, § 72. >

Les Désinences semblables. Cette figure consiste à finir plusieurs propositions par des mots de mode semblable. Ainsi : « Ce général est si heureux, ut ejus semper voluntatibus non modo cives assenserint, socii obtemperarint, hostes obedierint, sed etiam venti tempestatesque obsecundarint ». < Cicéron, Pour la loi Manilia, § 48. >

L’Isocolon < ou égalité > se produit quand différents membres d’une période sont composés d’un nombre presque égal de syllabes. Ainsi : Tam difficile bellum Pompeius extrema hyeme apparavit, ineunte vere suscepit, media aestate confecit. < Cicéron, Pour la loi Manilia, § 35.

« Il n’est pas difficile au voyageur qui marche dans une plaine ouverte, où les ronces ne bloquent pas le chemin, où les fleuves n’obligent pas à des détours, où aucune descente ne vous fait glisser, de progresser sans faux pas ; mais marcher très rapidement sur un chemin couvert de glace dure, chargé de haute neige, hérissé de rochers, obstrué d’épineux, coupé de torrents, ce n’est pas une mince affaire ». >

ARTICLE 2. Des Figures de Pensées

Rien n’est plus utile que ces figures en rhétorique, pourvu que l’on s’en serve avec modération et prudence. Rien n’est plus insupportable, si l’on s’en sert sans réflexion et à tout propos [temere et pueriliter].

L’Allégorie n’est autre chose qu’une métaphore multipliée et continuée. Quoiqu’elle consiste dans les mots, elle consiste aussi dans les pensées, à cause de sa ressemblance avec la métaphore, dont elle a la grâce et les charmes. Cicéron en offre des exemples remarquables. Ainsi :

< « Quel détroit, quelle mer orageuse est sujette à des mouvements plus terribles, à des agitations plus violentes et plus variées, à des tempêtes plus fréquentes que celles des comices ? L’intervalle d’un jour, l’espace d’une nuit, suffisent souvent pour tout bouleverser, et quelquefois une légère rumeur vient, comme un vent subit, changer les dispositions de tout le peuple ». Cicéron, Pour Muréna, § 35. >

« Je n’ai pas été timoré au point de ne pas diriger le navire de la République dans les plus violents tourbillons et les tempêtes les plus terribles, de ne pas le faire arriver au port et de lui assigner une bonne place. < Malgré la violence des vents et des flots, je n’étais point assez timoré pour redouter le nuage dont tu chargeais ton front, ni le souffle empesté de ton collègue. Je voyais souffler bien d’autres vents, je prévoyais bien d’autres orages, bien d’autres tempêtes, auxquels je me suis, non pas dérobé, mais exposé seul pour le salut de tous ». Cicéron, Contre Pison, § 20-21. >

L’Antithèse est une figure où l’on oppose les mots aux mots, les pensées aux pensées. Ainsi : « Qui pourrait supporter que des lâches dressent des embûches aux hommes les plus courageux ; des sots aux hommes les plus intelligents ; des ivrognes aux gens sobres ; des personnes endormies à des personnes actives ». < Cicéron, deuxième Catilinaire, § 10.

« Pouvez-vous donc préférer des inconnus à ceux que vous connaissez, des hommes injustes à des hommes équitables, des étrangers à des Romains, des accusateurs haineux à des témoins sans passion, des âmes mercenaires à des cœurs désintéressés, des impies à ceux qui aiment les dieux, les ennemis déclarés de notre nom et de notre empire à de fidèles alliés, à des citoyens irréprochables ? » Cicéron, Pour Fonteius, § 32.

« La guerre est déclarée entre la pudeur et l’impudence, la probité et la fraude, la piété et le crime », deuxième Catilinaire, § 25. « Comparez les temps de la paix sous Verrès, aux temps de la guerre sous Marcellus », etc. Contre Verrès, IV, § 115. >

À ces exemples ajoutons-en un plus développé et plus pieux : « Nous avons par exemple à peindre Jésus enfant. Allons jusqu’à Bethléem, avec les bergers, voyons et vénérons Jésus dans la crèche ; et admirons dans l’enfant l’homme, dans l’esclave le prince, dans l’enfant le maître, et le législateur de l’univers. Admirons et adorons sa splendeur cachée par des ténèbres ; sa puissance retenue par des chaînes ; son infinité limitée par des bornes ; son immensité enserrée dans un berceau ; sa sagesse qui balbutie, sa sublimité s’abaissant à l’humilité, son courage joint avec la faiblesse. »

L’Apostrophe a lieu quand, laissant un moment les auditeurs, on adresse la parole à un absent ou à quelqu’un de présent, soit en vie, soit mort, ou même à des êtres inanimés que nous interpellons comme s’ils étaient des personnes vivantes. < L’apostrophe peut être illustrée par ces exemples, tirés de Cicéron.

« Je vous atteste ici, collines sacrées des Albains, autels associés au même culte que les nôtres, et non moins anciens que les autels du peuple romain ; vous qu’il avait renversés ; vous dont sa fureur sacrilège avait abattu et détruit les bois, afin de vous écraser sous le poids de ses folles constructions : alors vos dieux ont signalé leur pouvoir ; alors votre majesté, outragée par tous ses crimes, s’est manifestée avec éclat. Et toi, dieu tutélaire du Latium, grand Jupiter, toi dont il avait profané les lacs, les bois et le territoire par des abominations et des attentats de toute espèce, ta patience s’est enfin lassée. » Cicéron, Pour Milon, § 85.

« Grands dieux ! daignez m’entendre. Est-il bien vrai que P. Clodius s’intéresse à votre culte, qu’il redoute votre puissance. Ici même, ne se joue-t-il pas de l’autorité imposante de nos juges ? » Cicéron, Sur sa maison, § 104. >

C’est ainsi que dans son discours pour Milon < § 101 >, Cicéron donne cet exemple de l’apostrophe : « C’est vous, vous que j’appelle, hommes très courageux, qui avez versé votre sang pour la République ; c’est vous que j’appelle au secours d’un homme et d’un citoyen qui n’a jamais été vaincu, vous centurions, soldats, permettrez-vous qu’en votre présence, alors que vous êtes armés, et que vous présidez à ce jugement, un si grand citoyen parce qu’il a été vaincu soit chassé, banni de cette ville ».

< « Le nouveau-né, Seigneur des Rois, repose dans une étable, il est allongé nu en plein hiver, le fils de la Vierge, dans un antre ouvert aux vents et à la neige, et le Dieu enfant tremble de tout son corps. Ah, vents ! Si vous avez quelque sentiment, si vous avez quelque piété, cessez d’être aussi rigoureux. Ah ! retenez vos souffles froids, retenez les aquilons sauvages. Ah ! je vous en supplie, soufflez sur d’autres régions, vents violents », etc.

« Malheureux que je suis, j’ai offensé la puissance de la majesté suprême ; impudent que je suis, j’ai méprisé les commandements divins de l’esprit éternel, et, par le pire sacrilège, j’ai violé les lois les plus saintes. Ô, scélérat, insensé, impie que je suis ! Ô mes yeux, répandez des larmes abondantes, si grande est la douleur engendrée par ces forfaits, et lavez, si vous le pouvez, par des pleurs continus et amers l’ordure des crimes dont vous avez si souvent, hélas ! guidé et éclairé l’accomplissement. » >

La Communication est une figure où, plein de confiance dans notre cause, nous consultons nos adversaires, ou nous délibérons avec les juges sur ce qu’il faut faire, ou sur ce qu’il aurait fallu faire. Ainsi Cicéron < Verr. prim. § 32 > dit : « < Maintenant, juges, je vous le demande ; que dois-je faire ? > Vous me donnerez certainement ce conseil tacite, que je comprends moi-même comme nécessaire ».

< « Vous-même enfin, Labiénus, que feriez-vous dans de telles circonstances et au milieu d’un tel péril ? Lorsque la peur vous conseillerait de fuir et de vous cacher ; lorsque la scélératesse et les fureurs de Saturninus vous réclameraient au Capitole, et que les consuls vous appelleraient à la défense de la patrie et de la liberté, de qui reconnaîtriez-vous l’autorité ou la voix ? Quel parti voudriez-vous embrasser, à qui voudriez-vous obéir ? » Cicéron, Pour Rabirius accusé de crime d’État, § 22.

« Je vous le demande, juges, etc. (ici, il explique de quoi il s’agit, et ensuite les consulte ainsi) Quel pourrait être votre avis sur une pareille consultation ? Assurément, si je connais bien votre bonté et votre prudence, je ne me trompe guère sur ce que vous pourriez répondre si je vous consultais. » Cicéron, Pour Quinctius, § 54. >

La Concession est une figure où nous paraissons accorder quelque chose d’injuste à notre adversaire.

Ainsi : < « Oui, dit-il, mon débiteur a fait défaut, et je n’ai point balancé à publier la saisie de ses biens. C’est agir sans pitié ; mais enfin, puisque vous prétendez avoir ce droit, et que vous voulez en user, nous vous l’accordons. » Cicéron, Pour Quinctius, § 56. >

« Soit, tu ne peux alléguer aucun motif, et quoique je doive triompher, je renoncerai à mon droit ; ce que je ne t’accorderais pas dans une autre cause, je te l’accorderai dans celle-ci, fort de l’innocence de Roscius ». < Cicéron, Pour Roscius d’Amérie, § 73.

« Faites votre proie du bien d’autrui, au nom d’une ville ; renversez les lois : fallait-il encore chasser un ami de son patrimoine ? »

« Je te reconnais bien ici, ta malhonnêteté et ton imprudence, je te l’accorde et te le concède : je sais que tu, etc. » Contre Verrès, III. >

La Correction rétracte et corrige un mot ou une pensée [sententia] pour y substituer quelque chose qui convient mieux au sujet.

< « Et ces attentats, ce sont des citoyens, je dis des citoyens, s’il est permis de les appeler de ce nom, qui les méditent au sujet de leur propre patrie. » Pour Muréna, § 80.

« Ô imbécillité ! Et dirai-je imbécillité, ou impudence singulière ? » Pour Caelius.

« Quelle fut donc la constance de cet homme ? Je dis sa constance ; je ne sais si je ne devrais pas dire plutôt sa patience. »

« Est-il un honnête homme, un citoyen vertueux, qu’il ait respecté dans ses discours ; que dis-je, respecté ? qu’il n’ait pas injurié avec l’impudence la plus grossière ? » Pour Sestius, § 110. >

Ainsi, dans la troisième Philippique, Cicéron dit : « Il a dépensé son patrimoine à équiper des soldats, que dis-je, dépensé, l’expression est impropre, il a placé son patrimoine pour le salut de la République ».

< « Quels festins, pensez-vous, avaient lieu dans une telle maison ? S’il faut parler de maison plutôt que d’officine de la débauche et de toutes les sortes de turpitudes. » >

La Déprécation est une figure qui consiste à implorer le secours de Dieu ou d’un homme. Ainsi : dans le discours pour Déjotarus, Cicéron dit : « César, commencez par nous délivrer de cette crainte, je vous en supplie, au nom de votre bonne foi, de votre fermeté et de votre clémence ; faites que nous ne puissions pas soupçonner qu’il reste en vous le plus petit ressentiment. Par cette main que vous avez tendue au roi Déjotarus, votre hôte, par cette main, dis-je, qui est encore plus fidèle et plus sûre dans les promesses que dans les combats », etc.

< « Il vous restait un parti, me diront peut-être quelques hommes d’un caractère énergique. Que ne résistiez-vous ? Vous seriez mort en combattant. Tu le sais, oui, tu le sais, ô ma patrie : pénates, et vous, dieux protecteurs, je vous en atteste. Vos demeures sacrées, vos temples, le salut de mes concitoyens, qui toujours me fut plus cher que ma vie, voilà pour quels intérêts j’ai fui le combat et le carnage. » Pour Sestius, § 45. >

La Distribution ou partition est la figure que nous employons quand nous avons à développer quelque chose longuement, et que nous la divisons en plusieurs parties.

Ainsi : « La légèreté naturelle à son âge n’a pas détourné ce charmant jeune homme de son dessein de mener une meilleure vie ; les flatteries de mauvais camarades, les agréments des lieux qu’il habite ne l’ont pas entraîné au plaisir ; la noblesse qu’il tient de ses ancêtres ne l’a pas poussé à l’ambition ; ses heureuses qualités ne lui ont pas donné de l’arrogance ; les mauvais exemples ne l’ont pas rendu débauché ; la société de ses amis ne lui a pas fait rechercher des divertissements déplacés ; et l’abondance de toutes choses ne lui a jamais fait commettre une action honteuse et une infamie ».

< « Cet homme a une hauteur de vue qui lui fait pardonner les offenses, une générosité qui lui fait partager ses richesses, une grandeur d’âme qui lui fait rechercher les choses difficiles, une sagacité admirable pour examiner les moyens de régler les affaires, un jugement aigu pour les administrer, de la constance pour les poursuivre au milieu des difficultés extrêmes. Et il n’y a rien qu’il n’entreprenne avec hauteur de vue, qu’il n’administre avec des jugements très prudents, ou qu’il n’achève par un travail énergique : c’est un homme que jamais les dangers n’effraient, que les maux n’abattent pas, que les adversités ne vainquent pas, que les travaux ne fatiguent pas, que les dangers ne découragent pas, que les revers de fortune ne rendent pas malheureux. » >

La Dubitation a lieu quand nous sommes indécis et que nous ne savons ce qu’il faut dire ou ce qu’il faut faire. Ainsi : « De quel nom t’appellerons nous ? est-ce méchant ? mais c’est un nom trop doux pour un si grand crime ; est-ce fourbe ? mais c’est un titre que tu t’arroges et que tu regardes comme honorable. Dirai-je que tu es audacieux, impudique, perfide ? ce sont des noms vulgaires et surannés, tandis que la chose est nouvelle et inouïe. » < Pour Quinctius, § 56.

« Quel sera le premier objet de mes plaintes ? quel secours dois-je invoquer ? à qui dois-je adresser mes prières ? Implorerai-je la protection des dieux immortels, ou celle du peuple romain, ou le souverain pouvoir dont vous êtes revêtus ? » Pour Roscius d’Amérie, § 29.

« En ce qui me concerne, je ne sais où me tourner. Dirai-je que ce crime n’a pas été commis ? Dirai-je qu’on n’a pas entendu de témoins au Sénat ? Ce n’est pas à notre talent, c’est à votre clémence de secourir un malheureux et un innocent ? » Pour Cluentius, § 4.

« Comment m’adresser à vous ? Ni la réflexion, ni l’art de la parole ne m’en fournissent les moyens, vous que je ne sais même pas de quel nom appeler. Compatriotes ? vous qui vous êtes détachés de votre patrie ; soldats ? vous qui avez dit non à l’autorité militaire et au droit d’auspices, vous qui avez rompu le lien sacré du serment ; ennemis ? je reconnais les traits, les vêtements, la tenue de compatriotes, mais ce que je vois, ce sont le comportement, les paroles, les projets, les intentions d’ennemis. » Tite-Live, Décade III, 8.

Virgile fournit un exemple fameux de Dubitation, quand il met en scène Didon abandonnée par Énée, suspendue et pleine de doutes dans sa délibération (Énéide, IV) :

Voyons, que fais-je là ? Me faut-il, après cette honte,
rechercher mes anciens prétendants ? >

L’Exclamation est une figure qui, dans un sujet important ou dans une circonstance grave, exprime un vif mouvement de l’âme, par une interjection, ou même quelquefois sans interjection, comme lorsqu’on s’écrie : « Ô Dieu ! que je suis malheureux ! Ô action sublime ! » etc. On s’en sert pour louer, blâmer, exprimer de la pitié.

L’Expolition est un discours où l’on exprime d’une manière différente la même pensée en changeant les mots, et en disposant habilement les figures qu’il contient, afin de donner à ce discours plus de grâce, de clarté et de brillant.

Ainsi : « Combien la vie humaine est chancelante, fugitive, et toujours entraînée vers la mort ! Si les œuvres littéraires n’en conservaient la mémoire, elle s’éteindrait sans laisser de traces ; notre renommée périrait avec notre corps, et le souvenir des belles actions serait enseveli avec nos cendres, si la littérature n’existait pas. »

La Gradation < ou augmentation > n’est pas seulement une figure de mots, mais c’est encore une figure de pensées qui présente, toujours en la graduant, une suite d’idées, d’images et de sentiments. < Par exemple : « Il est malheureux d’être dépouillé de tous ses biens ; plus malheureux de l’être injustement : il est affligeant d’être trompé ; plus affligeant de l’être par un de ses proches : c’est une calamité de perdre sa fortune ; c’en est une plus grande de perdre en même temps son honneur. » Pour Quinctius, § 95. >

Ainsi : « C’est un crime de mettre aux fers un citoyen romain, c’est un attentat de le battre de verges, c’est presque un parricide de le faire mourir, que sera-ce donc de le crucifier ? » < Contre Verrès, V. >

L’Hypotypose est une figure qui peint les choses d’une manière si vive, qu’il semble non qu’on les entend, ou qu’on les lit, mais qu’on les voit, ou qu’on les fait. Elle diffère de l’Éthopée en ce que l’Éthopée ne peint que les sentiments tandis que l’Hypotypose peint plutôt ce qui se rapporte au corps qu’à l’esprit. < Ainsi : « Ce plan ainsi arrêté, il sort du palais, le crime, la fureur, la cruauté empreinte sur tous les traits de son visage ; il arrive au forum, et fait appeler les capitaines. Ils viennent sans crainte et sans défiance. Soudain il ordonne qu’ils soient chargés de fers. Ces malheureux implorent la justice du peuple romain ; ils demandent la raison de ce traitement barbare. » etc. Contre Verrès, V, § 106.

« Pendant qu’il proteste avec force, les six licteurs très vigoureux et très exercés à cet infâme ministère, le saisissent et le frappent à coups redoublés. Bientôt le chef des licteurs dont j’ai déjà parlé plus d’une fois, retourne son faisceau et lui frappe les yeux avec une horrible violence. Le visage tout en sang, il tombe aux pieds de ses bourreaux. » Contre Verrès, V. >

« Tout y retentissait de cris d’ivresse, le vin inondait les parquets, il ruisselait le long des murailles ; les mères de famille étaient confondues avec les prostituées ». < etc. Seconde Philippique. >

< « Je crois voir en effet cette reine des cités, l’ornement de l’univers, l’asile commun des nations, abîmée tout à coup dans un vaste embrasement ; je me représente la patrie ensevelie et les cadavres des malheureux citoyens amoncelés sans sépulture ; j’ai devant les yeux l’image effrayante de Céthégus se baignant, au gré de sa fureur, dans les flots de votre sang. » Quatrième Catilinaire, § 11. >

L’Imprécation est une sorte d’exécration ; nous prions pour qu’il arrive du mal à quelqu’un. Ainsi : « Que ne pars-tu, pour qu’un malheur ou des tourments t’accablent ? » « Que les Dieux t’anéantissent dans ta fuite, car tu n’es pas seulement un vaurien et un méchant citoyen, mais encore un sot et un insensé ». < Pour le roi Déjotarus, § 21. >

L’Interprétation est une figure que nous employons quand nous interprétons d’après nos sentiments et notre intelligence les paroles ou les actions de quelqu’un.

Ainsi Cicéron, au commencement de la deuxième Philippique, se demande pourquoi Antoine se déchaîne contre lui : « Que dois-je croire ? dit-il, qu’Antoine me méprise ? » etc.

< Il me semble que Diogène a dit ceci (c’est ce que Sénèque rapporte dans De la tranquillité de l’âme, chapitre 8) : « Fortune, va-t-en voir ailleurs : Diogène ne possède plus rien sur quoi tu aies encore des droits », etc.

Le même, au chapitre 14, écrit après avoir raconté une aventure de Canus Julius : « Je ne sais quelle était sa pensée ; car ce mot peut avoir bien des sens. Voulut-il outrager le prince et montrer », etc. >

L’Interrogation s’emploie non pas tant pour s’enquérir d’une chose que pour insister fortement sur un point. Elle est très souvent employée avec beaucoup de succès pour provoquer et exprimer les différents mouvements de l’âme. Il n’y a aucune figure qui ne puisse être transformée en interrogation. Cicéron en donne de nombreux exemples. < En voici une sélection :

« En effet, Tubéron, que faisiez-vous, le fer à la main, dans les champs de Pharsale ? quel sang vouliez-vous répandre ? dans quel flanc vos armes voulaient-elles se plonger ? contre qui s’emportait l’ardeur de votre courage ? vos mains, vos yeux, quel ennemi poursuivaient-ils ? que désiriez-vous ? que souhaitiez-vous ? » Pour Ligarius, § 9.

« Parlerais-je des festins que tu donnas alors de tes effroyables orgies avec tes vils compagnons ? Qui te vit sobre pendant ces journées ? qui te vit rien faire qui fût digne d’un homme libre ? qui même te vit paraître en public ? » Contre Pison, § 22.

« Vous avez stipulé ? Où ? Quel jour ? Dans quel temps ? Devant qui ? Quel témoin déclare que j’en ai pris l’engagement ? » Pour Roscius le comédien, § 13. >

Ainsi, dans un discours contre Verrès il dit : « Tu as tenu un pirate en vie, dans quel but ? pour quel motif ? pourquoi l’as-tu retenu si longtemps ? »

On comprend < à partir de ces exemples > que par des interrogations réitérées et minutieuses on presse fortement son adversaire, et on l’accable d’une grêle de traits.

L’Ironie est une figure qui s’emploie pour dire tout le contraire de ce que les mots paraissent signifier. < Cicéron en use à propos de Verrès, qui était extrêmement cruel, quand ce dernier avait ordonné qu’un homme parfaitement honnête et innocent fût attaché en plein forum au milieu d’une tempête glacée, pour être frappé de verges ; c’est du moins ce à quoi s’attendaient tous ceux qui assistaient à ce spectacle. > C’est ainsi < dis-je > que Cicéron raille Verrès, en disant : « L’opinion se trompe sur Verrès. Comment pouvez-vous croire qu’il ferait battre de verges sans motif un allié, un ami du peuple romain ? il n’est pas assez méchant pour aller jusque-là ; tous les vices ne peuvent ainsi se réunir en un seul homme, jamais il n’a été cruel, il a toujours montré de la douceur, de la clémence », etc. < Contre Verrès, IV, § 86.

« Mais quelle absurdité à moi d’oser comparer les Scipion, les Pompée, de me comparer moi-même à Clodius ? Ces attentats étaient tolérables : Clodius est le seul dont la mort ne puisse être supportée. Le Sénat gémit ; les chevaliers se lamentent ; Rome entière est en pleurs ; les villes municipales se désolent ; les colonies sont au désespoir ; en un mot, les campagnes elles-mêmes déplorent la perte d’un citoyen si bienfaisant, si utile, si débonnaire. » Pour Milon, § 20. >

Éloge ironique

« Arrive donc, ô Luther ! le plus humain des mortels ; viens donc, honneur de la République chrétienne, exemple illustre de vertu, modèle achevé de modération ! Qui jamais a été, et a pu être plus pieux que toi, surtout quand, après avoir abandonné le monastère, tu as éloigné de la pratique d’une vie sévère une foule de fidèles, et que tu les as entraînés par tes discours et par ton exemple, aux plaisirs, aux ripailles, à la boisson et à la licence en toutes choses ? Y a-t-il eu un homme plus poli, plus convenable que toi, alors que tu accablais de tes médisances les personnes les plus respectables ? y en a-t-il eu de plus modeste, quand, en termes pompeux, tu te mettais au-dessus de tout le monde ? Ô saint homme ! ô pieux et pudique personnage ! ô le plus vénérable des prêtres ! oses-tu, de tous les mortels le plus scélérat, oses-tu te dire le vengeur du catholicisme, par tes infamies, tes débauches, ton audace, etc. ? N’as-tu pas honte », etc.

< Je ne peux pas passer sous silence l’admirable ironie dont Cicéron fait preuve contre Pison. Pison avait nié, afin de cacher sa paresse et sa honte de n’avoir pas obtenu comme les autres généraux l’honneur du triomphe, il avait nié, dis-je, avoir jamais désiré le triomphe, et il avait dit qu’il méprisait cet honneur. Reprenant cette parole, Cicéron le harcèle et le critique avec une ironie prolixe et brillante, que tu pourras imiter contre ceux qui méprisent la vie religieuse :

« Écoutons les spécieux philosophes de l’école d’Épicure ou de Luther, qui rejettent la vie religieuse. Ils disent que cette manière de vivre est vile, et qu’elle va contre la nature elle-même, parce qu’elle aliène l’homme qui par nature est libre et indépendant, en le vouant au pouvoir d’autrui, et, comme s’il était emprisonné à jamais, non seulement elle le prive de tout plaisir, mais elle l’accable d’un labeur qui l’engourdit et le brise par des veilles et des jeûnes, au point même d’obtenir qu’il s’impose de son propre gré les peines par lequelles elle le torture très cruellement. Oh quelle philosophie puissante et ingénieuse ! Comme je souffre, illustres Docteurs, que vous n’ayez pas exposé plus tôt une sagesse aussi subtile, avant qu’une foule d’hommes et de femmes de toutes conditions et de tous âges n’aient embrassé cette manière de vivre que vous méprisez tant. En effet, les grands docteurs de l’Église, Basile, Grégoire, Jérôme, Chrysostome et Augustin, ne sont plus en mesure de suivre vos conseils. Ils ont été dans l’erreur, ils n’ont pas goûté cette philosophie qui est la vôtre : en effet, ces hommes sans sagesse et dénués de toute réflexion ont suivi un mode de vie plus austère et même indigne d’un noble. Bruno, lumière de l’Académie parisienne, j’ai honte pour toi ; pourquoi donc, après la fin de tes études, as-tu quitté la splendeur de la ville la plus célèbre et as-tu cherché les terribles solitudes des rochers escarpés et inaccessibles ? Antoine, Benoît, Dominique, pourquoi n’avez-vous pas écouté ces hommes si savants, si doctes, avant de plonger dans pareille erreur ? Ô stupides Épiphane, Damascène, Hilarion, Célestin et Eucher ! Ô l’insensé François, ô Albert, Thomas, Bonaventure, qui sans réfléchir ont méprisé les blandices des voluptés et les douceurs pernicieuses d’une vie dissolue, pour courir s’enfermer dans des cloîtres religieux. Mais puisque nous ne pouvons pas changer le passé, pourquoi nos remarquables philosophes cessent-ils de donner ce genre de préceptes illustres à d’innombrables jeunes gens, qui projettent d’entrer dans ce genre de vie austère et brûlent du désir incroyable de passer sous le doux joug du Christ ? Eh bien, allez donc vers eux, méditez les paroles par lesquelles vous réprimerez et éteindrez leur désir ardent. Vous aurez du poids auprès des jeunes gens qui ne seront pas sur leurs gardes, vous qui êtes pleins de sagesse ; et auprès des ignares, vous qui êtes si expérimentés et aguerris : vous direz en effet, puisque vous êtes si habiles à persuader : “Eh quoi, vous l’élite de la jeunesse, pourquoi donc ce monstrueux genre de vie vous plaît-il autant ? Qu’a donc cet état de vie religieuse pour vous attirer ? Qu’a-t-il donc, cet habit grossier et négligé ? Quels charmes ont donc à vos yeux la solitude et le silence ? La chasteté du corps, les jeûnes fréquents ?” etc. Par ce discours, je ne doute pas que vous puissiez les rappeler au moment même où ils ont déjà posé le pied dans le monastère, et les ramener chez leurs parents. Ô témérité, incroyable folie ! L’empereur Lothaire, ayant abdiqué les insignes de la dignité suprême, se jeta dans cette “basse” condition, comme vous l’appelez, tirant gloire du mépris des honneurs, et trouvant son nom glorifié de s’être retiré dans l’obscurité. Carloman, fils de Charles Martel, Roi d’Austrasie, illustre pour ses glorieux exploits, emprunta la même voie. De même Veremundus, Roi de Castille, Ramirus d’Aragon, Sigibertus, Chenredus, Inas et Etelredus, tous rois d’Angleterre. C’est encore la même voie que prirent les très augustes Reines Théodora, Élizabeth, Radegonde, Bathilde et d’autres Princesses. Vous juges si clairvoyants, plus savants que les Lothaire, plus sages que les Pépin, plus nobles que les Carloman, dépassant pour les conseils, pour le savoir, pour l’esprit et la prudence les Augustin, les Grégoire, les Basile, tous les autres qui ont empli la terre des mérites de leurs vertus, de la gloire de leur science, vous, vous méprisez ce que ces héros de la religion chrétienne ont tenu en si haut prix. » >

La Licence est une figure dont se sert l’orateur quand il avoue qu’il parlera en toute liberté de choses graves et sérieuses. Ainsi :

« Croyez bien, Torquatus, que je ne répudierai jamais ce que j’ai fait pendant mon consulat. Je le dis, et je le dirai toujours, prêtez-moi votre attention, vous tous qui êtes ici présents ; élevez vos esprits, écoutez-moi, car je vais parler de choses odieuses », etc. < Pour Sylla, § 33.

« Car c’est vous, Pères conscrits (je le dis avec peine, mais il faut bien le dire), c’est vous-mêmes qui avez ôté la vie à Servius Sulpicius. » Neuvième Philippique, § 8.

« Enfin (qu’une fois de mon cœur s’échappe une parole libre et digne de moi), si le caprice des vétérans doit régler les sentiments du Sénat, si leur volonté doit dicter toutes nos paroles, tous nos actes, il nous faut souhaiter la mort. » Dixième Philippique, § 19. >

La Prétérition. L’emploi de cette figure est d’affecter de passer sous silence, ou d’ignorer, ou de ne pas vouloir dire certaines choses que nous disons cependant avec beaucoup d’empressement.

< « Mais je supprimerai ces infamies : il est des faits que la décence ne permet pas d’énoncer, et ce qui vous rend plus hardi, c’est que plusieurs de vos crimes sont de nature à ne pouvoir vous être reprochés par un ennemi qui respecte la pudeur. » Deuxième Philippique, § 47. >

« Je tairai les vices de son enfance, les débordements de sa jeunesse, je passerai sous silence tout ce qui me semblera honteux à dire et je considérerai moins ce qu’il mérite d’entendre, que ce que la décence me permet de dévoiler. » < Contre Verrès, I, § 32.

« Je ne dis rien de son faste et de son intempérance, rien de ses débauches et de ses infamies ; je me borne à parler des gains qu’il a faits. » Contre Verrès, III, § 106.

« Je ne parle pas de ses noces ignobles, je passe sur sa fille expulsée de son lit nuptial. » Pour Cluentius, § 188.

« Je passe sur les nombreux hauts faits de sa vieillesse, j’en retiens seulement un seul, célèbre et connu de tous. »

« Je pourrais dire beaucoup sur sa générosité, sur sa modération, sur toutes ses autres vertus ; mais la gloire de la République se présente à mes regards, et m’ordonne de laisser là ces faits moins importants. » Pour Sestius, § 7. >

L’Occupation. On se sert de cette figure quand on devance, on prévient les objections que les adversaires ou les auditeurs peuvent faire. On donne alors, sans y être invité, la raison de ce qui a été fait ou dit.

< « On me demandera pourquoi il a répondu alors qu’il n’était pas interrogé. Pourquoi donc ? N’aurait-il pas dû avouer par son silence que le crime était fictif ? »

« Mais alors pour quelle raison est-il resté chez lui à ce moment-là ? Il y est resté, parce qu’il savait que ce jour-là on lui tendait des pièges. »

« Mais il en est encore pour dire qu’il faut céder aux circonstances, et que parfois la vie doit être préférée à la vertu. Quel fou a jamais dit une chose pareille ? Quel homme assez dépourvu de bon sens oserait l’affirmer ? » >

« Je prévois ce qu’on pourra m’objecter ; il ne faut pas, dira-t-on, être trop sévère pour la jeunesse, on doit avoir de l’indulgence pour elle. Mais pousserons-nous cette indulgence au point de lui lâcher les rênes, et de permettre qu’elle se livre à tous les méfaits ? » etc.

< « Je vois ce que tu vas dire : c’est sous la contrainte, diras-tu, que j’ai commis ce crime : qui t’a contraint ? Qui a bien pu forcer ta volonté ? »

« Et tu oseras même prétendre que tu as fait preuve d’une grande générosité dans cette rencontre. Ô Dieu immortel ! Appelles-tu donc être généreux, que de dilapider en un seul jour dans les bouges et les tavernes un patrimoine accumulé sur de nombreuses années ? »

Mais écoutonsCicéron, rejetant par cette figure [exornatione], dès son exorde, ce que les juges auraient pu lui objecter : car c’est dans les exordes que cette figure est par excellence à sa place, et en particulier dans les procès, pour ôter les soupçons de l’esprit des Juges, qui pourraient nuire à l’accusé, de sorte que l’obstacle une fois levé, l’orateur puisse entrer plus librement dans sa défense [causa] :

« Juges, vous êtes étonnés sans doute que, dans un moment où les orateurs les plus éloquents et les plus nobles citoyens gardent le silence, je prenne la parole, moi, qui pour l’âge, le talent et l’autorité, ne pourrais nullement être comparé à ceux que vous voyez assis devant ce tribunal. » Ensuite, dans le reste de l’exorde, il donne la raison pour laquelle il a pris la parole.

C’est à peu près de la même manière qu’il commence son discours préalable contre Verrès, quand il annonce qu’il va donner le motif de sa conduite. Pourquoi, malgré et même contre son habitude, plus adaptée aux devoirs d’un digne personnage, s’est-il mis à être accusateur ? Voici ses mots :

« Juges, si par hasard quelqu’un de vous, ou de ceux qui m’écoutent, s’étonne qu’après la part que j’ai prise pendant tant d’années aux causes et aux jugements publics, toujours pour défendre, jamais pour attaquer, je change aujourd’hui de rôle et descends à celui d’accusateur, il approuvera ma conduite dès qu’il en connaîtra les motifs et conviendra en même temps que, pour plaider cette cause, on ne doit me préférer personne. » Ensuite il expose les raisons qui l’y ont poussé.

De la même manière, dans sa défense de Caelius < § 39 >, il écarte ce qu’on lui oppose :

« Mais, dira-t-on, est-ce donc là votre morale ? est-ce ainsi que vous formez la jeunesse ? le père a-t-il placé cet enfant auprès de vous, et vous l’a-t-il confié pour qu’il se livrât, dès l’âge le plus tendre, à l’amour et aux voluptés, pour que vous devinssiez vous-même l’apologiste d’une telle dépravation ? » Puis il se répond à lui-même, s’interrogeant longuement sur l’indulgence que l’on peut accorder aux jeunes gens.

Mais c’est avec bien plus d’éclat que, parlant contre Verrès, il use de cette figure d’occupation, en réfutant ce que pourrait lui répondre Hortensius, le défenseur de Verrès :

« Que faire ? de quel côté diriger mes efforts ? À toutes mes attaques on oppose, comme un mur d’airain, le titre de grand général. Je connais ce lieu commun ; je vois la carrière qui s’ouvre à l’éloquence d’Hortensius. Il vous peindra les périls de la guerre et les malheurs de la république ; il parlera de la disette des bons généraux ; puis, implorant votre clémence, que dis-je ? réclamant votre justice, il vous conjurera de ne pas souffrir qu’un tel général soit sacrifié à des Siciliens, et de ne pas vouloir que de si beaux lauriers soient flétris par des allégations d’avarice. » Contre Verrès, V, 2. >

La Prosopopée est une figure par laquelle nous prêtons la parole et le sentiment à des morts, à des êtres inanimés, imaginaires, ou à des absents < que nous mettons en scène comme s’ils étaient présents, de même que nous mettons en scène des défunts comme s’ils respiraient et parlaient >. Ainsi :

< « Eh bien ! prenons-le dans sa famille même, prenons surtout l’illustre Appius Cécus ; s’il pouvait sortir du tombeau, voici ce qu’il lui dirait sans doute : “Clodia, qu’avez-vous de commun avec ce jeune homme ?” » Pour Caelius, § 33-34.

« Qu’il revive un moment dans votre imagination, ce grand homme, puisqu’il ne peut revivre en réalité ; voyez-le des yeux de l’esprit, ne pouvant le voir des yeux du corps. Ne dira-t-il pas ces mots ? » Pour Balbus, § 47.

« S’il s’expliquait avec vous, si toutes ses voix pouvaient n’en former qu’une seule, il vous dirait : Laterensis, je n’ai point prétendu te préférer Plancius. » Pour Plancius, § 12.

« Si la république entière m’adressait la parole, “M. Tullius, pourrait-elle me dire, que fais-tu ? […] Tu lui ouvres les portes ?”, etc. » Première Catilinaire, § 27.

« Je crois l’entendre en ce moment t’adresser la parole. “Catilina”, semble-t-elle te dire, “Depuis quelques années il ne s’est pas commis un forfait dont tu ne sois l’auteur.” » Première Catilinaire, § 18. >

« Si ce Brutus revenait à la vie, et qu’il fût là, en votre présence, ne vous dirait-il pas : “J’ai chassé les rois, et vous introduisez des tyrans” ? », etc. < Première Philippique. >

Prosopopée de l’année qui vient de s’écouler

« Revenons sur le temps écoulé, et réveillons comme du tombeau où elle est ensevelie l’année dont nous venons de voir la fin. Ne nous adresserait-elle pas ces reproches, si elle pouvait parler ? Mortels insensés, imprudents, dirait-elle, rien n’est plus précieux que le temps ; est-ce ainsi que vous avez sottement dépensé celui qui vient de s’écouler ? est-ce ainsi que vous avez passé dans la paresse les heures, les jours et les mois ? Ô sottise incroyable ! Moi, l’année qui vient de finir, est-ce ainsi que vous m’avez passée avec une si coupable insouciance ? Je vous avais été accordée par un bienfait tout spécial de Dieu, pour vous préparer à une gloire immortelle avec mon secours, et comme récompense du travail imposé à cette vie mortelle : à quoi m’avez-vous employée ? ô honte ! le dirai-je ? je l’ose à peine, cependant, je dois le dire, vous m’avez employée à des bagatelles. Hélas ! vous avez passé tout le temps de ma durée dans l’oisiveté, et ces griefs sont encore les moindres que l’on ait à vous reprocher ; vous m’avez traînée dans la boue des plus honteuses passions ! »

La Réticence est à peu près la même figure que la Prétérition. On s’en sert quand, après avoir dit quelques mots, on interrompt le discours, et l’on n’achève pas ce qu’on avait commencé de dire. Ainsi : « Tu as osé dire cela, homme de tous les mortels… Je cherche de quel nom digne de tes mœurs je pourrais t’appeler ! »

< Relève de cette figure le fameux passage de Virgile sur Neptune :

Voilà que sans mon aveu, vous osez, vents,
mêler le ciel et la terre, soulever ces masses énormes ?
Je vous… Mais il convient d’abord de ramener au calme les flots ébranlés. > 

L’Entretien [sermocinatio]ou dialogue est une conversation fictive, où la parole est donnée tantôt à une seule personne, tantôt à plusieurs qui conversent ensemble, comme dans l’exemple suivant :

« Un riche marchand, non moins recommandable par sa fortune que par son âge, avait une fille qu’il maria à un jeune homme de grande noblesse, et à qui il donna comme dot tout ce qu’il possédait. Il reconnut bientôt son erreur, en se voyant indignement méprisé par sa fille et par son gendre. Les choses en vinrent au point qu’ils ne daignaient pas même le regarder quand ils le rencontraient. Le pauvre vieillard ne perdit pas tout espoir d’améliorer son sort, et voici l’adroit projet qu’il conçut. Il alla trouver un de ses amis à qui il conta son malheur, et lui exposa ce qu’il avait imaginé. « Prêtez-moi », lui dit-il, « pour quelques jours une certaine somme d’argent. – Prenez », lui dit son ami, « ce que vous voudrez dans ce coffre-fort. » Notre homme prit une grosse somme, et retourna chez lui plein d’espoir. A peine était-il rentré dans sa chambre, qu’il entendit son gendre monter l’escalier ; immédiatement il fut se cacher dans le salon, répandit l’or sur la table, et compta à haute voix les pièces en les faisant sonner. À ce son, le gendre accourut, etc. « Je vous félicite, mon père », lui dit-il, « de ce qu’il vous reste encore une telle fortune pour faire du bien à vos enfants. – C’est une somme que j’ai reçue aujourd’hui d’un débiteur », répondit le vieillard, « et je n’oublierai pas d’en faire part à mes amis. » Le gendre alla immédiatement raconter à sa femme ce qu’il venait de voir, etc. « Que nous sommes insensés et crédules ! » dit le gendre, « notre petit vieux possède encore beaucoup d’argent. – Vraiment », lui répondit sa femme ; « a-t-il encore beaucoup d’argent ? arrangeons-nous de telle sorte qu’il nous revienne entièrement. » Et, sans attendre, elle court chez son père, prend son air le plus gracieux, le salue, et lui parle de la manière la plus douce. « Grâce à Dieu », lui répond son père, « je vais très bien, et je me réjouis de ce que tu viens fort à propos, car j’ai l’intention de faire mon testament, et de te déclarer mon héritière. – Tu me rends bien heureuse », lui répondit sa fille. « Mais pourquoi me le cachais-tu, mon père ? Ne suis-je pas ta fille qui t’aime plus que ses yeux ? – J’en suis convaincu », répondit le vieillard, « mais on ne peut pas divulguer tout, à tout propos. Fais venir de suite le notaire. » Ce dernier arrive, et rédige le testament. Dès lors, le vieux père est l’objet de tous les soins. Il meurt ; on lui fait de magnifiques funérailles ; on ouvre le testament : la ruse se déclare et nos fourbes n’ont plus qu’à la déplorer. »

La Subjection est une figure où l’orateur s’interroge et se répond ; ou bien, il interroge quelqu’un et, sans attendre sa réponse, il en donne une qu’il compose.

Ainsi : « Comment excuses-tu ton absence ? Diras-tu que tu étais empêché par la maladie ? Mais tu te portais parfaitement. Que tu étais retenu par des affaires ? Mais tu as passé toute la journée à jouer. »

< « Pourquoi Célius voulait-il empoisonner cette femme ? Pour ne pas lui rendre son or ? mais en avait-il emprunté ? Pour ne pas être accusé du meurtre de Dion ? lui avait-on reproché ce meurtre ? » Pour Caelius.

« Toi, tu as pu frapper ma maison d’une consécration religieuse ? Dans quel esprit ? celui que tu avais perdu. De quelle main ? celle dont tu l’avais démolie. Par quelle voix ? celle par laquelle tu avais donné l’ordre de l’incendier. Par quelle loi ? celle que tu n’avais même pas osé rédiger, » etc. Sur la réponse des haruspices.

