Schola Rhetorica

Quintilien

De l’Institution de l’orateur, traduit par M. l’Abbé Gédoyn [Nicolas Gédoyn], Paris, 1718

+ 94 ap. J.-C. (date supposée de la rédaction)

QUINTILIEN DE L'INSTITUTION DE L'ORATEUR. TRADUIT Par M l'Abbé GEDOYN, Chanoine de la Ste Chapelle de Paris, de l'Académie Royale des Inscriptions, & belles Lettres. A PARIS, Chez GREGOIRE DUPUIS, ruë Saint Jacques, à la Fontaine d'Or. M. DCC. XVIII. AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROY.

A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR, DUC D'ORLEANS, REGENT DU ROYAUME.

MONSEIGNEUR,

Pendant qu'appliqué sans relasche à réparer les malheurs, qui sont la suite inévitable des longues guerres, Vous assurez le repos de l'Estat, en esloignant si sagement tout ce qui pourroit le troubler, soit au dedans, soit au dehors; les gens de lettres peuvent-ils mieux faire, que de concourir avec VostreAltesse Royale au bien général du Royaume, en y fixant pour tousjours cet amour des Sciences & des beaux Arts, qui y regne particuliérement depuis un siecle, & qui n'a pas moins contribué à sa splendeur, que la puissance & les conquestes de ses derniers Rois? C'est dans cette veuë, MONSEIGNEUR, que je donne au Public la Traduction d'un Livre universellement estimé, & que l'on a tousjours regardé comme le plus propre qu'il y eust à former l'esprit, le goust, & les mœurs des hommes. Mais à qui puis-je la consacrer plus justement qu'à un Prince, qui a luy-mesme tant de goust pour les Sciences & les beaux Arts, qui s'en est fait un amusement tant qu'il luy a esté permis, & qui aujourd'huy dépositaire de l'Autorité Royale, les protege, en procure l'avancement par ses bienfaits, & les met en crédit par son estime, encore plus précieuse que ses bienfaits? A dire le vray, MONSEIGNEUR, il est bien juste que vous favorisiez les Lettres, après en avoir esté si favorisé. Car ces grandes qualitez que nous admirons en Vostre Altesse Royale, cette application continuelle aux besoins de l'Estat, cette pénétration à qui rien n'échappe, cet amour du travail, que les difficultez ne rebutent point, ce soin pénible d'entrer dans le détail des affaires, soin si rare dans les Princes, & sans lequel néantmoins ils sont si sujets à se tromper ou à estre trompez, ce désinteressement parfait, marque certaine d'une grande ame, qui ne se réserve que la gloire & le plaisir de bien faire, ces manieres affables & populaires, si propres à Vous gagner les cœurs; tout cela, MONSEIGNEUR, je ne sçais si vous ne le devez point au commerce que Vous avez tousjours entretenu avec les Lettres, autant qu'à vostre heureuse Naissance. C'est du moins par ces précieux dons qu'elles récompensent d'ordinaire leurs favoris;c'est ainsi qu'elles embellissent l'esprit & l'ame de ceux qui les cultivent. Au contraire, les Princes qui menent une vie frivole &désoccupée, comme ils se refusent aux Sciences, aussi les Sciences leur refusent-elles leurs secours & leurs lumieres. Livrez à l'ignorance & à toutes ses suites, la superstition, le faste, le luxe, les fausses idées de Grandeur, ils sont également incapables de se conduire, & de conduire les autres; s'ils veulent se communiquer, ils se dégradent, ils s'avilissent; & s'ils se renferment en eux-mesmes, ils tombent dans l'autre extrémité, à force de joüer le personnage de Princes, ils oublient qu'ils sont hommes; & malgré les respects qu'ils nous arrachent, ils nous font presque haïr en leur personne, ce que nous sommes naturellement portez à aimer jusqu'à l'adoration. Aussi différent d'eux, MONSEIGNEUR, que vostre éducation & vostre vie ont esté differentes de la leur, Vous n'avez aucun de ces défauts, graces aux Lettres & aux Sciences qui ont pris soin de vous éclairer l'esprit. L'Ouvrage que je vous présente est fait pour en inspirer l'amour, & n'a d'autre but que d'apprendre aux hommes à bien penser, à bien parler, & à bien faire; en quoy consiste tout le mérite que peut comporter la condition humaine. Vous jugez bien, MONSEIGNEUR, qu'un tel Ouvrage ne sçauroit manquer d'estre infiniment utile au Roy, dans un âge où l'on ne peut trop cultiver les heureuses inclinations qu'il fait paroistre, & qui nous remplissent d'une si douce espérance. Monsieur le Duc de Chartres, ce Prince aimable, qui paroist desja si digne de son auguste naissance, y retrouvera aussi les grands principes, que les personnes d'un merite distingué, qui ont si heureusement travaillé à son éducation, luy ont inspirez, soit pour les Sciences, soit pour les mœurs. Ainsi je n'aurai pas regret à dix années de travail que cet Ouvrage m'a cousté, & j'en tirerai du moins une satisfaction digne de tout honneste homme qui se mesle d'escrire. Heureux, MONSEIGNEUR, si faisant des vœux aussi sinceres que j'en fais pour la prosperité de Vostre Regence, je puis voir le succés répondre à vos généreuses intentions. Nos maux invétérez semblent y mettre tous les jours de nouveaux obstacles; mais, MONSEIGNEUR, Vous les surmonterez; & cependant la France qui a esté si agitée dans tous les temps de Minorité, reconnoistra que si elle ne joüit pas encore de tout le bonheur que Vous luy voudriez procurer, du moins Vous est-elle desja redevable de la tranquillité la plus parfaite. Je suis avec un profond respect,

MONSEIGNEUR, De Vostre Altesse Royale,

Le très-humble & très-obéïssant Serviteur, GEDOYN.

PREFACE [par l’Abbé Gédoyn].

L'Eloquence Romaine, après avoir esté portée à la plus haute perfection par plusieurs grands Orateurs, mais sur tout par Hortensius & par Cicéron, éprouva bientost le sort de toutes les choses humaines, qui ne demeurent pas long-temps au mesme estat, & qui ne sont jamais plus près de leur déclin, que lors qu'elles semblent avoir atteint le point d'accroissement & de grandeur qui leur estoit réservé. Cependant Messala & Pollion la soutinrent encore quelque temps. Mais après eux on la vit pancher de plus en plus vers sa ruine; si-bien que depuis ce temps-là jusques à Quintilien qui en fut le restaurateur, à peine peut-on compter deux ou trois Orateurs qui se soient fait quelque nom. Plusieurs Auteurs ont recherché la cause d'une si prompte décadence, & Quintilien luy-mesme fit un Livre, qu'il intitula des causes de la corruption de l'Eloquence, où en découvrant le mal, il taschoit d'y apporter le remede. Cet Ouvrage n'est point venu jusqu'à nous, celuy qui porte un titre semblable, & dont nous avons un très beau fragment parmi les œuvres de Tacite, n'estant, selon toutes les apparences, ni de Quintilien, ni de Tacite.

Pour moy, quand je porte mon esprit sur les hommes de ce temps-là, particuliérement sur ceux dont l'exemple devoit entraisner les autres, il me semble que je trouve dans leur propre caractere la raison du changement qui se fit à l'Eloquence. On changea de goust, & en changeant de goust, on changea aussi de maniere. Car l'un suit tousjours de l'autre. C'est une chose qui se dit communément, qu'il ne faut point disputer des gousts: sans doute parce que cela est inutile, tout homme trouvant son goust bon, & ne l'ayant mesme que parce qu'il le trouve bon. Cependant on convient qu'il y a un bon & un mauvais goust. Si donc le goust qui régnoit du temps de Cicéron & de Virgile estoit bon, il faut conclure que celuy qui régna ensuite estoit mauvais, puisqu'il estoit non-seulement différent, mais mesme contraire.

Or je ne sçay si celuy qui contribua le plus à changer le goust de son siecle, ne fut point Ovide. C'estoit le plus bel esprit de son temps, & le plus galant. Jamais Poëte n'a fait des vers avec une facilité si heureuse. Tous les sujets qu'il traitoit, quelque stériles, quelque bizarres mesme qu'ils fussent, devenoient riches, gracieux, & fleuris entre ses mains. Mais comme il avoit infiniment d'esprit, il en mettoit par tout jusqu'à l'excés. Se plaignoit-il de ses malheurs? il songeoit bien plus à estre ingénieux, qu'à s'attirer de la compassion. Escrivoit-il des lettres amoureuses? c'estoient pensées sur pensées, de l'esprit à chaque mot; par conséquent peu de sentiment, peu de passion.

Jusques-là on n'avoit guéres connu que la belle & noble simplicité. Le genre d'escrire d'Ovide commença à se faire gouster. Un défaut revestu de tant de graces se prend aisément pour vertu. On l'imita donc. Mais ceux qui l'imitérent, n'ayant pas l'esprit d'Ovide, & voulant pourtant en avoir en dépit de la nature, gastérent tout par une affectation ridicule, qui est de tous les vices le plus insupportable aux personnes qui ont du goust. Voilà donc l'Eloquence desja corrompuë par l'affectation. Car quoique je parle d'un Poëte, c'est tousjours l'Eloquence sous une forme différente.

D'un autre costé Mécénas favori d'Auguste, si célèbre par la protection généreuse qu'il accordoit aux gens de Lettres, & homme de Lettres luy-mesme, ne laissa pas de nuire à l'Eloquence. Il estoit de ces voluptueux qui raffinent sur le plaisir, & qui le cherchent en tout. Son stile par une suite assez naturelle se ressentoit de la mollesse de son ame. Il recherchoit dans l'arrangement des mots & dans sa composition, une certaine cadence molle, & je ne sçay quels nombres qui flattoient agréablement l'oreille, mais qui n'avoient nul soustien. On dit mesme qu'il affectoit ce badinage jusques dans les choses les plus sérieuses & les plus tristes. Nous en avons une preuve dans quelques-unes de ses paroles, que Quintilien nous a conservées, comme celles-cy, ne exequias quidem unus inter miserrimos viderem meas. Sur quoy ce Rhéteur dit, quod inter hæc pessimum est, quia in re tristi ludit compositio.

Tel estoit le goust de Mécénas. Un Ministre, un favori n'a guéres de vices qui ne soient contagieux. Souvent mesme on les érige en vertus, pour les imiter plus librement. Pollion & Messala, Virgile, Varius, & Horace se sauvérent de la contagion. Mais il est à croire que ceux qui n'avoient pas la mesme supériorité de génie, voulurent plaire à leur Protecteur du moins par la conformité de leur stile avec le sien. Voilà comme la mollesse & l'affeterie infectérent peu à peu l'Eloquence.

Tibere successeur d'Auguste, fut, comme on sçait, un Prince fort concerté, artificieux, cruel, de ces Politiques qui ne font rien sans dessein, & qui ne veulent point estre pénétrez. Avec un tel Maistre les Romains eurent besoin d'une dissimulation profonde. Ils s'accoustumerent à déguiser leurs pensées, à dire une chose pour en faire entendre une autre, au hazard de n'estre pas entendus. Cet art devint encore plus nécessaire sous les Empereurs suivants, Claudius, Caligula, Néron; la plainte ouverte estoit un crime qui ne demeuroit point impuni. Cependant on vouloit se plaindre, & qu'y a-t-il de plus naturel aux malheureux? Qu'arriva-t-il? on parla, pour ainsi dire, par énigmes. Les discours figurez furent goustez, & devinrent à la mode; j'entends ces discours, où l'on dit une chose sans que l'on puisse estre accusé de l'avoir dite. Ces ambiguitez passérent bien-tost de la conversation dans les escrits. Ainsi l'obscurité si contraire au beau stile & à l'éloquence, y fut introduite par le besoin que l'on en eut, & gardée apparemment par l'habitude qui s'en contracta. Tesmoin les ténébres de Perse, les obscures allégories de Pétrone, & les profondeurs de Tacite, qui est un excellent Historien, mais qu'il faut souvent deviner.

Quoique l'Eloquence fust desja si différente de ce qu'elle estoit peu auparavant, les Romains conservoient tousjours de l'amour & de l'inclination pour un si bel Art. On en tenoit des Escoles publiques à Rome. On peut dire mesme qu'il n'y eut jamais tant de Maistres, qui fissent profession de l'enseigner. Ces Maistres estoient ce que l'on appelloit des Déclamateurs; & les discours d'éclat qu'ils faisoient de temps en temps s'appelloient des Déclamations. Ce furent eux qui acheverent de corrompre & de perdre l'Eloquence. Car aux vices desja establis, ils en adjousterent deux autres, l'enflure & les pointes.

Au lieu d'exercer les jeunes gens sur des sujets raisonnables, qui eussent pû les préparer aux fonctions du Barreau, ils ne leur en proposoient que d'extraordinaires & de bizarres, qui n'avoient rien d'intéressant, rien d'utile. C'estoient tantost des responses d'Oracles, qui auroient à peine trouvé créance dans les temps fabuleux; tantost des Loix imaginaires, sur lesquelles ils bastissoient des matieres de Controverse, qui ne pouvoient jamais avoir d'application, parceque le fondement en estoit chimérique. Eux-mesmes traittoient ces sujets avec toute l'emphaze, ou tous les rafinements imaginables. Il ne faut que voir le portrait que nous fait Pétrone d'un de ces Déclamateurs, ou jetter les yeux sur les dix-neuf Déclamations que l'on attribuë communément à Quintilien, & qui sont si peu de luy, que dans ses livres de l'Institution de l'Orateur, il se déchaisne sans cesse contre l'esprit & le stile de ces misérables piéces.

Malgré cela ces Déclamateurs imposoient à la multitude, & surprenoient son admiration par des expressions hardies, par des exagérations outrées, par une vaine pompe, enfin par une prononciation bruyante & fastueuse. Car la présomption fut tousjours compagne de l'ignorance. Le mal se communiqua bien-tost, & aux Escrivains, & aux Orateurs. La Jeunesse Romaine formée par de si mauvais Maistres, porta les manieres de l'Escole au Barreau, & les retint par la force de l'habitude & des préjugez.

Ce fut alors que le mauvais goust s'empara de presque tous les esprits, & qu'il régna avec une pleine & entiere liberté. Un discours naturel & judicieux trouva peu d'approbateurs. On vouloit des jeux de mots, des pointes d'esprit, de ces obscuritez mystérieuses qui laissent à l'Auditeur tout le plaisir de la pénétration: ou bien on vouloit un discours qui fust lumineux d'un bout à l'autre. On croyoit chercher le grand & le merveilleux; mais on ne songeoit pas que cette grandeur estoit, dit Quintilien, plutost bouffissure que santé, plutost enflure qu'embonpoint.

De-là naquirent la Pharsale de Lucain, & les Epigrammes de Martial. Non que ces deux Escrivains soient à mespriser; mais l'un est tousjours monté, pour ainsi dire, sur des échasses; & tout faiseur d'Epigrammes, je dis faiseur de profession, lors mesme qu'il plaist, ne sçauroit guéres manquer de déplaire en mesme temps, par l'affectation qui est inséparablement attachée à cette sorte d'ouvrage.

Je crois avoir touché les causes les plus naturelles & les plus probables de la corruption du goust chez les Romains. On en pourroit adjouter beaucoup1 d'autres; mais il y en a une sur tout que je ne dois pas oublier; c'est l'admiration aveugle que l'on eut pour un célebre Escrivain de ce temps-là, qui ne la méritoit pas. Rien n'est si séduisant & si dangereux que l'esprit dans un Escrivain qui n'a point de goust. Les traits de lumiére dont brillent ses escrits, frappent tout le monde; & le défaut de goust n'est remarqué que d'un petit nombre de gens sensez, qui ont puisé leurs idées & leur goust dans les plus pures sources.

Sénéque devenu l'unique objet de l'estime publique, par une espéce d'illusion, dont il se voit des exemples presque en chaque siecle, est une preuve singuliere de l'empire que les qualitez spécieuses prennent sur la pluspart des hommes. Cet Auteur parut aux Romains comme un nouvel astre, qui venoit les éclairer. Aussi-tost tout fut effacé devant luy. Ce caractere moral & sentencieux qu'il affectoit, estoit apparemment un caractere qu'ils n'avoient point encore vû, & qui eut pour eux le charme de la nouveauté. Ils ouvrirent les yeux à ses perfections, car il en avoit de grandes, & les fermerent à ses défauts, qui pour avoir une sorte d'agrément & de douceur, n'en estoient pas moins des défauts: dulcibus abundabat vitiis, dit un grand critique de ce temps-là2.

En effet avec beaucoup d'esprit il n'avoit nul goust, nulle idée de la véritable Eloquence. Son stile estoit un stile décousu, où l'on ne trouvoit ni nombre, ni harmonie, rien de périodique, rien de soustenu. Cependant Sénéque estoit entre les mains de tout le monde. On ne lisoit, on n'admiroit, on n'imitoit plus que Sénéque. Jamais Auteur n'a joüi d'une plus grande réputation. Pour s'en assurer la possession, il s'avisa de décrier les Anciens, & de traitter d'Escrivains médiocres ces grands hommes, par qui Rome s'estoit veuë presque égale à Athénes. Il ne cessoit de se déchaisner contre ces grands modeles, dit Quintilien3, parce qu'il se doutoit bien que sa maniere d'escrire, qui estoit si différente de la leur, ne pourroit jamais plaire, tant que la leur plairoit.

Telle estoit l'Eloquence Romaine, lorsque Quintilien forma le dessein de luy rendre son premier lustre. Il combattit le mauvais goust de son siecle, prit la deffense des Anciens, soustint hardiment qu'il estoit dangereux de vouloir avoir plus d'esprit que Démosthene & que Cicéron, qu'Homere, que Virgile, & qu'Horace; que ces vains ornements dont on estoit si amoureux, faisoient une éloquence fardée, qui n'avoit plus rien de naturel; enfin, que l'affectation, l'obscurité, l'affetterie, & l'enflûre estoient incompatibles avec le beau stile. Luy-mesme en mesme temps retraça aux yeux des Romains l'image d'une éloquence masle, noble & solide, qui songe moins à plaire, qu'à se rendre utile. Il la fit refleurir au Barreau par ses propres plaidoyers, qui en estoient des modeles achevez. Le vray mérite a des droits qui se font reconnoistre tost ou tard. Quintilien fut écouté à son tour. On luy applaudit, on l'admira, on revint au bon sens, à l'amour du naturel & du vray. Le public desabusé, en perdant plus de la moitié de l'estime qu'il avoit pour Sénéque, retint justement celle qu'il méritoit, & qu'il a euë depuis dans la Postérité.

Les Romains sçurent tant de gré à Quintilien d'avoir fait revivre l'Eloquence & le goust du siecle d'Auguste, qu'ils l'engagerent à enseigner un Art qu'il possedoit si parfaitement, & luy assignérent des appointemens sur le Trésor public; honneur qu'ils n'avoient encore fait à personne. Les fonctions du Barreau estoient beaucoup plus brillantes & plus nobles. Quintilien en bon Citoyen les quitta sans peine pour prendre un employ, où il ne doutoit pas qu'il ne fust beaucoup plus utile au public. Il s'appliqua donc à former la Jeunesse Romaine, & s'y prit de maniere, que l'on vit bien-tost sortir de son escole plusieurs grands hommes, qui firent beaucoup d'honneur, & à leur Maistre, & à leur siécle.

Il est quelquefois dangereux de servir si bien le public. On ne cesse pas quand on veut. Il faut se sacrifier. Quintilien exerça son employ vingt ans durant, mais avec tant de réputation & de succès, que la pluspart des Escrivains de ce temps-là & des siecles suivants, Romains ou autres, Pline, Martial, Juvenal, Ausone, S. Jerosme, Apollinaris Sidonius, Cassiodore, ont parlé de luy, comme du plus grand Rhéteur, & de l'homme le plus éloquent que l'on eust vû depuis Cicéron. Devenu vieux, & ne souspirant qu'après le repos, il luy fut enfin permis de se retirer. Mais son repos ne fut point oisif.

C'est dans sa retraite, qu'à la sollicitation de ses amis, il se mit à composer les douze Livres de l'Institution de l'Orateur, pour servir éternellement de regle à ceux qui s'adonneroient à l'Eloquence, & de préservatif contre le mauvais goust, source de tous les vices qui l'empoisonnent, & qui entraisnent enfin sa ruine. Cet ouvrage fut interrompu par des malheurs domestiques, qu'il déplore dans l'Avant-propos de son sixiesme Livre, & par l'honneur que luy fit l'Empereur Domitien, de le donner pour Précepteur à deux Princes ses neveux, qui luy tenoient lieu d'enfants.

Ce sont ces douze Livres de l'Institution de l'Orateur, qui vont paroistre en nostre langue pour la premiere fois. Car l'ouvrage de l'Abbé de Pure est à compter pour rien, & c'est ce que l'on en peut dire de mieux. Une Traduction parfaite est quelque chose de si difficile & de si rare, que je suis bien esloigné de croire que la mienne porte ce caractere. Mais si j'estois parvenu à la rendre au moins passable, je croirois avoir beaucoup fait. Car l'Original, quoique généralement estimé, quoique chéri particuliérement de nos Magistrats les plus éclairez, & des personnes de goust, quoique regardé comme l'ouvrage le plus propre à rendre un homme supérieur aux autres, par les talents de l'esprit & de la parole, est néanmoins fort peu lû: ce qui vient sans doute du peu de connoissance que l'on en donne aux jeunes gens dans les Colleges.

D'ailleurs nous naissons tous avec un secret orgueil, qui nous porte à croire dans la suite, que pour réüssir en fait d'ouvrages d'esprit & d'éloquence, il n'est pas besoin de tant de préceptes; qu'il ne faut que du génie, du naturel, & de l'application. C'est sur tout la maniere de penser aujourd'huy. On se révolte contre les régles. Le seul nom de précepte blesse nostre amour propre. On ne songe pas que ces régles, soit de Poëtique, soit d'Eloquence, ne tirent point leur autorité de ceux qui nous les donnent, mais de ceux qui les ont pratiquées avec succès; que ce sont de pures observations sur ce qui a bien ou mal réüssi aux célébres Escrivains des siecles passez, & pour tout dire en un mot, que ce n'est autre chose que le fruit de l'expérience; qu'ainsi vouloir faire un beau Poëme, qui soit contre les regles de la Poëtique d'Aristote ou d'Horace, c'est vouloir réüssir en marchant par une route directement opposée à celle qu'ont tenuë les plus grands Poëtes: ce qui n'est pas possible. Car on arrive bien au mesme terme par des chemins différents, mais non pas par des chemins tout contraires.

Cependant, si l'on y prend garde, on trouvera que ces excellents traitez de Poëtique & d'Eloquence que nous ont laissez ces grands Maistres de l'Antiquité, Cicéron, Denys d'Halicarnasse, Quintilien, Longin, Aristote & Horace, ne sont point lûs aujourd'huy par ceux qui se donnent pour Orateurs, ou pour Poëtes; mais par un petit nombre de Sçavants, qui ne se meslent ni de parler en public, ni de Poësie. C'est aussi, selon moy, ce qui fait la différence de la pluspart des Escrivains de nos jours à ceux dont nous ne pouvons assez regretter la perte; je veux dire, les Corneilles, les Molieres, les Racines, les Patrus, les Pélissons, les Despreaux, tant d'autres grands hommes que l'on a vû fleurir presque en mesme temps, & qui faisoient leurs délices de la lecture de ces mesmes Anciens, dont on veut nous dégouster aujourd'huy. Car véritablement l'esprit est de tous les temps. Mais on peut se tromper au choix de la nourriture qu'on luy donne; le goust change, & l'amour des Sciences se perd. Maintenant nous présumons trop de nos forces; & pour ne pas rougir de nostre ignorance, nous prenons le parti de condamner ce que nous avons négligé d'apprendre.

Pour revenir à Quintilien, présentement qu'il est traduit en langue vulgaire, il y a lieu de croire qu'on le lira, & que le grand sens & la beauté de l'original feront passer la Traduction, toute médiocre qu'elle est. Si le Public trouve que je luy aye donné un ouvrage utile, il est juste que je luy apprenne, qu'il en a l'obligation à un célébre Académicien de mes amis, qui m'a suggeré le dessein de l'entreprise, & qui l'auroit sans doute exécuté beaucoup mieux que moy, si d'autres veües jointes aux devoirs de sa profession, qu'il remplit si dignement & avec tant d'éclat, ne l'en eussent détourné4.

Mais il ne faut pas compter que dans un Ouvrage comme celuy cy, tout soit également beau, ou utile. Il y a des choses qui se traittent seulement pour une plus grande exactitude. Celles-là rebuttent souvent un Lecteur, quand il les voit dans l'éloignement, & détachées du rapport qu'elles ont au temps où l'Auteur escrivoit. Si à présent, comme autrefois, l'Eloquence estoit un moyen sûr pour parvenir à de grandes fortunes, aux dignitez, aux honneurs, un Escrivain qui nous en donneroit des préceptes, ne pourroit jamais estre trop exact. Il faut donc se prester à la considération des temps & des lieux. Quintilien ne manque guéres l'occasion de combattre plusieurs abus qui régnoient parmi les Déclamateurs. Cela l'oblige quelquefois à entrer dans des détails, qui nous paroissent bizarres. Mais ces détails n'en estoient pas moins nécessaires. Il dit beaucoup de choses qui regardent uniquement la Langue Latine, & dont il n'y a tout au plus qu'une partie qui se puisse appliquer à la nostre. C'est qu'il escrivoit pour les Romains, & non pas pour nous.

Par cette raison un sçavant homme à qui j'ay obligation, & qui m'a communiqué ses lumiéres avec autant de politesse que de bonté, n'a pas fait difficulté de retrancher divers endroits de Quintilien, dans l'édition abregée qu'il en a donnée au Public5. Il a cru que cet Auteur, qui est si propre à former l'esprit & les mœurs de la jeunesse, en seroit mieux gousté, s'il estoit débarassé de ce qu'il a d'espineux. Pour moy je n'ay pas dû prendre la mesme liberté. Mais bien-loin d'estre amoureux de tout ce qui se trouve dans l'Institution de l'Orateur, j'avoüe que si j'avois osé, j'aurois supprimé plusieurs choses. Cependant, comme l'Auteur escrit avec beaucoup d'art, il luy arrive rarement de traiter des matieres espineuses ou subtiles, sans dédommager bien-tost son Lecteur, soit par quelques traits de la plus vive éloquence, soit par des Chapitres entiers, où l'agréable & l'utile sont meslez avec un égal tempérament. Car sans m'esloigner du dessein que j'ay pris dans cette Préface, d'éviter tout éloge fastueux, & de ne parler de Quintilien qu'historiquement, je crois pouvoir dire que peu d'Escrivains ont sçû comme luy le secret de plaire & d'instruire en mesme temps. Il ne me reste plus qu'à adjouster quelque chose de sa personne, de ses mœurs, de son caractere d'esprit, & de son stile.

Les Historiens contemporains ne nous ayant appris ni sous quel regne est né Quintilien, ni en quel temps il est mort, ni mesme de quel pays il estoit, on ne peut en parler que par conjecture. Si nous en croyons Ausone, S. Jerôme, Cassiodore, & quelques autres dont Monsieur de Tillemont a suivi le sentiment, Marcus Fabius Quintilianus estoit de Calahorra, petite ville d'Espagne, devenue célébre par la valeur de Sertorius, qui y soutint un siege contre le Grand Pompée. Quoique ces autoritez soient considérables, je tiens avec Vossius que Quntilien estoit Romain. Il ne faut que le lire pour en estre convaincu. En plusieurs endroits de son Institution il parle des Maistres qu'il a eus, de la maniere dont il a esté instruit, des personnes qu'il a veües, & tout ce qu'il en dit, montre assez qu'il n'a point esté eslevé autre part qu'à Rome.

D'ailleurs il ne me paroist point vray semblable, qu'un Etranger eust pû acquérir une connoissance aussi profonde, que celle qu'il avoit de la Langue Latine, des Loix, des Coustumes, & de l'Histoire des Romains. Adjoutez que Martial, qui estoit Espagnol, n'auroit pas manqué de le comprendre avec plusieurs de ses Compatriotes, qu'il loüe dans une Epigramme: au lieu qu'il fait un éloge de Quintilien à part6, sans donner à sa Patrie l'honneur d'avoir produit un si bel esprit. Enfin si Quintilien estoit Espagnol, on sera réduit à croire qu'il avoit oublié sa propre Langue, puisque dans le premier Livre de son Institution, en parlant des mots étrangers qui ont passé dans la Langue Latine, & entre autres du mot gurdus, il avoüe qu'il ne le connoist pas; j'ay oüy dire, dit-il, que ce mot nous estoit venu d'Espagne7.

Cependant au rapport de S. Jerosme, non seulement Quintilien estoit Espagnol, mais il fut amené à Rome par Galba l'an de Nostre-Seigneur 69. ce qui est visiblement faux. Car Quintilien dit luy-mesme que dans sa grande jeunesse il a vû Domitius Afer, qu'il l'a mesme fréquenté, qu'il se l'estoit proposé pour modele, & s'estoit attaché à luy comme au plus grand Orateur de son temps. Or Tacite nous apprend que Domitius Afer mourut l'an de Jesus-Christ 59. Il ne faut donc chercher à connoistre Quintilien, que dans Quintilien mesme. Si l'on rassemble diverses particularitez qui regardent sa personne, & qu'il raconte dans le cours de son ouvrage, on n'aura pas de peine à fixer le temps de sa naissance.

Nous sçavons par son propre tesmoignage qu'il a vû quelque temps Domitius Afer, & qu'il estoit mesme en âge d'avoir une sorte de liaison avec ce grand homme. Nous sçavons aussi qu'il composoit ses Livres de Rhétorique vers le temps que les Philosophes furent chassez de Rome par Arrest du Sénat, ce qui arriva la treiziesme année du Regne de Domitien, & l'an de Nostre-Seigneur 94. Nous sçavons enfin qu'il estoit desja vieux, lorsqu'il se mit à composer cet Ouvrage. Il se hastoit de le finir, dit-il, à cause de son âge avancé, & afin que s'il venoit à mourir, ses enfants ne laissassent pas de l'avoir tousjours pour conducteur, & pour maistre. De tout cela on peut raisonnablement inférer que Quintilien est né sur la fin de Tibere, l'an 37. de Nostre-Seigneur. De cette sorte on trouvera qu'il avoit vingt-deux ans, lorsque Domitius Afer mourut; & près de soixante, lorsqu'il composa ses Livres de l'Institution de l'Orateur: qui est l'âge où les hommes peuvent regarder leur fin, comme n'estant pas esloignée. Je me suis un peu estendu sur ces deux points, parce que personne jusqu'ici n'a pris la peine de les éclaircir, & que de célébres8 Escrivains se sont lourdement trompez en l'un & en l'autre.

On n'est pas plus d'accord sur la fortune de ce Rhéteur. D'un costé Juvénal9 nous parle de Quintilien, comme d'un homme né sous l'estoile la plus heureuse, comblé de biens & d'honneurs, seul excepté de la commune destinée des Orateurs de son temps, que l'on ne payoit que d'une vaine & stérile admiration; enfin comme d'un homme privilegié, qui n'estant rien moins que Sénateur & que Patricien, portoit cependant les mesmes marques d'honneur, que s'il eust esté l'un ou l'autre10.

Ausone adjoute que Quintilien obtint les ornements Consulaires par le moyen de Clemens11. Il veut dire apparemment Flavius Clemens, proche parent de Domitien; ce qui est encore une preuve que Quintilien joüissoit d'une fortune considérable. Autrement c'eust esté avilir un tel honneur. Et ce tesmoignage d'Ausone, pour le dire en passant, sert à faire entendre le vers de Juvenal. Car Quintilien ayant obtenu les ornements Consulaires, on voit assez qu'il avoit droit de porter la chaussure, que portoient les Magistrats du premier ordre, & les Sénateurs; laquelle chaussure estoit, comme on sçait, un soulié de cuir noir, orné d'un croissant par derriere à l'endroit du talon, & surmonté d'une petite botine qui alloit jusques à la moitié de la jambe12. Voilà donc Quintilien riche, selon Juvenal.

D'un autre costé, parmi les Lettres de Pline le jeune, lesquelles ont esté si bien traduites par Monsieur de Sacy, nous en avons une que Pline escrit à Quintilien, où il le suppose si peu en estat de marier sa fille, qui estoit recherchée par un homme de condition, qu'il luy offre dix mille sesterces pour contribuer à sa dot, & le prie instamment de les accepter. Il me semble que l'on ne tient pas ce langage à un homme qui est dans l'opulence. Lequel donc croire des deux, Pline le jeune, ou Javenal? Tous deux estoient contemporains de Quintilien. Tous deux avoient mesme esté ses disciples.

Pour moy j'avouë que le titre de cette Lettre m'a tousjours esté fort suspect; en voici la raison. Quintilien dans l'Avant-propos de son sixiesme Livre, ouvrant son cœur à son ami Victorius, s'attendrit sur le malheur qu'il avoit eu de perdre en très-peu de temps, & presque à la fois, sa femme & ses enfants; premiérement sa femme, qui estoit, dit-il, ornée de toutes les graces & de toutes les vertus que l'on peut desirer dans une femme; ensuite le plus jeune de ses fils, qu'il peint des traits de l'amour paternel le plus tendre; & enfin son fils aisné, dont il nous fait un prodige, & qui ayant esté eslevé par un pere si habile en l'art de former la jeunesse, pouvoit en effet donner de grandes espérances.

Cet Avant-propos est comme une histoire domestique de la famille de Quintilien. Or il n'y dit pas un mot de cette fille, dont il est parlé dans Pline. Si cette fille estoit morte, pourquoy ne luy donne-t-il pas des larmes, comme à ses autres enfants? Si elle estoit encore vivante, pourquoy ne s'en fait-il pas un sujet de consolation? Si elle estoit indigne de sa tendresse, pourquoy ne s'en plaint-il pas à son ami, comme de ses autres disgraces? Enfin, pourquoy dit-il, que tel est son malheur, que ses biens, ses escrits, le fruit d'une vie longue & pénible, tout sera pour des étrangers? Il me semble qu'il n'y a point de replique à cela.

Je suis donc persuadé que cette lettre de Pline ne s'addresse point à Quintilien, & que l'inscription est une faute, comme beaucoup d'autres plus importantes, qui ont passé dans les anciens manuscrits par la négligence des Copistes. S'il m'estoit permis de pousser plus loin mes conjectures, je croirois qu'au lieu de Plinius Quintiliano, il faudroit lire Plinius Quintiano, parce que Pline parle de ce Quintianus dans une autre lettre, comme d'un homme de mérite qui estoit fort son ami; & comme dans une lettre précédente il est aussi parlé de Quintilianus, la ressemblance des deux noms a fort bien pû causer cette mesprise.

Ces neveux ou petits-neveux de Domitien, fils ou petits-fils de sa sœur, desquels Quintilien dit que l'éducation luy fut confiée, ne sont pas non plus sans difficulté. Il est certain que l'Histoire ne fait point mention de ces Princes, & il ne paroist pas mesme que Domitien ait jamais eu de sœur, à en juger par les medailles que nous avons de cet Empereur & de sa famille. Le sçavant Pere Hardoüin, faute d'un monument incontestable, fait assez connoistre ce qu'il pense de cette particularité. Mais on peut luy respondre que le tesmoignage de Quintilien en cette occasion est un assez bon titre. Quoyqu'il en soit, la plus commune opinion est, que ces Princes estoient fils de Flavius Clemens, & de Flavia Domitilla, sœur ou niepce de Domitien.

Nous sçavons encore moins en quel temps est mort Quintilien. Il y a pourtant bien de l'apparence que c'est sous Trajan. Quelques uns mesme ont crû qu'il n'avoit publié ses livres de l'Institution de l'Orateur que sous ce Prince. Mais c'est une erreur. Les loüanges de Domitien n'estoient plus alors de saison. L'Idole estant renversé, le culte avoit cessé. Quintilien ne se seroit pas deshonoré gratuitement par la flatterie la plus basse & la plus honteuse. J'ay regret qu'un Personnage comme luy n'ait pas esté exempt de ce vice de son temps, non plus que le vulgaire. C'est une lascheté que je ne sçaurois luy pardonner.

Mais aussi il faut avoüer que c'est le seul reproche que l'on ait à luy faire. Car du reste l'amour de la verité, le desintéressement, la justice, l'humanité, la bienséance, la pudeur, la modestie, en un mot, l'honneur & la probité reluisent par tout dans son Ouvrage. Quelque passion qu'il eust pour les Lettres, il met tousjours l'honneste homme au dessus de l'homme d'esprit, la vertu & les mœurs au dessus de la Science & des Talents. Son seul projet marque une grande Ame, & des sentiments élevez. S'il entreprend de former un Orateur, c'est pour donner à la République un Philosophe, un Sage d'une nouvelle espéce, tout occupé du bien public, non de luy-mesme, un véritable homme d'Estat, capable de porter ses Concitoyens à tout ce qui est de leur devoir, par le charme de ses paroles, & par la force de ses exemples.

Ces Advocats imprudents, qui espousent les passions des Plaideurs, & qui d'un procès font une querelle irréconciliable entre les Parties, apprendront d'un homme nourri dans le Paganisme, jusqu'où doit aller leur circonspection, pour ne jamais rien dire d'injurieux en plaidant, sans une extréme & visible nécessité. Ils verront de quel nom l'on appelloit alors13 ces outrageux plaidoyers qu'ils se permettent tous les jours, sans respecter ni la naissance, ni le rang, ni la dignité des Personnes. Enfin ils connoistront que plus leur Profession est honorable par elle-mesme, plus ils doivent s'estudier à en soustenir la dignité.

Le caractére d'esprit de Quintilien, c'est d'estre sensé. Tout ce qu'il dit, paroist si judicieux, si naturel, qu'il ne semble pas au Lecteur que l'on puisse ni pénser, ni dire autrement. Il décide en plus d'un endroit la fameuse question qui partage depuis si long-temps les esprits sur le mérite des Anciens & des Modernes; c'estoit alors la mesme question qu'aujourd'huy, & sa décision est si raisonnable, qu'il y a bien de l'apparence que le Public n'en appellera pas.

Quant à son stile, c'est un stile masle, ennemi de toute affectation; mais si serré qu'il devient un peu obscur pour les personnes qui n'y sont pas accoustumées, ou qui n'ont pas une grande connoissance de la Langue Latine. Jamais il ne court après les ornements; mais quand ils se présentent, il ne les dédaigne pas. Rarement donne-t-il des préceptes, sans les pratiquer luy-mesme. Sa maniére d'escrire est tousjours proportionnée à son sujet. Lorsque sa matiere s'éleve, il s'éleve aussi. Alors il est fécond en métaphores, en comparaisons, en similitudes; ses expressions sont fortes, & font tousjours une image à l'esprit; ce qui dans toutes les nations a esté regardé comme la marque d'un beau génie.

Je ne parle que de ses Livres de l'Institution de l'Orateur, parce que tous les autres Ouvrages qu'on luy attribue, ne sont certainement point de luy, ni les dix-neuf Déclamations qui portent son nom, & que l'on joint d'ordinaire avec son Institution, ni ces Controverses que Pierre Pithou donna au Public en 1580. & qu'il a crû luy-mesme estre plutost du pere, ou de l'ayeul de Quintilien, que de Quintilien mesme, ni ce Dialogue des Orateurs, qui se trouve parmi les œuvres de Tacite, non que ce Dialogue ne soit très-digne de Quintilien; mais ce n'est point son stile, & la matiere n'y est qu'effleurée; au lieu qu'elle estoit approfondie14 & détaillée dans le Livre des Causes de la Corruption de l'Eloquence.

Ces douze Livres de l'Institution de l'Orateur avoient esté comme perdus par l'injure des temps, jusques en l'an 1415. que le Pogge qui estoit à Constance durant la tenuë du Concile, en recouvra heureusement un exemplaire, non dans la boutique d'un Charcutier, comme on le dit sur la foy de Paul Iove, mais dans le fond d'une tour du Monastere de S. Gal. Cet exemplaire qu'il apporta en Italie, est présentement à Londres dans la Bibliotheque de Monsieur le Comte de Sunderland, à ce que m'a assuré un homme de qualité d'Ecosse15, que j'ay eu l'honneur de voir chez Monsieur l'Abbé Fraguier, dont l'érudition & le mérite ne sont pas moins connus dans les Pays étrangers, que dans nos Académies.

C'est sur ce précieux Manuscrit comparé avec d'autres16, qui se sont aussi retrouvez, que l'on a fait les diverses éditions que nous avons de Quintilien. Mais je n'en ay pas encore vû une seule, qui fust bien correcte, par la raison que le Texte est quelquefois si corrompu, qu'il n'est pas possible de le restablir. Il s'en imprime actuellement une en Hollande, qui sera apparemment la meilleure. Si l'on y a fait quelques nouvelles découvertes, j'en profiterai avec plaisir, pour rendre ma Traduction encore plus exacte.

Quintilien dans le cours de son Ouvrage cite beaucoup de Vers Latins, particulierement de Virgile. Mais il ne les cite que comme autant d'exemples des préceptes qu'il donne, non comme de beaux Vers. C'est pourquoy je les ay traduits tout simplement, sans autre veuë que de faire entendre la pensée de mon Auteur. Et lorsque ces Vers se sont trouvez raisonnablement bien traduits dans Monsieur de Segrais, je les ay rapportez tels qu'ils sont dans sa Traduction. Mais d'ordinaire j'ay esté obligé de les changer ou entierement, ou en partie.

A l'égard des Notes, j'aurois volontiers imité quelques-uns de nos plus célébres Escrivains17, qui par des Remarques également estenduës & judicieuses ont éclairci les Auteurs dont ils nous ont donné des Traductions. Mais cela auroit considérablement grossi un volume, qui n'est desja que trop gros par luy-mesme. Ainsi je me suis réduit à des Notes marginales; encore n'en ay-je guéres mis qu'aux endroits où je n'ay pû me dispenser d'en mettre. J'ay suppléé les autres par la clarté que j'ai tasché de donner à mon Ouvrage.

APPROBATION.

J'ay lû par l'ordre de Monseigneur le Chancelier l'Institution de l'Orateur, traduite du Latin de Quintilien en François, par Monsieur l'Abbé Gedoyn, Chanoine de la Sainte Chapelle de Paris: & j'ay crû que, soit pour le fonds du livre, soit pour la fidelité de la Traduction, soit pour l'élegance du stile, le public recevroit cet Ouvrage comme un des plus précieux & des plus utiles présents qu'on luy peust faire. Fait à Paris ce 10. de May 1715.

Signé, FRAGUIER.

PRIVILEGE DU ROY.

Louis, par la grace de Dieu, Roy de France et de Navarre, A nos amez & feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maistre des Requestes ordinaire de nostre Hostel, Grand-Conseil, Prevost de Paris, Baillifs, Sénéchaux, & nos Lieutenans Civils, & autres nos Justiciers qu'il appartiendra, Salut. Nostre bien-amé le Sieur Abbé Gedoin, Chanoine de nostre Sainte Chapelle de Paris, Nous ayant fait remontrer qu'il souhaiteroit faire imprimer un Ouvrage qui a pour titre, Quintilien. de l'Institution de l'Orateur, & le donner au public s'il Nous plaisoit luy accorder nos Lettres de Privilege sur ce necessaires. Nous luy avons permis & permettons par ces Presentes de faire imprimer ledit Livre en telle forme, marge, caractere, conjointement ou separément, & autant de fois que bon luy semblera, & de le faire vendre & debiter par tout nostre Royaume pendant le temps de quinze années consecutives, à compter du jour de la date desdites Presentes. Faisons deffenses à toutes sortes de personnes de quelque qualité & condition qu'elles soient, d'en introduire d'impression étrangere dans aucun lieu de nostre obéissance, & à tous Imprimeurs, Libraires & autres d'imprimer, faire imprimer, vendre, faire vendre, debiter ni contrefaire ledit Livre en tout ni en partie, ni d'en faire aucuns extraits sous quelque pretexte que ce soit, d'augmentation, correction, changement de titre, ou autrement, sans le consentement par écrit dudit Sieur Exposant, ou de ceux qui auront droit de luy, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits, de quinze cens livres d'amande contre chacun des contrevenans, dont un tiers à Nous, un tiers à l'Hostel-Dieu de Paris, l'autre tiers audit Sieur Exposant, & de tous dépens, dommages & interests; A la charge que ces Presentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris, & ce dans trois mois de la date d'icelles, que l'impression dudit Livre sera faite dans nostre Royaume, & non ailleurs, en bon papier, & en beaux caracteres, conformément aux Reglemens de la Librairie; & qu'avant que de l'exposer en vente, il en sera mis deux Exemplaires dans nostre Bibliotheque publique, un dans celle de nostre Chasteau du Louvre, & un dans celle de nostre trés-cher & feal Chevalier Chancelier de France le Sieur Voysin, Commandeur de nos Ordres, le tout à peine de nullité des Presentes. Du contenu desquelles Vous mandons & enjoignons de faire joüir ledit Sieur Exposant ou ses ayans cause pleinement & paisiblement, sans souffrir qu'il leur soit fait aucun trouble ou empeschemens. Voulons que la copie desdites Presentes qui sera imprimée au commencement ou à la fin dudit Livre soit tenuë pour deuëment signifiée, & qu'aux copies collationnées par l'un de nos amez & feaux Conseillers & Secretaires foy soit ajoustée comme à l'original. Commandons au premier nostre Huissier ou Sergent de faire pour l'execution d'icelles tous Actes requis & necessaires, sans demander autre permission, & nonobstant clameur de Haro, Charte Normande, & Lettres à ce contraire. Car tel est nostre plaisir. Donne'à Versailles le trente-uniéme jour du mois de May, l'an de Grace mil sept cent quinze, & de nostre Regne le soixante-treiziéme.

Par le Roy en son Conseil.

Fouquet.

J'ay cedé le present Privilege au Sieur Dupuis, Marchand Libraire, à Paris, pour en joüir suivant l'accord fait entre nous. Fait à Paris ce 3. Juin 1715.

Gedoyn.

Registré, ensemble la Cession, sur le Registre N° 3. de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, page 968. N° 1267. conformément aux Reglemens, & notamment à l'Arrest du Conseil du 13. Aoust 1703. A Paris ce 23. Juillet 1715.

Robustel, Syndic

1.  Je les passe sous silence, pour ne pas copier Longin qui en a parlé si judicieusement dans son Traité du Sublime.

2.  C'est Quintilien lui mesme.

3.  Quos ille non destiterat incessere, cùm diversi sibi conscius generis, placere se in dicendo posse iis, quibus illi placerent, diffideret. Lib. 10.

4.  M. de Sacy, de l'Académie Françoise.

5.  M. Rollin, Professeur en Eloquence au College Royal, & de l'Académie des Inscriptions & des belles Lettres.

6.  Quintiliane vaga moderator summe Juventa, / Gloria Romanae, Quintiliane, Toga.

7.  Gurdus, id est, stolidus.

8.  M. Dodwel sçavant Anglois s'y est trompé comme les autres, dans son livre intitulé, Annales Quintilianei.

9.  Sat. 7. v. 189. &c.

10.  C'est ce qu'il a voulu dire par ce vers, Adpositam nigra Lunam subtexit Aluta.

11.  Quintilianus Consularia per Clementem ornamenta sortitus, &c. Aus. in Paneg.

12.  C'est pourquoy Horace dit: Nam ut quisque insanus nigris medium impedit crus pellibus.

13.  Canina eloquentia, une éloquence de chien enragé.

14.  Cela paroist par l'idée qu'il en donne dans son Institution.

15.  M. Fletcher de Selton, Gentilhomme d'un mérite distingué. Il est mort depuis.

16.  Il y en a un dans la Bibliotheque du Roy.

17.  M. & Madame Dacier, M. l'Abbé Mongault, &.

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QUINTILIEN A TRYPHON18LIBRAIRE, en luy envoyant ses Livres de l'Institution de l'Orateur.

Vous n'avez point eu de repos, que vous ne m'ayez arraché les Livres que j'avois faits pour mon ami Marcellus, touchant l'Institution de l'Orateur. Je croyois pour moy qu'il falloit les laisser mûrir, n'ayant mis, comme vous sçavez, guéres plus de deux ans à les composer, avec la multitude d'affaires & d'occupations que j'ay euë d'ailleurs. Et ce temps, je l'ay donné bien moins au stile, qu'à la préparation des matériaux nécessaires pour un Ouvrage, qui est immense, & à la lecture d'une infinité d'Auteurs qu'il m'a fallu citer.

Suivant donc le Conseil d'Horace, qui dans son Art Poëtique recommande à ceux qui escrivent, de ne pas se presser de rendre leurs escrits publics, je gardois les miens, afin de les revoir à mon loisir, de laisser passer ce premier mouvement d'amour & de complaisance, que l'on a tousjours pour ses productions; & de les examiner, non plus en Auteur préoccupé, mais avec le sang froid d'un Lecteur19.

Si pourtant le Public desire cet Ouvrage avec l'impatience que vous dites, le voilà; je l'abandonne à sa destinée, & je luy souhaite le succez que vous vous en promettez. Mais souvenez-vous que vous pouvez aussi par vos soins & vostre exactitude contribuer beaucoup au point de perfection où je voudrois qu'il fust.

[p. 1]

18.  Ce Tryphon estoit un fameux Libraire de ce temps-là. Il en est parlé dans Martial.

19.  Nonumque prematur in annum.

LIVRE PREMIER

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AVANT-PROPOS, Où l'Auteur expose son dessein, & donne une idée generale de l'Ouvrage.

Aprés avoir employé vingt ans à l'instruction de la jeunesse, avec le travail & l'étude que demande un tel employ, il me fut enfin permis de me reposer. Comme je fus alors un peu plus maître de moy, mes amis me presserent de composer quelque traité de Rhétorique. Je m'en défendis long-temps, mais en vain. Jeus beau leur dire que [p. 2; I, Avant-propos] nous avions entre les mains les livres de quantité de celebres Ecrivains & grecs & latins qui ont traité la matiere à fond. Cette raison que je croyois devoir les contenter, ne fit que les rendre encore plus pressans. Ils alleguoient que dans une si grande diversité d'opinions, souvent même contraires les unes aux autres, il étoit difficile de sçavoir à quoy s'en tenir: que si je n'avois rien de nouveau à dire, je ne pouvois du moins me dispenser de porter mon jugement sur ce qui avoit été dit. Il faut avoüer la verité: J'eus honte de les refuser, & cette honte, plustost que l'esperance de réüssir, me fit consentir à ce qu'ils souhaitoient. Voilà comme je me suis mis à écrire. Mais dans la suite, à mesure que mon sujet s'est développé, j'ay entrepris de moy-même beaucoup plus que je n'avois promis, & deux raisons m'y ont engagé. La premiere, parce que j'ay crû ne pouvoir trop faire, pour des personnes dont l'amitié m'est si chere; la seconde, pour n'être pas obligé dans un chemin si battu de marcher précisément sur les pas de ceux qui l'ont déja tenu avant moy. En effet, jusqu'icy, presque tous ceux qui ont écrit de l'art Oratoire, s'y sont pris comme si le Lecteur estoit pleinement instruit de toutes les autres sciences, & qu'i ne luy manquast plus, s'il faut ainsi dire, qu'une derniere façon pour être un parfait Orateur. C'est qu'apparemment ils regardoient comme des bagatelles, tout ce que nous apprenons avant que d'en venir là, ou qu'ils ne croioient pas ces commencemens du ressort de leur profession (chaque maître ayant en effet ses fonctions particulieres); ou, ce qui est plus vraysemblable, c'est que ne songeant qu'à se faire de la réputation dans le monde, ils y jugeoient peu propres ces sortes de choses, qui sont à la verité nécessaires, mais qui faute d'éclat se dérobent à la vûë des hommes: comme dans un édifice il n'y a gueres que les parties plus élevées qui frappent les yeux, & que les fondemens sont cachez. Pour moy qui ne trouve rien indigne de l'art Oratoire, de tout ce qui est nécessaire à l'Orateur; & qui ne crois pas que l'on puisse atteindre à la perfection de quelque art que ce soit sans commencemens, je ne feray pas difficulté de m'abbaisser aux plus petites choses, qui quand on les [p. 3; I, Avant-propos] néglige, ne laissent pas lieu d'en attendre de plus considérables. En un mot, je ferai comme si j'avois entre les mains un Orateur à former; je le prendrai au berceau, & je commencerai à diriger ses études dès son enfance.

C'est à vous que je consacre mon ouvrage, Marcellus Victorius. En quoi je ne consulte pas seulement nôtre ancienne amitié, ni la passion que vous avez pour les Lettres; quoique ces deux titres vous rendent bien digne de recevoir ce gage de mon estime; mais je considere encore qu'ayant un fils à élever, qui dans sa plus grande jeunesse promet infiniment, & qui paroist visiblement né pour se distinguer un jour par la beauté de l'esprit & par l'éloquence, mes réfléxions ne vous seront peut-être pas inutiles pour son éducation: puisque mon dessein est dans cet ouvrage, de m'attacher à l'Orateur dès qu'il commence pour ainsi dire à bégayer, de le conduire par tous les degrez & par toutes les sciences qui peuvent luy estre de quelque secours, & de ne le point quitter qu'il ne soit arrivé à la perfection. Ce que j'entreprends encore d'autant plus volontiers, qu'il a déjà paru sous mon nom deux livres de Rhetorique, à la publication desquels je n'ai eû nulle part, & qui même n'ont jamais été faits pour voir le jour. Car le premier, ce sont mes écoliers qui l'ont tiré d'un discours dont je les avois entretenus deux jours durant sur cette matiere; & l'autre, ce sont encore eux qui recuëillant toutes mes paroles à la dérobée, autant que l'art d'abreger en écrivant y peut suffire, en composerent eux-mêmes un traité comme ils pùrent, & par zele pour la gloire de leur maître, rendirent cet écrit public sans ma participation. C'est pourquoy on verra dans cet ouvrage-cy quelques endroits semblables à ce que l'on a déjà vû: mais on y en verra aussi beaucoup de changez, plusieurs autres ajoûtez & généralement tout y sera & plus travaillé & le plus châtié qu'il me sera possible.

Or quand je parle d'un Orateur parfait, je le prétens tel qu'il n'y ait que l'homme de bien qui le puisse estre. Je ne demande pas seulement en lui un rare talent pour l'éloquence, mais j'exige encore toutes les vertus: & je ne puis approuver le sentiment de ceux qui s'imaginent qu'une vie honnête & vertueuse est le partage des seuls Philosophes. Je [p. 4; I, Avant-propos] soûtiens au contraire qu'un homme d'Etat, un homme vraiment né pour le bonheur des autres, également propre aux affaires de la République & des particuliers, capable de gouverner une Ville par ses conseils, de l'affermir par de sages loix, de la réformer par de bons réglemens, je soutiens, dis-je, qu'un homme de ce caractere n'est autre que l'Orateur. Ainsi donc j'avoüe que je mêlerai ici bien des préceptes qui se trouvent dans les livres des Philosophes: mais je prétens qu'ils ne sont pas moins essentiels à mon ouvrage & qu'ils appartiennent en propre à l'art Oratoire. En effet toutes les fois qu'il faudra parler de la Force, de la Justice, de la Tempérance & d'autres vertus semblables, comme il n'est presque point de sujet où il n'entre naturellement quelqu'une de ces choses, qui toutes ont besoin du secours de l'invention & de l'élocution pour être bien traitées, peut-on douter que ces endroits étant poussez avec beaucoup de force d'esprit & d'éloquence, ne soient aussi ceux où triomphe particulierement l'Orateur? Ciceron l'a fort bien démontré20. Toutes ces parties sont unies par la nature, comme elles sont liées par le besoin qu'elles ont mutuellement les unes des autres, & c'est une nécessité que le sage ne soit point distingué de l'Orateur. Aussi cela fut-il de même dans le commencement. Depuis, les soins se partagerent: mais ce fut certainement un effet de nôtre lâcheé, qui d'un art seul, en fit deux: car celui de bien parler étant devenu un métier, & ceux qui en faisoient profession commençant à pervertir l'usage des meilleures choses, l'Eloquence fut aussi-tôt séparée de la Morale, qui alors se vit comme en proye aux esprits médiocres. Quelques-uns dans la suite mépriserent le soin de l'Eloquenceà leur tour, & revinrent à la Morale. Ils s'appliquerent à former les mœurs & à regler sa vie des hommes, se réservant parmi les fonctions de l'Orateur, celle qui veritablement seroit la plus importante & la meilleure, si on pouvoit les diviser. Ce furent eux qui se croyant les seuls amateurs de la sagesse, usurperent hardiment le nom de Philosophes; nom que ni les plus fameux Capitaines, ni les plus grands Politiques n'avoient jamais osé prendre, plus soigneux de [p. 5; I, Avant-propos] faire de bonnes actions que d'en promettre. Il est vrai que parmi les anciens Philolophes, il y en a eu plusieurs qui ont donné d'excellentes maximes & qui les ont pratiquées. Mais la plûpart de ceux de nôtre tems ont caché de grands vices sous un si beau nom21. Car ils s'étoient fait la réputation de Philosophes, non pas par leur vertu & leur application, mais par un visage triste & severe, par une singularité d'habit & de manieres, qui servoit de masque à des mœurs très-corrompuës.

Presentement chacun se mêle de parler de Philosophie. Qui est-ce en effet qui ne raisonne pas sur les loix, sur l'équité, sur le souverain bien, même parmy les plus méchans? & y a-t-il homme si grossier, qui ne fasse quel quefois des questions sur les causes naturelles? Pour ce qui est de la Dialectique, qui examine la force des mots, leur différence, leur proprieté; l'étude en est commune à tous ceux qui cultivent tant soit peu leur langue. Mais l'Orateur sçaura tout cela parfaitement, & en parlera de même. Et plût aux Dieux qu'il y en eût eû quelqu'un d'accompli, nous ne serions pas obligez d'aller chercher des préceptes de vertu dans les écoles des Philosophes. Maintenant il nous faut recourir à ceux qui, comme j'ai dit, se sont emparez de la meilleure partie de l'éloquence dans le tems qu'elle étoit abandonnée. C'est à eux qu'il la faut redemander, non pour nous parer de leurs dépoüilles, mais pour faire voir qu'ils se sont approprié un bien qui ne leur appartenoit pas.

Je veux donc que l'Orateur soit tel, qu'il mérite le nom de Sage; parfait non seulement dans ses mœurs: car quoy qu'en disent quelques-uns, je ne crois pas que cela suffise: mais aussi dans toutes les sciences & dans tout ce qui peut contribuer à le rendre plus éloquent, tel enfin qu'il ne s'en est peut-être pas encore trouvé un. Mais je n'en ferai pas moins mes efforts pour le conduire à la perfection: à l'exemple des Anciens, qui n'ont pas laissé de donner des préceptes de sagesse, bien qu'ils ne crussent pas qu'il y eut jamais eu un seul Sage. Car après tout, ce n'est pas une chimere que cette éloquence parfaite, & la nature de l'esprit humain [p. 6; I, Avant-propos] n'empêche point qu'on n'y puisse parvenir. Que si on n'est pas assez heureux pour cela, il est certain du moins, que plus on fera d'effort, plus haut on s'élevera; au lieu que ceux qui se défient trop de leurs forces, s'arrêtent incontinent d'eux-mêmes, ou sont toujours rampans. C'est pourquoy on me pardonnera, si dans cet ouvrage, je descends jusqu'à des minuties, ne voulant rien obmettre de tout ce que je croiray nécessaire à mon dessein. Car le premier livre comprendra tout ce qui précede la fonction du Rhéteur. Dans le second, je parlerai des premiers élemens & de la nature mesme de la Rhetorique. Les cinq livres suivants sont destinez à l'Invention & à la Disposition que je fais suivre immediatement. Je traiterai dans les quatre autres de l'Elocution, de la Mémoire & de la Prononciation. Enfin le dernier regardera la personne même de l'Orateur. J'y enseignerai qu'elles doivent être ses mœurs, ce qu'il doit observer dans les causes qu'il entreprend, qu'il étudie, qu'il plaide, quel genre d'éloquence il y doit employer, en quel tems il doit songer à se retirer, quelles doivent être ses occupations dans sa retraite. Voilà ce que je me propose d'éxecuter ici, autant que mon peu de lumiere & de capacité me le pourra permettre.

J'accommoderai aussi ma maniere d'écrire à la nature des choses qui se presenteront: car je ne dois pas me borner à donner simplement au Lecteur ces connoissances, qui seules au sentiment de quelques-uns, composent l'art dont il est question; ni lui enseigner la Rhétorique comme on enseigne le Droit. Mais je dois écrire de telle sorte, que la lecture de mon Ouvrage puisse nourrir son stile & fortifier son éloquence. En effet il arrive pour l'ordinaire que ces préceptes (quand on les traite d'une maniere si nuë & si subtile) desseichent l'esprit, ne laissent ni force ni agrément au discours, & en font comme un corps maigre & sec, qui n'offre à la vûë que des os. Véritablement il faut qu'il y en ait, & qu'ils soient étroitement serrez par les nerfs: mais aussi ne faut-il pas qu'ils soient décharnez. C'est pour cela que je ne donne pas un traité en racourci, comme ont fait la plupart des autres: au contraire, tout [p. 7; I, 1] ce que j'ai crû utile à former l'Orateur, je l'ai inseré dans ces douze livres, sans m'étendre pourtant beaucoup sur chaque partie: car autrement ce ne seroit jamais fait.

Mais il faut que je commence par avertir que tout l'art & tous les préceptes seront inutiles, si on manque de dispositions naturelles; ainsi cet ouvrage sera pour ceux qui sont nez sans esprit, ce que les préceptes d'agriculture sont pour les terres stériles. Il y a d'autres avantages naturels qui sont encore fort nécessaires, comme la voix, la santé, la grace, un esprit & un corps capables d'une forte application. A l'égard de ces derniers, pour peu que l'on en soit pourvù, ils peuvent s'augmenter par l'industrie: mais ils manquent quelquefois à un point que toutes les lumieres de l'esprit, tant acquises que naturelles en sont obscurcies: comme aussi ces avantages sans un habile maître, sans un travail opiniâtre, sans un exercice continuel de lire, d'écrire, de parler, ne vont pas bien loin.

20.  Dans le troisiéme Livre de l'Orateur.

21.  Les Philosophes furent tous chassez de Rome sous Domitien, par un decret du Sénat. C'est apparemment pourquoy Quintilien les ménage si peu.

CHAPITRE PREMIER. Quelle esperance un pere doit concevoir de son fils dès son bas âge; & quelles précautions il doit prendre pour sa premiere éducation.

