Schola Rhetorica

Bernard Lamy

La Rhétorique ou l’Art de parler

Édition Christine Noille (1998). Texte numérisé : réédition de 1715.

5ème édition 1712

LA RHÉTORIQUE OU L'ART DE PARLER, PAR LE R.P. BERNARD LAMY, Prêtre de l'Oratoire. Nouvelle édition, revue et augmentée. A Paris, chez Florentin Delaulne, rue saint Jacques, à l'Empereur. M. DCCXV. Avec privilège du Roy.

A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR LE DUC DE CHARTRES

MONSEIGNEUR,

Si l'entreprise n'avait pas été au-dessus de mes forces, au lieu de l'Art de parler, j'aurais offert à VOTRE ALTESSE ROYALE celui de faire des actions dignes de son rang. Mais Elle peut voir Elle-même dans la personne du Prince incomparable qui lui a donné la naissance, une image des vertus héroïques de ses illustres aïeux, et en même temps les grands exemples qu'Elle doit suivre. Le seul souvenir de la fameuse journée de Mont-Cassel, lui représentera ce que la prudence et la valeur peuvent faire, et ce qu'elle doit faire lorsqu'Elle sera un jour à la tête des armées du Roi.

Il est donc plus à propos, MONSEIGNEUR, que je me contente d'offrir à VOTRE ALTESSE ROYALE, l'Art de parler, à présent qu'Elle s'applique à l'étude des belles-lettres. Je traite cet art d'une manière particulière ; et ceux qui voudront bien jeter les yeux sur cet ouvrage, reconnaîtront que le dessein que j'ai pris, peut être utile pour former l'esprit, et faire prendre l'habitude de juger des choses par des principes clairs et solides.

Ce n'est pas un grand mal de prendre dans la prose ou dans les vers, pour une véritable beauté ce qui n'est qu'un faux brillant ; mais, MONSEIGNEUR, il n'y a rien de plus important à un Prince, que de s'accoutumer de bonne heure à juger des choses par des principes solides. Je n'avance rien dont je ne recherche les causes, dont je ne tâche de rendre raison. Peut-être que mes réflexions paraîtront trop élevées pour ceux qu'on instruit dans les collèges ; mais, Monseigneur, VOTRE ALTESSE ROYALE est aussi distinguée de ceux de son âge par son jugement et par sa vivacité, que par sa naissance ; ce que je ne dis pas pour la louer. Je sais qu'elle n'aime pas les louanges, et qu'Elle est persuadée qu'un Prince les doit mériter, mais qu'il en doit faire peu de cas, puisque la plupart de ceux qui le louent, quand il fait bien, seraient souvent prêts à lui donner les mêmes louanges s'il faisait mal. Mais qu'il nous soit au moins permis d'admirer dans V.A.R. ces belles inclinations qui nous font concevoir de si grandes espérances. Il me semble voir dans un agréable printemps des arbres couverts de fleurs. On ne peut rien imaginer de plus beau. Ces fleurs néanmoins ne sont pas encore les fruits qu'on attend. Il y a bien des accidents à craindre.

Monseigneur, V.A.R. a eu une éducation trop chrétienne, pour ne pas savoir que si sa condition l'élève, elle l'expose à de grands dangers. Les obligations des Grands sont grandes. Dieu n'a pas fait le reste des hommes pour servir à leur grandeur. Ils ne se doivent regarder que comme de grands instruments dont il se sert pour faire de grandes choses. Ses desseins sur eux sont admirables, puisque pour sanctifier tout un Royaume, en bannir les duels, l'hérésie, l'injustice, il suffit qu'il fasse naître un Prince qui ait de la piété.

Vous le voyez de près, Monseigneur, ce Prince ; et pour peu d'attention que V.A.R. fasse sur ses propres lumières, elle verra Elle-même toutes les vérités qu'Elle doit connaître. C'est là son principal devoir, d'écouter Dieu qui l'instruit intérieurement. Tout tire un Prince hors de lui-même, les affaires, les divertissements ; cependant ce n'est que dans le fond du cœur que s'entend la vérité : les hommes l'ignorent, ou ils la cachent ; il faut l'écouter elle-même, et se faire à son langage, qu'on comprend plus facilement lorsqu'on a pris l'habitude de la consulter dans les moindres choses. C'est à quoi pourra servir le petit ouvrage que j'offre à V.A.R. J'espère qu'Elle voudra bien s'en servir, et qu'Elle le recevra comme une marque de mon zèle, et du profond respect avec lequel je suis,

MONSEIGNEUR, De Votre Altesse Royale.
Le très humble, et le très obéissant serviteur, B. Lamy, Prêtre de l'Oratoire.
De Paris l 20 juillet 1687.

AVIS DE L'IMPRIMEUR.

Il y a plus de quarante ans que l'auteur communiqua à ses amis les premiers essais de l'ouvrage qu'on vient de lire. Le R.P. Mascaron alors Prêtre de l'Oratoire, aujourd'hui Evêque d'Agen, dont il avait eu le bonheur d'être le disciple, lui fit faire un reproche obligeant de ce qu'on ne lui avait point fait voir cet essai. L'auteur le lui fit présenter, avec une lettre où il marquait sa joie d'apprendre qu'il avait été nommé à l'Evêché de Tulle. Ce prélat fit la réponse qu'on va lire avec plaisir ; car les matières les plus sèches fleurissent sous la plume de ce grand orateur. Aussi cette lettre peut s'ajouter aux exemples d'éloquence qu'on a proposés dans cet ouvrage. Elle fut à l'auteur un présage que son travail pourrait être bien reçu. Il tâcha donc de le finir, et il le publia pour la première fois l'an 1675. Il l'a retouché dans toutes les éditions qui s'en sont faites à Paris. Après celle-ci il n'y a pas d'apparence qu'il y fasse désormais de changement.

LETTRE Du Révérend Père Mascaron, Prêtre de l'Oratoire nommé à l'Evêché de Tulle, aujourd'hui Evêque d'Agen, au P. Lamy, Prêtre de l'Oratoire.

Il y a trop longtemps que je connais le caractère de votre esprit et de votre cœur, mon Révérend Père, pour pouvoir douter de la beauté de l'un, et de la bonté de l'autre. J'ai toujours cru que vous feriez un progrès si considérable dans toutes les sciences auxquelles vous vous appliqueriez que vous vous trouveriez à la fin en état de vous mettre à la tête de ceux que vous auriez suivi quelque temps. Ce temps est venu aussi vite que je le souhaitais ; et par ce que le Père Malebranche m'a fait voir de votre part, je suis tout convaincu que vous êtes arrivé où les autres ne se trouvent d'ordinaire qu'à la fin de leur vie. Vous m'avez fait connaître la théorie de cent choses, dont je ne savais que la pratique, et ce que ne croyais que de la juridiction de mes oreilles, vous l'avez porté jusques au tribunal de ma raison. Vous êtes à l'égard des éloquents de pratique, ce que sont ceux qui étant éveillés, voient marcher des hommes endormis. Ils leur voient faire avec une raison distincte, ce que les autres ne font que par le seul mouvement des esprits qui les font mouvoir. Nous n'allons que par les sentiers où l'instinct d'une éloquence naturelle nous fait marcher. Vous allez, mon Père, jusques à la source de cet instinct. Nous jouissons de la nature telle qu'elle est : vous auriez été capable de la faire si elle n'était pas. Enfin votre connaissance est celle du matin, et nous n'avons pour partage que celle du soir. Tout de bon, on ne peut pas démêler avec plus de pénétration et de netteté les causes physiques de l'art de bien dire ; et si je crois n'en avoir lu que la moindre partie, qui est l'élocution : et je pense que vous allez bien plus loin dans le traité des figures du discours, qui ne s'arrêtant pas à chatouiller l'âme, la remuent jusques au fond. Votre style est très net, très poli, et très exact : et il me semble que pour le style dogmatique, on ne saurait en choisir un qui soit plus propre. Vos comparaisons sont belles et justes ; je ne les voudrais pas tout-à-fait si longues que sont celles du parterre, et d'autres. Tout ce que j'aurais pu remarquer sur cet écrit que j'ai renvoyé au Père Malebranche, est si peu de choses, que je le regarde comme de petites taches qu'une petite application de votre esprit dissipera avec autant de facilité, que le soleil dissipe celles qui le couvrent en tant de petits endroits. Cependant ne vous abandonnez pas tellement à la spéculation, que vous en ruiniez votre santé. La philosophie doit être la méditation de la mort ; mais il ne faut pas qu'elle en devienne l'instrument. Faites-moi la grâce de m'aimer toujours, et d'être persuadé que je suis très véritablement, mon R.P. Votre très humble et très obéissant serviteur, MASCARON.

PRÉFACE.

Le mot de rhétorique n'a point d'autre idée dans la langue grecque d'où il est emprunté, si non que c'est l'art de dire ou de parler. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que c'est l'Art de bien parler pour persuader. Il est vrai que nous ne parlons que pour faire entrer dans nos sentiments ceux qui nous écoutent ; mais puisqu'il ne faut point d'art pour mal faire, et que c'est toujours pour aller à ses fins qu'on l'emploie, le mot d'art dit suffisamment tout ce qu'on voudrait dire de plus.

Rien de si important que de savoir persuader. C'est de quoi il s'agit dans le commerce du monde : aussi rien de plus utile que la rhétorique ; et c'est lui donner des bornes trop étroites que de la renfermer dans le barreau et dans les chaires de nos églises. J'avoue qu'elle éclate en ces lieux. C'est le plaisir d'entretenir un grand auditoire dont on est admiré, qui fait qu'on l'étudie, et qu'on recherche avec empressement les livres qui l'enseignent. On se dégoûte bientôt de ces livres, quand on reconnaît que pour les avoir lus, on n'est pas devenu plus éloquent ; c'est se préoccuper mal à propos que de s'imaginer qu'après avoir compris les règles de la rhétorique, on doit être un parfait orateur, comme s'il suffisait de lire un livre de peinture pour être un excellent peintre.

Une rhétorique peut être bien faite sans qu'on en retire du fruit, lorsqu'à la lecture de ses préceptes on ne joint point celle des orateurs, et l'exercice. Néanmoins on ne peut dissimuler que de la manière dont on traite la rhétorique, elle est presque inutile ; car outre qu'on n'y rend point de raison de ce que l'on enseigne, il semble qu'elle ne soit faite que pour ceux qui parlent dans un barreau, à qui même elle sert peu, n'ouvrant leur esprit que pour trouver des choses triviales qu'ils auraient pu ignorer, et qu'il faudrait taire, comme nous le remarquons en expliquant sommairement les lieux communs, qui font la plus grande partie des livres de rhétorique.

Quoiqu'il en soit de ces livres, l'art de parler est très utile, et d'un usage fort étendu. Il renferme tout ce qu'on appelle en français belles-lettres, en latin et en grec philologie ; ce mot grec signifie l'amour des mots. Savoir les belles-lettres, c'est savoir parler, écrire, ou juger de ceux qui écrivent. Or cela est fort étendu ; car l'histoire n'est belle et agréable que lorsqu'elle est bien écrite. Il n'y a point de livre qu'on ne lise avec plaisir quand le style en est beau. Dans la philosophie même, quelque austère qu'elle soit, on y veut de la politesse. Ce n'est pas sans raison car, comme je crois l'avoir dit ailleurs, l'éloquence est dans les sciences ce que le soleil est dans le monde. Les sciences ne font que ténèbres, si ceux qui les traitent ne savent pas écrire.

L'art de parler s'étend ainsi à toutes choses. Il est utile aux philosophes, aux mathématiciens. La théologie en a besoin, puisqu'elle ne peut expliquer les vérités spirituelles, qui sont son objet, qu'en les revêtant de paroles sensibles. Certainement nous aurions un plus grand nombre de bons écrivains si on avait découvert les véritables fondements de cet art.

Ce qui est d'une grande considération, c'est que l'art de parler, traité comme il le doit être, peut donner de grandes ouvertures pour l'étude de toutes les langues, pour les parler purement et poliment, pour en découvrir le génie et la beauté. Car quand on a bien conçu ce qu'il faut faire pour exprimer ses pensées, et les différents moyens que la nature donne pour le faire, on a une connaissance générale de toutes les langues, qu'il est facile d'appliquer en particulier à celle qu'on voudra apprendre. Cela se verra évidemment dans la lecture de l'ouvrage que je donne au public, dont voici le plan.

J'explique d'abord comment se forme la parole ; et pour apprendre de la nature même la manière dont les paroles peuvent exprimer nos pensées, et les mouvements de notre volonté, je me propose des hommes qui viennent nouvellement de naître dans un nouveau monde, sans connaître l'usage de la parole. J'étudie ce qu'ils feraient, et je montre qu'ils s'apercevraient bientôt de l'avantage de la parole, et qu'ils se feraient un langage. Je recherche quelle forme ils lui donneraient, et par cette recherche je découvre le fondement de toutes les langues, et je rends raison de toutes les règles qu'ont prescrit (sic) les grammairiens. Cette recherche paraîtrait peu considérable, si l'on n'apercevait pas qu'elle est utile pour apprendre les langues avec plus de facilité, et pour juger de leur beauté. C'est pourquoi je n'appréhende pas que ceux qui aiment qu'on traite les choses solidement, soient rebutés de voir qu'on parle dans le premier livre de noms substantifs, de verbes, de déclinaisons, et de conjugaisons. Il n'y a que ceux qui s'imaginent que l'art de parler ne doit traiter que des ornements de l'éloquence, qui puisse condamner la méthode que je suis. Il ne faut pas commencer à bâtir une maison par le faîte. Quintilien, le premier maître de rhétorique, dit qu'il en est des choses comme des fondements d'un édifice, qui n'en font pas la partie la moins nécessaire, quoiqu'ils ne paraissent point.

Après que ces nouveaux hommes ont joué leur personnage, je déclare quelle a été la véritable origine des langues. Je fais même dans la suite de mon ouvrage un aveu qui semble être une contradiction à ce que je dis de ces hommes ; car je demeure d'accord de ce qu'un auteur habile vient de soutenir, que si Dieu n'avait appris aux premiers hommes à articuler les sons de leur voix ; ils n'auraient jamais pu former des paroles distinctes. Mais on sait que les géomètres supposent des choses qui ne sont point, et que cependant ils en tirent des conséquences fort utiles. Dans la supposition que je faisais donc que ces hommes eussent su articuler, c'est-à-dire, prononcer les différentes lettres de l'alphabet, question que je n'examinais p oint alors, j'ai pu considérer quelle forme ils auraient donné à leurs paroles, pour marquer leurs différentes pensées.

Il est constant, et je le prouve, que ce n'est point le hasard qui a fait trouver aux hommes l'usage de la parole. Je fais voir néanmoins que le langage dépend de leur volonté, et que l'usage ou le consentement commun des hommes exerce un empire absolu sur les mots ; c'est pourquoi après que j'ai montré quelles sont les lois que la raison prescrit, je donne des règles pour connaître quelles sont les lois de l'usage, et ce qu'il faut faire pour distinguer ce que l'usage autorise effectivement.

Je fais remarquer dans le second livre que les langues les plus fécondes, ne peuvent fournir tous les termes propres pour exprimer nos idées, et qu'ainsi il faut avoir recours à l'artifice, empruntant les termes des choses à peu près semblables, ou qui ont quelque liaison et quelque rapport avec la chose que nous voulons signifier, et pour laquelle l'usage ordinaire ne donne point de noms qui lui soient propres. Ces expressions empruntées se nomment tropes. Je parle de toutes les espèces de tropes qui sont les plus considérables, et de leur usage.

Le corps est fait de manière que naturellement il prend des postures propres à fuir ce qui lui peut nuire, et qu'il se dispose avantageusement pour recevoir ce qui lui fait du bien. Je remarque dans ce même livre que la nature nous porte pareillement à prendre de certains tours en parlant, capables de produire dans l'esprit de ceux à qui nous parlons, les effets que nous souhaitons, soit que nous voulions les enflammer de colère, ou les calmer. Ces tours se nomment figures. Je traite de ces figures avec soin, ne me contentant pas de proposer leurs noms avec quelques exemples, comme on le fait ordinairement : je fais connaître la nature de chaque figure, et l'usage qu'on en doit faire.

J'entre dans un grand détail dans le troisième livre. J'explique encore avec plus de soin que je n'ai pas fait dans le premier livre, comme se forme la parole et le son de chaque lettre. Ce n'est pas que je croie que sans cette connaissance on ne puisse parler. On apprend la langue de son pays sans maître, et il est plus facile d'en prononcer les termes, que de concevoir comment se fait cette prononciation. Cependant les réflexions que je fais sont utiles et nécessaires pour avoir une connaissance parfaite de l'art de parler. Je considère donc dans ce livre la parole en tant qu'elle est son. Je traite de l'arrangement des mots qui est nécessaire, afin qu'ils se prononcent facilement. Je parle des périodes : j'explique l'art poétique ; c'est-à-dire, l'art de lier le discours à de certaines mesures qui le rendent harmonieux. Il n'y a rien dans cette matière dont je ne fasse voir les causes avec assez d'évidence ; ce que je n'aurais pu faire si je n'étais entré dans un détail qu'on jugera utile, lorsqu'on apercevra combien il peut donner d'ouvertures pour l'art de parler. La douceur de la prononciation est la cause de ce grand nombre d'irrégularités qu'on voit dans toutes les langues. Je le fais voir, et je découvre en même temps comment les différentes manières de prononcer, corrompent une langue, et font que d'une il s'en fait plusieurs.

Le quatrième livre traite des styles ou manières de parler que chacun prend, selon les inclinations et les dispositions naturelles qu'il a. Je fais voir qu'il faut que la matière règle le style, qu'on doit s'élever ou s'abaisser selon qu'elle est relevée, ou qu'elle est basse, et que la qualité du discours doit exprimer la qualité du sujet. J'examine quel doit être le style des orateurs, des poètes, des historiens, des philosophes. Après quoi je traite des ornements ; et je montre que ceux qui sont naturels, solides, véritables, sont une suite de l'observation des règles qui ont été proposées ; qu'un discours est orné lorsqu'il est exact.

La fin de la rhétorique c'est de persuader, comme on l'a dit. L'expérience fait connaître qu'il y a des manières de dire les choses qui gagnent les cœurs. J'explique ces manières dans le dernier livre ; et c'est là que je rapporte en abrégé tout ce qui fait le gros des rhétoriques ordinaires. On y traite avec étendue des choses peu importantes. Je les passe légèrement, et je m'arrête à d'autres plus nécessaires, dont on ne parle point. Je fais voir que l'art de persuader demande des connaissances particulières qu'il faut apprendre des autres sciences. Mais quoi que je reconnaisse qu'on ne peut traiter cet art à fond dans une rhétorique, cependant j'indique les sources, et peut-être que ce que j'en dis, satisfera autant que bien de gros volumes qu'on a faits sur cette matière.

Quand cette nouvelle rhétorique ne donnerait que des connaissances spéculatives qui ne rendent pas éloquent celui qui les possèdes, la lecture n'en serait pas inutile. Car pour découvrir la nature de cet art, je fais plusieurs réflexions importantes sur notre esprit, dont le discours est l'image, lesquelles pouvant contribuer à nous faire entrer dans la connaissance de ce que nous sommes, méritent que l'on y fasse attention. Outre cela, je suis persuadé qu'il n'y a point d'esprit curieux qui ne soit bien aise de connaître les raisons que l'on rend de toutes les règles que l'art de parler prescrit. Lorsque je parle de ce qui plaît dans le discours, je ne dis pas que c'est un je ne sais quoi, qui n'a point de nom ; je le nomme, et conduisant jusques à la source de ce plaisir, je fais apercevoir le principe des règles que suivent ceux qui sont agréables.

Cet ouvrage sera donc utile aux jeunes gens qu'il faut accoutumer à aimer la vérité, et à consulter la raison pour penser et agir selon sa lumière. Les raisonnements que je fais ne sont point abstraits. J'ai tâché de conduire l'esprit à la connaissance de l'art que j'enseigne, par une suite de raisonnements faciles ; ce que les maîtres ne font pas avec assez de soin. L'on se plaint tous les jours qu'ils ne travaillent point à rendre juste l'esprit de leurs disciples ; ils les instruisent comme l'on ferait de jeunes perroquets : ils ne leur apprennent que des noms : ils ne cultivent point leur jugement, en les accoutumant à raisonner sur les petites choses qu'ils leurs enseignent ; d'où vient que les sciences gâtent souvent l'esprit, au lieu de le former.

Les exemples seraient nécessaires ; j'en aurais donné davantage si je n'avais craint de grossir mon ouvrage. Les maîtres pourront aisément y suppléer ; et ils le doivent faire ; car comme saint Augustin le remarque très judicieusement, quand on a un peu de feu, on profite beaucoup plus en lisant une pièce d'éloquence, qu'en apprenant par cœur des préceptes. Si acutum et fervens adsit ingenium, facilius adhaeret eloquentia legentibus et audientibius eloquentes quam eloquentiae praecepta sectantibus. Il faut donc que les maîtres fassent lire à leurs disciples les excellentes pièces d'éloquence, et qu'ils ne se servent de la rhétorique que pour leur faire remarquer les traits éloquents des auteurs qu'ils leur font voir ; ce qui ne se peut bien faire qu'en lisant les pièces toutes entières. Les parties détachées qu'on en propose pour exemple, perdent leurs grâces quand elles sont hors de leur place : séparées du reste du corps, elles sont, pour ainsi dire, sans vie. Mon ouvrage, comme je l'ai insinué, ne regarde pas seulement les orateurs, mais généralement tous ceux qui parlent et qui écrivent, les poètes, les historiens, les philosophes, les théologiens. Quoique j'écrive en français, j'espère que mon travail sera utile pour toutes les langues.

Au reste ce n'est pas seulement une nouvelle édition, mais un ouvrage tout nouveau que je publie. J'ai refondu l'ancien, je l'ai retouché partout, augmenté de nouvelles réflexions, et d'exemples. Depuis les éditions précédentes, il a paru plusieurs excellents livres dont j'ai profité. J'étais jeune lorsque je publiai cet ouvrage pour la première fois. Ce fut peut-être pour m'animer à travailler avec plus d'application, que ces personnes d'un mérite rare en approuvèrent les premiers essais. Mais enfin cela me donna la hardiesse de le faire paraître ; et depuis ce temps-là toutes les fois qu'on l'a réimprimé à Partis, j'y ai corrigé ce que l'on a jugé à propos. C'est un avantage à un livre que son auteur survive assez de temps après les premières éditions, pour qu'il le puisse corriger suivant les avis de ses amis, les sentiments du public ; et ce que lui-même peut penser ayant atteint un âge où il doit être plus capable de juger.

LIVRE PREMIER.

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CHAPITRE PREMIER. Des organes de la voix. Comment se forme la parole.

Il n'y aurait point de société entre les hommes, s'ils ne pouvaient se donner les uns aux autres des signes sensibles de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils veulent. Ils le peuvent faire avec les yeux et les doigts, comme font les muets : mais outre que cette manière d'exprimer ses pensées est très imparfaite, elle est encore incommode ; car l'on ne peut point, sans se fatiguer, faire connaître avec les yeux et les doigts toutes les différentes choses qui viennent dans l'esprit. Nous remuons la langue aisément ; et nous pouvons diversifier le son de notre voix en différentes manières faciles et agréables : c'est pourquoi la nature a porté les hommes à se servir des organes de la voix.

La disposition de ces organes est merveilleuse. La trachée-artère ou l'âpre-artère, qui vient des poumons et répond aux racines de la langue, est comme un tuyau d'orgue. Les poumons servent de soufflets ; car ils attirent l'air en s'étendant, et le repoussent en se resserrant. La partie de la trachée-artère, qui est proche de la racine de la langue, s'appelle le larynx, qui est entouré de cartilages et de muscles, qui servent à l'ouvrir et à le fermer. C'est en ce lieu-là que se forme le son de la voix. Quand l'ouverture du larynx est étroite, l'air sortant avec violence se froisse, et reçoit un trémoussement ou une certaine agitation qui fait le son de la voix, mais qui n'est point encore articulée. Cette voix est reçue dans la bouche, où la langue la modifie, et lui donne diverses formes, selon qu'elle la pousse ou contre les dents, ou contre le palais ; qu'elle l'arrête ou la laisse couler ; que la bouche est plus ou moins ouverte.

Les hommes trouvant tant de facilité à exprimer leurs sentiments par la voix, se sont appliqués à considérer toutes les différences qu'elle reçoit par les différents mouvements des organes de la prononciation. Ils ont marqué chacune de ces modifications particulières par une lettre ou caractère. Ces lettres sont appelées les éléments du langage, parce qu'il en est composé. L'union de deux ou trois lettres qui peuvent se prononcer de compagnie distinctement et facilement, fait une syllabe. Une ou plusieurs syllabes font un mot ou une parole. Dans la suite de cet ouvrage je parlerai des lettres, et de leur nombre, plus exactement que je ne fais pas ici : cependant je remarquerai en passant que quoique le nombre de lettres soit petit, elles suffisent néanmoins pour composer les termes, je ne dis pas seulement des langues qui se parlent aujourd'hui dans tout le monde, mais de celles qui ont été vivantes, et de celles qui pourront naître dans la suite des siècles. Car quand il n'y aurait que vingt-quatre lettres différentes dans les langues qui en ont un plus grand nombre, l'on peut démontrer qu'en les combinant en toutes les manières possibles, l'on peut premièrement faire cinq cent soixante seize mots de deux lettres ; qu'en prenant ces vingt-quatre lettres trois à trois, l'on peut faire un nombre de mots de trois lettres, qui sera vingt-quatre fois plus grand ; c'est-à-dire 13824. Et qu'en les prenant quatre à quatre, cinq à cinq, six à six, le nombre de mots de cinq lettres sera vingt-quatre fois plus grand que celui de quatre : celui des mots de six lettres sera vingt-quatre fois plus grand que celui des mots de cinq lettres. Ainsi le nombre des mots de six, de sept, de huit lettres, et des autres suivants augmente dans la même proportion ; ce qui va si loin que l'imagination se confond, et qu'elle ne peut comprendre ce nombre prodigieux de différents mots qui se peuvent faire de la combinaison de vingt-quatre lettres. Il est vrai que l'on ne pourrait pas se servir de tous ces mots, parce qu'il y en aurait plusieurs qui ne se pourraient pas prononcer distinctement, et facilement ; mais enfin le nombre de ceux dont on pourrait se servir, est presque infini, et nous donne sujet d'admirer la sagesse de Dieu, qui ayant donné l'usage de la parole aux hommes, pour exprimer leurs différentes pensées, a voulu que la fécondité de la parole répondît à celle de leur esprit.

Les hommes auraient pu marquer ce qu'ils pensent, par des gestes. Les muets du Grand-Seigneur se parlent et s'entendent, même dans la plus obscure nuit, s'entretouchant de différente manière. Mais, comme on a dit, la facilité qu'il y a de parler, a porté les hommes à n'employer pour signes de leurs pensées, que des paroles, lorsqu'ils ne sont point contraints de garder le silence. On appelle signe une chose qui outre cette idée qu'elle donne d'elle-même quand on la voit, en donne une seconde qu'on ne voit point. Comme lorsqu'on voit à la porte d'une maison une branche de lierre ; outre l'idée du lierre qui se présente à l'esprit, on conçoit qu'il se vend du vin dans cette maison. On distingue deux sortes de signes : les uns sont naturels, c'est-à-dire, qu'ils signifient par eux-mêmes, comme la fumée est un signe naturel qu'il y a du feu, où on la voit. Les autres qui ne signifient que ce que les hommes sont convenus qu'ils signifieraient, sont artificiels. Les mots sont des signes de la seconde espèce ; aussi le même mot a différentes significations, selon les langues où il se trouve ; et c'est de là que bien que tous les hommes aient les mêmes idées, et que les choses ne soient pas différentes selon la différence des climats, chaque langue a ses termes. Il dépendait des hommes d'établir quelque mot qui leur eût plu, pour être le signe de leurs idées, de celle par exemple qu'ils ont du soleil. Dans la Perse, dans la Judée, en Grèce, en Italie, le soleil est le même ; et cependant les Perses, les Juifs, les Grecs et les Latins, n'ont pas choisi les mêmes sons pour être le signe de cet astre. Il n'y a aucun rapport naturel entre ce mot soleil, et l'astre dont il donne l'idée ; s'il y en a une à l'égard de ceux qui savent le français, c'est parce qu'ils savent qu'en France nous avons coutume de marquer par ce mot, cet astre, qui pourrait s'appeler lune, si les hommes étaient convenus de ce terme pour marquer son nom.

Cette remarque nous donne lieu de distinguer deux choses dans les mots, le corps et l'âme, c'est-à-dire ce qu'ils ont de matériel, et ce qu'ils ont de spirituel ; ce que les oiseaux qui imitent la voix des hommes, ont de commun avec nous, et ce qui nous est particulier. Les idées qui sont présentes à notre esprit, lorsqu'il commande aux organes de la voix de former les sons qui sont les signes de ces idées, sont l'âme des paroles : les sons que forment les organes de la voix, et qui bien qu'ils n'aient en eux-mêmes rien de semblable à ces idées, ne laissent pas de les signifier, sont la partie matérielle, ou le corps des paroles.

On ne pourrait pas croire, si l'expérience ne le faisait voir, que les hommes ne parlent souvent que comme des perroquets. Ils se servent de mots dont ils ne connaissent pas le sens. En parlant, ou entendant parler, et en lisant les livres ils ne s'appliquent qu'à la partie matérielle du discours, sans faire de réflexion sur les idées dont les paroles qu'ils disent ou qu'ils entendent, sont les signes. De là vient que peu de personnes parlent raisonnablement.

CHAPITRE II. La parole est un tableau de nos pensées. Avant que de parler il faut former dans sonesprit le dessein de ce tableau.

Puisque les paroles sont des signes qui représentent les choses qui se passent dans l'esprit, on peut dire qu'elles sont comme une peinture de nos pensées, que la langue est le pinceau qui trace cette peinture, et que les mots dont le discours est composé en sont les couleurs. Ainsi comme les peintres ne couchent leurs couleurs qu'après qu'ils ont fait dans leur esprit l'image de ce qu'ils veulent représenter sur la toile, il faut avant que de parler, former en nous-mêmes une image réglée des choses que nous pensons, et que nous voulons peindre par nos paroles. Ceux qui nous écoutent ne peuvent pas apercevoir nettement ce que nous voulons leur dire, si nous ne l'apercevons nous-mêmes. Notre discours est la copie de l'original qui est en notre tête : il n'y a point de bonne copie d'un méchant original. C'est donc à cet original qu'il faut d'abord travailler. Avant que de remuer le pinceau, c'est-à-dire la langue, et que d'appliquer les couleurs qui sont les paroles, il faut savoir ce qu'on veut dire, et le disposer d'une manière réglée ; de sorte que dans le discours qui exprimera nos pensées, les lecteurs voient un tableau bien ordonné de ce que nous avons voulu leur représenter.

C'est à ceux qui traitent l'art de penser, de parler de cet ordre naturel qu'il faut garder dans l'arrangement de nos pensées. Chaque art a ses bornes qu'il ne faut pas passer ; je n'entreprendrai donc pas de prescrire ici des règles touchant l'ordre qu'on doit donner aux choses qui sont la matière du discours. J'avertirai seulement, qu'il faut méditer son sujet, faire dessus toutes les réflexions nécessaires pour ne rien oublier qui puisse contribuer à son éclaircissement ; prenant garde aussi de ne pas accabler l'esprit des lecteurs par une trop grande multitude de choses, et de ne pas rendre son discours confus par des explications trop étendues. L'abondance cause souvent la stérilité. Les laboureurs la craignent ; ils la préviennent, et quand les blés sont très drus, ils font manger la pointe de l'herbe à leurs troupeaux.

Nous ne concevons jamais un raisonnement, si notre esprit ne supplée les choses nécessaires, et s'il ne retranche celles qui sont superflues. Un auteur doit épargner cette peine à ceux qu'il entreprend d'instruire. Un livre qui ne dit que la moitié des choses, ne donne que des connaissances imparfaites ; mais aussi un grand volume est un grand mal, . On s'y égare, on s'y perd, à peine a-t-on la patience de le feuilleter. Après avoir donc ramassé avec exactitude toutes les choses qui regardent la matière que l'on traite, il faut les resserrer, leur donner de justes bornes, et faire un choix sévère de ce qu'il faut dire, et rejeter ce qui est superflu. Il faut envisager continuellement le terme où l'on veut arriver, et prendre le chemin le plus court, évitant tous les détours. Si l'on ne passe vite par-dessus les choses qui ne sont pas importantes, et essentielles, l'esprit du lecteur est diverti de l'application qu'il doit donner à celles qui le sont.

Cette brièveté si nécessaire pour rendre un ouvrage net et fort, ne consiste pas dans le seul retranchement de tout ce qui est inutile ; mais dans le choix de certaines circonstances qui tiennent lieu de plusieurs choses que l'on ne dit pas. A peu près comme fit Timanthe ce fameux peintre de l'antiquité, pour représenter dans une petite table la grandeur prodigieuse d'un géant. Il le peignit couché par terre, dormant au milieu d'une troupe de satyres, qui se jouaient autour de lui. L'un mesurait sa tête, un autre appliquait un thyrse à son pouce, faisant connaître par cette invention ingénieuse quelle était la grandeur de ce corps, dont les plus petites parties étaient mesurées avec le thyrse d'un satyre. Ces inventions demandent de l'esprit et de l'application. C'est pourquoi un auteur fort célèbre qui avait cette adresse de renfermer beaucoup de choses en peu de paroles, s'excuse agréablement de ce que l'une de ses lettres est trop longue, sur ce qu'il n'avait pas eu le loisir de la faire plus courte.

CHAPITRE III. La fin et la perfection de l'art de parler consistent à représenter avec jugement ce tableau qu'on a formé dans son esprit.

Avant que de passer outre, arrêtons-nous ici pour considérer quelle est la fin et la perfection de l'art que nous traitons, ou quelle idée nous devons avoir de la beauté naturelle d'un discours. Je ne dirai point que la beauté en général consiste dans un je ne sais quoi ; car il me semble que je puis dire ce que c'est. La beauté plaît, et ce qui est bien ordonné plaît ; ce qui me persuade que l'ordre et la beauté sont presque une même chose. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher la cause du plaisir qu'on ressent lorsqu'on voit les choses bien rangées. L'homme étant fait pour être heureux en possédant Dieu qui est essentiellement l'ordre, il fallait que tout ce qui approche de l'ordre, commençât son bonheur.

Or l'idée que nous avons de l'ordre, c'est que les choses ne sont bien ordonnées que lorsqu'elles ont un rapport à leur tout, et qu'elles conspirent pour atteindre leur fin. Quand cela arrive, les choses deviennent agréables quoiqu'elles ne le soient pas d'elles-mêmes ; ce qui marque que nous sommes portés par une inclination naturelle à aimer l'ordre. La peinture le fait voir : il y a des tableaux qui ne représentent que des objets pour lesquels on a de l'aversion. Cependant comme la fin de cet art est de représenter les choses au naturel, si chaque trait qu'on aperçoit, exprime la pensée du peintre, et que tout corresponde à son dessein, son ouvrage charme. Ce qui plaît n'est pas la vue d'un serpent qui est peint ; on frémit quand on en voit un ; mais ce qui fait plaisir c'est l'esprit du peintre qui a su atteindre la fin de son art. Aussi n'y en prend-on qu'à proportion que se découvre cette adresse. Sans cela on n'est satisfait que de la vivacité des couleurs, qui font des impressions agréables sur les sens. Il en est de même de l'architecture. La vue d'un palais fait selon toutes les règles de l'art, ne plaît que lorsqu'on aperçoit la fin que l'architecte s'est proposée : qu'on voit qu'il rapporte toutes choses avec esprit à cette fin : qu'on conçoit qu'il ne pouvait pas y arriver par des voies plus simples, et qu'il n'a rien fait dont il ne puisse donner de bonnes raisons.

Nous parlons pour exprimer nos pensées, et pour communiquer les mouvements de notre volonté ; car nous désirons qu'on ait avec nous les mêmes mouvements vers l'objet de nos pensées et le sujet de notre discours. Sa beauté ne peut donc consister que dans ce rapport exact que toutes ses parties ont avec cette fin. Il est beau lorsque tous les termes dont il est composé, donnent des idées si justes des choses, qu'on les voit telles qu'elles sont, et qu'on sent pour elles toutes les affections de celui qui parle. C'est son jugement qui plaît quand il ne fait rien qu'avec raison, que tous ses termes sont choisis, qu'ils sont propres et bien arrangés. C'est ce que nous admirons dans un discours. Car enfin, ce n'est pas le son des paroles qui en fait la beauté ; autrement on trouverait plus beau le chant des rossignols que les discours les plus éloquents. Bien qu'un auteur ne rapporte que des bagatelles, s'il en fait une peinture exacte, et qu'ainsi il arrive à la fin qu'il a en vue, ceux qui sont capables d'apercevoir son art, prennent plaisir à l'entendre.

Prévenons-nous donc de cette vérité que c'est la justesse qui fait la solide beauté d'un discours ; que pour bien parler, il faut être sage ; car c'est la sagesse qui dispose les choses et les conduit à leur fin.

Scribendi recte, sapere, est et principium et fons.

Horace n'a jamais rien dit qui soit d'un meilleur sens. L'imagination est nécessaire : on ne peut exprimer que ce que l'on conçoit. Ce qui est maigre et estropié dans l'imagination de l'orateur, l'est dans ses paroles. Il faut donc se représenter les choses dans leur état naturel, et concevoir pour elles des mouvements raisonnables ; employant ensuite des termes qui les portent à l'esprit de celui qui écoute, telles qu'on les pense. Personne ne parle bien, n'écrit bien, qu'à proportion qu'il approche de cette fin. Il plaît à ceux qui découvrent qu'il ne pouvait pas trouver des termes qui distinguassent mieux ce qu'il fallait marquer : qu'il ne pouvait pas placer ses termes dans un lieu où ils fissent un plus grand effet ; où ils s'accommodassent mieux pour rendre la prononciation facile et coulante : qu'il a pris le tour le plus naturel et le plus court. Car outre qu'il ne faut rien faire d'inutile, il est certain que l'esprit n'aime pas qu'on l'amuse. Quelque vitesse qu'ait la langue, ses mouvements sont encore trop lents pour suivre la vivacité de l'esprit. Ainsi c'est une grande faute que de dire plusieurs paroles lorsqu'une seule suffit.

Je ne puis donner d'avis plus important dans ce commencement, que celui-ci, que l'on n'est éloquent qu'après avoir acquis une grande justesse d'esprit : qu'on doit faire une attention continuelle en parlant, si l'on ne s'écarte point de la fin où l'on doit aller, si on y va effectivement. La raison nous éclaire, il faut marcher à sa lumière : tout ce que nous dirons dans la suite de cet ouvrage ne sera que pour faire remarquer ce qu'elle dicte. Je souhaiterais qu'avant que de quitter ce chapitre on le lût plus d'une fois, et qu'on examinât si ce que je dis est solide, en faisant l'essai sur quelque expression qui passe pour élégante, comme est celle-ci du commencement de la Genèse. Dieu dit : Que la lumière se fasse, et la lumière se fit. Longin, ce célèbre rhéteur, donne cette expression pour exemple d'une expression sublime. Or pourquoi l'est-elle sublime, c'est-à-dire excellemment belle, si ce n'est parce qu'elle donne une haute idée de la puissance du Créateur ; ce que Moïse voulait faire : c'était là sa fin.

Comme nous l'avons dit, il faut avoir de l'imagination pour se bien représenter ce qu'on veut exprimer. Il faut savoir la langue dans laquelle on écrit. Mais ce qui fait qu'entre ceux qui entendent parfaitement une langue, et qui ont une imagination vive et délicate, il y en a peu qui réussissent, c'est qu'on n'écrit pas avec tout le jugement qui serait nécessaire. Pour faire un discours, quand il ne serait que d'une page, il faut y employer un grand nombre de mots qu'il faut placer à propos. Il n'y a que ceux qui l'aient expérimenté, qui comprennent combien il faut d'étendue d'esprit ; combien il faut d'application, à combien de choses il faut faire attention en même temps : combien il faut faire de réflexions différentes pour ne rien dire que de raisonnable. Il y a toujours quelque petite chose qui échappe. Aussi on ne fait rien qui mérite d'être lu, à moins que de passer les yeux plusieurs fois sur son ouvrage, et de consulter en en différents temps la raison pour voir si on a bien compris ce qu'on a cru qu'elle dictait. Rien ne nous doit plaire que ce qu'elle approuve.

Pour rendre plus sensible cet avis important, considérons que si aujourd'hui nous admirons les anciens auteurs, c'est parce qu'après un examen de plusieurs siècles on a trouvé qu'ils sont raisonnables ; au lieu qu'on se laisse assez souvent surprendre, estimant dans les auteurs modernes ce qu'on ne pourrait souffrir si on les examinait à loisir. Ce n'est pas parce qu'Homère et Virgile sont anciens, que tous les gens d'esprit les admirent ; c'est qu'en effet, comme le dit le célèbre traducteur de Longin, Il n'y a que l'approbation de la postérité qui puisse établir le vrai mérite des ouvrages. Quelque éclat qu'ait fait un écrivain durant sa vie, quelques éloges qu'il ait reçus, on ne peut pas pour cela infailliblement conclure que ses ouvrages soient excellents. De faux brillants, la nouveauté du style, un tour d'esprit qui était à la mode, peuvent les avoir fait valoir ; et il arrivera peut-être que dans le siècle suivant on ouvrira les yeux, et qu'on méprisera ce que l'on a admiré ;

Ce sera sans doute aussitôt qu'on apercevra ce qui y choque le bon sens, rien ne pouvant plaire longtemps que ce qui est raisonnable. Car enfin l'illusion ne dure pas toujours. Chaque auteur l'expérimente dans ses propres ouvrages. Dans la chaleur de la composition qui n'est pas content de soi-même ? L'imagination est-elle refroidie, on est chagrin, parce qu'alors on juge mieux, et qu'on s'aperçoit de son illusion. C'est pour cela qu'on ne doit pas se hâter de publier un ouvrage : il faut le revoir cent et cent fois ; car je ne le puis trop dire, la difficulté de ne rien dire contre le bon sens est inconcevable à tous ceux qui ne l'ont pas expérimentée. C'est ce qui nous oblige de consulter nos amis. Nous avons beau être éclairés par nous-mêmes : les yeux d'autrui voient toujours plus loin que nous dans nos défauts, et un esprit médiocre fera quelquefois apercevoir le plus habile homme d'une méprise qu'il ne voyait pas. Aussi ces excellents peintres que l'antiquité a admirés, les Apelles, les Polyctètes, selon la remarque de Pline, mettaient des inscriptions à leurs ouvrages qui marquaient qu'ils n'étaient point encore achevés, et que si la mort ne les surprenait, ils effaceraient et corrigeraient ce qu'on y trouverait de défectueux. Pline appelle ces inscriptions : Pendentes titulos, comme celle-ci : Appeles faciebat aut Polyctetus : tanquam inchoata semper arte et imperfecta, ut contra judiciorum varietates superesset artifici regressus ad veniam, velut emendaturo quidquid desideraretur, si non esset interceptus.

CHAPITRE IV. La manière la plus naturelle de faire connaître ce qu'on pense, sont les différents sons de la voix. Comment le feraient des hommes qui naissant dans un âge avancé, mais sans savoir ce que c'est que parler, se trouveraient ensemble ?

Comme l'on ne peut pas achever un tableau avec une seule couleur, et distinguer les différentes choses qu'on y doit représenter avec les mêmes traits : il est impossible aussi de marquer ce qui se passe dans notre esprit, avec des mots qui soient tous d'un même ordre. Apprenons de la nature même quelle doit être cette distinction ; et voyons comment les hommes formeraient leur langage, si la nature les ayant fait naître séparément, ils se rencontraient ensuite dans un même lieu. Usons de la liberté des poètes ; et faisons sortir de la terre ou descendre du ciel une troupe de nouveaux hommes qui ignorent l'usage de la parole. Ce spectacle est agréable : il y a plaisir de se les imaginer parlant entre eux avec les mains, avec les yeux, par des gestes, et des contorsions de tout le corps ; mais apparemment ils se lasseraient bientôt de toutes ces postures, et le hasard ou la prudence leur enseigneraient en peu de temps l'usage de la parole.

Il n'est pas possible de dire précisément ce que feraient ces hommes, en se formant un langage : quels sons ils choisiraient pour être le signe de chaque chose. Il n'en est pas des hommes comme des animaux, qui ont un cri semblable, tel que l'air le forme, en sortant de la même manière de leur gosier. Tous les bœufs beuglent, les brebis bêlent, les chevaux hennissent, les lions rugissent, les loups hurlent. Il y a des oiseaux qui articulent, qui imitent la voix de l'homme ; mais ce n'est qu'une imitation machinale. Les organes de l'ouïe et de la parole sont liés ; d'où vient qu'il est facile de prononcer ce qu'on entend. Les oiseaux dans lesquels cette liaison est plus parfaite, se dressent aisément à prononcer par ordre un certain nombre de mots. Ils le font, mais il est évident que ce n'est qu'une impression corporelle qui les y détermine. Aussi la parole est une preuve sensible de la distinction de l'âme et du corps. Les mots ne signifient rien par eux-mêmes, ils n'ont aucun rapport naturel avec les idées dont ils sont les signes, et c'est ce qui cause cette diversité prodigieuse de différentes langues. S'il y avait un langage naturel, il serait connu de toute la terre, et en usage partout.

C'est une fable, ce qu'Hérodote rapporte, ou si c'est une histoire, on n'en peut rien conclure. Il dit qu'un roi d’Égypte ayant fait nourrir deux enfants par des chèvres dans une maison séparée, au bout de deux ans ces enfants en tendant la main à celui qui entra le premier dans le lieu où ils étaient, ils prononcèrent ce mot Beccos, qui chez les Phrygiens, dit le même auteur, signifie du pain : d'où le roi d’Égypte conclut que le langage des Phrygiens était naturel, et que par conséquent ils étaient les plus anciens peuples du monde. Ce roi raisonnait mal ; car il y a de l'apparence que ces enfants n'ayant jamais entendu d'autre voix que le cri des chèvres qui les avaient allaités, ils imitaient ce cri, auquel ce mot phrygien ne ressemblait que par hasard. Les Grecs nomment Béché une chèvre, sans doute à cause de son cri.

Quel rapport y a-t-il entre la plus grande partie des choses et leurs noms ? Peut-on, par exemple, apercevoir une si grande liaison entre ce mot soleil et la chose qu'il signifie, que ceux qui ont vu cet astre aient été déterminés à prononcer ce mot soleil plutôt qu'un autre ? Tout le rapport qu'il peut y avoir des noms aux choses, c'est par leur son. En cherchant un nom pour une chose, si elle fait un son, il se peut qu'on soit porté à lui en trouver un, dont la cadence exprime en quelque façon sa nature. Comme lorsqu'on a voulu donner un nom latin au canon, on a choisi ce mot bombarda, dont la prononciation imite le son que fait le canon. Mais ces mots ne peuvent être qu'en très petit nombre, parce qu'il y a peu de choses qui fassent un son. Celui de ces six lettre s.o.l.e.i.l., si les hommes ne l'avaient établi pour être le signe de cet astre, réveillerait également l'idée d'une pierre. Deux personnes se communiquent leurs pensées avec toutes sortes de mots barbares, quand une fois ils sont convenus de ce qu'ils veulent faire signifier à ces mots.

Platon dans son Cratyle dit qu'en imposant les noms il faut choisir ceux qui expriment véritablement la nature des choses qu'on veut qu'ils signifient. Cela est fort bien, et possible en quelque manière, prenant les noms qu'on fait de nouveau, des choses mêmes avec lesquelles celle qu'on veut nommer a du rapport, et distinguant le nouveau nom par quelque changement, afin qu'il devienne propre. Mais la question est si les premiers noms d'une langue qui sont comme les racines des autres, expriment naturellement ce qu'ils signifient. Cela se peut trouver en quelques-uns, comme nous l'avons dit. Les noms sont des sons ; ainsi lorsqu'ils ne se peuvent prononcer qu'en faisant le son de la chose qu'ils signifient, on peut dire que ces noms sont naturels, comme beuglement, hennissement, rugissement, beugler, hennir, rugir ; mais je l'ai déjà dit, le nombre de ces noms est très petit. Tout ce qui ne sonne point n'a point d'expression naturelle en ce sens. Outre que de quelque mot qu'on se serve pour marquer ce qui a un son, ce mot pourra toujours réveiller l'idée de cette chose, si l'usage l'a autorisé. Celle du cri d'un animal se peut réveiller par un nom dont la prononciation n'a aucun rapport avec ce cri, si les hommes l'ont établi pour le signifier. La peine que prend Platon pour éclaircir cette question est donc inutile. Les étymologies ou véritables origines qu'il prétend donner de plusieurs noms grecs, sont fausses. Il lui aurait été plus facile de les dériver de la langue sainte s'il l'avait connue. Il avoue qu'il y a de certains noms qui se doivent regarder comme les éléments de la langue, dont on ignore l'origine. Il ignorait l'origine de l'homme que Dieu avait formé de ses propres mains, et à qui il avait donné un langage, dans lequel les savants prétendent qu'on peut trouver l'origine de toutes les langues.

Quoiqu'il en soit de ce sentiment, qui s'accorde avec cette vérité constante, que tous les peuples du monde tirent leur origine des trois enfants de Noé, il est évident que ces hommes sortis nouvellement de la terre ou descendus du ciel, se seraient pu faire un langage dont chaque mot n'aurait point d'autre idée que celle avec laquelle ils l'auraient lié ; sans qu'on pût dire que quelque impression corporelle les y eût obligés, ou que la seule disposition de leur organe le leur eût fait prononcer ; ainsi que la voix ou le cri qui sort du gosier d'un cheval est un hennissement.

Concluons donc qu'il suffirait que celui qui serait le plus sage ou le plus autorisé de notre nouvelle troupe, nommât, par exemple ce mot soleil dans le temps qu'on serait tourné vers cet astre, et qu'on y ferait attention, pour faire qu'il devînt le nom de cet astre ; après quoi ce n'aurait plus été un son vain. Mais il faut avouer que cette convention est difficile. Les philosophes et les historiens qui veulent que les hommes soient nés de la terre comme des champignons, ont beau nous dire que la nécessité de s'entraider les obligea de s'assembler, et de se faire un langage. Je ne sais si ne s'entendant point les uns les autres, ils ne se seraient pas plutôt dispersés ; aimant mieux demeurer avec des bêtes, comme saint Augustin dit qu'on aime mieux converser avec son chien, qu'avec des hommes dont on n'est point entendu. Tant il est vrai qu'il faut reconnaître que ce n'est point le hasard qui a formé les hommes : qu'ils ont une première origine : qu'ils viennent d'un premier homme qui était l'ouvrage de Dieu ; ce que nous dirons dans la suite avec plus d'étendue. Cependant demeurons dans notre hypothèse d'une nouvelle compagnie d'hommes qui viennent de paraître sur la terre.

CHAPITRE V. Ces nouveaux hommes pourraient trouver une manière d'écrire. Celle que nous avons est due aux anciens Patriarches.

Si ces hommes pouvaient se faire un langage, ils pourraient aussi trouver des caractère, signes de ce langage. C'est ce qu'il faut considérer ici. Les langues ne se sont perfectionnées qu'après qu'on a trouvé l'écriture, et qu'on a tâché de marquer par quelques signes permanents ce que l'on avait dit de vive voix, ou ce que l'on avait seulement pensé. Le ton, les gestes, l'air du visage de celui qui parle, soutiennent ses paroles, et marquent une partie de ce qu'il pense ; ainsi en l'entendant parler on conçoit aisément ce qu'il veut dire. Un discours écrit est mort ; il est privé de tous ces secours. C'est pourquoi à moins qu'il ne marque exactement tous les traits de la pensée de celui qui a écrit ; que toutes les paroles ne soient liées, et ne portent des marques du rapport qu'ont entre elles les choses qu'elles signifient, ce discours est imparfait, obscur, inintelligible. C'est l'écriture qui fait apercevoir ce qui manque à une langue pour être claire : on voit en écrivant ce qu'il y faut suppléer, ce qu'il y faut changer. Les langues barbares peuvent suffire, quand il n'est question que des besoins de la vie animale, de la vente ou achat de quelques marchandises ; mais elles ne seraient pas capables d'un style réglé dans lequel on pût expliquer les sciences.

Or il en est de l'écriture comme du langage, et généralement de tout ce qui dépend du choix des hommes. Tous les animaux font la même chose ; parce que c'est le mouvement de la nature, qui est la même en tous, qui les fait agir ; mais entre plusieurs hommes qui entreprennent une même chose, chacun d'eux la fait d'une manière particulière. Comme ils peuvent choisir quelque son que ce soit pour être le signe de leurs pensées, ils peuvent pareillement marquer ce son par tel signe qu'il leur plaira, et cela fort différemment. La manière dont nous écrivons, qui consiste dans les différents arrangements d'un petit nombre de lettres, est une invention admirable qui se doit rapporter aux premiers Patriarches. Les peuples barbares, j'entends tous ceux qui se séparèrent des enfants de Dieu et errèrent en différents coins du monde, n'eurent l'usage de l'écriture, telle que nous l'avons, que fort tard ; ainsi que les Américains, avant que nous les connussions, avaient seulement des figures ou images pour marquer certaines choses ; ce qui est bien différent de notre écriture. Avec vingt-trois différents signes, ou lettres différentes, nous marquons ce que nous voulons. Ces lettres sont simples, faites d'un ou de deux traits, ou au plus de trois. En les combinant il n'y a point de choses qui ait un nom qu'elles ne marquent. Mais il n'en est pas de même de ces images des Américains, qui étaient proprement des symboles et non des éléments ; manière d'écrire fort imparfaite, et qui ne mérite pas le nom d'écriture. Celle des Chinois est encore plus défectueuse : disons hardiment qu'ils ne savent point écrire. Il leur faut quarante ou soixante mille caractères, et même jusqu'à quatre-vingt mille, comme l'assurent ceux qui ont été à la Chine. Combien faut-il de différents traits pour former et distinguer ces caractères ? Le moyen de se les mettre tous dans la tête : de se souvenir en les voyant de ce qu'ils peuvent signifier ; et lorsqu'on ne les voit point, et qu'on veut exprimer la chose qu'ils signifient, comment pouvoir tirer tous leurs traits ? L'impression chez ces peuples, est aussi fort imparfaite ; car pour chaque page de leurs livres il faut qu'ils gravent sur une planche de bois les caractères qu'ils y veulent représenter ; laquelle ne peut servir que pour faire cette page ; ainsi il faut autant de différentes planches qu'il y a de pages. Une planche ne se grave pas aussi facilement qu'on assemble des lettres, outre que celles qui ont servi à une page, peuvent servir à tout un livre.

Rien donc de plus imparfait que toute la littérature chinoise. Chaque caractère signifiant une seule chose, il en faut connaître un nombre infini, dont il n'est pas possible de conserver en sa mémoire la signification et les traits qui les distinguent. Ajoutez qu'ils ne marquent que les choses, et qu'ils n'expriment ni les actions, ni les rapports. Aussi les Chinois admirèrent les Européens voyant qu'avec un petit nombre de différents traits ils pouvaient exprimer toute leur langue. Nos caractères se nomment éléments, parce qu'ils sont en petit nombre, que tous les mots en sont composés, et qu'il n'y en a aucun qui ne se puisse réduire à quelqu'une de nos lettres, comme à son principe ; ainsi que toutes les choses matérielles se réduisent aux premiers éléments.

En parlant de la véritable origine des langues, nous verrons en quel temps à peu près l'usage des lettres a été connu. Nous verrons la preuve de ce que nous avons avancé, que c'est aux Patriarches qu'on est redevable de leur invention. Mais il faut remarquer que cette invention s'est beaucoup perfectionnée dans la suite des siècles : si ce n'est qu'on veuille dire que dans les premiers commencements on se contentait d'écrire ce qui était absolument nécessaire, et qu'on supprimait ce qui se peut suppléer. On n'écrit dans une langue que pour ceux qui la savent ; ainsi en voyant les principales lettres d'un mot, il est facile à celui qui connaît ce mot de deviner les autres lettres qui ne sont point marquées. Les lettres qu'on nomme consonnes, ne se peuvent prononcer qu'on ne fasse en même temps sonner une lettre voyelle. Ainsi un homme qui sait parfaitement l'hébreu, quoiqu'il ne voie pas dans l'écriture toutes les voyelles, il les supplée aisément. Que cela soit possible, on n'en peut pas douter, puisqu'encore aujourd'hui les docteurs juifs ne les expriment pas dans leur écriture, et que cependant ils s'entendent bien, et lisent couramment l'écriture les uns des autres.

C'est un fait appuyé sur de bonne preuves, que jusqu'au cinquième siècle après la naissance de Jésus-Christ les Hébreux n'avaient point l'usage de ce qu'ils appellent points qui tiennent parmi eux lieu de voyelles. Ils avaient des voyelles à la vérité, mais celles-là ils les mettent au nombre des consonnes, et en les lisant, ils font souvent entendre le son d'une véritable voyelle qui est tout différent. Aussi il n'y a que ceux qui savent l'hébreu qui le puissent lire sans points. Dieu peut-être le voulait ainsi, afin que si les Livres de l’Écriture venaient à tomber entre les mains des nations étrangères, ils ne fussent point entendus : car non seulement l'intelligence, mais la lecture même de ces Livres dépendait d'une tradition vivante ; l’Écriture couvrant de cette manière des mystères qui ne devaient pas être connus de tout le monde.

Autrefois dans l'hébreu et presque dans toutes les langues on écrivait tout de suite, on ne distinguait point les différents mots, par des points, par des virgules, qui marquent quand un nouveau sens commence, quand il est achevé. On ne savait ce que c'était de séparer les mots, de commencer toujours un nouveau sens par une grande lettre : de distinguer de même les noms propres. Dans les langues qui ont des tons différents, qui ont des accents, comme la langue grecque ; l'on n'a commencé de les marquer ces tons, ces accents, ces aspirations, que depuis que la langue a commencé de se corrompre ; que la prononciation s'est changée ; et qu'on a cherché des moyens de conserver l'ancienne. On a mis des notes sur chaque mot, qui ne se voient point dans les anciennes inscriptions, dans les manuscrits de la première antiquité. En écrivant on ne doit rien négliger de ce qui peut contribuer à la clarté du style. Il y a des mots qui ont différentes significations, selon leurs différentes notes ou accents. Il faut profiter de tout ce qu'on a trouvé dans la suite des siècles pour perfectionner l'écriture. Quant à la manière de la ranger, elle n'est pas la même dans toutes les langues. Les Chinois rangent leurs caractères par colonnes. Ils n'écrivent pas sur une ligne transversale, mais de haut en bas sur une perpendiculaire : mettant les caractères qui se suivent non à côté, mais les uns sur les autres ; ce que ceux de l'île de Taprobane qui se nomme aujourd'hui Ceylan, faisaient du temps de Diodore de Sicile. Encore aujourd'hui les Arabes écrivent de la droite à la gauche, selon laquelle disposition les chiffres que nous avons pris d'eux augmentent leur valeur.

Toutes les autres nations mettent leurs mots côte à côte, mais elles commencent différemment. Les Hébreux, les Chaldéens, les Syriens, les Arabes, écrivaient et écrivent encore de la droite à la gauche. Hérodote dit, que c'était la manière des Égyptiens. Les Grecs, les Latins dans la suite des siècles commencèrent de la gauche à la droite : car il y a bien de l'apparence que dans les commencements, comme c'est des Hébreux que leur est venu l'art de l'écriture, ils en avaient toutes les manières. Ils ne les quittèrent pas d'abord pour en prendre de contraires. Ils conservèrent la première en même temps qu'ils en prirent une nouvelle ; car ils écrivirent de la droite à la gauche, et de la gauche à la droite, joignant ensemble ces deux manières. Ils faisaient comme les laboureurs, qui ayant commencé de la gauche à la droite ; quand ils sont au bout du champ qu'ils labourent, ils recommencent de la droite à la gauche, et continuent de même. C'est-à-dire que les Grecs écrivaient par sillons, ou comme les bœufs, qui en labourant recommencent où ils finissent ; d'où les grammairiens grecs appellent cette ancienne manière d'écrire boustrophédon

On pourrait dire que les hiéroglyphes des Égyptiens. étaient une cinquième manière d'écrire ; car ces hiéroglyphes sont différents des caractères chinois, qui ne représentent rien, et ne sont que de simples traits ; au lieu que les hiéroglyphes des Égyptiens. étaient des images d'animaux, symboles des mystères que ces peuples voulaient signifier. Les caractères du Pérou, du Mexique, étaient plus semblables à ceux des Égyptiens qu'à ceux de la Chine ; car c'étaient des images, des représentations, des peintures. Enfin nous pourrions compter entre les différentes écritures ces notes ou abrégés dont se servaient les Romains, avec lesquelles ils écrivaient avec tant de célérité, que leur main était plus prompte que la langue de celui qui récitait le discours qu'ils copiaient, n'était agile. Ils avaient des notes pour chaque chose, pour chaque nom, comme les Chinois. On en compte jusqu'à 5000. Gruter en a fait imprimer une partie.

CHAPITRE VI. Pour marquer les différents traits du tableau dont on a formé le dessein dans l'esprit, on a besoin de mots de différents ordres.

Ne considérons pas seulement ce que feraient ces nouveaux hommes grossiers sans doctrine. Voyons ce que la raison prescrit ; ou, ce qui est la même chose, ce qu'ils auraient fait s'ils avaient été philosophes, s'ils avaient consulté la raison, et écouté ce qu'elle peut prescrire pour marquer tous les traits de nos pensées, leur rapport, leur suite. Supposons donc qu'ils soient raisonnables ; car des barbares qui ne vivent que selon l'impression des sens, sans réflexion, sans jugement, sans raisonnement, sans entretien, ne forment aucune pensée réglée. Supposons, dis-je, que ces hommes sont philosophes. Les opérations de notre esprit sur ses idées se réduisent à trois ou quatre. Il aperçoit ce qui est dans lui-même, comme sont les premières vérités avec lesquelles nous naissons, et les choses qui sont hors de lui, comme les astres, les plantes, les animaux, par la porte des sens du corps où il est renfermé. Cette première opération de l'esprit se nomme dans les écoles de philosophie, perception. Lorsque nous avons aperçu un objet, que nous y faisons quelque attention, et que nous réfléchissons sur ce que nous y découvrons, nous en jugeons ; c'est-à-dire que nous lui attribuons quelque qualité en assurant qu'il est tel, ou qu'il n'est pas tel. Cette seconde opération de l'esprit s'appelle jugement, laquelle est suivie d'une troisième qui tire des conséquences de ce qu'on a connu d'un objet par les deux premières opérations. C'est ce qu'on appelle raisonner. Enfin selon la nature et les qualités de l'objet de nos pensées nous sentons dans la volonté des mouvements d'estime ou de mépris, d'amour ou de haine, de colère, d'envie, de jalousie ; ce qui se nomme passion. Ainsi tout ce qui se passe dans notre esprit, est action ou passion. Nous verrons dans la suite comment les passions se peignent elles-mêmes dans nos paroles. L'on appelle idée la forme d'une pensée qui est l'objet d'une perception ; c'est-à-dire, d'une pensée qu'on a à l'occasion de ce qu'on connaît par la première opération de l'esprit. Par exemple, lorsque le soleil frappe mes yeux par sa lumière, ce qui est pour lors présent à mon esprit, et ce que j'aperçois en moi-même, est l'idée du soleil, laquelle demeure dans ma mémoire, lorsque cet astre disparaît. Ainsi nous avons l'esprit plein des idées d'une infinité de choses matérielles que nous avons vues. Nous avons aussi les idées de plusieurs vérités que nous n'avons point reçues des sens.

Sans doute que ces nouveaux hommes donneraient leurs premiers soins à faire des mots pour être les signes de toutes ces idées, qui sont les objets de notre perception, ou de la première opération de notre esprit. Pour juger de ce qu'ils feraient dans l'établissement de ces signes, considérons que ces noms, quels qu'ils soient, en tant qu'ils sont prononcés ou qu'ils le peuvent être, sont des sons que forment les organes de la voix. Or entre ces sons il y en a de simples, auxquels on peut réduire tous les autres, dont ils sont comme les premiers éléments. Nous distinguons dans la langue française vingt-trois sons simples qu'on marque par autant de lettres de différente figure. Ce nom Dieu est composé de quatre sons différents ou lettres qui ont chacune leur son. Les dispositions des organes de la voix peuvent être différentes et dans leur substance, et dans leur usage, ce qui fait que la même lettre a un son différent selon qu'elle est prononcée par différentes nations. C'est pourquoi si on voulait considérer toutes les variétés et différences qui peuvent être entre les sons qu'on appelle simples, ou éléments de la parole, on trouverait bien plus de vingt-trois lettres ; car il y en a qui ne sont usitées que par certaines nations qui les multiplient, et y mettent des différences assez considérables, pour pouvoir être marquées par différents caractères. Nous avons, par exemple, trois sortes de e à qui nous pourrions donner des caractères aussi différents que leurs sons, et ainsi augmenter le nombre de nos lettres. Entre les sons qui sont simples, il y en a qui ne sont pas également faciles et agréables à tout le monde. Pour cela les uns les évitent, pendant que d'autres s'en servent. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner que tous les peuples du monde n'aient pas un égal nombre de caractères, que leur alphabet soit plus grand ou plus petit que le nôtre. Parlons de ces hommes que nous introduisons sur la scène, comme si le hasard faisait qu'ils se servissent des sons ou lettres de notre alphabet.

Nous ne comptons que vingt-trois lettres ou vingt-trois sons simples ; ainsi cette nouvelle troupe ne pourrait se servir des sons simples que pour marquer vingt-trois choses différentes ; à moins qu'ils ne sussent différencier chacun de ces sons par différents tons, par l'élévation ou la position de la voix, comme dans le chant on prononce différemment la même voyelle selon qu'elle est notée, ce qui n'est ni impossible ni incroyable ; car nous verrons qu'il y a eu des peuples, et que les Chinois le font encore aujourd'hui qui chantaient en quelque manière en parlant : mais enfin si notre nouvelle troupe prenait nos manières qui sont naturelles, elle ne pourrait faire de vingt-trois lettres que vingt-trois noms. Supposons donc leur alphabet de vingt-quatre lettres. En composant des noms de deux lettres, elle en ferait vingt-quatre fois davantage ; c'est-à-dire, cinq cent soixante seize ; et vingt-quatre fois encore davantage ; c'est-à-dire, treize mille huit cent vingt-quatre, en faisant des noms de trois lettres, comme nous l'avons dit. Ainsi il leur serait facile dans cette infinie variété de trouver des signes particuliers pour marquer chaque idée, et lui donner un nom.

Comme l'on se sert naturellement de ses premières connaissances, nous pouvons croire que lorsque d'autres choses se présenteraient à leur esprit qui seraient semblables à celles à qui ils auraient donné un nom propre, ils ne prendraient pas la peine de faire de nouveaux mots, ils se serviraient des premiers noms en les changeant un peu pour marquer la différence des choses auxquelles ils les appliqueraient. L'expérience me le persuade : lorsque le mot propre ne vient pas assez tôt à la bouche, on se sert du nom d'une autre chose qui a quelque rapport à celle-là. Dans toutes les langues les noms des choses à peu près semblables diffèrent peu entre eux : plusieurs mots prennent leur racine d'un seul, comme on le voit dans les dictionnaires des langues qui sont connues.

Un même mot se peut diversifier en plusieurs manières, par la transposition, par le retranchement de quelqu'une des lettres qui le composent, ou par l'addition d'une voyelle ou d'une consonne ; par le changement de la terminaison : de sorte qu'il n'est pas difficile, lorsqu'on communique le nom propre d'une chose à toutes celles qui lui sont semblables, de marquer par quelque petit changement, ce que ces choses ont de particulier, et en quoi elles diffèrent de celles dont elles ont pris le nom. C'est-à-dire qu'il n'est pas difficile de leur donner des signes particuliers.

Après cet établissement, les mots qu'ils auraient choisis, et qui par eux-mêmes ne signifiaient rien, auraient la force d'exciter les idées des choses auxquelles ils les auraient appliqués. Car les ayant prononcés, et entendu prononcer souvent lorsque ces choses leurs étaient présentes, les idées de ces choses et de ces mots se seraient liées : de sorte que l'une ne pourrait pas être excitée sans l'autre. Comme quand nous avons vu souvent une personne avec un certain habit, d'abord que nous pensons à elle, l'idée de cet habit se présente à nous ; et la seule idée de cet habit fait que nous pensons à cette personne.

L'on ne peut savoir si ces hommes garderaient quelque règle en cherchant des termes pour s'exprimer. S'ils ne composeraient ces termes que d'un certain nombre de syllabes. La plupart des mots chinois n'en ont qu'une. Les racines hébraïques, et celles de la langue grecque n'ont que trois consonnes. La nature porte à cette simplicité. Plus le discours est court, plus il répond à l'ardeur que nous avons de dire vite ce que nous pensons ; et il satisfait en même temps au désir impatient qu'on a quand on écoute, de savoir ce que veut dire celui qui parle. Lorsque les langues ont commencé à se corrompre, les mots se sont pour l'ordinaire allongés. Il ne sert de rien qu'un mot ait un plus grand nombre de syllabes, lorsque deux ou trois suffisent pour le faire distinguer de tout autre mot.

S'il était question à présent de faire de nouveaux mots pour en composer une nouvelle langue, il serait bon d'observer quelques règles. La première devrait être de les composer d'un très petit nombre de syllabes. La seconde, de choisir les syllabes dont le son aurait quelque rapport avec la chose qu'on voudrait signifier ; car lorsqu'on cherche un signe, il est plus raisonnable de prendre les choses qui semblent faites pour cela : c'est ce qu'on a fait pour exprimer le cri des animaux, on a dit, boare, hennire, balare, beugler, hennir, bêler : ces termes ont un son qui approche de celui qu'ils signifient. La troisième règle serait de faire que les mots eussent une liaison ensemble, selon que les choses qu'ils signifieraient, auraient des liaisons et des rapports. Il ne faudrait que les composer de lettres qui eussent un son approchant, qu'il n'y eût entre eux de différence que d'une ou de deux lettres, ou que ce fussent les mêmes lettres ; mais rangées d'une autre manière, comme on en voit plusieurs exemples dans la langue sainte. Mais il est inutile de donner ces règles, si ce n'est que cela nous fait comprendre en quoi peut consister la simplicité et la beauté d'une langue. Nous ne savons pas ce que feraient ces nouveaux hommes. Apparemment ils ne philosopheraient pas beaucoup. L'empressement qu'ils auraient de parler ferait qu'ils se serviraient des premiers termes qui se présenteraient ; et quand un terme est une fois établi, on ne s'avise guère d'en chercher un autre.

Chapitre VII. Réflexion sur la manière dont en chaque langue on se fait des termes pour s'exprimer. Ces réflexions conviennent à l'art de parler.

Nous ne prétendons pas apprendre l'art de parler de cette seule troupe de nouveaux hommes que nous avons introduits ici. Nous ne pouvons savoir que par conjecture ce qu'ils feraient. Nous voyons ce que les hommes ont fait en tous pays et dans tous les siècles, et il est bon de le considérer ; car il est de la dernière importance, pour connaître à fond la nature du langage, de remarquer les manières de parler de chaque nation. Bien des gens se trompent en s'imaginant que la rhétorique ne consiste que dans les ornements du discours ; et que des réflexions semblables à celles que nous allons faire ne conviennent qu'aux grammairiens. Ils jugent de l'éloquence, comme ceux qui ignorant la peinture, pensent que le coloris en est la principale chose. Je ne m'arrêterai pas à leurs jugements ; et quoique je n'aie pas dessein de faire une grammaire générale, je ferai cependant mes réflexions sur les manières qui sont particulières à de certaines langues, lorsque je croirai qu'il sera nécessaire de le faire pour découvrir les fondements de l'art de parler.

Nous avons vu comme la nécessité aurait obligé notre nouvelle troupe d'établir des termes pour toutes les choses dont il faut parler souvent, mais il y a bien de l'apparence que leur langue serait d'abord fort stérile. Comme les pauvres se servent d'un même habit pour tous les jours ; que deux ou trois vaisselles sont tous leurs meubles ; aussi ceux qui n'ont pas de grandes connaissances n'ont besoin pour s'exprimer que d'un petit nombre de termes, qui leur servent à toutes choses. Les personnes grossières ne réfléchissent presque point. Leurs vues sont bornées : ils ne peuvent parler que de ce qu'ils connaissent, ils n'ont donc besoin que d'un petit nombre de mots. Ils n'ont pas assez de délicatesse pour distinguer dans les choses ce qui met de la différence entre elles ; c'est pourquoi elles leur paraissent semblables ; ainsi les mêmes mots leurs servent pour toutes. Cela se voit dans le langage des barbares qui vivent comme des bêtes, et qui ne pensent qu'à boire et à manger. Ils n'ont des termes que pour marquer ces actions. Ceux qui ne connaissent point les simples, les regardent presque toutes comme semblables ; et ces termes généraux d'herbe, de plante, de simple, leur suffisent. Les médecins qui ont des idées distinctes de chaque simple en particulier, n'ont pu s'en contenter ; ils ont cherché des noms propres à chaque espèce.

Selon que les peuples ont donc fait plus d'attention aux choses, leurs termes ont des idées plus distinctes, et ils sont en plus grand nombre. Une même chose peut avoir plusieurs degrés. Elle sera dans son espèce, une des plus grandes, ou une des plus petites. C'est pour exprimer ces degrés qu'on a fait les diminutifs, comme en latin de homo on a fait homuncio. Les Italiens ont un grand nombre de diminutifs. Les Espagnols ont des diminutifs et des noms qui $ augmentent. De âne nous faisons ânon : eux de asno font asnillo un petit âne, et asnazo un grand âne. On peut regarder une même chose d'une manière générale, sans faire attention à ce qui la distingue de toute autre, et s'en former ainsi une idée abstraite. Les noms qui marquent ces idées s'appellent abstraits, comme ce mot humanité, qui marque l'homme considéré en général, sans qu'on pense à aucun homme en particulier. Toutes les langues n'ont pas également des diminutifs ou des augmentatifs, et de ces termes qu'on nomme abstraits. Il ne faut pas juger des langues étrangères par la nôtre. Les uns peuvent observer ce que les autres négligent, et voir une chose par un endroit que nous n'apercevions point. C'est pourquoi en traduisant il n'est pas possible d'exprimer toujours mot pour mot ce qui est dans l'original ; car chaque peuple considère les choses d'une manière particulière, et comme il lui plaît : ce qu'il marque par un terme propre, qu'on ne peut par conséquent expliquer que par des circonlocutions et avec un grand nombre d'épithètes. Pour éviter cela, on est obligé de recevoir les termes étrangers, comme nous avons reçu l'incognito des Italiens.

Il dépend de nous de comparer les choses comme nous voulons, ce qui fait cette grande différence qui est entre les langues qui ont une même origine. Ce que les Latins appellent fenestra, les Espagnols l'appellent ventana, les Portugais janella. Nous nous servons aussi de ce mot croisée pour marquer la même chose. Fenestra, ventus, janua, crux sont des mots latins. Le français, l'espagnol, le portugais viennent du latin ; mais les Espagnols considérant que les fenêtres donnent passage aux vents, ils les appellent ventana de ventus. Les Portugais ayant regardé les fenêtres comme des petites portes, ils les ont appelées janella de janua. Nos fenêtres étaient autrefois partagées en quatre parties avec des croix de pierre : on les appelait pour cela des croisées de crux. Les Latins ont considéré que l'usage des fenêtres est de recevoir la lumière, le mot fenestra vient du grec phaineinqui signifie reluire. C'est ainsi que les différentes manières de voir les choses portent à leur donner des noms différents.

La facilité et la douceur de la prononciation demande une grande abondance de termes pour choisir ceux dont le concours soit moins rude ; sans cela un petit nombre de termes suffirait, qu'on pourrait accroître, ajoutant à quelques-uns de certaines syllabes, pour faire, par exemple, d'un primitif des dérivés, ainsi que le font les Géorgiens peuples de l'Asie. Tous les noms dérivés dans leur langue ne diffèrent des primitifs que par cette terminaison jani. Si ce sont des noms de dignité, de charges, de quelque art, les dérivés ajoutent aux primitifs me. Avec cette syllabe fa qu'ils mettent devant le nom d'une chose, ils font un dérivé qui marque le lieu de cette chose. Ainsi thredi signifie colombe, et fathredi un colombier ; chuelifromage, fachuelile lieu où l'on garde le fromage. Les mêmes Géorgiens font généralement un substantif d'un primitif qui est adjectif, en lui ajoutant oba ; de sianinoir, sianobanoirceur. Des adverbes primitifs ils font des adjectifs avec mdeli : leurs comparatifs avec la syllabe si. Les Turcs font à peu près la même chose, ce que je rapporte pour montrer qu'on pourrait bien diminuer ce grand nombre de termes, et rendre les langues plus aisées. Mais il faut contenter les oreilles qui ne s'accommodent pas dans toutes les occasions de certains termes, et qui ne peuvent souffrir quand elles sont délicates, la répétition trop fréquente des mêmes sons.

Un savant anglais qui a fait une grammaire raisonnée, montre comme les noms anglais se forment aisément les uns des autres avec un léger changement, comme de brasse qui signifie airain, ils font to braze, en latin obaerare. En ajoutant y au nom d'une chose, ils en font un qui marque l'abondance de cette même chose. Ainsi à wealth qui signifie richesse, ajoutant y ils font wealthy, abondant en richesses.

La terminaison ly marque ressemblance, comme GodDieu, et Godlyqui est conforme à Dieu. Ish est une terminaison qui marque diminution. Car cet auteur anglais prétend que parmi les mots qui sont anglais d'origine, plusieurs sont composés de lettres dont le son convient aux choses qu'ils signifient ; que, par exemple, les mots qui commencent par Str marquent le plus grand effort de la chose qu'ils signifient, comme ceux qui commencent par St un moindre effort : que ceux qui commencent par thr indiquent un violent mouvement, par wr une action oblique, qui n'est pas droite : par cl une liaison, une adhérence : il fait voir de même que le son des terminaisons en plusieurs noms s'accorde avec ce qu'ils signifient. Chacun peut faire de pareilles remarques sur les langues qui lui sont connues ; et il les faut faire quand on veut s'en rendre maître, qu'on les veut apprendre, et s'en servir. Ainsi ce que nous disons ici est de conséquence, quoiqu'il ne le paraisse pas.

CHAPITRE VIII. Des noms substantifs et adjectifs, des articles. Du nombre et des cas des noms.

Les mots qui signifient les objets de nos pensées, c'est-à-dire les choses, sont appelés noms. On considère en chaque chose son être, ou sa manière d'être. L'être d'une chose, par exemple, l'être de la cire, c'est la substance de la cire. La figure ronde ou carrée, laquelle se peut changer sans qu'elle cesse d'être cire, sont ses manières d'être. Être ignorant ou savant, sont des manières de notre être. Il faut nécessairement qu'entre les noms, les uns soient destinés à signifier la substance de l'être, et que les autres expriment la manière de l'être. Nous appelons pour cela noms substantifs, ceux qui marquent l'être absolu d'une chose : et adjectifs, ceux qui n'en marquent que la manière ; parce qu'ils ne subsistent que par le nom substantif auquel on les ajoute. Dans ces deux mots terre ronde, le premier est un nom substantif, et le second qui ne signifie que la manière de l'être de la terre, est adjectif. Les noms substantifs deviennent adjectifs ; ou plutôt les choses qui sont des êtres absolus et des substances, sont exprimées par des noms adjectifs, quand elles sont appliquées à d'autres êtres, dont elles deviennent la manière d'être. Les métaux sont des substances, mais parce qu'on les applique à d'autres substances, on en fait des adjectifs, comme sont ces adjectifs, doré, argenté, étamé, et les autres. Au contraire les adjectifs deviennent substantifs, lorsqu'une manière d'être se considère d'une manière absolue. Ainsi couleur est un nom substantif ; et ces noms adjectifs blanc, noir, deviennent substantifs, quand on les considère en général sans les substances qui les soutiennent. Le blanc, le noir, sont des substantifs ; comme sont en général tous les noms qui ont une idée qu'on peut considérer absolument sans rapport ; comme le boire, le manger, le dormir. Les Grecs, les Latins, en quoi nous les imitons, font leurs adjectifs du substantif, en changeant la terminaison. Les Anglais sont obligés de joindre au substantif un second nom. Ainsi full qui signifie plein, leur sert à faire plusieurs adjectifs : par exemple, joyfull, plein de joie, pour joyeux. Carefull, plein de soin, pour sollicitusinquiet. Some signifie quelque chose ; deligth, délectation : ils disent delightsome, pour délectable : le mot less signifie moins, petit ; ainsi careless c'est la même chose que négligent.

Les noms signifient ordinairement les choses d'une manière vague et générale. Les articles dans les langues où ils sont en usage, comme dans la nôtre, et dans la grecque, déterminent cette signification, et l'appliquent à une chose particulière. Quand on dit, c'est une bonne chose que d'être roi, cette expression est vague, mais si vous ajoutez l'article le, devant roi, en disant, c'est un bonheur que d'être le roi, cette expression est déterminée, et ne se peut entendre que du roi de quelque peuple particulier dont on a déjà parlé. Ainsi les articles contribuent merveilleusement à la clarté du discours ; parce qu'ils déterminent la juste idée qu'a celui qui parle. Aussi la langue grecque et notre langue sont sans doute les plus propres à traiter les sciences qui demandent plus de précision.

Les différentes manières de terminer un nom peuvent tenir lieu d'un autre nom. Nous voyons dans toutes les langues que les noms ont deux terminaisons, dont l'une fait connaître que la chose dont on parle est singulière, c'est-à-dire seule en nombre ; l'autre, qu'elle n'est pas seule, mais qu'elle fait partie d'un nombre : ce qui fait dire que les noms ont deux nombres ; le singulier et le pluriel. Ce mot, homme, avec la terminaison du nombre singulier, marque un seul homme ; mais avec la terminaison du nombre pluriel, hommes, il signifie tous ou plusieurs hommes. La consonne s, qu'on ajoute à la terminaison du nombre singulier, tient lieu dans cette occasion de ce mot tous ou plusieurs. Ainsi le singulier et le pluriel des noms servent à abréger le discours, et le rendre distinct. Les Hébreux, les Grecs, et encore aujourd'hui les Polonais ont un troisième nombre, dans lequel le nom marque que la chose qu'il signifie est double.

Nous ne considérons pas toujours simplement les choses qui sont les objets de nos pensées, nous les comparons avec d'autres ; nous faisons réflexion sur le lieu où elles sont, sur le temps de leur durée, sur ce qu'elles ont, sur ce qu'elles n'ont pas, et sur tous les rapports enfin qu'elles peuvent avoir. Il faut des termes particuliers pour exprimer ces rapports, et la suite et la liaison de toutes les idées que la considération de ces choses excite dans notre esprit. Dans quelques langues les différentes terminaisons d'un même nom, qui font que les chutes ou finales en sont différentes, suppléent à ces mots qui sont nécessaires pour exprimer les rapports d'une chose. Le grec, le latin se sert de ces terminaisons différentes : notre français et les langues vulgaires, excepté la polonaise, qui est un dialecte de l'esclavon, n'ont point ces terminaisons. Elles marquent les rapports d'un nom avec des particules. Ces rapports sont infinis. Les Latins les expriment avec six chutes, ou cas, auxquels ils ont donné les noms des rapports les plus ordinaires. Ils ont, par exemple, appelé nominatif le nom considéré absolument sans autre chute que celle qu'il a. Un nom au nominatif marque simplement que la chose qu'il signifie est nommée : au génitif, que cette chose engendre, ou est engendrée. Ce sont les grammairiens qui ont donné ces noms aux différents cas pour les distinguer : mais ces cas ont d'autres usages que ceux que signifient ces noms de génitif et de datif. Il y a six cas en chaque nombre, dans le singulier et dans le pluriel. Le nominatif, le génitif, le datif, l'accusatif, le vocatif et l'ablatif. Un même nom, outre la principale idée de la chose qu'il signifie, enferme un rapport particulier de cette chose avec quelque autre, selon qu'il est au génitif ou au datif, etc. Le nominatif signifie simplement la chose ; le génitif, son rapport avec celle à qui elle appartient, palatium regis ; le datif, le rapport qu'elle a avec celle qui lui est profitable ou nuisible, utilis reipublica ; l'accusatif, le rapport qu'elle a avec celle qui agit sur elle, Caesar vicit Pompeium. On met le nom au vocatif, lorsqu'on adresse son discours à la personne, ou à la chose que ce nom signifie ; l'ablatif, a une infinité d'usages. Il est impossible de les marquer tous.

Les langues dont les noms ne souffrent point ces chutes différentes, se servent de certains petits mots qu'on appelle particules, qui font le même effet que ces chutes, comme sont en notre langue, de, du, à, par, le, les, aux, des, etc. Les adverbes aussi ont un usage peu différent de la chute des noms ; car ils emportent avec eux la force d'une de ces particules. Cet adverbe sagement, a la force de ces deux mots, avec sagesse.

Les adverbes sont ainsi appelés par les grammairiens, parce qu'ordinairement on les joint avec un verbe, comme courir vite : parler sagement, parler lentement. Ils tiennent lieu d'un nom, et d'une particule qui marque un certain rapport ; c'est pourquoi dans les langues qui ont des cas il n'est pas nécessaire que les adverbes en aient, parce que par eux-mêmes, sans chute, ils signifient la chose et son rapport : par exemple, parler lentement. Dans toutes les langues les adverbes sont d'un très grand usage. Ce sont de petits mots qui ne se déclinent point, et qui tiennent lieu de plusieurs paroles : comme en latin ces adverbes de temps, diu, cras ; nuper, dudum ; ceux-ci de lieu, hic, intus, foris ; de quantité, valde, satis, perquam. Les différents rapports que les choses ont entre elles, de lieu, de situation, de mouvement, de repos, de distance, d'opposition, de comparaison, sont infinis. On ne peut parler un moment sans avoir besoin d'en exprimer quelqu'un à l'occasion des choses dont on parle. Nous ne pouvons donc pas douter que ces hommes que nous faisons trouver de compagnie, n'inventassent bientôt des moyens de marquer ces rapports, ou particules, comme dans notre langue dont les noms n'ont point ces chutes différentes, ou par les différentes terminaisons des noms des choses mêmes, comme dans la langue grecque, dans la latine.

Ils inventeraient des adverbes, c'est-à-dire ces petits mots qui par eux-mêmes marquent des circonstances qu'autrement on ne pourrait signifier qu'en plusieurs paroles ; aussi les adverbes donnent beaucoup de force au discours en l'abrégeant. Les Latins, les Grecs pour cela font presque des adverbes de tous leurs noms, par une terminaison qui leur est propre ; ainsi de justus les Latins font juste, comme de juste nous faisons justement. Notre langue qui ne veut pas être si serrée, ne fait pas tant d'usage des adverbes. Elle aime mieux mettre le nom avec la préposition ; ainsi en français on dit plus élégamment avec sagesse, avec prudence, avec orgueil, avec modération, que sagement, prudemment, orgueilleusement, modestement. C'est, comme je le crois, parce que la terminaison des adverbes dans notre langue les allonge trop, ainsi on ne gagne rien. Outre que le son de cette terminaison ment ordinaire aux adverbes, n'est pas agréable. Aujourd'hui on la change ; car au lieu de parler justement, parler raisonnablement, on dit parler juste, parler raison, mettant le nom au lieu de l'adverbe. Les Hébreux n'ont point de déclinaisons comme les Grecs et les Latins ; mais aussi ils ont ce qui n'est point dans ces langues ; savoir des affixes ; c'est-à-dire, certaines terminaisons qui tiennent lieu de pronoms, ce qui abrège et rend le discours plus net ; ainsi Talmidi, c'est mondisciple, et Thalmidoson disciple.

CHAPITRE IX. Des verbes, de leurs personnes, de leurs temps, de leurs modes, de leurs voix actives et passives.

Si nous faisons attention à ce qui se passe dans notre esprit, nous remarquerons que l'on considère rarement les choses sans en faire quelque jugement. Après que ces nouveaux hommes auraient trouvé des mots pour signifier les objets de leurs perceptions, ils chercheraient donc des termes pour marquer leurs jugements ; c'est-à-dire, cette action de l'esprit par laquelle on juge, en assurant qu'une chose est telle, ou qu'elle n'est pas telle. La partie du discours qui exprime un jugement, s'appelle proposition. Or une proposition enferme nécessairement deux termes, l'un appelé sujet qui est celui dont on affirme ; le second qui est ce qui est affirmé, qui se nomme l'attribut ; comme dans cette proposition, Dieu est juste ; Dieu est le sujet ; juste qui est le second terme est appelé attribut, qui est ce qu'on affirme, ou ce qu'on lui attribue. Outre cela une proposition est composée d'un troisième mot qui lie le sujet avec l'attribut, qui marque cette action de l'esprit par laquelle il juge, affirmant l'attribut du sujet. Dans toutes nos langues nous appelons verbes, les mots qui marquent cette action. Les verbes, comme l'auteur de la Grammaire générale et raisonnée l'a judicieusement remarqué, sont des mots qui signifient l'affirmation.

Un seul mot suffirait pour marquer toutes les opérations semblables de notre entendement, tel qu'est ce verbe être, qui est le signe naturel et ordinaire de l'affirmation ; mais si nous jugeons de ces nouveaux hommes par ceux qui ont vécu dans tous les siècles passés, le désir d'abréger leurs discours les porterait sans doute à donner à un même mot la force de signifier l'affirmation et l'attribut, comme l'on a fait presque dans toutes les langues, qui ont une infinité de mots qui marquent l'affirmation, et ce qui est affirmé ; par exemple, celui-ci, je lis, marque une affirmation, et en même temps l'action que je fais lorsque je lis. Ces mots, comme nous avons dit, sont appelés verbes. Quand on leur ôte la force de signifier l'affirmation, ils rentrent dans la nature des noms ; aussi on en fait le même usage, comme quand on dit, le boire, le manger, ces mots sont de véritables noms.