« Ne sera-t-il pas appelé ennemi de la République celui qui a violé les lois ? tu les as détruites. Celui qui a méprisé l’autorité du Sénat ? tu l’as piétinée. Celui qui a fomenté des séditions ? tu les as allumées. »

« Qu’elle est grande, Dieu immortel, la vitesse de la pensée humaine, qu’ils sont rapides les mouvements de l’esprit ! Veux-tu qu’il s’empare des terres et des mers ? il s’en est déjà emparé. Ordonnes-tu qu’il s’envole dans le Ciel ? déjà il s’est envolé. Désires-tu le contenir ? tu ne le peux pas. Quels obstacles en effet lui opposeras-tu ? pose une énorme masse sur la terre, il y pénétrera. Oppose-lui l’océan, il le traversera. Oppose-lui l’univers même tout entier, en un instant il surmontera tous les obstacles. »

« Quoi de plus rare et de plus inhabituel qu’un enfant de douze ans connaissant toutes les fables de tous les poètes ? il les connaît avec précision. Qui connaît à fond l’art de la parole ? il le connaît à fond. Qui a appris les subtilités de la dialectique et les points les plus difficiles de la jurisprudence ? il les a apprises à la perfection. Quoi de plus incroyable, qu’un jeune adolescent de cet âge ait étudié soigneusement et connaisse la langue latine, grecque, et hébraïque ? il les connaît. Quoi enfin de plus admirable que, à cet âge où les autres savent à peine parler convenablement, il dispute des secrets de la philosophie et des mystères de la théologie, publiquement, brillamment, avec pour répondants une foule composée des plus savants ? qu’il pare en se jouant les attaques de ces adversaires ? qu’il remporte la victoire ? Il a disputé, il a paré, il a gagné. » >

La Suspension [sustentatio]est la figure où nous tenons quelque temps en suspens l’esprit des auditeurs jusqu’à ce que nous exposions enfin ce que nous avions gardé en nous-mêmes, sans le révéler. On emploie cette figure quand on a à dire quelque chose d’extraordinaire, d’étonnant, d’inattendu, à moins qu’on ne veuille plaisanter ou provoquer le rire, < comme le fait Martial dans cette épigramme :

Tu dînes trop souvent sans moi, Lupercus.
J’ai trouvé le moyen de t’en punir.
Je boude. Tu auras beau m’inviter de vive voix ou par écrit, me supplier…
– Que feras-tu ? – Ce que je ferai ? Je viendrai !

Cicéron, Contre Verrès, V, § 10 : « On instruit le procès ; les esclaves sont condamnés. Ici, vous attendez quelque vol, quelque nouvelle rapine. Et quoi ! partout les mêmes répétitions ? Dans un moment de guerre et d’alarme, songe-t-on à voler ? D’ailleurs, si l’occasion s’en est présentée, Verrès n’en a pas profité. Il pouvait tirer quelque argent de Léonidas, lorsqu’il l’avait assigné devant son tribunal. Il pouvait, et ce n’eût pas été la première fois, composer avec lui pour le dispenser de comparaître. Il pouvait encore se faire payer pour absoudre les esclaves ; mais les voilà condamnés : quel moyen de rien extorquer ? Il faut de toute nécessité qu’ils soient exécutés : les assesseurs de Verrès connaissent l’arrêt ; il est consigné dans les registres publics ; toute la ville en est instruite ; un corps nombreux et respectable de citoyens romains en est témoin. Il n’est plus possible de reculer, il faut qu’ils soient conduits au supplice. On les y conduit ; on les attache au poteau. Il me semble qu’à présent encore vous attendez le dénouement de cette scène. Il est vrai que Verrès ne fit jamais rien sans intérêt. Mais ici qu’a-t-il pu faire ? quel moyen s’offre à la cupidité ? Eh bien ! imaginez la plus révoltante infamie : ce que je vais dire surpassera votre attente. » Alors ce que Cicéron ajoute pour finir, c’est la corruption de Verrès : contre paiement, celui-ci ordonna que les coupables soient acquittés. >

Ainsi : « Apprenez combien autrefois non seulement les rois mais encore les tyrans faisaient cas des savants et de quels honneurs ils les comblaient. Denys le Tyran fit venir Platon à Syracuse et le reçut, vous allez me demander avec quelle pompe, quelles cérémonies ; peut-être vous attendez-vous à ce qu’on ait passé le cylindre sur les routes pour les égaliser comme on le fit pour Caligula ? vous n’y êtes pas ; à ce qu’on ait étendu sur son passage des tapis tissés d’or comme pour Commode ? nullement ; à ce qu’on ait jonché de fleurs les voies où il devait passer ? encore moins. Qu’a-t-on donc fait ? apprenez-le. Denys lui-même, servant de cocher, a conduit dans Syracuse Platon dans un char tout brillant d’or. »

< « Il y a peu, comme une femme voulait frapper sa petite servante, et qu’elle ne pouvait le faire aisémentparce qu’elle avait les mains prises (dans l’une elle tenait un miroir, et dans l’autre un collier de pierres précieuses et des bracelets en or) : que crois-tu qu’elle ait fait ? Ce miroir, dira-t-on, elle l’a peut-être brisé sur sa tête ? Nullement ; car il était trop précieux pour être brisé pour un motif de si peu d’importance. Eh quoi ? est-ce qu’elle lui a donné un coup de pied ou de genou ? Manières bonnes pour une femme du peuple. L’a-t-elle accablée d’injures ? Cela est tout aussi vulgaire. Qu’a-t-elle donc pu bien faire ? Il semble qu’il n’y ait pas d’autres manières que celles-là de contenter sa colère ni de venger sa douleur. En vérité il y en a une autre, quoiqu’étrange et nouvelle. À savoir, régler l’affaire avec ses dents. Que dis-tu, avec ses dents ? mais comment ? La jeune fille se tenait dans son dos pour lui peigner les cheveux ; sa maîtresse la fait venir devant elle ; elle obéit ; et voilà que cette inhumaine se rue sur son visage, et vise son nez ; la servante se détourne à temps, en place du nez c’est l’oreille qui est touchée, et la morsure de la furie l’arrache presque tout entière. Quelle ignominie sans exemple ! >

La Transition n’est pas tant une figure qu’un ensemble [nexus] de figures dont les membres liés les uns aux autres forment comme un seul corps. On appelle cette figure Transition parce qu’on passe d’une partie du discours à une autre partie. On apprend l’art des transitions beaucoup plus par la lecture et la pratique que par les préceptes. Je préviens seulement qu’il n’est rien où le talent et l’habileté de l’orateur brille d’un plus vif éclat que dans les transitions. Les meilleures sont celles qui relient les parties d’un discours si finement qu’on n’aperçoit pas les jointures. Voici quelques formules dont on se sert habituellement :

« Nous allons maintenant examiner ce point. »

« Ajoutez à » ; « s’ajoute à », « à cela s’ajoute le fait que », etc.

« À ce que nous venons de dire se rattache ce fait » ; < « ceci est voisin de », « ceci est proche de cela », etc. 

« C’est le moment de dire ce qui s’est passé chez lui », etc. >

« Et que dirai-je maintenant ? » etc. « Allons, expliquons-nous < maintenant », etc. « Que dire du fait qu’il attaque même les siens ? »

« Je ne dis plus rien de ce crime. Je passe sur ses turpitudes domestiques. À quoi bon les rappeler ? »

« Mais tout cela doit être pardonné ; cependant qui le souffrirait ? » >

« Vous avez entendu de graves accusations, mais vous allez en entendre de plus graves encore », etc.

< « J’ai parlé de ses affaires privées, voyons à présent les publiques. »

« Voici les péchés du jeune homme, vous entendrez maintenant les vertus du vieillard. »

« Mais je m’attarde, et j’oublie l’essentiel ; hâtons-nous d’en venir au point principal de mon discours. »

« Je t’ai dit les bienfaits qu’il a reçus de moi : apprends maintenant la reconnaissance qu’il m’a témoignée en retour. »

« Mais tout cela est ancien ; voici quelque chose de plus nouveau. »

« Cependant de peur que, parmi tant de belles actions d’Antoine, je ne passe sous silence, dans ce discours, la plus glorieuse de toutes, venons à la fête des Lupercales.Il ne dissimule plus, Pères conscrits, son trouble est manifeste ; il sue, il pâlit. »

« Mais vous avez vu l’arrogance de cet homme, voyez maintenant son insolence. »

« Mais vous avez osé dire encore (car que n’osez-vous pas ?) ? »

« Son tribunat m’appelle lui-même depuis longtemps et, dans une certaine mesure, doit absorber tout mon discours : hâtons-nous donc de l’examiner avec une attention soutenue. »

« C’est trop parler de bagatelles ; venons-en aux choses sérieuses. » >

QUATRIÈME PARTIE. DE L’AMPLIFICATION

Avec Cicéron, j’entends par amplification « une affirmation plus forte que d’ordinaire qui, grâce à l’émotion qu’excite l’orateur, entraîne la persuasion » ; on ne l’emploie que dans les affaires importantes.

Avec Isocrate, j’entends par amplification « l’art au moyen duquel de petites choses deviennent grandes » ; c’est l’art de donner de l’ampleur (d’où le mot d’amplification), de l’étendue à ce qui est étroit et resserré (d’où le mot de dilatation), de déployer et développer ce qui est compressé.

CHAPITRE 1. PREMIÈRE MANIÈRE D’AMPLIFIER

Amplifier n’est point agrandir un sujet outre mesure par un amas [exaggeratio] de mots inutiles, et lui attribuer plus que ce que la vérité autorise.

On amplifie quand on dit tout ce que comporte un sujet et tout ce qui s’y rapporte. C’est ainsi que l’on peut dire qu’un marchand amplifie quand il expose et fait valoir les marchandises que renferme son magasin < chacune à sa place >. De même, un orateur amplifie [dilatare] quand il développe toutes les parties de son discours, qu’il sait les rendre claires et mettre chacune d’elles < jusqu’ici imbriquées et mélangées > à la place qui lui convient.

Pour rendre plus sensible ce que nous venons de dire, remarquons qu’il n’y a < aucun genre d’argument, > aucune idée, aucune proposition dont l’ensemble [totum], qu’il soit question de physique ou de morale, ne se compose de certaines parties parfaitement distinctes entre elles par la pensée. La proposition suivante a des parties du premier genre, physique : Il parcourut le globe terrestre dans sa totalité. Le globe terrestre se compose de parties vraies, à savoir : la terre, la mer, les grandes régions, les royaumes, leurs diverses provinces. Voici maintenant une proposition qui a des parties du second genre, moral : Caïn a tué son frère. On peut par la pensée distinguer les parties dont se compose ce crime exécrable. Assurément ce sont les adjoints, ou selon le terme courant, les circonstances : la personne, le lieu, le temps, l’instrument, les conséquences, etc. tiennent lieu des parties de ce crime.

N’importe qui pourra trouver les parties vraies et naturelles dont se compose un sujet parce qu’elles tombent sous ses yeux, il n’y a qu’à les observer. Mais trouver les parties que nous appelons morales n’est pas aussi facile, parce qu’elles dépendent de notre intelligence, et ne se produisent qu’en raison de la finesse de nos réflexions et de nos observations. C’est pour cela qu’on est à la recherche d’une méthode qui donne le moyen de trouver ces parties morales.

C’est la Rhétorique qui l’enseigne ; ainsi qu’on peut le voir par les exemples suivants.

Cicéron a sauvé la République. Amplification tirée de l’énumération des parties

L’extrême vigilance de Cicéron et son éloquence divine ont réprimé, pendant son consulat, les menées criminelles des hommes les plus dépravés, et ont triomphé de leur audace. Il a relevé l’autorité affaiblie et presque anéantie du Sénat ; il a assuré aux chevaliers romains les bienfaits d’un régime libéral ; il a délivré le peuple romain de la servitude la plus cruelle ; il a préservé de l’incendie les édifices publics ; il a sauvé du sacrilège et du vol les autels et les temples ; de la ruine les remparts ; de la tyrannie le Sénat ; enfin il a sauvé la République entière, qui était sur le bord de l’abîme ; il l’a soutenue par son courage invincible ; il a réveillé son patriotisme par son admirable activité, et il l’a rétablie dans son antique splendeur.

Cet exemple montre une énumération des parties de la République qui ont été l’objet des soins de Cicéron.

Judas a trahi le Christ. Amplification tirée de l’énumération des circonstances

< Les parties de cette proposition sont les circonstances. >

« Qui a trahi ? qui a-t-il trahi ? à qui a-t-il livré le Christ ? Pourquoi ? à l’aide de quels secours ? comment cela s’est-il passé ? En quel lieu ? à quelle époque ? »

Après avoir ainsi réuni toutes ces circonstances, vous amplifierez chacune d’elles, et vous exposerez la trahison de Judas de la manière suivante :

(Qui a trahi ?) Cet immonde brigand, digne de la fourche, ce monstre affreux et horrible de la nature humaine, cet assemblage de tous les crimes, cet esclave le plus vil de tous, et le plus exécrable.

(Qui a-t-il trahi ?) Son seigneur, son Dieu, source de toute sainteté, trésor de toute sagesse, créateur de l’univers, du genre humain, et souverain juge.

(Où ?) Dans un jardin qui venait d’être consacré par la trace divine de ses pas, par ses prières, par ses larmes, et même par le sang répandu sur le sol.

(Quand ?) Cette même nuit où, après avoir célébré la Cène avec lui, le Christ lui avait lavé les pieds.

(Pourquoi ?) Pressé par l’aiguillon de l’avarice et la honteuse passion d’amasser de l’argent.

(Comment ?) Ce n’est pas à découvert, mais en usant de ruse, qu’il a trahi le Christ, ne lui déclarant pas ouvertement la guerre, mais simulant la paix, par une feinte salutation, par un embrassement pestilentiel et un baiser atroce.

(A l’aide de quels moyens ?) Il l’a livré à la cohorte scélérate d’hommes qui l’entouraient, et qui, depuis longtemps, lui tendaient des embûches ; il le leur a livré par une perfidie inouïe et exécrable ; pour être attaché, crucifié, et percé par le glaive.

On pourra encore traiter, amplifier séparément chacune de ces parties, en y ajoutant quelques transitions appropriées au sujet.

CHAPITRE 2. AUTRES MANIÈRES D’AMPLIFIER

On tire encore d’autres procédés d’amplification des autres lieux oratoires qui renferment, comme dans des boîtes, des arguments et des preuves. De même que l’on inscrit sur les boîtes et les coffrets le nom des choses qu’ils contiennent, de même certaines étiquettes indiquent ce que renferment ces lieux, et ce qu’on pourra trouver dans chacun d’eux. Ainsi l’étiquette ou inscription Définition marque que ce lieu contient les définitions qu’on aura à chercher pour les choses dont on s’occupe. Dans le lieu Étymologie du nom on cherchera ce que signifient les noms des choses. Dans le lieu Partage des parties, on verra de quelles parties se composent les choses en question, et ainsi de suite des autres. Mais il faudra < surtout > avoir soin de ne prendre que les lieux qui peuvent être utiles pour le sujet à traiter, et rejeter ceux qui ne lui conviennent pas.

Nous avons indiqué chapitres 9 et 10 de la première partie de ce livre comment on pouvait tirer des preuves de tous les lieux.

Pour aider à trouver les qualités d’une chose, d’un être quelconque, nous donnons une liste de noms et d’adjectifs contenant ce qu’on peut dire pour louer ou pour blâmer.

Adjectifs se rapportant à la louange

Admirable, auguste, aimable, bienheureux, bon, cher, constant, désirable, divin, savant, doux, heureux, fort, glorieux, reconnaissant, honnête, honoré, illustre, innocent, juste, louable, magnifique, noble, parfait, pieux, puissant, célèbre, rare, sacré, salutaire, saint, sage, splendide, sublime, tranquille, vrai, vigilant, utile.

Substantifs propres à la louange

Astre, ciel, cœur, honneur, agneau, consolation, couronne, fleur, lumière, paix, récompense, repos, roi, royaume, religion, salut, sceptre, soleil, temple, trésor, victoire, vie.

Adjectifs propres au blâme

Arrogant, âpre, atroce, austère, barbare, caduc, aveugle, rusé, captif < du péché >, contagieux, méprisé, corrompu, cruel, fâcheux, difforme, insensé, déplorable, désespéré, dur, misérable, faux, insensible, féroce, vicieux, indigne, fétide, funeste, voleur, furieux, hérissé, ignorant, lâche, déshonnête, imprudent, impur, vain, incommode, infâme, sinistre, infidèle, ingrat, injuste, insidieux, insolent, intempérant, intolérable, inutile, mortel, méchant, malheureux, insupportable, changeant, nuisible, obscur, odieux, dangereux, rebelle, rude, sacrilège, sévère, sordide, stupide, téméraire, honteux, vil.

Substantifs de blâme

Guerre, cadavre, calamité, prison, chaînes, fange, crime, démon, dommage, déshonneur, douleur, rebut, faim, fiel, fétidité, embûches, maladie, mort, haine, sédition, serpent, servitude, épines, meurtre, sottise, tyran.

Adjectifs communs

Caché, abondant, éternel, ennemi, affligé, ami, apte, facile, fertile, fécond, immortel, enflammé, indigne, nouveau, patient, persévérant, plein, premier, armé, avide, belliqueux, rapide, trompé, insatiable, insigne, léger, libre, long, lugubre, grand, nécessaire, sévère, semblable, triste, vide, vulgaire.

Substantifs communs

Arbre, art, citadelle, cour, base, chaleur, canal, champ, cause, clef, colonne, coins, soin,

délices, renommée, torche, flamme, fontaine, fournaise, travail, lac, loi, opinion, cercle, poids, racine, rumeur, miroir, chemin.

CHAPITRE 3. FIGURES PARTICULIÈREMENT PROPRES A L’AMPLIFICATION

Une grande partie de l’amplification consiste dans l’emploi des figures qui ornent un sujet. On pourra s’en convaincre par un seul exemple. Supposons que l’on donne à amplifier cette pensée :

Il faut fuir le péché parce qu’il est cause de peines innombrables dans cette vie, et de peines éternelles dans l’autre.

Vous l’amplifierez de la manière suivante :

Simplement et sans ornement, par une période de trois membres.

Nous devons haïr le péché d’une haine immortelle, avoir horreur même de son ombre, parce qu’il est cause de chagrins innombrables dans cette vie, et que < dans l’autre > il nous entraîne ordinairement à des supplices éternels.

Par Interrogation simple

Qu’y a-t-il de plus détestable que le péché ? de plus abominable ? Est-ce qu’il ne nous tourmente pas matériellement de la manière la plus cruelle ? est-ce qu’il ne nous accable pas de remords ? est-ce qu’il ne nous réserve pas, après notre mort, un supplice éternel ?

Par Interrogation au ton de reproches [objurgatoria]

Que fais-tu, insensé ? que trames-tu, scélérat ? pourquoi souiller ton corps et ton âme de crimes ? ignores-tu que le péché est la cause de tous les maux ?

Par Interrogation et Apostrophe

Lucifer, toi, autrefois chef des bienheureux, qui t’a précipité avec tes partisans des hauteurs du ciel dans le Tartare ? Dis-le, toi qui es cause de la mort de tous les hommes, qui t’a détourné de la vie la plus heureuse, pour te jeter dans la plus malheureuse ? n’est-ce pas le péché ?

Par Apostrophe

Ô péché funeste ! ô le seul et le plus grand des maux ! tu es si laid et si honteux, pourquoi ne détournons-nous pas nos regards pour ne pas te voir ? Puisque tu ne nous apportes que des maux éternels, pourquoi t’accueillons-nous ?

Par Apostrophe adressée aux pécheurs

Ô aveugles ! ô gens inconsidérés ! ô mortels plus insensés que les brutes ! qui commettez tant de crimes affreux pour le plus léger motif. Comment ! ignorez-vous donc quels horribles châtiments vous menacent, et quelle quantité de maux vous accumulez sur votre tête ?

Par Apostrophe et Exclamation

Comme elle est vraie et sage cette maxime qui dit : Le pécheur ne sait ce qu’il fait, et dans quels maux il s’engage ! Ignores-tu, impur, ignores-tu < où va t’entraîner ta vie de débauché ? Ignores-tu, insatiable, sur quels récifs va se briser ton désir effréné de richesses ? Ignores-tu dans > quel Charybde tu vas tomber ? Ignores-tu, vaniteux, que la plupart des hommes ne se sont élevés aux plus hautes positions que pour faire une chute plus honteuse ?

Par Apostrophe et Déprécation à Dieu

Je vous supplie, ô Dieu infiniment puissant et bon, par votre miséricorde infinie envers le genre humain ; je vous en supplie, pardonnez-leur tous leurs péchés quoiqu’ils en soient indignes ; la folie les aveugle ; dans leur délire ils ne savent ce qu’ils font, entraînés par la violence de leurs passions, ils ne comprennent pas la gravité du péché ; ils ne voient pas qu’ils se souillent honteusement, qu’ils offensent indignement votre divine Majesté, et qu’ils s’exposent à des châtiments épouvantables !

Par Apostrophe et Imprécation à Dieu

Ô Dieu saint ! les impies méprisent votre divinité, vos autels ; ils violent la religion. Jusques à quand souffrirez-vous une telle impudence, une telle malice ? Jusques à quand ces scélérats abuseront-ils de votre patience ? Que ne les châtiez-vous immédiatement de leurs méfaits ? Frappez donc d’une mort atroce ces hommes immoraux ; accablez ces rebelles de chaînes éternelles ; infligez à ces criminels et à leurs complices des supplices qui n’auront jamais de fin.

10° Par Communication

Si tu voyais le bourreau brandissant sa hache sur ta tête, te menaçant par derrière, et tenant déjà dans sa main ta tête pour la couper, et te punir d’un crime contraire aux lois de l’honneur, que ferais-tu ? Commettrais-tu ce crime ? Eh bien, une mort éternelle te menace, et tu te souilles tous les jours de nouveaux crimes.

11° Par Exclamation

Ô démence des mortels ! ô sottise incroyable, et que toutes nos larmes, nos gémissements ne sauraient assez déplorer ! honteux plaisirs d’un moment, qu’expiera une éternelle douleur ! Ils le savent, ils l’avouent, ils le disent tout haut, et cependant ils ne cessent de pécher, et d’entasser crimes sur crimes.

12° Par Prétérition

Pour te détourner du péché, je ne t’en énumérerai pas toutes les conséquences ; qui pourrait le faire même par la pensée ? Je ne parlerai pas des souffrances du corps, des peines de l’âme, des terreurs de la conscience, des remords ; je passerai sous silence tous ces maux ; quelque terribles qu’ils soient, ils auront une fin ; je ne rappellerai que les supplices de l’enfer, que tu endureras toute l’éternité si tu ne te corriges pas.

13° Par Hypotypose des maux de cette vie

Compte [enumera], si tu le peux, la plus petite partie des maux qu’engendre le péché ; vois les contrées où la guerre a exercé ses ravages, c’est le péché qui en est cause ; vois les pays complètement dépeuplés, décimés par la peste, c’est au péché qu’on le doit ; vois ces citoyens morts misérablement et que des haines intestines ont armés les uns contre les autres, c’est le péché qui en est cause. < Regarde combien de maladies et de malheurs n’épargnent pas le genre humain : c’est le péché qui lui apporte toutes ces misères. >

14° Par Hypotypose des malheurs de l’autre vie

Puisque les soucis et les malheurs qui n’épargnent pas les scélérats tant qu’ils jouissent de la lumière ici-bas, ne te touchent pas, descends, par la pensée, dans le Tartare ; vois ces feux, ces roues, ces blessures, ce gouffre, ces fossés exhalant une odeur méphitique ; ces flammes de soufre obscurcies par une noire fumée ; vois comme les uns sont déchirés, comme d’autres sont brûlés, d’autres mis en pièces, comme tous souffrent de supplices incroyables : c’est le péché qui les a condamnés à de si cruels châtiments.

15° Par Subjection tirée des effets

Si le Tartare ne t’épouvante pas, du moins redoute les maux que le péché engendre ici-bas. Qui excite les troubles, les séditions, les guerres, si ce n’est le péché ? Quelle est la cause des chagrins, des maladies, des tourments, des meurtres innombrables ? Ne sont-ils pas la rançon du péché ? Quelle est la cause des naufrages de navires, de la peste dans les villes, de la désolation des champs, de la ruine de toute chose, de la mort éternelle pour tous les mortels d’une mort éternelle, si ce n’est le péché ?

16° Par Subjection tirée des circonstances

Que feras-tu, malheureux, après avoir conçu et perpétré ton crime ? Où te réfugieras-tu ? Où fuiras-tu le châtiment qui te poursuit ? Où te cacheras-tu ? Est-il un endroit où les Furies avec leurs torches enflammées ne te poursuivront pas ? Iras-tu dans les déserts les plus inhabités ? Mais la conscience de tes crimes t’y poursuivra. Te mêleras-tu aux autres hommes ? Mais tu seras en butte à la haine de tous les gens de bien. Qui appelleras-tu à ton secours ? Quel est celui qui ne te repoussera pas ? Est-ce un ami ? Personne, si ce n’est un méchant, n’est l’ami d’un méchant. Est-ce un parent, un allié ? Tu les as déshonorés, tu leur as communiqué ton infamie. Te tourneras-tu vers les honnêtes gens ? Ils ont horreur de te voir. Te tourneras-tu vers Dieu que tu as offensé ? Il te châtiera bientôt, si tu ne t’efforces pas de l’apaiser par un véritable repentir.

17° Par Subjection tirée de la définition

Quel est le mal, le genre de maladie, quelle est la calamité, l’infortune qui n’a pas le péché pour origine ? Crains-tu les coups ? le péché est un tourmenteur. Crains-tu l’ignominie ? Mais rien n’est plus honteux que le péché. Tu aimes la vie ? ah ! la mort est plus cruelle que toute mort.

18° Par Prosopopée

Si vous n’ajoutez pas foi à mes paroles, écoutez ce que crient ces hommes que torture ici-bas la conscience de leurs méfaits, ou bien ceux qui dans l’enfer souffrent des tourments qui n’auront jamais de fin. Ce sont nos péchés, disent-ils, qui sont la cause de nos tortures, ce sont ces furies qui ne nous laissent pas de repos, ce sont ces bourreaux qui nous déchirent nuit et jour. Les péchés sont ces flammes qui nous brûlent, les aiguillons qui nous transpercent, les coups qui nous lacèrent, les roues qui nous écartèlent d’une manière atroce.

19° Par Antithèses

Malheureux que tu es ! tu te réjouis, alors même que tu te souilles de crimes. Tu es enchaîné, et tu prétends être libre. Tu portes la mort dans ton cœur, tu recherches les délices de la vie, et une croix maudite se prépare pour toi, et tu en ris. Un grand malheur te menace, et tu n’en es pas touché ; la terre s’entr’ouvre sous tes pas, et tu te précipites de gaîté de cœur dans le gouffre. < Quel aveuglement ! >

20° Par Antithèse et Comparaison

Va, scélérat, va, criminel, compare le plaisir que tu goûtes en péchant, à la douleur que tu ressens après ton crime ; le plaisir s’évanouit au bout d’un instant, tandis que la douleur durera toujours, si tu ne te corriges ; le plaisir ne reste pas en toi, tandis que la douleur s’établit dans tout ton être ; il tourmente non seulement ton corps, mais encore ton âme, et cela durera éternellement.

21° Par Concession

Soit : admettons, comme tu le dis, que le péché ait des attraits qui flattent les sens, mais ne sens-tu pas la pesanteur des chaînes qui accablent ton âme ? Les baisers que te donne une volupté criminelle sont bien doux, j’y consens, mais les griffes qu’elle enfonce dans ton âme, les blessures qu’elle te fait, diras-tu qu’elles sont douces, qu’elles sont agréables ? Les Sirènes ne font pas entendre des chants désagréables, mais ne vois-tu pas les écueils, les syrtes où elles entraînent par leur chant insidieux ? L’hameçon qui couvre un appât trompeur te plaît, fais-en ta pâture, il te tuera.

22° Par Distribution

Le plaisir est souvent un péché qui a des attraits, mais il a pour conséquence les châtiments les plus cruels, l’ignominie la plus honteuse et un malheur éternel. Qui osera l’accueillir chez soi, s’y complaire, vivre avec lui, et mourir avec lui ?

23° Par Reproches violents

Ô les plus méchants des mortels, quand finirez-vous de pécher ? Ne mettrez-vous donc pas un terme à vos honteuses débauches ? Eh quoi ! la raison ne vous guérira donc pas de votre folie ; la pudeur, de votre impudicité ; la crainte, de votre licence effrénée ; la piété, de votre vie criminelle ; et l’honneur, de votre déshonneur !

24° Par Dubitation et Gradation

De quel nom t’appellerai-je, péché mortel ? T’appellerai-je maladie ? Tu es la plus terrible de toutes. Peste ? Aucune n’est plus funeste que toi. Incendie ? En est-il de plus terrible que toi. Bête féroce ? Tu es plus féroce qu’elles toutes. Mort la plus malheureuse ? C’est peu pour dire ce que tu es. Dirai-je que tu es tout cela ? Ce n’est pas encore assez, car tous ces mots réunis ne s’attaquent qu’au corps, tandis que toi, tu fais la guerre à l’âme ; ces maux en souillant le corps ont une fin, mais toi, péché mortel, tu ne cesseras jamais de torturer l’âme.

25° Par Gradation et Interrogation

Où t’arrêteras-tu enfin, péché pestilentiel ? À quel degré de maux te fixeras-tu ? Tu accables le corps, n’est-ce pas assez ? Tu obscurcis l’intelligence, tu affaiblis le jugement, tu en émousses la finesse, tu fais sortir l’homme de l’état de nature ; où te glisseras-tu encore ? Tu portes avec toi la mort la plus affreuse. Je le sais, je le vois. Si la mort était encore le dernier des maux ; mais, au delà de la mort, un mal immortel est la suite du péché.

26° Par Ironie

N’est-ce pas cruauté et injustice de ma part de troubler par des discours importuns les plaisirs des gens innocents ? Laissons-les jouir en repos des avantages qu’ils ont conquis si péniblement ; qu’ils se gorgent de vin, qu’ils se livrent aux meurtres, aux rapines ; roulez-vous dans la fange de la débauche, obéissez à vos instincts pervers, n’écoutez que vos passions, vous n’avez à craindre aucun mal.

27° Par Expolition tirée du semblable

Voyez la sottise des pécheurs ; pour mourir plus vite, ils appellent à eux le dernier des maux ; ils creusent leur fosse, ils élèvent leur bûcher, ils tressent leur corde pour se pendre ; ils recherchent les plaisirs qui ne durent qu’un instant, pour être affligés de douleurs qui ne finiront jamais.

28° Par Synonymes tirés du dissemblable

Qui ne serait étonné de notre imprudence, pour ne pas dire de notre folie ? Pour le gain le plus léger, et qui n’a aucune valeur, nous passons les jours et les nuits, nous achetons par un travail de plusieurs années un plaisir fugitif, et pour vivre pendant un jour nous passons dans la peine toute notre existence. Pour éviter ces malheurs éternels, pour fuir un déshonneur immortel, abstenons-nous de pécher.

29° Par Déprécation

Où courez-vous, malheureux ? Ah ! je vous en supplie ! par votre salut, arrêtez-vous ! Vous êtes sur le bord glissant d’un profond abîme ; pourquoi vous y précipiter les yeux fermés avec une impétuosité insensée ? Je vous en supplie, par tout ce qui vous est cher, ouvrez les yeux, et voyez les maux horribles qui vous environnent.

30° Par Exhortation

Ainsi donc, jeunes gens, ayez horreur de tout péché plus que de la mort et de l’enfer ; employez, pour éviter toute occasion de pécher, toute votre adresse et toute votre énergie ; que toutes vos pensées se concentrent sur un seul but à atteindre, ne pas vous rendre coupables d’un péché ; évitez toute faute, passez une vie pure, exempte de souillure, car vous n’ignorez pas les innombrables peines et les maux éternels qui menacent les pécheurs.

CHAPITRE 4. SOURCES ET EXEMPLES D’AMPLIFICATIONS PLUS IMPORTANTES

Quand on veut émouvoir les auditeurs, on emploie des amplifications plus importantes, et c’est en cela que triomphe l’éloquence. On les tire, comme nous l’avons dit souvent, des meilleurs lieux oratoires que l’on traite avec plus de chaleur et d’éclat. On se sert aussi des figures de mots et des figures de pensées < les plus > brillantes, comme on le verra par les exemples suivants.

1) Les définitions accumulées sont la première source d’où l’on tire les grandes amplifications. On réunit [congeruntur] en un même tas les différentes définitions d’une même chose, c’est de là que ce lieu tire son non d’amas [congeries] ou de rassemblement [frequentatio] de définitions. Ainsi, Cicéron ne se contente pas de dire que la Curie avait été incendiée, il en donne encore de nombreuses définitions.

« Avons-nous vu, dit-il, un spectacle plus navrant et plus déplorable ? Dire que le temple de la sainteté, de la grandeur, de l’intelligence, des délibérations publiques ; la tête de Rome, l’autel des Alliés, le port de toutes les nations, le siège de la puissance accordée par le peuple romain à un seul ordre de citoyens a été < incendié, > ruiné, souillé ! »

Si vous voulez recommander la vertu, dites qu’elle est l’âme de notre intelligence, l’honneur de la vie, les pures délices de l’esprit, un rayon du soleil éternel, l’aurore du bonheur, la mère de l’immortalité, la source éternelle de tous les biens.

Éloge haut et fort de la modération

Que peut-on je vous prie imaginer de plus beau et de plus aimable que cette vertu ? Elle est le visage agréable de l’âme, le garant de la probité, l’éclat des bonnes mœurs, le rempart de la pudeur, l’éloquent éloge de celui qui se tait, la lumière et l’ornement de la société humaine, le charme qui mène à la charité, le siège de l’honneur.

Qu’est-ce que l’envie ? Un mal que fait naître le bien ; des ténèbres que fait surgir la splendeur, la laideur engendrée par la beauté, les larmes qui coulent à cause du rire. C’est un ruisseau de fiel coulant d’une source de miel, un fruit de débauche produit par une plante honnête, la douleur de voir l’autre heureux, le malheur chez soi dû à la gloire dehors, l’infortune à l’intérieur créée par la prospérité de la fortune d’autrui, une maladie volontaire, une croix fixée par les envieux et une ennemie perpétuelle de la vertu. >

2) La seconde source d’amplification importante est l’énumération des parties, dont nous avons déjà < souvent > parlé.

3) La troisième source d’amplification se tire des effets.

Effetsdu vice et de la vertu

Il n’est, direz-vous, aucun mal qui ne sorte de la source empoisonnée des vices ; aucun bien que ne procure la vertu. C’est bien, mais trop abrégé ; exposez [expone] ces biens et ces maux.

Montrez la laideur du vice < qui combat la raison, > qui souille l’âme, offense Dieu, tourmente celui qui s’y livre de la plus cruelle manière, et le ronge d’inquiétude, etc. Il viole les lois, les institutions, les traités, tous les droits les plus sacrés de l’humanité, il les affaiblit, les ruine. Enfin, il est le fléau de l’État, la calamité du pays, la destruction des royaumes, < la fin des villes, > la perte des familles < bref, avec lui pénètre la foule de tous les maux >.

Si vous avez à amplifier [ornare] la vertu, dites qu’elle réjouit les personnes tristes ; qu’elle réconforte les malades, qu’elle relève ceux qui sont à terre, qu’elle donne du courage aux affligés, des consolations aux malheureux, de la clarté à ce qui est obscurité, de la valeur à ce qui est d’un vil prix, de la dignité à ce qui est abject, des honneurs aux humbles, de la considération à ceux qui sont méprisés, et du respect à tous.

< Si vous voulez louer la géographie, vous pourrez énumérer [recensere] ainsi ses effets.

Ô la plus célèbre de toutes les sciences, par quel monument de littérature te porterons-nous aux nues ? comment te célébrerons-nous ? par quel genre d’éloge te rendront nous grâce pour tous tes bienfaits ? En effet, c’est pour notre plaisir comme pour notre profit que tu nous offres un résumé du monde, en mettant sous nos yeux, d’un seul coup d’œil, l’ensemble des lieux de la terre ; les contrées lointaines sont reliées aux proches, tout comme les étrangères et séparées sont réintégrées aux nôtres. Par toi, sans bouger nous parcourons la terre entière de tous côtés, etc.

On suscitera ainsi l’espoir ou le désir de la gloire céleste, par ses effets.

Ô bienheureux espoir de la gloire céleste, sans toi les mortels que nous sommes se traîneraient misérables, ou bien brisés par les épreuves, ou bien dépravés par la débauche des vices, mais toi, en nous arrachant à l’abondance des voluptés, tu nous invites à l’honneur d’une vie immortelle, tu parfais notre éducation morale, tu nous soutiens dans l’épreuve, tu nous raffermis dans les périls, tu nous rends intrépides face à tout accident qui pourrait surgir, pas moins inébranlables face aux adversités qu’invaincus par les prospérités. >

4) Les conséquents ou conséquences sont une quatrième source d’amplification sérieuse. Nous employons ce procédé toutes les fois que nous exposons les conséquences d’une chose quelconque ; quand nous énumérons, par exemple, les malheurs qui suivent ordinairement une guerre que l’on a provoquée. Soit :

< L’épuisement entier des deniers de l’épargne, employés pour tant de troupes étrangères, les dégâts et les fourragements de nos champs, l’enlèvement de tous les bestiaux, le saccagement de tant de bourgs et de villages brûlés, de tant de villes et de forteresses ruinées, de tant de maisons pillées, de tant d’églises profanées ; la perte de tant de brave jeunesse, périe dans les travaux et dans les combats, la dépravation des mœurs de tant de jeunes gens, la destruction des arts, la corruption de la discipline, l’avilissement et l’oubli de la religion, le renversement et la confusion de toutes les choses divines et humaines : qui devons-nous plus justement accuser de cette foule de toutes sortes de misères et de malheurs, si ce n’est toi seul ? >

Conséquences du coucher du soleil

Voyez, quand le jour finit, comme la nature est, pour ainsi dire, morte, ensevelie dans les ténèbres. Le monde se couvre d’un voile funèbre ; les étoiles brillent dans le firmament comme des torches de funérailles ; l’atmosphère qui, le matin, se fondait joyeusement en rosée aussi douce que le miel, se dissout le soir en tristes larmes ; la beauté de la terre s’évanouit ; la splendeur des villes, les charmes de la campagne, la vigueur des plantes, l’éclat des fleurs, tout s’efface, tout est plongé dans un profond silence, que troublent seuls par leurs cris funèbres les hiboux, les chouettes, les chauves-souris et les grenouilles ; la stupeur et la peur s’emparent de tous les < autres > animaux, et les hommes étendus dans leur lit s’y reposent des travaux de la journée, etc.

5) Les Circonstances < de la chose > sont la cinquième source d’amplification. Cicéron, dans la deuxième Philippique < § 63 >, décrit en se servant de ce lieu commun l’ivresse d’Antoine aux noces d’Hippias. « Avec ce gosier infatigable, dit-il, avec cette poitrine et cette allure de gladiateur, tu avais avalé tant de vin qu’en présence du peuple romain, tu as été obligé de vomir, le lendemain, ô chose non seulement honteuse à voir, mais encore à dire ! Si, à table, chez toi, et dans tes immenses coupes, pareille chose t’était arrivée, qui ne la trouverait pas honteuse ? Mais dans une réunion où assistait le peuple romain, toi exerçant les fonctions publiques de maître de la cavalerie, pour qui roter était déjà honteux, tu as vomi les restes de ton manger, tout puant le vin et tu en as rempli ta poitrine et tout le tribunal. »

6) L’emploi fréquent de Contraires qui se combattent est une sixième source d’amplification. Cicéron en donne un exemple admirable quand il dépeint tout ce que l’indigne Antoine faisait dans la villa de Varron, et il s’exprime ainsi :

« Pendant combien de jours ne t’es-tu pas livré à la plus vile débauche, dans cette villa ? Dès la troisième heure on buvait, on jouait, on vomissait ; ô malheureuse demeure, par quel maître différent du premier étais-tu habitée ! (si toutefois on peut lui donner le nom de maître). Marcus Varron avait voulu que cette maison fût l’asile de ses études, et non une maison de débauche. « Quels entretiens avait auparavant entendus cette villa, à quelles méditations Varron s’y était-il livré ; quels écrits il y avait composés ! C’était là qu’il expliquait les lois du peuple romain, les monuments des anciens, les principes de la philosophie et de tous les genres de connaissances, mais toi, depuis que vous en avez été l’occupant (car je ne dis pas le maître), qu’y as-tu fait ? Tout y retentissait des cris de l’ivresse, le vin inondait les parquets, il ruisselait le long des murailles », etc.

7) Comme septième source d’amplification, mentionnons les Exemples accumulés pour prouver ce qu’on avance. Il est élégant de traiter ces exemples par comparaison.

8) La Comparaison est une huitième source d’amplification. Par comparaison je n’entends pas celle où l’on met en présence des choses semblables ou dissemblables, cette comparaison se rapporte au lieu similitude, mais j’entends la comparaison où l’on expose, où l’on discute le moins avec le plus, le plus avec le moins, le semblable avec le semblable ; c’est ainsi que Cicéron dans la première Catilinaire < § 3 > dit : « un citoyen illustre, P. Scipion, frappa de mort, sans être magistrat, Q. Gracchus pour une légère atteinte aux institutions de la République, et nous, consuls, nous laisserons vivre Catilina qui aspire à désoler l’univers, par le meurtre et l’incendie ? »

< C’est avec un raisonnement tiré du moindre au plus grand que Saint Cyprien presse son adversaire, et c’est très bien dit. Il se sert pour cela de la comparaison des circonstances de l’une et de l’autre partie. Si un maître punit son serviteur, lorsqu’il manque en quelque chose ; pourquoi le Seigneur ne châtiera-t-il pas l’homme, quand il s’abandonne au péché ? « Vous exigez de votre serviteur un entier assujettissement à toutes vos volontés ; et tout homme qu’il est aussi bien que vous, vous ne laissez pas de le contraindre à vous servir et à vous obéir. Le sort de votre naissance et de la sienne est le même, et vous êtes assujetti comme lui à une même nécessité de mourir ; car soit que l’on vienne au monde, ou que l’on en sorte, cela se fait toujours par une loi qui est commune à tous : et néanmoins, si votre serviteur ne vous sert pas à votre gré, s’il n’obéit pas à tout ce que vous lui commandez, même d’une manière impérieuse et trop dure, vous le maltraitez jusqu’à le battre de verges, et vous le tourmentez, en lui faisant souffrir la faim, la soif, la nudité, et souvent même les chaînes et les prisons : Et vous ne reconnaissez pas le Seigneur votre Dieu, vous-même qui exercez une domination si dure sur ceux qui vous servent. »

Cicéron, Sur sa maison,§ 130. Il met splendidement en parallèle la façon d’agir de Cassius quand il était censeur et celle de Clodius, lequel avait inconsidérément consacré aux dieux la maison de Cicéron. « Comparez, dit-il, je vous en prie, les personnes, les circonstances, les actes. Cassius était un censeur distingué par sa modération et sa gravité ; Clodius est un monstre de scélératesse et d’audace. Du temps de Cassius », etc. On pourra de même amplifier la scélératesse du chrétien qui par un crime quelconque « renierait » le Christ, comme dit l’apôtre, en comparant ce crime avec la faute et le reniement de saint Pierre, et on montrera que saint Pierre a péché plus légèrement que ce scélérat.