Des que vous aurez un fils, je veux que vous commenciez par concevoir de lui de grandes espérances. Vous en serez dès-là plus soigneux de son éducation. Certainement on a tort de se plaindre de la nature, comme si elle ne favorisoit qu'un très-petitnombre d'hommes, des talens qui sont nécessaires pour faire du progrès dans les sciences, & que la plupart perdissent leur tems & leur peine, faute d'intelligence. On en voit au contraire une infinité qui conçoivent aisément & qui apprennent de même. C'est que l'homme est fait pour cela. Comme il est naturel aux oiseaux de voler, aux chevaux de courir, aux bêtes sauvages de nuire, de même l'esprit & l'industrie nous sont donnez en partage; ce qui a fait croire que nos [p. 8; I, 1] ames avoient une origine céleste. Pour ce qui est de ces esprits nez stupides & indisciplinables, ils ne sont pas moins contre la nature que les monstres. Aussi sont-ils fort rares: en voici une preuve. C'est que dans les enfans on voit briller je ne sçai quelles lumieres, qui font attendre beaucoup d'eux; & lorsque ces lumieres s'éteignent avec l'âge, n'est-il pas manifeste que ce n'est pas la nature qui a manqué, mais le soin? Les uns pourtant ont plus d'esprit que les autres. Que s'ensuit-il? Que les uns peuvent plus, les autres moins; mais tous sont capables de quelque chose avec de l'application. Un pere qui fera ces réfléxions, si-tôt que les Dieux lui auront accordé un fils, plein d'esperance de le voir un jour un Orateur accompli, s'appliquera tout entier à le bien élever. En premier lieu, qu'il prenne garde de le donner à des nourrices qui parlent mal. Chrysippe les souhaittoit sçavantes, s'il y avoit moyen. Il veut du moins qu'on choisisse les plus sages & les plus vertueuses. Sans doute c'est à leurs mœurs qu'on doit regarder principalement: mais il faut aussi qu'elles parlent bien. C'est la nourrice qui se fait entendre d'abord à un enfant; ce sont ses paroles qu'il tâchera de rendre & d'exprimer par l'imitation. Or ce que l'on apprend à cet âge, s'imprime naturellement dans l'esprit & y demeure. Il en est comme d'un vase neuf qui conserve long-tems l'odeur de la premiere liqueur que vous y mettez: & comme des laines qui ne recouvrent jamais leur premiere blancheur, quand elles ont été une fois à la teinture. Malheureusement encore, les mauvaises habitudes sont celles qui se perdent le plus difficilement; car il est aisé de tourner le bien en mal: mais quand vient-on à bout de se défaire des vices, & de mettre les vertus à la place? Qu'on n'accoutume donc point un enfant, non pas même dans ses plus tendres années, à un langage qu'il lui faudra désapprendre.

Pour ce qui est des parens, je voudrois en eux beaucoup de sçavoir; je ne parle pas seulement des peres: car il est constant que l'éloquence des Gracques ne fut pas peu aidée par Cornelie leur mere, dont l'érudition a passé jusqu'à nous avec ses lettres. On dit aussi que la fille de Lélius ne parloit pas moins bien que son pere. Pour la fille [p. 9; I, 2] d'Hortensius, on en peut juger par la harangue qu'elle prononça devant les Triumvirs, & qui lui feroit honneur indépendemment de son sexe. Mais ce n'est pas à dire que les peres qui ne sont pas sçavants doivent estre moins soigneux de faire étudier leurs enfans. Au contraire, c'est cela même qui doit les rendre plus attentifs à ce qui regarde leur éducation.

Ce que j'ai dit des nourrices, je le dis aussi des enfans, parmi lesquels il faut faire élever celui de qui l'on a conçù de si hautes espérances.

CHAPITRE II. Quels précepteurs il faut donner aux enfans, par quelle langue & à quel âge on doit commencer à les instruire.

A L'égard des précepteurs qu'on donne aux enfans, ce que j'ai à recommander le plus, c'est qu'ils soient véritablement habiles, ou qu'ils sçachent du moins qu'ils ne le sont pas. Car je ne voy rien de pire au monde, que ces gens, qui parce qu'ils ont quelque legere teinture de lettres, s'imaginent être fort sçavans, & se donnent pour tels. C'est en vain que vous voudrez les redresser. Ils croyent en sçavoir plus que tous les maîtres; & fiers de leur autorité comme ils sont ordinairement, ils insistent sur leurs sottises, jusqu'à se mettre en fureur contre qui ose les contredire. Souvent même leur ignorance ne nuit pas moins aux mœurs. Témoin Alexandre, qui, au raport de Diogene de Babylone, avoit pris de son gouverneur Leonide certains défauts qui le poursuivirent jusques dans l'âge où on les pardonne le moins, sur tout à un si grand Roy. Si quelqu'un trouve que j'exige trop, je le prie de considérer qu'il s'agit ici de l'éducation d'un orateur, à quoi il est extrêmement difficile de réüssir; & que quand même nous ne manquerions à rien dans ces commencemens, il nous reste encore beaucoup plus à faire dans la suite. Car nous avons besoin & d'une application continuelle, & des plus excellents maîtres, & de bien des sortes de sciences. C'est pourquoy il [p. 10; I, 2] faut donner les meilleurs préceptes. Si on n'a pas le courage de les suivre, du moins le mauvais succès ne pourra pas estre imputé à l'art, & l'on ne s'en prendra qu'à soi-même. S'il arrive neanmoins qu'on ne puisse donner à un enfant des nourices, des camarades & des précepteurs tels que je les demande; que l'on mette du moins auprès de lui un homme de confiance qui ne l'abandonne pas un moment, & qui soit assez éclairé pour reprendre ceux-cy, lors qu'il leur échape de parler mal en présence de son disciple, afin qu'il ne se regle pas sur eux; pourveû qu'on sçache que de ces deux conseils, l'un est un bien, & l'autre un remede.

Je suis d'avis que l'on commence par le Grec, parce que le Latin étant nôtre langue, nous l'apprennons pour ainsi dire malgré nous. Outre que c'est des Grecs que nous avons tiré toutes nos sciences. Mais il ne faut pas observer cela scrupuleusement, comme je voy faire à quelques personnes, qui tiennent long-temps un enfant à n'apprendre & à ne parler que le Grec. Car il naist de là un inconvenient, qui est, qu'en parlant continuellement une langue étrangere, on s'accoûtume à une maniere de prononcer & à des tours qui sont vicieux dans la nôtre, & dont on a de la peine à se corriger. Il faut donc que le Latin suive de près, & qu'on cultive les deux langues presque en même tems & avec un égal soin, afin qu'elles ne se nuisent pas l'une à l'autre.

Quelques-uns ont crû qu'il falloit attendre que les enfans eussent au moins sept ans, pour les appliquer à l'étude; persuadez qu'avant cet âge ils n'ont ni la force de corps, ni l'ouverture d'esprit nécessaires pour apprendre. Et l'on a attribué ce sentiment à Hesiode, jusqu'au tems du grammairien Aristophane, qui le prémier a nié que l'ouvrage où ce précepte est contenu, fût véritablement d'Hesiode. Mais plusieurs autres auteurs ont prescrit la même chose, entre lesquels est Eratosthene.

Pour moi j'aime mieux m'en rapporter à ceux qui ont crû avec Chrysippe, qu'il n'y avoit dans la vie de l'homme aucun temps qui ne demandât du soin & de la culture. Car quoique ce philosophe donne trois ans aux nourrices, il veut pourtant que dès cet âge on accoûtume les enfans au bien. Or qui empêche qu'on ne cultive leur esprit, si on peut cultiver leurs [p. 11; I, 2] mœurs? Je sçai bien qu'on fera plus dans la suite en un an que l'on n'aura pû faire durant tout le tems qui a précedé. Mais il me paroît neanmoins que ceux qui ont tant menagé les Enfans, ont prétendu ménager encore plus les maistres. Après tout, que veut-on que fasse un enfant depuis qu'il commence à parler? Car enfin il faut bien qu'il fasse quelque chose: & si l'on peut tirer de ses prémieres années quelque avantage, si petit qu'il soit, pourquoy le negliger? En effet, pour peu qu'il ait appris avant sept ans, n'est-il pas vrai que c'est autant d'avance & qu'à sept ans on pourra l'appliquer à de plus grandes choses, au lieu qu'il faudroit commencer par les plus petites? & cela continué d'une année à l'autre, ne devient-il pas considérable à la longue? En un mot, ce que l'on pourra prendre sur l'enfance, c'est autant de gagné pour l'âge qui suit. Il en est de même de tous les tems de la vie. Tout ce qu'il faut sçavoir, qu'on l'apprenne toujours de bonne heure. Ne souffrons donc point qu'un enfant perde ses prémieres années dans l'oisiveté. Songeons que pour ces commencemens de lettres il ne faut que de la memoire, & que non-seulement les enfans en ont, mais qu'ils en ont même beaucoup plus que nous.

Mais aussi ne suis-je pas si mal instruit de la portée de chaque âge, que de vouloir qu'on tourmente d'abord un enfant, & qu'on lui demande plus qu'il ne peut; car il faut se garder sur tout de lui faire haïr les sciences dans un temps où il ne peut encore les aimer; de peur qu'il ne soit rebuté pour toûjours de l'amertume qu'on lui aura fait une fois sentir. L'étude doit estre un jeu pour lui. Je veux qu'on le prie, qu'on le louë, qu'on le caresse, & qu'il soit toûjours bien-aise d'avoir appris ce que l'on veut qu'il sçache. Quelquefois ce qu'il refusera d'apprendre, on l'enseignera à un autre; cela piquera sa jalousie: il voudra lesurpasser, & on lui laissera croire qu'il a réüssi. Cet âge est sensible à de petites recompenses; que l'on se serve encore de cette amorce. Voilà de bien petits préceptes pour un aussi grand dessein que celui que je me suis proposé. Mais les études ont aussi leur enfance. Comme les corps les plus robustes ont eu de foibles commencemens, tels que sont le laict & le berceau: de même l'éloquence la plus sublime a commencé par des cris, par des paroles confuses & mal [p. 12; I, 2] formées, & s'est vûë arrêtée aux lettres de l'alphabet. Parce qu'il ne suffit pas de sçavoir une chose; dira-t-on, qu'il n'est pas nécessaire de l'apprendre? & si personne ne blasme un pere qui ne néglige pas les moindres bagatelles dans son fils, pourquoy trouvera-t-on mauvais qu'un auteur publie ce qu'il eroit loüé de pratiquer chez lui? Ajoûtez à cela que ces petites choses sont plus proportionnées à l'esprit des enfans. Enfin comme le corps ne se dresse bien, & n'est susceptible de certains mouvemens, que lorsqu'il est encore tendre & delicat; de même l'esprit, s'il n'est bien manié d'abord, & si on ne le rend souple, contracte avec l'âge une certaine dureté qui le rend inhabile à bien des choses. Philippe Roy de Macedoine ne voulut-il pas que son fils apprist à lire d'Aristote, qui étoit le plus grand philosophe de son temps? Et ce grand homme dédaigna-t-il cet employ? C'est qu'ils sçavoient l'un & l'autre qu'il importe infiniment que ces prémiers fondemens de lettres & d'études soient jettez par une habile main. Représentons-nous donc Alexandre, cet enfant si cher, si digne de soins, & quel enfant n'est pas cher à son pere? Imaginons-nous qu'on l'ôte d'entre les bras des femmes pour me le donner à instruire. Si j'ai quelque secret pour apprendre à lire en peu de temps, aurai-je honte de le mettre en usage?

Car j'avouë que je n'aime point la maniere dont je voi qu'on se sert ordinairement, de faire apprendre aux enfans les noms & la suite des lettres, avant que de leur en montrer la forme & le caractere. Je suis persuadé que cela leur en rend la connoissance plus difficile. Comme ils sçavent leurs lettres par cœur, ils songent bien moins ensuite à ce qu'ils voyent, qu'à ce qu'ils ont dans la memoire, qui va plus vîte que leurs yeux. C'est pourquoi on conseille avec raison de ne pas leur présenter toûjours les lettres de l'alphabet dans leur ordre naturel; mais de les mesler, de les transposer en plusieurs façons, jusqu'à ce qu'ils en distinguent parfaitement les caracteres. Ils apprennent à connoître les gens qu'ils voyent par le visage & par l'habit. Il faut qu'il en soit de même en quelque maniere des lettres; mais ce qui est un obstacle à la connoissance des lettres, n'en est pas un pour les syllabes.

C'est un artifice connu de tout le monde, de faire joüer les enfans avec des lettres d'y voire, pour les mettre en [p. 13; I, 2] humeur d'apprendre. Je ne blasme point cela, ni tous les autres petits joüets de cette nature, s'il y en a qui leur fassent encore plus de plaisir, qu'ils aiment à nommer, à tenir, à regarder.

Lorsqu'ils commenceront à écrire, il sera bon de faire graver le mieux qu'on pourra toutes les lettres sur une planche afin que la trace des caracteres dirige leur stile22. De cette façon ils n'estropieront point la figure des lettres, comme il arrive sur de la cire; leur main trouvant une égale résistance aux extremitez, ne sortira point de son modelle; & à force d'imiter des caracteres fixes, ils l'auront bien-tôt sure sans qu'il soit besoin d'un maistre qui la conduise. Ce n'est pas une chose de si peu de consequence qu'on s'imagine, de sçavoir écrire bien & vîte; ce que les personnes de condition négligent un peu trop. En effet l'exercice le plus considérable qu'il y ait dans les études, & le seul qui puisse produire un fruit durable & solide, c'est de beaucoup écrire. Or une main pesante arrête la vivacité de l'esprit, & quand l'écriture est mauvaise, ou qu'elle n'est pas nette, on n'y connoît rien; d'où il arrive une autre incommodité, d'être obligé de dicter ce que l'on veut transcrire. On se trouvera toujours bien de l'avis que je donne, mais sur tout lors qu'on écrit à ses amis, à qui on mande souvent bien des choses que l'on n'est pas bien-aise qu'un autre sçache.

Pour ce qui est des syllabes, il n'y faut point de méthode abrégée: c'est une nécessité que les enfans les apprennent toutes; & il ne faut pas même differer à leur montrer les plus difficiles, sous prétexte qu'elles se présenteront assez d'elles-mêmes dans les mots qu'on leur donnera à écrire. Je ne veux pas non plus qu'on s'en fie d'abord à leur mémoire; il vaut mieux leur faire répéter plusieurs fois la même chose; & quand ils liront, qu'on ne les presse point, ni pour articuler les mots, ni pour les joindre ensemble; à moins qu'ils ne voyent tout d'un coup & sans hésiter la liaison des lettres. Alors on pourra leur permettre de dire un mot tout entier, & même plusieurs de suite. Il n'est pas croyable combien la précipitation nuit à la lecture, & combien on retarde les enfans pour les vouloir trop avancer: car de là vient qu'ils hésitent, qu'ils répétent, qu'ils s'interrompent eux-mêmes: tout cela [p. 14; I, 2] parce qu'ils veulent dire mieux qu'ils ne peuvent. Et quand une fois il ont manqué, ils ne disent plus qu'en tremblant les choses mêmes qu'ils sçavent le mieux. Qu'ils commencent donc par connoître parfaitement leurs lettres, ensuite par les sçavoir lier les unes avec les autres, & qu'on les accoûtume à lire lentement pendant un fort long-tems, jusqu'à ce qu'à force d'exercice, ils parviennent à lire vîte & bien tout à la fois.

Quant à ce que recommandent tous les maîtres23, de regarder toûjours à droite en lisant, la raison & l'usage sont également d'accord là-dessus. Car on ne peut venir à ce qui suit que par ce qui précede; autrement il faudroit partager son application, au hazard de prononcer un mot, pendant que les yeux en liroient un autre. Quand le tems sera venu de leur faire écrire des noms comme c'est la coûtume, au lieu de leur donner des mots communs, & tels qu'ils se présentent fortuitement, il sera bon de les mettre tout d'un coup à ce que les Grecs appellent des Gloses, qui est une interprétation de ce qu'il y a de mots plus difficiles dans une langue. Ils tireront de là un grand avantage. Car en badinant & sans y penser, ils apprendront une chose qui dans la suite demanderoit un tems & un soin tout particulier.

Puisque nous sommes en train de donner de petits préceptes, en voici encore un pour le tems qu'ils apprennent à écrire. Que les exemples qu'on leur donne ne soient point de ces pensées frivoles & bizarres, qui n'ont rien d'utile; mais qu'ils renferment plûtôt quelque moralité: leur memoire conservera ces importantes leçons jusques dans la vieillesse, & ces prémieres idées reçûës dans une ame qui n'est encore imbuë d'aucune autre, s'y graveront plus profondément, & les mœurs s'en ressentiront. Qu'on leur fasse apprendre aussi par maniere de divertissement les paroles mémorables des grands hommes & quelques endroits choisis, particulierement des poëtes: car [p. 15; I, 3] c'est ce qui fait le plus de plaisir aux enfans: tout cela exerce la mémoire, qui comme je dirai en son lieu, est extrêmement nécessaire à l'orateur, & ne s'entretient que par l'exercice. Outre qu'à cet âge où les enfans ne peuvent rien produire d'eux-mêmes, la memoire est la seule chose qui soulage un maistre.

Mais afin qu'ils ayent la langue plus libre & la prononciation plus nette, il faudra les obliger à répéter avec le plus de vitesse & de volubilité qu'il sera possible, certains noms barbares dont les syllabes mal assorties semblent être enchaînées comme par force, plùtôt qu'unies naturellement ensemble: de même certaines phrases & certains vers composez de mots rudes qui se heurtent & s'entre-choquent. On traitera peut-être cela de bagatelle: cependant faute de prendre cette précaution, il se glisse en la prononciation un infinité de défauts, qui lorsqu'on n'y remedie pas dans ces prémieres années, s'enracinent à tel point, qu'il n'est plus possible de s'en corriger.

22.  C'estoit un poinçon, ou une grosse aiguille, avec la pointe de laquelle les Anciens escrivoient sur des tablettes enduites de cire.

23.  On sçait que les Hebreux écrivoient & par conséquent lisoient de droit à gauche. Cette maniere passa aux Phéniciens, & des Phéniciens aux Grecs, qui y firent quelque changement. Car ils écrivoient la premiere ligne de droit à gauche & la seconde de gauche à droite, observant toûjours le même ordre: ce qui faisoit une espéce de sillons dans leur écriture, aussi cela s'appelloit-il boustrophedon, écrire par sillons: usage qui passa sans doute aux premiers Latins: & c'est là-dessus qu'est fondée la remarque de Quintilien.

CHAPITRE III. Lequel vaut le mieux, de faire étudier les enfans chez soi, ou de les envoyer aux Ecolles.

Insensiblement nôtre eleve sort de l'enfance. Il est tems de le sevrer des douceurs que demande l'âge tendre, & il faut desormais qu'il commence à étudier serieusement. C'est ici le lieu de traiter une question; sçavoir lequel est le plus utile, de faire élever un enfant dans la maison paternelle, ou de l'envoyer aux écolles publiques. Il me paroît que les plus grands législateurs & les auteurs les plus celebres ont esté du dernier avis. Je ne sçaurois pourtant dissimuler qu'il y a des personnes qui se croyent bien fondées à s'éloigner en cela d'une coûtume qui est presque généralement suivie. Deux raisons principales, autant que j'en puis juger, semblent les autoriser dans leur sentiment: l'une que ce seroit exposer les mœurs d'un enfant, que de le jetter dans une foule de jeunes gens, qui par leur âge sont fort enclins au vice, & dont on prétend que le commerce est une source continuelle de déréglemens. Car [p. 16; I, 3] voilà ce qu'ils disent, & plùt au Ciel que ce fût sans fondement: l'autre est, qu'un maître quel qu'il soit, qui n'est chargé que du soin d'un enfant, a bien plus de temps à lui donner, que s'il étoit obligé de se partager entre plusieurs. La prémiere de ces deux raisons est certainement considérable: car s'il estoit vrai que les ecolles fussent utiles aux études, mais préjudiciables aux mœurs, je serois plutôt d'avis qu'un enfant apprist à bien vivre, qu'à bien parler. Mais je crois que ces deux choses ont une étroite liaison ensemble, que nul ne peut estre orateur s'il n'est homme de bien, & quand cela pourroit être autrement, je ne le voudrois pas. Examinons d'abord cette prémiere raison dans toute son étenduë.

Ils disent donc que les enfans se gâtent aux écolles. Assurément cela arrive quelquefois; mais ne se gâtent-ils point chez leurs peres? Combien d'exemples nous prouvent, que soit aux écolles, soit dans la maison paternelle, un jeune homme peut également conserver & perdre son innocence. Le naturel qu'il apporte en naissant, & l'éducation qu'on lui donne en font toute la différence. Qu'un enfant soit porté au mal, qu'on ait peu de soin de former ses mœurs, & de veiller sur ses actions dans la prémiere jeunesse; les endroits les plus écartez ne le mettront pas à couvert du vice. En effet, le précepteur à qui on le confie, ne peut-il pas être lui-même de mauvaises mœurs, & cet enfant sera-t-il plus en sûreté parmi des esclaves vicieux, qu'avec des compagnons peu retenus? Mais s'il est bien né, si l'assoupissement, ou plustost la létargie des peres n'est pas encore un mal desesperé, ne peut-on pas lui choisir pour précepteur un homme de probité; (car c'est le prémier soin des personnes sages) l'accoûtumer à une discipline exacte, & mettre encore auprès de lui ou bien un gouverneur affectionné, qui s'attire de l'autorité par sa sagesse, ou quelque affranchi d'une fidelité éprouvée, dont la présence tienne en respect ceux-mêmes, de qui la compagnie nous est suspecte?

Il étoit un remede encore plus aisé. Plust aux Dieux que l'on ne pût pas nous imputer à nous-mêmes le déréglement de nos enfans! Nous amollissons d'abord leur enfance par toute sorte de délicatesses. Cette éducation molle que nous couvrons du nom d'indulgence, leur enerve l'esprit & le corps. A quoi ne porteront pas leurs désirs dans un âge plus avancé des [p. 17; I, 3] enfans accoustumés à fouller la pourpre? à peine peuvent-ils begayer quelques mots, qu'ils sçavent déja demander ce qu'il y a de plus friand & de plus exquis24. Nous leur apprennons à gouster les bons morceaux, avant que de leur apprendre à parler Ils croissent assis dans des chaises roullantes, & s'ils mettent les pieds à terre, incontinent des femmes empressées les tiennent suspendus & les balancent nonchalemment. S'ils disent quelque chose de licentieux, c'est un divertissement pour nous. Des paroles qui ne seroient pas supportables dans la bouche des plus voluptueux, nous font plaisir dans celle des enfans; on en rit, on leur applaudit, on les baise. Je ne m'en estonne pas, puisque c'est de nous qu'ils les ont apprises, & qu'ils ne font que répéter ce qu'ils nous entendent dire. Ils sont témoins de nos passions, de nos plaisirs les plus criminels. Il n'y a point de repas25, point de table qui ne retentisse du bruit des plus infames chansons. Des choses que je n'oserois dire sans rougir sont exposées en spectacle à leurs veux. Tout cela passe en habitude, bientost après en nature. Les pauvres enfans se trouvent vicieux avant que de sçavoir ce que c'est que le vice Ensuite ne respirant que luxe & que mollesse, l'esprit & le corps appesantis, ils viennent languir à nos écoles. Y prennent-ils ces mœurs? non; mais ils les y apportent.

Venons aux estudes. Un précepteur, dit-on, qui n'a qu'un enfant à élever, lui donnera bien plus de temps. Prémierement, qui empesche qu'on n'en donne un à ceux que l'on envoye aux écoles? Mais si on ne peut faire l'un & l'autre, j'aimerois encore mieux le grand jour d'un honneste & nombreuse assemblée, que les ténebres & la solitude des maisons particulieres. Car tout bon maistre aime à se voir beaucoup d'auditeurs, & se croit digne d'un grand théatre. Il n'y a pour l'ordinaire que des hommes d'une capacité médiocre, qui daignent s'attacher à l'éducation d'un seul enfant, & faire l'office de Pédagogue, parce qu'ils se sentent incapables d'un employ plus relevé. Mais je veux que par argent, par crédit, par amitié-mesme on vienne à bout d'avoir chez soy un homme d'un mérite rare. Cet homme sera-t-il tout le jour après un enfant? Et son disciple sera-t-il continuellement appliqué sans se lasser? Un regard fixe & [p. 18; I, 3] continuel fatigue les yeux. Il en est de mesme de l'esprit; outre que l'estude le plus souvent demande qu'on soit seul. Car un enfant apprend sa leçon, il escrit, il pense, il médite: à tout cela il ne faut point de maistre; & quiconque vient, pendant ce temps-là, précepteur ou autre, il le trouble, il l'interrompt. Cet enfant n'a besoin non plus du secours de personne pour bien des sortes de lectures. Autrement quand auroit-on acquis la connoissance de tant d'auteurs? Il ne reste donc presque plus qu'à lui donner sa tasche, s'il faut ainsi dire, & qu'à luy prescrire ce qu'il doit faire dans la journée; ce qui ne demande pas un grand temps. C'est pour cela qu'en instruisant un enfant, on en peut instruire plusieurs. Telle est en effet la nature de bien des choses, que la même voix les porte & les communique à tous. Je passeray si l'on veut sous silence les matieres d'amplification & les déclamations de nos rhéteurs, dont il est bien sûr que chacun peut faire son profit dans un grand nombre d'auditeurs, comme dans un petit. Car il n'en est pas de la voix d'un maistre comme d'un repas, qui diminuë à mesure que croist le nombre des convives. Mais il en est comme du soleil, qui distribuë également par tout sa lumiere & sa chaleur. Qu'un Grammairien fasse une dissertation sur la Langue, qu'il débroüille une question, qu'il explique un poëte, un historien, il n'y a aucun de ceux qui l'écoutent, qui n'en puisse profiter.

Mais, dira-t-on, le moyen qu'un homme entende tous les jours tant d'enfans, & qu'il ait le loisir de voir, d'examiner, de corriger ce qu'ils font? Quand je conviendrois qu'il ne le pourroit pas, où ne trouve-t-on pas des inconveniens? nous comparerons tantost celuy-cy avec les avantages qui le peuvent balancer. Mais je ne prétens pas aussi que l'on envoye un enfant à une école, où l'on croit qu'il sera négligé; outre qu'un bon maistre ne se chargera jamais d'un trop grand nombre d'écoliers. Et ce maistre nous devons sur tout faire en sorte de l'avoir, je ne dis pas seulement pour ami, mais pour ami particulier, afin qu'en instruisant nos enfans, il agisse moins par la vuë de son devoir que par un secret mouvement de son affection. De cette maniere ils ne seront point confondus dans la foule. Adjoutez à cela [p. 19; I, 3] qu'un enfant qui a de l'esprit & de l'application, ne court aucun risque d'estre oublié. Son maistre ne manquera pas de s'attacher à luy, comme à un sujet capable de luy faire honneur, & pour sa propre gloire il en prendra un soin tout particulier. Mais quand il seroit vray que les écoles nombreuses ne seroient pas les meilleures, chose dont je ne conviens pas, lorsque c'est le mérite & la réputation d'un maistre qui attirent ce concours: il ne ensuit pas qu'il les faille condamner toutes; car on peut du moins choisir celles qui plaisent davantage. J'ay refuté jusqu'icy ce que l'on a coustume d'objecter contre les écoles publiques. Il me reste maintenant à dire ce que j'en pense.

Je veux pour moy qu'un homme qui se destine aux fonctions du barreau, à vivre par consequent au milieu des affaires, & à joüer un rôle considerable dans le monde; je veux, dis-je, qu'il s'accoustume de bonne heure à ne point craindre la multitude, & qu'il se donne bien de garde de contracter une certaine pusillanimité qu'inspire naturellement une vie solitaire & retirée. Il faut toûjours que l'esprit s'éleve & s'évertüe, au lieu que dans la retraite & dans les ténebres il languit, il s'abbat, il se roüille, pour ainsi dire; ou bien on tombe dans une extrémité opposée, qui est de s'enfler d'un sot orgueil, & de s'entester de soy-même: car c'est une necessité qu'un homme s'en fasse accroire, qui ne se compare avec personne. Ensuite s'agit-il de faire montre de ses estudes? il demeure interdit, le grand jour le blesse, tout luy est nouveau, tout l'embarasse; c'est qu'il n'est jamais sorti de son cabinet, & qu'il n'a appris que dans la solitude, ce qu'il doit pratiquer aux yeux de tout le monde. Je ne parlerai point des connoissances ni des liaisons que l'on fait aux écoles, & qui se conservent jusques dans la derniere vieillesse avec une sorte de religion; car rien n'est plus sacré, plus inviolable. On diroit que d'avoir estudié ensemble, c'est estre initié aux mesmes mysteres.

Mais ce que nous appellons le sens commun, où le prendra-t-on, quand on fuira la societé qui est si naturelle non seulement aux hommes, mais mesme aux animaux, tout muets qu'ils sont? De plus, il est certain qu'en enfant ne peut apprendre chez luy que ce qu'on luy enseigne, & qu'aux [p. 20; I, 3] écoles il apprend encore ce qu'on enseigne aux autres. Il verra tous les jours son maistre approuver une chose, corriger l'autre, blasmer la paresse de celuy-cy, loüer la diligence de celuy-là. Tout luy servira, l'amour de la gloire luy donnera de l'émulation, il aura honte de ceder à ses égaux, il voudra mesme surpasser les plus avancés. Voila ce qui donne de l'ardeur à de jeunes esprits, & quoique l'ambition soit un vice, bien souvent pourtant elle produit la vertu. Je me souviens d'une coustume que mes maistres observoient dans mon enfance avec succès. Ils nous partageoient en differentes classes, qu'ils regloient eux-mêmes selon nes forces: ainsi chacun disputoit dans sa place, qui étoit plus élevée, à mesure qu'il surpassoit les autres, & qu'il avoit fait plus de progrès. Cela s'examinoit fort sérieusement, & c'étoit à qui remporteroit l'avantage. Mais d'estre le premier de la classe & à la teste des autres, c'estoit, sur tout, ce qui faisoit l'objet de nostre ambition. Au reste ce n'estoit point une affaire decidée sans retour: à la fin du mois, celuy qui avoit esté vaincu, pouvoit prendre sa revanche & renouveller la dispute, qui n'en devenoit que plus échauffée; car l'un dans l'attente d'un nouveau combat, n'oublioit rien pour conserver son avantage; & l'autre trouvoit dans sa honte & dans sa douleur des forces pour se relever avec éclat. Je sçay bien que cela nous donnoit plus de courage & d'envie d'apprendre, que tout ce qu'auroient pû faire & nos maistres & nos précepteurs, & tous nos parens ensemble.

Mais comme rien ne sert tant à avancer les enfans que l'émulation, il faut aussi remarquer que ceux qui commencent se mesurent plus volontiers avec leurs camarades, qu'avec leur maistre. En effet, qu'un enfant qui n'en est encore qu'aux premiers élements, ait tout d'un coup l'audace d'aspirer à l'éloquence d'un homme qu'il regarde comme infiniment au dessus des autres, il n'y a pas d'apparence. Il s'attachera bien plustost à ce qu'il trouve à sa portée, comme une jeune vigne à la faveur d'un arbre qui luy sert d'appuy, s'éleve de branche en branche & monte enfin jusqu'au faiste. Aussi un bon maistre qui songe plus à se rendre utile qu'à briller, doit feindre d'abord & ne pas montrer tout son sçavoir; afin de s'accommoder à la foiblesse de son disciple, & [p. 21; I, 3] de ne le pas accabler. Si vous versez de l'eau avec précipitation dans un vase qui ait l'ouverture estroite, rien n'entre; mais versez-la doucement & goutte à goutte, vous le remplissez insensiblement. Il en est de même des enfans, il faut voir de quoy ils sont capables. Des choses trop relevées & qui passent leur intelligence, n'entreront pas dans leur esprit qui n'est pas encore assez ouvert pour les recevoir. Il est donc avantageux d'avoir quelqu'un que l'on puisse imiter, jusqu'à ce qu'on soit en estat de le surpasser. C'est par ces degrez que l'on peut esperer de monter & de s'élever fort haut dans la suite.

J'adjoute une réfléxion, c'est qu'un maistre qui n'a qu'un enfant à instruire ne donnera jamais à ses paroles le poids, le feu & la vivacité qu'elles auroient, s'il étoit animé par une foule d'auditeurs; car la force de l'éloquence reside principalement dans l'ame. Il faut que l'ame soit touchée vivement, qu'elle se fasse des images des choses, & qu'elle se transforme pour ainsi dire, en celles dont nous avons à parler. Or plus l'ame est grande & élevée, plus elle a besoin d'un grand spectacle pour s'ébranler. C'est pour cela que la louange luy fait prendre son vol plus haut; que l'effort qu'elle fait luy donne de nouvelles forces, & qu'elle ne se plaist qu'à de nobles entreprises. On sent une secrete indignation, ou plustost je ne sçay quel dédain d'employer pour un seul auditeur, ce grand talent de la parole qui couste tant de peines & de travaux. C'est l'avilir, c'est le prophaner; & l'on a honte de donner un air si magnifique à un simple entretien. Figurons-nous en effet un homme qui déclame ou qui prononce un discours, sa voix, sa mine, sa démarche, sa prononciation, son geste. Voyons-le se saisir, se transporter, se fatiguer, se tourmenter, tout cela pour une personne qui l'écoute. Nous paroistra-t-il bien sage? Certainement il n'y auroit point d'éloquence parmi les hommes, s'ils n'avoient jamais à parler qu'en particulier.

[p. 22; I, 4]

24.  Il y a ici différentes manieres de lire le Texte. J'ay suivi celle qui m'a paru la plus naturelle.

25.  Ne diroit-on pas que ce sont nos mœurs que Quintilien dépeint?

CHAPITRE IV. Comment on connoist l'esprit des enfans, & de quelle maniere on les doit gouverner.

Il faut qu'un habile maistre qui a un enfant entre les mains, commence par bien connoistre son caractere d'esprit & son naturel. La principale marque d'esprit à cet âge, c'est la memoire qui consiste en deux choses, à apprendre aisément, & à bien retenir. Une autre marque & que je n'estime guéres moins, c'est l'imitation; car il n'appartient qu'à un naturel souple & flexible, de bien imiter. En sorte pourtant qu'un enfant exprime & peigne naïvement les choses qu'il apprend, & non pas les manieres & la mine des gens, ni les défauts qu'il remarque en eux. Je n'aurai jamais bonne opinion de celui qui fait le plaisant & qui met son estude à faire rire par ce talent de contrefaire. Un enfant, pour avoir véritablement de l'esprit selon moy, doit estre bon & vertueux: autrement je l'aimerois mieux un peu tardif, qu'avec un méchant esprit. Mais je mets une grande différence entre ce que j'appelle un enfant bon & vertueux, & un enfant lasche, pesant, endormi. Celuy dont je me fais l'idée apprendra sans peine tout ce qu'on luy montre. Il fera quelquefois de petites questions; mais son allure sera plutost de suivre, que de courir devant: car ces esprits si avancés, comme les fruits précoces, ne viennent presque jamais à une parfaite maturité. On les connoist à la facilité qu'ils ont pour les petites choses. Ils sont hardis, & ils en donnent d'abord toutes les marques dont ils sont capables. Par exemple, (& voilà de quoy ils sont capables) lorsqu'ils apprennent à lire, plus entreprenans que les autres, ils joindront plusieurs mots ensemble; ils les prononceront avec un air de confiance, sans hésiter, sans nulle crainte de dire mal: ce qu'ils font est peu de chose, mais ils ont bientost fait. Ces caracteres d'esprit sont fort superficiels, ce n'est point une véritable force qui agit en eux; ils n'ont pas poussé d'assez profondes racines. Comme ces petites graines que l'on ne fait que jetter sur la surface de la terre, & qui levent incontinent, [p. 23; I, 4] ou comme ces mauvaises herbes qui imitent le bled, elles jaunissent avant la moisson, mais aussi n'apportent-elles que des épics vuides & inutiles. Cependant on est charmé de voir un enfant si avancé pour son âge. Erreur. Ce progrès merveilleux cesse tout-à-coup, & on revient bientost de l'admiration ou l'on estoit.

Après qu'on aura connu l'esprit d'un enfant, on examinera comment il veut estre gouverné; car l'un veut estre pressé, menacé, l'autre au contraire veut qu'on le prie, qu'on le flatte, & se révolte contre le joug de l'authorité. Il y en a tel que la crainte retient, & tel aussi que la crainte décourage. On en voit qui ne réüssissent qu'à force de temps & d'estude. D'autres qui font plus par une certaine impetuosité ennemie de la persévérance. Pour moy je veux un enfant que la loüange excite, qui soit sensible à la gloire, qui pleure quand il se voit vaincu. Il ne faudra qu'entretenir en luy ces sentimens nobles; un reproche, une reprimande le picquera jusqu'au vif, l'honneur luy fera tout faire; la paresse ne sera jamais à craindre pour luy.

Mais il leur faut donner à tous quelque sorte de divertissement, non seulement parce qu'il n'y a rien qui soit à l'épreuve d'un travail continuel, & que les choses mêmes inanimées ne se maintiennent qu'autant que le repos succede à l'agitation; mais encore parce que l'envie d'apprendre est dans la volonté qu'on ne peut contraindre. C'est pour cela qu'après s'estre un peu délassés, ils se remettent plus gayement à l'estude, ils sont animés d'un nouveau courage; & l'esprit qui pour l'ordinaire se souleve contre la contrainte, devient traitable avec ces ménagemens. Le jeu ne me déplaist point dans les enfans; c'est une marque de vivacité en eux. Un enfant que je verrai toûjours triste & morne, même en joüant, me trompera bien s'il estudie de bon cœur; puisqu'il languit dans la chose du monde la plus naturelle à cet âge, & à quoy les autres se portent avec le plus d'ardeur. Mais en cela comme en tout, il y a un milieu à garder; car si vous ne leur donnez point de divertissement, ils prennent l'estude en aversion, si vous leur en donnez trop, ils s'accoustument à l'oisiveté. Il y a des amusemens qui peuvent servir à leur aiguiser l'esprit; comme lorsqu'on leur propose de petits [p. 24; I, 4] problèmes sur quantité de choses, & qu'ils s'empressent à l'envi d'en trouver la solution. Le jeu nous sert encore à découvrir leurs inclinations & leurs mœurs. C'est là particulierement qu'ils se donnent à connoistre, pourvû qu'on sçache qu'il n'y a point d'âge qui ne soit capable de bien & de mal; & que le véritable temps de former les enfans, c'est lorsqu'ils ignorent encore l'art de feindre, & qu'ils sont plus dociles. Car vous romprez bien plutost que vous ne redresserez tout ce qui s'est fortifié dans un mauvais ply. C'est pourquoy on ne sçauroit avertir trop tost un enfant de ne rien faire par passion, par méchanceté, par emportement, & il faut se souvenir toûjours de ce que dit26 Virgile de ces jeunes plantes qu'on éleve.

Il y a une chose que je ne puis souffrir, quoique l'usage l'authorise, & que Chrysippe ne la des-approuve pas; c'est de foüetter les enfans: ce chastiment me paroist bas & servile; & il faut convenir qu'à un autre âge, ce seroit un affront cruel. D'ailleurs un enfant mal né qui n'est point touché de la réprimande, s'endurcira bientost aux coups comme les plus vils esclaves. Adjoutez à cela que si un précepteur est assidu auprès de son disciple, & soigneux de luy faire rendre compte de ses estudes, il ne sera pas obligé d'en venir à cette extrémité. C'est souvent la négligence du maistre qui rend l'écolier punissable: on ne le chastie pas pour l'obliger à faire son devoir, mais parce qu'il ne l'a pas fait. Enfin si vous n'avez point d'autre secret pour réduire un enfant, que ferez-vous quand il sera grand? car alors il n'aura rien à craindre de ce costé-là, & cependant il entrera dans une carriere bien autrement difficile. Adjoutez encore que dans le temps qu'on punit ainsi les enfans, la crainte ou la douleur leur fait faire des indécences qui ne se peuvent honnestement rapporter, & qui les couvrent d'infamie. Ensuite honteux, confus, ils n'osent plus se montrer, ils perdent courage, ils fuyent la lumiere qu'ils ne souffrent qu'à regret. Mais ce sera bien pis, si l'on n'a pas réussi au choix des gens qu'on a mis auprès d'eux. Je n'oserois dire jusqu'où va la dépravation de ces indignes maistres, ni à quel point iis abusent du droit de chastier les enfans; & l'appréhension continuelle où sont ces petits malheureux est [p. 25; I, 5] quelquefois une occasion à d'autres pour faire de semblables attentats. Je n'appuyerai pas davantage là-dessus: on m'entend, c'en est trop. Il me suffit d'avertir qu'il ne doit estre permis à personne de trop entreprendre sur un âge si foible & si exposé à l'injure.

Je vais parler maintenant des arts & des connoissances qui sont nécessaires à l'orateur, & je marquerai le temps auquel je suis d'avis qu'il commence à apprendre chaque chose.

26.  Adèo in teneris consuescere multum est. Georg. Lib. 2.

CHAPITRE V. De la grammaire, Des lettres de l'alphabet, & de leur valeur. Des parties de l'Oraison, &c.

Dés qu'un enfant sçaura lire & écrire, il faudra le mettre à la grammaire. Il n'importe que je parle du grec ou du latin: mon sentiment est que le grec aille devant; mais le chemin qui mene à l'un, mene à l'autre. Quant à la grammaire, elle comprend deux parties; sçavoir l'art de parler correctement, & l'explication des poëtes. Ainsi elle a dans le fond plus d'estenduë qu'elle n'en promet d'abord: car à l'art de parler correctement, est joint celui de bien escrire; & l'explication des poëtes présuppose qu'on sçache lire parfaitement.Choses qui demandent toutes un discernement juste & une critique sûre. Les anciens grammairiens exerçoient cette critique avec tant de sévérité, que s'érigeant en censeurs, ils marquoient dans les livres, les endroits qui ne leur plaisoient pas, ils démesloient les véritables ouvrages d'un auteur, d'avec ceux qui luy estoient faussement attribuez; traittant ceux-cy comme des enfans supposez qu'on chasseroit d'une maison pour faire place aux légitimes; ils passoient en revuë tous les auteurs27, mettoient les uns en meilleur ordre, & donnoient une entiere exclusion aux autres.

Mais il ne suffit pas à un grammairien d'avoir lû les poëtes, je veux aussi qu'il ait feüilleté, qu'il ait épluché, pour ainsi dire, tout ce qu'il y a d'escrivains; non seulement pour [p. 26; I, 5] les traits d'histoire qui s'y rencontrent, mais aussi pour les mots qui tirent souvent toute leur force de l'autorité de ceux qui s'en sont servis. De plus, sans un peu de musique, il ne sçauroit estre parfait dans son art, puis qu'il est obligé de donner des leçons sur les Mesures28, & sur les Rythmes. Et s'il ne sçait de l'astronomie, il n'entendra pas même les poëtes, qui parlent si souvent du lever & du coucher det astres, pour marquer les differentes saisons. C'est encore une necessité qu'il soit versé dans la philosophie, à cause d'une infinité d'endroits que l'on trouve dans presque tous les poëtes, & qui sont tirez de ce qu'il y a de plus subtil dans la recherche des causes naturelles; outre qu'Empedocle parmi les Grecs, & parmi les Latins Varron & Lucrece qui ont traité des matieres de philosophie en vers, rendent cette connoissance absolument nécessaire. Enfin il n'aura pas besoin d'une éloquence médiocre pour parler de toutes ces choses facilement & en bons termes. On peut juger par là s'il faut écouter ceux qui se mocquent de cet art, comme s'il ne rouloit que sur des bagatelles, & qu'il n'y en eust pas de plus mince. Je tiens pour moy que si nostre orateur n'y est consommé, le grand édifice que nous méditons d'élever, aura la destinée de tous les édifices qui manquent par les fondements. En un mot la grammaire est nécessaire aux enfans; elle peut mesme plaire aux personnes les plus avancées en âge, & a dequoy nous occuper agréablement dans la solitude, par une infinité de recherches curieuses dont elle est remplie: d'autant plus estimable que de tous les genres d'estude ausquels on peut s'appliquer, c'est peut-estre le seul qui ait plus de fond & de solidité que de brillant & d'ostentation.

Que personne donc ne mesprise les principes de la grammaire, comme une chose de peu de conséquence; non qu'il soit difficile de distinguer les consonnes d'avec les voyelles, & de sçavoir qu'elles se divisent en demi-voyelles, & en muettes; mais parce que, si on prend la peine d'approfondir cette matiere, on y trouvera plus de mystere qu'on ne pense, & qu'elle renferme mille subtilitez, qui non seulement sont fort propres à aiguiser l'esprit des enfans, mais qui peuvent aussi exercer la plus profonde érudition. Croit-on en effet qu'il appartienne à tout le monde d'exiger les vrais sons de [p. 27; I, 5] chaque lettre & sa juste valeur? Et moi je croi qu'il ne faut pas moins d'oreille pour cela, que pour faire la différence des sons que rendent les cordes d'un instrument.

Du moins faut-il convenir que tout grammairien est obligé de descendre dans ce détail, sçavoir si nous manquons de quelques lettres nécessaires; je ne dis pas quand nous escrivons de certains mots qui sont tirez du grec; car alors nous empruntons des Grecs mêmes deux lettres; mais je dis dans nostre langue, par exemple, si nous avons besoin du Digamma Eolique29 en quelques mots, comme dans servus& vulgus30. Il est certain aussi qu'il y a un son qui tient le milieu entre l'u & l'i; car nous ne prononçons point optimum comme opimum: & dans le mot herè, ni l'e ni l'i ne se prononcent pleinement31.

Il examinera d'un autre costé si nous n'avons point de lettres qui soient superfluës, outre cette marque d'aspiration, [ill.],  que l'on ne peut recevoir sans admettre la marque opposée [ill.]. J'entends donc particulierement le K, qui est encore la lettre caractéristique de quelques noms32, & le Q qui pour la forme & pour l'effet est tout semblable au kappa33 des Grecs avec cette seule difference que le Q chez nous a une figure plus oblique, & que le kappa34 chez les Grecs ne sert plus présentement que de marque dans leur arithmetique. J'entends enfin l'X qui est la derniere lettre de nostre alphabet, & dont nous nous passerions bien si nous ne l'avions pas été chercher. [p. 28; I, 5] A l'égard des voyelles, c'est au grammairien de voir si l'usage n'a point donné force de consonnes à quelques-unes: puisque l'on escrit jam comme tam, & vos comme cos. Il examinera aussi de quelle maniere on les joint ensemble. Car par le moyen de cette jonction tantost on fait une voyelle longue, comme il se voit par la maniere d'escrire des anciens, qui doubloient une voyelle35, en sorte que ce redoublement tenoit lieu d'accent; & tantost on les faisoit longues toutes deux, ce qui ne peut aller plus loin; à moins qu'on ne s'imagine qu'il y a des syllabes composées de trois voyelles, ce qui ne sçauroit jamais estre, si l'une de ces voyelles ne fait l'office de consonne.

Il recherchera aussi comment deux voyelles ont la proprieté de s'unir ensemble36; au lieu que de deux consonnes qui se suivent on ne peut unir l'une avec l'autre sans que le son de l'une des deux en demeure affoibli. Cependant deux i s'unissent fort bien ensemble; c'est pourquoy de jacit on fait conjicit. Il en est de mesme de deux u dans vulgus & servus, comme ils s'escrivent aujourd'huy37, & à ce sujet il fera remarquer à son disciple que Ciceron aimoit à mettre deux i en quelques mots où les autres n'en mettent qu'un, comme dans aijo & Maija, auquel cas il faut que l'un des deux soit consonne.

Qu'un enfant apprenne donc ce que chaque lettre a de propre & de particulier, ce qu'elle a aussi de commun avec d'autres; & quelles sont celles qui ont de l'affinité entr'elles. Il ne sera plus surpris de voir scabellum formé de scamnum, & bipennis qui signifie une hache à deux tranchans, de pinna, (c'est tout ce qui se termine en pointe) & il ne tombera pas dans l'erreur de ceux qui croyant que bipennis, une hache, est ainsi dite à cause des deux aisles qu'elle a, veulent par cette raison que l'on dise aussi pinna pour signifier les aisles d'un oiseau. [p. 29; I, 5] On ne l'instruira pas seulement des changemens qui arrivent aux verbes par la conjugaison, ou par le moyen d'une préposition que l'on adjoute, comme secat secuit, cadit excidit, cædit cecidit, calcat exculcat, & de lavare lotus, illotus, &c. mais aussi de ceux qui avec le tems se sont faits dans les cas directs, autrement appellez nominatifs; car comme on dit maintenant Valerii & Furii, au lieu de Valesii & Fusii qu'on disoit autrefois; de mesme arbos, labos, vapos mesme & clamos & lases ont eû leur temps. Et cette mesme s qui s'est vûë chassée de ces mots là, a pris en d'autres la place d'une autre lettre; car on disoit mertare & pultare, pour mersare & pulsare que l'on dit à present. Bien plus, anciennement les Latins disoient fordeum & fœdus pour hordeum & hœdus, employant l'f ou quelqu'autre lettre semblable pour toute aspiration; au contraire les Grecs aspirent leur [ill.] & de là vient que Ciceron se mocque d'un témoin qui ne pouvoit prononcer la premiere lettre du nom de Fundanius.

N'y a-t il pas eû un temps aussi où nous mettions un B à la place de quelques autres lettres? de là Burrbus, Bruges, & Balana, pour Pyrrhus, Phryges, & Phalana. C'est pour cela que de duellum, on a fait bellum, & que quelques-uns mesme ont osé dire Bellios pour Duellios. Je ne dis rien de quelques autres usages qui sont encore plus extraordinaires38.

Pour le T il est en quelque sorte de communauté avec le D; ainsi il ne faut pas s'étonner si sur de vieux édifices de nostre ville, & en quelques-uns de nos temples les plus célebres, on trouve escrit Alexanter pour Alexander, & Cassantra pour Cassandra. L'o & l'u de mesme se sont souvent mis l'un pour l'autre, non seulement dans les mots grecs, comme Hecoba, Culchydes, Pulyxena, mais en latin, dederont, probaveront. Ainsi d'[ill.] les Eoliens ont fait [ill.], & les Latins Vlysses. L'e n'a t il pas tenu aussi la place de l'i en beaucoup de mots, comme en Menerva, Leber, Magester, & Dijove, Vejove, pour Dijovi & Vejovi? Il me suffit d'indiquer les choses sur lesquelles il faut insister; car je ne fais pas ici la fonction de maistre, je donne seulement des avis à celui qui la doit faire.

De là donc il passera aux syllabes, sur quoy je feray quelques observations, lorsque je traiterai de l'ortographe. [p. 30; I, 5] Ensuite il examinera combien il y a de parties d'oraison, & quelles elles sont, bien qu'on s'accorde peu sur leur nombre. Car les anciens, comme Aristote entre autres & Théodecte, n'en ont admis que trois, sçavoir les verbes, les noms, & les conjonctions: fondez sur ce que la force du discours est dans les verbes, la matiere dans les noms (l'un en effet est ce qui se dit, & l'autre ce dont il se dit) & qu'enfin il ne se peut faire d'assemblage de l'un avec l'autre, sans un lien commun qui les unisse, d'où naissent les conjonctions. Mais peu à peu les philosophes, & sur tout les Stoïciens ont augmenté le nombre de ces parties. En premier lieu, aux conjonctions on a adjouté les articles, ensuite les prépositions; puis on a adjouté aux noms l'appellation, ensuite le pronom; enfin on a meslé le participe avec le verbe, & on a joint aux verbes mesme les adverbes. Nostre langue ne demande point d'articles; c'est pourquoy ils sont confondus avec les autres parties de l'oraison; mais à celles que j'ai nommées on a adjouté encore l'interjection.

Quelques-uns néanmoins n'en reçoivent que huit, en quoy ils ont pour eux de fort bons auteurs, comme, Aristarque, & de nostre temps Palémon, qui ont compris l'un & l'autre, le vocabulum, ou l'appellation sous le nom, comme des especes sous leur genre. Mais ceux qui ont mis de la difference entre le nom & ce que nous appellons vocabulum, sont obligez d'en admettre neuf. Il y en a qui subtilisent encore davantage, & qui distinguent entre vocabulum & appellatio; en sorte que le premier soit pour les choses qui se peuvent voir & toucher, comme maison, lict, &c. le second pour celles qui manquent de l'une des deux qualitez, ou de toutes les deux ensemble, comme vent, ciel, Dieu, vertu, &c. Ils adjoutent encore deux autres parties39, que je ne puis approuver. De sçavoir maintenant si le mot grec [ill.] doit estre rendu par vocabulum ou par appellatio, & s'il faut le rapporter au nom comme à son genre; la question estant peu importante, je laisse au grammairien la liberté de prendre là-dessus tel parti qu'il luy plaira.

Mais sur tout qu'un enfant sçache parfaitement décliner les noms, & conjuguer les verbes, sans quoy il ne pourra jamais faire de progrès considérables. Il seroit mesme inutile [p. 31; I, 5] d'en avertir icy, sans la précipitation fastueuse de la pluspart des maistres, qui commencent par une chose qui ne doit aller qu'après, & qui pour faire briller un enfant par des connoissances spécieuses, se servent de méthodes abregées, qui bien loin de l'avancer, le retardent & l'embarassent; mais si un maistre a la capacité nécessaire, & ce qui n'est gueres moins rare, s'il veut bien prendre la peine de monstrer ce qu'il sçait, il ne se contentera pas d'enseigner à son disciple qu'il y a trois genres dans les noms, ni quels sont les noms qui ont les deux genres, & mesme tous les trois. Pour moy j'exige de luy bien autre chose, & je ne croirai pas que ce soit un homme à qui rien n'échappe, parce qu'il aura fait observer qu'il y a des noms communs, qui se donnent également au masle & à la femelle, & qui comprennent les deux sexes; d'autres qui avec une terminaison féminine sont pourtant masculins, comme Murena; & d'autres qui avec une terminaison neutre sont de genre féminin, comme Glycerium.

Un habile grammairien recherchera l'origine d'une infinité de surnoms; car les uns ont été imposez pour quelque défaut corporel, Rufus, Longus, &c. parmi lesquels il y en a dont la raison ne se découvre pas si aisément, comme Sulla, Burrhus, Galba,Plancus, Pansa, Scaurus, &c40. D'autres viennent de quelque accident qui sera arrivé à la naissance d'une personne, comme Agrippa, Opiter, Postumus, Vopiscus, &c. D'autres enfin de plusieurs autres causes, Scipion, Cotta, Lenas, Serranus, &c. Il en sera de mesme des noms de peuples, de villes, de certains lieux, & de beaucoup d'autres choses, lesquels noms ont une pareille origine.

Il parlera aussi d'une sorte de nom que l'on donnoit autrefois à nos esclaves, & qui se prenoit du nom de leurs maistres41, Marcipores, Publipores, &c. C'est encore à luy de voir si chez les Grecs il y a quelque chose qui ait force d'un sixiéme cas, & parmi nous d'un septiéme; car lorsque je dis qu'un homme a esté blessé d'un dard, à proprement parler, je n'use point de la nature de l'ablatif, non plus que de celle du datif, quand j'exprime la mesme chose en Grec42.

Quant aux verbes, il n'y a personne qui ne sçache qu'ils ont leurs qualitez, leurs modes, leurs temps, leurs [p. 32; I, 5] personnes, leurs nombres, & leurs genres; c'est ce qu'on apprend aux petites écoles, & rien n'est si trivial. Mais bien des gens se trouveront embarrassez de certains verbes qui ne se conjuguent point à la maniere des autres. De plus, il y a des participes dont on peut raisonnablement douter, s'ils sont participes verbaux, ou seulement des noms, comme lectus, sapiens, parce qu'ils peuvent estre l'un & l'autre selon l'occasion. Et de mesme il y a des verbes que l'on prendroit pour des noms appellatifs, comme fraudator, nutritor.

Que dirons-nous de ceux qui ont un passif contre toutes les regles? Itur in antiquam sylvam, &c. ne meritent-ils pas une attention particuliere? car ils ne se disent point à la premiere personne: fletur est encore de mesme espece Et puisque nous en sommes sur les verbes passifs, il est à remarquer qu'ils s'employent fort diversement; les uns ont une signification passive plus generale, panditur interea domus omnipotentis olympi; les autres sont pris impersonnellement, totis usque adeò turbatur agris: les autres enfin sont neutres passifs, & ont un emploi personnel, campus curritur, mare navigatur.

Que dirai-je de certains participes qui ont une terminaison passive, & qui signifient tout le contraire de ce qu'ils semblent signifier, comme pransus, potus? Adjoutons encore qu'il y a des verbes défectueux, c'est-à-dire, qui manquent de plusieurs infléxions; d'autres qui changent absolument en quelques-uns de leurs temps, fero, tuli: d'autres qui ne se disent qu'à la troisiéme personne, licet, piget; & quelques-uns dont la terminaison devient semblable à celle de certains mots qui se prennent adverbialement; car nous disons dictu & factu, comme noctu & diu; mais ils ne laissent pas d'estre des verbes43, quoyque dans une espece de participes différente des participes dicto & facto. [p. 33; I, 6]

27.  Quelques commentateurs ont entendu cet endroit autrement. Mais je trouve que leur explication est forcée, & j'ai mieux aimé suivre un sens plus litteral.

28.  La mesure consiste dans la proportion des temps, & dans un certain arrangement de pieds, propre à faire un vers. Le Rythme observe seulement la proportion des temps.

29. a) Le digamma Eolique estoit une lettre particuliere aux Eoliens, laquelle ressembloit à nostre F, & en avoit toute la force: pour [ill.], ils disoient [ill.], & pour [ill.], [ill.]. A leur imitation les anciens Latins usoient de l'f comme d'une aspiration, & disoient fœdum pour œdum. Le Digamma tiroit l'on origine du Vau des Phéniciens. C'estoit proprement deux gamma l'un sur l'autre F, d'où il avoit pris son nom.

30.  L'y & le z.

31.  Ils disoient alors herè pour heri.

32.  Ils escrivoient Karthago, Kalenda.

33. b) Cet endroit du texte est tellement corrompu, que personne jusqu'icy n'en a pû tirer un sens raisonnable; j'en dois l'intelligence à un sçavant Magistrat du Parlement de Dijon, qui l'a heureusement restabli dans une dissertation qu'il a faite sur l'alphabet des Grecs & des Latins, & qui est imprimée à la fin de la Paléographie du celebre écrivain D. Bernard de Montfaucon.

34. c) Le Kappa ou Kofé estoit une des six lettres que Cadmus avoit apportées aux Grecs. L'illustre Magistrat dont je viens de parler prouve par ce passage de Quintilien que le [ill.] des Grecs estoit à peu près de même figure que le Q des Latins. Les Grecs ne s'en servoient plus comme d'une lettre, mais comme d'une note d'arithmétique qui signifioit le nombre de 90. c'estoit un pur [ill.] dont la figure estoit telle [ill.].

35.  Les anciens Latins ont dit loumen pour lumen, rees pour res, deonum pour donum.

36. a) Quintilien veut dire que deux voyelles estant jointes ensemble soit par redoublement, comme dans rees, soit dans une diphtongue, comme dans aj, chacune d'elles conserve sa nature. Au lieu que deux consonnes de mesme nature ne peuvent s'unir dans une mesme syllabe; & de nature differente, comme dans frangit, elles se nuisent l'une à l'autre.

37. b) L'Empereur Claudius avoit introduit l'usage du Digamma Eolique dans la prononciation de ces mots, & de quelques autres.

38.  Comme stlocum & stlites, pour locum & lites.

39.  L'une estoit l'affirmation comme bhu; & l'autre une espece d'abverbe collectif, comme fasceatim.

40.  Il s'est ici glissé tant de fautes dans le texte, qu'il en faut deviner le sens.

41.  Marcipores, id est, pueri vel servi Marci.

42.  [Ill.]

43.  Du temps de Quintilien on ne connoissoit pas encore de supin. C'est un nom inventé après ce rhéteur. De son tems on appelloit participe tout ce qui se décline dans le verbe, à la façon des noms.

CHAPITRE V. Des perfections & des vices de l'Oraison.

Après avoir parlé des parties de l'Oraison44, il nous faut maintenant parler de ses perfections & de ses vices. Toute oraison doit être correcte, claire, & ornée. Pour la convenance qui est sa principale beauté, je n'en dis rien, parce que la pluspart la comprennent dans l'ornement. Ces trois perfections ont autant de vices opposez, que la Grammaire se propose d'examiner, comme faisant son premier devoir de donner des regles pour apprendre à parler correctement. Or ces regles concernent les mots, soit pris séparement & considerez en eux-mêmes, soit joints ensemble & entant qu'ils se rapportent les uns aux autres. Les mots pris séparément sont du fonds de la langue ou estrangers; simples ou composez; propres, ou transportez d'un employ à un autre; usitez & communs, ou de nostre invention & nouveaux45. Mais chaque mot consideré de la sorte est plus susceptible de vice que de beauté: car lors mesme que nous disons quelque chose de propre, de beau, de sublime, aucune de ces qualitez ne se trouve que dans le tissu de l'oraison; puisque nous ne loüons les termes que par la convenance qu'ils ont avec les choses, de sorte que détachez de ce rapport ils n'ont rien de remarquable, qu'un certain son qui est plus ou moins parfait, & qui fait que de deux mots qui ont mesme signification, mesme valeur, on choisit celui qui sonne le mieux46.

Ayons soin prémierement que l'oraison soit exempte de barbarisme & de solecisme. Mais comme ces vices sont quelquefois excusez ou par la coustume, ou par l'autorité; ou par l'antiquité, ou enfin pour la ressemblance qu'ils ont avec quelque vertu (car souvent il n'est pas aisé de les démesler d'avec les figures) de crainte qu'on ne soit trompé à une observation si glissante & si dangereuse, plus cette difference est délicate, plus un grammairien doit s'estudier à la bien [p. 34; I, 6] marquer. J'en parlerai moi-mesme plus au long dans le traité des figures; cependant tout vice qui tombe sur les mots en particulier, nous l'appellerons barbarisme.

Il me semble voir quelqu'un dire en lui-mesme, que fait cet homme qui nous avoit promis de si grandes choses? Et qui ne sçait pas qu'il y a des barbarismes qui se font en escrivant, d'autres qui se font seulement en parlant? par la raison que tout ce qui s'escrit mal, c'est une necessité qu'il se dise mal; & qu'au contraire ce qui se dit d'une maniere vicieuse, il ne s'ensuit pas toujours qu'il péche dans l'escriture. Qui ne sçait pas aussi que les prémiers viennent d'une lettre ou d'une syllabe qu'on adjouste, qu'on retranche, qu'on change, ou qu'on transpose? Et les seconds, de quelques syllabes qu'on divise, qu'on assemble, qu'on aspire, ou enfin qu'on prononce mal.