La répétition trop fréquente des mêmes noms est désagréable et choquante ; cependant on est obligé de parler souvent des mêmes choses. On a donc établi de petits mots pour tenir la place de ces noms qu'il faudrait répéter trop souvent. Ces petits mots sont pour cela appelés pronoms. On compte trois pronoms ; le pronom de la première personne tient lieu du nom de celui qui parle, comme moi, je. Le pronom de la seconde personne tient lieu de celle à qui l'on parle, comme tu, toi. Celui de la troisième personne tient lieu de la personne ou de la chose dont on parle, comme il, elle. Ces pronoms ont deux nombres, comme les noms ; le pronom de la première personne au pluriel tient la place des noms de ceux qui parlent, comme nous. Celui de la seconde personne au pluriel tient la place des noms de ceux à qui on parle, comme vous ; et le pronom de la troisième personne au pluriel tient la place des noms des personnes et des choses dont on parle, ils, elles.

Pour éviter encore la répétition ennuyeuse de ces pronoms qui reviennent souvent, dans les anciennes langues on ajoute aux verbes quelque terminaison qui tient lieu de ces pronoms. C'est pourquoi un seul verbe peut faire une proposition entière. Ce verbe verbero comprend le sens de cette proposition ego sum verberans. Outre qu'il marque l'affirmation et la chose affirmée, il signifie encore la personne qui frappe, qui est celle qui parle d'elle-même ; parce que ce verbe a une terminaison qui tient lieu du pronom de la première personne.

Toutes les langues ont été très simples dans leur commencement. C'est le désir qui a fait que de deux ou plusieurs mots on n'en a fait qu'un. Il y a de l'apparence qu'en hébreu on a dit d'abord pakad ata, comme nous disons : tu as visité, d'où ensuite on a fait pakadta, comme pakadti pour pakad ani j'ai visité.

Notre langue et les langues des nations voisines sont obligées d'exprimer à part les pronoms. Les Hébreux ont cet avantage par-dessus la langue grecque et la latine, que non seulement leurs verbes marquent par leur terminaison le pronom qui en est le nominatif, mais encore celui qui est le cas. Ainsi pekado signifie ille visitavit eum. Comme il n'y a point de noms qui reviennent si souvent que les pronoms, les Hébreux donnent pareillement à leurs noms une terminaison qui en tient lieu. Ainsi thalmid signifiant disciple ; thalmidi signifie mon disciple.

Ce que l'on assure du sujet d'une proposition est ou passé, ou présent, ou futur. Les différentes inflexions des verbes ont la force de marquer la circonstance du temps de la chose qui est affirmée. Les circonstances du temps sont en grand nombre. On peut considérer le temps passé par rapport au présent, comme lorsque nous disons : Je lisais lorsqu'il entra dans ma chambre. L'action de ma lecture est passée au regard du temps auquel je parle ; mais je la marque présente au regard de la chose dont je parle, qui est l'entrée d'un tel. On peut considérer le temps passé par rapport à un autre temps passé. J'avais soupé, lorsqu'il est entré, ces deux actions sont passées l'une au regard de l'autre. Nous pouvons considérer le temps passé en deux manières, ou comme défini, ou comme indéfini : marquer précisément quand une action s'est faite, ou dire simplement qu'elle s'est faite. S'il y a quelque temps, ou si c'est aujourd'hui, ce que nous distinguons. Pierre est venu chez moi, il m'a parlé, n'est pas la même chose que Pierre vint chez moi, il me parla. Ces dernières expressions marquent qu'on parle d'un temps passé qu'on ne définit point. Les premières définissent ce temps, et donnent à entendre qu'on parle d'un temps passé depuis quelques heures, ou depuis un jour. Nous pouvons considérer le futur en la même manière, envisageant un terme précis et défini dans le futur, et quelquefois n'y mettant aucune borne.

Nous ne pouvons savoir si dans cette nouvelle langue, dont nous parlons, toutes ces différentes circonstances des temps y seraient marquées par autant d'inflexions particulières ; car nous ne voyons pas que les peuples aient distingué avec la même exactitude toutes ces circonstances du temps. Les verbes chez les Hébreux n'ont que deux temps, le prétérit ou le passé, et le futur ; ils n'ont que deux inflexions différentes pour exprimer la diversité du temps. Les Grecs sont plus exacts, leurs verbes ont tous les temps dont nous avons parlé. Je ne doute point que les termes de ce nouveau langage ne portassent au moins les signes de quelqu'une de ces circonstances, puisque dans toute proposition il faut déterminer le temps de l'attribut, et que le désir d'abréger le discours est naturel à tous les hommes. Quand je dis, j'aimerai, l'inflexion du temps futur que je donne à ce verbe aimer, me délivre de la peine de dire cette longue phrase : il arrivera un temps que je serai aimant. Quand je dis : j'ai aimé, cette inflexion du prétérit m'épargne ce grand nombre de paroles, il a été un temps passé que j'étais aimant.

Les verbes ont des modes ; c'est-à-dire qu'ils signifient outre les circonstances du temps, les manières de l'affirmation. Le premier mode est l'indicatif, qui démontre et indique simplement ce que l'on assure. Le second mode est l'impératif, dont le nom marque l'office, qui est de faire connaître que l'on ordonne à celui à qui l'on parle, de faire une telle chose. Le troisième est l'optatif, qui ne se trouve que chez les Grecs : celui-là exprime le désir ardent qu'on a qu'une chose arrive. Le quatrième mode est le subjonctif, ainsi nommé, parce qu'il y a toujours quelque condition jointe à ce que l'on assure ; je l'aimerais s'il m'aimait : si cette condition n'était exprimée par le subjonctif, le sens serait suspendu. Le cinquième mode est l'infinitif. Un verbe dans ce mode a une signification fort étendue et fort indéterminée, comme boire, manger, être aimé, être frappé. Nous verrons dans la suite que les infinitifs ont la force de lier deux propositions, et que c'est leur principal usage.

Le sixième mode est le participe. Un verbe dans le participe ne marque que la chose affirmée, il ne signifie point l'affirmation. C'est pourquoi les participes sont ainsi appelés, parce qu'ils tiennent du verbe et du nom, signifiant la chose que le verbe affirme, et étant en même temps dépouillés de l'affirmation. Le participe frappé, marque la chose que signifie le verbe frapper : mais qui dit frappé, n'affirme rien, s'il n'ajoute ou ne sous-entend il est, ou il a été frappé.

Tous les verbes, excepté le verbe être, sum, es, est, renferment deux idées, celle de l'affirmation, et de quelque action affirmée. Or une action a ordinairement deux termes ; le premier, celui dont elle part ; le second, celui qui la reçoit. Dans une action on considère celui qui en est auteur, qui agit, et celui sur lequel on agit, qu'on appelle communément le patient. Il est nécessaire de déterminer quel est le terme de l'action dont on parle : si le sujet de la proposition dont on affirme cette action est agissant ou patient. C'est pourquoi dans les langues anciennes les verbes ont deux terminaisons et inflexions différentes, qui marquent si le verbe se prend dans une signification active ou passive. Petrus amat, et Petrus amatur : Pierre aime, et Pierre est aimé. Dans la première proposition le verbe qui est à l'actif, marque que c'est Pierre qui a de l'amour ; dans le second, ce même verbe avec l'inflexion du passif, marque que c'est Pierre qui est le terme de l'affection dont on parle.

Il se pourrait donc faire que les verbes de la nouvelle langue auraient aussi deux inflexions, une active, et l'autre passive. Peut-être qu'on y négligerait de comprendre dans un seul verbe plusieurs autres circonstances d'une action : si elle a été faite avec diligence, si l'auteur de cette action agit sur lui-même, s'il la fait faire par quelque autre ; ce que les Hébreux signifient par leurs verbes, selon les inflexions qu'ils leur donnent. Ils ont huit conjugaisons où leurs verbes ont différentes significations ; car ce n'est pas comme chez les Grecs et les Latins, dont les différentes conjugaisons n'ont aucune force particulière, et qui ne conjuguent les verbes différemment, que parce qu'on ne pourrait pas leur donner à tous les mêmes inflexions sans en rendre la prononciation difficile. Le même verbe hébreu, selon la conjugaison où il est, a sept ou huit significations différentes. Par exemple, ce verbe hébreu masar, tradere, selon qu'on le conjugue, signifie, tradidit,traditus est. ;tradidit diligenter, traditus est diligenter. La cinquième conjugaison répond à ce qu'on appelle le medium chez les Grecs, où le verbe a une signification active et passive. Fecit tradere.Factus est vel jussus est tradere. Tradidit se ipsum. Il y a cent manières de s'exprimer qui ne sont pas essentielles, et qui sont particulières à certaines langues. Je ne puis pas savoir si notre nouvelle troupe les négligerait, et se contenterait de celles qui sont essentielles, et sans lesquelles on ne peut se faire entendre.

Nous voyons tant de différence parmi les nations en cela, que nous ne pouvons savoir à quoi ils se détermineraient, si ce n'est qu'étant encore sans doctrine, il y a de l'apparence qu'ils prendraient les manières de s'exprimer les plus simples et les plus faciles. Les Turcs ont cela de particulier, que par l'insertion de quelques lettres ils multiplient leurs conjugaisons des verbes ; et leur donnent plus de force que ne font pas même les Hébreux. Le même verbe, selon la conjugaison où il est, marque l'affirmation ou la négation, la possibilité ou l'impossibilité de l'action qu'il signifie. Les Persans ont avec l'impératif un autre mode qui défend, comme l'impératif commande. Les Arabes ont aussi une conjugaison qui marque le rapport de deux personnes qui agissent ensemble.

Ces différentes conjugaisons, et tous ces modes abrègent le discours ; les Grecs et les Latins n'ont point tant de conjugaisons que les orientaux ; mais aussi par le moyen des prépositions qu'ils lient avec les verbes, ils expriment une infinité de rapports de l'action ou de la passion que peut signifier un verbe, comme de scribo ils font ces verbes adscribo, circumscribo, describo, exscribo, inscribo, interscribo, perscribo, transcribo, qui marquent nettement des rapports particuliers de l'action que signifie scribo, avec les verbes simples. Nous avons pris de la langue latine les verbes composés. Nous disons, écrire, récrire, circonscrire, décrire, inscrire, prescrire, transcrire.

Notre particule re est d'un grand usage pour la transposition des verbes. Quelquefois elle ne change rien en leur signification : repaître signifie la même chose que paître. Elle donne quelquefois plus de force ; reluire dit plus que luire. Souvent elle marque une action qui se fait une seconde fois ; reconquérir, c'est conquérir de nouveau. Elle donne aussi d'autre fois un sens tout contraire à celui du verbe simple ; réprouver a un sens tout autre que prouver. Les Grecs qui ont un plus grand nombre de semblables particules ou propositions, sont encore plus féconds que les Latins. On le voit dans les dictionnaires grecs qui sont par racines. D'un même verbe on en fait une infinité d'autres. Les Hébreux n'ont point de verbes composés : ils ne joignent point à leurs verbes, ainsi que le font les Grecs et les Latins des prépositions dont le nombre est petit en cette langue. Aussi il s'y trouve souvent des ambiguïtés, parce que les prépositions déterminent précisément les rapports de ce qu'on juge, de ce qu'on affirme, et les manières dont on juge, on assure, ou on nie.

Chaque langue a ses avantages. Les Latins avec leurs gérondifs marquent la nécessité d'une action. Amanda virtus est la même chose que necessarium est, ou oportet amare virtutem. Leur supin marque l'intention de faire une action. Eo lusum, je vais dans l'intention de jouer. Ces différentes manières de s'exprimer qui sont toutes belles et ingénieuses, sont des preuves sensibles de la fécondité de l'esprit humain, de sa spiritualité et de sa liberté. Les oiseaux d'une même espèce n'ont pas un chant différent, et toutes ces différentes nations, ont une langue différente, non seulement dans les termes, mais dans les manières de s'exprimer.

CHAPITRE X. Ce grand nombre de déclinaisons des noms, et de conjugaisons des verbes n'est point absolument nécessaire. Proposition d'une nouvelle langue, dont la grammaire se pourrait apprendre en moins d'une heure.

L'ardeur qu'ont les hommes de s'exprimer d'une manière prompte et facile, leur a fait introduire dans le langage cette grande diversité de déclinaisons des noms, et cette multitude de différentes conjugaisons. Ils ont voulu qu'un même mot marquât plusieurs choses. Ils ont eu aussi égard à la facilité et à la douceur de la prononciation, ce qui a causé dans les langues une infinité de choses dont on se pourrait passer, s'il n'était question que de dire ce qu'on pense. Les noms et les verbes ne peuvent pas être tous composés des mêmes lettres. Or les mots qui ont des lettres différentes, ne peuvent souffrir sans violence les mêmes chutes et les mêmes inflexions. C'est pourquoi dans la langue latine et dans la grecque, les noms ont de différentes chutes ou cas, il y a plusieurs manières de décliner. Il y a aussi une grande multiplicité de conjugaisons des verbes, que la seule douceur de la prononciation rend nécessaire : car elles ne marquent aucune circonstance particulière de l'action que le verbe affirme. On peut compter trente-six différentes conjugaisons dans la grammaire hébraïque. Il y a treize conjugaisons des verbes réguliers chez les Grecs, dont chacune a trois voix, l'active, la passive, et celle qu'on appelle le medium. Les verbes qu'on nomme anormaux ou irréguliers ont tant d'inflexions particulières, qu'à peine les grammairiens les peuvent-ils nommer ; il en est de même de la langue latine, et de plusieurs autres langues. C'est ce qui grossit les grammaires de ces langues, et en rend l'étude difficile.

Nous ne pouvons pas savoir, comme j'ai déjà dit, si ces nouveaux hommes ne se feraient point une manière de parler moins délicate, mais plus simple. Les Tartares Monguls ou Mogols n'ont qu'une conjugaison : tous leurs verbes n'ont que deux temps ; savoir le passé et l'avenir, qu'ils distinguent par deux particules. Ba est la marque du passé, et Mou, celle du futur. La marque de l'infinitif est Kou ; c'est aussi celle du gérondif. La marque de l'impératif est B. Celle du participe adjectif est Gi. Les premières, secondes et troisièmes personnes plurielles et singulières des verbes ne sont point marquées par des inflexions particulières ; on joint pour les distinguer les pronoms avec le verbe. Les noms n'ont point d'autre changement dans leur déclinaison que celui qui marque la différence du singulier au pluriel. Mouri un cheval, Mourit les chevaux. Les comparatifs se forment en ajoutant la particule Toutta, qui signifie plus. Le mien, le tien, s'expriment de la sorte, Mourini, ou Manai mouri, mon cheval. Nanai mouri, ton cheval. Teanai mouri, son cheval. Les noms des ouvriers se terminent en Gi. Les diminutifs se forment en ajoutant Gane. Mouri, un cheval. Mourigane, un petit cheval.

L'on peut apprendre toute cette grammaire en moins d'une heure. On a proposé quelquefois de faire une nouvelle langue, qui pouvant être apprise en peu de temps, devient commune à tous les peuples du monde, ce qui serait très utile pour le commerce. Pour faire cette langue, il ne faudrait point établir d'autre grammaire que celle de la langue des Tartares ; aussi avant que d'avoir vu une relation de cette langue dans le recueil des relations curieuses que Monsieur Thévenot a fait imprimer, en parlant de cette proposition d'une nouvelle langue ; voilà ce que j'en avais dit dans la première édition de cet ouvrage. "On a quelquefois proposé de faire une nouvelle langue, qui pouvant être apprise en peu de temps, devînt commune à toute la terre. Je conjecture que le dessein de ceux qui faisaient cette proposition, consistait à faire que cette langue n'eût qu'un petit nombre de mots. Ils auraient marqué chaque chose par un seul terme, et auraient fait que ce seul terme, avec quelque petit changement, eût pu signifier toutes les autres choses qui se rapportent à celles-là. Ils auraient fait tous les noms indéclinables, marquant leurs différents cas par des particules ; et les deux genres, le masculin et le féminin par deux terminaisons. Ils n'auraient fait que deux conjugaisons, l'une pour l'actif, et l'autre pour le passif : encore chaque temps n'aurait point eu ces différentes terminaisons, qui tiennent lieu de pronom : de sorte que toute la grammaire de cette langue se pourrait apprendre en très peu de temps."

La langue qu'on appelle le franc est à peu près semblable pour la grammaire. Elle s'apprend aisément, et s'entend dans toutes les côtes de la mer Méditerranée. Elle ne consiste que dans un petit nombre de mots italiens, français, d'usage dans le commerce. Ces mots n'ont ni genre, ni nombre, ni cas, ni déclinaisons, ni conjugaisons, ni syntaxe.

Il y a autant de simplicité dans la grammaire chinoise, selon que Walton le rapporte après Alvares Semedo. Les Chinois n'ont que trois cents vingt-six mots presque tous d'une syllabe. Ils ont cinq tons différents, selon lesquels un même mot signifie cinq choses différentes ; ainsi la diversité des cinq tons fait que leurs 326 monosyllabes servent autant que cinq fois 326 mots ; c'est-à-dire 1630. Walton dit néanmoins qu'on ne compte en toute la langue que vocables ; c'est-à-dire, noms qui distingués par leurs lettres ou par leurs tons, aient des significations différentes. Comme ils n'ont pas l'usage des lettres, chaque nom a son caractère : ainsi autant de noms, autant de caractères, dont on fait monter le nombre jusques à 12000. Quand les Pères Jésuites allèrent prêcher à la Chine, et qu'ils en eurent appris la langue, ils trouvèrent bientôt le moyen d'en écrire tous les noms avec les lettres de notre alphabet. Ainsi ils se délivrèrent de l'embarras de tant de caractères, ce qui surprit les Chinois. Pour les cinq tons, selon lesquels un même mot a cinq significations différentes, ils les distinguent par ces cinq notes n - \ / u. Ainsi le monosyllabe Ya, selon qu'il est noté de l'une de ces cinq notes, a cinq significations différentes. Yna deus, y-a murus, y\a excellens, y/a stupor, yua anser. Il n'y a guère que ceux du pays qui puissent prononcer distinctement ces différents tons.

Les Chinois n'ont ni genre, ni cas, ni déclinaisons. Les mots signifient selon qu'ils sont placés. De deux mots mis ensemble, celui qui est le premier est regardé comme adjectif, ainsi aurum domus ; c'est, aurea domus ; et homo bonus, c'est, hominis bonitas.

Les mots ont aussi la force du verbe, selon qu'ils sont placés ; un nom qui signifie une action, tient lieu du verbe quand il est suivi d'un autre nom, comme si l'on disait ego amor tu, pour dire ego amo te.

Le pluriel se distingue par une seule particule qu'il n'est pas permis d'ajouter à un nom lorsque dans le discours il paraît d'ailleurs qu'on parle de plusieurs. Ces peuples n'ont point de conjugaisons ; ils ajoutent des pronoms aux noms qui tiennent lieu de verbe ; ils y joignent la marque du pluriel quand ils parlent de plusieurs personnes. Le présent, le prétérit et le futur, les modes comme l'impératif, l'optatif, etc. se marquent par des particules. Le passif se marque aussi par une particule, et quelquefois par la seule place que tient un nom ; les noms servent aussi de prépositions. Ainsi il n'est pas difficile de comprendre comme les Chinois peuvent avec un si petit nombre de termes s'expliquer sur toutes choses ; car les Grecs, dont la langue est si féconde, n'ont pas deux mille racines.

C'est une question si l'abondance des mots est une chose avantageuse. A quoi sert, dit le Père Thomassin dans la préface de son glossaire, d'avoir mille noms pour signifier une épée, et quatre-vingt pour un lion, comme ont les Arabes ? Mais il me semble que l'abondance dans une langue aussi bien qu'en toute autre chose est un bien. Car en premier lieu il est certain que les choses de même espèce, de même genre peuvent avoir une différence qui leur est propre ; veau, taureau, vache, bœuf, sont les noms d'une espèce d'animal ; mais cependant ces quatre noms marquent quatre choses fort différentes. Selon qu'on considère de plus près les choses, et qu'on en fait différents usages, on connaît mieux les différences, qu'on ne peut exprimer que par différents noms. Ainsi les mêmes Arabes qui se servent beaucoup de chameaux, leur donnent plus de trente différents noms, qui distinguent les différents états d'un chameau. Lorsqu'il est dans le ventre de sa mère, quand il est né, et qu'il tête, si c'est un mâle, si c'est un premier né, lorsqu'il commence à marcher, quand il est sevré, lorsqu'il se met à genoux pour recevoir sa charge, et selon d'autres particularités semblables. Cette grande abondance de termes qu'on a dans la marine pour s'expliquer est-elle inutile ? Et comment se pourrait faire la manœuvre d'un vaisseau, si chaque manœuvre n'avait son nom ? C'est une nécessité d'avoir des termes différents pour exprimer des choses différentes. Ce qui distingue mieux la différence des choses qui font trouver tant de différents termes ; c'est la délicatesse du génie de chaque nation. Les arts en se servant d'un plus grand nombre de différents instruments, ont besoin d'un plus grand nombre de différents termes. Aussi les peuples qui les cultivent ont une plus grande abondance de termes.

Mais on réplique, à quoi bon tant de synonymes ou termes qui ne disent que la même chose ? Cette multitude de mots d'une même signification que quelques langues se vantent d'avoir, en marque plutôt, dit-on, la pauvreté que l'opulence ; car elles n'auraient point tant de divers mots pour dire une même chose, si elles avaient le mot propre pour la signifier. Je réponds en premier lieu, qu'une langue est véritablement pauvre quand elle ne fournit pas des termes propres pour s'expliquer à ceux qui écrivent en cette langue. En second lieu je dis que si on n'avait point de synonymes on ne pourrait pas rendre un discours poli et coulant ; car il y a des mots qui ne se peuvent joindre ensemble sans en troubler la douceur. Il faut donc avoir à choisir entre des termes synonymes ceux qui s'accommodent mieux. En troisième lieu il n'y a rien de si ennuyeux que d'entendre trop souvent les mêmes termes s'ils sont remarquables. La variété dans le discours fait qu'on ne s'aperçoit presque pas qu'on entend parler, on croit voir les choses mêmes. Quand cela arrive, un discours est parfait ; comme la perfection de la peinture, c'est qu'on la prenne pour les choses mêmes qui sont peintes. Or la variété dépend de la fécondité d'une langue.

CHAPITRE XI. Comment l'on peut exprimer toutes les opérations de notre esprit, et les passions ou affections de notre volonté.

Nous avons vu comment se marquent les deux premières opérations de l'esprit, nos perceptions ou nos idées, et les jugements que nous faisons de ce que nous avons aperçu. Voyons de quelle manière nous pouvons exprimer la troisième opération qui est le raisonnement. Nous raisonnons lorsque d'une ou de deux propositions claires et évidentes, nous concluons la vérité ou la fausseté d'une troisième proposition obscure et contestée. Comme si pour montrer que Milon est innocent, nous disions : il est permis de repousser la force par la force ; Milon en tuant Clodius, n'a fait que repousser la force par la force ; donc Milon a pu tuer Clodius. Le raisonnement n'est qu'une extension de la seconde opération, et un enchaînement de deux ou de plusieurs propositions. Ainsi il est évident que nous n'avons besoin que de quelques petits mots pour marquer cet enchaînement, comme sont les particules donc, enfin, car, partant, puisque, etc. Quelques philosophes reconnaissent une quatrième opération de l'esprit, qu'ils appellent méthode. Par cette opération on dispose et on ordonne plusieurs raisonnements. On peut de même exprimer cette disposition et cet ordre par quelques petites particules.

Toutes les autres actions de notre esprit, comme sont celles par lesquelles nous distinguons, nous divisons, nous comparons, nous allions les choses, se rapportent à quelqu'une de ces quatre opérations, et se marquent avec des particules qui reçoivent différents noms, selon leur différent office. Celles qui unissent sont appelées conjonctives, comme et ; celles qui divisent négatives et adversatives, comme non, mais. Les autres sont conditionnelles, comme si, etc.

Il y a des langues qui ont un plus grand nombre de ces particules. Il y en a pour l'affirmation, la négation, le jugement, la séparation, la collection. Il y a des particules de lieu, de temps, de nombre, d'ordre, de commandement, de défense, de vœu, d'exhortation, qui marquent si on interroge, si on répond. Ces particules ont une très grande force ; elles ne signifient point les objets de nos pensées, mais quelqu'une de ces actions dont nous venons de parler. Plusieurs d'entre elles servent aussi à marquer les mouvements de l'âme, l'admiration, la joie, le mépris, la colère, la douleur. Notre marque la douleur. Ha, ha, ha, la joie. Ces particules s'appellent interjections. Ô en est une qui sert à exprimer quelque mouvement de l'âme, une surprise, l'admiration, Ô quel malheur ! Ô la belle chose ! Ces particules, he, ho, sont aussi des interjections qui servent à exprimer les mouvements de l'âme ; quand on interroge avec action, qu'on exhorte : He de grâce dites-moi, Ho répondez-moi. Nous avons plusieurs particules semblables qui ont différents usages. Toutes ne s'emploient guère que dans quelque mouvement ; comme quand en nous plaignant nous disons, hai, hai, vous me blessez. Cette particule se prononce aussi lorsqu'on se met à rire. Fi marque qu'une chose est dégoûtante et vilaine, qu'on n'en veut point. Nous nous servons de cette particule hélas, dans les lamentations.

Le discours n'est qu'un tissu de plusieurs propositions ; c'est pourquoi les hommes ont cherché les moyens de marquer la liaison de plusieurs propositions qui se suivent. Notre que français qui répond à l'oti des Grecs fait cet office. Comme quand on dit : Je sais que Dieu est bon, il est évident que ce mot que unit ces deux propositions, Je sais, et Dieu est bon : il marque que l'esprit les lie ensemble. Pour abréger, on met le verbe de la seconde proposition à l'infinitif ; et c'est un des plus grands usages de l'infinitif que de lier ainsi deux propositions : par exemple, Pierre croit tout savoir, pour Pierre croit qu'il sait tout.

Nous savons de quelle manière on peut signifier les actions de notre âme ; voyons à présent ce que la nature ferait faire à cette troupe de nouveaux hommes, pour donner des signes de leurs passions. Consultons-nous nous-mêmes sur ce qu'elle nous fait faire quand elle nous porte à donner des signes de l'estime ou du mépris, de l'amour ou de la haine que nous avons des choses, qui sont les objets de nos pensées et de nos affections. Le discours est imparfait lorsqu'il ne porte pas les marques des mouvements de notre volonté ; et il ne ressemble à notre esprit, dont il doit être l'image, que comme des cadavres ressemblent aux corps vivants.

Il y a des noms qui ont deux idées. Celle qu'on doit nommer l'idée principale, représente la chose qui est signifiée ; l'autre que nous pouvons nommer accessoire, représente cette chose revêtue de certaines circonstances. Par exemple, ce mot menteur, signifie bien une personne que l'on reprend de n'avoir pas dit la vérité ; mais outre cela il fait connaître qu'on lui reproche de vouloir cacher la vérité par une malice honteuse, et que par conséquent on le croit digne de haine et de mépris.

Mon cœur

Ces secondes idées que nous avons nommées accessoires, s'attachent elles-mêmes aux noms des choses, et se lient avec leur idée principale, ce qui se fait ainsi. Lorsque la coutume s'est introduite de parler avec de certains termes de ce que l'on estime, ces termes acquièrent une idée de grandeur : de sorte qu'aussitôt qu'une personne les emploie, l'on conçoit qu'elle estime les choses dont elle parle. Quand nous parlons étant animés de quelque passion, l'air, le ton de la voix, et plusieurs autres circonstances font assez connaître les mouvements de notre cœur. Or les noms dont nous nous servons dans ces occasions, peuvent dans la suite du temps renouveler par eux-mêmes l'idée de ces mouvements : comme lorsque nous avons vu plusieurs fois un ami vêtu d'une certaine manière, cette sorte de vêtement est capable de nous donner l'idée de cet ami. De là vient que presque tous les noms propres des choses naturelles ont des idées accessoires sales, parce que les débauchés ne parlant de ces choses que d'une manière insolente et déshonnête, les sages images de leur esprit se sont attachés à ces noms ; comme un sage païen s'en est plaint il y a longtemps : nous n'avons, dit-il, presque plus de mots chastes et honnêtes. Honesta nomina perdidimus.

Et c'est aussi ce qui nous fait comprendre pourquoi avant la corruption universelle des hommes, ou dans le temps qu'on vivait plus simplement, on avait plus de liberté de nommer les choses par leur nom, comme ont fait ceux qui ont écrit les Livres de l’Écriture. Ce n'est pas que ces auteurs sacrés fussent moins chastes, mais c'est que les hommes sont devenus plus malins, et qu'ils ont attachés de sales idées aux choses naturelles, dont on ne peut plus parler innocemment qu'en se servant de détour ; c'est-à-dire, d'un long discours, qui en même temps qu'il fait connaître les choses, en fait concevoir des idées honnêtes.

Les mots contractant d'eux-mêmes des idées accessoires, comme nous venons de le dire ; c'est-à-dire les idées des choses, et de la manière dont ces choses sont conçues, notre nouvelle troupe n'aurait pas la peine de chercher des noms pour marquer ces idées accessoires. Il se trouverait sans artifice, que dans cette nouvelle langue il y aurait des termes, qui outre les idées principales des objets qu'ils signifient, marqueraient encore les mouvements de ceux qui se servent de ces termes. Comme on connaît que celui qui traite un autre de menteur le méprise, et l'a en aversion. Outre cela, comme nous ferons voir dans la suite de cet ouvrage, les passions se peignent elles-mêmes dans le discours, et elles ont des caractères qui se forment sans étude et sans art.

CHAPITRE XII. Construction des mots ensemble. Il faut exprimer tous les traits du tableau qu'on a formé dans son esprit.

Après avoir trouvé tous les termes d'une langue, il faut penser à l'ordre et l'arrangement de ces termes. Si les mots qui renferment un sens, ne portent des marques de la liaison qu'ils doivent avoir, et si on n'aperçoit où ils se rapportent, le discours ne forme aucun sens raisonnable dans l'esprit de celui qui l'écoute. Entre les noms, comme nous avons remarqué, les uns signifient les choses, les autres les manières des choses. Les premiers sont appelés substantifs, les seconds sont nommés adjectifs. Ainsi comme les manières d'être appartiennent à l'être, les adjectifs doivent dépendre des substantifs, et porter les marques de leur dépendance. Dans une proposition le terme qui en est l'attribut se rapporte à celui qui en est le sujet : ce rapport doit donc être exprimé.

Dans plusieurs langues les noms sont distingués par des terminaisons différentes en deux genres. Nous appelons le premier le genre masculin, le second le genre féminin. La bizarrerie de l'usage est étrange dans cette distribution, tantôt il a déterminé le genre par le sexe, faisant de masculin les noms d'hommes, et tout ce qui appartient à l'homme : et de genre féminin les noms de femmes, et ce qui regarde ce sexe, n'ayant égard qu'à la seule signification : et tantôt sans considérer ni la terminaison, ni la signification, il a donné aux noms le genre qu'il lui a plu. Les noms adjectifs, et les autres noms qui signifient plutôt les manières des choses que les choses, ont ordinairement deux terminaisons, une masculine, l'autre féminine.

Cela est ordinaire dans le grec et dans le latin, et dans les langues qui en dépendent ; ce qui contribue à rendre ces langues claires de quelque manière qu'on range le discours, comme nous le dirons. Les noms anglais n'ont ni cas, ni genre, comme si tous étaient adverbes, ce qui doit causer de l'obscurité dans leur langue. La langue hébraïque a cet avantage, que les verbes, aussi bien que les noms, sont capables de différents genres. On voit si c'est d'un homme ou d'une femme où il s'agit.

La différence de genre sert à marquer la liaison des membres du discours, et la dépendance qu'ils ont les uns des autres. On donne toujours aux adjectifs le genre de leurs substantifs ; c'est-à-dire, que si le nom substantif est masculin, son adjectif a une terminaison masculine ; et c'est cette terminaison qui fait connaître à qui il appartient. Lorsqu'un être est multiplié, ses manières sont aussi multipliées ; il faut donc encore que les adjectifs suivent le nombre singulier ou pluriel de leur substantif. Les verbes ont deux nombres, comme les noms : au singulier ils marquent que le sujet de la proposition est un en nombre : au pluriel leur signification enferme la pluralité de ce sujet : par conséquent les verbes doivent être mis dans le nombre du nom exprimé ou sous-entendu qui est le sujet de la proposition.

Les hommes sont quelquefois si occupés des choses mêmes, qu'ils ne font pas réflexion sur leurs noms ; ils ne prennent pas garde quel est le genre de ces noms, quel est leur nombre ; ils règlent leurs discours par les choses : ils placent le verbe au pluriel, quoique le nom auquel il se rapporte soit au singulier, parce qu'ils conçoivent par ce nom une idée de pluralité. Ainsi Virgile dit : Pars mersi tenuere ratem, pour pars mersa tenuit ratem : parce que, sans avoir égard à ce nom, pars qui est du féminin, et au singulier, il envisage les hommes dont il parle. Nous disons en français, il est six heures, considérant ces six heures comme un seul temps déterminé, qui est nommé six heures. Quelquefois on oublie un mot, parce que ceux à qui on parle peuvent le suppléer. On dit en latin, triste lupus stabulis, sous-entendant ce mot negotium.

Il est évident que, comme le discours n'est qu'une image de nos pensées, afin que le discours soit naturel, il doit avoir des signes pour tous les traits de nos pensées, et les représenter toutes comme elles se trouvent rangées dans notre esprit. Cela serait ainsi dans toutes les langues, si le désir qu'on a d'abréger, n'avait porté les hommes à retrancher du discours tout ce qu'on y peut suppléer, et choisir pour cela des expressions abrégées ; ce qui se voit dans la langue latine. Toutes ces expressions où il semble que l'ordre naturel n'est pas gardé, n'ont cependant rien de particulier, si ce n'est que l'usage en a retranché quelque mot qui se suppléait facilement. Cette manière de parler, poenitet me peccati, est la même chose que poena tenet me peccati mei. Comme celle-ci, mea refert, est la même chose que in mea re refert. Sanctius dans l'excellent ouvrage qu'il a composé sur cette matière en expliquant la syntaxe latine, montre que toutes les manières de cette langue qui paraissent extraordinaires, ne le sont en effet que parce qu'il y a quelque mot supprimé, et qu'ainsi il est facile de les rappeler à l'ordre commun.

Les maîtres de l'art ont nommé figures les manières de parler extraordinaires. Il y a des figures de rhétorique, il y a des figures de grammaire. Les premières expriment les mouvements extraordinaires dont l'âme est agitée dans les passions, où elles forment une cadence agréable. Les figures de grammaire se font dans la construction, lorsque l'on s'éloigne des règles ordinaires : par exemple, cette manière de s'exprimer, pars mesi tenuere ratem, dont nous venons de parler, est une figure que les grammairiens appellent syllepse, ou conception ; parce que pour lors l'on conçoit le sens autrement que les mots ne portent, et qu'ainsi l'on fait la construction selon le sens, et non selon les paroles. Triste lupus stabulis, est ce qu'on appelle ellipse, c'est-à-dire omission ou oubli de quelque chose, comme ici de ce nom negotium. On appelle hyperbate le renversement de la manière ordinaire d'arranger les mots. Ainsi transtra per et remos pour per transtra, et remos, est une hyperbate. On peut quelquefois se servir d'expressions différentes qui donnent une même idée, de sorte qu'il semble indifférent de se servir de l'une plutôt que de l'autre, comme dare classibus austros, ou dare classes austris, exposer les navires aux vents, ou leur faire recevoir le vent, sont deux expressions peu différentes. Lorsque de ces deux façons de parler on choisit celle qui est moins ordinaire, cela s'appelle enallage ou changement.

Le discours doit avoir tous les traits de la forme des pensées de celui qui parle, comme on vient de le dire : il faut donc quand nous parlons, que chacune de nos idées que nous voulons faire connaître, ait dans le discours un signe qui la représente. Mais aussi il faut observer qu'il y a des mots qui ont la force de signifier beaucoup de choses, et qui, outre leurs idées principales, peuvent en réveiller plusieurs autres, du nom desquelles ils font par conséquent l'office. Lorsque toutes nos idées sont exprimées avec leur liaison, il est impossible que l'on n'aperçoive ce que nous pensons, puisque nous en donnons tous les signes nécessaires. C'est pourquoi ceux-là parlent clairement qui parlent simplement, qui expriment leurs pensées d'une manière naturelle, dans le même ordre, dans la même étendue qu'elles ont dans leur esprit. Il est vrai qu'un discours est languissant quand on donne des termes particuliers à chaque chose qu'on veut signifier. On ennuie ceux qui écoutent, s'ils ont l'esprit prompt. Outre cela, l'ardent désir de faire connaître ce qu'on pense, ne souffre pas ce grand nombre de paroles. On voudrait, s'il était possible, s'expliquer en un seul mot ; c'est pourquoi on choisit des termes qui puissent exciter plusieurs idées ; et par conséquent tenir la place de plusieurs paroles : et l'on retranche ceux qui étant oubliés, ne peuvent causer d'obscurité. La règle, c'est d'avoir égard à la qualité de l'esprit de ceux à qui on parle : si ce sont des personnes simples, il ne leur faut laisser rien à deviner, et leur dire les choses au long.

L'ellipse, cette figure de grammaire qui supprime quelques paroles, est fort commune dans les langues orientales : les peuples d'Orient sont chauds et prompts ; ainsi l'ardeur avec laquelle ils parlent, ne leur permet pas de dire ce qui se peut sous-entendre. Notre langue ne se sert point de cette figure, ni de toutes les autres figures de grammaire. Elle aime la netteté et la naïveté ; c'est pourquoi elle exprime les choses, autant qu'il se peut, dans l'ordre le plus naturel et le plus simple.

En parlant nous devons avoir un soin particulier des choses principales, et choisir pour elles des expressions qui fassent de fortes impressions, soit par la multitude des idées qu’elles contiennent, soit par leur étendue. Les peintres grossissent les traits principaux de leurs tableaux, ils en augmentent les couleurs, et affaiblissent celles des autres traits, afin que l'obscurité de ces derniers relève l'éclat de ceux qui doivent paraître. Les petites choses, et qui ne sont pas de l'essence d'un discours, ne veulent être dites qu'en passant. C'est une faute de jugement bien grande d'employer pour elles de longues phrases : c'est détourner les yeux du lecteur de ce qu'il est important qu'il considère, et les attacher à une bagatelle. On pèche en deux manières bien différentes contre le juste choix que l'on doit faire d'expressions serrées ou étendues, selon que la matière le demande. Les uns sont diffus, les autres sont secs : les uns prodiguent les paroles, les autres les ménagent trop ; les uns sont stériles, les autres sont trop féconds. Les premiers ne représentent que la carcasse des choses, et leurs ouvrages sont semblables aux premiers dessins d'un tableau, dans lequel le peintre n'a fait que marquer par un léger crayon la place des yeux, de la bouche, et des oreilles du portrait qu'il veut faire. La trop grande fécondité des derniers étouffe les choses. Il faut apporter un juste tempérament. Après que le peintre a tiré tous les traits nécessaires, ceux qu'il ajoute ensuite gâtent les premiers. Les paroles superflues obscurcissent le discours ; elles empêchent qu'il ne soit coulant ; elles lassent les oreilles, et s'échappent de la mémoire.

Omne supervacuum pleno de pectore manat.

La politesse consiste en partie dans un retranchement sévère de toutes ces paroles perdues qui en sont comme les ordures. Un corps n'est poli qu'après qu'on a ôté avec la lime les petites parties qui rendaient sa surface raboteuse.

Les grammairiens appellent tautologie cette répétition des mêmes choses, qui ne sert qu'à rendre le discours plus long et plus ennuyeux. Lorsque le discours est ainsi chargé de paroles superflues, ce défaut se nomme aussi périssologie. Néanmoins on n'est pas obligé de ménager les paroles avec tant de scrupule, que l'on ne puisse mettre quelque mot de plus qu'il ne faut, comme quand on dit en latin, vivere vitam, auribus audire. Cette manière de parler qui est figurée, se nomme pléonasme ou abondance.

Pour éviter les deux extrémités de dire trop ou de ne dire pas assez, il faut méditer son sujet avec beaucoup d'application, pour s'en former une image nette, qui ait tous les traits qui lui sont propres et essentiels. Dans le premier feu de la composition il ne faut point ménager ses paroles ; mais après qu'on a dit tout ce qu'on pouvait dire, il faut, s'il m'est permis de parler ainsi, mettre toutes ces paroles dans le pressoir pour en exprimer le suc, et en retrancher le marc. C'est-à-dire qu'il faut retrancher ce qui est inutile, avec cette précaution qu'en coupant des chairs superflues, on ne coupe point quelque nerf. Un discours doit être lié, une particule retranchée fait que la liaison ne paraît plus. La délicatesse, et en même temps la force du style consiste dans l'union et dans la liaison des parties du discours. Il ne faut point laisser aux lecteurs cette liaison à deviner ; ce ne sont, comme je l'ai dit, que de petits mots qui la font ; il faut donc bien prendre garde de ne les pas retrancher. Mais aussi il faut avouer que lorsque le discours est clair par lui-même, ces mots étant inutiles, ils ne font que l'embarrasser. C'est pourquoi on a raison de condamner notre car en plusieurs occasions ; par exemple en celle-ci, il fait jour, car le soleil est levé. Cette conséquence est trop claire pour qu'il soit besoin de la marquer. Comme un lecteur est bien aise qu'on ne l'oblige pas de deviner, aussi tout ce qu'on lui dit de trop, l'importune. Il ne faut rien oublier pour atteindre la fin, mais ce qui ne sert de rien est un embarras qui retarde.

CHAPITRE XIII. De l'ordre et de l'arrangement des mots.

Ce n'est pas une chose aussi aisée qu'on le pense, de dire quel est l'ordre naturel des parties du discours ; c'est-à-dire, quel est l'arrangement le plus raisonnable qu'elles puissent avoir. Le discours est une image de ce qui est présent à l'esprit, qui est vif. Tout d'un coup il envisage plusieurs choses, dont il serait par conséquent difficile de déterminer la place, le rang que chacune tient, puisqu'il les embrasse toutes, et les voit d'un seul regard. Ce qui est donc essentiel pour ranger les termes d'un discours, c'est qu'ils soient liés de manière qu'ils ramassent et expriment tout d'un coup la pensée que nous voulons signifier. Néanmoins, si nous voulons trouver quelque succession d'idées dans l'esprit, comme l'on ne peut concevoir le sens d'un discours, si auparavant on ne sait quelle en est la matière, on pourrait dire que l'ordre demande que dans toute proposition le nom qui en exprime le sujet soit placé le premier ; s'il est accompagné d'un adjectif, que cet adjectif le suive de près : que l'attribut soit mis après le verbe qui fait la liaison du sujet avec l'attribut : que les particules qui servent à marquer le rapport d'une chose avec une autre, soient insérées entre ces choses ; enfin que tous les mots qui lient deux propositions, se trouvent entre elles.

Aussi voyons-nous que les peuples qui expriment sans art leurs pensées, se sont assujettis à cet ordre. Les anciens Francs parlaient comme ils pensaient. Ils ne cherchaient point d'autre ordre que celui des choses mêmes, et les exprimant selon qu'elles se présentaient à leur esprit, ils rangeaient leurs paroles comme leurs pensées se trouvaient disposées dans leur conception. On pense d'abord au sujet d'une proposition : l'esprit ensuite le compare, et en assure quelque chose, ou il nie cette chose selon le jugement qu'il fait ; ainsi le sujet occupe la première place, ensuite l'action de l'esprit qui juge est avant la chose qui est niée ou affirmée. Dans notre langue le nom qui exprime le sujet de la proposition va devant ; après on place le verbe et suit le nom qui marque l'attribut. Cet ordre est naturel, et c'est un des avantages de notre langue de ne point souffrir qu'on s'en écarte. Elle veut qu'on parle comme l'on pense. Pour penser raisonnablement il faut considérer les choses avec cet ordre, que premièrement on s'applique à celles dont la lumière sert à faire découvrir les autres. Il faut donc que les paroles soient placées selon que leur sens doit être entendu, afin qu'on puisse apercevoir le sens de celles qui suivent. Le génie de notre langue, c'est qu'un discours français ne peut être beau si chaque mot ne réveille toutes les idées l'une après l'autre selon qu'elles se suivent. Nous ne pouvons souffrir qu'on éloigne aucun mot, qu'il faille attendre pour concevoir ce qui précède ; ennemis pour cela des parenthèses et des longues périodes. Aussi notre langue est propre pour traiter les sciences, parce qu'elle le fait avec une admirable clarté, en quoi elle ne cède à aucune être. Il ne s'agit donc en enseignant que d'être clair

Mais il faut avouer que ce n'est pas tant une vertu qu'une nécessité à notre langue de suivre l'ordre naturel ; ce qui est commun avec toutes les langues dont les noms n'ont ni genre, ni cas. Il faut dans un discours qu'il paraisse où se doivent rapporter les parties dont il est composé. Nous ne parlons des choses que pour marquer ce que nous en jugeons, à quoi nous les rapportons. Si cela ne paraît, le discours est confus. Qu'on dise en latin Deus fecit hominem, ou hominem fecit Deus, il n'y a aucune ambiguïté. On voit bien que ce n'est pas l'homme qui a fait Dieu, parce qu'hominem étant à l'accusatif, et Deus au nominatif, on connaît que c'est ce nominatif qui agit sur l'homme ; mais dans notre langue, Dieu a fait l'homme, et l'homme a fait Dieu, n'est pas une même chose. C'est le seul ordre qui distingue celui qui agit d'avec celui qui est le sujet de l'action ; quand on dit, Dieu a fait l'homme, l'on marque que c'est Dieu qui agit. Sans cet arrangement ces mêmes mots ont un sens contraire ; au lieu qu'en latin hominem fecit Deus, ou hominem Deus fecit, ou fecit hominem Deus, ou Deus fecit hominem, est une même chose.

Les Latins et les Grecs ne sont donc pas obligés de s'assujettir comme nous à l'ordre naturel. Il y a même lieu de contester si c'est un défaut dans leur langue de s'en dispenser ; car outre que ce renversement, comme on l'a fait voir, quand il est réglé ne cause point d'obscurité, on peut dire que le discours en est même plus clair et plus fort. Lorsqu'on parle on ne veut pas seulement marquer chaque idée qu'on a dans l'esprit par un terme qui lui convienne ; on a une conception qui est comme une image faite de plusieurs traits qui se lient pour l'exprimer. Il semble donc qu'il est à propos de présenter cette image toute entière, afin qu'on considère d'une seule vue tous ses traits liés les uns avec les autres comme ils le sont ; ce qui se fait dans le latin, où tout est lié, comme les choses le sont dans l'esprit. Dans cette expression, hominem fecit Deus, on voit que ce mot hominem, n'est pas là sans suite, qu'il se doit rapporter à quelque nom ; et que toute l'expression hominem fecit Deus, représente la pensée de celui qui parle, non par parties brisées, mais toute entière. Ce premier mot hominem, ne signifie rien ; il faut pour découvrir ce qu'il signifie, envisager toute l'expression ; ce qui oblige de la considérer toute entière. On peut dire qu'en français chaque mot fait un sens. Dieu a fait ; cela a un sens, mais ces mots hominem fecit, n'en ont aucun qu'après qu'on y a joint le nominatif Deus. En quelque langue que ce soit on n'aperçoit jamais parfaitement le sens d'une expression qu'après l'avoir entendue toute entière ; ainsi l'ordre naturel n'est pas si absolument nécessaire qu'on se l'imagine, pour faire qu'un discours soit clair. Celui qui dit hominem fecit Deus, ne considère l'homme que dans ce rapport qu'il a avec Dieu qui est son Créateur. Cet accusatif marque ce rapport. Ajoutez que le retardement que souffre le lecteur, et l'attente qu'on lui donne d'une suite, le rendent beaucoup plus attentif. L'ardeur qu'il a de découvrir les choses s'augmente, et cette attention fait qu'il les conçoit plus facilement. Aussi les expressions latines sont plus fortes étant plus liées. Le renversement qu'on y fait lie une proposition, et la ramasse en quelque manière ; car le lecteur est obligé pour l'entendre d'envisager toutes les parties ensemble, ce qui fait que cette proposition le frappe plus vivement. Encore une fois, tout est coupé en français. Nos paroles sont détachées ; c'est pourquoi elles sont languissantes, à moins que les choses dont on parle n'en soutiennent le tissu.

Je l'ai dit, il ne faut pas s'imaginer que l'esprit forme ses pensées avec tant de lenteur, que les choses auxquelles il pense ne se présentent à lui que successivement. D'une seule vue il voit plusieurs choses. On peut donc dire qu'un arrangement est naturel lorsqu'il présente toutes les parties d'une proposition unies entre elles comme elles le sont dans l'esprit. Cela s'accommode mieux à notre vivacité naturelle. On perd patience lorsqu'on ne nous dit les choses que l'une après l'autre, d'une manière interrompue ; et par conséquent ennuyeuse à un esprit qui voudrait qu'on lui dit les choses tout d'un coup, comme il les voit. Celui qui a écrit Des Avantages de notre langue n'avait pas fait cette réflexion, lorsqu'il condamne la manière dont les Latins pouvaient arranger leurs paroles. Il tâche de les rendre ridicules. Il rapport ces paroles de Cicéron : Quem enim nostrum ille moriens apud Mantineam Epaminondas non cum quadam miseratione delectat ? Ce qu'il traduit ainsi : Lequel car de nous lui mourant à Mantinée Epaminondas ne avec quelque compassion délecte-t-il point ? Sans doute que ce français est choquant, parce que ce n'est point ainsi qu'on parle en français, et que c'est l'ordre, comme nous avons dit, qui fait connaître où chaque chose doit se rapporter ; au lieu qu'en latin ce sont les cas, les genres. Aussi quelque renversement qu'on trouve dans les paroles latines de Cicéron, à moins qu'on n'ignore le latin, on ne peut y trouver d'obscurité. C'est en vain que cet auteur dit que les Romains pensaient en français avant que de parler en latin. Car un Français même ne tiendrait guère du génie de sa nation, s'il pensait successivement et distinctement à toutes les choses qu'il ne peut exprimer que les unes après les autres. On le sait si bien qu'un tour trop régulier rend le discours languissant. Quand on le peut on s'en écarte, et avec grâce. Il périt ce Germanicus si cher aux Romains, dans une armée où il eût eu moins à craindre les ennemis de l'Empire, qu'un Empereur qu'il avait si bien servi. Cela a bien plus de grâce que ce tour régulier : Ce Germanicus si cher aux Romains périt dans une armée, etc.

Néanmoins il ne faut pas conclure de tout cela qu'il soit permis aux Latins et aux Grecs de transporter leurs mots sans aucune modération. Il n'y a que de faibles écrivains qui prennent cette liberté, les bons l'ont condamnée ; car sans difficulté un mot ne doit jamais être trop éloigné du lieu où il se rapporte. Quand on y manque, c'est un défaut qui se pardonne, mais c'est lorsqu'il est rare ; et alors les grammairiens, comme nous l'avons dit, en font une figure qu'ils appellent hyperbate ; c'est-à-dire transposition, telle qu'est celle-ci dans ces vers de Virgile :

----------Furit imissis Vulcanus habenis
Transtra per et remos
.

Disons en faveur de la langue latine, que cette liberté qu'elle a lui donne moyen de rendre le discours plus coulant et plus harmonieux. Elle peut déplacer un mot de son lieu naturel sans que ce déplacement cause du désordre, pour le mettre ailleurs où sa prononciation s'accommodera mieux avec celle des mots qui le précéderont ou qui le suivront. Nous sommes extraordinairement gênés en français. Comme ce n'est que le seul ordre qui fait la construction ; c'est-à-dire qui fait connaître où chaque chose se doit rapporter, le génie de notre langue nous assujettit à l'ordre qui est usité, quand même il n'arriverait aucune obscurité si on ne le suivait pas : c'est une même chose que blanc bonnet ou bonnet blanc, noir chapeau ou chapeau noir, blanche robe ou robe blanche, cependant on ne peut pas dire l'un et l'autre. On est contraint de dire toujours un bonnet blanc, un chapeau noir, une robe blanche, comme au contraire il faut dire une belle femme, il n'est jamais permis de dire, une femme belle.

L'arrangement même, ce qui n'est point en latin, change le sens des mots, car sage femme, et femme sage, grosse femme et femme grosse, mort bois et bois mort, ne sont pas une même chose.

Il y a pourtant de certaines occasions où le renversement de l'ordre naturel est une beauté. Cette expression, comme disent les philosophes, est plus élégante que celle-ci, comme les philosophes disent.

Ce qui fait voir que si l'on ne peut souffrir les changements qui ne causent point d'obscurité, c'est souvent un caprice. Les Italiens ne sont pas si exacts observateurs de l'ordre naturel que nous. C'est une beauté de leur langue que de dire, il mio amore, pour l'amore mio : ils ne se mettent pas en peine que cela fasse quelque équivoque. Ils disent Alessandro l'ira vince : ce qui peut avoir deux sens. La coutume fait beaucoup. On conçoit aisément ce qui est dans les manières ordinaires ; ce qui fait qu'elles deviennent naturelles. Les Anglais arrangent leurs substantifs autrement que nous. The Kings Court, comme s'ils disaient du Roi la Cour.

Chapitre XIV. De la netteté et des vices qui lui sont opposés.

L'arrangement des mots mérite une application particulière, et l'on peut dire que c'est par l'art de bien placer les parties du discours que les excellents orateurs se distinguent de la foule : car enfin les mots sont dans la bouche de tout le monde, les orateurs ne les font pas ; il n'y a que la disposition de ces mots qui leur appartienne, et qui fasse dire qu'ils parlent bien.

Dixeris egregie, notum si callida verbum
Reddiderit junctura novum.

Je ne parle pas encore ici de cet arrangement qui rend le discours harmonieux, mais de celui qui le rend net. La netteté et la clarté sont une même chose. Un discours est net lorsqu'il présente une peinture nette et claire de ce qu'on a voulu faire concevoir. Pour peindre un objet nettement il en faut représenter les propres traits, donnant pour cela les seuls coups de pinceau nécessaires. Ceux qui sont inutiles gâtent l'ouvrage. La clarté dépend en premier lieu de l'arrangement des paroles. Lorsqu'on s'attache à l'ordre naturel on est clair ; ainsi le renversement de cet ordre, ou la transposition des mots trajectio verborum, est un vice opposé à la netteté. Notre langue ne souffre de transpositions que rarement. Ce n'est pas parler français, dit Vaugelas, que de dire : Il n'y en a point qui plus que lui se doive justement promettre la gloire. Il faut dire, Il n'y en a point qui plus justement que lui se doive promettre la gloire. C'est une transposition que d'éloigner trop un mot de celui qu'il doit suivre immédiatement, comme dans cet exemple, selon le sentiment du plus capable d'en juger de tous les Grecs, au lieu de dire, selon le sentiment de celui de tous les Grecs qui était le plus capable d'en juger. Il faut placer chaque mot dans le lieu où il répand plus de lumière. C'est une espèce de transposition que d'éloigner deux mots qui doivent s'éclaircir. Afin que cela n'arrive pas, il faut couper une phrase lorsque la fin est trop écartée du commencement ; autrement quand le lecteur est à la fin, il ne se souvient presque plus du commencement.

Le second vice contre la netteté est un embarras de paroles superflues. On ne conçoit jamais nettement une vérité qu'après avoir fait le discernement de ce qu'elle est d'avec ce qu'elle n'est pas ; c'est-à-dire, qu'après qu'on s'en est formé une idée nette qui se peut exprimer en peu de paroles. Le froment tient peu de place après qu'il est séparé de la paille. Aussi retranchant les paroles qui ne servent de rien le discours est court et net : par exemple, ôtant de l'expression suivante les paroles inutiles qui l'embarrassent : en celaplusieurs abusent tous les jours merveilleusement de leur loisir ; d'embarrassée qu'était cette expression vous la rendrez nette, la réduisant à ces termes : En cela plusieurs abusent de leur loisir. Il faut éviter de prendre de longs détours, il faut aller droit à la vérité.

On doit être exact à observer les règles de la syntaxe, ou de la construction. Ce n'est pas parler nettement que de dire : Il ne se peut taire ni parler ; car on ne dit pas se parle : ainsi il faut dire, Il ne peut se taire ni parler. Il y a des termes dont la signification vague et étendue ne peut être déterminée que par leur rapport à quelque autre terme ; se servir de ces termes, et ne pas faire connaître où ils se doivent rapporter, c'est vouloir user d'équivoques. Par exemple, qui dirait : Il a toujours aimé cette personne dans son adversité, il ferait une équivoque ; car le lecteur n'aperçoit pas où le pronom son doit se rapporter, si c'est à cette personne, ou à celui qui a aimé ; cette faute est très considérable. Or une des principales applications de ceux qui écrivent, doit être d'éviter de semblables équivoques, comme nous en avertit le plus judicieux de tous les rhéteurs, non seulement celles qui jettent le lecteur dans l'incertitude, quel peut être le véritable sens d'une expression ; mais celles même que la suite du discours éclaircit, et où personne ne peut être trompé. Il en donne des exemples pris de la langue latine. Vitanda in primis ambiguitas non hac solum quae incertum intellectum facit ; ut, Chremetem audivi percussisse Demeam ; sed illa quoque quae etiam si turbare nom potest sensum, in idem tamen verborum vitium incidit ; ut si quis dicat, visum a se hominem librum scribentem ; nam etiam si librum ab homine scribi pateat, male tamen composuerat, feceratque ambiguum, quantum in ipso fuit.

Comme dans le français nous ne marquons point les rapports des noms par des genres et par des cas, nous ferions à tous moments des équivoques, si nous n'employions les articles qui servent à déterminer le sens du discours. Ce serait une équivoque de dire l'amour de la vertu et philosophie ; car on ne marque point le rapport de ce mot philosophie, s'il le faut joindre avec la vertu, ou avec amour. Cette ambiguïté n'est point en latin : quand on dit amor virtutis et philosophiae, on voit que philosophiae étant au génitif comme virtutis, il faut joindre ces deux choses ensemble. Pour ôter cette équivoque dans cette expression française, il faut mettre l'article, l'amour de la vertu et de la philosophie. Dans l'usage des articles il faut distinguer l'article indéfini d'avec celui qui est défini, et ne pas mettre l'un pour l'autre. C'est mal parler que de dire je n'ai point de l'argent, lorsqu'on veut dire en général qu'on est sans argent. En cette occasion il faut écrire je n'ai point d'argent. Au contraire quand on ne parle pas en général, mais qu'on indique une chose déterminée, c'est une faute de se servir de cet article indéfini pour celui est qui est défini : dire, par exemple, donnez-moi d'argent, pour donnez-moi de l'argent.

C'est la nécessité qu'il y a d'éviter les équivoques qui nous fait rejeter les participes autant qu'on le peut, je dis autant qu'on le peut, car on est souvent obligé de s'en servir, parce qu'ils abrègent le discours. Le sens des participes est indéterminé dans notre langue, ils n'ont ni cas, ni genre : ainsi comme leur rapport ne parait pas, il n'y a que la suite qui le fasse apercevoir ; c'est pourquoi ils causent des ambiguïtés, comme dans cet exemple : Je l'ai aperçu sortant de l'Eglise, on ne sait si c'est moi qui sortais, ou celui dont je parle. Cette équivoque ne se fait point en latin ; car selon ce que je voudrai signifier, je dirai : Vidi eum egredientem Ecclesia, ou vidi eum Ecclesia egrediens. Pour éviter donc l'équivoque on est obligé de dire la chose d'une autre manière. Je l'ai aperçu lorsque je sortais de l'Eglise, ou lorsqu'il sortait de l'Eglise, selon le sens qu'on veut marquer. Vaugelas remarque fort bien que ce n'est pas assez de se faire entendre, mais qu'il faut faire en sorte qu'on ne puisse point n'être pas entendu. Il n'y a rien de plus opposé à la netteté, que le sont certaines expressions que ce même auteur appelle louches, parce que l'on croit qu'elles regardent d'un côté, et elles regardent de l'autre, comme est ce vers de l'oracle.

Aio te, AEacida, Romanos vincere posse.

Pyrrhus fils d'AEacidas, à qui s'adressait cet oracle, l'entendait de cette manière : O fils d'AEacidas, je dis que tu pourras vaincre les Romains, et le sens était que les Romains remporteraient sur lui la victoire. Les Grecs appellent ce vice amphibologie. Les parenthèses trop longues et trop fréquentes sont aussi opposées à la netteté : les exemples n'en sont pas rares dans les auteurs.

L'avis que j'ai donné de placer les particules dans les lieux où elles sont nécessaires, est très considérable. Comme nos membres ne feraient pas un corps s'ils n'étaient liés les uns avec les autres d'une manière imperceptible : aussi des paroles et des phrases ne font pas un discours, si elles ne sont liées si étroitement, que le lecteur soit conduit du commencement jusques à la fin, presque sans qu'il s'en aperçoive. Ce sont ces petites particules qui font cette liaison, qui font un corps de toutes les parties du discours, et en unissent les membres. Elles font la beauté et la délicatesse du langage : elles rendent le discours coulant et suivi : sans elles il est semblable à un corps disloqué, coupé et mis en pièces, du sable sans chaux, Arena sine calce, comme l'empereur Claude le disait du style de Sénèque. Ce défaut rend et languissant et désagréable tout ce que l'on dit. Le ménagement des particules est un des grands secrets de l'éloquence, particulièrement dans la langue grecque et dans la latine.

CHAPITRE XV. De la véritable origine des langues.

Si ce que Diodore de Sicile a écrit de l'origine des langues était véritable, ce que nous avons dit de ces nouveaux hommes qui se sont formés une langue, ne serait pas une fable, mais une véritable histoire. Cet auteur propose le sentiment de quelques philosophes touchant le commencement du monde. Après que les éléments eurent pris leur place dans l'univers, et que les eaux se furent écoulées dans la mer, la terre, disent-ils, qui était encore humide, fut échauffée par la chaleur du soleil, et devenant féconde, produisit les hommes et les autres animaux, comme elle produit encore aujourd'hui des rats, des grenouilles, et la plupart des insectes, qui naissent, comme on le pense, de pourriture. Tout est faux dans ce que dit Diodore. Quel mouvement pourrait remuer les parties du limon, de sorte qu'en se froissant, en se coupant, elles prissent des figures justes pour composer la machine d'un animal ? Je ne parle pas seulement de l'homme, je dis qu'il n'y a point d'insecte qui ne soit composé d'un nombre de ressorts qui ne se pourraient compter, quand ils seraient assez gros pour être sensibles. Si on ne peut donc nous faire comprendre que le hasard puisse former une montre d'une centaine de parties différentes, comment nous expliquerait-on la composition d'un animal qui a des millions de ressorts ? Mais achevons d'écouter cette fable que Diodore raconte. Il dit donc que les hommes nés de la terre, comme les herbes dans un jardin, les grenouilles dans un étang, que ces hommes, dis-je, qui étaient dispersés de côté et d'autre, apprirent par expérience, qu'il leur était avantageux de vivre ensemble pour se défendre les uns les autres contre les bêtes : que d'abord ils s'étaient servis de paroles confuses et grossières, lesquelles ils polirent ensuite, et établirent des termes nécessaires pour s'expliquer sur toutes les matières qui se présentaient : et qu'enfin, comme les hommes n'étaient point nés dans un seul coin de la terre, et que par conséquent il s'était fait plusieurs sociétés différentes, chacune ayant formé son langage, il était arrivé que toutes les nations ne parlaient pas une même langue.

C'était là l'opinion des Grecs les plus polis, qui s'imaginaient être effectivement nés dans les pays qu'ils habitaient, se glorifiant d'être enfants de leur propre terre, autochtoneo,indigenae. Si la terre ne peut pas produire un insecte, ou qu'on ne puisse pas concevoir comme elle le pourrait faire, on ne concevra pas que l'homme soit sorti de la terre, ou qu'il se soit fait. Tous les anciens monuments de l'Histoire s'accordent avec l'Ecriture, qui nous apprend que Dieu créa le premier homme. Les Grecs n'avaient aucune véritable connaissance de l'Antiquité, comme Platon le leur reproche dans l'un de ses dialogues, où il fait dire à Timée, que les Egyptiens avaient coutume d'appeler les Grecs des enfants, parce qu'ils ne savaient, non plus que de petits enfants, d'où ils étaient sortis, et ce qui s'était passé avant leur naissance ; ainsi nous ne devons pas nous arrêter à leurs contes.

Tous les anciens monuments de l'antiquité, comme je l'ai dit, rendent témoignage à la vérité de ce que Moïse raconte dans la Genèse de la naissance du monde, et des premiers hommes. Nous apprenons de ce Livre divin, de l'autorité duquel personne ne peut douter, que Dieu forma Adam le premier de tous les hommes ; il le créa parfait, avec une compagne, il lui donna donc un langage qu'ils parlèrent l'un avec l'autre. C'est cette langue qui doit être regardée comme la première. Les savants croient avoir des preuves que c'est la langue hébraïque dont Dieu s'est servi en parlant aux Patriarches, et dans laquelle Moïse et les autres écrivains sacrés ont écrit les saintes Ecritures. On croit donc que ce premier langage, qui fut ensuite celui des Hébreux, se conserva après le Déluge jusqu'à la confusion qui survint dans le langage de ceux qui bâtirent la Tour de Babel. Ce n'est pas le sentiment d'un certain auteur (note : Joan. Petr. Ericus) dont le livre a été imprimé à Venise, il y a quelques années. Il soutient que la langue grecque est la première de toutes : qu'Adam a parlé Grec. Ses preuves sont, qu'aussitôt que ce premier homme ouvrit les yeux, il admira la beauté des ouvrages de Dieu, et s'écria, O ; qu'ainsi il trouva l'o grec ; ensuite l'u, lorsqu'après qu'Eve fut sortie de son côté, en la sentant il prononça u u. Il dit que le premier né d'Adam ayant pleurant en naissant, il fit entendre e e e e. Comme le second enfant qui avait, dit l'auteur, la voix plus grêle, en criant prononça i i i i. C'est par de semblables raisons qu'il prétend prouver que la langue grecque est aussi naturelle que certains chants à une certaine espèce d'oiseaux. Il tombe ainsi dans l'opinion de ces philosophes dont nous nous sommes moqués. Rien de plus ridicule ni de plus faux qu'un semblable sentiment. Les Grecs mêmes, comme Hérodote, ne font pas difficulté de croire que leur langue vient d'une langue plus ancienne.

Reprenons la suite constante de l'histoire des langues. L'hébreu, ou la langue des anciens Patriarches fut celle de toute la terre. Avant que les enfants de Noé eussent entrepris de bâtir la tour de Babel, il n'y avait qu'une seule langue. Le dessein de ceux qui voulurent élever cette tour, était de se défendre contre Dieu même, s'il voulait encore punir le monde par un déluge, qu'ils espéraient ne leur pouvoir plus nuire lorsqu'ils auraient achevé cet ouvrage. Dieu voyant cette entreprise téméraire, mit une telle confusion dans leurs langues et dans leurs paroles, qu'il leur était impossible de comprendre ce qu'ils s'entredisaient les uns aux autres. C'est ce qui les contraignit de laisser imparfait cet ouvrage de leur vanité, et de se séparer en divers pays.

L'opinion la plus commune touchant cette confusion, est que Dieu ne confondit pas tellement le langage de ces hommes, qu'il fit autant de différentes langues qu'ils étaient d'hommes. L'on croit seulement qu'après cette confusion chaque famille se servit d'une langue particulière : ce qui fit que les familles s'étant séparées, les hommes furent distingués aussi bien par la différence de leur langage, que par celle des lieux où ils se retirèrent. Il se pouvait faire que cette confusion ne consistât pas en de nouveaux mots, mais dans le changement ou transposition, dans l'addition ou retranchement de quelques lettres de celles qui composaient les termes qui étaient en usage avant cette confusion. Ce qui le fait croire, c'est qu'on tire facilement de la langue hébraïque, qui a été celle d'Adam, et qui s'est toujours conservée, l'origine des anciens noms des villes, des provinces, et des peuples qui les ont premièrement habitées, comme plusieurs savants hommes l'ont très bien prouvé ; mais particulièrement Samuel Bochard dans sa géographie sacrée.

Il y a des auteurs qui prétendent que ce que Moïse dit de la confusion des langues de ceux qui bâtissaient la tour de Babel, se peut entendre d'une mésintelligence qui se mit entre eux. Leur raison, c'est que les Orientaux après la dispersion se sont servis de divers dialectes plutôt que de diverses langues : que sans une confusion miraculeuse de langues, l'éloignement des peuples, l'établissement des empires et des républiques, la diversité des lois et des coutumes, le commerce des nations déjà séparées purent causer du changement dans le langage : que la Grèce, par exemple, a été habitée par les Phéniciens et les Egyptiens, de la langue desquels le grec s'est formé : que la langue des Perses, des Scythes, et celle des peuples septentrionaux, ont beaucoup de rapport les unes avec les autres, et tirent toutes leur origine de l'hébreu. C'est ce que le Père Thomassin prouve dans son Glossaire.

Ainsi ce n'est point le hasard qui a appris aux hommes à parler ; c'est Dieu qui leur a donné leur premier langage ; c'est de la langue qu'il donna à Adam, que toutes les langues sont venues, celle-là ayant été, pour ainsi dire, divisée et multipliée. De quelque manière que cela se soit fait, la confusion que Dieu mit dans les paroles de ceux qui voulaient élever la tour de Babel, n'est pas la seule cause de cette grande diversité et multiplicité des langues. Celles qui font en usage aujourd'hui par toute la terre, sont en bien plus grand nombre que n'étaient les familles des enfants de Noé, lorsqu'elles se séparèrent, et bien différentes de leur langage. Il se fait dans les langues, aussi bien que dans toutes les autres choses, des changements insensibles, qui font qu'après quelque temps elles paraissent tout autres qu'elles n'étaient dans leur commencement. Nous ne doutons pas que le français que nous parlons maintenant ne vienne de celui qui était en usage il y a cinq cents ans ; cependant à peine pouvons-nous entendre le français qui se parlait il y a deux cents ans. Il ne faut pas s'imaginer que ces changements n'arrivent que dans notre langue. Quintilien dit que la langue romaine de son temps était si différente de celle des premiers Romains, que les prêtres n'entendaient presque plus les hymnes que les premiers prêtres de Rome avaient composés pour être chantés devant les idoles de leurs Dieux. Platon dans le Cratyle dit la même chose de l'ancien grec ; que vu les grands changements qui s'y étaient faits, il ne fallait pas s'étonner qu'il différât autant du nouveau, que celui-ci du barbare... Platon appelle barbare le langage des peuples qui n'ont aucune politesse, qui ne cultivent ni les arts, ni les sciences.

La différence du langage, ou la férocité des premiers hommes qui étaient corrompus, comme l'Ecriture le déclare, firent qu'en peu de temps après la confusion de la tour de Babel, ils se séparèrent, ne pouvant vivre les uns avec les autres. Chacun se retira dans les lieux qui n'étaient point encore habités, où il pouvait vivre avec ses femmes et ses enfants, et régner seul. C'est le grand nombre d'idées, la diversité des affaires, le trafic, les arts, les sciences, qui ont fait trouver ce nombre prodigieux de mots dont une langue a besoin, et cette grande régularité dans la construction des paroles, afin qu'elles soient capables d'un style clair, sans équivoques. Mais qui étaient-ils ces premiers hommes qui allèrent habiter les différents climats de la terre ? Des chasseurs qui n'avaient aucune occupation, ni entretien, ni commerce qui demandât de la fécondité dans les termes, et de la régularité dans l'arrangement. Ils n'avaient besoin que d'un jargon, qui se multiplia et diversifia prodigieusement ; car comme il ne consistait que dans un petit nombre de termes, il se pouvait changer facilement.

La différence du tempérament et des climats fait qu'on ne prononce pas de la même manière. Ainsi ceux mêmes qui avaient dans le commencement le même langage avant leur séparation, purent dans la suite prononcer si différemment les mêmes mots, qu'ils ne parurent plus les mêmes. Ajoutons que n'ayant eu qu'un très petit nombre de termes, quand ils se séparèrent, lorsqu'il en fallut trouver de nouveaux pour marquer les choses dont ils commençaient de se servir, ils ne pouvaient pas inventer les mêmes, étant éloignés les uns des autres, et ne se connaissant plus. C'est ainsi qu'il y eut sur la terre autant de différentes langues que de contrées. Cela devait arriver quand il n'y aurait point eu de confusion miraculeuse des langues parmi les entrepreneurs de la tour de Babel ; et que tous les hommes dans le temps qu'ils se dispersèrent se fussent entendus. Ils ont pu dans la suite changer si fort leur premier langage, qu'il s'en soit formé de nouvelles langues. L'inconstance des hommes en est une des principales causes. L'amour qu'ils ont pour la nouveauté leur fait établir de nouveaux mots à la place de ceux qu'ils rebutent, et d'autres manières de prononcer, qui font dans la suite des années un langage tout nouveau.

Chaque peuple a ses manières de prononcer, selon la qualité du climat. Ceux du Nord sont portés à se servir de mots composés de consonnes fortes, qui se prononcent du fond du gosier. Les Saxons changent les consonnes, que les grammairiens appellent ténues, dans les moyennes, et celles-ci en aspirées ; ainsi au lieu de bibimus, ils prononcent pipimus ; pour bonum, ils disent ponum ; pour vinum, finum. Il y a des nations entières qui ne peuvent prononcer de certaines lettres, comme les Ephraimites ne pouvaient prononcer le schin des Hébreux, et pour schibboleth, disaient sibboleth. Les Gascons et les Espagnols n'aiment point la lettre f. Ceux-ci disent harina pour farina, habulare pour fabulare : les Gascons disent hille pour fille. C'est ce qui fait que chaque nation déguise tellement les mots qu'elle emprunte d'une langue étrangère, qu'on ne les connaît plus.

Aussi ceux qui recherchent l'étymologie ou l'origine des nouvelles langues, pour faire comprendre comment elles viennent des anciennes, ont soin de rapporter quelles ont été les différentes manières de prononcer en différents temps, et comment par ces différentes manières les mots ont été changés de telle sorte, qu'ils paraissent tout autres qu'ils n'étaient dans leur première origine. Par exemple, il n'y a pas grande conformité entre écrire, et le mot latin scribere, d'où il vient ; entre établir, et stabilire, voici la cause de cette différence. Nos Français avaient coutume en prononçant cette lettre s, de faire sonner devant elle un e, comme on le fait encore au-delà de la Loire. Ainsi au lieu de scribere, ils prononçaient escribere : estabilire, pour stabilire. L'on a pris la coutume ensuite de ne point prononcer la lettre S, après E, au commencement des mots : c'est pourquoi on a dit ecribere, etabilire ; et enfin en abrégeant ces mots, sont venus ces mots français, écrire, établir. Les changements qui se sont faits de cette manière dans la prononciation, ont tellement déguisé les mots latins, qu'il s'en est fait une nouvelle langue. Il en est de toutes les langues comme de la française. Notre langue, l'espagnole, et l'italienne viennent du latin. Le latin vient du grec. Le grec vient en partie de l'hébreu, comme le chaldaïque et le syriaque. L'on s'étonne d'abord quand on fait venir d'une langue plus ancienne quelque mot d'une nouvelle langue : par exemple, un mot latin d'un mot hébreu ; si leur différence est considérable. Cet étonnement vient de ce que l'on ne prend pas garde que ce mot latin, avant que d'avoir la forme qu'il a, a passé plusieurs pays, et qu'il a été prononcé en différentes manières qui l'ont défiguré.

Les peuples ont des inclinations particulières pour de certaines lettres, pour de certaines terminaisons, soit par caprice ou par raison, trouvant que la prononciation de ces lettres et de ces terminaisons est plus facile, et qu'elle s'accommode mieux avec leurs dispositions naturelles. Cela se remarque particulièrement dans la langue grecque ; et c'est ce qui a introduit dans l'usage commun de cette langue ces particularités qu'on nomme dialectes... Les Italiens, les Français, et les Espagnols, ont leurs lettres et leurs terminaisons particulières, comme on le peut voir dans les grammaires, et dans les dictionnaires de ces langues. Ces particularités, comme il est manifeste, changent beaucoup les langues, et mettent de grandes différences entre elles ; de sorte que bien qu'elles viennent d'une même mère, s'il m'est permis de parler ainsi, elles ne paraissent point sœurs. Les langues française, espagnole, et italienne semblent être sorties de langues toutes différentes.

Si chaque canton de la terre a eu dans son commencement un langage particulier, comment, me dira-t-on, ces langues générales, étendues, et qu'on a nommé des langues mères, se seraient-elles pu former ? Cela est arrivé lorsqu'un homme qui avait plus d'esprit et de force de corps, soit par son savoir-faire, soit par la force de ses armes, a rassemblé plusieurs peuples qu'il a obligé de vivre sous les mêmes lois. ç'a été une nécessité qu'ils convinssent d'un langage. Les vaincus prirent celui des victorieux, à qui ils voulurent faire leur cour, et dont ils recherchèrent les faveurs. Alors vivant ensemble, s'entraidant, bâtissant des maisons, exerçant les arts, trafiquant ; la nécessité, le plaisir, l'utilité, les ornements, les affaires, les jeux, les conversations, firent qu'il leur était nécessaire d'avoir plusieurs termes pour s'expliquer. Soit par hasard, soit par choix, ils se servirent des termes les plus propres pour s'exprimer sans équivoques et avec agrément. Or quand un terme est une fois reçu et autorisé, il devient propre : l'usage en est plus facile. Ce qui est aisé plaît : on agit selon les habitudes. Ainsi dans un Etat il s'est établi une sorte de langage qu'on a parlé plus volontiers.

La terre ayant été comme partagée en différents Etats et Empires, il s'est fait différentes langues. Il n'était plus possible que des peuples éloignés, sous de différentes dominations, sous différents climats, inventassent les mêmes termes, se formassent un même langage. Chaque peuple s'est servi des mêmes mots qu'il a trouvé établis : qu'il a allongés, abrégés, changés, pour signifier des choses à peu près semblables, selon qu'il s'est plu à certains sons, à certaines lettres ; ce qui est remarquable en toutes les langues ; le seul son ou la seule terminaison d'un mot faisant juger de quelle langue il peut être. C'est toujours selon une certaine analogie ou proportion que les hommes forment leur langage. On fait plus volontiers ce qu'on a coutume de faire ; on le fait plus aisément ; et ensuite presque nécessairement. De là vient que chaque langue a ses mots d'un certain son, ses termes particuliers, un certain tour.

L'établissement des Empires a été suivi, comme nous venons de le dire, de l'établissement des langues mères. Les changements qui sont arrivés aux Etats en ont aussi causé dans le langage. Car dans ces changements plusieurs peuples se lient ensemble, d'où l'on voit naître un langage bizarre. Ainsi notre français ne vient pas seulement du latin, il est composé de plusieurs mots usités aux anciens Gaulois, avec lesquels les Romains se mêlèrent dans les Gaules. La langue anglaise a plusieurs mots français ; ce qui vient de ce que les Anglais ont longtemps demeuré dans la France, dont ils possédaient une partie très considérable. Les Espagnols ont plusieurs mots arabes, soumis qu'ils ont été pendant plusieurs siècles aux Maures qui parlent arabe. Les termes des arts viennent pour l'ordinaire des lieux où ils ont été cultivés. Ainsi les Grecs ayant travaillé avec plus de soin à perfectionner les sciences, les termes des beaux-arts viennent presque tous du grec. L'art de naviguer a été fort cultivé dans le Nord ; plusieurs de nos termes de marine en viennent.

La langue latine s'est corrompue, et de sa décadence sont venues les langues italienne, espagnole, et française ; ce qui s'est fait de cette manière. Les Romains perdirent l'Empire par leur mollesse. En dégénérant de la valeur de leurs pères, ils corrompirent leur langage avec leurs mœurs. Outre cela les Barbares s'étant rendus maîtres de l'Italie, de l'Espagne et des Gaules, il se fit un mélange de mots barbares avec le latin qu'on parlait dans tout l'Empire. Les peuples devinrent grossiers et ignorants ; ils ne pensèrent plus à parler correctement. La langue latine ne se peut bien parler sans une attention particulière, à cause de tous ses différents genres et différentes déclinaisons. Nous voyons que dans notre langue qui est si facile, le petit peuple ne peut s'assujettir aux règles ; il dira plus souvent j'allions, je fimes, que nous allions, nous fimes ; ainsi la langue latine ne devint plus qu'un jargon ; on prit les manières des Barbares qui n'avaient point de déclinaisons. Lorsque les Italiens, les Espagnols, les Français commencèrent à se relever, et qu'ils furent maîtres chez eux, ils travaillèrent à dégrossir ce jargon qui s'était introduit après la décadence de l'Empire et de la latinité. Chacun commença à se faire des règles, et à s'y assujettir. Ce qui a fait les trois langues, italienne, espagnole et française.

Les colonies ont fort multiplié les langues. On voit que les Tyriens qui trafiquaient autrefois par toute la terre, avaient porté leur langage de tous côtés. On parlait à Carthage, colonie des Tyriens, la langue Phénicienne, qui est un dialecte de l'hébreu. On le peut démontrer par plusieurs arguments, mais particulièrement par les vers écrits en langage punique ou carthaginois, qui se lisent dans Plaute. Or ces colonies multiplient une langue, comme nous venons de le dire, et d'une elles en font plusieurs. Car outre que ceux qui vont en ces colonies ne savent pas assez exactement la langue de leur pays, pour la conserver sans la corrompre : cette langue recevant dans deux différents pays où on la parle des changements différents, elle se divise et se multiplie nécessairement. Il n'est pas difficile de trouver la véritable origine des langues, pourvu que l'on connaisse un peu l'antiquité ; mais mon dessein ne me permet pas de m'arrêter plus longtemps sur cette matière. De ce que nous avons dit, il suit clairement que l'usage change les langues, qu'il les fait ce qu'elles sont, et qu'il exerce sur elles un souverain empire, comme nous le ferons voir plus amplement dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XVI. L'usage est le maître des langues. Elles s'apprennent par l'usage.

Il ne s'agit pas de faire une nouvelle langue, mais d'entendre celles dont on se sert, et de les parler purement. Nous avons vu qu'originellement les hommes sont maîtres du langage ; qu'il dépendait d'eux de choisir comme il leur plaisait des sons pour signes de leurs pensées ; mais que c'est de la première langue que Dieu forma lui-même, que toutes les langues sont venues. Je ne peux donc m'empêcher de combattre ici l'impertinence d'Epicure, quoique je l'aie déjà fait. Il prétendait que les hommes étaient nés de la terre comme des champignons, et que les mots dont ils se sont servis étaient naturels, et qu'il ne dépendait pas de leur liberté d'en choisir. Voici comment le langage se forma selon ce mauvais philosophe. Comme les animaux à la présence de quelque objet extraordinaire, font de certains cris, de même les hommes ayant été frappés par les images des choses qui se présentèrent à eux, l'air qui était renfermé dans leurs poumons fut déterminé à sortir d'une certaine manière, et forma une voix qui devint le nom de ces choses.

Il est très certain qu'il y a des voix naturelles, et que dans les passions l'air sort des poumons d'une manière particulière, et forme les soupirs, et plusieurs exclamations, qui sont des voix véritablement naturelles. Mais il y a bien de la différence entre ce langage qui n'est pas libre, et celui dont nous usons pour exprimer nos idées. Il y a plusieurs raisons qui prouvent que les mots ne sont point naturels. Premièrement ils ne sont pas les mêmes en toutes les langues, ce qui devrait être si la nature avait trouvé elle-même les mots dont nous nous servons. Car les Turcs qui ne parlent pas français, ne soupirent pas d'une autre manière que les Français. Toutes les brutes d'une même espèce font le même cri ; et communément nous ne voyons rien faire à un homme qui soit différent de ce que nous faisons, que dans ce qui dépend de sa liberté. La nature agit de la même manière en tous les hommes ; les peuples parlant donc différentes langues, c'est une marque assurée que le langage n'est pas l'ouvrage de leur nature, mais de leur liberté. L'expérience le montre. Tous les jours on fait des mots nouveaux ; on en tire à la vérité quelques-uns des autres langues ; mais aussi on en invente qui n'ont jamais été.

Ce n'est donc point la nature que nous devons consulter pour apprendre d'elle quels termes on doit employer. L'usage est le maître et l'arbitre souverain des langues, personne ne lui peut contester cet empire. Or cet usage n'est rien autre chose que ce que les hommes usant de leur liberté, ont coutume de faire. Un particulier s'avise de proposer un certain terme, si plusieurs veulent bien prendre la coutume de s'en servir, c'en est fait, ce n'est plus un son confus qui ne signifie rien, mais un véritable mot qui a une idée qui se lie avec lui par la coutume que l'on a de penser à la chose qu'il signifie, en même temps qu'on le prononce et qu'on l'entend prononcer.

La raison et la nécessité nous oblige de suivre l'usage ; car il est de la nature du signe d'être connu parmi ceux qui s'en servent. Les mots n'étant donc les signes de nos idées, que parce qu'ils ont été liés par l'usage à certaines choses, on ne doit les employer que pour signifier celles dont on est convenu qu'ils seraient les signes. On pouvait appeler chien cet animal que nous appelons cheval ; et celui que nous appelons chien, un cheval : mais l'idée du premier étant attachée à ce mot, cheval, et celle du second à cet autre mot, chien, on ne peut les confondre et les prendre l'un pour l'autre, sans mettre une entière confusion dans le commerce des hommes, semblable à celle qui s'éleva parmi ceux qui voulurent bâtir la tour de Babel. On méprise la bizarrerie de ceux qui ne suivent pas les modes qu'une longue coutume autorise ; c'est une bizarrerie bien plus grande, et qui tient de la folie de s'écarter des manières ordinaires de parler. Se servir de termes inconnus, c'est envelopper de ténèbres ce qu'on veut expliquer.

Il arrive dans le langage la même chose que dans les habits ; il y en a qui poussent les modes jusques à l'excès ; d'autres prennent plaisir à s'opposer au torrent de la coutume. Il y a des personnes qui affectent de ne se servir que des termes et des expressions qui sont reçus depuis fort peu de temps. Les autres déterrent le langage de leurs bisaïeux, et parlent avec nous comme s'ils conversaient avec ceux qui vivaient il y a deux cents ans. Les uns et les autres pèchent contre le bon sens. Lorsque l'usage ne fournit point de termes propres pour exprimer ce que nous voulons dire, on a droit de rappeler ceux que l'usage a rebuté mal à propos. Un homme est excusable quand pour se faire entendre il fait un nouveau mot ; pour lors on doit blâmer la pauvreté de la langue, et louer la fécondité de l'esprit de celui qui l'a enrichie. Datur venia verborum novitati, obscuritati rerum servienti. Pourvu toutefois que ce nouveau mot soit habillé à la mode, et qu'il ne paraisse point étranger ; c'est-à-dire, qu'il ait un son qui ne soit pas entièrement différent de celui des mots usités ; qu'en le faisant venir, par exemple, du latin, on le change selon l'analogie, c'est-à-dire, en la manière qu'on change les mots latins qui ont une terminaison semblable, comme de alacer on fait alaigre ; de macer on fait maigre. Au lieu que les noms en er, qui n'ont pas c devant er, comme tener, Alexander, se changent autrement : nous disons tendre, Alexandre.

Les langues s'apprennent par l'usage sans étude et sans art. Le fils d'un artisan, d'un laboureur parle le langage de son père, il se sert des mêmes mots, des mêmes manières de parler, et il les prononce avec le même ton, sans que son père l'en instruise ; il apprend à parler comme lui sans presque aucun désir d'apprendre, sans écouter aucune leçon, en l'entendant parler seulement. La nature est une excellente maîtresse, qui instruit efficacement. Les organes de nos sens sont presque tous liés les uns avec les autres. Lorsque les oreilles sont remuées par un certain mouvement, la langue est déterminée à un mouvement proportionné à celui qui se fait dans les oreilles. De là vient qu'entendant chanter ou prononcer quelque parole, nous sentons dans les organes de la voix une disposition à chanter le même air, à prononcer la même parole. L'homme est porté par la nature à imiter tout ce qu'il voit faire. Si nous voyions ce qui se passe dans le mouvement des nerfs, ou petits filets qui viennent du cerveau, nous verrions sans doute cette admirable liaison, et communication des organes. Nous y remarquerions que par le chant d'une personne les nerfs des oreilles sont remués de manière que leur mouvement se communique aux filets qui servent aux organes de la parole, qui reçoivent ainsi une disposition pour produire le même chant.

Outre cela nous avons de l'empressement pour dire ce que nous pensons, et la nécessité où nous sommes de demander du secours, et d'entretenir commerce avec les hommes, fait que nous désirons ardemment de savoir ce que les autres pensent. Nous aimons la compagnie, nous prenons plaisir à parler et à entendre parler. Tout cela fait que dans un pays étranger on en apprend la langue sans peine autant qu'il est nécessaire pour entendre ceux avec qui on converse, et pour demander ses besoins. Les enfants sont encore plus ardents pour ce qu'ils souhaitent ; aussi apprennent-ils les langues plus facilement. Si on veut faire apprendre le français à un jeune étranger, il n'y a qu'à le faire jouer avec des Français de son âge : le désir qu'il aura de prendre sa part du plaisir, ce qu'il ne peut faire qu'en exprimant ses désirs, et entendant tout ce que disent les autres, lui fera plus apprendre de français en quinze jours, qu'un maître ne lui en montrerait en six mois.

Il n'est donc pas difficile de concevoir comment un enfant apprend le langage de son père, et comment il prononce avec le même ton, et de la même manière les paroles qu'il entend. Son père, en lui présentant du pain, ou quelque autre chose, a souvent fait sonner à ses oreilles ce mot pain. Ainsi, comme nous avons dit ci-dessus, l'idée de la chose qu'on appelle pain, et le son des lettres qui composent ce nom, se sont liées dans sa tête ; de sorte qu'il est porté à dire ce même mot en voyant du pain, qu'il se trouve disposé à le prononcer, et qu'il le fait, l'expérience lui ayant fait connaître que lorsqu'il le prononce on lui en donne. C'est ainsi que plusieurs oiseaux apprennent à parler ; mais il y a bien de la différence entre les enfants et les oiseaux, ceux-ci n'ayant point d'esprit, ne prononcent jamais le petit nombre de mots qu'ils ont appris que dans le même ordre et dans la même occasion où ces organes ont reçu cette disposition pour les prononcer : au lieu qu'un enfant arrange en différentes manières les mots qu'il a appris. Il fait des discours suivis, qui ne peuvent être l'effet d'une impression corporelle, ainsi que Virgile dit que les oiseaux chantent d'une manière particulière, selon la disposition de l'air. La parole est l'apanage de l'homme.