Nous ne pouvons pas ne pas amasser [congeramus] plusieurs exemples d’amplications avec les lieux d’où elles sont tirées, à la lecture cursive de l’orateur romain. Ainsi, dans le Pour Cécina, § 77, il fait l’éloge du juge Aquilius, en énumérant les diverses vertus dignes de sa fonction. “S’il était présent, je m’exprimerais avec plus de timidité », etc. Pison : il montre que celui-ci a été condamné par le jugement de tous les mortels, en accumulant ses crimes au § 96. « Attendrai-je que les soixante et quinze juges », etc. Il énumère de même dans le Pour Milon, § 73, les forfaits de Clodius, sous forme d’une répétition hors pair et de diverses incises. Amas de causes dans le Pour Sestius, § 46 : sous forme d’allégorie, il y donne les causes pour lesquelles lui Cicéron a préféré s’exiler de lui-même, plutôt que combattre ses adversaires. « Lorsque le vaisseau de la république », etc. Il accumule les effets dans le Pour la loi Manilia. « Quoi de plus nouveau, en effet, que de voir un jeune homme, simple particulier, lever une armée dans les circonstances les plus difficiles pour la république ? Pompée en a levé une ; de le voir la commander ? il l’a commandée », etc. Même chose dans la quatorzième Philippique, § 9, sous forme de prétérition. « Mon esprit se révolte, et ma bouche se refuse à exprimer les horreurs que L. Antonius s’est permises », etc. Il amasse les conséquences malheureuses de la conjuration de Catilina dans le Pour Muréna, § 85. « Mais qu’arrivera-t-il, si cet exécrable monstre, fait irruption dans le territoire proche de la ville et y accourt soudain ? La fureur régnera dans son camp ; l’épouvante, dans le sénat ; la conjuration, dans le forum ; la guerre, dans le Champ de Mars ; la désolation, dans les campagnes : nous aurons partout à redouter le fer et la flamme. Ce sont les mêmes conséquences que sous forme d’hypotypose il met sous les yeux dans la quatrième Catilinaire, § 11. « Je crois voir cette cité : je me représente la patrie ensevelie ; j’ai devant les yeux la fureur de Céthégus se baignant dans les flots de votre sang », etc.

Par le conflit des dissemblables il prouve que Caelius sera utile à l’État, et il dresse une comparaison entre lui et Clodius au § 78. Par les mêmes dissemblables il avertit que les associés de Catilina ne sont pas à redouter, deuxième Catilinaire, § 24. « Guerre vraiment redoutable », etc. Par le parallèle d’idées contradictoires, il persuade les juges qu’il faut retenir Milon dans sa patrie, § 103. « Ah ! je vous en conjure, ne souffrez pas », etc. C’est par le même lieu qu’il presse son adversaire dans Pour Roscius le comédien, § 18. « Je vous ai trouvé alors d’une étrange inconséquence, de louer ainsi le même homme, en lui disant des injures ; de le traiter à la fois d’homme de bien et de scélérat », etc. >

9) Outre les sources d’amplification dont nous venons de parler, il en est une autre dont quelques auteurs font un grand cas ; on l’appelle Accroissement [incrementum]. Quintilien recommande cette sorte d’amplification comme excellente. Elle a lieu quand le discours s’élève pour ainsi dire peu à peu, comme par degrés. Ainsi, ne pas faire de mal à celui qui vous en fait, est un trait de vertu ; c’est encore être plus vertueux, de ne pas vous irriter contre celui qui vous a fait du mal, et de lui pardonner, mais c’est mettre le comble à la vertu de faire du bien à celui qui vous a fait du mal. < « La plus grande partie de la vie, dit Sénèque, se passe à mal faire, une grande part à ne rien faire, et la totalité de la vie, à faire autre chose que ce qu’il faudrait. » Contre Verrès, IV : « Ce fait semble n’offrir qu’un seul délit, et je le présente comme un seul crime. Il en renferme plusieurs ; mais je ne sais comment les diviser et les distinguer. » >

CINQUIÈME PARTIE. EXERCICES PRÉPARATOIRES < D’APHTHONIUS >

Aphthonius, célèbre rhéteur, a composé des éléments de rhétorique qu’il a appelés Progymnasmata, c’est-à-dire exercices préparatoires propres à tracer le chemin pour arriver à l’éloquence. Ils demandent quelques connaissances des figures et de l’amplification, ainsi que des lieux < que l’on appelle > oratoires. Aphthonius, en composant ces exercices, suppose que les jeunes gens possèdent ces connaissances préliminaires. C’est pourquoi nous avons rejeté ces exercices dans la dernière partie de ce livre, pour qu’on < les comprenne plus facilement et qu’on > en retire de plus grands avantages.

PREMIER EXERCICE PRÉPARATOIRE. De la fable

Comme la narration est pour ainsi dire un genre, dont les espèces sont la fable et l’histoire, nous allons expliquer en premier lieu ce qui a trait à la narration. Personne en effet ne nie que les mêmes qualités et ornements qui s’appliquent en général à la narration vraie et historique doivent aussi s’appliquer à la fable, qui est une narration imaginaire [fabulosanarratio], pour qu’elle se fasse dans les règles de l’art.

CHAPITRE 1. DE LA NARRATION EN GÉNÉRAL

Quelles sont en général les qualités que doit avoir la narration vraie, imaginaire ou fabuleuse ? R. Il y en a quatre : la brièveté, la clarté, la vraisemblance et le charme.

Comment une narration sera-t-elle brève ? R. En n’y mettant rien de superflu.

Citez un exemple.

Voici : « un jeune homme ayant décroché une épée suspendue dans un coin de la maison la tira de sa gaine, poursuivit un ennemi, l’en perça et le tua. » Cette narration peu sérieuse est beaucoup trop longue ; elle serait bien meilleure en disant brièvement : le jeune homme ayant saisi son épée en perça mortellement son ennemi qui fuyait.

Comment donne-t-on de la clarté à une narration ? R. En se servant d’expressions usitées et appropriées au sujet ; en étant sobre de mots et de personnages ; en coupant les longues phrases, en supprimant les pensées subtiles et toute ambiguïté.

Donnez un exemple de cette ambiguïté.

R. Voici : « comme il était établi qu’avait tué en plein sommeil dans sa propre demeure le beau-père le beau-fils, il fut déféré au juge. » Quoi de plus obscur ? Car lequel des deux, je vous le demande, a assassiné ? Et lequel des deux a été assassiné ? Et de quelle demeure s’agit-il ? De celle du beau-fils, ou de celle du beau-père ? Devinez. >

Comment donne-t-on de la vraisemblance à la narration ? R. < On la rendra probable, ou crédible et vraisemblable > en ne disant rien d’inconvenant, rien qui ne soit approprié aux personnes et aux choses, rien qui ne soit en rapport avec le lieu où le fait s’est accompli et l’époque où il a eu lieu.

Produisez un exemple.

Voici : si l’on disait qu’on a vu un peintre aveugle faisant de très jolis tableaux, on ferait une narration manquant de vraisemblance, car la chose est impossible.

Comment donne-t-on du charme à la narration ? En se servant d’abord d’expressions élégantes, bien choisies et harmonieuses, en parfait accord avec le sujet ; en second lieu si dans le cours même de la narration sont suscitées des attentes ; si des émotions [motus animis] y sont mêlées, comme la joie, la crainte, la colère, etc. ; en introduisant des dialogues ; en finissant par un dénouement inattendu, étonnant : rien n’est plus propre à intéresser le lecteur ou l’auditeur.

< Donnez un exemple qui rende la chose claire. R. > Voulez-vous raconter la mort de Cicéron ? Si vous dites que Popilius s’approchant de la litière de Cicéron ordonne aux porteurs de l’arrêter, en fait sortir Cicéron et lui tranche la tête, votre narration ainsi conçue n’a aucun agrément ; vous lui en donnerez en l’animant [si motus inseres], et en introduisant un dialogue de cette manière : Dès que Popilius aperçoit la litière de Cicéron, il se hâte d’aller à sa rencontre, accompagné de nombreux soldats armés ; alors, poussant des cris, et tendant les mains en avant : « Porteurs, s’écrie-t-il, arrêtez-vous ». Les serviteurs épouvantés s’arrêtent ; les soldats entourent la litière. « Où est votre maître ? où est Cicéron ? » demande alors Popilius d’une voix menaçante. Cicéron, s’entendant appeler et sachant que c’était lui seul qu’on cherchait, met la tête hors de la portière, et regardant Popilius d’un air irrité : « Te voilà, bourreau, dit-il, tranche cette tête et porte-la à Antoine ». Popilius sans tarder tranche la tête avec le glaive qu’il tenait à la main. Cette narration n’est-elle pas plus intéressante que la première ?

Quels sont les ornements ou les agréments d’une narration ?

< Ceux sans lesquels une narration est nue, simple et sans apprêts.

Combien y a-t-il de genres d’ornements ? >

Il y en a deux, qui consistent dans les mots et dans les pensées.

< Quels sont donc les ornements qui consistent dans les mots ?

Ceux-ci entre autres : >

En ce qui concerne les mots, il faut que ces locutions : il dit, dit-il, et d’autres semblables, s’enchaînent convenablement dans la phrase, qu’elles ne soient ni au commencement ni à la fin < mais après un ou deux mots >. Ainsi, supposons qu’une mère gourmande son fils revenant du cabaret : « Penses-tu, lui dit-elle, qu’une mère puisse supporter plus longtemps un tel déshonneur ? – Quel mal ai-je commis ? répond le jeune homme. – L’impudent, dit la mère, le pendard, il demande quel mal il a fait ?» Alors, le fils exaspéré : « Me prends-tu donc, dit-il, ô ma mère, pour un serviteur ? – Non, répond la mère, je ne te prends pas pour un serviteur, mais pour le plus scélérat des esclaves. – C’est donc ainsi que tu aimes ton fils ? dit ce dernier. – Et c’est ainsi que tu m’aimes ? » répond la mère. Vous avez dans cet exemple toutes les particules à employer dans une narration. Il faut cependant remarquer que les mots dit-il, < il dit, > sont la plupart du temps précédés de participes. < Ainsi : « Le général, de dessus son char, tournant ses yeux et ses mains vers les troupes qui l’environnaient : “À moi, dit-il, soldats ! Reprenez courage, la victoire est à nous !” »

« Alors qu’Alexandre se tenait fièrement en selle, chevauchant donc devant les premiers rangs et tendant les bras vers les bataillons compacts : “Il faut attaquer, dit-il, frères d’armes” ! » >

Il est élégant dans les narrations de se servir du présent plutôt que du passé < simple >. Ainsi :

« Philodamus prie Rubrius d’inviter ses amis à dîner ; ils arrivent de bonne heure, on cause, on se met à table, on boit à grands traits, < la conversation s’engage, on s’excite mutuellement à boire à la grecque. L’hôte s’efforce d’entretenir la gaieté ; on demande les grandes coupes ; les joyeux propos circulent.» >

Il est bon de mettre à la suite plusieurs infinitifs en supprimant le verbe qui les régit < en supprimant aussi plusieurs autres mots et particules, comme on peut le voir dans l’exemple qu’en offre Cicéron lorsqu’il expose de quelle façon Verrès s’est frauduleusement emparé du candélabre précieux du roi Antiochus, alors qu’il avait demandé à se le faire apporter chez lui pour l’examiner. On fait apporter le candélabre à Verrès par les serviteurs du roi qui, « quand ils crurent qu’il avait eu bien assez de temps pour l’examiner, se mirent en devoir de le remporter. Il leur dit qu’il ne l’a pas assez vu, qu’il veut le voir encore ; il leur ordonne de se retirer et de laisser le candélabre ; ils retournent vers Antiochus, sans rien rapporter. Le roi, au début, (comprenez : ne pouvait) avoir nulle crainte, nul soupçon. Un jour, deux jours, plusieurs jours (sous-entendez : s’écoulent), il ne le rapporte pas ; le roi envoie alors ses gens lui demander de le rendre, s’il veut bien. L’autre leur ordonne de revenir le lendemain ; Antiochus (suppléez : commence à) s’étonner. Il renvoie ses gens. On ne le rend pas. Il s’adresse en personne au bonhomme ; le prie de le lui rendre », etc. >

Quels sont les ornements qui peuvent embellir la pensée [in sententiis] ?

Ce sont les plus belles figures < qui, placées à l’endroit adéquat, > lui donnent un intérêt merveilleux. Celles dont on se sert le plus souvent sont les suivantes :

L’Hypotypose. En voici un exemple. Il sort de la maison enflammé de colère, ses regards sont furieux, la rage éclate sur son visage, ses cheveux sont hérissés, etc.

La Dubitation. Que fera la malheureuse ? Où ira-t-elle ? Chez qui se réfugiera-t-elle ? De qui implorera-t-elle le secours ? Est-ce de son père ? Il est dans les fers, etc. < De ses frères ? Ils ont été réduits à l’esclavage. De ses proches ? Ils ont tous pris la fuite. >

La Suspension. Que pensez-vous qu’il arrive ensuite ? Que la jeune fille a été vaincue par des promesses ? Nullement. Qu’elle a cédé aux menaces ? Elle n’a pas cédé. Qu’a pu faire cette colombe entre les serres de ce vautour ? Je le dirai ; écoutez-moi. Elle s’est coupé la langue, et l’a crachée à la figure de cet impudique, qui ainsi frappé et vaincu s’est enfin retiré.

La Communication. Je vous le demande, < à vous, qui écoutez ceci, > si vous étiez à sa place, que feriez-vous ? Je fuirais, dira quelqu’un, je n’oserais pas résister. Eh bien, cette jeune fille a résisté ; bien plus, quoique désarmée, elle a vaincu son ennemi.

L’Exclamation. Elle a chassé sa fille du lit conjugal, et épousé son gendre. Ô forfait incroyable d’une femme ! ô débauche inouïe ! dire qu’elle n’a pas redouté l’indignation des hommes ! le châtiment éternel ! les torches enflammées des furies ! etc.

CHAPITRE 2. DE LA NARRATION FABULEUSE

Nous avons examiné jusqu’ici la narration en général, le sujet [res] peut être vrai ou imaginé : quand il est imaginé, on l’appelle fable ; quand il est vrai, c’est la narration proprement dite.

Qu’est-ce qu’une Fable ?

C’est le récit d’une action imaginaire [sermo falsus] qui a l’apparence de la vérité, c’est-à-dire une narration fictive, n’étant pas vraie, mais cachant toujours sous cette fiction une vérité et une pensée utile.

Quels noms lui a-t-on donnés ordinairement ?

On lui a donné différents noms, on l’a appelée tantôt Sybaritique, tantôt Cilicienne, tantôt Cyprienne.

Pourquoi l’a-t-on appelée Sybaritique ?

Parce que les Sybarites, peuple grec efféminé, aimaient les récits fabuleux et peu pudiques.

Pourquoi l’a-t-on appelée Cilicienne ?

Parce que les Ciliciens, peuple d’Asie, se repaissaient, en raison de leurs mœurs corrompues, de fables futiles et de récits de vieilles femmes ; ils avaient une telle habitude du mensonge que : « Le Cilicien ne dit pas facilement la vérité » est passé en proverbe.

Pourquoi l’a-t-on appelée Cyprienne ?

Parce que les faiseurs de fables étaient fort estimés des Cypriens, et qu’ils faisaient grand usage des fables.

Pourquoi l’a-t-on appelée Ésopique ?

Vous demandez là une chose que personne n’ignore. Qui ne sait en effet qu’Ésope a composé les fables les plus ingénieuses. Elles sont entre les mains de tout le monde, et l’on regarde comme un ignorant quiconque ne les a pas apprises. C’est de là que vient cet adage : « Tu ne connais pas même Ésope ».

Combien y a-t-il de genres de fables ?

Il y en a plusieurs : les Raisonnables [rationales], les Morales et les Mixtes.

Quelles sont les fables appelées Raisonnables ?

Ce sont celles dans lesquelles nous imaginons quelque chose dit ou fait par l’homme.

Quelles sont les fables appelées Morales ?

Ce sont celles que nous imaginons pour moraliser les hommes, et où nous faisons parler les animaux.

Quelles sont les fables que vous appelez Mixtes ?

Ce sont celles où les éléments des deux premières sont combinés, c’est-à-dire où les hommes s’entretiennent avec les bêtes.

< Donnez un exemple. >

Une belette prie celui qui l’a prise de ne pas la faire mourir. « Ah ! je vous en prie, dit-elle, faites-moi grâce, pourquoi voulez-vous me tuer ? Je vous délivre des rats qui vous causent mille dommages. – Si tu le faisais pour moi, non pour toi, répond l’homme, je t’en serais reconnaissant, et je te ferais grâce ; mais si tu fais périr les rats, c’est pour les manger, et en dévorant toi-même ce qu’ils auraient mangé, tu ne me rends aucun service. Meurs donc. »

< Qu’ils s’imputent donc ces propos, ceux qui se vantent d’un service illusoire, tout en ne songeant qu’à leurs propres intérêts. >

Quelle est l’utilité de la fable ?

< Multiple. > Elle nous récrée, elle est un enseignement, et elle nous émeut. Les fables récréent non seulement les enfants, mais aussi les hommes faits et les vieillards : c’est ce que les Athéniens nous ont appris. Démosthène discutait un jour, à la tribune, de graves intérêts, et voyant les auditeurs inattentifs, il réveilla leur attention par cet apologue < ou parabole > :

« Un jeune homme avait loué un âne pour aller d’Athènes à Mégare, et comme la chaleur était accablante (on était en été, et vers midi, heure où la chaleur est la plus forte), il se blottit sous le ventre de l’âne pour avoir moins chaud. Mais le propriétaire lui intenta un procès, alléguant qu’il lui avait loué son âne, mais non son ombre. »Les auditeurs, réveillés de leur apathie par cette fable, prêtèrent leur attention au récit de Démosthène. Dès que le grand orateur s’en aperçut, il les réprimanda fortement, et leur reprocha de négliger les intérêts de la République et de montrer de la sollicitude pour des futilités.

Qu’enseignent les fables ?

Elles enseignent à régler la vie, elles montrent les vertus qu’il faut mettre en pratique, et les vices qu’il faut éviter.

De plus, elles nous donnent des émotions [movent].

< Par quel exemple l’illustreras-tu ? >

Par l’exemple de Ménénius Agrippa, qui rappelle à la concorde et à l’obéissance au Sénat le peuple romain retiré sur le Mont Sacré, en lui racontant la fable des membres et de l’estomac que Tite-Live rapporte au livre II de la première décade.

Peut-on employer les fables pour une affaire sérieuse et les écrire en style sévère ?

On le peut, mais rarement. Il faut voir si le sujet et le lieu le permettent. Il conviendra alors de dire, en manière de préparation, que « ce n’est pas sans raison que dans l’antiquité les hommes les plus sages ont employé la fable, et que depuis tant de siècles, et du consentement unanime des hommes, elle a été en grand honneur. » < (Ensuite, nous dévoilerons le vrai sens qu’ils voulaient donner à telle fable, de cette manière dans l’exemple qui suit :) > « C’est ainsi qu’on a représenté Tantale au milieu de l’eau, tourmenté par la soif, pour signifier que l’avare n’a rien au milieu de l’or qu’il possède ».

Comment compose-t-on une fable ?

De la même manière que les narrations vraies. Elles doivent, comme nous l’avons déjà dit, avoir quatre qualités : la brièveté, la clarté, l’agrément et la vraisemblance.

Qu’a-t-on besoin de vraisemblance dans la fable puisqu’il n’y a rien qui soit vrai ?

On en a cependant besoin. Quoiqu’il ne soit pas vraisemblable et croyable que les bêtes parlent, on conçoit néanmoins que si elles avaient l’usage de la raison et de la parole, le renard, la poule ne parleraient pas autrement qu’on les fait parler. En effet, le caractère du renard est d’user de ruse, d’astuce, d’hypocrisie ; celui de la poule est simple et sans détours ; le loup agit autrement que l’agneau : l’un est naturellement féroce et rapace, l’autre au contraire est doux, bon ; c’est pourquoi il serait invraisemblable d’attribuer à ces bêtes, que nous supposons douées de raison, quelque chose en opposition avec leur nature ; de donner, par exemple, de l’audace aux souris, de la lenteur aux cerfs, de la cruauté aux colombes, de la bienveillance aux vautours, et de la stupidité aux renards.

CHAPITRE 3. EXEMPLES DE NARRATIONS ET SURTOUT DE NARRATIONS FABULEUSES

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Le Loup et l’Agneau

Un agneau mourant de soif alla se désaltérer à un ruisseau où vint également un loup. L’agneau se trouvait dans le courant, au-dessous du loup ; néanmoins ce dernier, qui cherchait un motif de querelle, accusa l’agneau de troubler son eau. « Je ne puis le faire, répondit celui-ci, puisque je me tiens au-dessous de vous. – Mais tu médis de moi depuis six mois, dit le loup. – C’est impossible, répond l’agneau, puisque je n’étais pas encore né à cette époque. – Alors c’est ton père », riposte le féroce animal. Il le saisit et le dévore.

Il n’est pas difficile d’amplifier ces calomnies, et d’opprimer l’innocent de la manière suivante.

Même fable amplifiée [stilo ornatiore]:

Un agneau était venu se désaltérer à un ruisseau ; un loup y vint aussi, plutôt pour chercher aventure que pour apaiser sa soif. Voyant une bonne occasion de faire de l’agneau son butin, car la faim le pressait plus que la soif, il l’apostrophe en ces termes : « Eh ! petit audacieux, ne cesseras-tu pas, pendant que je bois, de troubler l’eau avec tes pattes couvertes de boue ? – Comment pourrais-je le faire, ô cher monsieur le loup ? répond l’agneau, c’est à peine si j’ai touché de mes petites lèvres l’eau du ruisseau et si j’en ai mouillé le bout de ma langue. – Tu mens, impudent, tu as troublé mon eau ; elle m’arrive toute boueuse. – Ô le plus noble des loups, répond l’agneau, ne voyez-vous pas que l’eau coule vers moi ? » Le loup, vaincu par cette raison évidente, garde un moment le silence ; mais bientôt, cherchant un nouveau grief : « Ne te souviens-tu pas, dit-il, petit vaurien, qu’il y a plus de six mois, tu m’as dit, quand je passais, des sottises de la fenêtre de ton étable, et tu m’as menacé ? – Je n’aurais pu, dans tous les cas, que vous adresser de bonnes paroles, ô illustre héros de ces forêts, et elles ne s’accorderaient pas avec ce que vous me reprochez ! Pardonnez-moi ce que je vais vous dire : il y a trois mois à peine que je suis né ; comment aurais-je pu médire de vous depuis plus de six mois ? – Si ce n’est toi, c’est donc ton père, répondit le loup ; il m’a accablé plusieurs fois d’injures, il est juste que le fils expie la faute du père. » Ayant ainsi parlé, il se jeta sur l’agneau, et le dévora cruellement.
Comme il est odieux de poursuivre ainsi un innocent, de le calomnier, et de le faire mourir ! Que de malheureux deviennent ainsi, comme les faibles agneaux, la proie de gens iniques, semblables à des loups voraces qui les dépouillent de leur bien, leur enlèvent la bonne réputation dont ils jouissent, et s’ils ne les privent pas de la vie, les privent tout au moins des avantages qu’elle présente.

Le corbeau et le renard

Un corbeau, haut perché sur un arbre, mangeait un fromage pris à une fenêtre. Comme un renard l’avait aperçu, il se mit à en louer l’éclat des plumes, le noble port de tête et l’élégance entière du corps : seule, disait-il, lui manquait la voix ; s’il en jouissait, aucun oiseau ne lui serait comparable. Mais ce fou, pour montrer qu’il n’est pas dépourvu de voix, et même d’une voix mélodieuse et suave, en se préparant à chanter, laisse choir de son bec le fromage, que le rusé renard happa de ses crocs avides.

La même dans un style plus orné:

Un corbeau était perché au sommet d’une branche d’arbre, mangeant avec égal plaisir et appétit un fromage qu’il avait pris à la fenêtre d’une ferme toute proche. Un renard le vit et l’envia et, tout en se pourléchant les babines, il dévorait déjà des yeux le fromage : il a beau tournoyer autour de l’arbre, encore et encore, avec fébrilité et s’agiter en tous sens, aucun espoir de s’emparer du mets convoité ne se laisse pourtant entrevoir. Il s’en remet donc à ses talents habituels, pose son séant à terre, tend le cou et le museau, dresse les oreilles, le regard fixé sur le corbeau. Le corbeau s’aperçoit qu’il l’épie et, dans un croassement, lui dit : « Que regardes-tu donc, filou ? » « Mais toi », répond le renard, « c’est toi que je contemple, mon bel ami corbeau ; diantre, la splendeur de ton plumage me plonge dans l’admiration : je ne me souviens pas avoir jamais rien vu de plus beau. Ô si tu écrasais autant les autres oiseaux par ta voix que tu les éclipses par l’éclat de tes plumes ! Assurément tu serais le plus parfait de tous et aucun oiseau ne serait assez téméraire pour oser te disputer la palme ». Le corbeau, émerveillé par ce concert de louanges, en remercie tout d’abord, comme il se doit, le renard ; il affirme pourtant ne pas être privé de voix, et lui dit : « Je t’en donnerai un aperçu », entonne aussitôt une chanson, et aussitôt laisse choir le fromage. Le renard le happa et prit la fuite, après s’être, à sa grande honte, joué du corbeau qui, passant du chant au gémissement, se mit à regretter sa stupidité, mais trop tard.
Ainsi se font prendre les sots en quête de louange, ainsi se font prendre les insensés à l’affût d’une vaine gloire. Que font-ils donc, en ouvrant grand les oreilles aux propos des flatteurs ? Ils gaspillent leurs biens, dilapident leur patrimoine, perdent leur réputation et sont les plus bernés au moment ils sont loués.

Combien le sort de la richesse est misérable, c’est Horace, ce sublime écrivain et humoriste, qui l’explique dans une très belle petite fable, la sixième satire du livre II, où il fait recevoir un rat des villes à un somptueux dîner donné par un rat des champs dans une luxueuse demeure. En plein banquet se fait entendre un énorme vacarme produit par des molosses, par des serviteurs ouvrant les portes ; et les rats de paniquer et de se précipiter dans leurs cachettes. Le rat des champs, qui ne connaît pas la demeure, les trouve à grand peine et, une fois le danger passé, tout en se remettant de ses frayeurs, il dit : « Va au diable ! Je préfère ma pauvreté et sa sécurité à cette tienne aisance, ses affres et ses angoisses ». Je donnerai ici la fable entière dans une version en prose.

Si quelqu’un, dit Horace, s’aventurait à célébrer le bonheur d’Arellius sous prétexte qu’il croule sous les richesses, sans savoir, sans doute, combien elles sont hérissées d’épines liées aux peines et aux soucis, mon cher ami Cervius l’en ferait à l’instant démordre grâce à cette fable. Un rat des villes, dit-on, fut invité un jour à dîner par un rat des champs, son vieil ami, dans son humble et modeste logis. C’était un rat des champs à la parcimonie d’un ancien temps, qui n’était pas habitué à gaspiller à la légère ce qu’il avait eu bien du mal à amasser ; il recevait pourtant ses hôtes non sans renoncer quelque peu à sa frugalité et à sa rudesse de mœurs. Il n’épargna donc ni le pois chiche, qu’il gardait, bien conservé, dans un coin secret, ni l’avoine, pour bien traiter son ami. Il lui offrait même des raisins secs et de petits morceaux de lard grignoté, se donnant le plus grand mal pour éviter, grâce à la variété des plats, le dégoût à son hôte hautain et délicat, qui touchait à peine du bout des dents à chaque denrée. Alors que le maître de maison en personne, et organisateur du banquet, couché sur du foin frais, mangeait des grains de blé et de l’ivraie, réservant à son hôte des aliments plus exquis, l’autre, lassé par une table si rustique, lui dit : « Pourquoi donc vis-tu depuis si longtemps une vie malheureuse dans ce talus ? Ne crois-tu pas qu’il vaut mieux préférer les hommes aux bêtes, la ville aux bois ? Écoute-moi, de grâce, et viens avec moi : puisque tous les êtres vivants qui naissent sur terre ont été, par la nature, dotés d’une âme mortelle, il n’est possible ni aux petits, ni aux grands, d’échapper à la mort. Voilà pourquoi, mon ami, fais-toi plaisir tant qu’il est permis et vis de façon à te rappeler souvent que l’on ne t’a accordé qu’un court laps de temps à vivre. » Ébranlé par ce discours, le rat des champs s’élance tout plein d’entrain hors de sa demeure : tous deux se mettent en chemin et projettent de se faufiler subrepticement la nuit en ville. La nuit avait déjà parcouru à demi la voûte céleste, quand ils pénètrent dans une vaste et riche demeure, où des lits sculptés dans le plus pur ivoire resplendissaient de couvertures écarlates et où l’on conservait, rassemblés la veille dans des corbeilles, les nombreux reliefs d’un immense festin. Donc, le rat des villes, après avoir installé le rat des champs sur un lit de pourpre, court çà et là en personne à la manière d’un esclave en livrée affecté au service et entasse mets sur mets ; il joue tous les rôles, supplée quantités de serviteurs et, pour ne rien offrir que de raffiné à son hôte, goûte et teste chaque plat. Assis à une si riche table, le rat des champs exulte d’aise, se félicite de voir sa condition améliorée et, goûtant son bonheur, affiche sur toute sa physionomie la joie et l’allégresse qu’ont d’habitude les bons convives. Mais voici que s’ouvrent à grand fracas les portes ; tous deux bondissent de leur lit et s’affolent, paniqués, dans toute la pièce : la frayeur augmenta plus encore, lorsque des chiens emplirent la vaste demeure de moult aboiements. Le rat des champs se mit alors à apostropher le rat des villes en ces termes : « Va au diable, toi et ta vie de malheur, elle n’a rien pour me plaire ; ce qui me plaît à moi, c’est ma forêt, mon coin ; j’y vivrai de légumes chichement et à la dure, mais ma tranquillité d’esprit, qu’aucun piège, qu’aucune frayeur n’ira perturber, m’en consolera facilement ».

Il n’y a pas lieu de consacrer tout un volume à accumuler des exemples de fables. Phèdre en donnera de très beaux exemples : dans ses vers brille un charme inhérent à la langue latine, tout à fait digne du siècle d’or augustéen. Ovide en donnera aussi dans ses Métamorphoses, que l’on trouvera récemment illustrées et expurgées, avec un petit commentaire soigné. Quoi de plus charmant et de plus élégant que le dîner offert à Jupiter par Philémon et Baucis, ensuite changés en arbres (VIII, § 15) ? Qui ne rit des oreilles d’âne de Midas (XI, § 5, 6 et 7) ? ou croit entendre coasser les paysans transformés en grenouilles (VI, § 8) ? ou encore jacasser les pies (V, § 9, 17) ?

À ces narrations j’en ajouterai une qui, sans être une fable, n’en est pas moins très proche, et dont il s’en trouve néanmoins certains pour défendre la véracité.

Un homme, en Belgique, buvait chaque jour, du petit matin jusques au soir : il rentrait à la maison imbibé de vin, maltraitait femme et enfants, distribuant coups de pieds et coups de poings. Sa femme n’ayant pas la force de supporter plus longtemps son ivrogne d’époux, décida de l’allonger sur une civière, enveloppé dans un linceul. Quand elle l’eut fait, elle se mit à le pleurer comme s’il était mort ; les voisins, attirés par ses lamentations, se rassemblent dans sa maison. Mais voilà que le mort en personne est tiré de son sommeil par la plainte qui enfle : il s’étonne des larmes de sa femme, en demande la cause, apprend que l’alcool l’a tué, mais qu’à présent, par une faveur divine toute particulière, il est revenu à la vie. Sidéré, il voue une haine éternelle à la boisson maudite, promet que jamais plus il ne boira une goutte de vin – et il il fit honneur à sa parole.

La même narration, dans un style un peu plus élégant:

Une dame belge avait pour mari un homme fort peu distingué, buveur patenté connu de toute la place publique ; quand il avait passé des journées entières en orgies dans les tavernes, dès que le jour tirait à sa fin, il rentrait d’habitude à la maison d’un pas titubant. À peine en avait-il franchi le seuil que femme et enfants battaient en retraite, se terraient dans leur cachette et attendaient que l’ivrogne eût cuvé son vin, sans quoi il levait la main sur elle, bourrait la malheureuse de coups de pieds et de coups de poings, jetait tout ce qui lui tombait sous la main à la tête de ceux qui se trouvaient sur son chemin, détruisait pour finir les tables, les meubles, tout. Comme cette femme si stoïque avait longtemps supporté cela et qu’elle avait tout essayé, elle décida de recourir à un remède ultime et de jeter, comme on dit, une sorte d’ancre sacrée, afin de détourner son mari de son infâme manie des beuveries. Un soir, celui-ci était rentré du bistrot à la maison encore plus aviné que d’habitude et totalement privé de ses moyens ; quand sa femme le remarque, méfiante, mais bien décidée à saisir l’occasion de mettre son plan à exécution, elle le guette de loin en se cachant, comme à l’accoutumée, jusqu’à ce que l’ivrogne s’endorme. Lorsqu’elle le voit tout hébété et qu’elle l’entend déjà ronfler, elle accourt immédiatement, prépare des bandelettes, lui attache les mains et les pieds ; alors elle lui enroule la tête dans un suaire, lui enveloppe le corps dans un linceul et l’allonge dans un cercueil, comme s’il devait bientôt être enterré. Puis, tout en prenant une tête d’enterrement, elle pleure le mort : la maison retentit de lamentations, les voisins arrivent, ce ne sont que sanglots et gémissements ; le mort entend sangloter les gens, redresse la tête à la stupéfaction générale ; sa femme, affichant de la joie mêlée à une égale et feinte stupeur, se rue dans un élan d’exultation sur la civière, défait le linceul, retire le suaire, dénoue les bandelettes ; et quand son mari lui en demande la cause, elle répond que les excellents citoyens qu’il voit là se sont rassemblés pour ses obsèques, que le vin lui a fait perdre conscience et lui a ôté la vie, mais que, par un miracle inouï, il est revenu des enfers. L’homme croit au mensonge habile de sa femme et, maudissant le vin, il jure par tout ce qu’il y a de sacré qu’il fera abstinence pour le restant de sa vie jusqu’à sa vraie mort – et il le fit vraiment tant qu’il vécut.

Dans un style plus oratoire:

Une sage et honorable matrone avait en Belgique pour mari un homme décrié pour ses nombreux vices, mais surtout réputé pour son ivrognerie. Que ne fit cette femme sensée pour ramener son insensé de mari à la santé ? À quelles manigances ne se livra-t-elle pas ? quelle énergie ne déploya-t-elle pas ? Mais son amour dément de la boisson s’était sans doute invétéré suite à une longue pratique et son ignoble manie s’était trop profondément enracinée dans son cœur pour pouvoir en être extirpée par quelque raison, ou par la honte. Chaque jour, il courait dans les bistrots et y veillait toute la nuit. Que de fois, sa bourse ne suffisant pas à satisfaire son gosier, quitta-t-il le bistrotier, dépouillé et même pratiquement estropié lors de bagarres et de disputes ? Que de fois sur le chemin du retour (si c’est bien s’en retourner que d’avoir le pas trébuchant et de s’étaler en trébuchant partout tous les deux pas ou en se cognant aux murs et aux tavernes) une horde de garnements ne l’a-t-elle pas poursuivi à coups de sifflets, de quolibets, d’excréments ? Mais, habitué à faire payer chez lui les injures reçues hors de chez lui, à peine franchissait-il le seuil de sa demeure qu’il se mettait aussitôt à pousser d’horribles vociférations pour qu’arrivent ses serviteurs, qu’arrive son épouse. Eux, au contraire, de chercher une cachette, de s’y terrer, de paniquer. S’il en avait attrapé un par surprise, il le projetait à terre et batttait atrocement le malheureux, et à coups de poings, et à coups de bâton. Que devait faire cette mère de famille ? Où devait-elle se tourner ? Allait-elle pleurer ? Implorer ? S’emporter ? Menacer ? Elle ne négligea rien, mais tout cela demeura sans effet. Qu’allait-elle donc faire ? Écoutez bien : elle imagina un plan audacieux. Un soir, il était vautré là, assommé par le vin, plongé dans un sommeil dont même le fracas de la foudre n’aurait nullement pu le tirer. Saisissant l’occasion, la femme s’approcha ; elle lui lie d’abord les deux mains, puis les pieds avec un solide cordon, lui recouvre ensuite la tête d’un suaire et lui enroule tout le corps dans un linceul ; puis elle l’allonge dans un cercueil tout prêt et allume de tous côtés des torches funéraires. Aussitôt elle pleure son époux mort, ses larmes, comme d’habitude chez les femmes, coulent abondamment sur commande et lui baignent la poitrine ; alors, tout en s’arrachant les cheveux et en élevant la voix sur un ton plaintif, elle s’écrie : « Mon cher mari, hélas ! mon cher mari, est-ce donc ainsi qu’à tout jamais tu m’abandonnes, veuve éplorée ? Est-ce donc ainsi que tu t’en es allé, emporté par une mort soudaine ? » Sur ces entrefaites se rassemble tout le voisinage, ils consolent l’endeuillée et il s’en trouve même pour se répandre, à genoux, en belles prières pour le défunt. Mais, alors que les uns se lamentent, que les autres se plaignent, que d’autres encore s’apitoient, voilà que le mort, réveillé par ces cris confus, laisse échapper du fond de la poitrine un gros râle, puis qu’il remue la tête et agite ses jambes attachées. Et là, tous de demeurer stupéfaits, de s’écrier que son âme est revenue dans son corps, que le défunt a été ramené à la vie. Sa femme qui, au milieu des larmes, étouffait à grand peine ses rires en pleurant un vivant qu’elle voulait donner pour mort, mais passée de la douleur à une joie feinte, s’écrie le plus fort possible en s’approchant de la civière : « Ô mon cher époux ! » Celui-ci l’entend, ouvre les yeux et, tout en ne voyant qu’une méchante lueur au travers de son linceul, sent que ses bras et ses pieds sont attachés par un gros nœud. Que croyez-vous qu’un vivant ait cru, en entendant les gens pleurer, gémir, hurler sur un cadavre et en voyant ce funèbre appareil ? De vivant qu’il était, l’horreur mêlée à la stupeur en fit presque un mort : il panique de pouvoir si peu remuer et entend en silence pleurer son épouse. « Est-ce donc ainsi », disait cette rouée, « que tu as été voué aux feux éternels, mon excellent mari ? Ô ! Si seulement, avant ta mort, tu avais purifié ton âme souillée par tant de beuveries si démentes ! » Le malheureux l’entend, immobilisé, et parvient finalement à répondre dans un murmure de mourant. Sa femme simule l’effroi mêlé à la joie et s’écrie : « Tu es vivant, chère tête, tu es vivant ? – Je suis vivant !, dit-il, de retour des bouches des enfers et du Tartare. Si je suis de retour de la mort ? Oui, je suis de retour, ô ma chère épouse, délivre-moi, ah ! de grâce, délivre-moi de mes liens ! » À peine avait-elle dégagé ses bras de ses bandelettes et sa tête de son suaire que celui-ci, levant les mains aux cieux, fait à haute voix le vœu solennel de ne plus toucher de toute sa vie au vin, ne serait-ce que du bout des lèvres – et il tint sa promesse en menant par la suite une vie sobre jusqu’à sa vraie mort.

Cicéron fournira de brillants exemples de narrations dans ses discours, Contre Verrès, Pour Cluentius, Pour Milon, etc., et dans ses livres, Les Devoirs, De l’Orateur, Sur la Divination. Horace en donnera lui aussi, très nombreux, et qui ne manquent pas de charme : Satire 5 du livre I, où il décrit son voyage de Rome à Brindisi ; Satire 9, où il raconte quels désagréments lui a causé un bavard ; Satire 8 du livre II, où il dépeint avec esprit un banquet dépourvu d’esprit. >

DEUXIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE. De la chrie

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CHAPITRE 1. DE LA CHRIE < ET COMBIEN ELLE A D’ESPÈCES >

Qu’est-ce que la Chrie ?

C’est l’exposition utile, ou bien l’explication, le développement d’un mot, ou d’un fait, ou de tous les deux ensemble.

Pourquoi donne-t-on le nom de Chrie à ce genre d’amplification ?

Parce que le mot chrie signifie en grec usage, utilité ; c’est pour cela que certains auteurs donnent à la chrie l’appellation d’usage.

Combien y a-t-il de chries ?

Il y en a trois : la chrie active, la chrie verbale, et la chrie mixte.

Qu’est-ce que la Chrie active ?

C’est la chrie où l’on expose, où l’on développe [exornat], une action ou un fait.

< Donnez un exemple. >

Les Lacédémoniens pour donner à leurs enfants l’horreur de l’ivresse, les mettaient en présence d’esclaves complètement ivres, afin que ce spectacle dégoûtant les détournât de se livrer à ce vice.
 Le septième roi de Rome, Tarquin le Superbe, ne répondit rien à un légat que lui avait envoyé son fils pour lui demander ce qu’il voulait qu’il fît dans la cité de Gabies afin de la soumettre au pouvoir de son père, mais il passa dans le jardin de son palais, suivi du messager qui attendait sa réponse et, tout en y déambulant, il décapita en silence à coups de bâton les têtes de pavots ; son fils en déduisit qu’il devait éliminer les grands de la cité, ordre qu’il exécuta promptement : c’est ainsi que toute la cité tomba au pouvoir de Tarquin. >

Qu’est-ce que la Chrie verbale ?

C’est celle où l’on développe des mots et des pensées sages.

< Donnez un exemple. >

1. Il est plus difficile de faire ce qui est ordonné, que d’ordonner ce qu’il faut faire. < 2. On combat parfois avec plus d’acharnement pour son foyer que pour ses autels. 3. Pour ceux qui s’écartent du sommet, il est facile de tomber au fond de n’importe quel précipice. 4. Il n’est pas à la portée d’un même individu et d’allumer un incendie et, une fois l’incendie allumé, d’en limiter l’étendue et l’intensité. 5. Les largesses faites à la communauté, tous les acceptent, mais aucun ne les retourne. >

Qu’est-ce que la Chrie mixte ?

C’est celle qui comprend un fait et une pensée ou une sentence.

< Donnez un exemple. >

Diogène ayant vu l’effronterie et l’impudence d’un enfant frappa son précepteur < à coups de bâton > en ajoutant aux coups ces mots-ci : « Est-ce ainsi que tu élèves cet enfant, confié à tes soins ! »

< Alors que le roi des Scythes était sur le point de mourir et qu’il avait convoqué ses quatre-vingt fils, il présenta à chacun d’eux un paquet de javelots à briser, mais en vain : qui donc pourrait briser tant de javelots attachés ensemble ? Quant à lui, retirant l’un après l’autre chacun des traits, il les brisa sans aucun mal et joignit à ce geste un illustre conseil : « Aussi longtemps que vous unira une affection réciproque, leur dit-il, aussi longtemps vous serez invulnérables et invincibles ; mais si quelque dissension vient à vous diviser et vous désunir, vous serez facilement vaincus. » >

CHAPITRE 2. PARTIES DONT SE COMPOSE LA CHRIE

De combien de parties < ou points essentiels > une chrie se compose-t-elle ?

De huit, savoir : l’Éloge [Encomium], la Paraphrase, la Cause, le Contraire, le Semblable, l’Exemple, le Témoignage des anciens, l’Épilogue.

Que signifie le mot Encomium ?