Il est vray, ces remarques sont peu de chose; mais ce sont encore des enfans que nous enseignons, & des grammairiens que nous avertissons de leur devoir. Si parmi ces derniers il y en a quelqu'un qui pour n'avoir qu'une très-legere connoissance de cet art, se borne à monstrer ce que contiennent certains abregez, ouvrage hasté & superficiel de quelques Professeurs; ceux qui sont plus profonds n'en demeureront pas-là. Par exemple, ils apprendront à un enfant qu'il y a diverses sortes de barbarismes; l'une qui naist d'un mot estranger, Africain si vous voulez, ou Espagnol, qu'on employe pour un mot de la langue: tel est canthus qui signifie cette bande de fer que l'on met autour d'une roüe, duquel mot neanmoins Perse a usé comme d'un mot reçû. Tel est encore plexemum que Catulle a employé, quoy qu'il ne se dise qu'aux environs du Pô. Tel est encore ce mot gaulois casnar qui se trouve dans l'oraison de Labienus, ou si on veut de Cornelius Gallus contre Pollion47: car pour mastruca qui est un mot Sardien, Ciceron s'en est servi exprès, & par plaisanterie48. La seconde sorte est celle que nous affections pour donner à entendre qu'un homme en ne suivant que sa colere & son emportement, s'est exprimé dans les termes les plus grossiers & les plus barbares. La troisiéme est [p. 35; I, 6] une espece de barbarisme dont il y a une infinité d'éxemples, & dont il est aisé de s'en imaginer autant qu'on voudra: il ne faut qu'adjouter une lettre ou une syllabe à quelque mot que ce soit, ou en oster une autre, ou bien mettre l'une pour l'autre, ou placer la mesme autrement qu'elle n'est. Mais quelques-uns pour faire montre de leur érudition, ont coustume de tirer des exemples d'un poëte, & en lisant le texte de ce poëte, comme on fait d'abord, ils commencent par lui faire son procès. Cependant un enfant doit sçavoir que ces fautes en vers sont excusables, & qu'elles tournent mesme quelquefois en beauté; c'est pourquoy il faut plutost choisir des exemples moins ordinaires, comme celui de Tinca49 qui au rapport d'Hortensius, disoit precula pour pergula, & faisoit deux barbarismes dans un seul mot par le changement d'une lettre & par la transposition d'une autre: au lieu qu'Ennius qui tombe deux fois dans les mesmes fautes en deux mots consécutifs50 est justifié par le droit qu'ont les poëtes.

Mais en prose mesme il y a certains changemens qui sont reçus présentement. Ciceron n'a-til pas dit l'armée des Canopites, quoy que les gens du pays disent Canobites; & plusieurs auteurs n'écrivent-ils pas Tharsomene pour Thrasymene, en quoy il font mesme une transposition? Il en est de mesme de beaucoup d'autres mots; car Sisenna a dit le premier assentio pour assentior; & soit qu'il eust raison ou non, plusieurs l'ont imité, & outre son autorité, ont suivi encore l'analogie; mais ceux qui tiennent pour assentior ont le plus grand nombre de leur costé. Or un grammairien ignorant s'imaginera qu'il y a ou une lettre adjoutée en l'un, ou une retranchée en l'autre. N'y a-t'il pas aussi des mots composez, dont chaque partie prise séparément seroit sans doute vicieuse, & qui dans leur composition n'ont rien de mauvais: car tout le monde a dit jusqu'ici duapondo, trepondo, & Messala soutient qu'ils se disent bien. Séparez-les, vous faites deux ou trois barbarismes de different genre. Il paroistra peut-estre absurde de dire que le barbarisme qui est le vice d'un seul mot, tombe sur les nombres & sur les genres: cependant il y a des mots qui sans qu'on change, qu'on retranche, ni qu'on adjoute aucune lettre, sont mauvais; par la seule raison que les uns [p. 36; I, 6] estant pluriels, on les met au singulier, comme scala & scopa, pour scala & scopæ: les autres estant singuliers, on les met au pluriel, comme hordea & mulsa pour hordeum & mulsum, & les autres qui sont masculins, on les fait neutres, comme gladia pour gladii; mais je me contente de remarquer cela en passant, pour ne pas adjouter une nouvelle question à un art qui n'est déjà que trop embroüillé par la faute de quelques opiniastres.

A l'égard des barbarismes qui se font dans la prononciation, il faut plus de pénétration pour les connoître, parce que l'on n'en peut gueres donner d'exemples par écrit, si ce n'est lors qu'ils se rencontrent en vers; comme ceux qui naissent de la diérese, dont le propre est de diviser les syllabes & d'une seule en faire deux, par exemple Europaï pour Europa: ou du vice contraire que les Grecs nomment synérése ou synalèphe: & que nous pouvons appeller nous du mot d'union parce qu'il unit les syllabes & de deux n'en fait qu'une, comme on peut voir dans ce vers de Varron, Cùm te flagranti dejectum fulmine, Phacton. En effet, si c'estoit de la prose, on pourroit prononcer toutes les lettres, & conserver chaque syllabe.

Les fautes aussi qui regardent les tems & la mesure des syllabes, comme lors qu'une syllabe breve est employée pour pour une longue, Italiam fato profugus ou qu'une longue est employée pour une breve unius ob noxam & furias, ces fautes, aussi dis-je, ne se font remarquer qu'en vers. Encore mesme en vers ne sont-elles pas regardées comme des fautes. Mais pour celles qui altérent les sons, il n'y a que l'oreille seule qui en puisse juger. Cependant on peut demander, si dans nostre Langue quand ces fautes viennent d'une aspiration ostée ou adjoutée mal à propos, elles ne passent point jusqu'à l'escriture, supposé que l'h, soit une lettre & non pas seulement une marque; car on a souvent varié là-dessus. Les anciens se servoient très-rarement de l'h, mesme avec les voyelles, escrivant œios & ircos pour hœdos & hircos Ensuite on a long tems observé de ne la pas employer avec les consonnes; alors on disoit gracci & triumpi pour gracchi & triumphi. Mais [p. 37; I, 6] tout à coup l'usage en fut porté à l'excès, de sorte qu'on mettoit l'h par tout, comme il se voit par beaucoup de mots qui sont restez dans de vieilles inscriptions, chorona, chenturiones, prachones: ce qui a donné lieu à cette ingénieuse Epigramme (a) de Catulle, que tout le monde sçait51. De là ont passé jusqu'à nous plusieurs mots ou l'h s'est toujours conservée depuis, vehementer, comprehendere, mihi; car on disoit autrefois mehe pour me, & il y en a des exemples dans les vieux poëtes tragiques.

Il est encore plus difficile d'observer icy toutes les fautes qui se commettent dans les tons ou dans les accens; lors qu'une syllabe qui doit avoir un accent aigu est mise pour une qui a un accent grave comme dans Camillus, si on donnoit un accent aigu à la premiere, ou lors qu'un accent grave se met pour un circonflexe, comme dans Céthegus, si on relevoit la prémiere syllabe; car alors celle du milieu changeroit de nature, ou enfin lors qu'on met un circonflexe pour un grave, comme font quelques-uns. Encore mesme confondent ils les deux dernieres syllabes en une, mais cela ne se fait guerres que dans des noms Grecs, comme Atreus, Tereï, Nereï52, qu'ils marquent d'un accent circonflexe, en quoy ils péchent doublement. Cependant je me souviens que dans ma jeunesse de doctes vieillards prononcoient ces mesme mots avec un accent aigu sur la premiere syllabe, de sorte que la seconde estoit nécessairement grave; & telles estoient les regles des accents. Aujourd'hui néanmoins je vois que de sçavans grammairiens observent de donner quelquefois un son aigu à la derniere syllabe d'un mot pour le distinguer d'un autre avec lequel on pourroit le confondre; par exemple dans ce vers de Virgile,

quæ circùm littora, circùm
Piscosos scepulos,
&c.

ils relevent la syllabe finale de circùm, afin que l'on voye que c'est une préposition, & non pas l'accusatif de circus Par une raison semblable ils marquent d'un accent grave la derniere syllabe de quale & de quantum lors qu'ils servent à interroger, & d'un accent aigu, lors qu'ils sont pris pour termes de comparaison. Mais ils ne pratiquent gueres cet usage qu'à l'égard [p. 38; I, 6] des adverbes, des prépositions, & des pronoms, & ils suivent la regle génerale par tout ailleurs. Pour moy, je croy que l'exception vient de ce qu'en ces endroits nous joignons deux mots ensemble; car je regarde la préposition jointe à son regime comme ne faisant qu'un seul mot, & en effet on les prononce d'une maniere peu distincte; ainsi on releve alors la syllabe comme on feroit si ce n'estoit qu'un seul mot, ce qui a lieu encore en d'autres occasions, par exemple, ici, Troja qui primus ab oris. Il arrive aussi que le besoin du vers change l'accent, & que l'on prononce une syllabe breve avec un accent aigu, comme dans cette fin de vers, pecudes pictaqua volucres, parce qu'encore que cette sillabe soit breve de sa nature, elle devient pourtant longue par position, pour ne pas faire un ïambe que le vers heroïque n'admet point; mais si on separe ces mots, ils rentrent dans la regle, ou si la coutume l'emporte, il faut abolir les anciennes loix de la prononciation.

Ces loix sont d'une observation plus difficile chez les Grecs à cause de leurs differents idiomes qu'ils appellent dialectes; & parce qu'un mesme mot est tantost bien dit, tantost mal; mais en latin la pratique en est très-simple: car il ne peut y avoir trois syllabes de suite dans un mesme mot qu'il n'y en ait une aiguë; soit que ces trois syllabes composent tout le mot, ou qu'elles en soient seulement les dernieres: & de ces trois, la syllabe aiguë, est toûjours la pénultiéme ou l'antépénultiéme. Si celle du milieu est longue, elle aura un accent aigu ou un circonflexe: si elle est breve, elle aura un accent grave; & par cette raison ce sera la syllabe de devant, c'est-à-dire l'antépenultiéme, qui deviendra aiguë. Enfin dans tous les mots de plusieurs syllabes, il y en a toujours une qui a un accent aigu; mais jamais plus d'une, & jamais la derniere; ainsi dans les mots de deux syllabes, c'est toujours la prémiere. De plus, jamais la mesme syllabe n'a un accent aigu & un circonflexe, parce que le circonflexe se forme du grave & de l'aigu: c'est pourquoy un mot latin ne sçauroit avoir sur la derniere syllabe un accent aigu, ni un circonflexe: je dis un mot de plusieurs syllabes; car pour ceux qui n'en ont qu'une, il l'auront toûjours marquée d'un aigu, ou [p. 39; I, 6] d'un circonflexe, afin qu'il soit vrai de dire qu'il n'y a pas un seul mot qui n'ait un accent aigu.

Il resteroit encore à parler de certains deffauts qui affectent les sons & qui viennent d'une prononciation vicieuse, par exemple, de la peine qu'on a à prononcer un double i ou une double l, ou de ce qu'une lettre nous échappe, ou de ce que nous donnons un son trop grossier & trop épais à une autre; ou de ce que la voix se fait entendre dans l'enfoncement de la bouche: mais ces deffauts ne se peuvent marquer par escrit, & mesme pour les exprimer, nous sommes obligez d'avoir recours aux Grecs, qui sont infiniment plus heureux que nous à inventer des termes53. Enfin il y a des sons ou plustot des accens que nous reprochons à toute une nation, tant ils sont inévitables & comme attachez à ceux qui les ont. Tous ces deffauts bannis de l'oraison, il en résulte un parler correct, qui consiste, si je ne me trompe, à employer des mots qui soient tous bons, tous bien prononcez, & meslez d'un certain agrément; car l'idée d'un parler correct nous fait entendre tout cela.

Les autres vices naissent tous de l'assemblage des mots & particuliérement le solécisme. Cependant on chicanne encore là-dessus: car ceux mesme qui conviennent que le solécisme a lieu dans le tissu de l'oraison, comme souvent il se corrige par le changement d'un seul mot, veulent que le vice soit alors dans le mot, & non dans l'oraison. Ils apportent pour exemple, amara corticis, & medio cortice, prétendant que l'un des deux péche dans le genre: pour moy je ne blâme ni l'un ni l'autre, puisqu'ils sont fondés sur l'autorité de Virgile. Mais supposé que l'un des deux soit mal dit, & qu'on y remédie en disant amari corticis, ou bien media cortice, il ne s'ensuit pas pour cela que la faute soit dans les mots; car ces mots amari corticis & media cortice, pris séparément, sont bons, & ne deviennent mauvais que parce qu'ils sont joints ensemble. Or cette jonction n'est-ce pas ce qui fait le tissu de l'oraison?

Mais on propose une question plus sçavante, c'est à sçavoir [p. 40; I, 6] si le solécisme peut tomber sur un seul mot? par exemple, si quelqu'un pour appeller une personne disoit, venite, ou si pour en congédier plusieurs, il disoit, abi, ou discede; ou bien si interrogeant une personne en ces termes, quem video? cette personne respondoit, ego. Quelques-uns vont encore plus loin, & soustiennent que c'est faire un solécisme, que d'exprimer une chose par la parole, & d'en faire entendre une autre, soit par un signe de teste, soit par quelque autre geste. Pour moi je ne suis pas tout-à-fait de ce sentiment, ny ne m'en éloigne pas aussi tout-à-fait; car il est vray que le solécisme peut se trouver dans un mot, mais il faut pourtant convenir qu'il y a quelque chose de sous-entendu qui tient lieu de plusieurs autres mots. De maniere que ce vice est toûjours dans l'assemblage de ce qui sert à nous faire entendre les choses, ou à nous marquer l'intention de celui qui parle. Pour éviter toute subtilité, je croi que le solécisme est quelquefois dans un mot, mais jamais précisément dans un mot seul.

De sçavoir maintenant combien de sortes il y en a, c'est un point sur lequel on n'est pas plus d'accord. Ceux dont la division me paroît la plus juste, en font quatre especes, qui sont les mesmes que celles du barbarisme, & consistent dans un mot adjouté, comme veni de Susis in Alexandriam, ou retranché comme Ægypto venio, ambulo viam, ne hoc fecit; ou transposé de façon que l'ordre en soit renversé, comme quoque ego, enim hoc voluit, autem non habuit. Et au sujet de la transposition, on demande si le mot igitur,mis au commencement du discours, doit estre traité de solécisme? à quoy il n'est pas aisé de répondre, parce que les meilleurs escrivains sont partagez là-dessus, les uns l'employant souvent de la sorte, & les autres ne l'employant jamais. Ces trois prémieres especes sont honorées du nom de tropes & de figures par quelques auteurs qui appellent la premiere un pléonasme, c'est-à-dire une adjection; la seconde, une éllipse, c'est-à-dire une detraction; la troisiéme, une anastrophe, c'est-à-dire une inversion, & qui prétendent que s'il faut les regarder comme des especes de solécisme, on ne peut se dispenser d'y adjouter aussi l'hyperbate, qui est de mesme [p. 41; I, 6] nature. Pour la quatriéme espece, on en convient, & c'est lorsqu'on met un mot pour un autre; ce qui arrive à toutes les parties de l'oraison, mais plus fréquemment au verbe, parce que c'est celle de toutes qui souffre le plus de changements; ainsi le verbe est susceptible de solécisme dans ses personnes, dans ses temps, dans ses modes, que les uns appellent ses differents estats, les autres ses qualitez, & qui sont au nombre de six, comme il plaist aux uns; ou de huit, comme il plaist aux autres: & ce vice prendra autant de formes que l'on comptera de sortes de changements qui se peuvent faire.

Adjoutons encore les nombres: Nous autres Latins nous n'en avons que deux; mais les Grecs en ont un troisiéme, qui est le duel. Quelques-uns néanmoins ont voulu nous donner aussi un duel & s'imaginoient l'avoir trouvé dans scripsere, legere; ne faisant pas réfléxion que cette terminaison n'est soufferte que parce qu'elle est quelquefois moins rude, comme par la mesme raison les Anciens ont dit pour malè mereris, malé merere. Aussi nostre prétendu duel n'occupe que ces deux places, au lieu que celui des Grecs regne dans toute la suite du verbe & dans les noms, quoique malgré cela ils s'en servent trés-rarement; mais pour le nostre, aucun de nos auteurs ne s'est avisé jusqu'ici d'en faire la distinction. Au contraire quand ils ont dit; devenere locos, conticuere omnes, consedere duces, nous voyons manifestement qu'il ne s'agit point du nombre de deux. Et nostre dixere, qui termine les plaidoyers, & qu'Antonius Rufus cite comme une preuve du sentiment contraire, il est certain que l'Huissier le dit d'un plus grand nombre d'Avocats, comme de deux. Ne lisons-nous pas dans Tite-Live presque dés le commencement de son prémier livre tenuere arcem Sabini: & peu aprés, in adversum Romani subiere. Mais quelle autorité nous faut-il aprés celle de Ciceron, qui s'en explique si nettement dans ses livres de l'Orateur? je ne blasme pas, dit-il, scripsere, mais je crois que scripserunt est plus naturel.

Le solécisme a lieu pareillement dans les noms, soit appellatifs ou autres, quand on met un genre, un nombre, & particuliérement un cas pour un autre. En général on peut [p. 42; I, 6] dire que ce vice estend son empire sur tous les changemens qui arrivent aux noms, ainsi non seulement le comparatif & le superlatif y sont sujets, mais aussi le nom primitif & le nom possessif, toutes les fois qu'on employe l'unpour l'autre. A l'égard de la faute où l'on tombe lorsque pour un nom entier on se sert d'un diminutif, par exemple, si on disoit magnum peculiolum, il y en a qui la traitent aussi de solécisme; pour moi je doute s'il ne seroit point mieux de l'appeller un nom impropre, parce que ce diminutif péche dans la signification, & que le solécisme n'est pas dans le sens, mais, comme j'ay dit, dans l'assemblage des mots. Quant au participe, il peut pécher dans ses genres & dans ses cas comme le nom, dans ses tems comme le verbe, & dans ses nombres comme l'un & l'autre. Le pronom a semblablement ses genres, ses nombres, & ses cas, qui peuvent n'estre pas exempts de ce deffaut.

Il se fait encore une infinité de solécismes dans les autres parties de l'oraison; mais il ne suffit pas de cette observation générale, il faut que le maître de grammaire vienne au détail, afin qu'un enfant ne s'imagine pas qu'il n'y a de solécisme que quand on met une partie pour l'autre, par exemple, un verbe pour un nom, un adverbe pour un pronom & ainsi du reste: car parmi ces parties d'oraison, il y en a qui ont de l'affinité entre elles, c'est-à-dire qui sont comprises sous le meme genre, & dont il n'y a pas moins de mal à changer l'espece, qu'à changer le genre même An & aut sont des conjonctions; cependant on ne peut pas se servir indifféremment de toutes les deux en interrogeant. Ne & non sont adverbes, mettez l'un à la place de l'autre, vous faites une faute, parce que l'un est une pure négation, & qu'on employe l'autre pour deffendre à quelqu'un de faire une chose. Intro & intus sont des adverbes de lieu; neanmoins qui mettroit le prémier avec un verbe de repos, & le second avec un verbe de mouvement, feroit un solécisme54. La mesme chose arrive dans l'usage des pronoms, des interjections, & des prépositions, dont la diversité donne occasion aux mesmes méprises; car le solécisme consideré dans une période ou dans une phrase, n'est autre chose qu'un assemblage vicieux de ce qui précede avec ce qui suit. [p. 43; I, 6] Il y a pourtant certaines locutions qui ont une apparence de solécisme, sans estre mauvaises, comme ludi floralia, ludi Megalesia, tragadia Thyestes. Les Anciens n'ont jamais parlé autrement, quoiqu'aujourd'huy l'usage soit changé. On peut donc appeller ces locutions des figures, qui à la verité sont plus familieres aux poëtes qu'aux orateurs; mais qui sont aussi fort permises à ceux-cy. Une figure au reste est presque toûjours fondée en raison, comme on verra dans le traité où je me suis reservé d'en parler. Mais ces mesmes expressions qui passent pour figures, ne sont pas à couvert du blasme, quand elles échappent imprudemment. On peut rapporter à la mesme espece quelques noms dont j'ai parlé plus haut, dont les uns avec une terminaison feminine sont masculins, les autres avec une terminaison neutre sont feminins, quoique du reste ils n'ayent rien de figuré. Voilà ce que j'avois à dire sur le solécisme; car je ne prétends pas donner icy un traité de grammaire: mais cet art s'estant presenté à son rang, je n'ay pas voulu aussi le passer sans luy faire honneur.

Pour suivre l'ordre que je me suis prescrit, il faut maintenant que je parle des mots étrangers; car j'ay fait remarquer que parmi les mots dont on se sert; les uns estoient du fond de la langue, les autres empruntez. Or par mots étrangers on entend ceux qui nous viennent de toutes sortes de nations, comme les hommes, & comme beaucoup d'Institutions & de Coustumes. Je passerai sous silence tous les mots que nous avons pris des Toscans, des Sabins, & mesme des Prénestins; car Lucilius reproche à Vectius de parler leur langage; de mesme que Pollion a crû remarquer en Tite-Live je ne sçay quoy qui sentoit le terroir de Padoüe & son étranger. Pour moy je ne regarde point comme étrangeres les langues qui se parlent en Italie, & je ne les distingue point icy de celle qui se parle à Rome; mais il s'y est introduit plusieurs mots Gaulois que l'usage a adoptez. Tels sont, par exemple, rheda & petoritum, dont l'un se trouve dans Ciceron, & l'autre dans Horace. Notre mot de mappa, si usité dans le cirque, les Carthaginois se l'approprient, & celuy de gurdus dont le peuple se sert pour signifier un homme sans esprit, sans adresse, passe pour un mot Espagnol. Mais ma division a particulierement en vûë la langue grecque, d'où la nostre [p. 44; I, 6] est tirée pour la plus grande partie. Nous employons mesme des mots purement grecs dans les occasions où les nostres manquent, comme les Grecs en empruntent quelquefois de nous. De là naist une question, si ces mots grecs doivent se décliner de la mesme maniere que les mots latins. D'abord un grammairien qui sera grand zélateur de l'antiquité, ne manquera pas de dire qu'il ne faut rien changer à la maniere latine; parce que les Grecs n'ayant point d'ablatif, il convient peu de se servir de cinq de leurs cas, & d'y en adjouter un sixiéme des nostres. Il louëra mesme le zele de ceux qui ont tasché d'enrichir nostre langue, & qui ne croyant pas qu'elle fust obligée de recourir à des usages étrangers, prononçoient dans Castorem la syllabe du milieu longue, parce que tous nos noms propres dont le nominatif est en or, se prononcent de mesme: qui vouloient de plus que comme on dit Palœmo on dist aussi, Telamo, & Plato; car Ciceron mesme l'appelle ainsi. Fondez sur ce qu'ils ne trouvoient aucun mot latin qui fust terminé en on. Par une raison semblable ils ne finissoient pas volontiers en as le nominatif des noms masculins qui ont cette terminaison en grec: c'est pourquoy nous lisons dans Célius, Pelia Cincinnatus; dans Messala bene fecit Euthia: & dans Ciceron, Hermagora.

Ainsi nous ne devons pas estre surpris que la plûpart des Anciens ayent dit, Ænea & Anchisa. En effet si on disoit Æneas & Anchisas comme Mœcenas, Suffenas & Asprenas, ils auroient le génitif non en a, mais en atis. Delà vient aussi que dans Olympus & Tyrannus, qui sont des mots Grecs, ils prononçoient la syllabe du milieu avec un accent aigu, parce qu'une syllabe breve suivie d'une ou de deux longues ne peut avoir d'accent aigu selon le génie de nostre langue. De là vient enfin qu'ils disoient au genitif, Achilli, Vlyssi, & qu'ils s'éloignoient des Grecs en beaucoup d'autres choses. Maintenant les Modernes ont establi la coustume de décliner les noms grecs en latin, comme font les Grecs mesmes; ce qui pourtant ne se peut pas toûjours pratiquer55. Pour moy je croy qu'il faut suivre la maniere des Latins, tant que la bienséance le permet, car je ne voudrois pas dire présentement Calypsonem, comme Junonem, quoique C. César ait usé de cette façon de [p. 45; I, 6] décliner à l'exemple des Anciens; mais l'usage a prévalu sur l'autorité. A l'égard des noms qui se pourront dire d'une & d'autre maniere, si quelqu'un aime mieux s'en tenir à l'usage des Grecs, véritablement il ne parlera pas latin; mais aussi ne le blasmera-t'on pas.

J'ay dit en second lieu qu'il y avoit des mots simples & des mots composez; les mots simples sont ceux qui conservent leur premier estat & à la nature desquels on n'a rien adjouté: les composez se joignent tantost avec une préposition, comme innocens, tantost avec deux, qui mesme quelquefois semblent estre incompatibles, comme imperterritus; mais quand elles n'ont rien de contraire, on peut en joindre deux de suite, comme incompositus, reconditus, & subabsurdum, qui est un mot dont se sert Ciceron: quelquefois aussi ce sont deux mots qui s'unissent & s'incorporent ensemble, comme maleficus; car d'en composer un seul de trois autres, je ne le permettrois pas à notre langue, quoy qu'on en apporte des exemples, comme capsis, qui si nous en croyons Ciceron, est composé de cape si vis, & Lupercalia, qui selon quelques-uns, vient de ces trois mots, lucre per caprum, car pour saulitaurilia, on ne doute plus qu'il ne soit formé de sus, ovis, & taurus: & en effet ce sont les trois animaux que l'on immole dans ce sacrifice, comme Homere lui-mesme en fait foy56. Mais ces exemples sont moins composez de trois mots, que de trois particules de mots. Et Pacuve, qui a voulu joindre à deux mots, non un troisiéme, mais seulement une préposition, pour en former un seul mot, a fait un assemblage insupportable. Il faut donc se contenter d'unir tout au plus deux mots ensemble57.

Or ce meslange se fait ou de deux mots latins entiers, comme superfui, subterfugi; encore ne convient-on pas que ce soient deux mots entiers, ou d'un mot entier & d'un mot corrompu, comme malevolus, ou d'un mot corrompu & d'un mot entier, comme noctivagus, ou de deux mots corrompus, comme pedissequus; ou d'un mot latin & d'un mot étranger, comme biclinium, ou d'un mot étranger & d'un mot latin, comme epitogium, Anticato, ou de deux mots étrangers, comme epirhedium; car encore que ce mot vienne d'une préposition grecque & de rheda, qui est Gaulois, ni les Grecs [p. 46; I, 6] ni les Gaulois ne se servent du composé, & les Romains prenant des uns & des autres ce qui les accommode, ils en ont fait un mot, dont ils usent comme du leur.

Mais il faut remarquer que les prépositions mesmes sont souvent alterées par ce meslange, comme il paroist en plusieurs mots dans la composition desquels elles entrent, amisit, abstulit, aufugit, qui sont composez de la seule préposition ab; coit, qui est composé de cùm; ignavi, erepti; & généralement parlant on peut dire que cet alliage de mots différents, dont on en compose un seul, réüssit fort aux Grecs & peu à nous; non à mon avis que cela vienne du génie de nostre langue, mais parce que nous sommes plus portez d'inclination pour les étrangers. C'est pourquoy après avoir admiré le [ill.] des Grecs, nous avons peine à nous empêcher de rire, quand nous lisons incurvicervicum dans Pacuve.

Je reviens à ma division. Les mots propres sont ceux qui signifient ce qu'ils doivent signifier selon leur prémiere institution, & nous appellons mots métaphoriques ceux qui sont transferez d'un usage à un autre, & qui portent naturellement une idée à l'esprit, & une autre eu égard au lieu où ils sont.

Pour ce qui est des mots usitez, on entend ce que c'est; & il n'y en a point dont on se serve plus sûrement; au contraire les mots nouveaux ne s'inventent point sans quelque danger; s'ils passent, ils sont d'un médiocre ornement au discours; & s'ils sont rejettez, ils nous donnent mesme du ridicule. Cependant on peut quelquefois en hazarder; car comme dit Ciceron, ceux qui d'abord ont paru durs, s'addoucissent par l'usage; mais il ne nous est point du tout permis de caractériser les choses par de nouveaux noms58. En effet, qui pourroit souffrir que nous employassions des expressions, comme quelques-unes qu'on loüe avec justice dans Homere & dans les Anciens59? Nous en avons mesme dont peut-estre on ne se serviroit pas aujourd'huy, si elles n'avoient l'antiquité pour garant60. [p. 47; I, 7]

44.  Quoyque ces chapitres de grammaire soient pour la langue latine, on en peut néanmoins appliquer une partie à toutes les langues, & sur tout à la nostre.

45.  Le mot latin verbum pouvant également signifier un mot & un verbe: Quintilien demesle icy cette équivoque; mais comme elle ne se trouve point en nostre langue, je me suis attaché au sens & non pas à la lettre.

46.  Euphonia.

47.  Casnar, id est affectator.

48.  Dans l'or. pour Scaurus.

49.  Celebre Orateur, dont il est parlé dans Ciceron.

50.  Metieo, suffetieo, pour Metio & suffetio.

51.  Chommoda dicebat, si quando commoda vellet Dicere, & Hinsidias Arrius insidias, Catul.

52.  Quintilien veut dire que quelques-uns prononçoient ces mots grecs comme s'ils n'avoient que deux syllabes, en latin, au lieu qu'ils en ont trois.

53.  C'est ce qu'ils appellent [ill.].

54.  Comme eo intùs, & intrò sum.

55.  Du Nominatif Achilleus, Vlysseus, au genitif Achillei, Vlyssei, & par contraction Achilli.

56.  Au huitiéme livre de l'Odyssée.

57.  Nerei repandi rostrum incurvicervicum petcs.

58.  C'est ce que les Grecs appellent onomatopoeia.

59.  Comme [ill.], & [ill.] Iliad. lib. 9. Odyss. I.

60.  Telles sont, dit-il, balare & hinnire.

CHAPITRE VI. De quatre choses principales qui servent de fondement à toutes les Langues.

Il y a des observations à faire pour bien parler, & il y en a à faire pour bien écrire: remarquons en premier lieu que chaque langue est fondée sur la raison, sur l'antiquité, sur l'autorité, & sur l'usage. La raison en fait de langue, se tire particuliérement de l'analogie, & quelquefois aussi de l'étymologie. L'Antiquité est respectable par une certaine majesté, & pour ainsi dire, une certaine religion, qui en est comme inséparable. Par autorité, j'entends celle des orateurs & des historiens; car les poëtes sont souvent obligez de donner quelque chose au besoin & à la nécessité du vers, si ce n'est en quelques occasions ou pouvant également se servir de deux expressions, ils préferent l'une à l'autre, ce semble, contre les regles. Il. y en a plusieurs exemples dans Virgile, comme imo de stirpe recisum; aeria quò congessere palumbes: silice in nuda connixa reliquit. Et l'on peut fort bien les imiter, parce que le jugement des grands hommes en ce qui regarde l'éloquence, tient lieu de raison, & qu'il ne peut estre que glorieux de suivre de si excellens guides, deust-on mesme s'égarer avec eux.

A l'égard de l'usage, on peut dire que c'est un grand maistre, & il en est du langage comme de la monnoye, qui pour avoir cours, doit estre marquée au coin public. Toutes ces choses néanmoins demandent beaucoup de discernement, sur tout l'analogie, que l'on peut appeller en nostre langue du mot de proportion. Elle consiste à rapporter ce qui est douteux, à quelque chose de semblable dont on ne doute point, afin de prouver l'incertain par le certain; ce qui se fait en deux manieres, par voye de comparaison & par la considération du diminutif. On compare deux mots semblables, principalement par rapport à leurs dernieres syllabes; & c'est pour cela, dit-on, qu'il ne faut pas demander raison de ceux qui n'ont qu'une syllabe. Cette comparaison sert dans [p. 48; I, 7] les noms, à nous en découvrir le genre, & la déclinaison; le genre, par exemple, veut-on sçavoir si funis est masculin ou féminin? Il n'y a qu'à le comparer avec panis qui est tout semblable. La déclinaison, doute-t-on s'il faut dire hac domu, ou bien hac domo? domuum, ou bien domorum; anus & manus; estant de mesme espece, on jugera de l'un par l'autre. Le diminutif nous fait connoistre le genre seulement; ainsi pour m'en tenir au mesme exemple, funiculus prouve que funis est masculin.

Mais la comparaison a lieu aussi dans les verbes. Si quelques-uns donc à la maniere des Anciens faisoit dans fervere la syllabe du milieu breve, on s'apperceveroit qu'il parle mal, parce que tous les verbes qui ont la prémiere personne de l'indicatif en eo, & qui à l'infinitif conservent un e dans leur pénultiéme, ont cette pénultiéme longue, prandeo, pendeo, spondeo, prandère; pendère, spondère. Et au contraire ceux qui à la prémiere personne de l'indicatif se terminent seulement en o, ont l'e bref à l'infinitif; lego, dico, curro; legère, dicère, currère, quoy qu'en dise Lucilius61; car avec tout le respect que je dois à un si sçavant homme, s'il veut qu'on dise fervit, comme currit & legit, il faudra dire fervo comme curro & lego, ce qui est inoüy: aussi n'est-ce pas la vraye comparaison qu'il en falloit faire. Il devoit comparer fervit avec servit, & suivant cette analogie, ce sera une necessité de dire fervire, comme servire.

J'adjouste que par le moyen des temps obliques, on découvre quelquefois la prémiere personne du présent de l'indicatif; & je me souviens que m'étant servi une fois du mot pepigi; comme quelques gens le blasmoient, j'eus recours à cette regle pour les convaincre que c'étoit bien dit: car ils demeuroient d'accord que de célebres escrivains s'en estoient servis aussi bien que moy; mais ils soutenoient que c'étoit contre la raison, parce que la prémiere personne de l'indicatif estant paciscor, qui a la nature d'un verbe passif, le préterit devoit estre pactus sum: pour moy, outre l'autorité des orateurs & des historiens, qui me donnoit gain de cause, je [p. 49; I, 7] disois que l'analogie favorisoit encore mon sentiment; qu'en effet nous lisions dans les douze tables, ne ità pagunt, & que pagunt estoit entiérement semblable à cadunt; d'où il paroissoit que la prémiere personne de l'indicatif, quoy qu'abolie par le temps, estoit pago, comme cado; & qu'ainsi il n'y avoit pas à douter qu'on ne deust dire pepigi, comme cecidi.

Mais souvenons-nous qu'on ne peut pas toûjours recourir à l'analogie, parce qu'elle est contraire à elle-mesme en bien des occasions. Il est vray que quelques sçavans la soustiennent tant qu'ils peuvent; par exemple, quand on leur objecte que lepus & lupus, dont le nominatif est semblable, sont néanmoins fort différents dans leurs cas & dans leur nombre, ils vous répondent que ces deux noms ne sont pas de mesme espéce, parce que lepus est épicene62, & lupus masculin; bien que Varron dans le livre où il traite des commencemens de la ville de Rome, ait fait le dernier féminin, après Ennius & Pictor Fabius. Si vous leur demandez pourquoy aper fait au génitif apri & pater patris, ils vous diront que le prémier est un nom absolu, & le second un nom rélatif. De plus, comme ils sont tous deux tirez du grec, ils en apportent encore cette raison, & prétendent que le latin n'a fait que suivre la déclinaison grecque63. Mais que peuvent-ils répondre quand on leur montre que les noms, je dis mesme les féminins dont le nominatif se termine en us, n'ont jamais le génitif en eris, & que cependant Venus fait Veneris; que ceux qui se terminent en es, quelque diversifié que soit leur génitif ne l'ont jamais non plus en eris, & qu'on ne laisse pas de dire Ceres Cereris?sans parler de quantité de noms & de verbes qui semblables en apparence, c'est-à-dire à en juger par le nominatif, ou par la prémiere personne de l'indicatif, ont néanmoins des infléxions toutes différentes comme Alba; d’où vient Albani & Albenses; volo, qui fait au préterit volui & volavi; car pour ce qui est du prétérit des verbes qui ont la prémiere personne de l'indicatif en o, l'analogie nous apprend elle-mesme qu'il se forme très-diversement, cado, cecidi; pingo, pinxi; lego, legi; peno, posui; franco, fregi; laudo, laudavi.

Il ne faut donc pas s'imaginer qu'au moment que les hommes ont esté créez, cette analogie soit descenduë du ciel pour [p. 50; I, 7] leur apprendre à parler; bien loin de cela, elle n'a esté inventée que depuis l'institution des langues, & depuis qu'on a rémarqué dans le langage les diverses inflexions des mots qui le composent, & la variation qui se trouve dans leurs désinences. Ainsi elle n'est pas appuyée sur la raison, mais sur l'exemple. Ce n'est point une loy, mais une pure observation; de sorte que l'analogie elle-mesme tire son origine de l'usage & non d'autre chose. Quelques-uns néanmoins par une opiniâtreté insupportable, qu'ils traitent d'exactitude, aimeront mieux dire audaciter qu'audacter, contre le sentiment de tous les orateurs; emicavit, qu'emicuit, & plusieurs autres mots64. Souffrons donc aussi qu'ils disent toûjours audivisse & scivisse, & tribunale & faciliter: qu'ils conservent précieusement, frugalis, au lieu de frugi; car comment feroient-ils frugalitas? qu'ils se sçachent bon gré de trouver deux solécismes en certaines expressions65, où l'on met non seulement un cas, mais un nombre pour un autre: apparemment que nous ne le sçavions pas, & quand nous parlions comme tout le monde parle, ce n'estoit pas pour déférer à l'usage & à la bienséance, comme il arrive en tant d'autres façons de parler, que Ciceron dans ses livres de l'orateur détaille parfaitement bien, ainsi que tout le reste.

Mais après tout, nous voyons qu'Auguste mesme écrivant à Caïus César son neveu, le reprend de ce qu'il disoit calidum plutost que caldum; non, dit-il, que le prémier ne soit latin, mais parce qu'il déplaist & qu'il est d'une affectation frivole; car c'est ce que signifie le mot grec dont il se sert66. Voilà pourtant si nous en croyons ces gens, la seule maniere de bien parler. Pour moy je ne l'exclus point du tout; car qu'y a-t-il de si nécessaire dans le langage qu'une expression réguliere? je croy donc qu'il s'y faut attacher tant que l'on peut, qu'il faut mesme s'opposer long-tems à ceux qui veulent innover: mais lorsque des mots sont absolument hors d'usage, de vouloir les retenir, il me semble qu'il y a à cela ou de l'effronterie, ou je ne sçay quelle vanité puérile: car ce sçavant qui en saluant ses amis, leur dira avete67, sans [p. 51; I, 7] aspiration, & en faisant la seconde syllabe longue, comme autrefois, & qui aimera mieux dire calefacere, & conservavisse, que comme nous disons aujourd'huy, il pourra se servir aussi de face pour fac, de dice pour dic, & d'autres impératifs semblables. C'est le chemin le plus droit, qui le nie? mais il y en a un tout contre, qui est & plus aisé & plus battu.

Ce qui m'estonne le plus, c'est de les voir se donner la liberté, je ne dis pas, de deviner le nominatif par les cas obliques, mais de le changer. Par exemple, au lieu d'ebur, & de robur que nos meilleurs écrivains ont toûjours escrit & prononcé ainsi, de dire ebor & robor, parce qu'ils font au génitif eboris, roboris, tandis qu'ils laissent l'u dans le génitif de suifur & de guttur, fondez sur le mesme principe; & c'est aussi pourquoy ils ne conviennent pas de la terminaison de jecur & de femur. Je trouve pour moy que cette licence qu'ils prennent n'est pas moindre, que si dans sulfuris & gutturis, ils changeoient l'u de la penultiéme en o; par la raison qu'ebur & robur font eboris & roboris. Et en effet Antonius Gniphon68 convient à lavérité, qu'il faut dire ebur & robur, & mesme adjoûte-t-il marmur; mais il veut qu'ils fassent au pluriel ebura, robura, & marmura. Cependant s'ils avoient bien remarqué l'affinité & l'union qu'il y a entre certaines lettres, ils sçauroient que de robur on fait roboris, de la mesme maniere que de miles on fait militis, de limes limitis, & de judex judicis; pour ne pas citer encore une fois beaucoup d'exemples que j'en ai rapportez cy-dessus.

Mais comme j'ay dit aussi, combien de noms dont le nominatif est semblable; & qui prennent des formes toutes différentes dans leur cas obliques?Virgo, Juno: fusus, lusus: cuspis, puppis, & tant d'autres. N'y en a-t-il pas qui ne se disent qu'au pluriel, d'autres qui sont indéclinables, & d'autres qui incontinent après le nominatif changent à n'estre pas reconnoissables, comme Jupiter, Jovis? Changement qui arrive de mesme dans les verbes, comme dans fero, qui emprunte d'un autre ses prétérits; outre qu'il y a encore des noms qui ont quelques-uns de leurs cas d'une prononciation si dure & si étrange, que c'est à peu près comme s'ils en manquoient absolument: car à quoy sert, par exemple le génitif singulier de progenies, & le génitif pluriel de spes69? Et quels seront les [p. 52; I, 7] prétérits passifs ou les participes de quire & de rucre? Que dirai-je de plusieurs autres noms, sur l'infléxion ou la déclinaison defquels on n'est pas d'accord70? C'est pourquoy je trouve que l'on a raison de dire, qu'autre chose est de parler grammaticalement, autre chose de parler bien. Mais en voilà assez sur l'analogie, & peut-estre trop.

Quant à l'étymologie qui recherche l'origine des mots, Ciceron l'appelle du nom de marque parce que le terme dont Aristote s'est servi signifie cela; car pour celuy que Ciceron avoit imaginé, & qui est composé de deux mots, luy-mesme craint d'en faire usage. Il y en a qui s'attachant plustot à la nature de la chose, aiment mieux l'appeller l'art de trouver l'origine des mots. A l'égard de son employ, il est quelquefois très-nécessaire, sur tout quand le sujet dont il s'agit, a besoin d'interprétation; comme lorsque M. Célius soustenoit qu'il estoit ce que nous entendons par homo frugi, non qu'il se picquast d'abstinence, il ne pouvoit pas mentir à ce point, mais parce que sa conduite estoit utile à plusieurs, & pour me servir de son terme, fructueuse, d'où vient, disoit-il, nostre mot de frugalité? c'est pourquoy l'étymologie a lieu particuliérement dans les définitions. Son usage est encore de démesler les dictions barbares & vicieuses d'avec celles qui sont dans les regles, par exemple, quand on examine si la Sicile est bien nommée triquetra, & si ce n'est pas triquedra qu'il faut dire: si meridies est bien dit, & s'il ne vaudroit pas mieux dire, medidies71. Il en est de mesme de plusieurs autres mots que nous défigurons, parce que c'est une necessité de se conformer à l'usage.

Au reste l'étymologie renferme en soy beaucoup d'érudition, soit qu'elle remonte à la source des mots que nous avons tirez du grec, & qui sont en grand nombre, particuliérement de ceux qui se déclinent suivant la dialecte Eolique, celle de toutes, dont nostre langue approche le plus; soit qu'elle cherche dans l'histoire & dans les monuments de l'antiquité, l'origine des noms qui ont esté donnez aux hommes, aux lieux, aux villes & aux nations. D'où vient par exemple, le nom de Brutus, de Publicola, de Picus? Pourquoy l'Italie a esté appellé Latium? pourquoy la ville de Beneventum est ainsi nommée? quelle raison les Romains ont eu de dire le Capitole, [p. 53; I, 7] le mont Quirinal, le mont Argilete, &c? Je ne dis rien d'une infinité de noms de moindre consequence, qui font pourtant la principale estude de ceux qui sont entestez de cette recherche, & qui veulent à quelque prix que ce soit, ramener tous les mots à leur étymologie. Pour cela ils font breves les lettres ou les syllabes qui sont longues, & longues celles qui sont breves. Ils en adjoutent, ils en suppriment: enfin il n'y a sorte de changement qu'ils n'y fassent. Mais ils portent leur vaine subtilité jusqu'à se rendre ridicules, par exemple, ils examineront sérieusement si le mot de Consul vient de consulere, pourvoir, ou de consulere, juger¸ car les Anciens le disoient aussi en ce sens, comme il se voit par une façon de parler qui est encore en usage72; si c'est l'âge de ceux qui composoient le Senat, qui l'a fait nommer ainsi, parce qu'on les appelloit patres les peres, si le mot de rex vient de regere,gouverner. Voilà les belles choses qu'ils nous apprennent, comme si personne en avoit jamais douté, car je ne niepas que tegula, régula, & les mots semblables n'ayent un primitif d'où ils sont sortis.

Je conviendrai mesme, si on veut, de l'étymologie de quelques autres73, quoy qu'elle soit détournée; mais faut-il convenir pour cela que l'étymologie de quelques-uns, doive se tirer justement de leurs contraires74? Et croirons-nous que le mot d'homme soit pris ab humo de la terre, dont le prémier homme fut formé, comme si tous les animaux n'avoient pas mesme eu la mesme origine, ou que les prémiers hommes eussent donné un nom à la terre avant que de s'en donner un à eux-mesmes. Recevrons nous pour bonnes ces étymologies & leurs pareilles? Continuons: nous parviendrons bientost jusqu'à croire que stella, une estoile, est comme qui diroit luminis stilla, une goute de lumiere. L'auteur de cette découverte est pourtant célebre dans les Lettres; mais il y auroit de l'inhumanité à le nommer dans un endroit où je ne fais mention de luy, que pour le blasmer. Il y en a qui ont fait des volumes entiers, pleins de ces sortes de recherches, & qui pensant avoir bien réussi, n'ont pas hésité à mettre leur nom à la teste de leur ouvrage. C'est ainsi que C. Granius s'applaudissoit d'avoir trouvé que nostre mot de cœlibes, par lequel nous entendons les personnes qui gardent le célibat estoit dit pour calites, parce que ces personnes à l'exemple [p. 54; I, 7] des bienheureux, vivent sans inquiétude, & sont exemptes du plus pesant fardeau qu'il y ait. Il confirmoit son sentiment en alleguant le terme grec qui signifie la mesme chose, & selon luy par la mesme raison75. Modestus a voulu partager avec luy la gloire de l'invention, en disant que Saturne ayant fait au Ciel son pere, le traitement que l'on sçait, on a depuis appellé du nom que j'ay dit, tous ceux qui sont assez heureux pour se passer de femme. L. Elius apporte une étymologie du mot de pituite, qui n'est gueres moins plaisante: pituita, dit-il, quia petat vitam. Mais qui n'excuserons-nous pas après Varron, qui vouloit persuader à Ciceron que le mot d'ager, un champ, venoit d'agere, faire, parce qu'il y a toûjours à faire à un champ, & que celui de gratuit, des geais, vient de ce que les geais volent gregatim, par troupe, bien qu'en effet le prémier soit manifestement pris du grec, & que le second n'ait d'autre fondement que le chant ou pour mieux dire, le cri de ces oiseaux. Mais ce sçavant homme avoit si fort à cœur de trouver l'origine de tous les mots, qu'il n'a pas mesme oublié celuy de merle, où il n'a pas mieux réussi76. Quelques-uns n'ont pas fait difficulté de comprendre dans l'étymologie tout ce qui peut donner lieu aux dénominations & aux noms, par exemple, les qualitez du corps, qui, comme je l'ay déjà remarqué, ont fondé les surnoms de Rufus, de Longus, &c. le son, dont l'imitation a fait les mots de craquer & de murmurer, la dérivation, qui de viste a fait vistesse; enfin les composez, de la pluspart desquels il est aisé de juger par l'exemple des dérivez, & qui sans doute ont un primitif d'où ils viennent. Mais je ne croy pas que pour en connoistre l'origine il soit besoin de récourir à la science des étymologies, qui n'est d'usage que dans les choses obscures & douteuses.

Pour ce qui est des vieux mots, non seulement ils ont d'illustres partisans, mais il faut avoüer qu'ils donnent de la majesté au discours, & qu'ils ne sont pas mesme sans agrément; car ils ont tout le poids de l'antiquité, & parce qu'on a cessé de s'en servir, ils ont aussi la grace de la nouveauté; Mais il en faut user avec beaucoup de retenuë, & de maniere qu'ils ne soient ni trop fréquents ni trop remarquables, par la raison que rien ne déplaist tant que l'affectation. Je ne [p. 55; I, 7] conseillerois pas non plus de les aller chercher dans des temps fort éloignez & presque effacez de la memoire des hommes, comme plusieurs mots77 que l'on ne connoist presque plus, & comme les vers des Saliens, qui ne sont pas entendus de leurs propres prestres. A l'égard de ces vers, la religion empesche qu'on n'y fasse aucun changement, il faut s'en servir comme de choses consacrées; mais pour le discours, dont la prémiere perfection est la clarté, que seroit-ce s'il avoit besoin d'interprete? Comme donc parmi les mots nouveaux, les plus anciens sont les meilleurs; aussi parmi les anciens les plus nouveaux sont ceux qui valent le mieux. Il en est de mesme de l'autorité; quoy qu'à la rigueur on ne péche pas en parlant comme de célebres écrivains ont parlé; cependant il ne faut pas tant regarder à ce qu'ils ont dit, qu'à ce qu'ils ont persuadé. Qui de nous en effet pourroit souffrir aujourd'hui certaines expressions78 qui se trouvent dans Caton, dans Pollion, dans Messala, dans Célius, dans Calvus, eux-mesmes à present ne s'en serviroient pas,

Il reste donc de s'en tenir à l'usage; car il seroit ridicule d'aimer mieux le langage qu'on parloit autrefois, que celuy qui se parle au jourd'huy: & ce vieux langage, qu'est-ce autre chose que l'ancien usage. Mais ce que je dis a besoin de réfléxion, & il faut bien définir ce que nous entendons par l'usage, car si on le prend pour ce que l'on voit faire à la multitude, les conséquences en seront dangereuses, non seulement pour la langue, mais ce qui est plus important, pour les mœurs. D'où nous viendroit en effet tant de bonheur, que ce qui est bien, fust suivi du plus grand nombre? Comme donc de s'arracher le poil, de porter ses cheveux couppez par estage, de faire la debauche dans le bain, quelque répanduës que soient ces misérables modes, rien de tout cela n'est l'usage; parce que rien de tout cela n'est à couvert du blasme; mais que de prendre le bain, de se faire razer, de se divertir honnestement avec ses amis, voilà l'usage. De mesme pour la langue, si de mauvaises façons de parler viennent à avoir cours, ce ne sera pas là-dessus qu'il se faudra regler; car pour ne point m'arrester à une infinité de mauvais mots qui sont dans la bouche du peuple & des ignorans, nous sçavons que tout le théatre & tout le parterre se sont souvent récriez [p. 56; I, 8] en termes barbares. J'appelleray donc icy l'usage, ce qui est bien dit, du commun accord des honnestes gens & des sçavans; comme en fait de mœurs, l'usage sera ce qui a l'approbation des gens de bien.

61.  Lucilius mettoit de la difference entre fervere long, & fervère bref, comme il paroist par ce vers que Quintilien cite, fervit aqua & fervet: fervit nunc, fervet ad annum.

62.  On appelle epicene tout nom qui sous un mesme genre, & une mesme terminaison comprend les deux sexes comme en François, Aigle, Perdrix, Souris.

63.  [Ill.]patris, [ill.] apri.

64.  conire pour coire.

65.  Comme centum millia nummum, fidem Deum.

66.   [Ill.]

67.  Cet endroit est remarquable. Car il s'ensuit que du temps de Quintilien, on disoit havets, & que l'on faisoit breve la pénultiéme, dont pourtant je n'ai trouvé d'exemple nulle part: ce verbe estoit apparemment comme plusieurs autres, que l'on faisoit tantost de la seconde conjugaison, & tantost de la troisiéme.

68.  Celebre Grammairien qui vivoit du tems de Ciceron. Suetone rapporte que cet Orateur ne dédaigna pas de prendre de ses Leçons, lors même qu'il étoit Préteur.

69.  Comme, Senatus. On doutoit alors s'il avoit au genitif Senatus & au Datif Senatui, ou bien Senati, Senato.

70.  Notatio.Symbolon. Veriloquium.

71.   [Ill.] signifie un angle, & l'on sçait que la Sicile est appellée triquetra, à cause de sa figure triangulaire.

72.  Rogat boni consulas, id est, bonum judices.

73.  Comme classis à calando; lepus, quasi levipes; vulpes quasi volipes.

74.  Comme ludus, une escole, quia longissimè absit à lusu. Lucus, quia umbra opacus parum luceat. Dis, quia minimè dives.

75.   [Ill.]

76.  Merula, selon Varron, quia sola volat quasi mera volans.

77.  Topper pour cito, antigerieopour valdè; exantlare, prosapia. Cependant Ciceron s'est servi d'exanelere en deux endroits.

78. Comme tuburchinabundum, lurchabundum, hos lodices, gladiola, parricidatum, collos.

CHAPITRE VII. De l'Ortographe.

Nous avons dit tout ce qui concerne la maniere de bien parler; disons maintenant ce qu'il faut observer en escrivant. Prémierement ce que les Grecs appellent orthographe, nous l'appellerons nous la science d'escrire correctement; science qui ne consiste pas à apprendre à un enfant quelles sont les lettres dont chaque syllabe est composée) car je croy cela au dessous de l'employ de grammairien,) mais qui selon moy a lieu principalement dans les mots dont le sens est douteux. Véritablement de mettre un accent sur toutes les syllabes longues, pour marquer qu'elles sont longues, ce seroit une exactitude puérile, parce que la pluspart se manifestent assez par la nature mesme du mot qu'on escrit Mais il est nécessaire quelquefois d'en user ainsi, lors qu'une mesme lettre peut faire naistre des idées différentes, selon qu'elle est longue ou breve, par exemple, malus pouvant également signifier un arbre & un méchant homme, on le distingue par un accent; palus ayant aussi deuxsignifications, on le détermine de la mesme maniere: & parce que la mesme lettre est breve au nominatif, & longue à l'ablatif, d'ordinaire on avertit par cette marque si c'est l'un ou l'autre qu'il faut entendre. Sur ce fondement plusieurs ont crû qu'il falloit distinguer les verbes qui sont composez de la préposition ex79, & qui commencent par une s, d'avec ceux qui commencent par un p, en adjoutant une s à la seconde syllabe des premiers, & en la supprimant dans la composition des seconds. Ils observoient encore d'escrire ad par un d, lorsqu'il faisoit partie d'un mot comme préposition, & par un t, lorsqu'il en faisoit partie comme conjonction, d'escrire quom par un q, toutes les fois qu'il marquoit le temps; par un c quand il [p. 57; I, 8] signifioit accompagnement, & par un q suivi de deux uu, quand il estoit employé comme particule déclaratoire ou causale. Ils poussoient l'exactitude encore plus loin & jusqu'au scrupule, escrivant toûjours quicquid avec un c au milieu, de crainte qu'on ne le prist pour une double interrogation, & quotidie comme il est écrit icy, afin de garder la marque de son origine. Mais ce sont des minuties ausquelles on ne fait plus attention aujourd'huy.

On demande si dans la composition des mots, il faut escrire les prépositions selon qu'elles s'y prononcent, ou suivant le son qu'elles ont par elles mesmes; comme par exemple, dans obtinuit; car la raison veut un b pour la seconde lettre; cependant il semble qu'on entende un p: & dans inmunis, l'n surmontée par le son de la syllabe qui suit, se change en une double m. Les mots qu'on est obligé de partager en escrivant demandent aussi quelque réflexion, pour sçavoir si la consonne du milieu appartient à la syllabe qui précede, ou à celle qui suit, comme aruspex; car la derniere partie de ce mot venant de specto, par cette raison il faut joindre l's à la troisiéme syllabe. Au contraire dans abstemius, qui signifie un homme qui s'abstient de vin, comme son origine le marque80, l's fait partie de la prémiere syllabe.

Pour le k, je croy qu'il ne faut jamais s'en servir, si ce n'est lors qu'estant seul il signifie tout un mot81: je fais cette remarque, non parce qu'il y a des gens qui croyent le k nécessaire devant l'a, quoyque nous ayons le c, dont le pouvoir s'estend sur toutes les voyelles; mais pour avertir que l'orthographe est soûmise aussi à l'usage; & c'est pourquoy elle a si souvent changé. Car sans parler de ces temps si reculez, où nous avions bien moins de lettres, & où elles n'estoient ni de mesme forme, ni de mesme valeur, que celles dont nous nous servons aujourd'huy, ne sçavons-nous pas que les anciens Latins terminoient plusieurs mots par un d, ce qui se voit encore par cette colonne ornée d'ancres de navires, qui fut érigée dans le barreau à l'honneur de Duillius82? Ils en terminoient d'autres par un g; comme nous le voyons aussi par l'autel du Soleil, qui est proche du temple de Quirinus83. Il n'est pas besoin de répéter icy ce que j'ay dit de certaines lettres qu'ils changeoient en d'autres; car peut-estre [p. 58; I, 8] parloient-ils comme ils escrivoient. Il a esté long-temps fort en usage de ne point doubler les demi-voyelles, & au contraire jusqu'au temps d'Accius & par delà, on marquoit comme j'ay dit les syllabes longues par une double voyelle.

L'usage de joindre un e avec un i, & de les employer de la mesme maniere que les Grecs employent la diphtongue ei, s'est conservé encore plus long-temps. On a mesme fait des regles pour marquer en quels cas & en quels nombres84 les noms devoient s'escrire de la sorte, & Lucius a mis ces regles en vers; usage au reste qui me paroist non seulement inutile, l'i n'estant pas moins long que bref de sa nature, mais quelquefois aussi très-incommode; car les noms qui auront un e immédiatement devant la derniere syllabe, & qui se termineront par un i long, suivant cette maniere, prendront un double e, aureei, argenteei, ce qui sera fort embarassant, particulierement pour ceux qui apprennent à lire. Il en est de mesme de l'i, que les Grecs adjoutent à la fin des datifs85, & qu'ils inserent mesme en quelques-uns, parce que l'étymologie qui ne seroit pas marquée sans cette interposition, l'exige ainsi. A l'égard de leur diphtongue ai, dont nous avons changé la seconde lettre en e, les anciens la prononçoient par a & i, différemment pourtant, les uns toûjours de la sorte à la maniere des Grecs, les autres seulement au singulier, quand le génitif & le datif le pouvoient souffrir. Et delà vient qu'on trouve encore pictaï & aquaï dans Virgile, qui estoit grand amateur de l'antiquité. Ceux-cy, au pluriel des mesmes noms, mettoient un e à la place de l'i, & disoient hi Sylla, Galba, &c. Nous avons aussi là-dessus un précepte de Lucilius, que je ne rapporte pas, parce qu'il est trop long; on peut consulter l'endroit, c'est au neuviéme livre.

Mais sans remonter si haut; du temps de Ciceron, & un peu au dessous, toutes les fois qu'il y a voit une s entre deux voyelles longues, ou qu'elle en estoit précédée, on ne manquoit presque jamais de la redoubler; c'est pourquoy & luy & Virgile escrivoient caussæ, cassus, divissiones, comme leur main en fait encore foy.

Quelque temps avant eux, au lieu que nous disons jussi par deux s, on disoit & on escrivoit jusi par une seule: alors on [p. 59; I, 8] disoit aussi optumus, maxumus, & l'on tient que c'est dans une inscription de C. César, qu'on a commencé à escrire ces mots par un i dans le milieu. Nous terminons présentement herè par un e; cependant je trouve encore dans de vieux recueils de Comédies heri ad me venit86, & on le trouve de mesme dans les lettres d'Auguste, je dis celles qui sont escrites ou corrigées de sa main. Caton le Censeur escrivoit toûjours dicem, faciem, pour dicam, faciam, & il en usoit de mesme pour tous les futurs qui ont cette terminaison: cela se voit par les anciens manuscrits que nous avons de luy, & Messala en a fait une remarque dans le traité de l's. On lit dans plusieurs livres sibe & quase87, je ne sçay pas si ç'a esté l'intention de ceux qui ont fait ces livres; mais il est certain que Tite-Live escrivoit de la sorte; Pedianus nous l'apprend, & luy-mesme suivoit en cela Tite Live: aujourd'huy nous finissons ces mots par un i.

Que diray-je de vortices, de versus, & des autres mots semblables, dont on dit que Scipion l'Africain a changé le premier l'o en e? Dans nostre enfance nos maistres escrivoient cervum & servum par un u & un o, parce qu'une voyelle jointe à une autre voyelle de mesme nature, ne peut jamais s'unir & se mesler si parfaitement avec elle, qu'elles ne fassent toutes deux qu'un mesme son: à présent neanmoins ils s'escrivent par un double v, comme ils sont couchez icy. Mais ni l'une ni l'autre maniere ne rendent bien le son que nous voudrions exprimer; c'est pourquoy Claudius n'avoit pas mal imaginé d'employer le Digamma Eolique à cet usage. Une réforme que nous avons eu raison de faire, c'est d'escrire cui avec les trois lettres dont je me sers, au lieu que dans le temps que nous estions enfants, on escrivoit quoi, seulement pour le distinguer de qui au nominatif; ce qui faisoit une prononciation fort épaisse.

Que dirai-je encore des mots qui s'orthographient tout autrement qu'ils ne se prononçent? car Gaïus se marque par un C, & cette mesme lettre renversée [ill.] désigne un nom de femme. En effet, nos cérémonies nuptiales font voir que l'on donnoit ce nom aux femmes comme aux hommes. La lettre caractéristique de Cneus n'est point non plus celle qu'il a dans la prononciation. Nous lisons Columa sans n88, & nous [p. 60; I, 8] prononçons Columna:Coss. ainsi escrit par deux s signifie Consules. Enfin quand on veut escrire le mot de suburra en abregé avec trois lettres, la troisiéme est un c. Je pourrois rapporter une infinité d'exemples de cette nature; mais je ne me suis déja peut-estre que trop estendu pour l'importance de la matiere. Au reste, c'est au grammairien à interposer son jugement & son autorité en tout cecy; & sa décision est d'un grand poids dans ces sortes de doutes: pour moy à moins que l'usage n'en ordonne autrement, je suis d'avis qu'on escrive chaque mot comme on le prononce; car l'employ & la fonction des lettres consistent à conserver les sons & les paroles, pour les rendre fidelement aux yeux du lecteur, comme un dépost qui leur est confié; c'est pourquoy il faut qu'elles expriment ce que nous devons dire.

Voilà à peu près tout ce qui concerne les deux prémiers devoirs de la grammaire, qui sont d'apprendre à parler & à escrire correctement: quant aux deux autres qui comprennent la maniere de s'exprimer avec force, & d'embellir le discours, je ne les oste point aux grammairiens; mais ayant à parler des fonctions du rhéteur, c'est là que je me reserve d'en traiter à fond. Il me vient encore à l'esprit qu'il y aura des gens qui mépriseront tout ce que je viens de dire comme des minuties, & qui le regarderont mesme comme un obstacle aux grands desseins que nous avons: je leur répondrai que je ne prétens pas non plus qu'on épluche ces difficultez de grammaire avec un soin qui aille jusqu'à l'anxieté & au scrupule. Je suis persuadé aussi bien qu'eux que ces petites subtilitez retrécissent l'esprit, & le tiennent comme en brassiere: mais de toute la grammaire, rien ne nuit que ce qui est inutile. Est-ce que Ciceron a esté moins grand orateur, pour avoir observé les préceptes de cet art dans la derniere exactitude, & pour avoir exigé de son fils, je dis impitoyablement, qu'il s'accoûtumast à parler & à escrire avec toute la pureté possible, comme il paroist par les lettres qu'il luy escrit? Est-ce que les livres que C. César nous a donnez sur l'analogie ont rien diminué de la force de ses pensées & de son éloquence? voyons-nous que Messala aït esté moins élégant, moins poli, parce qu'il a fait des traitez entiers non seulement sur les mots, mais sur les lettres? Ces [p. 61; I, 9] connoissances ne nuisent pas à qui s'en sert comme d'un degré pour s'élever à d'autres, mais à qui s'y arreste & s'y borne uniquement.

79.  Comme dans specto & pecto. Le composé de l'un sera exspecto, avec une s, & le composé de l'autre sera expecto sans s.

80. a)Abstemius ex abstinentia temeti.

81. b) K. On s'en servoit pour escrire en abregé les mots de Calenda, Carthago, caput, & columna.