CHAPITRE XVII. Il y a un bon et un mauvais usage. Règles pour en faire la distinction.

Quand nous élevons l'usage sur le trône, et quand nous le faisons l'arbitre souverain des langues, nous ne prétendons pas mettre le sceptre entre les mains de la populace. Il y a un bon et un mauvais usage ; et comme les gens de bien servent d'exemple à ceux qui veulent bien vivre, aussi la coutume de ceux qui parlent bien, est la règle de ceux qui veulent bien parler. Usum qui sit arbiter dicendi, vocamus consensum eruditorum, sicut vivendi, consensum bonorum. Or il n'est pas difficile de faire le discernement du bon usage d'avec celui qui est mauvais ; des manières de parler de la populace qui sont basses, d'avec celles des personnes savantes, et que la condition ou le mérite élève au-dessus du commun.

Il y a trois moyens de faire ce discernement. Le premier est l'expérience. On peut consulter sur un doute ceux qui parlent bien : remarquer de quelle manière ils s'expriment : quel tour ils donnent à leurs pensées ; ce qu'ils affectent ; ce qu'ils évitent. Si on ne peut avoir leur conversation, on a les livres, où l'on parle ordinairement avec plus d'exactitude, parce qu'on a le temps et le loisir de choisir les bonnes manières, et de corriger les mauvaises. La mémoire étant pleine des méchants mots qu'on entend continuellement, il est difficile qu'il n'en échappe quelqu'un dans la conversation. Dans la composition en revoyant son ouvrage, on fait sortir les mauvaises manières de parler, qui s'y étaient glissées sans qu'on s'en aperçût.

Le second moyen que nous avons pour connaître le bon usage, est la raison, comme je vais le faire voir. Toutes les langues ont les mêmes fondements, que les hommes établiraient, si par une aventure semblable à celle que nous avons feinte, ils étaient obligés de se faire une nouvelle langue. Il est facile, avec les connaissances que nous avons données de ces fondements, de se rendre maître et juge d'une langue, condamner les lois de l'usage qui sont opposées à celles de la nature et de la raison. Si l'on n'a pas droit d'en établir de nouvelles, on a la liberté de ne se pas servir de ce qu'on n'approuve pas. Les langues ne se polissent que lorsqu'on commence à raisonner, et qu'on bannit du langage les expressions qu'un usage corrompu y a introduites, qui ne s'aperçoivent que par des yeux savants, et par une connaissance exacte de l'art que nous traitons. Or par ce choix d'expressions justes, les langues se renouvellent, et le non-usage, s'il m'est permis de parler ainsi, des méchantes manières de parler établit l'usage de celles qui sont raisonnables. C'est de cette sorte que la langue grecque s'est polie, et qu'elle est devenue, sans contredit, la plus belle et la plus parfaite de toutes les langues. On sait que les Grecs s'adonnèrent entièrement à la science des mots ; leurs philosophes mêlaient la grammaire avec la philosophie, et en faisaient une partie leur étude. Ainsi remarquant dans leur langue ce qui choquait la raison et les oreilles, ils tâchaient de l'éviter en cherchant des expressions plus raisonnables et plus commodes. Ce langage qu'ils se formaient dans leur cabinet et dans leurs écoles, passait bientôt dans les conversations du peuple ; car les Grecs, surtout les Athéniens, avaient une passion prodigieuse pour l'éloquence. Ceux qui leur préparaient des discours étudiés, étaient écoutés favorablement. C'était là un des grands divertissements d'Athènes. Ainsi ce peuple étant accoutumé à entendre parler d'une manière belle et polie, ne parlait que poliment.

Dans l'établissement du langage, la raison, comme nous l'avons vu dans les chapitres précédents, ne prescrit qu'un petit nombre de lois ; les autres dépendent de la volonté des hommes. Tout le monde ne se propose qu'une même fin en parlant ; mais comme on y peut arriver par différents chemins, la liberté de choisir ceux qui plaisent, cause les différences qui se remarquent entre les manières d'exprimer d'une même langue. Néanmoins quelque liberté que les pères de cette langue aient pris en la formant, on y aperçoit une certaine uniformité qui règne dans toutes ses expressions, et des règles constantes qui y sont observées. Les hommes suivent ordinairement les coutumes qu'ils ont une fois embrassées ; c'est pourquoi, bien que la parole dépende presque entièrement du caprice des hommes, on remarque, comme il a été dit, une certaine uniformité dans son usage. Si on sait donc que les noms qui ont un tel son, sont de tel genre ; quand on doutera du genre de quelque autre nom, il faudra le comparer avec ceux qui se terminent de la même manière, et dont le genre est connu. Lorsque je veux être assuré si la troisième personne du parfait simple d'un verbe qui est proposé, se doit terminer en a, je considère son infinitif. S'il est en er, je n'ai plus de difficulté, sachant que dans notre langue tous les verbes qui ont un semblable infinitif, terminent en a la troisième personne de ce temps. Nous voyons que les noms en al ont au pluriel aux, comme cheval, chevaux ; animal, animaux.

Cette manière de connaître l'usage d'une langue par la comparaison de plusieurs de ses expressions, et par le rapport que l'on suppose qu'elles ont entre elles, s'appelle analogie, qui est un mot grec, qui signifie proportion. C'est par le moyen de l'analogie que les langues ont été fixées. C'est par elle que les grammairiens ayant connu les règles et le bon usage du langage, ont composé des grammaires qui sont très utiles, lorsqu'elles sont bien faites, puisque l'on y trouve ces règles que l'on serait obligé de chercher par le travail ennuyeux de l'analogie.

De tous les trois moyens pour reconnaître le bon usage, le plus assuré est l'expérience. L'usage est toujours le maître. On doit choisir les expressions les plus raisonnables ; et c'est par ce choix que les langues se purgent de ce qu'elles ont d'impur. Mais lorsque l'usage ne nous présente qu'un seul terme et qu'une seule expression pour exprimer ce que nous sommes obligés de dire, la raison même veut que nous cédions à la coutume qui lui est contraire, et nous ne péchons point en employant cette expression, quoique mauvaise. Car en cette occasion la maxime des jurisconsultes se trouve véritable : Communis error facit jus. L'analogie n'est pas la maîtresse du langage. Elle n'est pas descendue du Ciel pour en établir les lois. Elle montre seulement celles de l'usage. Non est lex loquendi, sed observatio, comme le dit Quintilien.

Pour apprendre parfaitement l'usage d'une langue, il en faut étudier le génie, et remarquer les idiomes, ou manières de parler qui lui sont particulières. Le génie d'une langue consiste en de certaines qualités que ceux qui la parlent affectent de donner à leur style. Le génie de notre langue est la netteté et la naïveté. Les Français recherchent ces qualités dans le style, et sont fort différents en cela des Orientaux, qui n'ont de l'estime que pour les expressions mystérieuses, et qui donnent beaucoup à penser. Les idiomes distinguent les langues les unes des autres aussi bien que les mots. Ce n'est pas assez pour parler français de n'employer que des termes français ; car si on tourne les termes, et qu'on les dispose, comme ferait un Allemand ceux de sa langue. C'est parler allemand en français. L'on appelle hébraïsmes les idiomes de la langue hébraïque ; hellénismes ceux de la langue grecque ; et ainsi des autres langues. C'est un hébraïsme que de dire, vanité des vanités, au lieu de dire, la plus grande de toutes les vanités ; et de marquer une distribution par la répétition d'un même mot, comme dans ce discours : Noé fit entrer dans l'Arche sept, et sept, de tous les animaux : pour dire Noé fit entrer sept paires de tous les animaux qui étaient réputés mondes, comme l'entendent les meilleurs interprètes de l'Ecriture. C'est un hellénisme que de se servir de l'infinitif au lieux des noms, disant le boire, le manger ; mais cet idiome se trouve aussi dans notre langue, qui a une très grande conformité avec la grecque. Les expressions qui ont été rejetées par l'usage nouveau, et qui sont particulières aux anciens auteurs, se nomment archaïsmes. Chaque province a son idiome qu'il n'est pas facile de quitter. Tite-Live dont l'éloquence est si pure, n'a pu purger son style des manières de parler de Padoue, comme l'a remarqué Asinius Pollio, selon Quintilien. In Tito Livio mira facundia viro, putat inesse Pollio Asinius quandam Patavinitatem.

CHAPITRE XVIII. De la pureté du langage. En quoi elle consiste. Ce que c'est que l'élégance.

Puisqu'il se faut soumettre à la tyrannie de l'usage, nous devons étudier avec soin ses lois pour les observer religieusement. La première étude doit être des mots particuliers, dont il faut recherche avec exactitude les idées, pour ne les employer que dans leur propre signification ; c'est-à-dire, pour signifier exactement les idées auxquelles ils ont été attachés par l'usage. Outre cela il faut faire attention à toutes celles qui sont accessoires de cette principale idée qu'ils ont, de crainte de prendre le noir pour le blanc, en donnant une idée basse d'une chose qu'on a dessein de révéler et de faire paraître.

Pour bien parler il ne suffit pas seulement d'employer des mots qui soient autorisés par l'usage ; il faut que ce soit dans la signification précise que leur donne l'usage, comme nous venons de le dire. Pour faire le portrait du roi, ce n'est pas assez de représenter un visage avec deux yeux, un nez, une bouche ; il faut exprimer les traits du visage du roi. On s'imagine devenir éloquent pourvu qu'on charge sa mémoire de phrases ramassées dans les livres de ceux dont l'éloquence est estimée. On se trompe fort, et ceux qui suivent cette méthode, ne parlent jamais juste. Car ils accommodent les choses qu'ils traitent à ces phrases, sans se souvenir du lieu où les auteurs de qui ils les ont prises, les avaient appliquées : ainsi leur discours est semblable à ces habits qu'on achète chez les fripiers, qui ne sont jamais si justes que ceux que l'on fait faire pour soi. Leur style est bizarre, semblable à ces grotesques qui sont faits de mille pièces rapportées, de coquillages de différentes figures, de différentes couleurs, de rocailles qui n'ont aucun rapport naturel avec la figure qu'elles représentent.

Les phrases sont une marque de pauvreté dans le style, comme les pièces dans un habit ; elles y remédient en remplissant les places vides du discours ; car enfin, quand on est garni de phrases, on ne demeure jamais court. C'est pourquoi un de nos poètes se plaint agréablement du chagrin de sa muse qui rejetait un secours si favorable.

Encor si pour rimer dans ma verbe indiscrète
Ma Muse au moins souffrait une froide épithète,
Je ferais comme une autre : et sans chercher si loin,
J'aurais toujours des mots pour les coudre au besoin
,
Si je louais Philis en miracles féconde,
Je trouverais bientôt : à nulle autre seconde.
Si je voulais vanter un objet non pareil,
Je mettrais à l'instant : plus beau que le soleil.
Enfin parlant toujours et d'astres et de merveilles,
De chefs-d’œuvre des cieux, de beautés sans pareilles,
Avec tous ces beaux mots souvent mis au hasard,
Je pourrais aisément, sans génie et sans art,
Et transposant cent fois et le nom, et le verbe,
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe.

Ce n'est pas assez de choisir des termes usités et propres, leur liaison doit être raisonnable ; sans cela un discours n'aura aucune forme, non plus que des lettres d'imprimerie qu'on jetterait au hasard sur une table ; car les idées de chaque mot en particulier peuvent être très claires, et ne faire cependant aucun sens jointes ensemble ; parce que celles auxquelles ils ont été joints par l'usage, sont incompatibles. Ces deux mots carré, et rond, sont très bons, leurs idées sont claires : on conçoit bien ce que c'est qu'être carré, ce que c'est qu'être rond ; mais unissant ces deux mots en disant un carré rond, on dit une chose qui ne peut pas être conçue. On ne peut pas comprendre qu'on chauffe des gants, cependant ces deux mots chauffer, et gants, sont très français ; ni qu'on descende à cheval, quand on y monte. Lorsque la répugnance de deux idées n'est pas si manifeste, et que la liaison de deux termes n'est pas si clairement condamnée par l'usage que celle de ceux-ci, chauffer des gants, descendre à cheval, elle n'est aperçue que par un petit nombre de personnes. La plupart de ceux qui entendront prononcer ces paroles suivantes, seront surpris par leur éclat, et n'apercevront pas qu'elles ne forment aucun sens raisonnable. De nobles journées qui portent de hautes destinées au-delà des mers. N'est-ce pas là une confusion de belles paroles qui ne signifie rien ? Le vers suivant est encore un galimatias.

Le comble des grandeurs sape leur fondement.

Qui pourrait s'imaginer ce que dit l'auteur de ce vers ? Les idées de comble, et de saper, se combattent, il est impossible de les allier. On sait bien ce que veut dire le poète, mais assurément il ne le dit pas. C'est là plutôt une faute de jugement, qu'une ignorance du langage ; ce qui fait voir que pour parler juste, on doit travailler pour le moins autant à former son jugement que sa langue.

Pour le rang qu'il faut donner aux mots lorsqu'on les lie ensemble, les oreilles instruisent si sensiblement de ce qu'il y faut observer, qu'il n'est pas besoin que j'en parle. L'usage ne garde pas toujours l'ordre naturel dans certains mots : il veut qu'on place les un les premiers, et qu'on éloigne les autres. Les oreilles qui sont accoutumées à ces arrangements, en aperçoivent les moindres changements, et elles en sont blessées. Nous sommes plus touchés de ce qui choque nos sens, que de ce qui choque la raison. On sera moins choqué d'un mauvais raisonnement ; que de cette transposition, tête ma, pour ma tête. Ce défaut est si visible, qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'on y prenne garde.

Le discours est pur lorsque l'on suit le bon usage, se servant de ce qu'il approuve, et rejetant ce qu'il condamne. Les vices opposés à la pureté sont le barbarisme et le solécisme. Les grammairiens ne sont pas d'accord touchant la définition de ces deux vices. Vaugelas dit que le barbarisme est aux mots, aux phrases et aux particules, ce que le solécisme est aux déclinaisons, aux conjugaisons, et à la construction. On commet un barbarisme en disant un mot qui n'est point français, comme pache, pour pacte ; ou un mot qui est français en un sens, et non pas en l'autre, comme lent, pour humide ; en se servant d'un adverbe pour une préposition ; comme dessusla table, pour sur la table ; en usant d'une phrase qui n'est pas française, comme élever les mains vers le ciel, au lieu de dire, lever les mains au ciel ; je m'en suis fait pour cent pistoles, comme disent les Gascons, au lieu de dire, j'ai perdu cent pistoles au jeu. C'est un barbarisme de laisser les particules qu'il faut mettre, ou de mettre celles qu'il faut laisser. Pour le solécisme qui a lieu dans les déclinaisons, dans les conjugaisons, et dans la construction. Voici des exemples de tous les trois. Les émails, pour les émaux ; il allit, pour il alla : je n'ai point de l'argent, pour je n'ai point d'argent : un grand erreur, pour une grande erreur : j'avons fait cela, pour nous avons fait cela.

Vaugelas remarque qu'il y a bien de la différence entre la netteté dont nous avons parlé ci-dessus, et la pureté dont nous parlons présentement. Un langage pur est ce que Quintilien appelle emendata oratio ; et un langage net ce qu'il appelle dilucida oratio. Ce sont deux choses si différentes, dit Vaugelas, qu'il y a une infinité de gens qui écrivent nettement ; c'est-à-dire, qui s'expliquent si bien, qu'à la simple lecture on conçoit leur intention : et néanmoins il n'y a rien de si impur que leur langage : comme au contraire il y en a qui écrivent purement ; c'est-à-dire, sans barbarisme et sans solécisme, qui néanmoins arrangent si mal leurs paroles, et embarrassent tellement leur style, qu'à peine conçoit-on ce qu'ils veulent dire.

Les plus belles expressions deviennent basses lorsqu'elles sont profanées par l'usage de la populace qui les applique à des choses basses. L'application qu'elle en fait, attache à ces expressions une certaine idée de bassesse, de sorte qu'on ne peut s'en servir sans souiller, pour ainsi dire, les choses que l'on en revêt. Ceux qui écrivent poliment, évitent avec soin ces expressions, et c'est de là en partie que vient ce changement continuel dans le langage.

Ut sylvae foliis pronos mutantur in annos,
Prima cadunt ; ita verborum vetus interit atas,
Et juvenum ritu florent modo nata, vigentque.

Les personnes de qualité, et les savants tâchent de s'élever au-dessus de la populace. Pour cela ils évitent de parler comme elle, et ils n'emploient jamais ces expressions qu'elle gâte par le mauvais usage qu'elle en fait. Les hommes imitent volontiers ceux dont ils estiment la qualité ; ainsi on voit qu'en très peu de temps les mots qu'ils bannissent de leur conversation, ne sont ensuite reçus de personne. Ils sont obligés de quitter la Cour et les villes, et de se retirer dans les villages pour n'être plus que le langage des paysans.

Mais enfin, outre cette exactitude à garder les lois de l'usage, et ce soin à n'employer que des façons de parler pures ; il faut avouer que ce qui élève au-dessus du commun ceux qu'on admire, est un certain art, ou un bonheur qui leur fait trouver des expressions riches et ingénieuses pour dire ce qu'ils pensent. Avec un peu de soin et d'étude on évite la censure des critiques ; mais on ne peut plaire que par un bonheur qui est très rare. Que peut-on blâmer dans les paroles suivantes : C'est à Cadmus que la Grèce est redevable de l'invention des caractères ; c'est de lui qu'elle a appris l'art de l'écriture. On ne peut, dis-je, blâmer cette expression, mais on est charmé lorsqu'on entend la même chose exprimée de cette autre manière noble et spirituelle.

C'est de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole, et de parler aux yeux,
Et par les traits divers de figures tracées,
Donner de la couleur et du corps aux pensées.

Ce choix d'expressions riches et heureuses, fait ce qu'on appelle l'élégance ; mais outre cela, pour rendre un discours élégant, il est nécessaire que l'on y fasse apercevoir une certaine facilité qu'on remarque dans ces belles statues qu'on appelle en latin elegantia signa. Cette facilité plaît à la vue, en ce qu'elle imite de plus près la nature, dont les opérations n'ont rien de gêné. Ces statues grossières dont les membres sont raides, et collés les uns contre les autres, rigentia signa, choquent les yeux. Quand un homme a peine à s'exprimer, on travaille avec lui, et on ressent une partie de sa peine. S'il s'exprime d'une manière naturelle et facile, de sorte qu'il semble que chaque mot soit venu prendre sa place, sans qu'il ait eu la peine de l'aller chercher, cela plaît infiniment. La vue d'un homme qui se joue, relâche en quelque manière l'esprit de ceux qui le voient.

Cette facilité se fait sentir dans un ouvrage lorsque l'on se sert d'expressions naturelles ; et que l'on évite celles qui semblent recherchées, et qui portent les marques sensibles d'un esprit qui fait les choses avec peine. Ce n'est pas que pour se servir de termes naturels et propres, il ne soit besoin de travail ; mais il ne doit pas paraître. Il faut se donner la torture en composant si l'on veut bien faire ; mais il faut que le lecteur conçoive à la facilité qu'il trouve d'entendre ce qu'on lui dit, qu'on était de fort bonne humeur lorsqu'on écrivait. Ludentis speciem dabit, et torquebitur. Autant qu'on le peut, et que la matière qu'on traite le permet, il faut donner à son discours le tour libre des conversations. Lorsqu'une personne parle avec un air facile et enjoué, cela ne sert pas peu à faire entrer dans ses sentiments ; le plaisir de la conversation rend les choses aisées.

CHAPITRE XIX. De la perfection des langues. L'hébraïque a été parfaite dès sa première origine : c'est à elle que toutes les autres doivent leur première perfection. Quand et comment la grecque s'est perfectionnée.

Nous avons compris dans ce premier Livre ce qu'il y a de plus essentiel à l'art de parler ; ses principales règles sont fondées sur la raison, ce n'a donc été que lorsque les hommes ont commencé d'être raisonnables, que les langues se sont polies et perfectionnées : qu'il s'est trouvé des personnes d'esprit qui les ont cultivées ; qui ont consulté la raison sur les manières de s'exprimer clairement et noblement. Puisque Adam avait été créé raisonnable, sage, on ne peut pas douter qu'il n'ait parlé raisonnablement et sagement ; ainsi sa langue qui est l'hébraïque, fut parfaite dès sa première origine.

Dans le temps que Moïse écrivait en hébreu, la Grèce était un pays barbare, et telle que pouvait être l'Amérique lorsque nos navigateurs la découvrirent. Toute l'Antiquité témoigne que ce fut Cadmus qui apprit aux Grecs l'usage des lettres. Les uns le font égyptien, les autres phénicien ; mais tous conviennent que ce fut de la Phénicie qu'il alla en Grèce, et que les lettres qu'il donna aux Grecs étaient phéniciennes. Il aurait fallu dire qu'elles étaient hébraïques ; car les noms des lettres de l'alphabet grec sont les mêmes que ceux de l'alphabet hébreu : et ce qui démontre que ce ne sont pas les Grecs qui ont donné ces alphabets aux Hébreux, c'est que ces noms en grec ne signifient rien, et qu'en hébreu, ou dans la langue phénicienne, ils signifient quelque chose, comme Plutarque le remarque. Ainsi ils sont barbares au regard des Grecs, et naturels aux Hébreux. Une autre preuve, c'est que les Grecs s'étant servis de l'alphabet pour compter, quand ils ont cessé de se servir de quelques-unes des lettres hébraïques pour conserver aux autres leur valeur, ils ont substitué un signe en la place de l'ancienne lettre ; par exemple, après avoir rejeté le vau, qui est le digame éolique, et la lettre f des Latins, ils ont mis en sa place  [une] note pour signe du nombre six, dont le vau hébreu est le signe, étant la sixième lettre de l'alphabet hébraïque. De même ayant rejeté le tzade, et le koph des Hébreux, ils ont substitué des signes des nombres que marquaient ces lettres, afin que les suivantes conservassent leur première valeur. C'est donc une vérité constante que l'alphabet grec a été formé sur l'alphabet hébreu. Or, comme nous l'avons remarqué, les langues ne se sont perfectionnées que quand on a commencé de les écrire ; c'est donc à l'hébreu que les Grecs doivent la première perfection de leur langue, qui ne pouvait être que très grossière avant l'arrivée de Cadmus dans la Grèce, vers le temps que la république judaïque était gouvernée par des juges. La Grèce avait été entièrement barbare jusques à ce temps-là, pendant deux mille cinq ou six cents ans.

Cadmus porta la science des Egyptiens chez les Grecs ; au moins leur donna-t-il plusieurs connaissances qu'ils n'avaient point ; il leur donna des lois ; il les assembla ; il les gouverna. Ce fut vers ce temps-là qu'ils commencèrent d'obéir à des princes, de bâtir des villes. L'histoire grecque nous apprend que la Grèce eut différents princes, qu'il se forma différents Etats, différentes républiques.

De là est venu que tous les Grecs ayant conçu de l'amour pour l'éloquence, et chacun travaillant à polir la langue de son pays, la langue grecque se parla différemment. Il se forma plusieurs dialectes, ou différentes manières de parler : chaque peuple se fit des termes. Les principaux dialectes furent l'attique, l'ionique, le dorique, l'éolien. La Grèce n'est pas fort étendue : les Athéniens, les Ioniens, les Doriens, les Eoliens ne sont pas éloignés les uns des autres ; ainsi le commerce qu'ils avaient ensemble faisait que tous ces dialectes, ou manières de parler ne leur étaient pas inconnus ; leurs écrivains purent donc prendre la liberté de se servir de tous les dialectes, de tous les termes de chaque Etat ; ce qui donna une merveilleuse fécondité à leur langue.

Ce qui contribua particulièrement à polir la langue grecque, et à la rendre la plus capable de toutes les langues d'exprimer toutes choses avec énergie, et harmonie, ce fut l'amour qu'ils eurent pour la musique. Les instruments de musique furent en usage parmi eux de fort bonne heure. Ce n'étaient pas seulement des airs qu'ils chantaient en pinçant leurs luths, ou guitares. En touchant les cordes ils prononçaient des paroles ; et il paraît que leurs premiers docteurs, philosophes, théologiens, historiens, étaient des poètes ou des chantres. Dans le premier Livre de l'Odyssée, Phoenix chanta sur la guitare les actions des dieux et des hommes, comme le font les chantres. Les musiciens chantaient ainsi les faits des héros. Ils expliquaient la religion, ses mystères, la généalogie des dieux. Ils rendaient raison de ce qui s'observe dans le ciel. Ce n'est point une conjecture en l'air. Strabon en parlant d'Homère dans le premier livre de sa Géographie, après avoir dit qu'il y a deux espèces ou sortes de discours étudiés, l'un mesuré, et l'autre libre ; c'est-à-dire, que tout discours est vers ou prose : il soutient, que les premières pièces étudiées furent des vers... Que les vers ayant plu, Cadmus, Pherecydes, Hecatoeus, qui écrivirent en prose, conservèrent les manières des poètes, à la réserve des mesures. Strabon ajoute que ceux qui écrivirent après eux, quittant davantage les manières poétiques, changèrent enfin entièrement le premier style, et réduisirent la prose à l'état où elle est, l'ayant dégradée, comme si on changeait le style tragique dans celui de la comédie. Dire et chanter c'était autrefois la même chose, ce qui montre que la poésie est la source de l'éloquence. (C'est toujours Strabon qui parle.) Tous les vers étaient des chants, on ne les récitait qu'en chantant ; d'où vient que toutes les pièces de poésies se nomment chant, rhapsodie, tragédie, comédie. Ce mot grec ode signifiant chant. Enfin Strabon dit que le nom grec pedos qu'on donne à la prose, (en latin elle se nomme pedestris,) est une preuve que les discours écrits, de poétiques qu'ils étaient autrefois, élevés, et comme portés dans un chariot, ont été abaissés, et réduits à marcher à pied.

Ce passage de Strabon était trop considérable pour ne le pas rapporter tout entier. Il est facile de comprendre comment les poètes purent changer la langue grecque, en la perfectionnant, et en faire comme une nouvelle langue toute différente de ce qu'elle était dans sa première origine. Le plaisir de la musique rend indulgents ceux qui écoutent. On souffre que les musiciens prennent la liberté de couper, d'allonger le discours, selon que cela s'accommode avec leur chant. Ces premiers historiens, théologiens, philosophes, qui étaient ensemble poètes et musiciens, furent les maîtres de la langue. Ils la polirent comme il leur plut ; ainsi en peu de temps ils en firent le langage le plus parfait. Ailleurs c'est l'usage qui a été le maître de la langue. C'est un tyran, comme nous l'expérimentons en France, qui souvent commande sans raison, à qui il faut obéir aveuglément. Pour bien parler français, il faut parler comme on parle. Nos poètes mêmes n'ont guère plus de liberté que ceux qui écrivent en prose. D'abord qu'on s'aperçoit qu'un poète emploie dans ses vers un terme, une expression hors de l'usage, et qu'il paraît que c'est pour attraper une rime, on ne peut le souffrir, ni lui, ni les vers.

Ce n'était pas cela dans la Grèce, surtout dans les premiers temps. Les savants furent les maîtres d'ajouter à un mot des lettres, d'en retrancher, de l'allonger, de le couper. La Grèce eut des esprits excellents qui voyageaient en Egypte, en Phénicie, de tous côtés, pour profiter de la doctrine et des expériences de tous les peuples. En toutes choses ils étudiaient la raison, ils écoutaient ce qu'elle prescrit. Il ne faut donc pas s'étonner s'ils réussirent. Ils se formèrent un goût admirable pour l'éloquence, pour les arts. Aussi tout ce qu'on a pu faire dans la suite des temps, c'est de les imiter. Nous n'avons ni peintre, ni sculpteur qui les ait surpassés. Les architectes n'ont réussi qu'autant qu'ils ont suivi les belles proportions que la Grèce avait trouvées. On voit dans la conduite des poèmes épiques et dramatiques, combien les Grecs sont raisonnables. Toute la Grèce avait un amour, une estime infinie, et une déférence entière pour ceux qui réussissaient. Une langue qui a donc été formée avec une pleine liberté et autorité par des maîtres si raisonnables, comment n'aurait-elle pas été la plus parfaite ?

Toutes les autres langues ne se sont perfectionnées dans la suite, que lorsque les écrivains ont pris les Grecs pour modèles de l'art d'écrire. On peut dire que la langue grecque était déjà dans sa perfection du temps d'Homère, trois mille ans après la création du monde, lorsque Salomon régnait en Judée. Rome fut bâtie environ deux cent cinquante ans après ce temps-là. Alors la langue latine était fort grossière. Ce ne fut que dans le sixième siècle depuis que cette ville fut bâtie, qu'elle eut des poètes considérables, Livius, Nevius, Plaute. Ils tâchaient d'imiter les Grecs ; ils ne faisaient presque que traduire en latin leurs ouvrages. Ceux qui voulaient profiter voyageaient dans la Grèce, y demeuraient longtemps pour y acquérir la connaissance des arts, c'était la fin de leur voyage : Ad mercaturam bonarum artium, comme parle Cicéron. Enfin la langue latine a acquis sa perfection sous ce prince des orateurs, et sous le siècle d'Auguste, après la mort duquel la langue ne fit plus que se gâter, et perdit son éclat, aussi bien que l'empire romain son lustre et sa grande puissance. On n'eut plus le bon goût de Cicéron, de Virgile, d'Horace. On ne consulta plus, comme ils le faisaient, le bon sens ; au moins on ne le fit pas avec dans de soin, ni tant de succès. Les Goths qui ruinèrent l'empire romain, et s'en emparèrent, étaient grossiers, barbares. Ce fut Ulphilas qui leur apprit l'usage des lettres vers la fin du quatrième siècle. Vers ce temps-là il se fit plusieurs Etats, plusieurs royaumes du débris de l'empire romain. Dans la suite des années quand ces Etats commencèrent à fleurir, on y forma une langue particulière, qu'on tâcha de polir. Ainsi prirent naissance les langues, italienne, française, espagnole. Ce n'est guère qu'au siècle passé qu'on a pensé à polir la langue française. Auparavant nos habiles ne s'appliquaient qu'à bien écrire en latin. Notre langue ne s'est perfectionnée que quand nos écrivains s'étant formé le goût, par la lecture des anciens auteurs grecs et latins, ils ont rendu le français si beau, si clair, si coulant, qu'il engage tous les étrangers à l'étudier. On imprime, et on lit hors de France nos bons auteurs français. A quoi doit-on cette perfection de notre langue, qu'à ce soin qu'ont eu enfin nos auteurs d'examiner leurs compositions à la lumière de la raison, et de chercher les véritables fondements de l'art de parler ?

Il est important pour l'honneur de la religion, qu'on soit bien persuadé que c'est aux Hébreux que les Grecs doivent leur première politesse. Hérodote le déclare nettement ; car après avoir dit que ce fut Cadmus qui apporta les lettres et les sciences dans la Grèce, il ajoute qu'avant lui les Grecs n'avaient point l'usage des lettres : que les premières dont ils se servirent étaient phéniciennes ; et qu'ils en changèrent le son et la figure dans la suite du temps. Selon Pausanias les Grecs écrivaient de droite à gauche, preuve que c'est des Hébreux qu'ils avaient appris l'écriture. Il parle (Liv..) d'une statue ancienne où le nom d'Agamemnon était ainsi écrit de droite à gauche. Cette ancienne manière n'avait donc changé que depuis la prise de Troie. Il dit avoir vu dans une ancienne arche ou coffre, qui se gardait religieusement dans un temple, une inscription dont les caractères étaient rangés comme des sillons, qui recommençaient où ils finissaient, tantôt de droite à gauche, tantôt de gauche à droite. Nous avons parlé ci-dessus de cette manière d'écrire.

LIVRE SECOND

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CHAPITRE PREMIER. Les mêmes choses peuvent être conçues différemment : ce que la parole, qui est l'image de l'esprit, doit marquer.

Si les hommes concevaient toutes les choses qui se présentent à leur esprit simplement comme elles sont en elles-mêmes, ils en parleraient tous de la même manière. Tous les géomètres tiennent le même langage, quand ils démontrent ce théorème : Les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits. Ils se servent des mêmes expressions, parce que la nature nous détermine à parler comme nous pensons, et que quand on pense de même, on tient le même langage. Mais il s'en faut bien que toutes les pensées des hommes soient semblables ; c'est-à-dire qu'ils regardent toutes choses d'une même façon. Ils en jugent différemment, et selon le bien ou le mal qu'ils y découvrent, ou qu'ils croient y découvrir, ils ont différents mouvements de mépris ou de haine, d'amour ou d'aversion, qui font que chacun a des idées différentes. La même chose ne paraît jamais la même à tous les hommes. Elle est aimable aux uns, les autres ne la peuvent regarder qu'avec des sentiments d'aversion. Après qu'on a une fois regardé un homme comme son ennemi, on ne prend plus plaisir à considérer ses bonnes qualités. Cette considération augmenterait la douleur qu'on a de le voir opposé à ses prétentions, parce qu'elle ferait voir sa puissance. On prend donc plaisir au contraire à se former des idées extraordinaires de ses défauts. On trouve de la satisfaction à le concevoir faible et méchant. Ses moindres défauts se présentent sous une forme monstrueuse ; comme ses vertus paraissent toutes petites et imparfaites : l'on ne fait attention qu'à ce qui peut en donner du mépris. Ce n'est pas encore assez : à l'occasion de ses imperfections dont on s'occupe volontiers, parce que nous voulons toujours justifier nos passions, on se représente tous ceux qui se sont signalés par leurs crimes : joignant ainsi dans sa pensée cet ennemi avec tous les criminels qui ont jamais été. La finesse des renards, la malice des serpents, l'avidité des loups, la cruauté des tigres, la fureur des lions ne manquent point de venir à l'esprit ; de sorte qu'on se forme une image terrible de cette personne dont on a fait l'objet de son aversion et de sa colère.

Je fais ici ce que ferait un peintre qui n'enseigne pas à son élève ce que les choses doivent être pour qu'elles soient parfaites ; mais qui ne s'applique qu'à les lui faire bien représenter telles qu'elles sont. Ce n'est pas à un rhéteur à former l'esprit et le cœur de celui qui étudie la rhétorique, et à lui apprendre qu'il ne doit pas concevoir les choses autres qu'elles sont, qu'il n'en doit avoir que des idées raisonnables, et qu'il ne lui est pas permis d'entretenir dans son cœur des mouvements injustes. Cela n'est pas du ressort de sa profession. Tout ce qu'il doit faire c'est de l'avertir que si ses pensées ne sont pas réglées, si le jugement qu'il fait des choses est extravagant, le discours qui en fera la peinture, fera paraître son extravagance. Je puis néanmoins faire cette réflexion, qu'il n'est pas possible que nous regardions indifféremment toute sorte de choses. Les passions ne sont mauvaises que par le mauvais usage qu'on en fait. Elles nous ont été données par l'Auteur de la nature pour nous mouvoir vers le bien, et pour fuir le mal. C'est une lâcheté de regarder le bien froidement sans s'y porter, et de considérer le mal sans horreur et sans un violent désir de le fuir. Ainsi il n'y a qu'une âme molle, et qui n'a aucun sentiment de la nature, qui puisse être indifférente à l'égard de toutes choses bonnes ou mauvaises. Une âme généreuse qui a du feu, s'excite selon la qualité de l'objet qui l'occupe ; elle en conçoit les idées qu'il en faut avoir, et elle ressent les mouvements qui ne manquent point de suivre lorsque la nature est vive, et qu'elle est bien réglées ; de sorte qu'il se fait une image dans elle-même, où les choses se trouvent représentées avec les traits qui leur sont propres, et avec leurs couleurs naturelles.

Les hommes qui ont été faits les uns pour les autres, imitent ce qu'ils voient faire. Il y a une merveilleuse sympathie entre eux. Ils sont comme liés les uns aux autres. Un enfant prononce sans peine les mots qu'il entend prononcer. Si on entend chanter, on prend le ton que celui qui chante le plus fort, oblige les autres de prendre. Il faut faire des efforts pour ne pas suivre ceux qui vont devant nous, et pour ne pas marcher avec eux de compagnie. Je dis cela pour faire comprendre que tout le secret de la rhétorique, dont la fin est de persuader, consiste à faire paraître les choses telles qu'elles nous paraissent ; car si on en fait une vive image semblable à celle que nous avons dans l'esprit, sans doute que ceux qui la verront, auront les mêmes idées que nous ; qu'ils concevront pour elles les mêmes mouvements, et qu'ils entreront dans tous nos sentiments. Il s'agit donc maintenant d'apprendre comment par le secours de la parole on peut faire une image de notre esprit, où l'on voie la forme de nos pensées ; c'est-à-dire, comment on peut faire que les choses qui sont la matière du discours, soient représentées avec les traits et avec les couleurs sous lesquelles nous voulons qu'elles soient vues.

Il est certain que nous parlons selon que nous sommes touchés. Les mouvements de l'âme ont leurs caractères dans les paroles comme sur le visage. Le ton de la voix, et le tour qu'on prend, font connaître de quelle manière on regarde les choses dont on parle, le jugement qu'on en fait, et les mouvements dont on est animé à leur égard. Ce sont ces caractères qu'il faut étudier et dans la pratique du monde, et dans les livres. Les auteurs qui excellent dans ces manières vives de peindre les mouvements de l'âme, n'ont réussi que parce qu'ils ont observé ce que chacun fait, et de quelle manière on parle dans l'émotion. On donne de grandes louanges à Aristote pour avoir marqué dans sa Rhétorique le caractère de chaque passion, et les mœurs de chaque âge, de chaque condition. Je consens qu'il mérite ces louanges ; mais je soutiens qu'il est plus utile de s'étudier soi-même, et d'observer comme chacun parle et agit. On profite bien davantage lorsqu'on lit le quatrième Livre de l'Enéide, où l'on voit des peintures naturelles des passions ; ou que sans s'amuser à lire des livres, on étudie le monde même. On ne peint jamais bien une passion qu'après l'avoir vue en original ; c'est-à-dire, qu'après avoir étudié ceux qui étaient animés de cette passion. Les auteurs se trompent, et ce qui fait qu'on est peu touché en lisant leurs livres, c'est qu'ils ne peignent pas les mouvements qu'ils veulent inspirer, avec des traits naturels. Ils ne veulent employer que de riches couleurs, des paroles magnifiques, ils rejettent les expressions ordinaires qui sont pourtant les traits naturels de ces mouvements ; c'est-à-dire que lorsqu'on on est ému, on ne parle point comme ils le font. Il en est des figures que les déclamateurs emploient, comme de ces raisonnements en forme des philosophes, qui dégoûtent, parce que ce n'est point la manière naturelle de raisonner. Il faut encore remarquer que quoique les hommes sages n'entrent pas sans de grands sujets en des mouvements de colère impétueux, cependant ils ne parlent jamais sans quelque feu ; c'est pourquoi dans l'Histoire même, l'on ne doit point raconter les choses froidement. Il y a des tours figurés de conversation : quand on les sait prendre, le lecteur ne croit pas lire un livre, il croit voir les choses, ou qu'un homme vivant lui raconte ce qu'il lit.

Tous ces traits qui peignent les mouvements de notre âme, l'estime, le mépris, la haine, l'amour, consistent en trois choses : premièrement, dans le ton ; il y a un ton railleur et de mépris : il y a un ton admirateur. Dans l'empressement de trouver la vérité, ou de la faire connaître, on presse ceux à qui on parle, de la déclarer. On leur fait de vives interrogations d'un ton animé. En second lieu, on donne un tour extraordinaire, tout différent de celui qu'ont les paroles d'un homme tranquille. Enfin, comme nous allons voir dans le chapitre suivant, dans les grands mouvements on emploie des mots extraordinaires, parce que la passion nous fait concevoir les choses tout autres qu'elles ne paraissent quand on les considère tranquillement.

CHAPITRE II. Il n'y a point de langue assez riche et assez abondante pour fournir des termes capables d'exprimer toutes les différentes faces sous lesquelles l'esprit peut se représenter une même chose. Il faut avoir recours à de certaines façons de parler qu'on appelle tropes, dont on explique ici la nature et l'invention.

La fécondité de l'esprit des hommes est si grande, qu'ils trouvent stériles les langues les plus fécondes. Ils tournent les choses en tant de manières, ils se les représentent sous tant de faces différentes, qu'ils ne trouvent point de termes pour toutes les diverses formes de leurs pensées. Les mots ordinaires ne sont pas toujours justes, ils sont ou trop forts, ou trop faibles. Ils n'en donnent pas la juste idée qu'on en veut donner. C'est néanmoins ce que ceux qui parlent avec art recherchent avec plus d'empressement ; car c'est en cela que consiste l'éloquence. On prend les sentiments de ceux qui nous parlent, lorsque leurs paroles les marquent vivement, comme nous l'avons remarqué. Si l'on veut donc exprimer les sentiments d'estime et d'amour qu'on a pour la chose dont on parle, il ne faut employer aucun terme qui ne contribue à donner des idées de grandeur et de perfection ; c'est-à-dire qu'il faut choisir des termes qui fassent paraître cette chose grande et parfaite. Ce choix demande un grand discernement ; ceux qui n'ont qu'un médiocre génie, se contredisent à tous moments. Il y a dans leurs discours cent choses qui sont contraires à leur dessein, qui font pleurer lorsque leur principal dessein est de faire rire, et qui ne donnent que du mépris de ce qu'ils avaient entrepris de faire estimer. Ce lui fait attention à ce défaut, et qui tâche de l'éviter, trouve stériles les langues les plus fécondes. Ainsi pour exprimer exactement ce qu'il pense, il est obligé de se servir de cette adresse dont on use quand ne sachant pas le nom propre de celui que l'on veut indiquer, on le fait par des signes et par des circonstances qui sont tellement attachées à sa personne, que ces signes et ces circonstances excitent l'idée qu'on n'a pu signifier par un nom propre. C'est un soldat, dit-on, c'est un magistrat ; c'est un petit homme.

Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine laesus.

Les objets qui ont entre eux quelque rapport et quelque liaison, ont leurs idées en quelque manière liées les unes avec les autres. En voyant un soldat, on se souvient facilement de la guerre. En voyant un homme, on se souvient de ceux dans le visage desquels on a remarqué les mêmes traits. Ainsi l'idée d'une chose peut être excitée par le nom de toutes les autres choses, avec lesquelles elle a quelque liaison.

Quand pour signifier une chose on se sert d'un mot qui ne lui est pas propre, et que l'usage avait appliqué à un autre sujet ; cette manière de s'expliquer est figurée ; et ces mots qu'on transporte de la chose qu'ils signifient proprement, à une autre qu'ils ne signifient qu'indirectement, sont appelés tropes ; c'est-à-dire, termes dont on change et on renverse l'usage, comme ce nom trope, qui est grec, le fait assez connaître, verto. Les tropes ne signifient les choses à quoi on les applique, qu'à cause de la liaison et du rapport que ces choses ont avec celles dont ils sont le propre nom ; c'est pourquoi on pourrait compter autant d'espèces de tropes, que l'on peut marquer de différents rapports ; mais il a plu aux premiers maîtres de l'art de n'en établir qu'un petit nombre.

CHAPITRE III. Liste des espèces de tropes qui sont les plus considérables.

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METONYMIE.

Je donne entre les espèces de tropes, la première place à la métonymie, parce que c'est le trope le plus étendu, et qui comprend sous lui plusieurs autres espèces. Métonymie signifie un nom pour un autre. Toutes les fois qu'on se sert d'un autre nom que de celui qui est propre, cette manière de s'exprimer s'appelle une métonymie ; comme quand on dit : César a ravagé les Gaules ; tout le monde lit Cicéron ; Paris est alarmé : il est évident que l'on veut dire que l'armée de César a ravagé les Gaules : que tout le monde lit les ouvrages de Cicéron : que le peuple de Paris est dans une grande crainte. Il y a une si grande liaison entre le chef et son armée, entre un auteur et ses écrits, entre une ville et ses citoyens, qu'on ne peut penser à l'un, que l'idée de l'autre ne se présente aussitôt. Ainsi ce changement de nom ne cause aucune confusion.

SYNECDOQUE.

La synecdoque est une espèce de métonymie, par laquelle on met le nom du tout pour celui de la partie, ou celui de la partie pour le nom du tout : comme quand on dit l'Europe, pour la France, ou la France pour l'Europe : le rossignol pour un oiseau en général, ou oiseau pour rossignol ; arbre, pour une espèce d'arbres en particulier, ou une espèce d'arbres pour toutes sortes d'arbres. On dira : La peste est en Angleterre, quoiqu'elle ne soit qu'à Londres ; qu'elle est à Londres, quoiqu'elle soit dans toute l'Angleterre. On dit en parlant d'un rossignol en particulier, d'un chêne en particulier : Voilà un bel oiseau : Voilà un bel arbre, se servant avec cette liberté du nom de la partie pour signifier le tout, et du nom du tout pour signifier la partie.

On rapporte à cette espèce de trope la liberté que l'on prend de mettre un nombre certain et déterminé pour un nombre qu'on ne sait pas précisément. On dira : Cette maison a cent belles avenues, lorsqu'elle en a plusieurs, et qu'on n'en sait pas le nombre. Quand aussi pour faire un compte rond, on ajoute ou l'on retranche ce qui empêcherait que le compte ne fût rond. S'il y a quatre-vingt dix-neuf ans, trois mois, quinze jours : on dira librement, il y a cent ans.

ANTONOMASE.

L'antonomase est une espèce de métonymie. Elle se fait lorsqu'on applique le nom propre d'une chose à plusieurs autres ; ou au contraire lorsque l'on donne à quelque particulier un nom commun à plusieurs. Sardanapale était un roi voluptueux. Néron un empereur cruel ; c'est par antonomase qu'on appellera un voluptueux un Sardanapale, et que l'on donnera le nom de Néron à un prince cruel. Ces mots d'orateur, de poète, de philosophe, sont des noms communs, et qui se donnent à tous ceux qui sont d'une même profession : cependant on applique ces mots à des particuliers, comme s'ils leur étaient propres. On dit, parlant de Cicéron, L'Orateur donne ce précepte dans sa rhétorique. Le Poète a fait la description d'une tempête dans le premier Livre de son Enéide, pour dire : Virgile a fait, etc.Le Philosophe l'a démontré dans sa Métaphysique, au lieu de dire, Aristote l'a démontré. Dans chaque état ceux qui y excellent par-dessus le commun, s'en approprient aussi la gloire et le nom. Toutes les fois qu'on parle de l'éloquence, on pense facilement à Cicéron, et par conséquent l'idée d'orateur et de Cicéron se lient ; de sorte que l'une suit l'autre.

METAPHORE.

Les tropes sont des noms que l'on transporte de la chose dont ils sont le nom propre, pour les appliquer à des choses qu'ils ne signifient qu'indirectement ; ainsi tous les tropes sont des métaphores ; car ce mot qui est grec, signifie translation. Cependant on attribue le nom de métaphore à une espèce de trope, et pour lors on définit la métaphore un trope, par lequel au lieu d'un nom propre on admet un nom étranger que l'on emprunte d'une chose semblable à celle dont on parle. On appelle les rois, les chefs de leur royaume, parce que, comme le chef commande à tous les membres du corps, les rois commandent à leurs sujets. L'Ecriture sainte appelle élégamment le ciel durant une sécheresse, un ciel d'airain. On dit d'une maison qu'elle est riante, lorsque la vue en est agréable, et semblable en quelque manière à cet agrément qui paraît sur le visage de ceux qui rient.

ALLEGORIE.

L'allégorie se fait lorsqu'en parlant on semble dire tout autre chose que ce que l'on dit en effet, comme l'étymologie de ce mot le marque. C'est une continuation de plusieurs métaphores, comme dans cette allégorie que fait Isaïe chap.5. Mon bien-aimé avait une vigne sur un lieu élevé, gras et fertile. Il l'environna d'une haie, il en ôta les pierres, et la planta d'un plant très rare et excellent : il bâtit une tour au milieu, et il y fit un pressoir ; il s'attendait qu'elle porterait de bons fruits ; et elle n'en a porté que de sauvages. Maintenant donc, vous habitants de Jérusalem, et vous hommes de Juda, soyez les juges entre moi et ma vigne. Qu'ai-je dû faire de plus à ma vigne que je n'aie point fait ? Est-ce que je lui ai fait tort d'attendre qu'elle portât de bons raisins, au lieu qu'elle n'en a produit que de mauvais ? Mais je vous montrerai maintenant ce que je m'en vais faire à ma vigne. J'en arracherai la haie, et elle sera exposée au pillage : je détruirai tous les murs qui la défendent, et elle sera foulée aux pieds. Je la rendrai toute déserte, et elle ne sera point taillée, ni labourée : les ronces et les épines la couvriront ; et je commanderai aux nuées de ne pleuvoir plus sur elle. Ce qu'Isaïe ajoute fait assez connaître que ce discours est une allégorie. La vigne, dit-il, du Seigneur des armées est la maison d'Israël, et les hommes de Juda étaient le plant auquel il prenait ses délices : j'ai attendu qu'ils fissent des actions justes. Saint Prosper nous donne l'exemple d'une allégorie qui est encore fort éloquente, lorsqu'il décrit les effets de la Grâce.

C'est elle qui suivant son immuable loi,
Sème en l'esprit ce grain dont doit naître la foi,
Lui fait prendre racine, et par ses douces flammes
Fait pousser puissamment son germe dans nos âmes.
C'est elle qui d'en haut veille pour le nourrir,
Qui le garde sans cesse, et qui le fait mourir.
Elle a pris soin que l'ivraie, ou les âpres épines
N'étouffent en croissant ces semences divines ;
Qu'un vent de complaisance, un souffle ambitieux
Ne renverse l'épi qui monte vers les cieux ;
Que le torrent bourbeux des charnelles délices
Ne l'entraîne avec soi dans le torrent des vices :
Qu'un lâche amour de l'or ne le sèche au-dedans
Par l'invincible feu de ses désirs ardents ;
Ou que, lorsqu'élevé sur sa tige superbe,
Il dédaigne de loin la bassesse de l'herbe,
Un tourbillon d'orgueil, comme un foudre soudain,
Ne lui donne en sa chute une honteuse fin.

Prenez garde que dans l'allégorie il faut finir comme l'on a commencé, et prendre toutes les métaphores des mêmes choses dont on a emprunté les premières expressions. Ce que vous voyez que saint Prosper observe exactement, prenant toutes ces métaphores des choses qui regardent les blés. Quand ces allégories sont obscures, et qu'on n'aperçoit pas d'abord le sens naturel des paroles de l'auteur, elles peuvent être appelées énigmes, telle qu'est celle-ci. Le poète décrit les agitations du sang pendant la fièvre.

Ce sang chaud et bouillant, cette flamme liquide,
Cette source de vie à ce coup homicide,
En son lit agité ne se peut reposer,
Et consume le champ qu'elle doit arroser.
Dans ses canaux troublés sa course vagabonde
Porte un tribut mortel au roi du petit monde.

Ce dernier vers particulièrement est fort énigmatique, et tout d'un coup on ne découvre pas que ce roi est le cœur qui est le principe de la vie, par lequel tout le sang du corps passe continuellement. Il faut faire réflexion sur ce qu'on dit que l'homme est un petit monde.

LITOTE.

Litote ou diminution, est un trope par lequel on dit moins qu'on ne pense, comme quand on dit : Je ne puis vous louer, laquelle expression marque un reproche secret. Je ne méprise pas vos présents : au lieu de dire : Je les reçois volontiers.

On peut rapporter à cette figure les manières extraordinaires de représenter la bassesse d'une chose, comme le fait Isaïe en représentant ce qu'est le monde entier comparé à Dieu, ch.40. Qui est celui, dit-il, qui a mesuré les eaux dans le creux de sa main, et qui la tenant étendue, à pesé les cieux ? Qui soutient de trois doigts toute la masse de la terre, qui pèse les montagnes, et met les collines dans la balance ? Et dans le même chapitre ce Prophète parlant encore de la grandeur de Dieu : C'est lui, dit-il, qui s'assied sur le globe de la terre, et qui voit tous les hommes qu'elle renferme comme des sauterelles ; qui a suspendu les cieux comme une toile, et qui les étend comme un pavillon qu'on dresse pour s'y retirer.

HYPERBOLE.

L'hyperbole est un trope qui représente les choses ou plus grandes, ou plus petites qu'elles ne sont dans la vérité. On emploie les hyperboles lorsque les termes ordinaires sont ou trop faibles, ou trop forts ; et qu'ils ne se trouvent pas proportionnés à notre idée : ainsi craignant de ne pas dire assez, on dit plus. Comme si je veux exprimer la vitesse d'un excellent coureur ; je dirai qu'il va plus vite que le vent. Si je parle d'une personne qui marche avec une extrême lenteur ; je dirai qu'elle marche plus lentement qu'une tortue. On peut dire que ces expressions sont des mensonges ; mais ces mensonges sont fort innocents, puisque leur fin c'est la vérité ; comme le dit Sénèque : In hoc omnis hyperbole extenditur ut ad verum mendacio venias. Ces hyperboles, comme il paraît dans les exemples que nous venons de proposer, font concevoir que la vitesse de l'un est bien grande, et que la lenteur de l'autre est extrême, puisque l'on dit du premier qu'il va plus vite que le vent ; et de l'autre qu'il marche plus lentement qu'une tortue. On pardonne cet excès ; parce qu'en se servant de termes ordinaires, on ne dirait pas assez, et il est à propos de dire plus que moins. Conceditur amplius dicere, quia dici quantum est, non potest : meliusque ultra, quam citra stat oratio. C'est pourquoi saint Jean n'a pas fait de difficulté de dire à la fin de son Evangile : Jésus a fait tant d'autres choses, que si on les rapportait en détail, je ne crois pas que le monde entier pût contenir les Livres qu'on en écrirait.

IRONIE.

Ironie est un trope par lequel on dit tout le contraire de ce que l'on pense ; comme quand on appelle homme de bien une personne dont les vices sont connus. Le ton de la voix avec lequel on prononce ordinairement les ironies, et la qualité de la personne à qui on sait que le titre qu'on lui donne ne convient pas, font connaître la pensée de celui qui parle, comme lorsque le Prophète Elie disait aux prêtres de l'idole de Baal, qui invoquaient à haute voix cette idole qui ne les pouvait entendre : Criez plus haut ; car votre Dieu Baal parle peut-être à quelqu'un ; ou il est en chemin, ou dans une hôtellerie : il dort peut-être, et il a besoin qu'on le réveille. L'effet de l'ironie c'est de faire faire attention à la bassesse de celui qu'on veut faire mépriser, en lui donnant des louanges, et en disant des choses qui ne lui conviennent point, et ne font que préparer à sentir sa bassesse. Ce serait un mensonge que l'ironie, si le faux à sa faveur ne devenait vrai, dit un célèbre auteur. C'est elle qui a introduit ce que nous appelons contre-vérité, et qui fait que quand on dit d'une femme libertine et scandaleuse, que c'est une très honnête personne ; tout le monde entend ce qu'on dit, ou plutôt ce qu'on ne dit pas, intellegitur quod non dicitur. Les contre-vérités sont ce que les anciens rhéteurs nommaient antiphrases.

CATACHRESE.

Catachrèse est le trope le plus libre de tous : on prend la liberté d'emprunter le nom d'une chose toute contraire à celle qu'on veut signifier, ne le pouvant faire autrement ; comme lorsqu'on dit, un cheval ferré d'argent. La raison rejette cette expression ; mais la nécessité oblige de s'en servir. Aller à cheval sur un bâton : Equitare in arundine longa. Un bâton n'est pas un cheval. Ces expressions enferment une contradiction ; mais on s'entend bien.

Voilà les espèces de tropes les plus considérables ; et c'est à ces espèces que les maîtres rapportent tous les tropes dont on se peut servir. Je n'ai pas prétendu enseigner la manière d'en trouver. Outre que l'usage en fournit un très grand nombre, on sait se servir dans la chaleur du discours, de tout ce que l'imagination présente : et comme dans la passion on ne manque jamais d'armes, parce que la colère donne l'adresse de s'armer de tout de que l'on rencontre, Furor arma ministrat ; lorsque l'on a l'imagination échauffée, on se sert de tous les objets qui se trouvent dans la mémoire pour signifier ce que l'on veut dire. Il n'y a rien dans la nature que l'on n'applique à la chose dont on parle, et qui ne fournisse des tropes au besoin, lorsque les termes propres manquent.

CHAPITRE IV. Les tropes doivent être clairs.

C'est particulièrement dans les tropes que consiste les richesses du langage. Aussi comme le mauvais usage des grandes richesses cause le dérèglement des Etats ; le mauvais usage des tropes est la source de quantité de fautes que l'on commet dans le discours ; c'est pourquoi il est important de bien régler cet usage. Premièrement l'on ne doit employer les tropes que pour exprimer ce qu'on n'aurait pu représenter qu'imparfaitement avec des termes ordinaires, et lorsque la nécessité oblige de se servir de tropes, il faut qu'ils aient ces deux qualités. La première, qu'ils soient clairs : la seconde, qu'ils soient proportionnés à l'idée qu'ils doivent réveiller.

Trois choses empêchent les tropes d'être clairs : la première, s'ils sont tirés de trop loin, et pris de choses qui ne donnent pas occasion à l'âme de penser d'abord à ce qu'il faut qu'elle se représente pour découvrir la pensée de celui qui parle : comme si on appelait une maison de débauche, les syrtes de la jeunesse, on ne pourrait pénétrer le sens de cette métaphore, qu'après avoir rappelé dans sa mémoire que les syrtes sont des bancs de sable proches de l'Afrique fort dangereux, ce que tout le monde ne sait pas ; au lieu qu'en nommant cette maison l'écueil de la jeunesse, ce que l'on a voulu signifier, est aussitôt aperçu. Il n'y a personne qui ne comprenne d'abord ce qu'on a voulu dire.

Pour éviter ce défaut, on doit tirer les métaphores de choses sensibles qui soient sous les yeux, et dont l'image par conséquent se présente d'elle-même sans qu'on la cherche. En voulant indiquer une personne, dont le nom ne m'est pas connu, je me rendrais ridicule si je me servais de certains signes obscurs qui ne donneraient aucune occasion facile à ceux qui m'écouteraient, de se former une idée de cette personne. Mais ce défaut que l'on évite avec tant de soin dans la conversation, est recherché comme une vertu par un très grand nombre d'auteurs. Il y a des personnes qui prennent plaisir à faire venir de loin toutes leurs métaphores, et qui les empruntent de choses inconnues, pour faire paraître leur érudition. S'ils parlent d'une province, ils lui donnent par synecdoque le nom d'une de ses parties qui sera la moins connue. Leurs tropes viennent tous du fond de l'Asie, de l'Afrique. Il faut pour les entendre savoir le nom des plus petits villages, de toutes les fontaines, de toutes les collines du pays dont ils parlent. Ils ne nomment jamais une personne par son nom, mais par celui de l'aïeul de ses aïeux, faisant une vaine montre des connaissances qu'ils ont de l'antiquité.

La sagesse divine qui s'accommode à la capacité des hommes, nous donne dans les Livres sacrés un exemple de ce soin qu'on doit avoir de se servir des choses connues à ceux qu'on instruit, lorsqu'il est question de leur faire comprendre quelque chose de difficile. Ceux qui ont l'esprit petit, et qui cependant osent critiquer l'Ecriture, condamnent les métaphores et les allégories qui y sont prises dans les champs, des pâturages, des brebis, des chaudières et des marmites. Ils ne prennent pas garde que les Israélites étaient tous bergers, et qu'ainsi il n'y avait rien qui leur fût plus connu que le ménage de la campagne. Les prêtres à qui l'Ecriture s'adressait particulièrement, étaient perpétuellement occupés à tuer des bêtes dans le temple, à les écorcher, et à les faire cuire dans les grandes cuisines qui étaient autour du temple. Les écrivains sacrés ne pouvaient donc pas choisir des choses dont les images se présentassent plus facilement à l'esprit des Israélites.

2°. L'idée du trope doit être tellement liée avec celle du nom propre, qu'elles se suivent, et qu'en excitant l'une des deux, l'autre soit renouvelée. Ce défaut de liaison est la seconde chose qui rend les tropes obscurs. Cette liaison est ou naturelle, ou artificielle. J'entends liaison naturelle celle qui se trouve lorsque les choses signifiées par les noms propres, et par les métaphoriques, ont un rapport si naturel, qu'elles se ressemblent, et qu'elles dépendent les unes des autres : comme quand on dit d'un homme, qu'il a les bras d'airain, pour dire que ses bras sont forts : on peut appeler naturelle la liaison qui est entre ce trope et son nom propre. J'appelle liaison artificielle celle qui a été faite par l'usage. C'est la coutume d'appeler un Arabe un homme avec lequel on ne peut traiter : c'est un terme usité, la coutume qu'on a de s'en servir dans ce sens, fait que l'idée de ce mot Arabe, réveille celle d'un homme intraitable. Une liaison artificielle est plutôt aperçue qu'une liaison naturelle, parce que cette première ayant été établie par l'usage, on y est plus accoutumé.

3°. L'usage trop fréquent des tropes est la troisième chose qui les rend obscurs. Les métaphores les plus claires ne signifient les choses qu'indirectement. L'idée naturelle de ce que l'on n'exprime que par métaphore, ne se présente à l'esprit qu'après quelque réflexion ; on s'ennuie de toutes ces réflexions, et l'on souhaite que celui que l'on écoute épargne la peine de deviner ses pensées. Mais quand nous condamnons le trop fréquent usage des tropes, nous parlons de ceux qui sont extraordinaires. Il y en a qui ne sont pas moins usités que les termes naturels ; ainsi ils ne peuvent jamais obscurcir le discours.

L'on ne doit jamais se servir d'expressions métaphoriques qui ne soient pas ordinaires, sans y avoir préparé les lecteurs. Un trope doit être précédé de choses qui empêchent de prendre le change ; et la suite du discours doit faire connaître qu'il ne faut pas s'arrêter à l'idée naturelle qu'il présente.

A moins que d'être extravagant, ou de vouloir prendre plaisir à n'être pas entendu, on ne continue point depuis le commencement d'un discours, ou d'un livre, jusqu'à la fin, dans de perpétuelles allégories. Nous ne pouvons connaître la pensée d'un homme que lorsqu'il nous en donne, au moins quelquefois, des signes naturels, et qui ne soient point équivoques. Comment savons-nous qu'une personne se joue, et ne parle pas sérieusement, sinon parce que nous l'avons vu sérieux dans d'autres occasions ? Comment distingue-t-on un bateleur qui fait le fou, d'avec un fou véritable ? N'est-ce pas parce que l'on voit que ce bateleur ne joue ce personnage que pendant un peu de temps, et qu'un fou est toujours fou ? Quand donc on prétend qu'un auteur n'a jamais exprimé ses pensées que par des métaphores, on le juge capable d’une extravagance qui est presque inouïe, à moins que quelque trait de politique ne l'obligeât à obscurcir son discours.

CHAPITRE V. Les tropes doivent être proportionnés à l'idée qu'on veut donner. Cette idée doit être raisonnable.

L'usage des tropes est absolument nécessaire, parce que, comme nous avons dit, les mots ordinaires ne suffisent pas toujours. Si je veux donner l'idée d'un rocher dont la hauteur est extraordinaire ; ces termes grand, haut, élevé, qui se donnent aux rochers d'une hauteur commune, n'en feront qu'une peinture imparfaite : mais disant que ce rocher semble menacer le ciel, l'idée du ciel qui est la chose la plus élevée de toute la nature, l'idée de ce mot menacer, qui convient à un homme qui est au-dessus des autres, forme l'idée de la hauteur extraordinaire que je ne pouvais exprimer d'une autre manière que par cette hyperbole. Mais il faut apporter beaucoup de tempérament dans ces expressions, et prendre garde qu'il y ait toujours quelque proposition entre l'idée naturelle du trope, et celle que l'on a dessein de donner ; autrement ceux qui écoutent s'imaginent toute autre chose que ce que pense l'auteur. Si en parlant d'une vallée médiocrement profonde, on dit qu'elle va jusques aux Enfers ; si en parlant d'un rocher qui est peu élevé, on dit qu'il touche les cieux ; qui ne croira pas que l'on parle d'une vallée d'une profondeur prodigieuse, et d'un rocher d'une merveilleuse hauteur ? Il faut surtout prendre garde que le trope ne donne une idée toute contraire à celle qu'on veut donner, et que voulant faire pleurer, on ne fasse rire ; si par exemple, la métaphore dont on se sert donnait une idée ridicule, comme celle-ci : Morte Catonis respublica castrata est.

Il y a mille moyens de tempérer les expressions hardies dont on est quelquefois contraint de se servir. On y peut apporter ces adoucissements : Pour ainsi dire ; si j'ose me servir de ces termes ; pour m'exprimer plus hardiment ; prévenant ainsi le lecteur, lorsqu'on ne veut pas qu'on juge mal de nous ; car il est évident que le mauvais usage des tropes est une marque d'une imagination déréglée. Ces grandes expressions font les marques de nos jugements et de nos passions. Lorsque les objets nous paraissent rares, et que nous les jugeons tels, soit pour leur bassesse, soit pour leur extrême grandeur, pour lors nous ressentons des mouvements d'estime ou de mépris, de haine ou d'amour, que nous exprimons par des paroles proportionnées à notre jugement et à notre passion. Si le jugement que nous avons formé de ces objets est donc mal fondé, si les sentiments que nous en avons conçus sont déraisonnables, notre discours nous trahit, et découvre notre faiblesse. Ainsi ce n'est pas assez que les tropes soient proportionnés à nos idées ; mais il faut outre cela que ces idées soient justes. Les auteurs qui affectent de ne dire que de grandes choses, de n'employer que de grands mots, que de riches métaphores, que des hyperboles hardies, paraissent ridicules à ceux qui savent juger, et ne peuvent souffrir qu'un homme regarde d'un même œil les petites et les grandes choses ; que tout lui paraisse grand ; qu'il estime aussi bien une bagatelle, que la chose la plus sérieuse et la plus importante, et qu'il parle de tout avec un style égal.

Il faut néanmoins distinguer si c'est dans la passion qu'il parle ; car c'est avec sujet que Plutarque l'a dit, que la passion est comme un nuage, au travers duquel les choses paraissent plus grandes. Ainsi les hyperboles les plus hardies peuvent convenir à l'idée de celui que la passion fait parler. Mais encore une fois, son idée doit être raisonnable ; c'est pour cela qu'on ne peut excuser l'hyperbole de l'épigramme suivante de Martial sur le palais de Domitien : c'est une flatterie déraisonnable.

Quand je vois ce palais que tout le monde admire,
Loin de l'admirer, je soupire
De le voir ainsi limité.
Quoi ! prescrire à mon prince un lieu qui le resserre ?
Une si grande Majesté
A trop peu de toute la terre.

CHAPITRE VI. Utilité des tropes.

Les tropes sont une peinture sensible de la chose dont on parle. Quand on appelle un grand capitaine, un foudre de guerre, l'image du foudre représente sensiblement la force avec laquelle ce capitaine subjugue des provinces entières, la vitesse de ses conquêtes, et le bruit de sa réputation et de ses armes. Les hommes pour l'ordinaire ne sont capables de comprendre que les choses qui entrent dans l'esprit par les sens. Pour leur faire concevoir ce qui est spirituel, il se faut servir de comparaisons sensibles, qui sont agréables, parce qu'elles soulagent l'esprit, et l'exemptent de l'application qu'il faut avoir pour découvrir ce qui ne tombe pas sous les sens. C'est pourquoi les expressions métaphoriques prises des choses sensibles, sont très fréquentes dans les saintes Ecritures. Lorsque les Prophètes parlent de Dieu, ils se servent continuellement de métaphores tirées des choses exposées à nos sens, comme nous l'avons déjà remarqué. Ils donnent à Dieu des bras, des mains, des yeux, ils l'arment de traits, de carreaux, de foudres, pour faire comprendre au peuple sa puissance invisible et spirituelle par des choses sensibles et corporelles. Saint Augustin dit pour cette raison, que la sagesse de Dieu n'a pas dédaigné de jouer en quelque manière avec nous qui sommes des enfants, aux paraboles et aux similitudes. Sapientia Dei quae cum infantia nostra parabolis et similitudinibus quodammodo ludere non dedignata est, Prophetas voluit humano more de divinis loqui, ut hebetes hominum animi divina et coelestia, terrestrium similitudine intelligerent.

Une seule métaphore dit souvent plus qu'un long discours. Quand on dit, par exemple, que les sciences ont des recoins et des enfoncements fort peu utiles. Cette seule métaphore renferme une sens que plusieurs expressions naturelles ne peuvent faire comprendre d'une manière aussi sensible. Outre cela par le moyen des tropes on peut diversifier le discours. Parlant longtemps sur un même sujet, pour ne pas ennuyer par une répétition trop fréquente des mêmes mots, il est bon d'emprunter les noms des choses qui ont de la liaison avec celle qu'on traite, et de les signifier ainsi par des tropes qui fournissent le moyen de dire une même chose en mille manières différentes.

La plupart de ce qu'on appelle expressions choisies, tours élégants, ne sont que des métaphores, des tropes, mais naturels, et si clairs, que les mots propres ne le seraient pas davantage. Aussi notre langue qui aime la clarté et la naïveté, donne toute liberté de s'en servir ; et on y est tellement accoutumé, qu'à peine les distingue-t-on des expressions propres, comme il paraît dans celles-ci qu'on donne pour des expressions choisies : il faut que la complaisance ôte à la sévérité ce qu'elle a d'amer ; et que la sévérité donne quelque chose de piquant à la complaisance, etc. La sagesse la plus austère ne tient pas longtemps contre de grandes largesses ; et les âmes vénales se laissent éblouir par l'éclat de l'or. Les dépits délient la langue des amants. Ces métaphores sont un grand ornement dans le discours ; mais comme je l'ai dit, il faut en user avec retenue, autrement on tombe en ce qu'on appelle discours précieux, affecté, qui ne consiste que dans un mauvais usage des tropes, comme dans cette expression d'une précieuse ridicule, qui en parlant de ceux qui ont du goût et du discernement, disait des gens qui savent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail. C'est le vice des petits génies, qui ne se pouvant distinguer par des pensées nobles, tâchent de le faire par des manières de parler extraordinaires.

CHAPITRE VII. Les passions ont un langage particulier. Les expressions qui sont les caractères des passions, sont appelés figures.

Outre ces expressions propres et étrangères que l'usage et l'art fournissent pour être les signes des mouvements de notre volonté aussi bien que de nos pensées, les passions ont des caractères particuliers avec lesquels elles se peignent elles-mêmes dans le discours. Comme on lit sur le visage d'un homme ce qui se passe dans son cœur ; que le feu de ses yeux, les rides de son front, le changement de couleur de son visage, sont les marques évidentes des mouvements extraordinaires de son âme ; les tours particuliers de son discours, les manières de s'exprimer éloignées de celles que l'on garde dans la tranquillité, sont les signes et les caractères des agitations dont son esprit est ému dans le temps qu'il parle.

Les passions font que l'on considère les choses d'une autre manière que l'on ne fait dans le repos et dans le calme de l'âme : elles grossissent les objets, elles y attachent l'esprit ; ce qui fait qu'il en est entièrement occupé, et que ces objets font presque autant d'impression sur lui, que les choses mêmes. Mais les passions produisent aussi souvent des effets contraires ; car elles emportent l'âme, et la font passer en un instant par des changements bien différents. Tout d'un coup elles lui font quitter la considération d'un objet pour en voir un autre qu'elles lui présentent ; elles la précipitent ; elles l'interrompent ; elles la tournent ; en un mot, les passions font dans le cœur de l'homme ce que font les vents sur la mer, qui tantôt poussent ses eaux vers le rivage, tantôt les font rentrer dans son sein ; et presque dans le même instant l'élèvent jusqu'au ciel, et semblent la faire descendre jusques au centre de la terre.

Ainsi les paroles répondant à nos pensées, le discours d'un homme qui est ému ne peut être égal. Quelquefois il est diffus, et il fait une peinture exacte des choses qui sont l'objet de sa passion : il dit la même chose en cent façons différentes. Une autre fois son discours est coupé, les expressions en sont tronquées, cent choses y sont dites à la fois : il est entrecoupé d'interrogations, d'exclamations ; il est interrompu par de fréquentes digressions ; il est diversifié par une infinité de tours particuliers, et de manières de parler différentes. Ces tours et ces manières de parler sont aussi faciles à distinguer d'avec les façons de parler ordinaires, que les traits d'un visage irrité d'avec ceux d'un visage calme.

On voit facilement dans le discours de Didon combien elle est animée. Cette reine parle à Enée après qu'il lui a déclaré sa résolution de quitter Carthage à quoi les Dieux l'obligeaient. Un de nos poètes l'a fait ainsi parler en français (note : Boileau, contrôleur de l'argenterie du Roi, frère de celui qui a composé les Satires).

Pendant qu'il parle ainsi, Didon de toutes parts
Jette confusément mille incertains regards,
Et sans daigner jamais baisser sur lui la vue,
Elle entrevoit pourtant son âme toute nue,
Mais ne voyant plus rien qui le pût arrêter,
Le dépit en ces mots la force d'éclater.
Non, cruel, tu n'es point le fils d'une déesse,
Tu suças en naissant le lait d'une tigresse :
Et le Caucase affreux t'engendrant en courroux,
Te fit l'âme et le cœur plus durs que ses cailloux.
Car qu'ai-je à ménager, et qu'ai-je plus à craindre ?
A quoi bon déguiser, et pourquoi me contraindre ?
Mes plaintes, mes regrets, et tout mon déplaisir
Ont-ils pu de son cœur arracher un soupir ?
Mes yeux noyés de pleurs pour toutes mes alarmes
Ont-ils vu de ses yeux couler les moindres larmes ?
Et son âme insensible aux traits de la pitié
A-t-elle d'un regard flatté mon amitié ?
Grands dieux, pourrez-vous voir de la voûte étoilée
La foi si lâchement à vos yeux violée ?
Hélas ! en qui peut-on s'assurer désormais ?
Ah ! qu'on se fie à tort à la foi des bienfaits !
Qui l'eût jamais pensé qu'un traitement si rude
Eût payé mes faveurs de tant d'ingratitude ?
Ne te souvient-il plus, perfide, de ce jour
Que pâle et tout tremblant tu parus à ma Cour ;
Qu'encor tout effrayé des horreurs du naufrage,
Ma pitié mit ta flotte à l'abri de l'orage ;
Et que me demandant secours en ton malheur,
Avecque ce secours je te donnai mon cœur ?
O ciel ! qui ne serait transporté de furie,
Quand à l'impiété joignant la raillerie,
Il veut pour colorer son départ de ces lieux
Rendre de son forfait coupables tous les dieux ;
Et lorsque pour aider à couvrir l'imposture
Il vient nous effrayer des ordres de Mercure ?
Certes, les dieux là-haut seraient bien de loisir
Si des soucis si bas altéraient leur plaisir.
Hé bien ingrat, hé bien, suis donc ces vains oracles.
J'y consens de bon cœur, et n'y fais plus d'obstacles.
Va malgré les hivers et tes lâches serments,
Exposer ta fortune à la merci des vents.
Peut-être que la mer ouvrant cent précipices,
A ta punition offrira cent supplices.
Alors en vain, alors, sur la fin de tes jours
Tu voudras appeler Didon à ton secours.
Des feux de mon bûcher j'irai jusqu'en l'abîme
Allumer dans ton cœur les remords de ton crime,
Et mon ombre partout te suivant pas à pas,
Te montrera partout ton crime et ton trépas ;
Et jusques dans l'Enfer faisant vivre ma haine :
Mon âme chez les morts jouira de ta peine.

Ces tours qui sont les caractères que les passions tracent dans le discours, sont ces figures célèbres dont parlent les rhéteurs, et qu'ils définissent des manières de parler éloignées de celles qui sont naturelles et ordinaires : c'est-à-dire différentes de celles qu'on emploie quand on parle sans émotion. Cette définition n'a rien d'obscur, et qui mérite une plus longue explication. Nous allons voir l'avantage et la nécessité de l'usage de ces figures.

CHAPITRE VIII. Les figures sont utiles et nécessaires.

Trois raisons obligent de s'en servir. Premièrement, quand on fait parler une personne émue de quelque passion, si on veut faire une peinture exacte de cette passion, on doit donner à son discours toutes les figures propres, et les tourner en la manière qu'une personne animée d'un mouvement semblable, figure et tourne son discours. Les habiles peintres, pour exprimer les pensées et les mouvements de ceux dont ils font le portrait, donnent à leurs images tous les traits qui ne manquent jamais de suivre ces pensées, et ces mouvements, dont par conséquent ils sont les indices.

Les passions, comme nous l'avons dit, se peignent elles-mêmes dans les yeux et dans les paroles. Les expressions de la colère et de la gaieté ne peuvent être semblables : ces passions ont des caractères différents. C'est donc en vain qu'on prétend les représenter ou par des couleurs, ou par des paroles, si l'on n'exprime dans la peinture et dans le discours les traits et les figures par lesquelles elles se distinguent elles-mêmes les unes des autres.

La seconde raison est encore plus forte pour prouver l'avantage et la nécessité de l'usage des figures. On ne peut pas toucher les autres, si on ne paraît touché.

-------- Si vis me flere dolendum est
Primum ipsi tibi.

Les hommes ne peuvent remarquer que nous sommes touchés, s'ils n'aperçoivent dans nos paroles les marques des émotions de notre âme. Jamais on ne concevra des sentiments de compassion pour une personne dont le visage est riant : il faut avoir des yeux abattus ou baignés de larmes pour causer ce sentiment. Il faut par la même raison que le discours porte les marques des passions que nous ressentons, et que nous voulons communiquer à ceux qui nous écoutent.

Les hommes sont liés les uns avec les autres par une merveilleuse sympathie, qui fait que naturellement ils se communiquent leurs passions, comme nous l'avons déjà observé. Nous nous revêtons des sentiments et des affections de ceux avec qui nous vivons, à moins qu'il n'y ait quelque obstacle qui arrête le cours de la nature ; et cela se fait, parce que notre corps est tellement disposé, que la seule idée d'une personne en colère remue notre sang, et nous donne quelque mouvement de colère. Une personne qui fait paraître de la tristesse sur son visage, donne de la tristesse ; si elle donne quelque marque de joie, ceux qui s'en aperçoivent prennent part à sa joie. C'est un effet merveilleux de la sagesse de Dieu, qui nous a faits premièrement pour lui ; et en second lieu, les uns pour les autres. Car comme les passions font agir l'âme pour rechercher le bien et éviter le mal, la nature par cette sympathie nous porte à combattre le mal qui attaque ceux avec qui nous vivons, et à leur procurer le bien qu'ils souhaitent. Ainsi puisque nous ne parlons presque jamais que pour communiquer nos affections aussi bien que nos idées, il est évident que pour rendre notre discours efficace il faut le figurer ; c'est-à-dire qu'il lui faut donner les caractères de nos affections, qui se communiquent, comme nous venons de le dire, à ceux qui nous entendent parler lorsqu'elles paraissent. Outre cela, comme les mouvements des passions sont toujours agréables, quand ils sont modérés ; c'est-à-dire, qu'ils ne sont point accompagnés de quelque grande douleur, on aime un discours animé, qui remue l'âme, et lui inspire différents mouvements. Un discours dépouillé de toutes sortes de figures, est froid et languissant.

Une troisième raison considérable prouve l'utilité des figures. Les animaux savent se défendre ; et acquérir ou conserver par la force ce qui leur est utile. Ceux qui croient que ce ne sont que des machines, montrent ingénieusement comment leur corps est tellement organisé, que sans avoir besoin d'un esprit qui les dirige, ils peuvent se défendre, et combattre pour leur conservation. Nous-mêmes nous expérimentons que nos membres, sans la participation de l'âme, se disposent en la manière qui est propre pour éviter les injures. Le corps prend des postures propres à attaquer et à se défendre : les mains et les pieds s'exposent pour conserver la tête. Les pieds s'affermissent pour soutenir le corps et le rendre capable de résister aux efforts de nos adversaires : les bras se raidissent pour frapper avec force : tout le corps se plie, se courbe, se ramasse, soit pour éviter les coups qu'on lui porte, soit pour se porter lui-même sur son ennemi, et le terrasser. Tout cela se fait naturellement, et presque sans aucune réflexion.

Il ne faut pas s'imaginer que les figures de rhétorique soient seulement de certains tours que les rhéteurs aient inventés pour orner le discours. Dieu n'a pas refusé à l'âme ce qu'il a accordé au corps : si le corps sait se tourner, et se disposer adroitement pour repousser les injures, l'âme peut aussi se défendre : la nature ne l'a pas faite immobile lorsqu'on l'attaque. Toutes les figures qu'elle emploie dans le discours quand elle est émue, font les mêmes effets que les postures du corps ; si celles-là sont propres pour se défendre des attaques des choses corporelles, les figures du discours peuvent vaincre ou fléchir les esprits. Les paroles sont les armes spirituelles de l'âme, qu'elle emploie pour persuader ou dissuader. Je ferai voir l'efficacité et la force de ces figures dans ce combat, après que j'aurai donné la définition de chacune en particulier. L'on ne peut pas marquer toutes les postures que les passions font prendre au corps. Il est aussi impossible d'exprimer toutes les figures dont un homme se sert dans la passion pour tourner son discours. Je parlerai seulement des plus remarquables, qui sont celles dont les maîtres de l'art traitent ordinairement.

CHAPITRE IX. Liste des figures.

Pour entrer dans une véritable connaissance de toutes ces figures dont nous allons donner une liste, il suffit de remarquer que ce sont des tours ou manières de parler que la passion fait prendre, comme nous venons de dire. Ces tours étant différents, les maîtres de l'art leur ont donné des noms différents. Il est peu important pour la pratique de l'éloquence de savoir le nom de toutes ces figures, comme il n'est pas nécessaire pour bien combattre que l'on sache le nom de toutes les postures qu'un corps adroit et bien exercé prend dans le combat. Cependant comme c'est un langage ordinaire dans les sciences, il y a quelque nécessité de ne pas ignorer ce que veulent dire tous ces noms ; ainsi l'on ne doit pas trouver mauvais si je m'arrête à les expliquer. Les réflexions que j'ajoute à ces explications ne seront pas inutiles.

EXCLAMATION.

L'exclamation doit être placée, à mon avis, la première dans cette liste des figures, puisque les passions commencent par elle à se faire paraître dans le discours. L'exclamation est une voix poussée avec force. Lorsque l'âme vient à être agitée de quelque violent mouvement, les esprits animaux courant par toutes les parties du corps, entrent en abondance dans les muscles qui se trouvent vers les conduits de la voix, et les font enfler ; ainsi ces conduits étant rétrécis, la voix sort avec plus de vitesse et d'impétuosité au coup de la passion dont celui qui parle est frappé. Chaque flot qui l'élève dans l'âme est suivi d'une exclamation. Le discours d'une personne passionnée est plein d'exclamations semblables, Hélas ! ah ! mon Dieu ! ô Ciel ! ô terre ! Il n'y a rien de si naturel. Nous voyons qu'aussitôt qu'un animal est blessé et qu'il souffre, il se met à crier, comme si la nature lui faisait demander secours.

DOUTE.

Les mouvements des passions ne sont pas moins changeants et inconstants que les flots d'une mer agitée : ainsi ceux qui s'y abandonnent sont dans une perpétuelle inquiétude. Tantôt ils veulent, tantôt ils ne veulent pas. Ils prennent un dessein, et puis ils le quittent ; ils l'approuvent, et ils le rejettent presqu'en même temps. En un mot, l'inconstance des mouvements de leur passion pousse leurs esprits de différents côtés. Elle les tient suspendus dans une irrésolution continuelle, et se joue d'eux comme les vents se jouent des vagues de la mer. La figure qui représente dans le discours ces irrésolutions, est appelée doute, dont vous avez un bel exemple dans la peinture que fait Virgile des inquiétudes de Didon sur ce qu'elle devait faire quand elle se vit abandonnée par Enée :

Hélas ! s'écria-t-elle au fort de sa misère,
Quel projet désormais me reste-t-il à faire ?
Chez les rois mes voisins mon cœur humble et confus
Ira-t-il s'exposer au hasard d'un refus
 :
Eux dont j'ai tant de fois avec tant d'insolence
Méprisé la recherche, et bravé la puissance ?
Irai-je en suppliant, à la honte des miens,
Implorer la pitié des superbes Troyens ?
Trop aveugle Didon, puis-je après cette injure
Ne pas connaître encor cette race parjure ?
Et comment mes soupirs pourraient-ils retenir
Ceux de qui mes bienfaits n'ont pu rien obtenir ?
Ou bien irai-je enfin jusqu'au bout de la terre
Avec tous mes sujets leur déclarer la guerre ?
Mis comment voudraient-ils à travers les dangers
Poursuivre ma vengeance en des bords étrangers,
Eux que leur intérêt, et que leur propre vie
Ont à peine arrachés du sein de leur patrie ?
Mourons donc, puisqu'enfin en l'état où je suis
La mort est l'espoir seul qui reste à mes ennuis.

On feint quelquefois de douter afin d'obliger ceux à qui l'on parle de considérer les vérités auxquelles ils ne font point d'attention. C'est ainsi qu'Isaïe, pour faire ressouvenir les Israélites de la protection que Dieu leur avait donnée, leur demande, ch.63. Où est Celui qui les a tirés de la mer avec les pasteurs de son troupeau ? Où est Celui qui a mis au milieu d'eux l'Esprit de son Saint ; qui a pris Moïse par la main droite, et l'a soutenu par le bras de sa Majesté : qui a divisé les flots devant eux pour s'acquérir un nom éternel ? Qui les a conduits dans le fond des abîmes comme un cheval qu'on mène dans une campagne sans qu'il fasse un faux pas ?

EPANORTHOSE.

Un homme irrité ne se contente jamais de ce qu'il a dit et de ce qu'il a fait ; l'ardeur de son mouvement le pousse toujours plus loin : ainsi les mots qu'il emploie ne lui semblant point assez dire ce qu'il souhaite, il condamne ses premières expressions, comme trop faibles, et corrige son discours, y ajoutant des termes plus forts.

Non, cruel, tu n'es point le fils d'une déesse,
Tu suças en naissant le lait d'une tigresse :
Et le Caucase affreux t'engendrant en courroux,
Te fit l'âme et le cœur plus durs que ses cailloux.

Le nom de cette figure est grec, et signifie correction.

C'est une espèce d'épanorthose que ces paroles du Fils de Dieu aux Juifs touchant saint Jean. Qu'êtes-vous donc allé voir ? Un prophète ? Oui certes je vous le dis, et plus que prophète.

ELLIPSE.

Une passion violente ne permet jamais de dire tout ce que l'on voudrait dire. La langue est trop lente pour suivre la vitesse de ses mouvements : ainsi dans le discours d'un homme que la colère anime, l'on ne trouve qu'autant de mots que la langue en a pu prononcer dans la promptitude de la passion. Quand le mouvement de cette passion est interrompu, ou tourné d'un autre côté, la langue qui le suit profère d'autres paroles qui n'ont plus de liaison avec celles qui précèdent. Dans Térence, ce père irrité contre son fils, ne lui dit que ce mot omnium, que le traducteur français a rendu heureusement par ce mot le plus. Car la colère de ce père est si forte, qu'il n'achève pas ce qu'il voulait dire ; que son fils était le plus méchant de tous les hommes. Omnium hominum pessimus. Ellipse dit la même chose qu'omission.

APOSIOPESE.

Aposiopèse est une espèce d'ellipse ou d'omission. Elle se fait lorsque venant tout d'un coup à changer de passion, ou à la quitter entièrement, on coupe tellement son discours, qu'à peine ceux qui écoutent peuvent-ils deviner ce que l'on voulait dire. Cette figure est fort ordinaire dans les menaces. Si je vous, etc. Mais, etc.

Quos ego. Sed motos praestat componere fluctus.

HYPERBATE.

L'hyperbate n'est autre chose que la transposition des pensées ou des paroles dans l'ordre et la suite d'un discours. Nous en avons parlé dans le premier Livre comme d'une figure de grammaire ; mais nous la devons regarder ici comme une figure qui porte le caractère d'une passion forte et violente. En effet, comme le dit Longin, voyez toux ceux qui sont émus de colère :de frayeur, de dépit, de jalousie, ou de quelqu'autre passion que ce soit ; (car il y en a tant que l'on n'en sait pas le nombre), leur esprit est dans une agitation continuelle, à peine ont-ils formé un dessein, qu'ils en conçoivent aussitôt un autre, et au milieu de celui-ci s'en proposant encore de nouveaux, où il n'y a ni raison, ni rapport, ils reviennent souvent à leur première résolution. La passion en eux est comme un vent léger et inconstant qui les entraîne, et les fait tourner sans cesse de côté et d'autre : si bien que dans ce flux et ce reflux perpétuel de sentiments opposés ils changent à tous moments de pensée et de langage, et ne gardent ni ordre, ni suite dans leurs discours.

PARALIPSE.

Cette figure n'est qu'une feinte que l'on fait de vouloir omettre ce que l'on dit, mais une feinte qui est naturelle. Quand on est animé, les raisons se présentent en foule à l'esprit. Il désirerait se servir de toutes, mais il craint d'ennuyer, outre que l'activité de ses actions empêche qu'il ne s'arrête à toutes ; ainsi il produit en foule les raisons qu'il propose, témoignant qu'il ne prétend pas en parler ; c'est-à-dire, s'y arrêter autant de temps qu'elles le demanderaient. Je ne veux pas parler, Messieurs, du tort que m'a fait mon ennemi. J'oublie volontiers les injures que j'ai reçues de lui. Je ferme les yeux à tout ce qu'il machine contre moi. Paralipse est un mot grec qui signifie omission. Il y en a un bel exemple dans l'Epître aux Hébreux, où saint Paul en faisant le dénombrement de ceux dont la foi avait été plus remarquable, après en avoir nommé plusieurs, il ajoute : Que dirai-je davantage ? Le temps me manquera si je veux parler encore de Gédéon, de Baruch, de Samson, de Jephté, de David, de Samuel, et des Prophètes.

REPETITION.