C’est qu’il faut commencer une Chrie par l’éloge de celui qui a dit un mot ou fait une action pouvant être le sujet d’une chrie.

Que signifie le mot Paraphrase ?

On entend par paraphrase l’amplification d’un mot ou d’un fait. La paraphrase n’est en latin qu’une interprétation plus libre et un développement plus clair d’un mot quelconque.

Que signifie le mot Cause ?

On entend par cause l’obligation de motiver l’argument que l’on a à développer. – Ainsi dans cette sentence : Tout obéit à l’argent, il faut chercher pourquoi tout obéit à l’argent qui est comme le maître de toutes choses, la cause, le motif qui, avant tout autre, se présentera à notre esprit ; c’est que l’argent est nécessaire pour presque tout.

Que signifie le mot Contraire ?

C’est qu’il faut confirmer par les contraires ce que nous avons à prouver. Ainsi : De même que tout obéit à l’argent, c’est-à-dire, comme les gens riches exercent leur empire sur les autres mortels et paraissent avoir la permission de tout faire, par contre, les pauvres traînent avec peine leur misérable vie ; ils sont méprisés et forcés d’obéir aux volontés des autres.

Que signifie le mot Semblable ?

Il nous apprend qu’il faut orner une pensée de quelques ressemblances. Ainsi : De même que les sujets sont les humbles serviteurs du roi, et qu’ils dépendent tous de lui, de même tout obéit à l’argent.

Que signifie le mot Exemple ?

Il nous avertit qu’il faut appuyer sur un exemple ce que nous voulons établir. Ainsi, voulez-vous prouver que l’argent est le maître de tout, vous direz que c’est par des largesses que César s’était préparé le moyen d’arriver à exercer son empire sur l’univers.

Que signifie le mot Témoignage des anciens ?

Il veut dire qu’il faut appuyer ce qu’on avance sur l’autorité d’un auteur ancien. Ainsi : je dirai que Virgile a pensé comme moi, que l’argent est tout-puissant, quand il s’est écrié :

À quoi ne forces-tu pas le cœur de l’homme,
Faim maudite de l’or !

Que signifie < enfin > le mot Épilogue ?

Il veut dire qu’il faut conclure en quelques mots bien appropriés tout ce qui a été dit.

CHAPITRE 3. PREMIER POINT ESSENTIEL DE LA CHRIE

Pourquoi commençons-nous une chrie par louer l’auteur d’une pensée ou d’un fait à amplifier ?

C’est que plus celui qui parle, ou qui agit, a d’autorité, plus ses paroles ou ses actions ont de poids. Quand nous avons une pensée ou un fait à développer, nous devons donc commencer par en louer l’auteur, pour nous concilier non seulement la bienveillance des auditeurs, mais encore par respect pour nous-mêmes.

De quelle manière [ratio] doit-on louer l’auteur d’une chrie ?

De deux manières [cautio], d’abord en ne lui donnant que des louanges vraies ; car ce n’est pas louer quelqu’un que d’en faire un éloge qu’il ne mérite pas, c’est se moquer de lui ; on pourra cependant, comme le dit Cicéron < dans ce cas >, accorder un peu plus d’éloges que ne concède la vérité, et employer en cette circonstance une figure qu’on appelle Hyperbole < ou Augmentation >. Mais on ne doit s’en servir qu’avec modération. La seconde manière de louer, est d’approprier l’éloge au caractère, à la nature, à la situation de celui qu’on loue. Ainsi, on ne doit pas louer un poète de sa force physique, mais de son génie ; un général de sa belle voix, mais de sa valeur, de sa science militaire.

Un élève. Donnez-nous, je vous prie, quelques idées sur la manière de commencer une chrie.

R. Je le ferai d’autant plus volontiers que les élèves, je le sais, n’ont rien qui leur coûte plus à composer que les exordes des chries. Quand ils ont à faire l’éloge de l’auteur d’un mot ou d’un fait, une fois qu’ils ont entonné cette phrase banale et puérile : « C’est avec raison qu’Isocrate est digne d’éloge », ils n’ont plus rien à dire. Pour remédier à cette difficulté, et les soulager dans cette partie ennuyeuse de leur travail, je vais donner des exemples variés d’exordes tirés de lieux et de figures de rhétorique ; ils apprendront à les imiter ou même à en composer de meilleurs.

Éloge de Cicéron tiré de Définitions accumulées

Cicéron, que nous pouvons appeler, à juste raison, le roi du Forum, le triomphateur invincible des âmes, la gloire et l’honneur de la Rhétorique, le disciple ou plutôt le père de l’Éloquence, la source de l’élégance de la langue latine, disait ordinairement : Il n’y a que la faute et le péché dont l’homme puisse avoir horreur et qu’il doive craindre. Le plus sage des hommes a-t-il pu dire rien de plus vrai, et d’une manière plus brillante ?

Je voudrais qu’on développât ensuite chacun des mots de cette pensée divine. Est-ce vrai, Cicéron, qu’on ne doit redouter rien plus que le péché ? Eh quoi ! ne doit-on pas craindre de perdre ses biens, de mourir, etc. ?

Éloge de Virgile par l’Énumération des parties et par la Concession

Que d’autres louent dans ce prince des poètes latins, sa science rare, sa modestie, son mépris de la faveur populaire, sa charité, sa pudeur, grâce à laquelle il a évité les obscénités communes aux poètes païens ; pour moi, j’admire la prudence et la sagesse qui brillent dans un grand nombre de ses vers, quand il dit, par exemple, le seul salut pour les vaincus est de ne pas en espérer.
Expliquons ce mystère, on dirait que ces vers manquent de bon sens, si on examine légèrement la pensée du poète. Comment, direz-vous, vous prétendez que le vaincu, pour veiller à son salut, ne doit pas espérer de se sauver ? Certainement, répondrai-je, il ne doit avoir aucun espoir, car lorsqu’il verra qu’il ne lui reste aucun moyen de conserver la vie, que ne fera-t-il pas ? à quel carnage ne se livrera-t-il pas pour se dégager ? etc.

Éloge d’Aristote par l’Étymologie du nom

Ce n’est pas sans un dessein de Dieu, < je crois >, que le nom d’Aristote a été donné au prince des philosophes. Que signifie en effet Aristos ? le Meilleur ; que signifie telos ? le suprême, le parfait < et l’absolu >. Ce nom a < certainement > été comme un présage de la gloire la plus brillante [absolutissima] dont ce grand homme a été tellement digne, qu’il semble que la sagesse a fixé sa demeure dans sa vaste intelligence, ou du moins on est porté à croire que la Providence l’a fait naître, pour qu’en lui brillassent la puissance et la beauté de tous les arts libéraux, tant il a dépassé < de beaucoup et de loin > par son génie les bornes de l’esprit humain. Écoutez ce qu’un jour ce grand homme dit, en l’honneur des belles lettres, à quelqu’un qui lui demandait en quoi les savants diffèrent des ignorants : Il y a entre eux, dit-il, la même différence qu’entre des vivants et des morts.
Ô réponse bien digne d’Aristote ! Ô parole digne du plus sage de tous les mortels ! Croyez-vous qu’elles vivent ces brutes qui passent leur vie dans l’ignorance absolue des arts libéraux ? Croyez-vous que ces hommes vivent, parce qu’ils sentent, qu’ils parlent, qu’ils jouissent de la lumière du jour ? Vous vous trompez, ce n’est pas là vivre, etc.

Éloge de Sénèque par le Genre et l’Espèce

Sénèque, le plus sage des Romains, s’est acquis à juste titre une grande gloire par plusieurs actions d’éclat, par sa vie exemplaire, par la modération dont il fit preuve dans l’adversité aussi bien que dans la prospérité. Cependant son nom est encore plus illustre par les monuments de son génie qu’il a transmis à la postérité. Ils renferment de si belles maximes, qu’à défaut d’autre gloire, celle-là seule suffirait pour le rendre célèbre. On dirait qu’il ne parle pas comme les autres hommes, mais qu’il rend des oracles ; qu’il n’écrit pas comme le commun des mortels, mais qu’il fait des lois ; et qu’elles sont belles, ô Dieux ! qu’elles sont ingénieuses, qu’elles sont profondes ! Voulez-vous que nous en examinions une ? Voyez avec quelle expérience et quelle habileté il reprend et gourmande la mauvaise habitude qu’ont certaines personnes de blâmer tout ce que font les autres : nous voyons devant nous les fautes d’autrui, dit-il, et nous ne voyons pas les nôtres qui sont derrière.
< Il en est exactement ainsi. > C’est ce qu’un fabuliste a traduit, en disant : nous portons une besace où nous mettons sur le devant les fautes d’autrui, et les nôtres par derrière < en sorte que les nôtres, nous ne les voyons jamais, celles d’autrui, au contraire, se trouvent toujours sous nos yeux, etc. >

Éloge de César par la Comparaison et les Contraires

Quoiqu’on ne puisse facilement décider si César l’emporte plus par son éloquence que par ses hauts faits, par son style que par son épée, par ses écrits que par ses actions, par ses commentaires que par ses victoires, par son talent oratoire que par son génie militaire, je pense qu’il a été plus grand écrivain que grand général ; que son éloquence a été supérieure à ses victoires ; je dirai même que sa supériorité dans les lettres surpasse sa grandeur d’âme, sa valeur, et ses succès dans la guerre. Qui ne conviendra en effet qu’il a déshonoré ses exploits par des désastres sans nombre ; qu’il a arrosé du sang des malheureux les lauriers qu’il a moissonnés ; qu’il n’a augmenté sa puissance que par le pillage des villes et des provinces conquises ; et qu’il n’est monté comme par degrés au faîte de la gloire, que par les dommages infligés aux étrangers, et par des massacres publics ; tandis que les victoires de son génie, les triomphes de son éloquence, n’ont jamais été non seulement funestes à personne, mais elles ont, au contraire, été des plus utiles à la postérité, et elles ont acquis à César une gloire immortelle. Appréciez ce que je viens de dire, et ce qu’on peut dire de César, réfléchissez sur cette pensée qui vient de lui, et, à la griffe, comme on dit, reconnaissez le lion : Rien, dit-il, ne doit être plus agréable à un général que de pardonner à des suppliants.
Écoutez, généraux, députés, tribuns des soldats, écoutez César, le premier et le plus grand de tous les généraux, écoutez ce qu’il dit au sujet des devoirs à observer dans la guerre ; apprenez de lui ce que vous devez faire, si vous voulez cueillir des lauriers, et remporter des victoires dignes d’être célébrées. < Rien, dit-il, > etc.

Éloge de Quinte Curce par les Semblables

Quand je lis l’Histoire de Quinte Curce, ce qui m’arrive souvent, et que je l’approfondis, il me semble que je me promène dans un jardin magnifique, au milieu de plates-bandes émaillées de belles petites fleurs, dont l’agréable odeur m’engage, et me pousse, par un attrait irrésistible, à le lire de préférence à tout autre, et à en goûter les délices. En lisant son histoire, mon esprit travaille, attiré doucement, et comme entraîné par la variété merveilleuse des pensées qu’elle contient. Il en est cependant une que je préfère à toutes les autres, et que j’aime à admirer, avec plus de soin, comme on respire l’odeur d’une fleur rare. Il n’est pas de hauteur, dit-il, où la vertu ne puisse atteindre.
Quelle est en effet la hauteur, si grande et d’un si difficile accès qu’on l’imagine, où l’homme vertueux ne puisse espérer d’arriver et n’arrive ? quelles difficultés lui opposera-t-on qu’il ne brise ? quels sont les obstacles, si nombreux qu’ils soient, dont il ne triomphe ?

Éloge de Sévérinus Boèce par les Effets

Si j’avais à rappeler dans un discours quel grand homme fut Sévérinus Boèce, combien il fut comblé de gloire de toute sorte, quelles faveurs il obtint auprès des rois, si j’avais à rappeler sa vive foi en Dieu, sa sagesse dans l’administration de l’État, sa profonde connaissance de toutes les langues, les témoignages qu’il a laissés de ses vertus, les revers, les chaînes, les tortures qu’il a endurés, la mort cruelle qu’il a supportée pour la défense de la religion catholique, je ne ferais certainement autre chose, à mon avis, que ce que fit un malencontreux personnage qui prétendait éclairer le soleil avec la lumière d’une chandelle : contentons-nous donc d’admirer un rayon de ce soleil de gloire ; passons sous silence ses actions glorieuses, réfléchissons sur ce qu’il a dit, et rappelons-nous surtout cette pensée digne de l’admiration de tous les siècles : Ceux qui font du mal sont plus malheureux que ceux qui le souffrent.
Qui croira que le persécuteur est plus à plaindre que celui qui est persécuté ? etc.

Éloge de saint Jérôme par Accumulation de pensées morales

La puissance de son admirable génie et sa science, qui ont fait de saint Jérôme le plus célèbre docteur de l’Église, méritent au plus haut point la gloire et le respect. On ne saurait assez louer son érudition et sa connaissance parfaite de toutes les langues et de tous les arts libéraux, où il se montra supérieur. Cependant, de ses innombrables qualités, il n’en est pas de plus grande que la sagesse extraordinaire dont il donna des preuves pendant toute sa vie, et que les grandes et belles pensées répandues dans les monuments de science et d’érudition qu’il nous a laissés. Pour qu’on ne m’accuse pas d’exagération, je crois utile d’en citer une seule, et de la proposer à l’admiration de tous les hommes. « La seule liberté, dit-il, est de ne pas se rendre l’esclave du péché. »
Eh quoi donc ? ô le plus grand des docteurs ! celui qui ne dépend que de lui, qui vit à son gré, celui-là n’est pas libre ? Non, il ne l’est pas. Celui que rien ne contraint, qui n’est poussé par aucun besoin, qui fait tout librement, vous prétendez qu’il n’est pas libre ? Non, je le prouverai, etc.

Éloge de saint Ambroise par l’Interrogation et l’Augmentation

Quelle langue assez éloquente, quel talent de paroles assez souple et disert, quel genre de discours assez parfait, pourront exprimer et énumérer les titres de gloire que saint Ambroise s’est acquis par sa sainteté et la grandeur de son génie ? Les mots me manquent toutes les fois qu’examinant les travaux de rare érudition qu’il a transmis à la postérité, les grandes pensées qu’il a développées éloquemment de son vivant, et qu’il a consignées dans ses lettres, j’en admire la variété et la majesté. Cependant voici chez lui la pensée qui m’a paru toujours la plus belle de toutes, et que je regarde comme la plus utile et la plus nécessaire pour former les mœurs : La luxure est la pépinière et la source de tous les vices.
Si l’on veut triompher de tous les vices, le seul moyen est de déclarer la guerre à la luxure, et se montrer l’éternel ennemi de ce vice capital, etc.

Éloge de Diogène par Accumulation et Antithèses

Cet homme, le plus pauvre et le plus riche des mortels, ce contempteur des choses humaines qui foulait aux pieds le faste et l’orgueil, ce philosophe ridicule et admirable, ce Diogène qui, tournait tout en dérision, a-t-il pu dire quelque chose de plus vrai et de plus ingénieux que sa réponse à la personne qui lui demandait quel était le fardeau le plus lourd à supporter ? C’est un ignorant, dit Diogène.

Éloge de Sénèque le tragique par Antonomase

Quelle sagesse et quelle vérité dans cette pensée admirable de Sénèque, l’astre le plus brillant du théâtre espagnol, le premier de tous par la finesse de son esprit, et supérieur à tous par la noblesse de ses pensées ! Il ordonne le mal, celui qui ne le défend pas et n’empêche pas de le faire quand il le peut.

Éloge de Salluste par l’Exclamation

Toutes les fois que je parcours, que j’examine attentivement les œuvres éternellement dignes d’admiration de Salluste, le prince de tous les historiens, à mon avis, je ne puis me contenir, et je m’écrie dans mon admiration : Ô grand homme ! le premier de tous dont on doit célébrer la gloire ! Ô génie digne d’être éternellement honoré ! Avec quelle prudence il a décrit tous les événements de son temps, avec quelle gravité il les a racontés, et a dit : La gloire de nos ancêtres est pour la postérité une lumière qui ne souffre pas qu’on laisse dans l’obscurité le bien et le mal qu’ils ont faits.

Éloge de Quintilien par la Répétition

Ce n’est pas sans motif qu’on célèbre le talent et l’érudition de Quintilien, ce grand et savant déclamateur, ce maître des rhéteurs. Qui est plus éloquent que lui dans les éloges ? plus mordant dans la critique ? plus subtil dans la discussion ? plus fleuri dans les expressions, plus fin dans les idées ? Je ne l’ai jamais vu plus spirituel et plus pressant que dans cette pensée : On est assez riche quand on ne veut rien de plus que ce que l’on possède.

Éloge de Théophraste par Apostrophe

Dites, Théophraste, vous le plus célèbre disciple du grand Aristote, vous qui avez acquis dans l’éloquence une telle gloire que Cicéron vous a appelé le plus savant et le plus éloquent des philosophes, dans quel but aviez-vous toujours à la bouche et répétiez-vous souvent : Le temps est le bien le plus précieux, alors que la plupart des gens passent leur vie dans les futilités et, ce qui est encore plus grave, dans les vices et les crimes ?

Éloge de Démosthène par Suspension

Je souffre, dit un jour Démosthène. – Qu’est-ce qui vous fait souffrir, père et maître de l’éloquence, qui surpassez tous les orateurs par votre gloire dans l’art de bien dire, par la force, la sublimité, la chaleur, le raffinement du style, la composition ? Qu’est-ce qui vous fait souffrir ? la fortune, qui n’a pas exaucé vos vœux ? une maladie, ou quelque chagrin qui vous ont frappé ? – Je souffre de voir quedes artisans se lèvent avant le jour et plus tôt que moi. – Ô admirable débat ! Ce grand orateur est affligé parce que des ouvriers se montrent plus diligents que lui, etc.

CHAPITRE 4. DE LA PARAPHRASE, SECOND POINT ESSENTIEL DE LA CHRIE

La Paraphrase n’est autre chose que le développement, l’exposition plus large d’une idée. On peut développer une idée quelconque, de la même manière qu’on amplifie une période. Souvent il suffit de développer chaque mot de la pensée en question. Ainsi, énoncez-vous cette pensée : Tout est commun entre amis : le mot tout comprend les richesses, les honneurs, le bonheur et le malheur ; par amis on entend non seulement ceux qui ne le sont que de nom, mais encore ceux qui s’aiment réellement, etc. Entourez ces explications de quelques figures et vous aurez une paraphrase. C’est ainsi que vous pourrez paraphraser. < Par exemple : > « Ô force admirable de l’amitié ! Elle unit deux cœurs et fait que tout est commun entre eux, non seulement parce qu’ils habitent la même demeure, parce qu’ils sont de la même patrie, mais encore par la plus douce conformité de sentiments. » (Continuez par subjection.) « Quelle est la chose que possède un ami, et qu’il ne mette pas en commun avec son ami ? A-t-il de la fortune ? il la partage largement avec lui ; des honneurs ? » etc.

< Vous plaît-il d’amplifier cette autre sentence ?

La fortune sourit aux audacieux.

Chacun de ces trois mots est à développer de façon semblable, selon une méthode elle aussi assez semblable.

Vous expliquerez le premier mot par la subjection mêlée à de fréquentes répétitions ; par l’isocolon, etc.

Aux audacieux

Qui sont les audacieux ? Ce sont ceux que le danger n’effraie pas, qui mettent leur vie en péril, qui ne craignent ni les blessures, ni la mort, que nulle peur ne paralyse, que nul revers de fortune n’arrête ; qui, poussés par un illustre désir de gloire, se jettent les premiers dans le gros des bataillons ennemis, s’il faut engager le combat ; approchent les échelles, sautent les premiers dans le camp ennemi, s’il faut prendre d’assaut un rempart ; qui, même blessés, ne cèdent pas de terrain ; même abandonnés, ne pensent pas à la fuite ; même abattus, ne perdent pas courage.
Si elle trouve de tels gens, la fortune, cette grande déesse, quoiqu’aveugle, inconstante, toujours changeante et incertaine et, comme le dit le prince des poètes lyriques, « constante à jouer son jeu capricieux », pourtant leur  sourit. À l’abri du danger, invincibles au combat, insensibles aux revers, elle les garde, les défend, les protège, elle lève les obstacles, aplanit les difficultés, leur fraye une route vers la victoire, leur gagne les couronnes et les triomphes d’une gloire immortelle.

Prenons-en encore un exemple.

Tant que tu seras heureux, tu compteras de nombreux amis.

Cette sentence consiste seulement en ces deux membres : I. Tant que tu seras heureux. II. Tu compteras de nombreux amis. Or c’est ainsi que je déploierai chacun d’eux, en examinant donc ce que c’est que d’être heureux ; puis ce que c’est que de compter de nombreux amis.

Tant que tu seras heureux.

Être heureux, c’est : 1. Jouir d’un destin prospère. 2. Posséder de grandes richesses. 3. Obtenir dignités et honneurs. Voici comment vous l’exposerez par une accumulation de synonymes :

Aussi longtemps que le destin répondra à tes souhaits et exaucera tes vœux ; aussi longtemps que tout se déroulera selon ta volonté ; tant que tu crouleras sous les richesses, les honneurs et tous les autres biens de la vie ; tant que fièrement ta maison, etc.

Tu compteras de nombreux amis.

Tu trouveras des gens en infinité pour se déclarer haut et fort tes serviteurs et tes obligés, pour te promettre leur singulier dévouement en tout genre de service qui vise ta gloire et tes intérêts, pour clamer publiquement qu’ils ne s’épargneront aucune peine pour toi, aucune charge, pour veiller à ce que toute chose t’agrée, pour t’entourer de tout leur soin et de toute leur attention. Ils accourront en foule à ta rencontre quand tu paraîtras en public, ils t’accompagneront, t’escorteront, t’accueilleront en termes déférents, te salueront avec amabilité, t’embrasseront, te vénéreront. >

CHAPITRE 5. TRANSITIONS POUR LIER ENTRE ELLES LES PARTIES DE LA CHRIE

Nous ajoutons certaines formules de transitions pouvant servir à toutes les chries, pour lier entre elles les différentes parties dont elles se composent. Nous avons déjà dit que ces sortes de transitions étaient à peine soumises aux règles de l’art. Elles sont naturellement tirées du sujet même, et le choix en est laissé à l’intelligence de l’orateur ou de l’écrivain. Néanmoins, pour que même en cette matière vous n’ayiez rien à désirer, je vais donner quelques formules de transitions qui puissent convenir à presque toute sorte de sujet. Prenons par exemple cette pensée :

Le chemin qui conduit à la vertu est difficile.

Transition entre la paraphrase et la cause

Si vous me demandez la cause de la difficulté que l’on éprouve pour marcher dans le chemin de la vertu, je vous dirai que ce chemin est difficile, parce que, etc.

Me demandez-vous d’où vient cette difficulté ? vous ignorez donc qu’on n’en peut assigner d’autre que, etc.

< Voulez-vous apprendre de moi la cause de cette difficulté ? Écoutez. Ce chemin me semble difficile, parce que, etc. >

Il n’est pas étonnant que le chemin de la vertu soit fatigant, car, etc.

Mais pourquoi nous étonnons-nous que le chemin de la vertu soit < aussi escarpé et > si embarrassé ? C’est que, etc.

La raison de cette difficulté me paraît toute naturelle, c’est que nous sommes enclins au vice, etc.

Entre la cause et le contraire

Le chemin du vice est au contraire facile et agréable. Nous y sommes portés si naturellement, que nous n’avons pas besoin de guide.

< Au contraire > qu’y a-t-il de plus facile que de glisser dans le vice ? qu’y a-t-il < au contraire > de plus doux, de plus charmant que le chemin du vice ?

Aucun chemin < au contraire > n’est plus accessible, plus débarrassé de tout obstacle < que celui qui conduit aux vices, ou plutôt nous y précipite >.

Autant le chemin de la vertu est abrupt, hérissé de difficultés, autant celui qui nous entraîne au vice est agréable et toujours en plaine.

Mais, ô misérable condition que la nôtre ! autant nous éprouvons de difficultés pour arriver à la vertu, autant nous goûtons de plaisir quand nous nous jetons dans le vice.

Plût à Dieu que le chemin du vice fût aussi difficile que celui de la vertu ! Mais le vice et la vertu ne peuvent avoir rien de semblable ; c’est par la peine que nous arrivons à l’un, et par le plaisir que nous dirigeons vers l’autre ;

Allons, jetez les yeux sur le chemin de la vertu ; ô Dieu, qu’il est malaisé !

Entre le contraire et le semblable

De même qu’il est ordinairement pénible de monter, et que monter est d’autant plus difficile que nous sommes plus faibles et que la colline est plus raide, etc.

De même qu’en fait d’architecture, construire exige un travail pénible, tandis que détruire n’en exige que fort peu, etc.

Voyez avec quel soin, quelle peine on peint un tableau qui peut être déchiré, détruit en un instant, de même, etc.

Ce n’est pas sans un pénible et long travail, ce n’est pas sans danger que l’on extrait l’or et le diamant de roches inaccessibles, et des perles précieuses du fond de la mer.

Pensez au travail énorme qui est nécessaire pour apprendre les premiers éléments de tous les arts, et vous comprendrez, etc.

Entre le semblable et l’exemple

Je prends à témoin tous ces héros qui ont passé leur vie dans les tourments pour être vertueux.

Je prends à témoin tous ceux qui, au prix de leur sang, ont acquis ce trésor, je vous appelle en témoignage, hommes et femmes illustres, et vous Alexis, et vous Carloman, pour arriver à la vertu, etc.

Ils savent à quel prix, par quelles fatigues on acquiert la vertu, ces grands saints, Athanase, Chrysostome, Basile, etc.

< Vous avez éprouvé cette peine, docteurs illustres, martyrs si invincibles, vierges si célèbres, pendant que…, etc. >

Qu’est-il besoin d’exemples pour établir ce que nous avançons ? Qui ignore en effet ce qu’ont eu à supporter ceux qui ont suivi le chemin de la vertu ?

Vous demandez des exemples ? vous désirez produire des témoins ? parcourez les annales de toutes les nations, etc.

Entre l’exemple et le témoignage

C’est la signification que le Christ a voulu donner à ces paroles : La porte du ciel est étroite.

C’est encore ce que pensait celui qui disait : Les Dieux nous vendent tout au prix de longs travaux.

Pythagore a-t-il voulu dire autre chose en affirmant que la vertu ne peut s’acquérir sans peine ?

< Écoutez ce qu’Horace a écrit à propos de cette même sentence : « La vie n’a jamais rien accordé aux mortels sans beaucoup de travail. »

C’est précisément ce que tu voulais dire, Sophocle, quand tu affirmais que sans peine, l’être humain ne réussit jamais rien.

Mais pourquoi disputer davantage ? Écoutons avec quel brio Cicéron a précisément approuvé cette sentence. >

Formules d’Épilogues

Puisqu’il en est ainsi, qui n’avouerait que le chemin de la vertu est difficile, < que la chose est pleine d’embarras ? > etc.

Puisque les choses sont telles, il n’est personne, je pense, assez dépourvu de raison, pour ne pas, etc.

C’est pourquoi nous devons avouer que cet auteur n’a dit que la vérité en assurant que le chemin de la vertu est, etc.

< Et il s’en trouvera ensuite pour oser mettre en doute ce qui a été établi par tant de raisons ? Il est difficile, c’est évident, etc.

Mettons un terme à ce discours et emportons l’adhésion par cette parole visiblement oraculaire : rien n’est plus difficile que la pratique de la vertu, etc. >

Mais il est temps de terminer le discours, finissons donc en répétant, comme au commencement, que le chemin de la vertu, etc.

Ces formules d’épilogues et de conclusions sont banales [vulgares], et peuvent convenir [communes] à toutes sortes de sujets ; mais il en est de plus élégantes, de meilleures, que l’on tire du sujet < même de la Chrie >, ou, comme on dit, « des entrailles de la cause » ; on en verra plus bas des exemples variés.

CHAPITRE 6. EXEMPLES DE CHRIES

Nous avons dit qu’il y a trois genres de chries :

1° Celles qui consistent dans les mots et que l’on appelle verbales ;

2° Celles qui consistent dans l’action et que l’on appelle actives ;

3° Celles qui consistent dans les mots et dans l’action et que l’on appelle mixtes.

Nous donnerons des exemples de chacune d’elles, mais surtout des chries du premier et du second genre, et nous les développerons dans un style plus élégant que nous ne l’avons fait précédemment : on verra ainsi la différence qui existe entre ces deux manières d’écrire, ce qu’il faut éviter, et ce qu’il faut imiter.

Chrie verbale. < Sur ces propos du roi Salomon : > Le nombre des sots est infini

[1. Éloge]

De toutes les maximes de Salomon, il n’en est pas de plus sage que celle-ci : Le nombre des sots est infini.

C’est ainsi que s’exprimerait un grammairien, mais un rhéteur lui donnera la forme suivante :

Un illustre roi qui, par sa sagesse extraordinaire et divine, a surpassé les autres mortels, et a reçu le nom glorieux de sage, nom qui, pour ainsi dire, est attaché à sa personne, Salomon, dis-je, a dans ses paroles et ses écrits fait preuve de sagesse ; mais il n’a jamais rien dit de plus conforme à la raison et à la vérité que lorsque, animé de l’esprit divin, il a déclaré que le nombre des sots est infini.

[2. Paraphrase]

Rien n’est plus vrai. Presque tous les hommes déraisonnent ; il n’est pas de lieu où l’on ne trouve des sots. Ils le sont en effet ceux qui préfèrent le vice à la vertu, la terre au ciel, la créature au créateur. Or il y a un nombre infini de sots de cette espèce, donc le nombre des sots est infini.

Ce discours est grossier, sans élégance, on l’ornera de la manière suivante :

Le fait n’est que trop vrai : la plupart des mortels, je le dis sans haine, sont d’autant plus atteints de démence, qu’ils croient être plus sages que les autres ; où irez-vous, je vous prie, où vous ne trouviez des insensés ? le plus grand nombre de ceux que vous voyez, soigneux de leurs intérêts, goûtant les plaisirs de la vie, s’occupant activement de leurs affaires, et menant à bonne fin ce qu’ils ont entrepris avec prudence, ceux-là, dis-je, ceux que l’on vante comme sages, qu’on exalte comme prévoyants, comme ayant la vue perçante, comme ingénieux, ceux-là, Salomon, ce roi des sages, prétend avec raison qu’ils sont les moins sages et les plus sots. Quoi donc ? ne méritent-ils pas le nom d’insensés, de sots, ceux qui préfèrent la honte à l’honnêteté, la débauche à la tempérance, le vice à la vertu, la terre au ciel, les biens périssables aux biens éternels ? N’appellerai-je pas insensés ceux qui, faisant abandon des joies célestes d’une vie bienheureuse, ne recherchent que d’obscènes voluptés ? N’appellerai-je pas insensés ceux qui, pour un plaisir d’un instant, se préparent un supplice éternel ? qui, foulant aux pieds la raison, mènent une vie semblable à celle des bêtes, se laissent séduire par les vaines fumées de la gloire et ne jugent rien d’après les règles du bon sens et de la vérité ?

< Voyez-vous la différence entre chacune de ces paraphrases ?

[3. Cause]

La cause de cette sottise si manifestement évidente, c’est que la plupart des gens ne prennent pas la raison pour guide, mais leurs désirs, qui les entraînent vers ce mode de vie dément. >

Exposez le même sujet par Allégorie

Peu de gens prennent pour guide de leur conduite la raison qui devrait tenir le gouvernail, et diriger le cours de la vie ; loin de là, on la rejette pour se précipiter dans le crime et la honte ; croupir dans la sentine des vices ; à sa place, la passion tient le gouvernail et expose l’homme aux troubles de l’âme qu’on peut comparer à de terribles tempêtes.

[4. Contraire]

< Au contraire, > le nombre des sages est extrêmement petit.

Développez cette pensée par Induction allégorique

Au milieu de tant de naufragés insensés, de rares sages apparaissent dans l’immense Océan de cette vie si orageuse. On ne compte qu’un seul Orphée, qu’un seul Ulysse, qui aient résisté au charme trompeur du chant des Sirènes, et qui n’aient pas perdu la raison, séduits par les enchantements de Circé ; qui n’aient pas traversé sans dommage les Scylles et les Charybdes ; et qui aient enfin abordé au port de la vertu.

[5. Semblable]

Ainsi que les cailloux inutiles et les plantes qui n’ont aucune valeur, le nombre des sots est infini.

Développez cette pensée dans un style plus orné, par les incises et la répétition < etc. >

Vous compterez plutôt les flots soulevés par la tempête, les feuilles des arbres que le froid de l’hiver fait tomber, les grains de sable poussés sur le rivage de la mer, que vous ne compterez les hommes dépourvus de raison et de prudence. C’est ainsi que la nature a voulu que tout ce qui est d’une valeur supérieure fût rare, et que ce qui n’a aucun prix se trouvât partout ; c’est ainsi que vous voyez en tous lieux des pierres et des cailloux dont on ne fait nul cas, des champs où pullulent les ronces et les plantes nuisibles, etc.

[6. Exemple]

Vous pourrez encore citer comme exemple Noé qui seul fut trouvé sage parmi les innombrables insensés de son époque.

Développez ainsi ce dernier exemple, manière de joindre le point suivant à celui qui précédait.

Ce n’est pas seulement au temps de Noé que les insensés commencèrent à être en nombre infini. Dès le berceau du monde ils devinrent si nombreux, qu’après 1556 ans, Noé fut le seul que Dieu déclara sage. D’après l’ordre du Très-Haut, il construisit, pour y recueillir la sagesse bannie de la terre, un navire où, seul avec les siens, il fut sauvé du naufrage qui fit périr le genre humain.

[7. Témoignage des anciens]

David roi et prophète confirma la pensée de son fils Salomon quand il dit qu’on ne trouva pas un seul homme qui fût sage.

Employez < ainsi ce > témoignage avec élégance en vous servant de l’apostrophe :

Vous avez vu, très saint prophète, dont la sagesse a été encore supérieure à celle de Salomon votre fils, combien cette pensée est juste. C’est de vous qu’il a tiré cette science et cette philosophie divine ; il vous avait certainement entendu quand, étonné et stupéfait du petit nombre des sages, vous vous écriiez que Dieu, après avoir examiné toutes les créatures, n’avait pas trouvé même un seul homme qui fût sage, qui suivît exactement le chemin de la vertu, qui menât une existence honorable. « Tous ont dégénéré, disiez-vous, il n’en est pas un seul qui ait du bon sens. »

[8. Bref épilogue]

Salomon a donc dit sagement que le nombre des sots est infini.

Terminez plus élégamment par l’interrogation rédigée en forme de période

Si l’on admet comme vrai ce dont tout esprit sain affirme la parfaite vérité, ne doit-on pas avouer que Salomon a fait preuve de la plus grande sagesse, en disant que le nombre des sots est si grand qu’on ne pourrait les compter ?

Chrie active. Saint François avec son compagnon parcourt la ville pour y prêcher d’exemple et non en paroles.

Je vais exposer le plan de chaque partie de cette chrie, pour qu’on puisse l’imiter facilement.

[1. Éloge]

Commençons par l’éloge de saint François.

Faites tous silence : François se prépare à prêcher. Voulez-vous remplir une page avec cette seule ligne ? Vous développerez les trois parties qu’elle contient. 1° Faites tous silence : Développez par l’énumération des parties, en vous adressant à tous ceux à qui on peut commander le silence. 2° François : Expliquez ce qu’est François, par différentes définitions, et par les effets. 3° Se prépare à prêcher : Exposez, en employant les circonstances, ce que c’est que se préparer.

Orateurs, faites silence ; taisez-vous, rhéteurs, prédicateurs ; écoutez ce nouvel apôtre, ce François, illustre défenseur de la pauvreté religieuse, ce généreux contempteur de la richesse, et ce riche partisan de l’indigence, ce savant littérateur, cet orateur éloquent ; François sort de sa cellule pour aller prêcher ; prêtez-moi toute votre attention.

[2. Paraphrase]

Vient maintenant la paraphrase ou plutôt l’explication de l’action qui fait l’objet de cette chrie, et que je résume en trois parties : François parcourt la ville en gardant un modeste silence.

Cette action doit être amplifiée par les circonstances et les conséquents. Les circonstances sont le silence, et la modestie de François parcourant la ville. Les conséquents sont le concours de citoyens avides de le voir, c’est l’admiration qu’excite sa vertu, et qui est attestée par tant de marques.

Vous traiterez cette paraphrase ou bien cette exposition par la correction oratoire, vous y ajouterez de fréquentes antithèses et des suspensions < etc. >

Allons, ouvrez les yeux et voyez. Les oreilles ne seront d’aucun usage dans ce sermon, car il consistera dans le silence, et la voix ne s’y fera pas entendre : ce sont les actions, et non les paroles, l’exemple et non le discours, qui y joueront leur rôle. Qu’attendez-vous ? François ne monte pas en chaire, mais il descend au milieu de l’assemblée ; il n’entre pas dans le temple, mais il parcourt la ville ; il n’agite pas les mains pour faire des gestes, mais il les tient immobiles sur sa poitrine avec beaucoup de modestie.
Néanmoins, quoique ce divin orateur ne prononce aucune parole, quoiqu’il n’interpelle et ne regarde personne, quoiqu’il marche en gardant le silence, d’innombrables auditeurs, hommes, femmes, viennent en foule au-devant de lui, pour l’écouter (mais je me trompe une seconde fois), pour le voir. Ils volent vers François, ils admirent la modestie de son maintien, sa patience, ils remarquent sa tenue misérable, ils vantent la sainteté de sa vie ; ce n’est pas seulement par des vœux qu’ils témoignent leur respect, mais encore par les marques de vénération qu’ils lui donnent en s’inclinant sur son passage. Les uns tombent à ses pieds, et lèchent les traces de ses pas imprimées sur le sol ; d’autres, d’une main tremblante, touchent les bords de son vêtement déchiré, et en coupent furtivement un morceau. Mais pourquoi rappeler une à une toutes ces marques d’honneur ? tous, par sa présence, sont enflammés du zèle de la vertu, de la crainte salutaire de Dieu, et ils pensent à la vie éternelle. Pendant ce temps, le saint homme rentre dans sa cellule, et comme son compagnon lui dit : « Que faites-vous ? où allez-vous, mon père ? vous étiez sorti, me disiez-vous, pour prêcher ? où est le sermon ? – Nous l’avons fait, lui répond François ; c’est dans l’exemple, et non dans la parole, qu’a consisté mon sermon. »

[3. Cause]

Comme cause de ce sermon fort utile et supérieur à tous les autres sermons, vous pourrez ajouter : « les exemples sont plus efficaces que les paroles ». Cette cause pourra être développée par accumulation, et amplification de pensées, termes signifiant à peu près la même chose. Vous commencerez par une exclamation.

Ô magnifique sermon ! Ô discours sans paroles et néanmoins très éloquent ! Vous l’avez prononcé, ô François ! et ce discours a été celui dont vous avez retiré les plus heureux fruits. Vous avez persuadé d’autant plus facilement que votre main est plus persuasive que la langue, et que les exemples sont, pour triompher des âmes, des armes de guerre plus puissantes que les préceptes. En effet, les préceptes nous éclairent, mais les exemples nous enflamment ; ceux-ci nous appellent, ceux-là nous entraînent ; ceux-ci nous conseillent, ceux-là nous persuadent. Vous qui professez l’art oratoire, voulez-vous persuader ? voulez-vous aplanir le sentier si ardu de la vertu ? Allez, marchez en avant, donnez l’exemple, on vous suivra spontanément ; exhortez plutôt par des actes que par des préceptes ; ne vous bornez pas à peindre, seulement en paroles, la beauté céleste de la vertu, c’est à peine si l’on vous écoutera et si l’on vous croira ; mais montrez-en la beauté par votre conduite, vous enflammerez de son amour ceux qui la verront en vous.

[4. Contraire]

Montrez maintenant par le contraire que les paroles ne touchent pas autant que les exemples, et attaquez ces orateurs qui, ne faisant pas ce qu’ils enseignent, plaisent parfois, mais ne touchent jamais.

Et vous, vains orateurs, qui chatouillez des oreilles inexpérimentées par de douces paroles et une séduisante abondance de mots, vous n’obtenez qu’une fugitive faveur populaire, quelques bribes de renommée. Dites, je vous prie, dites-moi quelles émotions, quelles conversions, quels miracles de vertu ont obtenus les beaux discours que vous avez prononcés. Vous apportez ceux que vous avez longuement préparés, médités chez vous, vos phrases sont tirées au cordeau, d’une correction parfaite ; vous grossissez la voix, vous étourdissez de vos cris des auditeurs qui ne vous écoutent pas, quels fruits retirerez-vous de votre peine ? Vous êtes tout en feu, et vos auditeurs restent froids ; ils bâillent au plus beau moment de votre discours, et s’endorment quand vous tonnez. Pourquoi cela ? C’est que vos mœurs ne sont pas en rapport avec vos discours ; c’est que vous détruisez par vos actes ce que vous édifiez par vos paroles ; c’est que votre vie perverse contredit les conseils que vous donnez.

[5. Semblable]

Ce n’est point par une grêle qui tombe avec grand fracas, qu’une terre desséchée est arrosée, mais par une pluie douce qui tombe goutte à goutte ; ce n’est pas l’éclat de la foudre qui fait mûrir les moissons, mais les rayons bienfaisants du soleil, etc.

Voyez avec quelle impétuosité les soldats se précipitent sur l’ennemi, avec quelle fureur ils font irruption dans la ville assiégée dont les remparts sont détruits, qui les entraîne au milieu des dangers, sans se préoccuper s’ils vivront ou s’ils mourront ? c’est un vaillant général qui, monté sur son cheval, marche en avant, agitant son épée.

[6. Exemple]

Cette pensée n’a pas de meilleur garant et de partisan plus digne du vieux saint François, que toi, François Borgia, très saint duc de Gandie. Ce grand homme et ce grand saint prêchait quelquefois en dehors de la ville, dans une vaste plaine où accouraient une multitude de personnes venues des villes voisines. Comme il ne pouvait se faire entendre d’une foule d’auditeurs trop éloignés de lui, et même se faire entendre de ceux qui étaient le plus rapprochés, parce qu’il ne connaissait point parfaitement la langue du pays, sa présence seule était un magnifique sermon. De tous les yeux coulaient des torrents de pieuses larmes ; quand on demandait aux assistants pourquoi ils pleuraient ainsi, « c’est que nous regardons un saint, disaient-ils, et sa présence est un sermon ».

[7. Témoignage des anciens ; et 8. bref épilogue]

Tant est vrai cet oracle du souverain pontife saint Léon : « les exemples valent mieux que les paroles, et les œuvres sont un enseignement plus puissant que les préceptes ». Tant il est juste de reconnaître que saint François n’a pu rien faire de plus sage que de parcourir la ville, en gardant le silence, et en prêchant cependant par l’exemple de sa modestie et de ses autres vertus.

Chrie mixte. Diogène, avec sa lanterne allumée, cherche un homme au milieu de la foule.