82. c) Caius Duillius deffit l'armée navale des Carthaginois. C'est la premiere victoire que les Romains ayent remportée sur mer. Pour honorer la mémoire de leur Général, ils érigerent la colonne dont il est ici parlé avec cette inscription: Dicata columna Duilliofortitud. ergo.

83. d) On y lisoit ce mot vesperug, pour vesperugo.

84.  Ils escrivoient puerei au nominatif pluriel pour le distinguer du genitif singulier; & mendacei, furei, pour mendaci, furi.

85.  Les Grecs disent  [ill.].

86.  Rien ne fait mieux voir les variations de la langue latine. Ou a dit heri, ensuite herè, & puis on est revenu à heri, qui est enfin demeuré.

87.  Pour sibi & quasi.

88.  De là vientColumella, une petite colomne.

CHAPITRE VIII. De la lecture des enfans.

Pour finir ce qui regarde la grammaire, il me reste à parler de la lecture des enfans, sur quoy il est difficile de donner des regles; car de dire où il faut reprendre haleine & s'arrester, en quel endroit il faut partager le vers, où le sens commence & où il finit; quel ton il faut donner à chaque chose, quand il faut élever ou baisser la voix; ce qu'il faut lire viste ou lentement, avec véhémence, ou avec douceur; c'est ce qui ne se peut faire que dans la pratique & en les faisant lire. Je n'ay donc qu'une chose à recommander à cet égard; pour bien faire tout cela, qu'ils entendent ce qu'ils lisent. Mais qu'on les accoustume sur tout à lire d'une voix masle, qui ait une certaine gravité meslée de douceur. En second lieu, qu'ils sçachent que les vers se lisent autrement que la prose. Les vers sont une sorte de musique, & les poëtes nous apprennent eux-mesmes qu'ils chantent: mais aussi ne faut-il pas prendre un ton languissant ni efféminé, comme si l'on chantoit une chanson. C'est un autre défaut où bien des gens tombent, ce qui donna occasion à un bon mot de César, lorsqu'il estoit encore dans la prémiere jeunesse. "Quand vous chantez, disoit-il à quelqu'un, vous chantez mal, & quand vous lisez vous chantez." Il y en a qui veulent que ce que le poëte met dans la bouche de ses personnages, on le récite comme feroit un comédien sur le théatre. Ce n'est pas mon sentiment, il ne faut qu'une legere infléxion, seulement pour distinguer ce que dit le poëte, d'avec ce qu'il fait dire aux autres.

Le reste a besoin de beaucoup de sagesse & de précaution, principalement pour ne laisser rien apprendre aux enfans, je ne dis pas seulement que de beau, mais que de bon & d'honneste; par la raison que leur âge les rend plus susceptibles des impressions qu'on leur donne, & que ce qui entre d'abord [p. 62; I, 9] dans leur esprit, pour ainsi dire, encore tout neuf, y laisse des traces plus profondes. C'est donc une coustume fort sagement establie, que de commencer par la lecture d'Homere & de Virgile: il est vray que des enfans ne sont pas capables d'en connoistre les beautez; mais ils en auront tout le temps; car ils les liront plus d'une fois. Cependant la majesté du vers heroïque leur élevera l'esprit & l'ame; l'importance du sujet les rendra attentifs, & de quelque côté qu'on regarde ces deux poëtes, la jeunesse y prendra d'excellents principes. Les tragédies seront encore fort utiles, aussi bien que les vers lyriques, à condition que pour ceux-cy on fera choix non seulement des poëtes, mais encore de leurs ouvrages; car les Grecs sont souvent trop libres, & il y a des endroits dans Horace, que je ne voudrois pas expliquer. Pour ce qui est de l'Elegie qui roule toute sur l'amour, & des hendecasyllabes qui sont ordinairement licentieux89, il vaut mieux les laisser ignorer à la jeunesse, s'il est possible, ou du moins les réserver pour un âge un peu plus mûr. A l'égard de la comédie, comme elle peut contribuer beaucoup à l'éloquence, par le privilege qu'elle a de peindre les mœurs & les caracteres des hommes, je diray dans la suite & en son lieu de quelle utilité elle est aux enfans; car dès que leurs mœurs seront en seureté, il faudra qu'elle fasse leur principale lecture. Je parle sur tout de Ménandre, sans pourtant exclure les autres, ni mesme les Latins, qui ont aussi leur mérite; mais il faut commencer par ce qui est plus capable de nourrir l'esprit & de fortifier l'ame. Le reste, c'est-à-dire, ce qui ne regarde que l'érudition, trouvera sa place avec le temps.

Quoy qu'il y ait plus d'esprit que d'art dans les anciens poëtes latins, on ne laisse pas d'en tirer de grands avantages, particulierement pour la richesse de l'expression: il y a de la force & de la grandeur dans leurs tragédies, de l'élegance dans leurs comédies, & par tout un certain goust d'Athenes; car je n'oserois dire un certain Atticisme qui les distingue. La disposition de leurs pieces, & ce que nous appellons l'économie, est aussi plus exacte que dans la pluspart des Modernes, qui ont fait consister dans le brillant des pensées tout le mérite des ouvrages d'esprit. [p. 63; I, 9] Certainement c'est dans les escrits des Anciens, qu'il faut chercher cette noblesse de sentimens, & ce caractere masle, que l'on ne trouve presque plus parmi nous; depuis que la fausse, délicatesse & le rafinement dans toute sorte de plaisirs ont corrompu nostre éloquence avec nos mœurs. Nous pouvons nous en fier à nos plus grands orateurs, qui ont fait servir les vers des anciens poëtes ou d'ornement à leur éloquence, ou de preuves & d'autorité à leurs plaidoyers; témoin sur tout Ciceron & Asinius, & tous ceux qui ont vécu le plus près de ce temps-là, dont les oraisons sont meslées de vers d'Ennius, d'Accius, de Pacuve, de Lucilius, de Terence, de Cécilius, & des autres poëtes: ce qui est tout-à-la-fois une marque de leur sçavoir, & une source infinie d'agrément; car les charmes de la poësie sont tout propres à flatter l'oreille de l'auditeur, fatigué par les clameurs de la plaidoyerie, & par je ne sçay quoy de barbare toûjours inséparable du barreau; sans compter l'utilité que tire un orateur de ces citations, lorsqu'il confirme sa proposition par quelques sentences de ces grands hommes, comme par autant d'illustres témoignages. Voilà bien des raisons d'aimer les poëtes; les unes sont pour les enfans, & les autres pour les personnes d'une âge plus avancé; car l'estude des belles lettres & l'amour de la lecture ne doivent finir qu'avec la vie, bien loin de se borner au temps que l'on passe aux escoles.

Au reste il y a bien de petites choses qu'un grammairien ne doit pas négliger, sur tout à la prémiere explication d'un poëte, par exemple, d'obliger un enfant à faire la construction des mots en rompant le vers, de luy apprendre la nature & les propriétez des différents pieds, dont la connoissance est tellement nécessaire, que mesme en prose, on en a souvent besoin; de luy faire remarquer ce qu'il y a de barbare, ou d'impropre, ou contre l'usage ordinaire dans l'expression; non pour blasmer le poëte, qui souvent est esclave de la mesure, & par là si excusable que les vrais défauts changent mesme de nom en poësie; car nous empruntons exprès du grec des termes mystérieux pour déguiser ces taches, & nous donnons des noms honorables à la nécessité; mais pour avertir un enfant que ce sont des licences de l'art, & pour le faire [p. 64; I, 9] souvenir des regles. Il ne sera pas inutile de luy apprendre en mesme temps les diverses significations des mots qui se présenteront, & de luy donner l'explication de ceux qui sont moins en usage. Ce dernier devoir n'est pas le moindre de la profession du grammairien. Mais un devoir encore plus important, c'est de bien enseigner tous les tropes, qui font un des principaux ornemens de la prose & des vers; & ensuite les deux sortes de figures, celles des pensées, & celles de la diction. Je me reserve à parler des unes & des autres, aussi bien que des tropes, quand nous en serons à la maniere d'embellir le discours.

Mais à quoy un maistre doit sur tout s'appliquer, c'est à montrer ce qu'il faut observer dans l'économie d'une piece, dans les bienséances, dans les caracteres, ce qu'il y a de beau dans les sentimens, & de singulier dans l'expression; où il est à propos d'estendre son style, & où il faut le resserrer. Un maistre ne sçauroit prendre assez de peine pour mettre tout cela bien avant dans l'esprit des enfans. Ensuite vient ce qui regarde la fable & l'histoire, dont il faut leur donner une connoissance exacte, sans charger leur mémoire de rien d'inutile. Il suffira de leur apprendre ce que les meilleurs auteurs en ont escrit; car on seroit bien malheureux, si l'on estoit obligé de sçavoir tout ce qui a esté dit par les plus miserables escrivains; il y auroit une vanité bien ridicule à s'en faire honneur; outre que ce fatras d'érudition gaste l'esprit & fait perdre un temps que l'on employeroit plus utilement à autre chose. Quiconque voudra lire curieusement tout ce qu'il y a de mauvaises nottes, pourra bien se picquer aussi de sçavoir les sots contes, dont les vieilles ont accoustumé de bercer les enfans. Cependant les grammairiens ne sont que trop sujets à grossir leur commentaires d'une infinité de remarques, dont ils seroient fort en peine de rendre raison eux-mesmes. Tout le monde sçait ce qui arriva à Dydime, le plus grand faiseur de livres qu'il y eust jamais; comme on racontoit je ne sçay quelle histoire en sa présence, & qu'il la traitoit d'apocryphe, on lui montra un de ses livres ou elle estoit rapportée tout du long. Mais c'est sur tout dans le fabuleux que cela est poussé jusqu'à l'extravagance & à l'effronterie. Aussi est-ce le [p. 65; I, 10] privilege des gens qui n'ont ni conscience, ni honneur, de tout supposer, de tout feindre. On cite des auteurs qui ne furent jamais; & c'est pour cela mesme qu'on croit mentir impunément; car dans un sujet connu il n'est pas aisé d'en imposer aux sçavans. Je compterai donc pour une perfection dans un grammairien, d'ignorer bien des choses qui en effet ne méritent pas d'estre sçuës.

89.  Il y a dans le texte, & des hendécasyllabes, où il y a des bouts de vers Sotadéens, car pour les vers Sotadéens purs & simples, il ne faut pas seulement en faire mention. Comme ces termes sont barbares pour la plus part des Lecteurs, j'ay crû devoir les mettre en marge. Ces vers Sotadéens estoient fort licentieux, & se nommoient ainsi du nom de leur Auteur Sotadés poëte Alexandrin.

CHAPITRE IX. Des commencemens de la composition.

Voila à peu près tout ce qui regarde la profession du grammairien, laquelle, comme j'ay dit, renferme deux choses, la connoissance de la langue, & l'explication des auteurs. Quoy qu'elle n'en promette pas davantage, nous pouvons la charger encore des commencemens de la composition, pour occuper les enfans, jusqu'à-ce qu'ils soient en âge de passer sous la discipline du rhéteur. Les fables d'Esope doîvent suivre de près celles des nourices. Qu'ils apprennent donc à raconter ces fables en termes purs, simples, naturels, & qui n'ayent rien de trop élevé; ensuite à les travailler en imitant la mesme legereté de style. Ce qui consiste prémierement à rompre le vers, puis à l'expliquer en d'autres mots, & enfin à le mettre dans un nouveau jour par une paraphrase libre, où il leur soit permis de passer legerement sur quelques endroits pour s'estendre sur d'autres, & les orner en conservant toûjours le sens du poëte. C'est un exercice à quoy les plus habiles maistres trouvent de la difficulté. Un enfant qui s'en acquittera comme il faut, peut raisonnablement espérer de réussir à tout autre.

Ce qu'on appelle en terme de l'art des chries, des sentences, des éthologies, qui ne sont autre chose qu'une parole remarquable dont on rend raison; tout cela, dis-je, doit s'apprendre encore chez les grammairiens, parce que c'est la lecture qui y donne occasion. Mais qui fera bien l'une, fera bien l'autre, l'art estant le mesme en toutes, quoique la forme soit differente. La sentence est une vérité spéculative & [p. 66; I, 11] universelle; l'éthologie regarde les mœurs & les personnes: pour les chries, il y en a de plusieurs sortes: la prémiere, comme la sentence consiste dans un simple mot, Diogene disoit, &c. Diogene avoit coustume de dire, &c. la seconde consiste en une réponse, Diogene interrogé pourquoy, &c. répondit, &c. la troisiéme peu différente renferme un fait, par exemple, Cratés voyant un enfant qui ne sçavoit rien, on dit qu'il se mit à battre son précepteur. Il en est a peu près de mesme de l'exemple qui suit, bien qu'ils l'appellent seulement une maniere de chrie. Milon s'estant accoustumé à porter tous les jours un veau sur ses épaules, il se trouva avec le temps qu'il portoit un bœuf. En tout cela on peut employer les mesmes cas, & on rend également raison des dits & des faits qu'on rapporte.

A l'égard des petites narrations que l'on rencontre dans les poëtes, je croy qu'il ne s'y faut arrester que pour en donner l'intelligence aux enfans, & non par rapport à l'éloquence. Il y a encore d'autres choses plus importantes que les Rhéteurs latins ont abandonnées, & qui par là sont devenus le partage des grammairiens. Les Grecs sont plus exacts observateurs de leurs devoirs, & sçavent mieux s'en tenir à ce qu'exige leur profession.

CHAPITRE X. S'il est necessaire à l'orateur de sçavoir plusieurs arts.

J'ay traité de la grammaire avec le plus de brieveté qu'il m'a esté possible, n'ayant pas prétendu épuiser la matiere; car cela seroit infini, mais seulement en dire ce qu'il y a de plus nécessaire à sçavoir. Il me faut parler maintenant en peu de mots, & comme en passant, des autres arts dont je suis d'avis qu'on instruise un enfant avant que de le mettre entre les mains des rhéteurs, afin de faire ce cercle de sciences que les Grecs nomment Encyclopedie; car il y en a plusieurs autres qu'il faut commencer à estudier presque en mesme temps. Et parce que ces différentes connoissances sont autant d'arts; que l'orateur ne sçauroit estre parfait sans eux, & qu'ils ne [p. 67; I, 11] sont pas capables aussi tout seuls de le rendre tel: on demande si ces arts sont absolument nécessaires au dessein que nous nous sommes proposé.

En effet, dit-on, pour plaider une cause, ou pour dire son avis dans le Senat, quelle nécessité de sçavoir de la géometrie? Comment, par exemple, sur une ligne donnée on peut former un triangle isocele? & pour deffendre un accusé, ou pour persuader son sentiment dans une déliberation importante, à quoy bon de sçavoir distinguer les sons d'un instrument par leurs noms & par leurs temps? on citera mesme des orateurs, & peut-estre en grand nombre, qui ont esté très-utiles au public, & qui n'ont jamais sçû de géometrie, ni connu la musique que par le plaisir qu'elle fait à tout le monde. Je réponds à cette objection ce que Ciceron déclare souvent dans son traité des orateurs illustres, que nous ne formons pas nostre orateur sur le modéle de ceux qui sont, ou qui ont jamais esté; mais que nous nous sommes fait l'idée d'un orateur parfait, en qui l'on ne puisse rien desirer. C'est ainsi que les Stoïciens pour faire un Sage qui soit accompli, & comme ils parlent, en quelque maniere, un Dieu revestu d'un corps mortel, non seulement veulent qu'il soit instruit de toutes les sciences divines & humaines, mais le conduisent à ce point de perfection, par des connoissances qui sont très-peu importantes, si on les regarde en elles-mesmes. Telles sont certaines ambiguitez qu'ils recherchent à plaisir, non que les fausses subtilitez des Paralogismes, ni les argumens captieux des Sophistes, soient fort capables de perfectionner leur sage; mais c'est qu'ils ne croyent pas qu'il luy soit permis de se tromper dans les moindres choses. Il en est de mesme de nostre orateur, à qui certes la sagesse n'est pas moins nécessaire. Ce n'est ni la géometrie ni la musique qui le rendront parfait, mais elles y aideront pourtant. Est ce que les contre-poisons & les autres médicaments qui servent à la guérison des maladies ou des playes, ne sont pas composez d'une infinité de choses, qui prises séparément ont souvent un effet tout contraire, & dont le meslange fait un remede qui prend sa vertu spécifique de toutes les parties qui le composent, sans ressembler à pas une d'elles? Les abeilles ne vont-elles pas chercher mille sucs différens sur toutes les fleurs, pour donner à leur miel ce goust [p. 68; I, 12] merveilleux que toute nostre industrie ne peut imiter? Et l'on s'étonnera après cela si l'éloquence qui est le plus beau présent que le ciel ait fait aux hommes, a besoin du secours de plusieurs arts, qui pour ne se pas montrer toujours à découvert, ne laissent pas, ce me semble, d'agir imperceptiblement & de se faire sentir? Tels & tels ont esté éloquents sans tous ces arts; mais je veux un orateur. Ils n'y font pas grand' chose; mais je veux tout: & pour faire ce tout, il ne faut pas qu'il y manque rien; car c'est en cela que consiste le souverain degré de perfection. Quelque élevé qu'il soit, ne laissons pas de donner tous les préceptes nécessaires afin d'en approcher au moins de plus près. Mais pourquoy desespereroit-on d'y atteindre? la nature n'y met point d'obstacle, & dès qu'une belle entreprise est possible, on ne l'abandonne point sans honte.

CHAPITRE XI. De la musique & de ses avantages.

Je pourrois me contenter icy du témoignage des anciens. Qui ne sçait pas, en effet, que la musique, pour commencer par elle, estoit si fort, je ne dis pas seulement en usage, mais je dis en honneur dans les prémiers temps que l'on donnoit à ceux qui en faisoient profession, le nom de sages & d'hommes inspirez: J'en pourrois nommer plusieurs; mais je m'en tiens à Orphée & à Linus. N'a-t-on pas crû qu'ils estoient l'un & l'autre de la race des Dieux? Et parce qu'Orphée adoucissoit les mœurs d'une multitude ignorante & grossiere par l'admiration qu'il luy causoit: de là vient la fable qui a passé jusqu'à nous, que non seulement les bestes sauvages l'écoutoient, mais que les rochers mesmes & les arbres devenus sensibles à la douceur de ses divins accords, se détachoient pour le suivre. Timagene rapporte que de toutes les sciences, la plus ancienne est la musique, & les poëtes les plus célebres nous en fournissent des preuves, lorsqu'ils nous réprésentent à la table des Rois d'illustres musiciens qui [p. 69; I, 12] chantent les loüanges des Héros & des Dieux sur la lyre. Dans Virgile Jopas ne chante-t-il pas,

Du bel astre du jour le cours laborieux, &c.

par où ce grand poëte nous déclare ouvertement que la musique a une liaison naturelle avec l'intelligence des choses divines; ce que l'on ne peut accorder, sans avoüer en mesme-temps qu'elle est nécessaire à l'orateur, puisque cette partie de l'éloquence que les orateurs ont négligée, & dont les philosophes ont profité, n'est pas moins de nostre ressort, que du leur; & qu'enfin l'éloquence ne sçauroit estre parfaite sans le secours de ces sortes de connoissances. Mais qui peut douter que ces hommes qui se sont rendus si recommandables par leur sagesse, n'ayent été passionnez pour la musique, si l'on fait réfléxion que Pythagore & ses disciples y rapportoient tout, & vouloient que le monde eust esté fait sur le modele d'une sorte d'harmonie, que la lyre a sçû depuis imiter; opinion qu'apparemment ils a voient prise d'autres sçavans plus anciens qu'eux, & qu'ils n'ont fait que répandre davantage. Et non contents de cette harmonie que l'on pourroit prendre pour la concorde admirable qui regne au milieu des contraires; ils donnoient des sons particuliers au mouvement des spheres celestes qui roulent sur nos testes. Platon aussi a tant meslé de musique dans ses escrits, qu'il n'est pas possible de l'entendre en une infinité d'endroits, particuliérement dans son Timée, si l'on n'a étudié cet art à fond. Qu'est-il besoin de tant parler des philosophes? Socrate qui en est comme le pere, a-t-il rougi d'apprendre à joüer de la lyre dans un âge fort avancé? L'histoire nous apprend que les plus grands Capitaines sçavoient joüer de la flutte & des instrumens à cordes, & que les armées des Lacédémoniens estoient animées au combat par certains airs de musique. Dans nos légions quel autre usage ont nos clairons & nos trompettes, dont le son est d'autant plus impétueux & plus vif que la nation Romaine l'emporte sur toutes les autres à la guerre? Ce n'est donc pas sans raison que Platon a cru la musique nécessaire à tout homme qui veut se rendre capable de gouverner les autres; & les auteurs de cette secte, qui paroist aux uns si sévere, & si dure aux autres, n'ont-ils pas supposé que quelques-uns de leurs sages donneroient aussi leurs soins à ce genre d'estude? Enfin ce fameux [p. 70; I, 12] legislateur de Lacédémone, Lycurgue, dont les loix sont si austeres, a approuvé la musique comme les autres. Aussi faut-il avoüer que la nature elle-mesme semble nous l'avoir donnée pour adoucir nos peines. Il ne faut que voir les rameurs, comme le chant les encourage; mais cela ne paroist pas seulement dans ces ouvrages pénibles, où plusieurs personnes qui travaillent ensemble au signal d'une voix flateuse, unissent de concert leurs efforts. Chacun en son particulier & dans la solitude, se fait une musique à sa mode, pour charmer ses maux & son ennuy.

Mais je m'amuse à loüer ce bel art, au lieu de montrer combien il est nécessaire à l'orateur. Je ne dirai donc pas qu'autrefois la musique & la grammaire n'estoient point séparées; cela est si vray, qu'Architas & Aristoxene parlent de la grammaire comme d'un art qui est compris dans la musique; & c'estoient les mesmes maistres qui enseignoient l'une & l'autre, suivant le témoignage de Sophron cet agréable poëte comique, dont Platon faisoit tant de cas, que l'on trouva, dit-on, ses livres sous le chevet de son lit, lorsqu'il mourut. Eupolis confirme la mesme chose; car il introduit un certain Prodamus, qui montre la musique avec les lettres. Et ailleurs il fait encore mention d'Hyperbolus, surnommé par dérision Maricas, qui confesse ne sçavoir de toutes les parties de la musique que la grammaire. Aristophane nous apprend en plus d'un endroit, que telle estoit la maniere d'instruire les enfans: & dans une comédie de Menandre, un pere redemandant son fils à un vieillard chez qui il l'avoit mis en pension, le vieillard dans la dépense qu'il avoit faite pour son éducation, luy compte tant pour le maistre de géometrie, & tant pour le maistre de musique. C'est de-là que venoit la coustume chez les Grecs de présenter une lyre à la fin du repas; & parce qu'un jour Themistocle declara qu'il n'en sçavoit pas joüer, il n'en fallut pas davantage, dit Ciceron, pour le faire regarder comme un homme, dont on avoit négligé l'éducation. Mais nos anciens Romains ne se donnoient-ils pas aussi dans leurs festins le divertissement de la musique? Et les vers des Saliens ne se chantent-ils pas encore à présent? Ces institutions viennent pourtant du Roy Numa; ce qui fait voir que quoique toutes leurs pensées fussent tournées à la guerre, ils [p. 71; I, 12] ne laissoient pas de cultiver la musique, autant qu'ils en estoient capables, dans un siécle si grossier. Enfin les Grecs ont une espece de proverbe pour dire que les ignorans n'ont pas grand commerce avec les Graces & les Déesses qui président à la musique. Mais venons aux avantages particuliers que l'orateur peut tirer d'un art, qui est si généralement approuvé.

La musique a deux sortes de nombres, les uns pour la voix, les autres pour les mouvemens du corps; car il faut que l'un & l'autre soit reglé. Aristoxene qui est un grand maistre en cette matiere, comprend tout ce qui regarde la voix, sous les noms de rhytme & de mélodie mesurée. Par rhytme il entend la structure des paroles où la composition; & par mélodie mesurée, les chants & les sons. Que l'on me dite donc maintenant si l'orateur peut se passer de toutes ces choses, s'il peut se passer de ce qui sert & au geste & l'arrangement des mots, & aux infléxions de la voix, qui certainement peuvent aussi beaucoup dans une action. Si ce n'est peut-estre qu'on s'imagine qu'il n'y a que les vers & les chansons où se doive trouver un certain enchaînement de paroles qui flatte agréablement l'oreille; & qu'il n'en est pas de mesme d'un discours. Comme si l'orateur ne varioit pas sa composition & sa prononciation, selon la nature des choses dont il parle, aussi bien que le musicien; car celuy-cy exprime & chante ce qui est grand & élevé avec force; ce qui est agréable, avec douceur; & ce qui tient le milieu, il se contente de le chanter avec justesse: enfin il accommode toujours son art à son sujet, ajustant les airs aux paroles & aux passions qu'il veut exprimer. De mesme l'orateur, selon qu'il pousse ou qu'il ménage sa voix, & qu'il la sçait adoucir & diversifier à propos, remuë différemment l'ame de ses auditeurs. Tel tour de phrase, telle maniere de prononcer, & pour tout dire en un mot, telle union de l'un avec l'autre est propre pour exciter la colere & l'indignation des Juges, qui ne l'est pas pour leur donner des sentimens de compassion; & l'on ne doutera point de ces differents effets de la parole, si l'on considere que les instrumens de musique qui ne sçauroient former de son articulé, font néanmoins de si puissantes impressions sur nous.

Il faut aussi que le geste soit reglé, & qu'il y ait de la grace [p. 72; I, 12] dans tous les mouvemens du corps; ce que les Grecs expriment si bien & si heureusement par un seul terme90: or qui donne cela, si ce n'est l'art dont nous parlons? C'est néanmoins une partie considérable de l'action, & nous en parlerons en son lieu. Mais s'il est vray que l'orateur doive prendre un soin particulier de sa voix, qu'y a-t-il de plus essentiel à la musique? Qu'on ne m'en croye point encore, j'y consens, & que l'on ne se contente pas de l'exemple de C. Gracchus, le plus grand orateur de son temps. On sçait jusqu'où alloit sa délicatesse: il ne parloit point en public, qu'il n'eust derriere luy un musicien, qui avec une flute destinée à cet usage, luy donnoit le ton qu'il devoit prendre. Et quel homme fut plus en droit de négliger une sujétion pareille? tantost la terreur des grands, tantost les craignant luy-mesme, toujours l'objet de leur jalousie & de leur haine, il prenoit ce soin en prononçant ses harangues les plus tumultueuses qu'il y eust jamais. Je veux me servir d'une preuve encore plus sensible, pour l'amour de ceux qui sont moins éclairez, & j'espere qu'elle ne leur laissera aucun doute. Ils conviennent que la lecture des poëtes est nécessaire à l'orateur; mais la poësie n'est-elle pas inséparable de la musique, au moins la poësie lyrique, s'il est possible d'en douter à l'égard de la poësie en général? Je m'estendrois davantage sur cette matiere, si c'estoit une nouveauté que je voulusse introduire? mais comme c'est un usage pratiqué de tout temps, à remonter depuis nous jusqu'à Chiron & Achille, un plus long discours ne serviroit qu'à rendre douteux un sentiment qui a passé pour constant jusqu'icy.

Au reste quoique les exemples que j'ay citez fassent assez voir quelle sorte de musique j'approuve, & à quel point je l'approuve, je crois pourtant devoir déclarer icy que ce n'est nullement celle dont retentissent aujourd'huy nos théatres, & qui par ses airs efféminez & lascifs, a achevé d'empoisonner le peu de vertu qui nous restoit. Quand je recommande donc la musique, c'est celle dont des hommes pleins d'honneur & de courage se servoient pour chanter les loüanges de leurs semblables. Je ne prétens point parler non plus de ces instrumens dangereux, dont les sons languissans portent la mollesse & l'impureté dans l'ame, & qui doivent estre en horreur à [p. 73; I, 13] tout ce qu'il y a de personnes bien nées. Mais j'entends cet art agréable, d'aller au cœur par le moyen de l'harmonie, pour exciter les passions ou pour les appuyer, conformément au besoin & à la raison. C'est ainsi que Pythagore voyant une troupe de jeunes gens, prests à forcer une honneste maison, qu'ils auroient sans doute deshonorée, réprima tout à coup leur fureur, en commandant à une joüeuse de flutte qu'ils avoient avec eux, de chanter des airs plus graves & plus lents. Chrysippe prescrit aussi certains chants pour les nourrices; & c'est un sujet de déclamation assez ingénieusement inventé, que celuy où l'on feint qu'un joüeur de flûte s'estant mis à joüer un air phrygien, pendant qu'un homme sacrifioit, cet homme devint furieux, & s'alla précipiter: sur quoy l'on accuse le musicien comme coupable de la mort d'un homme. Mais cela mesme pour estre bien traité, ne suppose-t-il pas que l'Orateur ait quelque connoissance de la musique? Comment donc ne pas demeurer d'accord que la connoissance de cet art fait infiniment à mon dessein, quelque prévenu qu'on puisse estre du contraire?

90.   [Ill.]

CHAPITRE XII. De la Geometrie.

Quant à la Géometrie, tout le monde convient qu'elle est utile aux enfans, en ce qu'elle exerce l'esprit, l'ouvre & l'aiguise, par conséquent rend la conception plus prompte & plus aisée. Mais on veut qu'au contraire des autres sciences, elle ne serve que dans le temps qu'on l'apprend, & pas davantage; c'est l'idée que s'en fait le vulgaire. Cependant ce n'est pas sans raison que de grands hommes se sont particulierement appliquez à cette science; car la géometrie comprend deux sortes de connoissances, celle des nombres, & celle des dimensions: la prémiere est nécessaire à quiconque à la moindre teinture delettres, mais beaucoup plus à l'orateur, par le fréquent usage qu'il luy en faut faire au barreau, où l'on a mauvaise opinion de son habileté, je ne dis pas [p. 74; I, 13] seulement si on le voit hésiter en faisant un produit; mais si en comptant par ses doigts, un mouvement, un geste s'accorde mal avec le nombre qu'il articule: à l'égard de l'autre qui renferme l'estude des lignes & dimensions, il est aisé de juger qu'elle ne luy est pas moins nécessaire, puis qu'une infinité de procès roulent sur les mesures & sur les limites.

Mais cette science tient encore à l'art oratoire par d'autres endroits bien plus considérables. Prémierement, l'ordre qui est essentiel à la géometrie, ne l'est-il pas aussi à l'éloquence? La géometrie pose des principes, dont elle tire des conséquences, & se sert de choses claires & certaines, pour en establir d'autres qui ne le sont pas. Nous autres orateurs n'en faisons-nous pas de mesme? La géometrie renferme ses preuves dans des syllogismes, ce qui a donné lieu au sentiment de quelques-uns qu'elle approche plus de la Dialectique que de la Rhétorique. Il est vray que l'orateur use peu de la dialectique; mais il en use pourtant; car il employe le syllogisme dans le besoin, du moins l'enthymeme, qui est à proprement parler le syllogisme de la rhétorique. Enfin les preuves les plus fortes sont celles qu'on appelle démonstrations géometriques, & qui se font par le moyen des lignes & des lettres. La géometrie a donc pour but de prouver invinciblement. L'éloquence s'en propose-t-elle un autre? La géometrie a encore cela de commun avec celle-cy, qu'elle découvre le faux dans le vray-semblable: par exemple, en fait de nombres, elle fait voir l'erreur de certains calculs, qui ont si fort l'apparence du vray, que tout le monde y seroit trompé; sur quoy sont fondez de petits jeux qui ont fait quelquefois l'amusement de nostre enfance. Car qui ne donneroit pas dans ce raisonnement? Tous lieux dont la circonference est égale, doivent estre égaux entr'eux. Cependant cela est faux; car il faut sçavoir quelle figure a cette circonference, & les géometres blâment avec raison les historiens qui déterminent la grandeur des isles par le circuit que les voyageurs en ont fait dans la navigation. En effet, plus une figure est parfaite, plus elle renferme d'espace. Si donc la circonference fait un cercle, qui de tous les plans est la figure la plus parfaite, elle comprendra plus d'estenduë que si elle formoit un quarré d'une égale circonference. Par la mesme raison les quarrez seront plus [p. 75; I, 13] spacieux que les triangles, & les triangles à costez égaux, plus spacieux que les triangles dont les costez seroient inégaux. Nous trouverions peut-estre des choses un peu trop abstraites & trop difficiles, si nous voulions creuser cette matiere; c'est pourquoy je m'en tiens à une expérience sensible, & qui est à la portée de tout le monde. Personne n'ignore que l'arpent a deux cens quarante pieds en longueur & la moitié en largeur; d'où il est aisé de juger & quel est son circuit, & quelle est sa surface. Mais supposons un quarré dont les costez soient chacun de cent quatre-vingt pieds, sa circonférence égalera précisément celle de l'arpent, & contiendra néanmoins une espace beaucoup plus grand. Si l'on ne veut pas se donner la peine d'examiner cela, on le peut voir d'un coup d'œil dans un plus petit nombre; car un quarré dont les costez sont chacun de dix pieds, en a quarante de tour, & sa surface est de cent pieds quarrez. Si vous mettez quinze pieds de longueur sur cinq de largeur, vous aurez la même circonference, & l'espace renfermé sera moindre d'un quart. Mais si un quarré long a dix-neuf pieds de longeur sur un de largeur, sa circonference sera encore de quarante pieds, comme celle du quarré parfait, dont la surface est de cent pieds quarrez, & cependant il n'aura de surface qu'autant de pieds quarrez, qu'il a de pieds en longueur: ainsi tout ce que vous diminuërez de la perfection du quarré, diminuëra de la surface: donc il se peut faire qu'un plus petit espace soit renfermé dans un plus grand circuit. Je parle des lieux dont le terrain est plat, car pour les montagnes & les vallées, il est clair qu'elles ont plus de surface que de ciel.

C'est à la géometrie que nous devons ces découvertes, mais elle n'en demeure pas là, elle s'éleve jusqu'à la connoissance des choses celestes, & de ce qu'il y a de plus admirable dans la nature: Elle nous apprend par l'exactitude de ses nombres combien le cours des astres est sùr & reglé, & par là nous convainc qu'il ne sçauroit estre que l'effet de l'ordre, & nullement du hazard. Or cela mesme ne peut-il pas appartenir quelquefois à l'éloquence? Quand Periclés donna aux Athéniens les raisons naturelles d'une éclipse de soleil, dont il les voyoit consternez: quand Sulpitius Gallus dans l'armée de Lucius Paulus, avertit d'une éclipse de lune [p. 76; I, 14] qui devoit arriver, pour empescher que les soldats n'en prissent l'allarme comme d'un prodige extraordinaire, ne firent-ils pas l'un & l'autre le personnage d'orateur? Si Nicias en avoit sçû autant qu'eux, il n'auroit pas perdu une belle armée d'Athéniens, comme il fit en Sicile, par le trouble où le jetta un pareil accident. Dion plus éclairé & plus heureux étant venu à dessein de chasser Denys le Tyran, ne s'étonna pas de si peu de chose. On dira que ces exemples sont bons pour la guerre. Laissons donc encore celuy d'Archimede, qui luy seul fit durer si long-temps le siege de Syracuse. Du moins faut-il m'accorder une chose qui prouve assez bien, ce me semble, la nécessité de la géometrie, c'est qu'il y a quantité de questions qui regardent, par exemple, la maniere de diviser, la multiplication, les progressions, la division à l'infini, & que l'on embroüille plutost qu'on n'explique, si on ne se sert des preuves linéaires que cette science nous fournit. De sorte que si l'Orateur doit estre prest à parler sur toute sorte de sujets, d'une maniere propre à persuader, comme nous le ferons voir dans le Livre suivant, il ne peut jamais mériter ce nom, sans le secours de la géométrie.

CHAPITRE XIII. De la maniere dont il faut commencer à former le geste & la prononciation.

Il ne sera pas inutile non plus de prendre des leçons d'un comédien, pourvû qu'on s'en tienne précisément à ce qu'il faut pour sçavoir bien prononcer; car je ne prétens pas faire d'un orateur un bouffon, qui prenne tantost le ton radouci d'une femme, tantost la voix tremblante d'un vieillard, ni qu'un enfant sur qui nous avons de si grands desseins, s'amuse à contrefaire l'yvrogne, ou à joüer l'indigne personnage d'un esclave fourbe, officieux, empressé; bien moins encore, qu'il apprenne à exprimer l'amour, l'avarice, & la superstition: outre que toutes ces choses ne sont nullement nécessaires à l'orateur; car à force d'imiter ce qui est de vicieux, on [p. 77; I, 14] en prend l'habitude, & les mœurs en souffrent. Il y a mesme bien des gestes & des mouvemens qu'il faut laisser aux comédiens. En effet, quoique l'orateur doive se former en quelque façon sur eux, il doit pourtant s'éloigner des manieres du théatre, & composer différemment son action, sa démarche, & son visage. Ce qui est supportable en l'un, seroit un excès ridicule en l'autre; car s'il y a de l'art à tout cela, pour les personnes qui parlent en public, le grand secret est de le cacher.

Quel est donc icy le devoir d'un maistre? C'est de corriger les deffauts de la prononciation; c'est d'accoustumer un enfant às'énoncer distinctement, & à donner à toutes les lettres le son qu'elles veulent avoir. Il y en a quelquefois qui nous échappent, parce que nous n'appuyons pas assez dessus; d'autres sur lesquelles nous appuyons trop, ce qui fait un parler épais; de certaines aussi que nous trouvons rudes, nous ne les faisons pas assez sonner, & nous les changeons volontiers en d'autres qui ont quelque affinité avec elles, & qui sont plus douces; comme l'r que Demosthene luy-mesme avoit de la peine à prononcer, & à la place de laquelle on met souvent une l, je dis en latin comme en grec. Il en est de mesme du c & du t, que l'on adoucit en les prononçant, comme si c'estoit un g & un d. Voilà ce qu'un maistre ne doit pas souffrir, ni mesme cette affectation de faire sonner l's, que quelques-uns s'imaginent estre du bel air. Il ne souffrira pas non plus qu'un enfant parle du gosier, ni que sa voix retentisse dans sa bouche, ni qu'il la contrefasse pour prononcer un simple mot avec emphase. Les Grecs ont un terme91 pour signifier cela, & c'est le terme dont ils se servent aussi pour exprimer cette maniere de joüer de la flûte, ou l'on bouche les trous qui en éclaircissent le son, pour ne laisser de libre que cette issuë qui le grossit. Il prendra garde encore que les dernieres syllabes ne se perdent point, que la prononciation se soustienne toûjours également, que dans les exclamations l'effort vienne de la poitrine & non pas de la teste; que le geste se rapporte à la voix, le visage au geste; que nostre jeune orateur se présente bien, qu'il ne fasse point de grimaces en parlant, qu'il ne tourne point la bouche, qu'il ne l'ouvre pas trop grande, qu'il ne jette point le visage en l'air, qu'il [p. 78; I, 14] ne baisse point trop les yeux, qu'il ne panche la teste ni d'un costé, ni de l'autre. Le front péche en bien des manieres: j'en ai vù plusieurs à qui les sourcils s'élevoient au moindre effort de voix qu'ils faisoient; d'autres à qui ils se resserroient; d'autres à qui ils s'écartoient si fort, que l'un montoit en haut, tandis que l'autre leur couvroit presque l'œil. Cependant tout cela est d'une conséquence infinie, comme nous dirons dans la suite; car rien ne peut plaire de ce qui est contre la bien-séance. C'est encore au comédien à montrer comment on fait un récit, avec quelle autorité l'on persuade, quel ton il faut prendre pour exciter la pitié: Et pour bien faire il choisira dans quelques comédies des endroits convenables qui ayent du rapport à la maniere du barreau. Cela servira à plus d'une chose; car en mesme temps qu'un enfant apprend par là à bien prononcer, il y trouve aussi de quoy nourrir son style & son éloquence; mais quand l'âge l'aura rendu capable de plus grandes choses; (car cecy n'est qu'en attendant) quand il commencera à lire les plaidoyers & les harangues des orateurs, & qu'il en sentira déjà les beautez, c'est alors qu'un maistre doit redoubler ses soins. C'est le temps non seulement de luy former l'esprit par la lecture; mais de l'obliger à apprendre par cœur les plus beaux endroits d'une piece, & ensuite à les déclamer, comme s'il avoit véritablement à parler en public, afin d'exercer sa voix & sa mémoire par la prononciation.

Je ne desapprouve pas mesme qu'il aille quelque temps à l'académie: je n'entends pas ces lieux ou vont les athletes, & où pour dire ce que j'en pense, on abbrutit l'esprit à force de soigner le corps; je n'ay garde de donner un tel conseil: mais je parle des maistres chez qui les honnestes gens envoyent leurs enfans pour apprendre à faire leurs exercices; car nostre mot92 latin signifie l'un & l'autre. C'est chez ces maistres qu'un jeune homme apprend à tenir bien ses bras, à n'estre point embarrassé de ses mains, à avoir une bonne contenance, à marcher avec grace, à ne point faire de mouvemens de la teste & des yeux, qui ne s'accordent avec les autres mouvemens du corps; car il faut convenir que tout cela entre dans la prononciation, & que la prononciation fait une partie considerable de l'Orateur. Pourquoy donc négliger de [p. 79; I, 15] s'instruire de ce que l'on est obligé de sçavoir? particuliérement quand nous voyons que ces regles du geste sont nées dès les temps héroïques; qu'elles ont esté approuvées des plus grands hommes de la Grece, & de Socrate mesme; que Platon les a mises au rang des vertus civiles, & que Chrysippe ne les a pas oubliées dans son livre de l'éducation des enfans. En effet nous lisons dans l'histoire que les Lacédémoniens avoient parmi leurs exercices une sorte de danse qu'ils faisoient apprendre à leur jeunesse, comme pouvant luy estre extrémement utile à la guerre. Et nos anciens Romains n'avoient pas honte de pratiquer la mesme chose. Nous en avons une preuve dans ces danses, qui sont encore en usage aujourd'huy parmi nos Prestres, & que la religion a consacrées. Ciceron nous en dit aussi son sentiment au troisiéme livre de l'Orateur, où il veut que ceux qui parlent en public ayent quelque chose de noble & de masle dans toute leur action; qu'ils se forment non sur un comédien ni sur un bouffon, mais sur les manieres des gens de guerre, & des personnes qui ont esté à l'academie, ou vont encore à présent la pluspart de nos jeunes gens, sans que personne y trouve à redire. Je ne veux pas pourtant que l'on fréquente long-temps ces lieux, ni passé la premiere jeunesse; car je travaille à former un orateur, & non un danseur. Mais un enfant prendra là je ne sçay quoy, qui sans qu'il y pense, meslera des graces secretes à toutes ses actions, & dont il se sentira le reste de sa vie. C'est précisément là ce qu'il nous faut, & pas davantage.

91.   [Ill.]

92.  Palaestra.

CHAPITRE XIV. Si un enfant est capable d'apprendre plusieurs choses en mesme temps.

On demande si, supposé que toutes ces choses soient nécessaires à sçavoir, elles peuvent s'enseigner & s'apprendre toutes en mesme temps. Bien des gens se persuadent que tant de connoissances différentes confondent les idées, & fatiguent l'esprit. Le moyen, disent-ils, de vacquer dans une journée [p. 80; I, 15] à tant de sortes d'études? Comment l'esprit & le corps y peuvent-ils suffire? Et quand mesme les personnes d'un âge plus avancé en seroient capables, est-il à propos de surcharger des enfans foibles & délicats comme ils sont? Mais ceux qui raisonnent ainsi ne connoissent pas les forces de l'esprit humain: ils ne font pas réfléxion qu'il est si actif, si prompt, & tellement fait pour se partager, qu'il ne peut pas mesme se réduire à ne faire qu'une seule chose. Combien en embrasse-t-il, je ne dis pas en un jour, mais en un instant? Représentons-nous un joüeur d'instrumens. Voyons tous les mouvemens qu'il se donne à la fois. Il touche une corde, il arreste l'autre; il essaye celle-cy, il accorde celle-là: tout travaille en luy en mesme temps, la mémoire, la voix, la main droite, la main gauche, les pieds mesmes, dont il se sert pour marquer les temps & pour battre la mesure. Nous-mesmes que nous ayons à parler sur le champ par quelque nécessité imprévûë, combien se partage & se multiplie nostre application? Nous disons une chose, nous songeons à une autre; nous inventons des raisons; nous faisons choix des mots, nous accommodons nostre prononciation, nos gestes, nostre visage, nos manieres à la nature de l'affaire dont il s'agit. Que si d'un seul effort nous fournissons à tout cela, qui empêche qu'en plusieurs heures on ne puisse s'appliquer à quatre ou cinq sortes de sciences? Sur tout si l'on considere le génie de l'homme, qui est tel que rien ne le soulage & ne le réjoüit tant que la variété. C'est pour cela que nous passons de la composition, à la lecture, & de la lecture à la composition, trouvant dans l'une de quoy nous délasser de l'autre. Quoique nous ayons fait bien des choses, commençons-en une autre, nous y apportons une nouvelle ardeur. D'avoir affaire pendant tout un jour à un mesme maistre, il n'y a personne que cela ne fatigue; au lieu que le changement réveille. Il en est comme des viandes dont la diversité picque le goût & rappelle l'appétit. Mais qu'on me dise donc s'il y a une autre maniere d'apprendre. Veut-on qu'un enfant fasse son unique occupation de la grammaire, puis de la géometrie, ensuite de la musique? qu'il s'attache au latin comme s'il n'y avoit point de grec, & qu'il passe au grec comme s'il n'y avoit point de latin; en un mot qu'il ne pense qu'à ce qui se présente en dernier lieu? Nos païsans ont donc [p. 81; I, 15] grand tort de cultiver en mesme temps nos terres, nos vignes, nos oliviers, nos arbres. Pourquoy souffrons-nous qu'ils donnent leurs soins tout-à-la fois à leurs prez, à leurs troupeaux, à leurs jardins, à leurs ruches? Nous-mesmes, pourquoy donnons-nous tous les jours quelque chose au barreau, à nos affaires, à nos amis, à nostre ménage, à nostre santé, quelque chose mesme à nos plaisirs? Chacune de ces occupations ne nous lasseroit-elle pas cruellement, si elle estoit continuée long-temps sans interruption? Tant il est vray qu'il est plus aisé de faire plusieurs choses, que de s'opiniastrer à une seule.

Il ne faut pas mesme appréhender que les enfans ne soient pas à l'épreuve du travail de l'estude: il n'y a point d'âge qui fatigue moins. On traitera peut-estre cela de paradoxe; mais nous en avons l'expérience. Il est certain qu'ils apprennent plus aisément que lors qu'ils sont grands, à quoy la delicatesse des organes contribuë beaucoup. Une preuve de ce que je dis, c'est que depuis qu'ils ont une fois la langue déliée, en moins de deux ans ils parlent bien, & sçavent presque tous les mots, sans qu'il soit besoin de les tourmenter pour cela. Au contraire, quel temps faut-il à nos esclaves pour apprendre à parler latin? quiconque a montré les lettres à des personnes avancées en âge, voit bien que ce n'est pas sans raison que les Grecs pour signifier un homme qui excelle dans son art, disent qu'il le sçait comme un homme qui s'y est pris dès l'enfance. Constamment les enfans résistent mieux au travail que nous ne faisons nous-mesmes. Comme les chûtes qu'ils font si souvent sont peu dangereuses, parce qu'ils ne tombent pas rudement, & qu'on les voit sans cesse courir, joüer, se traisner à terre, sans que cela les lasse, à cause qu'ils ont le corps moins pesant, & qu'ils ne font pas de grands efforts: leur esprit de mesme, peine moins que le nostre, parce qu'ils s'appliquent plus légerement, qu'ils ne saisissent pas l'estude par un mouvement personnel, & qu'ils ne font que se prester à leurs maistres, & recevoir l'impression qu'on leur donne. Ils ont un autre avantage, c'est de faire avec simplicité tout ce qui leur est prescrit, sans songer à ce qu'ils ont déja fait; ils ne sont pas encore capables de le mesurer. Or comme nous l'éprouvons tous les jours, la réfléxion nous fait plus de peine [p. 82; I, 15] que le travail mesme. On peut adjouter qu'ils ont plus de commodité, plus de loisir qu'ils n'en auront jamais, parce qu'à ces âges tout consiste à écouter. Lorsqu'ils seront en état d'escrire, de composer, de faire quelque chose d'eux-mesmes, le temps pourra leur manquer pour les autres estudes, ou peut-estre la volonté. Puis donc qu'un maistre de grammaire ne peut pas les occuper continuellement, & qu'il ne le doit pas mesme, de crainte de les rebuter; à quoy pouvons-nous mieux employer tant d'heures de loisir, qu'à leur donner les connoissances que nous avons dites? Car ce n'est pas mon intention qu'un enfant les possede toutes dans la derniere perfection, qu'il sçache la géometrie comme un mathématicien achevé, & la musique comme un musicien de profession. Pour demander qu'il s'accoustume à bien prononcer, & qu'il ait le geste agréable, je n'en veux faire ni un comédien, ni un danseur: encore ne seroit ce pas le temps qui nous manqueroit, quand je demanderois ce point de perfection; car les années sont assez longues à qui les met à profit, & je suppose de bons esprits. Pourquoy Platon a-t-il excellé dans toutes les choses que j'exige de l'orateur? Non content des sciences que luy fournissoit Athenes, & de celles des disciples de Pythagore, qu'il alla chercher par mer en Italie, il passa jusqu'en Egypte, pour apprendre des Prestres du pays leurs mysteres les plus secrets.

Disons le vray. Nous grossissons les difficultez pour excuser nostre paresse. Nous ne travaillons point d'inclination: si nous cherchons l'éloquence, ce n'est point parce que c'est la plus belle chose du monde, & la plus digne de nos soins; c'est pour en faire un vil usage, & pour l'amour d'un gain sordide. A la bonne heure donc, que l'on se fasse écouter au barreau, & qu'on s'enrichisse mesme sans le secours de ces beaux arts: mais que l'on m'avoüe aussi qu'un marchand peut gagner davantage en debitant sa marchandise, & qu'un crieur public tire encore plus de sa voix, que ces indignes Orateurs. Pour moy je ne veux pas mesme d'un lecteur, qui compte ce que son travail & ses estudes luy peuvent valoir. Qu'on me donne un homme d'un esprit élevé, qui sçache se faire une juste idée de cette éloquence sublime, qu'Euripide appelle la reine des cœurs, qui l'ayant sans cesse devant [p. 83; I, 15] les yeux, trouve le fruit de ses peines, non pas à mendier honteusement son salaire; mais dans luy-mesme, dans sa science & dans l'élevation de ses pensées: fruit durable & qui n'est point sujet aux caprices de la fortune. Un homme de ce caractere employera volontiers à la musique & à la géometrie, le temps que donnent les autres aux spectacles, aux exercises du champ de Mars, au jeu, à des conversations frivoles, pour ne pas dire à la mollesse & à la débauche; & il y trouvera des charmes qu'on ne trouve point dans ces plaisirs, où il n'entre ni goust ni délicatesse: car la Providence par bonté pour nous a voulu que nos occupations les plus honnestes fussent aussi les plus satisfaisantes & les plus douces. Mais cette douceur-là mesme nous a menez peut-estre un peu trop loin; que ce que j'ay dit suffise donc pour les estudes que doit faire un enfant, jusqu'à-ce qu'il soit capable de choses plus importantes. Le Livre suivant nous va présenter une nouvelle matiere, en passant d'abord aux devoirs du rhéteur.

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LIVRE SECOND.

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CHAPITRE PREMIER. En quel temps un enfant doit estre mis à l'estude de la Rhétorique.

Quand je fais réfléxion à la coustume qui s'est introduite & qui s'establit tous les jours de plus en plus de mettre les enfans si tard à l'estude de l'éloquence, j'en trouve deux raisons; l'une que nos rhéteurs ont négligé une partie de leurs devoirs; l'autre que nos grammairiens en ont pris occasion de se l'approprier. Car les prémiers, pourvû qu'ils fassent de beaux discours, & qu'ils apprennent à en faire, s'imaginent qu'on n'est pas en droit de leur rien demander davantage; encore se renferment-ils dans le genre délibératif, & dans le judiciaire, regardant tout le reste comme au dessous d'eux: & les seconds ne se contentent pas de [p. 85; II, 1] prendre ce que l'on leur laisse, dont on leur sçauroit gré; mais ils s'émancipent jusqu'à faire aussi des discours du genre délibératif, & ce qu'ils appellent des prosopopées; sorte d'exercice aussi difficile qu'il y en ait, & qui demande autant d'éloquence. De là vient que ce qui faisoit le commencement d'un art, fait aujourd'huy la fin de l'autre, & qu'on voit demeurer les enfans dans une classe inférieure, à un âge où il semble qu'ils devroient passer à une plus haute: en un mot, qu'ils apprennent la rhétorique chez les grammairiens. De là vient encore une chose fort ridicule à mon sens, qui est d'attendre qu'un enfant sçache une partie de la rhétorique, pour l'envoyer à ceux qui font profession de l'enseigner. Assignons donc à chaque art & ses fonctions & ses limites.

Que la grammaire, qui comme on en peut juger par son nom, est proprement la science des lettres, apprenne de la bassesse de son origine à connoistre les bornes où elle fut renfermée d'abord, & qu'elle a passées de beaucoup. Foible en effet dans ses commencemens, grossie ensuite de la connoissance des poëtes & des historiens, elle est présentement assez considérable; depuis qu'outre l'estude de la langue, qui est d'une grande estenduë, elle a encore embrassé la pluspart des beaux arts. Mais que la rhétorique aussi qui dans son etymologie est l'art de parler & l'éloquence mesme, ne refuse aucun de ses devoirs; qu'elle ne souffre point qu'un autre se mesle de son ouvrage, puisque pour avoir fuy le travail, elle se voit presque chassée de son domaine. J'avoüe que parmi les grammairiens il peut y en avoir d'assez habiles pour enseigner les choses que j'ay dites; mais alors ils feront la fonction de rhéteur, & non pas la leur.

Or on demande quand un enfant doit estre mis à l'estude de la rhétorique? Je responds qu'il n'y a point d'âge arresté pour cela, & que c'est selon le progrès qu'il aura fait dans ses prémieres estudes. Pour trancher la difficulté, c'est lorsqu'il en sera capable; mais cela-mesme dépend de la question que nous venons d'examiner: car si l'on estend le devoir du grammairien jusqu'aux discours du genre délibératif, qui sont en effet des commencemens de rhétorique, il est clair que l'on pourra se passer plus long-temps du rhéteur. Si au contraire celuy-cy veut bien prendre la peine de remplir ses [p. 86; II, 1] devoirs, il luy faudra commencer par des narrations, & par de petits essais du genre démonstratif. Ne sçavons nous pas que les anciens rhéteurs avoient accoustumé d'exercer leur éloquence sur des lieux communs, sur des theses, qui sont des questions vagues, & généralement sur tout ce qui donne matiere aux contestations qui naissent parmi les hommes, soit feintes, soit réelles. D'ou l'on peut juger combien il est honteux à nos professeurs d'avoir abandonné ce qui a fait long-temps leur prémiere & mesme leur unique occupation. En effet qu'ils me disent si de toutes les choses que je viens de toucher, il y en a une seule qui ne soit pas essentielle à la rhétorique, & qui ne tombe pas dans le genre judiciaire? Ne fait-on pas des narrations au barreau? je ne sçay mesme si ce n'est point l'endroit le plus important d'une cause, & où l'adresse de l'orateur paroist davantage. La loüange & le blasme n'ont-ils pas bonne part aussi dans les plaidoyers? Les lieux communs n'y trouvent-ils pas leur place, tant ceux qui roulent directement sur les vices, & dont Ciceron nous a donné de si bons modéles; que ceux où l'on traite en général certaines questions, qui sont inséparables du fond des procès, par exemple, s'il faut croire sur de legeres preuves, pour & contre les témoins, &c? Tels sont ceux que nous avons de Quintus Hortensius. Ces lieux communs sont comme des armes qu'il faut avoir toûjours prestes, pour s'en servir au besoin; & quiconque ne voit pas de quelle nécessité ils sont à l'orateur, peut croire aussi que ce n'est pas commencer une statuë, que de fondre le métal qui en doit composer les parties. Au reste, qu'on ne m'accuse point icy de trop de précipitation, comme si pour donner un enfant au rhéteur, je l'ostois trop tost au grammairien. Celuy-cy aura ses heures aussi bien que l'autre, & il ne faut pas craindre qu'un enfant se trouve fatigué de deux maistres; car je ne multiplie point ses estudes, je les partage seulement, au lieu qu'elles estoient confonduës; mais chaque maistre deviendra plus utile, lors qu'il ne se meslera que de son mestier. C'est ainsi que les Grecs en usent encore. Les Latins se sont relâchez, & peuvent dire pour excuse, que ce que l'un ne fait pas, l'autre le fait. Mais il est mieux de s'en tenir à ce que j'ay dit.

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CHAPITRE II. Des mœurs & du devoir des Professeurs.

Quand un enfant sera parvenu au degré de capacité & l'ouverture d'esprit qu'il doit avoir, pour estre en estat de prendre des rhéteurs les prémiers principes dont nous avons parlé, il faudra l'envoyer à leurs escoles; mais sur tout que l'on fasse choix d'un professeur qui soit irreprochable dans ses mœurs. Ce n'est pas qu'il ne faille avoir la mesme attention pour les autres maistres, comme j'ay dit dans le prémier Livre; mais je suis obligé d'en avertir icy principalement, à raison de l'âge des enfans, car ils sont déja grands lorsqu'on les met en rhétorique, & ils y demeurent plusieurs années. C'est pourquoy il faut prendre encore plus de soin & de précaution, afin que la sagesse du maistre conserve leur innocence dans la prémiere jeunesse, & que sa gravité leur imposant du respect, les retienne ensuite eux-mesmes, quand l'âge les aura rendus plus entreprenans & plus difficiles à gouverner. Il ne suffit pas qu'il soit homme de bien, s'il ne sçait encore les tenir dans l'ordre par une exacte discipline. Qu'il prenne sur tout des sentimens de pere pour eux, & qu'il se regarde comme tenant la place de ceux qui les lui ont confiez. Non seulement qu'il n'ait point de vices, mais qu'il n'en souffre pas; austere sans rudesse; doux sans familiarité, de crainte de se faire haïr ou mépriser. Qu'il leur parle souvent de la vertu. Plus il les avertira de leurs devoirs, moins il sera obligé de les punir. Qu'il ne soit ni colere, ni emporté; mais aussi qu'il ne dissimule point leurs fautes. Simple dans sa maniere d'enseigner; patient, exact, sans trop exiger d'eux; qu'il se fasse un plaisir de respondre à toutes les questions qu'il luy font; qu'il aille mesme au devant, & qu'il les interroge, s'ils ne luy en font pas. Qu'il ne leur refuse point la loüange qu'ils méritent; mais aussi qu'il ne la prodigue pas; car l'un décourage, & l'autre donne une sécurité dangereuse. Quand il les reprend, qu'il ne soit ni amer, ni offensant; rien ne leur donne tant d'aversion pour l'estude, que de se voir continuellement [p. 88; II, 2] gronder avec un air chagrin, qu'ils prennent pour un esprit de haine. Que chaque jour il leur dise quelque chose qu'ils remportent avec eux, & dont ils fassent leur profit. Quoique la lecture leur fournisse assez de bons exemples, on fait encore plus de vive voix; particulierement un maistre que des enfans bien nez aiment & honorent: car on ne sçauroit dire combien nous imitons plus volontiers les personnes pour qui nous avons pris de l'estime & de l'inclination. Qu'il ne souffre pas non plus qu'ils prennent la liberté de se loüer & de s'applaudir ouvertement les uns les autres, comme ils font ordinairement. Il ne faut pas mesme que les plus avancez témoignent trop ce qu'ils pensent, de ce qu'ils entendent dire aux autres. De cette maniere ils ne feront cas que du jugement de leur maistre, & ne croiront avoir réüssi, qu'autant qu'ils auront son approbation. Cette mauvaise coustume de s'entre donner des loüanges sur tout ce qu'ils font, passe aujourd'huy pour un devoir d'honnesteté; mais elle doit estre bannie des escoles bien réglées, comme sentant le théatre, & comme la peste des estudes: car comment veut-on qu'un enfant travaille & se donne de la peine, quand il est sùr que tout ce qu'il dira sera bien reçû? Qu'ils consultent donc uniquement les yeux de leur maistre; par là ils acquereront un discernement juste, & en mesme temps que l'un apprendra à composer, les autres apprendront à bien juger; au lieu que présentement à chaque période on les voit se lever, sortir de leur place, se récrier & battre des mains d'une maniere qui ne convient nullement au lieu ou ils sont. Ils en usent ainsi réciproquement entre eux, & c'est de là qu'ils font dépendre tout le succès de leurs pieces. Ensuite ils croyent avoir fait des merveilles; jusques-là qu'enflez de ces vains applaudissemens, si leur maistre ne les loüe pas assez à leur gré, ils ont mauvaise opinion de luy. Mais que luy-mesme aussi se contente d'estre écouté avec attention & modestie. C'est à ses disciples à rechercher son approbation, & non pas à luy à rechercher l'approbation de ses disciples. Cependant il peut examiner l'impression que fait ce qu'il dit sur chacun d'eux; & quand il trouvera qu'ils sentent ce qui est bon, qu'il en ait de la joye par rapport à eux, plus que par rapport à luy.

Je n'aime pas non plus que des enfans soient allis [p. 89; II, 3] pesle-mesle avec de grands garçons; car bien qu'un maistre tel que nous le supposons, soit fort capable de contenir les plus licentieux, il est encore plus sur de ne pas exposer la foiblesse des uns à la témérité des autres. Ce n'est pas assez d'estre exempt de crime, il ne faut pas mesme que l'on en puisse estre soupçonné. J'ay cru devoir dire cela en passant; car que le maistre & les enfans soient éloignez des derniers desordres, c'est ce qu'il n'est pas besoin de recommander. Certainement quiconque a l'imprudence de mettre son fils entre les mains d'un homme, qu'il sçait estre vicieux, peut bien compter que la peine que nous prenons icy pour son éducation est dès là fort inutile.

CHAPITRE III. S'il faut donner d'abord d'excellens maistres aux enfans.