La répétition est une figure fort ordinaire dans le discours de ceux qui parlent avec chaleur, et qui désirent avec passion qu'on conçoive les choses qu'ils veulent faire concevoir. Quand on est aux prises avec son ennemi, on ne se contente pas de lui faire une seule blessure, on lui porte plusieurs coups, et de crainte qu'un seul ne fasse pas l'effet qu'on attend, on lui en donne plusieurs. Aussi en parlant, si l'on craint que les premières paroles n'aient pas été entendues, on les répète, ou bien on dit les mêmes choses en différentes manières. La passion occupe l'esprit de ceux dont elle s'est rendue maîtresse. Elle imprime fortement les choses qui l'ont fait naître dans l'âme ; ainsi il ne faut pas s'étonner qu'en étant plein, on en parle plus d'une fois. La répétition se fait en deux manières, ou en répétant les mêmes mots, ou en répétant les mêmes choses en différents termes. Ces vers de David, où il parle de l'assurance qu'il a dans les promesses que Dieu lui a faites de le secourir, serviront d'exemple de la première espèce de répétition.

Les lois de son amour sont des lois éternelles ;
Toujours dans mon malheur je l'aurai pour appui :
Toujours son bras puissant vengera mes querelles ;
Il me sera toujours ce qu'il m'est aujourd'hui.

Pour exemple de la seconde espèce, j'ai choisi ces beaux vers de saint Prosper, dans lesquels il exprime en différentes manières cette seule vérité, que nous ne faisons aucun bien que par le secours de la Grâce divine.

Grand Dieu, quoi que T'oppose une erreur téméraire,
Si l'homme fait le bien, Toi seul le lui fais faire :
Ton esprit pénétrant dans les replis du cœur
Pousse la volonté vers son divin moteur.
Ta bonté nous donnant ce que Tu nous demandes,
Pour accomplir nos vœux forme encor nos demandes.
Tu conserves Tes dons par Ton puissant secours,
Tu fais notre mérité, et l'augmentes toujours :
Et dans ce dernier prix qui tout autre surpasse,
Couronnant nos travaux, Tu couronnes Ta Grâce.

En répétant les mêmes paroles, on peut les disposer avec tant d'art, que se répondant les unes aux autres, elles fassent une cadence agréable aux oreilles. Je réserve à parler dans le Livre suivant de ces répétitions, qu'on peut nommer des répétitions harmonieuses.

PARONOMASE.

C'est une répétition du même nom ; mais après y avoir fait quelque changement, soit en ajoutant, soit en retranchant. L'exemple suivant est une paronomase très belle et très vive. Elle est tirée de Cicéron. Après avoir dit à César : Vous avez déjà vaincu tous les autres vainqueurs par notre équité et par votre clémence ; mais vous vous êtes aujourd'hui vaincu vous-même : il ajoute : Vous avez ce semble, vaincu la victoire même, en remettant aux vaincus ce qu'elle vous avait fait remporter sur eux : car votre clémence nous a tous sauvés, nous que vous aviez droit, comme victorieux, de faire périr. Vous êtes donc le seul invincible, par qui la victoire même, toute fière et toute violente qu'elle est de sa nature, a été vaincue.

PLEONASME.

Pléonasme, c'est quand on dit plus qu'il n'était nécessaire, comme quand on dit : Je l'ai entendu de mes oreilles. Ce mot vient d'un verbe grec qui signifie surabonder. Or il ne faut pas que ce qu'on ajoute soit entièrement superflu. Un pléonasme qui ne ferait pas une grande impression, ou s'il n'est pas nécessaire d'en faire une plus grande, est vicieux : ainsi dans ce discours : Comme je suis auteur, il faut que je réponde en homme du métier ; c'est-à-dire que j'examine selon les règles que nous ont données nos maîtres ; sans cela on ne me distinguerait pas du communpeuple. L'auteur des Réflexions sur l'élégance et la politesse du style, remarque fort bien que commun en cet endroit est un pléonasme inutile, puisque peuple tout court fait le même effet que commun peuple.

Lorsque ce que l'on ajoute dit plus, et qu'on monte comme par degrés, cela fait une figure que tantôt on nomme climax, tantôt auxèse, qui sont des mots grecs. Le premier signifie gradation, élévation qui se fit de degré en degré. Le second augmentation.

SYNONYME.

Synonyme, c'est quand on exprime une même chose par plusieurs paroles qui n'ont qu'une même signification : ce qui arrive quand la bouche ne suffisant pas au cœur, on se sert de tous les noms qu'on sait pour exprimer ce que l'on pense. Abiit, evasit, erupit; il s'en est allé, il a pris la fuite, il s'est échappé.

Les synonymes sont comme autant de seconds coups de pinceau, qui font paraître les traits qui n'étaient pas assez formés. Mais quand ils sont inutiles ils sont vicieux, comme les seconds coups de pinceau gâteraient ce qui est fini. Aussi on critique ce vers.

Fuir d'un si grand fardeau la charge trop pesante.

Parce qu'il n'y a pas de différence entre fardeau et charge. Si ces sortes de synonymes sont vicieux, il faut condamner ce grand nombre d'épithètes inutiles dont les mauvais orateurs chargent leurs discours ; comme sont ces épithètes : L'éclatant embarras des plus superbes équipages. Le pompeux fracas de ces grands divertissements.

HYPOTYPOSE.

Les objets de nos passions sont presque toujours présents à l'esprit. Nous croyons voir et entendre ceux à qui l'amour nous attache.

 ------ Illum absens absentem auditque videtque.

Nous pensons aussi fortement à ceux que nous croyons nous vouloir nuire.

Je les vois, je les vois s'apprêter au carnage,
Comme des lions rugissants, etc.

C'est pourquoi toutes les descriptions que l'on fait de ces objets sont vives et exactes, comme celle que fait Oreste dans Euripide, des furies de l'Enfer qu'il craint.

Mère cruelle, arrête, éloigne de mes yeux
Ces filles de l'Enfer, ces spectres odieux.
Ils viennent, je les vois : mon supplice s'apprête,
Mille horribles serpents leurs sifflent sur la tête.

Ces descriptions qui sont si vives, se distinguent des descriptions ordinaires. Elles sont appelées hypotyposes, parce qu'elles figurent les choses, et en forment une image qui tient lieu des choses mêmes ; c'est ce que signifie ce nom grec hypotypose. David parlant du secours que Dieu lui devait donner contre ses ennemis, et que sa foi et son espérance lui rendaient présent, s'explique, comme si ces ennemis étaient déjà abattus à ses pieds.

Tu m'entends, les voilà qui tombent
Ces hommes pleins d'iniquité :
Tu confonds leur témérité,
Et malgré leur orgueil sous ta main ils succombent
.

DESCRIPTION.

L'hypotypose est une espèce d'enthousiasme qui fait qu'on s'imagine voir ce qui n'est point présent, et qu'on le représente si vivement devant les yeux de ceux qui écoutent, qu'il leur semble voir ce qu'on leur dit. La description est une figure assez semblable, mais qui n'est pas si vive. Elle parle des choses absentes comme absentes, cependant d'une manière qui fait une grande impression, comme il paraît dans cette description qu'Isaïe fait d'une nation que Dieu devait appeler pour punir les Juifs de leur rébellion. Ce prophète parle ainsi, ch.5. Dieu élèvera son étendard pour servir de signal à un peuple très éloigné : il l'appellera d'un coup de sifflet des extrémités de la terre, et il accourra aussitôt avec une vitesse prodigieuse. Il ne sentira ni la lassitude ni le travail ; il ne dormira ni ne sommeillera point ; il ne quittera jamais le baudrier dont il est ceint, et un seul cordon de ses souliers ne se rompra dans sa marche. Toutes les flèches ont une pointe perçante, et tous ses arcs sont toujours bandés. La corne du pied de ses chevaux est dure comme les cailloux, et la roue de ses chariots est rapide comme la tempête. Il rugira comme un lion, il poussera des hurlements terribles comme les lionceaux. Il frémira, il se jettera sur sa proie, et il l'emportera sans que personne ne la lui puisse ôter.

Voici l'exemple d'une description fort vive à qui on pourrait donner le nom d'hypotypose. C'est le soleil qui décrit à Phaéton la route qu'il devait tenir.

Aussitôt devant toi s'offriront sept étoiles :
Dresse par là ta course, et suis le droit chemin.
Phaéton à ces mots prend les rênes en main :
De ses chevaux ailés il bat les flancs agiles.
Les coursiers du soleil à sa vox sont dociles.
Ils vont ; le char s'éloigne, et plus prompt qu'un éclair,
Pénètre en un moment les vastes champs de l'air.
Le père cependant plein d'un trouble funeste,
Le voit rouler de loin sur la plaine céleste,
Lui montre encor la route, et du plus haut des cieux
Le suit autant qu'il peut de la voix et des yeux.
Va par là, lui dit-il, reviens : détourne ; arrête.

Ne diriez-vous pas, dit Longin, que l'âme du poète monte sur le char avec Phaéton ; qu'elle partage tous ses périls, et qu'elle vole dans l'air avec les chevaux ? Car s'il ne les suivait pas dans les cieux, s'il n'assistait à tout ce qui s'y passe, pourrait-il peindre la chose comme il le fait ?

DISTRIBUTION.

La distribution est encore une espèce d'hypotypose ; l'on s'en sert lorsque l'on fait un dénombrement des parties de l'objet de sa passion. David nous en fournit un exemple, lorsque dans le mouvement de son indignation contre les pécheurs, il fait une vive peinture de leur iniquité. Leur gosier est comme un sépulcre ouvert, ils se sont servis de leur langue pour tromper avec adresse, ils ont sur leurs lèvres un venin d'aspic, leur bouche est remplie de malédiction et d'aigreur, leurs pieds sont vites et légers pour répandre le sang.

Voici un exemple fort animé tiré de saint Paul.

J'ai été battu de verges par trois fois : j'ai été lapidé une fois : j'ai fait naufrage trois fois : j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer : j'ai été souvent dans les voyages, dans les périls sur les fleuves, dans les périls des voleurs, dans les périls de la part de ceux de ma nation, dans les périls de la part des païens, dans les périls au milieu des villes, dans les périls au milieu des déserts, dans les périls sur la mer, dans les périls entre les faux frères, etc.

ANTITHESES : ou OPPOSITIONS.

Les antithèses ou oppositions, les comparaisons, les similitudes qui sont des figures propres à représenter les choses avec clarté, sont les effets de cette forte impression que fait sur nous l'objet de la passion qui nous anime ; et dont par conséquent il est facile de parler clairement et exactement, l'ayant présent devant les yeux de l'âme. On sait que les choses opposées se font apercevoir les unes les autres : la blancheur éclate auprès de la noirceur. Voici un exemple d'une antithèse que je tire de saint Prosper, il parle de ceux qui agissent sans être poussés par le Saint Esprit :

Leur âme en cet état recule en s'avançant,
En voulant monter tombe, et perd en amassant :
Comme elle suit l'attrait d'une lueur trompeuse,
Sa lumière l'offusque, et la rend ténébreuse.

Ce passage du chapitre troisième d'Isaïe, que vous allez lire, contient de fort belles antithèses : Parce que les filles de Sion se sont élevées, qu'elles ont marché la tête haute en faisant des signes des yeux, et des gestes des mains, qu'elles ont mesuré tous leur pas, et étudié toutes leurs démarches, le Seigneur rendra chauve la tête des filles de Sion, et il arrachera tous leurs cheveux. En ce jour-là le Seigneur ôtera leurs chaussures magnifiques, leurs croissants d'or, leurs colliers, leurs filets de perle, leurs bracelets, leurs coiffes, leurs rubans de cheveux, leurs jarretières, leurs chaînes d'or, leurs boîtes de parfum, leurs pendants d'oreilles, leurs bagues, les pierreries qui leur pendent sur le front, leurs robes magnifiques, leurs écharpes, leurs beaux linges, leurs poinçons de diamants, leurs miroirs, leurs chemises de grand prix, leurs bandeaux, et leurs habillements légers contre le chaud de l'été. Et leur parfum sera changé en puanteur ; leur ceinture d'or en une corde ; leurs cheveux frisés en une tête nue et sans cheveux, et leurs riches corps de cotte en un cilice.

Le sonnet fameux de l'avorton contient de fort belles antithèses ou oppositions. Une fille enceinte pour sauver son honneur fit mourir son fruit dans son sein. Le poète parle, ou fait parler cette fille à cet avorton :

Toi qui meurs avant que de naître,
Assemblage confus de l'être et du néant,
Triste avorton, informe enfant,
Rebut du néant et de l'être.
Toi que l'amour fit par un crime,
Et que l'honneur défait par un crime à son tour,
Funeste ouvrage de l'amour,
De l'honneur funeste victime,
Laisse-moi calmer mon ennui,
Et du fond du néant où tu rentre aujourd'hui,
Ne trouble point l'horreur dont ma faute est suivie.
Deux tyrans opposés ont décidé ton sort :
L'amour malgré l'honneur te fait donner la vie,
L'honneur malgré l'amour te fait donner la mort,

Je ne voudrais pas soutenir que ce sonnet soit également beau en toutes ses pensées, et à couvert d'une critique raisonnable.

SIMILITUDE.

Pour la similitude, je ne puis choisir un plus bel exemple que celui que je rencontre dans la paraphrase qu'a faite Monsieur Godeau du premier des psaumes de David, où il est parlé du bonheur des Justes.

Comme sur le bord des ruisseaux
Un grand arbre planté des mains de la nature
Malgré le chaud brûlant conserve sa verdure,
Et de fruit tous les ans enrichit ses rameaux ;
Ainsi cet homme heureux fleurira dans le monde,
Il ne trouvera rien qui trouble ses plaisirs,
Et qui constamment ne réponde
A ses nobles projets, à ses justes désirs.

COMPARAISON.

Il n'y a pas grande différence entre la similitude et la comparaison, si ce n'est que celle-ci est plus animée, comme il paraît dans cette comparaison, où David fait connaître qu'il préfère les lois de Dieu à toutes choses.

L'or me paraît moins désirable,
Que Ses divins commandements :
Pour moi les riches diamants
N'ont rien qui leur soit comparable ;
Et le miel le plus doux est sans douceur pour moi
Auprès de sa divine Loi.

Voici plusieurs exemples de cette figure triés d'Isaïe ; on ne peut rien voir de plus animé, ch.1. Le bœuf connaît celui à qui il est, et l'âne l'étable de son maître ; mais Israël ne m'a point connu, et mon peuple a été sans entendement. Et dans le chap.10. ce prophète réprime l'insolence de ceux qui s'élèvent contre Dieu même, à cause de la puissance qu'il leur a donnée pour châtier son peuple. La cognée se glorifie-t-elle contre celui qui s'en sert ? La scie se soulève-t-elle contre la main qui l'emploie ? C'est comme si la verge s'élevait contre celui qui la lève ; et si le bâton se glorifiait, quoi que ce ne soit que du bois. Et chap.45. Malheur à l'homme qui dispute contre celui qui l'a créé, lui qui n'est qu'un peu d'argile et qu'un vase de terre. L'argile dit-elle au potier : qu'avez-vous fait ?

Remarquez deux choses dans les comparaisons ; la première que l'on ne doit pas rechercher un rapport exact entre toutes les parties d'une comparaison, et le sujet dont on parle. On y fait entrer de certaines choses qui n'y sont placées que pour rendre ces comparaisons plus vives, comme dans la comparaison que Virgile fait de ce jeune Ligurien vaincu par Camille, avec une colombe qui est entre les serres d'un épervier ; après avoir dit ce qui est de principal, et surtout sur quoi tombe la comparaison, il ajoute :

Tum cruor, et vulsae labuntur ab aethere plumae.

Il n'était pas nécessaire de dire qu'on voit le sang qui coule et les plumes qui tombent, cela n'est point dans la comparaison, et ne sert qu'à faire une peinture sensible d'une colombe qui est déchirée par un épervier. Je fais la seconde remarque en faveur de cet admirable poète, pour le défendre contre la critique de ceux qui condamnent ses comparaisons comme étant basses. Mais c'est avec bien de l'art que dans son Enéide il les tire de choses simples, il veut délasser l'esprit de son lecteur, que la grandeur et la dignité de sa manière avait tenu dans une trop forte application. Pour se convaincre qu'il a eu ce dessein, on n'a qu'à considérer les comparaisons de ses Géorgiques, qui sont au contraire grandes et relevées.

SUSPENSION.

Lorsqu'on commence un discours de telle sorte que l'auditeur ne sait pas ce que doit dire celui qui parle, et que l'attente de quelque chose de grand le rend attentif, cette figure est appelée suspension. En voici une de Brébeuf dans ses Entretiens solitaires. Il parle à Dieu.

Les ombres de la nuit à la clarté du jour,
Les transports de la rage aux douceurs de l'amour,
A l'étroite amitié la discorde ou l'envie
 ;
Le plus bruyant orage au calme le plus doux :
La douleur au plaisir, le trépas à la vie
Sont bien moins opposés que le pécheur à vous
.

Autre exemple. L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu ; et le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment.

PROSOPOPEE.

Quand une passion est violente, elle rend insensés en quelque façon ceux qu'elle possède. Pour lors on s'entretient avec les morts et avec les rochers, comme avec des personnes vivantes : on les fait parler comme s'ils étaient animés. C'est de là que cette figure s'appelle prosopopée, parce qu'on fait une personne de ce qui n'en est pas une : comme dans l'exemple suivant, où un étranger ayant été accusé d'homicide, parce qu'on le trouva seul enterrant un homme mort, ce que la charité lui avait fait faire : Juste Dieu, dit-il, protecteur des innocents, permettez que l'ordre de la nature soit troublé pour un moment, et que ce cadavre déliant sa langue, reprenne l'usage de la parole. Il me semble que Dieu accorde ce miracle à mes prières : ne l'entendez-vous pas, Messieurs, comme il publie mon innocence, et déclare les auteurs de sa mort ? Si c'est un juste ressentiment, dit-il, contre celui qui m'a mis dans le tombeau, qui vous anime, tournez votre colère contre ce calomniateur qui triomphe maintenant dans une entière assurance, après avoir chargé cet innocent du poids de son crime.

Quintilien dit que cette figure doit se faire avec beaucoup d'art, et qu'il faut qu'elle touche beaucoup, ou qu'on en soit extrêmement rebuté : Magna quaedam vis eloquentiae desideratur. Falsa enim et incredibilia natura necesse est, aut magis moveant quia supra vera sunt, aut pro vanis accipiantur quia vera non sunt. Ce maître des orateurs dit qu'il faut adoucir cette figure, comme le fait Cicéron dans cet exemple. Etenim si mecum patria, quae mihi vita mea multo est charior, si cuncta Italia, si omnis respublica sic loquatur, M. Tulli, quid agis ?

La figure que l'on appelle en latin sermocinatio ; c'est-à-dire, dialogue, entretien, est une espèce de prosopopée. L'orateur feint de se taire pour faire parler celui qui est le sujet de son discours. En voici un riche exemple : ce sont des vers que Patris composa peu de jours avant sa mort.

Je songeais cette nuit que de mal consumé,
Côte à côte d'un pauvre on m'avait inhumé,
Et que n'en pouvant pas souffrir le voisinage,
En mort de qualité je lui tins ce langage :
Retire-toi, coquin, va pourrir loin d'ici :
Il ne t'appartient pas de m'approcher ainsi.
Coquin, ce me dit-il, d'une arrogance extrême ;
Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toi-même.
Ici tous sont égaux ; je ne te dois plus rien :
Je suis sur mon fumier comme toi sur le tien
.

SENTENCE.

Les sentences ne sont que des réflexions que l'on fait sur une chose qui surprend, et qui mérite d'être considérée. Une sentence se fait en peu de paroles, qui sont énergiques, et qui renferment un grand sens ; comme est celle-ci : Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas.

On peut mettre au nombre des sentences toutes ces expressions ingénieuses, qui renferment en peu de paroles de grands sens, ou qui disent plus de choses que de paroles. Néanmoins leur prix ne consiste pas tant dans les choses que dans le tout des paroles, ou dans l'art avec lequel on peut avec peu de paroles dire beaucoup. Il y a des sentences dont le sens fait la beauté ; n'importe qu'il soit exprimé avec étendue. La réflexion que Lucain fait sur l'erreur des anciens Gaulois, qui croyaient que les âmes ne sortaient d'un corps que pour rentrer dans un autre, servira d'exemple d'une espèce de sentence qui est plus étendue.

Officieux mensonge ! agréable imposture !
La frayeur de la mort, des frayeurs la plus dure,
N'a jamais fait pâtir ces fières nations
Qui trouvent leur repos dans leurs illusions.
De là naît dans leur cœur cette bouillante envie
D'affronter une mort qui donne une autre vie,
De braver les périls, de chercher les combats
Où l'on se voit renaître au milieu du trépas.

EPIPHONEME.

Epiphonème est une exclamation qui contient quelque sentence ou quelque grand sens que l'on place à la fin d'un discours : c'est comme le dernier coup dont on veut frapper les auditeurs, et une réflexion vive et pressante sur le sujet dont on parle. Cet hémistiche de Virgile est un épiphonème.

-----------Tantaene animis coelestibus irae ?

Lucain finit par une espèce d'épiphonème cette plainte qu'il fait faire aux habitants de Rimini contre la situation de leur ville, qui était exposée aux premiers mouvements de toutes les guerres civiles et étrangères.

Et Rome n'a jamais vu tonner de tempêtes,
Que leur premier éclat n'ait fondu sur nos têtes
.

INTERROGATION.

L'interrogation règne presque partout dans un discours figuré. La passion porte continuellement vers ceux que l'on veut persuader, et fait qu'on leur adresse tout ce que l'on dit. Aussi cette figure est merveilleusement utile pour appliquer les auditeurs à ce qu'on veut qu'ils entendent. Voici l'exemple d'une interrogation très animée ; c'est David qui se plaint à Dieu dans le neuvième psaume, de ce qu'il semble avoir abandonné les innocents affligés.

Quoi ? Seigneur, est-ce ainsi que Tu veux T'éloigner
Du juste en sa misère ?
Est-ce ainsi que Tu veux d'un Sauveur et d'un Père
Les tendres soins lui témoigner ?
Il gémit sous le faix de ses vives douleurs ;
Son ennui le consume ;
Tandis que le méchant plus fier que de coutume,
Rit et triomphe de ses pleurs.

C'est par une figure semblable que Jésus-Christ fait faire attention aux Juifs qu'il est le Messie, puisque saint Jean-Baptiste, qu'ils avaient regardé comme l'Ange du Seigneur, le leur avait déclaré. C'était un fait auquel il était important que les Juifs fissent attention ; car en leur faisant considérer que Jean était le précurseur, il leur faisait apercevoir qu'il était le Messie, suivant le témoignage que Jean lui avait rendu. C'est pour cela que J.C. emploie cette figure qui est si propre pour rendre un esprit attentif à la vérité qu'on lui veut faire sentir. Qu'êtes-vous allé chercher dans le désert ? Un roseau agité du vent ? Qu'êtes-vous, dis-je allé voir ? un homme vêtu avec luxe et avec mollesse ? Vous savez que ceux qui s'habillent de cette sorte, sont dans les maisons des rois. Qu'êtes-vous donc allé voir ? Un prophète ? Oui certes je vous le dis, et plus que prophète ; car c'est de lui qu'il a été écrit : J'envoie devant vous mon Ange qui vous préparera la voie. Naturellement quand on parle avec chaleur, dans l'envie qu'on a de persuader et d'être écouté, on agit de la main aussi bien que de la voix, et on tire celui à qui on parle par ses habits ; on lui frappe le bras afin qu'il soit attentif. C'est là l'effet de l'interrogation.

APOSTROPHE.

L'apostrophe se fait lorsqu'un homme étant extraordinairement ému, il se tourne de tous côtés, il s'adresse au Ciel, à la terre, aux rochers, aux forêts, aux choses insensibles, aussi bien qu'à celles qui sont sensibles. Il ne fait aucun discernement dans cette émotion ; il cherche du secours de tous côtés : il s'en prend à toutes choses comme un enfant qui frappe la terre où il est tombé. C'est ainsi que David au 1. chapitre du 2. Livre des Rois, étant vivement affligé de la mort de Saül et de Jonathas, fait des imprécations contre les montagnes de Gelboë, qui avaient été le théâtre funeste de cet accident.

Et vous, montagnes de Gelboë, que jamais la rosée et la pluie ne vous rafraîchissent, que jamais on ne trouve de moissons sur vos funestes coteaux qui ont vu la fuite de tant de capitaines d'Israël, et qui ont été teints de leur sang. L'apostrophe signifie conversion.

Isaïe apostrophe le Ciel et le terre pour les prier de donner le Messie qu'il attendait avec tant d'impatience. Cieux, envoyez d'en haut votre rosée, et que les nuées fassent descendre le Juste comme une pluie ; que la terre s'ouvre, et qu'elle germe le Sauveur.

EPISTROPHE.

Notre langue n'a point de termes propres pour exprimer le nom que les rhéteurs grecs donnaient à cette figure.

L'épistrophe est une espèce de conversion, ou plutôt d'une réversion ou retour lorsqu'on répète le même mot d'une manière fort énergique, comme dans ce raisonnement de saint Paul : Sont-ils Hébreux ? Je le suis aussi. Sont-ils Israélites ? Je le suis aussi. Sont-ils de la race d'Abraham ? J'en suis aussi, etc. Elle a beaucoup de force, et rend sensible ce qu'on veut faire concevoir ; comme quand Cicéron veut persuader qu'Antoine était la cause de tous les maux de la république. Doletis tres exercitus populi romani interfectos ? Interfecit Antonius. Desideratis clarissimos cives ? Eos quoque eripuit vobis Antonius. Auctoritas hujus ordinis afflicta est ? Afflixit Antonius, etc. Quis legem tulit ? Rullus. Quis majorem populi partem suffragiis privavit ? Rullus. Quis comitiis praefuit ? Idem Rullus.

PROLEPSE, et UPOBOLE.

On appelle prolepse cette figure, que l'on fait lorsque l'on prévient ce que les adversaires pourraient objecter ; et upobole la manière de répondre à ces objections que l'on a prévenues. Je trouve dans saint Paul un exemple de ces deux figures. Ce saint parlant de la résurrection future, s'objecte une difficulté qu'on pouvait lui proposer, et il y répond : Mais quelqu'un me dira, en quelle manière les morts ressuscitent-ils, et quel sera le corps dans lequel ils reviendront ? Insensés que vous êtes, ne voyez-vous pas que ce que vous semez dans la terre ne reprend point de vie s'il ne meurt auparavant ; et quand vous semez, vous ne semez pas le corps de la plante qui doit naître, mais la graine seulement, comme du blé, ou quelque autre chose.

COMMUNICATION.

La communication se fait lorsqu'on délibère avec ses auditeurs, qu'on demande quel est leur sentiment. Que feriez-vous, Messieurs, dans une occasion semblable ? Quelle autre mesure prendriez-vous que celles qu'a prises celui que je défens. C'est une espèce de communication que fait saint Paul, lorsque dans le sixième chapitre de l'Epître aux Romains, après leur avoir rapporté les avantages de la Grâce, et les misères qui suivent le péché, il leur demande : Quel fruit tiriez-vous donc alors de ces désordres dont vous rougissez maintenant, puisqu'ils n'avaient pour fin que la mort ?

CONFESSION.

Cette figure est un aveu de ses fautes, qui engage de pardonner la faute qu'on reconnaît. C'est une figure fort ordinaire dans les psaumes de David ; l'exemple suivant est beau. Il parle à Dieu dans le vingt-quatrième psaume.

Ne regarde point mes forfaits,
Je sais que du pardon ils me rendent indigne ;
Regarde Ta bonté qui ne tarit jamais.
Plus les péchés sont grands, plus la Grâce est insigne :
Pour l'amour de Toi seul, non pour mon repentir,
Fais-m'en les effets ressentir.

EPITROPHE, ou CONSENTEMENT.

Quelquefois on accorde libéralement ce que l'on peut refuser, afin d'obtenir ce que l'on demande. Cette figure est souvent malicieuse, comme celle-ci. C'est l'illustre poète satyrique qui répond à ceux qui le reprenaient d'avoir censuré avec trop d'aigreur les vers d'un honnête homme.

Ma Muse en l'attaquant charitable et discrète,
Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète :
Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité,
Qu'on prise sa candeur et sa civilité :
Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère,
On le veut : j'y souscris, et suis prêt de me taire.
Mais que pour un modèle on montre ses écrits :
Qu'il soit le mieux renté de tous les beaux esprits :
Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire ;
Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire
.

C'est encore par cette figure que pour toucher un ennemi, et lui donner horreur de sa cruauté, on l'invite quelquefois à faire tout le mal qu'il peut faire. Elle est aussi ordinaire dans les plaintes qui se font aux amis, comme dans celle que fait Aristée dans Virgile à sa mère Cyrène.

Quin age, et ipsa manu felices erue sylvas.
Fer stabulis inimicum ignem atque interfice messes,
Ure sata, et validam invites molire bipennem :
Tanta meae si te ceperunt taedia laudis
.

Je puis donner pour exemple de cette figure le sonnet suivant, qui est admirable.

 Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité :
Toujours tu prends plaisir à nous être propice :
Mais j'ai tant fait de mal que jamais ta bonté
Ne me pardonnera sans choquer ta Justice.
Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice :
Ton intérêt s'oppose à ma félicité,
Et ta clémence même attend que je périsse.
Contente ton désir puisqu'il t'est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux ;
Tonne, frappe, il est temps, rends-moi guerre pour guerre :
J'adore en périssant la raison qui t'aigrit.
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?

PERIPHRASE.

La périphrase est un détour que l'on prend pour éviter de certains mots qui ont des idées choquantes, et pour ne pas dire de certaines choses qui produiraient de mauvais effets. Cicéron étant obligé d'avouer que Clodius avait été tué par Milon, se sert d'adresse. Les serviteurs de Milon, dit-il, étant empêchés de secourir leur maître, que Clodius se vantait d'avoir tué, et le croyant, ils firent dans son absence, sans sa participation, et sans son aveu, ce que chacun aurait attendu de ses serviteurs dans une occasion semblable. Il évite ces noms odieux de tuer ou de mettre à mort.

La périphrase est particulièrement d'usage lorsqu'on est contraint de parler de choses qui pourraient salir l'imagination si on les exprimait naturellement. Il faut les désigner par des circonstances et des qualités qui leur sont propres, et qui ne laissent point de mauvaises impressions dans l'esprit. Il n'était pas fort nécessaire de traduire cet endroit d'une des Odes d'Anacréon, où ce poète fait le portrait de Vénus qui se baigne, ou qui traverse quelque bras de mer à la nage. Mais celui qui a fait cette traduction, le fait avec toute la circonspection possible, usant de périphrase.

Sur la mer il la représente
Tout aussi belle, aussi charmante
Qu'elle est là-haut parmi les dieux,
Sans que de sa beauté céleste
Il cache aux regards curieux
Que ce qu'un usage modeste
Dérobe d'ordinaire aux yeux.

CHAPITRE X. Le nombre des figures est infini. Chaque figure se peut faire en cent différentes manières.

Je n'ai point rapporté dans cette liste les hyperboles, les grandes métaphores, et plusieurs autres tropes, parce que j'en ai parlé ailleurs : ce sont néanmoins de véritables figures ; et quoique la disette des langues oblige d'employer assez souvent ces expressions tropiques, lors même que l'on est tranquille ; cependant on ne s'en sert ordinairement que durant la passion. C'est elle qui fait que les objets nous paraissent extraordinaires, et que par conséquent on ne trouve point de termes dans l'usage ordinaire qui les représentent aussi grands et aussi petits qu'ils nous paraissent. Outre cela, je n'ai pas prétendu parler de toutes les figures ; il faudrait d'aussi gros volumes pour marquer les caractères des passions dans les discours, que pour exprimer ceux que les mêmes passions peignent sur le visage. Les menaces, les plaintes, les reproches, les prières, ont en chaque langue leurs figures. Il n'y a point de meilleur livre que son propre cœur ; et c'est une folie de vouloir aller chercher dans les écrits des autres ce que l'on trouve chez soi. Si on désire savoir les figures de la colère, qu'on s'étudie quand on parle dans le mouvement de cette passion.

Enfin, il ne faut pas s'imaginer que les figures doivent être toutes semblables aux exemples que j'en ai donnés, et que ces exemples soient comme des modèles sur quoi on doive former toutes les figures que l'on fera. L'apostrophe, l'interrogation, l'antithèse se peuvent faire en cent manières : ce n'est point l'art qui les règle ; ce n'est point l'étude qui les doit trouver, ce sont des effets naturels des passions, comme nous l'avons déjà remarqué. Je le ferai voir encore plus amplement dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XI. Les figures sont comme les armes de l'âme. Parallèle d'un soldat qui combat, avec un orateur qui parle.

Pour faire comprendre encore plus clairement ce que j'ai dit ci-dessus, que les figures sont les armes de l'âme, je ferai ici le parallèle d'un soldat qui combat les armes à la main, et d'un orateur qui parle. Je considère un soldat en trois états : le premier est lorsqu'il combat avec forces égales, et que son ennemi n'a aucun avantage sur lui : dans le second, il est environné de dangers et dans le troisième, étant obligé de céder à la force, il n'a plus recours qu'à la clémence de son vainqueur. Dans le premier état ce soldat est appliqué à trouver les moyens de gagner la victoire ; tantôt il attaque, tantôt il repousse, tantôt il recule, tantôt il avance : il fait mine de fuir pour retourner avec plus d'impétuosité ; il redouble ses coups, il menace, il se rit des efforts de son adversaire. Quelquefois il s'excite lui-même, et combat avec plus d'ardeur. Il prévoit tous les desseins de son ennemi : il s'empare des lieux qu'il juge avantageux ; en un mot, il est dans un perpétuel mouvement ; toujours disposé, soit à se défendre, soit à attaquer.

Lorsque l'âme combat par les paroles, les passions dont elle est échauffée ne la portent pas avec moins de chaleur à se tourner de tous côtés, pour trouver des raisons et des preuves des vérités qu'elle soutient. Dans l'ardeur que l'on a de se défendre, et de faire valoir ce que l'on dit, on répète les mêmes choses, on les dit en différentes manières : on en fait des descriptions, des hypotyposes, on se sert de comparaisons, de similitudes, on prévient ce que l'adversaire doit objecter, et l'on y répond. Quelquefois pour marque de confiance l'on accorde tout ce qu'on demande : et l'on témoigne que l'on ne veut pas se servir de toutes les raisons que la justice de la cause pourrait fournir. Un soldat tient son ennemi en haleine, les coups qu'il lui porte continuellement, les assauts qu'il lui livre de tous côtés le tiennent éveillé. Un orateur entretient l'attention de ses auditeurs. Lorsque leur esprit s'éloigne, il les rappelle à lui par des apostrophes, par des interrogations, qui obligent ceux à qui elles sont faites de répondre à ce qu'on demande. Il les réveille, et les fait revenir de leur assoupissement par des exclamations fréquentes et réitérées.

Un soldat environné d'un nombre d'ennemis, sans secours, s'en plaint par reproche à leur lâcheté. La colère le porte contre eux, la crainte le rappelle aussitôt. Il demeure immobile et plein d'irrésolutions ; cependant le désir d'éviter le péril qui le menace, le presse et l'échauffe ; il tente ensuite toutes sortes de voies, il s'anime, il s'excite, la passion le rend adroit et ingénieux ; elle lui fait trouver des armes ; et il emploie tout ce qu'il rencontre pour sa défense. Un orateur peut-il étouffer les sentiments de douleur qu'il ressent, et ne les point témoigner par des exclamations, des plaintes, des reproches, lorsqu'il s'aperçoit que la vérité est combattue ou obscurcie ? Dans ces occasions l'ardeur qu'il a de la garantir des ténèbres dont on veut l'offusquer, fait qu'il avance preuves sur preuves. Tantôt il les explique, tantôt après les avoir seulement exposées, il les abandonne, pour répondre aux objections des adversaires. Il demeure quelque temps dans le silence et dans l'irrésolution sur le choix de ses preuves. Il avance quelque chose, aussitôt il censure ce qu'il a avancé, comme n'étant point assez fort. Quand les preuves lui manquent, ou que celles qu'il produit ne sont pas suffisantes, il apostrophe toute la nature, il fait parler les pierres, il fait sortir des tombeaux les morts, et il oblige le Ciel et la terre à fortifier par leur témoignage la vérité pour laquelle il parle avec tant d'ardeur, et qu'il veut établir.

Pour achever le parallèle que j'ai commencé, je considère ce soldat dans le troisième état où il est réduit, lorsqu'il ne dispute plus la victoire, et qu'il est obligé de céder à son ennemi. Pour lors il n'emploie plus les armes qui lui ont été inutiles, les traits de son visage n'ont plus rien de menaçant ; il n'oppose que des larmes, il s'abaisse encore davantage que son ennemi ne l'a abaissé ; il se jette à ses pieds, et embrasse ses genoux. L'homme est fait pour obéir à ceux de qui il dépend, et dont il est soutenu, et pour commander à ses inférieurs qui reconnaissent sa puissance. Il fait l'un et l'autre avec plaisir. Deux personnes se lient fort étroitement ensemble, quand l'une a besoin d'être soulagée, qu'elle le désire, et que l'autre la peut soulager. Dieu ayant fait les hommes pour vivre ensemble, il les a formés avec ces inclinations naturelles. Une personne affligée prend naturellement toutes les postures humbles qui la font paraître au-dessous de ceux à qui elle demande du secours ; et nous ne le pouvons refuser sans résister aux sentiments de la nature. Nous les secourons avec un plaisir secret, qui est comme le prix du soulagement que nous leur donnons : et c'est cette espèce de récompense qui entretient un commerce entre les malheureux et ceux qui les soulagent.

Dans le discours il y a des figures qui répondent à ces postures d'affliction et d'humilité, auxquelles les orateurs ont recours. Les hommes étant libres, il dépend d'eux de se laisser persuader. Ils peuvent détourner leur vue pour ne pas apercevoir la vérité qui leur est proposée, ou dissimuler qu'ils la connaissent ; ainsi un orateur est presque toujours dans ce troisième état où nous considérons ce soldat. Lorsqu'un homme se voit contraint de céder, et que le désir qu'il a de se conserver l'oblige à s'abaisser, et à gagner par ses prières ceux qu'il ne peut vaincre par la force de ses raisons ; pour lors il est éloquent à persuader le malheur de l'état où il est réduit. Les prières ordinairement sont pleines de descriptions de la misère de celui qui les fait. Job dit en parlant à Dieu, qu'il n'est qu'une feuille dont les vents se jouent, une paille sèche. Contra folium quod vento rapitur ostendis potentiam tuam, et stipulam siccam persequeris. Et David,

Je soupire le jour sous les rudes atteintes
De mes longues douleurs :
Le repos de la nuit est troublé par mes plaintes,
Et mon lit agité nage presqu'en mes pleurs.

En un mot, comme il y a des figures pour menacer, pour reprocher, pour épouvanter ; il y en a pour prier, pour fléchir, pour flatter.

CHAPITRE XII. Les figures éclaircissent les vérités obscures, et rendent l'esprit attentif.

On ne peut douter d'une vérité connue. On peut bien la combattre de bouche, mais le cœur lui est véritablement assujetti. Ainsi pour triompher de l'opiniâtreté ou de l'ignorance de ceux qui résistent à la vérité, il suffit d'exposer à leurs yeux sa lumière, et de l'approcher de si près, que sa forte impression les réveille, et les oblige d'être attentifs. Les figures contribuent merveilleusement à lever ces deux premiers obstacles qui empêchent qu'une vérité ne soit connue, l'obscurité et le défaut d'attention. Elles servent à mettre une proposition dans son jour, à la développer, et à l'étendre. Elles forcent un auditeur d'être attentif, elles le réveillent, et le frappent si vivement, qu'elles ne lui permettent pas de dormir, et de tenir les yeux de son esprit fermés aux vérités qu'on lui propose.

Comme je n'ai eu dessein de rapporter dans la liste que j'ai donnée des figures que celles que les rhéteurs y placent ordinairement, je n'y ai pas voulu parler des syllogismes, des enthymèmes, des dilemmes, et des autres espèces de raisonnement que l'on traite dans la logique ; cependant il est manifeste que ce sont de véritables figures, puisque ce sont des manières de raisonner extraordinaires, qu'on n'emploie que dans l'ardeur que l'on a de persuader ou de dissuader ceux à qui on parle. Ces raisonnements ou figures ont une force merveilleuse, qui consiste en ce que joignant une proposition claire et incontestable avec une autre qui n'est pas si claire, et qui est contestée, la clarté de l'une dissipe les ténèbres de l'autre : et comme ces deux propositions sont étroitement liées ; si ce raisonnement est bon, on ne peut consentir que l'une soit véritable, que l'on ne demeure d'accord que l'autre l'est aussi. Mais la chaleur de la passion ne permet pas que l'on s'assujettisse entièrement aux règles que la logique présente pour faire des raisonnements en forme.

Un raisonnement solide accable et désarme les plus opiniâtres : les autres figures n'ont pas à la vérité tant de force, mais elles ne sont pas inutiles. Les répétitions et les synonymes éclaircissent une vérité : si on ne l'a pas comprise par une première expression, la seconde la fait concevoir. Quelles ténèbres peuvent obscurcir la vérité d'une chose qu'une personne éloquente explique, dont il fait de riches descriptions, des dénombrements qui nous mènent, s'il est permis de parler de la sorte, par tous les recoins et les enfoncements d'une affaire, des hypotyposes qui nous transportent sur les lieux, et qui par un enchantement agréable font que nous croyons voir les choses mêmes ? Les antithèses ne sont pas de vains ornements ; les oppositions des choses contraires contribuent à l'éclaircissement d'une vérité, comme les ombres relèvent l'éclat des couleurs.

Notre esprit n'est pas également ouvert à toutes vérités. Nous comprenons bien plus facilement les choses qui se présentent à nous tous les jours, et qui sont dans l'usage commun des hommes, que celles qui en sont éloignées, et dont nous n'entendons parler que très rarement. C'est pourquoi les comparaisons et les similitudes que l'on tire ordinairement des choses sensibles, font entrer facilement dans l'intelligence des vérités les plus abstraites. Il n'y a rien de si relevé et si subtil qu'on ne puisse faire comprendre aux esprits les plus petits, pourvu qu'entre les choses qu'ils connaissent, ou qu'ils peuvent connaître, on en trouve adroitement de semblables à celles que l'on veut leur expliquer.

Nous trouvons un exemple merveilleux de cette adresse, dans un discours que fit Monsieur Pascal à un jeune seigneur, pour le faire entrer dans la véritable connaissance de sa condition. Il lui proposa cette parabole.

Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi qui s'était perdu ; et ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité de tout ce peuple. D'abord il ne savait quel parti prendre ; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu'on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.
Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps, qu'il recevait ces respects, qu'il n'était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas. Ainsi il avait une double pensée ; l'une par laquelle il agissait en roi, l'autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n'était que le hasard qui l'avait mis en la place où il était. Il cachait cette dernière pensée, et découvrait l'autre. C'était par la première qu'il traitait avec le peuple, et par la dernière qu'il traitait avec soi-même.

Dans cette image Monsieur Pascal fait considérer à ce jeune homme, que c'est le hasard de la naissance qui l'a fait grand ; que c'est l'imagination des hommes qui a attaché à la qualité de duc une idée de grandeur, et qu'en effet il n'est pas plus grand qu'un autre. Il lui apprend de la sorte quels sentiments il devait avoir de sa condition, et lui fait comprendre des vérités qui eussent été au-dessus de son âge, s'il ne les avait rendues sensibles par un tour si ingénieux.

CHAPITRE XIII. Les figures sont propres à exciter les passions.

Si les hommes aimaient la vérité, il suffirait de la leur proposer d'une manière vive et sensible pour les persuader ; mais ils la haïssent, parce qu'elle ne s'accorde que rarement avec leurs intérêts, et qu'elle n'éclate que pour faire paraître leurs crimes ; ils fuient donc son éclat, et ferment les yeux de crainte de l'apercevoir. Ils étouffent cet amour naturel que nous avons pour elle, et ils s'endurcissent contre les blessures salutaires que font les traits dont elle frappe la conscience. Ils ferment toutes les portes des sens, afin qu'elle n'entre pas dans leur esprit ; ou ils la reçoivent avec tant d'indifférence, qu'ils l'oublient aussitôt qu'ils l'ont apprise.

L'éloquence ne serait donc pas la maîtresse des cœurs, et elle y trouverait une forte résistance, si elle ne les attaquait par d'autres armes que celles de la vérité. Les passions sont les ressorts de l'âme, ce sont elles qui la font agir. C'est ou l'amour, ou la haine, ou la crainte, ou l'espérance, qui conseillent les hommes, qui les déterminent : ils suivent ce qu'ils aiment, ils s'éloignent de ce qu'ils haïssent. Celui qui tient les ressorts d'une machine, n'est pas tant le maître de tous les effets de cette machine, que celui-là l'est d'une personne dont il connaît les inclinations, et à qui il sait inspirer la haine ou l'amour, selon qu'il faut le faire avancer vers un objet, ou l'en éloigner.

Or les passions sont excitées par la présence de leur objet : le bien présent donne de l'amour, et de la joie. Lorsqu'on ne le possède pas encore, mais qu'on le peut posséder, il brûle l'âme de désirs, dont il entretient le feu par l'espérance. Le mal qui est présent cause de la haine ou de la tristesse ; s'il est absent, l'âme est tourmentée par des craintes et par des terreurs qui se changent en désespoir lorsqu'on n'aperçoit point le moyen de l'éviter. Pour donc allumer les passions dans le cœur de l'homme, il faut lui en présenter les objets, et c'est à quoi servent merveilleusement les figures.

Nous avons vu comme les figures impriment fortement une vérité, comme elles la développent, comme elles l'expliquent. Il faut les employer en la même manière pour découvrir l'objet de la passion que l'on désire inspirer, et pour faire une vive peinture qui exprime tous les traits de cet objet. Si on parle contre un scélérat qui mérite la haine des juges, on ne doit point épargner les paroles, ni éviter les répétitions, et les synonymes pour frapper vivement leur esprit de l'image de ses crimes. Les antithèses sont nécessaires pour faire concevoir l'énormité de sa vie par l'opposition de l'innocence de ceux qu'il aura persécutés. On peut le comparer aux scélérats qui ont vécu avant lui, et faire voir que sa cruauté est plus grande que celle des tigres et des lions. C'est dans la description de cette cruauté, et des autres mauvaises qualités de ce scélérat que triomphe l'éloquence. Ce sont particulièrement les hypotyposes, ou vives descriptions, qui produisent l'effet que l'on attend de son discours, qui font élever dans l'âme les flots de la passion dont on se sert pour faire aller les juges où l'on veut les mener. Les exclamations fréquentes témoignent la douleur que cause la vue de tant de crimes si énormes, et font ressentir aux autres les mêmes sentiments de douleur et d'aversion. Par les apostrophes, par les prosopopées, on fait qu'il semble que toute la nature demande avec nous la condamnation de ce criminel.

CHAPITRE XIV. Réflexion sur le bon usage des figures.

Les figures étant, comme nous l'avons vu, les caractères des passions, quand ces passions sont déréglées, les figures ne servent qu'à peindre leurs dérèglements. Elles sont les instruments dont on se sert pour ébranler l'âme de ceux à qui on parle. Si ces instruments sont maniés par un esprit animé de quelque passion injuste, ces figures sont dans sa bouche ce qu'est une épée dans la main d'un furieux. Il ne faut pas s'imaginer qu'il soit permis de noircir par de fausses accusations ceux contre qui on parle, et que pour parler éloquemment il soit nécessaire d'employer contre eux les mêmes figures dont on se servirait pour porter des juges à condamner le plus criminel et le plus abominable de tous les hommes. Les déclamateurs, à qui ce défaut est ordinaire, ne trompent jamais deux fois. On s'accoutume à entendre leurs exclamations, et il leur arrive la même chose qu'à ceux qui ont coutume de feindre qu'ils sont malades. Quand ils le sont effectivement, on ne les croit pas.

Nec semel irrisus triviis attollere curat,
Fracto crure planum : licet illi plurima manet
Lachryma : per sanctum juratus dicat Osirim,
Credite : non ludo : crudeles tollite claudum.
Quare peregrinum, vicinia rauca reclamat.

Ce défaut dans les uns est une marque de malice, et dans les autres de légèreté et d'extravagance. C'est une malice lorsqu'on prend plaisir à combattre la vérité ; que l'on ne désira pas éclairer l'esprit de ses auditeurs, mais le troubler par les nuages de quelque injuste passion qui leur dérobe la vue de la vérité. On ne doit pas toujours accuser les déclamateurs de cette malice : souvent ils ne prennent pas garde aux impressions que peuvent faire leurs figures ; leur dessein n'est pas de persuader ; mais seulement de paraître éloquents. Pour cela ils s'échauffent, et ils emploient toutes les plus fortes figures de la rhétorique, quoiqu'ils n'aient point d'ennemis à combattre, semblables à un frénétique qui se sert de son épée pour combattre un ennemi fantastique que son imagination troublée lui fait voir en l'air. Ces déclamateurs entrent dans des enthousiasmes, qui leur font perdre l'usage de la raison, et leur font voir les choses tout d'une autre manière qu'elles ne sont.

Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas.

Ce défaut est le caractère d'un enfant qui se fâche sans sujet : néanmoins les écrivains les plus élevés y tombent, parce qu'on ne croirait pas pouvoir passer pour éloquent si on ne faisait des figures. Il faut pour cela parler avec chaleur sur toutes les matières, se corrompre l'esprit, et apercevoir toutes les choses autres qu'elles ne sont. Il faut faire des réflexions sur tout ce qui se présente, et ne parler que par sentences. Mais ce qui est de plus ridicule, c'est que dans toutes ces figures ces mauvais orateurs ne tâchent qu'à plaire, sans se mettre en peine de combattre, et de terrasser leur ennemi par la force de leurs paroles. On peut dire qu'en cela ils sont semblables à un insensé, qui dans un combat ne se soucierait pas de frapper son adversaire, et d'en être frappé, pourvu qu'il attirât sur lui les yeux de ses spectateurs, qu'il combattît avec grâce, avec un air galant et agréable. Ce sont ces mauvais orateurs que Perse raille dans une de ses Satyres en la personne de Pedius.

Fur es, ait Pedio : Pedius quid ? Crimina rasis
Librat in antithetis, doctas posuissse figuras
Laudatus.

Ces mauvais orateurs, dis-je, affectent de mesurer toutes leurs paroles, de leur donner une cadence juste qui flatte les oreilles. Ils proportionnent toutes leurs expressions : en un mot, ils figurent leurs discours ; mais de ces figures qui sont au regard des figures fortes et persuasives, ce que sont les postures que l'on fait dans un ballet ; au regard de celles qui se font dans un combat.

L'étude et l'art qui paraissent dans un discours peigné, ne sont pas le caractère d'un esprit qui est vivement touché des choses dont il parle ; mais plutôt d'un homme qui est dégagé de toutes affaires, et qui se joue. Ainsi on appelle ces figures mesurées, qui ont une cadence agréable aux oreilles, des figures de théâtre, theatrales figurae. Ce sont des armes pour la montre, qui ne sont pas d'assez bonne trempe pour le combat. Les figures propres pour persuader ne doivent point être recherchées ; c'est la chaleur dont on est animé pour la défense de la vérité qui les produit, qui les trace elle-même dans le discours, de telle sorte que l'éloquence n'est que l'effet de ce zèle. C'est ce que dit saint Augustin du style éloquent de saint Paul : d'où vient, dit-il, que les Epîtres de ce grand apôtre sont si animées, qu'il se fâche, qu'il reprend, qu'il fait des reproches, qu'il blâme, qu'il menace ? qu'il marque les différents mouvements de son esprit par le changement de sa voix ? L'on ne peut pas dire qu'il se soit étudié puérilement, comme font les déclamateurs, à faire des figures : néanmoins son discours est très figuré ; c'est pourquoi, comme nous ne pouvons pas dire que saint Paul ait recherché l'éloquence, nous ne pouvons pas nier que l'éloquence n'ait suivi son discours. Quid sic indignatur Apostolus in Epistolis suis, sic corripit, sic exprobrat, sic increpat, sic minatur ? Quid est quod animi sui affectum tam crebra et tam aspera vocis mutatione testetur ? Nullus dixerit more sophistarum pueriliter et consulto figurasse orationem suam. Tamen multis figuris distincta est. Quapropter sicut Apostolum praecepta eloquentiae non secutum esse dicemus ; ita quod ejus sapientiam secuta sit eloquentia non denegamus.

Mais ce n'est pas seulement dans les grandes occasions que les figures doivent être employées. Les passions ont plusieurs degrés. Toutes les colères ne sont pas également grandes : toutes les figures n'ont pas aussi la même force. Il y a des antithèses pour les grands mouvements, il y en a pour de légères émotions ; c'est pourquoi on ne doit pas condamner toutes sortes de figures dans un discours qui est fait sur une matière qui semble ne donner aucune occasion d'émotions justes et raisonnables. L'ardeur que l'on a de se bien exprimer, et de faire concevoir les choses que l'on enseigne, a ses figures comme les autres passions. Dans la conversation la plus douce, quoiqu'on ne trouve aucune résistance dans l'esprit de ceux avec qui l'on s'entretient, cela n'empêche pas que pour une plus grande explication on ne répète quelquefois les mêmes mots, qu'on ne se serve de différentes expressions pour dire la même chose. Il est permis d'en faire des descriptions exactes, de chercher dans les choses naturelles et sensibles des comparaisons et des images de ce que l'on dit. On peut demander le sentiment de ceux qui écoutent, les interroger pour les rendre plus appliqués, ou pour retenir leurs esprits dans l'attention nécessaire, et leur faire faire des réflexions sur ce que l'on a dit. Ainsi la conversation, comme nous avons dit, a ses figures aussi bien que les harangues et les déclamations.

On appelle froid le style de ces orateurs qui font un mauvais usage des figures, parce que quelques efforts qu'ils fassent pour animer leurs auditeurs, on les écoute avec une certaine froideur, qui est d'autant plus sensible, que l'on n'est agité d'aucune des émotions qu'ils avaient voulu exciter. Car enfin on se rit d'un homme et de ses larmes quand on le voit pleurer sans sujet. S'il entre en colère sans que personne s'oppose à ses desseins, cette passion passe pour une véritable folie. On ne peut donc être touché quand on voit quelqu'un ému, si l'on ne trouve qu'il y a sujet de l'être. Un homme qui pleure dans un péril évident, oblige ceux qui le voient de pleurer avec lui. La colère d'un misérable qu'on voit accablé injustement, engage dans son parti ceux qui sont témoins de cette injustice. Ainsi pour toucher, ou pour faire que les figures qu'on emploie fassent leur effet, il faut que les passions qu'elles peignent soient raisonnables ; c'est-à-dire, que l'orateur doit faire paraître les choses qu'il traite sous une telle forme, qu'on ne les puisse voir sans être ému. Il faut disposer le cœur du lecteur, n'entreprenant jamais d'y exciter aucun mouvement qu'après l'y avoir préparé. Si on veut le porter à la compassion, il faut lui faire voir une grande misère, gardant ce tempérament que la passion qu'on exprime par des figures ne soit pas plus grande que ne mérite le sujet, et que ce soit toujours la passion qui fasse produire les figures extraordinaires au milieu de quelque grande circonstance. Cela demande une grande prudence ; c'est aussi comme nous disons très souvent, le jugement qui fait les grands orateurs. Les Français font particulièrement ennemis de ces figures qui sont trop fortes. On a en France de la douceur et de la politesse ; on ne peut souffrir les humeurs chaudes et violentes. On estime et l'on aime ceux qui savent se modérer ; c'est pourquoi les figures extraordinaires nous paraissent ridicules, si ce n'est dans certaines occasions qui sont rares. Car il n'arrive pas souvent que la raison permette de laisser agir les mouvements d'une passion. Cet avis bien médité donnera de grandes lumières pour l'éloquence.

LIVRE TROISIEME

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CHAPITRE PREMIER. Dessein de ce Livre. On y traite de la partie matérielle de la parole ; c'est-à-dire, des sons dont les paroles sont composées. On décrit comment se forment ces sons.

Je donne beaucoup plus d'étendue à l'ouvrage que j'ai entrepris, que n'en ont pas les rhétoriques ordinaires. Mon but est de découvrir les fondements de l'art que je traite. Je tâche de ne rien oublier pour cela. Nous avons vu comment se forme la voix. Nous avons dit que nous avons une orgue naturelle ; que les poumons en sont les soufflets ; et que ce canal par lequel nous respirons, qu'on appelle la trachée-artère, ou l'âpre-artère, est comme le tuyau de l'orgue. A présent que nous entreprenons de traiter à fond de la partie matérielle de la parole ; c'est-à-dire, des sons dont elle est composée, il faut expliquer comme se forme le son de chaque lettre. C'est dans le larynx que se fait la voix ; c'est ainsi qu'on nomme le haut de l'âpre-artère, qui est entourée de muscles. L'ouverture du larynx se nomme glotte, ou languette qui s'ouvre et se ferme plus ou moins par le moyen des muscles qui la font mouvoir. Cette glotte est composée de deux membranes cartilagineuses. Lorsque ces membranes sont tendues, et qu'elles ne laissent qu'un petit passage, comme une fente, l'air qui sort soudainement des poumons les secoue, ce qui fait le son de la voix, de la même manière que se fait le son d'une musette et d'un hautbois. Les anches de ces instruments, font le même effet que la glotte. Les cartilages dont elle est composée, reçoivent un trémoussement de l'air qui les sépare avec contrainte quand nous parlons. Les bons anatomistes distinguent cinq de ces cartilages assez solides, polis, et faisant ressort. Ils sont entourés de plusieurs petits muscles qui ont une admirable liaison avec les oreilles, les yeux, les parties du visage, avec le cœur, la poitrine ; ce qui fait que le seul son de la voix fait connaître l'état de celui qui parle, et qu'on lit sur son visage ce qu'il dit aux oreilles.

La voix nous serait commune avec plusieurs animaux, si elle ne recevait point d'autres formes que celle qu'elle prend en sortant du larynx. Les muscles qui sont attachés à cette partie, servent à la modifier. Elle est douce ou rude, selon la qualité des membranes de la glotte ; et elle reçoit plusieurs degrés, ou tons, selon que l'ouverture du larynx est plus ou moins grande : quand elle est petite le son en est aigu ; mais ce n'est pas ici le lieu de faire ces considérations qui regardent la musique. Considérons que la voix, après être sortie du larynx, reçoit différentes modifications, selon la disposition de la bouche où elle est reçue, que la langue la porte à ses différentes parties, aux dents et aux lèvres. Dans les orgues, les tuyaux ont des sons tout différents, selon leurs différentes formes. Les différentes modifications de la bouche font les sons qui composent les paroles : les lettres sont les signes de ces sons.

L'expérience fait voir qu'on peut imiter toutes sortes de sons. On imite avec un appeau le chant des cailles, dans lequel on entend le son de quelques syllabes ; ce qui a fait croire qu'on pourrait faire parler une machine. Il n'y aurait, dit-on, qu'à remarquer la disposition de la bouche nécessaire pour faire le son de chaque lettre, faisant autant de tuyaux qu'il en faudrait pour prononcer toutes les lettres. On ferait, dit-on, une orgue parlante, qui prononcerait des paroles selon qu'elle serait touchée. Remarquons combien la difficulté de cette entreprise est grande, afin qu'on comprenne l'habileté de Celui qui nous a faits, ce que nous ne pouvons assez considérer. S'il s'agissait de faire parler français à une orgue, comme nous avons cinq voyelles, et dix-sept consonnes, il faudrait déjà vingt-deux machines différentes qui ne seraient pas également simples ; car il y a des lettres qui demandent, que la machine qui les ferait sonner, se fermât et s'ouvrît, ce qu'une seule ne pourrait faire. Il y a bien de la différence entre le son de deux lettre qu'on prononce séparément, et celui de la syllabe qu'elles composent. Ces deux sons s'allient pour n'en faire qu'un ; ainsi deux machines, dont l'une ferait, par exemple, a, l'autre b, en feraient pas ab, ni ba. Combinant donc a en ces deux manières avec les dix-sept consonnes, il faudrait trente-quatre différentes machines pour marquer ces syllabes ; et comme il en faudrait autant pour chacune des cinq voyelles, qui demanderaient pareillement trente-quatre machines différentes, il en faudrait par conséquent pour toutes cent soixante dix.

Il y a des syllabes de trois lettres, dont les unes ont une voyelle entre deux consonnes, comme bab, et les autres une consonne entre deux voyelles, comme aba. La voyelle a se peut combiner avec les consonnes pour faire une syllabe de trois lettres pour le moins en deux cent quatre vingt neuf manières différentes. Multipliant ce nombre par le nombre des voyelles ; c'est-à-dire, par cinq, cela fait mille quatre cent quarante-cinq ; il faudrait autant de différents instruments. Les syllabes de trois lettres se font encore d'une autre manière. On peut à la syllabe ab ajouter une consonne, comme abb, abc, abd ; ce qui demanderait encore une infinité de machines. Je n'ai point voulu remarquer ici que nous avons plus de cinq voyelles, comme nous le ferons voir. Nous avons deux sortes de a, trois sortes de e, deux sortes de o, deux sortes de u, ce qui augmenterait infiniment l'orgue dont nous parlons. Pourrait-on inventer un si grand nombre de machines et les faire jouer avec la vitesse nécessaire ? Car comme les sons de deux ou de plusieurs lettres qui font une syllabe, doivent être unis, il faut que les sons des syllabes qui font un mot, soient liés ensemble, autrement on entend des syllabes, et non point des mots. Il faudrait un clavier d'une infinité de touches, et on est embarrassé quand un clavier n'en a qu'un certain nombre qui est assez petit.

Admirons donc ici la disposition merveilleuse des organes de la parole qui n'ont rien d'embarrassant, et qui sont tellement placés, qu'on s'en sert plus facilement qu'on ne peut remarquer comment ils sont faits. Dieu dont nous sommes l'ouvrage, nous fait faire, sans que nous apercevions qu'il y ait de la difficulté, ce qui est impossible à l'art. Nous faisons avec la bouche ce que ne pourrait pas faire un million de machines ; car ce nombre ne suffirait pas encore. Il y a plusieurs millions de différents mots qui demandent des dispositions particulières dans les organes des la voix ; aussi la langue qui en est un des principaux, est composée d'un nombre innombrable de petits filets, qui sont comme autant d'instruments par lesquels elle se tire, elle s'allonge, elle se replie, elle se tourne en tant de manières qu'on ne les peut compter.

Les lèvres ont pareillement plusieurs muscles qui les font jouer en différentes manières. La bouche se peut ouvrir différemment ; de sorte que ce n'est point une exagération de dire qu'on ne ferait pas avec un million de machines ce que nous faisons avec la bouche. Après cela qu'on me vante tant qu'on voudra ces têtes parlantes, je suis persuadé que ce n'étaient que des marionnettes. On trompait avec esprit ceux à qui on ne donnait pas le temps de remarquer l'artifice dont on se servait. Les historiens qui nous parlent d'une tête semblable faite par Albert le Grand, nous content ce qu'ils veulent. Il n'y a que ceux qui n'ont pas fait attention à la manière dont nous parlons, qui croient qu'on puisse imiter un ouvrage aussi admirable qu'est la tête de l'homme.

Mais il est très vrai que si on ne peut pas faire parler une tête artificielle, on peut faire parler un muet. Il n'y a qu'à lui faire prendre garde à la disposition qu'il voit que prennent les organes de la voix de ceux qui parlent pour faire sonner chaque lettre, réitérant souvent la prononciation d'une même lettre, dont on lui fait voir en même temps le caractère, afin qu'il remarque les mouvements de la langue, l'ouverture de la bouche, comment les dents coupent les sons, comment les lèvres battent l'une contre l'autre pour faire ensuite ce qu'il voit faire. Les muets ne sont muets que parce qu'ils n'entendent pas ; ainsi ils ne peuvent pas apprendre à prononcer le son de chaque lettre autrement que par cet artifice, qui leur fait voir ce qu'ils ne peuvent pas entendre. Monconis rapporte dans son voyage d'Angleterre, qu'un excellent mathématicien d'Oxford fit lire en sa présence un muet ; et que c'était le second qu'il avait fait parler. Il avoue néanmoins qu'il ne faisait que faire sonner les lettres séparément ; et qu'il ne pouvait lier leurs sons. J'ai souvent entendu parler de plusieurs sourds, qui au mouvement des lèvres, et à la manière qu'ils voyaient qu'on ouvrait la bouche, connaissaient tout ce qu'on disait. Je le crois ; car j'ai vu dans le diocèse de Grenoble, dans la paroisse de Besse, une femme sourde, à qui ses parents faisaient entendre tout ce qu'ils voulaient. Ils lui parlaient fort bas, de manière qu'elle ne pouvait remarquer que les mouvements de leurs lèvres, et la disposition de la bouche ; j'en fis faire ne ma présence plusieurs expériences.

La quatrième édition de cet ouvrage, était commencée lorsque j'ai vu une excellente dissertation d'un médecin suisse qui réside en Hollande, et se nomme Amman. Il assure qu'il a appris à plusieurs personnes sourdes et muettes à parler, à lire et à écrire. Il explique sa méthode, qui consiste en deux choses, dont la première est d'observer avec les yeux les différents mouvements des organes de la prononciation. Il décrit les dispositions particulières à chaque lettre, et comment il les fait remarquer et distinguer à ceux qu'il instruit. Pour cela il les oblige, en se regardant dans un miroir, de s'habituer à faire les mêmes mouvements qu'ils lui voient faire. L'autre partie de sa méthode, c'est de donner lui-même au gosier de celui qu'il forme la disposition qu'il doit avoir pour certaines lettres, comme peut faire un maître à écrire, qui prend la main de son disciple, et la conduit, ou comme un maître à danser qui tourne les pieds de son écolier, et lui fait faire les pas qu'il veut qu'il fasse. Cet admirable maître des muets, quand il leur donne ses premières leçons, forme avec ses mains dans leurs organes la disposition qui est nécessaire pour prononcer chaque lettre. Il presse leurs lèvres l'une contre l'autre, et il les sépare ; il leur fait étendre la langue, ou la replier, l'enfler, selon que cela est nécessaire. Dans les lettres à la prononciation desquelles le nez contribue, il leur presse cette partie de la manière qu'il convient. Sans doute qu'il faut pour cela beaucoup d'adresse et d'exercice. Car si nous avons tant de peine à prononcer des lettres d'une langue étrangère quand on n'y est point habitué dès sa naissance, il y a bien plus de difficulté à faire prendre la coutume à ceux qui n'ont point d'ouïe, de prononcer des lettres qu'ils n'ont jamais entendues.

C'est une excellente remarque de ce savant et ingénieux médecin, que si Dieu n'avait point donné la parole au premier des hommes, l'usage en aurait été ignoré. Je reconnais volontiers l'impossibilité de la supposition que j'ai faite d'une nouvelle troupe d'hommes nouvellement sortis de la terre, ou descendus du ciel. Ces hommes n'auraient point pu se former un langage articulé, non plus que des muets. L'expérience le fait connaître, que des muets, instruits comme nous venons de le dire, peuvent apprendre à parler, mais qu'ils ne le peuvent faire sans maître. Tout le langage n'est qu'un assemblage des sons simples, dont les lettres que nous appelons les éléments du discours, sont les signes. On n'a point vu qu'aucun muet ait inventé de lui-même la prononciation de ces lettres. La chose est aisée à ceux qui entendent parler ; car naturellement nous imitons ce que nous entendons. Mais un sourd, que dis-je, un sourd ? un enfant, un homme, quelque âge qu'il eût, quand il aurait de bonnes oreilles, s'il ne conversait point avec des hommes qui sussent parler, il ne parlerait jamais ; c'est-à-dire, qu'il ne formerait jamais aucune parole articulée. C'est un conte que ce qu'on nous veut dire de ces enfants, qui nourris avec des animaux, prononcèrent naturellement de certains mots. Aussi les miracles que faisait Notre-Seigneur sur les sourds et sur les muets étaient grands, en premier lieu, parce qu'il leur rendait l'ouïe, et qu'à l'instant même ils entendaient ce qu'on leur lisait ; chose aussi surprenante que si transportés parmi les Chinois, nous connussions à la même heure tout ce qu'ils nous diraient. En second lieu, ce qui rendait les miracles de Notre-Seigneur plus admirables, c'est que sans instruction ces muets parlaient distinctement, ce qui ne se pouvait pas faire naturellement, puisqu'en mille choses plus aisées, il est impossible de faire certains mouvements qu'après un long exercice. Je ne crois pas que jamais les hommes eussent prononcé les différentes lettres de l'alphabet, s'ils ne les avaient entendues prononcer. Ils peuvent bien les changer, les altérer, et faire de nouvelles langues ; mais je ne conçois pas que s'ils n'avaient jamais entendu parler distinctement, ils eussent trouvé d'eux-mêmes le son de chaque lettre. L'expérience le prouve comme je l'ai dit, puisqu'on n'a jamais vu de muet parler de lui-même.

La facilité avec laquelle nous parlons, est cause qu'on ne fait presque aucune attention à la disposition des organes de la parole. On croit qu'il est inutile de la faire. Un fameux comédien en a fait un sujet de raillerie dans l'une de ses comédies, où il joue un bourgeois, qui après avoir amassé du bien, voulait passer pour homme de qualité, et en avoir les airs. Pour cela il croyait qu'il fallait savoir quelque chose ; il prit donc un maître. Ce bourgeois était si grossier et si sot, que l'idée qu'il avait de la science se réduisait à vouloir apprendre l'orthographe et l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point. Il fallait donc que son philosophe qui l'instruit sur le théâtre, choisit une leçon accommodée à sa capacité et à celle du peuple. Il lui apprend donc seulement comment se forme chaque lettre, les voyelles et les consonnes.

Un homme serait ridicule qui croirait que c'est là une grande science, qui s'écrirait en écoutant de semblables leçons : Ah ! que cela est beau ! vive la science ; comme fait le bourgeois qui traite sa servante d'ignorante, parce qu'elle ne sait pas ce qu'elle fait quand elle prononce un U. Un homme, dis-je, qui s'imaginerait que cela est nécessaire pour parler, serait aussi ridicule que celui qui croirait ne pouvoir manger à moins que de savoir tout ce que les anatomistes disent de curieux sur la manière dont les viandes se broient dans la bouche, et se mêlent avec le suc salivaire qui en fait la première digestion. Cette connaissance si facile de la manière dont chaque lettre se forme, est le fondement de presque tout ce qu'on peut dire de curieux sur les irrégularités de la grammaire. Elle sert à rendre raison d'une infinité de choses qui regardent la manière de décliner les noms, de conjuguer les verbes ; ainsi quoiqu'on en puisse penser et dire, je m'arrêterai ici quelques moments. Outre qu'à présent on ne peut plus mépriser une recherche qui a appris le secret de faire parler les muets, et de faire que les sourds peuvent lire sur le visage de celui qu'ils voient parler, ce qu'ils ne peuvent entendre ; car sans doute que ceux qui ont observé les dispositions propres à la prononciation de chaque lettre que prend la bouche, (et il ne faut avoir qu'un miroir pour maître) peuvent au seul mouvement des lèvres concevoir tout ce que l'on dit en leur présence, quoiqu'ils ne l'entendent pas.

CHAPITRE II. Des lettres dont les mots sont composés. Premièrement des voyelles. Comment leur son se forme.

Personne n'a recherché plus utilement que ce savant médecin dont nous venons de parler, la manière dont se forment les lettres. Il en traite dans deux ouvrages qu'il a faits. Le premier a pour titre, Surdus et mutus loquens. Le dernier qui vient de paraître est une excellente dissertation sur cette même matière. Je n'ai pas vu le premier ouvrage. Voici ce que j'avais écrit avant que d'avoir vu cette dissertation.

La voix, comme on l'a dit, n'est que le son que fait l'air qui sort des poumons lorsqu'il passe avec contrainte par l'ouverture du larynx entre les deux membranes de la glotte. Cette voix se modifie différemment dans la bouche ; il s'en fait différents sons dont on compose les paroles, et qui sont comme les membres artus du discours ; ce qui fait qu'on dit que la voix est articulée, après qu'elle a reçu ces différentes formes. Les caractères qu'on a choisis pour être les signes de chacun de ces différents sons, s'appellent lettres. Les lettres qui marquent les différents sons qui se font seulement par les différentes ouvertures de la bouche, s'appellent voyelles, parce que leur son n'est presque que la seule voix qui n'a pas encore reçu de grands changements. La voix est la matière du son de toutes les lettres. Si l'on ne faisait que faire battre les lèvres l'une contre l'autre, ou remuer la langue, on ne ferait point entendre le son d'aucune lettre ; de même qu'une flûte ne dit rien quand on n'y pousse point d'air, et qu'on ne fait que remuer les doigts. Il faut que la voix précède ou accompagne le mouvement des organes qui font les lettres qu'on appelle consonnes, qui sont ainsi nommées, parce qu'elles ne sont point entendues, qu'on n'entende en même temps le son d'une voyelle ; c'est-à-dire, qu'on n'entende une voix qui leur tient lieu de matière, à quoi elle donne une forme particulière.

Il faut donc parler des voyelles avant que de venir aux consonnes. Les différentes manières dont on ouvre la bouche, font qu'il y a différentes voyelles. Ce passage de la glotte où se forme la voix, peut s'ouvrir ou se resserrer. Les poumons peuvent renvoyer plus ou moins de cet air qui fait la voix ; outre que selon qu'on ouvre la bouche plus ou moins, on y fait retentir la voix dans ses différentes parties, ce qui la diversifie. Alors la langue ne fait rien, si ce n'est dans sa racine, comme nous l'allons voir en examinant comment se forme chaque voyelle. Elles ont une grande affinité entre elles ; parce que les manières dont elles se forment sont peu différentes, ce qui fait que dans toutes les langues on change facilement une voyelle dans une autre.

A. Lorsqu'on ouvre la bouche, la voix qui sort fait ce son qu'on appelle a, lequel retentit dans le fond du gosier. La langue ne fait rien. Elle demeure suspendue sans toucher aux dents, laissant ainsi couler la voix qui est portée en haut. Le son de cette voyelle est éclatant, parce qu'elle se prononce la bouche ouverte ; ainsi la voix sortant avec plus de liberté, frappe davantage les oreilles.

E. Quand le larynx se resserre, que les poumons poussent moins d'air, que la bouche est moins ouverte, et que les lèvres se replient en dedans, la voix qu'on entend est la lettre e. Il semble que le gosier retienne le son de cette lettre, et que ce son s'appuie sur la racine de la langue dont la pointe touche pour lors les dents qui sont médiocrement séparées. Le son de cette voyelle est doux ; aussi quoiqu'elle se répète souvent, on n'en est point choqué. Il n'en est pas de même de la troisième voyelle des Grecs, qu’ils nomment Heta, que quelques grammairiens croient être u double E, ou un E répété, qui a la force de EE. Néanmoins quand on prononce cette voyelle, d'une voix fine et déliée, ou efféminée, elle charme ; aussi elle se trouve souvent dans les poésies des Grecs amoureuses.

I. La voyelle i, se prononce avec moins de travail. Il faut peu d'air pour la former. Le son n'en est point retenu dans le gosier. Il est porté vers les dents qui contribuent à le distinguer. La bouche est une peu ouverte, et les lèvres s'étendent. Selon que le son de cette voyelle frappe plus ou moins les dents, il est plus fort ; et la prononciation a divers effets. Il devient désagréable, quand on l'entend très souvent, ce qu'on appelle iotacisme. Nous verrons qu'il y a un i consonne.

O. Le contraire arrive lorsqu'on prononce la voyelle o. Le larynx s'ouvre, le gosier s'enfle, et se fait creux : on y entend sonner cette lettre. Toute la bouche s'arrondit, et les lèvres font un cercle ; au lieu que dans la prononciation d'un i, elles sont comme une ligne droite. Le son de cette lettre approche de celui de la lettre a. La différence de ces deux voyelles, c'est que l'O sonne davantage dans le fond du gosier d'où il est entendu, comme s'il raisonnait dans une caverne : au reste il approche de l'A ; c'est pourquoi il y a des nations qui les confondent, comme le font les Allemands. Le son de la diphtongue ou diffère de l'o seulement parce qu'il est plus obscur.

U. La prononciation de l'u est douce. Le larynx contraint moins la voix qui sort des poumons, ainsi cette voix est moins forte. Le gosier ne s'ouvre pas, ainsi l'on n'y entend pas la voix résonner. Les lèvres avancent en-dehors, et se rassemblent pour faire une très petite ouverture. C'est ce qui fait que les Hébreux rangent cette lettre entre les consonnes qu'ils appellent labiales.

Le son de l'u sort en partie des narines ; c'est pourquoi Aristophane dans le Pluton, une de ses comédies, faisant parler un sycophante qui sait flairer les viandes, compose un vers hexamètre tout entier de cette voyelle répétée douze fois pour faire six mesures. Quand l'u est adouci, il approche du son de l'i. C'est pourquoi les Latins confondaient autrefois ces deux voyelles. Ils disaient optimus, et optumus. Ce son adouci de l'u, que les Grecs appellent upsilon ; c'est-à-dire, u petit, est bien différent du son de la diphtongue ou. Cette voyelle se range comme l'i entre les consonnes, comme nous le verrons ; c'est-à-dire, qu'il y a un u consonne.

Chacune de ces cinq voyelles peut se prononcer différemment, selon la mesure du temps qu'on s'arrête à les faire sonner, afin qu'elles soient mieux entendues, ce qui les distingue en voyelles longues et en voyelles brèves. Nous n'avons point de caractères, non plus que les Latins pour marquer ces différences, comme en ont les Grecs, qui pour cela comptent sept voyelles. Il dépend de ceux qui parlent de s'arrêter plus ou moins de temps sur les voyelles ; et ainsi de mettre entre elles plus ou moins de différence.

C'est pourquoi le nombre des voyelles considérées selon le temps qu'on met à les prononcer, n'est pas le même dans toutes les langues. Les Hébreux en comptent jusques à treize, parce qu'ils ont par exemple un a long, un a bref, un a très bref.

C'est une question que nous examinerons dans la suite, si en notre langue une même voyelle se prononce toujours dans des temps égaux ; c'est-à-dire, si quelquefois elle est longue, et quelquefois brève. Mais il est certain que nous prononçons différemment une même voyelle, sans que nous mettions de différence dans le temps que nous employons à la prononcer. Lorsqu'on ouvre la bouche davantage, le son en est plus fort et plus clair : quand on l'ouvre moins, il est plus faible et moins clair. Ces différents degrés de force causent cette différence qui est entre un e ouvert, un e fermé, et un e muet. E est ouvert dans progrès, excès, fer, enfer. Il est fermé dans bonté, placé. Il est muet dans grâce, place. Il y a de la différence entre place en latin sedes, et placé ce qu'on dit en latin locatus. La différence de l'u et de l'y grec vient de la même cause. Nous ne nous servons pas de différents caractères pour marquer ces différences ; on met seulement sur la lettre ordinaire une note qu'on appelle accent, qui avertit qu'il faut élever la voix. Nos voyelles ont une prononciation toute différente quand elles sont accentuées. On prononce différemment malle une espèce de coffre, et mâle en latin masculus : ce mot hôte en latin hospes, et hotte qui est une espèce de panier. On compte jusques à treize voyelles différentes dans notre langue. Outre la différence que le temps qu'on emploie à les prononcer peut mettre entre elles, il est certain qu'elles ont différents sons, selon qu'on les retient dans le gosier, qu'on les pousse vers le palais, qu'on les porte vers différentes parties de la bouche. De là vient que les mêmes voyelles n'ont pas le même son dans la bouche de différentes nations.

On remarque qu'entre les voyelles celles qui ont un son plus fort, sont particulièrement l'a et l'i, ensuite l'o. Le son de l'e est sourd, parce qu'il se fait dans la bouche qui en retient le son. Ceux qui ont aimé les voyelles sonnantes, ont évité cette voyelle e, lorsqu'elle ne se rencontrait pas avec des consonnes qui en relevassent le son. Quoique l'o soit plus fort, quelques-uns ont mieux aimé l'ou que le simple o. Lorsqu'on lie le son de deux voyelles, il s'en fait un troisième, ce qu'on nomme une diphtongue ; c'est-à-dire, une lettre qui a deux sons, comme ae, oe.

Comme chaque voyelle a un son qui lui est particulier, plus fort ou plus faible ; chaque nation, selon son inclination dominante, affecte de se servir des voyelles qui conviennent plus à son humeur ; et ce qui a fait les différents dialectes de la Grèce. Cela se voit dans les langues vivantes ; car les Espagnols qui sont naturellement graves et fiers, se sont servis de mots qui remplissent la bouche, qui demandent une grande ouverture, de grands mots, qui sonnent beaucoup. Ainsi ils répètent beaucoup l'a, voyelle magnifique, qui se fait par une grande ouverture. Ils terminent plusieurs de leurs mots en o et os, terminaison qui est fort sonnante. Les Français qui n'aiment point l'affectation, se servent volontiers de l'e, dont la prononciation est plus douce ; et c'est pour cela que les élisions, qui sont rudes dans les autres langues, n'ont rien de désagréable dans la nôtre, parce que plusieurs de nos mots se terminent en E, dont l'élision est douce, comme il paraît dans le vers suivant.

J'aime une amante ingrate, et n'aime qu'elle au monde.

C'est ce que montre fort bien l'auteur des Avantages de la langue française, qui remarque qu'un Français n'est point obligé de parler de la gorge, d'ouvrir beaucoup la bouche, de frapper de la langue contre les dents, ni faire des figures et des gestes, comme il paraît que font la plupart des étrangers, quand ils parlent leur langage et comme nous sommes contraints de faire lorsque nous voulons parler comme eux :

CHAPITRE III. Des consonnes. Comment elles se forment.

On peut dire que les voyelles sont au regard des lettres qu'on appelle consonnes, ce qu'est le son d'une flûte aux différentes modifications de ce même son que font les doigts de celui qui joue de cet instrument. Dans le son des voyelles, la langue, comme on l'a dit, ne fait presque rien ; on entend une voix continue. Au contraire dans les consonnes la voix est interrompue : tantôt la langue l'arrête, et tantôt la laisse couler ; elle est coupée par les dents, et battue par les lèvres. La langue est un des principaux organes de la parole. C'est elle qui conduit la voix, qui la détermine, et la change selon qu'elle se replie ou qu'elle se déploie, et qu'elle frappe certaines parties de la bouche. La capacité du gosier fait que la voix y résonne. Il y a des consonnes dont le son se forme dans cette partie. Les lèvres donnent aussi une forme particulière à la voix, selon qu'elles battent les unes contre les autres, qu'elles se ferment ou qu'elles s'ouvrent. Les dents contribuent pareillement à articuler la voix. Il y a des consonnes dont le son se forme dans le palais. Nous avons dit qu'on entend toujours lorsqu'on prononce une consonne, le son d'une voyelle, qui est entendue dans le lieu de l'organe qui la modifie pour en faire une consonne, soit dans le gosier, soit dans le palais, soit sur la langue, entre les dents, sur les lèvres. D'où vient que les Hébreux distinguent les consonnes en différentes classes auxquelles ils donnent le nom des organes qui servent à les former ; c'est-à-dire, qu'ils les distinguent en lettres du gosier, ou gutturales ; lettres des lèvres, ou labiales ; en lettres de la langue, lettres du palais, et lettres des dents.

Il y a des peuples dans l'Orient qui ont des lettres que leurs grammairiens appellent uvales, parce qu'elles s'entendent dans cette partie de la bouche où est la luette, qu'on nomme en latin uva. Ils ont des lettres qu'ils ne prononcent qu'en sifflant, d'autres qu'ils prononcent en bégayant, balbutiendo. Il y a des lettres dans leurs alphabets qui se prononcent la langue repliée proche de la racine des dents.

Les grammairiens grecs distinguent leurs lettres en voyelles ; c'est-à-dire lettres qui font un son, en lettres muettes, qui sont celles qui par elles-mêmes n'ont point de son, et en lettres qui ont un demi-son. Ils comptent sept voyelles, comme nous avons vu, et neuf muettes qu'ils distinguent en trois classes, chacune de trois lettres. La première classe comprend celles qu'ils appellent ténues, dont le son est faible ; savoir, [celles] qui répondent à nos lettres P. K. T. La seconde classe contient les lettres qui ont un son qui n'est ni fort ni faible, qu'ils nomment pour cela moyennes, et qui sont B. G. D. La troisième comprend les aspirées qu'on ne prononce qu'avec aspiration ; savoir, [celles] que nous exprimons ainsi ph. ch. th. ajoutant h qui est la marque de l'aspiration aux lettres ténues.

Les lettres d'un demi-son sont celles que les grammairiens appellent liquides, qui ont une prononciation coulante. On compte quatre liquides ; savoir,  L. M. N. R. Les lettres de demi-son sont en second lieu toutes les lettres qu'on appelle doubles, parce qu'elles ont la force de deux lettres, comme sontpsi et dzêta, qui enferment une muette avec un sigma, c'est-à-dire avec un S.

Il y a des lettres fort opposées à ces lettres doubles, qui sont celles que les Hébreux appellent quiescentes, parce qu'elles semblent se reposer, et ne rien faire dans la prononciation. Nous avons de ces lettres dans notre langue ; dans ce mot fust, comme quand nous disons qu'il fust, la lettre s, ne se prononce pas. Cependant elle n'est pas inutile, non plus que dans ce mot paon la lettre o. Ces lettres qu'on appelle quiescentes ne font pas une classe à part, parce qu'en général une lettre est quiescente, ou de repos dans le mot où se trouve, lorsqu'elle n'y conserve pas toute sa force : ce qui arrive souvent dans les langues qui aiment une grande douceur dans la prononciation. Il y a des rencontres, où si l'on n'adoucissait pas certaines lettres, la prononciation serait fort rude.

Avant que nous considérions comment se forme chaque consonne, il sera bon de remarquer les organes de la parole peuvent diversifier la voix en tant de manières différentes, que si on marquait ces manières par autant de caractères particuliers, on ferait des alphabets qui auraient une infinité de différentes lettres. On le voit par expérience ; chaque nation a des manières si particulières de prononcer certaines lettres, que s'il leur fallait donner un signe propre, il faudrait leur en donner un tout différent de ceux qui sont ordinaires. C'est ce qui fait que les alphabets ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. Il y a des peuples qui ont plus de lettres que nous, comme nous avons des lettres qu'ils n'ont point. La prononciation se peut diversifier ; comme nous venons de le dire. Lorsque cette diversité est notable, on est obligé de la marquer par un signe particulier ; c'est-à-dire, par une lettre ou caractère particulier, qui ne peut être bien prononcé que par ceux du pays, parce que la prononciation de cette lettre consiste dans une manière à laquelle il faut être habitué. On ne peut pas non plus l'exprimer avec nos caractères, qui sont les signes d'une prononciation différente. Nous le voyons lorsque nous voulons exprimer avec nos caractères grecs ou latins les caractères hébreux. Personne ne s'accorde : les uns les expriment d'une manière, les autres d'une autre ; et tous se trompent, parce que les Hébreux prononçaient ces lettres d'une manière qui leur était si particulières, que nous n'avons point de lettres qui en puissent être un signe propre.

L'ordre qu'on peut garder en examinant comment se forment ces consonnes, c'est de suivre la distribution que les Hébreux en font selon les organes où elles s'entendent. Commençons par les consonnes du gosier ou gutturales, qui sont dans la langue hébraïque, aleph, he, ghet ou chet, hgain ou gnaim ou aiim ; car les grammairiens ne s'accordent pas entre eux touchant la prononciation de ces lettres que les anciens Grecs ne regardaient que comme des aspirations ; c'est pourquoi en exprimant les noms hébreux en grec, ils ne marquaient point ces lettres. Elles sont appelées gutturales, parce qu'elles se prononcent in gutturo, dans le fond du gosier ; c'est-à-dire que pour les prononcer il faut ouvrir le gosier plus qu'on ne fait pour les autres lettres. C'est ce qu'on appelle aspirer une lettre. Nous avons en latin et en notre langue un caractère particulier pour marquer l'aspiration, qui est h qui n'a point d'autre usage. Spiritus magis quam littera. Nous n'avons point d'autres lettres aspirées. Pour exprimer les aspirées des Grecs nous joignons aux lettres ténues, comme nous l'avons dit, un h. Ainsi pour phi nous mettons ph. Le phiest un p prononcé avec aspiration ; mais l'aspiration de l'h est douce. On voit dans les mots latins qui viennent du grec, et qui commencent par une voyelle qui s'aspire, qu'on met une h devant cette voyelle. Comme de armonia, on fait harmonia, harmonie. Les Orientaux aspirent plus fortement que les Grecs ; et ils aspirent des lettres que nous prononçons doucement. Les Hébreux prononcent leur aleph dans le fond du gosier d'une manière si particulière, que leurs grammairiens prétendent qu'on n'en peut exprimer le son par aucune lettre des langues européennes. L'aleph tient le milieu entre a et o. Le he et le che ne sont que des aspirations. L'aspiration de he est douce, c'est l'epsilon des Grecs, qui en traduisant les mots hébreux, oublient cette lettre. Le chet c'est l'etha du grec. Le gnaim ou aiim leur omicron. Cette dernière lettre a cela de particulier, que la voix est portée vers les narines où elle sonne. Nous n'avons point de gutturales que notre h, qui est la marque de l'aspiration.

Les lettres des lèvres sont en hébreu, beth, vau, mem, pe ; dans le latin et dans le français, b, p, m, v, f. On entend ces lettres sur l'extrémité des lèvres, aussi voit-on qu'elles se confondent facilement, parce qu'elles se prononcent à peu près de la même manière, et qu'elles sont entendues dans un même organe ; ce qu'il est bon de remarquer pour apercevoir comment il se fait que certains peuples prononcent une lettre pour une autre, ce qui change tellement une langue, qu'à peine peut-on connaître son origine. Les Allemands confondent ces lettres labiales ; ils disent ponum pour bonum, et finum pour vinum. Les Gascons binum pour vinum. Les Latins ont de même confondu l'v avec f, et de bios, ils ont fait vita. Nous avons changé v en b, de corvus nous avons fait corbeau, et le p en v, d'Aprilis, avril, de cuppa, cuve, de nepos, neveu. Chez les Hébreux le beth a tantôt le son de b, et tantôt celui de v. Voyons comme chacune de ces lettres labiales se forme.