[1. Éloge]

Que cherches-tu avec ta lanterne, Diogène, ô le plus charmant des bipèdes ? qu’examines-tu, très sage farceur, avec cette lanterne allumée, au milieu du jour, au milieu de la place publique et de la foule ? Réponds, célèbre imposteur, que cherches-tu ? Écoutez sa réponse. « Je cherche un homme, dit-il. – Tu cherches un homme ? toi, homme, tu cherches un homme parmi les hommes ? tu cherches un homme, dans cette vaste place publique, au milieu de cette multitude d’allants et de venants ? Est-ce que tu es aveugle, ou fou ? crois-tu donc que ceux que tu vois ne sont que des ombres d’homme, et non des hommes véritables ? Ceux qui te saluent, qui te demandent ce que tu cherches, ne penses-tu pas que ce sont des hommes ? »

[2. Paraphrase]

Non, Diogène ne le pense sans doute pas ; il cherche un homme, mais ce n’est pas un homme quelconque celui qu’il cherche, c’est un homme prudent, ayant du cœur, de la modération, du zèle pour la vertu, un sage enfin. Que penses-tu, toi qui te moques du dessein et de la réponse de ce philosophe ? quel est, je t’en prie, l’homme que tu penses être véritablement sage ? quel est celui que tu juges digne de cet illustre nom ? Est-ce celui qui croit que le bonheur consiste dans ce qu’il y a de plus honteux ? que rien n’est plus digne d’envie que ce qui charme les sens par des plaisirs obscènes ? qui, sans songer aux devoirs qu’imposent la raison et une vie honnête, va dans sa démence, là où la volupté l’attire, où la passion le pousse ? Il souille la dignité de l’homme, que le souverain créateur de toutes choses a établi maître du monde, et à qui il a soumis son empire. Celui qui mérite le nom d’homme, c’est celui qui, par sa grandeur d’âme, ses vertus, son mépris des biens et des plaisirs d’ici-bas, met un frein à ses passions, à l’avarice, n’obéit pas aux méchants, aux ambitieux et aux dépravés. Voilà l’homme que cherchait Diogène portant une lanterne en plein jour, pour le trouver plus facilement.

[3. Cause]

Un homme de cette espèce ne se rencontre pas facilement, ou du moins il est fort rare. Pour en trouver un homme tel que tu le désires, Diogène, c’est la lampe d’un jugement plus sage qu’il fallait allumer en toi, et ne pas te contenter d’ouvrir les yeux. Presque tous les hommes ont les caractères physiques de la race humaine, mais quand les filtres de Circé les pénètrent de passions effrénées, ils se transforment en bêtes de différentes espèces ; les uns prennent la ruse du renard, d’autres ont et dépassent souvent la rage du lion ; chez d’autres, redoutez le venin du serpent, ou la stupidité et l’inertie des petits ânes ; la légèreté des oiseaux.

[4. Contraire]

Si vous cherchez de tels hommes, vous n’avez pas besoin d’allumer votre lanterne, ni de parcourir les places publiques, les carrefours ; partout vous en rencontrerez en nombre infini, même les yeux fermés ; mais si vous voulez en trouver un véritablement sage, prenez une lanterne et faites-vous le compagnon de Diogène.

CHAPITRE 7. DIFFÉRENTS SUJETS DE CHRIES

J’ai pensé être agréable aux maîtres et aux élèves en ajoutant ici quelques sujets de chries, et en donnant un canevas sur lequel on travaillera à loisir. Les plans que je trace se rapportent d’abord aux chries verbales, puis aux chries mixtes, et enfin aux chries actives.

I. Chrie verbale

Elle se fera sur cette sentence :

Il n’est pas de chemin impraticable pour la vertu.

[1. Éloge]

On louera Ovide pour sa grande intelligence et pour sa sagesse, quand il a proféré ces mots : « Il n’est pas de chemin impraticable pour la vertu. »

[2. Paraphrase]

Le sens de cette sentence est qu’il n’y a rien de si difficile qu’un homme doué de vertu ne puisse accomplir. Devront ici être recensées l’une après l’autre ces difficultés : les épreuves, les misères, les faillites et infamies, les maladies, la mort enfin : et il faut montrer que toutes ces difficultés se laissent remarquablement vaincre par la vertu, et avec tant de bonheur que plus les épreuves sont pénibles, plus on en récolte de gloire et de riches sujets d’éloges.

[3. Cause]

Pourquoi n’y a-t-il pas de chemin impraticable pour la vertu ? Pourquoi n’y a-t-il aucune épreuve si grande qu’elle ne puisse se laisser vaincre par la vertu ? Il faudra en examiner la raison idoine : par exemple, que nulle épreuve n’effraie un homme doué de vertu, que la perspective de la mort elle-même ne le trouble pas, etc. Voyez l’ode d’Horace « L’homme juste et ferme… ».

[4. Contraire]

Au contraire, le vice est faible, mou, débile, et un homme privé de vertu se laisse briser même par la plus petite épreuve.

[5. Semblable]

Tout comme il n’y a rien qui ne vienne faire obstacle à la foudre, de même qu’il n’y a aucun nuage pour s’opposer au soleil, et qu’il ne puisse dissiper, de même qu’un torrent en crue, en dépit des digues qu’on lui oppose, emporte tout sur son passage, de même qu’un feu qui couve éclate inévitablement, et qu’il ne puisse se trouver placée au-dessus aucune masse si imposante qu’il ne détruise, de même la vertu, etc.

[6. Exemple]

Combien il a dû être difficile pour David, encore petit et sans armes, d’étrangler et de tailler en pièces des lions, des ours capturés de ses mains ? Il les a taillés en pièces. De vaincre et de terrasser en combat singulier un géant en armes ? Il l’a vaincu, terrassé, occis. Combien il a dû être éprouvant pour Joseph de supporter et de surmonter la jalousie de ses frères, leur cruauté, l’esclavage, la calomnie, les chaînes ? Il les a supportés avec courage, surmontés avec bonheur. On pourra procéder de la même façon à cet endroit par semblable induction au moyen d’exemples.

[7. Témoignage]

Quinte Curce s’accorde avec Ovide en termes presque identiques, quand il dit qu’il n’y a rien de si ardu que la vertu « ne puisse atteindre ».

[8. Épilogue]

On conclura par un bref épilogue, où nous nous inciterons nous-même à cultiver la vertu, dès lors qu’il n’y a rien de plus puissant qu’elle.

II. Chrie verbale. Le vice s’apprend, même sans maître.

[1. Éloge]

Il faut louer Sénèque de ce que, parmi les écrivains païens, il semble pouvoir revendiquer à juste titre pour soi le titre de maître ès vertus, surtout quand il a dit que « le vice s’apprend, même sans maître ».

[2. Paraphrase]

On expliquera cette sentence en montrant que point n’est besoin de fréquenter les classes de gens vicieux, de lire des livres pernicieux, d’écouter des précepteurs pervers, pour apprendre le vice, etc.

[3. Cause]

La cause pour laquelle le vice s’apprend sans effort ni études, c’est la dépravation de notre nature et notre propension innée au mal, que nous accentuons par nos vices de chaque jour.

[4. Contraire]

La vertu est contraire au vice : pour l’apprendre, le concours de combien de maîtres et de livres est-il requis ? de combien de préceptes, combien de conseils, combien de leçons avons-nous besoin ?

[5. Semblable]

La similitude se tirera de l’agriculture : pour faire pousser les mauvaises herbes et les plantes parasites, en effet, point n’est besoin de l’industrie d’un cultivateur, une terre en jachère produit naturellement à profusion épines et chardons, etc. De même les vices, etc.

[6. Exemple]

Peuvent servir d’exemple tous ces jeunes gens qui, nés dans une honorable famille et éduqués par d’honnêtes parents, mènent une existence perdue de vices.

[7. Témoignage]

Saint Jérôme a exprimé le même avis en ces termes : « On est enclin », dit-il, « à imiter le mal. »

[8. Épilogue]

De ces éléments, nous déduirons que Sénèque a fait preuve de sagesse en disant que le vice s’apprend même sans maître ; que nous ferons bien, si nous nous efforçons d’amender ce que nous avons déjà appris par nous-mêmes et dont nous instruirons peut-être même autrui, en maîtres hélas plus instruits qu’il ne sied pour enseigner le mal.

III. Chrie verbale. Les princes ne sont jamais seuls en faute.

[1. Éloge]

Il faut louer au passage celui qui a proféré cette sentence, Famiano Strada, un homme louable pour son éloquence, encore plus louable pour sa religion et un éminent historien de notre temps.

[2. Paraphrase]

On devra expliquer cette sentence, « Les princes ne sont jamais seuls en faute », en développant chaque mot en une ou plusieurs périodes. « Les princes », qui tiennent évidemment les rênes du pouvoir, qui sont à la tête de l’État pourvus de l’autorité suprême, les rois, les magistrats, les présidents, etc. « Si jamais ils sont en faute », s’ils commettent une infraction au droit et aux lois de la vertu. « Ne sont pas seuls », c’est-à-dire qu’ils ont, pour leur crime, bon nombre de complices ou d’imitateurs.

[3. Cause]

La cause pour laquelle ils ne sont pas seuls en faute, c’est qu’ils ont – puisqu’ils jouissent de l’autorité suprême et d’un immense pouvoir – d’innombrables flatteurs qui, pour entrer dans leurs bonnes grâces, cèdent à leurs pires caprices, et imitent ou flattent leurs vices. C’est que, deuxièmement, les actes des princes paraissent servir de lois à leurs peuples.

[4. Contraire]

Il se produit en pratique exactement le contraire, quand les princes règlent leur vie selon les principes de la vertu ; leurs exemples ont en effet énormément de force pour inculquer la vertu.

[5. Semblable]

Les gouvernements se fondent sur l’exemple et l’autorité des princes : quand les fondations croulent, c’est forcément tout l’édifice qui s’écroule. Les fautes des généraux en guerre et des amiraux en mer causent la perte non d’un seul, mais de la majorité.

[6. Exemple]

Si l’on avait besoin d’exemples, je dirais que l’ivrognerie de Néron a exercé une telle influence que Rome semblait transformée en autant de tavernes ; que la cruauté de Commode, lorsqu’il combattait en gladiateur, a tellement déteint sur les mœurs que même les femmes se sont produites dans l’arène en tenue de gladiateur.

[7. Témoignage]

On se rappelle ces vers de Claudien :

 Rejaillit sur la foule l’exemple de ceux qui dirigent :
Comme pour leur clairon, le camp suit les mœurs de ses chefs.

IV. Chrie verbale. Le plaisir est l’appât de tous les maux.

[1. Éloge]

Plaute, l’auteur de cette sentence, recevra des éloges pour son admirable intelligence, surtout dans sa charmante description des mœurs et dans son habile critique des vices.

[2. Paraphrase]

On développera cette sentence par la similitude qu’elle contient : de même en effet que les poissons mordent à l’hameçon, de même les hommes se laissent appâter et prendre par le plaisir, et entraîner à toutes sortes de vices.

[3. Cause]

Vous me demandez la cause pour laquelle le plaisir attire les hommes vers le vice ? Moi, je vous demande en retour pourquoi les poissons se laissent prendre à l’hameçon. Parce que, me direz-vous, les poissons voient l’appât, sans voir le crochet de fer. Et moi je vous réponds exactement la même chose : parce que les hommes ne pensent qu’à la sensation de plaisir, sans penser à la douleur consécutive. Ils ne prennent pas en considération, quand ils fautent, les maux infinis et incalculables qu’entraîne un tout petit plaisir passager.

[4. Contraire]

Le labeur au contraire, s’il ne peut guère se définir comme l’appât du bien, sous prétexte qu’il n’offre aucun ravissement aux sens, doit certainement se définir comme l’origine de tout bien, car du labeur découle la véritable vertu, et de la vertu, l’honneur infini et le bonheur éternel.

[5. Semblable]

Quoique cette sentence comporte en soi sa propre similitude, le récit que font les poètes à propos des sirènes qui, postées le long de la côte, pêchaient comme des poissons les marins séduits et hypnotisés par leur chant suave, et les dévoraient, pourra pourtant tenir lieu de similitude.

[6. Exemple]

N’était-ce pas une sirène trompeuse que cette misérable créature qui a vaincu, tondu, trahi, perdu Samson, l’homme le plus fort au monde, appâté par ses charmes ?

[7. Témoignage]

Cicéron a saisi le sens de Plaute en tout autant de mots, et il exprime ailleurs la même chose fort élégamment en d’autres mots : « La volupté», dit-il, « imite le bien, elle est mère de tous les maux, et par ses charmes se corrompt ce qui est naturellement bon. »

I. Chrie mixte. Je transporte tous mes biens avec moi.

[1. Éloge]

On louera Bias pour sa sagesse, où il a tant excellé qu’il fut compté au nombre des sept sages grecs. Alors que l’ennemi avait envahi sa patrie et que tous les autres prenaient la fuite en emportant avec eux bon nombre de leurs biens, il répondit à un homme qui lui conseillait d’en faire de même : « Mais c’est ce que je fais, puisque je transporte tous mes biens avec moi. » Que peut-on dire de plus sage, je vous le demande ?

[2. Paraphrase]

Il faudra montrer avec combien de sagesse Bias a répondu et combien il est vrai qu’il n’y a nul autre bien humain que la sagesse et la vertu (c’est en effet précisément ce que Bias entendait, quand il disait « Je transporte tous mes biens avec moi »). Or cela se fera grâce à l’énumération de tous les biens que l’être humain peut posséder, tels que les biens liés à sa condition sociale : richesses, honneurs, réputation, noblesse, et les biens liés à sa condition physique : santé, force, beauté. Aucun des biens de ce genre ne doit se définir comme un bien pour l’être humain, au contraire de la seule vertu. Pourquoi cela ?

[3. Cause]

Parce que seule la vertu rend l’homme bon et parfait. Deuxièmement, parce que qui possède la vertu, possède un trésor infini et ne manque de rien d’autre. Troisièmement, parce que la vertu est à ce point notre bien propre que, autant personne ne peut la donner, autant personne n’a les moyens de nous l’arracher de force. Quatrièmement, parce que seule la vertu peut nous rendre heureux et à tout jamais bénis des dieux.

[4. Contraire]

Au contraire, les biens liés à la condition naturelle et sociale sont si loin de nous rendre bons qu’ils font au contraire le plus souvent de nous les pires des scélérats. Deuxièmement, tous ces biens ne méritent pas le nom de « bien », parce qu’ils sont souvent refusés aux honnêtes gens et attribués aux malhonnêtes. Troisièmement, parce qu’on les possède sans gloire, et même le plus souvent au prix d’un grand déshonneur. Quatrièmement, parce qu’on peut nous les enlever et qu’au moment de la mort on nous les enlève toujours. Cinquièmement, même si nous jouissons de tous les biens en question, si nous sommes uniquement privés de la vertu, nous serons maheureux dans cette vie, et bien plus malheureux encore dans l’autre vie.

[5. Semblable]

Ceux qui se glorifient des biens de ce genre font la même chose que la fameuse corneille d’Ésope, qui cherchait à se parer des plumes d’autrui : une fois dépouillée d’ornements qui n’étaient pas les siens, elle fut raillée par les autres oiseaux.

[6. Exemple]

Job, quoique privé de tous ces biens insignifiants, était pourtant riche et heureux, parce qu’il conservait encore la vertu, que le démon n’avait pu lui arracher en même temps que tous ses autres biens.

[7. Témoignage]

Voilà pourquoi Sénèque a eu raison de dire : « L’unique bien humain est la vertu. » Et raison aussi, Plaute : « Qui possède la vertu dispose de tous les biens. »

II. Chrie mixte. La concorde fait grandir les petites choses, la discorde s’effondrer les plus grandes.

[1. Éloge]

Il faut louer le roi numide Micipsa pour sa prudence, dont il a offert un témoignage en même temps qu’un remarquable exemple de vertu lorsque, au moment de mourir, il a exhorté ses fils à la concorde en ces termes : « Je vous lègue un royaume fort, leur dit-il, si vous vous entendez bien, faible, si vous vous entendez mal, car la concorde fait grandir les petites choses, la discorde s’effondrer les plus grandes. »

[2. Paraphrase]

Cette sentence tient en deux parties opposées, à développer séparément. Voici la première : grâce à la concorde des cœurs et l’union des forces, il n’y a rien de si petit qui n’aille grandissant, rien de si humble qui ne s’élève, rien de si faible qui ne s’affermisse, ni ne se renforce.

[4. Contraire]

La deuxième partie de la sentence, opposée à la première, a le sens suivant : la discorde, la division des cœurs et des forces fait s’éteindre les familles les plus illustres, mourir les États les plus florissants, s’effondrer et succomber les empires les plus solides.

[3. Cause]

La cause en est évidente, c’est que plus la vertu est unie, plus elle est forte et résiste facilement aux coups du sort et aux atteintes des gens malveillants. Lorsqu’en revanche elle est divisée et désunie, elle en ressort affaiblie et se brise presque à la moindre épreuve.

[5. Semblable]

Aussi longtemps que les blocs d’un rempart sont solidement arrimés les uns aux autres, aussi longtemps il reste inexpugnable, mais dès que les murailles commencent à s’ébouler, etc. De même, les gouttes d’eau assemblées forment des fleuves et des rivières, mais, une fois séparées, s’évaporent en un rien de temps ; troisièmement, de même que les grains de poussière agglomérés s’entassent jusqu’à former de hautes montagnes, mais, une fois dispersés, cèdent aux caprices des vents, de même, sous l’effet de la discorde, les choses vont à la dérive, mais sous l’effet de la concorde se soutiennent et se cimentent les unes les autres.

[6. Exemple]

L’empire romain en donnera un insigne exemple : aussi longtemps, en effet, que la concorde a régné dans cet État, il est resté debout et florissant, mais dès qu’il s’est vu divisé en factions à cause de la discorde de César et de Pompée, il a rapidement succombé.

[7. Témoignage]

Alors que Scilouros, le célèbre Scythe, père de quatre-vingt fils, craignait de même pour sa famille, il les fit tous venir peu avant sa mort et présenta à chacun d’eux un paquet de javelots à briser, mais alors qu’ils n’avaient même pas voulu essayer de le faire, parce qu’ils voyaient bien qu’un paquet entier ne pouvait nullement se laisser briser, ce père sage, en retirant l’un après l’autre chacun des traits, les brisa tous facilement ; il ajouta ceci, à savoir qu’il leur arriverait à eux aussi exactement la même chose, à moins de vivre dans la concorde et l’union.

[8. Épilogue]

L’épilogue exhortera à la concorde.

III. Chrie mixte. Mes amis, j’ai perdu ma journée !

[1. Éloge]

L’empereur Titus, celui qui, pour son humanité et sa propension à faire du bien à tous, a reçu le surnom de « délices du genre humain », avait l’habitude, s’il lui arrivait de passer une journée sans la marquer par quelque bonté envers les gens, de se retourner vers ses amis et de leur dire, en se lamentant : « Mes amis, j’ai perdu ma journée ! » De quelle sorte d’éloges un tempérament si aimable n’est-il pas digne ?

[2. Paraphrase]

Il faut exposer cette sentence, dont voici le sens : on peut déclarer perdue la journée où nous n’avons fait aucun bien aux gens.

[3. Cause]

La cause en est qu’il n’y a rien de plus convenable pour l’être humain, rien de plus doux, ni de plus utile, que de faire du bien à autrui.

[6. Exemple]

Voilà sans doute le principe que tu respectais, Cyrus, quand tu prenais plus de plaisir à prodiguer tes richesses aux êtres méritants qu’à les accumuler. Voilà ce qui, Constantin et Charlemagne, vous faisait couvrir d’honneurs, gratifier de vos bontés les gens illustres par leur savoir et leur piété.

[7. Témoignage]

Socrate savait quel profit l’on tire de ce genre de commerce ; comme un pauvre auditeur, du nom d’Eschine, lui disait qu’il n’avait rien à lui donner en salaire, sinon sa propre personne, et lui demandait de daigner accepter ce présent quelconque, il lui dit : « Tu viens vraiment de me faire un beau présent, à moins peut-être que tu ne t’estimes peu. »

[8. Épilogue]

Aussi veillons bien à ne pas permettre de laisser passer une journée, sans l’illuminer par quelque beau souvenir de notre bonté et de notre bienfaisance envers autrui.

IV. Chrie mixte. Dernières paroles d’Auguste mourant : « Applaudissez ! »

[1. Éloge]

Il faut louer César Auguste, le très bienheureux et très sage empereur romain, qui dit au moment de mourir à ses amis réunis autour de son lit : « Est-ce que je vous parais avoir assez bien joué mon rôle ? » Comme ils lui avaient répondu : « Excellemment ! », César dit : « Alors, applaudissez ! » et, sur ces mots, il cessa aussitôt de parler et de vivre.

[2. Paraphrase]

Le sens de ces paroles est qu’on ne doit applaudir personne au monde avant sa mort.

[3. Cause]

Pourquoi ne doit-on applaudir personne, sinon au moment de sa mort, ou après sa mort ? Parce que la vie ici-bas est une pièce, dans laquelle chacun tient un rôle, les uns de rois, les autres d’esclaves, etc. Lorsqu’on a joué son rôle selon les règles de l’art, c’est-à-dire, selon les préceptes de la vertu et de la raison, on reçoit des applaudissements. En revanche, qui ne s’est pas acquitté de son devoir en fonction de sa dignité et ne s’est pas révélé être un acteur à la hauteur des exigences du rôle qui lui était imposé, se couvrira d’une honte éternelle. Mais ni les uns ne doivent s’attirer blâme et opprobre, ni les autres éloges et applaudissements, sinon au moment de mourir, puisque la mort est l’achèvement de la vie : or rien, sinon de fini et d’achevé, ne mérite d’éloges.

[4. Contraire]

Ils agissent de façon parfaitement inconsidérée, ceux qui applaudissent avant la mort, qui exigent pour récompense des éloges qui ne leur sont pas encore dus, alors que la vie n’a pas encore cessé, en s’applaudissant eux-mêmes, ou même en adulant autrui.

[5. Semblable]

Dans une pièce non plus, on n’applaudit pas avant qu’elle n’ait été menée à son terme et dénouement. On ne couronne pas le vainqueur avant que le stade n’ait été traversé, ni la course achevée. On n’accorde pas le triomphe, sinon la bataille terminée, etc.

[6. Exemple]

Que faites-vous donc, Romains ? Pourquoi Tibère, pourquoi Néron et Vitellius en quête de pouvoir les applaudissez-vous inopportunément ?

Attendez, il n’est pas encore temps d’applaudir ; attendez qu’ils quittent la scène de la vie ! Mais je me trompe, il n’y a pas à attendre aussi longtemps ; ils endosseront sous peu un autre rôle : dépouillés de toute humanité, ils ne joueront plus le rôle d’empereurs et de pères de la patrie, mais de monstrueux tyrans, etc.

[7. Témoignage]

Que de sagesse dans ces mots d’un éminent poète ! « Aucun homme ne doit être appelé heureux avant qu’il ait quitté la vie et reçu les honneurs suprêmes. »

[8. Épilogue]

Ainsi, vivons de façon louable afin qu’au moment de mourir nous puissions nous applaudir en toute sûreté, ou mieux encore, rendre des grâces méritées à Dieu et le remercier de ses bontés à notre égard.

I. Chrie active. Il n’y a rien de pire que la langue.

[1. Éloge]

Ésope, cette si belle intelligence dans un corps si laid, mérite des éloges pour n’avoir apporté à table que des plats de langue, quand on lui ordonna d’apprêter seulement les meilleurs mets pour un festin ; et pour avoir, encore une fois, servi à table de la langue en abondance, quand on lui ordonna, encore une fois, de préparer un repas, mais avec seulement les pires mets.

[2. Paraphrase]

On exposera brièvement ce qu’a voulu signifier ce sage fabuliste à travers la préparation de ces mets ; certainement rien d’autre que ceci : autant il n’y a rien de meilleur que la langue, quand nous parlons à bon escient, autant il n’y a rien de pire, ni de plus pernicieux, quand nous parlons à mauvais escient.

[3. Cause]

Pourquoi n’y a-t-il rien de pire que la langue ? (On prouvera en effet dans la chrie suivante qu’il n’y a rien de meilleur.) Parce qu’elle crée d’infinis dommages, ce qu’on pourra facilement montrer grâce à une énumération.

[4. Contraire]

Il n’y a au contraire rien de meilleur que le silence. « L’insensé même passe pour sage lorsqu’il se tait. »

[5. Semblable]

La langue est un glaive ; que de carnages, que de massacres produit-elle ?, etc. C’est une flamme ; que de brasiers allume-t-elle ? C’est un javelot, elle frappe de loin, etc. C’est un serpent, elle distille partout son venin, etc.

[6. Exemple]

La langue du serpent diabolique et de la première de toutes les femmes a causé la perte du genre humain.

[7. Témoignage]

Voilà pourquoi un homme très sage a dit très justement : « il est bien mort des hommes par le tranchant de l’épée, mais il en est encore mort davantage par leur propre langue ». Et saint Jacques : « la langue est plus cruelle que n’importe quelle bête sauvage, nulle habileté humaine ne peut la dompter. »

[8. Épilogue]

Bridons par conséquent la langue, si nous craignons les maux qu’elle apporte.

II. Chrie active. Il n’y a rien de meilleur que la langue.

[1. Éloge]

Pittacos de Mytilène, l’un des sept sages grecs, recevra des éloges pour avoir tranché et présenté la langue d’une victime dont on lui demandait de désigner le pire et le meilleur morceau. Et quand Amasis, le roi des Égyptiens, demanda à Bias, un autre de ces mêmes sages, de retirer le pire et le meilleur morceau d’une brebis qu’il lui avait envoyée à dessein pour sonder sa sagesse, Bias n’en retira que la langue.

[2. Paraphrase]

Tous deux ont évidemment voulu montrer que la langue est à la fois la plus utile et la plus pernicieuse partie du corps humain, selon qu’on en use à bon escient ou autrement.

[3. Cause]

Pourquoi n’y a-t-il rien de meilleur que la langue chez l’être humain ? (On a en effet déjà prouvé plus haut qu’il n’y a rien de pire.) Parce qu’elle apporte d’innombrables biens, ce qu’il faudra illustrer grâce à leur énumération. Que ne réalise pas la langue, en effet ? Elle instruit, exhorte, loue, vitupère, ordonne, etc.

[4. Contraire]

Le silence, au contraire, cause le plus souvent de grands dommages, qui pourront être recensés à cet endroit.

[6. Exemple]

On citera les exemples de tant de philosophes et de rhéteurs, de tant de pères de l’Église, dont la langue, dont les écrits expliquent les arcanes du monde, jettent la lumière sur les mystères les plus insondables, etc.

[7. Témoignage]

Ce n’est pas sans raison que Salomon a dit : « La bouche du juste est une source de vie. » Et : « La langue des sages est une source de santé. »

[8. Épilogue]

L’épilogue nous instruira qu’il faut ou parler à bon escient, ou se taire absolument, en vertu de cette sentence commune :

Si ce que tu vas dire est mieux que le silence,
Parle ; sinon : silence ! >

TROISIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE. De la sentence ou maxime

Cette sorte d’exercice préparatoire ne nous occupera que fort peu, vu que tout ce qui s’y rapporte a été dit précédemment.

Qu’est-ce qu’une Sentence ?

C’est un discours, certains mots, que l’on développe pour exhorter ou pour dissuader [dehortandum].

Comment la sentence diffère-t-elle de la chrie ?

Elle n’en diffère pas au fond, si ce n’est que la chrie ne rappelle quelquefois pas seulement des mots, mais encore un fait, tandis que la sentence n’explique que des mots.

Voici un exemple de sentence traitée à l’aide de tous les lieux employés dans l’amplification de la chrie.

Alors même qu’on vieillit, on ne s’écarte pas de la voie qu’on a suivie dans sa jeunesse.

[1. Éloge]

Jeunes gens, prêtez une oreille attentive à ce qu’a dit le plus sage des rois, qui n’a rien ignoré de ce que l’homme peut savoir ; dont le génie profond et subtil a pénétré dans les recoins les plus cachés de la nature, et a embrassé toutes les sciences et tous les arts qui n’ont point eu de secrets pour lui. Écoutez ce roi, dans l’esprit auguste duquel la sagesse a semblé avoir établi sa demeure comme dans un temple sacré ; ce roi, dont Dieu même s’est servi pour prononcer des oracles par sa bouche, pour édicter des lois, expliquer ses desseins, promulguer ses mystères. Écoutez en quels termes il vous détourne du vice et vous invite à la vertu : Alors même qu’on vieillit, dit-il, on ne s’écarte pas de la voie qu’on a suivie dans sa jeunesse. C’est comme s’il vous donnait des conseils et vous disait :

[2. Paraphrase]

Chers jeunes gens, veillez à votre conduite pendant votre jeunesse ; veillez aux semences que vous confierez à vos cœurs purs et bien préparés, afin de recueillir plus tard une abondante récolte < comme si vous jetiez les premiers traits et couleurs d’une esquisse sur la feuille vierge, elle aussi pure et neuve >. La conduite que chacun de vous aura tenue pendant sa jeunesse, il la conservera jusqu’à son extrême vieillesse. Si le vice pénètre une fois dans votre âme, et souille son innocence des plus honteux plaisirs, le mal persistera jusqu’à la fin de votre vie, et sa funeste et mortelle contagion se répandra dans tout votre être jusqu’à la mort. Pas un jour n’apportera de remède à cette peste, mais, d’année en année, elle s’aggravera de plus en plus.

[4. Contraire]

Si, au contraire, vous déclarez la guerre au plaisir, si vous mettez à vos passions le frein de la raison, et que vous borniez vos désirs à ne rien faire qui ne soit honnête et digne d’éloge, l’amour du bien croîtra en vous avec l’âge, votre esprit se fortifiera, alors même que votre corps serait languissant et fatigué, la vertu ne vieillira pas avec vous, mais plus vous serez faible, plus votre esprit sera ferme et vigoureux, et c’est alors qu’il produira les fruits les plus mûrs et les plus délicieux.

[3. Cause]

L’usage et l’habitude ont en toutes choses une grande force, et c’est presque une nécessité d’achever d’une manière honteuse ou digne d’éloges le cours de notre vie, suivant que nous l’avons commencé bien ou mal.

[5. Semblable]

L’esprit de l’enfant se pétrit, se façonne aussi facilement qu’une cire molle, ou que l’argile qui prend toutes les formes quand elle est molle ; mais dès qu’elle commence à durcir, elle conserve toujours sa forme. Voyez comme les métaux se laissent façonner quand ils sont soumis à l’action du feu ; mais dès qu’ils sont froids, ils deviennent aussi durs qu’une pierre. Voyez comment on dirige les branches des arbres quand elles sont encore jeunes et flexibles ; mais dès qu’elles perdent ces qualités, on ne peut les diriger, et elles poussent sans aucune régularité. Voyez une pierre arrachée du sommet d’une montagne en pente, elle roule à une distance d’autant plus grande que la pente est longue et rapide, et elle ne s’arrête qu’au fond de la vallée. De même celui qui a commencé à rouler dans le précipice des vices, ne pourra s’arrêter que lorsqu’il sera tombé dans le gouffre profond de la corruption.

[6. Exemple]

Citons comme témoignage de ce que je viens de dire ce bourreau revêtu de la pourpre royale, ce monstre épouvantable, cet Hérode, le plus cruel des tyrans qui, habitué dès son berceau à répandre le sang des innocents, ne cessa pas dans sa vieillesse, au moment même de sa mort, de se livrer à la cruauté dont il fit preuve même au delà du tombeau.

[7. Témoignage]

Et l’on ne doit pas s’en étonner, car, ainsi que l’écrit saint Jérôme, célèbre docteur de l’Eglise, « on enlève difficilement ce qui s’est imprégné en nous pendant notre jeunesse » ; et comme le disait un autre auteur, « on fait disparaître avec beaucoup de peine les vices qui ont grandi avec nous ». Je ne parle pas des vers si connus du poète : « Le vase conserve longtemps l’odeur du liquide dont il a été une fois imprégné. »

[8. Épilogue]

Imprégnez donc, jeunes gens, vos âmes, encore novices, de la suave liqueur des vertus, et des précieuses odeurs des arts les plus nobles, afin de les conserver longtemps et éternellement. Menez une vie raisonnable, tandis que cela vous est possible. En persévérant ainsi dans la bonne voie, vous ne vous écarterez jamais de l’honnête, et votre vieillesse atteindra heureusement les bornes où vous aura conduit sans encombre une jeunesse vigoureuse.

QUATRIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE. De l’éthopée

Ce n’est pas un mince travail, et une petite difficulté pour l’éloquence que d’imiter, et de peindre, dans un langage bien approprié, les mœurs et les sentiments humains ; de trouver ce qui peut le mieux émouvoir les esprits. Or la peinture d’un personnage connu s’appelle < proprement > Éthopée. Ainsi Ovide donne des modèles d’éthopée quand il représente Niobé déplorant la mort de ses enfants, et ses malheurs < dans ses Métamorphoses, VI, § 7 de l’édition toute récente et expurgée > ; Hercule dévoré par le feu sur le mont Oeta < dépeint par le même Ovide, Métamorphoses, IX, § 6 > ; ou bien Hécube < XIII, § 14 >, Andromaque après la mort d’Hector ; Médée abandonnée par Jason, et se préparant à tuer ses enfants < telle que la dépeint Sénèque > ; Cornélie, femme de Pompée, apprenant qu’il a été vaincu par César, ou Cléopâtre au tombeau d’Antoine. Dans tous ces sujets, dit Aphthonius, il faut observer trois époques, présent, passé, futur, qui doivent constituer l’éthopée, et il donne Niobé comme exemple. Pour le présent, elle se voit privée de ses nombreux enfants. Pour le passé, elle avait par son mari la qualité de reine ; par ses enfants, les joies d’une famille florissante, elle était heureuse, et presque digne d’envie de la part des dieux mêmes. Pour le futur, que lui reste-t-il ? si ce n’est d’être percée des traits de Diane, et de mourir misérablement, accablée de douleur. Quelquefois on commencera par le passé, d’autres fois par le futur, et l’on finira par le présent. De temps à autre, on entremêlera ces temps, comme on le verra par l’exemple suivant.

Médée méditant le meurtre des enfants qu’elle a eus de Jason

Dieux protecteurs des terres et vous, surtout, garants et gardiens du lit conjugal, au nom desquels Jason m’a jadis juré fidélité ; c’est vous, oui, que je prends à témoins, c’est à vous que j’en appelle. Assistez-moi, de grâce, et montrez-moi les représailles à exercer contre un parjure et un impie. Que me plairait-il donc de lui infliger ? Car c’est un acte mémorable que je projette : un crime. Par le crime, j’ai scellé mon alliance avec lui, par le crime il faut la briser. Mais comment ? Épée, poison, coups ; voilà qui est commun et vulgaire. Non, qu’il reste seulement en vie, une vie d’affligé, d’exilé, de miséreux, d’homme honni des dieux d’en haut et des humains, qu’il soit pour lui-même son propre supplice, son propre bourreau ; il n’en trouvera pas de plus cruel. Qu’il aie de plus sous les yeux des enfants à son image, misérables et criminels, et aussi à l’image de Médée. Mais que dis-je ? Il lui resterait des enfants, et bien vivants ? Non, qu’il les perde. Je sais bien de quel amour immense il les entoure. C’est bien, j’ai de quoi sévir : je viens de concevoir une vengeance digne de nous. Le massacre des enfants sous les yeux de leur père : voilà la victime qui plaît à notre fureur, voilà qui lui suffit. C’est à peu près ainsi que Sénèque le tragique fait parler Médée ; nous avons seulement supprimé la métrique. >

La bienheureuse vierge Marie cherche l’enfant Jésus perdu à Jérusalem

L’enfant n’est nulle part, et je ne puis savoir ce qu’il est devenu. Où le chercher ? Où diriger mes pas ? Qui interrogerai-je ? Je ne le sais ; je n’ai qu’un espoir, c’est que je ne puis ignorer longtemps le lieu où il est. (Vous voyez que tout ceci se rapporte au présent. Ce qui va suivre se rapportera au passé.) Ô funestes conseils de nos parents qui nous ont forcés de hâter notre retour ! Que je suis malheureuse d’avoir pris le devant, et de ne pas avoir gardé mon fils avec moi ! Comment ai-je pu me priver du plus tendre des fils ! etc. (On terminera par le futur.) Mais toi, fils < si > chéri, pourquoi te cacher et nous donner une telle inquiétude ? Ne vois-tu pas notre douleur ? Allons, je t’en prie, < très > cher époux, retournons à Jérusalem, < interrogeons nos parents, > entrons dans le temple ; c’est là, si je ne me trompe, que Jésus est resté pour de graves motifs.

Une mère déplorant la mort d’un fils tué à la guerre

Ô sort misérable, cause de mon deuil, ô espoirs trompeurs, ô soins prodigués en vain ! T’ai-je donc engendré, mon fils, pour si tôt te perdre ? T’ai-je nourri tant d’années, pour te pleurer, enlevé par une mort funeste ? Quand je te voyais, prospère et florissant, quand je t’élevais, toi, l’espoir de notre famille, je m’imaginais évidemment que de ce bien je jouirais, nous jouirions longtemps, et je me suis trompée : la sombre mort s’est odieusement joué de ma crédulité. Que me reste-il, mon fils, si ce n’est de mourir avec toi ? Par ta mort, tu as ôté la vie à celle qui te l’a donnée, et de fait, toi éteint, je ne puis te survivre longtemps. Une seule chose, tant que je vivrai, me soutiendra : le souvenir et le regret que je garderai de toi. Douces larmes, agréables sanglots, que ceux par lesquels je regretterai ton absence ! Nuits bien employées, que celles qui s’écouleront en soupirs, qui me présenteront ton visage dans le sommeil, à supposer que je puisse encore dormir ! Ô guerre maudite par les mères, monstre cruel, fléau des familles et des cités ! Qui a pu inventer chose si hideuse, si barbare ? Qui peut l’aimer ? Mères, abhorrez les guerres : éloignez vos fils de la vue même des armes, cachez-les à la maison, élevez des pleutres, pourvu que vous les gardiez sains et saufs. Est-ce donc pour les voir jouir d’une vaine gloire que nous devrions, nous, pleurer pour l’éternité ? Fallait-il donc, mon fils, qu’un courage si funeste te jette au plus fort de la mêlée ?, etc. Combien de fois l’ai-je exhorté à fuir la guerre ? Combien de fois lui ai-je dit de se tenir un peu plus sur ses gardes lors d’un combat sans merci ? Combien de fois la seule mention de la guerre et de la mort, hélas ! réservée à mon fils, m’a fait frémir et presque mourir ! Je tremblais, non sans raison, et j’augurais de ce qui allait se produire, etc.

Dioclétien résolu à détruire le nom chrétien. Imitation de Sénèque, Hercule furieux, acte I, scène 1

Moi, le maître et le vainqueur des deux Empires du monde – car ce titre, je l’ai jusque là revendiqué à bon droit – je suis vaincu par des chrétiens ! Et non seulement moi, mais les dieux eux-mêmes ; tout ce que Rome, tout ce que l’univers a vénéré jusque là. Désertés, les temples à l’abandon ; négligés, les cultes des plus antiques sanctuaires : c’est un culte nouvellement introduit qui règne désormais.
Et ce ne sont point seulement des femmes sans défense, ou des enfants, qui professent ces principes inconnus, et honorent un dieu récent, mais jusqu’aux flambeaux mêmes de la nation et de l’armée ; Rome elle-même, oui, Rome même est chrétienne ! Et j’assisterais à ce spectacle, je le tolérerais ? Le tolérer ? Que n’ai-je jusque-là tenté, que n’ai-je essayé, pour extirper ces cultes étrangers ? Combien de fois ma piété m’a-t-elle contraint de sévir même contre les miens et a-t-elle fait de moi presque un impie, presque un parricide ? Mais ce sont là des malheurs privés, et personnels ; j’aurais pu en tant que tels les supporter d’un cœur léger, mieux, même, en tirer profit, si du moins c’était le prix à payer pour rendre inviolables les rites de nos pères. Et pourtant non ! tout cela ne disparaîtra pas ainsi ; nous ne sommes pas encore brisés, ni vaincus ! C’est maintenant, oui, maintenant, qu’il faut en venir aux toutes dernières extrémités : à une guerre acharnée, cruelle, meurtrière contre les ennemis des divinités. Une guerre ? Pauvre fou ! pourquoi parler de guerre, pourquoi y songer ? Tout ce qu’une juste fureur a pu envisager contre les chrétiens, ne l’ont-ils pas vaincu, et maîtrisé ? Tout ce que nous avons pu ou imaginer, ou leur infliger d’effroyable, d’abominable, d’atroce, ils l’ont supporté, et ils l’ont supporté dans la joie, oui, et dans l’allégresse : ils grandissent de leurs propres malheurs et de leurs propres tortures, et jouissent de notre souffrance ; c’est à leur gloire et à celle du Christ qu’ils font tourner nos haines et nos supplices ; en décrétant contre eux des sévices exagérés, en leur imposant des horreurs, eux ont presque prouvé que le Christ est Dieu. Déjà viennent à me manquer les instruments de torture eux-mêmes, et c’est une moindre peine pour eux de se faire torturer que pour moi de les faire torturer : ils courent avec joie au devant des supplices, et ne craignent point de mourir. Mais persévère pourtant, Dioclétien, oui, persévère, et cette maudite engeance, de toutes tes forces, écrase-la ; affronte-les avec de nouvelles armes ; à coups de présents, de plaisirs, de récompenses, assiège ceux dont tu ne peux triompher par la roue, le chevalet, le feu, le fer. Oppose les chrétiens eux-mêmes aux chrétiens, les parents aux enfants, les enfants aux parents, qu’ils se fassent la guerre à eux-mêmes. Tu demandes quels adversaires sont à leur taille ? Il n’y en a aucun, si ce n’est eux-mêmes.
C’est maintenant que je vais leur faire voir Dioclétien ; jusque-là, nous n’avons fait que préluder au combat, c’est maintenant, oui, maintenant, qu’il faut descendre dans l’arène. J’ai trouvé le moyen de les vaincre eux-mêmes, et les perdre ; je les perdrai à coup sûr, ou je me perdrai.

Rome après la défaite d’Antoine et de Cléopâtre par Auguste

C’est maintenant, oui, maintenant, qu’il faut donner libre cours à sa joie, maintenant qu’il faut rendre grâces aux dieux d’en haut dans tous leurs sanctuaires, c’est maintenant le moment de s’adonner aux chœurs. (Temps présent.) Il eût été sacrilège, auparavant, de faire bonne chère, et de festoyer, tant qu’une reine démente projetait de renverser le Capitole, et de détruire l’Empire romain, une reine assez folle et comme ivre d’avoir remporté quelques succès pour ne plus s’interdire aucun espoir. (Temps passé.) La perte de sa flotte, le massacre de son armée, la honteuse fuite d’Antoine ont arrêté sa folie. Tout comme le faucon pourchasse la craintive volée de colombes, ou le chasseur les lièvres, César a traqué les Égyptiens sans défense. Seule a manqué à son triomphe une Cléopâtre enchaînée au char du triomphateur. Mais elle a frustré le vainqueur de cette gloire et, se souvenant de sa condition royale, pour s’éviter cette ignominie, elle s’est donné la mort en se faisant piquer le corps par des serpents. Désormais, il est permis d’oublier la peur et de féliciter César et ses soldats si héroïques. (Temps futur.) L’Égypte soumise, quelle nation ne pliera face aux armées romaines ?