Je ne croy pas devoir passer sous silence la prévention où je vois bien des gens, qui encore à l'âge où l'on a coustume de mettre les enfans à l'estude de l'éloquence, s'imaginent qu'il n'est pas nécessaire de leur donner d'abord le professeur le plus habile; qu'on peut les tenir quelque temps à une escole de moindre réputation, & qu'un maistre d'une capacité médiocre est plus propre dans ces commencemens; par la raison que ne disant rien de trop relevé, il se fait mieux entendre: qu'on l'imite mesme plus aisément, & qu'il essuye plus volontiers le dégoust des prémiers principes, trop humiliants pour un maistre d'un mérite plus distingué. Mais je n'auray pas grande peine à faire voir au contraire qu'il est beaucoup mieux de puiser d'abord dans les sources les plus pures; que rien n'est si difficile que de corriger des deffauts où l'on a esté élevé & qu'un habile homme qui succede à ces demi sçavans a toûjours deux peines pour une; celle de faire oublier à un enfant ce qu'il avoit appris, qui est la plus grande, & celle de l'instruire de nouveau. Aussi raconte-t-on qu'un fameux93 joüeur de flate, qui vivoit du temps d'Alexandre, prenoit une fois plus de ceux qui venoient à luy après avoir appris à joüer d'un autre. On se persuade donc deux [p. 90; II, 3] choses qui sont également fausses: la prémiere, qu'un maistre médiocrement capable suffit dans ces prémieres années. Avec un bon estomac on digere tout. Voila leur raisonnement. Cette extrême sécurité, quoique toujours blamable, se pourroit souffrir en quelque façon, si le peu que montrent ces sortes de maistres, ils le montroient bien; mais le mal est qu'ils enseignent tout de travers. La seconde erreur & ou l'on tombe encore plus communément, c'est de croire qu'un homme distingué par son mérite, ne s'abbaisse point à de si petites choses, soit qu'il ne daigne pas en prendre la peine, ou qu'il ne le puisse. Pour moy, dès qu'il ne le veut pas, je ne le mets plus au nombre des maistres; mais je maintiens que plus il a d'habileté, plus il est capable d'enseigner les petites choses, comme les grandes, s'il en a la volonté: Prémierement, parce qu'un homme qui surpasse les autres en éloquence, sçait apparemment mieux que personne les moyens de l'acquerir. En second lieu, parce qu'icy la méthode dont on se sert, fait infiniment, & qu'un bon maistre l'a meilleure qu'un autre. Enfin c'est ce qu'il n'est pas possible, que qui excelle dans les grandes choses, soit un ignorant dans les plus petites. J'aimerois autant dire que Phidias représenta admirablement Jupiter; mais qu'un autre auroit mieux réussi aux ornemens de sa statuë, ou qu'un orateur ne sçait pas parler, ou qu'un médecin qui possede parfaitement son art ne sçauroit guérir de legeres maladies. Quoy donc? dira quelqu'un, n'y a-t-il pas une éloquence dont l'élevation passe de beaucoup la foible intelligence des enfans? Je l'avoüe; mais ce maistre, je le suppose sage autant qu'éloquent; je suppose qu'il sçait son mestici, & qu'il s'accommodera a la portée de son disciple. Comme un homme qui marche d'une vistesse extraordinaire, & qui venant à rencontrer un enfant, fait une partie du chemin avec luy; il luy donne la main, il se modere, & ne va pas si viste que cet enfant ne puisse suivre.

Adjoutez que les choses deviennent bien plus claires & plus aisées à entendre, lorsque c'est un sçavant homme qui les explique. En effet, la prémiere qualité de l'éloquence, c'est la clarté; & moins l'on a d'esprit, plus on fait d'effort pour se guinder & pour s'estendre; comme ces petits hommes qui se dressent sur le bout des pieds, pour paroistre plus grands, [p. 91; II, 4] & comme les plus foibles sont toujours ceux qui font le plus de menaces; car je suis persuadé que l'enflure, le faux brillant, la délicatesse affectée, & tous les deffauts qui semblent approcher de quelque vertu, marquent la foiblesse de l'esprit, & non pas la force; de mesme que ces visages boussis sont une marque de mauvaise santé, non pas d'embonpoint; & de mesme qu'on s'égare d'ordinaire dès que l'on quitte le droit chemin. Concluons donc que moins un maistre a d'habileté, plus il est obscur.

Je n'ay pas oublié que dans un endroit de mon premier livre, en montrant combien les escoles publiques sont préférables aux maisons particulieres, j'ay dit que les enfans imitent plus volontiers leurs compagnons, parce qu'ils y trouvent plus de proportion; ce qui semble contredire ce que j'avance présentement: mais au contraire c'est pour cela mesme qu'on ne peut leur donner d'abord un trop excellent maistre. Comme ses disciples seront mieux instruits, ils ne diront rien qui ne puisse servir de modele aux nouveaux venus: & s'il leur échappe de faire des fautes, ils seront redressez aussi-tôt; au lieu qu'un ignorant laisse passer mille choses vicieuses, qu'il les approuve mesme, & son approbation entraîne celle de toute une classe. Cherchons donc toujours non seulement le plus vertueux, mais le plus sçavant, tel qu'estoit l'illustre maistre94 d'Achille, également capable d'enseigner à bien parler & à bien faire.

93.  Timothée.

94.  Phœnix, dont Homere parle au neuviéme livre de l'Iliade.

CHAPITRE IV. Par quels exercices doit commencer le maistre de Rhétorique.

Je vais dire maintenant par quelle sorte d'exercice je suis d'avis que les Rhéteurs commencent, & je viendray ensuite à ce qui compose proprement l'art de la Rhétorique. Mon sentiment est que ces maistres exercent d'abord un enfant sur ce qui approche le plus de ce qu'il a appris chez les grammairiens; par exemple, sur des narrations. On en [p. 92; II, 4] distingue de trois sortes, sans compter celle qui est en usage au barreau, l'une fabuleuse, qui n'a ni vérité, ni apparence de vérité, & dont on se sert dans les tragédies & dans les poëmes: l'autre feinte, mais vray-semblable, qui fait le sujet des comédies: la troisiéme historique, qui est le recit d'une chose réellement arrivée. Comme nous avons laissé les deux prémieres aux grammairiens, il s'ensuit que le rhéteur doit commencer par des narrations historiques, qui sont d'autant plus solides qu'elles sont plus vrayes. A l'égard de la maniere de narrer, nous en donnerons des regles, lorsque nous traiterons du genre judiciaire. Il suffit d'avertir icy qu'elle ne doit point estre seiche, & d'un style qui n'ait pour ainsi dire ni sue ni nourriture; car qu'estoit-il besoin de tant de peine & d'estude, s'il ne falloit qu'exposer les choses toutes nuës, sans grace & sans ornement? Mais aussi qu'elle ne soit point embarassée, ni trop fleurie, ni chargée de descriptions étrangeres, comme sont les narrations des poëtes, que plusieurs se donnent la liberté d'imiter: l'un & l'autre est un defaut; le prémier pourtant, qui marque disette & stérilité, est pire que le dernier, qui est causé par trop d'abondance & de richesse. Car il ne faut ni exiger ni attendre un discours parfait d'un enfant; mais j'augurerai bien d'un esprit fécond, qui sçait produire de luy-mesme, & faire de nobles efforts, dust-il quelquefois se laisser emporter. En un mot à cet âge je ne hai point de trouver quelque chose à retrancher. Je veux mesme qu'un maistre comme une bonne nourrice, plein d'indulgence pour ses tendres éleves, leur donne de la nourriture abondamment, & les laisse se remplir de ce qu'il y a de plus agréable & de plus fleuri, comme d'un lait délicieux. Ils en auront deslors, s'il faut ainsi dire, plus de chair, & un corps mieux nourri, qui s'affermira de luy-mesme avec le temps. Cependant c'est un présage de force & la marque d'une bonne constitution; au lieu qu'un enfant qui a toutes les parties formées de si bonne heure, est menacé de maigreur & d'infirmité dans la suite. Permettons-leur donc de s'egayer un peu, de prendre quelques hardiesses, d'inventer & de se plaire dans ce qu'ils inventent; quoique leurs productions ne soient encore ni chastiées, ni justes. On remedie aisément au trop d'abondance, mais la stérilité est un mal sans [p. 93; II, 4] remede. J'aurai peu d'espérance d'un enfant dont on ne connoist l'esprit que par les marques qu'il donne de jugement. Je veux trouver amplement de matiere, & au delà de ce qu'il en faut, le temps la resserrera assez; la raison comme une lime en ostera, le fréquent usage la diminuëra, pourvû qu'il y ait du superflu, & assez de prise pour souffrir la lime ou le marteau: or il y en aura, si dès le commencement nous ne tirons pas une lame si mince & si foible, qu'elle rompe au moindre effort que nous ferons, pour graver dessus, ou pour la polir. Ceux qui ont lu Ciceron, sçavent bien que je ne fais que suivre icy son sentiment: Voicy comme il s'en explique au second livre de l'Orateur. Je veux, dit-il, qu'un jeune homme donne carriere à son esprit, & qu'il montre de la fecondité. Evitons donc soigneusement ces maistres, dont la maniere d'enseigner est si maigre & si séche: ils ne sont pas moins à craindre, sur tout pour les enfans, que le sont ces terres arides & bruslées pour de jeunes plantes. Un jeune homme entre leurs mains rampe toujours, & n'ose rien hazarder au dessus de la portée la plus commune: ce n'est que maigreur, au lieu de santé; & ce qu'ils appellent jugement, est pure foiblesse. Ils se persuadent qu'il suffit d'estre exempt de deffauts; mais par là-mesme ils tombent dans un grand deffaut, qui est de manquer absolument de force: Je n'aime pas mesme que ces jeunes esprits viennent sitost à maturité; comme il ne faut pas que le vin ait toute sa force, dès qu'il est dans la cuve, si on veut qu'il résiste au temps, & que les années le rendent meilleur.

Je dois avertir aussi que rien n'abbat si fort l'esprit des enfans, que d'avoir un maistre trop sévere & trop difficile à contenter; car ils se chagrinent, ils se désesperent, & ils prennent enfin l'estude en aversion; ou, ce qui leur nuit autant, la frayeur qu'ils ont de dire mal, les glace à tel point, qu'ils ne tentent pas mesme de bien dire. Imitons les vignerons, qui épargnent la vigne, tandis qu'elle est encore tendre; ils se donnent bien de garde de la tailler: c'est qu'ils sçaient qu'elle appréhende le fer, & qu'elle ne peut souffrir la moindre blessure. Qu'un maistre commence donc par se rendre agréable, & qu'il sçache que les remedes qui sont murellement amers, ont besoin d'une main secourable que [p. 94; II, 4] les adoucisse. Loüer un endroit, faire semblant d'approuver l'autre: changer celuy-cy, & dire pourquoy on le change; raccommoder celuy-là, en y mettant un peu du sien: voila comme il s'y doit prendre. Il sera bon quelquefois de leur dicter des matieres toutes digerées, qu'ils n'ayent qu'à remplir, & qu'ils regardent ensuite avec des yeux de complaisance, comme un ouvrage dont ils s'attribuent toute la gloire. Mais si leur composition est tellement negligée qu'il n'y ait pas moyen de la corriger, ce que l'on peut faire alors, & dont je me suis bien trouvé, c'est de reprendre la mesme matiere, de l'expliquer plus au long, & de la leur faire travailler tout de nouveau, en leur disant qu'on la peut encore mieux traiter qu'ils n'ont fait: car rien ne soustient les estudes comme l'espérance du succès. Remarquons aussi qu'une chose est loüable en l'un qui seroit blasmable en l'autre; on demande aux uns plus, aux autres moins, selon qu'ils sont plus ou moins avancez. Pour moy, quand je voyois des enfans qui égayoient un peu trop leur style, & dont les pensées estoient plus hardies que solides; quant à présent, leur disois-je, cela est bien; mais il viendra un temps que je ne vous permettrai pas ces libertez. De la sorte, ils se trouvoient flattez du costé de l'esprit, sans que leur jugement y pust estre interessé.

Je reviens à mon sujet. Qu'ils travaillent leurs narrations avec tout le soin possible; car j'approuve fort qu'au commencement, pour leur apprendre à s'expliquer, on les oblige à répéter ce qu'ils ont entendu, & à rendre une exposition, en la reprenant tantost par un endroit, tantost par l'autre. Soit qu'ils ne soient pas encore capables d'autre chose, ou qu'ils commencent à développer leurs idées, cet exercice sert du moins à leur assurer la mémoire. Mais du moment qu'on est parvenu à leur enseigner la maniere de faire un discours juste & exact, de souffrir alors qu'ils s'accoustument à parler sur le champ, & à dire tout ce qui leur vient dans l'esprit, sans se donner le loisir d'y faire la moindre réfléxion, c'est l'effet d'une ostentation ridicule. Voilà pourtant ce qui fait plaisir aux parens. Sots & ignorans, qui ne voyent pas que cette vaine joie qu'ils ont, engendre dans leurs enfans le mépris du travail, l'impudence, l'habitude de débiter hardiment des [p. 95; II, 4] sottises, &, ce qui a souvent ruiné des progrès considérables, beaucoup d'orgueii & de présomption. Chaque chose aura son temps, & cette facilité de parler sans préparation sur toute sorte de sujets, ne sera pas oubliée dans mon ouvrage. Cependant c'est bien assez qu'un enfant avec tout le soin & toute l'application dont il est capable, vienne à bout d'escrire raisonnablement, qu'il s'exerce à cela, & qu'il s'y accoustume. Celuy-là enfin parviendra à ce que nous cherchons, ou du moins en approchera, qui songera plutost à bien parler, qu'à parler facilement.

Après les narrations, suit la maniere de les establir ou de les réfuter. Ce qui se pratique non seulement dans des sujets fabuleux, & tirez des poëtes, mais aussi dans certains traits d'histoire; comme lorsqu'on examine, s'il faut croire ce que l'on raconte d'un corbeau qui vint se percher sur la teste de Valerius, pour le servir de son bec & de ses aisles contre un Gaulois, qui l'avoit desllé à un combat singulier: ce sera là une ample matiere de parler pour & contre. Il en sera de mesme de ce serpent, dont on dit que Scipion prit naissance; de mesme aussi de la louve de Romulus, & de ces fréquens entretiens de la nymphe Egerie avec Numa. Pour ce qui est des histoires grecques, elles ne sont gueres moins remplies de fables que la poësie. On fait aussi les mesmes difficultez sur le temps & le lieu où l'on prétend qu'une chose s'est passée, quelquefois mesme sur les personnes. Tite-Live & les autres historiens sont pleins de ces doutes; car il est rare qu'ils s'accordent ensemble.

Ensuite un enfant s'éleve insensiblement jusqu'à loüer les grands hommes, & à blasmer ceux qui se sont rendus odieux par leurs méchantes actions; d'ou il retire plus d'un avantage: car outre qu'une matiere si abondante & si variée est fort propre à exercer l'esprit, la considération du bien & du mal, & des suites de l'un & de l'autre, forme les mœurs. On acquiert la connoissance d'une infinité de choses; on se remplit la mémoire de mise exemples, qui sont d'un secours prodigieux dans tous les genre, de causes que l'on traite. De là naist une autre sorte d'exercice à peu près semblable, mais qui a beaucoup plus d''art. On fait le parallele de deux hommes que se vice ou la vertu a rendus fameux; on les [p. 96; II, 4] compare ensemble; on examine qui des deux a esté le plus loin dans l'un ou dans l'autre; on ne parle pas seulement en général de leurs bonnes ou mauvaises qualitez; on les mesure, on les pese. Mais comme ce qui regarde la loüange & le blasme fait proprement la troisiéme partie de la Rhétorique, nous en parlerons plus amplement ailleurs.

Pour ce qui est des lieux communs, je dis ceux où sans désigner personne, on se déchaisne contre les vices, par exemple, en général contre un adultere, contre un joüeur de profession, contre un débauché; ils sont si essentiellement liez avec les actions du barreau, qu'il ne faut que les appliquer à quelqu'un pour en faire de vrayes accusations. Cependant on peut descendre du genre à l'espece; comme si vous supposez un adultere qui a perdu la vuë, un joüeur qui s'est ruiné, un vieillard amoureux. Quelquefois aussi on prend la deffense de ces vices; car pour exercer son esprit, on parle en faveur de l'amour & de la débauche. On défend un parasite, on excuse enfin ce qu'il y a de moins excusable; mais en palliant le crime on ne prend point le parti du criminel.

Certaines theses fournissent encore beaucoup à l'éloquence, particulierement celles qui naissent de la comparaison d'une chose avec une autre Par exemple, si la vie champestre est préferable à celle qu'on mene à la ville; si l'homme ce guerre acquiert plus de gloire que le furisconsulte? & l'on n'en tire pas peu de secours dans les delibérations & dans les plaidoyers. On en peut juger par l'oraison de Ciceron pour Murena, où cette derniere est traitée fort au long. Celles qui suivent sont presque uniquement du genre délibératif, s'il est avantageux de se marier, s'il faut briguer les charges? Car faites-en l'application, elles deviennent des déliberations très-sérieuses. Je me souviens que mes maistres nous exerçoient sur des matieres qui nous faisoient plaisir, & qui avoient aussi leur utilité: c'estoit une sorte de question qui estoit toute fondée sur des conjectures. Pourquoy les Lacédemoniens representent Venus armee? Pourquoy on depeint l'amour sous la figure d'un enfant; pourquoy on luy donne des aisies, des stoches, & un flambeau? Nous taschions de pénétrer l'intention & la pensée de l'auteur: sorte de [p. 97; II, 4] preuve à laquelle on est souvent obligé de recourir dans les affaires civiles.

A l'égard de ces autres lieux communs, s'il faut toûjours s'en rapporter aux témoins, si l'on doit croire sur de légeres preuves, il est si clair qu'ils appartiennent au genre judiciaire: que des orateurs de réputation les travaillent à loisir, & les apprennent par cœur, afin d'en parer leurs discours, lorsque l'occasion s'en présente, & qu'ils ont à parler sur le champ. En quoy il me paroist qu'ils se deffient étrangement d'eux-mesmes; car je ne puis m'en taire plus long-temps. Comment un orateur trouvera-t-il le point essentiel d'une cause qui a des faces différentes & toûjours nouvelles? comment pourra-t-il répondre aux objections de la partie adverse, satisfaire dans le moment à une difficulté imprévûë, interroger à propos un témoin, s'il a besoin de tant de préparation pour dire ce qu'il y a de plus commun, & de plus ordinaire dans la pratique du barreau? N'est-ce pas une nécessité que ce magasin de pieces surannées, cause du dégoust à ceux qui les entendent, comme des mets réchauffez que l'on serviroit une seconde fois; & que ces orateurs se couvrent de honte eux-mesmes, par la surprise où l'on est de retrouver ces vieilles parures qu'ils étallent par tout, comme un Noble mal aisé, qui pauvre & glorieux tout ensemble, met à toute sorte d'usages ses misérables antiquailles. Adjoutez à cela qu'il n'y a point de lieu commun, si commun qu'il soit, qui puisse bien quadrer avec la cause, s'il n'a un rapport naturel à la question principale; autrement il paroistra toûjours emprunté, & grossierement appliqué au sujet; soit à cause qu'il est fort différent des autres endroits, soit parce qu'il est tiré de loin, & que ce n'est pas la nécessité, mais la commodité qui fait qu'on s'en sert. J'en dis autant des digressions où l'on se jette, afin de pouvoir placer une belle pensée. Tout cela n'est loüable qu'autant qu'il naist du sujet que l'on traite: hors de là il n'y a rien de beau. L'expression la plus heureuse, si elle ne va au but, & ne tend au gain de la cause, est au moins superfluë, & souvent nuisible. Mais mettons fin nous-mesmes à cette digression, & revenons à nostre sujet.

Il reste encore un genre d'essay, mais beaucoup plus difficile, & qui demande presque autant d'éloquence & [p. 98; II, 4] d'habileté que l'ouvrage le plus considerable: c'est de faire l'éloge ou la censure des loix; ce qui appartient tantost au genre délibératif, tantost au judiciaire, selon le droit & les différentes coustumes des nations: car chez les Grecs le Legislateur estoit cité devant les Juges. Au contraire chez les Romains on convoquoit le peuple, l'orateur montoit à la tribune, & parloit pour ou contre la Loy. De quelque façon que cela se pratique, les préceptes qu'on peut donner là-dessus sont en petit nombre, & presque surs. Il faut en prémier lieu distinguer trois sortes de Droit, le Droit sacré, le Droit public, & le Droit particulier: cette division sert à rendre une Loy recommandable, lorsque par une espece de gradation l'orateur fait voir prémierement que c'est une Loy, secondement que c'est une Loy publique; & enfin que c'est une Loy qui regarde la Religion & le culte des Dieux. A l'égard des raisons qu'il peut y avoir de rejetter une Loy, elles sont, pour ainsi dire, sous la main de tout le monde: car ou l'on conteste l'autorité du Legislateur, comme il arriva à l'occasion de P. Clodius, qu'on accusoit de n'avoir pas esté créé Tribun du peuple dans les formes; ou l'on attaque les deffauts de formalité qui se trouvent dans la Loy: par exemple, si elle a esté portée un jour deffendu; si l'on a manqué de la faire proclamer pendant trois jours de marché, comme c'est la coustume; si elle a passé malgré les oppositions qu'on y a faites, malgré quelque autre obstacle légitime: enfin si elle est contraire à quelqu'une des anciennes Loix. Mais cecy ne regarde pas les prémiers essais dont je parle, car ils font abstraction des personnes, du temps, & des autres circonstances particulieres. Quant aux autres considérations, elles sont à peu près les mesmes, soit que le sujet sur lequel on escrit soit véritable, soit qu'il soit purement inventé: car le deffaut d'une Loy est dans les mots, ou dans les choses. On examine donc l'un & l'autre; les termes dans lesquels elle est conçuë; s'ils sont assez significatifs; s'ils n'ont rien d'équivoque; les choses qu'elle prescrit; si elle ne se contredit point elle-mesme; si elle doit obliger le public, ou seulement les particuliers. Mais on examine sur tout si elle est honneste ou utile; ce qui souffre bien des distinctions. Pour moy sous le terme d'honneste, je comprens la justice, la piété, la religion, & les [p. 99; II, 4] autres vertus semblables. Le mot de Justice a besoin aussi de quelque discussion; car la question roule ou sur la nature d'une action, si elle mérite chastiment ou récompense, ou bien sur la qualité de la récompense ou du chastiment, qui sont blasmables dès qu'ils ne sont pas proportionnez. L'utilité aussi se prend tantost de la nature de la Loy, & tantost de la circonstance du temps: on examine encore si ces loix sont possibles, & s'il est à croire qu'on les observera. Il y en a que l'on condamne toutes entieres, d'autres dont on ne condamne qu'une partie. Nous avons des exemples de l'un & de l'autre dans les harangues des plus célebres orateurs. Je sçay aussi qu'il y a des Loix qui n'obligent que pour un temps. Elles sont faites pour donner pouvoir à quelqu'un de commander les armées, d'obtenir des charges & des honneurs. Telle estoit la Loy que le Tribun Manilius porta en faveur de Pompée, & que Ciceron deffendit avec tant de force; mais ce n'est pas icy le lieu d'en parler; car elles se deffendent ou s'impugnent par la nature des choses dont il s'y agit, & non par ces réfléxions, qui sont communes à toutes les loix.

Voilà sur quoy les anciens s'exerçoient à bien parler, mais en suivant seulement la maniere de la Dialectique; car de composer des harangues sur des sujets imaginez, à l'imitation de celles qui se font au barreau, & dans les délibérations publiques, c'est ce que les Grecs n'ont connu qu'environ le temps de Demetrius de Phalere. Je ne sçay pas bien si c'est luy qui en a introduit l'usage; & ceux qui l'assurent le plus hardiment n'en sçauroient donner une bonne preuve. Pour les Latins, Ciceron nous apprend qu'ils ont commencé d'avoir des maistres d'éloquence sur les derniers temps de Lucius Crassus; & parmi eux Plotius est celuy qui a tenu le premier rang.

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CHAPITRE V. De la lecture des Orateurs & des Historiens chez le maistre de Rhétorique.

Je parlerai bientost de la maniere de faire ces sortes de discours; mais nous n'en sommes encore qu'aux prémiers élemens de la Rhétorique, & c'est le lieu de donner un conseil qui est d'une extrême importance pour les enfans. Comme j'ay dit que le grammairien devoit leur expliquer les poëtes, aussi faut-il que le Rhéteur leur donne la connoissance des orateurs & des historiens, mais sur tout des orateurs, en les lisant avec eux. Pour moy je ne prenois cette peine que pour un petit nombre d'enfans, dont l'âge sembloit exiger cela, & dont les peres me l'avoient demandé en grace. Ce n'est pas que je n'en connusse bien deslors l'utilité; mais je n'osois m'écarter si fort de l'ancienne maniere; outre que la pluspart estoient déja assez avancez pour n'avoir pas besoin d'un tel secours, & pour me suivre d'eux-mesmes. Mais quand mesme j'aurois acquis de nouvelles lumieres, je n'aurois pas honte de l'avoüer & d'en faire part au public. A l'égard de la lecture que je recommande icy, je sçay que présentement en Gréce les Rhéteurs y donnent leurs soins, non pas à la vérité toûjours par eux-mesmes, mais par des gens qu'ils ont sous eux pour les aider.

Il est certain que de lire un auteur avec un enfant, seulement pour luy apprendre à lire aisément & correctement le texte, ou mesme pour luy apprendre la force des mots, si par hazard il s'en rencontre quelqu'un qui mérite une attention particuliere, il est certain, dis-je, que c'est fort au dessous de la profession des Rhéteurs: mais de luy faire sentir les beautez d'une harangue, ou bien les deffauts, lorsqu'il s'en trouve, c'est proprement l'affaire d'un homme qui se donne pour maistre d'éloquence, & un devoir dont il ne peut raisonnablement se dispenser: car je ne demande pas qu'on lise avec chacun en particulier, tous les livres qu'il luy prendroit [p. 101; II, 5] fantaisie de lire; c'est au maistre d'en ordonner, de choisir un auteur, de nommer ensuite un enfant pour en faire la lecture, tantost l'un, tantost l'autre, chacun à son tour, & d'obliger les autres à écouter, afin qu'ils apprennent en mesme temps à bien prononcer. Cette maniere me paroist la plus utile & la plus commode. Ensuite un maistre expliquera le sujet du plaidoyer, car le reste en deviendra plus aisé à entendre. Il expliquera les endroits difficiles, & ne laissera rien passer sans faire quelque remarque & sur l'invention & sur l'élocution. Il fera observer dans l'exorde comment on se rend les Juges favorables; quelle clarté il y a dans la narration, qu'elle brieveté, quel air de sincerité, quel dessein quelquefois, & quel artifice; (car icy le secret de l'art n'est gueres connu que des maistres de l'art,) quel ordre ensuite & quelle justesse dans la division; comme dans les argumens l'orateur est subtil, vif, & serré, comme il est aussi tantost véhément & sublime, tantost au contraire doux & insinuant: quelle force & quelle violence il met dans ses invectives, quel sel & quel agrément dans ses railleries; enfin comme il remuë les passions, comme il se rend maistre des cœurs, comme il tourne l'esprit des Juges selon qu'il luy plaist. De là passant à l'élocution, il leur fera remarquer le choix, l'élegance, la noblesse des expressions; en quelle occasion l'amplification est loüable, & quelle est la vertu opposée, la beauté des métaphores, les différentes figures de la diction, ce que c'est qu'un style coulant & périodique, mais pourtant masle & nerveux.

Il ne sera pas inutile aussi d'examiner avec eux certaines pieces, qui sont pleines de deffauts, & que le mauvais goust du siecle fait qu'on admire, d'en faire une critique exacte: combien de choses impropres, obscures, enflées, basses, rampantes, pueriles, affectées, qui non seulement ont une approbation presque générale, mais qui ne l'ont que parce qu'elles sont mauvaises: car un discours droit & sensé, qui n'a rien que de naturel, n'est d'aucun mérite, on n'y trouve point d'esprit. Mais ce qui est recherché, détourné, & hors de la droite raison, voilà ce que l'on admire aujourd'huy. C'est ainsi que quelques-uns ont plus de goust pour des monstres, pour des corps contrefaits & d'une figure extraordinaire, que pour ceux qui possedent tous les avantages convenables à la [p. 102; II, 5] nature humaine. Et c'est ainsi que nous en voyons d'autres qui se laissent séduire par une vaine apparence. Ils seront beaucoup plus touchez d'un visage fardé, d'une beauté artificielle, peinte de couleurs étrangeres ou parée de faux cheveux, que de toutes les graces que donne l'innocente nature; comme si la beauté du corps pouvoit venir de la dépravation des mœurs.

Mais il ne faut pas qu'un maistre se contente simplement de faire ces refléxions. Je veux qu'il interroge souvent ses disciples, & qu'il éprouve leur jugement; c'est le moyen qu'ils se tiennent toûjours prests à répondre, qu'ils ne laissent rien échapper de ce qu'on leur dit, & qu'ils arrivent enfin au point d'inventer d'eux-mesmes, & de se faire une juste idée des choses: car que prétendons-nous en les enseignant, sinon de les mettre en estat de pouvoir enfin se passer de maîtres? J'ose dire que ce soin leur sera plus utile que tous les préceptes, qui sans doute ne laissent pas de servir beaucoup. Mais dans cette vaste estenduë des arts & des sciences, il n'est gueres possible de descendre à toutes les especes particulieres que l'occasion ou le hazard fait naistre tous les jours. On a escrit de l'art militaire; on en a donné des principes généraux; mais il sera bien plus utile de sçavoir ce qu'un Capitaine a fait en tel lieu, en telle conjoncture, & si cela luy a réussi ou non: car en toutes choses l'expérience est un grand maistre, & l'emporte infiniment sur la théorie. Un maistre pour servir de modele à ses disciples, prononce luy-mesme des discours de sa composition. Est-ce que la lecture de Demosthene & de Ciceron ne leur sera pas encore plus profitable? Il corrige publiquement les fautes qu'ils font dans leurs pieces. Est-ce qu'une critique comme celle dont je viens de parler, fera moins d'impression sur eux? Non seulement elle fera plus d'impression; mais elle leur sera mesme plus agréable: car nous voulons qu'on ménage nostre amour propre, & nous aimons mieux voir reprendre les deffauts d'autruy que les nostres. J'aurois encore bien des choses à dire là-dessus; mais on sçait assez combien le conseil que je donne est important. Je souhaite seulement qu'on prenne aussi volontiers la peine de le suivre, que l'on comprendra aisément de quelle utilité il est. [p. 103; II, 5] Il ne reste plus qu'à sçavoir quels auteurs il faut lire les prémiers. C'est une question que l'on a coustume de proposer icy, & à laquelle il n'est pas fort difficile de répondre. Les uns veulent que l'on commence par les moindres auteurs, parce qu'ils sont plus aisez: les autres croyent que les escrivains les plus fleuris sont plus conformes à l'esprit des enfans. Pour moy je tiens qu'il faut lire les meilleurs & dès le commencement, & toûjours; mais il faut choisir d'abord ceux qui ont escrit avec plus de netteté. Ainsi je conseillerai plutost. Tite-Live que Salluste, outre que le prémier a embrassé une genre d'histoire plus considérable; mais pour l'entendre, il faut avoir déja fait quelque progrès. Il me paroist aussi que Ciceron est assez clair pour ceux qui commencent, & qu'il est de plus fort agréable. On le lit non seulement avec fruit, mais avec plaisir, selon pourtant, comme dit Tite-Live, que l'on approche de son caractere.

Mais je recommande icy deux choses: la prémiere, qu'un maistre par une admiration aveugle pour l'antiquité ne souffre pas que des enfans se roüillent dans la lecture des vieux auteurs comme font les Gracques, Caton & les autres de ce temps-là; car ils y prendront une maniere d'escrire dure, séche & barbare. Trop foibles pour atteindre à la force des pensées & à la noblesse des sentimens, ils s'attacheront à l'expression, qui sans doute estoit bonne alors, mais qui ne l'est plus aujourd'huy; & contens d'imiter ce qu'il y a de défectueux dans ces grands hommes, ils seront assez sots pour croire qu'ils leur ressemblent.

Que l'on prenne garde au contraire qu'ils ne s'entestent des modernes, jusqu'à mépriser les anciens, & que charmez des ornemens que ceux-là sement avec profusion dans leurs escrits, ils ne se laissent prendre à cette dangereuse amorce, & ne donnent la préférence à un genre d'escrire qui les flatte d'autant plus, qu'il approche davantage de la puérilité de leur esprit. Mais lorsqu'ils auront le jugement formé & capable de s'en tenir à ce qui est bon, ils pourront lire indifféremment anciens & modernes. La force & la solidité des uns, purgée, si je l'ose dire, des impuretez d'un siecle grossier, donnera du poids & un nouveau lustre à l'élégance de nostre style; & ils trouveront dans les autres, des qualitez qui ne sont pas [p. 104; II, 6] non plus à mépriser: car enfin la nature ne nous a pas faits de pire condition que les anciens. Mais nous avons changé de goust, & trop amateurs de ce qui flatte, nous avons porté le raffinement & la délicatesse plus loin qu'il ne falloit; ainsi ils ne nous ont pas tant surpassez en esprit qu'en courage & en austérité. Il faut donc faire choix de ce qu'on lit, & discerner le bon du mauvais, qui souvent sont meslez. Qu'il y ait eu de nos jours d'excellens escrivains, non seulement je l'avoüe; je le soustiens mesme: mais de sçavoir juger quels ils sont, c'est ce qui n'appartient pas à tout le monde. Il est plus sur d'imiter les anciens, dust-on quelquefois s'y tromper; c'est pourquoy je conseille de ne pas lire sitost les modernes, de crainte qu'on ne les imite, avant que de connoistre ce qu'ils valent.

CHAPITRE VI. Des matieres de composition, & de la maniere de les donner.

Les maistres se conduisent encore differemment icy, les uns en donnant une matiere d'amplification à des enfans, non contents de la partager en certains points, s'estendent sur chaque point; ils luy assignent ses preuves, ses mouvemens, ses figures. Les autres leur donnent un sujet, & l'ébauchent legerement, sans division, sans preuve, laissant le tout à leur choix & à leur industrie. Mais après qu'un enfant a lû son discours; ils reprennent ce qu'il a obmis, & traitent quelques endroits, comme s'ils avoient eux-mesmes à les prononcer en public. Ces deux manieres sont bonnes, & je ne sépare point l'une d'avec l'autre. Mais s'il faut opter, j'aimerois mieux enseigner d'abord à des enfans le chemin qu'ils doivent tenir, que d'attendre qu'ils se soient égarez, pour les y remettre. Prémierement, parce qu'ils ne sont pas toûjours fort attentifs, lorsqu'on corrige leurs fautes: au lieu qu'une division juste dirige leurs pensées & leur style. Secondement, parce qu'un maistre est écouté plus volontiers lorsqu'il [p. 105; II, 7] enseigne, que lorsqu'il reprend; sur tout dans un siecle comme le nostre, où les jeunes gens sont si délicats, que le moindre avis les blesse & les revolte. Cependant on n'est pas moins obligé de relever leurs fautes; car il faut avoir égard au plus grand nombre, qui prendroit pour bon, ce qu'un maistre ne blasmeroit pas. Mais, comme j'ay dit, il se servira tantost d'une maniere, tantost de l'autre selon l'occasion & le besoin. J'approuve fort que dans les commencemens on leur applanisse les difficultez, qu'on leur donne des matieres aisées & proportionnées à leurs forces. Mais après qu'ils auront passé un temps raisonnable à se conformer aux regles qui leur sont prescrites, il ne faudra plus que les mettre, pour ainsi dire, sur la voye: & ensuite on ne fera pas mal de les livrer quelquefois à leur génie: de crainte qu'en prenant l'habitude de ne rien faire qu'avec l'aide d'autruy, ils ne sçachent pas s'en passer. S'ils réussissent, un maistre n'a presque plus rien à désirer davantage; & si par hazard ils s'écartent, ce sera à luy de les redresser. C'est à peu près ce que nous voyons faire aux oiseaux. Tant que leurs petits ont besoin de leur secours, ils leur apportent à manger: chacun d'eux reçoit regulierement sa portion: sont-ils un peu plus forts, la mere les accoustume à sortir du nid, & leur apprend à voler, en voltigeant elle-mesme à l'entour; elle essaye leurs forces, & lors qu'elle s'en est assurée, elle souffre enfin qu'ils prennent l'essor, & les abandonne à eux-mesmes.

CHAPITRE VII. De ce qu'il faut apprendre par cœur.

Il me paroist qu'il y a une chose qu'il faut absolument changer à la maniere qui se pratique aujourd'huy, de souffrir que des enfans apprennent par cœur tout ce qu'ils composent, & le recitent à certain jour, comme ils font, sans discernement & sans choix. C'est néanmoins ce que les peres exigent particulierement. Ils ne doutent plus que leurs enfans n'ayent beaucoup estudié, lorsqu'ils les voyent souvent prononcer des pieces de leur façon, & ils sont fort contents, parce [p. 106; II, 8] que la diligence est en effet ce qui contribuë le plus à leur avancement. Je conviens qu'ils doivent s'appliquer sur tout à la composition; mais j'aimerois mieux qu'on leur fist apprendre par cœur quelques endroits tirez de nos orateurs, de nos historiens, & de nos autres auteurs qui en valent la peine; car ils exerceront bien mieux leur mémoire sur les ouvrages d'autruy, que sur les leurs propres; & lors qu'ils seront accoustumez à ce pénible exercice, leurs pieces ne leur cousteront plus rien à apprendre. Outre qu'ils se formeront le goust de bonne heure, & que leur mémoire leur fournira sans cesse d'excellens modeles, qu'ils imiteront mesme sans y penser, ils se feront une juste idée de l'éloquence, & ils y rapporteront naturellement tout ce qu'ils feront. Les expressions, les tours, les figures, tout cela naistra sous leur plume, & sortira comme d'une source cachée qu'ils auront en eux. Pleins d'une infinité de bons mots, de sentences, & de choses ingénieuses, ils les pourront citer avec agrément dans la conversation & avec succès dans les plaidoyers: car une citation qui vient à propos, & qui ne paroist point affectée, nous fait souvent plus d'honneur & a plus d'effet que nos propres pensées. Je consens néanmoins qu'on leur permette quelquefois de réciter ce qu'ils ont composé, pour ne pas les frustrer des applaudissemens qu'ils cherchent, & qu'ils envisagent comme la récompense de leurs travaux. Mais on attendra qu'ils ayent limé quelque piece à loisir, afin que ce soit effectivement une récompense, & qu'ils se sçachent bon gré de l'avoir meritée.

CHAPITRE VIII. S'il faut enseigner chaque enfant conformément à son genie.

Ce n'est pas sans raison que l'on regarde comme un mérite considérable dans un maistre, de bien remarquer les différents talents de ses disciples, & de voir à quoy leur naturel les porte; car la nature a mis une variété infinie dans les esprits, aussi bien que dans les corps. Sans sortir de nostre sujet, jugeons-en par ceux qui s'attachent à l'éloquence. Quoique plusieurs se proposent le mesme modele, [p. 107; II, 8] trouverons-nous deux orateurs dont la maniere soit semblable? En second lieu c'est la maxime de la pluspart des maistres, qu'il ne faut que cultiver les bonnes dispositions qu'un enfant apporte en naissant, & l'aider dans les choses pour lesquelles il semble né. Que fait un maistre d'Académie, qui a nombre de jeunes gens chez luy? Il éprouve leurs forces, leurs inclinations, leur adresse, afin de les appliquer au genre d'exercice & de combat auquel il les trouve plus propres. C'est ainsi, dit-on, qu'un maistre d'éloquence doit estudier le caractere d'esprit de chaque enfant & sa maniere d'escrire. L'un en effet l'aura juste & exacte; l'autre véhemente; l'un douce, l'autre picquante; l'un sérieuse, l'autre enjoüée; celuy-cy brillante; celuy-là polie, fine & agréable. Il s'accommodera ensuite à son génie, & le perfectionnera dans la maniere où il excelle; car la Nature quand elle est secondée par nos soins, se fortifie de plus en plus en plus; au lieu que si on mene un enfant par un chemin qu'elle n'a point frayé, non seulement il ne va pas loin, parce qu'elle luy manque au besoin, mais en négligeant les avantages qu'elle avoit mis en luy, on les affoiblit.

Pour moy qui fais profession de dire librement ce que je pense, & de suivre toujours la raison, mesme contre les opinions les plus reçùës, j'avoüe que je ne suis pas tout-à fait de cet avis. Il est vray qu'il faut examiner à quoy les esprits sont propres, & faire choix des estudes & des occupations qui leur conviennent. L'un en effet aura de la disposition pour l'histoire, l'autre pour la poësie, l'autre pour la science du Droit, & il s'en pourra trouver de si grossiers, qu'il vaudra mieux les renvoyer à leur village. Un maistre d'éloquence fera le discernement de tous ces caracteres; de mesme que le maistre d'Academie destinera l'un à la course, l'autre à la lutte; celuy-cy au pugilat; celuy-là à quelque autre exercice de ceux qui composent ces jeux si célebres.

Mais il n'en est pas ainsi de l'Orateur: ce n'est pas assez pour luy de se rendre habile dans une partie de son art, il faut qu'il le possede entierement, quelquepeine qu'il luy en couste. Car s'il suffisoit du naturel, à quoy serviroit l'instruction? Elle deviendroit donc inutile. Qu'un jeune homme ait des deffauts dans l'esprit, qu'il soit empoullé, qu'il affecte une [p. 108; II, 8] fausse délicatesse, comme il n'est que trop ordinaire, luy laisserons-nous suivre son penchant? Qu'il ait un style sec & affamé, pour ainsi dire, ne luy donnerons-nous ni ornement, ni force, ni nourriture? Car s'il y a des qualitez qu'il faut retrancher, pourquoy ne sera-t-il pas permis d'en adjouter? Je ne combats point la nature, je veux qu'on cultive ce qu'elle a mis de bon dans un enfant, bien loin de le négliger; mais je tasche aussi de suppléer ce qu'elle luy a refusé. Isocrate ce grand maistre, qui a si bien écrit & si bien enseigné, comme ses livres & ses disciples en font foy, quand il disoit d'Ephorus & de Theopompus, que l'un avoit besoin de bride & l'autre d'éperon, prétendoit-il qu'un maistre dust s'accommoder au phlegme de celuy-cy, & à la fougue de celuy-là? Ne vouloit-il pas dire au contraire qu'il falloit corriger la lenteur de l'un par la vivacité de l'autre, en les meslant ensemble?

Ces esprits néanmoins qui sont si bornez, je consens qu'on les ménage, & qu'on ne leur fasse point une violence inutile; renfermez dans leur sphere, & uniquement occupez du peu dont ils sont capables, ils y réussiront mieux. Mais s'il se présente un heureux génie en faveur de qui la nature se soit montrée plus libérale, & que nous puissions justement destiner aux nobles emplois du barreau, c'est alors qu'il faudra déployer toutes les richesses de l'art, afin de luy procurer tous les avantages qui peuvent faire un orateur accompli. Il panchera nécessairement pour un genre d'éloquence plus que pour un autre. Mais rien n'empeschera qu'il ne les embrasse tous, & que par son application il ne rende les qualitez acquises, égales aux qualitez naturelles. Ainsi, encore une fois, en use un maistre d'Academie; car pourquoy me servir d'une autre comparaison? Veut-il faire ut athléte parfait? il ne luy apprend pas seulement à se signaler au combat de la lutte ou du ceste, ou du palet; mais il le rend également expérimenté dans toutes ces sortes de combats. Un jeune homme manque absolument de disposition pour quelqu'un de ces exercices? Son maistre se contente de le former à ceux pour lesquels il est né: car il évite sur tout deux inconvénients; le prémier d'exiger de luy plus qu'il ne peut; le second, de le détourner d'une chose qu'il réussit, pour l'appliquer à une autre qu'il feroit moins bien. Mais que ce maistre trouve un homme, [p. 109; II, 9] comme Nicostrate, ce fameux athléte que nous avons vù dans nostre jeunesse remporter en un mesme jour le prix du ceste & de la lutte, il en fera comme luy un homme supérieur & universel.

Or à combien plus forte raison un maistre d'éloquence doit-il prendre ce soin, puis qu'il ne suffit pas à un orateur d'estre ou serré, ou subtil, ou picquant, ou pathetique, & qu'il doit rassembler toutes ces qualitez en sa personne? de mesme qu'un musicien, s'il ne sçait chanter & le dessus & la basse, & généralement toutes les parties, n'est point un excellent musicien; car il en est d'une piece d'éloquence comme d'une lyre, dont on ne joüe parfaitement qu'autant que du juste accord de ses differens sons réunis ensemble, on sçait former cette belle harmonie qui nous enchante.

CHAPITRE IX. Du devoir des enfans envers leurs maistres.

Je me suis estendu sur les devoirs des maistres. Pour ce qui est des enfans, je n'ay qu'une chose à leur recommander, d'aimer ceux qui les enseignent, comme ils aiment les sciences qu'ils apprennent d'eux, & de les regarder comme des peres, dont ils tiennent non la vie du corps, mais la vie de l'ame. De là dépend leur avancement; car avec ces sentimens ils écouteront volontiers leurs maistres; ils les croiront, & n'auront point de plus grande passion que de leur ressembler. Ils se feront un plaisir de venir prendre leurs leçons, ils recevront bien leurs avis, ils seront sensibles à leurs loüanges, & mériteront leur amitié par une sérieuse application à remplir tous leurs devoirs. En effet c'est à eux d'estre soumis & dociles, comme c'est à leurs maistres de les enseigner: l'un ne peut rien sans l'autre. Comme la formation du corps est également l'ouvrage du pere & de la mere, & qu'en vain on ensemence une terre, si elle n'a eu toutes les préparations nécessaires; de mesme l'éloquence ne peut jamais estre bien cimentée que par la parfaite correspondance du maistre & du disciple.

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CHAPITRE X. Des Déclamations & de leur utilité.

Non seulement les prémiers essais dont j'ay fait mention sont considérables par eux-mesmes, mais ils disposent encore à de plus grandes choses, & mesme en font partie. Lors donc qu'un jeune homme s'y sera suffisamment exercé, il pourra commencer à traitter quelques matieres du genre delibératif & du judiciaire. Mais avant que d'entrer dans ces matieres, je dirai mon sentiment en peu de mots sur la conduite qu'il faut tenir dans les Déclamations. C'est de tous les genres d'exercice le plus nouveau, & qui peut estre le plus utile, quand il est bien entendu. Outre qu'il comprend la pluspart des choses dont nous avons parlé, il imite parfaitement la maniere de la tribune & du barreau. Aussi est-il si fort en estime, que bien des gens croyent qu'il suffit seul pour former un orateur. En effet on peut dire que cette sorte de composition renferme toutes les beautez qui se trouvent dans un discours suivi. Cependant elle a tellement changé, que l'ignorance & la licence de nos déclamateurs sont regardées aujourd'huy comme la principale cause de la ruine de l'éloquence; mais ce qui est bon de sa nature, a cela de propre, qu'il est aisé d'en faire un bon usage.

Prémierement donc; que les sujets qu'on invente approchent le plus près qu'il sera possible de la vérité, & que les Déclamations qui sont instituées pour disposer aux actions sérieuses, en soient une peinture fidele; car ces prestiges95, ces réponses d'oracles, ces fléaux imaginaires qui desolent un pays, ces marastres plus cruelles que celles des poëtes tragiques, cent autres choses dont on nous fait de vaines descriptions, tout cela n'a rien de commun avec la pratique du barreau. Quoy donc? ne sera-t-il jamais permis à de jeunes gens de traiter des sujets extraordinaires? de s'abandonner aux saillies d'une imagination échauffée, & d'avoir recours aux fictions pour embellir & pour enfler un peu leur éloquence? Il seroit bien mieux de ne le pas souffrir; mais [p. 111; II, 10] qu'ils s'en tiennent du moins à ce qui est grand, à ce qui est hardi; & qu'ils ne donnent pas dans le ridicule & l'extravagant, comme on voit qu'ils font. Enfin s'il faut avoir quelque indulgence pour nos Déclamateurs, laissons-les se remplir & s'enfler tant qu'ils voudront, pourvû qu'ils sçachent que comme on met certains animaux à l'herbe pendant un temps, & qu'ensuite on leur tire du sang, pour leur rendre le goust de la bonne nourriture avec la santé, ils doivent de mesme non seulement se deffier de leur plénitude, mais en retrancher les superfluitez vicieuses, s'ils veulent que leurs productions soient véritablement saines & vigoureuses; autrement à la prémiere action qu'ils entreprendront, ils verront eux-mesmes l'inutilité de leurs exagérations.

Certainement ce n'est pas sçavoir quelle est la fin des Déclamations, que de s'imaginer qu'on les doit traiter différemment des causes qui se plaident au barreau; car si elles ne servent à nous y préparer, ce n'est plus qu'un ennuyeux verbiage ou une vaine montre plus digne d'un comédien que d'un orateur. En effet, à quoy bon se tourmenter pour gagner l'esprit d'un Juge, où il n'y a point de Juge? Faire le récit d'une chose, dont tout le monde connoist la fausseté? Chercher des preuves pour deffendre une cause sur laquelle personne ne doit prononcer? C'est néanmoins ce qu'il y a de plus supportable en eux: mais de s'échauffer, de se passionner, de porter la colere & la vengeance dans l'ame de ses auditeurs, ou bien d'exciter leurs gémissemens & leurs larmes, en vérité n'est-ce pas se mocquer, si on ne fait servir cette image de guerre comme de prélude à des dangers effectifs?

Il n'y aura donc point de différence entre une déclamation & un plaidoyer? Non, si nous allons au solide. Il seroit mesme à souhaiter que la coustume fust de descendre aux faits particuliers, de nommer les personnes, de feindre des circonstances semblables à celles qui embarassent les affaires, d'employer mesme hardiment les termes de pratique, & de mesler à tout cela le sel de la raillerie, comme font nos orateurs: toutes choses dans lesquelles nous sommes fort novices, lorsque nous venons au barreau, quelque expérimentez que nous soyons dans tout le reste. [p. 112; II, 10] Mais ceux qui cherchent l'éclat dans une Déclamation, peuvent donner quelque chose au plaisir de l'oreille; car ces pieces qui sont faites pour plaire, quoique fondées sans doute sur une vérité, comme sont les Panégyriques, & tout ce qui est du genre démonstratif; ces pieces, dis-je, doivent avoir des fleurs & des graces que n'ont point les plaidoyers, où d'ordinaire l'art est plus caché: au lieu qu'icy non seulement il se manifeste, mais il estale toutes ses beautez pour remplir l'attente de l'auditeur, qui vient à dessein d'entendre un beau discours. Ainsi ce genre d'exercice estant d'un costé l'image de ce qui se passe à la tribune & au barreau, doit s'attacher à la vray-semblance; & de l'autre estant un ouvrage d'apparat, il faut luy donner de la pompe & du lustre. C'est à peu près ce que font les comédiens: ils ne prennent pas tout-à-fait le ton de la conversation, parce qu'il n'y auroit point d'art à cela. Ils ne s'éloignent pas néanmoins beaucoup du naturel, parce que l'imitation en souffriroit; mais ils relevent la simplicité de l'entretien familier, par des manieres qui sont propres au théatre.

Après tout, quoi que nous fassions, ces sujets qui sont purement de nostre invention, auront toûjours leurs inconvéniens, particulierement en ce qu'ils traisnent après eux beaucoup de circonstances, que nous supposons comme il nous plaist. Telles sont celles qui se prennent de la considération de l'âge, ou de la condition, ou des parens, ou des enfans, ou des loix, des mœurs, & des forces d'une Republique, & autres semblables. Souvent mesme le Déclamateur tire les preuves de la fausseté de ces suppositions, comme nous dirons en son lieu; car quoique mon ouvrage ait uniquement pour but d'instruire l'orateur, cependant toutes les fois qu'il se présentera quelque chose qui aura du rapport à ce que l'on enseigne aux escoles, j'en dirai un mot en passant, pour ne laisser rien à desirer au Lecteur.

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95.  C'estoient autant de sujets de Déclamation.

CHAPITRE XI. Si c'est une connoissance necessaire que celle de l'Art Oratoire.

Il nous faut présentement entrer dans cette partie de la Rhétorique, par où ceux qui omettent les choses précédentes ont coustume de commencer. Mais il me semble voir quelqu'un m'arrester dès l'entrée, soustenir que l'éloquence n'a pas besoin de tant d'enseignemens, & content de quelques avantages naturels aidez de ce qui s'apprend aux escoles, & de quelque usage du barreau, nous regarder en pitié, & rire des soins que nous prenons. Il se pourra mesme trouver des professeurs de réputation, qui penseront ainsi; témoin un certain, qui estant interrogé sur ce que c'estoit que figure & que sentence, respondit qu'il n'en sçavoit rien, mais que tout cela se trouvoit dans ses déclamations, quand il le falloit: & cet autre, à qui quelqu'un ayant demandé s'il estoit disciple de Théodore, ou d'Apollodore. Moy, dit-il, j'y vas d'estoc & de taille. En quoy s'il confessa son ignorance, il le fit du moins assez plaisamment. Pour moy je tiens que ceux qui doivent leur succès à un heureux naturel, ont beaucoup de pareils du costé de la négligence, & fort peu du costé de l'esprit. Ils se vantent de travailler de génie, & de ne suivre que leur enthouziasme. Qu'est-il besoin, disent-ils, de preuves & d'arrangement dans un sujet purement inventé? il ne faut que de belles pensées, & les plus hazardées sont les meilleures. Voilà ce qu'on cherche, & ce qui met la presse dans un auditoire. Sur ce fondement vous les verrez se mettre à méditer sur une matiere, sans sçavoir seulement comment s'y prendre: tantost les yeux attachez au plancher, passer quelquefois des jours à attendre que leur esprit soit en humeur d'enfanter quelque chose de grand; tantost excitez par le bruit qu'ils font, comme par des fanfares, changer cent fois de posture, & se donner toute sorte de mouvemens, non pour arranger des mots, mais pour les chercher.

Quelques-uns avant que d'estre convenus avec [p. 114; II, 12] eux-mesmes de ce qu'ils doivent dire, se fixent de certains débuts, ausquels ils prétendent coudre quelque beau morceau. Après y avoir bien resvé, ils voyent la difficulté qu'il y a de les lier ensemble, & désespérant enfin d'y réussir, ils les abandonnent & vassent à d'autres, & puis encore à d'autres qui ont aussi peu de rapport avec leur sujet. Ceux enfin qui s'y prennent le mieux, s'attachent moins au fond de la cause, qu'à des lieux communs, ce qui pourtant ne leur réussit pas mieux; car perdant de vuë le gros de l'ouvrage, ils poussent peut-estre quelques endroits avec assez de force, mais au hazard, sans ordre & sans suite. De là vient que tout leur discours est un tissu de pieces mal cousuës, & une vraye rapsodie, semblable à ces recueils que font les enfans, ou ils jettent tout ce qu'ils ont entendu loüer dans les pieces des autres. Cependant ces Déclamateurs à force de se tourmenter, rencontrent quelquefois de belles pensées, & de bonnes choses; car c'est ainsi qu'ils en parlent: mais les gens les plus grossiers & nos esclaves mesmes disent aussi par fois de bonnes choses. Si cela suffit, je conviens que l'Art Oratoire n'est nullement nécessaire.

CHAPITRE XII. Pourquoy ceux qui ont le moins estudié semblent avoir plus d'esprit que les autres.

C'est une suite de l'abus que je viens de remarquer, de croire que les personnes qui ont le moins d'estude, sont celles qui parlent le mieux, & qui s'expliquent avec le plus de force & de noblesse. Autre erreur, qui vient prémierement du peu de lumieres de ceux qui jugent ainsi, & qui s'imaginent que les choses ou il n'entre point d'art, ont plus de force: ouvrir, délier, amener, n'est rien chez eux en comparaison de rompre, de forcer, d'entraisner. Ils appellent fort, un gladiateur, qui sans jamais avoir appris à faire des armes, se jette teste baissée dans le combat; & un lutteur, qui faisant effort de tout son corps, saisit son homme, & [p. 115; II, 12] s'opiniastre à ne point lascher prise. Ils ne font pas refléxion que celuy-cy est souvent abbattu par ses propres forces; & que celuy-là avec toute sa fougue trouve un adversaire, qui d'une main legere pare ses coups, & luy en porte de mortels.

Cependant il y a en cecy certaines apparences qui trompent naturellement les simples; car la division qui est d'un si grand avantage, semble effectivement affoiblir le discours & les choses qui sont toutes brutes ou mal arrangées, paroissent bien autrement grandes ou nombreuses, que lors qu'elles sont polies ou mises en ordre. De plus il y a entre les vices & les vertus une certaine proximité qui fait que l'on donne le nom de libre au médisant, de hardi au téméraire, & de fécond à celuy qui est diffus. Or un Avocat ignorant est moins retenu; il médit ouvertement au hazard de ce qu'il en peut couster & à sa partie & à luy-mesme: & parce que souvent on prend plaisir à entendre bien des choses que l'on ne voudroit pas dire soy-mesme; de là vient que ces Orateurs se font écouter.

Adjoutez aussi qu'ils sont moins circonspects au choix des expressions: ils ne connoissent pas le danger; ils s'exposent hardiment, & se jettent tout à travers, & cette folle audace leur réussit quelquefois: car à force de chercher ce qui est outré, il se peut bien faire qu'ils attrapent le merveilleux; mais cela est rare & ne compense pas mille deffauts qui s'ensuivent. D'ailleurs ils imposent par une malheureuse fécondité d'esprit; c'est qu'ils disent tout ce qu'ils sçavent, au lieu qu'un habile homme dit précisément ce qu'il doit dire.

Une autre raison, c'est qu'ils ne se font pas un scrupule de s'écarter de leur sujet, & qu'ils se mettent peu en peine de prouver ce qu'ils avancent. Ils ont grand soin d'éviter ces questions & ces preuves que de mauvais connoisseurs trouvent froides. Ils aiment bien mieux flatter l'oreille de leurs auditeurs par tous les rafinemens de la plus fausse éloquence; c'est de quoy ils s'occupent uniquement. Disons aussi que les pensées ingénieuses & les pointes, qui est tout ce qu'ils cherchent, brillent d'autant plus dans leurs discours, que tout ce qui les environne est plus rempant & plus plat; comme les ténebres bien mieux que les ombres relevent l'éclat de la [p. 116; II, 12] lumiere. C'est ce que dit Ciceron. Que l'on vante donc leur esprit tant qu'on voudra, pourvû qu'on m'accorde qu'un homme vrayement éloquent, à qui l'on ne donneroit point d'autre loüange, s'en tiendroit offensé. Il faut avoüer néanmoins que l'art oste quelque chose à un ouvrage, ainsi que la lime au fer qu'elle polit, la pierre au ciseau qu'elle aiguise, & le temps au vin qu'il meurit; mais il oste les deffauts, & ce que l'estude & le sçavoir ont limé, ne se trouve diminué, qu'autant qu'il est devenu meilleur & plus parfait.

Ces gens cherchent encore par leur maniere de prononcer, la réputation d'Orateurs véhéments: ils crient sans cesse, ou pour mieux dire, ils hurlent; car à les voir toûjours hors d'haleine s'emporter, se jetter tantost d'un costé, tantost de l'autre, gesticuler des pieds, des mains, de la teste, faire retentir tout l'auditoire de l'éclat de leur voix, & des grands coups qu'ils se donnent, on les prendroit pour des furieux. Cependant le peuple trouve cela beau; c'est par là qu'il se prend. Il en est tout au contraire du véritable Orateur dont je me fais l'idée: comme il sçait tempérer, arranger, varier son discours, de mesme dans sa maniere de prononcer il sçait aussi proportionner ses mouvemens & son geste à la nature des choses qu'il dit; & s'il y a un caractere qu'il estudie particulierement, c'est de paroistre modeste autant que de l'estre. Mais ceux-cy appellent force, ce qui est à proprement parler emportement & fureur.

Mon étonnement est qu'il y ait, je ne dis pas des Déclamateurs, mais ce qui est bien honteux, des maistres, qui parce qu'ils ont je ne sçay quel talent, méprisent toutes les regles, ne suivent que leur verve & leur caprice, & payant par tout d'effronterie, traitent ceux qui ont fait le plus d'honneur aux lettres, d'orateurs froids, timides, secs, ennuyeux, languissans, selon que le terme leur vient à l'esprit. En vérité ils sont bien heureux de se trouver éloquens à si peu de frais, sans science, sans peine & sans estude. Je les en félicite: ne laissons pas pourtant de nous consoler dans nostre retraite, en cherchant & en ramassant icy tout ce que nous croyons pouvoir estre utile aux jeunes gens d'un esprit bien fait. A quoy pourrions-nous mieux employer nostre loisir? puisque nous avons renoncé aux soins d'enseigner, & aux [p. 117; II, 13] exercices du barreau, n'ayant pas crù pouvoir quitter l'une & l'autre fonction plus à propos, que dans le temps mesme que le public nous témoignoit n'estre pas fâché que nous les continuassions encore. Du moins trouverons-nous nostre plaisir & nostre satisfaction dans cet amusement.

CHAPITRE XIII. Quel temperament il faut garder dans l'observation des préceptes.

Au reste que l'on ne me demande pas des préceptes de la nature de ceux que donnent la pluspart des escrivains qui ont traité des arts; & qu'on ne croye pas que mon dessein soit de captiver les esprits, en leur imposant des loix d'une nécessité indispensable. En prémier lieu l'Exorde & ses conditions, ensuite la Narration avec ses qualitez; troisiémement la Proposition, ou comme il plaist à d'autres la Digression; enfin un certain enchaisnement de questions, de preuves, & d'autres choses que je voy suivre à quelques-uns de point en point, avec autant de gesne & de servitude que s'il estoit deffendu de faire autrement. La Rhétorique certainement seroit bien aisée, si on pouvoit la renfermer dans un si petit nombre de regles. Aussi ces regles changent-elles selon la nature des causes, selon le temps, l'occasion & la nécessité. C'est pour cela que la principale partie de l'orateur est le jugement, parce qu'il se détermine différemment suivant le besoin des affaires.

Que seroit-ce en effet si on vouloit obliger un Général toutes les fois qu'il mettra son armée en bataille, de ranger d'abord son avant-garde, d'avancer les deux aisles, de jetter sa cavalerie sur la droite & sur la gauche? ce sera peut-estre la meilleure maniere & la plus naturelle, lorsqu'il pourra s'en servir. Mais s'il y a une montagne, des collines, une riviere, des bois, des défilez qui ne le permettent pas, il faudra bien alors changer l'ordre de bataille. Il prendra aussi des mesures différentes selon l'ennemi à qui il aura à faire, & selon [p. 118; II, 13] le danger où il se trouvera: tantost il combattra en bataille rangée, tantost par pelottons formez en pointe; icy avec le corps de réserve, là avec la legion; quelquefois il fera semblant de lascher pied, quelquefois mesme de fuir. De mesme icy, pour sçavoir si l'exorde est nécessaire ou inutile, s'il le faut faire plus long ou plus court, si l'on doit adresser la parole aux Juges, ou bien à un autre par quelque figure; si la narration veut estre serrée ou estenduë, partagée ou faite sans interruption, suivant l'ordre naturel des faits ou autrement; c'est la cause qu'on plaide qu'il faut consulter.

Il en est de mesme de la suite des questions, car il arrive souvent que dans une mesme affaire, nous trouvons nostre avantage à commencer par un chef, & que l'adverse partie trouve le sien à commencer par un autre. En effet il n'y a point d'ordre supérieur qui nous fasse une loy de ces préceptes, & je ne prétens pas les donner pour des arrests sans appel; l'utilité seule les a faits ce qu'ils sont. Je conviens que pour l'ordinaire il est mieux de les observer, autrement je ne me meslerois pas d'en recommander la pratique. Mais si c'est cette mesme utilité qui nous les fait négliger, il est hors de doute que nous la devons préférer à l'autorité de tous les maistres.