B. La lettre b s'entend lorsque la voix sortant du milieu des lèvres, elle les oblige avec une médiocre force de se séparer.

P. La lettre p se prononce en étendant les lèvres, de sorte qu'elles ne sont pas si grosses : elles se compriment plus fortement que dans la prononciation du b. ainsi la voix fait plus d'effort pour les séparer.

M. Le son de la lettre m est sourd, mugiens littera. On ouvre d'abord la bouche en la prononçant, et on entend une voix qui prend la forme du son de cette lettre lorsque les lèvres viennent à s'approcher sans se battre, et qu'elles ferment la bouche ; ce qui fait qu'on entend un bruit obscur comme dans une caverne.

V. L'v consonne est le vau des Hébreux. Les Grecs l'avaient dans le commencement, l'ayant reçue des Hébreux avec le reste de leur alphabet. C'était leur sixième lettre comme elle l'est dans l'hébreu. C'est pourquoi après qu'ils l'eurent retranchée, comme ils s'en étaient servi, comme de leurs autres lettres, pour notes numériques, ils mirent en sa place , qui n'est point une lettre. Cette consonne v est proprement une aspiration ; les Latins l'ont prise pour cela, faisant, par exemple, vesper de esperos. Ce qui fait que v diffère de b, c'est que les lèvres ne battent pas quand on le prononce. La voix sort du milieu des lèvres, au lieu que dans la prononciation du b les lèvres battent l'une contre l'autre.

F. Le son de f est encore une aspiration. Quand on commence de prononcer cette lettre, la bouche s'ouvre, ensuite elle se ferme un peu, la lèvre inférieure se collant par son extrémité sur les dents. Le p avec l'aspiration tient lieu de cette lettre chez les Hébreux comme chez les Grecs. Les Latins ont mis quelquefois f au commencement des mots Grecs qui commençaient par une aspiration. Les Espagnols mettent h pour f, d'où ils font harina de farina, leur hablare de fabulare, hija de filia. On voit comment les Romains ont fait forma de morphè, pasco de bosko,fremo de bremo. Quintilien, ce grand maître de rhétorique, veut qu'on fasse faire ces réflexions aux jeunes gens. Discat puer quid in litteris proprium, quid commune, quae cum quibus cognatio : nec miretur cur ex scamno fiat scabellum.

Les lettres du palais chez les Hébreux sont gimel, iod, kaph, koph ; en latin, et parmi nous g. i. c. k. d'où l'on apprend pourquoi ces lettres se mettent si facilement les unes pour les autres, comment de serviens on a fait sergent..., et que de l'hébreu gamal on a fait kamelos. Dans la prononciation de ces lettres la langue en se repliant porte la voix contre le palais.

G. Quand on prononce un g, la pointe de la langue s'approche du palais ; les lèvres s'avancent et se replient un peu en dehors.

J. Quand on prononce j consonne, la voix s'entend au milieu de la langue et du palais. La bouche ne s'ouvre qu'un peu.

C. En prononçant c la langue se replie en dedans, et porte la voix contre le palais, où elle s'arrête, ce qui oblige de la pousser avec force. Les lèvres sont étendues, et ainsi elles ne s'ouvrent que médiocrement. Il nous serait bien difficile de distinguer ces deux lettres en les prononçant, parce que nous n’y sommes pas faits. Le k ne diffère guère du c que par une aspiration. Nous adoucissons en plusieurs rencontres le son du c, de sorte qu'il approche du son de l's, comme en ce verbe commença : alors on met dessous ce c une note ç, que les Espagnols appellent cédille.

Q. Le q est proprement une lettre double qui a la force du c et de l'u voyelle. Les Grecs n'ont point cette lettre. Le x latin... est aussi une lettre double composée du c et de s.

Les lettres de la langue sont en hébreu, Daleth, Teth, Lamed, Nun, Tau, D, Th, L, N, T. Ceux qui ont la langue épaisse ou humide ont peine à prononcer ces lettres, qui se confondent facilement propter cognationem.

D. Lorsqu'on appuie l'extrémité de la langue sur la racine des dents de dessus, et qu'ensuite la voix l'en sépare pour couler entre elles et les dents : on entend sur l'extrémité de la langue le son de la lettre d.

T. s'entend pareillement sur l'extrémité de la langue qui alors touche les dents de dessus, mais plus près de leur tranchant. Les Hébreux et les Grecs ont deux t qui se distinguent par l'aspiration que nous marquons en latin et en français avec la lettre h.

L. En commençant de prononcer l, on ouvre la bouche, ainsi cette lettre n'est pas muette entièrement. La langue travaille peu : elle porte seulement la voix contre le palais, contre lequel elle s'appuie par son extrémité. La mâchoire d'en bas contribue à la prononciation de cette lettre, portant la voix en haut. La trachée-artère retient aussi la voix ; de sorte que cette lettre se prononce fort vite, parce que le larynx se ferme tout à coup, et qu'on ne fait point d'effort pour pousser la voix.

N. La bouche s'ouvre aussi en prononçant n, c'est pourquoi elle n'est pas muette entièrement. La langue se replie, et porte la voix dans cette partie du dedans de la bouche où est la communication des narines. Le son de cette lettre résonne en ce lieu, parce que la bouche se ferme sur la fin de la prononciation, ce qui fait qu'on appelle cette lettre littera tinniens.

Nous adoucissons le son de cette lettre dans ces mots gagner, agnés, ignorer, comme nous le faisons de la lettre l, particulièrement quand elle est double, comme dans ce mot fille, dont les deux lettres ne se prononcent pas comme dans mollis. C'est de là que de fol on fait fou, de colcou, de mala maux, de mel miel, de fel fiel. Ces deux ll ont en notre langue un son particulier qu'on aurait pu marquer avec un signe particulier pour en faire une lettre distinguée de l, quand cette lettre a sa prononciation ordinaire.

Les lettres des dents chez les Hébreux sont Zain, samech, tsade, resch, schin. Nous n'avons que s, z, r, qui se changent facilement les unes dans les autres. Les Latins ont dit Valesius et Valerius, honos et honor. Il y a des lieux en France où l'on dit courin pour cousin...

S. La lettre s, se prononce lorsque les dents approchant les unes des autres, coupent la voix qui coule sur la langue, laquelle s'appuie dans son extrémité contre les dents de dessus, et demeure droite ; c'est pourquoi la voix n'étant point arrêtée, au contraire étant contrainte de passer avec vitesse entre les dents, on entend un sifflement semblable à celui d'un vent qui passe avec violence par une fente. Il faut pousser la voix fortement pour faire sonner cette lettre.... Nous adoucissons cette lettre en ces mots cause, désir, plaisir. Nous la prononçons comme le tsade des Hébreux. Nous la doublons quand nous lui conservons le son qu'elle a, comme dans ces mots, aussi, baisser, laisser. Les Latins se sont servis de cette lettre pour marquer l'aspiration... Nous avons mis un e devant s, pour en faciliter la prononciation, disant établir de stabilire, et écrire de scribere. Dans plusieurs provinces au-delà de la Loir, on ne prononce point cette lettre quand elle commence le mot, qu'on ne mette un e devant ; on dit estatue, espectacle.

Le samech et le schin des Hébreux ne se distinguent que par la force de la prononciation.

Le z des Latins et le nôtre, comme le zain des Hébreux, et le zêta des Grecs, est une lettre double, qui vaut un d avec s, comme le tsade vaut un t avec s. Nous donnons au z une prononciation douce dans ces mots, onze, douze, treize.

R. Cette lettre n'est pas entièrement muette, parce qu'on commence par ouvrir la bouche. On pousse ensuite fortement la voix, qui étant arrêtée par les dents qui ferment le passage, est obligée de rouler dans le palais, à quoi contribue la langue qui se replie un peu dans son extrémité. Il faut pousser la voix fortement ; ce qui rend la prononciation de cette lettre assez rude et difficile. Ceux qui ne la peuvent pas prononcer, mettent l en sa place. Au lieu de roturier ils disent loturier...

On comprend aisément que selon la disposition des organes il y a des lettres qu'on ne prononce qu'avec peine, ce qui oblige d'en substituer d'autres. C'est quelquefois par affectation, comme le fait cette grassayeuse de la Comédie de l'après-souper des auberges, qui change tous les g en d, tous les k en t, tous les j en z, tous les ch en s. Elle dit dalant pour galant, tour pour cour, zoli pour joli, soux pour choux. Cela vient aussi de l'inclination naturelle ; ce qui change beaucoup une langue, lorsqu'elle passe d'un peuple à l'autre. Aussi tous ceux qui travaillent sur les étymologies, mettent à la tête de leurs ouvrages de longs traités des changements des lettres ; et font remarquer comme les lettres d'un même organe, par exemple les dentales, se mettent facilement les unes pour les autres : que selon les différents dispositions, les habitudes qu'on a prises, on évite les lettres labiales, ou on les affecte ; on change les ténues en aspirées, ou les aspirées en ténues pour adoucir la prononciation, pour l'égaler, pour la fortifier. Ainsi au lieu de scribtum de scribo, on a fait scriptum : pour scribsi on a dit scripsi. On en pourrait donner un million d'exemples. Ces deux lettres v et f ayant quelque liaison, du latin captivus, au lieu de captiv, nous avons fait captif ; de brevis on n'a pas fait brev, mais bref ; on conserve v dans ces mots, brève, captivité.

CHAPITRE IV. De l'arrangement des mots. Ce qu'il y faut observer ou éviter.

C'est un effet de la sagesse de Dieu qui avait créé l'homme pour être heureux, que tout ce qui est utile à sa conservation lui est agréable. Le plaisir qui est attaché à toutes les actions qui peuvent lui conserver la vie, fait qu'il s'y porte volontairement. Nous n'avons pas de peine à manger, le goût que nous trouvons dans les viandes nous faisant trouver agréable la nécessité de le faire. Et ce qui autorise cette remarque que Dieu a joint l'utilité avec le plaisir, c'est que toutes les viandes qui servent d'aliments ont du goût : les autres choses qui ne peuvent être changées en notre substance, sont insipides.

Cet assaisonnement de l'utile avec le délectable, se rencontre dans l'usage de la parole : il y a une sympathie merveilleuse entre la voix de ceux qui parlent, et les oreilles de ceux qui entendent. Les mots qui se prononcent avec peine, choquent ceux qui les écoutent : les organes de l'ouïe sont disposés de telle sorte, qu’ils sont blessés par une discours dont la prononciation blesse ceux de la voix. Le discours ne peut être agréable à celui qui écoute, s'il n 'est facile à celui qui le prononce, et il ne se peut prononcer facilement sans qu'il soit écouté avec plaisir.

On mange plus volontiers les viandes délicates qui conservent la santé, et qui sont agréables au goût. On prête aussi plus facilement les oreilles à un discours dont la douceur diminue le travail de l'attention. Il en est des sciences comme des viandes dit saint Augustin, il faut tâcher de rendre agréable ce qui est utile. Quoniam nonullam inter se habent similitudinem vescentes atque discentes, propter fastidia plurimorum, etima ipsa sine quibus vivi non potest, alimenta condienda sunt. Le plaisir attire après lui tous les hommes, c'est lui qui est le principe de tous leurs mouvements. La prudence demande qu'on se serve de ce penchant pour les conduire là où l'on veut qu'ils aillent ; et qu'on gagne les oreilles, qui en fait de sons sont comme les portières de l'âme ; outre que le plaisir que nous donnons en parlant est précédé de notre propre utilité, le soulagement de celui qui parle faisant le contentement de celui qui écoute.

Dans toutes les langues polies ; c'est-à-dire dans celles des peuples qui ont écouté la raison, on y a toujours évité ce qui pouvait choquer les oreilles, ce qui a causé ces grandes irrégularités qu'on voit dans leurs grammaires ; car si on n'avait pour but que de se faire entendre, on le ferait d'une manière uniforme, comme le font les barbares. Ils ont peu de société entre eux, ils vivent presque comme des bêtes farouches ; ainsi faisant peu d'usage de la parole, ils ne pensent pas à polir leur langage, et ils ne s'aperçoivent pas de ce qu'il y a de rude. Les Hébreux, les Grecs et les Latins ne souffrent point d'expressions rudes. Ils les changent, quoiqu'elles soient conformes à l'analogie de la langue ; c'est-à-dire à la manière commune. Les Hébreux doublent quelquefois une consonne, ou ils la changent, ou ils l'accompagnent de voyelles longues ou brèves. On découvre assez facilement que ce n'est que pour rendre la prononciation plus aisée. Pourquoi change-t-on dans le grec les lettres douces en fortes, ou celles qui sont fortes en douces ; et pourquoi tantôt ajoute-t-on, et d'autres fois on retranche ; que de deux voyelles on n'en fait qu'une, et qu'en d'autres lieux on les sépare ? Cela ne se fait que pour la douceur de la prononciation. Les irrégularités n'ont point d'autres causes. Tous les noms se déclineraient de la même manière, et tous les verbes auraient les mêmes inflexions, si la douceur de la prononciation n'obligeait d'éviter les inflexions ordinaires à cause du concours de quelques consonnes qui ne s'accommodent pas ensemble. Il faut remarquer que les Grecs, aussi bien que les Orientaux, ont aimé les sons distincts et forts ; ils ont, par exemple, préféré, selon Denys d'Halicarnasse, les lettres doubles aux lettres simples, ce qui ferait que la rudesse serait plus sensible dans leurs langues, s'ils n'avaient eu soin de l'éviter ; car les faux tons d'une trompette sont plus remarquables que ceux d'une flûte douce. Dans la langue française les sons ne sont pas si forts ; c'est pourquoi si elle n'est pas capable d'une si grande harmonie, elle n'est pas sujette à une si grande rudesse, qu'il serait très difficile d'éviter à cause qu'elle est assujettie à l'ordre naturel que nous ne pouvons pas renverser, non plus que celui que l'usage a une fois autorisé ; car quoique blanc bonnet et bonnet blanc ce soit une même chose, on ne dira jamais le premier qu'en riant.

Avant que d'entreprendre la recherche de ce qui peut rendre un discours harmonieux, tâchons premièrement de découvrir ce qu'il faut éviter dans l'arrangement des mots ; quelles fautes on y peut commettre, et qu'est-ce qui rend la prononciation difficile. Le premier pas qu'on doit faire pour arriver à la sagesse, est de s'éloigner du vice. Sapientia prima stultitia caruisse. Outre cela, dans ce qui regarde les sens, tout ce qui ne choque pas est agréable, comme dit saint Augustin : Id omne delectat quod non offenditi.

Entre les lettres, les unes se prononcent avec plus de facilité, les autres avec peine : celles dont la prononciation est facile, ont un son agréable : celles qui se prononcent avec difficulté écorchent les oreilles. Les consonnes se prononcent avec plus de difficulté que les voyelles ; aussi leur son est moins doux et moins coulant. Il est bon de tempérer la rudesse des unes par la douceur des autres, plaçant des voyelles entre les consonnes, afin qu'elles ne se trouvent pas plusieurs ensemble. Quintilien dit agréablement qu'il en est des consonnes comme des pierres raboteuses, irrégulières, qui trouvent leur place dans une muraille, quand elles sont employées par un artisan.

La rudesse du concours des consonnes est sensible dans les langues du Nord. Le polonais, l'allemand, l'anglais seraient insupportables à ceux qui n'ont point encore endurci leurs oreilles à la rudesse de ces langues. La coutume fait qu'on ne s'aperçoit pas de ce que les mots ont de rude ; néanmoins on remarque, que selon les différents degrés d'inclination que les peuples ont eu pour la délicatesse, ils ont composé leurs mots de lettres ou plus ou moins douces : ils ont eux moins d'égard à suivre la raison, qu'à flatter les oreilles : c'est pour cette douceur de la prononciation que les Latins ont dit aufero pour abfero, colloco pour cumloco, comme l'analogie les obligeait de parler. On a obtenu de l'analogie qu'elle relâchât de ses droits en faveurs de la douceur de la prononciation. Impetratum est a consuetudine ut suavitatis causa peccare liceret.

Lorsque les consonnes sont aspirées, ou qu'elles se prononcent d'une manière toute contraire, on doit particulièrement en éviter le concours. Il y a des consonnes qui se prononcent la bouche fermée, comme est le p. Il faut pour prononcer les autres ouvrir la bouche : le c est de ce nombre. Ces consonnes ne peuvent marche de compagnie ; elles ne s'accordent pas, et on ne peut les prononcer immédiatement les unes après les autres sans quelque difficulté, parce qu'on est obligé presque en même temps de disposer les organes de la prononciation d'une manière différente.

Les consonnes se prononcent avec peine, les voyelles avec facilité ; mais cette grande facilité qui est accompagnée d'une grande vitesse, fait que l'on ne distingue pas assez nettement leur son, et que l'une de ces voyelles ne s'entend pas ; ainsi il se fait un vide dans la prononciation, et une confusion qui est désagréable. En prononçant plusieurs voyelles de suite, il arrive presque la même chose que lorsque l'on marche sur du marbre poli ; la trop grande facilité donne de la peine ; on glisse, et il est difficile de se retenir. En prononçant ces deux mots, hardi, écuyer, si l'on ne fait quelque effort pour s'arrêter un temps considérable sur la dernière lettre du premier mot, nisi intersistat, et laboret animus, le son de i, fin du mot hardi, se confond avec la voyelle E, par où commence le mot suivant, écuyer ; ce qui empêche que les oreilles ne soient satisfaites, ne pouvant distinguer assez clairement ces deux différents sons.

Pour empêcher ce concours, ou l'on retranche une des voyelles qui se trouvent ensemble, ou bien l'on insère une consonne pour remplir le vide qui se ferait sans cet artifice ; c'est pour cette raison que nous disons en notre langue, qu'il fit pour que il fit : a-t-il fait pour a il fait : fera-t-il pour fera il. Quand une des deux voyelles a un son assez fort pour se faire distinguer, cet artifice est inutile. Ce soin d'arranger les mots doit être sans inquiétude : on ne doit pas considérer comme des fautes considérables, les manquements qui se font dans cette partie de l'art de parler : Non id ut crimen ingens expavescendum est, ne nescio an negligentia in hoc, an sollicitudo sit pejor. Je ne sais ce que l'on doit éviter davantage ou l'inquiétude, ou la négligence, dit Quintilien. La négligence a cet avantage, qu'elle fait juger qu'on s'applique plus aux choses qu'aux paroles : Indicium est hominis de re magis quam de verbis laborantis. Mais enfin naturellement, selon qu'on a plus de politesse, on évite ce qui est rude, ou on l'adoucit : on supprime quelque lettre, on l'on en insère. Les personnes polies prononcent nous marchons, comme s'il y avait nous marchons ; il parle, comme s'il y avait i parle. Pour éviter le bâillement on fait sonner la consonne dans ces mots, nous allons ; vous irez. On insère des lettres, comme au lieu de mon ami, on prononce mon nami ; au lieu de ton âme, on prononce ton nâme, selon la remarque d'un savant académicien.

La prononciation change continuellement, soit parce qu'on la veut adoucir, soit par caprice ; car en toutes choses il y a des modes. Cependant on ne change pas d'abord la manière d'écrire ; ainsi l'orthographe ne s'accorde plus avec la manière usitée de prononcer ; ce qui trompe les étrangers, et ceux qui ignorent les étymologies des noms. Nous écrivons toujours avec un ph, les noms qui viennent du grec, et qui commencent par un . Ceux qui savent quelque chose ne l'ignorent pas, et prononcent ph, comme f. Une dame qui n'en savait pas tant, lisant un livre où l'ancienne orthographe était observée, et phaisans était écrit pour faisans : croyant donc que la lettre h était inutile dans ce mot phaisans comme elle l'est souvent et prenant phaisans et paysans pour un même nom, s'écria qu'Eliogabale était bien cruel de se faire faire des pâtés de langues de paysans ; ce qu'elle croyait lire dans son livre.

C'est une question s'il faut écrire comme on prononce. Il y a un tempérament à prendre. Il faut que la nouvelle prononciation soit bien établie, et confirmée par un long usage, avant que de changer l'ancienne manière. Mais après cela je ne vois pas par quelle raison on retiendrait l'ancienne orthographe. Si c'est pour conserver les marques de l'origine de certains mots, pourquoi n'écrit-on pas estudier, establir, pour marquer que ces verbes viennent du latin studere, stabilire. On voit dans les anciennes langues, dans le grec, dans le latin, qu'on n'a point gardé cette règle ; au contraire il semble que les langues n'acquièrent leur perfection que lorsqu'elles sont tellement changées, qu'il est difficile de connaître leur origine.

CHAPITRE V. En parlant la voix se repose de temps en temps. On peut commettre plusieurs fautes en plaçant mal le repos de la voix.

La nécessité de reprendre haleine oblige d'interrompre le cours de la prononciation ; et le désir de s'expliquer distinctement fait qu'on choisit pour le repos de la voix la fin de chaque sens, pour distinguer par ces intervalles les différentes choses dont on parle. Naturellement quand on a commencé une action, on ne se repose qu'après qu'elle est faite, au moins au diffère de se reposer jusqu'à ce qu'une partie soit achevée. Ainsi ayant commencé de dire une chose, de l'exprimer, on continue jusqu'à ce qu'on achève cette expression. Il est donc naturel de ne reprendre haleine, ou de ne se reposer considérablement qu'à la fin d'un sens complet. L'on peut commettre deux fautes en distribuant mal ces intervalles. Si les expressions de chaque sens sont trop courtes, et par conséquent que la prononciation soit souvent interrompue, cette interruption diminuant la force de la voix, et la faisant tomber, l'esprit du lecteur qu'on devait tenir en haleine, se relâche, l'ardeur qu'il a se refroidit. Il n'y a rien qui fasse plus ralentir le feu d'une action, que la discontinuer, et de la faire à trop de reprises. Le travail rend l'âme vigoureuse et attentive ; l'oisiveté la plonge dans le sommeil et dans l'assoupissement ; Fit attentior ex difficultate, dit saint Augustin.

Lorsque les sens ne sont point trop coupés, et qu'il faut que l'esprit du lecteur attende quelque temps pour concevoir, ce retardement le tient en haleine : ce qui fait qu'étant plus attentif, il conçoit mieux le sens du discours. Nous avons dit dans le premier Livre, que les Latins pour ce sujet rejetaient à la fin de la sentence quelque mot, duquel dépend l'intelligence des premiers termes. Mais sans cette transposition et ce renversement d l'ordre naturel, il suffit pour empêcher que la prononciation ne soit trop souvent interrompue, de choisir des expressions un peu étendues qui contiennent un assez grand nombre de mots ; ou bien il faut que les choses qu'on exprime soient liées si étroitement, que les premiers mots excitent le désir d'entendre les derniers, et que la voix se repose après chaque sens, de telle sorte que l'on connaisse qu'elle doit aller plus loin.

Si une pensée est exprimée par un trop grand nombre de paroles, on tombe dans un autre excès. Comme on continue l'action qu'on a commencée, la voix ne se repose qu'à la fin du sens dont elle a commencé de prononcer l'expression. Si ce sens comprend donc trop de choses, la longue suite de paroles qu'il demande, et auxquelles il est enchaîné, échauffe les poumons, et épuise les esprits ; ainsi la prononciation en est incommode et à ceux qui parlent, et à ceux qui écoutent.

Une des plus grandes difficultés de l'éloquence, est de savoir tenir un milieu, et de s'éloigner de ces deux défauts. Ceux qui parlent sans art, et qui n'ont qu'un faible génie, tombent ordinairement dans le premier défaut ; à peine peuvent-ils dire quatre mots qui soient liés : chaque sens finit aussitôt qu'il commence. L'on n'entend que des car, enfin, après cela, ce dit-il, et autres semblables expressions dont ils se servent pour coudre leurs paroles détachées. Il n'y a point de défaut dans le langage si méprisable et si insupportable que celui-là. Ceux qui veulent s'élever, passent dans une autre extrémité. Les premiers marchent comme des boiteux ; ceux-ci ne vont que par bonds et par sauts ; de crainte de s'abaisser ils montent toujours : ils n'emploient que de grands mots, sesquipedalia verba. Ils ne se servent que de longues phrases, capables de mettre hors d'haleine les plus forts.

Il est facile d'abréger ou d'allonger le corps d'une sentence : on peu lier deux ou plusieurs sens, et ainsi soutenir le discours par une suite de mots qui ne fasse qu'un seul sens, sans qu'il soit besoin pour cela d'avoir recours à des phrases creuses et vides, et d'enfler son discours de paroles vaines. Au contraire si une sentence contient trop de choses qui demande un trop grand nombre de paroles, il est facile de couper les sens de cette sentence, les séparer, et les signifier par des expressions détachées, qui soient par conséquent plus courtes que celle qui en exprimerait tout le corps.

Nous prenons naturellement des dispositions conformes à l'action que nous allons faire. Nous allons vite sur un mot quand nous en devons prononcer un second ; c'est pour cela que les Hébreux changent les points ; c'est-à-dire les voyelles d'un mot, lorsqu'en le prononçant on le doit lier avec un mot qui suit, avec lequel il a un certain rapport. Ils changent, dis-je, les points qui sont longs dans des points brefs : ils l’abrègent afin qu'il se prononce vite. Ainsi au lieu de dire debarim Jehova, verba Dei, ils disent dibre Jehova. C'et la douceur de la prononciation qui fait dire grand'peine, grand'chère, grand'messe, contre la grammaire qui voudrait qu'on dît, grande peine, grande chère, grande messe. On en fait point ce retranchement lorsque le mot suivant est composé de plusieurs syllabes, et qu'il est nécessaire que la voix s'appuie pour les prononcer. On dit, grande clémence, grande miséricorde.

On peut encore commettre une troisième faute contre la juste distribution des repos de la voix. En commençant une sentence on élève la voix insensiblement, et à la fin du sens on la rabaisse. Les oreilles jugent de la longueur d'une phrase par l'élèvement de la voix : un grand élèvement de voix leur fait attendre plusieurs paroles ; si ces paroles attendues ne suivent pas, ce manquement qui les trompe leur fait de la peine, aussi bien qu'à celui qui parle. Il est difficile de s'arrêter au milieu d'une course : lorsque la nuit on est arrivé au plus haut degré d'un escalier sans s'en apercevoir, et que l'on croit pouvoir monter encore, le premier pas qu'on fait après on chancelle, et on ressent la même peine que si le plancher sur lequel on est, se dérobait de dessous les pieds. Toutes les particules explétives, comme sont notre pas, notre point, et les autres, ont été trouvées, pour tenir la place des mots que l'oreille attendait. Les Grecs ont un très grand nombre de ces particules, qui n'ont point d'autre usage que d'allonger le discours, et d'empêcher qu'il ne tombe trop tôt. Les oreilles sont également choquées d'un discours qui va trop loin ; tous les mots qu'elles n'attendaient pas sont importuns. Cicéron comprend tout ce que nous venons de dire, dans le passage que je vais rapporter en entier ; car il le mérite. Aures quid plenum, quid inane sit judicant : et nos admonens complere verbis quae proposuerimus, ut nihil desiderent, nihil amplius expectent. Cum vox ad sententiam expromendam attolitur, remissa donec concludatur arrectae sunt, quo perfecto completoque ambitu gaudent ; et curta sentiunt, nec amant redundantia. Idcirco ne mutilae sint et quasi decurtatae sententiae, hoc est non ante tempus cadant cavendum, ne quasi promissis aures fraudentur, aut productioribus, aut immoderatius excurrentibus laedantur.

Entre les défauts de l'arrangement des mots, on compte la similitude ; c'est-à-dire une répétition trop fréquente d'une même lettre, d'une même terminaison, d'un même son, et d'une même cadence. La diversité plaît ; les meilleures choses ennuient lorsqu'elles sont trop communes. Ce défaut est d'autant plus considérable, qu'il se corrige facilement ; il ne faut que passer les yeux par-dessus son ouvrage, changer les mots, les syllabes, les terminaisons qui reviennent trop souvent.

On marche avec peine par un chemin raboteux ; on ne peut manier un corps plein d'inégalités sans souffrir quelque douleur : une prononciation est aussi incommode et importune, lorsque sans aucune proportion, il faut tantôt élever la voix, tantôt la rabaisser, allant d'une extrémité à l'autre. Les mots, les syllabes qui entrent dans la composition du discours, ont des sons différents : le son des uns est clair, le son des autres est obscur : les uns remplissent la bouche, les autres se prononcent avec un ton faible. Tous ne demandent pas une même disposition des organes de la voix : cette différence fait l'inégalité de la prononciation. Pour soutenir le discours, et le rendre égal, il faut relever la cadence d'un mot trop faible par celui qui aura une forte prononciation, tempérer la trop grande force des uns par la douceur des autres, faire que la prononciation des mots qui précèdent, dispose la voix pour prononcer les suivants, et que dans ceux-là la voix se rabaisse par degrés.

Je pourrais donner quelques autres préceptes, mais ce que j'ai dit suffit pour faire réflexion à ceux qui veulent écrire avec soin sur ce qu'il est nécessaire de considérer dans l'arrangement des mots. La principale utilité, et presque la seule qu'on retire des préceptes, c'est qu'ils nous font prendre garde à de certaines choses auxquelles on ne pense pas. Pour vous persuader encore davantage de l'utilité des considérations que nous venons de faire sur l'arrangement des mots, remarquez, je vous prie, encore une fois, que les anomalies ou irrégularités qui se sont glissées dans les langues, y sont souffertes pour éviter les défauts que nous venons de censurer. Pourquoi dans l'hébreu cette multitude de points qui tiennent lieu de voyelles ? Pourquoi cette différence points longs, de points brefs, et de points très brefs, qui se changent selon les différentes inflexions des verbes, et la disposition des notes qui marquent les élévations, les rabaissements, et les repos de la voix ? Pourquoi enfin un scheva qui est un point qui tantôt se prononce, et tantôt ne se prononce point, se ce n'est pour rendre égale la prononciation, la fortifier par des points longs quand il en est besoin, et diminuer sa force par la brièveté des points dont on se sert quand l'égalité de la prononciation le demande.

La délicatesse des Grecs est connue de tout le monde. Considérez en passant comment pour éviter le concours trop rude de deux consonnes aspirées, ils changent la première dans une ténue qui lui répond…, comment ils ne se servent point de cet artifice lorsque l'une de ces voyelles est longue, et qu'elle a un son assez fort pour se faire distinguer...

Chacun peut faire les mêmes réflexions sur la langue latine, et généralement sur toutes les langues qui lui sont connues. Cette grande multitude de termes qu'a chaque langue, différents par leurs terminaisons, et par le nombre de leurs syllabes ; et cette abondance d'expressions, dont les unes sont courtes, les autres longues, n'ont été inventées que pour rendre le discours égal, et donner le moyen de choisir dans cette variété les paroles et les phrases les plus commodes, rejetant celles qui ne pourraient pas s'allier avec les autres, in compositione rixantes, et mettant en leur place celles qui sont plus accommodantes. Ce qui donne encore le moyen d'éviter la répétition trop fréquente des mêmes mots, et de diversifier le style, en quoi consiste en partie l'éloquence. Outre que c'est une marque de pauvreté d'employer toujours les mêmes expressions, lorsque le discours est fort varié, on ne s'aperçoit presque pas qu'on entend parler ; il semble qu'on voit les choses mêmes, ce qui n'arrive pas si les mêmes expressions reviennent trop souvent. Aussi les bons écrivains, après s'être servis d'un mot remarquable, ne l'emploient que lorsqu'ils croient que le lecteur ne s'en souvient plus. Les Grecs et les Latins ont pour cela plus de facilité et plus d'avantage que nous. Il ne nous est point permis de faire de nouvelles phrases. Nous sommes tellement assujettis à l'usage, que pour parler français ce n'est pas assez de se servir des termes ordinaires, il faut prendre les tours qu'on prend ordinairement.

CHAPITRE VI. Les mots sont des sons. Conditions nécessaires aux sons pour être agréables.

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I. Un son violent est désagréable : un son modéré plaît.

Nous venons de voir ce qu'il faut éviter dans l'arrangement des mots pour ne pas choquer les oreilles ; voyons ce qu'il faut faire, afin que les sons qui composent les mots soient agréables. Tout sentiment, lorsqu'il est modéré, cause quelque plaisir ; les viandes qui remuent doucement les nerfs de la langue, font ressentir à l'âme le plaisir de la douceur ; celles qui coupent et qui l'agitent avec violence, sont aigres, piquantes et amères. L'ardeur du feu cause de la douleur ; la rigueur du froid est insupportable ; une chaleur modérée est utile à la santé ; la fraîcheur a ses agréments. Dieu, pour rendre à l'esprit de l'homme la prison du corps agréable, et la lui faire aimer, a voulu que tout ce qui arrive au corps, et qui n'en trouble point la bonne disposition, lui donnât du contentement. On prend plaisir à voir, à sentir, à toucher, à goûter : il n'y a point de sens dont la privation ne soit fâcheuse. Le sentiment d'un son doit donc être agréable, et plaire aux oreilles, lorsque ce son les frappe avec modération. Les sons doux sont ceux qui frappent avec cette modération les organes de l'ouïe ; ceux qui les blessent, sont rudes et désagréables.

II. Un son doit être distinct, par conséquent assez fort pour être entendu.

Mais aussi un son doit avoir assez de force pour se faire entendre ; les viandes qui sont insipides sont plus capables de faire perdre l'appétit que de l'exciter. L'on est obligé de les assaisonner, et d'en relever le goût avec du sel et du vinaigre. Il en est des sensations comme des connaissances qui ne dépendent point du corps ; une connaissance imparfaite ne fait que mortifier la curiosité ; elle fait seulement connaître qu'on ignore quelque chose. On ressent aussi une espèce de chagrin quand on aperçoit obscurément un objet : la vue d'une campagne que le soleil éclaire, plaît. Tout ce qu'on aperçoit avec clarté, soit par les sens, soit par l'esprit, donne du plaisir. Voici deux conditions nécessaires aux sons, afin qu'ils puissent être agréables. La première, qu'ils ne soient pas si violents qu'ils blessent les oreilles : la seconde, qu'ils soient clairement et distinctement entendus. C'est pourquoi, comme nous l'avons remarqué, les Grecs estimaient plus les lettres doubles, que celles qui sont simples. Ils préféraient leur hétha à leur epsilon.

III. L'égalité des sons contribue à les rendre distincts.

Ce n'est pas toujours le manque de force qui rend les sons confus, mais leur inégalité. Les sons inégaux qui frappent les organes fortement et faiblement, avec vitesse et avec lenteur, sans aucune proportion, troublent l'âme, comme la diversité des affaires trouble un homme qui ne peut s'appliquer à toutes en même temps. La vue d'une multitude de différents objets disposés sans ordre, est confuse. Voyez un cabinet enrichi de bijoux, orné de tableaux, de bronzes, d'estampes, de médailles : la vue de toutes ces richesses n'est point agréable si elles ne sont disposées avec ordre. Pourquoi est-ce que les arbres plantés en échiquier plaisent davantage que lorsqu'ils se trouvent rangés sans art comme la nature les a fait naître ? Pourquoi une armée rangée en bataille, plaît-elle à la vue en même temps qu'elle épouvante ? On peut assigner plusieurs causes de ce plaisir : pour moi je crois que la principale est que l'égalité et l'ordre rendent une sensation plus distincte. Cette clarté avec laquelle l'âme perçoit les choses entre lesquelles il y a de l'égalité et de l'ordre, lui donne une secrète satisfaction. Elle jouit pleinement de ce qu'elle désire. S'il n'y a quelque ordre entre les impressions des sons, elles se confondent. Dans une assemblée de plusieurs personnes qui parlent toutes à la fois on ne peut discerner aucune parole. Dans un concert réglé et composé de plusieurs voix, et de différents instruments, on entend sans confusion et sans peine le son de chaque instrument, et le chant de chaque musicien ; et c'est cette distinction qui plaît aux oreilles, qui seraient choquées si ces voix et ces instruments ne s'accordaient. Je ne m'en étonne pas, puisqu'en sonnant mal une cloche, si on lui fait faire un faux son, quelque solide et forte qu'elle soit, elle se casse aussi facilement que si elle n'était que de verre.

IV. La diversité est aussi nécessaire que l'égalité, pour rendre les sons agréables.

Cicéron dit agréablement, que les oreilles sont difficiles à contenter. Fastidiosissima sunt aures. Souvent on leur déplaît en pensant leur plaire. L'égalité est nécessaire et sans elle aucun sentiment n'est distinct : cependant elle devient insupportable lorsqu'elle continue trop longtemps. Les oreilles sont inconstantes, comme tous les autres sens. Les plus grands plaisirs sont suivis de près de quelque dégoût : Omnis voluptas habet finitimum fastidium. Ceux qui savent l'art de plaire, préviennent ce dégoût, et font goûter successivement différents plaisirs, surmontant par la variété cette humeur difficile des hommes qui s'ennuient de toutes choses. Ce n'est pas néanmoins le seul caprice qui rend la variété nécessaire : la nature aime le changement, et en voici la raison. Un son lasse les parties de l'organe de l'ouïe qu'il frappe trop longtemps ; c'est pourquoi la diversité est nécessaire dans toutes les actions, parce que le travail étant partagé, chaque partie d'un organe en est moins fatiguée.

L'harmonie suppose donc de la variété. Le même son, quoique doux et agréable, ennuierait s'il durait trop longtemps. Au contraire les sons désagréables d'eux-mêmes, pourvu qu'ils frappent l'oreille avec ordre, deviennent agréables ; ce qui se remarque dans la chute des gouttes d'eau qui plaisent lorsqu'elles tombent différemment, et par intervalles réglés, comme Cicéron le dit élégamment : Numerus in continuatione nullus est, distinctio et aequalium intervallorum percussio, numerum conficit, quem in cadentibus guttis, quod intervallis distinguuntur notare possomus, in omni praecipitante non possumus.

V. Il faut allier les conditions précédentes.

Il semble que les deux dernières conditions soient incompatibles, et que l'une détruise l'autre ; mais on les peut allier : il n'y a rien de plus diversifié qu'un parterre de fleurs. On y voit des œillets, des tulipes, des violettes, des roses. Les compartiments en sont fort différents : il y en a de circulaires, il y a des ovales, des carrés, des triangles ; cependant si ce parterre a été tracé par un habile homme, l'égalité s'y rencontre avec la variété, étant partagé en des pièces proportionnées entre elles, et ornées de figures semblables.

Nous allons faire voir comment l'on peut allier l'égalité et la variété dans les sons : c'est celle alliance qui fait la beauté et l'agrément des concerts de musique : car, comme dit saint Augustin, les oreilles ne peuvent recevoir un contentement plus grand que celui qu'elles ressentent lorsqu'elles sont charmées par la diversité des sons, et que cependant elles ne sont pas privées du plaisir que donne l'égalité. Quid enim auribus jucundius potest esse quam cum et varietate mulcentur, nec aequalitate fraudantur ?

VI. Cette alliance de l'égalité et de la diversité doit être sensible : ce qu'il faut observer en cela.

Cette alliance de l'égalité avec la variété doit être sensible : il faut que les oreilles aperçoivent ce tempérament ; c'est pourquoi tous les sons dans lesquels elle se trouve, doivent être liés ensemble, et il est nécessaire que les oreilles les entendent sans aucune interruption notable. La symétrie d'un bâtiment ne peut être remarquée lorsque l'on n'en découvre qu'une petite partie : les habiles architectes réunissent pour ce sujet leur ouvrage, de manière qu'il puisse être considéré d'une seule vue. Afin que les oreilles aperçoivent l'ordre et la proportion de plusieurs sons, il faut qu'elles les comparent. Toute comparaison suppose que les termes de la comparaison soient présents, et joints les uns avec les autres, il faut donc unir ces sons : ce qui les rend plus agréables que lorsqu'ils sont séparés ; parce que cette union les faisant sentir tous en même temps, l'impression qu'ils font est plus forte, et par conséquent le plaisir qu'ils causent est plus grand. Plus delectant ominia, quam singula, si possint sentiri omnia, dit saint Augustin. Sénèque exprime élégamment ce que nous voulons marquer ici, qu'il faut unir l'égalité et la diversité des sons, et rendre cette union sensible, comme elle l'est dans un concert de plusieurs voix et de plusieurs instruments. Chaque voix est tellement unie avec les autres, qu'elle est, pour ainsi dire, cachée dans toutes les autres qui paraissent toutes ensemble. Non vides quam multorum vocibus chorus constet ? Unus tamen ex omnibus sonus redditur. Aliqua illic acuta est, aliqua gravis, aliqua media. Accedunt viris feminae, interponuntur tibiae, singulorurm ibi latent voces, omnium apparent.

CHAPITRE VII. Ce que les oreilles distinguent dans le son des paroles, et ce qu'elles y peuvent apercevoir avec plaisir.

Ces conditions dont nous venons de parler dans le chapitre précédent, sont nécessaires à tous les sons pour être agréables, soit à ceux de la voix, soit à ceux des instruments : cependant je n'ai prétendu parler que des sons de la voix humaine. Encore je distingue deux sortes de voix, une que j'appelle contrainte, l'autre que je nomme simple et facile. La voix contrainte est celle dont on se sert en chantant, lorsque l'air qui fait le son, sort avec violence des poumons. La voix simple est celle que l'on forme en parlant, qui se fait avec facilité, et qui ne lasse point les organes comme la première. Ce que je dirai dans la suite de ce traité ne regarde que le son de la voix simple : il faut voir maintenant comment on peut faire que les sons ou les mots aient les conditions qui les doivent rendre agréables.

L'on peut facilement arranger son discours de telle manière que la prononciation n'en soit ni violente, ni trop faible ; qu'elle soit modérée et distincte, et que ce discours ait par conséquent les deux premières conditions. On a vu ce que l'on doit faire ou éviter, afin que le discours n'écorche point les oreilles, et qu'il puisse être entendu. L'on a fait voir avec quel soin il faut éviter la rencontre des consonnes rudes, comment il faut remplir les vides qui se rencontrent entre les mots, où le cours de la prononciation serait arrêté ; avec quelle prudence on doit modérer la rudesse de certaines syllabes ; en un mot, comment l'on peut égaler la prononciation, et soutenir le son des lettres faibles, en les faisant accompagner de lettres plus fortes.

Les quatre autres conditions se peuvent trouver en différentes manières dans le discours : les oreilles aperçoivent dans la prononciation plusieurs choses, outre le son des lettres. Premièrement elles jugent de la mesure du temps dans lequel on prononce chaque lettre, chaque syllabe, chaque mot, chaque expression. En second lieu, elles aperçoivent les élèvements et les rabaissements de voix, par lesquels en parlant on distingue chaque mot, chaque expression. En troisième lieu les oreilles remarquent le silence ou le repos de la voix à la fin des mots et du sens ; quand on lie deux mots, ou qu'on les sépare : si on mange quelque voyelle ; et plusieurs autres choses qui sont comprises sous le nom d'accent, dont la connaissance est absolument nécessaire pour la prononciation. Ces accents peuvent être en très grand nombre. L'on en compte plus de trente dans les grammaires hébraïques. Il y en a huit chez les Latins, selon Servius Honoratus, savoir l'aigu ainsi figuré (/) qui montre quand il faut hausser la voix : le grave (\) quand il la faut baisser : le circumflexe, composé de l'aigu et du grave (^ ou u) : l'accent long figuré ainsi (-) qui avertit que la voix doit s'arrêter sur la voyelle qui a cette marque : le bref (u) que le temps de la prononciation doit être court. Hyphen, ou conjonction, qu'il faut joindre deux mots ensemble, comme dans male sanus, qu'on ne sépare pas dans la prononciation. Diastole, ou division, marque qu'il faut séparer les mots entre lesquels elle se trouve. L'apostrophe montre qu'on a rejeté une voyelle. La diastole et l'apostrophe, ont une même marque (') mais dans l'apostrophe elle se met au haut de la lettre, ad caput litterae ; dans la diastole au bas, ad pedem.

Il ne faut pas oublier ce que les Grecs appellent esprit, qui est une note qui se met au commencement d'une voyelle. Il y a deux sortes d'esprits, l'un doux et l'autre âpre, qui ont chacun leur note qui marque s'il faut aspirer fortement ou doucement cette voyelle. Il ne faut pas juger de toutes les langues par la nôtre : nous ne concevons pas qu'on puisse distinguer tant de différentes choses en prononçant, parce que nous sommes accoutumés à prononcer d'une manière fort unie ; ce qui fait que nous ne pouvons comprendre comment les Chinois prononcent un même mot monosyllabe avec cinq tons différents, et qu'on les distingue assez pour donner à ce même mot cinq différentes significations, dont nous avons des exemples dans notre langue, dans ces mots, pâte paté, matin et mâtin.

Or l'on peut faire que les oreilles aperçoivent toutes ces choses avec plaisir, y faisant trouver les conditions que j'ai proposées ci-dessus. Disposant, par exemple, les mots avec cet artifice, que les mesures du temps de la prononciation soient égales, que les pauses de la voix, ou les intervalles de la respiration se répondent, que la voix s'élève et se rabaisse par des degrés égaux. On y peut allier l'égalité avec la variété, faisant que plusieurs mesures liées ensemble soient égales, quoique les parties dont elles seront composées soient inégales, et que les oreilles aperçoivent ce tempérament avec plaisir. Mais avant que de passer outre, à présent que nous parlons de l'art de plaire, et que nous sommes tout occupés à chercher dans le discours ce qui peut divertir l'oreille, il est bon de faire quelque réflexion sur cette maxime de l'art de plaire, que les choses les plus agréables sont désagréables en certaines rencontre. Le divertissement n'est pas toujours de saison, le travail et les jeux ne s'accommodent pas ensemble, personne ne marche en cadence pour aller à ses affaires. Lorsqu'il s'agit de découvrir simplement sa pensée, qu'il est utile de faire connaître aux autres ce que l'on a dans l'esprit, un homme de bon sens ne s'amusera pas à compasser ses paroles, à mesurer ses mots, et à placer avec justesse les pauses de la prononciation. Le plaisir n'est plaisir que lorsqu'on le souhaite ; s'il vient à contre-temps, il déplaît, parce qu'il détourne et divertit de l'application sérieuse où l'on était.

Il faut donc distinguer le discours en deux espèces : il est naturel, ou artificiel. Le naturel est celui dont on doit se servir dans la conversation pour s'exprimer, pour instruire, et pour faire connaître les mouvements de sa volonté, et les pensées de son esprit. L'artificiel est celui que l'on emploie pour plaire, et dans lequel s'éloignant de l'usage ordinaire et naturel, on se sert de tout l'artifice possible pour charmer ceux qui l'entendront prononcer. Dans le discours naturel, il suffit d'observer avec exactitude ce qui a été prescrit dans les premiers chapitres de ce Livre. Ce n'est pas qu'on n'y puisse appeler l'art à son secours ; car les matières ne sont pas toujours si austères qu'elles ne permettent quelque petit divertissement.

Personne n'ignore la différence qui est entre la prose et les vers ; elle est trop sensible. Le discours qui est lié par les règles étroites de la versification est entièrement éloigné du discours libre, qui est celui que l'on emploie lorsque l'on parle naturellement et sans art ; c'est pour cette raison que les discours en vers sont appelés particulièrement artificiels. Nous sommes obligés de commencer l'art que nous traitons, par enseigner, comment l'on peut donner à un discours libre et naturel, c'est-à-dire à la prose, les conditions qui rendent les sons agréables, sans que ces conditions lui ôtent sa liberté ; après cela allant par ordre, nous viendrons aux discours artificiels, tels que sont les vers. Cet art dans la prose se réduit à deux choses, ou à rendre la prose périodique, ou à la figurer. Voyons ce que c'est que période, ce que c'est que figure ; comment l'on peut rendre le discours périodique, comment on le peut figurer. Nous verrons ensuite comment on le peut mesurer pour faire des vers.

Avant que de passer outre, remarquons, °. Que ce n'est pas l'esprit, mais les oreilles qui jugent de cet arrangement. Or elles sont fastidieuses, et ce qui leur plaît une fois ne leur plaît pas toujours, comme on l'expérimente ; ce qui nous paraissait bien rangé dans un temps, dans un autre paraissant rude. ° La raison demande bien qu'on travaille à ranger un discours, afin qu'il ne soit ni rude ni obscur ; mais elle n'approuve ni les affectations, ni cette grande application à ordonner tous les mots, comme pour les faire marcher en cadence, et par leur disposition et arrangement en faire des figures qui plaisent. C'est la marque d'un petit génie qui s'occupe de rien, comme le dit Quintilien dans son neuvième Livre à la fin, où il donne d'excellents avis pour l'arrangement. Totus vero his locus non ideo tractatur a nobis, ut oratio quae ferri debet ac fluere, dimetiendis pedibus, ac perpendendis syllabis consenescat : nam id cum miseri, tum in minimis occupati est. Neque enim qui se totum in hac cura consumpserit, potioribus vacabit : si quidem relicto rerum pondere, ac nitore contempto, tesserulas, (ut ait Lucilius) struet, et vermiculate inter se lexis comittet. Nonne ergo refrigeretur, sic calor et impetus pereat, ut equorum cursum, qui dirigit, minuit ; et passus qui aequat, frangit.

CHAPITRE VIII. Comment il faut distribuer les intervalles de la respiration, afin que les repos de la voix soient proportionnés. Composition des périodes.

Nous sommes obligés de prendre haleine de temps en temps. La nécessité qu'il y a de se faire entendre, fait que l'on s'arrête ordinairement à la fin de chaque expression pour respirer, afin que ces repos de la voix servent en même temps à rendre le discours plus clair, et à reprendre de nouvelles forces pour parler plus longtemps. La voix ne se repose pas également à la fin de tous les sens. Dans une sentence qui a beaucoup de sens, on ne repose un peu à la fin de chaque sens ; mais ce repos n'empêche pas qu'on ne s'aperçoive fort bien qu'on a dessein d'aller plus loin.

La partie d'un sens parfait qui fait partie d'un autre plus grand sens, est appelée par les Grecs komma, par les Latins incisum. Quand on entend prononcer la partie d'un sens entier, l'oreille n'est point contente, parce que la prononciation demeure suspendue jusques à ce que le sens soit achevé. Par exemple lorsqu'on commence en latin : Cum regium sit bene facere, et audire male ; ou en français : Puisque c'est une vertu royale de faire le bien, lors même qu'on est méprisé ; les oreilles sont attentives et appliquées à entendre la suite. Les Grecs appellent un sens parfait, mais qui fait partie d'un sens plus achevé kolon, les Latins, membrum, membre. Les oreilles sont satisfaites après avoir entendu le membre d'une sentence : néanmoins elles désirent encore quelque chose de plus parfait, comme on le sens dans ces paroles latines. Si quantum in agro, locisque desertis audacia potest ; tantum in foro atque judiciis impudentia valeat. Cela est aussi dans la traduction. Si l'effronterie était aussi avantageuse à ceux qui parlent dans le Barreau devant les juges, que l'est la hardiesse aux voleurs dans les lieux écartés. Vous pouvez juger par vos oreilles que ce sens parfait contente, mais qu'il n'ôte pas le désir de quelque chose de plus accompli, et que l'on désire entendre le corps de la sentence après avoir entendu ce membre.

La voix ne peut se reposer qu'en se rabaissant, ni recommencer sa course qu'en s'élevant ; c'est pourquoi dans chaque membre il y a deux parties, une élévation et un rabaissement de voix : tasis et apodisis. La voix ne se repose entièrement qu'à la fin de la sentence, et elle ne se rabaisse qu'en achevant de prononcer cette sentence qu'elle avait commencée. Lorsque les membres qui composent le corps d'une sentence sont égaux, et que la voix en les prononçant se repose par des intervalles égaux, s'élève et se rabaisse avec proportion ; l'expression de cette sentence se nomme période : c'est un mot qui vient du grec, et qui signifie circuit. Les périodes entourent et renferment tous les sens qui sont les membres du corps de la sentence qu'elles comprennent. L'artifice dont nous parlons ici consiste à rendre égales les expressions de chaque membre d'une sentence ; à proportionner ces parties du discours où l'on reprend haleine ; où l'on finit un sens pour en recommencer un autre. Claudendi inchoandique sententias ratio.

Pour composer une période, ou, ce qui est la même chose, pour exprimer une sentence qui est composée de deux ou de plusieurs sens particuliers, avec cet art, que les expressions de cette sentence aient les conditions nécessaires pour plaire aux oreilles ; il faut premièrement que ces expressions ne soient point trop longues, et que toute la période soit proportionnée à l'haleine de celui qui la doit prononcer. Il faut envisager tout ce que contient la sentence que l'on veut comprendre dans une période, choisir des expressions serrées ou étendues ; retrancher ou ajouter : afin qu'elle ait sa juste longueur. Mais on doit prendre garde de ne point insérer des paroles inutiles et sans force pour remplir le vide de la période, et en achever la cadence, inania complementa, et ramenta numerorum.

2. Les expressions des sens particuliers qui sont les membres du corps de la sentence, doivent être rendues égales, afin que la voix se repose à la fin de ces membres par des intervalles égaux. Plus cette égalité est exacte, plus le plaisir en est sensible, comme on le peut voir dans cet exemple. Haec est enim non facta, sed nata lex ; quam non didicimus, accepimus, legimus ; verum ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus : ad quam non docti, sed facti ; non instituti, sed imbuti sumus.

3. Une période doit avoir tout au moins deux membres, et quatre pour le plus. Les périodes doivent avoir au moins deux membres, puisque leur beauté vient de l'égalité de leurs membres. Or l'égalité suppose pour le moins deux termes. Les maîtres de l'art ne veulent pas qu'on fasse entrer dans une période plus de quatre membres, parce qu'étant trop longue, la prononciation en serait forcée ; par conséquent elle déplairait aux oreilles, puisqu'un discours qui incommode celui qui parle, ne peut être agréable à celui qui l'écoute.

4. Les membres d'une période doivent être liés si étroitement, que les oreilles aperçoivent l'égalité des intervalles de la prononciation. Pour cela les membres d'une période doivent être unis par l'unité d'une seule sentence, du corps de laquelle ils sont membres. Cette union est très sensible, car la voix ne se repose à la fin de chaque membre, que pour continuer plus loin sa course : elle ne s'arrête entièrement qu'à la fin de toute la sentence. On peut dire que la voix roule en prononçant une période, qu'elle fait comme un cercle qui en renferme tout le sens : ainsi les oreilles sentent facilement la distinction, et l'union de ses membres.

5. La voix s'élève et se rabaisse dans chaque membre : les deux parties où se font les inflexions doivent être égales, afin que les degrés d'élévation et de rabaissement se répondent. En prononçant une période entière on élève la voix jusqu'à la moitié de la sentence, et elle se rabaisse dans l'autre moitié. Ces deux parties qui sont appelées tasis et apodosis, doivent se répondre par leur égalité.

6. Pour la variété, elle se trouve dans une période en deux manières, dans le sens, et dans les mots. Premièrement, les sens de chaque membre de la période doivent être différents entre eux. Dans le discours la variété s'y rencontre d'elle-même : on ne peut exprimer les différentes pensées de son esprit, qu'on ne se serve de différents mots. Outre cela on peut composer une période de deux membres, tantôt de trois, tantôt de quatre. Les périodes égales ne doivent pas se suivre de fort près, il est bon que le discours coule avec plus de liberté. Une égalité trop exacte des intervalles de la respiration, pourrait devenir ennuyeuse.

Voici quelques passages de Cicéron que j'ai pris pour exemples des périodes latines, parce que la cadence de nos françaises n'est pas si sensibles. Exemple de périodes de deux membres. 1. Quid tam est admirabile, quam ex infinita multitudine hominum existere unum, 2. Qui id quod omnibus natura sit datum, vel solus, vel cum paucis facere possit. La période suivante a trois membres.1. Nam cum antea per aetatem, hujus auctoritatem loci contingere non auderem, 2.Statueremque nihil huc nisi perfectum industria, elaboratum ingenio afferri oportere, 3.Meum tempus omne amicorum temporibus transmittendum putavi. Celle-ci est de quatre membres. 1. Si quantum in agro, locisque desertis audacia potest, 2. Tantum in foro ac in judiciis impudentia valeret ; 3.Non minus in causa cederet Aulus Caecina Sexti AEbutii impudentiae, 4. Quantum in vi facienda cessit audaciae.

Quelquefois l'on termine la fin de chaque membre d'une période par des terminaisons presque semblables ; ce qui fait qu'il se trouve une égalité dans les chutes de ces membres, et que l'harmonie de la période est plus sensible, comme vous pouvez remarquer dans les exemples que nous venons de rapporter. Toutes les périodes ne sont pas également étudiées.

Le soin que l'on a de placer à propos les repos de la voix dans les périodes, fait qu'elles se prononcent sans peine. Nous avons remarqué que les choses les plus aisées à prononcer, sont aussi les plus agréables à l'oreille : Id auribus nostris gratum est inventum, quod hominum lateribus non sulum tolerabile, sed etiam facile esse potest. C'est cette raison qui oblige les orateurs à parler périodiquement. Les périodes soutiennent le discours : elles se prononcent avec une majesté qui donne du poids aux paroles. Mais il est bon de remarquer que cette majesté est hors de saison lorsque l'on suit le mouvement de sa passion, dont la précipitation ne souffre aucune manière réglée d'arranger et de composer ses mots. Un discours également périodique ne peut se prononcer qu'avec froideur. Les périodes, comme je l'ai dit, ne sont bonnes que lorsque l'on veut parler avec majesté, ou plaire aux oreilles. On ne peut pas courir, et en même temps marcher en cadence.

C'est dans cette juste mesure des intervalles où le sens finit, qu'il paraît si un homme sait écrire. C'est le fin de l'art de savoir couper les sens à propos, et de donner une juste étendue à leur expression. C'est autre chose d'écrire que de parler. Le ton de la voix, l'air du visage, les gestes font connaître ce qu'on veut faire entendre, et suppléent à tout, ôtent les équivoques, empêchent que le discours ne paraisse sans force et sans liaison, rude, embarrassé. Un discours écrit n'a pas les mêmes avantages. Il est obscur, il est ennuyeux, il est insupportable si la composition est sans art, si les mots sont mal rangés, composés de voyelles qui se mangent, qui se confondent, et de consonnes qui ne peuvent s'allier, qui se choquent ; si tantôt on perd haleine, parce qu'il y a trop de paroles pour chaque sens, ou que les sens soient coupés, et finissent trop tôt, de sorte qu'il semble que ce discours ne sorte de la bouche que par secousses, comme une liqueur sort d'une bouteille ; il n'y a point de lecteur qui n'en soit rebuté. Le style doit être égal, et doux. Pour cela il faut éviter ce qui arrête ou précipite trop la prononciation ; mais sur toutes choses il faut avoir égard à la juste mesure des intervalles, dans lesquels la voix se repose à la fin de chaque sens, étendant ou resserrant l'expression, afin que cela se fasse avec proportion ; que ces intervalles ne soient ni trop éloignés, ni trop proches, que le discours se soutienne, et qu'il ne tombe pas. C'est en cela que consiste l'art.

CHAPITRE IX. De l'arrangement figuré des mots. En quoi cela consiste.

Nous avons dit fort au long dans le second Livre, que les figures du discours étaient les caractères des agitations de l'âme ; que les paroles suivaient ces agitations ; et que lorsque l'on parlait naturellement, la passion qui nous faisait parler, se peignait elle-même dans nos paroles. Les figures dont nous allons parler sont bien différentes : elles se tracent à loisir par un esprit tranquille. Les premières se font par saillies ; elles sont violentes, elles sont fortes, propres à combattre, et à vaincre un esprit qui s'oppose à la vérité : celles-ci sont sans force ; elles ne sont capables que de donner quelque divertissement. Je parle de celles qui sont étudiées ; car il se peut faire que les conditions de ces dernières figures dont on orne le discours pour le divertissement, se trouvent par hasard dans celles qu'on emploie pour le combat.

Nous avons dit que la répétition d'un même mot, d'une même lettre, d'un même son, était désagréable : mais aussi nous avons remarqué que lorsque cette répétition se fait avec art, elle ne choque point. En effet les sons les plus désagréables plaisent lorsqu'on les entend par de certains intervalles mesurés. Le bruit des marteaux étourdit ; cependant lorsque les forgerons frappent sur leurs enclumes avec proportion, ils font une espèce de concert où les oreilles trouvent de l'agrément. La répétition d'une lettre, d'une même terminaison, d'un même mot, par des temps mesurés, et par des intervalles égaux, doit donc être agréable. Cette répétition se fait tantôt au commencement, tantôt à la fin, tantôt au milieu d'une sentence, comme vous l'allez voir dans les exemples que j'ai donnés de ces figures, que j'ai tirées pour la plupart de nos poètes : il est difficile d'en trouver dans notre prose. Ne faites attention dans ces vers qu'aux figures dont nous parlons.

Ces figures peuvent être infinies, puisque cette répétition qui les fait, se peut faire en une infinité de manières toutes différentes. On peut répéter simplement le même nom, sans lui faire perdre sa signification, comme dans cet exemple ; Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi ; ou en changeant la signification de ce mot.

Un père est toujours père, et malgré son courroux,
Quand il nous veut frapper, l'amour retient ses coups.

Le mot de père est pris la seconde fois pour les mouvements de tendresse que ressentent les pères pour leurs enfants. En voici un autre exemple tiré des Entretiens solitaires de Brébeuf, comme plusieurs autres exemples.

L'instinct règle bien mieux les plus vils animaux.
Ils usent mieux que nous et des biens et des maux ;
Aux noirs dérèglements ils ne sont point en butte,
Et sans autre secours que ce léger appui,
La brute ne fait rien d'indigne de la brute :
Et tout ce que fait l'homme est indigne de lui.

On répète la même expression au commencement de chaque membre du discours.

Il n'est crimes abominables,
Il n'est brutales actions,
Il n'est infâmes passions
Dont les mortels ne soient coupables.
En ce siècle maudit à peine un seulement
A soin de vivre justement.

On place le même mot à la fin et aux commencement d'une même sentence.

Vengez-vous dans le temps de mes fautes passées,
Mais dans l'Eternité ne vous en vengez pas.

On place le même mot à la fin d'un membre, et au commencement du suivant, ou au commencement d'un membre, et à la fin du suivant : comme vous voyez dans les vers qui suivent.

Se voyant l'ennemi de son Juge suprême,
L'esprit plein de son crime, ennemi de soi-même,
A soi même à toute heure il devient odieux,
voyant souvent qu'en lui tout contre lui s'irrite,
En tous lieux il s'évite,
Et se trouve en tous lieux.

AUTRE EXEMPLE.

Bientôt, vous disait-il, je veux suivre vos traces,
Bientôt vous me verrez consentir à ces grâces
Que votre bonté me départ ;
Ce bientôt toutefois est arrivé bien tard.

Cette répétition des mêmes mots se fait dans le milieu des membres d'une sentence.

Le désir des honneurs, des biens, et des délices,
Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices ;
Et l'aveugle intérêt qui règne dans son cœur,
Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur :
Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède,
Au mal qui se guérit un autre mal succède.
Au gré de ce tyran dont l'empire est caché,
Un péché se détruit par un autre péché.

On répète le même mot dans toutes les parties du discours, comme il paraît dans la description suivante de l'inconstance d'un homme qui quitte l'unique et le véritable bien, pour s'abandonner à la poursuite des faux biens qui ne peuvent le contenter.

Il veut ; il ne veut pas ; il accorde, il refuse ;
Il écoute la haine, il consulte l'amour
 :
Il assure, il rétracte ; il condamne, il excuse ;
Et le même objet plaît, et déplaît à son tour.

On met dans le même membre les mêmes mots au commencement, et puis changeant cet ordre, on les place à la fin.

Ainsi l'homme insensé, sans trêve et sans relâche,
Va du remords au crime, et du crime au remords ;
Il pèche, il s'en repent ; il s'emporte, il s'en fâche :
Mais ces vaines douleurs n'ont que de vains efforts.

AUTRE EXEMPLE.

Dieu punit en père qui veut guérir ses enfants, qui les aime lors même qu'il les châtie, puisqu'il ne les châtie que parce qu'il les aime.

AUTRE EXEMPLE.

Dieu n'a que deux voies pour sauver le riche : ou de briser et de ruiner son cœur dans ses biens : ou de ruiner ses biens dans son cœur. La main de Dieu n'est pas moins adorable lorsqu'elle tue, que lorsqu'elle ressuscite ; puisqu'elle ne tue ses élus que pour les ressusciter : et que comme ce qui paraît vie dans les méchants est une véritable mort ; ainsi ce qui paraît mort dans les justes, est une véritable vie.

Il y a une espèce de répétition qui se fait en changeant un peu le mot que l'on répète.

Les traverses qu'il endure,
Contre leur propre nature,
Lui sont un don précieux ;
Et quoique vous puissiez faire,
Rien ne déplaît à ses yeux,
Que ce qui peut vous déplaire.

AUTRE EXEMPLE.

Le temps d'un insensible cours
Nous porte à la fin de nos jours ;
C'est à notre sage conduite,
Sans murmurer de ce défaut,
De nous consoler de sa fuite,
En le ménageant comme il faut.

Ensuite l'on peut en même temps faire toutes les sortes de répétitions, comme dans ce bel exemple pris de la traduction du poème de saint Prosper.

Nul ne prévient de la Grâce, et lorsqu'on la désire,
C'est par le saint désir que son feu nous inspire :
Il faut pour la chercher qu'elle guide nos pas ;
Si l'on ne va par elle on ne la trouve pas :
Ainsi c'est le chemin qui mène au chemin même.
Nul sans un jour du Ciel ne voit ce jour suprême.
Qui tend à Dieu sans Dieu, fait un superbe effort ;
Et mort cherchant la vie, il trouvera la mort.

Les rhéteurs donnent à ces différentes figures, qui sont des espèces de répétition, des noms particuliers qu'ils trouvent dans la langue grecque. Ils nomment anaphore la répétition d'un même mot qui recommence une période ou un vers. Epistrophe, c'est quand on finit par les mêmes paroles. Symploque, l'union de l'anaphore, et de l'épistrophe. Ils nomment épanalepse la répétition qui se fait au commencement d'une période précédente, et à la fin de celle qui suit. L'Anadiplose, c'est tout le contraire. Lorsque l'on répète tout de suite le même mot, qu'on les joint, c'est ce qu'on nomme conjonction en latin, et en grec, épizeuse. Si on répète, et qu'on augmente, c'est une gradation. Quand on retourne au même mot, c'est épanode ou retour. Il y a des répétitions où ce n'est pas le même mot qui est répété, mais seulement le même son, ou la même terminaison, ou la même syllabe, ou la même lettre ; ce qui se peut faire en différentes manières auxquelles ces rhéteurs donnent des noms. Il n'est pas nécessaire d'en charger sa mémoire. Vossius les explique, et il en donne des exemples dans ses commentaires de rhétorique.

Je n'ai pas dessein de comprendre toutes les espèces possibles de ces figures dont nous parlons ; j'ai cru qu'il suffirait d'en donner quelques exemples. Ces expressions qui sont figurées en cette manière, peuvent être estimables, à cause du sens qu'elles renferment ; mais il est évident que ces figures ne méritent par elles-mêmes qu'une médiocre estime. L'artifice qu'on emploie pour les produire, est trop sensible, et pour parler franchement, trop grossier ; aussi notre langue, qui est naturelle, ne les aime pas, et nos excellents auteurs les évitent avec plus de soin que quelques écrivains ne les recherchent. A peine les souffrent-ils, lorsqu'elles se présentent elles-mêmes, et qu'elles se placent sans qu'ils s'en aperçoivent. Les petits esprits aiment ces figures, parce que ce faible artifice est assez proportionné à leur force, et conforme à leur génie. Puerilibus ingeniis hoc gratius, quo proprius est.

Il n'y a rien de si facile que de figurer un discours en cette manière ; c'est pourquoi ceux qui ne sont pas capables d'une véritable éloquence, s'attachent à ces figures. Ils les aiment, parce qu'ils les remarquent, et qu'ils les imitent facilement. Un esprit solide examine de quoi il s'agit, et après il s'y applique. Les choses ne sont belles que par rapport à leur fin ; c'est cette fin qu'il considère. Que sert un jeu de paroles à la clarté du discours ? Si la matière est sérieuse, il est hors de saison : on ne joue point quand on a en tête une affaire importante. Cependant je ne suis pas si critique que je condamne toutes ces figures. Elles sont belles quand elles ne sont pas recherchées, qu'il ne paraît pas que l'auteur, au lieu de s'appliquer à la vérité, s'est amusé à badiner. Il y a des répétitions figurées qui sont naturelles et élégantes, comme celles-ci.

Les Grands se plaisent dans les défauts dont il n'y a que les Grands qui soient capables.

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

J'oublie que je suis malheureux, quand je songe que vous ne m'avez pas oublié.

Il s'est efforcé de connaître Dieu, qui par sa grandeur est inconnu aux hommes, et de connaître l'homme, qui par sa vanité est inconnu à lui-même.

Nous pouvons comparer toutes ces figures à celles d'un parterre. Comme celles-ci plaisent à la vue par leur variété, et par cet ordre avec lequel elles sont disposées ingénieusement ; les sons ou les mots dont un discours est composé étant figurés de la manière que nous venons de le dire, ils sont agréables aux oreilles. On les peut aussi comparer à ces figures qu'on voit sur les ouvrages de la nature, où il semble qu'elle ait voulu se jouer en prenant plaisir à les diversifier. Un voyageur se délasse quelquefois en considérant une coquille, une fleur. Un lecteur mélancolique est aussi réveillé par cet arrangement figuré de mots. Ces figures renouvellent son attention, et ces petits jeux ne lui sont pas désagréables. J'ai remarqué quelques-unes de ces figures dans les Livres sacrés, particulièrement dans le texte original d'Isaïe, qui est le plus éloquent de tous les Prophètes. Les Pères ne les rejettent point, soit pour s'accommoder à leur siècle qui y prenait plaisir, soit parce que l'on retient mieux une sentence dont l'expression a quelque cadence.

CHAPITRE X. De la mesure du temps qu'une syllabe se peut prononcer. De la structure du vers.

La voix s'arrête nécessairement quelque temps sur chaque syllabe pour la faire sonner et entendre. Nous cherchons maintenant les moyens de mesurer la quantité de ce temps de la prononciation, de le proportionner, et de lui donner les conditions que doivent avoir les choses que les oreilles aperçoivent dans la prononciation. La manière de prononcer n'est pas la même chez tous les peuples. La prononciation des langues vivantes de L'Europe est entièrement différente de celle des langues mortes qui nous sont connues, comme le latin, le grec, l'hébreu. Dans les langues vivantes on s'arrête également sur toutes les syllabes ; ainsi les temps de la prononciation de toutes les voyelles sont égaux, comme nous le ferons voir. Dans les langues mortes les voyelles sont distinguées entre elles par la quantité du temps de leur prononciation. Les unes sont appelées longues, parce qu'elles ne se prononcent que dans un espace de temps considérable, les autres sont brèves, et se prononcent fort vite.

Nous ne devons pas nous imaginer que nous prononcions aujourd'hui le grec et le latin comme faisaient les anciens Grecs et les Latins. Ils distinguaient en parlant la quantité de chaque voyelle. Nous ne marquons en prononçant un mot latin, que la quantité de la pénultième voyelle de ce mot. Nous ne prononçons pas une finale brève d'une autre manière qu'une finale longue. Cependant saint Augustin dit, que celui qui lisant ce vers de Virgile,

Arma, virumque cano, Troja qui primus ab oris,

prononcerait primis pour primus, cette syllabe is étant longue, et us bref, il troublerait toute l'harmonie de ce vers. Qui de nous autres a des oreilles assez délicates pour apercevoir cette différence : Quis se sentit deformitate soni offensum ; comme les oreilles des Romains du temps de saint Augustin étaient choquées de ce changement ? Quelle était donc cette délicatesse sous l'Empire d'Auguste ? Cicéron dit, que le plus petit peuple s'apercevait des fautes qu'on faisait dans la récitation d'un vers. La véritable prononciation du grec et du latin est perdue depuis longtemps. Il y a plusieurs siècles qu'on n'a plus d'égard à la longueur et à la brièveté des syllabes, mais aux accents qui se sont introduits dans la prononciation, différents de ceux que les plus habiles et anciens grammairiens ont marqué en certains noms ; ce qui change entièrement la cadence du vers. Isaac Vossius le montre en quelques vers d'Homère, dans lesquels il rétablit les accents qu'ils devraient avoir. Cette remarque est de la dernière importance pour ne pas juger de l'harmonie de l'ancienne poésie par ce que nous y sentons aujourd'hui.

On nomme mesure un certain nombre de syllabes que les oreilles distinguent et entendent séparément d'un autre nombre de syllabes. L'union de deux ou de plusieurs mesures fait un vers. Ce mot qui vient du latin, versus, signifie proprement rangée ; et on donne ce nom aux vers, parce que dans l'écriture ils sont distingués de la prose qu'on n'écrit point par rangs, mais tout de suite, d'où elle est appelée prosa oratio, quasi prorsa oratio. Marius Victorinus prétend que ce mot latin, versus, vient a versuris, id est a repetita scriptura ea ex parte in quam desinit. Les anciens Latins écrivaient par sillons, ayant commencé de la gauche à la droite, ils écrivaient le second vers commençant de la droite à la gauche, comme les bœufs font en sillonnant la terre ; c'est pourquoi, comme remarque le même auteur, cette manière d'écrire était nommée bustrophe, a boum versatione. C'est ce que nous avons dit de la première manière dont les Grecs écrivaient.

L'égalité des mesures du temps de la prononciation, ne peut être agréable, comme nous avons dit, si elle n'est sensible. Pour cela il faut que les oreilles distinguent ces mesures, et qu'en même temps qu'elles soient entendues séparément, elles soient liées ensemble, de sorte que les oreilles puissent les comparer les unes avec les autres, et apercevoir leur égalité qui suppose tout au moins deux termes, et quelque distinction entre ces termes. Car on ne dit point de deux grandeurs qu'elles sont égales, que lorsqu'elles sont toutes deux présentes à l'esprit. Outre cela l'égalité des mesures doit être alliée avec la variété, comme nous l'avons fait voir avec étendue dans le chapitre huitième ; d'où nous apprenons que l'artifice et la structure des vers consiste dans l'observation de ces quatre choses.

. Chaque mesure doit être entendue distinctement, et séparément de toute autre mesure.

. Ces mesures doivent être égales.

. Ces mesures ne doivent pas être les mêmes. Il faut qu'il y ait quelque différence entre elles, afin que la variété et l'égalité y soient alliées l'une avec l'autre.

. Cette alliance de l'égalité avec la variété ne peut être sensible dans ces mesures, si elles ne sont liées les unes avec les autres. Il faut que les oreilles les entendent toutes ensemble, qu'elles les comparent, et que dans cette comparaison elles aperçoivent l'égalité qu'elles ont dans leur différence.

La prononciation des langues étant différentes, la structure des vers ne peut être la même dans toutes les langues. Toute cette différence néanmoins se réduit à deux chefs ; car la poésie latine et la poésie grecque ne diffèrent de la poésie française, italienne, et espagnole, que parce que dans ces dernières langues on prononce toutes les syllabes également, et qu'elles n'ont point cette distinction de voyelles brèves et de voyelles longues ; c'est pourquoi je ne serai point obligé de parler en particulier de la structure des vers de chaque langue ; il suffira pour mon dessein de découvrir les fondements des règles de la poésie latine ; et de celle de la poésie française. Je ne prétends pas qu'on devienne poète en lisant ce que je vais dire. Mon dessein est de faire connaître les principes de l'art ; ce qui doit plaire à ceux qui sont spirituels, beaucoup plus que l'harmonie de la poésie ; les plaisirs de l'esprit étant plus grands que ceux du corps, certainement ils sont préférables ; d'où saint Augustin conclut que ce serait un dérèglement d'aimer mieux un vers que la connaissance de l'artifice avec lequel il est composé. Ce serait une marque qu'on fait plus d'état des oreilles que de l'esprit. Nonnulli perverse magis amant versum, quam artem ipsam qua conficitur versus, quia plus auribus quam intelligentiae se se dederunt. Lorsque Cyrus faisait voir à Lysander ses jardins, ses vergers, ses bocages, où tous les arbres étaient plantés avec ordre : cela est admirable, dit ce Grec ; mais celui qui est l'auteur de cette belle disposition, me paraît encore plus digne d'admiration.

CHAPITRE XI. Des mesures, ou pieds dont les Grecs et les Latins composent leurs vers.

Chaque mesure dans la poésie latine est entendue séparément et distinctement par une élévation de voix qui se fait au commencement, et par un rabaissement de voix qui se fin à la fin. Ces mêmes mesures sont appelées pieds ; parce qu'il semble que les vers marchent en cadence par le moyen de leur mesure. Ainsi les pieds d'un vers latin, comme le remarque Marius Victorinus, se forment par une élévation et par un rabaissement de voix, id est, alterna syllabarum sublatione et positione pedes nituntur et formantur. Les Romains battaient la mesure en récitant leurs vers : Plaudendo recitabant. Pedis pulsus ponebatur, tollebaturque ; d'où vient cette manière de parler, percutere pedes versus, pour dire distinguer les pieds ou les mesures d'un vers.

Pour déterminer combien il peut y avoir de différentes mesures, ou de différents pieds dans la poésie latine, il faut faire attention aux règles suivantes, qui sont fondées sur cette nécessité qu'il y a de rendre les mesures nettes et distinctes.

PREMIÈRE RÈGLE.

Il est constant qu'un pied doit être composé tout ou moins de deux syllabes, sur la première desquelles la voix s'élève, et s'abaisse sur la seconde, afin de la faire remarquer.

SECONDE RÈGLE.

Les deux syllabes d'un pied ne peuvent pas être toutes deux brèves, parce qu'elles passeraient trop vite, et que l'oreille n'aurait pas le temps de distinguer deux différents degrés dans la voix qui les prononce ; savoir, une élévation et un rabaissement.

TROISIÈME RÈGLE.

Deux brèves dans la prononciation ont la valeur d'une longue ; c'est-à-dire, le temps qu'on emploie pour prononcer deux voyelles brèves est égal à celui de la prononciation d'une longue.

QUATRIÈME RÈGLE.

Un pied ne peut être composé de plus de deux syllabes longues, ou équivalentes à deux longues ; car celles qui se trouvent entre les extrêmes, sur lesquelles la voix s'élève et se rabaisse, troublent l'harmonie, et empêchent l'égalité des mesures, comme nous le dirons. Je ne parle à présent que des pieds simples qui peuvent former une harmonie parfaite. On appelle pieds composés, ceux qui sont faits de deux pieds simples.

CINQUIÈME RÈGLE.

Un pied ne peut être composé de plus de trois syllabes : il ne peut l'être de quatre ; car ces syllabes seront ou toutes brèves, ou quelques-unes seront longues. Si elles sont toutes brèves, la prononciation en sera trop glissante, et par conséquent vicieuse, une mesure de quatre brèves ne pouvant être entendues distinctement. Si dans une mesure de quatre syllabes il y a une longue et trois brèves, ces trois brèves valent plus d'une longue : ainsi cette mesure pêche contre la quatrième règle.

SIXIÈME RÈGLE.

Les oreilles rapportent toujours les mesures composées aux plus simples, parce que les choses simples s'entendent plus facilement et plus distinctement. Ainsi d'une mesure composée de quatre syllabes longues, les oreilles veulent qu'on en fasse deux.

Ces règles nous font connaître que tous les pieds simples sont ou de deux syllabes, ou de trois syllabes. Voyons de combien de sortes il peut y avoir de pieds de deux syllabes, de combien de trois syllabes.

Dans un pied de deux syllabes, ou ces syllabes sont deux longues, et ce pied s'appelle spondée.
Ou ces ceux syllabes sont deux brèves, et ce pied est nommé pyrrique.
Ou la première de ces deux syllabes est longue, et la seconde brève, ce qui fait le pied qu'on nomme trochée.
Ou la première est brève, et la dernière longue ; ce qui est appelé ïambe.
Dans un pied de trois syllabes, ou ces trois syllabes sont longues, et ce pied est nommé molosse.
Ou ces trois syllabes sont brèves, ce qui fait le pied qu'on nomme tribraque.
Ou la première est longue, et les deux autres brèves ; ce qui est un dactyle.
Ou la dernière est longue, et les deux premières brèves, ce qui est nommé anapeste.
Ou la première est brève, et les deux dernières longues : ce qui est nommé bachique.
Ou les deux premières sont longues, et la dernière est brève, ce qui est appelé antibachique.
Ou les deux extrêmes étant longues, elles renferment une brève : on appelle ce pied amphimacre.
Ou les deux extrêmes étant brèves, elles renferment une longue ; ce pied se nomme amphibraque.

Or tous ces pieds ne peuvent pas entrer dans la composition des vers, parce qu'ils n'ont pas les conditions qui doivent se trouver dans leurs mesures. Plusieurs sont exclus de la poésie par les règles précédentes. Le pyrrique par la seconde règle. Le molosse par la quatrième. Le bachique et l'antibachique par la même règle. L'amphimacre et l'amphibraque par la sixième. Outre cela nous ferons voir que l'égalité ne peut être gardée dans ces deux dernières mesures ; si bien qu'il n'y a que six pieds ; savoir, le spondée, le trochée, l'ïambe, le tribraque, le dactyle, et l'anapeste. On en compte plusieurs autres ; mais ils se rapportent naturellement à ces six sortes de pieds dont nous venons de parler.

CHAPITRE XII. En quoi consiste l'égalité des mesures des vers grecs et latins : ou ce qui fait cette égalité.

Lorsque deux syllabes se prononcent en temps égaux, ont dit que la quantité ou le temps de ces deux syllabes est égal. Cette égalité se trouve entre deux syllabes et une troisième, lorsque dans le temps qu'on en prononce une, on a le loisir de prononcer les deux autres. On dit que le temps d'une syllabe est ou le double, ou le triple du temps d'une seconde syllabe, si dans le temps qu'on prononce l'une, l'autre se peut prononcer dans le même espace de temps ou deux fois, ou trois fois. Ainsi le temps d'une longue est double du temps d'une brève. Lorsque les temps de la prononciation de deux syllabes peuvent être mesurés par une mesure précise ; par exemple, que le temps de l'une est double de celui de l'autre, cette prononciation empêche la confusion, et fait que les oreilles aperçoivent distinctement la quantité de ces syllabes ; ce qui doit plaire infailliblement, puisque l'égalité, comme nous avons vu, est agréable, parce qu'elle rend les sons distincts, et ôte la confusion. Il y a dans une mesure, ou pied, comme il a été dit, une élévation, et un rabaissement : Pes habet elationem et positionem. Afin donc que l'égalité y soit gardée, le temps de l'élévation doit être égal à celui de l’abaissement. Dans un spondée les temps de l'abaissement et de l'élévation sont parfaitement égaux, puisque ce pied est composé de deux longues. La même chose arrive dans le dactyle et dans l'anapeste, le temps de deux brèves étant égal à celui d'une longue. Dans le trochée, et l'ïambe, cette égalité n'est pas si parfaite ; mais aussi la différence d'une longue et d'une brève n'est pas si sensible que les oreilles en puissent être choquées. Outre cela il faut remarquer qu'un silence notable tient lieu tout au moins d'une brève ; ainsi un trochée a la valeur d'un spondée ou d'un dactyle, si après ce pied la voix se repose et s'arrête, et pour lors le temps du rabaissement est égal à celui de l'élévation. C'est ce qu'il est important de considérer, pour répondre à une objection qu'on pourrait proposer contre ce que nous avons dit, qu'une mesure demande nécessairement deux syllabes ; car il se trouve dans les odes des mesures qui ne sont que d'une seule longue ; mais le repos de la vox, distinctionis mora, ou le silence qui suit cette longue tenant lieu d'une brève, il fait avec cette longue un trochée, qui est une mesure de deux syllabes.

On peut encore ici reconnaître le fondement de ce que nous avons dit ci-dessus, qu'un pied ne peut être composé de plus de deux syllabes longues ; car si l'élévation ou le rabaissement comprend la syllabe moyenne ; l'égalité ne sera plus entre ces deux parties. Si cette syllabe n'est comprise dans aucune des deux parties d'une mesure, elle demeure inutile pour l'harmonie, et par conséquent elle ne sert qu'à la troubler. C'est pour cette raison que les pieds qu'on appelle amphimacre et amphibraque, ne peuvent entrer dans la structure d'aucun vers ; car dans ces pieds ou une brève se trouve entre deux longues, ou une longue entre deux brèves ; ainsi cette moyenne syllabe ne pouvant se joindre avec une des extrémités sans troubler l'égalité, elle demeure inutile, et trouble l'harmonie. Ces pieds néanmoins peuvent entrer dans une structure harmonieuse, les temps de l'élévation et du rabaissement de ces pieds étant proportionnels. Dans un pied de trois syllabes longues que nous avons appelé molosse, le temps du rabaissement qui se fait sur les deux dernières longues, est double du temps de l'élévation qui se fait sur la première syllabe longue ; ainsi ces temps sont proportionnels, et par conséquent ils peuvent être agréables à l'oreille, comme nous avons vu. Aussi un discours qui est composé du mélange de ces pieds, est harmonieux ; mais ils sont exclus des vers, parce que l'harmonie des vers doit être fort sensible ; ce qui ne peut être si l'égalité des mesures n'est pas gardée exactement. Dans un ïambe et dans un trochée, cette égalité ne s'y trouve pas ; mais, comme on l'a dit, la différence qui est entre une brève et une longue n'est pas si sensible que les oreilles en puissent être choquées, parce qu'une brève se prononce vite. L'inégalité au contraire qui est entre les parties d'une mesure de trois longues, est très sensible, et trois fois plus grande ; car ceux longues valant quatre brèves, une longue est à deux longues, comme deux brèves sont à quatre brèves, et une longue est à une brève, comme deux brèves sont à une brève. Selon Marius Victorinus une brève est un temps, c'est pourquoi, comme le remarque Servius Honoratus, un spondée a quatre temps.

Une mesure est égale à une autre lorsque les temps de leur prononciation sont égaux : ainsi le spondée, le dactyle, et l'anapeste sont des mesures égales. Le trochée, l'ïambe, et le tribraque sont aussi des mesures égales ; car deux brèves des trois d'un tribraque ayant la valeur d'une longue, ce pied est égal à un trochée, ou à l'ïambe. L'égalité n'est pas entière entre un spondée et un ïambe ; mais la différence d'une brève et d'une longue n'est pas grande. On peut donc composer des vers des six sortes de pieds dont nous avons parlé, puisqu'ils sont égaux, ou presque égaux. Il faut encore remarquer que les mêmes voyelles, quoique toutes brèves, peuvent n'être pas égales dans la prononciation, si elles se trouvent entre des consonnes qui retardent plus ou moins leur prononciation. Par exemple, les premières voyelles de ces quatre noms grecs sont brèves :  ; mais il y a de la différence entre les temps de leur prononciation. C'est à quoi il faut faire attention, quand on veut rendre un vers harmonieux.

CHAPITRE XIII. De la variété des mesures ; et de l'alliance de l'égalité avec cette variété. Comme se trouve l'une et l'autre chose dans les vers grecs et latins.

La variété est si nécessaire pour prévenir le dégoût, que les musiciens affectent même de temps en temps quelque dissonance dans leurs concerts. C'est-à-dire, qu'ils négligent d'unir leurs voix par un parfait accord, afin que la rudesse par laquelle ils piquent pour lors les oreilles, soit comme un sel qui les réveille. Quand les poètes se dispenseraient donc quelquefois des règles dont nous avons parlé, on ne devrait ni les reprendre, ni blâmer ces règles.

La variété se trouve en plusieurs manières dans les vers latins. Je ne parle point de celle qui consiste dans la différence du sens, et dans la diversité des mots. Premièrement, il est constant que dans le dactyle, l'anapeste, le trochée, l'ïambe, le tribraque l'élévation est fort différente du rabaissement : et quoique le temps de deux voyelles brèves soit égal à celui d'une longue ; cependant les oreilles y entendent la différence comme dans les temps d'un spondée, d'un dactyle, d'un anapeste. In Dactylo tollitur una longua, ponuntur dua breves : in anapesto tolluntur dua breves, ponitur una longua : in spondeo tollitur et ponitur una longua.

On ne compose pas ordinairement des vers d'une seule sorte de pieds. Les vers hexamètres sont composés de spondées et de dactyles, les pentamètres de spondées, de dactyles, et d'anapestes. L'iambe reçoit plusieurs pieds. Les vers lyriques sont encore plus diversifiés que les autres, parce que non seulement ils reçoivent différents pieds, mais encore que le nombre de ces pieds est inégal, tantôt plus grand, tantôt plus petit.

Un vers composé tout entier de spondées ou de dactyles, ne plairait pas ; il faut tempérer la vitesse des dactyles par la lenteur et par la gravité des spondées. Les vers ïambes peuvent être composés de purs ïambes, parce que ce vers passe extrêmement vite, quoiqu'il soit composé de six mesures, il semble qu'il n'en ait que trois. Ainsi la trop grande égalité de ces mesures dans un si petit nombre, ne peut être ennuyeuse, comme il est évident en celui-ci.

Suis et ipsa Roma viribus ruit.

Les mesures de l'hexamètre sont grandes, et fort sensibles : ainsi si leur égalité ne se trouve accompagnée de la variété, ce vers est désagréable.

Les vers lyriques sont composés ordinairement de plusieurs sortes de pieds, parce que ces vers étant faits pour être chantés en musique, le chant n'en serait pas agréable, si la différence des pieds ne donnait le moyen aux musiciens de diversifier leur voix.

L'alliance de la variété avec l'égalité est manifeste dans la poésie latine. Premièrement, dans chaque pied ; car il est évident, par exemple, que dans un dactyle l'égalité et la variété s'y trouvent ; l'égalité puisque le temps de deux brèves est équivalent à celui d'une longue : la variété, puisque, comme nous avons dit, les oreilles aperçoivent bien de la différence entre une syllabe longue et deux syllabes brèves. En second lieu, cette alliance est sensible dans les vers entiers ; car ils sont composés de pieds qui sont différents et en même temps égaux, puisque les temps de leur prononciation sont égaux.

Ce n'est pas assez, selon ce qui a été démontré ci-dessus, que les vers soient composés de mesures égales, il faut rendre cette égalité sensible, et pour cela lier ces mesures ensemble. Les Latins le font par la césure, qui est un retranchement de quelques syllabes du mot précédent pour en faire un pied, avec celles qui sont au commencement du mot suivant, comme dans cet exemple.