Dans cette éthopée on reconnaît, je crois, l’ode I, 37 d’Horace, Maintenant il faut boire… C’est ce poète qu’il te faudra imiter en premier, sur quelque sujet que ce soit. Pour les prières et les vœux que l’on fait à un ami qui nous quitte, c’est-à-dire ce genre de discours qu’on appelle Propemptique : ode I, 3, Veuille la déesse souveraine de Chypre, etc. ; ode III, 27, Que les impies aient pour les conduire… ; épode 2, Tu iras, ami, sur nos liburnes… Pour les remerciements que l’on veut adresser aux Dieux, ou les suppliques : ode IV, 13, Les dieux, ô Lycé, ont entendu mes imprécations, etc. ; ode III, 18, Faunus, amoureux des Nymphes… ; ode I, 35, Ô déesse qui gouverne… ; ode III, 11, Mercure, car tu es… ; chant séculaire, Phébus, et toi, reine des forêts…

Veut-on par une imprécation prier pour qu’il arrive du mal à quelqu’un ? vouer aux Furies un scélérat ? attaquer violemment par une invective un ennemi ? On a pour cela : ode II, 13, Celui-là, un jour néfaste… ; épode 3, Si jamais quelqu’un a d’une main impie… ; épode 4, Entre les loups et les agneaux ; épode 5, Mais au nom de toutes les puissances divines… ; épode 6, Pourquoi harcèles-tu d’inoffensifs… ; épode 7, Où vous ruez-vous dans votre impiété ?… ; épode 10, Sous de funestes auspices… ; épode 17, Pourquoi dans des oreilles verrouillées… ; épode 16, Voici qu’une seconde génération s’use.

Pour exprimer la joie et les félicitations serviront l’ode I, 36, Il m’est doux par l’encens et la lyre… ; l’ode II, 7, Ô toi qui souvent avec moi, etc. ; l’ode III, 21, Ô toi qui naquis avec moi… ; l’ode III, 28, Ce jour où l’on fête, etc. ; l’épode 9, Quand donc boirai-je… ; l’épode 13, La saison rude, etc.

Pour la consolation : l’ode II, 9, On ne voit point les pluies couler toujours… ; l’ode II, 17, Pourquoi par tes plaintes, etc.

Et puisque nous sommes sur Horace : quelle abondance de sujets et d’ornements ce poète de génie nous donnera, si nous voulons faire un éloge, une exhortation, donner un avertissement, une leçon morale ! Relèvent de l’éloge l’ode I, 6, À Varius de célébrer. Et dans le même livre I les odes 7, 10 et 12. (Je suis la numérotation de l’édition toute récente, éclairée par un bref commentaire et expurgée.) Dans le livre II : odes 6, 19, 20. Dans le livre III : odes 4, 5, 13, 14, 25, 30. Dans le livre IV : odes 2, 3, 4, 9, 15. Épode 2. Pour l’exhortation, montrent le chemin de façon lumineuse les odes I, 4, 9, 11 ; II, 1, 2, 3, 10, 12, 14, 16 ; III, 29 ; IV, 5.

On découvrira aussi chez Martial diverses espèces de discours, et de très beaux croquis. Se reporter au premier index de l’édition expurgée, publiée en 1703 et 1704. Dans cet index sont relevées toutes les épigrammes qui regardent l’éloge ; toutes celles qui concernent la vitupération et l’attaque violente ; d’autres encore qui donnent une leçon morale, excusent, avertissent, dédicacent, se plaignent, souhaitent, présentent une requête, etc.

On retrouvera les mêmes espèces de discours dans ce livre remarquable dont le titre est Discours tirés de l’histoire grecque et romaine. Le Père Giovanni Battista Ganducci, jésuite, a rassemblé des Descriptions oratoires tirées des meilleurs auteurs, Parme, 1661.

Pour revenir à l’éthopée après ce petit ex-cursus, on la trouvera sous ses couleurs authentiques dans la plupart des tragédies de Sénèque. Par exemple ce personnage de Thyeste, et ses paroles : comme c’est splendidement tragique ! « Me voici, ombre envoyée sur terre des abîmes profonds du Tartare », etc. acte I, scène 1. Je noterai ceci en passant : s’il n’y a pas fiction des paroles d’un personnage – une fiction qui révèle un affect assez violent –, mais si, par exemple, on décrit un adolescent paresseux, un marchand avare, etc., ce n’est pas là une éthopée proprement dite, au sens d’Aphthonius, mais une figure de rhétorique, à savoir une description ou si l’on préfère une hypotypose, dont nous avons parlé en son lieu. Si le personnage dont on feint les mœurs et les affects est mort, cela s’appelle proprement idolopée ; mot que je traduirais en latin par « fiction d’un spectre », comme le dit Priscien. Cicéron en fournira un exemple illustre dans le Pour Caelius, là où il fait parler Appius l’aveugle, mort depuis longtemps, aux § 33 et 34. Tite-Live, au livre VI :« Si le roi Hiéron sortait des enfers, lui, le partisan le plus fidèle de l’Empire romain », etc. Virgile au livre II, où Hector meurtri de mille coups s’adresse à Énée ; Polydore adjure le même Énée de l’épargner au livre III de l’Énéide. >

Si l’on prête le sentiment, la parole et l’action à des êtres inanimés, on fait ce qu’on appelle une Prosopopée < c’est-à-dire, une Fiction de personnage >. C’est ainsi que Cicéron donne la parole à la patrie pour accuser Catilina, et qu’Ovide, dans le second livre de ses Métamorphoses, < § 7 > représente la Terre se plaignant à Jupiter.

CINQUIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE. De la thèse et du lieu commun

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CHAPITRE 1. DE LA THÈSE

Qu’est-ce que la Thèse ? R. C’est une question à laquelle ne se rattache aucune circonstance de personne, de lieu, de temps, etc., comme < celles qui sont habituellement proposées > dans les délibérations et les consultations : c’est de là que lui vient son nom, qui signifie en grec position. Cicéron l’appelle proposition et consultation, ainsi : « Faut-il faire la guerre ? », « Faut-il étudier le grec ? » Nous avons dit dans la 1re partie, chapitre 2, combien il y a de sortes de thèses.

En quoi la Thèse diffère-t-elle de l’Hypothèse ? R. C’est que la Thèse est une proposition générale, qui n’a pas de limites déterminées, tandis que l’Hypothèse est une proposition particulière, limitée, c’est-à-dire circonscrite par quelque circonstance de personne, de lieu, de temps, etc. Ainsi, cette question : Faut-il faire la guerre ? est une Thèse, parce qu’elle est universelle, infinie. Mais si l’on demande : Faut-il faire la guerre contre les Turcs, à telle époque, sur mer, ou sur terre, etc. ? Toutes ces questions sont limitées, elles constituent des Hypothèses, à proprement parler.

Quelle est l’utilité de la Thèse ou Proposition générale ? R. L’utilité en est très grande, parce que ce qu’on dit d’une manière générale peut s’appliquer à une chose en particulier, et ce qu’on prouve à propos d’un tout sert nécessairement de preuve pour les parties de ce tout. Ainsi, ai-je à faire l’éloge de la diligence ? Ce que je dirai me servira pour faire l’éloge de la vertu. Ai-je à blâmer l’inertie ? Je commencerai par peindre le vice, proposition générale : < ce que je dirai de la vertu pourra être dit de la diligence > et ce que je dirai du vice s’appliquera à l’inertie qui est une de ses parties < tout comme la diligence est une partie de la vertu, ou une espèce de vertu >.

C’est pourquoi, lorsqu’on aura à faire un discours sur un sujet quelconque, il sera bon de traiter la question générale ou thèse, dont il dépend, pour arriver à la question particulière ou hypothèse : il faudra le faire avec jugement et de manière appropriée, comme nous en avons averti, 1re partie, chapitre 9.

Comment doit-on traiter une thèse ? R. On commencera par un exorde tiré du lieu, du temps et d’autres circonstances. Ainsi, la délibération doit-elle avoir lieu au Sénat, en présence du prince ? etc. En second lieu, la thèse doit être confirmée ou infirmée à l’aide des lieux et des arguments employés ordinairement pour persuader ou pour dissuader. Ce sont : l’honnête, le légitime, l’utile, le facile, le nécessaire et leurs contraires, le honteux, l’injuste, l’inutile, le difficile, l’impossible ; ainsi : on ne doit pas faire la guerre, parce que la chose est en elle-même honteuse, indigne de l’homme, inutile au bonheur de la République. Elle est difficile < enfin > : « il est bien difficile que se produise, il est bien difficile qu’advienne un bon résultat ». Si nous prenons le contraire, nous dirons : « il faut faire la guerre, parce qu’elle est honorable, utile », etc. En troisième lieu, il faut résoudre les objections que l’on pourrait faire à < la partie de > la thèse que vous entreprenez de défendre. Ainsi : voulez-vous affirmer qu’il faut faire la guerre, vous répondez à ceux qui prétendent le contraire < et soutiennent qu’elle est la source de nombreux crimes, la ruine des provinces, etc. >. Si, par contre, vous dites qu’il ne faut pas la faire, il faudra réfuter les arguments opposés.

CHAPITRE 2. DU LIEU COMMUN

En quoi la thèse diffère-t-elle du lieu commun ? R. Il y a entre eux une grande affinité. Ils diffèrent cependant en ce qu’on emploie le lieu commun pour amplifier et pour prouver, tandis que la thèse sert à orner un discours et à lui donner du brillant. Ajoutons que la thèse est une question douteuse que l’on met en avant et qui donne lieu à une discussion, tandis que le lieu commun n’a rien d’incertain et qui ne soit avoué, consenti. La thèse s’adresse à l’esprit et à l’intelligence, le lieu commun à la volonté ; il a pour objet de l’animer et de l’émouvoir.

Comment définit-on le lieu commun ? R. En disant que c’est un discours dans lequel on loue ou on blâme une action bonne ou mauvaise, commune au grand nombre de ceux qui l’ont commise. Ainsi accuser un avare, un séditieux, un parricide, louer par contre la justice, la piété, la pudeur : toutes ces actions sont communes au grand nombre de ceux qui les ont commises.

Quelle est la place du lieu commun dans le discours ? R. Il y en a deux : 1° il se place dans la majeure d’un syllogisme, ainsi : « Toute trahison est scélérate, surtout quand il s’agit d’un ami ou d’un maître. » Cette proposition est la majeure d’un syllogisme à laquelle on joint < une mineure > : « Or Judas a trahi son maître, son ami, son Dieu » ; 2° l’autre place du lieu commun est dans l’amplification, quand, après le récit et l’exposition du sujet, l’orateur s’emporte contre le crime, et le peint des plus vives couleurs, ou bien quand il célèbre la vertu par des éloges mérités.

Comment traite-t-on le lieu commun ? R. Par des moyens [capita] presque identiques à ceux de la thèse. Savoir le légitime, le juste, l’utile, le possible, l’honnête, le nécessaire. Aphthonius ajoute le contraire, la comparaison, l’intention, les conjectures, ou bien les antécédents et les conséquents. De ces ces lieux on tire les arguments, en bien ou en mal selon le cas. Enfin, dans l’Épilogue, on excite les juges à être sévères et sans miséricorde, ou bien on enflamme les auditeurs et on les entraîne à imiter sérieusement la vertu. Imaginez-vous que vous accusez un séditieux, et que vous plaidez devant des juges ; une fois passé l’exorde, vous soutiendrez ainsi vigoureusement [exaggerabis] l’accusation de sédition.

Par le contraire. En montrant les avantages < du bon état des choses, > la Paix et la Concorde, qui régnait auparavant, et qui régneraient encore pour le plus grand bonheur de tous, si ce criminel ne l’avait troublée par ses séditions.

Par l’exposition. Vous exposerez le sujet non pour instruire les juges ou les auditeurs, car nous supposons qu’ils le connaissent < déjà >, mais pour exciter la réprobation du coupable, et vous vous attacherez à montrer comment, et par quels nouveaux moyens, ce scélérat a excité la sédition, a poussé un grand nombre de citoyens à la fourberie et les a entraînés dans son parti, etc.

Par la comparaison. Vous comparerez ce crime avec d’autres, par exemple avec l’oisiveté, la médisance, l’ivresse, et vous montrerez qu’il cause à l’État des dommages plus grands que tous les autres.

Par l’intention. C’est-à-dire par le dessein [a consilio et mente]. Vous direz dans quel dessein il a excité des troubles, qu’espérait-il ? etc. Il a voulu sans doute, direz-vous, enfreindre les lois, la justice, occuper le premier rang, etc.

Par la digression et les conjectures. Vous ferez une digression, et vous examinerez < sous forme d’excursus > quelle a été sa vie avant le crime qui lui est reproché. D’après ses crimes passés, vous conjecturerez ceux qui les ont suivis. Ce n’est pas la première fois, direz-vous, qu’il a machiné la perte de sa patrie ; dès son enfance, il s’est exercé à toutes sortes de méfaits, etc.

Par l’exclusion de toute miséricorde. Vous direz que ce crime est si grand, qu’on ne peut le lui pardonner sans commettre soi-même un crime plus grand encore : il n’est laissé nulle place pour le pardon.

Après avoir ainsi parlé, vous pousserez les juges à prononcer contre lui une sentence sévère, en montrant : Par le légitime. Qu’il n’y a rien qu’elles punissent plus que la sédition. Par le juste. Vous direz qu’il est juste que celui qui aurait puni ses adversaires, s’il avait réussi, subisse le châtiment qu’il aurait infligé. Par l’utile. Vous direz que cette condamnation est utile au salut de l’État, etc. Par le facile. Dites qu’on ne peut par aucun moyen réprimer sa fureur, si ce n’est en le condamnant ; que cela est facile. Par l’honnête. Il n’y a rien de plus conforme à la raison que de punir celui qui, etc. Par les résultats futurs. Dites que du supplice de l’accusé il ne résultera que du bien pour les citoyens ; que l’État retrouvera un bonheur dont il jouissait avant cette révolte, etc. Ce que nous avons dit du séditieux peut s’appliquer à toute personne coupable d’un autre crime, et les arguments [capita] contre le vice pourront servir pour la vertu en prenant le contraire de ce qui est dit.

SIXIÈME EXERCICE PRÉPARATOIRE. De la réfutation, de la confirmation, de la louange et du blâme

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CHAPITRE 1. DE LA RÉFUTATION ET DE LA CONFIRMATION

Qu’est-ce que la Réfutation ?

R. C’est ce qu’on dit pour réfuter quelque chose, et pour montrer que c’est faux.

Qu’est-ce qui est susceptible de réfutation ?

R. Tout ce qui n’est ni évident ni incroyable, c’est-à-dire ce qui est douteux et obscur.

Comment réfute-t-on ?

R. D’abord en critiquant ceux qui ont avancé ce que vous voulez affaiblir et réfuter, en disant que ce sont des hommes qui n’ont aucune valeur, et à qui on ne peut ajouter foi, ou bien que ce sont des gens ne connaissant pas du tout ce dont il s’agit, etc. Ensuite, vous réfuterez l’objection par les moyens [capita] suivants dont vous vous servirez comme bélier : l’obscur, l’incroyable, le difficile, l’incompatible, l’inconvenant, l’inutile, c’est-à-dire que vous prouverez que le fait est : 1° obscur et incertain < pour tous > ; 2° incroyable, cela dépasse tout ce qu’on peut croire ; 3° le fait n’a pu se faire que tout à fait difficilement ; 4° il est contraire à la nature ; 5° à ce qui est convenable, ainsi qu’à la raison ; 6° et enfin il est ou a été inutile.

Qu’est-ce que la Confirmation < ou affirmation > ?

R. C’est la preuve de ce qu’on avance ; mais ce qu’on avance doit n’être, comme nous venons de le dire au sujet de la réfutation, ni complètement incroyable, ni tout à fait évident.

Comment confirme-t-on une chose, et par quels moyens [capita] ?

R. Par les mêmes moyens que pour la réfutation, mais en sens opposé, savoir : par l’évident, le probable, le facile, le compatible, le convenableet l’utile. Vous en avez un exemple remarquable < chez Tite-Live > dans le discours au peuple, où M. Porcius Caton s’efforce d’abolir l’usage honteux des Bacchanales : < Citoyens, jamais discours, un peu avant la moitié du livre 49 >. Il en est encore un autre exemple où il tâche de montrer qu’il faut interdire aux femmes le luxe et la parure. Cicéron en donne encore des exemples excellents dans ses paradoxes où il confirme la doctrine des stoïciens. On doit traiter la confirmation par une argumentation solide, et la mettre en relief au moyen de figures appropriées au sujet. On aura soin d’observer dans les arguments l’ordre suivant. Les plus forts seront mis en premier lieu et à la fin ; les plus faibles au milieu. On insistera sur les plus forts pour qu’ils fassent plus d’impression sur l’esprit des auditeurs.

Je n’accumulerai pas ici les exemples que l’on trouve dans les discours de Cicéron, dans celui qu’il prononça pour Roscius d’Amérie, et où, répondant aux arguments de ses adversaires, il donne une idée d’une réfutation parfaite < au § 37 >. Il en est de même < pour la confirmation > dans son discours pour Milon ; dans les Partitions oratoires, < au § 44, > où il a donné des préceptes fort utiles, en énumérant ce qu’il faut nier, et ce qu’il faut affirmer, ce qu’il faut éluder sous forme de plaisanteries et de mépris, les traits qu’il faut retourner contre ses adversaires. – Ce que nous avons dit plus haut sur la chrie, la sentence et le lieu commun peut s’appliquer à la réfutation et à la confirmation.

CHAPITRE 2. DE LA LOUANGE ET DU BLÂME

Qu’est-ce que la Louange ?

R. C’est l’énumération de ce qui est bien.

À quoi s’applique la louange ou éloge ?

R. À l’exception du péché, il n’est rien qu’on ne puisse louer de quelque manière. Mais la vertu revendique le principal droit à l’éloge. En dehors de la vertu, toute la création peut être louée, même les choses inanimées ; mais, par-dessus tout, les hommes sont les êtres à qui l’on accorde habituellement des éloges.

Pour quelles choses loue-t-on les hommes ?

R. Pour tout ce qui est regardé comme bien chez eux.

Qu’est-ce qui est regardé comme bien ?

R. C’est ce que la fortune donne, tels sont les richesses, la puissance, les honneurs, la patrie. Il est encore d’autres biens tenant au corps, comme la force, la santé, etc. ; d’autres tenant à l’esprit, comme la science, la vertu. Mais, de tous ces biens, celui qui est toujours digne d’éloge, c’est la vertu. Les autres biens méritent certainement d’être loués, pourvu que nous en usions honnêtement, sans quoi, ils ne peuvent qu’être blâmés.

Que doit-on faire quand on veut louer quelqu’un ?

R. 1° On doit énumérer tout ce qu’il a fait de bien, et donner à cette énumération la parure d’un beau style. 2° Montrer que celui dont vous faites l’éloge n’a aucun des vices qui sont le contraire des qualités que vous énumérez, vos louanges n’en auront alors que plus de prix. 3° Vos louanges grandiront encore par la comparaison. Ainsi vous comparerez celui que vous voulez louer avec les hommes les plus célèbres, et s’il le mérite, vous lui donnerez le premier rang.

Le Blâme se traite par le contraire de l’éloge.

CHAPITRE 3. DES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE PETITS DISCOURS ET DE LA MANIÈRE DE TRAITER CHACUN D’EUX

Nous avons omis trois exercices préparatoires signalés par Aphthonius, et relatifs à la comparaison, à la description et à la législation. Si nous les avons omis, c’est que, d’une part, nous avons déjà parlé des deux premiers en plusieurs endroits, et que, d’autre part, ils se traitent comme les chries, les sentences, les lieux communs et les autres exercices mentionnés plus haut. À partir de tous ces exercices, vous comprendrez de même comment il faut traiter certaines espèces de discours. Ces espèces se ramènent à l’un ou l’autre des trois genres : au genre judiciaire, ou bien au genre démonstratif, ou au genre délibératif.

Tel est le discours Généthliaque, destiné à célébrer < la naissance ou > le jour anniversaire de la naissance d’un enfant. Les circonstances qui accompagnent cette naissance fournissent presque toujours l’exorde. Dans la confirmation, on fait l’éloge des parents, de la patrie, des ancêtres. Dans la péroraison, on espère que l’enfant conservera [non degeneret] les vertus de ses parents < et aïeux > ; on ajoute des vœux et des présages de gloire, etc. Consultez à ce sujet Martial, Stace, Claudien où l’on trouve beaucoup de sujets analogues. L’Épithalame où l’on célèbre le mariage de deux époux se traite presque de la même manière. < On fait l’éloge des époux > ; l’épilogue renferme les vœux qu’on forme pour la famille à venir.

L’Épinicion est un discours destiné à célébrer une victoire : on y fait aussi l’éloge du vainqueur, on y expose les résultats et les avantages de la victoire, les difficultés qu’il a fallu surmonter, etc. Comme faisant opposition au Discours defélicitations, mentionnons la Nénie ou Thrène et Lessus >, c’est-à-dire la Lamentation où l’on déplore un malheur, où l’on en montre la gravité, surtout si ce malheur atteint un innocent qui ne le mérite pas, on lui donne l’espoir de s’en délivrer. Voyez Ovide dans les Tristes < et les Pontiques >.

Du Discours de remerciement, dit en grec Eucharistique et en latin action de grâces, Cicéron donne un exemple dans ses deux discours après son retour à Rome. < On doit vanter le bienfait reçu en tirant argument des circonstances. > Dans la péroraison, on promet d’être < éternellement > reconnaissant.

Les rhéteurs modernes appellent Paranymphe le discours prononcé à la suite de la proclamation de docteurs ou de magistrats < etc. >. Ce discours contient < ordinairement > trois parties. Dans la première, on déploie les raisons pour lesquelles ce docteur ou ce magistrat a été digne de l’honneur dont il a été l’objet. Dans la seconde partie, on exprime l’espoir qu’il remplira ses fonctions honorablement. La troisième partie renferme la Parénèse ou exhortation, ou bien encore les remerciements envers ceux à qui l’on doit cet honneur.

Martial vous enseignera en plusieurs endroits comment se traite la Dédicace d’un livre. On en trouvera des exemples dans les notes ajoutées au bas de l’édition expurgée. L’exorde sera tiré de la personne à qui le livre est dédié, ou de quelque circonstance < de temps > favorable, etc. ; on explique ensuite les motifs de cette dédicace ; enfin on sollicite le patronage de la personne en question. Il faut éviter la prolixité ; rien n’est plus fâcheux et plus fastidieux qu’une épître dédicatoire trop longue ; c’est en cela que pèchent la plupart des auteurs. Et ils sont bien punis : car qui lit une longue dédicace ?

L’Avertissement ou Monitoire relève du genre délibératif. Il faut dans l’exorde user d’une grande prudence, et de beaucoup d’art pour se concilier la bienveillance de celui qu’on avertit ; car c’est à peine si l’on en trouve un qui souffre volontiers qu’on le reprenne et qu’on l’avertisse. Quand on arrivera à la narration, on exposera ce qui vous a engagé à donner un avertissement ; on veillera à ce que la personne qu’on avertit reconnaisse ses torts, on en montrera l’importance dans la confirmation par le honteux, l’inutile, les dommages et les dangers qui en sont la conséquence, etc. Dans l’épilogue, on adressera des reproches plus sévères ou une exhortation plus douce ; on modérera ordinairement les menaces, sauf si on les assaisonne d’une manière ou d’une autre.

La Recommandation appartient en partie au genre démonstratif. Nous faisons en effet l’éloge de celui que nous recommandons. Elle appartient aussi, en partie, au genre délibératif parce que nous donnons des conseils [suademus] : ainsi nous conseillons d’accorder quelque bienfait à notre protégé. Il y a dans Cicéron tant de lettres de recommandation, qu’il est inutile d’accumuler les préceptes sur ce genre de discours.

Il n’y a pas moins de lettres de consolation dans le même auteur et dans les livres et les lettres de Sénèque. Après l’exorde tiré des circonstances, on s’efforcera d’adoucir, de soulager le malheur de celui que l’on console ; on montrera les avantages qu’on peut en tirer, si c’est possible ; on donnera les motifs qui peuvent le faire supporter avec courage ; on indiquera ce qui peut remédier à la douleur ; on promettra aide et protection < etc. >.

L’Apologie n’a rien de particulier en dehors des préceptes qui ont été donnés à plusieurs reprises, en différents endroits < au sujet de la défense >.

L’Invective est une attaque violente comme nous en voyons des exemples dans les discours de Cicéron contre Pison, Catilina, etc.

L’Objurgation est une attaque moins violente ou un avertissement plus sévère. Voyez les préceptes qui ont été donnés au sujet de l’accusation.

La Réclamation est une plainte grave au sujet d’une injustice dont on a été victime.

Le Reproche a lieu quand nous accusons quelqu’un d’ingratitude. Tous ces genres de composition se traitent d’après les règles < communes > que nous avons données, et qui, avec quelques modifications, conviennent au sujet en question.

Il faut < un peu > plus d’art dans le discours prononcé à l’entrée d’un prince ou d’un magistrat, dans une ville, ou dans un lieu quelconque. Ce discours, dont le nom est tiré du grec, s’appelle Isitérion ; comme sujet de l’exorde, on décrira l’attente et les vœux de toute la ville, ou bien une circonstance telle qu’une victoire, un grand devoir à remplir, etc. Dans la confirmation on développera les motifs de la joie publique. L’épilogue montrera l’espoir, justifié du reste par la clémence, la prudence et la probité du prince ou du magistrat, que leur gouvernement sera sage, etc. Lisez à ce propos Martial, Epigr., liv. VIII < 11, Le Rhin sait déjà et 21, Phosphorus, etc. >

Si vous faites des adieux à quelqu’un (ce qui s’appelle Apobatirion), vous montrerez la douleur que vous cause son départ. Dans la confirmation vous louerez les vertus que l’on a remarquées dans le lieu qu’il quitte. Dans l’épilogue vous direz que vous garderez toujours le souvenir d’un ami si tendre, d’un homme si honnête, etc.

Nous n’avons rien à dire de l’Oraison funèbre. On trouve de côté et d’autre d’excellents travaux sur ce discours qui rentre dans le genre démonstratif.

Nous avons donné également dans le présent volume de nombreux exemples d’éloge et de blâme. Si vous en désirez davantage, vous trouverez, réunis en un volume, les panégyriques des anciens orateurs. Parmi eux, on distingue Pline qui a fait le panégyrique de Trajan, et Pacatus celui de Théodose. Le style de Pacatus est d’un faste splendide ; celui de Pline est admirablement ingénieux et sobre ; l’un et l’autre sont brillants et fleuris, dignes enfin de Trajan et de Théodose. On trouvera de remarquables exemples du genre démonstratif dans Cicéron, et surtout dans le discours Pour la loiManilia où la deuxième partie est consacrée à l’éloge de Pompée. Pour que vous en compreniez plus facilement l’ensemble, je vais faire l’analyse non seulement de ce discours, mais encore de certains autres, et j’en indiquerai les différentes parties.

SIXIÈME PARTIE.  Vue d’ensemble et plan des Discours choisis de Cicéron

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< Chapitre 1. Vue d’ensemble de quelques discours de Cicéron, qui relèvent surtout du genre démonstratif

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Article 1. Analyse du discours Pour la loi Manilia

Voici le sujet de ce discours et la cause que Cicéron y a plaidée. Le peuple romain menait une guerre importante en Asie contre deux rois très puissants, Mithridate et Tigrane. Lucius Manilius, tribun de la plèbe, avait proposé au peuple un projet de loi qui confiait la conduite de la guerre à Pompée. Les adversaires de la proposition étaient Quintus Hortensius et Quintus Catulus. Cicéron entreprend de faire approuver la loi, et montre que la guerre en Asie doit être confiée à Pompée.

Il tire son exorde du lieu des circonstances. I. Première circonstance, sa propre personne : c’est la première fois qu’il s’adresse à la plèbe du haut des rostres. II. Deuxième circonstance, le lieu lui-même. III. Troisième circonstance, la personne de Pompée, en faveur de qui il va parler, etc. Il fait suivre son exorde d’une brève narration, parce que la chose est bien connue (§ 4, Et, d’abord, partons du fait).

Sa confirmation a deux parties : dans la première, il montre que cette guerre en Asie doit être menée avec énergie, parce qu’elle est importante, nécessaire, dangereuse (du § 5 au § 26). Dans la seconde partie, il montre qu’il faut mettre Pompée à la tête de cette guerre, parce que c’est en lui seul que l’on trouve toutes les qualités d’un chef excellent ; à savoir, en premier lieu, les connaissances militaires (§ 27 et 28), qu’il prouve en énumérant les nombreuses guerres que Pompée a conduites avec un succès digne de tous les éloges. En second lieu, la vertu militaire, ou si l’on préfère le courage. Il prouve sa vertu militaire en exposant les exploits que Pompée a accomplis et les Provinces témoins de ses triomphes (§ 30), l’étendue géographique des guerres qu’il a menées et la rapidité de ses victoires, etc. (§ 34). Il développe les causes de cette vertu guerrière ; à savoir, les différentes vertus qui sont comme des auxiliaires de cette première vertu : son intégrité, sa modération, son humanité, qu’il porte aux nues par comparaison avec d’autres généraux de lui dissemblables (§ 36, 37, jusqu’à la fin du § 42). Là, au début du § 43, il dit que la troisième qualité d’un général en chef est l’autorité, et que Pompée en a beaucoup, du fait de la très haute opinion que tout le monde a de lui (jusqu’à la fin du § 46). La bonne fortune, dernière qualité d’un bon général, il en traite avec modération et sagesse, sous la forme d’une prétérition (§ 47-48). Il conclut sa confirmation (§ 49-50) : il faut donc confier cette guerre à Pompée. Suit la réfutation (§ 51 à 69), dans laquelle il réfute les arguments de ceux qui niaient que Pompée dût être placé à la tête de cette guerre.

Ce qui brille dans ce discours, c’est un éclat singulier et un bel ordre ; ainsi qu’une certaine magnificence des figures, bien propres à émouvoir au plus haut point le peuple, à qui s’adressent ces paroles de Cicéron. Celui-ci loue ce même Pompée dans le discours Pour Balbus, à qui Pompée avait accordé la citoyenneté ; l’orateur soutient que Pompée a eu raison de le faire, avec un remarquable dilemme. Ou bien Pompée savait qu’il n’était pas légal d’attribuer la citoyenneté à Balbus, ou bien il ne le savait pas. Si l’on dit qu’il l’a fait sciemment, il n’est pas crédible qu’un homme d’une si grande vertu et honnêteté ait négligé sciemment les traités et les lois (Ô splendeur du nom romain !etc., la fameuse apostrophe et exclamation du § 13). Si l’on dit qu’il l’a fait sans le savoir, il est encore moins crédible que Pompée ait ignoré ce qu’aucun homme du peuple n’ignore (Comme si, lorsqu’on prend part, etc., § 14 ; Eh ! que manque-t-il à ce grand homme, etc., § 9).

Article 2. Vue d’ensemble du discours Pour le poète Archias

La plus grande partie du discours pour le poète Archias est constituée de louanges données à sa personne et à la poésie, bien que le discours soit du genre judiciaire. La question en effet était de savoir si Archias était un citoyen romain. Cicéron montre d’abord qu’il est un citoyen romain ; et ensuite que, même s’il ne l’était pas, il mériterait qu’on lui donne la citoyenneté, en raison de ses extraordinaires compétences, tant comme savant que comme poète.

Dans son incipit, il rappelle les obligations qu’il a lui-même contractées envers son précepteur Archias : puisqu’il lui doit tant, il n’a pas pu refuser de le défendre dans une cause juste et vraie. La période est de quatre membres : S’il est en moi, Romains, quelque talent, etc. On aurait pu objecter qu’aucun lien n’existe entre l’éloquence, dont Cicéron fait profession, et la poésie, auquel s’adonnait Archias. Il le nie (§ 2). Enfin, comme s’il voyait qu’il allait passer une grande partie de son discours à louer la poésie, et qu’il craignît que cela ne fût perçu comme effronté dans une affaire judiciaire, il prévient l’objection (§ 3). Il fait suivre son exorde de la proposition et de l’annonce du plan de son discours, énoncées de manière limpide (§ 4).

Il prouve la première partie, à savoir qu’Archias est un citoyen romain, par le syllogisme suivant : il fut inscrit comme citoyen à Héraclée, qui était alliée par un traité avec le peuple romain. Par la suite, on a considéré à très juste titre, grâce à la loi de Silvanus et de Carbon, qu’étaient citoyens romains tous ceux qui avaient été inscrits dans une cité fédérée, pourvu qu’ils eussent leur domicile à Rome et qu’ils eussent fait une déclaration devant le préteur (En effet, lequel de ces points, Gratius, peut-on infirmer ?, § 6, 7, 8). Il confirme par le témoignage de Lucullus la mineure et chacune de ses parties : à savoir qu’Archias a habité à Rome, qu’il a fait une déclaration devant le préteur, etc. Il ajoute la conclusion du syllogisme au § 10 (Ainsi,etc.). Il l’énonce avec éclat grâce à une comparaison du petit au grand ; enfin, il détruit plusieurs objections que lui opposait son adversaire.

La seconde partie du discours est également constituée d’un unique syllogisme. Les poètes savants et talentueux méritent d’être inscrits comme citoyens ; Archias est un poète savant et talentueux ; donc il mérite qu’on lui donne la citoyenneté, même à supposer qu’il ne soit pas réellement déjà citoyen.

Ce raisonnement syllogistique se présente d’abord sous la forme d’une prolepse, dite aussi occupation. Tu nous demanderas, Gracchus (c’était l’accusateur), pourquoi nous sommes tant charmés par cet homme. Réponse : Parce qu’il nous fournit, etc. (§ 12). Cicéron fait l’éloge de la poésie, I. pour le plaisir qu’elle procure, elle qui allège le poids des affaires si sérieuses où nous sommes engagés : ce qu’il confirme par son propre témoignage (§ 13). II. Pour son utilité, parce que la poésie éduque les mœurs avec ses préceptes si utiles (§ 14). III. Pour l’honneur qu’en ont retiré les hommes les plus éminents (§ 15 et 16). Il exprime la mineure au § 18 (Combien de fois n’ai-je pas entendu Archias ?…). Il amplifie la conclusion du syllogisme (§ 19) en tirant argument de la dignité des poètes, que toutes les époques ont admiré et révéré comme des hommes divins : il le montre par l’exemple d’Homère, le confirme par le témoignage de nombreux généraux en chef et en apporte une raison, à savoir qu’est immortelle la louange que les poètes donnent quand ils chantent les exploits des hommes illustres ; de ce désir de louanges, il proclame brûler lui-même, et il montre lors d’un beau développement que pareil désir est enraciné dans les âmes supérieures (§ 28, 29, 30). Il conclut son discours par une péroraison brève et appropriée (§ 31), sous la forme d’une récapitulation et d’une déprécation.

Article 3. Discours Pour Marcellus

Le discours pour Marcus Marcellus est presque tout entier tourné vers les louanges de César, que l’orateur remercie d’avoir pardonné à Marcellus qui avait pris les armes contre César, et de l’avoir rappelé à Rome alors qu’il se cachait en Grèce.

Exorde. Cicéron avait décidé de ne plus jamais parler en public, mû en partie par la douleur que lui causait la grande cruauté des temps, et en partie par le sentiment des convenances, parce qu’il voyait que César, à qui il s’était opposé en suivant le parti de Pompée, était au pouvoir : mais à présent, il nie qu’il puisse se taire, il nie qu’il puisse passer sous silence le bienfait et la clémence de César.

La confirmation est contenue dans une proposition unique. Il faut surtout louer la clémence de César pour avoir rétabli Marcellus dans ses droits. L’argument est tiré d’une comparaison : de cette clémence, César a retiré une plus grande gloire que de toutes ses victoires. Premier point : si les victoires appartiennent à César, une partie du mérite revient aussi aux autres, c’est-à-dire aux centurions, aux soldats, à la fortune, etc. (§ 5 au§ 7, Mais, César, la gloire… nul autre ne la partage avec vous…). Deuxième point : il est plus difficile de vaincre sa colère que de vaincre des peuples, même sauvages et barbares (Vous avez dompté…, § 8). Il conclut ce passage par une brillante expolition et divers traits (§ 9, 10). Il fait l’éloge, sans y insister, de Marcellus et de sa famille (§ 10). Troisième point : jusqu’à présent César avait vaincu d’autres vainqueurs, à présent il s’est vaincu lui-même, ou plutôt il a vaincu la victoire (§ 11, 12). Quatrième point : il compare César vainqueur avec Pompée et ses partisans, en imaginant qu’ils aient été vainqueurs ; et il dit que ces derniers auraient été cruels, sauvages, etc. Il mêle quelques considérations sur la guerre civile et il excuse ceux qui ont suivi Pompée, en disant qu’ils y sont tombés par erreur, non par haine, etc. (du § 13 au § 19).

Suit la réfutation. Comme le Sénat avait demandé à César de pardonner à Marcellus, César avait dit qu’il craignait que certains ne préparent contre lui un attentat, et il avait ajouté qu’il ne se préoccupait pas beaucoup de vivre, parce qu’il avait assez vécu. Premier point, donc : Cicéron s’efforce de faire disparaître la crainte d’un attentat (§ 21) et il traite ce terrain glissant avec un art admirable. Aussitôt après, il se sert d’un dilemme : ceux qui trameraient un attentat, ce seraient des partisans ou bien de César, ou bien de Pompée ; or, ce crime ne pourrait être le fait d’aucun des deux partis ; donc. Il dit enfin qu’il faut mettre tous ses soins à conserver la vie de César, etc. Deuxième point (§ 25) : il réfute, développe et loue la belle parole de César, « J’ai bien assez vécu ». Il a assez vécu selon la nature ou pour la gloire, mais il n’a pas assez vécu pour la patrie ; il reste des plaies à panser, etc. Ce couronnement doit être ajouté à ta gloire (§ 27, 28). Péroraison (§ 33-34).

Chez Cicéron, on ne trouve pas moins d’exemples de blâmes que de louanges. Il attaque vigoureusement Pison dans le Contre Pison, et aussi dans Sur les provinces consulaires, ainsi que dans d’autres passages, quand le sujet l’appelle. Il fait une sortie contre Clodius en le considérant comme un ennemi capital, dans la dernière partie du Pour Milon : et de manière plus véhémente encore dans Sur sa maison et Sur la réponse des haruspices. Il poursuit de ses critiques Antoine dans chacune des quatorze Philippiques ; Catilina dans les quatre Catilinaires ; Verrès dans les sept discours Contre Verrès ; Vatinius dans l’Interrogatoire de Vatinius – un seul discours, en l’occurrence, mais véhément.

Article 4. Vue d’ensemble de la deuxième Philippique et du discours Sur sa maison

Parmi les discours de Cicéron où il attaque et blâme les hommes malhonnêtes, il excelle, de l’avis de tout le monde, dans la deuxième Philippique, où il prouve qu’Antoine est un scélérat et un ennemi de la république ; et il le déclare d’emblée, dans l’exorde lui-même, où il se concilie la bienveillance en affirmant que, depuis vingt ans, personne n’a été son ennemi, à lui Cicéron, qu’il n’ait été en même temps l’ennemi de la république.

Le discours a deux parties. La première est une réfutation (§ 3, Avant de lui répondre, etc.). Il détruit certains des reproches que lui avait opposés Antoine, lequel avait déclamé peu de jours avant contre Cicéron au Sénat. Les voici : I. avoir violé l’amitié qui les liait (§ 3 à 10) ; II. la gestion cruelle de son consulat (§ 11, il m’a reproché mon consulat). III. le meurtre de Publius Clodius (§ 21, P. Clodius a été tué à mon instigation). IV. la responsabilité de la rupture entre Pompée et César (§ 23, Quant à ce que vous avez osé dire). V. le meurtre de César (§ 25, Mais ces faits sont anciens ; voici quelque chose de plus nouveau). VI. le camp de Pompée et la guerre civile (§ 37, Vous m’avez reproché le camp de Pompée).

Il passe ensuite (§ 43) à la seconde partie de son discours, à savoir la confirmation (Puisque j’ai déjà suffisamment répondu à ses reproches). Elle est divisée en deux parties : dans la première, il décrit brièvement la vie privée d’Antoine, qui dès son enfance a fait une scandaleuse banqueroute et a vécu dans la débauche (à partir du § 44, Voulez-vous que nous vous examinions depuis votre enfance ?). Dans la partie suivante, il critique sa vie « publique » – si on peut employer un tel mot – ou plutôt la façon malhonnête dont il a exercé ses magistratures. La questure (Vous avez été élu questeur…). Le tribunat (du § 51, Lorsque, sous le consulat de L. Lentulus, au § 62). La charge de maître de la cavalerie (§ 62, Il arriva). Le consulat (du § 79, Sous tous ces rapports, au § 111, Enfin, que répondrez-vous à cela ?).Là commence la péroraison, et elle est longue de huit paragraphes. Tout le discours est admirablement éloquent, acéré, spirituel, orné de toutes les figures qui donnent de l’éclat au discours.

Tout aussi copieux, véhément et emporté est le discours Sur sa maison. « Si jamais j’ai valu quelque chose comme orateur, dit lui-même Cicéron (Lettres à Atticus, IV, 2), cette fois, à coup sûr, la grandeur du ressentiment m’a inspiré quelque éloquence. » Bien que tout le discours relève du genre judiciaire, de très nombreuses parties se rapportent cependant au genre démonstratif, à savoir celles dans lesquelles et il attaque Clodius et il fait son propre éloge. Voici le sujet de ce discours :

Clodius, après avoir fait exiler Cicéron, avait détruit sa maison, comme pour un citoyen qui aurait été un ennemi public, et il avait consacré l’emplacement à la Liberté. Cicéron, restitué dans ses droits et rappelé d’exil, a demandé que sa maison lui fût restituée. Elle lui fut restituée.

Il commence par louer les pontifes, auxquels il adressait son discours. Il excite la haine contre Clodius et réfute certains reproches que lui a faits ce dernier (canons 1 et 2, puis § 3 à 32). Première partie de la confirmation : Clodius n’a pas eu le moindre droit de détruire la maison de Cicéron. Deuxième partie : il ne l’a consacrée à aucun culte religieux. Il prouve ainsi la première partie : le tribunat de Clodius n’a eu aucune valeur légale, donc tous ses actes et lois ont été annulés, et en particulier ceux sur l’exil de Cicéron et la destruction de sa maison (du § 34 au § 42). Mais soit : supposons qu’il ait été un tribun de la plèbe parfaitement légal, il a néanmoins fait passer la loi sur mon exil et sur ma maison sans aucun droit, et même contre tous les droits, puisqu’il n’a pas respecté les formes légales, qu’il l’a imposée par la force, etc. (du § 43 à la fin du § 99). Il entremêle à cela beaucoup de choses sur son départ et sur son retour, qui ne servent pas moins à son propre éloge qu’à jeter l’opprobre sur Clodius. Deuxième partie : il montre que sa maison n’a été consacrée par Clodius à aucune religion, mais contre toute religion (du § 100 à la fin du § 141), et là il conclut de façon splendide toute l’affaire.