Un point que je recommande encore plus, & que je ne me lasserai jamais de répéter, c'est que l'orateur ait toujours deux choses devant les yeux; ce que demande la bienséance, ce que demande le bien de la cause. Or il est souvent du bien de la cause de ne pas s'attacher aux regles avec une exactitude si scrupuleuse; & il est quelquefois aussi de la bienséance, comme nous voyons qu'en fait de peinture & de sculpture on varie les ornemens, le visage, & les attitudes. Une figure toute unie a peu de grace, la teste droite sur les épaules, les bras pendants, les pieds joints, cela fait un ouvrage contraint, & comme on dit, une vraye statuë. Mais donnez-luy un geste, quelque mouvement, quelque action, vous luy donnez de l'ame & de la vie; c'est pour cela que les mains, le visage, & les airs de teste sont si diversisiez. De cent figures vous n'en trouverez pas deux qui se ressemblent, les unes semblent s'élancer & courir, les autres sont assises, les autres panchées: il y en a de nuës, il y en a que l'on voile; il y en a qui tiennent des unes & des autres. Qu'y a-t-il de plus [p. 119; II, 13] contrefait & de plus peiné que ce joüeur de palet de Myron? cependant si l'on s'avisoit de blasmer cette posture, comme peu naturelle, ne montreroit-on pas son ignorance, en reprenant justement ce qui fait la singularité de l'ouvrage & tout son prix?

C'est la sorte de grace & de beauté qu'ont les figures de Rhétorique; car soit qu'elles soient dans les mots ou dans les pensées, elles ont toûjours je ne sçay quoy de détourné, & le plaisir qu'elles font à l'esprit ne vient que de ce qu'elles s'éloignent de la maniere ordinaire. Dans la peinture tout le visage paroist: Apelles néanmoins trouva le secret de peindre de profil, pour flatter le portrait d'Antigonus, en cachant la difformité de son œil. Mais dans un discours, combien de choses ont besoin d'estre enveloppées, soit que l'on ne doive pas les donner a connoistre, soit que l'on ne le puisse faire assez dignement? C'est ainsi qu'en usa Timanthe, dans ce beau tableau qui remporta le prix sur le fameux peintre de Téos96; car dans le sacrifice d'Iphigenie ayant representé Calchas triste, Ulysse encore plus triste, & Menelas avec toute l'affliction qu'il estoit possible de luy donner; il vit bien que l'art ne pouvoit aller plus loin. Ne sçachant donc comment exprimer la douleur du pere, il prit le parti de luy jetter un voile sur les yeux, laissant aux spectateurs à juger de ce qui se passoit au fond de son cœur. N'est-ce pas encore ce que fait Salluste, quand il s'écrie, "Car à l'égard de Carthage, je croy qu'il vaut mieux se taire, que de n'en parler qu'en passant." C'est par toutes ces raisons que je ne me suis jamais gueres assujetti à ces regles qu'ils appellent générales. En effet il n'y a presque pas un genre d'escrire ou l'on n'y puisse donner quelque atteinte, comme nous le ferons voir plus amplement ailleurs.

Cependant je ne veux pas que nos jeunes gens se croyent suffisamment instruits pour avoir lu quelques abregez de Rhétorique, comme ceux que l'on débite, ni qu'ils présument de leur capacité sur la foy de ces faiseurs de méthodes. L'art de bien parler demande un grand travail, une estude continuelle, une longue expérience, beaucoup d'exercice, une prudence consommée, avec un jugement excellent & toujours présent; mais ces regles ne laissent pas de servir, pourvù [p. 120; II, 14] qu'elles ne nous astraignent pas à une seule maniere: car de prétendre alors les prendre pour guides, c'est vouloir éprouver la lenteur pénible de ces gens qui marchent sur une corde. Nous irons donc tantost par un chemin, tantost par l'autre; de mesme que souvent nous quittons la grande route pour prendre le plus court, qu'au contraire nous ferions le tour, si des torrents avoient emporté les ponts, & que nous passerions par la fenestre, si le feu avoit déja gagné la porte. En effet nous traittons une matiere qui est d'une estenduë, d'une variété infinie, & que l'on n'épuisera jamais. J'essayerai néanmoins de rapporter ce que les maistres en ont dit, de faire choix des meilleurs préceptes qu'ils ont donnez; & s'il est à propos d'y changer, d'y adjouter, ou d'en retrancher quelque chose, je le dirai aussi.

96.  Ce peintre s'appelloit Colos.

CHAPITRE XIV. L'étymologie de la Rhétorique. Division de tout l'ouvrage.

Il y a des escrivains qui ont voulu caracteriser la Rhétorique par des noms latins97. Je ne leur osterai point la gloire qui leur est duë, pour s'estre efforcé d'enrichir nostre langue; mais souvent ces mots tirez des Grecs ne réussissent pas en latin, de mesme que les nostres ne sont pas toûjours heureusement exprimez en grec. J'avoüe pour moy que cette interprétation qu'ils donnent du mot de Rhétorique ne me paroist pas moins dure que celle dont Flavius98 s'est servi dans une occasion semblable. Elle n'est pas mesme juste; car ce n'est pas un attribut que nous cherchons, mais un terme qui exprime la chose mesme, comme la grammaire est exprimée par nostre mot latin99. Or il n'y en a point de cette sorte pour la Rhétorique: Ne nous tourmentons point inutilement, & servons-nous du mot grec, puisqu'il y en a tant d'autres que nous sommes obligez d'employer; car si j'ay besoin des termes de Physicien, de Musicien, de Geometre, je n'iray pas leur faire violence pour les habiller à la Romaine, sans grace & sans succès. En fin Ciceron luy-mesme intitula en grec les prémiers livres qu'il donna sur cette matiere,

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& nous pouvons bien nous en fier à ce grand homme, quand il s'agit de donner un nom à son art.

La Rhétorique donc, puisque désormais on ne nous chieannera pas sur le terme, sera fort bien divisée à mon sens, si nous traitons en prémier lieu de l'art, ensuite de l'artisan, & en troisiéme lieu de l'ouvrage. L'art sera ce qui se doit apprendre, & c'est l'art de bien parler. L'artisan, celuy qui exerce l'art, ou l'orateur, dont la fin est de bien parler. L'ouvrage enfin, ce que fait l'artisan, & c'est un discours parfait. Ces trois choses se subdivisent en plusieurs espéces, qui trouveront toutes leur place dans la suite. Commençons maintenant par la prémiere partie.

97. a) Ces noms latins qu'ils donnoient à la Rhétorique, étoient oratoria, ou b en, oratrix.

98. b) Il avoit inventé deux mots latins, qui sontentia & essentia, pour exprimer le mot grec  [ill.].

99. c) Ce mot est litteratura.

CHAPITRE XV. Ce que c'est que la Rhétorique, & quelle est sa fin.

Voyons d'abord ce que c'est que la Rhétorique: on la définit diversement; mais elle souffre sur tout deux questions: car on dispute ou sur la qualité de la chose mesme, ou sur son estenduë. Ce qui fait la principale différence des opinions là-dessus, c'est que les uns croyent qu'un méchant homme peut néanmoins estre bon orateur, & les autres dont nous aimons mieux suivre le sentiment, prétendent au contraire que ni le nom d'orateur, ni l'art dont nous parlons, ne peuvent jamais appartenir qu'à l'homme de bien.

Parmi ceux qui séparent l'Eloquence de la prémiere partie du mérite de l'homme, & sans doute la plus desirable, quelques-uns appellent la Rhétorique simplement une force de persuader; d'autres une science, mais non pas une vertu: d'autres un exercice; d'autres un art, mais qui n'a rien de commun avec la science, ni avec la vertu: quelques-uns mesme un vice de l'art, ou un art pernicieux. Tous ces differens sentimens se réunissent en ce qu'ils font consister le devoir de l'orateur à persuader; car un méchant homme le peut faire comme un homme de bien. On définit donc [p. 122; II, 15] ordinairement la Rhétorique une force de persuader; plusieurs une puissance, une faculté, un talent. Pour oster toute équivoque, j'entends ce que les Grecs entendent par le mot dont ils se servent100. Cette opinion tire son origine d'Isocrate, si néanmoins l'ouvrage qui porte son nom est véritablement de luy. Ce n'est pas qu'il voulust comme les autres deshonorer sa profession, il en estoit bien éloigné; mais il ne laisse pas de nous donner une idée dangereuse de la Rhétorique, quand il l'appelle l'ouvriere de la persuasion: car je ne sçaurois me permettre l'expression101 dont Ennius s'est servi en parlant de M. Cethegus. On lit pourtant à peu près la mesme chose dans le Gorgias de Platon; mais c'est l'opinion de ce Rhéteur, & non pas celle de Platon.

Ciceron dit aussi en bien des endroits que le devoir de l'orateur est de parler comme il convient de faire pour persuader; & dans ses livres de Rhétorique, dont à la vérité luy-mesme n'estoit pas content, il met la fin de l'éloquence dans la persuasion; cependant il est certain que le bien, le crédit, l'autorité de celuy qui parle, souvent mesme la seule présence d'une personne respectable par sa dignité, par son âge, par sa beauté, par de grands services, ou digne de compassion par ses malheurs, il est certain, dis-je, que tout cela persuade & détermine les esprits. Lors qu'Antoine plaidant pour M. Aquilius, par un mouvement imprévû déchira l'habit de l'accusé, & fit voir les blessures qu'il avoit reçûës en combattant pour la patrie, se fia-t-il à la force de ses raisons? Non, mais il arracha des larmes au peuple Romain, qui ne put résister à un spectacle si touchant, & renvoya le criminel absous. Lorsque Sergius Galba échappa à la sévérité des loix, comment s'y prit-il? Il vint à l'audience, suivi de nombre d'enfans qu'il avoit en bas âge. Il tenoit entre ses bras le fils de Gallus Sulpitius. A la vûë de tant de malheureux les Juges furent attendris, & cette pitié fit son salut. Ainsi le rapportent nos historiens, & nous l'apprenons encore par le plaidoyer de Caton. Enfin nous avons l'exemple de Phryné, que sa beauté deffendit mieux que toute l'éloquence d'Hyperide; car tout grand Orateur qu'il estoit, il alloit perdre sa cause, lors qu'entr'ouvrant tout à coup la robbe de cette belle accusée, il fit sentir aux Juges de l'Aréopage, qu'elle pouvoit les [p. 123; II, 15] charmer comme les autres. La Rhétorique n'est donc pas la seule chose qui persuade, & par conséquent la définition dont nous avons parlé n'est pas bonne.

C'est pourquoy ceux-là croyent estre bien plus exacts qui sans changer dans le fond de sentiment, la définissent une force de persuader par le discours; & c'est à quoy Gorgias à l'endroit que j'ay cité, est enfin réduit par Socrate. Théodecte ne s'éloigne pas beaucoup d'eux, soit que l'ouvrage que nous avons sous son nom soit de luy, ou comme on l'a crû depuis, qu'il soit d'Aristote. Quoy qu'il en soit, il y est dit nettement que la fin de la Rhétorique est de porter les hommes où l'on veut, par la seule force du discours. Mais cela ne vaut gueres mieux, car bien d'autres que l'orateur persuadent par leurs paroles, & tournent les esprits comme il leur plaist. Par exemple, une courtisane, un flatteur, un agréable débauché. Au lieu qu'un orateur ne persuade pas toûjours. De sorte que quelquefois ce n'est pas proprement sa fin, & quelquefois cette fin luy est commune avec des personnes d'une espéce toute différente. Apollodore a eu néanmoins la mesme pensée, lorsqu'il a dit que le principal objet d'une cause judiciaire, estoit de persuader les Juges & de se rendre maistre de leur esprit: en quoy il assujettit tellement l'Orateur aux évenemens, que du moment qu'il ne persuade pas, il est incontinent dégradé.

Il y en a qui ont fait abstraction de l'évenement, comme Aristote, qui définit la Rhétorique, une force d'inventer tout ce qu'il peut y avoir de persuasif dans le discours: par là il tombe non seulement dans le deffaut que j'ay remarqué, mais encore dans celuy-cy, de ne comprendre qu'une partie de la Rhétorique, à sçavoir l'invention qui séparée de l'élocution, ne peut jamais faire un discours. A l'égard de ceux qui veulent que sa fin soit de parler d'une maniere persuasive, comme Hermagore, ou de dire tout ce qu'il faut pour persuader, qui est la mesme chose en d'autres termes; nous leur avons déja répondu en leur faisant voir que l'orateur n'estoit pas le seul qui eust l'art de persuader.

D'un autre costé les uns donnent plus d'estenduë à la Rhétorique, les autres moins. Ceux-cy bornent son objet aux matieres civiles: ceux-là l'estendent généralement à tout ce qui [p. 124; II, 15] peut tomber dans le discours. Laquelle des deux opinions est plus raisonnable, c'est ce que nous examinerons plus naturellement ailleurs. Jusqu'icy il paroist qu'Aristote ne refuse rien à l'orateur; c'est une suite de la définition que nous avons rapportée. Patrocles en ne mettant point d'exception, montre qu'il est dans un pareil sentiment; mais il fait la mesme faute qu'Aristote, au sujet de l'élocution qu'il ne comprend point dans l'idée de l'orateur. C'est pour l'éviter que Theodore a dit que la Rhétorique estoit une force d'inventer & de dire avec grace tout ce qu'il y a de probable dans quelque genre que ce soit. Mais outre qu'il n'est pas nécessaire d'estre orateur, pour dire des choses probables, non plus que pour dire des choses persuasives, en adjoutant ces mots, dans quelque genre que ce soit, il pousse la complaisance encore plus loin que les autres, & honore ceux qui persuadent le crime, de la qualité la plus glorieuse qu'il y ait au monde. Dans Platon, Gorgias se vante d'estre maistre en l'art de persuader, soit au barreau, soit dans les autres assemblées; de sçavoir aussi décider de ce qui est juste, & de ce qui ne l'est pas: sur quoy Socrate luy passe le privilege de persuader, mais non pas d'enseigner.

Pour ceux qui ont voulu resserrer l'orateur dans des bornes plus étroites, ils ont dû estre, comme on peut penser, plus embarassez & plus diffus dans leurs définitions. Ainsi Ariston, disciple de Critolaus péripathéticien, définit la Rhétorique, la science de connoistre & d'agir dans les affaires civiles par un discours populaire & persuasif. Comme péripathéticien il appelle science, ce que les Stoïciens nomment vertu: mais quand il parle de persuasion populaire, il fait injure à l'art oratoire, qu'il ne croit pas capable de persuader les sçavans. On peut dire aussi que de restraindre l'orateur aux affaires civiles, c'est l'exclure de bien des choses, qui certainement luy appartiennent, comme est tout le genre démonstratif, qui fait la troisiéme partie de la Rhétorique.

Venons à ceux qui veulent bien que ce soit un art, mais non pas une vertu: voicy comme en parle Theodore de Gadare. Je me sers des termes de ceux qui l'ont traduit du grec. C'est l'art d'inventer, de connoistre & de dire, tout ce qui peut servir à persuader en matiere civile. Cornelius Celsus [p. 125; II, 15] s'explique en moins de paroles, & veut dire la mesme chose. Je passe toutes les autres définitions, car il y en a mille qui ne sont que des répétitions ou des imitations de la prémiere. Nous y satisferons, lorsque nous traitterons de l'objet de la Rhétorique.

Mais si nous en croyons quelques-uns, ce n'est ni une force de persuader, ni une science, ni mesme un art. Que sera-ce donc? Un exercice, un usage de parler en public. C'est le sentiment de Critolaus: car le mot grec signifie cela102. Athenée enfin ne fait point façon de dire que c'est un art de tromper. Bien des gens au reste, pour n'avoir lû que quelques endroits détachez du Gorgias de Platon, sont tombez dans une erreur grossiere; car sans consulter les autres escrits de Platon, ni mesme le sens de celuy-cy, ils font dire à ce philosophe, que la Rhétorique n'est pas un art, mais plutost un certain sçavoir dire, ou un goust délicat de ce qui peut flatter l'esprit & l'oreille: Dans un autre endroit, que ce n'est qu'un fantosme d'une partie de la Politique; & dans un autre encore, qu'elle est la quatriéme sorte de fard, qui gaste & corrompt les meilleures choses. Ils se fondent sur ce que Platon divise toute la Politique en quatre parties, dont il en donne deux au corps, à sçavoir la Médecine & la Gymnastique; & deux à l'ame, qui sont la connoissance des Loix & la Justice. Or selon luy, à chacun de ces arts est attaché un art imposteur, qui souvent prend la place du vray, ou du moins l'altere & l'empoisonne; ainsi la médecine est altérée par le raffinement dans les plaisirs de la table; la Gymnastique, par le manége de ces gens qui sçavent donner une apparence de santé & d'embonpoint à des corps, qui n'ont ni l'un ni l'autre; la connoissance des Loix par la sophistique; & la Justice enfin par les couleurs de la Rhétorique.

Il est vray que tout cela se trouve dans le Gorgias, & de plus que c'est Socrate qui parle: circonstance remarquable, parce que c'est ordinairement par sa bouche que Platon s'explique. Mais il faut sçavoir que parmi les dialogues de Platon, les uns sont faits uniquement pour réfuter les Sophistes de son temps, & les autres pour instruire. Ce qui est de certain, c'est que dans cet endroit Platon & Socrate n'en veulent qu'à la Rhétorique, qui estoit alors en usage, & non pas [p. 126; II, 15] à la véritable éloquence; car en parlant à ces Sophistes, selon l'idée, leur dit-il, que vous vous faites de la Politique. Aussi toute cette dispute finit par ces mots: N'est-ce donc pas une nécessité que l'orateur soit juste, & qu'estant juste, il veüille la justice & la pratique? A cela Gorgias demeure sans réplique. Mais Polus plus étourdi par le privilege de son âge, prend aussi-tost la parole, & c'est à luy que s'adresse tout ce que dit Socrate de ces faux arts, qu'il traite de fantosme & d'illusion. Ensuite Calliclés paroist sur la scene encore plus échauffé que les autres: on luy laisse jetter son feu, & on le conduit insensiblement à tirer luy-mesme cette conséquence, que quiconque veut bien faire la profession d'orateur, doit estre homme juste, & sçavoir ce que c'est que la Justice. Non seulement donc Platon n'a pas crû la Rhétorique mauvaise, mais il a jugé qu'à le bien prendre, elle estoit inséparable de la vertu.

Il s'en explique encore plus clairement dans le Phedrus, où il dit que cet art ne peut jamais estre parfait sans une connoissance & une pratique exacte de la Justice, & c'est à quoy nous nous en tenons. En effet, autrement auroit-il fait l'apologie de Socrate & l'éloge de ces braves citoyens qui avoient perdu la vie pour la deffense de la patrie; car en cela il a fait constamment le personnage d'orateur; mais il attaque ceux qui faisoient un mauvais usage de leur éloquence. Et Socrate animé du mesme esprit, regarda comme indigne de luy de prononcer le discours que Lysias avoit fait pour sa justification; c'est que les orateurs de ce temps-là avoient accoustumé de composer des plaidoyers pour les personnes citées en Justice, qui ne faisoient pas difficulté de les apprendre & de s'en servir. De cette sorte on éludoit la Loy qui deffendoit que l'on plaidast pour autruy.

Dans un autre endroit du Phédrus, Platon blasme ces maistres qui séparent l'art de bien parler d'avec la Justice, & qui font moins de cas de la vérité que de la vray-semblance. Cornelius Celsus ne s'éloignoit pas apparemment de l'opinion de ces Sophistes, puisqu'il dit que l'orateur ne cherche que le vray-semblable. En effet, adjoute-t-il, ce n'est pas la bonne conscience, mais le gain de la cause, qui fait la gloire & l'avantage des plaideurs. S'il en estoit ainsi, ne seroit-ce [p. 127; II, 15] pas le comble de la meschanceté, d'armer l'injustice des hommes d'un instrument si dangereux? Mais c'est aux auteurs de ce beau sentiment à voir comment ils en peuvent sauver les conséquences. Pour nous, qui n'avons d'autre dessein que de former un orateur parfait, & qui le voulons homme de bien sur tout, retournons à ceux qui ont mieux pensé de l'Eloquence.

Quelques-uns de ces derniers ont cru que la Rhétorique estoit la mesme chose que la Politique. Ciceron l'appelle une partie de la science civile, & par science civile, il entend la sagesse: d'autres une partie de la Philosophie, comme Socrate; d'autres enfin, la science de bien parler, & cette définition est la meilleure, parce qu'avec toutes les perfections du discours elle renferme les mœurs de l'orateur; n'y ayant que l'homme de bien qui puisse véritablement bien parler. Chrysippe en rapporte une qu'il a tirée de Cleanthe, & qui revient à la mesme pensée. Il y en a plusieurs autres, mais elles ne regardent pas la question que nous examinons icy. Qui mettroit encore la fin de la Rhétorique à persuader ce qu'il faut, ne rencontreroit peut-estre pas mal, à cela près qu'il la feroit dépendre du succès. Areus la met à parler avec toute la perfection dont le discours est capable, & j'approuve son sentiment. Ceux-là ne prétendent pas moins interdire l'Eloquence à l'homme vicieux, qui la définissent la science des devoirs de la societé civile, pourvû néanmoins qu'ils ne séparent pas la science d'avec la vertu: mais du reste ils limitent trop son objet. Albutius, auteur & professeur celebre, péche par le mesme endroit; car après avoir appellé la Rhétorique la science de bien parler, il adjoute ces mots, dans les matieres civiles & avec vray-semblance: opinion que nous avons déja refutée. C'est pourquoy je loüe ceux qui ont dit simplement que la fin de l'orateur est de bien parler & de bien penser.

Voilà les principales définitions de la Rhétorique; car de les rapporter toutes, il n'est ni à propos, ni mesme possible. Il semble en effet que par je ne sçay quelle malignité d'émulation, tous les auteurs qui ont traité des arts, ayent pris à tasche de ne rien définir dans les termes dont un autre s'estoit servi avant eux. J'avoüe pour moy que c'est la chose dont je [p. 128; II, 16] me picque le moins. Peu jaloux de la gloire d'inventer, je me contenterai de faire part au lecteur de ce que j'auray trouvé de plus raisonnable: par exemple, cecy; que la Rhétorique est la science de bien parler. Quand les autres ont saisi ce qu'il y avoit de meilleur, chercher après eux, c'est vouloir trouver pis. Cette définition de la Rhétorique une fois supposée, il est aisé de juger quelle en est la fin; car si c'est la science de bien parler, c'est assurément cela mesme qu'elle se propose.

100.   [Ill.]

101. a)Flos delibatus populi, suadaeque medulla.

102.   [Ill.]

CHAPITRE XVI. Si la Rhétorique est utile.

Il faut sçavoir maintenant si la Rhétorique est utile; car il y a des gens qui se déchaisnent furieusement contre elle, & ce que je trouve indigne, qui tournent les forces de l'Eloquence contre l'Eloquence-mesme. Que n'en disent-ils point? Que c'est elle qui protege le crime, & qui par ses artifices opprime souvent l'innocence; qui fait prévaloir les mauvais conseils sur les bons; qui non seulement excite des troubles & des séditions dans les Etats, mais qui arme les Nations les unes contre les autres, & leur inspire des haines implacables, dont enfin le pouvoir ne paroist jamais avec plus d'éclat, que lorsque l'erreur & le mensonge triomphent de la vérité.

C'est en effet ce que les Comiques reprochoient à Socrate, d'enseigneur comment d'une mauvaise cause on en fait une bonne. Et Platon nous représente deux fameux Rhéteurs103 de son temps, qui font gloire de la mesme chose. A cela on joint des exemples tirez des Grecs & des Romains: on fait une longue énumération de quantité d'orateurs qui ont causé la ruine entiere non seulement des particuliers, mais des villes entieres & des Républiques. Que pour cette raison l'Eloquence s'est vûë bannie de Lacédémone, & si resserrée dans Athenes, que l'usage des passions & des grands mouvemens luy estoit interdit. Mais que s'ensuit-il de là? Que les Géneraux d'Armée, les Magistrats, la Médecine, la Science-mesme, & la Philosophie ne seront d'aucune utilité: car on [p. 129; II, 16] sçait que Flaminius perdit autrefois une de nos armées; que Gracchus & Saturninus, & Glaucia mirent Rome en conbustion, pour monter aux dignitez: qu'il entre souvent du poison dans les médicaments, & que parmi les Philosophes il s'en est trouvé qui n'estoient pas plus exempts de foiblesse & des derniers excès que les autres hommes. Ne touchons point aux viandes que l'on nous sert, bien des gens ont esté incommodez pour en avoir mangé. N'entrons point dans les maisons, elles peuvent tomber sur nous & nous écraser. Qu'on ne donne point d'épées à nos soldats; un voleur s'en servira peut-estre à nous égorger. Enfin ignore-t-on que les choses les plus nécessaires à la vie, l'air, le feu, l'eau, ces astres mesmes qui nous éclairent, ignore-t-on, dis-je, que tout cela devient quelquefois nuisible?

Combien d'exemples pourrois-je apporter aussi en nostre faveur? Quand le Sénat voulut autrefois faire la paix avec Pyrrhus à des conditions honteuses, ne fut-ce pas Appius, ce sage aveugle, qui par la force de son discours l'en détourna? Quand Ciceron s'opposa à la loy de Servilius Rullus, sa divine éloquence ne parut elle pas plus populaire que la loy mesme qu'il attaquoit? Ne fut-ce pas cette mesme éloquence qui déconcerta l'audace de Catilina, & qui au milieu de la paix mérita des honneurs qu'on n'accorde qu'aux victoires les plus signalées? Mais de quelle utilité n'est pas un Orateur? N'est-ce pas luy qui releve les forces & le courage du soldat abbatu par la crainte? Qui le pousse aux entreprises les plus hazardeuses, le fait courir à la gloire au travers des dangers, & luy persuade qu'il est beau de mourir pour la patrie?

On me cite les Athéniens & les Lacédémoniens: Et moy je cite les Romains, chez qui l'éloquence a toujours esté en estime & en vénération. Quelle apparence aussi que les fondateurs des Empires fussent jamais parvenus à rassembler les hommes jusques-là épars dans les campagnes, & vivans au gré de leurs desirs comme les bestes, pour ne faire désormais qu'un peuple; s'ils n'avoient sçû les y porter par les charmes de la persuasion? Quelle apparence ensuite, que des Legislateurs sans une éloquence extraordinaire, eussent obligé cette multitude indocile & sauvage à subir d'elle-mesme le [p. 130; II, 16] pénible joug des loix? Nous voyons que les préceptes mesme de la morale, quoique gravez dans nos cœurs par la propre main de la nature, ne laissent pas de prendre une nouvelle force, lorsqu'ils nous sont donnez par une personne qui sçait joindre les ornemens du discours à la beauté de la matiere. D'où je conclus que quand mesme les armes de l'Eloquence pourroient également nuire & servir, encore ne faudroit-il pas regarder comme mauvaise une chose dont il dépend toûjours de nous de faire un bon usage. Mais renvoyons ces doutes à ceux qui establissent la fin de la Rhétorique dans la seule persuasion. Pour nous qui la faisons consister à bien parler, dans la vuë de ne reconnoistre que l'homme de bien pour orateur, on nous permettra de croire que l'Eloquence est infiniment utile.

Certainement le Créateur ne nous a gueres distinguez du reste des animaux, que par le don de la parole; ils nous surpassent en force, en patience, en grandeur, en durée, en vistesse, en mille autres avantages; & sur tout en celuy de se passer mieux que nous de secours étranger. Guidez seulement par la nature, ils apprennent bientost & à marcher & à chercher leur nourriture, & à passer les rivieres à la nage: Ils portent avec eux de quoy se deffendre contre le froid; ils ont des armes qui leur sont naturelles; ils trouvent à manger, pour ainsi dire, sous leurs pas. Et pour tout cela que n'en couste-t-il pas aux hommes? C'est donc la raison qui nous est donnée en partage, & qui nous associe en quelque maniere aux immortels. Mais cette raison nous serviroit peu, & seroit fort en peine de se manifester, si nous n'avions la liberté d'exprimer nos pensées par la parole, qui en est l'interprete fidele. C'est en effet ce qui manque aux animaux, bien plus que l'intelligence, dont on ne peut pas dire qu'ils soient entierement dépourvûs; car de se faire des retraites sures & commodes, de travailler leurs nids avec tant d'adresse & d'industrie, de prendre tous les soins qu'ils prennent de leurs petits, de faire des ouvrages inimitables, comme sont la cire & le miel, de s'assurer mesme des provisions pour la nécessité; c'est peut-estre l'effet d'une sorte de raison. Mais parce qu'ils ne parlent point, tout ce qu'ils font de plus surprenant ne les tire point du rang des bestes. Enfin représentons-nous un [p. 131; II, 17] muet; que fait en luy cet esprit celeste qui l'anime? & que le secours qu'il en reçoit est foible!

Si donc les Dieux ne nous ont rien donné de meilleur que l'usage de la parole, qu'y a-t-il que nous devions tascher de perfectionner davantage, & quel objet est plus digne de nostre ambition, que de vouloir s'élever au dessus des hommes, par l'endroit qui les éleve eux-mesmes au dessus des bestes? D'autant plus que ce n'est point un travail ingrat, & qu'il n'en est point au contraire qui soit suivi d'une recolte si douce & si abondante. Il ne faut que considerer par quels degrez l'Eloquence est parvenuë au point de gloire où nous la voyons, & combien elle peut croistre encore: car sans parler de l'avantage & du plaisir que trouve un orateur à deffendre ses amis dans le besoin, à gouverner le Senat par ses conseils, à se voir l'oracle du peuple & le maistre des armées, sans parler, dis-je, d'une satisfaction si flatteuse pour un honneste homme, qu'y a-t-il de plus beau que de pouvoir tirer de la faculté de penser & de parler, qui est commune à tous les hommes, de quoy se faire un mérite supérieur & unique; jusques-là que des paroles dans la bouche d'un orateur, comme dans celle de Periclés, semblent estre moins des paroles, que des éclairs & des foudres?

103.  Tisias & Gorgias.

CHAPITRE XVII. Si la Rhétorique est un art.

Je ne finirois point si je ne me laissois aller au plaisir de m'estendre sur cette matiere. Passons donc à la question qui suit, si la Rhétorique est un art. Tous ceux qui ont escrit de l'éloquence, en ont si peu douté, qu'ils n'ont point intitulé autrement leurs livres, que l'art de bien parler. Et Ciceron nous apprend aussi que ce que l'on appelle Rhétorique, n'est autre chose qu'une éloquence artificielle. Si c'estoit un sentiment particulier aux Orateurs, on pourroit croire qu'ils ont voulu par là se faire honneur de leur sçavoir, & rendre leurs escrits plus recommandables; mais la plus part des [p. 132; II, 17] Philosophes, soit Peripatheticiens, soit Stoïciens, sont d'accord avec eux. Pour moy, j'avoüe que j'ay balancé si je traitterois cette question; car où est l'homme je ne dis pas assez ignorant, mais assez privé de sens, pour s'imaginer qu'il y a de l'art à bastir une maison, à mettre des laines en œuvre, à faire un vase de terre, & que la Rhétorique dont nous avons montré l'excellence, soit arrivée au point de grandeur & de perfection où elle est, sans le secours des regles? Ceux donc qui prennent le parti de la négative, je suis persuadé qu'ils ne le font que pour exercer leur esprit par la singularité du sujet; comme Polycrate entreprit de loüer Busiris & Clytemnestre; & comme par la mesme raison on luy attribuë un discours qui fut prononcé contre Socrate.

Quelques-uns soustiennent que la Rhétorique est un don de la nature, & néanmoins ils avoüent que l'exercice ne luy nuit pas: C'est ainsi qu'Antoine au premier livre de l'Orateur, l'appelle simplement une observation. Mais quand Ciceron le fait parler de la sorte, son dessein n'est pas qu'on prenne ses mots à la lettre, il veut seulement garder le caractere d'Antoine, qui sçavoit cacher l'art mieux qu'un autre. Cependant Lysias semble avoir esté de mesme opinion, fondé sur ce qu'il n'y a point de gens si simples & si grossiers qui n'ayent une sorte de Rhétorique, lorsqu'il s'agit de deffendre leurs interests; car ils trouvent quelque chose d'approchant d'un exorde, ils narrent, ils prouvent, ils réfutent, & ce qui peut tenir lieu de peroraison, ils finissent par des prieres & des supplications.

On adjoute à cette raison de vaines subtilitez: Ce qui est l'effet de l'art, dit-on, ne peut avoir esté avant l'art. Or de tout temps les hommes ont sçû parler pour eux & contre les autres, quoy qu'il n'y ait eu des maistres que fort tard, environ le temps de Tisias & de Corax: par conséquent l'Eloquence est née avant l'art; d'où il s'ensuit que ce n'est pas un art. De sçavoir quand la Rhétorique a commencé à s'enseigner, ce n'est pas de quoy il s'agit icy. Il est certain qu'Homere fait mention non seulement de Phœnix, qui estoit maistre en l'art de parler, comme en la science de mœurs, mais encore de plusieurs orateurs; que tous les genres d'oraison se trouvent dans la harangue des trois Capitaines qui sont [p. 133; II, 17] députez au fils de Thetis; que ce poëte nous represente de jeunes gens qui disputent pour le prix de l'éloquence; & que parmi les ornemens du bouclier d'Achille, Vulcain n'oublia pas la chicane ni les plaideurs.

Mais il suffit de répondre que tout ce que l'art perfectionne a pris sa source dans la nature. Autrement il faudra retrancher aussi du nombre des arts la médecine, qui nous est venuë des observations qu'on a faites sur les choses utiles ou nuisibles à la santé, & qui mesme au sentiment de quelques auteurs est toute fondé sur l'expérience: car avant qu'elle fust réduite en art, quelqu'un s'est avisé de mettre un appareil sur sa playe, & quelqu'autre s'est guéri de la fiévre par le repos & par la dicte; non qu'il vist la raison de ce regime, mais parce que son mal l'y obligeoit. Il faudra retrancher l'Architecture: avant elle les premiers hommes ont eu leurs cabanes. La Musique enfin ne sera pas un art, parce qu'il n'y a point de Nation qui n'ait ses danses & ses chansons. Si l'on prend donc la Rhétorique pour quelque discours que ce soit, je conviens qu'elle est plus ancienne que l'art; mais si tout homme qui parle n'est pas orateur, & si dans ces prémiers temps on ne parloit pas en orateur; c'est une nécessité que l'orateur soit redevable à l'art, de ce qu'il est, & par conséquent que l'art existe avant luy.

Par là je préviens cette autre objection, que tout ce que l'on fait de soy-mesme & sans l'avoir appris, n'est point de la dépendance de l'art: or, disent-ils, tous les hommes sçavent parler, ceux mesmes qui n'ont jamais appris. On confirme ce raisonnement par l'exemple de Demande, qui estoit battelier, & par celuy d'Eschine, qui avoit fait le mestier de comédien. Ils se trompent, personne n'est orateur qu'il n'ait appris à l'estre. Et pour ceux qu'ils citent, ce que l'on en peut dire, c'est qu'ils se sont adonnez plus tard à l'Eloquence; encore Eschine fut-il mis de bonne heure à l'estude des lettres que son pere enseignoit. A l'égard de Demade, il n'est pas bien sûr qu'il n'ait point estudié, mais à force de parler en public, il a pû devenir un grand orateur; car c'est une fort bonne maniere d'apprendre. On peut croire enfin qu'avec le secours de l'art, il auroit esté encore plus loin. On sçait en effet qu'il n'osa jamais publier [p. 134; II, 17] ses harangues, quelque succès qu'elles eussent dans sa bouche.

Aristote dans son Gryllus104 a exercé contre nous sa subtilité ordinaire; mais on ne peut douter de ses véritables sentimens, après les trois livres qu'il a intitulez de l'art de la Rhétorique: dans le premier desquels il reconnoist la Rhétorique pour un art, & luy attribuë une partie de la Politique, aussi bien que de la Dialectique. Critolaus & Athenodore le Rhodien, nous ont attaqué de toute leur force. Agnon a entrepris aussi de décrier l'éloquence, mais il s'est osté luy-mesme toute créance, par le seul titre de son ouvrage. Pour Epicure, l'ennemy juré des arts, je ne m'en étonne pas. Ces auteurs disent beaucoup de choses qui sé réduisent à peu de chefs: je répondrai seulement à leurs principales objections. La prémiere se tire de l'objet de la Rhétorique; que tout art doit avoir un objet, cela est vray; que le nostre n'en a point qui luy soit propre, je leur montrerai dans peu que rien n'est plus faux.

La seconde n'est pas tant une objection qu'une calomnie; que l'art ne donne jamais dans le faux, n'estant composé que de préceptes, dont la prémiere qualité est d'estre vrais. Donc la Rhetorique qui donne dans le faux, n'est pas un art: j'avoüe que la Rhétorique met quelquefois le faux à la place du vray, mais il ne s'ensuit pas qu'elle donne dans le faux; car autre chose est de donner dans le faux, autre chose d'y faire donner les autres. C'est ainsi qu'un Général d'armée employe souvent la ruse & l'artifice. Quand Annibal, par exemple, se voyant enfermé par Fabius, fit attacher des fascines de sarment aux cornes de quantité de beufs, commanda qu'on y mist le feu, & qu'on chassast ces animaux vers les hauteurs, pour faire croire à Fabius qu'il décampoit, il sçavoit fort bien ce qu'il faisoit. Quand Theopompus changea d'habit avec sa femme, & se sauva des prisons de Lacédémone, l'erreur fut pour ses gardes, & non pas pour luy. Aussi lors qu'un Orateur dit une chose fausse pour une vraye, c'est avec connoissance de cause; il ne donne donc pas dans le faux, mais il y fait donner les autres. Ciceron après avoir plaidé la cause de Cluentius, se vanta d'avoir jetté de la poussiere aux yeux des Juges. Dira-t-on que le fait qu'il [p. 135; II, 17] embrouilloit ne luy estoit pas connu? Un peintre enfin qui dispose tellement ses objets, que les uns semblent sortir de la toile & s'avancer, les autres se perdre dans le lointain; ignore-t-il qu'ils sont tous sur la mesme ligne?

Que disent-ils encore? Que tout art se propose une fin, & que la Rhétorique n'en a point du tout, ou qu'elle n'arrive point à celle qu'elle se propose. Autre erreur; car nous avons fait voir & qu'elle a une fin, & en quoy elle consiste: L'Orateur ne manquera jamais d'y parvenir, parce qu'il dira toûjours bien. Cela ne peut donc regarder que ceux qui croyent que la fin de la Rhétorique est de persuader. Pour nous, nous ne la faisons point dépendre des évenemens. Il est vray qu'un Avocat aspire à gagner sa cause; mais qu'il la gagne ou qu'il la perde, pourvû qu'il plaide bien, il a rempli son devoir. Un pilote veut arriver heureusement au port, son vaisseau devient le joüet de la tempeste & des vents; en est-il moins bon pilote? Il n'abandonne point le gouvernail, le reste est entre les mains des Dieux. Un Médecin s'applique à la guérison d'un malade, cependant une complexion foible, la violence du mal, un accident imprévû rendent ses soins inutiles. L'a-t-il traité dans les regles? il a satisfait à son art. Il en est de mesme d'un Orateur: dès qu'il dit bien, on ne doit pas luy en demander davantage; car c'est dans l'action que l'art doit regner, & non pas dans l'effet, comme je l'expliquerai bientost. On a donc tort d'insister sur ce que les arts sçavent s'ils ont atteint le but qu'ils se proposent, & que la Rhétorique ne le sçait point; comme si un orateur pouvoit ignorer qu'il dit bien.

Mais, dira-t-on, la Rhétorique met tout en usage, jusqu'aux vices, ce que nul autre art ne fait. Je le nie. Elle employe le mensonge, elle excite les passions. Si c'est pour de bonnes raisons, il n'y a point de honte à cela; par conséquent il n'y a point de mal. Déguiser la vérité, c'est ce qui est très-permis, mesme au Sage, en certaines occasions. Et si un Juge ne peut estre ramené à l'équité que par le moyen des passions, il faut bien que l'Orateur s'en serve; car souvent c'est un ignorant qui décide. Il faut le tromper pour l'empescher de faillir. Que l'on me donne des Juges sages, un tribunal, une assemblée de sages, dont l'ame soit inaccessible à la haine, à [p. 136; II, 17] l'envie, à l'espérance, à la crainte, aux séductions des préjugez & des faux témoins, il n'est plus besoin d'éloquence, que tout au plus pour flatter l'oreille par des sons harmonieux. Mais si j'ay à faire à des hommes legers, inconstans, préoccupez, corrompus; si la vérité a tant d'obstacles à surmonter, c'est une nécessité indispensable d'employer l'artifice, & tout ce qui peut servir à redresser des esprits mal tournez; car quiconque a quitté le droit chemin, n'y peut rentrer que par un second détour.

Mais sur quoy nos adversaires triomphent particulierement, c'est de voir une mesme affaire se plaider pour & contre. De là le mespris qu'ils ont pour l'Eloquence & les railleries éternelles qu'ils en font; que nul art n'est contraire à luy-mesme, & ne détruit son propre ouvrage. Donc la Rhétorique qui tombe dans ce deffaut, n'est point un art. En effet, adjoutent-ils, elle enseigne ce qu'il faut dire, ou ce qu'il ne faut pas dire. Si c'est le premier, pourquoy enseigne-t-elle aussi le contraire? Et si c'est le dernier, elle ne mérite pas le nom d'art. De quelle Rhétorique parlent-ils? Ce ne peut tout au plus estre que de celle qui prétend subsister indépendemment de la vertu; car pour nous, où la cause est injuste, nous ne reconnoissons point de Rhétorique; & c'est un cas fort extraordinaire, s'il se présente une affaire où un homme de bien puisse indifféremment parler pour & contre.

Cependant comme il n'est pas impossible que deux hommes sages soient d'avis contraire sur une cause qui sera juste dans le fond; & qu'alors ils pourront estre obligez de tourner leur éloquence l'un contre l'autre, je respondrai aux difficultez que j'ay proposées. On verra que rien n'est si frivole, mesme dans l'opinion de ceux qui ne jugent pas que la qualité d'Orateur soit incompatible avec le déréglement des mœurs. En effet la Rhétorique n'est jamais contraire à elle-mesme. Une cause combat une autre cause; mais la Rhétorique ne se combat point. Que des personnes sorties de la mesme escole, employent tant qu'elles voudront leur science à se disputer l'avantage: ce qu'elles ont appris n'en sera pas moins un art, autrement il faudra dire qu'il n'y a point d'art à faire des armes, parce que souvent on commet ensemble des gladiateurs [p. 137; II, 17] qui ont fait leurs exercices sous le mesme maistre. La marine ne sera point un art, parce que dans un combat naval on voit manœuvre contre manœuvre; le mestier de la guerre ne sera plus un art, parce qu'un Général marche contre un autre Général.

Il n'est pas plus vray que la Rhétorique détruise son ouvrage. Un Orateur ne destruit point ce qu'il a establi, ni la Rhétorique non plus: car soit qu'on en mette la fin dans la persuasion, soit que nous supposions le cas que j'ay dit, de deux hommes de bien qui soustiennent des interests opposez, c'est toûjours la vray-semblance que l'on cherche. Or ce qui est plus probable n'est pas contraire à ce qui l'est moins; comme entre deux choses douces, le plus & le moins font bien quelque différence, mais non pas une opposition. Enfin l'art oratoire n'enseigne jamais ce qui n'est pas à dire; bien moins le contraire de ce qu'il faut dire. Il s'en tient à ce qu'il est à propos de dire dans chaque cause; mais il faut remarquer que quoique la vérité fasse son principal objet, l'utilité commune l'oblige quelquefois à soustenir le faux comme le vray.

Ciceron propose aussi ses doutes au second livre de l'Orateur. L'art, dit-il, doit rouler sur des principes certains. Or toute l'action de l'Orateur est renfermée, non dans la science, mais dans la simple opinion; car il parle à des Juges qui ne sçavent point le fait, & luy-mesme l'ignore souvent. Quant au prémier point, que le Juge sçache le fait, ou ne le sçache pas, cela ne fait rien à nostre sujet. Et quant au second, je conviens que l'art doit rouler sur des principes certains. La Rhétorique est l'art de bien parler; aussi l'orateur sçait-il bien parler; mais il ne sçait pas si ce qu'il assure est vray; ni les Physiciens non plus, lorsqu'ils nous donnent le feu ou l'eau, ou les quatre élemens, ou les atomes pour principes de ce que nous voyons dans la nature; ni les Mathématiciens, qui mesurent la terre & les cieux; cependant ils ne laissent pas les uns & les autres de donner le nom d'art à leurs connoissances. Que si la force de leurs raisons nous engage à leur passer pour science, ce qui à la rigueur n'est peut-estre qu'une opinion, pourquoy n'en sera-t-il pas de mesme de l'Orateur? Mais il ne sçait pas seulement si sa cause est véritable? Le [p. 138; II, 17] Médecin sçait-il si son malade a le mal de teste dont il se plaint? Il le traite néanmoins comme s'il en estoit sûr, & la Médecine est un art.

Il y a plus; car la Rhétorique ne se propose pas tant de dire le vray, que le vray-semblable: or elle ne peut ignorer que ce qu'elle dit soit vray-semblable. On nous fait un crime encore de ce que l'Orateur attaque dans une cause les mesmes choses qu'il avoit deffenduës dans une autre. J'avoüe que cela arrive, mais il s'en faut prendre à l'artisan, & non pas à l'art. Voilà les principales objections que l'on fait contre la Rhétorique, toutes les autres sont foibles, quoique puisées dans les mesmes sources.

J'acheve de montrer en peu de mots qu'elle est véritablement un art. En effet si l'art, comme le veut Cleanthe, est une puissance qui fraye un chemin, & met un ordre, où il n'y en avoit point, peut-on douter qu'il ne faille tenir un certain chemin, & un certain ordre pour bien parler? Et si comme il plaist aux autres, on doit appeller art toute chose qui par un enchaisnement de préceptes approuvez, conduit à une fin utile, n'avons-nous pas déja fait voir que rien de tout cela ne manque à la Rhétorique? Adjoutons qu'elle a les deux parties qui composent les autres arts, à sçavoir la spéculation & l'action. Enfin si la Dialectique est un art, comme on en convient; par la mesme raison la Rhétorique en est un, puisqu'elle ne différe pas tant de celle-cy dans le genre que dans l'espéce. Mais il ne faut pas oublier cette réfléxion, que là il y a de l'art, où ce que l'un fait au hazard, l'autre le fait par regles; que là il y a de l'art, où celuy que la science guide réussit mieux que celuy qu'elle ne guide pas. Or en fait d'Eloquence, non seulement un ignorant sera surpassé par un habile homme, mais celuy-cy mesme sera surpassé par un plus habile: autrement nous n'aurions ni tant de préceptes, ni de si excellens maistres. C'est ce qui doit passer pour constant dans l'esprit de tout le monde, bien davantage dans l'esprit de ceux, qui comme nous, ne séparent point l'Eloquence d'avec la probité. [p. 139; II, 18]

104.  C'estoit un petit traité de rhétorique qu'il avoit intitulé ainsi du nom de Gryllus, qui estoit le fils de Xenophon.

CHAPITRE XVIII. Division générale des Arts. En quel rang il faut mettre la Rhétorique.

Il y a plusieurs sortes d'Arts, les uns purement spéculatifs se renferment dans la théorie, c'est-à-dire dans la connoissance & la considération de leur objet, telle est l'Astrologie, qui sans autre action se borne à l'intelligence des choses celestes, dont elle fait sa principale estude: les autres à qui l'on donne le nom de pratiques, consistent dans l'action. Elles en font leur fin, leur mérite & leur perfection; mais c'est une action qui ne laisse rien après elle, comme la danse. Les autres enfin qu'on peut appeller effectifs, se terminent à un effet qui est un ouvrage sensible & permanent, telle est la peinture.

Il est à croire que la Rhétorique est du nombre des seconds; car c'est par l'action qu'elle remplit ses devoirs, & tous les maistres en jugent ainsi. Il me semble néanmoins qu'elle tient aussi beaucoup des deux autres; car ne peut-elle pas se contenter quelquefois de la simple spéculation? Un orateur n'est pas continuellement au barreau ou à la tribune, & pour se taire en est-il moins orateur? S'il renonce à ces fonctions, soit de son propre mouvement, soit par nécessité, il ne cessera pas plus d'estre orateur, qu'un Médecin cesse d'estre ce qu'il est, qui renonce à voir des malades. En effet les estudes particulieres & domestiques ont certainement leur fruit. Je ne sçay mesme s'il n'est point préférable à celuy qu'apporte un succès éclattant. Je ne sçay si le plus pur plaisir des sciences n'est point lorsque nostre ame libre du tumulte & de l'embarras de l'action venant à se replier sur elle-mesme, joüit en paix des connoissances dont elle a sçu s'embellir. Enfin la Rhétorique est effective à sa maniere; elle a ses productions qu'elle nous laisse comme d'illustres monuments. Elle a les plaidoyers, elle a l'histoire; cependant s'il faut décider la question, comme son plus grand usage est [p. 140; II, 19] dans l'action, nous ne ferons pas difficulté de dire que c'est un art pratique.

CHAPITRE XIX. Lequel contribuë le plus à l'Eloquence, de l'Art ou de la Nature.

On demande encore qui des deux aide le plus à l'éloquence; de la science ou du naturel. Il est certain que tous deux sont nécessaires pour faire un orateur accompli; ainsi cette question n'a rien de commun avec le dessein que je me suis proposé. Je croy cependant qu'il importe de sçavoir du moins comment elle se doit entendre; car si l'on sépare ces deux parties l'une de l'autre, le naturel tout seul pourra beaucoup sans la science; & la science ne peut pas mesme subsister sans le naturel. Si elles concourent également & qu'on les suppose dans un degré mediocre, le naturel l'emportera encore; mais si elles sont dans un degré éminent, je suis persuadé que la science aura l'avantage. Il en est comme d'une bonne terre & d'une mauvaise. Celle-cy, quelque soin qu'on en prenne, sera toûjours stérile. Celle-là au contraire rapportera d'elle-mesme & sans estre cultivée; mais si on la cultive, elle donnera une moisson abondante, & le travail du laboureur y aura encore plus de part que la bonté de la terre. Si Praxitele s'estoit efforcé de faire une statuë d'une de ces pierres, dont on fait les meules de moulin, j'aimerois mieux sans comparaison un beau marbre tout brute: mais s'il avoit mis ce beau marbre en œuvre, il auroit fait quelque chose de fort précieux, & qui tireroit son prix des mains de l'ouvrier, bien plus que de sa propre beauté. En un mot le naturel est la matiere, & la science est l'art, l'une donne la forme, & l'autre est ce qui la reçoit. L'art n'est rien sans la matiere, & la matiere sans l'art ne laisse pas d'avoir son prix; mais le chef-d'œuvre de l'art vaut mieux que la matiere la plus précieuse. [p. 141; II, 20]

CHAPITRE XX. Si la Rhétorique est une vertu.

Voici une question plus importante, si la Rhétorique est de ces arts indifférents qui ne sont ni loüables, ni blasmables par eux-mesmes, & qui deviennent bons ou mauvais selon l'usage qu'on en fait, ou si c'est une vertu, comme l'ont cru les Philosophes. Pour moy j'avoüe que bien loin de reconnoistre de l'art dans la pluspart de ceux qui se meslent de parler en publie, je n'y vois qu'une privation d'art: ce sont gens qui n'ont ni jugement ni litterature, & qui ne sont inspirez que par l'impudence ou par la faim. C'est en d'autres un art pernicieux, s'il est permis d'allier ces deux termes; car de tout temps il y a eu des hommes qui n'ont fait servir leurs talents qu'à la ruine des autres. C'est encore en quelques-uns une vaine imitation de l'art, qui à la vérité n'est ni bonne, ni mauvaise, mais qui aussi n'a rien que de frivole, comme la ridicule application de cet homme qui s'exerçoit fort sérieusement à faire passer par le trou d'une aiguille de petits pois qu'il jettoit d'assez loin, & qui n'en manquoit pas un. Alexandre le vit un jour, & on dit qu'il luy fit un présent digne de son occupation; c'estoit un boisseau de pois. Il faut mettre au mesme rang ces vains Déclamateurs, qui se consument inutilement sur des discours, qu'ils sçavent n'avoir rien de vray ni de solide.

Mais pour ce qui est de l'Eloquence dont nous taschons d'exprimer l'idée dans cet ouvrage, & qui est la véritable Rhétorique & la seule digne d'un honneste homme, c'est constamment une vertu. Les Philosophes en apportent beaucoup de preuves fort subtiles, & nous avons aussi les nostres, qui me semblent plus claires & plus naturelles. S'il y a de la prudence, disent-ils, à sçavoir ce qu'il faut faire & ce qu'il ne faut pas faire, pourquoy n'y en aura-t-il pas à sçavoir ce que l'on doit dire, & ce que l'on ne doit pas dire. De plus, on appelle vertus105 certains sentimens que nous ne tenons que de la nature, & qui nous portent à pratiquer des choses [p. 142; II, 20] honnestes que nous n'avons jamais apprises; par exemple la justice, dont il n'y a point d'hommes si barbares, qui n'ayent quelque connoissance. Or il est manifeste que nous naissons avec une certaine disposition qui nous fait prendre le parti des gens de bien, & parler pour eux dans le besoin, grossiérement à la vérité, mais pourtant de maniere à nous faire juger que cette faculté de parler, que l'estude perfectionne, a sa racine en nous. C'est ce que nous n'éprouvons point à l'égard des arts qui ne peuvent compatir avec la vertu.

D'ailleurs, il y a deux genres d'oraison, l'un qui coule de suite & sans discontinuation, c'est la Rhétorique; l'autre interrompu & coupé, c'est la Dialectique. Zénon les séparoit si peu l'un de l'autre, qu'il comparoit celuy-cy à une main que l'on ferme, & celuy-là à la mesme main qu'on ouvre. Si donc ce genre contentieux est une vertu, comme ils en conviennent, que doit-on penser de la Rhétorique qui a des beautez plus grandes & plus sensibles.

Mais comme j'ay dit, cela se voit encore mieux par ses propres ouvrages. En effet comment un orateur s'acquittera-t-il d'un panegyrique, s'il n'a une parfaite connoissance de la morale? Comment sera-t-il capable de donner des conseils, s'il ne se propose & s'il ne connoist l'avantage de ceux qui le consultent? Comment plaidera-t-il une cause, s'il ignore la justice? Mais s'il n'a de la constance & du courage, comment dira-t-il librement ses sentimens, au hazard tantost d'estre la victime d'un peuple séditieux, tantost d'encourir la haine des grands, quelquefois mesme, lorsque tout retentit autour de luy du bruit des armes, comme il arriva dans le Jugement de Milon? D'où je conclus que l'Eloquence ne peut pas mesme estre parfaite, si elle n'est une vertu.

Enfin si on reconnoist pour une perfection la qualité qui distingue chaque animal, & où il excelle, comme la force dans les lions, la vistesse dans les chevaux, &c. s'il est certain aussi que l'homme les surpasse tous, par le privilege qu'il a d'estre né raisonnable & avec l'usage de la parole; pourquoy ne ferons-nous pas de l'éloquence aussi bien que de la raison, sa vertu propre & spécifique? C'est en effet le sentiment de Crassus. L'Eloquence, dit-il, est une des vertus les plus [p. 143; II, 21] grandes. Ciceron s'en explique de mesme dans ses lettres à Brutus, & en beaucoup d'autres endroits.

Mais, dit-on, un meschant homme ne dispose-t-il pas son exorde, sa narration & ses preuves, comme le meilleur orateur du monde? Comme si parce qu'un voleur combat vaillamment, la valeur cessoit d'est une vertu. Comme si parce qu'un esclave souffre la question, sans donner aucune marque de foiblesse, la constance perdoit par là l'honneur qu'elle mérite. Beaucoup de gens font les mesmes choses; mais le principe est différent. En voilà assez pour prouver que la Rhétorique est une vertu: à l'égard de son utilité nous en avons déja parlé.

105.  C'estoit l'opinion des Stoïciens & des Académiciens.

CHAPITRE XXI. De la matiere & de l'objet de la Rhétorique.

Quelques-uns ont dit que la matiere de la Rhétorique estoit l'oraison, c'est l'opinion de Gorgias dans Platon. Si par l'oraison l'on entend quelque discours que ce soit, ce ne sera pas la matiere, mais l'ouvrage de la Rhétorique, comme une statuë est l'ouvrage du sculpteur: car un discours se fait par le moyen de l'art, de mesme qu'une statuë. Si l'on entend seulement les mots qui composent un discours, les mots ne sont rien, séparez de la substance des choses. C'est pourquoy quelques autres luy donnent pour matiere tout argument probable; mais ces argumens font aussi partie de l'ouvrage; ils dépendent de l'art, & ont besoin de matiere eux-mesmes. D'autres aiment donc mieux luy donner les affaires civiles: sentiment qui ne péche pas tant dans l'essence que dans sa restriction; car c'est bien l'objet de la Rhétorique, mais ce n'est pas son unique objet. D'autres, parce que la Rhétorique est une vertu, font sa matiere de la vie de l'homme. Enfin, parce que toutes les vertus n'embrassent pas généralement tous les temps de la vie, & que la pluspart, comme la justice, la force, & la tempérance se renferment dans une certaine sphere de devoirs; d'autres assignent à la [p. 144; II, 21] Rhétorique seulement une partie de la vie, c'est à sçavoir celle qui se passe dans les affaires, & qui est du ressort de la Politique.

Pour moy sans tant de façon je luy donne pour objet toutes les choses dont elle entreprend de parler, & je ne manque pas de bonnes autoritez. Prémierement, Socrate dans Platon semble insinuer à Gorgias que ce n'est pas dans les mots, mais dans les choses qu'il faut chercher la matiere de la Rhétorique. Et dans le Phedrus le mesme Socrate dit nettement qu'elle ne préside pas seulement aux Jugemens & aux Délibérations, mais encore aux affaires domestiques & particulieres; d'où l'on peut conclure que c'est le sentiment de Platon. Ciceron de mesme dans un endroit appelle la matiere de la Rhétorique les choses dont elle peut parler. Il est vray qu'il en détermine d'espéce; mais dans un autre endroit il n'excepte rien. Cependant, dit-il, l'orateur semble estre engagé par sa prefession, à parler éloquemment sur quelque sujet qu'on luy propose. Et dans un autre: Comme l'orateur n'a pas un champ moins vaste que la vie de l'homme, il n'y a rien, dit-il, qu'il ne doive lire, entendre, examiner, agiter, & traitter.

Quelques personnes néanmoins s'offensent de l'immense estenduë que nous donnons à cet art; les uns disent que c'est luy donner une matiere infinie; les autres, que ce n'est pas mesme luy en donner une qui luy soit propre. Ils appellent la Rhétorique un art libertin, qui court après une infinité d'objets, sans se fixer à pas un seul. Je ne veux point avoir de démeslé avec eux. Ils conviennent que l'orateur parle de tout, cela me suffit; car son ojbet, pour estre estendu & diversifié, n'est pas infini; & des arts moins considérables que le nostre, n'ont pas des bornes beaucoup plus étroites. L'Architecture, par exemple, n'embrasse-t-elle pas tout ce qui sert aux édifices? L'art de graver n'a-t-il pas l'or, l'argent, le fer, le cuivre? La Sculpture, le bois, le marbre, l'yvoire, le verre, les pierres précieuses, & les métaux? Une chose peut donc estre l'objet de la Rhétorique, & celuy d'un autre art en mesme-temps: car si je demande à un sculpteur quelle est sa matiere, il me répondra que c'est le bronze, & si je demande à un fondeur quelle est la sienne, il me respondra la [p. 145; II, 21] mesme chose. Cependant un vase est bien différent d'une statuë. La Médecine enfin ne tient-elle rien de la Gymnastique & de l'art d'apprester les viandes? Toutefois elle n'en est pas moins un art.

A l'égard de ce que l'on objecte que c'est à la philosophie à examiner la nature du vrai bien, de l'utile & de l'honneste, c'est une mocquerie: car qui dit Philosophe, dit un homme de bien. Pourquoy donc s'étonner que l'Orateur que nous ne distinguons point de l'homme de bien, se rencontre avec luy? Outre que j'ay fait voir dans mon prémier Livre que les Philosophes profitant du relaschement des Orateurs, leur avoient enlevé la morale, & que c'est plutost eux qu'il faut accuser d'usurpation. D'ailleurs la Dialectique a pour objet, toutes les choses dont elle entreprend de disputer. Et l'on veut resserrer davantage la Rhétorique, qui ne différe de celle-cy, que dans le style & dans la maniere?

Mais un Orateur possedera donc tous les arts s'il doit parler de tout? Je pourrois apporter pour response le tesmoignage de Ciceron. Selon moy, dit ce grand homme, un Orateur n'est point parfait, s'il n'a la connoissance des beaux arts, & de tout ce qu'il y a de grand dans la nature. Mais je suis plus modeste; je me contente qu'il possede bien son sujet. Il ne peut pas sçavoir toutes les questions, toutes les causes que l'on apporte tous les jours au barreau. Il sera néanmoins capable d'en parler. Desquelles parlera-t-il donc? de celles qu'il sçaura, & de mesme des arts. Il s'instruira de ceux dont il aura à parler, & lors qu'il sera instruit, il en parlera. Quoy donc? Un Musicien ne se fera pas mieux entendre sur la Musique, & un artisan sur son mestier? Mieux, sans doute, si l'Orateur n'a estudié ni l'un ni l'autre: car il n'y a point de paysan, point d'homme si grossier, qui ne parle de son procès plus pertinemment, que le plus habile Orateur qui n'est point au fait. Mais que cet Orateur prenne les lumieres nécessaires & du musicien & de l'artisan, & du plaideur, il parlera mieux qu'eux. Cependant, dit-on, contestez quelque chose à cet artisan, à ce musicien, il appuyera son sentiment par de bonnes raisons: cela peut estre. Alors sans estre orateur, il fera ce que feroit un orateur. Le premier venu peut mettre un appareil sur une playe & réussir, sera-t-il [p. 146; II, 21] médecin pour cela? Non, mais il fera ce que feroit un médecin.

Venons au point décisif: ces sortes de choses n'entrent-elles jamais dans un panegyrique, dans une délibération, dans une cause? Quand on a déliberé tant de fois si on feroit un port à Ostie, n'a-t-on pas écouté nos orateurs? Cependant c'estoit l'affaire des Architectes: c'est celle de la Médecine, de voir si l'enflure & des taches sur le corps sont des marques de poison, ou seulement d'un estomac qui ne fait pas ses fonctions, Jamais orateur n'a-t-il esté obligé d'en venir à cette recherche? Tout ce qui regarde la maniere de nombrer, de supputer, de mesarer, le renverrons-nous à la Geométrie? Je croy pour moy qu'il n'y a rien qui ne puisse emprunter les couleurs de l'éloquence. Que si quelque chose luy échappe, ce ne sera pas son objet. C'est pourquoy nous luy donnons pour matiere toutes celles qu'elle se propose de traiter; & c'est ce que nous faisons entendre nous-mesmes tous les jours: car s'il nous arrive d'escrire, ou de parler en public, nous ne manquons pas d'annoncer dans l'Exorde ou dans la Préface, le sujet que nous avons dessein de traitter.