Ille me/as, err/are bo/ves, etc.

Ce mot césure, vient du latin caedo, qui signifie couper. La syllabes as dans meas, est une césure, cette syllabe as, avec la syllabe er, du mot suivant errare, faisant un spondée. C'est cette césure qui fait un corps de mesures, et qui les présente toutes ensemble aux oreilles ; car la voix ne se repose point au milieu du mot errare après avoir dit er elle poursuit sans interruption la prononciation de la fin rare. Or, la césure fait que les pieds finissent, et commencent au milieu des mots ; ainsi la voix qui ne se repose point dans ces lieux, et qui lie les syllabes de chaque mot, lie aussi les pieds, et les enchaîne les uns dans les autres. Cette observation se peut rendre sensible aux yeux, en coupant les deux vers suivants par leurs césures.

Ille me/as er/rare bo/ves ut/cernis et / ipsum
Ludere / quae vel/lem cala/mo per/misit a/gresti
.

La voix distingue chacune de ces mesures, comme nous avons dit, par une élévation au commencement, et par un rabaissement à la fin. Or, elle les lie aussi par la césure ; car quand la voix a prononcé la syllabe me dans meas, elle prononce de suite as, qui fait partie de la mesure suivante ; ainsi elle lie et la première mesure, et la suivante. Cette seconde mesure est liée avec la troisième ; car la voix ne se reposant point au milieu du mot errare, elle poursuit sans interruption, après avoir dit er, la prononciation de la fin rare ; ainsi les oreilles les entendent unies et jointes ensemble. La troisième mesure est liée de la même manière avec la quatrième. Les vers sans césures ne paraissent pas vers, parce que, comme nous avons dit, l'égalité des mesures qui fait la beauté des vers, ne peut être sensible si elles ne sont liées, et si les oreilles n'aperçoivent leur liaison. On lirait le vers suivant sans prendre garde que c'est un vers, parce qu'il n'a point de césure :

Urbem / fortem / cepit / nuper / fortior / hostis.

Il ne me reste plus qu'à parler du nombre des mesures qui doivent composer les vers. Il est évident qu'un vers en demande tout au moins deux. Nous venons de dire que c'est l'égalité de ces mesures qui plaît aux oreilles, lorsque leur étant présentées elles l'aperçoivent en les comparant les unes avec les autres. Or, comme nous avons remarqué, toute comparaison suppose tout au moins deux termes. Si le nombre de ces mesures était trop grand, il est évident que les oreilles qui les doivent considérer toutes ensemble, seraient accablées de ce grand nombre ; c'est pourquoi on ne compose jamais les vers de plus de six grandes mesures, telles que sont les spondées et les dactyles. Les vers ïambes reçoivent jusqu'à huit pieds, parce que le pied qui donne le nom à ce vers, passe fort vite, et huit de ces mesures n'en font que quatre grandes. Il y a cette différence entre les rythmes des anciens, et les vers ; que les rythmes étaient bien composés de plusieurs pieds ; mais le nombre de ces pieds n'était point déterminé, comme est celui des mètres ou des vers. Ce que nous avons dit ici de la poésie latine, regarde la poésie grecque qui a les mêmes règles.

CHAPITRE XIV. La première poésie des Hébreux, et de toutes les autres nations, n'ont été vraisemblablement que des rimes dans leur commencement.

La poésie n'a pas été d'abord parfaite. La cadence qui se trouva par hasard dans quelque expression, plut, avant même qu'on sût ce que c'était que vers, comme le dit Quintilien : Ante enim carmen ortum est, quam observatio carminis. Ensuite on affecta de mesurer ses paroles, afin qu'elles eussent quelque cadence, ce qui se faisait d'abord fort grossièrement. Les Grecs s'y appliquèrent avec soin ; et ce qui contribua à perfectionner les premiers commencements de leur poésie, ce fut que longtemps avant la guerre de Troie leurs poètes joignirent la poésie avec la musique, comme nous l'avons remarqué. Ils récitaient leurs vers au son des instruments. Aussi ces deux arts semblent être nés en même temps ; d'où vient que les poètes sont encore appelés chantres, musiciens. Dans la suite la musique s'est distinguée de la poésie, et, comme le dit Quintilien, la récitation des vers tient un milieu entre le chant et la manière de parler ordinaire. Mais dans les commencements la poésie était une musique. Isaac Vossius dans un livre qu'il a fait exprès pour cela, démontre fort bien que cette musique n'avait pas besoin de notes, les longues et les brèves en tenaient lieu ; d'où vient que tous les vers d'une ode très longue se chantaient également bien, parce que les mêmes mesures y étaient observées. Nos musiciens en faisant aujourd'hui un air sur une ode latine, ne s'assujettissent ni à la longueur, ni à la brièveté des syllabes ; ainsi cet air qui convient aux premières strophes, ne s'accordent pas toujours avec les autres.

Il est facile de concevoir comment la poésie grecque se perfectionna ; c'est-à-dire, qu'elle devint plus charmante aux oreilles, les musiciens s'en mêlant, et les Grecs leur donnant toute liberté sur le langage, pourvu qu'ils le polissent, et le rendissent harmonieux. Les poètes grecs, ou les musiciens purent donc assujettir à des pieds les vers, qui dans les commencements n'étaient que des cadences grossières, imparfaites, comme une prose rimée. C'est ce que dit Quintilien : Poema nemo dubitaverit imperito quodam initio fusum, et aurium mensura, et similiter decurrentium spatiorum observatione esse generatum : mox in eo repertos pedes. Les intervalles de la respiration pouvaient avoir quelques mesures que les rimes rendaient sensibles. C'est un artifice aisé, naturel, et usité de tout temps. Encore aujourd'hui les poésies des Perses, des Tartares, des Chinois, des Arabes, des Africains, de plusieurs peuples d'Amérique ne consistent que dans des rimes, dans des terminaisons, ou chutes semblables. La langue hébraïque est la première de toutes les langues : certainement elle est plus ancienne que la grecque. Or, on voit que les Hébreux avaient des poésies dans le temps qu'ils sortirent de l'Egypte. Marie après cette sortie récita un cantique que Moïse rapporte. On trouve dans l'Ecriture plusieurs Cantiques. Les Psaumes sont une véritable poésie. Les savants disputent sur la nature de cette poésie. Ce qui doit être constant, c'est qu'on y observe une cadence, des intervalles égaux, ou des expressions égales, laquelle égalité est rendue sensible par la répétition des mêmes syllabes, ou des mêmes lettres. C'est ce que l'auteur de la Bibliothèque universelle a observé. Il le fait voir dans plusieurs passages qu'il propose, où il montre comme c'est l'égalité des expressions, et les mêmes chutes ou rimes qui en font toute la cadence. Il en donne tant d'exemples, qu'on ne peut douter de ses savantes observations. On n'avait pas pris garde que les copistes en décrivant les anciens Cantiques et les Psaumes n'avaient pas eu le soin de les décrire comme ils le devaient, en la manière que se doivent écrire les vers, finissant chaque ligne avec la rime. Aussi une partie de l'industrie de cet auteur consiste dans le rétablissement de la véritable écriture, finissant ou commençant chaque ligne, comme la rime le demande ; en quoi il réussit si ordinairement, qu'on ne peut pas dire que ces rimes soient un effet du hasard, et que s'il y a quelque partie d'un Psaume où cela ne s'observe pas, on peut penser que cela est arrivé par quelque transposition qu'un copiste négligent aura faite. L'auteur en convainc tout homme docile qui aime et écoute la vérité, de quelque bouche qu'elle sorte.

Philon et Joseph, et après eux saint Jérôme, ont avancé que dans la poésie hébraïque il y avait des pieds comme dans la poésie grecque ; mais on ne sait pas s'ils ont bien examiné la mesure de cette poésie. On soupçonne Philon et Joseph d'avoir peu su l'hébreu. Ce soupçon est bien fondé. Saint Jérôme les a pu croire sans autre raison que celle qu'il tire de leur autorité. Gomar a fait un traité qu'il a intitulé : Davidis Lyra, exprès pour soutenir le même sentiment ; mais quand il vient au détail, il ne réussit pas. Louis Capel l'a réfuté. Quand on approfondit la chose, on trouve même que la langue hébraïque n'est pas capable de mesures ou pieds des vers grecs et latins. Ce qu'il faut considérer ici.

La langue grecque dans son commencement fut fort imparfaite. Elle tire son origine de la langue phénicienne ou hébraïque ; car ces deux langues étaient la même. Comme les Hébreux ou Phéniciens n'ont ni inflexion ni cas dans leurs noms, de même les Grecs n'avaient d'abord que des noms et des verbes monosyllabes sans temps. ç'a été, comme nous l'avons dit, les poètes qui ont perfectionné cette langue ; et voici comment cela est arrivé. La mesure des vers oblige à des transpositions qui causeraient de l'obscurité si les noms n'avaient des cas différents et des terminaisons différentes, qui marquent leur rapport ; sans de pareilles transpositions il n'y a pas moyen de faire des vers qui aient des pieds. Il a donc été nécessaire, pour éviter la confusion que les poètes trouvassent des inflexions différentes des noms et des verbes qui suppléassent à ce changement d'ordre, et déterminassent la place naturelle de chaque mot : par exemple dans ce vers de Lucain.

Bella per Emathios plusquam civilia campos,

le mot civilia, n'est pas en sa place naturelle ; mais l'inflexion fait connaître où il doit se rapporter. Or l'hébreu ne souffre point de renversements semblables. Cette langue, comme je viens de le dire, n'a point différents cas, ni différentes terminaisons. Le substantif précède toujours l'adjectif lorsqu'on ne sous-entend rien entre deux ; comme ben chacam, c'est-à-dire, un fils sage ; et on ne peut point dire chacam ben ; comme en français on ne peut dire que mon père, ma mère. Dans l'hébreu le substantif qui est en régime, doit toujours précéder ; comme, Dibre Scholmo, les paroles de Salomon, et jamais Scholmo debarim ; au lieu qu'en latin, Salomonis verba, et verba Salomonis, c'est la même chose. Enfin les assujettissements de cette langue à l'ordre naturel, les terminaisons presque semblables, (car tous les noms pluriels masculins se terminent en im, et les féminins en ot), ont empêché les Hébreux de faire des vers métriques, ou des vers composés de pieds.

Les Hébreux, aussi bien que presque tous les autres peuples du monde, excepté les Latins et les Grecs, n'ont donc pu avoir qu'une poésie simple, consistant dans l'égalité des expressions d'un égal nombre de voyelles, et dans la rime qui rend sensible cette égalité. Ce mot rimes vient sans doute de rythme, rythmus, mot Grec qui signifie arrangement harmonieux, ou cadence agréable. Ce mot grec comprend tout ce que l'oreille aperçoit de mesuré, soit prose, soit vers, comme Cicéron le définit. Quidquid est enim quod sub aurium mensuram aliquam cadit, etiam si abest a versu, numerus vocatur, qui graece ruthmon dicitur. La prose même est ainsi capable de rythme ; car on peut disposer les mots dont elle est composée, de manière qu'ils fassent une cadence lente ou accélérée, douce ou forte, selon que le sujet le demande. Dans les vers ce sont toujours les mêmes mesures : dans la prose il faut une grande variété. Le mot rythmus, signifie beaucoup : selon son idée générale, qui renferme toutes les significations qu'on lui peut donner, c'est une composition réglée, qui se fait avec une certaine raison, et proportion du son et du mouvement des paroles.

Dans toutes les langues qui ne sont pas capables d'avoir des vers qui aient des pieds, la poésie consiste principalement en ce que nous appelons rimes. Quand la prononciation de la langue latine commença à se perdre, qu'on ne distingua plus la longueur et la brièveté des voyelles, qu'on les prononça toutes presque également, on se contenta d'une prose rimée, comme sont ces sortes de Cantiques, Hymnes, Proses, qui se chantent dans nos églises, dont l'artifice ne consiste que dans des expressions égales, qui se terminent de la même manière. C'est ce que les bons poètes latins évitaient avec autant de soin que les mauvais poètes l'ont recherché depuis la corruption de la langue latine. On sait combien ce vers de Cicéron a été méprisé.

O fortunatam natam me Consule Romam !

Il ne se serait jamais fait d'ennemis si tout ce qu'il a dit eût été de ce style, comme Juvénal le dit agréablement en raillant ce mauvais vers.

Antonii gladios potuit contemnere, si sic
Omnia dixisset
.

Isaac Vossius observe, que pour éviter ces rimes Virgile a mieux aimé écrire,

Cum canibus timidi venient ad potula Damae,

que de mettre comme il le pouvait, timidae. Il ajoute qu'on se trompe si on s'imagine qu'il y avait une rime dans ce vers,

Cornua velatarum obvertimus antennarum.

Les deux dernières lettres de velatarum, se mangeaient, et n'étaient point entendues lorsqu'un Romain prononçait ce vers. La poésie grecque et la latine avaient d'autres charmes que la nôtre. Ils récitaient leurs vers, comme nous l'avons vu, d'une manière qui ne nous est guère moins difficile de concevoir que les cinq tons avec lesquels les Chinois prononcent distinctement un même mot monosyllabe.

CHAPITRE XV. De la poésie française, et de celle de toutes les autres nations qui ont des rimes.

Nous l'avons dit, que l'artifice de la poésie grecque et latine est si particulier à ces deux langues, qu'aucune autre langue n'a rien de semblable, et que pour toutes les autres poésie, anciennes et nouvelles, elles ne consistaient que dans l'égalité du nombre des syllabes, et dans les rimes. Avouons néanmoins ici qu'il y a des endroits des Psaumes et de quelques Cantiques où il est difficile de trouver des rimes, et qui cependant diffèrent de la prose. Les manières contraintes et obscures de ces endroits marquent qu'il faut que celui qui en est auteur se soit assujetti à des mesures que nous ne distinguons pas. Il faut aussi remarquer qu'il n'est pas toujours nécessaire que la rime se trouve à la fin du vers pour donner à des vers de la cadence. On en voit des exemples dans les langues espagnole, italienne et anglaise, dans lesquelles on fait de fort bons vers sans rimes. Ceux qui possèdent ces langues peuvent examiner ce qui produit cette cadence, et fait que sans rimes quelques-uns de leurs vers ont de l'harmonie. Cela peut venir de ce que les terminaisons dans ces langues étant plus fortes, elles font plus d'impression ; ainsi l'égalité dans les expressions, dans le nombre des syllabes peut faire une harmonie sensible. Il n'en est pas de même dans notre langue à cause de sa douceur. Elle ne frappe pas si fortement les oreilles. Cependant on parle d'une pièce de vers qui n'avaient point de rimes, faits par de Messiriac : c'était une traduction des Epîtres d'Ovide qui n'a point été imprimée. Nous ne parlerons ici que des vers avec des rimes : et comme il faut attacher à des exemples ce que nous allons dire, nous les tirerons de la poésie française.

Ce qui fait la différence essentielle de notre poésie d'avec la latine et la grecque, c'est notre prononciation différente de celle dont on prononçait autrefois le grec et le latin. Nous prononçons d'une manière unie, et presque également toutes les voyelles. Il est vrai que nous élevons la voix sur certaines ; ce qui a fait croire à Henri Estienne que nos voyelles étaient longues ou brèves comme les voyelles latines. Il donne pour exemple ces mots, grâce, race, matin, opposé au soir, et mâtin, le nom d'un chien ; pâté qu'on mange, et la patte d'un chien : il dit que parole, font trois brèves ; maîtresse, une longue entre deux brèves ; miséricorde, trois brèves avec un trochée. C'est pourquoi il prétend qu'on peut faire des vers français, semblables aux vers latins ; et pour exemple il traduit en français ce distique latin :

Phosphore, redde diem ; cur gaudia nostra moraris ?
Caesare venturo, Phosphore, redde diem
.

en celui-ci.

Aube, rebaille le jour : pourquoi notre aise retiens-tu ?
César doit revenir : aube, rebaille le jour.

Henri Estienne trouvait ces deux vers français fort beaux. Peu de gens seraient de son goût.

Quand les voyelles en français pourraient faire différentes mesures, et que ce ne serait pas seulement par l'accent qu'une même voyelle peut différer d'elle-même, mais encore parce qu'elle peut être prononcée différemment, en peu de temps, ou dans un temps plus long, personne ne pourrait disconvenir que pour la plupart elles se prononcent également. Nous les faisons presque toujours brèves ; ainsi il n'y a pas assez de voyelles longues pour faire différentes mesures. On ne peut pas faire de vers latins de voyelles toutes brèves. Nous sommes donc obligés de donner de l'harmonie à nos paroles d'une autre manière que les Grecs et les Latins. L'art que nous suivons, c'est celui de toutes les nations du monde depuis plusieurs siècles, comme nous l'avons dit : il ne consiste que dans un certain nombre de syllabes, et dans les rimes.

Nous n'élevons la voix qu'au commencement du sens, et nous ne la rabaissons qu'à la fin. C'est pourquoi si une mesure dans notre poésie commençait au milieu d'un mot ; et finissait au milieu d'un autre mot, la voix ne pourrait distinguer par aucune inflexion cette mesure, comme elle le fait en latin. Afin donc de mettre de la distinction entre les mesures, et que les oreilles aperçoivent cette distinction par une élévation de voix au commencement, et par un rabaissement à la fin, chaque mesure doit contenir un sens parfait : ce qui faut qu'une mesure doit être grande, et que chacun de nos vers n'est composé que de deux mesures, qui le partagent en deux parties égales, dont la première est appelée hémistiche. Les mesures de nos vers se mesurent d’une manière fort naturelle, puisque naturellement et sans art on élève la voix en commençant l'expression d'un sens parfait, et qu'on la rabaisse sur la fin de cette expression. L'égalité de ces mesures dépend d'un nombre égal de voyelles. Toutes les voyelles de notre langue se prononçant en temps égaux, il est évident que si deux expressions ont un égal nombre de voyelles, les temps de leur prononciation sont égaux.

L'égalité de deux mesures dont chaque vers est composé, ne peut donner qu'un plaisir médiocre : aussi on lie tout au moins deux vers ensemble, qui font quatre mesures. Cette liaison se fait par l'union d'un même sens. Pour rendre encore cette liaison plus sensible, on fait que les vers qui renferment un même sens, riment ensemble ; c'est-à-dire, qu'ils se terminent de la même manière. Il n'y a rien que les oreilles aperçoivent plus sensiblement que le son des mots ; ainsi la rime qui n'est que la répétition d'un même son, est très propre pour faire distinguer sensiblement les mesures des vers. Cette manière est très simple ; aussi elle ennuie bientôt, si l'on n'a soin d'occuper l'esprit des lecteurs par la richesse et par la variété des pensées, afin qu'ils ne s'aperçoivent point de sa simplicité.

Il y a plus d'harmonie dans les vers grecs, et dans les vers latins il y a plus d'art ; aussi ils plaisent davantage, et se soutiennent mieux. Nos vers français ne peuvent plaire que par le sens qu'ils renferment ; et comme le plaisir de la rime est faible, il ne faut pas qu'il paraisse qu'on l'ait étudiée ; mais que c'est pour ainsi dire par hasard qu'elle se trouve à la fin des vers.

Voilà en peu de mots les fondements de notre poésie : pour rendre plus sensible ce que j'en ai dit, j'en ferai l'application aux deux vers suivants.

Je chante cette guerre / en cruauté féconde,
Où Pharsale jugea / de l'Empire du monde.

L'oreille n'aperçoit que deux mesures dans chacun de ces vers, et elle les distingue, parce que la voix s'élève au commencement, et se rabaisse à la fin de chacune de ces mesures qui contiennent des sens parfaits. Les quatre mesures de ces deux vers sont liées ensemble par l'union d'un même sens dont elles sont les membres, et par la rime. Outre l'égalité du temps, nous pouvons remarquer que l'égalité du repos de la voix, qui se repose en prononçant nos vers par des intervalles égaux, contribue fort à leur beauté. Je ne parle point des différents ouvrages en vers, des vers alexandrins, des sonnets, des stances, etc. Ces vers ne sont différents entre eux que par le nombre de leurs syllabes. Les uns sont composés de plus grandes, ou de plus courtes mesures ; dans les uns les rimes sont entremêlées. Comme chez les Latins on compose des ouvrages de différentes sortes de vers, en français on lie de petits vers avec de grands vers. L'artifice qu'on emploie dans ces ouvrages n'a aucune difficulté qui mérite que nous nous arrêtions à l'expliquer.

Ce n'est pas assez pour donner à un vers la juste mesure, d'avoir égard à la quantité du temps de chaque voyelle, ou au nombre des mêmes voyelles : leurs concours et celui des consonnes avec lesquelles elles se trouvent, augmente ou diminue leurs mesures. Entre les mots qui ont même quantité, ou qui contiennent un égal nombre de voyelles, les uns sont rudes, les autres sont doux, les autres coulants, les autres languissants : c'est pourquoi pour rendre égales les mesures d'un vers, on doit avoir presque autant égard aux consonnes qu'aux voyelles, comme nous l'avons dit de la poésie latine. Il faut surtout prendre garde aux accents, ou si l'on veut, à la mesure des voyelles, et observer si elles sont brèves ou longues. Malle, une espèce de coffre, ne peut pas rimer avec mâle, en latin masculus, comme l'enseignent ceux qui traitent expressément de la poésie française.

CHAPITRE XVI. Il y a une sympathie merveilleuse entre notre âme et la cadence du discours, quand cette cadence convient à ce qu'il exprime.

Nous avons vu qu'un discours est agréable lorsque les temps de la prononciation des syllabes qui le composent, peuvent être mesurés par des mesures exactes : que le temps, par exemple, d'une syllabe est exactement, ou le double, ou le triple de celui d'une autre syllabe. Les mesures exactes sont celles qui s'expriment par des nombres. Dans la géométrie toutes les raisons exactes sont nommées raisons de nombre à nombre ; c'est pourquoi les maîtres de l'art de parler ont appelé nombre, numeros, tout ce que les oreilles aperçoivent de proportionné dans la prononciation du discours, soit la proportion des mesures du temps, soit une juste distribution des intervalles de la respiration. C'est ce que dit Cicéron. Numerosum est id in omnibus sonis atque vocibus quod habet quasdam impressiones, et quod metiri possumus intervallis aequalibus. En latin, numerosa oratio, c'est ce que nous nommons en français discours harmonieux.

Que l'harmonie plaise, c'est une chose qui ne demande point de preuves. Tous les auteurs conviennent, et entre autres saint Augustin, qu'il il y a une merveilleuse alliance de notre esprit avec les nombre, que les différents mouvements de l'âme répondent à certains tons de la voix, avec quoi elle a je ne sais quelle espèce d'habitude. Mira animi nostri cum numeris cognatio. Omnes affectus spiritus nostri por sui diversitate habent proprios modos in voce, quorum nescio qua occulta familiaritate connectantur. Ce qui a fait dire à Longin cet excellent critique, que les nombres sont des instruments merveilleusement propres à remuer et faire agir les passions.

Pour en pénétrer la cause, il faut savoir que les mouvements de l'âme suivent ceux des esprits animaux. Selon que ces esprits sont plus lents ou plus vites, plus tranquilles ou plus violents, l'âme se sent émue de différentes passions. La plus petite force est capable d'arrêter ou d'exciter ces esprits animaux : ils résistent peu, et leur légèreté fait que le plus petit mouvement étranger les détermine ; le mouvement, par exemple, d'un son peut les ébranler. Notre corps est tellement disposé, qu'un son rude et violent les fait couler dans les muscles qui le disposent à la fuite, de la même manière que le fait la vue d'un objet affreux, comme nous l'expérimentons tous les jours ; au contraire un son doux et modéré a la force d'animer. En parlant rudement à un animal, il s'enfuit : on l'apprivoise en lui parlant doucement ; d'où l'on apprend que la diversité des sons produit des mouvements différents dans les esprits animaux.

Chaque mouvement qui se fait dans les organes des sens, et qui est communiqué aux esprits animaux, ayant donc été lié par l'Auteur de la nature à un certain mouvement de l'âme, les sons peuvent exciter les passions ; et l'on peut dire que chacune répond à un certain son, qui est celui qui excite dans les esprits animaux le mouvement avec lequel elle est liée. C'est cette liaison qui est la cause de la sympathie que nous avons avec les nombres, et qui fait que naturellement, selon le ton de celui qui parle, nous ressentons différents mouvements. Un ton languissant nous inspire de la tristesse, un ton élevé nous donne du courage : entre les airs, les uns sont gais, et les autres mélancoliques, selon la passion qu'ils excitent.

Pour découvrir tous les secrets de cette sympathie, et expliquer comment entre les nombres les uns causent plutôt la tristesse que la joie, il faudrait examiner quel est le mouvement des esprits animaux en chaque passion. On conçoit facilement que si l'impression d'un tel son dans les organes de l'ouïe est suivi d'un mouvement dans les esprits animaux, semblable à celui qu'ils ont dans la colère ; si, par exemple, ce son les agite violemment et avec inégalité, il pourra exciter la colère, et l'entretenir : au contraire qu'il sera languissant et mélancolique si l'émotion qu'il cause dans les esprits animaux est faible et languissante, telle qu'est celle qui accompagne la mélancolie. Ce que je dis ne doit pas surprendre, après ce que nous rapportent tant d'auteurs célèbres des effets de la musique. Ils disent qu'il y a eu des musiciens qui savaient jouer sur leurs flûtes des airs propres à guérir toutes les maladies, qui pouvaient apaiser les douleurs, et rendre la santé aux malades.

Peut-être qu'on en dit trop ; mais nous ne pouvons pas douter de ce que nous expérimentons tous les jours, que lorsque nous entendons quelqu'un chanter, rire, ou pleurer, et que nous les voyons fauter, danser, nous sommes invités à faire la même chose. La nature nous a liés ensemble. Dans un luth, lorsqu'on pince une corde, celle qui est à l'unisson se remue sans qu'on y touche, quoiqu'elle soit éloignée, et qu'entre elles il y ait plusieurs autres cordes qui demeurent immobiles. La nature, dis-je, nous a liés ensemble ; ainsi nous ressentons les mouvements que nous apercevons dans les autres : aussi il est indubitable que la seule cadence peut exciter les passions. C'est de là que Platon, dans ses Livres de la République, tire cette conséquence, que selon qu'on change la musique, les mœurs des citoyens changent. Cela paraît paradoxe ; mais il n'y a rien de plus véritable. Les chants efféminés amollissent. Il y en a de mâles, de graves, de religieux que les musiciens observent selon les mouvements qu'ils veulent inspirer. L'expérience et l'autorité ne permettent pas d'en douter. In certaminibus sacris non eadem ratione concitant animos ac remittunt, nec eosdem modos adhibent cum bellicum est canendum, et cum posito genu supplicandum ; nec idem signorum concentus est procedente ad praelium exercitu, idem receptui carmen. Ces paroles sont de Quintilien.

On ne peut donc douter que les sons ne soient significatifs, et qu'ils ne puissent renouveler les idées de plusieurs choses. Ainsi comme le son de la trompette fait naturellement penser à la guerre ; Thucydide, par la cadence élevée qu'il donne à ses paroles en parlant des combats, fait, comme Cicéron dit de lui, qu'il semble qu'on soit présent à une bataille, et qu'on y entende la trompette : De bellicis scribens concitatiori numero, videtur bellicum canere. Quand on entend le bruit de la mer on l'imagine facilement, quoique les yeux ne la découvrent point. Quand on entend parler un homme qui est connu d'ailleurs, on se le représente à l'esprit avant qu'il soit présent aux yeux. Les idées des choses sont liées entre elles, et s'excitent les unes les autres. Ainsi il est hors de doute que certains sons, certains nombres, et certaines cadences peuvent contribuer à réveiller les images des choses avec lesquelles ils ont quelque rapport et liaison.

Nous expérimentons qu'en parlant nous prenons un ton conforme à nos dispositions intérieures. Ce n'est pas seulement sur le visage que paraissent les mouvements dont nous sommes agités. La seule manière dont nous parlons les fait connaître : nous prenons un autre ton en raillant que lorsque nous parlons sérieusement. Notre voix n'est point la même quand nous louons que quand nous blâmons. En un mot, nous changeons de voix selon nos différents mouvements ; aussi on fait bien mieux connaître ce que l'on pense quand on parle, que lorsqu'on écrit.

Cependant il est certain qu'on peut donner une cadence à ses paroles, qui tienne lieu d'une voix vivante. Virgile réussit admirablement en cela ; il donne à ses vers une cadence qui peut elle seule exciter les idées des choses qu'il veut signifier. En lisant ces paroles : Et altos conscendit furibunda rogos, qui est-ce qui ne conçoit pas par cette cadence précipitée et élevée, la précipitation avec laquelle Didon, dont il est parlé en ce lieu, monte en furie sur le bûcher qu'elle avait préparé pour s'y brûler ? Quand je lis cette description du sommeil :

Tempus erat quo prima quies mortalibus agris
Incipit, et dono divum gratissima serpit ;

la douceur de ce vers qui glisse, me donne l'idée du sommeil qui semble se glisser, et couler dans nos membres, sans que nous nous en apercevions. Ce nombre languissant de cette harangue du fourbe Sinon :

Heu ! quae nunc tellus, inquit, quae me aequora possunt
Accipere ; aut quid jam misero mihi denique restat ?

Ce nombre, dis-je, n'était-il pas capable d'exciter la compassion dans le cœur des Troyens ? La seule cadence du vers suivant exprime le ton languissant avec lequel on parle d'un accident fâcheux,

Verum opere in tanto sineret dolor, Icare, haberes
Partem.

Ce vers suivant marque la gravité et tranquillité du roi dont parle le poète,

Olli sedato respondit corde Latinus.

Souvent la manière de dire les choses, la posture, les habits sont plus éloquents que les paroles. Un habit négligé, un visage triste fléchira plutôt que les prières et les raisons. Aussi la cadence des paroles fait souvent plus que les paroles mêmes, comme nous l'avons vu dans le premier Livre de cet ouvrage. Un ton ferme imprime la crainte, un ton languissant porte à la compassion. Un discours perd la moitié de sa force lorsqu'il n'est plus soutenu de l'action et de la voix : c'est un instrument qui reçoit sa force de celui qui le manie. Les paroles sur le papier sont comme un corps mort qui est étendu par terre. Dans la bouche de celui qui les profère elles vivent, elles sont efficaces : sur le papier elles sont sans vie, incapables de produire les mêmes effets. Une cadence conforme aux choses conserve en quelque manière la vie au discours, en conservant le ton avec lequel il doit être prononcé.

CHAPITRE XVII. Moyens de donner à un discours une cadence qui réponde aux choses qu'il signifie.

Platon, comme nous l'avons dit, prétend que les noms n'ont point été trouvés par hasard. Sa preuve, c'est que les premières racines d'où sont dérivés les autres mots, ont été composées de lettres dont le son exprimait en quelque manière la chose signifiée. Cela n'est vrai que dans un petit nombre de racines. Mais il est constant que la beauté d'un discours consistant dans le rapport qu'il a avec la chose qu'il signifie, si sa cadence convient, il est plus significatif, et par conséquent plus agréable. Or on peut donner à ses paroles une cadence conforme au sens. On n'a qu'à consulter les oreilles, et apprendre d'elles quel est le son de toutes les lettres, des voyelles, des consonnes, des syllabes, et à quelle chose ce son peut convenir. Il y a des auteurs qui se sont appliqués à remarquer ces usages. Ils observent, par exemple, que la consonne f, exprime le vent : Cum flamma furentibus austris ; que la consonne S, réveille l'idée d'une chose qui coule, d'un courant ou d'eau ou de sang, et plenos sanguine rivos : comme aussi les tempêtes,

Luctantes ventos, tempestatesque sonoras.

La lettre l, convient aux choses douces ;

Mollia lutteola pingit vaccinia caltha,
------------- est mollis flamma medullas.

Virgile se sert heureusement de plusieurs m, pour un bruit sourd et confus.

Magno cum murmure mentis
Circum claustra fremunt.

Le fondement de tout cela est ce que nous avons dit, qu'un son excite naturellement l'idée de la chose qui peut produire un son semblable. Ainsi comme chaque lettre a un son qui lui est particulier, il est certain qu'il y a des lettres qui sont plus propres à marquer de certaines choses, comme le son de la lettre M, et de l'O, pour exprimer un son obscur. Platon dit que ces mots…, qui se prononcent difficilement, marquent bien par cette rudesse ce qu'ils signifient. Au contraire, la prononciation douce et facile du mot…, contribue à faire connaître la douceur dont il est le nom. Il est certain qu'en parlant d'une chose douce, on est porté à en parler avec un son doux. Les mots qui sont donc composés de lettres d'une prononciation douce et facile, tiennent lieu sur le papier de ce ton avec lequel on aurait parlé. Il est naturel de prendre les signes qui sont les plus convenables. Il n'y a pas des termes plus propres que ceux avec lesquels nous marquons le cri des animaux, parce qu'ils expriment ce cri... Nous avons vu la nature du ton de chaque lettre, il est facile de juger à quoi elle peut être propre : et par conséquent un orateur peut connaître entre plusieurs mots qu'il a pour s'exprimer, ceux dont le son est plus propre pour son dessein.

Entre les voyelles, les unes ont un son clair et élevé ; les autres ont un son obscur et faible. On peut faire entrer dans la composition de son discours celles qui sont propres à une cadence faible ou forte, élevée ou basse, selon le dessein que l'on aura pris.

Il faut avoir particulièrement égard aux mesures du temps. Entre les mesures, les dactyles coulent avec vitesse : le spondée va gravement ; l'ïambe marche vite : le trochée semble courir : aussi il prend son nom d'un verbe grec qui signifie courir. L'anapeste, tout au contraire du dactyle, coule avec vitesse dans son commencement, et sur la fin il semble que quelque chose le repousse et l'arrête, d'où il a pris son nom, qui signifie répercussion. Les effets de ces mesures sont tous différents. Virgile se sert de dactyles pour exprimer la vitesse d'une action.

Ille aequore aperto
Ante notos, Zephiruque volant : gemit ultima pulsu
Thraca pedum.

Ferte citi ferrum, date tela, scandite muros.

Au contraire il évite les dactyles, et choisit les spondées ; lorsque la gravité convient mieux à l'expression.

------------- Magnum Jovis incrementum.

Tantae molis erat Romanam condere gentem.

Illi inter sese magna vi bracchia tollunt, etc.

Cicéron rapporte que Pythagore calma la fougue des jeunes gens qui voulaient entrer par force dans une honnête maison, et il leur fit quitter leur mauvais dessein, ayant seulement ordonné à leur chanteuse, de faire entrer des spondées dans son chant. Pythagoras concitatos ad vim pudicae domus inferendam juvenes jussa mutare in spondeum modos tibicina, compescuit. Le spondée et le dactyle sont les deux grandes mesures. C'est pourquoi les vers hexamètres sont les plus majestueux. Le spondée qui se trouve à la fin, fait qu'on les prononce avec un ton ferme, parce qu'il soutient la voix. L'anapeste qui est à la fin du pentamètre, fait tomber la voix ; c'est pourquoi on emploie le pentamètre pour exprimer les plaintes dans lesquelles la voix tombe à tout moment, et son cours est interrompu. On joint le pentamètre avec l'hexamètre, afin que la force de l'un soutienne la faiblesse de l'autre. L'ïambe est si vite, que la cadence du vers qui en est composé, n'est pas souvent sensible. Elle passe avec tant de vitesse, qu'on a peine à distinguer ce vers de la prose ; c'est pourquoi on emploie ce pied dans les pièces de théâtre, dont le style doit être fort naturel, et peu différent de la prose.

Il est facile de rendre la cadence du discours douce ou rude. Pour la rendre douce, il faut éviter le concours des voyelles qui cause des vides dans le discours, et empêche qu'il ne soit uni et égal. Ce concours de voyelles, et celui de plusieurs consonnes, particulièrement de celles qui sont aspirées, ou qui ne s'accordent point, rendent le discours raboteux. Un discours rude convient aux choses rudes et désagréables, Rebus atrocibus conveniunt verba auditu aspera (note : Quintilien). Pour décrire de grandes choses il faut employer de grands mots dont le son soit éclatant, et qui remplissent la bouche. La cadence du discours bas doit être négligée et languissante, pour ce sujet il est à propos que tous les termes dont on se sert, aient un son faible.

Plus les périodes sont longues, plus l'action de la voix est forte. Lorsqu'il est important de parler avec douceur, les expressions doivent être courtes et coupées. Si l'action est véhémente, s'il est besoin de donner du poids à ses paroles, comme ceux qui se veulent faire craindre font un grand bruit, il faut se servir de longues périodes, qu'on ne peut prononcer sans prendre un ton plus ferme qu'à l'ordinaire.

Je n'en dis pas davantage : ce serait abuser du temps que de vouloir donner des règles plus particulières pour chaque nombre. Cela ne s'acquiert que par une longue habitude, et par une forte application qui fait qu'on s'anime en composant, et que naturellement on choisit des termes rudes ou doux, qui conviennent à ce que l'on veut exprimer. Je ne conseillerais pas à un auteur de s'opiniâtrer à trouver une cadence significative avec les mêmes gênes que l'on cherche une rime. Il est difficile d'y réussir : souvent c'est tenter l'impossible.

La plupart des poètes semblent avoir ignoré cet accord des nombres avec les choses. Ils ne cherchent dans leurs vers qu'une douceur qui devient fade dans la suite. Chez eux les affligés et les joyeux, les maîtres et les valets parlent d'un même ton. Un paysan parlera avec autant de délicatesse qu'un courtisan. Cependant ces poètes ont des adorateurs qui croient fort favoriser Virgile quand en parlant des vers rudes et négligés, avec lesquels il décrit les choses basses, ils disent qu'il s'est négligé dans ceux-là pour faire paraître la douceur des autres. Ils n'estiment pas cette cadence admirable de ces vers, où il décrit le faible coup que le vieillard Priam porta à Néoptolemus, parce qu'elle est faible et languissante, comme elle le doit être.

Sic fatius senior, telumque imbelle sine ictu
Conjecit.

J'ai honte d'employer l'autorité des maîtres de l'art pour les convaincre d'une vérité qui n'a pas besoin de preuve. Cicéron et Quintilien donnent de grandes louanges à ceux qui accordent les nombres avec le sens. Les historiens, les poètes, et les orateurs ont recherché avec soin cette beauté. Ulpien, dans les Commentaires qu'il a faits sur les harangues de Démosthène, remarque que toutes les fois que ce Prince des orateurs grecs parlait des progrès de Philippe, il arrêtait le cours de la prononciation de son discours, y faisant entrer à cette fin plusieurs particules, pour faire voir combien Philippe marchait lentement dans ses conquêtes. Quoties tardos Philippi progressus voluit ostendere, tardam multis interjectis particulis orationem faciebat.

Pour Virgile, on peut dire que c'est en cela qu'il est inimitable, et qu'aucun poète n'approche de lui. Il ne serait pas besoin d'en apporter des exemples, parce que chacun à ce poète entre les mains : néanmoins pour vous faire remarquer l'excellence de ses vers, je rapporterai quelques-uns des plus beaux endroits qui se présentent à ma mémoire. Lorsqu'il fait parler Neptune dans le premier Livre de l'Enéide, il donne à ses paroles une cadence élevée, majestueuse, et qui convient à la majesté de celui qu'il fait parler.

Tantane vos generis tenuit fiducia vestri ?
Jam coelum, terramque, meo sine numine, venti
Miscere, et tantas audetis tollere moles.

Remarquez la pompe des vers suivants, avec lesquels il flatte l'empereur.

Nascetur pulchra Trojanus origine Caesar,

Imperium Oceano, famam qui terminet astris.

Personne ne lit les vers avec lesquels il décrit Poliphème, cet horrible et difforme Géant, sans ressentir quelque mouvement d'horreur et de crainte.

Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum :

comme aussi les suivants :

Tela inter media, atque horrentis marte Latinos.

La cadence de ce vers, Procumbit humi bos, qui tombe tout d'un coup, imite la pesanteur de cet animal. Celle de celui-ci :

Quadrupedant putrem sonitu quatit ungula campum ;

imite l'allure ou l'ardeur d'un cheval fougueux. Peut-on mieux exprimer la tristesse que par cette cadence interrompue.

O pater, ô hominum, divumque aeterna potestas !
O lux Dardaniae, ô spes fidissima Teucrum !

Les vers suivants sont pleins de la douleur d'une personne affligée, qui regrette la perte de son ami :

Te amice, nequivi conspicere, etc.
Implerunt rupes, flerunt Rhodopeiae arces.

Denis d'Halicarnasse montre qu'Homère lie ordinairement des nombres propres à sa matière. Il cite quantité de vers de ce poète, sur lesquels il fait ses réflexions avec une élégance dont vous pouvez juger par cet échantillon. Il rapporte ces vers, dans lesquels Homère fait raconter à Ulysse les travaux que souffre Sisyphe dans les Enfers.Odyss. L. II. ... Et afin qu'on ne croie pas que ce soit par hasard que les nombres répondent aux choses dans ces vers, il montre comment la cadence des vers suivants est toute différente, dans lesquels il décrit la chute de la pierre de Sisyphe, et comme elle roule du haut du rocher où il l'avait portée avec peine. Cette cadence est extrêmement vite ; il semble, dit-il, que les mots coulent et roulent avec la même précipitation que cette pierre. Cet auteur fait les mêmes remarques sur plusieurs passages de Démosthène, et montre que non seulement la poésie, mais encore la prose est capable d'une cadence qui contribue à donner de justes idées des choses.

Isaac Vossius, dans son excellent discours de la force des nombres, fait cette remarque : qu'Homère pour exprimer le bruit que sont les flots de la mer en se venant briser contre le rivage (note : Livre de l'Iliade), se sert de ce mot qui a trois o de suite... ; ce que Platon a tant admiré, dit Vossius, qu'il brûla tous les vers qu'il avait composés, n'ayant pu leur donner cette cadence qui exprimât les choses, et par conséquent se voyant beaucoup au-dessous d'Homère.

On ne doit pas s'imaginer qu'il soit nécessaire en traitant toutes sortes de matière, de s'étudier à rendre le son de ses paroles expressif : cette exactitude n'est point nécessaire partout, mais seulement dans quelque partie d'un ouvrage qui est la plus en vue, et dans laquelle on veut toucher plus vivement ses auditeurs. Outre cela, cette cadence doit être naturelle. Il n'est pas permis de renverser l'ordre naturel, de transposer les mots, de retrancher quelque expression utile, ou d'en insérer d'inutiles, pour faire une juste cadence. Quelque prix qu'ait un discours dont le nombre peut exprimer les choses autant que les paroles, on doit se bien donner de garde de préférer cette beauté à une plus solide, qui est celle de la justesse du raisonnement, et de la grandeur des pensées. Notre esprit ne peut pas toujours être attentif à deux différentes choses à la fois ; c'est pourquoi il arrive souvent que lorsqu'il s'applique à contenter les sens, il déplaît à la raison. La plus noble partie du discours est le sens de nos paroles, ç'en est l'âme, qui mérite nos premiers soins.

LIVRE QUATRIEME

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CHAPITRE PREMIER. Sujet de ce quatrième Livre. Des différents styles. Ce que c'est que style.

Nous avons remarqué que tous les mots ne donnent pas la même idée des choses qu'il signifient, et que pour faire connaître la forme de nos pensées, il fallait choisir ceux qui représentent en même temps leurs traits véritables, et leurs couleurs naturelles ; c'est-à-dire qui réveillent dans l'esprit des autres les mêmes idées et les mêmes sentiments que nous en avons. Nous ferons connaître dans ce quatrième Livre, que selon la différence de la matière, il faut employer une manière d'écrire particulière, et que comme chaque chose demande des paroles qui lui conviennent, aussi un sujet entier requiert un style qui lui soit propre Les règles que nous avons données de l'élocution ci-dessus, ne regardent, pour ainsi dire, que les membres du discours. Ce que nous allons enseigner en regarde tout le corps.

Style, dans sa première signification, se prend pour une espèce de poinçon dont les anciens se servaient pour écrire sur l'écorce, et sur des tablettes couvertes de cire. Pour dire quel est l'auteur d'une telle écriture, nous disons que cette écriture est de la main d'un tel : les anciens disaient, c'est du style d'un tel. Dans la suite du temps ce mot de style ne s'est plus appliqué qu'à la manière de s'exprimer : quand on dit qu'un tel discours est du style de Cicéron, on entend que Cicéron a coutume de s'exprimer de cette manière.

C'est une chose admirable que chaque homme en toutes choses a des manières qui lui sont particulières dans son port, dans ses gestes, dans son marcher. C'est un effet de sa liberté, de ce qu'il fait ce qu'il veut, et qu'il n'est pas déterminé comme les animaux qui agissent également, parce que c'est une même nature qui les fait agir. On voit donc que chaque auteur doit avoir dans ses paroles ou dans ses écrits un caractère qui lui est propre et qui le distingue. Il y en a qui ont des manières plus particulières et plus extraordinaires ; mais enfin chacun a les siennes.

Le sujet de ce quatrième Livre, comme je l'ai dit, est le choix d'un style qui convienne à la matière que l'on traite : quel doit être le style d'un orateur, d'un historien, d'un poète qui veut plaire, et de celui qui instruit. Mais avant que de déterminer avec quel style il faut traiter chaque chose, j'ai cru qu'il ne serait pas inutile de rechercher les causes de cette différence qui se remarque dans les manières dont s'expriment les auteurs. Quoiqu'ils parlent la même langue, qu'ils écrivent sur les mêmes matières, et qu'ils tâchent de prendre le même style, chacun à une manière qui le caractérise Les uns sons diffus, et quelque retenue qu'ils affectent, on pourrait retrancher la moitié de leurs paroles sans faire tort au sens de leurs discours. Les autres sont secs, pauvres, stériles ; et quelque effort qu'ils fassent pour revêtir les choses, ils les laissent demi-nues. Il y en a dont le style est fort, les autres sont languissants : les uns sont rudes, les autres sont doux. Enfin comme les visages sont différents, les manières d'écrire le sont aussi ; c'est de cette différence dont nous allons rechercher la cause.

CHAPITRE II. Les qualités du style de chaque auteur dépendent de celles de son imagination, de sa mémoire, et de son esprit

Lorsque les objets extérieurs frappent nos sens, le mouvement que ces objets y excitent, se communique par le moyen des nerfs jusques au centre du cerveau, dont la substance molle reçoit par cette impression de certaines traces. L'étroite liaison qui est entre l'âme et le corps, fait que les idées des choses corporelles sont liées avec ces traces ; de sorte que lorsque les traces d'un objet, par exemple celles du soleil, sont imprimées dans le cerveau, l'idée du soleil se présente à l'âme ; et toutes les fois que l'idée du soleil se présente à l'âme, ces traces que cause la présence de cet astre se rouvrent. Nous pouvons appeler ces traces les images des objets. La puissance qu'a l'âme de former sur le cerveau les images des choses qu'on a une fois aperçues, s'appelle imagination ; et ce mot signifie en même temps et cette puissance de l'âme, et ces images qu'elle forme.

Les qualités d'une bonne imagination sont fort nécessaires pour bien parler : car enfin le discours n'est rien qu'une copie du tableau que l'esprit se forme des choses dont il doit parler. Si ce tableau est confus, le discours ne peut être que confus. Si l'original n'est pas ressemblant, la copie ne le peut être. La forme, la netteté, le bon ordre de nos idées dépend de la netteté et de la distinction des traces que font les impressions des objets sur le cerveau. S'il est propre pour recevoir ces traces, on se forme sans peine les images des choses auxquelles on pense ; ainsi on en parle aisément, comme les ayant devant les yeux. C'est ce qui s'appelle avoir une imagination vive. Ceux en qui elle se trouve peuvent faire des peintures vives et naturelles de ce qu'ils imaginent. Elle est nécessaire à ceux qui traitent des choses sensibles, comme à un poète, dont une des qualités est d'être ce que les Grecs appellent…, homme d'imagination. On ne peut douter que la qualité du style n'en dépende Tous les hommes n'imaginent pas de la même manière : la substance du cerveau n'a pas les mêmes qualités dans toutes les têtes : c'est pourquoi l'on ne doit point s'étonner si les manières de parler de chaque auteur lui sont particulières.

Les mots que nous lisons ou que nous entendons, laissent aussi bien leurs traces dans le cerveau, que les autres objets. Ainsi, comme ordinairement on pense aux mots et aux choses en même temps, les traces des mots et des choses qui ont été ouvertes de compagnie plusieurs fois, se lient ; de sorte que les choses se représentent à l'esprit avec leurs noms. Lorsque cela arrive, on dit que la mémoire est heureuse, et son bonheur ne consiste que dans cette facilité avec laquelle les traces des mots et celles des choses avec qui elles sont liées, s'ouvrent en même temps, c'est-à-dire que le nom de la chose suit la pensée que l'on en a. Lorsque la mémoire n'est pas fidèle à représenter les termes propres des choses qu'on lui avait confiées, l'on ne peut pas parler juste. L'on est obligé de se taire, ou de se servir des premiers mots qui se rencontrent, quoiqu'ils ne soient pas faits pour exprimer ce que l'on est pressé de dire. Les expressions heureuses et justes sont l'effet d'une bonne mémoire.

Enfin il est constant que les qualités de l'esprit sont cause de cette différence que l'on remarque entre tous les auteurs. Le discours est l'image de l'esprit : on peint son humeur et ses inclinations dans ses paroles sans que l'on y pense. Les esprits étant donc si différents, quelle merveille que le style de chaque auteur ait un caractère qui le distingue de tous les autres, quoique tous prennent leurs termes et leurs expressions dans l'usage commun d'une même langue ?

CHAPITRE III. Qualités de la substance du cerveau, et des esprits animaux, nécessaires pour faire une bonne imagination.

Dans l'imagination il y a deux choses ; la première est matérielle, la seconde est spirituelle. La matérielle, ce sont ces traces causées par l'impression que font les objets sur les sens ; la spirituelle est la perception ou connaissance que l'âme a de ces traces, et la puissance qu'elle a de les renouveler ou ouvrir quand elles ont été faites une fois. Il n'est question ici que de la partie matérielle, je ne puis expliquer exactement ces traces sans m'engager dans des discussions philosophiques dont mon sujet m'éloigne : je dirai seulement que ces traces sont faites par les esprits animaux qui sont la partie du sang la plus pure qui monte en forme de vapeur, du cœur au cerveau. Ces esprits sont indéterminés dans leur cours : lorsqu'un nerf est tiré, ils suivent son mouvement, et c'est par leurs cours qu'ils tracent différentes figures sur le cerveau, selon que les nerfs sont différemment tirés. De quelque manière que cela se fasse, il est constant que la netteté de l'imagination dépend du tempérament de la substance du cerveau, et de la qualité des esprits animaux.

Les figures que l'on décrit sur la surface de l'eau n'y laissent aucun vestige ; les traces qu'elles y font étant aussitôt remplies. Celles aussi que l'on grave sur le marbre sont ordinairement imparfaites à cause de la résistance que trouve le ciseau sur la dureté de cette matière. Cela nous fait connaître que la substance du cerveau doit avoir de certaines qualités, sans lesquelles elle ne peut recevoir les images exactes des choses que l'âme imagine. Si le cerveau est trop humide, et que les petits filets qui le composent soient trop faibles, ils ne peuvent conserver les plis que les esprits animaux leur donnent ; c'est pourquoi les images qui y sont tracées sont confuses, et semblables à celles que l'on tâche de former sur la fange. S'il est trop sec, et que les filets soient trop durs, il est impossible que tous les traits des objets y soient imprimés : ce qui fait que toutes choses paraissent maigres à ceux qui ont ce tempérament. Je ne parle point des autres qualités du cerveau, de sa chaleur, de sa froideur : quand il est chaud, les esprits animaux le remuent plus facilement : la froideur ralentit le feu de leur cours, elle fait que l'imagination est pesante, et qu'on ne peut rien imaginer qu'avec peine.

Les esprits animaux doivent avoir ces trois qualités ; ils doivent être abondants, chauds, et égaux dans leur mouvement. Une tête épuisée est vide d'images ; l'abondance des esprits rend l'imagination féconde ; les vestiges qu'ils tracent par leurs cours étant larges, pendant que la source qui les produit n'est point épuisée, on se représente facilement toutes choses, et sous une infinité de faces qui fournissent une ample matière de parler. Ceux qui n'ont point cette fécondité que l'abondance des esprits animaux entretient, sont ordinairement secs. Comme les choses ne s'expriment que faiblement sur le siège de leur imagination, elles leur paraissent maigres, petites, décharnées. Ainsi leur discours qui n'exprime que ce qui se passe dans leur intérieur, est sec, maigre et décharné. Les premiers sont grands causeurs, ils ne parlent que par hyperboles, toutes les choses leur paraissent grandes. Le discours des derniers est simple et bas ; l'imagination des premiers grossit les choses, celle des derniers les rétrécit.

Lorsque la chaleur se trouve avec l'abondance, que les esprits animaux sont chauds, prompts, et en grande quantité ; la langue n'est point assez prompte pour exprimer tout ce qui est représenté dans l'imagination ; car outre que la première qualité fait que les images des choses sont tracées dans toute leur étendue ; la seconde qualité qui est la chaleur, rendant les esprits animaux vifs et légers, l'imagination est pleine dans un instant de différentes images. Ceux qui possèdent ces deux qualités, sans méditation trouvent sur-le-champ plus de choses sur un sujet qu'on leur propose, que les autres après y avoir médité Un esprit froid ne peut remuer son imagination qu'avec des machines. L'expérience fait connaître que le défaut de chaleur est un grand obstacle à l'éloquence. Dans une violente passion, lorsque les esprits animaux sont extraordinairement remués, les plus secs parlent avec facilité, les plus stériles ne manquent point de paroles, et cette diversité d'images dans lesquelles le siège de l'imagination se métamorphose, pour ainsi dire, cause une agréable variété de figures et de mouvements

Afin que l'imagination soit nette et sans confusion, le mouvement des esprits animaux doit être égal. Lorsque leur cours est déréglé, qu'ils sont tantôt lents dans leur mouvement, tantôt vîtes, les images qu'ils tracent sont sans proportion, comme il arrive à ceux qui sont malades, et dont la maladie consiste dans un mouvement déréglé de toute la masse du sang. Ceux qui sont gais, et d'un tempérament sanguin, s'expriment avec facilité et avec grâce. Dans ce tempérament les esprits animaux ont un mouvement prompt et égal ; ainsi leur imagination étant nette, leur discours qui est une copie des images qui y sont tracées, est nécessairement net et distinct.

CHAPITRE IV. Ce qui fait la mémoire heureuse.

La bonté de la mémoire dépend de la nature et de l'exercice. Puisqu'elle ne consiste que dans la facilité avec laquelle les traces des objets que l'on a aperçus se renouvellent ; elle ne peut par conséquent être heureuse, si la substance du cerveau n'est propre à recevoir les traces des choses, et à les conserver, et si ces traces qui ne peuvent pas toujours être ouvertes, ne se rouvrent facilement. L'exercice donne de la mémoire ; chaque chose se plie facilement du côté qu'on la plie souvent ; aussi les filets du cerveau s'endurcissent, pour ainsi dire, et l'on se rend incapable d'apprendre par mémoire, si l'on ne prévient cet endurcissement en les pliant souvent, c'est-à-dire, en répétant souvent ce que l'on a appris, et en tâchant tous les jours d'apprendre quelque chose de nouveau. Il faut remplir sa mémoire de termes propres, et faire que la liaison des images des choses et de leurs noms soit si étroite, que les images et les expressions se présentent de compagnie. Un excellent homme a dit que la mémoire était comme une imprimerie. Un imprimeur qui n'a que des caractères gothiques, n'imprime rien qu'en caractère gothique, quelque bel ouvrage qu'il mette sous la presse. On peut dire de même, que ceux qui n'ont la mémoire pleine que de mauvais mots, n'ayant dans l'esprit que des moules gothiques, leurs pensées, en se revêtant d'expressions, prennent toujours un air gothique.

C'est pour cela que les personnes de qualité parlent bien. Ils vivent et conversent avec des personnes d'esprit, qui s'appliquent à ne dire aucun mot quine soit du bel usage. Comment donc en diraient-ils de méchants qu'ils n'ont jamais sus, et s'ils les ont entendus, c'est si rarement, qu'ils les ont oubliés ? La même chose arrive à ceux qui ne lisent que de bons livres, à qui par conséquent la mémoire ne présente que des termes purs. Les enfants parlent la langue de leur père et de leur pays, qu'ils apprennent entendant parler. En lisant les auteurs on apprend leur langue ; mais si on s'attache également à plusieurs qui aient vécu en différents siècles, comme chaque siècle a, pour ainsi dire, sa langue, on se forme un style bigarré qui n'est d'aucun siècle. C'est ce qu'on reproche à Erasme, qui ayant beaucoup lu, et conservé dans sa mémoire les expressions qu'il avait lues, s'en est fait un style mêlé, qui n'est pas toujours pur. Heureux néanmoins celui qui peut aussi bien écrire qu'il le fait. Ce que j'ai voulu dire ici, c'est qu'il ne suffit pas de conserver en sa mémoire les phrases ou manières de parler délicates qu'on a lues ou entendues de tous côtés. Nous l'avons déjà dit, qu'un style de phrases ne vaut rien ; qu'il faut imiter les abeilles, qui des différents sucs qu'elles cueillent sur les fleurs, en composent leur miel, liqueur simple ; de même que la nature forme le chile de différents aliments qu'elle digère. Sans cela ces différentes lectures qu'on fait seront non seulement inutiles, mais même nuisibles, comme le dit Sénèque. Apes debemus imitari, et quaecumque ex diversis congessimus separare...deinde adhibita ingenii nostri cura et facultate, in unum saporem varia illa libamenta confundere : ut etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum est appareat. Quod in corpore nostro videmus sine ulla opera nostra facere naturam. Alimenta quae accepimus, quamdiu in sua qualitate perdurant, et solida innatant stomacho, onera sunt : at cum ex eo quod erant, mutata sunt, tunc demum in vires et in sanguinem transeunt. Idem his, quibus aluntur ingenia, praestemus : ut quacumque hausimus, non patiamur integra esse, ne aliena sint.

CHAPITRE V. Qualités de l'esprit nécessaires pour l'éloquence.

Ce que nous venons de dire ne regarde que les organes corporels ; les qualités de l'esprit sont plus considérables et plus importantes. C'est la raison qui doit régler les avantages de la nature, qui sont plutôt des défauts que des avantages à ceux qui ne savent pas s'en servir. Celui qui a l'imagination féconde, mais qui ne sait pas faire le choix de ses richesses, se perd et s'égare dans de longs discours. Parmi la multitude des choses qu'il dit, il y en a quantité de mauvaises : et les bonnes sont étouffées par le grand nombre de celles qui ne valent rien. S'il a de la chaleur avec cette fécondité, et s'il suit le mouvement de sa chaleur, il tombe dans une infinité d'autres défauts ; sont discours est un tissu perpétuel de figures : il ne parle jamais sans passion, mais presque toujours sans raison. Etant prompt et chaud, les plus petites choses l'excitent, et lui font prendre feu. Sans avoir égard à la bienséance, sans considérer si la chose le mérite, il entre en fureur, il se laisse emporter à la fougue de son imagination, dont ses paroles peignent le dérèglement et l'extravagance.

Pour acquérir la perfection souveraine de l'éloquence, il faut que l'esprit soit doué de ces trois qualités : la première est une capacité, ou une étendue d'esprit qui fait qu'on découvre sur le sujet qui est proposé, tout ce qui se peut dire avec abondance. Un esprit borné est incapable de donner à une matière l'étendue qui lui est nécessaire.

La seconde qualité consiste dans une certaine délicatesse, une certaine vivacité qui entre d'abord dans les choses, qui les approfondit, et en éclaire tous les recoins. Ceux qui ont l'esprit pesant et grossier ne pénètrent pas dans les replis d'une affaire, ils n'en voient que le gros ; ainsi ils ne peuvent qu'effleurer la surface des choses.

La troisième qualité est la justesse, c'est elle qui règle toutes les autres qualités, soit de l'esprit, soit de l'imagination. Un esprit juste choisit ; il ne s'arrête pas à tout ce que son imagination lui présente ; il fait le discernement de tout ce qui se doit dire, et de ce qui se doit taire. Il n'étend pas les choses selon la grandeur de leurs images ; il amplifie ou abrège son discours, selon que la chose et le bon sens le demandent. Il ne se fie pas à ses premières idées, il juge si les choses sont aussi grandes qu'elles lui paraissent, et choisit des expressions qui leur conviennent, selon la lumière de la raison, et non pas selon le rapport de son imagination, qui souvent est semblable à ces verres qui font paraître les objets plus grands qu'ils ne le sont. Il l'arrête lorsqu'elle est trop légère : il l'excite, il l'échauffe lorsqu'elle est trop froide : en un mot, il use bien des avantages que la nature lui a donnés, il les perfectionne ; et si elle ne lui a pas été favorable, il combat ses défauts, et tâche de les corriger.

Les bonnes qualités de l'esprit ne se rencontrent pas toujours avec celle d'une bonne imagination, et celle d'une mémoire heureuse ; ce qui met une différence très grande entre parler et écrire. Souvent ceux qui écrivent bien, lorsqu'on leur donne du temps pour penser, parlent mal si on les oblige de parler sans préparation. Pour écrire il n'est pas besoin d'une imagination si féconde, si chaude et si prompte. Quand on a un génie qui n'est pas entièrement malheureux, en méditant sérieusement on trouve ce que l'on doit et ce que l'on peut dire sur un sujet proposé. Ceux qui parlent avec facilité, sans préparation, reçoivent cet avantage d'une imagination abondante et pleine de feu, qui s'éteint dans la froideur avec laquelle on compose une pièce dans son cabinet

Les qualités de l'esprit sont préférables à celles du corps : l'éloquence de ceux qui ont ces dernières qualités, est comme un grand feu de poudre à canon, qui passe en un moment. Cette éloquence fait du bruit d'abord, elle éclate ; mais aussitôt on n'en parle plus ; au contraire un ouvrage composé avec jugement, conserve sa beauté, et plus il est lu, plus il est admiré. Tacite parlant d'un certain Halérius, dit qu'il fut célèbre pendant sa vie, mais que ses écrits n'eurent pas le même succès que sa personne, parce que, dit-il, ayant plus de feu d'imagination que de justesse d'esprit, son talent était de parler sur-le-champ, et non pas d'écrire. Un ouvrage solide et travaillé, dit Tacite, vit dans l'estime des hommes après la mort de son auteur : la douceur et l'éclat de l'éloquence d'Haterius s'éteignit avec lui : Quintus Haterius...eloquentiae quoad vixit celebratae, monimenta ingenii ejus haud perinde retinentur. Scilicet impetu magis quam cura vigebat : utque meditatio aliorum et labor in posterum valescit, sic Haterii canorum illud et profluens cum ipso simul extinctum est.

"Il y a des esprits d'un ordre supérieur, qui ont une élévation naturelle, nourris au grand, pleins et enflés d'une certaine fierté noble et généreuse, comme parle le traducteur de Longin. L'élévation d'esprit, dit-il, est une image de la grandeur d'âme ; et c'est pourquoi nous admirons quelquefois la seule pensée d'un homme, encore qu'il ne parle point, à cause de cette grandeur de courage que nous voyons. Par exemple, le silence d'Ajax aux Enfers, dans l'Odyssée : car ce silence a je ne sais quoi de plus grand que tout ce qu'il aurait pu dire.

La première qualité qu'il faut donc supposer en un véritable orateur, c'est qu'il n'ait point l'esprit rampant. En effet, il n'est pas possible qu'un homme qui n'a toute sa vie que des sentiments et des inclinations basses et serviles, puisse jamais rien produire qui soit fort merveilleux, ni digne de la postérité. Il n'y a vraisemblablement que ceux qui ont de hautes et de solides pensées qui puissent faire des discours élevés ; et c'est particulièrement aux grands hommes qu'il échappe de dire des choses extraordinaires. Voyez par exemple, ce que répondit Alexandre quand Darius lui fit offrir la moitié de l'Asie avec sa fille en mariage. Pour moi, lui disait Parménion, si j'étais Alexandre, j'accepterais ces offres. Et moi aussi, répliqua ce Prince, si j'étais Parménion. N'est-il pas vrai qu'il fallait être Alexandre pour faire cette réponse ?

Et c'est en cette partie qu'a principalement excellé Homère, dont les pensées sont toutes sublimes, comme on le peut voir dans la description de la déesse Discorde, qui a, dit-il,

La tête dans les Cieux, et les pieds sur la terre.

Car on peut dire que cette grandeur qu'il lui donne est moins la mesure de la discorde, que de la capacité et de l'élévation de l'esprit d'Homère.

CHAPITRE VI. La diversité des inclinations et du tempérament diversifie le style. Chaque personne, chaque climat a son style qui lui est particulier.

Le discours est le caractère de l'âme ; notre humeur se peint dans nos paroles, et chacun sans y penser suit le style auquel ses dispositions naturelles le portent. Elles sont toutes différentes dans chaque homme : c'est pourquoi il y a autant de différents styles qu'il y a de personnes qui parlent ou qui écrivent. De là vient encore que chaque climat a une manière de parler qui lui est particulière. Car, comme ordinairement ceux qui sont d'un même pays, ont beaucoup de rapport dans leur tempérament, ils ont aussi des manières de parler assez semblables, et conformes à ce tempérament qui leur est commun. Les Espagnols, par exemple, qui sont tous graves, choisiront bien plutôt des mots dont la cadence sera majestueuse, et des expressions nobles, que des mots doux et languissants, et des expressions délicates, comme feraient les Italiens.

Les Orientaux qui ont l'imagination chaude et pleine d'images, ne parlent que par métaphores, et par allégories ; parce que lorsqu'ils se proposent de traiter quelque sujet, aussitôt leur imagination leur présente mille images qui ont du rapport à ce sujet, dont ils peuvent tirer plusieurs métaphores. Ainsi si ce sujet est peu sensible, comme ces images sont fort vives, qu'elles frappent fortement leur esprit, et le tournent, pour ainsi dire, vers elles, ils sont bien plutôt portés à se servir du nom de ces images avec lesquelles ce sujet à rapport, que du nom propre. Ils quittent donc les expressions naturelles, pour employer celles qui sont figurées ; c'est ce qui rend leur style obscur à ceux qui n'ont pas une imagination aussi prompte qu'eux ; car pour pénétrer dans le véritable sens de leurs paroles, il ne faut presque jamais considérer ce qu'elles signifient naturellement, mais ce qu'elles peuvent signifier prises dans un sens métaphorique qu'il n'est pas facile d'apercevoir, parce que les métaphores dont ils se servent, sont triées d'objets qui ne nous frappent pas aussi vivement qu'ils en sont frappés ; ainsi nous ne pouvons pas découvrir d'abord la liaison qu'ils ont avec la chose qui est le sujet du discours.

Cela se remarque dans les poésies que nous avons des Orientaux : l'Ecriture sainte nous en fournit même des exemples dans les Cantiques de Salomon. Nous sommes surpris d'abord, que ce Prince, en décrivant les beautés de son épouse, compare son visage à la Tour du mont Liban, qui faisait face à la ville de Damas, et ses dents à une troupe de brebis nouvellement tondues, qui sortent du bain : mais avec un peu d'application on pénètre dans sa pensée, et l'on aperçoit qu'en même temps qu'il pense aux beautés de son épouse, il est frappé des images de ce qu'il avait vu de plus beau. La Tour du Liban se présente à son imagination, qui faisait une face extraordinairement belle à la ville de Damas ; il est frappé de la blancheur des brebis qui sortent du bain, et commencent à se revêtir d'une nouvelle toison. Les Septentrionaux n'ont pas tant de feu : leur imagination ne reçoit pas une si grande variété d'images. Quand ils pensent à un sujet, ils en sont occupés ; ainsi s'ils se servent de métaphores, ils ne les prennent que de choses qui ont une liaison fort étroite avec ce qui fait le principal sujet de leur discours. C'est pourquoi leur style est simple, naturel, et s'entend facilement. Ils se donnent tout le temps qui est nécessaire pour expliquer les choses qu'ils proposent. Ce que les Orientaux ne peuvent faire, étant emportés par la vivacité de leur imagination, qui les oblige de quitter ce qu'ils avaient commencé de dire, pour passer tout d'un coup à d'autres choses.

Les anciens rhéteurs distinguent en trois classes les différents styles que les différentes inclinations des peuples leur font aimer. Le premier est l'asiatique, élevé, pompeux, magnifique. Les peuples de l'Asie ont été toujours ambitieux, leur discours exprime leur humeur, ils aiment le luxe ; leurs paroles sont accompagnées de plusieurs vains ornements qu'une humeur sévère ne peut souffrir. Le second style est l'attique : les Athéniens étaient plus réglés dans leurs manières de vivre : aussi sont-ils plus exacts, et pour ainsi dire plus modestes dans leurs discours. Le troisième est le style rhodien : les Rhodiens tenaient de l'humeur ambitieuse et passionnée pour le luxe des Asiatiques, et de la modestie des Athéniens : leur style caractérise leur humeur ; il garde un milieu entre la liberté du style asiatique, et la retenue du style attique.

CHAPITRE VII. Chaque siècle a son style.

La diversité des styles vient encore des préjugés avec lesquels on parle. Quand on conçoit dans le monde de l'estime pour quelque manière d'écrire, et qu'il s'en fait une mode, chacun tâche de la suivre, et de s'y conformer ; mais comme on se lasse des modes, et que ceux qui les ont inventées en cherchent de nouvelles après que celles-là sont devenues communes, pour se distinguer de la foule ; il se fait un changement perpétuel dans le langage comme dans les habits ; ce qui fait que chaque âge et chaque siècle ont leurs manières de parler qui leur sont particulières Les bons critiques reconnaissent le temps auquel un auteur a écrit en observant sa manière d'écrire, et son goût : c'est-à-dire l'estime qu'il a pour de certains tours, pour de certaines expressions qu'il affecte d'employer.

Sénèque a remarqué qu'en chaque siècle il y a toujours quelque auteur de réputation, qui est le modèle de tous ceux qui écrivent, lequel peut ainsi introduire de certaines manières qui, bien qu'elles soient mauvaises, quand elles ont été une fois applaudies, sont ensuite en usage, et tout le monde les affecte. C'est ainsi qu'on voit de certains défauts autorisés pendant des siècles entiers. Haec vitia unus aliquis inducit, sub quo tunc eloquentia est : ceteri imitantur, et alter alteri tradunt. Il en donne un exemple dans Salluste. On aima, dit-il, de son temps les expressions concises, et une brièveté obscure. Sic Salustio vigente amputatae sententiae, et verba ante expectatum cadentia fuere pro cultu. Et comme on affecte d'imiter les grands hommes, ce qu'un auteur de réputation a dit une fois, on le dit à chaque page. Sénèque reprend de ce défaut Aruntius : Quae apud Salustium rara fuerunt, apud hunc crebra sunt et paene continua, nec sine causa. Ille enim in haec incidebat, at hic illa quaerebat.

Le style de chaque siècle fait aussi connaître quelles en ont été les inclinations et les mœurs. Ordinairement dans les siècles où les peuples ont été sérieux et réglés, le style est sec, austère, et sans ornement. Le luxe s'est introduit pendant le dérèglement des Républiques, aussi bien dans le langage que dans les habits, dans les tables, et dans les bâtiments. Sénèque avait fait cette observation : Genus dicendi imitatur publicos mores. Si disciplina civitatis laboravit, et se in delicias dedit, argumentum est luxuriae publicae orationis lascivia : si modo non in uno aut in altero sint, sed approbata est et recepta. Non potest alius esse ingenio, alius animo color, si ille sanus est, si compositus, gravis, temperans, ingenium quoque siccum ac sobrium est. C'est ce qui est arrivé à la langue latine. Dans les fragments qui nous restent des premiers auteurs de cette langue, nous voyons que les Romains se contentaient seulement de se faire entendre, et qu'ils ne cherchaient aucune douceur dans leurs paroles. Elles étaient grossières, rudes, et ne se pouvaient prononcer ni être entendues qu'avec peine. En ce temps les Romains ne savaient ce que c'était que cuisiniers, et ragoûts ; leurs maisons étaient de briques sans peinture, sans architecture ; en un mot tout ce qui s'appelle agrément était mal reçu chez eux ; ils n'aimaient que l'utile. Lorsqu'ils commencèrent à se servir de leurs richesses, après ces grandes victoires qui les rendirent maîtres de presque tout le monde, en même temps qu'ils modérèrent cette première sévérité, et qu'ils ne furent plus si ennemis des plaisirs, on voit que leur langue se polit, et s'adoucit par degrés : ce qui continua depuis le siècle des Scipions jusques à celui de l'Empereur Auguste. Elle retint néanmoins encore ce premier air qui était simple et naturel, ayant seulement retranché ce qu'elle avait de dur et de grossier. Ce changement lui fut ainsi avantageux, et la mit dans sa perfection. C'est pourquoi on a toujours regardé comme des modèles achevés les auteurs latins qui écrivirent en ce temps-là.

Mais enfin quand les Romains n'eurent plus d'ennemis considérables, et qu'ils ne pensèrent plus qu'à se divertir, leur langue fut pleine d'affectations, de tours étudiés qui ne sont point naturels. Ils ne recherchèrent plus dans leur style que ce qui peut flatter les oreilles ; des cadences agréables, des jeux de mots, des allusions ; en un mot, comme ils ne recherchèrent plus dans les viandes une nourriture solide, mais des plaisirs qui sont nuisibles à la santé ; aussi dans le discours ils quittèrent cet air naturel et cette clarté qui sont si nécessaires pour se faire entendre. Ils n'aimèrent plus dans les paroles que de vains ornements qui en couvrent le sens, et empêchent qu'il ne paraisse.

Le même philosophe que je viens de citer, recherche la cause de ce renversement : c'est, dit-il, la vanité et le luxe, qui ne se contentent point de ce qui est commun et ordinaire. Quand on a de la vanité, l'on n'aime que la nouveauté. Commendatio ex novitate, ex soliti ordinis commutatione captatur. L'ambition porte à se faire distinguer ; et le luxe, ou l'amour de la volupté fait qu'on n'est point content de ce qui est ordinaire. Cette corruption s'étend sur le style aussi bien que sur les mœurs : après quoi on ne peut rien trouver de beau dans le discours, qui ne soit éloigné des manières ordinaires. Cum assuevit animus fastidire quae ex more sunt, et illi pro sordidis solita sunt, etiam in oratione, quod novum quaerit. Aussi ceux qui ont le goût bon, se donnent bien de garde d'imiter les auteurs latins qui ont écrit en ce temps-là ; et ils regardent toutes les choses que ces auteurs estiment, comme des défauts qui trompent par quelque agrément, dulcia vitia. Quand la décadence se mit dans l'Empire romain, quelque temps même auparavant, lorsque toutes les nations du monde se mêlèrent avec eux, il se fit un langage mêlé, et tout plein des impuretés des autres langues. Ceux qui écrivirent pour lors, et que l'on appelle les auteurs de la basse latinité, ne passent que pour la honte et l'infamie de la langue latine, deshonestamenta latinitatis.

CHAPITRE VIII. La matière que l'on traite doit déterminer dans le choix du style.

C'est la matière qui doit déterminer dans le choix du style. Ces expressions nobles qui rendent le style magnifique, ces grands mots qui remplissent la bouche, donnent aux choses un air de grandeur, et font connaître le jugement avantageux qu'en fait celui qui parle d'elles Si donc ces choses ne méritent point cette estime, si elles ne sont grandes que dans l'imagination de l'auteur, cette magnificence fait remarquer son peu de jugement, en ce qu'il estime des choses qui ne sont dignes que de mépris. Les figures, et les tours éloignés de l'ordre naturel du discours, découvrent aussi les mouvements du cœur ; or, afin que ces figures soient justes, la passion dont elles sont le caractère doit être raisonnable. Il n'y a rien qui approche plus de la folie, que de se laisser aller à des emportements sans aucun sujet, de se mettre en colère pour une chose qu'on doit traiter avec froideur. Chaque mouvement a ses figures. Les figures enrichissent le style, mais elles ne peuvent mériter de louanges si le mouvement qui les cause n'est louable, comme nous l'avons dit ci-dessus

Je dis donc encore que c'est la matière qui règle le style ; lorsque les choses sont grandes, et que l'on ne peut les envisager sans ressentir quelque grand mouvement, le style qui les décrit doit être nécessairement animé, plein de mouvements, enrichi de figures, de toutes sortes de métaphores. Si le sujet qu'on traite n'a rien d'extraordinaire, si on le peut considérer sans être touché de passion, le style doit être simple. L'art de parler n'ayant point de matière limitée, et s'étendant à toutes les choses qui peuvent être l'objet de nos pensées Il y a une infinité de styles différents, les espèces de choses que l'on peut traiter étant infinies. Néanmoins les maîtres de l'art ont réduit toutes les manières particulières d'écrire sous trois genres. La matière de tout discours est ou extrêmement noble, ou extrêmement basse, ou elle tient un milieu entre ces deux extrémités ; savoir, la noblesse et la bassesse. Il y a trois genres de styles qui répondent à ces trois genres de matières, savoir, le sublime, le simple, et le médiocre. L'on appelle quelquefois ces styles, caractères, parce qu'ils marquent la qualité de la matière qui est le sujet du discours. Quand on entreprend un ouvrage, on se propose toujours une idée générale. Le dessein, par exemple, d'un orateur qui fait le panégyrique d'un Prince, est de relever l'éclat des actions de son héros et de porter sa gloire à un si haut point, qu'on le regarde comme le premier de tous les hommes. Un avocat qui plaidera la cause d'un pauvre, se contentera de persuader à ses auditeurs que celui dont il a pris la défense, est un bon homme, fort innocent, qui s'acquitte de tous les devoirs d'un bon citoyen. Ce que je dirai de ces trois caractères regarde la prudence avec laquelle on doit conduire un ouvrage, sans perdre de vue cette idée générale qu'on s'est proposé d'en donner ; car quoique toutes les choses qui entrent dans la composition d'un discours ne soient pas d'une même espèce, il faut pourtant faire en sorte qu'elles aient un rapport avec le tout dont elles font partie. On ne doit rien dire qui ne convienne au principal sujet, et qui n'en parle le caractère. On reprit avec raison les Alabandins comme d'une grande indécence : de ce que les statues qu'ils avaient placées dans le lieu de leurs exercices, représentaient des avocats qui plaidaient des causes ; et que celles de leur auditoire étaient des personnes qui s'exerçaient à la course, et qui jouaient au palet et à la paume. C'est pour éviter un semblable défaut, que nous recherchons dans les chapitres suivants ce qui convient à chaque caractère.

CHAPITRE IX. Règles pour le style sublime.

Apelle pour faire le portrait de son ami Antigonus, qui avait perdu l'œil gauche à l'armée, le peignit de profil, faisant seulement paraître la partie du visage de ce prince qui était sans difformité. Il faut imiter cet artifice. Quelque noble que soit le sujet dont on veut donner une haute idée, on ne peut réussir qu'en le faisant voir par la plus belle de ses faces Les plus belles choses ont leurs imperfections ; cependant la moindre tache qu'on découvre dans ce qu'on estimait auparavant, est capable de faire perdre toute l'estime qu'on en avait conçue. Après avoir dit mille belles choses ; si l'on ajoute quelque chose de bas, il se trouvera des esprits assez malins pour ne faire attention qu'à cette bassesse, et oublier tout le reste. On ne doit rien dire qui démente ce que l'on a dit, et qui détruise la première idée qu'on a donnée. Longin reprend Hésiode de ce que dans le poème qu'il a intitulé : Le Bouclier, après avoir dit ce qu'il pouvait pour faire une peinture terrible de la déesse des Ténèbres, il gâte ce qu'il avait dit en ajoutant ces mots :

Une puante humeur lui coulait des narines.

Cette circonstance ne rend pas cette déesse terrible, qui était le dessein d'Hésiode, mais odieuse et dégoûtante.

Il faut donc cacher les défauts, ou pour mieux parler, puisque la vérité doit toujours paraître, il faut s'attacher à tourner les choses dont on veut donner une grande idée, de manière qu'elles paraissent par leur bel endroit. Zeuxis, pour représenter Hélène aussi belle que les poètes grecs la font dans leurs vers, étudia les traits naturels des plus belles personnes de la ville où il faisait cet ouvrage, et donna à son Hélène toutes les grâces que la nature avait partagées entre un grand nombre de femmes bien faites. Lorsqu'on est donc maître de son sujet, qu'on peut ajouter ou retrancher : qu'un poète, par exemple, entreprend de faire une description d’une tempête, il doit considérer tout de qui arrive dans les tempêtes, les circonstances, les suites, pour rapporter ce qui est de plus extraordinaire et de plus surprenant, comme le fait l'auteur des vers suivants :

Comme l'on voit les flots soulevés par l'orage,
Fondre sur un vaisseau qui s'oppose à leur rage,
Le vent avec fureur dans les voiles frémit,
La mer blanchit d'écume, et l'air au loin gémit :
Le matelot troublé, que son art abandonne,
Croit voir dans chaque flot la mort qui l'environne.

Les expressions du style sublime doivent être nobles, et capables de donner cette haute idée qu'on envisage comme sa fin Quoique la matière ne soit pas également noble dans toutes ses parties : néanmoins il faut garder une certaine uniformité de style. Dans un palais, il y a des appartements aussi bien pour les derniers officiers, que pour ceux qui approchent de la personne du prince. Il y a des salles et des écuries. Les écuries ne doivent pas être bâties avec autant de magnificence que les salles, cependant il y a quelque proportion entre tous les compartiments de cet édifice, et chaque partie, pour basse qu'elle soit, fait assez voir de quel tout elle est partie. Ainsi dans le style sublime, quoique les expressions doivent répondre à la matière : il faut néanmoins parler des choses qui ne sont que médiocres avec un air qui les relève de leur bassesse, parce qu'ayant dessein de donner une haute idée de son sujet, il est nécessaire que tout porte, pour ainsi dire, ses livrées, et lui fasse honneur, et que l'ouvrage entier fasse connaître dans toutes ses parties la qualité de ce sujet

Les écrivains ambitieux, pour avoir sujet de n'employer que ce style sublime, mêlent avec tout ce qu'ils traitent, des choses grandes et prodigieuses, sans prendre garde si l'invention de ces prodiges est fondée sur la raison. Les Grecs appellent ce vice teratologia. Florus qui a fait un petit abrégé de l'Histoire romaine, me fournit un exemple assez remarquable de cette tératologie. Il n'était question que de dire, comme fait Sextus Rufus : Que l'Empire romain s'était étendu jusques à l'Océan, par la conquête que Decimus Brutus avait faite de toute l'Espagne ; ce qu'il exprime ainsi en latin. Hispanias per Decimum Brutum obtinuimus, et usque ad Gades et Oceanum pervenimus. Florus prenant un vol plus élevé dit : Decimus Brutus aliquanto latius Gallaecos, atque omnes Gallaeciae populos, formidatumque militibus flumen oblivionis, peragratoque victor Oceani littore non prius signa convertit quam cadentem in maria solem, obrutumque aquis ignem non sine quodam sacrilegii metu et horrore deprehendit. Il grossit ainsi sa narration de prodiges : il s'imagine que les Romains ayant porté leurs conquêtes jusques aux extrémités des Espagnes, frémirent de peur, apercevant l'Océan, et qu'ils se crurent coupables d'avoir regardé avec des yeux téméraires le soleil dans son couchant, lorsqu'il semble éteindre ses feux dans les eaux de l'Océan.

Ce défaut est aussi appelé enflure, parce cette manière de dire les choses avec un air sublime qui ne leur convient point, est semblable à ce faux embonpoint des malades qui paraissent gras lorsque la fluxion les rend bouffis. Le caractère sublime est difficile : tout le monde ne peut pas s'élever au-dessus du commun, et continuer longtemps le même vol. Il est facile de s'élever par la grandeur des expressions ; mais si ces expressions ne sont pas soutenues par la grandeur du sujet, et remplies de choses solides, on les compare justement à ces grandes échasses qui font remarquer la petite taille de ceux qui s'en servent, en même temps qu'elles les élèvent. On peut bien par la machine d'une phrase faire monter une bagatelle fort haut ; mais elle tombe bientôt dans son néant, et cette élévation ne fait que l'exposer aux yeux de ceux qui ne l'auraient jamais aperçue, si elle était demeurée dans son obscurité. Cette affectation de donner un air de grandeur à toutes les choses que l'on propose, et de les revêtir de paroles magnifiques, fait naître ce soupçon aux personnes judicieuses, qu'un auteur a voulu cacher la bassesse de ses pensées sous cette vaine montre de grandeur. Aussi, comme dit Quintilien, plus un esprit est rampant et borné, plus il affecte de paraître élevé et fécond. Les petites gens affectent de paraître grands en s'élevant sur la pointe de leurs pieds. Ceux qui sont faibles, font le plus de rodomontades. Cette enflure du style, ces affectations de mots qui font du bruit, sont plutôt des témoignages de faiblesse que de force. Quo quisque ingenio minus valet, hos se magis attollere et dilatare conatur et statura breves in digitos eriguntur, et plura infirmi minantur ; nam et tumidos, et corrumptos, et tinnulos, et quocumque alio Cacozeliae genere peccantes certum habeo non virium, sed infirmitatis vitio laborare.

Longin donne pour exemple de l'enflure l'expression de Gorgias, qui a appelé Xerxès, le Jupiter des Perses ; et les vautours des sépulcres animés. Il compare les auteurs enflés à ces oiseaux qui s'élèvent si haut qu'on les perd de vue. Il dit qu'ils n'ont que du vent et de l'écorce, qu'ils ressemblent à un homme qui ouvre une grande bouche pour souffler dans une petite flûte. Cet habile rhéteur fait cette réflexion importante, qu'en matière d'éloquence il n'y a rien de plus difficile à éviter que l'enflure. Car comme en toutes choses naturellement nous cherchons le grand, et que nous craignons sur tout d'être accusés de sécheresse, ou de peu de force, il arrive je ne sais comment que la plupart tombent dans ce vice : fondés sur cette maxime commune,

Dans un noble projet on tombe noblement.

Un style enflé est ordinairement froid ; car lorsqu'on veut dire une grande chose, et que cependant on ne dit qu'une puérilité, au lieu d'échauffer on refroidit. Qui n'aurait pas été glacé par cet orateur, qui pour louer Alexandre le Grand, disait de lui qu'il avait conquis toute l'Asie en moins de temps qu'Isocrate n'en avait employé à composer son panégyrique ? Les grandes expressions, les mots magnifiques de plusieurs syllabes, une cadence sonore, élevée, conviennent aux grandes choses. Le style sublime demande des réflexions sérieuses, des sentences ; c'est-à-dire, des manières de s'exprimer ingénieuses, courtes, vives, qui par un tour non commun excitent l'attention. Mais pour cela il faut que le sujet soit digne de ces réflexions. Les figures conviennent au style sublime, parce que le sujet en étant grand, on ne peut l'envisager froidement ; n'être point touché et ému de ce qu'il y a en lui d'extraordinaire. Ainsi le discours qui exprime ces mouvements, est nécessairement figuré : mais ces figures marquent l'égarement, et pour ainsi dire, l'ivresse de celui qui entre dans de grandes passions sans raison. C'est assez parlé des défauts où tombent ceux qui emploient le style sublime mal à propos ; donnons au moins un exemple d'un discours qui en ait les bonnes qualités sans ces défauts. Monsieur Fléchier parle avec ces paroles magnifiques contre les juges qui ne s'acquittent que négligemment de leur devoir : Qui renversant l'ordre des choses, se font une occupation de leurs amusements, et qui ne donnent à leurs charges que les restes d'une oisiveté languissante, comme s'ils n'étaient juges que pour être de temps en temps sur les Fleurs de lys, où ils vont peut-être rêver à leurs divertissements passés dont ils ont encore l'imagination remplie, ou réparer par un mortel assoupissement les veilles qu'ils ont données à leurs plaisirs.

CHAPITRE X. Du style, ou caractère simple.

Il faut que les mots conviennent aux choses : ce qui est grand demande des mots qui donnent de grandes idées. C'est ce qui est difficile, non pour le choix de la matière, mais pour l'élocution. Il faut avoir une connaissance parfaite de la langue dans laquelle on écrit, pour écrire simplement, et se soutenir sans tomber. Il y a des termes et des tours qu'on n'emploie que dans les grandes occasions, ce qui fait le style sublime, ce sont les métaphores, les figures où l'on a une grande liberté. Mais quand il s'agit de dire quelque chose simplement ; c'est-à-dire, d'en parler comme l'on parle ordinairement, on est assujetti à l'usage ordinaire, qu'il faut par conséquent posséder en perfection pour réussir dans le style simple. C'est pourquoi on estime plus pour la pureté de la langue les lettres que Cicéron écrivait à ses amis, que ses harangues. Il en est de même de ce que Virgile a écrit dans ce style, comme sont ses Bucoliques.

Le caractère simple a donc ses difficultés. Le choix des choses n'y est pas difficile, comme nous l'avons dit, puisqu'elles doivent être communes et ordinaires ; mais c'est ce qui le rend difficile : car la grandeur des choses éblouit, et cache les défauts d'un écrivain. Quand on parle de choses rares et extraordinaires, on peut employer des métaphores, parce que l'usage ne donne point d'expressions assez fortes. Le discours peut être enrichi de figures, parce que ce qui est grand on ne l'envisage guère tranquillement et sans ressentir des mouvements d'admiration, d'amour ou de haine, de crainte ou d'espérance. Au contraire, si l'on n'a pour objet que les choses communes, on est obligé de n'employer que les termes propres et ordinaires : il n'est pas permis de figurer son discours ; il faut parler simplement, ce qui n'est pas sans difficulté. Car enfin, ceux qui écrivent ne peuvent ignorer que la liberté de recourir aux figures est souvent commode pour s'exempter de la peine de rechercher des mots propres qui ne se trouvent pas toujours. L'expérience fait connaître qu'il est plus facile de faire des figures, que de parler naturellement.