ARTICLE 5. Ordre et structure du Contre Pison ; de quelques-uns des discours Contre Verrès ; des deux discours Après son retour ; et des trois discours Sur la loi agraire

Contre Pison. Pison avait été rappelé de la province qu’il dirigeait sur le conseil de Cicéron (voir Sur les provinces consulaires). De retour à Rome, il s’est attaqué violemment à Cicéron. L’orateur lui répond par ce qui nous reste de ce discours ; il est composé de trois parties. I. Pison a exercé son consulat de manière malhonnête (du § 2 au § 31). II. Il a administré sa province consulaire de manière honteuse et abominable. II. Dans sa vie domestique et privée, il s’est souvent comporté de manière indigne, luxurieuse, cruelle et cupide (Examinons maintenant…, du § 64 au § 94). Dans sa péroraison, il inspire à Pison la crainte du plus grave des supplice : le jugement que, dans son for intérieur, Pison lui-même porte sur ses crimes, et la haine de tous les mortels.

Parmi les Verrines se distinguent la première, la quatrième et la septième. La première est intitulée La Divination, c’est-à-dire « délibération pour déterminer qui sera l’accusateur de Verrès ». En effet, Verrès, parce qu’il redoutait terriblement l’éloquence de Cicéron, demandait à ce qu’un certain Caecilius lui fût donné pour accusateur. Les Siciliens désiraient ardemment que la cause fût plaidée par Cicéron : Cicéron montre qu’on doit le préférer à Caecilius, par ce syllogisme. On doit choisir comme accusateur celui que veulent le plus ceux à qui a été fait le tort, et celui que veut le moins celui qui a fait le tort. Or, les Siciliens veulent Cicéron et ne veulent pas Caecilius ; ce dernier est choisi par Verrès, lequel rejette Cicéron. Donc, etc. Le style est précis et modéré, comme dans le discours suivant, que certains nomment premier, d’autres second. Le Premier procès contre Verrès n’est rien d’autre qu’une préparation, et comme le vestibule des autres discours, et il relève du genre délibératif. De fait, dans ce discours, la question est de savoir s’il faut avoir recours à une nouvelle méthode pour accuser Verrès. Cicéron montre qu’il le faut : il ne faut pas faire un discours ininterrompu, mais produire des témoins, et rapporter leurs témoignages en détail ; et il annonce qu’il va procéder ainsi, surtout parce que Verrès prépare deux machinations : la première, faire durer l’affaire jusqu’à l’année suivante, où devaient être consuls Metellus et Hortensius, des amis de Verrès. La deuxième : corrompre les juges par de l’argent ; en effet, comme cela arrivait souvent à cette époque, les juges souffraient d’une très mauvaise réputation.

Aux juges, il dit dans son exorde que l’occasion leur est offerte de faire disparaître cette mauvaise réputation : de cet inculpé exceptionnel et déjà reconnu coupable par l’opinion, qu’ils rejettent l’argent et évitent les pièges, et qu’ils le condamnent. Il amplifie le vain espoir de Verrès, en tirant argument de sa vie criminelle et de l’abondance de ses crimes, avec une énumération accablante (§ 10, En effet, quel génie assez vaste…). Quant aux pièges de Verrès, il dit qu’ils sont révélés par la confession de ceux-là même qu’il avait chargé de corrompre les juges par de l’argent (§ 16, Quelle espérance a-t-il aujourd’hui ?).

L’autre argument est donc que Verrès essaie d’échapper à Cicéron, et de retarder son procès jusqu’à l’année suivante : Cicéron le traite au § 21 (Mais voici que). Il blâme Metellus et Hortensius, qui protègent un accusé aussi malhonnête. Lui-même promet qu’il parlera avec zèle et sévérité, et qu’il aura recours à cette nouvelle méthode d’accusation. Il exhorte les juges à s’acquitter avec droiture et fermeté du rôle qu’implique leur fonction, surtout Marcus Glabrio, président du tribunal. Il répète les mêmes choses dans sa péroraison (§ 50, Aussi, juges, je commence par).

Dans la quatrième Verrine, il raconte comment Verrès a arraché à de nombreux Siciliens les biens, les honneurs et la vie même, dans un exposé non moins poignant que bien exprimé. Dans la septième, il s’oppose à Hortensius, l’avocat de Verrès, dont la ligne de défense était surtout que celui-ci avait été un bon général en chef, témoignant à la guerre d’un courage éminent. Il montre que pareil éloge ne convient absolument pas à Verrès, en deux points, c’est-à-dire deux guerres : l’une est celle contre les esclaves fugitifs, durant laquelle Verrès non seulement n’a pas défendu la Sicile, mais y a même jeté le désordre par son désir de richesses et sa luxure ; l’autre guerre est celle contre les pirates, durant laquelle Verrès a laissé faire les plus grands crimes, rapines, lèse-majesté, débauche et cruauté.

§ I. Discours Au peuple après son retour

Cicéron était profondément l’adversaire de Publius Clodius, qui, fort de la noblesse de sa famille et de la puissance de ses amis, l’avait fait exiler quand celui-ci avait 49 ans, l’an 695 de la fondation de Rome, au motif que Cicéron, lors de la conjuration de Catilina, était responsable d’avoir fait mettre à mort, sans procès, de nombreux Grands. Cicéron partit en exil : mais il fut ensuite rappelé à Rome par ses amis, neuf mois après. Il leur adresse d’abord des remerciements pour ainsi dire publics, ainsi qu’à tout le peuple, puis, en privé, au Sénat. La question relève du genre démonstratif : il loue le bienfait qu’il a reçu, d’avoir été rappelé d’exil par la singulière bienveillance du peuple et du Sénat, une fois abrogée la loi de Clodius.

Pour bien comprendre l’exorde du discours devant le peuple, il faut noter que les amis de Cicéron, avant qu’il ne parte en exil, s’étaient offerts à combattre pour qu’il puisse rester dans la cité : mais Cicéron, craignant que cela ne provoquât une guerre civile et un massacre du peuple, avait préféré partir en exil. Il fait valoir cet amour envers le peuple dans son exorde ; il proclame que c’est pour le salut du peuple qu’il a sacrifié sa propre personne (Romains, dans le temps…).

Il commence par amplifier l’importance du bienfait (§ 2, Quoique rien ne soit plus à désirer pour l’homme…), en affirmant, par une induction heureusement exprimée, que tous les biens qu’il a retrouvés une fois rappelé par le peuple lui sont plus doux qu’ils ne lui étaient quand il en jouissait avant son infortune : à savoir les richesses, les amis, les enfants, l’honneur et la patrie.

Dans la confirmation, il développe deux points principaux, deux mérites du bienfait. I. Que le peuple a tiré Cicéron de cette infortune. II. Et a augmenté sa gloire (§ 5, Pourquoi donc… et § 6, En même temps que…). Il prouve l’un et l’autre point, premièrement en comparant son retour et le zèle, l’accord unanime du peuple pour le faire rappeler, avec le retour d’autres citoyens illustres, qui avaient également été jadis rappelés d’exil, Publius Popilius, Quintus Metellus et Caius Marius, dont il montre qu’ils sont revenus avec une moindre gloire (P. Popilius dut…). Deuxièmement, par la narration de ce que ses amis, surtout Lentulus, Milon, Sextius, etc., ont fait pour qu’il revienne (§ 11).

Péroraison. Il promet d’être reconnaissant et de garder le bienfait en mémoire (§ 18, Maintenant que…). Ensuite, il promet aussi d’avoir force et courage, dans le châtiment des malhonnêtes et des ennemis de la république (§ 19, Si l’on pense que…). Il répète les mêmes choses (§ 22, Toutefois…), et là il développe avec un grand bonheur d’expression la difficulté qu’il y a à s’acquitter d’un tel bienfait. Au § 24 (Romains, je garderai…), il conclut l’ensemble de son discours.

§ II. Discours Au Sénat après son retour

Dans l’exorde, il nie qu’il puisse faire des remerciements qui soient à la mesure du bienfait qu’il a reçu, celui d’avoir été restitué dans sa situation antérieure ; ce bienfait, dit-il, contient tous les bienfaits qu’il tenait des dieux, de la patrie, de ses parents.

Dans la confirmation, il proclame qu’il a reçu du Sénat une espèce d’immortalité. Il le prouve par induction. Les consuls, les tribuns, les préteurs, les consulaires et les chefs du Sénat ont demandé, décrété, couvert d’honneurs le retour de Cicéron, et ils l’ont fait revenir dans une sorte de triomphe : donc, etc. (§ 3, Il me semble donc…).

Il attaque (§ 10) les deux consuls de l’année où il a été exilé, Gabinius et Pison : c’est par leur haine et leur crime qu’il avait dû subir ce désastre (Mais il y avait deux consuls…).

Il revient à l’éloge de ses amis, surtout des tribuns Milon et Sextius (§ 19, Voyant que…), des préteurs (§ 22, Vous avez pu juger…), et enfin de Lentulus, Metellus et Pompée (§ 31). Il explique pourquoi il a préféré partir en exil que se défendre par la force (Alors, voyant…).

Dans la péroraison, il promet qu’il mettra un zèle plus grand que jamais à défendre la république (§ 36, Ainsi donc…) et il rappelle de nouveau la gloire immortelle de son retour (§ 37, On n’a pas vu…).

Parmi les discours choisis de Cicéron qui ont été rassemblés en un seul livre, on trouve le troisième discours de ceux qui sont appelés Sur la loi agraire. Comme il est très difficile (à ce titre, il mérite peu de figurer dans un recueil de discours choisis), on ne peut guère le comprendre sans exposer d’abord les deux premiers, bien que ces deux-là relèvent du genre délibératif, tandis que le troisième appartient au genre démonstratif.

§ III. Discours Sur la loi agraire, au Sénat

Sous le consulat de Cicéron, Publius Servilius Rullus, tribun de la plèbe, a proposé une loi agraire consistant à distribuer aux citoyens les champs pris à l’ennemi par le peuple romain. Cette distribution, il voulait qu’elle fût faite par dix commissaires qui seraient nommés exprès, et auxquels il donnait le pouvoir d’affermer des impôts, d’établir des colonies, etc. L’idée et le projet de Rullus étaient doubles : d’abord, flatter le peuple en lui distribuant généreusement des champs ; ensuite, s’enrichir et enrichir les dix commissaires.

Cicéron rejette cette loi et montre qu’elle est injuste et inutile. L’exorde manque. La confirmation montre que cette loi est préjudiciable au peuple romain, et utile seulement aux dix commissaires. Le commencement se fait sous la forme d’une magnifique exclamation, d’une sustentation et d’une prosopopée (§ 1, Par les dieux immortels…). Il montre I. qu’affermer des impôts ne peut se faire qu’au détriment du peuple. II. Qu’il en est de même de l’achat des champs (§ 14, Vous voyez déjà…). III. Enfin, qu’il en est de même de l’établissement de colonies.

Il conclut en disant que ce ne sont pas seulement les champs et les impôts, mais la république elle-même que cette loi agraire met en danger (§ 21, Je ne me plains pas…Je vous en prie donc…).

§ IV. Premier des deux discours Sur la loi agraire à être adressé au peuple

Cicéron dissuade le peuple de voter la même loi. Dans son exorde, il se concilie admirablement la bienveillance du peuple, de qui il déclare avoir reçu le consulat, alors qu’aucune noblesse de ses ancêtres ne le recommandait. Pour cette raison, il se vante d’être « populaire », c’est-à-dire qu’il se consacrera toujours uniquement à servir le peuple ; un éloge que Rullus, l’auteur de la loi agraire, ne peut revendiquer pour lui-même, lui qui jette le trouble dans la république en affichant une générosité insidieuse, et qui travaille à faire du tort au peuple (du § 1, Romains, c’est…, au § 10, Car, je ne pense pas…). Puis il incite à haïr ses adversaires, eux qui ont caché leurs projets au consul qu’est Cicéron, qui se sont retrouvés en secret et la nuit, etc., signes à partir desquels Cicéron conjecture qu’ils manigançaient contre la république (§ 11, Aussi, dès que je fus…). En troisième lieu, il écarte un préjugé funeste : on aurait en effet pu soupçonner Cicéron de combattre la loi de Rullus par haine envers lui, vu qu’il arrivait souvent que les consuls ne fussent pas d’accord avec les tribuns de la plèbe (§ 14, Je puis vous assurer…).

Proposition. La loi agraire est injuste et inutile (§ 15, Eh bien, depuis le premier…). Confirmation. Il prouve que cette loi est injuste, puisqu’elle réduit la liberté du peuple par la création des dix commissaires auxquels elle attribue un pouvoir immense et tyrannique, et qu’elle prive une grande partie du peuple du droit de vote, etc. Cicéron développe chacun des articles de la loi, et en infère son injustice. Puis il donne à voir son inutilité, en disant que la loi n’augmente pas la richesse du peuple, mais seulement la richesse de Rullus et des dix commissaires. Il développe de même, pour les attaquer, les autres articles de la loi, comme la vente des champs (§ 35, On leur permet donc d’abord…), même la vente de lieux hors de l’Italie, qui sont devenus publics (§ 38, Je m’aperçois que…). Cicéron dit que, sous ce prétexte, les dix commissaires ont le droit et le pouvoir de vendre des royaumes entiers et des provinces (Et Alexandrie… § 41). Il attaque aussi l’affermage des impôts (§ 47, Ce n’est pas encore assez…) ; la vente des butins et des dépouilles, à l’exception cependant des dépouilles de Pompée général en chef, exception dont Cicéron se moque (§ 59, On trouverait à peine un lieu…) ; l’établissement de colonies, surtout dans le territoire de la Campanie (du § 71, Puis la loi…, au § 76, Mais, d’après la loi…). Il prouve que le territoire de la Campanie ne doit pas être divisé entre de nombreuses personnes ni être aliéné (du § 81, Nos ancêtres…, au § 96).

L’incipit de la péroraison est au § 98 (Ainsi, Rullus…). Il proclame qu’il sera toujours avec force contre des lois injustes, afin de maintenir la république, et qu’il sera toujours « populaire » : du côté du peuple pour défendre la paix, la concorde et les intérêts du peuple.

§ V. Second des deux discours Sur la loi agraire à être adressé au peuple

Le dictateur Sylla, maître du pouvoir une fois la république écrasée, avait divisé de nombreux champs privés et publics entre ses partisans, et, pour cette raison, ces propriétés, appelées syllaniennes, suscitaient de grandes jalousies. Rullus a accusé Cicéron d’être favorable aux propriétaires des champs de Sylla et de vouloir garantir et ratifier leurs propriétés. Non seulement Cicéron le nie, mais il rejette même la faute sur Rullus, et montre que c’est plutôt lui qui avec sa loi est le défenseur des propriétés syllaniennes.

Dans l’exorde, il se plaint d’avoir été accusé par ses adversaires pendant son absence, et il les appelle à combattre maintenant qu’il est présent. II. Il réclame la bienveillance du peuple, dont il avait remarqué la légère irritation à son égard.

C’est avec deux arguments qu’il prouve que Rullus protège les propriétés syllaniennes. En premier lieu, parce que le quarantième point de la loi qu’il avait proposée portait que les assignations de champs qui avaient été faites au temps de Sylla, c’est-à-dire après le consulat de Marius et de Carbon, demeurassent valides, et ce au même titre que les biens privés les plus légitimes. En second lieu, parce que Rullus accorde plus de propriétés que Sylla, et de nouvelles, et les divise entre ceux qu’il lui plaît. En effet, il existe des champs confisqués et qui ne sont assignés à personne, que Rullus assignera par sa loi à qui il voudra.

CHAPITRE 2. Vue d’ensemble de quelques discours de Cicéron, qui relèvent surtout du genre délibératif

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ARTICLE 1. Vue d’ensemble des Philippiques III, IV et V

Parmi toutes les Philippiques, je propose ici de lire surtout celles qui sont brèves et claires. Voici leur sujet. Après le meurtre de Jules César, Marc Antoine, son collègue au consulat, semait le trouble dans la république, et, ayant enrôlé une armée, aspirait à la tyrannie, avec pour motif avoué de venger l’assassinat de César. Cicéron s’efforça de réprimer ses entreprises funestes, en imitant Démosthène, qui avait violemment attaqué dans de nombreux discours Philippe, roi de Macédoine, lequel opprimait la liberté de la Grèce. Ces discours, Démosthène les a appelés les Philippiques, et Cicéron a donné le même nom aux siens : parce que, de même que l’orateur grec s’en était jadis pris à Philippe, de même Cicéron s’en prend à Antoine, pour une cause semblable, la défense de la liberté. Voici les circonstances historiques de la troisième Philippique, et son sujet particulier.

Antoine, enflammé de colère et de honte après la seconde Philippique, rassemble des troupes dans l’intention de faire la guerre à Cicéron et, ouvertement, à toute la république. Octave César, qui, après s’être rendu maître du pouvoir, fut aussi appelé Auguste, enrôla à son tour une armée de vétérans, se porta contre Antoine, et le força à fuir en Gaule Cisalpine, province que gouvernait Decimus Brutus. Ce dernier s’opposa violemment à Antoine, lequel fit le siège de Modène. Quand on apprit ces événements, le Sénat tint séance pour délibérer sur les intérêts supérieurs de l’État. Cicéron donna son avis dans ce discours, une suasoire où il proposa I. que ce qu’Octave avait fait de sa propre initiative, comme simple particulier, fût approuvé par l’autorité publique ; II. qu’on décernât des récompenses aux légions qui l’avaient suivi ; III. qu’on donnât à Octave le titre de général en chef ; IV. que Brutus maintînt la province de Gaule sous l’obéissance du Sénat et du peuple romain ; V. qu’Antoine fût décrété ennemi de la république.

Il tire son exorde de la circonstance de temps : il se plaint que le Sénat ait été convoqué bien trop tard dans un tel danger pour la république ; il se réjouit cependant, etc.

Dans la confirmation, il développe chacune des parties que j’ai exposées en résumant le sujet, parties qu’il énonce avec éclat grâce à diverses figures. Vers la fin, il s’attaque à Antoine, qui reprochait à Octave l’obscurité de sa naissance. Il blâme certains édits d’Antoine et sa manière de convoquer le Sénat. Dans sa péroraison, c’est avec gravité qu’il exhorte le Sénat à protéger la liberté, en tirant argument de la personne d’Antoine, de celle de son frère, des conséquents, de la faisabilité de la victoire, etc.

Il ne manquait, ni au Sénat ni dans le peuple, d’hommes favorables à Antoine, et ils voulaient persuader qu’il ne fallait pas se battre contre lui avec des armes, mais qu’on devait faire la paix en envoyant des délégations. L’orateur s’oppose à eux, et, dans la quatrième Philippique, il prouve qu’il faut en agir avec Antoine comme avec un ennemi déclaré de la république, parce que, du jugement de tous, il a été déclaré ennemi ; en effet, il a été déclaré tel du jugement du peuple, d’Octave César, du Sénat, des soldats, de Decimus Brutus, de la Gaule et des dieux eux-mêmes.

L’idée de l’exorde est : « Cette assemblée nombreuse, et votre ardeur, citoyens, me donnent un grand espoir de voir revenir la liberté. » La proposition contient l’antécédent de l’enthymème, à savoir qu’Antoine a été jugé ennemi de la république (au même § 1). La confirmation du discours comprend les preuves de l’antécédent, sous la forme d’une distribution et énumération de ceux qui ont jugé qu’Antoine était un ennemi de la république : le peuple (§ 2), Octave (§ 3), le sénat (§ 5), les soldats (§ 4 et 5), Decimus Brutus (§ 7). À ce moment-là, il feint que le peuple témoigne son accord avec une acclamation favorable, à quoi il ajoute : « Vous avez bien raison de répondre “non”, Quirites », etc. Cet accord du peuple, il l’énonce avec éclat sous la forme d’un dilemme (§ 8) : « Si Antoine est consul, Brutus est ennemi public », etc. Il ajoute que c’est le jugement de la Gaule (§ 9). Et enfin des dieux eux-mêmes (§ 10). Le tout est énoncé avec éclat grâce à une répétition réitérée, une subjection, une imprécation et d’autres figures.

La péroraison contient la conclusion de l’antécédent : donc il faut prendre les armes contre Antoine, comme contre un ennemi, et non lui envoyer des délégations (à partir du § 11). C’est en même temps une véhémente exhortation et amplification, tirée des lieux des conséquents, du petit au grand, de l’utile, du convenable, du nécessaire, etc.

Cinquième Philippique. Le Sénat avait attribué la province de la Gaule cisalpine à Decimus Brutus : contre l’avis du Sénat, Antoine tentait de l’en chasser, irrité contre Brutus parce qu’il était parent de ce Brutus qui avait tué César, et il faisait le siège de Modène, la ville la plus importante de la Gaule cisalpine. Beaucoup étaient d’avis qu’il fallait lui envoyer des délégués pour obtenir la paix et la concorde. Cicéron s’y oppose, parce que ce genre de délégation est une honte pour le Sénat et un danger pour la république.

Il tire son exorde de la circonstance de temps. Le Sénat s’était réuni pendant les calendes de janvier. Il dit qu’est arrivé bien tard ce jour si longtemps attendu : mais, ajoute-t-il, ce même jour s’est révélé un jour de bonheur qui a comblé ses attentes, ce jour a brillé d’un grand éclat grâce au discours et à la fermeté des nouveaux consuls. C’est ainsi qu’il se concilie la bienveillance, et qu’il entre dans le vif du sujet.

La proposition est au § 3. La confirmation de la première partie, à savoir qu’envoyer une délégation est une honte, est tirée des contradictions. En effet, il est contradictoire et honteux d’offrir la paix à celui qui a été jugé ennemi par le Sénat. C’est en effet un signe d’inconstance et de légèreté, et qui ne convient pas à la dignité du peuple romain. Puis il prouve longuement que c’est à bon droit qu’Antoine a été jugé ennemi, et que non seulement il n’est pas digne du nom de consul, mais ne l’est même pas du nom de citoyen (du § 6 au § 25) : il le fait en énumérant ses crimes, les lois qu’il a fait passer de force et contre les auspices, etc. Il conclut cette partie (§ 25) par une comparaison ironique, très sérieuse : « Ainsi donc Hannibal fut un ennemi, et Antoine un citoyen ? Quelles hostilités a commises le premier, que le second n’ait pas commises également, ou qu’il ne commette, ne prépare et ne médite ? »

La deuxième partie de la confirmation, il y vient d’abord sous la forme d’une occupation (§ 26, Comme j’entends déjà dire à quelques-uns, etc.). Il montre qu’une délégation sera nuisible, parce qu’elle affaiblira le moral des troupes et retardera l’élan de la guerre. Puis il démontre que la question traitée aujourd’hui est dissemblable de la question des délégués jadis envoyés par le Sénat à Hannibal : c’est sans rapport avec celle des délégués que ce même Sénat pourrait envoyer à Antoine (§ 27). En troisième lieu, il presse ses auditeurs avec un dilemme : ou bien Antoine obéira à nos délégués, ou bien il n’obéira pas. S’il veut la paix, s’il obéit, s’il rentre à Rome, qui pourra le voir l’esprit tranquille ? Qui ne sera effrayé ? S’il n’obéit pas, ce que je tiens pour certain, à quoi bon lui envoyer des délégués ? Il montre que ces délégués seront méprisés et rejetés par Antoine (§ 28 et 29). Il ajoute une conclusion (§ 30). Aux § 35 et suivants, il parle des honneurs qu’il faut rendre à Octave César et aux autres qui ont rendu des services à la république. Il traitait le même argument dans la quatrième Philippique, mais là il parlait au peuple, alors qu’ici il s’adresse au Sénat.

ARTICLE 2. Ordre et plan des Philippiques VII et VIII

Septième Philippique. Il nie qu’il fasse faire la paix avec Antoine, parce que la paix est honteuse, parce qu’elle est dangereuse, parce qu’elle ne peut exister.

Dans l’exorde, il éveille une grande attention en disant aux sénateurs que pour sa part il écarte les sujets mineurs à l’ordre du jour, et en vient à une affaire extrêmement sérieuse ; il se concilie la bienveillance en proclamant qu’il travaille à la tranquillité publique et à la dignité du peuple romain, et qu’en cela il fait ce qui est attendu d’un ancien consul, et imite le consul Caius Pansa. Il suscite la haine contre les amis d’Antoine, qui luttaient pour que l’on fasse la paix avec celui-ci. Il essaie d’éviter l’inimitié que s’attirent généralement ceux qui ne veulent pas la paix : il affirme qu’il a toujours été partisan de la paix, mais qu’aujourd’hui, c’est à contre-cœur qu’il dissuade de la faire. C’est là remplir toutes les fonctions d’un bon exorde (du § 1 au § 9). La division du discours se fait sous la forme d’une interrogation (§ 9) : « Pourquoi donc ne veux-je point la paix ? Parce qu’elle est honteuse, parce qu’elle est dangereuse, parce qu’elle ne peut exister. »

Il traite la première partie sous la forme d’un raisonnement ou syllogisme oratoire. L’inconstance est une honte pour le Sénat ; or, c’est agir avec une extraordinaire légèreté que de faire la paix avec celui que le Sénat a déclaré ennemi de la république. Il prouve cette mineure, ou, pour le dire comme les professeurs de rhétorique, cette assomption, en énumérant les décrets faits par le sénat contre Antoine (lieu des antécédents ; figures : des interrogations réitérées et véhémentes, une répétition, etc.). Il détruit de manière remarquable ce qu’on aurait pu lui objecter : des légats ont été envoyés à Antoine, donc il n’est pas honteux de faire la paix (§ 14). « Mais nous lui avons envoyé des députés. – Dieux ! quel est mon malheur ? Pourquoi ce Sénat que j’ai toujours loué, suis-je forcé de le blâmer ? »etc. (Voyez comme il accuse tout en flattant, et comme il prend garde de ne pas offenser le Sénat.) Il soutient que rien n’est plus honteux que cette délégation, et il les exhorte à revenir à leur sévérité précédente. Il ajoute (lieu des conséquents) que ce serait la plus grande infamie que fût admis au Sénat Antoine, dont il met sous les yeux les crimes, sous la forme d’une accumulation, avec un très grand bonheur d’expression.

Il aborde la seconde partie (§ 16) et la traite par un enthymème. De la paix qui sera faite avec Antoine naîtra une terrible guerre, donc la paix est dangereuse. Il prouve l’antécédent en tirant argument de la puissance, de l’orgueil et des désirs déréglés d’Antoine et de ses compagnons. Il attaque surtout Lucius Antonius, parent de Marc Antoine : « Ô dieux, qui pourra résister à sa puissance ? » (§ 17).Il recourt à une comparaison avec les Gracques. Il traite le conséquent de l’antécédent sous la forme d’une communication et d’une exhortation.Il promet son secours, etc. (§ 19 et 20).

Troisièmement. Il ne peut y avoir aucune paix avec Antoine, parce que, dit-il, tous se détournent de lui et le haïssent, et réciproquement. Dans cette discorde et cette séparation des volontés, il ne peut se faire aucune paix (du § 21 jusqu’à la fin du § 25) : « Vous verrez régner partout la haine. Ne désirez donc pas ce qui ne saurait être ; et prenez garde », etc.

Il commence la péroraison au § 26 : « Où tend tout ce discours ? » etc. « Il s’agit de la liberté du peuple romain… de votre autorité », etc.Ce même argument – il faut rejeter la paix avec Antoine –, il le traite aussi dans la première partie de la treizième Philippique.

Huitième Philippique. Après l’exorde où il accuse le consul Pansa de trop de douceur, il blâme ceux qui préféraient appeler tumulte plutôt que guerre la guerre entreprise contre Antoine : il montre qu’il ne peut pas y avoir de tumulte sans guerre, et même sans guerre importante, et il démontre que c’est une vraie guerre qui est menée contre Antoine, par le lieu des effets et des signes, ceux de la guerre. « Brutus est attaqué, et ce n’est pas la guerre ? Modène est assiégée, et cela même n’est pas la guerre ? La Gaule est ravagée, peut-il y avoir une paix plus réelle ? »(Vous voyez l’ironie, la conversion, etc., § 7.) Il compare cette guerre contre Antoine avec d’autres guerres (§ 8).

Dans la deuxième partie du discours, il s’en prend avec véhémence à Calenus, le patron d’Antoine, qui conseille de faire la paix. Il l’attaque surtout grâce à des exemples d’hommes très illustres, et il réfute ses raisons de manière précise et sérieuse (du § 12 à la fin du § 19).

Dans la troisième partie du discours, il blâme ceux qui méditaient d’envoyer de nouveau des délégués. « C’est avec douleur que je le dis, plutôt que par reproche. Nous sommes abandonnés, oui, abandonnés. » « Dieux immortels ! où sont les coutumes et la fermeté de nos ancêtres ? »

ARTICLE 3. Vue d’ensemble et sujet des Philippiques IX et XII

Neuvième Philippique. Le sujet de ce discours est très beau. Le voici. Comme Servius Sulpicius était mort en mission, avec les délégués envoyés à Antoine, on décide d’ériger une statue en son honneur.« Je voudrais (dit-il avec élégance dans son exorde) que les dieux immortels nous eussent permis d’adresser nos actions de grâces à Serv. Sulpicius vivant, au lieu d’avoir à délibérer sur les honneurs à lui rendre après sa mort… »

L’ensemble de la confirmation s’appuie sur un seul argument. On doit accorder l’honneur d’une statue à qui est mort en mission pour la république ; Or S. Sulpicius est mort en mission pour la république ; Donc il faut lui ériger une statue.

Il tire aussitôt son début de la mineure de ce syllogisme, et prouve que la mission a causé la mort de Sulpicius (§ 2, ni la rigueur de l’hiver, ni les neiges, ni la longueur de la route, etc.).Il y ajoute la majeure (§ 3) et la prouve en disant qu’il faut suivre plutôt l’esprit de la tradition, et en l’illustrant par des exemples tirés de l’histoire. Il revient (§ 5) à la mineure, et expose, au moyen d’une hypotypose magnifique, comment ni la maladie ni les supplications de ses amis n’auraient pu détourner Sulpicius de cette mission. « C’est vous, Pères conscrits (je le dis avec peine, mais il faut bien le dire), c’est vous-mêmes qui avez ôté la vie à Serv. Sulpicius. Il était devant vous, et son air languissant était pour lui une excuse plus éloquente que ses paroles », etc. « Rendez donc la vie à celui que vous en avez privé. La vie des morts consiste dans le souvenir des vivants », etc. (§ 8, 9, 10). Il reconnaît (§ 10, 11) que Sulpicius n’a nul besoin de statue ou d’honneur de cette sorte, lui dont la vie s’est recommandée à la mémoire de tous par des actions illustres (ici il s’attarde un peu sur l’éloge de Sulpicius). Cependant cette statue témoignera d’une mort vertueuse et de la gratitude du Sénat. À la fin du discours il explique en détail comment cette statue doit être, et quel décret du Sénat doit en ordonner l’édification.

Douzième Philippique. Le Consul Pansa s’était vu retirer de la délégation qu’on devait de nouveau envoyer à Antoine. On avait nommé comme délégués P. Servilius et M. Tullius Cicéron. La confirmation a deux parties. La première est : on ne doit pas envoyer des délégués à Antoine pour traiter de paix. La deuxième : Cicéron doit moins que tout autre se voir attribuer cette charge.

Après l’exorde, dans lequel Cicéron excuse son erreur et celle du Sénat, d’avoir cru à l’espoir de paix que leur apportaient les délégués, il affirme qu’il faut renoncer à cette illusion. Et en premier lieu il nie qu’il faille envoyer une délégation, qui sera non seulement inutile, mais même pernicieuse, parce qu’elle brisera l’espoir de recouvrer la liberté, et l’effort que cela suppose (§ 7) : « Car enfin en quoi peut être utile à la république notre délégation ? Je dis utile ! que serait-ce donc si elle devait lui être nuisible ? Eh ! que parlé-je au futur ? ne lui a-t-elle pas nui déjà ? Et croyez-vous », etc. Il prouve cet antécédent sous la forme d’une hésitation, en énumérant tous ceux qui, après avoir entendu la proposition d’une délégation et de la paix, abandonnent tout espoir de conserver la république et la liberté (§ 9, Quoi, d’ailleurs, de plus injuste). Il conclut (§ 10, Ainsi, lorsque, tous tant qu’ils sont…).

De cette première partie de la confirmation, il prouve le second point, qu’il y va de la dignité du peuple romain. Antoine a refusé les conditions du traité de paix qu’on lui a proposées, plusieurs décrets et senatusconsultes ont été rédigés contre lui, le péril de la guerre et de la servitude est imminent ; donc, etc. (§ 11, 12, 13, 15). « Que sera-ce, si toute paix est impossible ? » ; « Que sera-ce, dites-moi », « Que vos yeux se représentent… », « Où sont… »

Seconde partie de la confirmation. Cicéron ne doit pas être envoyé comme délégué, il y va de sa dignité et de sa réputation. Parce qu’il passera pour un traître et un homme sans parole,s’il a pour mission de persuader Antoine de faire la paix, alors qu’il a toujours dissuadé et d’envoyer des délégués et de faire la paix avec celui-ci. « De quel œil pourrais-je voir ?… » « Me croyez-vous donc un cœur de fer ?… » (§ 19). Par un second argument il prouve qu’il ne doit surtout pas être envoyé, car il y va de son salut et de sa vie ; en effet, on ne peut douter qu’Antoine ne lui tende des pièges. Il souligne l’importance de ce point par une comparaison du moins au plus. À Rome même, il est à peine à l’abri des complices d’Antoine : combien moins le sera-t-il pendant le trajet pour le rejoindre ?Il amplifie la suite sous la forme d’un dilemme : ou bien il rencontrera Antoine dans son camp, ou bien à l’extérieur de son camp ; dans chacun de ces lieux, le danger règne, c’est complètement inutile, etc. (du § 21 aux § 28, 30). Dans la péroraison enfin, il déclare qu’il est prêt à tous les dangers, et à aller au devant de la mort même, si l’intérêt de la République est en jeu. Par cette promesse il se concilie admirablement les esprits de ses auditeurs, et il les conduit là où il veut.

ARTICLE 4. Premier discours contre Catilina

Catilina, poussé par les vices de sa nature et la ruine de son patrimoine, fit une conjuration pour déchirer Rome et renverser l’Empire Romain, après avoir enrôlé un certain nombre de citoyens romains dans son projet de conjuration (lire Florus, IV, chap. 1 et Salluste, Conjuration de Catilina). Cicéron révéla ces crimes, et les dénonça devant le Sénat. Les sénateurs se rangèrent à deux avis différents : les uns jugeaient qu’il fallait immédiatement mettre à mort Catilina et ses complices ; Cicéron et d’autres pensaient qu’il fallait user de douceur, aussi longtemps que Catilina ne s’était pas trahi ; en effet il n’était pas encore pleinement condamné. Et même, il était venu à la séance du Sénat : c’est là que Cicéron en tant que consul le foudroya de ce discours, en lui lançant la foudre d’une éloquence à son sommet.

Cicéron conseille donc à Catilina de quitter la ville en exilé volontaire, et de fuir le châtiment qui l’attend : ou alors qu’il rejoigne le camp de l’un des conjurés, Manlius, et qu’il déclare officiellement la guerre à la République, et qu’ainsi on puisse l’écraser sans faire courir l’État à sa perte. Cicéron craignait que, si les conjurés mettaient Rome à feu et à sang, il fût le premier à être assassiné ; aussi en embrassant la cause publique prend-il également en compte son propre intérêt. Il y a deux parties dans le discours. Dans la première il explique qu’il est utile et réjouissant pour Catilina de quitter Rome : dans la seconde il prouve qu’il n’est pas profitable à la république qu’il soit tué.

Dans l’exorde, qui commence de manière abrupte et sur un ton plein de colère et d’indignation, il interpelle avec violence Catilina lui-même, physiquement présent, et aussitôt il fait suivre l’exorde de la proposition, en l’exhortant à quitter Rome. Premièrement, parce que sa conjuration est connue de tout Rome ; celle-ci et ses crimes passés lui attirent la haine de tous : Eh ! que peux-tu espérer encore (§ 6), Enfin, rappelle à ta mémoire (§ 8). Il énumère tous les projets des conjurés, toutes leurs discussions, toutes leurs réunions secrètes : Ainsi, Catilina, achève… (§ 10) Il nie que la raison pour laquelle il lui conseille de fuir soit la terreur d’un péril privé : c’est la terreur d’un péril public (§ 11). Il blâme ensuite la vie qu’il a menée, et les infamies de sa vie privée (En effet, Catilina, quel charme, § 13) comme les crimes de sa vie publique, Peux-tu…Il ajoute une triple comparaison des mineures, et une prosopopée de la patrie qui exhorte Catilina à partir (§ 17, 18). Il affirme que pensent de même, sans le dire, le sénat, les chevaliers et tous les autres citoyens (§ 20, et, au § 21, ce ne sont pas seulement ces sénateurs). C’est aussi la pensée secrète de Cicéron : Mais que dis-je ?…(§ 22). De même que s’attarder à Rome ne doit pas réjouir Catilina (ce qui était le premier argument), de même, partir rejoindre le camp de Manlius doit le réjouir, il pourra s’y adonnerà la guerre et à ses chers carnages. C’est là la deuxième raison pour laquelle il doit s’en aller : Ainsi, je te le répète encore, pars… (§ 23).

Seconde partie du discours. Ce n’est pas à la République qu’il revient de tuer Catilina. En effet si cela arrive, les conjurés resteront dans Rome, et ils se démèneront jusqu’à ce que la ville soit dévastée et détruite de fond en comble : Maintenant (§ 27).Il le confirme par l’exemple de grands hommes (À ces paroles, § 29).Il le dit avec éclat grâce à une remarquable similitude tirée des maladies (Un malade dévoré, § 31).

La péroraison comprend une triple apostrophe : I. aux sénateurs, auxquels il promet toute sa diligence pour anéantir la conspiration ; II. à Catilina ; III. à Jupiter, pour qu’il protège la patrie contre ces funestes citoyens. Je vous le promets, etc.

Ébranlé par ce discours, Catilina quitta la ville. Cicéron exprime sa joie au peuple dans un second discours, et il prouve que le départ des conjurés est souhaitable et utile à la république.

Premièrement. Parce que les conjurés étaient plus à craindre à l’intérieur de Rome, qu’à l’extérieur. Ce qu’il confirme en énumérant leurs crimes, sous la forme d’une exclamation, d’une éthopée, d’une accumulationet de toutes les autres figures qui sont le triomphe de l’éloquence. De là il fait une digression en réfutant ceux qui reprochaient à Cicéron une trop grande sévérité lorsqu’il expulsait Catilina (§ 12, Mais il en est).

Deuxièmement. Parce qu’il est facile d’écraser les menées et les armes de ces impies par l’armée de la République. Il le montre avec l’élégante comparaison des troupes et des soldats de Catilina, tous endettés, parricides, assassins, etc., d’une part (§ 17, Je vais vous montrer jusqu’au § 18, La première classe), avec les armées du Peuple Romain, d’autre part (§ 24, Déployez maintenant).

Dans la péroraison, il exhorte les citoyens à protéger leur patrie. II. Il leur promet l’aide des dieux (§ 26, Continuez donc).

ARTICLE 5. Troisième Catilinaire

Cicéron fait l’éloge de sa propre diligence à dévoiler et éteindre la conjuration, et il proclame que c’est lui qui a sauvé la République ; mais comme il ne manque pas d’attribuer ce bienfait aux dieux, le but de son discours est de persuader qu’il faut leur rendre grâce, et qu’il faut célébrer ce jour même en se rendant aux prières solennelles. Première partie : sa diligence et sa vertu de prudence sont éclatantes quand il énumère de manière splendide les diverses circonstances de la découverte de la conjuration. Deuxième partie : il montre, au moyen d’une énumération, les preuves manifestes de la protection des dieux au cours de cette affaire.

ARTICLE 6. Quatrième Catilinaire

Les principaux conjurés avaient été arrêtés à Rome et jetés en prison. César jugeait qu’il fallait les punir par un châtiment un cran en-dessous de la peine capitale : Silanus, qu’ils devaient recevoir la mort. Cicéron est de cet avis, et le soutient avec l’argument suivant. Il est juste que des citoyens convaincus de crime, et d’un crime qui met la République dans le plus grand danger, soient punis de mort. On pouvait opposer deux objections. La première est qu’il est cruel d’exécuter des citoyens de premier plan. La seconde, qu’il est difficile de condamner au dernier supplice des citoyens de la haute noblesse. Il réfute la première en expliquant que faire disparaître de mauvais citoyens ne relève pas de la cruauté, mais bien plutôt de la douceur. Quant au second point, il montre qu’il lui sera très facile de mener une telle action à son terme. L’ensemble du discours est mené avec une habileté remarquable, afin de ne pas offenser César, et en Orateur il mêle subtilement l’éloge de sa propre personne avec son amour pour la Patrie. Sa proposition l’emporta : les conjurés furent exécutés dans leur prison.

Chapitre 3. Vue d’ensemble de quelques autres discours de Cicéron, qui relèvent surtout du genre judiciaire

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Article 1. Discours Pour le roi Déjotarus

Déjotarus, roi de Gallogrèce, avait suivi le parti de Pompée pendant la guerre civile. Lorsque Pompée fut vaincu, il rentra en grâce auprès de César, lequel il est pourtant accusé d’avoir voulu assassiner, accusation portée par son propre petit-fils Castor et par son médecin Philippe, esclave de Déjotarus. Cicéron est son défenseur.

Son début est habile. Cicéron y exprime sa propre crainte et son trouble, dont il donne pour causes : la nouveauté surprenante d’une affaire où se joue la vie même d’un roi ; l’infamie des accusateurs, dont l’un est le petit-fils de Déjotarus, et l’autre son esclave ; la personne de César, qui est juge et partie puisque cette tentative d’assassinat le visait ; et enfin le lieu même : en effet, cette cause n’est pas débattue au forum, où l’affluence de la foule prête à l’orateur une grande confiance et ferveur ; mais entre des murs privés, et dans la demeure même de César (§ 1-7). Il mêle à tout cela, en à peine quelques mots, une sorte d’éloge de César. C’est ainsi qu’il suscite la bienveillance et l’attention. La troisième fonction de l’exorde est d’attirer la haine sur nos adversaires ; il le fait par les causes qui ont poussé ces derniers, comme il l’expose, à porter ces accusations (du § 7 au § 14). Enfin il implore César d’accorder foi à ses dires et d’user de sa clémence, et il adoucit avec intelligence les inimitiés et la colère de César contre Déjotarus.

Après l’exorde vient la narration, ou plutôt la réfutation d’un pré-jugement très grave, à savoir le fait que, durant la guerre civile, Déjotarus a pris les armes contre César. Il raconte avec un art singulier comment cela s’est passé, et excuse ainsi le roi. Premièrement, parce qu’il a pensé qu’il fallait obéir au Sénat, lequel recommandait le parti de Pompée (§ 11, Lorsqu’il entendit dire). Deuxièmement, il a été trompé par les rumeurs qui couraient. Troisièmement, il a été impressionné par l’autorité de Pompée, qui l’emportait sur tous les autres, avant César, par la gloire de ses exploits (§ 12). Quatrièmement, il s’est éloigné de Pompée après la bataille de Pharsale, il a apporté son soutien à César en de nombreuses occasions, etc. § 13, 14.