Gorgias estoit si persuadé qu'un Rhéteur doit estre prest à parler de toute sorte de choses, que dans son escole, on avoit la liberté de luy faire telle question que l'on vouloit. Hermagore aussi en mettant l'objet de la Rhétorique dans les questions & dans les causes, semble avoir tout compris: si pourtant il en excepte les questions, comme quelques-uns veulent, nous l'abandonnons, & s'il ne les en excepte pas, son authorité fait pour nous: car il n'y a rien qui ne tombe ou dans la cause ou dans la question. Aristote enfin en divisant son objet en trois parties, qui sont le genre Judiciaire, le Délibératif, & le Démonstratif, n'a pas plus restraint les droits de l'Orateur; car dans ces trois genres aussi bien que sous le nom de causes & de questions, il n'est rien qui ne soit compris.

Quelques Auteurs, mais en petit nombre, examinent encore quel est l'instrument dont se sert la Rhétorique. J'appelle instrument en fait d'art, ce qui donne la forme à la matiere, & sans quoy nous ne sçaurions mettre [p. 147; II, 21] celle-cy en œuvre. Mon sentiment est que cela ne regarde pas tant l'art que l'artisan: car les sciences prises en elles-mesmes & séparées de l'action, ne laissent pas d'avoir toute leur perfection. Mais le graveur, par exemple, a besoin de son burin, & le peintre de son pinceau. Il sera donc temps d'examiner cette question, lorsque nous en serons au traité de l'Orateur. [p. 148; III, 1]

LIVRE TROISIEME.

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CHAPITRE PREMIER. Des différents Auteurs qui ont traitté de la Rhétorique.

Après avoir examiné dans le second Livre ce que c'est que la Rhétorique, & qu'elle est sa fin: après avoir fait voir du mieux que j'ay pû qu'elle est un art, qu'elle est utile, qu'elle est mesme une vertu, & qu'elle a pour objet tout ce qui tombe dans le discours; maintenant je vais parler de son origine, des parties dont elle est composée, & de la maniere d'inventer & de traiter chaque chose suivant les préceptes qu'elle en donne. Il s'en faut beaucoup que la pluspart des Escrivains qui m'ont précedé, en ayent tant embrassé, tesmoin Apollodore, qui s'est borné au seul genre Judiciaire. Je n'ignore pas au reste à quoy je m'engage; [p. 149; III, 1] car pour satisfaire quelques personnes qui veulent sçavoir cet art à fond, j'entre dans une matiere que la diversité des opinions rend extrémement difficile, & qui ne manquera pas de causer du dégoust au lecteur, par la sécheresse des préceptes dont l'exposition la plus simple est, selon moy, néanmoins tout ce qu'il faut icy.

En effet jusqu'à présent j'ay tasché de donner quelque sorte d'agrément à mon ouvrage, non pas pour faire paroistre de l'esprit; car je pouvois choisir un sujet qui y fust plus propre, mais afin que les jeunes gens attirez par le plaisir de la lecture, reçeussent plus volontiers l'instruction dont ils ont besoin, & qui dénuée de graces & d'ornemens ne manqueroit pas de les rebuter. C'est pour cela que Lucrece dit qu'il a voulu mettre les préceptes de la Philosophie en vers. Tout le monde sçait la comparaison dont il se sert.

Tel est d'un Médecin l'innocent stratageme,
Pour guerir un enfant ennemi de luy-mesme,
Et d'un remede amer follement rebutté,
Sous la douceur du miel, dont le verre est frotté
,
Il fait passer l'absynte, &c.

Mais je crains bien que ce livre-cy ne tienne plus de l'armertume de l'absynte, que de la douceur du miel, c'est-à-dire qu'il ne soit beaucoup plus utile, qu'agréable. Et ce qui me le fait craindre, c'est qu'il ne contiendra gueres que des préceptes qui ne sont pas mesme de mon invention, & qu'il choquera peut-estre le sentiment de bien des gens; car quoique la pluspart des Ecrivains se soient proposé d'arriver au mesme but, ils ont pris néanmoins des routes différentes, & chacun d'eux a ses partisans. Ceux-cy se persuadent toujours que le chemin qu'il leur plaist de tenir est le meilleur; & c'est temps perdu que de vouloir les faire revenir des préjugez de leur enfance, parce qu'il n'y a personne qui n'aime mieux sçavoir ce qu'il sçait, que d'estre obligé à r'apprendre de nouveau.

Or tandis que les uns veulent perfectionner ce que l'on avoit seulement ébauché avant eux, & que les autres pour avoir la gloire d'y contribuer aussi, changent mesme où il n'y avoit rien à changer; les opinions se sont multipliées à l'infini, comme on verra dans la suite: car après ceux dont [p. 150; III, 1] il est fait mention dans les poëtes, on tient que le prémier qui ait eu quelque connoissance de la Rhétorique est Empedocle; & les prémiers qui en ayent donné des regles sont Corax & Tisias, qui estoient tous deux Siciliens. Gorgias de Leontium les suivit de près. On croit qu'il avoit esté disciple d'Empédocle, & comme il vescut cent neuf ans, il eut l'avantage de voir plusieurs grands Rhéteurs en mesme temps, depuis ceux que j'ay nommez, qui le regardérent comme leur rival, jusqu'à Socrate & pardelà. De ce nombre furent Thrasymaque de Calcedoine, Prodicus de Ceos, Protagoras d'Abdere, à qui l'on dit qu'Evathle donna une somme considérable(106) pour apprendre de luy la Rhétorique, dont il publia un Traitté: Hippias d'Elis, Alcidame d'Elée, que Platon nomme Palamede, Antiphon,(107) qui a eu la gloire de composer le prémier plaidoyer que l'on ait veu, qui mesme donna des regles sur ce nouveau genre d'escrire, & fut en réputation d'avoir parfaitement bien plaidé sa cause: Polycrate qui fit aussi une harangue contre Socrate, comme j'ay déja dit, & Théodore de Bysance, l'un de ces Sophistes qui raffinoient tellement en l'art de parler, que Platon les caractérise par un nom fait exprès.108

Parmi ces Rhéteurs, ceux qui traitterent les prémiers des lieux communs, furent Gorgias, Protagoras, Prodicus, & Thrasymaque. Ciceron dans son Brutus ne trouve rien d'escrit qui ait les vrayes beautez de l'éloquence avant Periclés, dont il dit qu'il se voit quelques pieces sous son nom. Pour moy je ne voy rien dans ces pieces qui soit digne de la réputation d'un si grand orateur: c'est pourquoy je ne m'étonne pas qu'il y ait des gens, qui aiment mieux croire que Periclés n'a point escrit, & que les ouvrages qui portent son nom sont des ouvrages supposez.

A ces Rhéteurs il en succeda quantité d'autres. On vit sortir de l'école de Gorgias Isocrate, le plus illustre de ses disciples. Je sçay qu'il y en a qui luy donnent un autre maistre; mais je m'en tiens à ce que rapporte Aristote. Alors on commença à tenir différents chemins. Isocrate eut des disciples [p. 151; III, 1] qui excellerent dans tous les genres de sciences. Mais sur la fin de ses jours, comme il estoit fort vieux (car il avoit quatre-vingt dix-huit ans complets quand il mourut) Aristote tint escole de Rhétorique l'après-midi. Il avoit souvent à la bouche un vers109 de la tragédie de Philoctete, pour faire entendre qu'il y avoit de la honte à se taire, & à laisser parler Isocrate. Ce furent ces deux derniers qui réduisirent l'éloquence en art, mais particulierement Aristote, qui en a traité plus au long. Theodecte estoit de mesme temps; j'ay déja parlé de son ouvrage dans mon second livre. Theophraste, disciple d'Aristote, escrivit aussi fort exactement de la Rhétorique, & depuis, les Philosophes se montrerent plus ardents que les Rhéteurs mesmes à traitter cette matiere, sur tout les principaux des Stoïciens & des Péripatéticiens.

Ensuite vint Hermagore, qui se fit un chemin tout particulier: plusieurs néanmoins marcherent sur ses pas, entr'autres Athenée, qui semble l'avoir pris pour son modéle, & l'a parfaitement bien imité. A quelque temps de là on vit paroistre Apollonius Molon, Areus, Cecilius, & Denis d'Halicarnasse, qui ont tous beaucoup escrit. Mais les deux plus célebres, & que l'on suivit plus généralement, furent Apollodore de Pergame, que César Auguste eut pour maistre à Apollonie, & Theodore de Gadare, qui aima mieux se dire de Rhodes, & que Tibere eut pour maistre, durant le temps qu'il passa dans cette Isle. Ces deux Rhéteurs avoient des opinions fort différentes, d'ou sont venus les Apollodoréens & les Theodoréens, à la maniere des Philosophes, qui se partagent en certaines sectes. Les disciples d'Apollodore nous ont conservé ses préceptes, & nous n'en avons gueres de connoissance que par ux. C. Valgius nous les a donnez en latin, & Atticus en grec; l'un & l'autre avec beaucoup d'exactitude. Pour luy il n'a laissé qu'un petit traitté de Rhétorique, qu'il adresse à Matius; car tous les autres il le desavoüe dans sa lettre à Domitius. Theodore a plus escrit, & son disciple [p. 152; III, 1] Hermagore n'est pas si éloigné de nostre temps, que quelques gens ne l'ayent pû voir.

Pour ce qui est des Romains, le prémier que je sçache qui ait donné des regles de l'éloquence, c'est Caton le Censeur. Ensuite Marcus Antonius commença un ouvrage dans le mesme genre; c'est le seul que nous ayons de luy, encore est-il demeuré imparfait. Après eux nous avons eu plusieurs Escrivains de moindre réputation, dont je ne laisserai pas de faire mention, lorsque l'occasion s'en présentera.

Mais le principal ornement de l'éloquence Romaine, ç'a esté Ciceron, homme incomparable de quelque maniere qu'on le regarde, soit comme Orateur, soit comme Rhéteur. Il seroit de la modestie de se taire après un si grand maistre, s'il ne nous apprenoit luy-mesme que ses traittez de Rhétorique luy sont comme échappez des mains dans sa jeunesse. Nous avons ses livres de l'Orateur, qui sont admirables, mais on demande un détail de préceptes qui ne s'y trouve pas, & où il n'a pas prétendu entrer. Cornificius a beaucoup escrit sur le mesme sujet, Stertinius & Gallion le pere nous ont aussi laissé quelque chose. Celsus & Lenas plus anciens que Gallion, & de nos jours Virginius, Pline, & Rutilius, ont fait aussi plusieurs traittez fort exacts. Enfin nous avons encore aujourd'huy des hommes celebres qui ont escrit avec succès sur cette matiere: Je voudrois qu'il ne leur fust rien échappé, je n'aurois pas la peine de glanner après eux. Quelques éloges qu'ils méritent; je m'abstiens de les nommer, parce qu'ils sont encore vivans; mais ils n'y perdront rien; car l'envie n'a qu'un temps, & leur gloire passera d'âge en âge jusqu'à la postérité la plus éloignée. Cependant le respect que j'ay pour tant de grands noms ne m'empeschera pas de dire aussi quelquefois mon sentiment. Je ne ferai point comme ceux qui s'attachent superstitieusement à une secte; je déclare mesme que je n'en épouse aucune: Je ramasse seulement les différentes opinions, pour laisser au lecteur la liberté de choisir; content de remporter la loüange d'un escrivain exact, quand la matiere ne demande rien davantage. [p. 153; III, 2]

106.  Dix mille deniers, ce qui fait environ cinq mille francs de nostre monnoye.

107.  Cet Antiphon eut pour Disciples Periclés, Socrate, & Thucydide.

108.  Il les appelle  [ill.].

109.  La pluspart de ceux qui ont fait des nottes sur Quintilien, ont cru que ce vers estoit d'une piece de Sophocle, intitulée Philoctete; mais ils se trompent. Ce vers disoit qu'il estoit honteux de se taire, & de laisser parler des barbares. Aristote le parodiait pour l'appliquer à Isocrate, mais dans un autre sens. [Ill.]

CHAPITRE II. Quelle est l'origine de la Rhétorique.

Cette question ne nous arrestera pas beaucoup. Qui doute en effet que ce ne soit la Nature, cette commune mere, qui nous a appris à parler? Il ne faut point chercher d'autre origine de la Rhétorique. Qui doute qu'ensuite l'utilité n'ait porté les hommes à cultiver ce don de la parole? Et qu'enfin la refléxion & l'expérience ne luy ayent donné la perfection? Je ne voy pas pourquoy quelques-uns veulent que le soin de bien parler ait commencé par ceux que le danger de succomber à des accusations injustes a rendus éloquents. C'en est peut-estre la cause la plus honneste, mais ce n'est pas la prémiere; car on ne se justifie point sans estre accusé auparavant. N'est-ce pas comme si je disois que l'on s'est avisé de forger des armes pour se deffendre, plutost que pour attaquer?

Nous avons donc commencé à parler, aidez de la nature, & nous avons commencé à parler avec art, aidez de la réfléxion. Comme la Médecine est venuë aux hommes, des observations qu'ils ont faites sur ce qui estoit utile ou contraire à la santé, de mesme ils ont trouvé que dans un discours où il entre beaucoup de choses, les unes estoient bonnes, les autres mauvaises. Ils ont remarqué les prémieres pour les suivre, & les secondes pour les éviter. A ces choses, eux-mesmes en ont adjouté d'autres qui y avoient quelque rapport; toutes ont esté éprouvées & autorisées par l'usage. Ensuite chacun a enseigné tout ce qu'il sçavoit là-dessus; & voilà comme l'art de bien parler s'est insensiblement formé. Ciceron cependant en attribuë l'origine aux Fondateurs des Villes, & aux Legislateus. Je conviens qu'ils ont eu besoin de beaucoup d'éloquence; mais je n'en suis pas plus du sentiment de Ciceron; car il y a des peuples encore aujourd'huy, qui n'ont ni demeure fixe, ni villes, ni loix, & qui ne laissent pas d'avoir quelque sorte d'éloquence. Ils ont aussi bien que [p. 154; III, 3] nous leurs Députez, leurs Ambassadeurs. Ils sçavent soustenir & combattre une opinion. Ils connoissent bien enfin que parmi eux il y a des homes qui parlent mieux les uns que les autres.

CHAPITRE III. Que la Rhétorique a cinq parties.

Or tout l'Art Oratoire, comme l'enseignent de grands maistres, est composé de cinq parties, qui sont l'Invention, la Disposition, l'Elocution, la Mémoire & la Prononciation, ou l'action; car on dit l'un & l'autre. En effet, tout tissu d'oraison qui a un sens, doit nécessairement exprimer une chose par le moyen des mots; s'il est court & qu'il renferme une simple proposition, cette unique chose & ces mots luy suffiront peut-estre; mais s'il a plus d'estenduë, il exigera davantage: car il ne faut pas seulement sçavoir ce que l'on doit dire, & comment on le doit dire; mais il faut sçavoir aussi en quel lieu on le doit dire, ce qui fait la Disposition. Maintenant, le moyen de dire tout ce qu'il faut sur un sujet; le moyen de dire chaque chose en son lieu, si la Mémoire ne nous aide? Elle tient donc justement sa place après les trois prémieres parties. Enfin que la Prononciation péche, soit par le geste, soit par la voix, elle gaste tout: il faut donc absolument luy donner le cinquiesme rang.

Quelques-uns néanmoins, & entr'autres Albutius n'admettent que les trois prémieres parties; & la raison qu'ils en donnent, c'est que la Mémoire & la Prononciation ou l'action ne sont pas des effets de l'art, mais des dons de la nature. Thrasimaque est de mesme sentiment pour ce qui regarde l'action: mais ils se trompent, la Mémoire & la Prononciation tiennent certainement de l'art, comme on verra par les préceptes que j'en donnerai.

D'autres au contraire adjoutent une sixiesme partie, à sçavoir le jugement, qu'ils placent immédiatement après l'invention; parce que selon eux on commence par inventer, & ensuite on juge. Pour moi je croy que celuy-là n'a pas mesme inventé, qui [p. 155; III, 3] n'a pas jugé: car tout ce qui nous échappe de contraire à nos véritables intérests, ou de trivial, ou de puérile, ou de ridicule; en un mot tout ce qui est vicieux, à proprement parler, ne s'invente point, nous sommes seulement censez ne l'avoir pas évité. Ciceron dans ses livres de Rhétorique a placé aussi le jugement après l'Invention; mais il me paroist que le jugement est tellement consondu avec les trois prémieres parties, (car ni la Disposition, ni l'Elocution ne peuvent subsister sans luy,) qu'il a mesme beaucoup de part à la Prononciation. Et ce qui me le fait dire avec plus d'assurance, c'est que le mesme auteur dans un autre ouvrage110 où il traitte plus en détail des parties de la Rhétorique, est parfaitement d'accord avec nous; car il en establit d'abord deux, qui sont l'Invention & l'Elocution. Il charge la prémiere du soin de trouver les choses & de les arranger. Il donne à la seconde les mots & la prononciation. Enfin il reconnoist pour cinquiesme partie la Mémoire qui entre en une espéce de communauté avec les autres, & en est comme la gardienne & la dépositaire. Il s'explique encore plus nettement dans ses livres de l'Orateur, où il dit que l'éloquence consiste en cinq choses. Et comme ces ouvrages ont esté composez long-temps après ses traitez de Rhétorique, ils sont aussi de meilleurs garants de ses opinions.

Ceux-là ne me semblent pas moins donner dans la nouveauté, qui non contents de la Disposition, y adjoutent l'ordre; comme si la disposition estoit autre chose que l'arrangement de tout ce qui entre dans le discours, selon l'ordre le plus parfait. Dion ne reçoit que l'invention & la Disposition; mais il fait l'une & l'autre double, en sorte qu'elles s'estendent & aux choses & aux mots; ainsi selon luy l'élocution est une partie de l'invention, & la prononciation une partie de la disposition; ce qui fait toujours quatre parties ausquelles il faut adjouter la mémoire.

Les partisans de Théodore comprennent aussi sous l'Invention, les pensées & la Diction: du reste ils ne changent rien aux trois autres. Hermagore est d'un sentiment plus particulier, faisant dépendre le Jugement, la Distribution, l'Ordre & tout ce qui concerne la Diction, de ce qu'il appelle l'œconomie. C'est un mot tiré du grec, qui signifie le soin [p. 156; III, 3] des affaires domestiques. Il est employé icy abusivement, n'y ayant point de terme que luy responde en nostre langue.

On demande quel rang doit occuper la Mémoire parmi ces cinq parties de la Rhétorique, s'il la faut mettre après l'Invention ou après la Disposition; car les sentimens sont partagez. Pour moy je la mets après les trois prémieres parties, & je croy que c'est sa place naturelle; car ce n'est pas assez de retenir ce que l'on a inventé pour l'arranger, ni de retenir mesme ce que l'on a arrangé pour le prononcer. Il faut de plus que la mémoire nous représente & ce que nous avons inventé, & ce que nous avons arrangé, dans les mesmes termes dont nous avons jugé à propos de nous servir. En effet c'est elle qui doit rendre fidelement à l'Orateur tout ce qu'il s'est proposé de dire, & qu'il luy a confié.

Mais pusieurs ont crû que ce que nous appellons les parties de la Rhétorique, seroit mieux nommé l'ouvrage de l'Orateur. N'est-ce pas à luy, dit-on, qu'il appartient d'inventer, d'arranger, d'exprimer, d'apprendre, & de prononcer? De ce principe il s'ensuivra que l'art n'a rien à faire; car c'est aussi le devoir de l'Orateur de bien parler. Cependant la Rhétorique est la science de bien parler; ou, comme les autres s'expliquent, c'est à l'Orateur de persuader, mais la force de persuader est dans la Rhétorique. De mesme c'est à l'Orateur à inventer, & à disposer comme il faut ce qu'il invente; mais & l'Invention & la Disposition appartiennent à la Rhétorique.

D'autres & en plus grand nombre doutent s'il faut les appeller les parties, ou l'ouvrage; ou comme le veut Athenée, les élements de la Rhétorique; J'estime pour moy que le nom d'Element ne sçauroit leur convenir; car on entend par élements les prémiers principes d'une chose, auquel sens l'eau, le feu, la matiere, ou les atomes sont les élémens du monde. On n'a pas plus de raison de les prendre pour l'ouvrage de l'art, puisque ce n'est point l'art qui les fait, & qu'il est luy-mesme leur ouvrage, c'en sont donc les parties; car par la mesme raison qu'elles composent la Rhétorique, & que la Rhétorique est un tout, elles sont nécessairement les parties de ce tout. Ceux qui ont mieux aimé leur donner le nom d'ouvrage, me paroissent l'avoir fait autant pour éviter la répétition [p. 157; III, 4] des termes, que par aucun autre motif; car ils avoient desja divisé la Rhétorique en trois parties, qu'ils appelloient la partie Judiciaire, la Délibérative & la Démonstrative; mais ce seroient tout au plus des parties de la matiere, & non pas de l'art. Il est clair en effet que la Rhétorique se trouve toute entiere en chacune d'elles, & que pas une ne peut se passer de l'Invention, de la Disposition, de l'Elocution, de la Mémoire, & de la Prononciation; c'est pourquoy quelques-uns ont crû avoir mieux rencontré en les appellant les trois genres de la Rhétorique; mais ceux qui ont dit les trois genres de causes, ont parlé plus juste, & Ciceron les a suivi.

110.  Dans ses partitions oratoires.

CHAPITRE IV. Qu'il y a trois genres de causes.

On demande s'il n'y en a que trois. Il est certain que les meilleurs Escrivains de l'antiquité n'en ont pas compté davantage, à l'exemple d'Aristote, qui donne seulement un autre nom au genre Délibératif; car pour s'accommoder à la forme de gouvernement qui estoit en usage à Athenes, il l'appelle le genre qui se traite dans les assemblées du peuple. Cependant dès-lors chez les Grecs, & depuis chez les Romains, comme Ciceron nous l'apprend dans ses livres de l'Orateur, on essaya de multiplier ces trois genres. Et présentement peu s'en faut que l'on ne cede à l'autorité du plus celebre auteur de nos jours, qui non seulement en admet plus de trois, mais qui en admet un nombre presque infini. En effet, si l'on establit un genre particulier pour la loüange & pour le blasme, pourquoy ne pas accorder le mesme privilege a cent autres choses; car on plaint une personne, on la console, on l'adoucit, on l'irrite, on l'intimide, on la rassure, on la félicite: on commande, on prie, on raconte, on éclaircit une difficulté. On fait des reproches, des menaces, des invectives, ou bien quelquefois on fait des souhaits. On mande une chose, on respond à une autre: on dit son avis, on explique enfin ses pensées en cent autres manieres. Sous quel genre [p. 158; III, 4] veut-on que tout cela soit compris? Voilà sur quoy l'on condamne aujourd'huy les anciens. De sorte que moy qui persiste dans leur sentiment, je suis presque réduit à demander grace pour eux, du moins à les justifier, & à examiner par quelle raison ils ont donné des bornes si étroites à une matiere qui véritablement paroist si vaste & si estenduë.

Ceux qui les croyent dans l'erreur s'imaginent que ce qui les a trompez, c'est qu'alors les Orateurs ne se messoient guéres que de ce qui est renfermé dans ces trois genres. Ils loüoient la vertu, ils décrioient le vice, ils faisoient des oraisons funebres; mais ils donnoient particulierement leurs soins aux fonctions de la tribune & du barreau. Et les auteurs de ce tems-là n'ont parlé que de ces occupations, parce que c'estoient les principales & les plus ordinaires.

Au contraire ceux qui deffendent les anciens, distinguent trois sortes d'auditeurs; les uns, disent-ils, viennent dans l'espérance d'entendre un beau discours, les autres pour prendre conseil, & les troisiesmes pour connoistre des affaires. Voilà les trois genres d'éloquence. Pour moy, tout bien considéré, je dirois que l'Orateur exerce son éloquence ou sur les affaires du barreau, ou sur des choses qui n'ont nul rapport au barreau. Les prémieres composent le genre Judiciaire; les secondes qui ne sont point du ressort des juges, regardent le passé, ou l'avenir; le passé, nous le loüons ou nous le blasmons; l'avenir, nous en délibérons. Je dirois encore, que tout sujet dont on entreprend de parler, roule nécessairement sur des choses qui sont ou douteuses, ou certaines. Chacun loüe celles-cy, on les blasme, selon qu'il est bien ou mal intentionné. Celles-là sont de deux sortes, on laisse les unes à nostre choix, c'est la matiere de nos Délibérations. On sousmet les autres au jugement d'autruy, c'est la matiere des procès.

Anaximene vouloit qu'il n'y eust que deux genres, le Judiciaire & celuy qui se traitte dans l'assemblée du peuple; mais il divisoit ces deux genres en sept espéces, conseiller, dissuader, loüer, blasmer, accuser, deffendre, examiner, dont les deux prémieres espéces, comme on voit, se rapportent au genre Délibératif, les deux suivantes au Démonstratif, & les trois dernieres au Judiciaire. Je ne dis rien de Protagoras, qui réduisoit toute l'éloquence à ces quatre articles, interroger, [p. 159; III, 4] respondre, commander & prier. Platon dans le Sophiste admet un genre pour le barreau, un second pour la tribune, & un troisiesme pour le dialogue. Ce dernier n'a rien de commun avec celuy du barreau; il sert dans les disputes particulieres, & a toute la force de la Dialectique. Isocrate a crû que la loüange & le blasme entroient par tout, & n'a pas jugé à propos d'en faire un genre à part. Le plus sûr est de s'en tenir à l'opinion qui se trouve appuyée par le plus grand nombre d'escrivains, & c'est aussi celle qui me paroist la plus raisonnable.

Il y a donc, comme j'ay dit, un genre destiné à loüer & à blasmer; mais il prend son nom de la plus noble de ces deux fonctions. On l'appelle le genre du Panegyrique: d'autres disent le genre Démonstratif. On croit que ces deux noms sont traduits du grec. Cependant il me semble que le genre Démonstratif des Grecs tient moins du Panégyrique que de l'ostentation, & qu'il est fort différent du nostre: véritablement il le renferme, mais il ne s'y borne pas. Car qui peut nier que les panégyriques grecs ne soient des discours du genre Démonstratif? Ils ont néanmoins pour but de conseiller une entreprise, ou d'en dissuader; & il y est presque toujours parlé des intérests de la Grece: ce sont plusieurs genres meslez ensemble, dont une partie est employée à traitter des affaires de la République, & l'autre à étaler toute la pompe de l'éloquence. Mais peut-estre aussi que nostre terme de Démonstratif n'est point copié du grec, & qu'il vient seulement de ce que la loüange & le blasme montrent chaque chose telle qu'elle est.

Le second genre est le Délibératif, & le troisiesme le Judiciaire. Toutes les espéces imaginables tombent dans ces trois genres; car il n'y en a pas une qui ne se propose de loüer ou de blasmer, de persuader ou de dissuader; d'accuser, ou de deffendre. Maintenant de préparer les esprits, de raconter, d'instruire, d'amplifier, ou de diminuer, d'exciter les passions, ou de les calmer, & par là de se rendre maistre des cœurs, c'est ce qui est commun à tous les genres. Je n'approuve pas mesme que par une Division qui a plus d'apparence que de justesse, on donne l'honneste en partage, au genre du Panégyrique, l'utilité, au genre Délibératif, & la justice, aux matieres du barreau. Ces trois genres ne subsistent que [p. 160; III, 5] par le secours qu'ils se prestent réciproquement les uns aux autres; car la justice & l'utilité entrent dans la loüange; l'honneste dans les conseils, & difficilement trouvera-t-on un plaidoyer, ou chacune de ces choses ne se présente tour à tour.

CHAPITRE V. Des parties qui composent un discours.

Tout discours est composé de ce qui est signifié, ou de ce qui signifie, c'est à-dire de choses & de mots. A l'égard de la faculté de faire un discours, c'est l'ouvrage de la nature, de l'art & de l'habitude. Quelques-uns adjoutent, de l'imitation; mais je ne la sépare point de l'art. L'Orateur a aussi trois devoirs à remplir, instruire, plaire, & toucher. Cette division me paroist plus claire que celle qui partage toute l'éloquence en raisons & en mouvemens. Mais il ne faut pas croire que tout cela se trouve toujours dans un discours; car il y a des matieres qui ne sont pas susceptibles de mouvemens. Or comme ceux-cy n'ont pas toujours lieu, aussi par tout ou ils se font sentir, ils donnent une force merveilleuse au discours.

D'excellens auteurs prétendent que dans l'art oratoire il y a des choses qui ont besoin de preuves, d'autres qui n'en ont pas besoin, & je suis de leur sentiment. Quelques-uns au contraire, comme Celsus, soustiennent que l'Orateur ne doit parler que sur des choses douteuses; mais outre que la pluspart des Escrivains ont rejetté cette opinion, la seule division des trois genres de cause en fait voir la fausseté, si ce n'est qu'on veüille dire que de loüer la vertu & de blasmer le vice, n'est pas une fonction de l'Orateur.

Des matieres douteuses naissent les questions. On convient que toutes sont fondées sur ce qui est ou escrit, ou non escrit: les prémieres regardent le Droit; les secondes regardent la chose en elle-mesme: le genre des unes est légal, & le genre des autres est de pur raisonnement. C'est ce qu'Hermagore & ceux qui l'ont suivi ont voulu dire par les deux mots [p. 161; III, 5] grecs dont ils se servent ,[ill.]; & c'est aussi la pensée de ceux qui font consister toutes les questions dans les choses & dans les mots.

On convient encore qu'une question est ou indéfinie, ou limitée: j'entends par question indéfinie celle qui faisant abstraction des personnes, des temps, des lieux, & de pareilles circonstances, peut estre traittée pour & contre; c'est ce que les Grecs appellent thése; Ciceron, proposition; d'autres, question civile, universelle; d'autres, question philosophique; & Athenée une partie de la cause. Ciceron en distingue de deux sortes, les unes spéculatives, & les autres pratiques. Voicy, par exemple, une question spéculative: Si la Providence gouverne le monde? Et en voicy une pratique: S'il faut se mesler des affaires de la République? La prémiere en souffre trois autres par rapport à son objet, s'il est, ce qu'il est, quel il est: car tout cela peut bien estre ignoré. La seconde en souffre deux: on demande quels sont les moyens d'acquerir la chose dont il est question, & quelle est la maniere d'en bien user.

J'entends par questions limitées, celles qui se renferment dans la considération des personnes, du temps, du lieu, & des autres circonstances. Les Grecs leur donnent le nom d'hypothese, & nous celuy de cause: tout s'y réduit à examiner les choses non pas en elles-mesmes, mais par rapport aux personnes. Les questions indéfinies sont toujours plus vastes & plus estenduës que les autres, qui n'en sont qu'une suite; cela se verra clairement dans un exemple. On demande s'il faut se marier? Voilà une question indéfinie. Mais, Caton doit-il se marier? En voilà une limitée, qui peut aussi, comme on voit, estre matiere de délibération.

Les prémieres, quoique détachées des personnes, ne laissent pas d'avoir ordinairement leur restriction; ainsi de cette question qui est simple, s'il faut se mesler du gouvernement de la République, on en peut faire celle-cy, s'il faut se mesler du gouvernement de la République, lorsqu'elle gémit sous la tyrannie. Mais l'on pourroit dire qu'il y a là sous le nom de tyrannie, comme une personne cachée, qui double la question; & que l'esprit est fixé par la considération du temps & de la qualité: cependant ce n'est point encore là [p. 162; III, 5] proprement une cause. Au reste les questions que j'appelle indéfinies, peuvent aussi s'appeller générales, & par conséquent les questions limitées seront particulieres.

Mais on remarquera que toute question particuliere en comprend une générale, qui en est comme la source & le principe. Je ne sçay mesme si dans les causes, la question qui naist au sujet de la qualité, n'est point une these. En effet, quand on dit, Milon a tué Clodius, & il l'a tué justement, car celuy-cy luy dressoit des embusches, & en vouloit a sa vie; n'est-ce pas faire cette question, s'il est permis de tuer un homme qui veut nous oster la vie? Dans les choses qui sont purement de conjecture, on demandera, par exemple, si c'estla baine ou l'avarice qui a fait commettre un tel crime? S'il faut adjouter foy à la confession que l'on arrache d'un criminel dans les tourmens; lequel doit l'emporter sur nostre esprit des témoins ou des preuves? Toutes ces questions ne sont-elles pas générales? A l'égard de celles qui roulent sur la définition, il est visible qu'elles sont encore plus universelles que les autres.

Quelques-uns croyent qu'on peut aussi quelquefois donner le nom de theses à des questions particulieres, en les regardant d'une certaine façon. Par exemple, Oreste est accusé, cela fait une cause selon eux; mais de sçavoir si Oreste a esté justement absous; si Caton a pû donner sa femme à Hortensius, c'est une these. Ils distinguent donc la cause d'avec la these, en ce que celle-cy se renferme dans la spéculation, & que celle-là se termine à un jugement décisif & pratique. Dans la thése c'est une vérité que l'on est curieux de sçavoir; dans la cause c'est une affaire qu'on plaide.

Je ne dissimulerai pas qu'il y a des gens qui ne jugent pas ces questions universelles fort nécessaires à l'Orateur. Que sert, disent-ils, de prouver qu'il est avantageux de se marier, ou de gouverner la République, si l'auditeur trouve dans son âge ou dans sa santé des obstacles à l'un ou à l'autrre? Mais ils ne font pas refléxion qu'il n'en est pas de mesme de bien des questions: par exemple, de celles-cy; si la vertu est le souverain bien, si le monde est gouverné par la Providence? Dans celles-mesmes qui se rapportent à la personne, comme il ne suffit pas de traitter la chose en général, [p. 163; III, 5] aussi ne peut-on l'appliquer à l'espéce particuliere, si l'on n'a bien consideré le genre auparavant: car le moyen que Caton délibere s'il se mariera, à moins qu'on ne luy ait fait voir qu'il est avantageux de se marier? Et comment épousera-t-il Martia, s'il n'est desja persuadé qu'il doit se marier?

Cependant on nous oppose l'autoirité d'Hermagore, qui est d'un sentiment contraire, soit que l'ouvrage que l'on cite porte faussement son nom, ou qu'il y ait eu un autre Hermagore. En effet comment veut-on que celuy que nous connoissans en soit l'auteur, luy qui a si bien escrit de l'art oratoire, & qui au rapport de Ciceron divisoit toute la matiere de la Rhétorique en théses & en causes? A quoy mesme Ciceron a trouvé à redire, prétendant que tout ce qui s'appelle thése, ne regarde point l'Orateur. Mais ce grand homme m'a épargné la peine de le réfuter, en condamnant luy-mesme le livre où il parle de la sorte, & en nous recommandant expressément en plusieurs autres111 d'esloigner toujours autant qu'on peut la dispure, de ce qui la resserre dans des bornes trop étroites, parce qu'il est plus aisé de s'estendre sur le genre que sur l'espéce, & que ce que l'on a une fois establi dans la thése, demeure nécessairement prouvé dans la cause, Quant à l'estat de la question, il est le mesme dans l'un & dans l'autre. On adjoute que parmi ces questions, les unes sont absoluës, les autres relatives: S'il faut se marier, s'il faut qu'un vieillard se marie. Si un tel Capitaine a esté vaillant, s'il a esté plus vaillant qu'Annibal.

Apollodore définit ainsi une cause, ou plutost Valgius son disciple: C'est une affaire dont toutes les parties se rapportent à un point litigieux, ou qui a pour fin une contestation. Ensuite il définit ainsi une affaire: C'est un assemblage de personnes, de temps, de lieux, de causes, de moyens, d'incidents, de pieces, de faits, de dits, & de choses escrites & non escrites. D'où l'on peut juger que la cause est ce que les Grecs nomment hypothese, & l'affaire ce qu'ils nomment peristase: quelques-uns pourtant prennent le mot de cause au mesme sens qu'Apollodore a pris le mot d'affaire. Iscorate entend par cause, une question civile & particuliere, ou bien, un point litigieux qui se décide par rapport aux personnes. Ciceron enfin dit que c'est une contestation qui se reuferme dans la [p. 164; III, 6] considération des personnes, des temps, des lieux, des actions, & des affaires qui y ont rapport, si ce n'est de tout cela ensemble, au moins de la plus grande partie.

111.  Dans ses topiques, dans ses livres de l'Orateur, & dans celuy qu'il a intitulé l'Orateur.

CHAPITRE VI. Ce que c'est que l'estat de la Cause; d'où il se prend; si c'est le Demandeur ou le Deffendeur qui l'establit: Combien il y en a, & quels ils sont.

Il112 n'y a point de cause qui ne consiste dans un certain estat. Avant donc que d'enseigner comment il faut manier chaque genre de Causes, je croy que nous ne ferons pas mal d'examiner ce qui est commun à tous ces genres, je veux dire, ce que c'est que l'estat de la Cause, d'où il se prend, & combien de sortes il y en a. Quelques-uns ont crû que cela ne regardoit que les matieres du barreau; mais leur ignorance sautera aux yeux, quand j'aurai traitté des trois genres, comme je me suis proposé de faire.

Ce que nous appellons l'estat de la Cause, quelques auteurs l'appellent laconstitution, d'autres simplement la question; d'autres ce qui résulte de la question, Theodore & ses sectateurs le principal chef, ou l'article principal à quoy se rapporte tout. Ces différents noms signifient au fond la mesme chose; il importe peu duquel on se serve, pourvû que l'on entende bien de quoy il s'agit. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Grecs employent le mot d'estat au mesme sens que nous. On croit qu'Hermagore n'est pas le prémier qui s'en soit servi; mais Naucrate113 disciple d'Isocrate, & selon d'autres Zopyre de Clazomene. Cependant ce terme n'estoit pas inconnu à Eschine; car nous voyons que dans son oraison pour Ctesiphon, il prie les Juges de ne pas souffrir que Démosthene sorte de son sujet, & de l'obliger à se renfermer dans l'estat [p. 165; III, 6] de la Cause. On dit que ce terme vient de ce qu'en cet en droit les deux parties commencent d'estre aux prises, ou de ce qu'elles se retranchent là, comme dans un fort114. Voilà pour l'origine du mot: Venons à la chose.

Quelques-uns définissent l'estat de la Cause: La prémiere contestation qui s'éleve au sujet de deux causes opposces; il me paroist qu'ils pensent bien, mais qu'ils s'expliquent mal; car l'estat n'est pas la prémiere contestation, vous l'avez fait, je ne l'ay pas fait; mais ce qui naist de la prémiere contestation, c'est-a-dire le genre de question: Vous l'avez fait; je ne l'ay pas fait: S'il l'a fait? Vous avez fait cela; je n'ay pas fait cela. Qu'a-t-il fait? Car c'est justement ce qui se présente à examiner, & surquoy les deux parties insistent également. Dans le prémier exemple, la question roule sur des conjectures, & l'estat de la cause est purement de conjecture. Dans le second, la question roule sur une définition du fait, & l'estat est définitif. Si quelqu'un disoit que le son est le choc de deux corps qui se heurtent, diroit-il bien? Non sans doute, car le son n'est pas le choc de ces deux corps, mais quelque chose qui en résuite. Encore cecy seroit-il plus supportable, & cette définition ne laisse pas de se faire entendre. Mais ceux qui définissent l'estat de la cause en la maniere que j'ay dit, tombent dans une erreur très-grossiere; car trompez par ces mots de prémiere conteslation qu'ils entendent fort mal, ils s'imaginent que l'estat de la cause vient toujours de la prémiere question, ce qui est très-faux. En effet il n'y a point de question qui n'ait son estat particulier, puisqu'il n'y en a point qui ne soit fondée sur une contestation entre le Demandeur & le Deffendeur. Il faut donc remarquer que les unes sont essentielles à la cause, les autres étrangeres, liées pourtant avec elle; mais qui ne se traittent que par sur abondance de droit, ou tout au plus, pour servir d'aide & d'appuy aux prémieres. Ainsi il entre plusieurs questions dans une mesme affaire. Souvent mesme les moins importantes sont celles qui vont devant; car c'est un artifice assez ordinaire à l'Orateur de commencer par ce qu'il y a de plus foible dans sa cause, soit pour l'abandonner ensuite à la partie adverse par maniere de bonté, soit pour monter comme par degrez à des preuves plus importantes & plus solides, [p. 166; III, 6] Si la cause est simple, bien qu'elle se puisse deffendre en plusieurs manieres, elle ne peut avoir qu'un point capital, sur lequel il faille prononcer. C'est ce point-là mesme que l'Orateur se propose d'emporter, & que le Juge comprend aussi fort bien qu'il doit particulierement examiner. Ce point fera proprement l'estat de la cause, mais les questions subalternes ne laisseront pas d'avoir leur estat distingué. Eclaircissons cela par un exemple. L'accusé peut dire, quand je l'aurois fait, j'aurois bien fait, & alors il establit l'estat de sa cause sur la qualité de l'action: mais s'il dit, je ne l'ay pas fait, l'estat sera de conjecture. Or il est toujours plus sur de n'avoir pas fait ce dont on est accusé. Il vaut donc mieux insister sur ce point, je ne l'ay pas fait. C'est pourquoy je croy qu'il faut toujours fonder l'estat de la cause, sur ce que l'on diroit, s'il n'estoit permis d'insister que sur un seul point. Il est aisé de voir maintenant pourquoy on définit l'estat de la cause; la prémiere contestation qui s'éleve entre les parties au sujet de deux causes opposées, & non pas au sujet de deux questions.

Ciceron dans son oraison pour Rabirius Postumus, commence par montrer que la Loy ne donnoit point d'action contre sa partie. Ensuite il prouve que Rabirius n'est nullement coupable de concussion. Voilà deux moyens de deffense. Dans lequel des deux mettrons-nous l'estat de la cause? Dans le dernier, comme estant le plus favorable à l'accusé. Dans son oraison pour Milon, il traitte d'abord certaines questions qui estoient autant de préjugez contre luy. Est-ce là que commence la véritable contestation? Non. Mais, c'est lorsqu'arrivé au nœud de l'affaire, il prouve de toutes ses forces que Clodius estoit l'aggresseur, que Clodius en vouloit à la vie de Milon, & par conséquent que celuy-cy a eu droit de le tuer. Ce qu'il faut donc que l'Orateur fasse, quand mesme il seroit obligé de prendre sa cause en plus d'une maniere, c'est de bien aviser quel est le point dont il veut sur tout convaincre les Juges. Mais quoy que ce soit la prémiere chose, à quoy il doit songer, il ne s'ensuit pas que ce soit toujours par elle qu'il doive entrer en matiere.

D'autres ont crû que l'estat de la cause estoit dans le prémier effort que fait l'accusé pour se deffendre; ou comme s'explique Ciceron, dans l'endroit où le Deffendeur engage [p. 167; III, 6] le combat, & fait ses prémiers efforts pour repousser les traits de son adversaire. Ce qui a donné lieu à une autre difficulté, à sçavoir si c'est toujours le Deffendeur qui détermine l'estat de la cause. Cornelius Celsus est d'un sentiment contraire, & soustient que c'est celuy qui est obligé de prouver. Par exemple, on vous accuse d'avoir tué un homme, vous niez le fait. C'est vostre partie qui establit l'estat de la cause, parce que c'est à elle à prouver. Mais si confessant le fait, vous vous retranchez sur le Droit, l'obligation de prouver passe de vostre partie à vous, & alors vous déterminez l'estat de la cause. C'est l'opinion de Celsus, ce n'est pas la mienne, car il me paroist que ceux-là ont raison, qui disent qu'il n'y a plus de procès, du moment que le Deffendeur passe condamnation, & qu'il n'a rien à repliquer. D'où il s'ensuit que l'estat de la cause vient toujours de celuy qui réplique. Cependant je croy que cela change quelquefois selon la nature des affaires. Dans quelques-unes, la seule proposition fait l'estat de la cause, comme dans celles qui sont fondées sur des conjectures; car alors c'est particulierement l'accusateur qui est obligé de recourir à ce genre de preuves: C'est pourquoy ceux qui font le Deffendeur toujours maistre de l'estat de la cause, admettent un estat qu'ils appellent négatif, & qu'ils soustiennent estre le véritable estat de ces causes-là. Dans celles qui se traittent par syllogismes, c'est encore le Demandeur qui fixe l'estat de la cause, parce que c'est luy qui establit le principe & qui tire les conséquences.

Mais, dira-t-on, qu'un homme accusé d'avoir commis un crime, nie l'avoir commis, il mettra sa partie dans la nécessité de faire un estat de conjecture. Qu'il dise qu'il n'y a point de loy qui donne action contre luy, il l'obligera de prouver le contraire par syllogismes. Donc celuy qui nie détermine l'estat de la cause dans l'un & dans l'autre cas. Soit. Que s'ensuit-il? Que l'estat de la cause naist du moyen de deffense, mais ce n'est pas à dire qu'il ne vienne tantost du Demandeur, & tantost du Deffendeur: Je le montre dans cet exemple. On vous accuse d'avoir tué un homme, vous le niez, & par là vous faites un estat conjectural. Supposons que vous soyez convaincu; vous laissez le fait, & vous deffendez le droit. J'ay pû le tuer, dites-vous, je l'ay surpris en adultere, [p. 168; III, 6] & la loy y est expresse. Si vostre partie ne replique rien, le procès est fini. Il n'estoit point dans le cas d'adultere, dit la partie adverse. Icy l'accusateur commence luy-mesme à se deffendre, à se purger du crime d'adultere, & par là il détermine l'estat de la cause; ainsi l'estat naist à la vérité du moyen de deffense; mais ce moyen est celuy qu'employe le Demandeur, & non le Deffendeur,

Je dis plus. Dans une mesme cause on peut estre Demandeur & Deffendeur tout-à-la-fois. Quiconque a exercé le mesier de comédien, qu'il soit tenit pour infame: S'il vient aux spectacles, qu'il ne soit pas si osé que de prendre place parmi les honnestes Citoyens. C'est une de nos Loix: Un homme donne le divertissement de la comédie au Préteur dans un jardin, & monte sur le théatre; mais l'action ne se passe point en public. A quelque temps de là il vient aux spectacles, & se met dans les prémiers rangs: on le cite en Justice. Vous avez fait le meslier de comédien, c'est le chef d'accusation. se le nie, dit l'accusé, c'est le moyen de deffense. Il s'agit donc de sçavoir ce que c'est que defaire le mestier de comédien, c'est la question. Si on poursuit cet homme en vertu de la Loy du théatre, c'est à luy de se deffendre. Mais s'il a esté déplacé, chassé du Cirque, qu'on luy ait fait violence, & qu'il demande réparation; l'accusateur est obligé de se justifier à son tour; de Demandeur il devient Deffendeur. Cependant comme ces exemples sont rares, il vaut mieux s'en tenir à ce qui est enseigné par un plus grand nombre d'auteurs.

Ceux-là ont crû éviter tout embaras, qui ont dit que l'estat de la cause estoit ce que le chef d'accusation & le moyen de deffense présentent d'abord à l'esprit. Vous avez fait cela; je ne l'ay pas fait: ou bien; j'ay eu droit de le faire. On peut douter néanmoins si c'est là proprement l'estat de la cause, ou seulement ce qui le renferme; car il est certain qu'Hermagore appelle estat de la cause ce qui fait connoistre l'affaire dont il s'agit, & à quoy se rapportent toutes les preuves. Mon sentiment aussi a toujoiurs esté que dans une cause où il entre plusieurs questions, qui ont toutes leur estat particulier, c'est la plus importante & la plus essentielle à l'affaire dont il s'agit, qu'il faut choisir pour en faire l'estat de la cause. Du reste [p. 169; III, 6] qu'on l'appelle question générale, article général, ou de quelque autre nom que l'on voudra, je ne m'y oppose point. Je sçay qu'il y a des volumes entiers qui roulent sur cette dispute de mots; mais je n'en suis pas moins persuadé qu'il faut dire l'estat de la cause.

De sçavoir maintenant combien il y a de sortes d'estats, leurs noms, leurs différences, c'est ce qui n'est pas aisé: car on diroit que les auteurs qui ne sont jamais d'accord sur rien, ont affecté icy de s'expliquer tous différemment les uns des autres. En prémier lieu Aristote pose dix principes, d'où selon luy naissent toutes les questions imaginables. C'est à sçavoir l'existence,115 pour me servir de l'expression de Flavius, qui a rendu ainsi le terme d'Aristote, & l'on ne peut le rendre autrement en nostre langue. On demande d'une chose, si elle est. La qualité, ce terme s'entend assez. La quantité. Depuis on en a distingué de deux sortes, l'une pour les choses qui se mesurent, l'autre pour celles qui se comptent. La relation, d'où setirent les questions de compétence & de comparaison. Le temps & le lieu; agir & patir. Avoir, par exemple, quel habit, quelles armes il avoit. Enfin la maniere d'estre, qui adjoute à l'estre naturel, comme estre assis, estre debout, estre couché. Mais de ces dix principes je croirois qu'il n'y a que les quatre prémiers qui regardent l'estat de la cause, & que les six autres sont plutost de certains lieux qui fournissent aux argumens.

D'autres auteurs en proposent neuf. La personne, sous laquelle on comprend l'ame, le corps, les biens, & toutes les choses qui sont hors de nous. Il me semble que c'est ce qui fait la matiere des causes, dont l'estat est fondé sur des conjectures, ou sur la qualité. Le temps, par exemple si celuy-là est né esclave,116 qui est venu au monde, pendant que sa mere estoit asservie à ses créanciers? Le lieu, s'il est permis de tuer un tyran dans un temple? Si un homme est censé avoir esté en exil, qui s'est tenu caché dans sa maison? La conjoncture; si c'est l'hyvr, ou l'esté? A quoy se rapporte cette fameuse accusation, intentée contre un débauché qui ne [p. 170; III, 6] songeoit qu'au plaisir & à la bonne chere, tandis que la peste desoloit son pays. L'action & ses circonstances, si elle a esté commise de gaveté de cœur, ou innocemment? par hazard, ou par nécessité? Le nombre, qui comme j'ay dit, est une espéce de quantité, si Thrasibulus a mérité trente prix pour avoir délivré sa patrie de trente tyrans? Le motif ou la raison, c'est le fondement d'une infinité de procès, où l'on ne nie point le fait, mais où l'on soustient qu'il est juste. La maniere, quand on montre que ce qui s'est fait d'une façon, devoit se faire d'une autre. Tel seroit le cas d'un homme qui auroit fait mourir un adultere ou de faim, ou à coups d'étrivieres. Enfin l'occasion des faits, & cela n'a pas besoin d'explication ni d'exemple.

Ces auteurs aussi bien que les prémiers croyent que toutes les questions imaginables sont renfermées dans leurs principes. Cependant quelques-uns réduisent ces neuf à sept, ne croyant pas y devoir comprendre le nombre ni l'occasion. Et à la place de l'action, ils mettent les choses ou les affaires, qui est un terme plus général. J'ay touché ces différentes opinions en peu de mots, seulement pour ne pas manquer à les rapporter. Au reste, il me paroist qu'elles ne comprennent ni l'estat de toutes les causes, ni mesme tous les lieux communs; car ils ont tous deux plus d'estenduë, que ces principes ne leur en donnent, comme on verra, si on prend la peine d'examiner ce que j'en dirai.

J'ay lû dans plusieurs livres qu'il y a des Rhéteurs qui n'ont reconnu qu'un seul estat, qui est celuy que nous appellons de conjecture. Ces Rhéteurs ne sont pas venus à ma connoissance, ceux mesme qui en parlent, ne les nomment pas. On appuve néanmoins leur sentiment sur cette raison, que les choses ne se montrent à nous qu'à la faveur de certains signes. D'où il s'ensuivra que la qualité peut seule aussi fonder l'estat de toutes les causes; parce qu'en toute occasion l'on peut demander quelle est la nature de l'affaire dont il s'agit. Mais ces deux biais seront sujets à de grands inconvéniens, & embroüilleront la matiere au lieu de l'éclaircir: car d'admettre un seul estat pour toutes les causes, ou de n'en point admettre du tout, c'est à peu près la mesme chose, puisque par l'un comme par l'autre on les rend toutes semblables. Quant au [p. 171; III, 6] mot de conjecture, on en comprend aisément la force & l'étymologie117 Cependant le genre d'estat qu'il signifie a eu différents noms, comme on verra dans la suite.

Quelques-uns ont distingué deux estats, & n'en ont pas admis davantage. Entre autres Archideme, qui admet la Conjecture & la Définition; mais il exclud la qualité, & sa raison est que les questions qui en dépendent, peuvent se rapporter à la Définition. De-là une seconde opinion qui reconnoist à la vérité deux estats, mais l'un négatif & l'autre de Jurisprudence. Le négatif est le mesme que celuy de conjecture; il est affecté aux causes où le Deffendeur nie le fait. Par cette raison les uns soustiennent qu'il est purement négatif, les autres partie négatif & partie de conjecture, parce que si l'un nie le fait, l'autre le prouve, & le prouve par des conjectures. L'estat de Jurisprudence est pour les questions de Droit. Mais comme Archideme rejette la qualité, ceux-cy de mesme rejettent la Définition, & la regardent comme une dépendance de l'estat qu'ils appellent de Jurisprudence; car ils prétendent que les questions qui en naissent doivent se former ainsi; par exemple, si un tel crime doit s'appeler sacrilege, ou larcin, ou démence? Or il est clair que la science du Droit a bonne part à la décision de ces sortes de questions. Pamphile estoit aussi de ce sentiment, excepté qu'il divisoit la qualité en plusieurs espéces.

La pluspart des Rhéteurs qui ont escrit depuis, d'accord ensemble pour le fond, quoique contraires en apparence, ont compris toutes les causes sous deux genres; celles dont le fait est certain sous le prémier, & celles dont le fait est douteux sous le second: car c'est une nécessité, disent-ils, qu'un fait soit ou douteux, ou certain. S'il est douteux, il devient l'objet de nos conjectures; & s'il est certain, il releve des autres estats. C'est donc ce que veut dire Apollodore, par le partage qu'il fait de deux sortes de questions, dont les unes roulent sur des choses extérieures qui donnent lieu aux conjectures, ler autres sur nos propres idées. Celles-cy font, selon luy, un genre arbitraire, parce qu'elles dépendent de nostre maniere [p. 172; III, 6] de penser, & celles-là un genre civil. C'est aussi ce que veulent dire ceux qui renferment toute cette matiere dans les doutes & dans les préjugez. Par préjugez ils entendent tout ce qui est évident. C'est enfin ce que veut dire Théodore, quand il réduit tout aux questions qui concernent l'essence & les accidents; car ces différentes manieres de s'expliquer conviennent toutes, en ce qu'elles assignent la conjecture au prémier genre, & les autres estats au second. Mais il reste à sçavoir ce que c'est que ces autres estats, que l'on donne en partage au second genre. Dans le sentiment d'Apollodore, c'est la qualité & la définition: Dans celuy de Théodore, c'est l'essence, la qualité, la quantité, & la rélation.

Posidonius rapporte aussi tout à deux chefs, je veux dire aux paroles & aux choses. Quant aux paroles, on demande si elles ont le sens ou l'application qu'on leur donne, comment elles l'ont, si elles en peuvent avoir d'autre. A l'égard des choses, il s'agira ou de leur existence, & c'est le fait de nos conjectures, qu'il appelle une preuve de sentiment; ou de leur nature, c'est le fait de la définition, preuve tirée comme il dit, de nos propres idées, ou de leur qualité; & enfin de la relation qu'elles ont à d'autres choses. De cette division en est venuë une autre, qui fait rouler toutes les questions sur les choses escrites & sur les choses non escrites. Celsus Cornelius establit aussi deux estats principaux; le prémier, si telle chose est: le second, quelle elle est. Dans le prémier il renferme la définition, parce que soit qu'un homme accusé d'avoir volé dans un temple, nie le fait, soit qu'il le confesse en disant pour sa deffense que c'estoit l'argent d'un particulier, on peut toujours également faire cette question, si cet homme a commis un sacrilege. A l'égard de la qualité, il la divise en deux parties, dont l'une est pour les faits, & l'autre pour ce qui est escrit. Il subdivise la derniere en quatre espéces, desquelles toutes le genre est légal, & dont il exclud les questions qui roulent sur la compétence ou sur le deffaut d'action. Pour ce qui est de la quantité & de l'invention, qui peuvent aussi donner lieu à beaucoup de questions, il ne les sépare point de la conjecture.

Il y a des auteurs qui s'y prennent encore autrement. Toutes les questions que l'on peut faire, disent-ils, regardent ou [p. 173; III, 6] l'existence des choses, ou la qualité. Celle-cy se considere ou en général, ou en particulier. Quant à l'existence, on la connoist par voye de conjecture; car on peut demander de chaque chose si elle est, si elle a esté, si elle sera, & quelquefois en fait-on de mesme de l'intention. Pour moy, à dire vray, je trouve cette opinion beaucoup plus raisonnable que celle qui borne l'estat de conjecture aux seuls faits, comme s'il ne s'agissoit jamais que du passé. Reste la qualité: Si on la considere en général, rarement fondera-t-elle des questions qui puissent tomber sur les matieres du barreau: car on ne s'avise gueres de faire, par exemple, cette question. Si une chose doit passer pour honneste, quand elle est ordinairement louée de tout le monde? Elle a donc plutost lieu dans les cas particuliers; & alors la question tombe ou sur la dénomination qui est commune à tout le genre, par exemple, si un homme doit estre traitté de sacrilege, lequel a volé l'argent d'un particulier, qui estoit en dépost dans un temple; ou bien sur la chose mesme, lorsque le fait est certain, & que l'on ne doute plus de ce que c'est, à quoy se rapportent une infinité de questions touchant ce qui est honneste, ou utile, ou juste.

On veut aussi que ces deux estats embrassent tous les autres; & de fait la quantité entre naturellement tantost dans la conjecture, comme quand on demande si le soleil est plus grand que la terre; & tantost dans la qualité, comme lors qu'on examine la grandeur du chastiment, ou de la récompense que mérite une action. Quant aux autres estats, je veux dire celuy qui naist de deux loix contraires, celuy que l'on nomme d'Induction, & qui se traite par voye de syllogisme, celuy mesme qui se prend de l'intention d'une personne, exprimée verbalement ou par escrit, ils n'ont tous qu'un mesme fondement qui est le droit commun, excepté que le dernier qui s'arreste à l'intention, employe quelquefois la conjecture; car s'il est manifeste que les mots ou les paroles fassent un double sens, pour les expliquer il ne sera plus question que de pénétrer la volonté de celuy qui a écrit ou parlé. Voilà le sentiment de ces auteurs.

Il y en a d'autres qui distinguent trois estats; & c'est la division que Ciceron a suivie dans son traité de l'Orateur, [p. 174; III, 6] ou il dit que toutes les matieres de dispute sont comprises dans ces trois chefs. Si une chose est, ce qu'elle est, quelle cela est. Il a voulu dire l'estre, l'essence, & la qualite, trois termes qui se font assez entendre. C'est aussi l'opinion de Patrocles. Antoine n'en a connu que trois non plus. Vn tres-petit nombre de choses, dit-il, est suffisant pour fournir à tous les plaidoyers: si telle action s'est faite, ou non; si elle est bonne ou mauvaise; si on a eu droit de la faire, ou si on ne l'a pas eu.

Mais comme le mot de Droit est équivoque, & qu'il peut estre pris également pour ce qui est de Droit commun, & pour ce qui est conforme aux loix, quelques-uns ont crû devoir marquer plus clairement ces trois estats. Pour cela ils ont dit que le prémier estoit un estat de conjecture; le second un estat légal; & le troisiéme un estat fondé sur le Droit commun; en quoy Virginius les approuve. Ensuite divisant ces trois principaux estats en plusieurs espéces, ils ont rangé sous celuy qu'ils nomment légal, & la Définition, & généralement tous ceux qui naissent au sujet d'une Loy ou d'un escrit.

Athenée s'explique en d'autres termes, & dit néanmoins à peu près la mesme chose. Il adjoute seulement un quatriéme estat pour le Conseil & les Délibérations. D'autres, comme Cécilius & Theon en font quatre aussi, mais un peu différents, l'estre, l'essence, la qualité & la quantité.Aristote dans sa Rhétorique ne s'éloigne pas de ces deux dernieres opinions. Cependant on peut croire qu'il a eu en vûë la Définition dans un certain endroit, où il dit que plusieurs choses peuvent se deffendre en cette maniere: J'ay emporté cela, mais je ne l'ay pas dérobé; j'ay frappé cet homme, mais je ne luy ay pas fait injure. Ciceron dans ses livres de Rhétorique comptoit aussi quatre estats, qu'il appelloit le fait, le nom, le genre & l'action. Par le fait il entendoit l'estat de conjecture; par le nom, la définition; par le genre, la qualité; & par l'action, le droit de poursuivre une personne en Justice, à quoy il rapportoit la compétence. Depuis, dans un autre ouvrage, il a fait les questions légales, comme autant de branches de ce qu'il appelle le droit & l'action.

Quelques-uns non contents de ces quatre estats, y [p. 175; III, 6] adjoutent la relation. Theodore croit qu'elle a lieu principalement dans la comparaison que l'on fait d'une chose avec une autre. En effet on ne les compare qu'à cause de la relation qu'elles ont entre elles; & tous les termes de comparaison, comme pire, meilleur, plus grand, plus petit, &c. sont des termes rélatifs. Mais comme j'ay déja dit, cet estat renferme encore toutes les questions qui regardent le deffaut d'action & la compétence. Si un tel peut avoir action contre quelqu'un; s'il luy appartient de faire telle chose contre un tel, en tel temps, de telle maniere? Car tout cela marque une sorte de relation.

Il y en a enfin qui font monter le nombre des estats jusqu'à six, à sept, & à huit; mais ils n'en reconnoissent que trois qui soient de raison. Ainsi les appellent-ils, l'estre, l'essence, & la qualité. Hermagore est le seul qui en compte quatre, à sçavoir la conjecture, la proprieté, la compétence, & la qualité, qu'il exprime par le mot d'accident, regardant apparemment le vice & la vertu comme une chose accidentelle dans l'homme; mais il divise la qualité en quatre espéces, attribuant la prémiere au genre délibératif, quand on examine les suites d'une entreprise, bonnes ou mauvaises; la seconde au genre démonstratif, quand on fait voir qu'une personne est digne de loüange; la troisiéme aux affaires, ou plutost aux choses considerées en elles-mesmes & sans rapport aux personnes, d'où naist par exemple cette question, Si les richesses engendrent l'orgueil? Enfin la quatriéme aux matieres du barreau, qui ne different des dernieres, qu'en ce qu'elles sont nécessairement liées avec les personnes, Si un tel a eu raison de faire telle chose?

Je sçay que Ciceron au prémier livre de la Rhétorique s'est fait une autre idée de la troisiéme espéce, en disant qu'elle concerne les questions de Droit qui se décident par les Loix & par la Coustume; ce qui compose la science des Jurisconsultes. Mais on sçait aussi le jugement qu'il a porté luy-mesme de cet ouvrage; un des prémiers fruits de sa jeunesse, & où il a jetté tout ce qu'il avoit appris de ses maistres. C'est pourquoy s'il y a des fautes, ce n'est point à luy qu'il faut les imputer. Je croirois que ce qui l'a trompé, c'est qu'Hermagore en parlant de la troisiéme sorte de qualité, cite en prémier lieu des exemples tirez des questions de Droit. Le [p. 176; III, 6] terme dont usent les Grecs pour signifier un Jurisconsulte, peut encore avoir esté cause de cette erreur118. Quoy qu'il en soit, Ciceron nous a laissé son excellent traitté de l'Orateur, qui répare bien les deffauts de sa Rhétorique; ainsi on ne doit pas l'accuser de nous avoir donné de mauvais préceptes.