J'ai toujours observé que c'est le caractère des petits génies que l'affectation dans le discours ; un esprit élevé, solide, n'établit pas sa réputation sur des phrases, sur des expressions qui n'ont que le tour de rare. Pourquoi ne pas dire les choses d'une manière naturelle ? Pourquoi dire obscurément que nous nous devenons plus chers à mesure que nous sommes plus près de nous perdre ; pour dire que quand on est vieux, et sur le point de mourir, on ménage davantage la vie ? Cette pensée est-elle si rare, si mystérieuse, qu'il la fallût ainsi envelopper : il en est de même de cette expression : A parler sainement, nous nous sommes les premiers fâcheux dans un commerce trop long et trop sérieux avec nous-mêmes. Ne parlerait-on pas plus raisonnablement en disant simplement ce qu'on veut ici marquer : qu'on s'ennuie quand on est seul, si cette solitude dure longtemps ? Le fameux rhéteur que je cite souvent, Longin, remarque qu'un discours tout simple, exprime quelquefois mieux la chose, que toute la pompe et tout l'ornement : qu'on le voit dans les affaires de la vie ; une chose énoncée d'une façon ordinaire se faisant plus aisément croire ; car les expressions simples marquent un homme qui dit bonnement les choses, et qui n'y entend point de finesse. Je suppose que ces expressions renferment un sens qui n'a rien de grossier ni de trivial. Cet avis est de la dernière importance pour les conversations et pour les compositions ; on doit partout éviter de qui s'appelle phrase, et faire consister l'esprit à dire des choses raisonnables, et à les dire d'une manière naturelle, en se servant de termes propres que l'usage a établi, sans en affecter d'autres.

C'est donc dans ce que nous appelons le style simple, qu'un honnête homme doit s'exercer particulièrement. Or, il y a bien de la différence entre la simplicité et la bassesse qui n'est jamais bonne, et qu'il faut éviter. La matière du style simple n'a aucune élévation ; mais ce n'est pas à dire que le discours qui l'exprime doive être vil et méprisable. Elle ne demande pas les pompes et les ornements de l'éloquence, ni d'être revêtue d'habits magnifiques ; mais aussi elle rejette les façons de parler basses ; elle veut que les habits qu'on lui donne soient propres et honnêtes ; et ce qu'il faut bien remarquer, c'est que dans ce style on peut être sublime, penser et parler sublimement. Car, par le sublime, on ne doit pas entendre ce que les orateurs appellent le style sublime : mais cet extraordinaire, dit Longin, qui fait qu'un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime veut toujours de grands mots, mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de paroles. Une chose peut être dans le style sublime et n'être pourtant pas sublime ; c'est-à-dire, n'avoir rien d'extraordinaire, de surprenant. Le sublime demande donc quelque chose de nouveau et dans le tour, et dans la pensée. On donne ce quatrain comme un chef-d’œuvre en naïveté. L'expression en est simple, mais la pensée du poète, surprend, et donne en un mot plus d'idée que ne ferait un long discours.

Colas est mort de maladie ;
Tu veux que j'en pleure le sort ;
Hé bien, que veux-tu que j'en die ?
Colas vivait. Colas est mort
.

CHAPITRE XI. Du style médiocre.

Je ne dirai rien du caractère médiocre, parce qu'il suffit de savoir qu'il consiste dans une médiocrité qui doit participer de la grandeur du caractère sublime, et de la simplicité du caractère simple. Virgile nous a donné l'exemple de ces trois caractères. Son Enéide est dans le caractère sublime : il ne parle que de combats, de sièges, de guerres, de princes, de héros ? Tout y est magnifique ; les sentiments et les paroles : la grandeur des expressions répond à la grandeur du sujet. On ne lit rien dans ce poème qui soit ordinaire. Ce poète ne se sert point de termes que l'usage de la lie du peuple ait, pour ainsi dire, profanés. S'il est obligé de nommer les choses communes, il le fera par quelque tour particulier, par quelque trope ; par exemple, pour panis, du pain, il mettra Ceres, qui était la déesse des blés.

Le caractère des Eglogues est simple. Ce sont des bergers qui parlent, qui s'entretiennent de leurs amours, de leurs troupeaux, de leurs campagnes d'une manière simple, et qui convient à des bergers.

Les Géorgiques sont d'un caractère médiocre. La matière qu'il traite n'approche pas de celle de l'Enéide. Virgile ne parle point dans cet ouvrage de ces grandes guerres, de ces sanglants combats, et de l'établissement de l'Empire romain, qui sont le sujet de son Enéide ; mais aussi les Géorgiques ne sont pas ravalés jusques à la condition des bergers. Car dans ces Livres il pénètre dans les causes les plus cachées de la nature, il découvre les mystères de la religion des Romains ; il y mêle de la philosophie, de la théologie, de l'Histoire : ce qui l'oblige à tenir un milieu entre la majesté de son Enéide, et la simplicité de ses Bucoliques.

C'est dans ce style qu'on doit le plus s'exercer Le style grand et sublime n'est que pour les choses fort extraordinaires, et par conséquent qui sont hors de l'usage commun. La plupart des choses qui font le sujet de nos entretiens et de nos discours, sont médiocres. La question est donc de les envisager telles qu'elles sont, d'en juger raisonnablement IL y a des esprits de travers qui prennent les choses tout autrement qu'elles n e sont. Tantôt les collines leur paraissent des montagnes. Ils se récrient sur tout ; et tantôt ils regardent avec froideur les choses qui sont les plus dignes d'admiration. Il y a aussi des esprits grossiers qui ne découvrent rien, non pas même ce qui leur saute aux yeux. Un honnête homme, c'est-à-dire, un homme qui a du jugement, qui est délicat, voit ce que sont les choses, il ne lui échappe rien ; et ensuite il s'en forme des idées véritables. S'il en parle, il le fait naturellement, exprimant les idées qu'il en a avec les termes qui sont faits pour ces idées ; de sorte qu'on voit dans son style un esprit raisonnable et naturel qui n'outre rien, qui juge des choses comme il faut ; qui ne les fait point plus grandes ni plus petites qu'elles sont, et qui en parle dans les termes dont on se sert lorsqu'on n'y cherche point de façon, qu'on n'affecte rien, qu'on suit la raison, la bienséance, l'usage des honnêtes gens. C'est là le caractère d'un esprit poli, qu'on prend dans la conversation de ceux qui ont l'esprit naturel, bien fait, et que par conséquent on ne se peut empêcher d'aimer et d'honorer ; ce qui leur fait donner le nom d'honnêtes gens, à cause de l'honneur dont ils se rendent dignes. Il y a peu d'auteurs qui aient ce caractère ; c'est pourquoi, en lisant les livres, on y prend le plus souvent un caractère opposé, qui est celui de pédant. En lisant beaucoup Homère, on prend un style naturel. Les lettres de Cicéron, surtout celles qu'il a écrites à Atticus, les Satyres et les Epîtres d'Horace ; Virgile, Salluste, César donnent cette politesse. On voit dans ces ouvrages des modèles parfaits du style dont nous parlons Peu en jugent bien, car on n'aime que ce qui a un air de grandeur. On pardonne à un auteur cent endroits bas, si on en trouve un qui brille. Sénèque redresse un de ses amis qui avait ce mauvais goût, qui n'aimait que ce qui est élevé, et prenait pour bassesse l'égalité et la douceur qui sont les qualités du style médiocre. Les paroles de Sénèque renferment un grand sens. Humilia tibi videri dicis omnia, et parum erecta...Non sunt humilia illa, sed placida ; Sunt enim tenore quieto compositoque formata, nec depressa, sed plana. Deest illis oratorius vigor, stimulique quos quaeris, et subiti ictus sententiarum : sed totum corpus videris, quamvis sit incomutm, honestum est.

CHAPITRE XII. Styles propres à certaines matières. Qualités communes à tous ces styles.

Nous allons parler de styles particuliers qui sont affectés à certaines matières, comme sont les styles des poètes, des orateurs, des historiens, etc. Mais il et à propos de faire auparavant quelques observations sur les qualités qui sont communes à tous ces styles. Car de plusieurs écrivains qui s'exercent dans un même style, les uns sont plus doux, les autres sont plus forts : les uns sont fleuris, les autres sont austères. Voyons en quoi consistent ces qualités, et comment on les peut donner à un style lorsqu'elles conviennent à la nature du sujet.

La première de ces qualités est la douceur. On dit qu'un style est doux lorsque les choses y sont dites avec tant de clarté que l'esprit ne fait aucun effort pour les concevoir, comme nous disons que le penchant d'une montagne est doux, lorsque l'on y monte sans peine. Pour donner cette douceur à un style, il ne faut rien laisser à deviner au lecteur. On doit débrouiller tout ce qui pourrait l'embarrasser ; prévenir ses doutes. En un mot, il faut dire les choses dans l'étendue qui est nécessaire, afin qu'elles soient aperçues ; ce qui est petit se dérobant à la vue. J'ai dit dans le Livre précédent de quelle manière on adoucissait la cadence et la prononciation du discours. La douceur du nombre contribue merveilleusement à celle du style, elle peut avoir plusieurs degrés. On dit d'un auteur qui écrit avec une douceur extraordinaire, que son style est tendre et délicat. Je ne veux pas oublier ici qu'il n'y a rien qui contribue davantage à la douceur du style, que le soin d'insérer où il faut, toutes les particules nécessaires, pour faire apercevoir la suite et la liaison de toutes les parties du discours. On donne pour modèle d'un style doux Hérodote dans la langue grecque, et dans la latine Tite-Live.

La seconde qualité est la force. Cette qualité est entièrement opposée à la précédente : elle frappe fortement l'esprit, elle l'applique, et le rend extrêmement attentif. Pour rendre un style fort, il faut se servir d'expressions courtes, qui signifient beaucoup, et qui réveillent plusieurs idées. Les auteurs grecs et latins, comme Thucydide et Tacite, sont pleins d'expressions fortes. Elles sont rares dans le français ces expressions. Notre langue aime que le discours soit naturel, libre, et un peu diffus ; c'est pourquoi on ne doit pas s'étonner que les traductions françaises des auteurs grecs et latins soient plus abondantes en paroles que les originaux, puisqu'on ne peut pas se servir d'expressions si courtes et serrées, selon le génie de notre langue, qui veut qu'on développe toutes les idées que le mot grec ou latin renferme. Saint Paul, par exemple, dit d'une manière noble, qu'il est près de mourir, se servant de cette expression, ... que la version latine rend par ces mots ; Ego enim jam delibor. Pour traduire en français ce passage, il faut nécessairement le faire de cette manière : Car pour moi, je suis comme une victime qui a déjà reçu l'aspersion pour être sacrifiée. Toutes ces paroles ne font que développer les idées que donne le mot grec lorsqu'on considère sa force avec toute l'attention nécessaire

Je le pensais ainsi lorsque j'ai fait imprimer ce livre les premières fois. Je crois à présent qu'il faut traduire : Car pour moi, je suis comme une victime, dont le sacrifice va être bientôt achevé : déjà on fait l'effusion de mon sang. Saint Paul fait allusion aux sacrifices judaïques. Il n'est point vrai qu'on fit aucune aspersion sur la tête de la victime, comme cela se pratiquait chez les Gentils. Après la mactation on versait le sang de la victime au pied de l'Autel ; et c'est de cette action que le verbe [grec] donne l'idée. Ensuite on coupait la victime, on la partageait ; et c'est ce que saint Paul appelle tempus resolutionis mea : le temps de la séparation de son âme d'avec son corps.

La troisième qualité rend un style agréable et fleuri. Cette qualité dépend en partie de la première, et elle en veut être précédée, l'esprit ne se divertissant pas lorsqu'il s'applique trop fortement. Les tropes et les figures sont les fleurs du style. Les tropes font concevoir sensiblement les pensées les plus abstraites. Ils font une peinture agréable de ce que l'on voulait signifier. Les figures réveillent l'attention, elles échauffent, elles animent les lecteurs, ce qui lui est agréable ; le mouvement étant le principe de la vie et du plaisir ; la froideur au contraire mortifiant toutes choses. Quinte-Curce est fleuri.

La dernière qualité est austère, elle retranche du style tout ce qui n'est pas absolument nécessaire, elle n'accorde rien au plaisir, elle ne souffre aucun ornement ; et comme un juge de l'ancien aréopage, elle ne permet pas que le discours soit animé ; elle en bannit tous les mouvements capables d'attendrir les cœurs. Lorsque l'austérité va trop loin, elle dégénère en sécheresse.

L'on doit faire en sorte que le style ait des qualités qui soient propres au sujet que l'on traite. Vitruve, cet excellent et judicieux architecte qui vivait sous Auguste, remarque que dans la structure des temples on suivait l'ordre qui exprimait le caractère de la divinité à qui le temple était dédié. Le dorique qui est le plus solide et le plus simple, était employé dans les temples de Minerve, de Mars et d'Hercule ; les délicatesses et les ornements des autres ordres ne convenant pas à la déesse de la sagesse, au dieu des combats, ni à l'exterminateur des monstres. Les temples de Vénus, de Flore, de Proserpine, et des nymphes étaient bâtis selon l'ordre corinthien, qui est tendre, délicat, chargé de festons, de feuillages, et paré de tous les ornements de l'architecture. L'ordre ionique était consacré à Diane et à Junon, et aux autres dieux ; les règles de cet ordre donnent le caractère de leur humeur. Il tient un milieu entre la solidité de l'ordre dorique, et la gentillesse du corinthien. Il en est de même du discours, les fleurs et les gentillesses de l'éloquence ne sont pas propres pour un sujet grave et plein de majesté. L'austérité du style est importune lorsque la matière permet de rire : la force des expressions est inutile quand les esprits se gagnent par la douceur, et qu'il n'est pas besoin de les combattre ni de les forcer.

CHAPITRE XIII. Quel doit être le style des orateurs.

Il semble que ceux qui ont traité jusqu'à présent de l'art de parler, n'aient écrit que pour les orateurs. Ils ne donnent des préceptes que pour leur style, et ceux qui étudient cet art regardent l'abondance et la richesse des expressions que nous admirons dans le discours des grands orateurs, comme le principal et l'unique fruit de leur étude. Il est vrai que l'éloquence paraît avec éclat dans ce style ; ce qui m'oblige de lui donner la première place.

Les orateurs parlent ordinairement pour éclaircir des vérités obscures ou contestées ; ce qui demande un style diffus, puisque dans cette occasion il est nécessaire de dissiper tous les nuages et toutes les obscurités qui les cachent Ceux qui entendent parler un orateur, ne prennent pas autant d'intérêt que lui dans la cause qu'il défend ; ils ne sont donc pas toujours attentifs, ou n'ayant pas l'esprit assez vif, ils ne conçoivent qu'avec peine ce qu'on leur dit. L'orateur est donc obligé de redire les mêmes choses en plusieurs manières, afin que si les premières paroles n'ont pas porté coup, les secondes fassent l'effet qu'il souhaite.

Mais cette abondance ne consiste pas dans une multitude d'épithètes, de mots, et d'expressions entièrement synonymes. Pour persuader une vérité, pour la faire comprendre par les plus grossiers, et la faire apercevoir aux esprits les plus distraits ; il faut la représenter sous plusieurs faces différentes, avec cet ordre que les dernières expressions soient plus fortes que les premières, et ajoutent quelque chose au discours ; de sorte que sans être ennuyeux, on rende sensible et palpable ce que l'on voulait faire connaître. Un habile homme s'accommode à la capacité des auditeurs, il s'arrête aux choses qui sont obscures, et il ne les quitte point jusques à ce qu'elles soient entrées dans leur esprit, et qu'elles s'y soient établies.

Les vérités qui se démontrent dans les plaidoyers et dans les harangues, ne sont pas de la nature des vérités mathématiques. Ces dernières ne dépendent que d'un très petit nombre de principes certains et infaillibles. Les premières dépendent d'une multitude de circonstances qui, séparées, n'ont pas de force, et qui ne peuvent convaincre que lorsqu'elles sont ramassées et unies ensemble. On ne peut les ramasser sans art, et c'est où paraît l'adresse des orateurs. Ils ménagent les moindres circonstances, et souvent ils font le fondement de leur preuve d'une particularité qu'un autre aurait rebutée, et n'aurait daigné employer. Pourquoi Cicéron grossit-il ses oraisons de circonstances qui semblent inutiles et basses ? A quoi bon rapporter que Milon changea de souliers, qu'il prit ses habits de campagne, qu'il partit tard, attendant sa femme, laquelle fut longtemps à se préparer, selon la coutume des femmes ? C'est que cette peinture simple et naïve qu'il fait sans oublier les moindres traits de l'action qu'il veut mettre devant les yeux des juges, persuade efficacement qu'on ne peut rien apercevoir dans la conduite de Milon qui le fasse soupçonner d'avoir prémédité d'assassiner Clodius, comme prétendaient ses ennemis.

Les grands orateurs n'emploient que des expressions riches, capables de faire valoir leurs raisons. Ils tâchent d'éblouir les yeux et l'esprit, et pour ce sujet ils ne combattent qu'avec des armes brillantes. L'usage ne leur fournissant pas toujours des mots propres pour exprimer le jugement qu'ils font des choses, et pour les faire paraître aussi grandes qu'elles sont : ils ont recours aux tropes, qui leur servent encore à donner telle couleur qu'ils désirent à une action, à la faire paraître petite ou grande, louable ou méprisable, juste ou injuste, selon que les termes métaphoriques dont ils se servent, la relèvent ou l'abaissent. Mais l'abus qu'ils font de cet art les rend souvent ridicules. On n'a pas le droit de déguiser une action, de l'habiller comme l'on veut, de donner le nom de crime à une faute excusable, et d'en parler comme d'une faute légère, si elle est criminelle. Les mots de crimes et de fautes donnent des idées contraires. Si l'on n'applique ces termes avec justesse, on doit passer ou pour n'avoir pas de jugement, ou pour avoir peu de bonne foi. Les personnes sages qui écoutent, s'attachent aux choses, et avant que de se laisser persuader par les mots, elles examinent s'ils conviennent J'admire ces déclamateurs qui croient avoir triomphé de leur ennemi, quand ils se sont raillés de ses raisons, l'avoir chargé d'injures, et qu'ils ont épuisé toutes les figures de leur art pour le représenter tel qu'ils veulent qu'il paraisse.

Mais aussi un orateur ne doit pas être froid et indifférent. On ne peut défendre fortement une vérité, si l'on ne s'intéresse dans sa défense. Un discours est languissant quand il ne part pas d'un cœur ardent pour la vérité, dont il a pris le parti. Nous avons montré dans le second Livre, que comme la nature fait prendre aux membres du corps des postures pores à attaquer et à se défendre dans un combat singulier, elle fait aussi que l'on figure son discours, et qu'on lui donne des tours propres à soutenir une vérité contestée, à l'établir, et à réfuter ce qu'on lui oppose. Aussi vous voyons qu'il n'y a rien de plus figuré que le discours d'un grand orateur qui entre dans tous les sentiments de celui dont il plaide la cause, et se revêt de toutes ses affections

C'est la qualité des choses dont il parle, qui doit régler son style : lorsque les choses le méritent, il doit s'échauffer, on attend de lui de la véhémence. Par exemple, quand il déclame contre le vice, contre les crimes énormes, il ne le doit pas faire faiblement, comme le dit Sénèque écrivant à un de ses amis. Desideres, inquis, contra vitia aliquid aspere dici, contra pericula animose, contra fortunam superbe, contra ambitionem contumeliose. Volo luxuriam objurgari, libidinem traduci, impotentiam frangi : sit aliquid oratorie acre, tragice grande, comice exile. Ces paroles latines disent beaucoup : elles peuvent tenir lieu de plusieurs préceptes.

La clarté est particulièrement nécessaire à un orateur ; mais il doit prendre garde qu'en voulant trop dire il ne répète les mêmes choses, et qu'ainsi il ne fatigue. On n'aime pas à entendre rebattre ce que l'on sait déjà. Ce qui est trop serré et n'est pas expliqué, n'est pas entendu. D'un autre côté ce qui s'entend aisément est méprisé. La difficulté est donc de trouver le juste milieu. Aussi il se peut faire que deux orateurs, après s'être entendus, tous deux eurent raison de se dire l'un de l'autre, après qu'ils eurent parlé : le premier du second : Les eaux claires ne sont jamais profondes :le second du premier : Les eaux profondes ne sont jamais claires ; se reprochant réciproquement leurs défauts, celui-là à l'autre d'être superficiel, et l'autre à celui-ci d'être obscur. Est-il nécessaire que j'avertisse que c'est une extravagance, ou un orgueil mal entendu que d'affecter l'obscurité pour faire mine qu'on dit de grandes choses ? La réputation est facile à acquérir à ce prix-là ; mais il faut parler devant de sortes de gens, qui effectivement n'admirent que ce qui est énigmatique, et ce qu'ils n'entendent point. Aussi, comme il ne s'en rencontre que trop ; je ne m'étonne pas s'il s'est trouvé un mauvais maître qui donnait pour préceptes à ses écoliers, de jeter de l'obscurité sur leurs écrits, sans doute pour paraître merveilleux. Son mot ordinaire était, obscurcissez ce que vous dites. Quintilien parle de ce mauvais rhéteur, à qui les choses paraissaient d'autant meilleures, qu'il avait peine à les entendre. Cela doit être bien excellent ; car je ne l'entends pas moi-même. Tanto melior, ne ego quidem intellexi.

Pour le nombre, ou cadence propre à l'orateur, son discours doit être périodique de temps en temps ; les périodes se prononçant avec plus de majesté, elles donnent du poids aux choses.

CHAPITRE XIV. Quel doit être le style des historiens.

Après les harangues, il n'y a point de sujet où l'éloquence se fasse davantage admirer, que dans l'Histoire ; car c'est le métier de l'orateur d'écrire l'Histoire, comme dit Cicéron : Historia opus est maxime oratorium. C'est par sa bouche que les actions des grands hommes doivent être publiées ; c'est son style qui en conserve la mémoire à la postérité. Les principales qualités du style historique sont la clarté et la brièveté. Un historien éloquent fait une vive peinture de l'action qu'il rapporte ; il n'en oublie aucune notable circonstance. Celui qui est sec ou aride, ne représente que la carcasse des choses, il ne les dit qu'à demi : ainsi son Histoire est maigre et décharnée. Quand on rapporte un combat qui a été suivi d'une victoire signalée, ce n'est pas être historien que de dire simplement que l'on a combattu : il faut rapporter les causes de la guerre, dire comment elle s'est allumée, faire connaître l'intérêt des Princes, leurs forces Il faut faire une description du lieu du combat, particulièrement si ce lieu a été cause de quelque accident considérable, et découvrir tous les stratagèmes dont on s'est servi. Mais il faut sur toute chose que l'Histoire soit comme un miroir fidèle qui rend les objets tels qu'ils se présentent à lui, sans augmentation ni diminution de leur grandeur naturelle.

La brièveté contribue à la clarté : je ne parle point de celle qui consiste dans les choses, et dans un choix de ce qu'il faut dire et de ce qu'il faut négliger. Le style d'un historien doit être coupé, dégagé de longues phrases, et de ces périodes qui tiennent l'esprit en suspens. Il faut que son cours soit égal, et qu'il ne soit point interrompu par ces figures extraordinaires, par ces grands mouvements qui sont défendus à un historien dont le devoir est d'écrire sans passion. Ce n'est pas qu'un historien qui est bon orateur, ne puisse faire usage de son éloquence. L'occasion s'en présente assez souvent. Comme il est obligé de rapporter ce qui a été dit, aussi bien que ce qui a été fait, il y a des harangues à faire dans l'Histoire, où les figures sont nécessaires pour peindre la passion.

CHAPITRE XV. Quel doit être le style dogmatique.

Le zèle que l'on a pour la défense d'une vérité contestée, cause dans l'âme des mouvements qui font qu'elle se tourne de tous côtés, qu'elle cherche partout des armes, et qu'elle emploie toutes les forces de l'éloquence pour triompher de ses adversaires. Dans les matières dogmatiques, où pour auditeurs on n'a que des personnes dociles, qui reçoivent ce qu'on leur dit comme ils recevraient des oracles, ces sujets de zèle et de chaleur ne se présentent point. Dans un traité de géométrie, quel sujet aurait-on de s'échauffer ? Les vérités qu'on y démontre sont évidentes. Elles n'empruntent point leur clarté des lumières de l'éloquence : il ne faut que les proposer. Ce n'est pas comme dans les procès, où la vérité est fâcheuse aux uns, et avantageuse aux autres, et où étant reconnue, elle enrichit l'un, et appauvrit l'autre. Qui est celui qui prend intérêt à contester ou à défendre une proposition de géométrie ? Les géomètres démontrent que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits. Que cela soit vrai ou faux, cela ne fait ni bien ni mal à personne, l'on ne s'y oppose point. C'est pourquoi le style d'un géomètre doit être simple, sec, et dépouillé de tous les mouvements que la passion inspire à l'orateur. Outre que plus une vérité est claire, et conçue avec évidence, plus on est déterminé à l'exprimer d'une même façon, et en peu de paroles.

En traitant la physique et la morale, on peut prendre une manière d'écrire moins sèche que ce style des géomètres. Un homme qui s'applique à résoudre un problème de géométrie, à trouver une équation d'algèbre, ne peut souffrir ces paroles qui ne sont placées dans le discours que pour l'ornement, qui amusent et le détournent de son application. Mais la physique et la morale ne sont pas des matières si épineuses, qu'elles rendent de mauvaise humeur les lecteurs. Il n'est donc pas nécessaire que le style de ces sciences soit si sévère.

Les vérités qui se démontrent dans les sciences profanes, sont stériles ; et peu importantes. Les passions ne sont justes et raisonnables que lorsqu'elles portent l'âme, et la poussent à chercher un bien solide, et à fuir un mal véritable ; c'est donc une chose assez ridicule de se passionner pour soutenir ces vérités qui ne font ni bien ni mal, d'en parler avec des emportements, des transports et des figures que le bon sens veut qu'on réserve à d'autres occasions. Je ne puis souffrir ceux qui se passionnent pour défendre la réputation d'Aristote, qui disent des injures à ceux qui n'estiment pas assez Cicéron, qui font des exclamations et des figures contre ceux qui se trompent en parlant des habits des Grecs et des Latins. Mais aussi je ne puis dissimuler que c'est avec peine que je lis les ouvrages de ces théologiens qui parlent avec autant de froideur e de sécheresse, des principales vérités de notre religion, que si elles n'étaient importantes à personne. C'est une espèce d'irréligion que d'envisager les choses de Dieu sans des mouvements d'amour, de respect et de vénération qui se fassent paraître au dehors. On ne peut assister aux saints Mystères que dans une posture respectueuse Ceux qui se mêlent de parler de théologie, qui veulent instruire, doivent imiter le Maître des maîtres Jésus-Christ : il éclairait l'esprit, et touchait la volonté ; il embrasait le cœur de ses disciples en même temps qu'il les enseignait, et c'était à ce feu Divin qu'il allumait dans leurs cœurs, que ses Disciples le reconnaissaient. Nonne cor erat ardent in nobis dum nobiscum loqueretur in via? Avec quelle froideur les plus dévots listent-ils les écrits de la plus grande partie des Scolastiques ? On n'y trouve rien qui réponde à la majesté des choses qu'ils traitent. Leurs expressions sont rampantes, leur style languissant et sans mouvement. L'Ecriture Sainte est majestueuse : les écrits des Pères portent les traits de l'amour dont ils brûlaient pour les saintes vérités qu'ils enseignent. Lorsque le cœur est plein de feu, les paroles qui en sortent sont ardentes.

CHAPITRE XVI. Quel doit être le style des poètes.

On donne toute liberté aux poètes, ils ne s'assujettissent point aux lois de l'usage commun ; et ils se font un nouveau langage. Il est facile de justifier cette liberté. Les poètes veulent plaire, et surprendre par des choses extraordinaires et merveilleuses : ils ne peuvent arriver à ce but qu'ils se proposent, s'ils ne soutiennent la grandeur des choses par la grandeur des paroles. Tout ce qu'ils disent étant extraordinaire, les expressions qui doivent égaler la dignité de la matière, doivent être extraordinaires, et éloignées des expressions communes. Les hyperboles et les métaphores sont absolument nécessaires dans la poésie, l'usage de fournissant pas des termes assez forts. Le tour du discours poétique doit être aussi figuré pour la même raison ; car la dignité de la matière remplissant l'âme du poète de transports d'estime et d'admiration, le cours de ses paroles ne peut être égal ; il est nécessairement interrompu par les flots de ces grands mouvements dont son esprit est agité. Aussi lorsque le sujet de ses vers n'a rien qui puisse causer ces fougues et ces transports, comme dans les comédies, dans les églogues, et dans quelques autres espèces de vers dont la matière est basse, son style doit être simple et sans figures. C'est la qualité des choses qui sont grandes et rares, qui excuse et autorise la manière de parler des poètes ; car si ces choses sont communes, il ne leur est pas plus permis qu'à un historien de s'éloigner de l'usage commun.

On n'aime pas ordinairement les vérités abstraites, qui ne s'aperçoivent que par les yeux de l'esprit. Nous sommes tellement accoutumés à ne concevoir que ce que les sens nous présentent, que nous sommes incapables de comprendre un raisonnement s'il n'est établi sur quelque expérience sensible : de là vient que les expressions abstraites sont des énigmes à la plupart des gens ; et que celles-là plaisent qui forment dans l'imagination une peinture sensible de ce qu'on leur veut faire concevoir. C'est pourquoi les poètes dont le but principal est de plaire, n'emploient que ces dernières expressions : et c'est pour cette même raison que les métaphores, qui rendent les choses sensibles, sont si fréquentes dans leur style.

Lorsqu'un poète est une fois échauffé, il ne considère plus les choses dans leur état naturel. Il en fait des personnes, il leur donne des corps et des âmes.

Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre.
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre :
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots.

Cela touche d'une autre manière que les expressions communes. Quand un poète vient à parler de la guerre, et qu'il dit que Bellone, déesse de la guerre, porte la terreur et l'épouvante dans toute une armée, que le dieu Mars anime l'ardeur des soldats ; ces manières de dire les choses font bien une autre impression sur les sens, que celles-ci dont on se sert dans l'usage ordinaire : Toute l'armée fut épouvantée : les soldats étaient animés au combat. Chaque vertu, chaque passion est une divinité dans la poésie. Minerve est la prudence. La crainte, la colère, l'envie, sont des furies. Ces noms de crainte, de colère, d'envie, quand on ne considère que les idées que l'usage y a jointes, ne font pas grande impression. Mais on ne peut se représenter la déesse de la colère avec ses yeux pleins de fureur, ses mains teintes de sang, ces flammes qui sortent de sa bouche, ces serpents sifflants autour de sa tête, cette torche allumée qu'elle tient à la main, sans frémir

Dans les poésies saintes ; c'est-à-dire, dans celles mêmes qui se chantaient devant le Sanctuaire, les Prophètes se servaient de manières à peu près semblables pour se rendre intelligibles à la populace. David fait concevoir comme Dieu l'avait secouru et protégé contre ses ennemis, d'un style qui est aussi vif et aussi hardi que celui des poètes profanes dont nous venons de parler. Il représente Dieu qui descend du Ciel, et vient combattre pour sa défense.

En cette extrémité dernière
J'invoquai le Seigneur, j'eus recours à mon Dieu,
Et voilà que de son haut lieu
Il entendit ma voix, il ouït ma prière.

Pour moi ses forces il assemble :
Ces hauts monts dont l'orgueil s'élève jusqu'aux Cieux
Agitent leurs fronts glorieux ;
Et jusqu'au fondement toute la terre tremble.

De courroux son visage fume,
De ses yeux irrités sort un feu dévorant,
Qui court comme un affreux torrent,
Et tout de qu'il rencontre aussitôt il l'allume.

Les Cieux pour le laisser descendre
Abaissent par respect leurs grands cercles voûtés.
Et sous ses pas de tous côtés
Les nuages épais commencent de s'étendre.

Les chérubins qui de sa gloire
Sont avec tant d'ardeur les Ministres savants,
Tirent sur les ailes des vents,
Son char, où sa puissance attache la victoire.

Il cache sa Majesté sainte
Sous un noir pavillon fait de sombres brouillards
 ;
Qui, comme de fermes remparts,
Font autour de son trône une effroyable enceinte.

La prose endort, la poésie réveille. Les narrations que font les poètes sont interrompues par des exclamations, par des apostrophes, par des digressions, et par mille autres figures qui entretiennent l'attention. Ils ne regardent jamais les choses que par les endroits capables de charmer. Ils n'en aperçoivent que la grandeur et la rareté : ils ne considèrent rien de tout ce qui pourrait refroidir la chaleur de leur admiration ; ce qui fait qu'ils sortent, pour ainsi dire, d'eux-mêmes, et que se laissant aller au feu de leur imagination, ils deviennent semblables à une Sibylle, qui était pleine d'un esprit extraordinaire, ne parlait plus le langage ordinaire des hommes.

Sed pectus anhelat,
Et rabie fera corda tument, majorque videri,
Nec mortale sonans, afflata est numine quando
Jam propiore Dei.

La cadence des vers leur donne une force particulière ; d'où vient que les mêmes choses insipides en prose, sont piquantes en vers. Eadem neglegentius audiuntur, minusque percutiunt, quamdiu soluta oratione dicuntur : ubi accessere numeri, et egregium sensum astrinxere certi pedes, eadem illa sententia velut lacerto excussa torquetur. Mais pesez bien ce que dit ici Sénèque, qu'il faut que les vers renferment quelque beau sentiment ; car il en est de la poésie comme de toutes les autres choses que le seul plaisir fait rechercher. Ce n'est pas assez qu'elles soient bonnes, il faut qu'elles soient agréables. Aussi on ne peut lire un poète qui n'est que médiocre.

CHAPITRE XVII. Des ornements, premièrement de ceux qu'on peut nommer naturels

Il semble que nous n'avons travaillé jusqu'à présent qu'à rendre solides les ouvrages qu'on a entrepris, sans penser à leur embellissement. On se trompe ; car la beauté, ainsi que l'a dit un Ancien, n'est autre chose que la fleur de la santé. Les fleurs sont un effet et une marque du bon état de la plante qui les a produites. Les ornements du discours naissent pareillement de sa santé ; c'est-à-dire, de la justesse avec laquelle il a été composé. Ainsi il ne faut point d'autres règles pour parler avec ornement, que celles que nous avons données pour parler juste.

La même chose reçoit différents noms, selon les différentes faces par lesquelles on la regarde. Quand on considère la beauté en elle-même, c'est la fleur de la santé ; mais quand on la considère par rapport à ceux qui jugent de cette beauté, on peut dire que la véritable beauté est ce qui plaît aux honnêtes gens, qui sont ceux qui jugent raisonnablement des choses. Il n'est pas difficile de déterminer ce qui plaît, et en quoi consiste ce que l'on appelle, un je ne sais quoi, que l'on sent dans la lecture des bons auteurs ; car si on réfléchit un peu sur ce sentiment, on trouve que le plaisir que l'on sent dans un discours bien fait, n'est causé que par cette ressemblance qui se trouve entre l'image que les paroles forment dans l'esprit, et les choses dont elles sont la peinture. De sorte que c'est la vérité qui plaît ; car la vérité d'un discours n'est autre chose que la conformité des paroles qui le composent avec les choses. Ainsi lorsque cette conformité est extraordinairement parfaite, le discours est extraordinairement parfait.

L'harmonie contribue à la beauté. Le discours est un instrument qui est fait pour signifier ce que l'on pense : cet instrument plaît quand il produit l'effet que l'on en attend, et qu'il le fait d'une manière facile. Nous avons fait voir ailleurs qu'un discours qui se prononce facilement, donne du plaisir. D'où l'on peut conclure qu'il n'y a rein de véritablement beau dans un discours, que ce qui est utile, soit pour la clarté des expressions, soit pour la facilité de la prononciation. Il est constant que dans les ouvrages de la nature, tout ce qui est beau, est accompagné d'une grande utilité. Dans un verger la disposition des arbres qui sont plantés à la ligne, et en échiquier, est agréable et utile ; car elle fait que la terre communique également son suc à tous ces arbres. Arbores in ordinem certaque intervalla redacta placent quincunce nihil speciosius est, sed id quoque prodest ut succum terrae aequaliter trahent. Dans un bâtiment les colonnes qui en font le principal ornement, y sont si nécessaires, et leur beauté est si étroitement liée avec la solidité de tout l'édifice, qu'on ne peut les renverser sans le ruiner entièrement.

Cependant nous sommes obligés de reconnaître qu'outre cette beauté naturelle, il y a de certains ornements que nous pouvons appeler artificiels, en les comparant à ceux dont les personnes bien faites, accompagnent les grâces naturelles de leur visage. Il faut avouer que dans les ouvrages des écrivains les plus judicieux, on trouve de certaines choses qu'on pourrait retrancher sans faire tort au sens de leurs discours, sans en troubler la clarté, sans en diminuer la force. Elles n'y sont placées que pour l'embellissement, et elles n'ont point d'autre utilité que celle d'arrêter l'esprit du lecteur par le plaisir qu'il reçoit de sa lecture, et de faire qu'il s'applique plus volontiers. Souvent après avoir dit tout ce qui est nécessaire, on ajoute quelque chose d'agréable. Après que les mots et les expressions sont assez bien arrangées, et qu'elles se peuvent prononcer commodément, on fait davantage, on les mesure, et on leur donne une cadence agréable aux oreilles. La nature se joue quelquefois dans ses ouvrages, toutes les plantes ne portent pas des fruits, quelques-unes n'ont que des fleurs.

CHAPITRE XVIII. Des ornements artificiels.

Les ornements artificiels consistent dans les tropes, dans les figures, dans un arrangement harmonieux des paroles qui composent le discours, dans des pensées spirituelles conçues en des termes rares, dans des allusions, et des applications ingénieuses de passages de quelque auteur fameux. Allons jusqu'à la source du plaisir que donnent ces ornements. L'homme étant fait pour la grandeur, tout ce qui en porte les marques, donne du plaisir. Ainsi la fécondité, la richesse des expressions, les grandes périodes, les grands mots, les figures hardies, les pensées relevées sont agréables. De cette inclination que nous avons pour la grandeur, vient cet amour que nous avons pour tout ce qui est rare et extraordinaire. La capacité de notre cœur est infinie, il n'y a que Dieu qui la puisse remplir. Toutes les choses communes, et que nous avons mesurées, pour ainsi dire, avec cette capacité, nous doivent donc paraître petites, et nous dégoûter. Ce qui n'arrive pas si tôt quand les choses sont extraordinaires, parce que nous n'en avons point encore trouvé les bornes, ainsi elles nous plaisent. Il semble que tout ce qui se présente à nous d'extraordinaire, est ce qui nous va satisfaire. C'est pour cette raison que les métaphores et les figures, qui sont des manières de parler extraordinaires, et généralement toutes les expressions qui ne sont pas communes, nous sont agréables.

Nous avons aussi naturellement de l'estime et de l'amour pour ce qui est fait avec esprit, et ce qui marque quelque rare perfection. Ainsi quand un auteur dit sur un sujet quelque chose qui ne vient pas dans la pensée de tout le monde, quand il se sert adroitement d'un passage de quelque auteur, qu'il l'applique bien, qu'il fait quelque allusion spirituelle, qu'il s'exprime heureusement, il plaît, parce que ce sont là des marques de son esprit, qui brille dans son ouvrage.

De là vient encore que les imitations ingénieuses sont souvent aussi agréables que la vérité même. Ne prend-on pas autant de plaisir à entendre un homme qui imite fort bien la voix d'un rossignol, que le rossignol même ? Quand un orateur se sert de quelque expression qui n'est pas naturelle, et qui néanmoins fait concevoir les choses, cette imitation est agréable, l'adresse avec laquelle il s'est servi de cette expression, qui n'était pas faite pour cet usage, plaît. C'est pour cela que les allusions sont agréables ; mais ce n'est pas la seule beauté de l'esprit de l'auteur qui charme dans ces occasions ; un lecteur spirituel s'estime, parce qu'il remarque qu'il a lui-même de l'esprit, puisqu'il a pu apercevoir la pensée de l'auteur au travers du voile de l'allusion dont il l'avait couverte.

Les emblèmes doivent êtres mises dans le rang de ces expressions ingénieuses, qui font concevoir d'une manière courte et rare ce que veut dire celui qui les propose. Il plaît, parce qu'il se sert adroitement de quelque peinture sensible pour faire concevoir une pensée spirituelle. Comme dans cet emblème qu'un sujet prit pour symbole de la fidélité à son Prince, à qui il demeura attaché après que ce Prince fut tombé dans une disgrâce fâcheuse. Le corps de cet emblème était un lierre qui embrassait le tronc d'un chêne, et qui demeurait enlacé après que le chêne avait été renversé par terre, avec ces mots : Heretque cadenti. Les hommes ne conçoivent qu'avec une application pénible les choses spirituelles ; les expressions sensibles qui leur épargnent cette peine, leur sont agréables ; c'est pourquoi les emblèmes qui sont des peintures sensibles, plaisent. Pour cette même raison, comme nous l'avons dit souvent, les métaphores qui sont prises des choses sensibles, sont mieux reçues, et quelquefois sont plus claires que les expressions ordinaires.

Enfin un discours figuré, et qui porte les caractères d'un esprit animé, doit causer un plaisir secret : car, comme nous avons vu, la nature a mis les passions dans le cœur de l'homme, comme des armes dont il se peut servir pour repousser le mal, et pour acquérir ce qui lui est avantageux. Ainsi le mouvement de ces passions qui sont si utiles pour sa conservation, est toujours accompagné de quelque plaisir secret. Une trop grande tranquillité de l'âme cause de l'ennui. On aime à ressentir quelques petites émotions, quand on ne craint point d'ailleurs aucune fâcheuse suite. Selon ce qu'on a dit, les figures impriment dans l'esprit des lecteur les passions dont elles sont les caractères. Un discours figuré doit donc être beaucoup plus agréable qu'un discours uni. On ne lit jamais les vers suivants sans ressentir des mouvements de tendresse et de douleur. Virgile fait dans ces vers la peinture de Nisus, lorsque Volcens s'avançant l'épée à la main contre Euriale qu'il croyait auteur de la mort de Tagus : Nisus, pour mettre à couvert de ce danger Euriale son ami, déclare que c'est lui qui a tué Tagus, et se présente pour recevoir le coup dont Volcens allait frapper Euriale.

Me me, adsum qui feci, in me convertite ferrrum,
O Rutuli : mea fraus omnis, nihil iste nec ausus,
Nec potuit : coelum hoc et conscia sydera testor ?
Tantum infelicem nimium dilexit amicum
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CHAPITRE XIX. Des faux ornements.

L'on trouve peu de personnes qui examinent avec jugement les choses qui se présentent. On se laisse surprendre par les apparences. Ainsi, parce que les grandes choses sont rares et extraordinaires, les hommes se forment une telle idée de la grandeur, que tout ce qui a un air extraordinaire, leur paraît grand. Ils n'estiment ensuite que ce qui n'est pas commun ; ils méprisent les manières de parler naturelles Ils aiment les grands mots, les phrases enflées, sesquipedalia verba et ampullas. Pour les éblouir, il faut seulement revêtir d'un habit étranger et magnifique ce qu'on leur propose. Ils ne rechercheront pas si sous cet habit extraordinaire il y a quelque chose de caché, qui soit effectivement grand Ce qui fait remarquer encore plus sensiblement leur sottise, c'est qu'ils admirent ce qu'ils n'entendent pas, mirantur quae non intelligunt ; parce que l'obscurité a quelque apparence de grandeur, et que les choses sublimes et relevées sont ordinairement obscures et difficiles.

Les hommes ayant donc une si fausse idée de la grandeur, il ne faut pas s'étonner si les ornements dont ils chargent leurs ouvrages, sont faux, et en si grand nombre ; car enfin, comme nous avons dit ailleurs, ils ne veulent rien dire que de grand. Leur ambition les porte plus loin qu'ils ne peuvent aller, ainsi ils tombent, et crèvent en voulant s'enfler. La fécondité est une marque de grandeur ; l'ardeur qu'ils ont de paraître féconds, fait qu'ils étouffent leurs pensées par une trop grande abondance de paroles. Quand quelque chose leur plaît, ils s'y arrêtent, ils la répètent : Nesciunt quod bene cessit relinquere. Ils font comme ces jeunes chiens qui ne peuvent quitter leur proie, et qui s'en jouent longtemps. Il faut donner à chaque chose son étendue naturelle. Une statue dont les parties ne sont pas proportionnées, qui a de grandes jambes et de petits bras, un petit corps et une grosse tête, est monstrueuse. Le plus grand secret de l'éloquence est de tenir les esprits attentifs, et d'empêcher qu'ils ne perdent de vue le but où il faut les conduire. Quand on s'arrête trop longtemps à de certaines parties, le lecteur est si occupé, qu'il ne se souvient plus du sujet principal. La fécondité n'est donc pas toujours bonne. Les réplétions, aussi bien que le jeune, causent des maladies.

Entre les savants, on estime ceux qui ont plus de lecture ; la difficulté des sciences en relève le prix ; on a de l'estime pour ceux qui savent l'arabe et le persan. On n'examine pas si par le moyen de ces langues on acquiert quelque rare connaissance qui ne se puisse trouver dans nos auteurs. Il suffit que ceux qui ont chargé leur mémoire de ces langues, sachent ce qu'il est difficile de savoir, et qui n'est su que d'un très petit nombre de personnes. L'ambition qu'on a de paraître savant, et de faire remarquer son érudition, fait donc qu'en parlant ou en écrivant on allègue continuellement les auteurs, quoique leur autorité ne soit nécessaire que pour faire savoir qu'on les a lus, et qu'on est savant, comme saint Augustin le reproche à Julien. Quis haec audiat, et non ipso nominum sectarumque conglobatarum strepitu terreatur, si est ineruditus qualis est hominum multitudo, et existimet te aliquem magnum qui haec scire potueris? On entasse du grec sur du latin, de l'hébreu sur de l'arabe. Une sottise, lorsqu'elle est dite en grec, est souvent bien reçue : un mot italien dans un discours, quelque application qu'on en fasse, fait passer son auteur pour galant et poli. Si cette coutume n'était point ordinaire, nous serions aussi étonnés de cette manière bizarre de parler que d'entendre un frénétique. Ce défaut gâte un style, et empêche qu'il ne soit net et coulant. Si c'est pour donner du poids à ses paroles qu'on allègue les auteurs, on ne le doit faire que ans la nécessité d'appuyer ce que l'on avance de l'autorité d'un auteur de réputation. Qu'est-il besoin d'alléguer Euclide pour prouver que le tout est égal à ses parties : de citer les philosophes pour persuader le monde qu'il fait froid l'hiver. Je ne blâme pas toutes les citations ; au contraire, je les approuve lorsque les paroles sont belles, et qu'il est à propos de réveiller l'esprit du lecteur par quelque diversité ; le seul excès en est blâmable

Les sentences trop fréquentes troublent aussi l'uniformité du style. Par sentences on entend ces pensées relevées qu'on exprime d'une manière concise, ce qui leur fait donner le nom de pointes. Je ne parle point de ces sentences puériles et fausses qui ne contiennent rien d'extraordinaire et de particulier qu'un tour forcé, et qui n'est point naturel. Les plus belles, si elles sont placées trop près-à-près, s'étouffent, et rendent le style raboteux : et comme elles sont détachées du reste du discours, on peut dire d'un style qui est chargé de ces pointes, qu'il est hérissé d'épines. Ces pensées détachées sont comme des pièces cousues et rapportées, qui étant d'une couleur différente du reste de l'étoffe, font une bizarrerie ridicule ; ce qu'il faut éviter avec grand soin : Curandum est ne sententiae emineant extra corpus orationis expressae, sed intexto vestibus colore niteant. On aime à parsemer ses ouvrages de sentences, parce qu'on croit qu'on passera pour un homme d'esprit. Facie ingenii blandiuntur.

En effet, comme on l'expérimente en ouvrant Sénèque, on est charmé de cette manière ingénieuse de dire beaucoup de choses en si peu de paroles, et d'un tour rare et nouveau, comme quand pour exprimer l'entière ruine de la ville de Lyon, qui avait été réduite en cendre, il dit, Lugdunum quod ostendebatur in Gallia, quaeritur. On cherche à présent dans les Gaules où était autrefois la ville de Lyon. Et pour marquer en peu de paroles la rapidité de son incendie, il dit : In hac, una nos fuit inter urbem maximam et nullam. On rencontre dans cet auteur à chaque page des choses admirablement bien dites, d'un grand sens, exprimées en peu de mots : Quid est Eques Romanus, aut libertinus, aut servus ? Nomina ex ambitione aut ex injuria nata. Mais afin que ces expressions plaisent, il faut les lire détachées de l'ouvrage ; car il en est d'elles comme de toutes les choses où l'on ne cherche que le plaisir : on s'en dégoûte bientôt. Aussi ces pensées et ces expressions ingénieuses, qui d'ailleurs ornent un style, le gâtent, si elles ne sont si bien enchâssées qu'elles y soient comme naturelles, et ne paraissent point étrangères : que ce soit la nature même qui les présente, qui les fasse naître. Tout ce qui est recherché, ou semble l'être, qui est tiré de loin, n'a point une certaine naïveté qui se fait aimer et estimer. Faites attention aux paroles latines suivante du maître des rhéteurs, Quintilien : Nihil videatur fictum, nihil sollicitum ; omnia potius à causa quam ab oratore profecta videantur. Ces mêmes paroles sont du même rhéteur : Optima minime arcessita, et simplicibus, atque ab ipsa veritate profectis similia. Ces paroles contiennent un grand sens : ce sont des règles qu'il faut avoir toujours présentes pour se défendre de la corruption qui s'introduit dans l'éloquence, qu'on gâte par des affectations dans la trop grande passion de s'exprimer avec esprit.

En parlant des ornements, il ne faut pas oublier les portraits dont on embellit un discours, comme on fait une salle et une galerie en y plaçant les images des princes, des rois, des grands hommes ; car comme les images se peuvent détacher du lieu où elles ont été mises, aussi ce qu'on entend par portraits dans le discours, ce sont des descriptions sur lesquelles on s'arrête, et qu'on aurait pu passer. Voilà le portrait de ces flatteurs qui assiègent les princes, et corrompent leur vertu.

Par de lâches adresses
Des Princes malheureux nourrissent les faiblesses,
Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,
Et leur osent du vice aplanir le chemin :
Détestables flatteurs, présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste.

CHAPITRE XX. Règles que l'on doit suivre dans la distribution des ornements artificiels.

On ne peut condamner absolument les ornements artificiels, qui ne sont insérés dans les ouvrages que pour divertir et délasser les lecteurs, comme nous l'avons dit ci-dessus. Ils ont leur prix, mais c'est le bon usage qu'on en fait qui le leur donne. Les règles suivantes ne seront pas inutiles pour bien user de toutes ces richesses du langage, et les ménager avec prudence. La première règle que l'on doit suivre dans la distribution des ornements artificiels, c'est de les appliquer en temps et lieu. Les jeux sont importuns, quand on est accablé d'affaires. Quand une matière est difficile, et que la difficulté rend le lecteur chagrin, il faut éviter tous les jeux de paroles qui ne feraient qu'augmenter son travail, le détourner de son application sérieuse. Si on ne cherche que l'utilité, l'agréable déplaît. Il y a des matières qui ne souffrent aucun ornement, telles que sont celles qu'on appelle dogmatiques.

Ornari res ipsa negat, contenta doceri.

Lorsque la matière du discours est simple, tout doit être simple. Les habits chargés de pierreries, et extraordinairement ornés, ne se portent qu'à certaines fêtes dans les cérémonies extraordinaires. Il faut proportionner les paroles aux choses, et avoir toujours égard à la bienséance. C'est pourquoi, comme le remarque saint Augustin, lorsqu'on traite quelque matière sérieuse, comme sont celles qui regardent la religion, il ne faut pas donner à ses paroles une cadence qui leur fasse perdre beaucoup de ce poids et de cette gravité qui les doit rendre vénérables. Cavendum ne divinis gravibusque sententiis dum additur numerus, mondus detrahatur.

Les ornements doivent être raisonnables, c'est-à-dire, qu'il ne faut rien dire qui choque le sens commun. Vous trouverez de petits esprits qui ne se mettent pas en peine de dire une impertinence, et d'avancer une chose fausse, pourvu que ce qu'ils disent ait l'air d'une sentence ; de parler sans jugement, pourvu qu'ils fassent entrer une métaphore et une figure dans leurs discours. Ils ne font pas réflexion si ce qu'ils disent, est pour ou contre eux. S'ils peuvent faire une antithèse, une répétition, une cadence qui flatte les sens, n'importe qu'ils blessent la raison, ils sont satisfaits de leur esprit. On doit être convaincu qu'il n'y a rien de beau qui ne soit raisonnable, et si on estime quelquefois ces faux ornements, c'est qu'on se laisse éblouir par leur faux brillant, et étourdir par un certain bruit qui ne signifie rien ; ou pour le dire franchement, c'est qu'on a l'esprit petit. Une âme élevée aime, et cherche dans le discours la vérité, et non pas des paroles. Bonorum ingeniorum insignis est indoles, in verbis verum amare non verba. Je ne puis estimer un discours dont le son flatte les oreilles, lorsque les choses choquent le bon sens, disait saint Augustin. Nullomodo mihi sonat diserte, quod dicitur inepte.

Les ornements sont raisonnables lorsque la vérité n'est point choquée, c'est-à-dire, que toutes les expressions dont on se sert, ne donnent que des idées véritables. Ceux qui veulent éblouir, ne parlent jamais naturellement ; leurs paroles font paraître si extraordinaire tout ce qu'ils disent, qu'il n'y a point de vraisemblance. Pour rendre ce défaut sensible, je rapporterai ici un passage de Vitruve, qui est admirable pour cela. Ce judicieux architecte se plaint de ce que dans la peinture l'on ne prenait plus pour modèle les choses comme elles sont dans la vérité. On met, dit-il, pour colonnes des roseaux : on peint des chandeliers qui portent de petits châteaux, desquels, comme si c'étaient des racines, il s'élève quantité de branches délicates, où l'on voit des figures assises, et sortir de leurs fleurs des demi-figures, les unes avec des visages d'hommes, les autres avec des têtes d'animaux, qui sont des choses qui ne sont point, et qui ne peuvent être, comme elles n'ont jamais été. Les nouvelles fantaisies prévalent de telle sorte, qu'il ne se trouve presque personne qui soit capable de découvrir ce qu'il y a de bon dans les arts, et qui en puisse juger. Car quelle apparence y a-t-il que des roseaux soutiennent un toit ; qu'un chandelier porte des châteaux ; que de faibles branches portent les figures qui y sont comme à cheval, et que d'une fleur il puisse naître des moitiés de figures ? Pour moi (dit Vitruve) je crois qu'on ne doit point estimer la peinture si elle ne représente la vérité. Ce n'est pas assez que les choses soient bien peintes, il faut aussi que le dessein soit raisonnable, et qu'il n'ait rien qui choque le bon sens. Il faut appliquer à l'éloquence ce que Vitruve dit ici de la peinture. Quand on parle, il faut prendre la vérité pour modèle, et il ne faut pas pour donner plus d'éclat aux choses, les représenter autres qu'elles ne sont.

C'est donc à quoi il faut travailler, que les choses paraissent ce qu'elles sont ; simples, si elles sont simples. Philostrate louant un tableau où étaient représentés les chevaux d'Amphiaraüs, dit que le peintre les avait représentés baignés de leur sueur, et couverts d'une poussière qui les rendait moins agréables, mais plus ressemblants à ce qu'ils étaient ; Deformiores, sed veriores. Il y a des personnes à qui tout est égal, qui habillent tout le monde magnifiquement ; c'est-à-dire, qu'ils parlent sur un même ton des grandes et des petites choses, et prodiguent partout les ornements de l'élocution. D'où vient cela ? C'est qu'il est aisé d'employer de riches couleurs, et qu'il est difficile de tirer les traits propres d’un objet qu'on veut peindre. C'est ce qu'Apelle disait à un jeune peintre : n'ayant pu faire Hélène aussi belle qu'elle est, vous l'avez fait riche.

Je dis donc encore, qu'il ne faut rien estimer ni dire que ce qui est véritable : il le faut faire d'une manière noble, rare, nouvelle, qui attire l'attention ; mais que la vérité s'y trouve. C'est en quoi pèchent les vers suivants de Racan sur Marie de Médicis.

Paissez, chères brebis, jouissez de la joie
Que le Ciel vous envoie.
A la fin sa clémence a pitié de nos pleurs.
Allez dans la campagne, allez dans la prairie ;
N'épargnez point les fleurs ;
Il en revient assez sous les pas de Marie.

Cela n'est fondé sur aucune vérité. C'est une flatterie ridicule. Je sais qu'on dit que c'est une allusion à ce que quelques anciens poètes ont dit : cette allusion ne me paraît pas fort ingénieuse, ni fort à propos ; car ce n'est pas louer une reine que de lui attribuer ce qu'elle sait ne pouvoir lui convenir. On dit que dans l'épigramme suivante sur l'incendie du Palais, le faux y domine, et que le vrai n'y a nulle part : cela ne me paraît pas.

Certes l'on vit un triste jeu,
Quand à Paris Dame Justice
Se mit le Palais tout en feu
Pour avoir trop mangé d'épices.

Cette allusion fait apercevoir un reproche réel qu'on fait aux juges de prendre trop d'épices.

Avant que de penser en aucune manière aux ornements, il faut travailler à rendre utile ce qu'on doit dire, choisissant des expressions qui puissent imprimer dans l'âme les pensées et les mouvements qu'on en veut donner. Après, si la bienséance le permet, on peut travailler à rendre agréable ce qu'on a dit utilement. Un sage architecte songe premièrement à jeter de bons fondements : il élève des murailles capables de soutenir le faîte de la maison qu'il bâtit. S'il veut que son ouvrage soit agréable à la vue, il y ajoute des ornements. Mais remarquez que tous ces ornements qui pourraient être retranchés, c'est-à-dire, qui ne sont pas absolument utiles, ne sont placés qu'après qu'il a travaillé à la solidité de l'édifice. Les colonnes de marbre qui ne se mettent que pour l'ornement, ne se placent que lorsque le corps de l'ouvrage est achevé

Nous pouvons prouver la même chose par une comparaison du corps humain, dans lequel il semble que la nature établit les os pour le soutenir et fortifier, avant que de le couvrir d'une belle peau qui le rend agréable. C'est ce que dit Sénèque : In corpore nostro ossa, nervique et articuli, firmamenta totius et vitalia, minime speciosa visu, prius ordinantur ; deinde haec, ex quibus omnis in faciem aspectumque decor est : post hac omnia, qui maxime oculos rapit color, ultimus perfecto jam corpore affunditur.

Enfin la raison demande qu'on garde quelque modération dans les ornements. Ils ne doivent pas être trop fréquents. Les grandes douceurs sont fades. Il n'y a rien de plus beau que les yeux ; mais si dans un visage il y en avait plus de deux, au lieu de plaire, il ferait peur. La confusion des ornements empêche qu'un discours ne soit net : et ce que je vous prie de remarquer comme un des plus importants avis que j'aie donné dans ce traité, c'est que l'excès des ornements fait que l'esprit des auditeurs, qui en est entièrement occupé, n s'applique point aux choses. Cela arrive assez souvent dans les panégyriques, où les orateurs prodiguent leur éloquence, et jettent à pleines mains toutes les fleurs de l'art. L'auditeur se retire plein d'admiration pour celui qui a parlé, et à peine pense-t-il à celui dont on a fait l'éloge On doit toujours dans chaque chose en rechercher la fin. Quand on veut arriver où l'on s'est proposé d'aller, on choisit un beau chemin, mais qui y conduise. Lorsque les feuilles couvrent les fruits, et les empêchent de mûrir, on les ôte, sans avoir égard qu'on dépouille l'arbre de ses ornements.

Il y a des esprits si petits, qu'ils n'estiment que les bagatelles : ils ne font point d'attention à ce qui est solide, si on ne retire de devant leurs yeux ce qui les amuse, comme on ôte aux enfants les jouets qui les arrêtent trop. C'est ce que fit Protogène, qui ayant aperçu qu'une perdrix qu'il avait peinte dans un de ses tableaux pour ornement, attirait les yeux du peuple, et l'empêchait de considérer ce qui le méritait plus, résolut de l'effacer. Elle était si bien peinte, cette perdrix, que les véritables perdrix s'approchaient d'elle comme d'une de leurs compagnes. Mais il voulut ôter au peuple cet amusement, pour tourner ailleurs ses yeux ; Il gagna les officiers du temple où était placé son tableau, et y étant entré secrètement, il l'effaça.

C'est pour cette même raison que le Saint Esprit, qui conduisait la plume des écrivains sacrés, n'a pas permis qu'ils employassent cette éloquence pompeuse des orateurs profanes, qui arrête les yeux, et fait que l'on ne considère que les superbes paroles dont les choses sont revêtues. Les saintes Ecritures ne nous ont pas été données pour entretenir notre vanité, mais pour remplir les vides de âmes. Ceux qui ne recherchent dans les Livres qu'un divertissement stérile, les méprisent ; ceux qui aiment les choses, trouvent de quoi se remplir dans ces Livres divins. Un seul Psaume de David vaut mieux que toutes les odes de Pindare, d'Anacréon, et d'Horace : Démosthène et Cicéron ne méritent pas d'être comparés à Isaïe. Tous les livres de Platon et d'Aristote n'égalent pas un seul chapitre de saint Paul. Car enfin, les paroles ne sont que des sons : on ne doit pas préférer le plaisir que peut donner l'harmonie de ces sons, à celui de la connaissance solide de la vérité. Pour moi, je n'estime l'art de parler, que parce qu'il contribue encore à la faire connaître, qu'il la tire, pour ainsi dire, du fond de l'esprit où elle était cachée ; qu'il la développe, qu'il l'expose aux yeux. C'est ce qui m'a porté à travailler avec soin à cet art qui pour cette raison m'a paru utile et nécessaire

LIVRE CINQUIEME.

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CHAPITRE PREMIER. C'est un art que de savoir parler de manière qu'on persuade. En quoi consiste cet art. Projet de ce Livre.

L'idée de la rhétorique comprend l'art de persuader, aussi bien que celui de parler. L'on n'étudie la rhétorique que pour parler de manière qu'on fasse ce qu'on désire en parlant ; et ce qu'on désire, c'est de persuader. Ainsi il est évident que la rhétorique, qui est l'art de parler, doit enseigner les moyens de persuader. Ces moyens ne consistent pas seulement en des paroles. Il y a des manières de gagner les cœurs, et de les remuer. C'est particulièrement de ces manières que je dois traiter dans ce dernier Livre, où je renfermerai les choses qui se trouvent dans les rhétoriques ordinaires, et dont je n'ai point encore parlé.

Ce n'est pas seulement en prêchant et en plaidant qu'on veut persuader ; on a cette intention dans toutes les occasions où l'on parle. Car nous désirons qu'on croie que les choses sont comme nous le disons, ou au moins si nous rapportons les jugements des autres, nous voulons qu'on soit persuadé que le rapport que nous faisons est fidèle. C'est pour cela que la rhétorique est très utile ; et si effectivement elle pouvait donner des moyens sûrs pour persuader, il n'y aurait aucun autre art qui fût d'un plus grand usage dans la vie. Mais je fais voir qu'il faut plus de connaissance que la rhétorique n'en donne, pour persuader les hommes en toutes rencontres. Les maîtres de rhétorique ne se sont appliqués qu'à donner quelques préceptes pour persuader des juges en plaidant dans un barreau. Ils ne se sont attachés qu'à suivre ce que les anciens païens ont écrit, qui n'ayant point d'autres orateurs que des avocats, leur rhétorique n'était occupée qu'à leur donner des préceptes. Quoique je ne juge pas ce qu'ils disent là-dessus fort utile aux avocats mêmes, je le rapporte sommairement, mais de telle sorte que si on compare cette rhétorique avec les autres, on trouvera que ce que j'en dis, est plus que suffisant, et que je m'applique plus qu'aucun autre à donner les véritables moyens de persuader. Ce qu'on trouve en ces rhétoriques, ne sert presque point pour cette fin. Voici les préceptes que les rhéteurs donnent pour y parvenir

Il faut trouver les moyens de faire tomber dans son sentiment ceux qui en ont un contraire ; mettre en ordre ce que l'on a trouvé, et employer les paroles propres pour s'exprimer Il faut enfin apprendre par mémoire ce que l'on a écrit, pour le prononcer ensuite. Ainsi l'art de persuader a, dit-on, cinq parties. La première est l'invention des moyens propres pour persuader : la seconde, la disposition de ces moyens : la troisième, l'élocution : la quatrième, la mémoire : la cinquième, la prononciation.

Si on conteste une vérité de bonne foi, si ce n'est point l'intérêt, ni la mauvaise humeur, ni la passion qui aveuglent, et qui empêchent qu'on ne se rende, il n'est besoin que de bonnes preuves, qui lèvent toutes les difficultés qui cachaient la vérité. Mais lorsqu'on a affaire à des gens qui ne l'aiment pas, qu'il s'agit de leur persuader une chose qui choque leur inclination, et dont leurs passions les éloignent, la raison seule ne suffit pas : l'adresse est nécessaire. Dans cette occasion il faut faire deux choses. Premièrement, il faut étudier leur humeur et leur inclination pour les gagner. En second lieu, puisque chacun juge selon sa passion, qu'un ami a toujours raison, et qu'un ennemi est toujours coupable, il faut leur inspirer des mouvements qui les fassent tourner de notre côté. Ainsi les maîtres de l'art reconnaissent trois moyens de persuader, les arguments ou les preuves, les mœurs, et les passions. Il faut trouver des preuves, il faut parler conformément à l'inclination de ceux que l'on veut gagner, il faut exciter les passions dans leur esprit, qui les fassent pencher du côté où l'on veut les conduire. C'est ce que nous allons voir en détail. Nous parlerons premièrement de l'invention des preuves.

CHAPITRE II. Première partie de l'art de persuader, qui est l'invention

La clarté est le caractère de la vérité. Lorsque son évidence est dans le dernier degré, les plus opiniâtres sont obligés de quitter les armes, et de s'y soumettre. Personne osera-t-il nier que le tout ne soit plus grand que sa partie : que les parties prises ensemble n'égalent leur tout. Quelquefois on détourne la vue pour ne pas apercevoir des vérités claires qui blessent. Mais enfin, lorsque leur éclat, malgré toutes nos fuites, vient à frapper nos yeux, il faut se rendre, et la langue ne peut démentir l'esprit. Pour persuader ceux qui nous contestent quelque proposition, parce qu'elle leur semble douteuse et obscure, il faut se servir d'une ou de plusieurs propositions, qui ne souffrent aucune difficulté, et leur faire voir que cette proposition contestée est la même que celles qui sont incontestables. Les juges de Rome doutaient si Milon avait commis un crime en tuant Clodius. Ils ne doutaient point qu'il ne fût permis de repousser la force par la force. Cicéron voulant donc prouver l'innocence de l'accusé, il leur étale ces deux propositions : Qu'on peut tuer celui qui nous veut ôter la vie : que Clodius voulait ôter la vie à Milon. L'une est claire, l'autre est obscure ; l'une contestée, l'autre reçue : étant bien éclaircies, la conséquence était claire et certaine, que Milon en tuant Clodius, n'avait fait que repousser la force par la force, ce qui était excusable.

C'est à la première partie de la philosophie, qu'on appelle Logique, à donner les règles du raisonnement. C'est pourquoi, vous pouvez commencer à reconnaître dès l'entrée de ce discours, que pour traiter de l'art de persuader dans toute son étendue, il faudrait embrasser plusieurs autres arts, ce qui ne pourrait se faire sans confusion. La matière de l'art de persuader n'est point limitée. Cet art se fait paraître dans les chaires de nos églises, dans le barreau, dans toutes les négociations, dans les conversations. En un mot, le but que nous avons dans tout le commerce de la vie, est de persuader ceux avec qui nous traitons, et de les faire tomber dans nos sentiments. Pour être donc parfait orateur ; et parler utilement sur toutes les matières qui se présentent, comme les rhéteurs prétendent que leurs disciples le peuvent faire, il faudrait posséder toutes les connaissances, et n'ignorer rien. Car enfin, un homme n'est capable de raisonner que lorsqu'il connaît à fond le sujet sur lequel il parle, et qu'il a l'esprit plein de vérités constantes, de maximes indubitables, dont il peut tirer des conséquences propres à décider la question qui est agitée. Par exemple, un théologien raisonne bien, et persuade lorsqu'il tire des saintes Ecritures, des Pères, des Conciles, et de la Tradition, les témoignages propres pour faire voir que son sentiment a toujours été celui de l'Eglise.

CHAPITRE III. Des lieux communs d'où l'on peut tirer des preuves générales.

On ne se remplit l'esprit de vérités certaines sur les matières qu'on est obligé de traiter, que par de sérieuses méditations, et par de longues études, dont peu de gens sont capables. La science est un fruit environné d'épines, qui éloigne de lui presque tous les hommes. Ainsi s'il n'était permis de parler que de ce que l'on sait, la plupart de ceux même qui font métier de haranguer, seraient obligés de se taire. Pour remédier à une nécessité qui serait si fâcheuse à plusieurs déclamateurs, on a trouvé des moyens courts et faciles de discours sur des sujets entièrement inconnus. On distribue ces moyens en certaines classes qu'on appelle lieux communs, parce qu'ils sont exposés au public, et que chacun y peut p rendre librement des preuves, pour prouver avec abondance tout ce qui lui sera contesté, quoiqu'il ignore d'ailleurs la matière sur laquelle il dispute. Les logiciens parlent de ces lieux communs dans la partie de la logique qu'ils appellent la topique. J'expliquerai en peu de paroles l'artifice de ces lieux. Ensuite nous verrons quel jugement on en doit faire.

Les lieux communs ne contiennent proprement que des avis généraux, qui font ressouvenir ceux qui les consultent, de toutes les faces par lesquelles on peut considérer un sujet : ce qui peut être utile, parce qu'envisageant une matière de tous côtés, on trouve sans doute avec p lus de facilité tout ce qu'on en peut dire On peut regarder une chose par cent endroits différents ; cependant il a plu aux auteurs de la topique de n'établir que seize lieux communs.

Le premier de ces lieux est le genre ; c'est-à-dire, qu'il faut considérer dans un sujet ce qu'il a de commun avec tous les autres sujets semblables. Si on parle de faire la guerre contre les Turcs, on pourra considérer la guerre en général, et tirer des preuves de cette généralité.

Le second lieu est appelé différence, il faut examiner ce qu'une question a de particulier.

Le troisième est la définition ; c'est-à-dire, qu'il faut considérer toute la nature du sujet. Le discours qui exprime la nature d'une chose, est la définition de cette chose.

Le quatrième lieu est le dénombrement des parties, que le sujet que l'on traite contient.

Le cinquième, l'étymologie du nom du sujet.

Le sixième, les conjugués, qui sont les noms qui ont liaison avec le nom du sujet, comme ce nom, amour, a liaison avec tous ces autres noms, aimer, aimant, amitié, aimable, aimé, etc.

On peut considérer que les choses dont il est question, ont quelque ressemblance, ou dissemblance. Ces deux considérations sont le septième et le huitième lieu.

On peut faire quelque comparaison, et dans cette comparaison remarquer toutes les choses auxquelles le sujet dont on parle est opposé : cette comparaison et cette opposition, sont le neuvième et le dixième lieu.

Le onzième lieu est la répugnance ; c'est-à-dire, qu'en examinant une chose, il faut prendre garde à celles qui lui répugnent, pour découvrir les preuves que cette vue peut fournir.

Il est très important de considérer toutes les circonstances de la matière proposée. Or, ces circonstances ont ou précédé, ou accompagné, ou suivi la chose dont il est question : ainsi ces circonstances sont distribuées en trois lieux, qui sont le douzième, le treizième, et le quatorzième lieu. Toutes les circonstances qui peuvent accompagner une action, sont comprises dans ce vers latin

Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando.

C'est-à-dire, qu'il faut examiner quel est l'auteur de l'action ; quelle est cette action ; où elle s'est faite ; par quels moyens, pourquoi, comment, quand.

Le quinzième lieu est l'effet ; le seizième, la cause ; c'est-à-dire, qu'il faut avoir égard aux effets dont la chose que vous traitez, peut être la cause, et aux choses dont elle-même est l'effet.

Ces lieux communs fournissent sans doute une ample matière de discourir. Ces considérations différentes font que l'on aperçoit plusieurs preuves : et cette méthode pourrait rendre féconds les esprits les plus stériles. Je n'examine pas à présent si cette fécondité est louable ou inutile. Selon cette méthode, si on parle contre un parricide, on s'étend sur le parricide en général, on s'étend sur le parricide en général, et on rapporte ce qui est commun à l'accusé, et à tous les autres parricides : et après on descend aux circonstances du parricide : on en représente la noirceur d'une manière étendue, par des définitions, par des descriptions, par des dénombrements. Quelquefois l'étymologie du nom de la chose sur laquelle on parle, et les autres noms qui ont liaison avec celui-là, donnent sujet de parler, et font trouver de bonnes preuves. On peut discourir longtemps de l'obligation que les chrétiens ont de bien vivre, en les faisant ressouvenir du nom qu'ils portent.

Les grands discours sont grossis par les similitudes, les dissimilitudes, les comparaisons, qui servent à éclaircir une difficulté, et mettre une vérité obscure dans un grand jour. En un mot, quand on veut circonstancier une action, rapporter ce qui l'a précédé, et ce qui s'en est ensuivi, les circonstances qui l'ont accompagnée, ce qui l'a causée, ce qu'elle a produit : on lasserait plutôt ses auditeurs, qu'on ne manquerait de matière.

CHAPITRE IV. Des lieux propres à certains sujets d'où on peut tirer des preuves.

Ces lieux dont nous venons de parler, sont appelés communs, parce qu'ils fournissent des preuves pour toutes les causes : il y a d'autres lieux qui sont propres à certains sujets. Avant que de parler de ceux-ci, il faut considérer qu'il y a deux sortes de questions : la première s'appelle thèse ; la seconde hypothèse. Thèse, c'est une question qui n'est point déterminée par aucune circonstance, soit du lieu, soit du temps, soit de la personne, comme si on doit faire la guerre. Hypothèse, c'est une question finie et circonstanciée, comme est celle-ci, s'il faut faire la guerre avec le Turc en Hongrie cette année, etc. Or, toutes ces questions se peuvent rapporter à trois genres. Car l'on délibère si on doit faire une action, ou l'on examine quel jugement on doit faire de cette action, ou on loue, ou on blâme cette action. Le premier genre s'appelle délibératif : le second genre judiciaire : le troisième genre démonstratif. Chacun de ces genres a ses lieux propres ; c'est-à-dire, que pour chacun de ces genres, on donne de certains avis : comme pour le délibératif, selon qu'on voudra conseiller d'entreprendre une action ou de la quitter, il faut faire voir qu'elle est utile, ou inutile ; nécessaire, ou qu'elle ne l'est pas ; qu'elle est possible ou impossible ; que l'événement en sera avantageux, ou fâcheux : que l'entreprise est juste ou injuste.

Une question dans le genre judiciaire peut être considérée en l'un de ces trois états. Ou l'on ne connaît pas l'auteur de l'action qui fait le sujet du discours : et pour lors, parce que l'on tâche de découvrir cet auteur par des conjectures ; cet état est appelé état de conjectures. Si l'auteur est connu, on examine quelle est la nature de l'action : par exemple, un voleur a pris dans un temple les coffres qu'un particulier y avait mis en dépôt, on examine si cette action doit être appelée ou sacrilège, ou un simple vol : on cherche la définition de ce crime : ainsi cet état s'appelle l'état de la définition. Le troisième état est appelé l'état de la qualité, parce qu'on examine la qualité de l'action, si elle est juste, ou injuste.

Pour le premier état, il faut considérer si celui qu'on soupçonne a voulu faire une telle action, s'il l'a pu, et si on en a quelque marque. On considère quelle est sa volonté, en considérant s'il avait quelque intérêt à commettre cette action, sa puissance, par la considération de sa force, de ses moyens. On reconnaît s'il est effectivement auteur de l'action proposée, par les circonstances de cette action, comme s'il a été trouvé seul dans le lieu où s'est faite ; si avant ou après cette action il a fait ou dit quelque chose qui le puisse faire soupçonner raisonnablement. Pour le second état, il faut simplement considérer la nature de cette action. Tout ce qu'on en peut dire, dépend de la connaissance particulière que l'on en a. Pour le troisième état, on consulte la raison, les lois, la coutume, les préjugés, les conventions, l'équité.

Dans le genre démonstratif ; pour louer ou blâmer, il faut rapporter le bien ou le mal. Il y a trois sortes de biens dans l'homme ; les uns regardent le corps, les autres l'esprit, les autres dépendent de la fortune. Les biens du corps sont, une patrie glorieuse, une naissance noble, une bonne éducation, la santé, la force, la beauté. Les biens de l'esprit sont, les vertus, la sagesse, la prudence, la science, et les autres vertus et bonnes qualités. Les biens de la fortune sont, les richesses, les dignités, les charges, etc. Remarquez que dans ce dénombrement je rapporte les sentiments des autres.

Tous les lieux propres et communs à chacun des trois genres dont nous avons parlé, sont appelés intérieurs ou intrinsèques, pour les distinguer de ceux qu'on nomme extérieurs ou extrinsèques, qui sont quatre ; savoir, les lois, les témoignages, les transactions, les réponses de ceux que l'on met à la torture. L'orateur n'a pas besoin de chercher ces preuves ; celui qui donne une cause à plaider, met entre les mains de son avocat ses pièces, ses contrats, ses transactions : produit les dépositions des témoins, et les réponses de ceux qui ont été appliqués à la torture.

CHAPITRE V. Réflexion sur cette méthode des lieux.

Voilà en peu de paroles quel est l'art de trouver des arguments sur toutes sortes de matières, que les rhéteurs ont coutume d'enseigner, et qui fait la plus grande partie de leur rhétorique. C'est à vous à juger de l'utilité de cette méthode. Le respect que j'ai pour les auteurs qui l'ont louée, m'a obligé d'en faire un abrégé, et de vous en faire connaître le fond. On ne peut douter que les avis qu'elle donne, n'aient quelque utilité : ils font prendre garde à plusieurs choses dont on peut tirer des arguments, ils montrent comment l'on peut tourner un sujet de tous côtés, et l'envisager par toutes ses faces. Ainsi ceux qui entendent bien la topique, peuvent trouver beaucoup de matière pour grossir leur discours : il n'y a rien de stérile pour eux ; ils peuvent parler sur tout ce qui se présente autant de temps qu'ils le voudront.

Ceux qui méprisent la topique, ne contestent point sa fécondité. Ils demeurent d'accord qu'elle fournit une infinité de choses ; mais ils soutiennent que cette fécondité est mauvaise, que ces choses sont triviales, et que par conséquent la topique ne fournit que ce qu'il ne faudrait pas dire. Si un orateur, disent-ils, connaît à fond le sujet qu'il traite, s'il est plein de maximes incontestables, par lesquelles il peut résoudre toutes les difficultés qui s'élèvent sur ce sujet ; si c'est une question de théologie, et qu'il soit théologien, par la connaissance qu'il a des Pères, des Conciles, des saintes Ecritures, il apercevra d'abord si le dogme qu'on a proposé est hérétique ou catholique. Il ne sera pas nécessaire qu'il consulte la topique, qu'il aille de porte en porte frapper à chacun des lieux communs, où il n e pourrait trouver les connaissances nécessaires pour décider la question présente. Si un orateur ignore le fond de la matière qu'il traite, il ne peut atteindre que la surface des choses, il ne touchera point le nœud de l'affaire ; de sorte qu'après avoir parlé longtemps, son adversaire aura sujet de lui dire ce que disait saint Augustin à celui contre qui il écrivait : Laissez ces lieux communs qui ne disent rien, dites quelque chose, opposez des raisons à mes raisons, et venant au point de la difficulté, établissez votre cause, et tâchez de renverser les fondements sur lesquels je m'appuie. Separatis locorum communium nugis, res cum re, ratio cum ratione, causa cum causa confligat.

Si on veut dire en faveur des lieux communs, qu'à la vérité ils n'enseignent pas tout ce qu'il faut dire, mais qu'ils aident à trouver une infinité de raisons qui se fortifient les unes les autres ; ceux qui prétendent qu'ils sont inutiles, répondent, et je serais bien de leur avis, que pour persuader il n'est besoin que d'une seule preuve qui soit forte et solide, et que l'éloquence consiste à étendre cette preuve, et à la mettre en son jour, afin qu'elle soit aperçue. Car enfin, il le faut avouer, les preuves qui sont communes aux accusés, et à ceux qui accusent, dont on se peut servir pour détruire et pour établir sont faibles. Or, celles qui se tirent des lieux communs sont de cette nature

Cet art est donc dangereux pour les personnes qui ont peu de savoir ; parce qu'elles se contentent de ces preuves qui se trouvent facilement, et qu'elles ne prennent pas la peine d'en chercher d'autres qui soient plus solides. Un homme d'esprit, en parlant de cette méthode que Raymond Lulle a traitée d'une manière particulière, dit que c'est un art qui apprend à discourir sans jugement des choses qu'on ne sait point, ce qui est un défaut indigne d'un homme raisonnable. J'aimerais mieux, dit Cicéron, être sage, et ne pouvoir parler, que d'être parleur et impertinent. Mallem indisertam sapientiam, quam stultitiam loquacem. Ajoutez, que dans toutes sortes de discours il faut absolument retrancher tout ce qui ne peut servir à la résolution de la difficulté. Après un tel retranchement, je crois qu'il resterait peu de choses que la topique aurait fournies.

CHAPITRE VI. Il n'y a que la vérité, ou l'apparence de la vérité qui persuade.

Ce ne sont point les seules paroles, ni l'abondance des choses qui persuadent ; c'est pourquoi, tout ce qui se tire des lieux communs ne peut être utile qu'aux jeunes gens, qui n'étant pas capables de trouver des raisons solides, connues seulement de ceux qui ont étudié à fond les matières, ont besoin de ce secours pour pouvoir faire leurs déclamations de collège C'est pour cela que les maîtres qui se serviront de cet ouvrage, pourront traiter cette méthode des lieux avec plus d'étendue, donnant sur chacun des exemples qui se trouvent dans plusieurs livres de rhétorique. Il y en a de beaux ; car quoique les grands orateurs se n'amusent pas à consulter les lieux communs, cependant on peut rapporter tout ce qu'ils disent à quelqu'un de ces lieux communs. Cicéron a eu en vue le douzième, le treizième et le quatorzième lieu, lorsque pour faire voir que Roscius n'avait pas été capable de commettre les crimes effroyables dont on l'accusait, il dit, Quia in re praetereo illud, quod mihi maximo argumento ad hujus innocentiam poterat esse, in rusticis moribus, in victu arido, in hac horrida incultaque vita illiusmodi maleficia gigni non solere. Ut non omnem frugem, neque arborem in omni agro reperire possit : sic non omne facinus in omni vita nascitur. In urbe luxuries creatur : ex luxuria existat avaritia necesse est : ex avaritia erumpat audacia : inde omnia scelera, ac maleficia gignuntur. Vita autem rustica quam et agrestem vocas, parsimonia, diligentia, justitia magistra est. Cicéron dans ce lieu presse l'accusateur de Roscius, et fait voir par toutes les circonstances possibles, qu'il n'a point tué son propre père, comme on l'en accusait.

On trouve assez de ces exemples dans les rhétoriques ordinaires. J e crois devoir m'appliquer à des choses plus utiles. Ce que je vais dire dans de chapitre, appartient à la logique ; mais je ne puis me dispenser de le rapporter, parce que cela est nécessaire pour découvrir les fondements de l'art que j'entreprends d'expliquer.

L'homme est fait pour connaître ; nous ne pourrions vivre, ni arriver à notre fin, qui est la félicité, si nous étions sans connaissance. Il est pareillement nécessaire que nous puissions connaître les choses comme elles sont, et que nous ne nous trompions pas. La capacité que nous avons de savoir, nous serait désavantageuse si nous n'avions aucun moyen de distinguer la vérité d'avec la fausseté. On peut bien concevoir que l'homme use mal de ses facultés ; mais on ne peut penser que la nature dont Dieu est l'Auteur, soit d'elle-même mauvaise : toutes les inclinations vraiment naturelles sont donc bonnes, et nous ne pouvons manquer en les suivant. Voilà un principe dont il faut voir les conséquences, par rapport à ce que nous cherchons.

L'expérience fait connaître qu'il y a des connaissances claires, auxquelles nous nous sentons comme forcés de consentir. Je ne puis douter que je n'existe, que je n'aie un corps, qu'un et deux ne soient pas trois. Ainsi toutes les fois que je sentirai que ma nature m'oblige de consentir à ce qui m'est proposé avec une pareille clarté ; c'est-à-dire, que je me trouve également engagé de consentir, je puis croire que je ne me trompe pas. Car si je me trompais, ce serait la nature qui me tromperait, puisque ce serait elle qui m'engagerait dans l'erreur. Nous n'avons aucun lieu de nous défier de la bonté de celui qui nous a faits ; ainsi nous devons être certains que les choses sont comme nous les connaissons, lorsque notre connaissance est si évidente que nous ne pouvons suspendre notre consentement. La clarté est donc le caractère de la vérité, c'est-à-dire, que toute connaissance évidente est conforme à la chose qui est connue, et par conséquent qu'elle est vraie : la vérité est un rapport de conformité ; c'est ainsi qu'elle persuade Comme nous sommes tellement faits que la volonté suit le bien, et que c'est par le plaisir que nous sentons, que nous désirons le bien, l'esprit suit de même la vérité ; et il est attiré par la clarté, comme la volonté l'est par le plaisir : c'est lui qui nous fait agir ; et ce qui nous persuade, c'est la vérité.

Mais outre que l'homme étant libre, il peut détourner son esprit de la considération d'une vérité, et par conséquent empêcher que la clarté ne le persuade, il peut, sans bien écouter la nature, donner son consentement, comme il peut aimer une chose avant que d'avoir reconnu certainement qu'elle est capable de lui procurer un véritable plaisir L'apparence du bien trompe et engage : la seule apparence de la vérité éblouit pareillement. On ne se veut pas donner la peine d'écouter la nature, de fonder ses inclinations véritables. D'abord on consent, sans examiner si elle nous y oblige : ce qu'il faudrait faire pour éviter l'erreur, comme pour juger sans erreur si le sucre est doux, on le met sur la langue, on le goûte, on fait attention à ce qu'on sent, ou à ce que la nature nous fait sentir. Le peuple qui ne raisonne point, est sujet à cette erreur. Ce n'est presque jamais la vérité qui le persuade, ce n'est que la vraisemblance qui le détermine, de la même manière qu'il ne cherche que les biens apparents, et qu'il les préfère aux biens réels et solides.

Il n'est pas inutile à un orateur qui doit s'accommoder à la faiblesse de ses auditeurs, de considérer en quoi consiste cette vraisemblance qui persuade le peuple, puisque pour le persuader ce n'est pas assez de lui proposer la vérité. Il n'arrive que top souvent qu'il n'est pas capable de l'apercevoir. Il n'y a que les yeux du corps ouverts ; et il serait nécessaire qu'il ouvrît ceux de l'esprit. Arrêtons-nous un peu ici.

Nous expérimentons que nous sommes tristes ou joyeux, selon que notre conscience nous rend témoignage que nous nous sommes trompés, ou que nous sommes exempts d'erreur. Un homme qui sent que sa cause ne vaut rien, est abattu. S'il se sent coupable, il est triste. Au contraire il parle avec confiance quand il a pris le bon parti. Il est gai, il ose attaquer ses ennemis, et il les insulte. Voilà ce qui arrive ordinairement quand on suit la nature, et qu'on ne combat pas ses sentiments. C'est pourquoi, pour persuader le peuple qu'on dit vrai, il suffit de parler avec un discours encore plus hardi que son adversaire ; il n'y a qu'à crier plus fort, et lui dire plus d'injures qu'il n'en dit, se plaindre de lui plus aigrement, proposer tout ce que l'on avance comme des oracles, se railler de ses raisons comme si elles étaient ridicules, pleurer s'il en est besoin, comme si on avait une véritable douleur que la vérité qu'on défend fût attaquée et obscurcie. Ce sont là les apparences de la vérité. Le peuple ne voit guère que ces apparences, et ce sont elles qui le persuadent.

Les déclamateurs n'étudient guère que cette vraisemblance ; et c'est là leur différence d'avec un véritable orateur qui aime la vérité. Comme le peuple n'examine point, qu'il juge par la couleur sous laquelle paraissent les choses, le déclamateur ne pense qu'à donner cette couleur qui trompe. Le véritable orateur instruit, il aide son auditeur à découvrir la vérité. Il ne néglige pas de se servir de tout ce qui peut toucher le peuple ; et c'est pour cela qu'il allègue quelquefois des raisons faibles en elles-mêmes, mais qui sont fortes par rapport à ceux à qui il parle, parce qu'elles s'accommodent avec leurs préjugés. Néanmoins sa principale application est de prouver solidement la vérité, de la bien mettre en son jour : nous allons voir comment cela se peut faire.

CHAPITRE VII. Comment on peut trouver la vérité, la faire connaître, et découvrir l'erreur

L'éloquence serait pernicieuse si elle n'avait pour fin que de tromper le peuple. Elle ne réussirait pas même si elle ne savait que tromper ; car enfin, on ne se laisse guère tromper deux fois de suite. Un sophiste n'est estimé que peu de temps : aussitôt que l'art dont il s'est servi est connu, on le méprise. Puisqu'il s'agit donc de persuader, et non pas de tromper, qu'il n'y a que la vérité qui persuade pour toujours, il faut voir comment on la peut trouver, et la faire connaître.

On peut dire en un mot tout ce qui est nécessaire pour cela. Nous avons proposé le principe sur lequel nous pouvons être assurés que nous ne nous trompons pas. Savoir, lorsque la clarté d'une proposition nous paraît si évidente qu'il n'est pas en notre pouvoir de suspendre notre consentement, que nous nous sentons comme forcés d'acquiescer. Nous avons dit qu'alors c'est la nature qui nous fait agir. Tout ce qu'elle fait est bien fait : elle a Dieu pour Auteur, qui ne peut tromper ni être trompé. Nous ne devons point craindre l'erreur pendant que nous ne suivrons que les inclinations qu'il nous donne ; mais il faut bien distinguer la voix de la nature d'avec ce que nous disent nos passions et n os préventions. Nous allons quelquefois trop vite ; nous donnons d'abord notre consentement avant que d'avoir bien consulté la nature. Nous ne nous tromperons pas en la suivant ; mais il ne la faut pas prévenir, il faut marcher après elle.