La confirmation a quatre parties (C’est donc celui,§ 15). Dans la première, l’orateur montre que Déjotarus n’a pas tenté d’assassiner César. Premièrement, par la personne de Déjotarus, qui n’aurait eu ni la scélératesse, ni l’ingratitude, ni la folie, de prendre une telle décision (Mais, dira-t-on, à partir du § 16). II. Par l’accusation elle‑même, qui ne peut élever contre l’accusé de soupçons justifiés, et qui manque de vraisemblance (Combien cette supposition est peu croyable ;Quelle accusation ingénieusement ourdie ! § 19). III. Par la mesure et le calme de Déjotarus et de ses esclaves (§ 20, Je vous en conjure, César, rappelez-vous toutes ces circonstances).

Deuxième partie de la confirmation. Déjotarus n’a pas levé une armée contre César (§ 22, Le reste de l’accusation).

Troisième partie. Il n’a pas eu de sentiments hostiles contre César (§ 24). Il le prouve par les contradictions : il lui a apporté son soutien financier, il a entretenu son armée, il l’a accueilli avec hospitalité, etc. Lors de la triple guerre, à Alexandrie, en Asie mineure et en Afrique, il ne lui a jamais fait défaut. Il réfute (§ 25) la calomnie des adversaires de Déjotarus, selon laquelle il aurait prononcé un vers à la haine de César, et bien plus, qu’en apprenant de mauvaises nouvelles à son sujet, il se serait mis à danser de joie lors d’un banquet (Poursuivons, et voyons jusqu’où va l’impudence de ce misérable, § 26).

Quatrième partie. Attaque des adversaires : il décrit leur impudence, leur impiété, leur cruauté, leur avidité ; il réfute leurs calomnies (des § 27 et 28 jusqu’au § 35). Il déplore en particulier qu’on ait entendu le témoignage d’un esclave, ce qu’il amplifie au moyen d’une comparaison (§ 30, 31, 32). La péroraison (du § 35 au § 43) a tout entière pour but que César se réconcilie avec Déjotarus.

Article 2. Discours Pour Milon

Clodius et Milon étaient adversaires politiques. Comme ils s’étaient croisés sur la route dans les environs de Rome, ils en vinrent aux mains, combat où Clodius trouva la mort. Milon fut accusé de l’avoir tué avec préméditation et comme si cela avait été un guet-apens. Cicéron montre que c’est au contraire Clodius qui a préparé un guet-apens à Milon, et non l’inverse. Comme on craignait les troubles qu’allaient provoquer les amis de Clodius et ceux de Milon, qui étaient prêts à en venir aux mains et à se battre, Pompée, chargé par le Sénat de la sûreté publique, plaça des soldats en armes sur le forum ; Cicéron fut violemment déstabilisé à leur vue. Il en tire son exorde, en enjoignant ces soldats d’épouser sa propre cause, et il exhorte les juges à faire preuve d’un grand courage. Aussitôt après, il réfute certains pré-jugements : que Milon semblait déjà condamné par le Sénat, par Pompée, et même par la voix du peuple, selon qui on ne pouvait absoudre un homme qui avouait en avoir tué un autre (du § 7 au § 23).S’ensuit la narration, du § 24 au § 31.

La confirmation a deux parties. La première : Milon a légitimement tué Clodius, puisqu’il voyait que ce dernier lui avait préparé un guet-apens et s’apprêtait à l’assassiner. La seconde : l’avoir tué est digne d’éloge, il faut donc l’absoudre, et même le récompenser.

Clodius a légitimement été tué, parce qu’il a préparé un guet-apens à Milon ; et non l’inverse, Milon n’a eu ni l’intention de l’assassiner dans un guet-apens, ni même les moyens. Et en effet aucun intérêt, aucune haine, ni un caractère enclin à la violence n’ont pu le conduire au meurtre de Clodius ; toutes ces causes accusent au contraire Clodius, et en outre l’espoir qu’il avait de ne pas être puni. Enfin Clodius lui-même s’était publiquement vanté que Milon allait bientôt mourir. Ensuite, Clodius a eu de nombreux moyens pour tendre une embuscade à Milon ; et Milon, aucun. Il répond en trois points aux objections qu’on pouvait lui faire : Pourquoi donc a-t-il été vaincu ? etc., et enfin il conclut, § 68.

Seconde partie de la confirmation. Milon est digne d’éloge pour avoir tué Clodius, parce que celui-ci était le plus grand des scélérats, le fléau de la République. Il énumère les crimes de ce dernier ; il insiste sur la haine que le peuple lui portait, au point que personne ne veuille ramener Clodius des enfers, à supposer que les dieux le permettent. Il orne la conclusion de ce raisonnement avec des exemples tirés des Grecs, et enfin il attribue à la providence divine cet accident qui sauve la République. La péroraison a tout entière pour but de susciter la pitié : c’est là que Tullius triomphe. Du reste, Milon n’aurait pas été condamné à l’exil, si ce discours avait été prononcé comme il a été écrit. Mais l’orateur, épouvanté par la présence des soldats, a parlé en bégayant de peur.

Article 3. Discours Pour Quinctius et Pour Roscius d’Amérie

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§ I. Discours Pour Quinctius

Sextus Naevius, retors, rapace, prêt à tout pour s’enrichir, affirmait que Publius Quinctius lui devait une somme assez conséquente et il le poursuivit en justice devant le préteur. Celui-ci différa longtemps l’assignation à comparaître, et Quinctius pendant ce temps quitta Rome en raison d’un voyage impératif, laissant là le procureur qui retardait l’affaire. Naevius durant l’absence de Quinctius fournit la caution requise pour s’engager à comparaître le jour dit, demande au préteur que Quinctius soit accusé comme s’il était coupable d’avoir fait défaut sur cette même caution, et il saisit la fortune et le bien de ce dernier en vertu, disait-il, de l’édit du préteur.

Cicéron montre trois choses. Premièrement, Naevius n’aurait pas dû demander au préteur à entrer en possession des biens de Quinctius, parce qu’il est faux que la somme demandée soit une dette avérée. Ensuite, parce qu’il est faux que Quinctius ait fait défaut. Deuxièmement, il montre que les biens de Quinctius n’auraient pas pu être être confisqués par l’édit du préteur, parce que Quinctius n’était pas compris dans l’édit du préteur. Troisièmement, il prouve qu’en vérité, Naevius n’est pas entré en possession des biens de Quinctius en vertu de l’édit du préteur, parce qu’il a fait main basse sur son patrimoine avant que l’édit n’ait été prononcé. L’affaire relève du genre judiciaire : la question est en effet de savoir si Naevius a pris possession des biens de Quinctius en vertu de l’édit du préteur.

Dans l’exorde, qui s’achève au § 10, l’orateur déplore le malheur de Quinctius, d’être écrasé et par la faveur dont jouit Naevius, et par l’éloquence d’Hortensius ; il implore l’aide des juges ; il se plaint d’être contraint de plaider en premier et dans un espace de temps si bref, etc. À l’exorde succède la narration (§ 11, Pour vous rendre la chose plus facile…).À la narration succèdent la proposition et la division du discours(§ 36,Je soutiens. Je montrerai d’abord que vous n’avez jamais eu de motif pour, etc.).

Première partie de la confirmation. Naevius n’était pas fondé dans sa requête au préteur, que celui-ci lui permette de prendre possession des biens de Quinctius, puisque Quinctius ne devait rien à Naevius ; en effet, lui Naevius n’a rien demandé à Quinctius de toute cette année, ni auparavant. Est‑il raisonnable de croire qu’un être aussi rapace, à qui est due depuis si longtemps une si grande somme d’argent, soit cet homme si réservé, si modéré, si oublieux de son droit, qu’il ose à peine présenter une réclamation à Quinctius, dont maintenant il vise la gorge et la tête ? Il amplifie cela d’une manière admirable et élégante (Est-il un homme si dépourvu d’ordre…, § 38 ; On n’a pas trouvé le moment d’aborder cette question ? etc.).Il presse l’adversaire avec un dilemme (§ 41, vous ne pouvez avoir été retenu…). Deuxièmement, dans cette même partie, il prouve que Quinctius n’a pas fait défaut, puisqu’il était alors absent de Rome en raison d’un voyage impératif, selon de nombreux témoignages (Il dit que, § 57). Il attaque longuement la cruauté de Naevius, qui a voulu dépouiller un ami, etc. de ses biens : Mais quand il aurait dû ? (§ 48). Avec un style plein de gravité, il amplifie ce passage en insistant sur les mœurs des citoyens honnêtes, etc., et sur l’innocence et la simplicité de Quinctius.

Deuxième partie de la confirmation. Naevius n’a pas pu prendre possession des biens de Quinctius en vertu de l’édit du préteur. Après une transition appropriée, Cicéron s’étend sur chaque terme de l’édit, et il nie que Quinctius ait été lié par celui‑ci, puisqu’il ne s’est pas caché, ne s’est pas expatrié, etc. et qu’enfin il a été défendu par son procureur : J’ai tenu, C. Aquilius, ce que j’avais promis d’abord(§ 60). Il expose en termes touchants le manque d’appuis et d’argent de Quinctius (§ 71, Vous dites que vous).

Troisième partie de la confirmation. Il expose, sous la forme d’un dialogisme, que Naevius n’a pas pris possession des biens en vertu de l’édit : Je l’avouerai(§ 77). Il le prouve par un dilemme. S’il en a pris possession en vertu de l’édit, il faut nécessairement que le messager qui a prévenu les licteurs que Quinctius serait dépouillé de son bien ait parcouru 700 milles en l’espace de trois jours ; c’est en effet la distance qui sépare la maison de Nuntius de Rome. Ou bien ce messager a été envoyé avant l’édit. L’un est impossible, l’autre est malhonnête. Il presse l’adversaire avec fougue, de telle sorte qu’il triomphe, tant la chose est désormais manifeste.

La péroraison a deux parties : une énumération, ou récapitulation, dans laquelle il répète les arguments et les preuves qu’il a avancés (§ 86, J’ai montré combien de ménagements).II. Il suscite la pitié pour P. Quinctius, et la haine pour ses adversaires. Il conclut par une adjuration au juge (§ 99, Il vous demande donc, etc.). Dans ce discours la variété est admirable, ainsi que l’abondance des figures, dont nous avons donné les noms, les usages et les exemples dans la troisième partie de ce livre, au chapitre 2, et que le maître, expert en la matière, détaillera une à une aux Candidats à l’Éloquence.

§ II. Discours Pour Roscius d’Amérie

Sextus Roscius père avait été tué à Rome. Ses biens avaient été confisqués, et achetés par Chrysogonus, citoyen noble, puissant et avide de richesses. Erucius, avocat de profession, accusa de parricide Sextus Roscius fils : Cicéron défendit ce dernier, et il prouva qu’il n’était pas seulement innocent, mais encore que ses accusateurs étaient les vrais coupables. Il s’agit d’une question judiciaire : Sextus Roscius a-t-il ou non tué son père.

Exorde. Cicéron excuse l’audace qui est la sienne d’entreprendre de défendre Roscius contre les richesses et la puissance de Chrysogonus, alors que tant d’autres orateurs excellents se taisent, et que lui‑même n’est pas avancé en âge, ni expert dans les affaires du forum et les procès. Il suscite l’antipathie contre ses adversaires, et la bienveillance des juges pour l’accusé : ce sont les fonctions de l’exorde.

 La narration débute au § 14 (Mais pour mieux…). Il racontecomment ses adversaires prirent la décision d’accuser S. Roscius de parricide (§ 28, En effet, lorsqu’ils virent…). Puis il attaque leur cruauté avec véhémence (§ 29, Quel sera le premier objet…). Il en souligne l’importance par une comparaison avec le geste de Caius Fimbria.

La première partie de la confirmation – Sextus Roscius n’a pas tué son père – est traitée au moyen d’une argumentation en forme : n’a pas tué son père, qui n’avait aucune raison de le faire. Preuve de cette majeure : parce qu’un si grand crime ne peut être entrepris sans une raison puissante. Or, Sextus Roscius n’a eu aucune raison de tenter un parricide, que ce soit de son côté à lui, n’étant ni un scélérat, ni un téméraire, ni un débauché, etc., ou que ce soit du côté de son père, qui ne le détestait pas.

Il détruit quelques objections que l’accusateur opposait, lequel prouvait que Roscius était détesté par son père en avançant que celui-ci le retenait à la campagne loin de Rome, et qu’il pensait à le déshériter (§ 37, Sextus est accusé…). Cicéron se moque d’un accusateur qui use d’arguments si futiles (§ 55, Nous savons tous…). Il donne la conclusion de son syllogisme (§ 61, Il est question d’un parricide…), et disserte longuement sur la gravité du crime de parricide. Il orne ce lieu commun avec une exclamation, une distribution, etc. (§ 70, Oh ! combien nos ancêtres).

Cette même première partie de la confirmation, il la prouve avec un autre argument, qu’il développe sous la forme d’un dilemme oratoire. Sextus Roscius n’a pas tué son père, parce qu’il n’a eu aucune possibilité de le faire. Transition au moyen d’une concession(§ 73, Eh bien ! vous n’en pouvez produire aucun). Le dilemme est celui-ci. Ou bien il l’a tué lui‑même, ou bien en recourant à ses esclaves, ou encore à des assassins : aucune de ces possibilités n’est envisageable. Il ne l’a pas tué lui‑même parce qu’il n’était pas à Rome ; ni en recourant à des assassins : un homme installé à la campagne et aux mœurs honnêtes n’en connaît pas ; ni en y employant ses esclaves, puisqu’il va jusqu’à exiger qu’on les soumette à la torture, ce qu’il ne peut obtenir de ses adversaires (§ 77, Il faut donc qu’il ait employé).

Deuxième partie de la confirmation. Ce sont ses adversaires qui ont tué Sextus Roscius père. Parce qu’ils ont eu une raison importante de le tuer, à savoir l’utilité pour eux. Voici le syllogisme en forme de Cicéron. Ont plutôt tué Roscius ceux qui en ont retiré les plus grands avantages. Il prouve cette majeure par un célèbre mot de Cassius(§ 84, Le célèbre Cassius…). Il montre la mineure en énumérant autant les richesses du père qu’ils convoitaient avidement, que leur rapacité prête à tout oser pour parvenir à leurs fins (§ 86, En effet, quand ils verraient dans cette cause). Il orne la conclusion de son syllogisme d’une antithèse (§ 88, Juges, la mort de Roscius…).

Cette même deuxième partie de la confirmation, il la prouve au moyen d’une élégante induction, tirée des faits qui ont suivi le meurtre de Roscius père, dont il conclut que le meurtre était plus faisable par ses adversaires que par Sextus Roscius lui‑même (§ 92, Voyons à présent…). Les faits sont les suivants : en premier lieu, l’audace de T. Roscius, le seul des adversaires qui siégeait publiquement en séance avec l’accusateur. Deuxièmement, le messager annonçant le meurtre envoyé si rapidement à Roscius Capito (§ 96, Qui porte dans Amérie…). Troisièmement, la perfidie de Capito, qui a trompé les délégués envoyés à Sylla (§ 109, Capiton se transporte au camp). Quatrièmement, le refus de la demande de torture à infliger aux esclaves (§ 119, J’ai déjà dit). Cinquièmement, la puissance et le désir de richesses de Chrysogonus, qu’il attaque ainsi que Sylla, mais de telle façon qu’il ne blesse gravement ni l’un ni l’autre, ce à quoi il est très attentif.

La péroraison commence au § 143 (Au surplus, je le répète). Il y suscite la haine contre les adversaires et la pitié en faveur de Roscius, de façon admirable.

Article 4. Discours Pour Ligarius

Le discours pour Q. Ligarius est traité tout entier avec finesse et pénétration. L’affaire est en effet délicate et difficile, César y étant juge d’un tort qu’on dit avoir été commis contre lui. Q. Ligarius était gouverneur de l’Afrique lorsque survint la guerre civile entre Pompée et César. Après s’être rangé du côté de Pompée, il expulsa d’Afrique Q. Tubéron, qui s’y était rendu en proclamant qu’il la livrerait à César. Il est accusé par Tubéron. Premièrement, au motif qu’il a été expulsé injustement d’Afrique par Ligarius. Deuxièmement, parce que Ligarius aurait suivi le parti de Pompée. Troisièmement, parce qu’il aurait été hostile à César.

Ciceron concède que Ligarius a été en Afrique, et il l’affirme hautement dès l’exorde ; mais Ligarius n’a commis aucun acte inique, ce qu’il montre dans la narration (§ 2, Donc, Q. Ligarius).

Confirmation. Q. Ligarius n’a rien entrepris contre César, ni lorsqu’il est parti pour l’Afrique, ni lorsqu’il l’a gouvernée, ni lorsqu’il l’a administrée, ni après que la guerre civile s’est allumée, et que Varus a occupé l’Afrique contre César. Il retourne l’accusation contre Tubéron lui‑même, dont il est plus juste de dire qu’il a été hostile à César que Ligarius, car lui, il a et combattu contre César à Pharsale et porté ses plaintes devant Pompée, après avoir été exclu d’Afrique. Cicéron critique vivement et longuement sa cruauté et l’amplifie en tirant parti de la clémence de César. C’est là la partie la plus puissante de la confirmation, sa partie principale. La troisième partie – à savoir, Ligarius a suivi le parti de Pompée –, il la traite avec un art remarquable (§ 17, La déclaration de Tubéron…), en excusant Pompée et ses partisans, en vantant la clémence de César et la modération dont il a fait preuve dans la victoire, ce qu’il fait aussi dans la péroraison, avec encore plus d’éclat et de vigueur (§ 29, Aussi voyez-vous, César). Il y met en avant les citoyens très illustres qui demandent la grâce de Ligarius (§ 33, Voyez-vous ces illustres citoyens…). Cicéron a vaincu, et a gagné ce procès.

Article 5. Discours Pour Plancius

Plancus et Laterensis convoitaient tous deux la charge d’édile ; ce fut Plancius qui l’obtint, et pas Laterensis. Celui-ci, pensant qu’on lui avait fait une injustice, accusa Plancius d’avoir corrompu le peuple avec des largesses. La question relève du genre judiciaire ; Plancius est-il ou non coupable du crime de corruption électorale ; a-t-il ou non recherché le suffrage du peuple par des moyens malhonnêtes.

Dans l’exorde, il concilie pour Plancius la bienveillance des juges, et loue la fidélité avec laquelle Plancius a protégé Cicéron pendant l’exil de celui-ci ; il loue également ses mœurs intègres, etc. Incidemment, il adresse des flatteries à Laterensis, dont il déclare ouvertement vouloir conserver l’amitié. § 5, La cause est…

La confirmation a deux parties. Dans la première, Plancius a obtenu légitimement et sans fraude la charge d’édile, quoiqu’il soit d’une noblesse inférieure à celle de Laterensis. Premièrement, parce que dans les comices on ne prête pas toujours attention au rang social des candidats ; mais le peuple favorise ceux qui sont à son goût, et bien souvent il est influencé par la popularité du candidat et ses prières – par l’irréflexion, et non par un solide jugement et la vérité(§ 9, Le peuple ne juge pas toujours…) et il critique brièvement Laterensis pour son peu d’entrain à solliciter les suffrages, pour son orgueil pendant sa campagne électorale. Deuxièmement, parce que Plancius appartient à l’ordre équestre, ordre auquel la charge d’édile est souvent revenue (§ 17, Mais si je justifie le choix du peuple…) et ce sont pour des raisons indiscutables (énumérées au § 19) qu’il a remporté facilement plus de suffrages que Laterensis, et en toute légitimité. Il ajoute les nombreuses qualités de Plancius, et les qualités exceptionnelles qui ont acquis le peuple à sa cause : sa modérationau sein même de la vie déréglée propre aux militaires (§ 27, Tous les avantages dont je viens…). Sa sagesse et son équité comme tribun et comme questeur (§ 28, Plancius a été tribun…). De même à Rome (Plancius n’a pas été peut-être un tribun). De même chez lui (Je ne parle pas). Enfin il réfute certaines objections légères qu’avait avancées Laterensis pour affirmer que Plancius était indigne de la charge d’édile (§ 30, Une vie aussi pure… ; § 31, Le père de Plancius ; § 33, Il a parlé quelquefois trop durement, dites-vous…).

Deuxième partie de la confirmation. L’adversaire ne peut prouver qu’il y a eu corruption électorale. Il accuse en effet Plancius en vertu de la loi Licinia, qui a été portée contre les candidats ayant formé des associations, coalitions et assemblées à l’intérieur des tribus mêmes sur le suffrage desquelles ils s’appuient pour emporter une élection. Mais Cicéron prouve que Plancius ne s’est livré à aucune de ces actions. On abuse de cette loi, parce qu’elle donne à l’accusateur le pouvoir de choisir ses juges au sein de la tribu qu’il lui plaît, ce qui est particulièrement insupportable. Il aurait fallu, dit Cicéron, choisir des juges au sein de la tribu Terentina où Plancius est parfaitement connu, au lieu des autres tribus qui ne le connaissent pas (§ 46, Je dis, Laterensis, que Plancius…). Il le confirme, et il montre quelles tribus Plancius a attachées à sa cause grâce à ses vertus et à ses charges publiques, parce qu’il a été nommé édile par deux comices, etc.Il réfute les différents délits que Cassius, second des accusateurs, opposait à Cicéron et à Plancius (du § 58, Je viens maintenant… jusqu’au § 71). Là, il réfute certaines objections que Laterensis lui avait faites, à lui en particulier, et il y mêle de manière libre et généreuse ses propres louanges (Je vais maintenant vous répondre). À la fin il vante publiquement le dévouement avec lequel Plancius lui a rendu service quand lui Cicéron a été chassé de Rome et que Plancius l’a entouré de tous ses bons services. De là, il tire l’occasion d’une adjuration aux juges, dans la péroraison : celle-ci est pleine des passions les plus attendrissantes, et ils n’ont pu l’entendre sans verser de larmes, pas plus qu’aujourd’hui on ne peut la lire les yeux secs (§ 101, Ô tristes et déplorables veilles).

Article 6. Discours Pour Muréna

Comme L. Muréna avait été élu consul pour l’année suivante, il fut accusé du crime de corruption électorale par Servius Sulpicius, son concurrent non élu ; ainsi que par Marcus Porcius Caton et Cneius Posthumius. Il fut défendu par Hortensius et Cicéron.

Exorde. Cicéron, consul, a recommandé aux dieux du ciel son ami Muréna en tant que consul désigné ; maintenant il le recommande aux juges en tant qu’accusé (§ 1, Romains, le jour où…), et là il suscite remarquablement la bienveillance des juges, en comparant leur pouvoir à celui des dieux. La seconde partie de l’exorde est consacrée à la réfutation des adversaires, qui niaient que Muréna doive être défendu par Cicéron. Il n’est pas correct, disait Caton, qu’un consul accusé de corruption électorale soit défendu par le consul Cicéron, celui-là même qui a mis en place une loi très sage contre la corruption électorale, et qui a exercé son consulat avec tant de sévérité. Il répond à ce dernier du § 3 (C’est d’abord à Caton…) jusqu’au § 7, et là il s’efforce d’apaiser Sulpicius qui se plaint avec force de ce que Cicéron, oublieux de leur amitié, défende Muréna contre lui. En cela il observe l’art d’un bonorateur, dont le propre est d’écarter d’entrée de jeu tout ce qui peut rendre les auditeurs moins attentifs ou bienveillants.

Les accusateurs reprochaient trois fautes à Muréna : la vie qu’il menait, son rang social et sa corruption électorale. Tullius, en suivant le même chemin qu’eux, démontre que : I. Muréna ne doit pas être blâmé pour la vie qu’il a menée, en rappelant la très grande probité dont il a fait preuve en Asie, sa piété à l’égard de ses parents, ses efforts, son triomphe ; et en particulier il détruit l’effet de l’insulte lancée par Caton, « baladin » (§ 13).

II. Il prouve que le rang de Muréna ne doit pas être méprisé, et que sa noblesse égale celle de Sulpicius (§ 14, Ne pouvez-vous…). Tous deux ont obtenu la même charge de questeur (Muréna, dit Sulpicius, a brigué la questure…).Et même Muréna est supérieur, et il a vaincu Sulpicius en fait d’art et de profession pratiqués. Sulpicius est un jurisconsulte, alors que Muréna est un militaire ; or l’art de la guerre l’emporte de loin sur celui du droit civil, et il est beaucoup plus utile pour obtenir le consulat (§ 19, Veut-on comparer le reste de leur vie…), et, au § 30 (Deux professions…), il compare ces deux arts et sciences, la guerre et le droit, avec beaucoup d’agrément. Il ajoute (§ 37) certains élémentsqui ont été utiles à Muréna durant la candidature du Consulat ; comme les suffrages des soldats (§ 37, Cependant, s’il faut…). La magnificence des jeux (§ 38). L’administration de la province (§ 41, Supposons néanmoins…). Et enfin sa raison de candidater au Consulat (§ 43, Maintenant, juges, après).

Troisième partie de la confirmation. Muréna n’a rien commis contre la loi sur la corruption électorale (§ 54, Me voici arrivé à la troisième…). Dans cette partie, il attaque Caton sur le mode de la plaisanterie, mais après avoir fait l’éloge de celui‑ci (§ 58), et après avoir demandé aux juges la grâce, pour ainsi dire, de parler assez librement. Passé ce préambule, il se moque bellement de l’austérité de Caton comme de toute la discipline des stoïciens, et il nie ainsi que Muréna se soit rendu coupable de corruption électorale, parce qu’il avait des partisans, qu’il a donné des spectacles, qu’il a offert des repas au peuple, etc. (du § 58 au § 78). Et là, fini de rire : il donne aux juges un avertissement, contre le dessein abominable de Catilina, et il les exhorte à lui opposer un consul courageux et énergique (§ 85, Mais qu’arrivera-t-il…).

Il promet que Muréna sera tel dans la péroraison, dans laquelle il excite encore les juges à lacommisération par les circonstances, sous la forme d’une dubitation, d’une subjection, etc. (du § 86 au § 90).

Article 7. Discours Pour Sylla

L. Torquatus avait accusé Sylla d’avoir conspiré contre la patrie aux côtés de Catilina : Cicéron le défend, et donne dans l’exorde la raison pour laquelle, alors qu’il a accusé les autres conjurés, il défend Sylla, cette raison étant qu’il sait que celui-ci n’est pas coupable de conjuration.

La confirmation a deux parties. Première partie : Sylla n’a pas conspiré, parce que cela n’est prouvé par aucune preuve suffisante. Il traite ce point sous la forme d’une induction, ou si l’on préfère d’une énumération des preuves par lesquelles les adversaires essayaient de démontrer que Sylla avait conspiré. En premier, le témoignage des Allobroges : qui est réfuté par une subjection et un dialogisme (§ 36, Sylla, dis-tu, a été nommé par les Allobroges). II. Sur le rapport officiel supposément altéré par Cicéron (§ 40, Repoussé de ce côté…). Au § 46 (Je supporte depuis…), il fait une courte digression et réprimande violemment Torquatus. Et aussitôt il apaise la colère de Torquatus par des propos moins offensants (§ 48, Mais d’ailleurs). III. Le jugement de Cornélius. IV. Sur Cincius, envoyé en Espagne, pour y fomenter le trouble (§ 56, Mais, dit-on, Cincius). V. Sur les partisans de Pompée, exhortés par Sylla pour former une conjuration (§ 60, Quant à ce qu’ajoute). VI. Sur Cécilius, frère de Sylla, qui, quand il a vu que le consulat était arraché à son frère par Torquatus, a présenté un projet de loi pour que le consulat lui fût rendu (§ 62, Mais, dit Torquatus).VII. La preuve tirée d’une des propres lettres de Cicéron – il y aurait nommé Sylla parmi les conjurés – est rejetée par une réponse ironique (§ 67, Ici, Torquatus, tu fais souvent…).

Seconde partie de la confirmation. Sylla n’a pas conspiré car ses mœurs et sa vie passée sont en contradiction avec un si grand crime. Il traite ce point sous la forme d’un syllogisme. Qui conspire contre sa patrie a les mœurs qui conviennent à un si grand crime (§ 69, car nul homme…). Il prouve la majeure par des exemples (§ 70, Sans chercher d’autres exemples). Or, les mœurs et la vie de Sylla ne s’accordent pas à ce crime. Cette mineure est prouvée par l’énumération des vertus de Sylla (§ 72, Maintenant, juges, comparez). La conclusion du syllogisme est au § 75 (Non, je le répète, de telles mœurs…).Il place ensuite une double réfutation : l’une, à propos des questions et des tortures infligées aux esclaves, dont l’adversaire fait la menace : l’autre, à propos des accusations sur le consulat, etc.

La péroraison est excellente : il amplifie le malheur de Sylla, et la cruauté de ses adversaires (§ 86, Je vous en atteste donc, dieux). >

SEPTIÈME PARTIE DE LA COMPOSITION ÉPISTOLAIRE

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CHAPITRE 1. QUALITÉS D’UNE LETTRE ET PARTIES DONT ELLE SE COMPOSE

Les principales qualités d’une lettre sont la brièveté, adroite toutefois, et bien appropriée au sujet ; ensuite une manière de s’exprimer précise, < concise > et exempte de toute prétention à la période ; enfin un langage familier se rapprochant du langage habituel, mais non dépourvu cependant d’une grâce naturelle, et exempt de faux brillant et de fard oratoire.

Les lettres se composent des mêmes parties que le discours, mais presque dissimulées et dans une moindre mesure. Ce sont l’exorde, la confirmation, la réfutation et l’épilogue. De temps en temps, on emploie le récit, si le sujet s’y prête, et ce récit est inséré dans l’exorde lui-même, ou bien est ajouté juste après.

L’exorde se tire presque toujours de quelque circonstance de temps, de lieu, de personne, et surtout du fait ou du motif pour lequel on écrit la lettre. Quelquefois l’exorde est brusque, comme lorsqu’on a à exprimer une grande douleur, ou un excès de joie, d’admiration, d’étonnement < etc. >.

Comme toutes les lettres se ramènent à l’un des trois genres d’éloquence, la confirmation doit se tirer des lieux propres au genre démonstratif, judiciaire ou délibératif dont il a été parlé longuement dans ce volume. Dans le chapitre iii des exercices préparatoires, nous avons énuméré les différentes espèces de discours, et les classes auxquelles les lettres peuvent ordinairement se ramener, savoir les lettres de félicitations, de consolation, d’avis [monitoriae], de reproches, de recommandation, pour se justifier [apologeticae], etc. Nous avons exposé les arguments propres à chacune de ces classes, et nous avons indiqué comment [quae structura] on devait les employer. Il ne nous reste qu’à donner des exemples empruntés à Cicéron, à Pline et à Sénèque.

< CHAPITRE 2. Exemples de Lettres tirés de Cicéron

Pour que notre petit ouvrage ne croule pas sous une charge excessive – sa brièveté, dans une si grande richesse de matière, en fait tout le prix –, nous nous contenterons de recueillir des exemples de lettres dans les premiers livres des Lettres familières de Cicéron, et d’indiquer en quelques mots leur composition [structura].

Livre I

Il contient des lettres à P. Lentulus, presque toutes d’un seul genre et d’une seule manière : elles sont narratives ou informatives. Le Roi d’Égypte avait été chassé de son royaume par sa sœur : Rome a décidé qu’il fallait l’y rétablir. Lentulus et Pompée briguaient cette mission de l’y rétablir. Cicéron était du côté de Lentulus auquel il devait beaucoup, il le proclame au début de la première Lettre (Moi qui, par toutes sortes de services, etc.). La troisième Lettre est une lettre de recommandation (À Aulus Trebonius). Il tire son exorde des causes qui l’ont poussé à recommander Trebonius. À la fin, il demande pour son ami la protection de Lentulus. Dans la cinquième, il se justifie de ne pas faire assez avancer les affaires de Lentulus : ensuite, une consolation et une exhortation à garder courage ; il promet qu’il ne lui manquera en nulle occasion (Bien que…). La sixième continue sur le même sujet mais avec une plus grande brièveté (Ce qui se passe).Au début de la septième, il se justifie auprès de Lentulus de lui écrire moins fréquemment : il répond ensuite en divers points à la lettre de Lentulus (J’ai reçu ta lettre).

Livre II

La première lettre a deux parties : la première contient la justification du fait qu’il écrit moins fréquemment à Curion ; la dernière, une exhortation à rechercher la vertu et la gloire (Bien que). La seconde Lettre est constituée de trois parties. Dans la première, il console Curion de la mort de son père, en évoquant la douleur qu’il en éprouve lui-même (D’un garant de poids…). Dans la deuxième (certains séparent cette partie de la première et veulent en faire une lettre spécifique qui serait la troisième), il conseille au même destinataire de ne pas donner de combats de gladiateurs aux obsèques de son père. Dans la troisième partie, il l’exhorte à la vertu. La sixième lettre (On n’avait pas encore entendu parler…) est une lettre de requête, ou de recommandation, mais un peu plus soignée, et dans laquelle on peut observer toutes les parties d’une bonne lettre disposées selon l’ordre. Il demande à Curion de veiller à ce que Milon soit fait Consul. Dans l’exorde il présente la raison qui l’a poussé à envoyer la lettre si vite : La grandeur de la chose a fait, etc. Il éveille ainsi l’intérêt, et prépare l’esprit de Curion. Ensuite, il recherche sa bienveillance en formulant sa requête avec retenue et discrétion, en termes heureusement choisis (C’est une chose grave…) et en tirant argument de son désir de le payer de retour (Car ce n’est pas). Il ajoute la proposition et le sujet de la lettre (Pour moi, tout…). Il présente les causes de la requête. Premièrement, il demande une chose honorable (Jamais on…). Deuxièmement, la chose est facile à réaliser (Toi seul…). Troisièmement, sa requête est juste (Si [tu pouvais juger de] la force de ma mémoire…). Quatrièmement, il sera reconnaissant, et Milon aussi. Il conclut par ces mots : Considère cela seul.

La seizième lettre du même livre est aussi remarquable (C’est avec une grande douleur…). C’est une réponse à M. Coelius, dont la Lettre précède immédiatement la dernière du huitième livre, dont l’incipit est : C’est la mort dans l’âme. Pompée avait été vaincu par César à la bataille de Pharsale. On disait que Cicéron voulait suivre Pompée malgré sa défaite, abandonnant César, et insister pour reprendre la guerre civile. Coelius, qui l’avait appris, exhortait Cicéron, avec une très grande gravité, à n’en rien faire et lui conseillait d’abandonner la guerre, dans la lettre du livre VIII dont nous venons de parler. À II, 16, Cicéron répond que c’est exactement la décision qu’il a prise, réfute énergiquement les rumeurs qu’on répand à son sujet et explique sa décision d’embrasser la paix.

Dans la dix-huitième, il conseille à Thermus qui quitte sa province de ne pas la laisser sous le gouvernement de ses légats plutôt que sous celui de son Questeur. Il présente surtout deux raisons. Premièrement, l’outrage sera grand pour le Questeur s’il voit qu’on lui préfère des légats. Deuxièmement, ce noble Questeur, bien qu’encore jeune homme, peut nuire grandement à Thermus. L’exorde est joliment préparé pour se concilier la bienveillance (Le service que j’ai rendu…). Il conclut en évoquant l’amitié qui l’a poussé à écrire (Ces réflexions…).

Livre III

La première lettre contient surtout les louanges d’un certain Pharia qu’il recommande à Appius sans ménager les louanges à Appius lui-même. C’est une lettre de recommandation (Si la république). La deuxième lettre, qui commence par Lorsque, contre ma volonté…, est dans sa grande brièveté un chef d’œuvre de justesse et de clarté. Il allait remplacer Appius à la tête du gouvernement de la province, il lui demande de la lui transmettre en bon état et en bon ordre autant qu’il est possible. Après l’exorde, dans lequel il proclame l’amitié qui le lie à Appius, il expose la proposition de la lettre et sa requête (Je te demande instamment…). Il tire ses raisons de l’honnête, de l’utile, du nécessaire. Dans l’épilogue il promet sa reconnaissance et ses bons offices en retour.

Appius avait écrit à Cicéron une lettre particulièrement dure et lui avait fait des objections. Cicéron les repousse par la septième lettre du même troisième livre dont le début est Je t’écrirai plus longuement… Il se justifie de certaines avec douceur, il argumente pour d’autres avec force et franchise, il en détruit quelques-unes en savant et en sage. On a le même sujet, le même style dans la huitième. Mais, dans la neuvième (Enfin tout de même, j’ai lu, etc.), il justifie l’âpreté de la lettre précédente et donne de grands signes de réconciliation. Sur la fin il formule en homme aimable une requête à Appius. Dans la dixième, il console avec beaucoup d’affection Appius auquel on a refusé le triomphe (de Quand on nous a rapporté… jusqu’aux mots Combats…). D’abord, il évoque sa douleur du chagrin d’Appius. Il y ajoute l’espoir de venger l’outrage. Enfin il promet d’employer un zèle exceptionnel à la défense de la dignité d’Appius.

Dans la deuxième partie de cette même lettre, il se disculpe du soupçon d’Appius à qui l’on avait persuadé que Cicéron avait empêché qu’une délégation fût envoyée à Rome pour faire l’éloge d’Appius (On apprend dans ta lettre…). Il repousse avec soin ce soupçon en tirant argument des services qu’il a rendus à Appius par le passé, de la personne de ce dernier, du lieu de l’absurde et du contradictoire, du lieu de l’inutile et du pernicieux, du lieu du nécessaire (l’étroite amitié qu’il doit avoir avec Appius), de la personne de Pompée, dont le fils avait pour épouse la fille d’Appius. Il use surtout d’un double dilemme : Ou bien c’est en secret que j’ai fait obstacle à ta demande, et en ce cas je me proclame ton ennemi, ou bien j’ai agi ouvertement ; or, etc. Puis : soit tu penses que je suis un honnête homme, soit que je suis un vaurien rusé. Dans le premier cas, tu dois reconnaître qu’il n’y a en moi ni perfidie ni tromperie ; dans le cas contraire, tu peux m’imaginer, à ta guise, rusé et retors, etc.

Le début de la onzième lettre (Comme j’étais dans le camp) est rempli des expressions les plus douces de ses félicitations. Il se réjouit de voir Appius lavé des accusations de lèse-majesté et de brigue qu’on avait portées contre lui. La lettre 12 traite du même sujet (Je te féliciterai). Sur la fin, il se justifie d’avoir accepté de marier sa propre fille Tulliola à Dolabella, ennemi d’Appius. Il déclare que la chose s’est faite en son absence et à son insu et, avec un art consommé, s’efforce de calmer et d’apaiser son ami.

Livre IV

Il contient six lettres des plus remarquables. Deux d’entre elles sont des lettres de consolation, la troisième (Que tu sois violemment troublé, etc.) et la cinquième (Après que) ; la première est l’œuvre de Cicéron, la dernière de Servius Sulpicius, menée avec art et conduite avec tant de soin par tous les lieux de la consolation que c’est à peine si elle cède à celle de Cicéron pour la perfection de l’expression latine.

Une troisième du même genre est, dans l’ordre, la treizième, adressée à P. Nigidius Figulus qu’il console d’être éloigné de sa patrie (Je cherche ce que…). Les lettres suivantes sont en grande partie des lettres de conseil et des lettres d’exhortation écrites à M. Marcellus, qu’il s’efforce de persuader de rentrer à Rome et de profiter de la clémence du vainqueur qu’est César. Supérieures sont les lettres 7 (Même si, etc.) et 9, dans laquelle il presse le même destinataire de venir à Rome dès que possible. Ayant suivi le conseil de Cicéron, Marcellus se hâtait vers Rome, lorsqu’il fut tué dans une ville de Grèce par un ami qui le trahit, comme Sulpitius le raconte à Cicéron dans la lettre 12 (Même si je sais…).

Livre V

La première lettre, adressée par Metellus à Cicéron, est violente et d’autant plus acerbe qu’elle est brève. Cicéron y répond longuement et aimablement dans la deuxième lettre où il se justifie entièrement en démontrant qu’il n’a rien à se reprocher (Si toi, etc. tu m’écris…). Ce n’est pas avec moins de diligence et d’empressement qu’il se fait valoir, lui et ses bons offices, auprès de Crassus, dans la huitième lettre (Quel zèle…) et détruit ses divers soupçons et accusations, et lui promet de protéger leur amitié avec constance.

Vatinius, dont la lettre est la dixième, lui avait recommandé on ne sait quoi. Il répond dans la lettre suivante, brièvement, amicalement, simplement (Vous êtes touché…). Cicéron loue lui-même sa lettre 12. Et en vérité, elle est digne d’être louée et lue tout entière, car elle est trop longue pour être recopiée. Il l’a envoyée à L. Lucceius, historien bien connu du temps, auquel il demande de transmettre à la mémoire et à la postérité ce qu’il a accompli lors de son Consulat (Ouvertement, avec toi…).

La lettre 13 abonde en mots et phrases fort beaux. Cicéron répond à Lucceius dont il avait reçu une lettre de consolation (Bien que la consolation…). Très belle aussi et ornée de toutes les couleurs de l’éloquence est celle qui suit (Même si moi seul…), où il console Titius de la mort de son fils. Dans la quinzième lettre, il console Sestius de l’exil qui lui a été imposé, et l’exhorte à supporter avec fermeté ce coup du sort. C’est à la même constance qu’il engage Fabius dans la lettre 16, pour qu’il supporte courageusement son exil (Même si, pour ma part…). Dans la dix-septième, il exhorte Rufus à suivre le parti de Pompée et, dans la dernière, Mescinius, à alléger le chagrin de ses malheurs présents par l’étude des belles lettres (Ta lettre m’a charmé…). Toutes ces lettres sont pleines d’idées et de sentences que Cicéron a puisées dans la doctrine des Stoïciens, et qui sont bien éloignées des mœurs et des préceptes chrétiens.

Il vaudrait la peine de citer quelques lettres de Pline et aussi de Sénèque, où respire le charme de Rome, et où l’élégance du style se mêle en proportions égales au savoir, si l’Imprimeur n’était pas aussi pressé et si c’était compatible avec la brièveté de ce petit livre. Qu’il nous suffise pour le moment d’en avoir, pour ainsi dire, montré du doigt les sources. Infatigable comme il l’est, notre candidat à la classe de Rhétorique comprendra, d’après cet échantillon des lettres de Cicéron, en quoi consiste l’art et la manière d’écrire des Lettres, s’il s’applique à traduire dans la langue de ses pères des lettres de ce genre, choisies parmi les autres livres de Cicéron, puis, après quelque temps, à tourner ces mêmes lettres en langue latine. Car, très vite, il atteindra l’heureuse formulation de Cicéron et l’éclat de son style. S’il fait l’analyse des mêmes lettres et distingue, dans l’ordre, les points importants et les phrases de l’exorde, de la confirmation et de la péroraison ; ensuite, si cette matière informe et pareille à un squelette, il la recouvre de chair, des mots adaptés ; enfin s’il compare ce qu’il a écrit avec la Lettre de Cicéron qu’il avait pris pour modèle : alors peu à peu il s’imbibera du style de Cicéron et se passera aisément des autres maîtres ou livres qui l’ont instruit. >

FIN