Encore une fois, voilà ce qu'il faut faire pour ne se pas tromper. Comme les orateurs ont plus souvent à combattre l'erreur qu'à établir la vérité, ils doivent examiner en détail tout ce que leurs adversaires ont avancé comme indubitable, pour reconnaître si effectivement la vérité en est si claire, qu'on ne puisse s'empêcher d'y consentir : et que ce soit parler contre ce qu'on sent, que de la contredire. Si on découvre au contraire qu'ils se sont trompés, il faut rendre sensible leur erreur. Je suppose qu'ils ne trompent que parce qu'ils sont trompés. Voyons ce que doit faire un orateur : mais auparavant faisons cette remarque, que personne ne peut être convaincu entièrement que de ce qui est vrai, ou de ce qu'il croit véritable, et que ceux qui se trompent, croient voir la vérité aussi bien que ceux qui ne se trompent pas : ils sont prêts de soutenir avec une égale fermeté leur sentiments. Or, qu'est-ce que voit celui qui se trompe, croyant voir la vérité qu'il ne voit pas ? Car enfin, il voit quelque chose, sans cela il se rendrait. Je réponds en premier lieu, qu'on ne voit rien clairement que ce qui est est vrai. Que voit donc celui qui se trompe ? C'est une conséquence qui suit clairement d'un principe qu'il n'a point examiné, et qui est faux. Il n'envisage que cette conséquence qui est vraie, supposé le principe qu'il ne considère point. Un exemple éclaircira cette importante remarque. Allant par la ville, j'ai vu un homme habillé comme Metius, et de sa taille. D'abord, sans aucune autre réflexion, j'ai conclu que c'était Metius ; j'ai ainsi supposé que je l'ai vu : venant ensuite à parler de lui, on dit qu'il est à la campagne ; moi je soutiens qu'il est à la ville. Je ne considère que cette conséquence qui est claire. Je l'ai vu en ville, donc il y est ; et c'est ce qui me rend opiniâtre ; car je céderais si j'examinais bien le principe dont je tire cette conséquence, faisant réflexion que deux personnes peuvent être habillées de même manière, et avoir beaucoup de rapport pour la taille, et qu'effectivement je n'ai vu autre chose qu'un homme fait comme Metius que je n'ai point vu au visage. Cet exemple dit beaucoup. Avec un peu d'attention il sera facile de reconnaître l'erreur de ceux qui ne contestent que parce qu'ils n'aperçoivent pas ce qui les trompe C'est toujours, comme nous l'avons dit, l'apparence de la vérité qui séduit Ainsi l'application d'un orateur doit être d'examiner de qui a pu tromper ceux qu'il veut désabuser ; c'est-à-dire de quels principes ils tirent leurs conséquences : s'ils ont supposé ces principes pour vrais sans en être convaincus, ou s'ils ont tiré de fausses conséquences Il n'y a rien qui persuade mieux ceux dont on combat les sentiments, que de démêler ainsi les choses où ils ont raison, d'avec celles où ils se trompent, de leur accorder ce qui est vrai, et de leur faire voir ce qui est faux et ce qui les a séduits

Tout ceci demande peut-être plus de détail, mais cela appartient à la logique, dont l'étude est absolument nécessaire à un orateur. Nous avons dit qu'il faut connaître à fond les matières dont il s'agit. Pour connaître une vérité inconnue, ou pour la faire connaître, il la faut déduire de ses principes. Comme dans la nature tout se fait par des lois simples, et en petit nombre, aussi dans les sciences tout se peut déduire d'un petit nombre de vérités. C'est à ceux qui traitent les sciences particulières d'indiquer ces premières vérités, qui sont des sources fécondes d'où coulent toutes les autres. On se trompe si on croit qu'en lisant une rhétorique bien faite, on apprendra à discourir raisonnablement sur toute sorte de matière.

CHAPITRE VIII. L'attention est nécessaire pour reconnaître la vérité. Comment on peut rendre attentif un auditeur.

Parlant en général de ce qu'il faut faire pour persuader, je ne veux pas oublier une chose qui est plus considérable qu'on ne pense, puisque sans elle les plus solides raisonnements sont inutiles. Il n'y a que ceux qui font souvent réflexion sur notre corruption, qui aperçoivent quel a cause de l'ignorance des hommes, et du peu d'effet des plus beaux et des plus forts discours ne vient que du défaut d'attention. Il arrive à l'esprit ce qui arrive au corps. Un corps malade et languissant ne peut agir. Une âme qui est malade, est sans action ; si elle travaille à connaître la vérité, aussitôt elle est fatiguée. Les corps qui font impression sur elle, l'en détournent ; elle ne la peut donc envisager sans combattre contre son corps ; et dans l'état de langueur où le péché l'a réduite, elle n'en est presque plus capable. On aura peine à le croire ; cependant il n'y a rien de plus vrai, que de mille personnes qui écoutent un prédicateur un peu spirituel, il n'y en a peut-être pas dix qui soient attentifs. Le son de ses paroles frappe bien les oreilles ; mais la vérité que ses paroles expriment, est peu aperçue : elle n'est à leur égard que comme une image qui passe promptement devant leurs yeux. Nous l'expérimentons ; il y a des vérités que nous avons entendues mille fois sans en être touchés ; et lorsque Dieu tourne vers elles notre esprit, nous nous trouvons frappés, et nous les voyons d'une manière si particulière, que nous croyons ne les avoir jamais vues. Ce n'est que l'attention qui distingue les habiles gens d'avec les ignorants. Tout homme qui est capable d'attention, est en même temps capable de toutes les hautes sciences, rien n'est difficile pour lui.

C'est à quoi un orateur doit prendre garde ; autrement il parle à des rochers. Toutes les figures de rhétorique ne s'emploient que pour cela. Les apostrophes, les interrogations ne se font que pour réveiller les auditeurs, et les tourner vers ce que l'on veut qu'ils considèrent. Interroger, c'est comme tirer un homme par le manteau, pour lui faire apercevoir ce qu'il ne voit pas. Les descriptions, les hypotyposes, les dénombrements représentent sous différentes faces la vérité qu'on veut persuader, afin que si elle n'est pas vue sous une face, on la voie sous une autre. Les métaphores, les allégories en font des peintures sensibles qui frappent les sens. Cela a été dit avec étendue dans le second Livre ; mais la chose est si importante, qu'on n'en peut assez parler : c'est de ce côté-là que l'orateur doit tourner son adresse.

Comme l'âme est faite pour la vérité, qu'elle a un désir ardent de savoir, aussitôt qu'elle aperçoit quelque chose qu'elle n'a point vu, et qui la frappe d'une manière extraordinaire, elle a de la curiosité, elle la veut connaître. Ainsi pour rendre l'âme attentive ; c'est-à-dire, pour lui donner de la curiosité ; il n'est question que de trouver des tours ingénieux, qui donnent un air extraordinaire à ce qu'on veut faire considérer. Ce qui ne manquera pas d'arriver ; car il suffit d'être vêtu en étranger pour se faire regarder de tout le monde Vitruve rapporte qu'un fameux architecte n'ayant pu obtenir audience d'Alexandre le Grand pour lui proposer le dessein d'un grand ouvrage ; comme on le rebutait, et qu'on le laissait parmi la foule du peuple, à qui on ne donnait pas la liberté d'approcher du Prince, il s'avisa de paraître nu à la porte du palais, couvert de feuilles. Alexandre l'ayant aperçu dans cet habillement extraordinaire, eut la curiosité de lui demander ce qu'il était, et pourquoi il paraissait dans cet état. Cela lui donna occasion de proposer son dessein, ce qu'il n'avait pu faire auparavant. Lorsqu'on lit les orateurs, il faut remarquer l'adresse dont ils se servent pour se faire écouter. Les préceptes servent peu, si l'on n'observe l'usage qu'en ont fait les grands maîtres.

Il ne sera pas néanmoins inutile de faire ces deux réflexions, auxquelles se peut réduire l'art, s'il y en a un, de rendre attentifs ceux à qui on parle. Considérons, °. Que les hommes désirant savoir, et ce désir ayant pour fin un objet infini, il faut que la chose dont on promet de parler, soit grande, ou paraisse grande ; car si on connaissait qu'elle est petite, on la négligerait. °. De ce que l'objet de notre curiosité naturelle est une chose infinie, je conclus encore que le grand secret pour entretenir le feu de la curiosité, c'est de ne point faire connaître entièrement ce qu'on propose, qu'après qu'on ne demande plus d'attention, n'ayant plus rien à dire. Jusqu'à ce moment il faut nourrir la curiosité sans la remplir, l'enflammant toujours, afin qu'elle soit plus ardente. Car enfin, tout ce qu'on peut enseigner n'est point ce que la nature fait désirer. Ainsi on se dégoûte de ce qu'on a appris, et le temps du plaisir ne dure que pendant ces moments où l'on espère connaître quelque chose de nouveau et de conséquence.

C'est ce que les poètes savent si bien pratiquer. Voyez dans l'Enéide comme Virgile propose d'abord une histoire fameuse d'un homme de considération, qui par l'ordre des destins était venu en Italie y jeter les fondements de l'empire romain. Il ne commence pas cette histoire par la naissance de son héros. Il le représente au milieu de la mer, battu de la tempête qu'une déesse avait excitée ; les dieux prennent parti, les uns sont pour lui, les autres contre. Sa flotte est dissipée. Il fait naufrage, dont à peine il se sauve, jeté sur un bord étranger. Cela donne la curiosité de savoir quel était cet Enée, et comment un fugitif comme lui, si malheureux, pourrait enfin arriver dans l'Italie, et y établir un puissant empire. A mesure qu'on lit l'Enéide, on apprend ce qu'on désire savoir ; mais il y a toujours quelque circonstance qui éloigne le dénouement des difficultés qu'on voudrait voir éclaircies. La curiosité est de plus en plus satisfaite ; mais jusqu'à la fin il reste quelque chose qu'on ignore, ce qui fait qu'on lit avec ardeur ce poème depuis les premiers vers jusques aux derniers.

Je puis dire que c'est en cela que consiste un des grands secrets de l'éloquence ; car pour persuader, il faut se faire écouter. Or, quand un orateur trouve le moyen de donner de la curiosité pour ce qu'il va dire, qu'il l'entretient, et que ce n'est que lorsqu'il cesse de parler qu'elle est parfaitement contente, on peut dire qu'il a réussi. Autrement son auditeur s'ennuie. C'est ce qu'il doit le plus appréhender. La plus méchante qualité d'un orateur c'est d'être ennuyeux. S'il ne plaît pas, s'il dégoûte, de quelle utilité sont ses discours ? Pourquoi s'empresse-t-il de parler ?

Naturellement on estime ce qui est bien fait, et qui répond à la fin qu'on s'y est proposé. On y prend plaisir, et après avoir lu l'Enéide, quand on le relit, et qu'on n'ignore plus l'histoire d'Enée ; cependant on y prend encore plaisir, parce que si ce ne sont pas les nouvelles connaissances qu'on acquiert qui divertissent, le poète qui sait conduire son ouvrage, plaît par son esprit. Ce n'est pas seulement dans le poème épique et dans les pièces de théâtre, mais dans les plus petites pièces que cette conduite réussit. Quand un auteur commence de manière qu'il fait entendre quelque chose de rare, de nouveau, sans faire connaître ce que c'est, on sent sa curiosité émue. Il l'enveloppe, il la cache en même temps qu'il la laisse entrevoir par quelque bel endroit ; ce qui augmente le désir de la voir entière. La difficulté où il jette le lecteur, le rend plus attentif : Animus fit attentior ex difficultate. Ainsi il s'applique davantage ; et c'est ce qui lui fait trouver bon ce qu'il lit, comme c'est l'appétit qui nous fait trouver bon ce que nous mangeons. Ne pouvant produire ici une pièce d'une longueur considérable pour prouver ce que j'avance : en voici une petite qui servira d'exemple.

Elevé dans la vertu,
Et malheureux avec elle,
Je disais, A quoi sers-tu,
Pauvre et misérable vertu !
Ta droiture et tout ton zèle,
Tout compté, tout rabattu,
Ne valent pas un fétu,
Mais voyant que l'on couronne
Aujourd'hui le grand Pomponne,
Aussitôt je me suis tu ;
A quelque chose elle est bonne.

CHAPITRE IX. Ce qui fait la différence de l'orateur d'avec le philosophe.

Nous pouvons ici décider une question qui servira à l'éclaircissement de l'art de persuader. On demande ce qui fait la différence de l'orateur d'avec le philosophe ; d'où vient que le philosophe peut convaincre, et qu'il ne persuade presque jamais ; au lieu qu'un excellent orateur ne manque point de faire l'un et l'autre. On peut comprendre par ce que nous venons de dire, qu'il n'y a que la vérité qui puisse convaincre et persuader ; mais comme elle ne le peut faire qu'étant connue, ce n'est pas assez de la proposer, si on ne trouve la manière de la faire apercevoir, et si en même temps l'on n'ôte les préventions qui lui sont un obstacle.

Le philosophe se contente de donner les principes sur lesquels il s'appuie. Il les explique en peu de paroles, supposant que son disciple est attentif, qu'il a de la curiosité pour l'écouter, de l'empressement pour être instruit ; qu'il ne veut que voir la vérité pour la suivre : ainsi il ne cherche aucun tour rare pour le tenir attentif. Il ne s'avise point d'exciter en son âme aucun mouvement pour le porter vers la vérité, et pour l'éloigner des objets qui l'en détournent. Effectivement il ne serait pas nécessaire de le faire si tous les hommes étaient dans cette disposition au regard de la vérité, où ce philosophe suppose qu'est son disciple : mais il n'en est pas ainsi ; les hommes ont peu de curiosité ; le désir que Dieu nous a donné pour la vérité est languissant, il ne se réveille que lorsqu'il se présente des objets extraordinaires. Nous avons tous l'esprit fort distrait, peu perçant ; ainsi à moins qu'on ne s'accommode à notre faiblesse, comme fait l'orateur pour nous faire voir la vérité par tant d'endroits qu'enfin nous l'apercevions, nous ne la concevrons jamais.

Pourquoi donc les philosophes convainquent-ils, c'est-à-dire, qu'ils obligent d'avouer qu'on ne peut tenir contre ce qu'ils veulent prouver, et que cependant on n'entre point dans leurs sentiments, c'est qu'on sent la force de leur raisonnement sans le comprendre, et qu'on ne sort point de l'état où l'on se trouvait avant que de les avoir entendu parler. L'orateur ne souffre point d'indifférence dans son auditeur ; il le remue en tant de manières, qu'enfin il trouve par où il le pourra renverser, et pousser du côté où il veut qu'il tombe. Personne ne peut résister à la force de la vérité. Les hommes l'aiment naturellement ; il est impossible qu'ils ne se laissent gagner quand ils la connaissent avec tant d'évidence qu'ils n'en peuvent douter, ni s'imaginer qu'elle soit autre qu'elle leur paraît. Ainsi l'orateur qui a le talent de mettre la vérité dans un beau jour, doit charmer, puisqu'il n'y a rien de plus charmant qu'elle, et qu'elle doit triompher de la résistance qu'on lui faisait, puisque effectivement pour être victorieuse, elle n'a qu'à se faire connaître. Nous allons parler de ces manières qui sont particulières aux orateurs.

CHAPITRE X. Des manières de s'insinuer dans l'esprit de ceux à qui l'on parle.

Si les hommes cherchaient la vérité sincèrement, il ne serait besoin pour la leur faire recevoir, que de la leur proposer simplement, et sans art. Mais parce qu'elle ne s'accommode pas avec leurs intérêts, ils s'aveuglent volontairement pour ne la pas voir ; car ils s'aiment trop pour se laisser persuader que ce qui leur est désagréable, soit vrai. Avant que de recevoir une vérité, ils veulent être assurés qu'elle ne sera point incommode. C'est donc en vain qu'on se sert de fortes raisons quand on parle à des personnes qui veulent pas les entendre, qui persécutent la vérité, et la regardant comme leur ennemie, ne veulent pas envisager son éclat, de crainte de reconnaître leur injustice. On est donc contraint de traiter la plupart des hommes qu'on veut délivrer de leurs fausses opinions, comme on fait les frénétiques, à qui on cache avec artifice les remèdes qu'on emploie pour les guérir. Il faut proposer les vérités dont il est nécessaire qu'ils soient persuadés, avec cette adresse qu'elles soient maîtresses de leur cœur avant qu'ils les aient aperçues ; et comme s'ils étaient encore enfants, il faut obtenir d'eux par de petites caresses, qu'ils veuillent bien avaler la médecine qui est utile à leur santé.

Les orateurs qui sont animés d'un véritable zèle, étudient toues les manières possibles de gagner les hommes, pour les gagner à la vérité. Une mère pare ses enfants avec soi, et l'amour qu'elle a pour eux la porte à faire que toutes les autres personnes les aiment avec la tendresse qu'elle ressent. Si nous aimons la vérité, nous devons donc travailler à la faire aimer Les saints Pères de l'Eglise ont toujours tâché d'éviter tout ce qui la pouvait rendre odieuse. Lorsque Jésus-Christ commença à prêcher son Evangile aux Juifs, qui étaient jaloux de la gloire de la Loi de Moïse, pour ne les pas choquer, comme remarque saint Jean Chrysostome, il témoigna qu'il ne prétendait pas renverser cette Loi ; mais au contraire qu'il était venu pour l'accomplir. Sans cela ils eussent bouché leurs oreilles pour ne le pas entendre, comme firent ceux que par un juste jugement il ne daigna pas gagner.

Nous avons dit que les anciens maîtres font consister l'art de persuader dans la science de faire ces trois choses, instruire, gagner, et émouvoir : Docere, flectere, et movere. J'ai rapporté les moyens qu'ils ont découverts pour trouver les choses qui peuvent instruire et éclaircir la matière sur laquelle on parle. Je ferai ici quelques réflexions sur les moyens de s'insinuer dans les cœurs de ceux que l'on veut gagner. Dans les rhétoriques ordinaires on ne fait point ces réflexions : ainsi, quoique je n'aie pas eu dessein de traiter l'art de persuader dans toute son étendue, j'en dirai plus que ceux qui promettent de ne rien oublier. Il est vrai que la science de gagner les cœurs est bien au-dessus de la porté d'un jeune écolier, pour lequel on fait des rhétoriques. Elle s'acquiert par de sublimes spéculations, par des réflexions sur la nature de notre esprit, sur les inclinations, sur les mouvements de notre volonté. C'est le fruit d'une longue expérience qu'on a fait, de la manière que les hommes agissent, et qu'ils se gouvernent. En un mot, cette science ne se peut enseigner méthodiquement que dans la morale.

CHAPITRE XI. Qualités requises dans la personne de celui qui veut gagner ceux à qui il parle.

Il est important que les auditeurs aient de l'estime pour celui qu'ils écoutent, et qu'il passe dans leur esprit pour une personne sage. Un orateur doit donner des témoignages d'amitié à ceux qu'il veut persuader, et faire paraître que c'est un zèle sincère de leur intérêt qui le fait parler. La modestie lui est nécessaire, la fierté et l'orgueil étant d'invincibles obstacles à la persuasion. Ainsi il faut qu'on remarque ces quatre qualités dans la personne d'un orateur ; de la probité, de la prudence, de la bienveillance, et de la modestie, comme nous l'allons faire voir plus au long.

Il est constant que l'estime que l'on a de la probité et de la prudence d'un orateur, fait souvent une partie de son éloquence, à laquelle on se rend avant même que de savoir ce qu'il doit dire. C'est sans doute l'effet d'une grande préoccupation ; mais elle n'est pas mauvaise, et on ne doit pas la confondre avec un certain entêtement qui fait qu'on demeure attaché à de fausses opinions sans aucune raison. Outre que les paroles qui sortent d'un cœur plein d'ardeur pour la vérité, embrasent le cœur de ceux qui écoutent ; il est fort raisonnable d'ajouter foi à c e que dit un homme de bien, et qu'on sait n'être point un trompeur. C'est pourquoi il est plus avantageux à un orateur que sa vertu éclate que sa doctrine, comme dit un païen (note : Quintilien). In oratore non tam dicendi facultas quam honesta vivendi ratio eluceat. Le christianisme oblige ceux qui font profession de persuader les autres, de travailler à s'acquérir de l'autorité dans l'esprit des peuples ; et le même Evangile qui commande à tout le monde de fuir l'éclat, les oblige de faire éclater leurs bonnes oeuvres, avec cette intention que ceux qu'ils instruisent, soient autant portés par leurs exemples à embrasser la vertu, que par leurs paroles. Sic luceat lux vestra coram hominibus, ut videant opera vestra bona. Cette nécessité a porté quelquefois les plus modestes à se donner des louanges, et à défendre leur réputation en même temps que la patience et la douceur les portaient à aimer les injures dont on les chargeait. La bonne vie est la marque que Jésus-Christ nous a donnée pour distinguer les prédicateurs de la vérité d'avec ceux que l'esprit d'erreur envoie pour tromper les hommes.

On est bien aise de se décharger de la peine d'examiner un raisonnement, et pour cela de s'en fier à l'examen de ceux que l'on estime, et de soumettre son jugement aux lumières de ceux en qui on voit briller une grande sagesse (note : Saint Augustin). Auctoritati credere magnum compendium, et nullus labor. L'autorité d'un homme de bien, sage, et éclairé, est à ceux qui se défient de leurs lumières, ce qu'est un appui à un malade. Personne ne veut être trompé ; peu de peuvent défendre de l'erreur ; c'est pourquoi l'on est ravi de trouver une personne sou l'autorité de laquelle on se tienne à couvert. Dans toutes les disputes on voit que deux ou trois têtes, à qui leur suffisance a acquis de l'estime, partagent tout le monde, et que chacun se range du parti de celui qu'il croit le plus habile. L'orateur sans autorité, n'attirera jamais dans ses sentiments qu'un très petit nombre de personnes, parce que peu sont capables d'apercevoir la subtilité de ses raisonnements. S'il veut avoir la multitude de son côté, il faut qu'il fasse voir qu'il a pour lui ceux à l'autorité de qui elle a coutume de se rendre, et dont elle suit les sentiments aveuglément.

Il n'y a rien qui soit plus capable de gagner les hommes, que les marques d'amitié qu'on leur donne. L'amitié donne toutes sortes de droits sur la personne aimée. On peut dire toutes choses à ceux qui sont convaincus qu'on les aime : Ama, et dic quod vis. Il faudrait que l'amour qu'on a pour la vérité fût bien désintéressé pour vouloir la recevoir lorsqu'elle vient de la bouche d'un ennemi Les Epîtres de saint Paul sont pleines de marques d'affection et de tendresse, qu'il faisait paraître à ceux à qui il écrivait, et jamais il ne les reprend de leurs défauts, qu'après les avoir convaincus que c'était le zèle qu'il avait pour leur salut, qui l'obligeait de les en avertir.

La quatrième qualité que je crois nécessaire à un orateur, est la modestie. Souvent la résistance que quelques-uns font à la vérité, n'est causée que par la fierté avec laquelle on veut extorquer de leur bouche un aveu de leur ignorance. Pourquoi chicane-t-on dans les conversations ? Pourquoi est-ce qu'on dispute sans vouloir demeurer d'accord des vérités les plus incontestables ? C'est que les uns veulent triompher, et que les autres s'opiniâtrent à ne pas céder, et à disputer une victoire, dont la perte leur paraît honteuse. Ceux qui sont sages, laissent refroidir la chaleur de la dispute, et laissent passer le temps de l'opiniâtreté. Ils cachent tellement leur triomphe, que les vaincus ne s'aperçoivent pas de leur défaite, et qu'ils ne se considèrent pas tant comme vaincus, que victorieux de l'erreur où ils étaient engagés. Non de adversario victoriam, sed contra mendacium quaeremus veritatem, disait saint Jérôme écrivant contre les Pélagiens.

Un sage orateur ne doit jamais parler de soi avantageusement. Il n'y a rien qui soit plus capable d'éloigner de lui l'esprit de ses auditeurs, et de leur inspirer des sentiments d'aversion et de haine ; que cette vanité que font paraître ceux qui se vantent. La gloire est un bien où chacun prétend avoir droit. On ne peut souffrir qu'un particulier se l'approprie ; car, comme Quintilien l'a fort bien remarqué, nous avons tous une certaine ambition qui ne peut rien souffrir au-dessus de soi. De là vient que nous prenons plaisir à relever ceux qui s'abaissent eux-mêmes, parce qu'il semble que nous le faisons comme étant plus grands qu'eux. Habet enim mens nostra sublime quiddam, et impatiens superioris ; ideoque subjectos et submittentes se lubenter allevamus, quia hoc facere tanquam majores videmur. Cette modestie ne doit rien avoir de bas : la fermeté et la générosité sont inséparables du zèle que notre orateur a pour la défense de la vérité, et comme elle est invincible, il doit être intrépide. Un homme qui ne craint rien davantage que de blesser la vérité, se rend redoutable : il ne sied pas mal quelquefois de relever les avantages de son parti, qui est celui de la vérité. Le discours doit convenir à l a qualité de celui qui parle. Un roi, un évêque doivent parler avec majesté ; et ce qui est la marque d'une autorité légitime dans leur personne, serait dans la bouche d'une personne privée une marque de fierté et d'arrogance.

CHAPITRE XII. Ce qu'il faut observer dans les choses dont on parle, pour s'insinuer dans l'esprit des auditeurs.

Après avoir parlé de la personne de l'orateur, voyons ce qui regarde les choses que l'on traite. Si les auditeurs n'y prennent aucune part, et qu'elles ne blessent point leur intérêt, l'artifice n'est pas nécessaire. Lorsqu'il n'est question que de théorèmes de géométrie, de mathématique, il n'est pas besoin de disposer les esprits à les recevoir, ne pouvant causer aucun dommage, il ne faut pas craindre que quelqu'un les rejette. Mais lorsqu'on propose des choses contraires aux inclinations de ceux à qui on parle, l'adresse est nécessaire. L'on ne peut s'insinuer dans leur esprit que par des chemins écartés et secrets ; c'est pourquoi il faut faire en sorte qu'ils n'aperçoivent point la vérité dont on veut les persuader, qu'après qu'elle sera maîtresse de leur cœur ; autrement ils lui fermeront la porte de leur esprit, comme à une ennemie

Les hommes n'agissant que par intérêt, lors même qu'il semble qu'ils y renoncent, il faut nécessairement leur faire voir que ce qu'on leur persuade, ne leur sera point désavantageux. On doit combattre leurs inclinations par leurs inclinations, et s'en servir pour les attirer dans les sentiments qu'on leur veut faire prendre, comme les matelots se servent du vent contraire pour arriver dans le port d'où il les éloignait ; cela se comprendra mieux par des exemples. Afin d'inspirer de l'aversion pour le fard à une femme qui n'a de l'amour que pour elle-même, et que rien ne touche que sa beauté, il faut, selon le conseil de saint Jean Chrysostome, se servir de la passion qu'elle a pour sa beauté, pour la modérer, en lui montrant que les poudres et le fard gâtent le teint. On détache de la débauche un homme qui ne refuse rien à ses plaisirs, en lui proposant des plaisirs plus doux, ou le persuadant fortement que ces débauches seront suivies de quelque grande douleur. Il faut toujours dédommager l'amour-propre ; c'est-à-dire, désintéresser ceux que l'on veut faire renoncer à quelque intérêt. Car enfin, à moins que la grâce divine ne change le cœur, les passions peuvent changer d'objet : mais elles demeurent toujours les mêmes. Or, ce changement d'objet n'est pas difficile. Un orgueilleux fera tout ce qu'on voudra, pourvu qu'il évite l'humiliation, et que son orgueil soit content. Ainsi il n'y a rien qu'on ne puisse persuader, quand on sait se servir des inclinations des hommes.

Lorsqu'on veut obtenir de ceux à qui on parle une chose qu'ils ont dessein de ne point accorder, quoiqu'on la puisse exiger d'eux avec droit, il faut se contenter de la recevoir comme une grâce. On ne doit leur faire cette demande qui les choque, qu'après qu'on aura clairement prouvé que ce qui leur restera, servira plus à leur gloire, et sera plus avantageux que ce qu'ils accorderont. Saint Jean Chrysostome loue la prudence de Flavien, Patriarche d'Antioche, qui fit révoquer à l'empereur Théodose l'arrêt sanglant qu'il avait donné contre les habitants de cette ville, qui avaient renversé les statues de l'impératrice. Ce Patriarche étant venu à Constantinople pour fléchir la colère de Théodose, il exagéra la faute de ceux d'Antioche ; il confessa qu'une semblable faute méritait les châtiments les plus rigoureux. Mais ajoutant qu'il aurait plus de gloire à pardonner une si grande faute, et qu'un prince chrétien ne pouvait venger une injure avec tant de sévérité, il gagna l'esprit de Théodose qu'il aurait irrité, s'il eût entrepris de diminuer le crime du peuple d'Antioche, outre qu'il eût semblé approuver leur sédition, et en eût paru complice.

Il est avantageux à un orateur, que ses auditeurs soient persuadés qu'il entre dans leur sentiment : ce qui n'est pas impossible, quoiqu'il travaille à en faire changer à ses auditeurs Dans une opinion, quelle qu'elle soit, tout n'est pas faux, ni déraisonnable On peut, sans blesser la vérité, s'attacher d'abord à ce qui est vrai, dans l'opinion que l'on veut combattre, et la louer en ce qu'elle a de véritable, et qui mérite des louanges. Un peuple, par exemple, s'est révolté contre son légitime souverain, et a enlevé la puissance d'entre ses mains pour la partager à ceux qu'il a choisis pour le gouverner. On pourra donc commencer son discours par louer l'amour de la liberté. Ensuite faisant voir à ce peuple que la liberté est plus grande sous un monarque que dans une république, où cent tyrans usurpent l'autorité souveraine ; on le gagne, et on se sert de la passion qui l'a porté à la révolte, pour le ramener à l'obéissance.

C'est avec cette même prudence que l'on détache les hommes de ceux pour qui ils ont un amour aveugle, contre lesquels par conséquent il faut bien se donner de garde de déclamer d'abord : au contraire il est bon de commencer par leur donner quelques louanges. Par exemple : Il est vrai, ô Romains, que personne n'a jamais été plus libéral que Spurius Melius, il vous a fait des profusions de toutes ses richesses. Mais prenez garde que c'est un ambitieux ; que toutes ses libéralités sont des appâts pour vous surprendre, et que tous ces présents qu'il vous fait, sont le prix avec lequel il prétend acheter votre liberté, et se rendre votre maître.

L'humilité est la plus rare de toutes les vertus ; elle est l'apanage des âmes innocentes, et elle ne se rencontre que fort rarement dans ceux qui sont criminels ; c'est pourquoi ces derniers ne peuvent souffrir qu'on leur reproche leurs fautes. Il est difficile par conséquent de gagner ceux que l'on veut corriger ; néanmoins lorsque les coupables sont effectivement persuadés que leur faute leur est pernicieuse, que c'est l'amour de leur intérêt qui fait parler celui qui les reprend, qu'ils reconnaissent qu'ayant plus de prudence, il prévoit les malheurs qui les regardent, et qu'ils n'aperçoivent pas, ils supportent avec patience ce reproche pénible, comme les malades souffrent qu'on leur coupe un membre pourri.

Ce qui fait souvent que les avertissements sont désagréables, c'est qu'on les fait avec empire, et avec insulte. Quand on veut corriger les coupables, on doit quelquefois se contenter de leur montrer ce qu'il fallait faire, sans leur reprocher ce qu'ils ont fait. Il y a de certaines choses qui ne sont mauvaises, que par le défaut d'une circonstance ; on peut louer cette chose, mais faire voir qu'elle n'a pas été faite dans le temps ni dans le lieu nécessaire.

Afin qu'un coupable n'ait point de honte d'avouer sa faute, et de s'en repentir, il est bon de la faire paraître petite, en la comparant avec une plus grande : et afin qu'il ne la soutienne point, il faut trouver des moyens de l'en décharger. Il y a de certaines gens qui ne veulent jamais condamner ce qu'ils ont fait. On doit séparer l'erreur de ces personnes, et ne point prouver qu'ils en sont coupables qu'après qu'ils l'auront condamnée. C'est ce que fit le prophète Nathan, lorsque ayant voulu reprendre le roi David de l'adultère qu'il avait commis, il lui fit des plaintes d'un homme qu'il disait coupable d'une action qui était moins criminelle que celle de David Après que ce roi eut condamné cet homme, pour lors Nathan dit : C'est de votre Majesté même dont je parle, vous êtes plus coupable que celui que vous venez vous-même de condamner

Quelquefois on est si attaché aux résolutions qu'on a prises sur une affaire, qu'on ne veut plus écouter de nouvelles propositions. L'artifice est donc nécessaire ; celui dont se servit Agrippa est admirable. Il voulait rappeler le peuple Romain qui avait quitté la ville, se plaignant de la dureté des magistrats, qui sans rien faire, vivaient de son travail. Il leur proposa la parabole de la guerre qui s'éleva entre les parties du corps humain, qui ne voulant plus rien donner à l'estomac, qui était, disaient-elles, un paresseux, reconnurent ensuite par l'expérience, que l'estomac leur rendait bien ce qu'elles lui donnaient. Cette seule parabole que le peuple écouta avec plaisir, ne voyant point où elle allait, suffit, après qu'il en vit l'application, pour lui faire quitter la première résolution. Il n'y a point de meilleure manière pour instruire les peuples, que les paraboles. Elles instruisent en un mot de plusieurs choses qu'on ne pourrait expliquer autrement que par des discours ennuyeux, et difficiles à comprendre.

CHAPITRE XIII. Les qualités nécessaires à un orateur pour gagner ceux à qui il parle, ne doivent pas être feintes.

Je ne doute point qu'on ne puisse faire un très mauvais usage de cet art que nous enseignons ; ce qui n'empêche pas que les règles que nous avons données ne soient très justes. On peut feindre que l'on a de l'amour pour ceux à qui l'on parle, afin de cacher le mauvais dessein que la haine aura fait concevoir contre eux. On peut prendre le masque d'honnête homme pour surprendre ceux qui ont de la vénération pour tout ce qui a les apparences de la vertu. Mais il ne s'ensuit pas qu'on ne doive point témoigner d'amour à ses auditeurs, et s'acquérir quelque estime dans leur esprit lorsque cet amour est sincère, comme il le doit être, et que l'on n'a point d'autre fin que l'intérêt de la vérité.

Les rhéteurs païens ont donné ces mêmes préceptes que nous donnons : et les sophistes s'en sont servis. Il est vrai ; mais c'est ce qui nous oblige de les suivre avec plus de soin. Les impies auront-ils plus de zèle pour le mensonge, que les chrétiens pour la vérité ? Ce serait une chose honteuse aux amis de la vérité, de rejeter les moyens naturels qu'ils ont pour la faire recevoir, pendant que les partisans du mensonge emploient tant d'artifices pour tromper. Ces moyens sont bons et justes d'eux-mêmes ; et tout homme qui a de la charité et de la prudence les emploie, quoiqu'il n'y fasse pas de réflexion.

Il faut aimer les hommes. On ne doit ressentir pour leur personne que de la tendresse, quand même ils seraient criminels. Il n'y a que leurs crimes qui méritent de la haine. Diligite homines, interficite errores. Ceux qui ont de la piété, n'ont pas besoin de feindre : leur charité se peint elle-même dans leurs discours : elle supporte avec patience les fautes des autres : elle les corrige avec douceur, elle ne les considère que du côté qu'elles paraissent plus légères. Elle cherche tous les moyens pour ne point choquer, ni contrister les personnes qu'elle est obligée d'avertir. Elle répand un miel sur ses paroles pour adoucir l'amertume de la correction (note : Monitio acerbitate, objurgatio contumelia careat. Cicéron De Amicitia). En un mot elle fait pour les gagner à Dieu, tout ce que fait faire l'amour de son intérêt, pour se concilier ceux de qui on attend une grande faveur. Un orateur chrétien n'a pas moins de complaisance pour ceux qu'il veut persuader, sans aucun autre intérêt que celui de la vérité, que les gens du monde en ont pour ceux de qui ils attendent quelque récompense.

Ce n'est pas une lâche complaisance que je conseille, les hommes aiment qu'on ne leur dise que ce qui les flatte et leur plaît. Loquere nobis placentia. Pendant qu'un orateur chrétien espère de gagner ses auditeurs par la douceur, il s'en doit servir ; mais s'ils sont endurcis, et qu'ils ne veuillent point quitter les armes qu'ils ont prises contre la vérité, ce serait pour lors flatterie, et non pas charité, que de s'amuser à vouloir leur plaire. Si les prières n'ont point de force, il faut avoir recours aux menaces.

C'est la conduite que les Pères de l'Eglise ont toujours tenue. Ils ont commencé par la douceur ; mais ils ont fini par la sévérité, lorsque la douceur a été inutile. Saint Augustin dit qu'il n'avait pas voulu nommer Pélage dans les premiers livres qu'il composa contre cet hérétique, afin de lui épargner la honte de se voir reconnu pour auteur d'une hérésie. Mais quand ce Père vit que cet hérésiarque ne profitait point de cette retenue, et qu'elle pouvait contribuer à lui donner de la fierté, il crut que la même charité qui l'avait fait parler d'abord avec douceur, l'obligeait à se servir de remèdes plus violents, et proportionnés à la maladie de cet hérésiarque, ou pour le guérir, ou pour avertir les peuples du danger qu'il y avait de communiquer avec lui.

CHAPITRE XIV. Manières d'exciter dans l'esprit de ceux à qui l'on parle, les passions qui les peuvent porter où on les veut conduire.

Le troisième moyen que l'orateur doit employer pour persuader ses auditeurs, c'est d'exciter dans leur esprit les passions qui les feront pencher du côté où il les veut porter, et d'éteindre le feu de celles qui pourraient éloigner de lui ses mêmes auditeurs. Mais on me dira qu'il n'est point permis d'user de moyens aussi injustes que sont les passions : que c'est s'y prendre mal pour régler et pour éclairer l'esprit de ses auditeurs, que d'y exciter le trouble et les fumées des passions. Répondons à cette objection que nous avons prévenue : la chose mérite qu'on la considère.

Les passions sont bonnes en elles-mêmes : leur seul dérèglement est criminel. Ce sont des mouvements dans l'âme, qui la portent au bien, et qui l'éloignent du mal, qui la poussent à acquérir l'un, et qui l'excitent lorsqu'elle est trop paresseuse à fuir l'autre. Jusque-là il n'y a point de mal dans les passions ; mais lorsque les hommes, suivant les fausses idées qu'ils ont du bien et du mal, n'aiment que la terre, alors ces passions qui les font agir, qui étaient bonnes par leur nature, deviennent criminelles par les mauvaises qualités de l'objet vers lequel on les tourne. Qui en peut douter lorsque dans l'idée de ce nom de passion, on comprend les mouvements de l'âme avec tous ses dérèglements, que par la colère on entend ces rages, ces emportements, ces fureurs qui trouvent la raison. Mais si on la prend pour un mouvement, pour une affection de l'âme qui nous anime à vaincre les empêchements qui nous retardent la possession de quelque bien, et pour une force qui nous fait combattre et surmonter tous les obstacles qui s'y opposent ; je ne crois pas qu'on puisse dire raisonnablement qu'il n'est pas permis de se servir de sa colère pour animer les hommes à chercher le bien qu'on leur propose.

Dans les passions les plus déréglées, dans celles qui n'ont pour objet que de faux biens, il y a toujours quelque chose de bon. N'est-ce pas une bonne chose que d'aimer ce qui est bien fait, grand, noble ? On peut donc se servir de ce mouvement qui nous porte de ce côté-là, et sans scrupule l'exciter dans leur cœur, puisque je suppose qu'on n'entreprend de faire aimer que ce qui est beau d'une véritable beauté

Il n'y a point d'autre moyen de conduire les hommes, que celui dont nous parlons. Vous ne détournerez jamais un avare de l'inclination qu'il a pour l'or et l'argent, que par l'espérance de quelques autres richesses plus grandes ; un voluptueux de ses sales plaisirs, que par la crainte de quelque grande douleur, ou par l'espérance d'un plus grand plaisir. Pendant que nous sommes sans passion, nous sommes sans action, et rien ne nous fait sortir de l'indifférence que le branle de quelque affection. On peut dire, que les passions sont le ressort de l'âme : quand une fois l'orateur s'est pu saisir de ce ressort, et qu'il le sait manier, rien ne lui est difficile, il n'y a rien qu'il ne puisse persuader.

Tant d'illustres martyrs n'ont triomphé que par une secours du Ciel ; tant de saintes vierges n'ont soutenu dans leurs corps faible une vie austère, que parce qu'elles étaient aidées de la Grâce ; mais il est aussi constant que les plus méchants sont capables de faire tout ce que les martyrs et les vierges ont fait, s'ils ne pouvaient satisfaire la passion qui les domine, qu'en supportant de semblables peines Catilina a été un très méchant homme ; cependant on remarque dans sa vie des exemples d'une austérité et d'une patience extraordinaires. Je sais que ces vertus apparentes n'étaient que les servantes de son ambition, comme parle un grand Docteur. Aussi je ne fais cette réflexion que pour prouver que l'on peut faire entreprendre toutes choses à un homme, lorsqu'on a pu lui inspirer les passions propres pour cela, et que par conséquent le défenseur de la vérité ne doit pas négliger un moyen si efficace.

Saint Augustin dit fort bien au pêcheur : Faites par la crainte des peines, ce que vous ne pouvez faire encore par un pur amour de la justice. Fac timore poenae, quod non dum potes amore justitiae. Je ne ferais point de difficulté, pour inspirer à une femme du monde de l'horreur pour le fard, de lui connaître qu'il n'y a rien qui gâte plus le visage. Je tâcherais par cette crainte de la détourner d'une action qu'elle ne peut encore haïr par un amour de Dieu. Cette crainte n'est pas sans péché, mais enfin les Pères ont approuvé ce saint artifice par l'usage qu'ils en ont fait. Les grandes plaies ne se guérissent que par des blessures : pour faire crever un apostume, il faut faire des incisions. Cette conduite se peut justifier sans peine, mais ce n'est point ici le lieu de le faire.

CHAPITRE XV. Ce qu'il faut faire pour exciter les passions.

Le moyen général pour remuer le cœur des hommes, est de leur faire sentir vivement l'objet de la passion dont on désire qu'ils soient émus. L'amour est une affection qui est excitée dans l'âme par la vue du bien présent. Pour allumer donc cette affection dans un cœur capable d'aimer, il faut lui présenter un objet qui ait des qualités aimables. La crainte a pour objet des maux qui arriveront certainement, ou qui peuvent arriver. Pour donner de la crainte à une âme timide, il faut lui faire connaître les maux qui la menacent. On a quelque raison de ne pas séparer l'art de persuader de l'art de parler : car l'un ne sert pas de grand chose sans l'autre. Pour émouvoir une âme, il ne suffit pas de lui représenter d'une manière sèche l'objet de la passion dont on veut l'animer : il faut déployer toutes les richesses de l'éloquence, pour lui en faire une peinture sensible et étendue, qui la frappe vivement, et qui ne soit pas semblable à ces vaines images qui ne font que passer devant les yeux. Il ne suffit pas, dis-je, pour donner de l'amour, de dire simplement que la chose qu'on propose est aimable ; il faut approcher des sens ses bonnes qualités, les faire sentir, en faire des descriptions, les représenter par toutes leurs faces, afin que si elles ne gagnent pas, étant vues d'un certain côté, elles le fassent quand elles sont regardées de l'autre. On doit s'animer soi-même : il faut, si je l'ose dire, que notre cœur soit embrasé, qu'il soit comme une fournaise ardente, d'où nos paroles sortent pleines de ce feu que nous voulons allumer dans le cœur des autres.

Pour bien traiter cette matière, je serais obligé de parler au long de la nature des passions, de les expliquer toutes en particulier, de dire quels sont leurs objets, quelles choses les excitent et les calment. Mais il faudrait pour cela comprendre dans cet art la physique et la morale, ce qui ne se peut faire sans confusion, néanmoins je ne puis m'exempter de parler plus exactement ici de quelques-unes de ces passions : savoir, de l'admiration, de l'estime, du mépris, et du ris, qui sont de très grand usage dans l'art de persuader.

L'admiration est un mouvement dans l'âme, qui la tourne vers un objet qui se présente à elle extraordinairement, et qui l'applique à considérer si cet objet est bon ou mauvais, afin qu'elle le suive, ou qu'elle l'évite. Il est important à un orateur d'exciter cette passion dans l'esprit de ses auditeurs. La vérité persuade, mais il faut pour cela qu'elle soit connue. Or, afin qu'elle soit connue, il faut que celui à qui on la déclare, s'applique à la connaître. Tous les jours nous voyons que de certains raisonnements n'ont point été goûtés, qui sont approuvés dans la suite : lorsqu'on prend la peine de les examiner. Il y a de certaines opinions, qui après avoir été négligées pendant plusieurs siècles, se réveillent, et font du bruit, parce qu'on les étudie, et que par l'étude on en reconnaît la vérité ou la fausseté. Ainsi ce n'est donc pas assez de trouver de bonnes raisons, de les exposer avec clarté : il faut le dire avec un certain tour extraordinaire qui surprenne, qui donne de l'admiration, et qui attire les yeux de tout le monde.

Saint Jean Chrysostome remarque que saint Matthieu commence l'histoire du Fils de Dieu par dire qu'il était fils de David et d'Abraham, au lieu de dire fils d'Abraham et de David, pour oublier les juifs à lire son histoire avec plus d'attention ; car les juifs attendaient le Messie de la famille de David ; ainsi rien n'était plus capable de les rendre attentifs, que de leur parler d'un fils de David. Tous les livres qui sont lus, tous les orateurs qui sont écoutés, ont tous quelque chose d'extraordinaire, soit pour la matière qu'ils traitent, soit pour la manière de la traiter, soit pour quelques circonstances de temps et de lieu.

L'admiration est suivie d'estime ou de mépris. Lorsqu'on remarque du bien dans l'objet qu'on a envisagé avec application, on l'estime, on le recherche, on l'aime, et on n'estime que ce qui est grand, et bien fait. Lorsqu'on fait estime des choses mauvaises, c'est en se trompant dans on jugement, ou en considérant ces choses sous une face qui n'est pas mauvaise, et change son estime en mépris aussitôt qu'on reconnaît qu'on a été trompé

Le mépris a pour objet la bassesse et l'erreur ; c'est-à-dire, que cette passion est excitée lorsque l'âme n'aperçoit dans l'objet qu'elle considère, que de la bassesse et de l'erreur. On se laisse aller volontiers à cette passion. Elle est agréable : elle flatte cette ambition naturelle que tous les hommes ont pour la supériorité et l'élévation On ne méprise véritablement que ce qu'on regarde au-dessous de soi. Ce regard donne du plaisir, au lieu que ce n'est qu'avec chagrin qu'on lève les yeux pour considérer ce qui est au-dessus de nous, parce que nous nous apercevons de ce que nous ne sommes pas. Les autres passions épuisent, et intéressent la santé ; mais celle-là lui est plutôt utile, et on peut dire qu'elle est plutôt un repos qu'un mouvement de l'âme, qui se délasse dans cette passion, au lieu que dans les autres elle fait des efforts

Tout mépris n'est pas agréable : car si le mal qui en est l'objet, est redoutable, pour lors on ressent de la crainte, qui est une véritable douleur ; mais si ce mal ne nous touche pas de fort près, et qu'on n'y prenne pas grand intérêt, le mépris qu'on en fait donne du plaisir, et est suivi du ris, qui accompagne ordinairement les excès de joie imprévus et extraordinaires. Il n'y a rien de plus utile pour détourner les hommes de quelque erreur que de leur en donner du mépris, en la faisant paraître ridicule. Car il n'y a rien qu'on appréhende davantage que d'être méprisé, et exposé à la risée de tout le monde. Aussi une raillerie faite à propos, fait quelquefois plus d'effet, que le plus fort raisonnement.

Ridiculum acri
Fortius et melius magnas plerumque secat res.

Quand on emploie de fortes raisons, la peine que trouve l'auditeur à concevoir la suite d'un raisonnement sérieux, le rebute. Lorsqu'on lui propose quelque chose de grand, cette grandeur l'éblouit, et lui est un sujet d'humiliation ; mais lorsqu'il n'est question que de rire et se divertir, cet auditeur s'applique volontiers, cette application lui tenant lieu de divertissement Outre cela, le mépris qu'il fait de la chose qui lui paraît ridicule, et qu'il regarde de haut en bas, flatte sa vanité. C'est pourquoi on excite et on entretient plus facilement le mépris, que toutes les autres passions, puisque les hommes aiment mieux mépriser qu'estimer, se divertir que de travailler. Ajoutez qu'il y a beaucoup de choses qu'il faut ainsi mépriser, et rendre ridicules, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieusement. Multa sunt sic digna revinci, ne gravitate adorentur.

CHAPITRE XVI. Comment on peut donner du mépris des choses qui sont dignes de risée.

Puisqu'il est permis de se servir du mouvement des passions pour faire agir les hommes, l'on ne peut blâmer l'art que nous enseignons, de rendre ridicules les choses dont on veut détourner ceux que l'on instruit. Mais il faut avouer que si les railleries ne sont faites avec prudence, elles ont un effet tout contraire à celui que l'on en attendait. Les poètes prétendent dans leurs comédies combattre le vice en le rendant ridicule : leurs prétentions sont bien vaines ; l'expérience ne faisant que trop connaître que la lecture de ces sortes d'ouvrages n'a jamais produit aucune véritable conversion. La cause est bien évidente. On ne rit que d'une chose basse que l'on regarde comme un petit mal. L'on ne rit pas du mauvais traitement que souffrent les innocents. Si les libertins se raillent d'un adultère, et de crimes semblables, qui sont un sujet de larmes aux gens de bien, c'est qu'ils ne considèrent ces crimes que comme des bagatelles.

Or les poètes dans les comédies ne travaillent point à inspirer l'aversion qu'on doit avoir du vice, ils tâchent seulement de le rendre ridicule ; ainsi ils accoutument leurs lecteurs à regarder les débauches comme des fautes de peu de conséquence. La crainte d'être raillé, ne peut dompter l'amour des plaisirs ; aussi voyons-nous que les débauchés sont les premiers à se railler de leurs désordres. Il y a des vices qui ne se surmontent que par le silence et l'oubli, et dont la bienséance ne permet jamais de parler. Les descriptions d'un adultère n'ont jamais rendu chastes ceux qui les ont entendues : cependant ces sortes de crimes sont la matière ordinaire des comédies.

L'orateur doit garder la bienséance dans les railleries, et ne s'arrêter jamais aux choses que l'honnêteté oblige de passer sous silence. Puisqu'il est sage et homme de bien ; il n'est pas nécessaire de l'avertir qu'il doit éviter ces railleries bouffonnes et ridicules qui se font à contretemps, qu'il n'y a que le mal qui mérite d'être raillé. Si ce mal est pernicieux et considérable, il ne doit pas se contenter de le rendre ridicule, il faut qu'il en donne de l'horreur. Néanmoins on peut quelquefois commencer par les railleries, en combattant des erreurs de grande conséquence, lorsque c'est une nécessité de rendre ses auditeurs attentifs par le plaisir : ce qui est l'effet et l'utilité des railleries, et ce qui m'oblige de donner quelques règles touchant la manière de tourner en ridicule les choses qui le méritent.

Puisque le ris est un mouvement qui est excité dans l'âme, lorsqu'après avoir été frappée de la vue d'un objet extraordinaire, elle aperçoit qu'il est extrêmement petit : pour rendre une chose ridicule, il faut trouver une manière rare et extraordinaire de représenter sa bassesse. Ceux qui ont voulu enseigner le moyen de railler les autres, se sont fait railler eux-mêmes, comme en avertit Cicéron. Néanmoins on peut remarquer que tous les tours et toutes les manières extraordinaires sont propres pour faire une raillerie, c'est-à-dire, pour faire apercevoir la bassesse de l'objet que l'on veut faire mépriser. C'est pourquoi l'ironie est de grand usage dans ces occasions, parce que disant le contraire de ce que l'on pense, et avec des termes extraordinaires qui ne conviennent pas à la chose dont on parle, cette disposition fait que l'on remarque ce qu'elle est effectivement. Quand on donne à un fripon la qualité d'honnête homme, cette expression fait ressouvenir de ce qu'il n'est pas. L'on ne peut faire connaître plus sensiblement la lâcheté d'un homme sans cœur, qu'en lui mettant entre les mains des armes dont il n'a pas la hardiesse de se servir Ainsi quand le Prophète Elie disait aux prophètes de Samarie, qui invitaient avec de grands cris leur idole à faire descendre le feu du Ciel, pour réduire en cendre le sacrifice qu'ils lui offraient : Criez encore plus haut ; car peut-être que ce Dieu ne vous entend pas, à cause qu'il parle à d'autres personnes, ou qu'il est dans une hôtellerie, ou en chemin, ou qu'il dort, et ne peut être éveillé que par un grand bruit. Ce tour qui était extraordinaire, faisait faire attention à l'impuissance et à la bassesse de cette idole

Les allusions sont propres pour les railleries, parce que la difficulté qu'il y a de les entendre, fait qu'on s'applique à en pénétrer le sens, et cette application est cause qu'on le découvre avec beaucoup plus de clarté. Lorsque aussi après avoir loué la chose qu'on veut faire mépriser, et l'avoir relevée par des expressions magnifiques, qui font attendre quelque chose de grand, on vient tout d'un coup à marquer sa bassesse, cette surprise fait qu'on s'applique : ainsi l'on rend très sensible ce que l'on dit, comme dans cette épitaphe de la façon de Scarron.

Ci gît qui fut de belle taille,
Qui savait danser et chanter,
Faisait des vers, vaille que vaille,
Et les savait bien réciter.
Sa race avait quelque antiquaille,
Et pouvait des héros compter ;
Même il aurait donné bataille,
S'il en avait voulu tâter.
Il parlait fort bien de la terre,
Du droit civil, du droit canon,
Et connaissait assez les choses
Par leurs effets et par leurs causes :
Etait-il honnête homme ? Oh non !

Quand on expose toute nue la bassesse d'une chose, en lui ôtant toutes les qualités dignes d'estime, dont elle paraît revêtue, on la rend ridicule infailliblement. Lucien ne dit des dieux et des sages de la Grèce, que ce que les adorateurs des uns et les admirateurs des autres en publient; cependant dans ses écrits ils paraissent ridicules, parce qu'il détache la bassesse des divinités de la gentilité et des sages de la Grèce, de ces qualités imaginaires que les anciens admiraient dans leurs dieux et dans leurs sages ; ainsi on ne peut lire ses ouvrages sans concevoir du mépris pour la religion et pour la vaine sagesse des Grecs. Outre cela la nature des dialogues, qui est la manière d'écrire de Lucien, est très propre pour découvrir la bassesse de ceux qu'on veut jouer ; car les faisant parler conformément à leurs propres inclinations, et aux principes qu'ils suivent ; on fait qu'ils publient eux-mêmes ce qu'ils ont de ridicule et de bas ; de sorte qu'il n'est pas possible d'en douter.

CHAPITRE XVII. Seconde partie de l'art de persuader, qui est la disposition. De la première partie de la disposition, qui est l'exorde.

Pour persuader, il faut disposer les auditeurs à écouter favorablement les choses dont on doit les entretenir. En second lieu, il faut leur donner quelque connaissance de l'affaire que l'on traite, afin qu'ils sachent de quoi il s'agit. On ne doit pas se contenter d'établir ses propres preuves, il faut renverser celle des adversaires ; et lorsqu'un discours est grand, et qu'il y a sujet de craindre qu'une partie des choses qu'on a dites avec étendue, ne se soient échappées de la mémoire des auditeurs, il est bon sur la fin de dire en peu de mots ce qu'on a dit plus au long. Ainsi un discours doit avoir cinq parties, l'entrée ou l'exorde, la narration ou la proposition de la chose sur laquelle on doit parler, les preuves ou la confirmation des vérités que l'on défend, la réfutation de ce que les ennemis de ces vérités allèguent contre, et l'épilogue ou la récapitulation de tout ce qui a été dit dans le corps du discours. Je parlerai de ces cinq parties séparément.

L'orateur doit se proposer trois choses dans l'exorde ou l'entrée de son discours, qui sont la faveur, l'attention et la docilité des auditeurs. Il gagne ceux à qui il parle, et acquiert leur faveur, en leur donnant d'abord des marques sensibles qu'il ne parle que par un zèle sincère de la vérité, et par un amour du bien public. Il les rend attentifs, en prenant pour exorde ce qu'il y a de plus noble, de plus éclatant dans le sujet qu'il traite, et qui par conséquent peut exciter le désir d'entendre la suite du discours.

Un auditeur est docile lorsqu'il aime, et qu'il est attentif. L'amour lui ouvre l'esprit, et le dégageant de toutes les préoccupations avec lesquelles on écoute un ennemi, elle le dispose à recevoir la vérité. L'attention lui fait percer dans les choses les plus obscures. Il n'y a rien de caché qui ne se découvre à une personne qui s'applique, et qui s'attache aux choses qu'elle veut connaître.

J'ai dit qu'il était bon de surprendre d'abord ses auditeurs, en plaçant quelque chose de noble à l'entrée de son discours ; mais il faut aussi prendre garde de ne pas promettre plus qu'on ne peut tenir, et qu'après s'être élevé dans les nues, on ne soit contraint de ramper par terre. Un orateur qui commence d'un ton trop élevé, excite dans l'esprit de ses auditeurs une certaine jalousie, qui fait qu'ils se préparent à le critiquer, et qu'ils conçoivent le dessein de ne le pas épargner, en cas qu'il ne soutienne pas ce ton. La modestie sied fort bien en commençant, et gagne un auditoire. Outre cela c'est aller contre la raison que de commencer d'abord par des mouvements extraordinaires, avant que d'avoir fait paraître qu'on en ait sujet. Un auditeur sage ne peut concevoir que du mépris d'un homme qui lui paraît s'emporter sans raison. Aussi les maîtres donnent cette règle, qu'il faut commencer simplement. Ils traitent de ridicules ceux qui commencent d'une manière trop élevée, qui promettent beaucoup, et donnent peu ; de qui on peut dire :

Quid dignum tanto feret hic promissor hiatu ?
Parturiunt montes ; nascetur ridiculus mus
.

Ce n'est pas que le commencement d'un discours doive être sans art, puisque tout dépend de ce commencement. Si un orateur ne tourne vers lui l'esprit de ses auditeurs, c'est en vain qu'il parle, et il ne le peut faire qu'en leur donnant de la curiosité. Il est donc obligé de faire paraître extraordinaire ce qu'il va dire. On n'est point touché de ce qui est commun. Mais la principale chose que doit faire un orateur, c'est de prévenir d'abord ses auditeurs de quelque maxime claire, évidente, qui les frappe, d'où il puisse conclure dans la suite ce qu'il veut prouver. S'il les trouve prévenus de quelque sentiment contraire à ceux qu'il leur veut inspirer, c'est pour lors qu'il doit employer l'adresse ; car s'il ne peut leur ôter ces sentiments, il faut au moins qu'il les détourne, afin qu'ils ne lui soient point opposés. Les exordes doivent être propres, et c'est le sujet même qui les doit fournir. Tous ces préambules qui peuvent être communs à toutes sortes de matières, sont inutiles et ennuyeux

Tout ce que l'on peut dire de raisonnable touchant la manière de commencer un discours, c'est que lorsqu'on a un sujet à traiter, il faut examiner les dispositions de ceux à qui l'on va parler, et voir ce qui leur peut être agréable, ce qui leur déplaît, ce qui les gagne. Il n'y a point de sujet qui n'ait plusieurs faces, et qu'on ne puisse tourner en différentes manières. Quand on a du jugement, on voit comment il faut prendre un exorde par rapport à la fin qu'on doit envisager, c'est-à-dire pour ouvrir le cœur aussi bien que les oreilles de ceux qu'on a pour auditeurs. C'est par conséquent du sujet même, ex visceribus causae, qu'il faut tirer un exorde ; ce qu'on ne peut faire qu'après qu'on a médité ce sujet, et qu'on a trouvé l'endroit par lequel il le faut faire paraître. C'est pourquoi l'exorde devrait être la dernière chose dans le projet, quoique la première dans le discours ; car il faut qu'on y voie en quelque manière tout le sujet. C'est une disposition, une entrée dans tout ce qui se dira. Principium aut rei totius quae agitur significationem habeat, aut aditum ad causam. Les exemples sont plus utiles que les préceptes ; mais quand il est question de faire remarquer l'adresse dont un orateur s'est servi, il ne faut pas se contenter de proposer le commencement de son discours, il faut rapporter l'état de toute l'affaire sur laquelle il a parlé, afin de faire remarquer avec quel art il traite son sujet, comme il fait d'abord paraître par la plus belle de toutes ses faces, pour rendre ses auditeurs attentifs, et les prévenir de sentiments favorables

CHAPITRE XVIII. De la seconde partie de la disposition, qui est la proposition.

Quelquefois on commence son discours par en proposer le sujet, sans se servir d'exorde : ce qu'il faut faire de telle manière que la justice de la cause qu'on défend, paraisse dans cette proposition, qui ne consistant que dans une déclaration de ce qu'on a à dire, n'a point de règle pour sa longueur. Quand il ne s'agit que d'une simple question, il suffit de la proposer, ce qui demande peu de paroles. Si c'est d'une action, on en doit faire une peinture qui l'expose aux yeux des auditeurs, afin qu'ils en jugent aussi exactement que s'ils avaient été présents lorsqu'elle s'est faite.

Il y a des personnes qui ne font point de scrupules pour faire paraître une action telle qu'ils souhaitent, de la revêtir de circonstances favorables à leurs desseins ; mais contraires à la vérité. Ils croient le pouvoir faire, parce que, disent-ils, c'est pour faire valoir la cause que nous sommes obligés de défendre. Il n'est pas nécessaire que je combatte cette fausse persuasion. Il n'est jamais permis de mentir, ni d'employer la parole que pour exprimer la vérité de nos sentiments

On doit donc dire les choses simplement comme elles sont, et prendre garde de ne rien insérer qui puisse porter les juges à rendre un jugement injuste. Mais aussi une affaire a plusieurs faces dont les unes sont plus agréables, les autres ont quelque chose de choquant, et qui peut rebuter les auditeurs. Il est de la prudence de l'orateur de ne pas proposer une affaire par une face choquante, qui donne une opinion désavantageuse de ce qui doit suivre.

L'orateur doit faire choix des circonstances de l'action qu'il propose. Il ne doit pas s'arrêter à toutes également. Il y en a qu'il faut passer sous silence, ou ne dire qu'en passant, et s'il est obligé de rapporter quelque circonstance odieuse, qui puisse faire paraître criminelle l'action qu'il défend, il ne doit pas passer outre sans avoir remédier au mal que ce récit pourrait faire, ni laisser l'auditeur dans la mauvaise opinion qu'il aura pu concevoir. Il faut apporter quelque raison, ou quelque circonstance qui change la face de la première, et lui en fasse prendre une moins odieuse. Vous êtes obligé de dire que c'est celui que vous défendez qui a tué ; comme vous ne parlez que pour un homme innocent, en même temps vous devez rapporter les justes causes de l'action, et faire voir que celui qui en a été l'auteur, ne l'a faite que par malheur, par hasard, sans dessein, prévenant l'esprit des juges, et faisant précéder toutes les raisons, toutes les occasions, toutes les circonstances qui peuvent justifier cette action, et faire voir qu'elle n'a que l'apparence du crime, et qu'en effet elle est juste Non seulement cet artifice n'est pas défendu, mais ce serait une faute de ne s'en pas servir. L'on doit craindre de rendre la vérité odieuse par son imprudence. ç'en serait une bien grande que de dire les choses d'une manière dure, et de donner occasion à ceux qui écoutent, de faire un jugement téméraire. Les hommes jugent d'abord et suivent leurs premiers jugements ; ainsi il est important de les prévenir.

La proposition consiste quelquefois dans le récit d'un ou de plusieurs faits. Ce qui fait qu'on nomme narration ce que nous appelons proposition. Les rhéteurs demandent trois choses dans une narration, qu'elle soit courte, qu'elle soit claire, qu'elle soit probable. Elle est courte lorsqu'on dit tout ce qu'il faut, et que l'on ne dit que ce qu'il faut ; car on ne doit pas juger de la brièveté d'une narration par le nombre des paroles, mais par l'exactitude à ne rien dire que ce qui est nécessaire. La clarté est une suite de cette exactitude, le nombre des choses inutiles étouffe une histoire, et empêche qu'elle ne représente exactement à l'esprit l'action qu'on raconte. Il n'est pas difficile à notre orateur de rendre vraisemblable ce qu'il dira, puisqu'il n'y a rien de si semblable à la vérité qu'il défend, que la vérité même. Cependant pour cela il faut un peu d'adresse, et il est évident qu'il y a de certaines circonstances qui toutes seules seraient suspectes, et ne pourraient être crues si elles n'étaient soutenues par d'autres. Pour faire donc paraître une narration vraie comme elle l'est en effet, il ne faut pas oublier ces circonstances.

CHAPITRE XIX. De la troisième partie de la disposition, qui est la confirmation, ou de l'établissement des preuves, et en même temps de la réfutation des raisons des adversaires.

Savoir établir par des raisonnements solides la vérité, renverser le mensonge qui lui est opposé, c'est ce que la logique enseigne. C'est d'elle qu'il faut apprendre à raisonner, comme nous l'avons dit. Cependant nous pouvons donner ici quelques règles, qui avec ce que nous avons enseigné dans le chapitre second, pourront suppléer en quelque manière à la logique, que ceux qui lisent cet ouvrage n'ont peut-être point encore étudiée.

Premièrement, il faut étudier son sujet, faire attention à toutes ses parties, les envisageant toutes, afin d'apercevoir quel chemin l'on doit prendre, ou pour faire connaître la vérité, ou pour découvrir le mensonge. Cette règle ne peut être pratiquée que par ceux qui ont une grande étendue d'esprit, qui se sont exercés à résoudre des question difficiles, à percer les choses les plus cachées, qui sont rompus dans les affaires, qui d'abord qu'on leur propose une difficulté, quoique embarrassée, en trouvent aussitôt le dénouement, et ayant l'esprit plein de vues et de vérités, aperçoivent sans peine des principes incontestables pour prouver les choses dont la vérité est cachée, et convaincre de faux celles qui sont fausses.

La seconde règle regarde la clarté des principes sur lesquels on appuie son raisonnement. La cause de tous les faux raisonnements, c'est la facilité qu'on a de supposer vraies les choses les plus douteuses. Les hommes se laissent éblouir par un faux éclat, dont ils ne s'aperçoivent que lorsqu'ils se trouvent précipités dans de grandes absurdités ; et obligés de consentir à des propositions évidemment fausses, s'ils ne se rétractent.

La troisième règle regarde la liaison des principes, avec leurs conséquences. Dans un raisonnement exact les principes et les conséquences sont si étroitement liés, qu'on est obligé d'accorder la conséquence, ayant consenti aux principes ; puisque les principes et la conséquence ne sont qu'une même chose ; ainsi vous ne pouvez pas raisonnablement nier ce que vous avez une fois accordé. Si vous avez accordé qu'il soit permis de repousser la force par la force, et d'ôter la vie à un ennemi, lorsqu'il n'y a point d'autre moyen de conserver la sienne ; après qu'on vous aura prouvé que Milon en tuant Clodius n'a fait que repousser la force par la force, vous êtes obligés d'avouer que Milon n'est point coupable d'avoir tué Clodius qui lui voulait ôter la vie ; la liaison de ce principe et de cette conséquence étant manifeste.

Il y a bien de la différence entre la manière de raisonner des géomètres, et celle des orateurs. Les vérités de géométrie dépendent d'un petit nombre de principes : celles que les orateurs entreprennent de prouver, ne peuvent être éclaircies que par un grand nombre de circonstances qui se fortifient, et qui ne seraient pas capables de convaincre, étant détachées les unes des autres. Dans les preuves les plus solides, il y a toujours des difficultés qui fournissent matière de chicaner aux opiniâtres, qu'on ne peut vaincre qu'en les accablant par une foule de paroles, par un éclaircissement de toutes leurs difficultés et de toutes leurs chicanes Les orateurs doivent imiter un soldat qui combat son ennemi. Il ne se contente pas de lui faire voir ses armes, il l'en frappe, il s'étudie à le prendre par son défaut, par où il lui fait jour, il évite les coups que cet ennemi tâche de lui porter

Il y a de certains tours et de certaines manières de proposer un raisonnement, qui font autant que le raisonnement même, qui obligent l'auditeur de s'appliquer, qui lui font apercevoir la force d'une raison, qui augmentent cette force, qui disposent son esprit, le préparent à recevoir la vérité, le dégagent de ses premières passions, et lui en donnent de nouvelles. Ceux qui savent le secret de l'éloquence, ne s'amusent jamais à rapporter un tas et une foule de raisons : ils en choisissent une bonne, et la traitent bien. Ils établissent solidement le principe de leur raisonnement, ils en font voir la clarté avec étendue. Ils montrent la liaison de ce principe avec la conséquence qu'ils en tirent, et qu'ils voulaient démontrer. Ils éloignent tous les obstacles qui pourraient empêcher qu'un auditeur ne se laissât persuader. Ils répètent cette raison tant de fois, qu'on ne peut en éviter le coup. Ils la font paraître sous tant de faces, qu'on ne peut l'ignorer, et ils la font entrer avec tant d'adresse dans les esprits, qu'enfin elle en devient la maîtresse.

Les préceptes que l'on trouve dans les rhétoriques communes touchant les preuves et la réfutation, ne sont point considérables. Les rhéteurs conseillent de placer d'abord les plus fortes raisons, et de les mettre à la tête du discours, les plus faibles au milieu, et de réserver quelqu'une des plus fortes à la fin. L'ordre naturel que l'on doit tenir dans la disposition des arguments, c'est de les placer de sorte qu'ils servent de degrés aux auditeurs pour arriver à la vérité, et qu'ils fassent entre eux comme une chaîne qui arrête celui que l'on veut assujettir à la vérité.

La réfutation ne demande point de règles particulières. Qui sait démontrer une vérité, peut bien découvrir l'erreur opposée, et la faire paraître. Ce que nous venons de dire du soin que l'orateur doit avoir de bien faire paraître la force de ses principes, et leur liaison avec les conséquences qu'il en tire, s'entend pareillement du soin qu'il doit avoir de faire remarquer la fausseté des principes des adversaires, ou si leurs principes sont vrais, que leurs conséquences sont très mal tirées.

CHAPITRE XX. De l'épilogue, dernière partie de la disposition.

Un orateur qui appréhende que les choses qu'il a dites ne s'échappent de la mémoire de son auditeur, doit les renouveler avant que de finir son discours. Il se peut faire qu'il ait été distrait pendant quelque temps, et que la quantité des choses qu'il a rapportées n'ait pu trouver place dans son esprit ; ainsi il est à propos qu'il fasse comme une espèce d'abrégé qui ne charge point la mémoire. Tout ce grand nombre de paroles, ces amplifications, ces redites ne sont que pour convaincre davantage ses auditeurs. Après leurs avoir fait comprendre nettement toutes choses, afin que cette conviction dure toujours, il faut faire en sorte qu'ils ne perdent pas facilement le souvenir de ce qu'ils ont entendu. Pour cela il faut faire ce petit abrégé, et cette petite répétition dont je viens de parler, d'une manière animée, et qui ne soit point ennuyeuse, réveillant les mouvements qu'on a excités, et rouvrant, pour ainsi dire, les plaies qu'on a faites. Mais la lecture des orateurs, surtout de Cicéron qui excelle particulièrement dans ses épilogues, vous fera connaître mieux que mes paroles avec quel art on doit ramasser dans cette partie, ce qui est répandu dans tout le discours

CHAPITRE XXI. Des trois autres parties de l'art de persuader, qui sont l'élocution, la mémoire, et la prononciation.

Restent trois parties à expliquer, l'élocution, ou la manière d'exprimer les choses que l'on a trouvées, et disposées, la mémoire, et la prononciation. J'ai donné quatre Livres à la première de ces trois parties. Pour la seconde, qui est la mémoire, tout le monde demeure d'accord qu'elle est un don de la nature que l'art ne peut perfectionner que par un continuel exercice qui ne demande point de préceptes. La prononciation est trop avantageuse à un orateur pour être traitée en peu de paroles. Il y a une éloquence dans les yeux, et dans l'air de la personne, qui ne persuade pas moins que les raisons. Un orateur qui a cet air est applaudi aussitôt qu'il commence. Les meilleures pièces sont méprisées dans la bouche de celui qui prononce mal. Les hommes se contentent de l'apparence des choses. Dans le monde ceux qui parlent avec un ton ferme et élevé, et qui ont l'air agréable, sont assurés de remporter la victoire. Peu de personnes font usage de leur raison. On ne se sert ordinairement que de sens : on n'examine pas les choses que dit un orateur : on en juge avec les yeux et avec les oreilles. S'il contente les yeux, s'il flatte les oreilles, il sera maître du cœur de ses auditeurs.

La nécessité de prendre les hommes par leur faible, oblige donc notre orateur zélé pour la vérité, à ne pas négliger la prononciation. Il y a sans doute de certains défauts, des postures indécentes, ridicules, affectées, basses, qui ne se peuvent souffrir, et des tons de voix qui blessent les oreilles, et qui les fatiguent. Il n'est pas nécessaire que je spécifie ces choses, elles se remarquent assez Les sentiments, les affections de l'âme ont un tour de voix, un geste et une mine qui leur sont propres. Ce rapport des choses et de la manière de prononcer, fait les bons déclamateurs Ils étudient le ton de voix qu'ils doivent prendre, leurs gestes. Ils savent quand ils doivent s'animer, et parler avec véhémence. Un prédicateur qui crie toujours, est importun. Il doit élever et rabaisser sa voix, selon les impressions que ses paroles doivent faire. Tout doit être étudié dans un homme qui parle en public, son geste, son visage ; et ce qui rend cette étude difficile, c'est que si elle paraissait elle ne ferait plus son effet. Il faut employer l'art, et il n'y a que la nature qui doive paraître ; aussi c'est elle qu'il faut étudier. Quand elle agit, quand elle nous fait parler, le seul air avec lequel nous parlons, le ton de la voix, font autant et plus que nos paroles. Ceux qui nous voient, savent ce que nous voulons dire avant que de nous avoir entendu. Jamais un orateur ne réussit que quand il a acquis d'être ainsi naturel. Il peut dire ce qu'il a appris par mémoire, mais il faut qu'il paraisse le faire, comme si la nature seule sans art et sans préparation le faisait parler.

Dieu ayant fait les hommes pour vivre ensemble dans une grande union, il les a tellement disposés, qu'ils prennent les sentiments de ceux avec qui ils vivent. On s'afflige avec une personne qui paraît affligée : on a de la joie avec ceux qui rient. Les signes naturels des passions font impression sur ceux qui les voient, et à moins qu'ils ne fassent de la résistance, ils s'y laissent aller.

Ainsi tout homme qui parle naturellement, selon les sentiments qu'il a dans le cœur, ne manque point de toucher sans qu'il y pense : ceux qui l'écoutent, prennent ses mêmes sentiments. Comme les hommes n'agissent presque point par raison, que c'est l'imagination ou les sens qui les gouvernent, on voit que ceux qui savent représenter au dehors les sentiments qu'ils veulent inspirer, ne manquent point de réussir. Les déclamateurs ordinaires n'affectent qu'une prononciation éclatante, qui effectivement donne de l'admiration : et en cela ils réussissent ; car comme naturellement on parle avec un ton élevé, et avec des gestes extraordinaires de ce qui est extraordinaire, et dont on est surpris, quand un déclamateur ouvre la bouche fort grande, qu'il fait de grands gestes, le peuple ne manque pas de croire qu'il dit de grandes choses

Il faut déclamer comme on parle, faisant paraître qu'on est persuadé des sentiments qu'on veut inspirer. Alors, comme on vient d'en donner la raison, les auditeurs sont portés par la nature à prendre ces sentiments. Il y a peu de gens qui déclament naturellement : on s'imagine que pour bien faire il faut faire quelque chose d'extraordinaire. Au contraire on fait toujours mal quand on ne suit point la nature. Il est rare que ceux qui récitent des pièces apprises par mémoire, aient un grand talent pour la prononciation. Ils disent les choses comme la mémoire les leur rend, mais l'âme ne prend pas les mouvements selon l'ordre qu'elles ont été couchées sur le papier, et qu'elles sont dans la mémoire. Il est donc difficile sans un grand art de feindre des mouvements qu'on n'a pas. Et il est rare que les auditeurs ressentent les effets de cette sympathie mutuelle, qui fait prendre les mouvements de ceux qui paraissent touchés.

CHAPITRE XXII. De la disposition qui est particulière aux discours ecclésiastiques, ou sermons.

On ne doit pas s'étonner que je n'aie encore rien dit de la prédication. Ce n'est pas la coutume de le faire dans des livres de rhétorique. Tout ce qui se dit de cet art dans les écoles, est tiré des anciens rhéteurs. Ni les Grecs, ni les Romains ne faisaient point d'assemblées pour l'instruction du peuple, comme on le fait parmi les chrétiens. Leurs discours publics ne regardaient que les affaires du barreau, ou celles de l'Etat ; quelquefois ils donnaient des louanges en public à ceux qui avaient servi la République. La rhétorique, comme ils l'enseignaient, et comme on l'enseigne aujourd'hui, n'avait point d'autre fin. Les préceptes qu'elle donne, ne sont que pour ces sortes de pièces. La coutume n'excuse pas ; ainsi si ce m'était une obligation de donner des préceptes pour les discours qui se font pour l'instruction des peuples, je serais coupable de ne le pas faire, à moins que ce que j'ai dit en général touchant l'art de parler et de persuader, ne pût suffire ; et c'est ce que je prétends. Car je crois avoir enseigné toute la rhétorique qui est nécessaire aux prédicateurs, et qu'ils ne peuvent attendre de cet art, que ce que j'en ai dit. Il est vrai qu'il n'y en a point assez pour prêcher ; mais c'est qu'outre la manière de dire les choses, ce que l'art de parler enseigne, il faut trouver de quoi parler. Je n'ignore pas qu'il y en a qui souhaiteraient que comme j'ai donné des lieux communs aux avocats pour trouver de la matière de quoi composez leurs plaidoyers, j'en donnasse aux prédicateurs pour prêcher, sans qu'ils fussent obligés d'étudier ; mais ceux qui auront fait attention aux réflexions que j'ai faites sur ces lieux communs, jugeront bien qu'ils leur seraient inutiles. Ils ne sont capables que de faire de méchants orateurs, comme nous l'avons fait voir. Il faut savoir, pour instruire, disce quod doceas. C'est en vain qu'on veut suppléer à l'ignorance de ceux qui ont l'ambition de prêcher avant que d'avoir rien appris. Si on se contentait de faire des instructions familières, cela ne demanderait point tant d'art, ni de grandes études Il n'y a qu'à méditer les premières vérités de notre religion, pour les accommoder à l'intelligence du petit peuple. Ceux qui par le devoir de leur charge sont obligés de faire des discours plus forts, en trouvent des modèles sur lesquels ils peuvent se régler, ils peuvent même les débiter comme ils font, ce qui leur acquerra plus de gloire, quand on connaîtrait les sources où ils puisent, que ceux qu'ils feraient par le moyen de certains lieux communs.

Je n'ai donc rien oublié que je dusse traiter, si ce n'est que je n'ai point parlé de cette disposition qui est particulière aux sermons, comme j'ai fait de la disposition et des parties d'une harangue telle que sont celles de Démosthène et de Cicéron. Je le vais faire en peu de mots. Il y a deux manières d'instruire le peuple, sans parler de celle où l'on catéchise les enfants. La première, presque la seule usitée dans les premiers siècles de l'Eglise, ne consistait que dans une explication de l'Ecriture. Celui qui faisait la fonction de lecteur, en lisait un ou plusieurs versets, dont l'évêque donnait l'explication, s'appliquant à combattre les hérésies qui troublaient l'Eglise, ou prenant occasion de reprendre les vices qui régnaient. Cela s'appelait Homélie, Sermon : c'est-à-dire, entretien, conversation, parce que ces discours se faisaient d'une manière familière qui ne demande point d'art. Ceux qui voudront bien faire une homélie, n'ont qu'à lire saint Chrysostome, et les autres Pères. On profitera plus en considérant ces modèles animés, qu'en lisant des préceptes secs, qui font peu d'impression.

Aujourd'hui on a une autre manière qui a plus d'art. On ne choisit qu'un verset de l'Ecriture, qu'on applique à son sujet. On propose d'abord ce sujet ; et pour le traiter comme il le doit être, on demande les lumières du Saint Esprit par l'intercession de la Vierge, qu'on salue en récitant l'Ave Maria. Ensuite on partage son discours en deux ou trois points, auxquels on rapporte tout ce que l'on a à dire. Il y en a qui font ce partage avant l'Ave Maria, après lequel tous commencent l'explication de leur premier point.

Cette disposition est arbitraire, et n'est fondée que sur la coutume. L'Ave Maria est assez nouveau. On remarque qu'on commença de faire cette prière à la naissance des dernières hérésies, pour distinguer les prédications des catholiques d'avec les prêches des hérétiques. La division en trois points vient de la scolastique, qui explique les sciences par divisions et subdivisions. Les anciens sermonnaires ne se contentaient pas de trois points. Voyons ce qu'on peut dire d'utile touchant cette disposition reçue et autorisée dans l'Eglise.

Un prédicateur doit choisir pour matière de ses instructions, ce qui convient au lieu et au temps qu'il prêche, et à la condition de ceux à qui il parle. Pour satisfaire à la coutume, il doit prendre un texte, ou passage de l'Ecriture, dont le sens littéral, s'il est possible, ne soit pas éloigné de ce qu'il va dire : car ceux qui ont quelque connaissance de l'Ecriture, sont choqués lorsque dès l'entrée d'un discours où l'on fait profession d'expliquer l'Ecriture, on la prend à contresens.

A l'entrée de son discours, il faut donner une idée générale de son sujet, préparer l'esprit des auditeurs, leur faire voir l'importance de ce qu'on va traiter. Ce que nous avons dit touchant les exordes, est d'usage ici pour se faire écouter. Un exorde doit avoir quelque trait extraordinaire, qui puisse procurer l'attention. La piété, et la connaissance que nous avons de la nécessité de la Grâce, nous oblige aussi de ne pas continuer un discours sans l'interrompre, pour attirer l'esprit de Dieu par nos prières.

Puisque c'est l'usage, il faut réduire ce que l'on veut enseigner à deux ou trois chefs, qui aient du rapport à une principale chose, et que le prédicateur doit avoir en vue ; car comme il s'agit de persuader et de toucher, il faut tenir en haleine son auditeur, le tenant toujours attentif à cette principale vérité, qui est le sujet de son discours. Nous l'avons dit, l'orateur doit donner une grande idée de ce qu'il va dire ; enflammer ses auditeurs du désir de le savoir à fond ; entretenir ce désir, éclairant toujours de plus en plus ce qu'il a entrepris d'éclaircir, mais jusqu'à la fin, à chaque pas, pour ainsi dire, faisant entrevoir qu'il y a de plus grands éclaircissements à attendre ; ce qui fait que la curiosité est toujours ardente tout le temps qu'il continue de parler. Pour cela il faut qu'il y ait de l'unité dans son dessein, c'est-à-dire qu'il ait en vue une grande vérité dont il veuille convaincre, et qu'il veuille faire aimer. Il peut dire plusieurs choses ; mais c'est à cette vérité que tout doit se rapporter. Cette liaison est rare dans les sermons. Ce n'est souvent qu'un ramas de différentes choses, qui n'ont point de rapport. Quand l'auditeur se sent poussé d'un côté, presque aussitôt on le rappelle ailleurs, et il ne sait ce qu'on veut faire de lui. C'est pour cela qu'il est rare qu'un homme d'esprit ne s'ennuie pas au sermon, et qu'il y puisse être attentif. Je parle de ces sermons où le prédicateur veut plaire ; car les prédicateurs qui n'ont point d'autre vue que d'instruire, selon l'obligation de leur charge, sont toujours écoutés avec édification.

Revenons à un prédicateur qui emploie toute la rhétorique pour bien faire. Puisque c'est l'usage, il peut diviser sa matière en deux ou trois points. Mais ces trois points doivent être trois parties tellement liées, qu'elles ne fassent qu'un tout ; qu'elles ne composent qu'un corps proportionné qui ait une seule forme, et qui ne soit pas monstrueux, composé de parties différentes qui ne se réunissent point sous un chef, ut nec pes, nec caput uni reddatur formae

Je n'ai rien à dire de particulier sur la manière dont un prédicateur doit traiter sa matière. Pour persuader, il faut proposer la vérité : établir les principes d'où elle se tire, et les mettre dans leur jour. Les principes sur lesquels s'appuient les prédicateurs, ce sont l'Ecriture, la tradition, les passages des Conciles et des Pères qui ont conservé cette tradition. Ainsi le raisonnement d'un prédicateur consiste dans l'exposition des passages de l'Ecriture et des Pères. Il suffit ordinairement d'en rapporter le sens, sans alléguer les textes originaux, parce cela fait une bigarrure désagréable. On s'en fie au prédicateur ; il ne doit citer les propres paroles des auteurs, que dans de certains points importants, ou de temps en temps pour réveiller l'attention par un langage extraordinaire. Il n'est pas nécessaire que je répète ici ce que j'ai dit de la manière d'éclaircir la vérité, et de la faire comprendre aux esprits les plus simples et les plus abstraits, comme aussi ce qui a été proposé touchant l'exactitude avec laquelle on doit poursuivre le fil d'un raisonnement

Ce qui fait la principale différence des prédicateurs et des avocats, c'est que ceux-ci ont pour auditeurs des juges qui ne se laissent persuader que par la force d'un raisonnement exact, et des adversaires qui examinent leurs preuves. Tout l'auditoire est convaincu de ce que dit le prédicateur : on ne le va entendre que pour être touché de quelque sentiment de dévotion. Il n'est donc pas nécessaire qu'il entre dans des controverses, comme s'il avait à disputer dans une conférence contre des hérétiques, ou dans une école contre des adversaires qui impugnent ses sentiments. Il ne doit pas faire une leçon de théologie : il faut qu'il évite tout ce qui est abstrait, les raisonnements trop subtils ; choisissant ceux que les peuples entendront le mieux, les plus forts à leur égard, parce qu'ils font plus d'impression sur leur esprit, ne supposant rien, expliquant tout, développant la vérité. En un mot, il ne doit rien laisser à deviner, se souvenant qu'il parle au peuple peu instruit, à qui tout est nouveau, et obscur. Comme son but est de porter à Dieu ses auditeurs, de les détacher du monde, de leur faire embrasser la pénitence, haïr le péché, aimer la vertu, il doit ménager tous les avantages qu'il a pour cela ; c'est-à-dire, qu'après qu'il voit que son auditeur est convaincu d'une vérité, il doit en déduire toutes les conséquences favorables à la fin qu'il a en vue, faisant de vives descriptions de la beauté des choses qu'il veut faire aimer, de la difformité de ce qu'il veut faire haïr

Pour dire beaucoup en peu de mots, disons que c'est le jugement qui fait les grands prédicateurs, aussi bien que tous les autres grands orateurs. Je parle d'une grandeur réelle, qui n'est pas fondée sur une vaine réputation, sur le peu de jugement d'une populace qui se laisse surprendre par l'apparence, et émouvoir sans raison. Outre que parmi la foule il se trouve des gens d'esprit, tout ce que l'on dit doit être raisonnable. Les mouvements qu'on veut inspirer doivent naître de la connaissance de la vérité qu'on a exposée, autrement on ne touche que pour un moment. L'auditeur qui se retire sans savoir ce qui l'a ému, reprend ses premières inclinations aussitôt qu'il n'entend plus le prédicateur ; au lieu que lorsqu'on l'a convaincu d'une vérité, cette conviction entretient les bons mouvements qu'on lui a donnés. Je crois avoir dit ce qui se peut dire d'utile pour cela, et généralement pour tout ce qui regarde l'éloquence de la chaire ; quand j'en dirais davantage, ceux qui m'écouteraient n'en deviendraient pas meilleurs prédicateurs.

Je finis par cet aveu, que mon ouvrage ne peut être utile qu'à celui qui lira avec soin les ouvrages de ceux qui ont écrit avec l'art que j'ai enseigné. En se promenant au soleil on prend un teint basané sans qu'on s'en aperçoive, aussi on prend les manières des auteurs en les lisant. Cela se fait avec le temps, insensiblement, lorsqu'on s'attache à un petit nombre d'excellents, et qu'on les lit assidûment Cet ouvrage ne doit servir qu'à faire remarquer les beautés qu'on rencontre dans les orateurs fameux. On imite plus facilement ce qu'on connaît ; ainsi les spéculations qu'on fait sur la rhétorique, ne sont pas inutiles. Elles servent à former le goût, qui n'est autre chose qu'une habitude de bien juger sur les idées qu'on a prises en lisant les excellents ouvrages, comme on se forme le goût de la peinture en voyant d'excellents tableaux. Tout est beau à ceux qui n'ont rien vu. Qui n'aurait jamais lu ni Virgile ni Horace, ne serait pas si difficile à contenter en lisant des vers latins. Accoutumé aux bonnes choses, on se dégoûte des communes. Le goût est donc une habitude de bien juger sur les idées justes qui viennent de la lecture de ceux qui au jugement de tout le monde, ont parfaitement réussi. Ce goût, dit un auteur célèbre, est un sentiment naturel qui tient à l'âme, et qui est indépendant de toutes les sciences qu'on peut acquérir ; le goût n'est autre chose qu'un certain rapport qui se trouve entre l'esprit et les objets qu'on lui présence ; enfin le bon goût est le premier mouvement, et pour ainsi dire, une espèce d'instinct de la droite raison qui l'entraîne avec rapidité et qui la conduit plus sûrement que tous les raisonnements qu'elle pourrait faire. Je n'en demeure pas d'accord, et pour exprimer plus simplement ce que c'est que le goût ; je dis que si un peintre qui sait à fond les principes de son art, remarque mieux les beautés d'un tableau, et est plus en état d'en profiter, et de se former une plus excellente idée de la peinture ; aussi celui qui sait sur quels fondements les règles de l'art de parler sont appuyées, se met lui-même au-dessus de l'art, il en peut juger, et se former une plus parfaite idée de ce qu'on doit appeler beau en matière d'éloquence.

FIN