Mais revenons à Hermagore. Il est le prémier qui ait fait de la compétence un estat distingué, quoy qu'au nom près on en trouve des vestiges dans Aristote. Il fait de plus quatre questions légales. Il fonde la prémiere sur la loy & sur l'intention, ou pour me servir d'un terme qui luy est particulier, sur l'exception; la seconde sur le raisonnement, lorsque la conséquence est éloignée du principe, la troisiéme sur l'ambiguité des termes d'une loy; & la quatriéme sur la contrariete qui se trouve quelquefois entre deux loix. Albutius est de mesme sentiment, avec cette différence pourtant qu'il ne croit pas que la compétence soit distinguée des questions de Droit; & que parmi les questions légales il n'en admet point que l'on puisse appeler de raisonnement. Ceux qui voudront éplucher les anciens, trouveront encore beaucoup de choses que je ne rapporte pas. Pour moy, je crains de ne m'estre que trop estendu sur cette matiere.

Veut-on maintenant sçavoir quel est mon sentiment? J'avoüe de bonne foy qu'il est un peu différent de celuy ou j'ay esté autrofois. Il seroit peut-estre de mon honneur de soustenir jusqu'au bout ce que j'ay non seulement approuvé, mais mesme enseigné si long-temps. Mais je ne veux avoir rien à me reprocher dans un ouvrage comme celuy-cy, où je ne me propose d'autre but que d'estre utile aux jeunes gens qui aiment les lettres, & je sacrifierai sans peine ma gloire à leur interest. C'est ainsi qu'Hippocrate si celebre dans la médecine, pour ne pas exposer la postéritéexpose la postérié à faillir avec luy, n'a pas fait difficulté d'avoüer qu'il s'estoit quelquefois trompé. En quoy il me paroist bien loüable. Et Ciceron n'a-t-il pas condamné plusieurs de ses escrits, comme son Catulus,119 son Lucullus, & ses livres de Rhétorique dont nous venons de parler? Que serviroit en effet de s'opiniastrer à l'estude & au travail, si les prémieres pensées estoient toujours les meilleures, & qu'il ne fust pas permis d'y rien changer? Cependant les préceptes que j'ay donnez ne seront point inutiles; car ce que je vais [p. 177; III, 6] dire pourra s'y rapporter fort aisément. De la sorte personne n'aura sujet de se repentir d'avoir appris ce qu'il sçait. Je ne veux que ramasser davantage les choses par une division plus juste, & les mieux arranger, afin que tout le monde soit content. Du reste je ne croy pas qu'il soit moins temps de détromper les autres, que de me détromper moy-mesme.

A l'exemple donc de plusieurs auteurs je faisois trois estats de pure raison, la conjecture, la qualité, la définition, & un légal. C'estoient là quatre estats généraux: je divisois le légal en cinq espéces; la Loy & l'intention du Legislateur, les loix qui se contrarient, celles qui n'ont pas une liaison claire & distincte avec le fait dont il s'agit, & où par conséquent on est obligé de recourir à l'induction; celles dont les termes sont équivoques, & enfin le deffaut d'action, ou la compétence. Présentement je voy que l'on peut oster l'estat légal du nombre de ceux que nous appellons estats généraux. Il suffit de dire que les uns sont fondez sur la raison, les autres sur un escrit: ainsi le mot de légal ne designe pas un estat particulier, mais seulement un genre de question; autrement il faudroit dire qu'il y a aussi un estat particulier qui s'appelle un estat de raison, ce qui est faux.

En second lieu je croy que les cinq espéces dont j'ay fait mention se doivent réduire à quatre, & qu'il en faut retrancher le deffaut d'action ou la compétence. J'ay toûjours penché pour cette opinion; les deux livres de Rhétorique qui ont esté publiez sous mon nom à mon insçu, en sont une preuve, & tous ceux qui m'ont eu pour maistre peuvent se souvenir combien de fois je leur ay dit que plusieurs rejettoient la compétence, parce qu'à peine trouve-t-on une cause dont la compétence fasse essentiellement l'estat, c'est-à-dire qui n'ait un autre estat tout différent de celuy-là. Je sçay fort bien qu'elle a lieu en beaucoup de cas, particulierement aux procès qui se perdent pour estre intentez contre les formes; car voicy les questions qui se présentent alors, si un tel peut appeller quelqu'un en Justice, s'il a droit d'appeler un tel, en tel temps, devant un tel Juge, & en vertu d'une telle loy? & autres semblables s'il y en a; mais tout cela présuppose une raison particuliere, qui fait le fondement du procès. Or c'est sur cette raison que roule toute la contestation, & non pas [p. 178; III, 6] en général sur la compétence. Par exemple, on dira, ce n'est pas au Préteur à connoistre du fidei-commis dont il s'agit; car il n'appartient pas à luy de connoistre d'une si grosse somme. Il faut donc sçavoir si la somme est si grosse que ile Préteur n'en puisse connoistre, & c'est une question de fait; ou bien on dira: Vous n'avez pas droit de plaider contre moy, il faudroit pour cela que vous eussiez procuration de ma partie, & vous ne l'avez point. La question sera s'il a une procuration; ou bien encore: Vous, Préteur, vous n'avez pas dû porter cet interdit, c'estoit l'affaire du Consul. On examinera si cet interdit est legitime. Dans tous ces exemples, comme on voit, on passe à des questions légales, qui font le véritable estat de chaque cause.

Mesme dans les cas de prescription ou d'exception dans lesquels le deffaut d'action est manifeste, la question est toûjours de mesme espéce que la loy en vertu de laquelle on agit. Tellement que l'action ou la compétence n'est jamais l'objet de la dispute, mais seulement la fin. Un exemple le fera mieux comprendre. Vous avez tué cet homme, je ne l'ay pas tué. On examine si vous l'avez tué: l'estat est de conjecture mais il n'en est pas de mesme icy: J'ay action contre vous, vous n'en avez point; car il faudroit que la question fust, s'il a action contre vous, & que l'estat se prist de là, ce qui n'est pas. En effet qu'il soit reçû à intenter action, ou qu'il ne soit pas reçû, c'est une chose qui ne fait rien au fond de l'affaire: c'est surquoy le Juge prononce, & non la raison pour laquelle il prononce. De mesme qu'en cet exemple-cy, car il est tout semblable. Vous meritez le supplice; je ne le merite pas. Le Juge verra ce qui en est, mais ni la question, ni l'estat de la cause ne consistent point en cela. En quoy donc? Le voicy: Vous meritez le supplice comme coupable d'homicide; je ne suis point coupable d'homicide: Il faut voir si vous en estes coupable. Voilà ce qui fait & la question & l'estat. De mesme aussi, vous n'avez pas droit d'intenter action contre moy, vous estes notté d'infamie. On examinera s'il est notté d'infamie, ou bien, s'il eit permis à un homme notté d'infamie d'intenter action contre quelqu'un; & ce sera là proprement l'estat de la question. Il en est donc de ce genre de cause, comme du genre de comparaison & de récrimination. [p. 179; III, 6] Mais, dira-t-on, j'ay action contre un tel, vous n'en avez point, ces propositions ne sont-elles pas toutes semblables à celles-cy, vous l'avez tué, je l'ay tué justement? J'en conviens. Aussi ces dernieres ne marquent-elles point l'estat de la cause, car elles ne la développent pas assez. Il faudroit qu'elles fussent appuyées de leurs raisons, par exemple en cette sorte: Horace a commis un crime, il a tué sa sœur: Il n'a point commis de crime, il a dû punir cette indigne sœur qui pleuroit la mort de l'ennemi du peuple Romain. Alors la question sera si c'est là une raison légitime de tuer sa sœur, & la qualité fera l'estat de la cause. Il en est de mesme du deffaut d'action: Vous n'avez pas droit de le deshériter, vous estes notté d'infamic, & tout homme notté d'infamic n'a point d'action: J'ay droit de le déshériter, car on peut deshériter sans avoir action. La question sera ce que c'est que d'avoir action; ainsi la définition aura lieu. Il ne vous est pas permis de le déshériter; c'est la consequence qu'on tirera du principe.L'estat de la cause sera donc un estat meslé de définition & d'induction; & ce que je dis de cet exemple, doit s'entendre de toutes les causes, soit que l'estat soit purement de raison, ou qu'il soit légal.

Je sçay que quelques auteurs comprennent aussi dans le genre de raison tous les moyens dont on se sert pour décliner le jugement, & pour se mettre hors de cause; disant que le fait peut se proposer en cette maniere: J'ay tué cet homme, mais par ordre de l'Empereur. J'ay livré les richesses du temple, mais c'est le tyran qui m'y a contraint. Je ne me suis pas rendu au camp, mais c'est ma mauvaise santé qui m'en a empéché. Pour moy je ne puis approuver cette opinion; car en tout cela il ne s'agit point de l'exception déclinatoire, mais de la raison du fait, ce qui arrive dans presque toutes les causes, ou l'on se deffend d'un crime. De plus, celuy qui allegue ces moyens se renferme dans la qualité; car il soustient qu'il n'a point de tort. De maniere qu'il faut plutost distinguer deux sortes de qualitez, l'une pour le fait, & l'autre pour la personne. Croyons-en donc ceux, à l'autorité desquels Ciceron luy-mesme a déferé, lors qu'il a reconnu qu'il n'y avoit que trois questions à faire dans quelque controverse que ce soit, si une chose est, ce qu'elle est, quelle elle est. [p. 180; III, 6] C'est ce que la nature nous enseigne elle-mesme; car nous concevons qu'il faut prémierement que nos doutes ayent quelque objet: or on ne peut juger ni de sa nature, ni de sa qualité, si auparavant on ne s'est assuré qu'il existe; mais pour estre assurez qu'il existe, nous ne sçavons pas pour cela ce qu'il est. C'est donc en second lieu ce qu'il faut examiner: Reste enfin la qualité, & il n'y a rien au-delà. Toutes les questions imaginables, soit vagues & indéfinies, soit limitées & particulieres, sont comprises dans ces trois chefs, & c'est toûjours l'un de ces chefs que l'on discute, quelque genre de causes que l'on traitte, soit le Démonstratif, soit le Délibératif, soit le Judiciaire: d'où il s'ensuit que cette division comprend aussi tous les procès, ne s'y agissant que de choses escrites, qui donnent lieu à des questions légales, ou de choses non escrites qui font un estat de pure raison. Car de toutes les contestations que l'on porte au barreau, il n'y en a point qui ne se puisse décider par le moyen de la conjecture ou de la définition, ou de la qualité; c'est pourquoy absolument parlant, il ne faudroit point d'autre division. Cependant celle dont je me suis servi d'abord estant plus détaillée, me paroist aussi plus commode pour les personnes qui ne sont pas fort versées dans ces matieres. Peut-estre n'est-ce pas le plus court chemin & le plus droit; mais c'est le plus facile & le plus battu.

Que l'on sçache donc qu'il y a quatre moyens que tout Orateur doit particulierement considérer dans les Causes qu'il entreprend; car pour commencer par le Deffendeur, s'il peut nier le fait dont on l'accuse, c'est sans doute la maniere la plus sûre qu'il ait pour se deffendre. Ensuite c'est de dire que ce qu'on luy impute n'est point ce qu'il a fait. La troisiéme & la plus honneste, c'est de soustenir qu'il a bien fait; mais si tout cela luy manque, il n'a plus qu'une derniere & unique ressource, qui est de chercher dans le Droit un expédient pour échapper à la severité des jugemens, en faisant voir que l'action est mal intentée. De ce dernier expédient120 sortent les questions qui regardent tous les moyens de nullité, ou pour mieux dire tous les subterfugesdu Droit. En effet il y a des choses qui ne sont nullement loüables de leur nature, & qui ne laissent pas d'estre permises par le Droit. Ainsi autrefois quand un homme devenoit insolvable, les douze tables [p. 181; III, 6] permettoient de le livrer à ses créanciers, qui avoient droit de partager son corps entre eux; loy cruelle que le temps & la coustume ont abolie; au contraire il y a des choses justes & raisonnables en elles-mesmes, qui sont néanmoins deffenduës par la loy, comme la liberté des testamens.

De son costé le Demandeur s'en tient à prouver que le fait est; que c'est précisément le fait qu'il dit, que ce fait est injuste; & ensin que l'action est bien intentée. Cela montre que tous les procès roulent sur les mesmes espéces. Il arrive seulement que le Demandeur fait quelquefois ce que le Deffendeur est plus accoustumé de faire, par exemple dans les causes où il s'agit d'une récompense; car alors c'est le Demandeur qui fixe l'estat de la cause, en soustenant que le fait dont il s'agit est digne de la récompense promise.

Ces quatre points dont je faisois quatre estats généraux, se peuvent donc ranger, comme j'ay dit, sous deux genres, qui sont le genre de raison & le genre légal. Le premier est le plus simple, parce qu'il se borne à considérer la nature des choses; c'est pourquoy dans les affaires qui en dépendent, il suffit de recourir à la conjecture, à la définition, & à la qualité; mais il n'en est pas de mesme de l'autre. Il faut nécessairement le diviser en plusieurs espéces, parce que les loix qu'il comprend sont en grand nombre, & qu'elles ont plus d'une face; car tantost nous insistons sur les termes de la loy, tantost sur l'esprit & l'intention du Legislateur. Quelquefois nous comparons deux loix ensemble, ou nous les interpretons diversement, ou nous les ajustons au fait dont il est question, lors mesme qu'elles semblent s'y rapporter le moins121.

De là naissent toutes les especes dont j'ay fait mention, & qui sont tantost simples, & tantost mixtes; en sorte pourtant que chacune a quelque chose de particulier qui la distingue. La prémiere concerne la Loy & l'esprit de la Loy; il est hors de doute que c'est dans la conjecture ou dans la qualité qu'elle se renferme. La seconde, qui se traitte par voye d'induction, est pour les cas où la Loy n'a pas une liaison claire & distincte avec le fait, & c'est encore la qualité qui est le principal objet de la dispute. La troisiéme est pour les loix qui se contrarient. Il en est de cette espéce comme de la prémiere. La quatréme enfin est pour les loix dont les termes sont ambigus, [p. 182; III, 6] & c'est la conjecture qui en décide. A l'égard de la Définition, elle entre également dans l'un & dans l'autre genre.

Encore donc que ces espéces reviennent aux mesmes principes, néanmoins parce qu'elles ont quelque chose qui leur est propre, je n'empesche point qu'on ne les fasse observer à ceux qui apprennent l'art oratoire, ni qu'on ne leur permette de les appeler estats fondez sur la Loy, ou questions légales, ou certains chefs de moindre estenduë, pourvu qu'on ait soin de leur dire qu'après tout il ne s'y agit d'autre chose que de ce qui est contenu dans les trois points que j'ay marquez. Mais il n'en est pas ainsi de la quantité, de la comparaison, & de la relation; car elles se rapportent uniquement au genre de raison, & non au genre légal; c'est pourquoy je tiens qu'il faut toujours les ranger sous la conjecture, ou sous la qualité, comme toutes les questions qui se font touchant le motif, le temps & le lieu. Je traitterai de chacune d'elles en particulier, quand j'aurai commencé à donner des regles sur les points qui sont renfermez dans ma division.

On convient que les causes qui sont simples n'ont qu'un seul estat, mais que les diverses questions qui y entrent, & qui sont, comme j'ay dit, subordonnées à ce qui fait le point essentiel du procès ont aussi le leur, & qu'une seule peut mesme en avoir plusieurs. Je croy au si que l'on peut quelquefois estre en doute de l'estat dont il est le plus à propos de se servir, lors qu'on oppose plus d'un moyen de deffense à un chef d'accusation. Et comme la meilleure couleur qu'on puisse donner à la narration, est celle qu'il est plus aisé de soustenir: de mesme j'estime que de tous les estats que peut comporter une cause, il faut particulierement choisir celuy que l'Orateur sent qu'il deffendra le mieux. C'est pour cela que Brutus voulant à l'imitation de Ciceron faire un plaidoyer pour Milon, sans autre dessein que d'exercer son éloquence, prit l'affaire tout différemment de Ciceron; car celuy-cy soustenoit que Clodius avoit esté tué justement; mais pourtant sans la participation de Milon; & au contraire Brutus faisoit triompher Milon d'avoir purgé Rome d'un mauvais Citoyen.

A l'égard des causes qui sont doubles, il est certain [p. 183; III, 6] qu'elles peuvent avoir deux & trois estats, tantost différents, comme lorsque de deux choses on nie l'une, & que l'on soustient l'autre juste; tantost semblables, comme par exemple, si on les nioit toutes deux. Et cela arrive, quoy qu'il ne s'agisse que d'un seul point, pourvù qu'il soit contesté entre plusieurs personnes, soit qu'elles ayent toutes le mesme droit, comme celuy de parenté, ou qu'elles en ayent un différent, comme lorsque deux héritiers demandent une mesme succession, l'un en vertu d'un testament, l'autre en qualité de plus proche parent.

En un mot, toutes les fois qu'il y a plusieurs Demandeurs, & que l'on oppose une chose à l'un, une autre à l'autre, il faut nécessairement qu'il y ait multiplicité d'estats122 comme dans ce sujet de controuverse: Que tout testament conforme aux loix ait son effet; que les enfants des peres qui meurent sans tester, soient héritiers des peres. Que tout enfant que son pere a renoncé, soit exclus de sa succession. 123Que tout bastard né avant les enfans légitimes, soit tenu pour légitime; ne après les enfans légitimes; qu'il soit seulement Citoyen. Permis à tout pere de donner son fils à titre d'adoption. Permis à tout enfant adoptéderentrer dans sa famille, si son pere naturel meurt sans autres enfans.

Cela supposé, un pere qui de deux fils légitimes avoit renoncé l'un, & donné l'autre à titre d'adoption, vient à avoir un bastard. Il r'appelle à sa succession celuy qu'il avoit renoncé, l'instituë son héritier, & meurt: tous les trois plaident pour avoir son bien. Par parenthese les Grecs appellent [ill.] un enfant qui n'est pas légitime. Nous autres latins nous n'avons point de mot quiréponde à cette idée, comme Caton le témoigne dans une de ses oraisons; c'est pourquoy nous sommes obligez d'user d'un mot estranger. Mais poursuivons.

A celuy qui est institué héritier on oppose cette Loy, Que tout enfant que son pere a renoncé, soit exclus de sa succession, ce qui fonde un estat de cause, pris de la Loy & de l'intention du Legislateur; car on examine si cet enfant ne peut en aucune maniere hériter de son pere, s'il ne le peut pas quand son pere le r'appelle, quand son pere l'instituë son héritier. [p. 184; III, 6] On allegue au bastard deux choses; qu'il est né après les enfans légitimes, & qu'il n'est point né devant aucun qui soit légitime; d'où naissent deux estats de causes, l'un de raisonnement ou d'induction: car voicy la question qui se présente: Si un enfant né d'une mere illégitime est par rapport aux enfans légitimes comme s'il n'estoit pas né: l'autre fondé sur la Loy & sur l'intention; car on convient que ce bastard n'est point né avant les enfans légitimes, mais il se deffendra par l'esprit de la Loy, en disant qu'un bastard suivant la Loy doit estre censé légitime, lequel est né lors qu'il n'y avoit plus d'enfans légitimes dans la famille. Il combattra aussi les termes de la Loy, & dira que parce qu'il n'est point venu d'en fans légitimes après un bastard, il ne s'ensuit pas que cela doive nuire à ce bastard; & voicy comme il raisonnera. Supposez qu'il n'y ait pour tout enfant qu'un bastard, quelle sera sa condition? Sera-t-il seulement Citoyen? Mais il n'est point né après les enfans légitimes. Aura-t-il la qualité de fils? Mais il n'est point né avant que son pere eust des enfans légitimes. Puis donc que l'on ne peut pas s'arrester aux termes de la Loy, il faut s'en tenir à l'intention. Et l'on ne doit pas s'étonner qu'une seule Loy donne lieu à deux estats différents; car cette Loy est double, & par conséquent équivalente à deux Loix.

Venons à celuy qui a esté adopté; car il veut rentrer dans sa famille, & partager aussi les biens. Prémierement il aura à faire à l'héritier, qui luy dira, je suis institué héritier, la succession m'appartient, la cause est toute semblable à celle que nous avons vuë dans la demande formée par celuy que le pere avoit renoncé. Mesme genre de question, mesme estat; car il s'agissoit de sçavoir si un fils que son pere a renoncé, peut hériter. En second lieu l'héritier & le bastard luy diront comme un moyen commun à l'un & à l'autre; nostre pere n'est point mort sans enfans, ainsi aux termes de la Loy: vous ne pouvez pas rentrer dans la famille.

Mais outre cela chacun se renfermera dans la question qui luy est propre & particuliere; car celuy qui a esté renoncé, dira qu'il n'en est pas moins fils de son pere, & se prévaudra de la Loy-mesme, en vertu de laquelle on prétend l'exclure: qu'en effet cette Loy seroit superfluë, s'il devoit estre regardé [p. 185; III, 7] comme un étranger; & que comme en qualité de fils il hériteroit, si son pere estoit mort sans tester, aussi le testament peut bien le priver de la succession, mais non pas le dépoüiller de la qualité de fils. De là naistra un estat de Définition: qu'est-ce que d'estre fils?

Le bastard de son costé alleguera que leur pere n'est point mort sans enfans, & le prouvera par les mesmes raisons dont il s'est servi pour soustenir sa demande; peut-estre aussi qu'il aimera mieux former un estat de Définition, en examinant si un fils, parce qu'il est bastard, cesse d'estre fils de son pere.

Voilà donc spécialement deux estats dans une mesme controverse, l'un d'induction ou de syllogisme, l'autre pris de la Loy & de l'intention; & outre cela un estat de Définition, ou pour mieux dire les trois seuls estats que l'on doive admettre s'y trouvent tout-à-la-fois, estat de conjecture dans l'examen de la Loy & de l'intention, estat de qualité dans l'induction, estat enfin de définition qui se fait assez entendre par luy-mesme.

Toute cause Judiciaire renferme aussi un principal chef, un moyen, & une raison fondamentale; car il n'y a point de cause où l'on n'allegue une raison, à laquelle le Jugement se rapporte, & qui fait tout l'essentiel de l'affaire dont il s'agit. Mais parce que toutes ces choses varient suivant la nature des procès, & qu'elles regardent particulierement le genre Judiciaire, je me réserve à en parler, quand nous en serons à cette partie de mon ouvrage. Quant à présent, comme j'ay divisé toutes les causes en trois genres, je vais suivre l'ordre que je me suis prescrit.

112. a) Les personnes qui ne lisent que pour leur plaisir, peuvent passer ce Chapitre, dont j'aurois moy mesme supprimé une bonne partie, si j'a,vois osé.

113. b) Les anciens manuscrits portent, Eucrate disciple de Socrate, mais comme Ciceron fait mention d'un Naucrate disciple d'Isocrate, il y a apparence qu'il faut lire ainsi.

114. Hermogène dit,  [ill.].

115. a) [Ill.], Flavius rendoit ce terme grec par essentia; mais celuy-cy a toujours paru dur, & Ciceron ne s'en est jamais servi.

116. b) Ceux qui estoient insolvable, devenoient pour un temps comme les esclaves de leurs créanciers. On les appelloit addicti, quia addicebantur à praetore.

117.  Cela suppose quelque connoissance de la langue latine. Conjectura à conjectu, id est, directione quaedam rationis ad veritatem. Vnde somniorum atque ominum interpretes, conjecturos dicuntur.

118.   [Ill.]

119.  Ciceron avoit fait d'abord deux livres de questions académiques, qu'il avoit dédiez à Catulus & à Lucullus. Depuis il en fit quatre, qu'il dédia à Varron & à Atticus.

120.  Suivant la jurisprudence Romaine on estoit obligé de qualifier positivement l'action que l'on intentoit.

121.  Il y avoit pour cela de certaines formules, dans lesquelles il falloit se renfermer si précisément, que quiconque y manquoit estoit déchû de sa prétention au fond. C'estoit ce qu'ils appelloient causà vel formulà cadere. Il y avoit donc plusieurs moyens de nullité, qui ne se trouvent pas dans l'ordre Judiciaire que nous observons aujourd'huy.

122. a) Cet exemple est si eloigné de nostre Jurisprudence, que j'avoit crû le devoir supprimer. Mais des personnes fort éclairées m'ayant remontré qu'un traducteur est comptable à toutes sortes de Lecteurs, & que peut-estre il y en auroit qui trouveroient mauvais que j'eusse passé cet endroit, j'ay pris le party de ne rien obmettre.

123. b) Cette Loy est inconnuë dans le Droit Romain; ainsi il y a apparence que c'estoit une Loy particuliere aux Grecs, on inventée à plaisir par les Déclamateurs, comme plusieurs autres dont Quintilien fait mention.

CHAPITRE VII. Du genre Démonstratif, qui comprend la loüange & le blasme.

Je commencerai par le genre qui sert à loüer & à blasmer. Il semble qu'Aristote & que Theophraste qui l'a suivi en ayent fait un genre oisif, qui ne se mesle en rien du [p. 186; III, 7] gouvernement, & n'a d'autre but que de plaire à l'auditeur, comme en effet c'est tout ce qu'il est permis d'attendre de l'ostentation & du faste dont il prend son nom. Cependant à Rome on luy donne aussi part aux affaires; car les oraisons funebres sont une des fonctions de nos Magistrats, qui souvent en sont chargez par arrest du Senat; & de sçavoir loüer ou décrier un témoin, est de quelque conséquence dans les Jugemens. Les personnes mesmes que l'on cite en Justice, ont quelquefois leurs Panégyristes, & ces mémoires qui ont paru contrelison, contre Clodius, contre Curion, & contre d'autres concurrents de cette importance, quoique pleins de reproches & d'invectives, n'ont pas laissé de tenir lieu d'avis dans le Sénat. J'avoüe qu'en ce genre il y a des discours qui sont purement d'éclat, comme ceux que l'on fait à l'honneur des Dieux ou des grands hommes des siecles passez. Et c'est justement ce qui décide la question que nous examinions tantost; car de là il est aisé de juger combien se trompent ceux qui croyent que l'Orateur ne parle jamais que sur des matieres douteuses. Dira-t-on que les loüanges de Jupiter Capitolin, objet éternel des nobles travaux & de l'émulation de nos jeunes Orateurs, roulent sur des choses douteuses, ou qu'elles ne sont pas susceptibles des beautez de l'Eloquence?

Mais comme dans un discours fort sérieux, & qui traite d'affaires importantes, la loüange a besoin de preuves solides, aussi peut-elle quelquefois s'en passer, & se contenter de l'apparence, où il ne s'agit que de plaire & d'ébloüir. Voulez-vous faire voir que Romulus estoit fils du Dieu Mars, & qu'il fut nourri miraculeusement par une louve? Dites que jetté dans le courant d'un fleuve, les eaux le respectérent. Dites qu'en tout il s'est montré digne fils du Dieu de la guerre. Dites enfin que les hommes qui vivoient de son temps, ont esté les prémiers à faire son apothéose, vous aurez suffisamment prouvé sa divine extraction. L'Orateur peut deffendre de mesme certaines taches qui se trouvent dans la vie des héros; ainsi en loüant Hercule, vous excuserez ce que l'on rapporte de luy, qu'il quitta sa peau de lion & sa massuë, pour prendre honteusement la quenoüille & les habits d'Omphale, en imputant cela non à l'amour dont il estoit possedé, mais à l'estat présent de sa fortune & à la nécessité. [p. 187; III, 7] Le propre du Panégyriste est d'amplifier & d'orner son sujet. Il s'attache principalement à célébrer les Dieux & les hommes, sans dédaigner ni les animaux, ni mesme les choses inanimées. A l'égard des Dieux en général, on inspire prémierement du respect & de l'admiration pour leur majesté suprême. On descend ensuite dans le particulier: on exalte le pouvoir de chacun d'eux. Jupiter maistre du monde gouverne tout, conduit tout; Mars préside aux combats; Neptune regne sur la mer; l'invention des arts si utile aux hommes est dûë à Minerve; celle des lettres à Mercure; Apollon nous a donné la médecine, Cerés les fruits & les moissons, Bacchus le vin. Si l'antiquité nous a transmis quelques-uns de leurs faits immortels, on les raconte. On fait valoir aussi leur origine, comme d'estre fils de Jupiter; leur ancienneté, comme d'estre issus du Chaos, leurs descendans; ainsi Apollon & Diane font honneur à Latone. Dans les uns l'immortalité est l'appanage de leur naissance; dans les autres, c'est le fruit & la récompense de leur vertu, ce que nous voyons arrivé à la gloire de nostre siecle, dans la personne du Prince sous le regne duquel nous vivons.

Pour ce qui est des grands hommes, comme ils nous sont plus connus, leur éloge souffre aussi plus de varieté. On distingue les temps, celuy qui a précedé leur naissance, celuy auquel ils ont vécu, & s'ils ne sont plus, ce qui s'est passé après leur mort. La patrie, les parens, les ayeux, voilà ce qui précede la naissance, & qui peut se considérer en deux manieres. Sont-ils sortis d'un sang illustre? on fera voir qu'ils ont égalé la gloire de leurs ancestres. Sont-ils nez de parens obscurs? on les loüera d'avoir illustré leur nom par l'éclat de leurs actions. A quoy se rapportent encore les présages que l'on a eus de leur grandeur future; par exemple, ce que l'on dit du fils de Thétis, que les oracles consultez sur la destinée de cet enfant, prédirent qu'il surpasseroit son pere.

Les loüanges personnelles se tirent des biens de l'ame, des avantges du corps, & des qualitez extérieures. Ces dernieres sont les moindres, & l'on en parle différemment, selon qu'une personne en est plus ou moins pourvûë; tantost on peint les graces, la force & la bonne mine de son héros, comme fait Homere à l'égard d'Agamemnon & d'Achille; tantost [p. 188; III, 7] la foiblesse du corps donne du relief au courage. Ainsi le mesme poëte nous représente Tidée petit & foible de corps, mais brave & guerrier. Il en est de mesme des biens de la fortune; car si d'un costé ils donnent du lustre au mérite, par exemple, dans les Rois & dans les Princes, qui parce qu'ils sont plus puissans que les autres hommes, ont aussi plus d'occasions de bien faire. D'un autre costé, plus on est dénué de ces secours, plus la vertu brille par elle-mesme.

Mais il faut remarquer que les biens qui sont hors de nous, & que le sort aveugle dispense à son gré, ne rendent point l'homme recommandable par eux-mesmes; c'est le bon usage qu'il en fait. En effet le pouvoir, les richesses, le crédit nous fournissant de quoy faire tout le bien & tout le mal que nous voulons, on peut dire qu'ils mettent nos mœurs à l'épreuve la plus délicate qu'il y ait, & la plus sure. Aussi nous rendent-ils toujours ou meilleurs ou pires; au contraire les biens de l'ame ne peuvent jamais qu'estre dignes de loüange, vaste matiere que l'Orateur traite en plus d'une façon. Quelquefois s'attachant à l'ordre des temps & des actions, il suit un homme d'âge en âge, & l'éleve comme par degrez. Dans les prémieres années, il loue le naturel, il passe ensuite à l'éducation, aux connoissances acquises; enfin à cet enchaisnement merveilleux de dits & de faits qui compose une si belle vie. D'autres fois il réduit tout à certaines vertus principales, telles que sont la Justice, la Force, la Tempérance, & les autres. Il assigne à chacune ce qui luy est propre, & ce qu'elle a inspiré de grand à son héros. Laquelle de ces deux manieres est la meilleure, c'est au sujet que nous traittons à nous l'apprendre. On observera seulement que plus un trait est singulier, plus il donne de plaisir & d'admiration à l'auditeur, comme si l'on montre qu'un tel est le seul ou le prémier qui ait jamais fait telle chose, ou du moins que fort peu de gens en peuvent partager la gloire avec luy, ou qu'il a passé de beaucoup nostre attente, ou que c'est une entreprise qui n'a point esté suggerée par un esprit d'interest, mais par une élévation d'ame qui fait que l'on s'oublie soy-mesme pour penser aux autres.

Quant à la troisiéme partie qui comprend ce qui a suivi la mort d'un homme, il n'arrive pas toûjours que l'on en [p. 189; III, 7] parle; outre que les personnes de qui l'on fait l'éloge, souvent sont encore vivantes. Il ne meurt pas tous les jours des hommes à qui l'on puisse dresser des autels ou des statuës. Je mets au rang de ces monumens publics les livres & les escrits éprouvez par une longue suite d'années; car quelques-uns, comme Menandre, ont trouvé la posterité plus équitable que ne l'avoit esté leur propre siecle. La gloire des enfans rejaillit ordinairement sur les peres, celle des villes sur les fondateurs; les loix rendent celebres ceux qui les ont portées; les arts, ceux qui les ont inventez; les sages institutions, ceux qui en ont esté les auteurs. Ainsi le culte des Dieux & nos saintes cérémonies nous rappellent sans cesse le souvenir du pieux Numa; ainsi les faisceaux sousmis à l'autorité du peuple Romain, luy rendront éternellement cher le nom de Publicola.

S'agit-il de blasmer? on tient le mesme ordre, les couleurs seulement sont différentes; car si la roture en plusieurs, fait qu'on les méprise, la noblesse aussi en plusieurs ne sert qu'à rendre leurs vices & plus remarquables & plus odieux. Les Devins avoient prédit les malheurs que Pâris devoit causer à sa patrie. Thersite contrefait & disgracié au point que nous le dépeint Homere, devient le joüet & la risée des Grecs. Nirée lasche, Plisthene effeminé, nous apprennent que l'opprobre suit de près la beauté qui n'est point accompagnée de la vertu. L'ame a ses deffauts ainsi que ses perfections, & les uns comme les autres se représentent en deux manieres. Il y a des hommes que l'infamie a suivie au-delà du tombeau, témoin Melius124 dont la maison fut rasée après sa mort. Témoin encore Marcus Manlius, dont le nom125 fut perdu pour toute sa race. Il y en a qui semblent n'estre nez que pour le malheur des autres, & la haine qu'ils s'attirent, passe jusqu'à la mémoire de leurs peres. Quelques-uns ont fondé des villes, mais pour éterniser leur honte, en ramassant un peuple abhorré des autres peuples. Tel est le fameux auteur des superstitions Judaïques.126 D'autres ont porté des loix, mais des loix odieuses, comme celles des Gracques. D'autres ont donné au monde des exemples de méchanceté qu'il n'avoit point encore vûs, comme ce Perse dont on raconte un attentat monstrueux autant que nouveau sur une femme de Samos. Cecy est pour les morts. [p. 190; III, 7] A l'égard des vivans, le jugement du public regle nostre estime, & la bonne ou mauvaise réputation qu'ils se sont faite autorise la loüange ou le blasme que nous leur donnons. Aristote pourtant croit qu'il faut avoir égard au lieu où l'on est, & aux personnes devant qui l'on parle. En effet il est important de bien connoistre la disposition de l'auditeur, ses sentimens, ses préjugez, ses mœurs, afin que les vertus ou les vices qui le révoltent ou qui luy plaisent davantage, se trouvent en la personne qui fait le sujet de nostre discours.

Un Orateur qui fera ces réflexions ne sçauroit manquer de réussir, particulierement s'il a soin de flatter son auditeur par quelques loüanges délicates; car c'est le moyen d'en estre écouté favourablement: mais autant qu'il est possible, ces loüanges mesmes seront liées avec son sujet au bien duquel il rapportera tout. A Sparte donc les sciences & l'amour des lettres seront moins estimées qu'à Athenes; mais en récompense la valeur, la fermeté, la patience, y recevront plus d'applaudissemens. Ne vivre que de brigandage & de rapine est honorable chez certaines nations; l'observation des loix fait tout l'honneur des autres. La frugalité ne seroit pas du goust des Sybarites; chez nos anciens Romains le luxe & le faste estoient un crime capital. La mesme différence se remarque dans les particuliers qui ne gousteront un Orateur, qu'autant qu'il s'approchera de leur maniere de penser.

Aristote adjoute encore un précepte dont Cornelius Celsus semble avoir perverti l'usage, en le portant trop loin; c'est de profiter habilement de je ne sçay quelle proximité qui se trouve entre les vices & les vertus, en les qualifiant d'une certaine façon qui les déguise très-heureusement. Un téméraire passera pour vaillant, un prodigue pour libéral, un avare pour économe; & de mesme on poura traiter la valeur de témerité, l'économie d'avarice, ainsi du reste. C'est néanmoins ce que l'Orateur ne fera jamais, j'entends l'honneste homme, si ce n'est peut-estre pour l'utilité publique.

Les Villes ont leur éloge de la mesme maniere que les hommes; car le fondateur en est regardé comme le pere, & leur antiquité les rend beaucoup plus considérables; c'est pourquoy nous voyons des peuples127 qui se vantent d'estre aussi anciens que la terre qu'ils habitent. Ces villes ont mesme leurs exploits [p. 191; III, 8] qui se peuvent justement loüer ou blasmer: & ces considérations sont générales pour toutes les villes; mais il y en a de particulieres, qui se tirent de leur situation, de leurs forces, de leurs habitans, dont la gloire fait celle de l'Estat, comme la gloire des enfans fait celle des peres. On loüe les ouvrages publics & les édifices; surquoy il se présente plusieurs choses à considérer, la décence, l'utilité, la beauté de ces ouvrages, & la réputation du fondateur: la décence dans les temples, l'utilité dans les murs & les remparts, la beauté dans les uns & dans les autres qui deviennent encore plus considérables par le mérite & la réputation du fondateur.

On loüe encore de certains endroits que la nature, ce semble, a pris plaisir à embellir; témoin cette magnifique description que Ciceron fait de la Sicile; on peint ces lieux avantageux autant qu'agréables; avantageux par la température de l'air, par la fertilité de la terre, par les richesses, par l'abondance, par le commerce; agréables par leur assiete, par leurs ports, par leurs plaines, par leur aspect, & par tout ce qui peut charmer les yeux. On loüe généralement toutes les actions & les paroles qui sont dignes de mémoire. Enfin que ne loüet-on pas? Les Médecins ont fait l'éloge de certains aliments: le sommeil & la mort mesme ont eu le leur. Comme donc je ne conviens pas que le genre Démonstratif se borne uniquement aux choses honnestes, aussi je croy que s'il le faut renfermer dans l'un de ces trois estats dont j'ay parlé, c'est particulierement dans la qualité. Encore tous les trois s'y peuvent-ils rencontrer, & Ciceron observe que César s'en est servi contre Caton. Enfin on peut dire que ce genre approche un peu du genre Délibératif, parce que les mesmes choses qui se loüent en l'un, se persuadent en l'autre.

124. a)Spurius Melius estant soupçonné de vouloit gagner le peuple par ses largesse, & se faire trop puissant, fut tué par Servilius Hala.

125. b) Cela doit s'entendre de ce qu'ils appelloient prænomen, Macus; car il y a eu depuis plusieurs Manlius.

126. c) Il n'est pas étonnant qu'un payen parle ainsi de Moyse & du peuple Juif. La connoissance & le culte du vray Dieu qui devoit les rendre respectables à toutes les nations, estoit ce qui leur en attiroit la haine.

127.  Par exemple, les Athéniens; c'est ce que signifie le mot indigena.

CHAPITRE VIII. Du genre Délibératif.

J'admire aussi que quelques auteurs ayent restraint le genre Délibératif à la seule utilité; si c'estoit une obligation de le réduire à un seul objet, je m'attacherois plutost au [p. 192; III, 8] sentiment de Ciceron, qui luy donne l'honneur & la dignité en partage. Je suis mesme persuadé que ces auteurs conformément à la belle maxime des Stoïciens, ne connoissent rien d'utile que ce qui est honneste; opinion que j'embrasserois volontiers moy-mesme, si nous avions toûjours affaire à des hommes sages & vertueux; mais par malheur ni le peuple, ni les esprits grossiers qui font toujours le plus grand nombre, ne sont point capables de sentimens si élevez. Comme donc c'est à eux que nous sommes le plus souvent obligez d'adresser la parole dans les Délibérations, nous ferons mieux de distinguer ces idées, & de parler comme tout le monde parle.

En effet, combien de choses paroissent loüables, que l'on ne trouve pas fort utiles, & combien d'autres sont honteuses, qu'une utilité apparente nous détermine à approuver? La paix de Numance128 & la capitulation de Caudium en sont des preuves. Je ne croy pas mesme que ce genre puisse estre renfermé dans la qualité, bien qu'elle comprenne toutes les questions qui concernent l'utile & l'honneste; car souvent l'estat de conjecture, & celuy que nous avons appellé de Définition y trouvent place. Quelquefois aussi l'on y traite des loix, principalement dans les Délibérations particulieres, lors qu'on examine si telle chose est permise. Laissons la conjecture, nous la reprendrons ensuite, & nous en parlerons amplement. N'avons-nous pas un exemple de la Définition dans une oraison de Demosthene, lorsqu'il fait voir aux Athéniens que ce n'est pas un présent, mais une restitution que Philippe leur fait, en leur rendant Halonese? Et dans les Philippiques de Ciceron, quand il définit ce que c'est que tumulte? Le mesme Orateur n'agite-t-il pas une question semblable aux matieres de Droit, lors qu'au sujet de Servius Sulpitius il met en délibération, s'il ne faut décerner des statuës qu'à ceux qui ont péri par le fer dans leurs ambassades? Le genre Délibératif embrasse donc le passé comme l'avenir. A l'égard de ses fonctions, elles consistent à persuader & à dissuader.

Cegenre n'a pas toûjours besoin d'un Exorde en forme, commeles actions du barreau; par la raison que tout homme qui demande conseil, est censé disposé à l'écouter; mais on y employe pourtant une sorte d'exorde; car il ne faut [p. 193; III, 8] jamais entrer brusquement en matiere, ni suivre sa fantaisie pour guide, parce qu'en toute sorte de discours il y a toûjours quelque chose, par où naturellement on doit commencer. Au Sénat & dans l'assemblée du peuple, on tient la mesme conduite que devant les Juges, c'est-à-dire, que d'abord on tasche de s'insinuer dans l'esprit de l'auditeur, & de se le rendre favorable. Faut-il s'en estonner, puisque dans les panégyriques où il s'agit non d'affaires serieuses, mais seulement de donner des loüanges, on ne laisse pas de pratiquer la mesme chose?

Aristote croit avec raison, qu'icy à l'imitation des plaidoyers, on peut fort bien commencer par une modeste comparaison de soy avec l'Orateur qui est d'avis différent; quelquefois aussi par exagérer ou diminuer l'importance de l'affaire qui tombe en délibération. Et selon luy dans les pieces du genre démonstratif on est moins gesné; car tantost l'exorde y est amené de loin, comme dans le discours d'Isocrate à la loüange d'Helene; tantost on le tire d'un sujet qui a quelque ressemblance avec le nostre, comme fait encore cet Orateur dans son Panégyrique d'Helene, où il commence par se plaindre de ce que la beauté du corps trouve plus d'adorateurs que la beauté de l'ame. Gorgias aussi dans son Olympique débute par loüer ceux qui ont institué des jeux si dignes du concours & de l'émulation de tant de peuples. C'est sans doute à leur exemple que Salluste qui a décrit la guerre de Catilina, & celle de Jugurtha, nous conduit à l'une & à l'autre par des avant-propos, qui, ce me semble, n'ont rien de commun avec son sujet. Mais pour revenir au genre délibératif, lors mesme que nous y employerons un exorde, il faut qu'il soit court, & que l'on puisse l'appeller plutost un début, un commencement, qu'un exorde.

S'il se renferme dans le particulier, il ne demande point de narration au moins de la chose dont on délibere: la raison en est claire, c'est qu'une personne qui cherche conseil, sçait apparemment quel en est le sujet. Il peut y avoir néanmoins des circonstances étrangeres qui ayent rapport à la délibération présente, & dont le récit se souffre. Mais lors qu'il est question de haranguer le peuple, alors une narration qui expose toute la suite d'une affaire est ordinairement de saison. [p. 194; III, 8] C'est mesme le temps, ou jamais, d'employer les couleurs les plus vives & les mouvemens les plus pathétiques; car il faut tantost exciter la colere du peuple, & tantost la réprimer; luy donner selon le besoin des sentimens de crainte & de défiance, ou de force & de courage; de haine & d'indignation, ou de paix & d'amour; quelquefois le toucher, l'attendrir, quand, par exemple, on veut l'engager à secourir une place assiégée & réduite à la derniere extrémité, ou le rendre sensible au malheur d'une ville alliée, qui vient d'essuyer les fureurs de la guerre.

Mais icy l'opinion que l'on a de l'Orateur fait beaucoup; car celuy-là doit estre plus sage, plus homme de bien qu'un autre qui veut que l'on s'en fie à luy de ce que nous avons de plus cher au monde, l'honneur & l'interest. Au barreau plusieurs croyent qu'il est permis de suivre un peu sa propre inclination; au contraire pour donner conseil, on convient qu'il ne faut écouter que sa conscience & que la vérité.

La pluspart des Rhéteurs Grecs n'ont traité cette matiere que par rapport aux délibérations publiques & au gouvernement de l'Estat. Ciceron mesme s'en tient presque-là. Il suppose qu'un Orateur n'a gueres à parler que de la paix ou de la guerre, de troupes à lever ou à entretenir, d'ouvrages qui regardent le bien public, de contributions & de subsides. C'est pour cela qu'il veut sur tout que l'Orateur connoisse à fond les forces d'un Estat, ses coustumes & ses mœurs, afin de tirer de la nature mesme des choses & de la disposition des esprits, des motifs propres à persuader. Pour moy je trouve la matiere & plus estenduë & plus variée; car il y a bien des sortes de délibérations, comme ily a bien des sortes de personnes qui délibérent. S'il s'agit donc de persuader ou de dissuader, il faut prémierement faire trois réfléxions, l'une sur l'affaire que l'on met en consultation, l'autre sur la personne qui consulte, & la troisiéme sur la personne qui est consultée.

Quant à l'affaire dont on délibére, ou il est certain qu'elle est faisable, ou il est incertain. S'il est incertain, cela mesme fera toute la question, ou du moins la principale; car il arrive souvent que l'on prouve en prémier lieu, qu'une chose n'est pas à faire, quand mesme elle seroit faisable; & en second lieu, qu'elle n'est pas faisable. Or cette derniere [p. 195; III, 8] question fait un estat de conjecture; quand, par exemple, on a proposé si on pouvoit couper l'Isthme de Corinthe; s'il y avoit moyen de faire un pont à Ostie, si Alexandre pouvoit encore trouver des terres au delà de l'Ocean. Quelquefois on convient de la possibilité d'une entreprise, & cependant la question ne laisse pas de rouler sur des conjectures, comme lors qu'on examine si les Romains se rendront maistres de Carthage; si Annibal abandonnera l'Italie, au cas que Scipion porte la guerre en Afrique; si les Samnites demeureront fideles, quand les Romains auront mis bas les armes. Il y a de certaines choses qui peuvent arriver, & qui mesme selon toute apparence arriveront; mais c'est dans un autre temps, dans un autre lieu, d'une autre maniere; & tout cela donne encore lieu aux conjectures.

Que si cet estat ne sçauroit convenir, voicy d'autres réfléxions que l'on peut faire. Prémierement on consulte une affaire ou pour elle-mesme, ou pour ses suites & ses circonstances. Pour elle-mesme, par exemple, si on establira un fond pour entretenir les gens de guerre aux despens de la République; & cette délibération sera simple. Pour ses suites & ses circonstances, qui sont de deux sortes, les unes sont des raisons pour faire une chose, comme, lorsque le Sénat a déliberé s'il falloit livrer les trois Fabius aux Gaulois, qui autrement menaçoient de nous déclarer la guerre. Les autres sont des raisons pour ne la pas faire, comme, si nous supposons que César délibere s'il marchera en Allemagne, malgré la consternation où sont ses soldats, qui font déja leur testament, comme s'il les menoit à la boucherie: & ces sujets de délibération sont doubles; car dans le prémier on insiste sur ce que les Gaulois nous déclareront la guerre. Mais on peut encore agiter cette autre question, si indépendamment du juste ressentiment des Gaulois, il n'est point à propos de livrer ces trois Ambassadeur, qui députez de la République pour ménager un accommodement, ont exercé des actes d'hostilité, engagé le combat, & tué le Roy vers lequel on les avoit envoyez. Dans le second César n'est en peine de prendre son parti, qu'à cause du trouble & de l'épouvente où il voit ses soldats; & néanmoins on peut délibérer s'il feroit bien de passer en Allemagne, quand mesme son armée seroit disposée à le suivre. Mais dans ces [p. 196; III, 8] sortes de délibérations, il faut toûjours commmencer par la question principale, & qui, toute circonstance à part, fonde un doute raisonnable.

Quelques-uns distinguent trois motifs de persuasion, ce qui est honneste, ce qui est utile, ce qui est nécessaire: Pour moy je retranche le troisiéme; car à quelque epreuve que l'on nous mette, on peut bien nous tourmenter, mais non pas nous obliger à rien faire malgré nous; & c'est pourtant de quoy il s'agit. Reste donc d'appeler contrainte ou nécessité, ce que nous faisons pour éviter un plus grand mal. Mais à proprement parler, c'est raison d'interest & non de nécessité. Par exemple, une armée formidable assiege une place; la garnison affoiblie par de fréquentes sorties, & réduite à l'extrémité, délibere de se rendre: on tient Conseil de guerre, & l'on dit, il faut nécessairement se rendre; pourquoy? parce qu'autrement il faut périr. Donc pour cela mesme ce n'est pas une nécessité, puisqu'il est permis de vouloir périr, plutost que de se rendre. Et de fait, ni les Sagontins, ni ces braves Opitergiens, qui furent enveloppez par la flotte ennemie, ne se sont point rendus. Ainsi mesme dans ces rencontres, la question roulera uniquement sur l'utile, ou tout au plus, elle embrassera l'utile & l'honneste. Mais, dira-t-on, n'est-ce pas une nécessité de se marier à qui veut avoir des enfans? Qui en doute, & que s'ensuit-il? Car cet homme qui veut avoir des enfans, ne sçauroit ignorer qu'il doit nécessairement se marier, & n'a point à délibérer. De quelque maniere donc qu'on le prenne, la nécessité non plus que l'impossibilité reconnuë ne peut jamais comporter de conseil, parce que toute délibération suppose un doute: c'est pourquoy j'approuve ceux qui mettent le possible au lieu du nécessaire.

On voit assez, sans que je le dise, que ces trois motifs n'entrent pas toûjours dans une affaire; cependant comme s'ils n'estoient pas suffisans, plusieurs auteurs y en adjoutent encore d'autres, & nous donnent pour nouvelle division, ce qui n'est qu'une subdivision de la prémiere. En effet, ce qui est permis, ce qui est juste, ce que demande la pieté, l'équité, la clemence, &c. peut se rapporter à l'honneste, comme l'espece à son genre. De mesme, qui dit facile, important, sur, agréable, dit à peu près ce que nous [p. 197; III, 8] entendons par utile. Toutes ces especes sont autant de lieux qui naissent de la contradiction que souffre la chose dont on délibere. Cela est utile: ouy, mais desagréable, difficile, peu important, dangereux. Quelques-uns néanmoins veulent que ce qui est purement agréable, puisse faire un motif distingué, comme si l'on délibéroit d'instituer des jeux, & de bastir un théatre. Pour moy je ne puis croire qu'il y ait d'homme assez asservi à la volupté, pour ne proposer d'autre vûë que le plaisir aux personnes qu'il entreprend de persuader. On commence toûjours par quelques réfléxions plus sérieuses. Si l'on instituë des jeux, c'est à l'honneur des Dieux: Si l'on propose d'élever un théatre, c'est afin de procurer au peuple un honneste divertissement, & parce qu'il est bon d'interrompre un peu nostre travail, pour nous disposer à le reprendre avec plus d'application & de courage: mais si l'on ne bastit une place commode & spacieuse, quelle confusion, quel desordre? On y interessera mesme la Religion; ce théatre sera comme un temple, où l'on viendra célébrer une sorte de festes.

Il y aura des occasions où l'on conseillera de préférer l'honneste à l'utile; d'autres où l'on conseillera le contraire. Par exemple, nous exhorterons ces Opitergiens à se deffendre jusqu'à l'extremité, quoiqu'il leur en doive couster la vie. Et dans un pressant besoin de l'Estat, comme au temps de la seconde guerre de Carthage, nous serons d'avis que l'on enrôle nos esclaves. Mais ni dans l'un ni dans l'autre cas l'Orateur n'exposera pas tout-à-fait les choses comme elles sont. Il ne conviendra jamais qu'il y ait ni le risque ni la honte qu'il paroist y avoir à suivre le parti qu'il conseille. S'il veut donc que l'on fasse porter les armes à nos esclaves, il dira que la nature nous a tous faits libres, & formez de la mesme matiere; que ces hommes que nous méprisons tant, sont hommes comme nous, & que peut-estre descendent-ils de gens qui nous valoient bien. A l'égard des Opitergiens, comme il n'y a pas moyen de leur cacher le danger où ils sont, à cette connoissance du moins il opposera d'autres raisons: par exemple, que s'ils se rendent, ils périront d'une maniere encore plus cruelle, soit par la perfidie de l'ennemi qui leur manquera de parole; soit que César demeure victorieux, à quoy il y a plus d'apparence. [p. 198; III, 8] Mais quand deux motifs sont si opposez, on les concilie, ou du moins on les rapproche en substituant d'autres noms & d'autres idées; car l'interest est compté pour rien dans le sentiment de ceux qui non contents de dire que l'honneste est toûjours préférable à l'utile, veulent de plus qu'il n'y ait d'utile que ce qui est honneste. Et de mesme ce que nous appellons gloire & honneur, les partisans de l'interest le traiteront d'ambition, de vanité, de chimere; faussement à la vérité, mais pourtant avec quelque sorte de vraisemblance.

Tantost on compare ce qui est utile avec ce qui ne l'est pas; tantost aussi deux choses utiles ou préjudiciables se comparent ensemble, afin de choisir le plus ou le moins dans l'une ou dans l'autre. La difficulté peut croistre encore; car il arrive quelquefois qu'il y a trois sujets de délibération, comme lors que Pompée après la bataille de Pharsale délibéra s'il iroit chez les Parthes, ou en Afrique, ou en Egypte. Il est question de sçavoir alors non pas si l'un vaut mieux que l'autre, mais lequel des trois est le plus expédient, ou bien au contraire le plus dangereux. En effet il y a nécessairement du plus & du moins: qu'un dessein soit avantageux de tout point, l'esprit n'est plus en suspens; il n'y a ni contradiction, ni embaras, ni doute. Ainsi toute délibération, à proprement parler, n'est qu'une comparaison.

Il faut examiner aussi quelle fin on se propose, & par quel moyen on prétend y arriver, afin de juger s'il n'y a pas plus d'incommodité dans le moyen, qu'il ne se trouve d'avantage dans la fin. J'adjoute que l'utilité se considere par rapport au temps, au lieu, aux personnes, à la maniere & au temperament. Il est expedient de faire cela: ouy; mais non pas à présent, non pas icy, ni pour nous, ni contre tels, ni de cette maniere, ni jusqu'à ce point. Voila pour la chose dont on délibere.

Venons aux personnes, fait celle qui consulte, soit celle qui est consultée. Ce qu'il y faut principalement observer, ce sont les bienséances. Ainsi quoique l'exemple soit icy d'un grand poids, parce que rien ne détermine les hommes à faire une chose, comme de leur montrer que d'autres l'ont faite avant eux, & s'en sont bien trouvez; cependant il est bon de voir quels exemples on cite, & à qui on les cite; car les [p. 199; III, 8] esprits ne sont pas tous disposez de la mesme façon. Ou ce sont plusieurs personnes assemblées en corps qui déliberent, ou ce sont des particuliers; lequel des deux que l'on suppose, on a besoin d'un égal discernement. Vous ne haranguerez pas le Senat, comme vous harangueriez le peuple, ni les Romains, comme les Fidenates; ni les Grecs, comme vous feriez des Barbares. Et pour les particuliers, il importera fort que vous conseilliez à Marius de briguer les charges, ou que ce conseil s'adresse à Caton; que Scipion délibere de la maniere de faire la guerre, ou que ce soit Fabius.

On aura donc égard au sexe, à l'âge, à la dignité des personnes, & sur tout aux mœurs, qui est ce qui nous distingue le plus. La vertu se persuade aisément à qui aime la vertu, mais il sera difficile de la faire embrasser à des hommes vicieux & corrompus. Pour y réussir il faut prémierement éviter le reproche, & se donner bien de garde de leur faire sentir le peu d'estime que l'on a pour eux. En second lieu, on les engagera à faire le bien, non pour l'amour du bien. Des hommes de ce caractere sont peu touchez d'une vûë si pure; mais ou par le desir de la gloire, & le soin de leur réputation; ou si cela ne les picque pas assez, par les avantages qu'ils en retireront; ou enfin, & c'est peut-estre le plus sur, par la considération des malheurs dont ils sont menacez, s'ils prennent un parti contraire à celuy que nous leur conseillons, car outre qu'il est aisé d'intimider ces ames basses, je ne sçay si la crainte du mal n'a point naturellement plus de force sur la plûpart des hommes, que l'espérance du bien: de mesme que la pluspart connoissent plus aisément le vice que la vertu.

Quelquefois on portera de très-honnestes gens à des actions qui ne sont pas fort honnestes; & on en portera d'autres qui ne sont pas si vertueux, à ne chercher que leur propre interest. Je n'ignore pas ce que va penser le Lecteur. Est-ce donc là ce que vous enseignez, dira-il, & croyez-vous cela permis? Je pourrois me justifier en alleguant l'autorité de Ciceron, quiescrit à Brutus en ces termes; pouvant conseiller, comme je le puis à Cesar plusieurs choses très-loüables, me loüeriez-vous moy-mesme si je le faisois? Nullement; car tout homme qui conseille autruy ne doit envisager que l'interest de celuy [p. 200; III, 8] qui le consulte. Mais le party opposé est plus honneste? Il est vray; mais c'est une considération à laquelle on n'est pas toûjours obligé d'avoir égard.

Toutefois cette question mérite d'estre examinée plus à fond, & ne regarde pas seulement le sujet que nous traittons présentement; c'est pourquoy je luy destine sa place dans mon douzieme livre, qui sera le dernier de cet ouvrage. Après tout je ne prétends pas autoriser personne à rien faire jamais contre son devoir. Ainsi, jusqu'à-ce que je m'explique, ce ce que j'en ay dit ne sera d'usage, si l'on veut, qu'aux escoles & dans des sujets purement imaginez. Car encore est-il bon de connoistre les ruses qu'employent le mensonge & l'injustice, afin de s'en garantir, & de mieux deffendre la Justice & la vérité.

Cependant si l'on s'avise de vouloir porter un homme d'honneur à des actions indignes de luy, qu'on se souvienne au moins de ne les luy pas représenter telles qu'elles sont, comme nous voyons faire à quelques Déclamateurs. Ils exhorteront le fils du grand Pompée à faire le mestier de Pirate, par la seule raison que c'est un mestier infame. Il faut toûjours donner de belles couleurs aux desseins les plus criminels, quand mesme on auroit à faire à des gens à qui le crime ne couste rien; car il n'est point de si meschant homme qui n'ait honte de le paroistre. Aussi dans Salluste Catilina a grand soin de nous faire entendre, que c'est non une mauvaise volonté, mais seulement le dépit & une juste indignation qui luy met les armes à la main. De mesme Atrée s'écrie dans Varius,

Vn crime nécessaire est toûjours excusable.
Accablé de malheurs, dans cette extremité

Je ne consulte plus que la nécessité.

A combien plus forte raison doit-on avoir ces ménagemens pour des personnes qui ont l'honneur en recommandation? Si vous conseillez donc à Ciceron de recourir à la célmence de Marc-Antoine, ou mesme de brusler ses Philippiques, pour obtenir sa grace qui luy est offerte à ce prix, vous ne devez pas insister sur l'amour de la vie. Car supposé que ce motif [p. 201; III, 8] ait à le toucher, il le touchera bien sans que vous vous en mesliez: mais vous pourez fort bien l'exhorter à conserver ses jours pour l'amour de la République. Il aura besoin d'un prétexte comme celuy-là pour ne pas rougir de telles prieres. César délibere s'il prendra le diadême. Voulez-vous l'y engager? Dites-luy que Rome ne peut desormais se passer d'un maistre. Quiconque médite un crime, ne cherche qu'à le faire avec moins de honte.

Mais il est de conséquence aussi que celuy qui conseille ne sorte point de son caractere. Si c'est un homme de poids, que l'âge, l'expérience, une haute réputation, les emplois, la naissance rendent recommandable, on attendra de luy toute autre chose que l'on ne feroit d'un homme ordinaire. Il doit prendre garde à ne se point démentir, & à faire que ses paroles respondent à l'idée que l'on a de sa personne. Au contraire un Orateur qui n'est relevé par aucun de ces avantages, sera obligé de s'y prendre d'une maniere plus douce & plus modeste. Ce qui s'appelle liberté dans l'un, passeroit pour témerité dans l'autre. Au prémier la seule autorité suffit, & le second n'est pas trop fort avec toute la raison possible.

C'est ce qui me fait dire que les Prosopopées sont très-difficiles; car outre qu'elles doivent s'assujettir aux regles que je viens de donner, comme toutes les pieces du genre délibératif; il faut de plus que les caracteres y soient exactement observez. En effet, que vous representiez César, Ciceron & Caton opinants sur une mesme affaire, vous les ferez parler à leur maniere, & tous trois différemment. Mais c'est aussi un exercice des plus utiles qu'il y ait, en ce qu'il nous forme à deux choses à la fois, & qu'il est d'un secours infini à ceux qui s'adonnent à la poësie ou à l'histoire. Cependant je croy qu'il est encore plus nécessaire aux Orateurs: car combien des harangues & grecques & latines que de grands hommes ont faites non pour eux, mais pour autruy; & dans lesquelles il leur a fallu s'accommoder aux mœurs & à l'estat des personnes qui venoient implorer le secours de leur éloquence? Ciceron escrivant pour Pompée, pour Appius, & pour tant d'autres, pensoit-il de mesme dans ces differentes occasions, & ne joüoit-il qu'un seul personnage? ou plustost travaillant d'après l'idée qu'il s'estoit faite de leur fortune, de leurs [p. 202; III, 8] actions, de leurs mœurs, ne les représentoit-il pas au naturel? De sorte qu'en leur prestant son génie, il les faisoit parler à la vérité beaucoup mieux qu'ils n'eussent fait, mais pourtant sur le ton qu'il leur convenoit de faire; c'est qu'un discours péche également pour n'avoir pas de convenance avec celuy qui le prononce, comme pour n'en pas avoir avec le sujet qui y est traité. Aussi admire-t-on dans Lysias l'air de naïveté qu'il sçavoit donner à ce qu'il escrivoit, ajustant divinement bien ses pieces au peu d'habileté de ceux qui s'en devoient servir.

Et c'est particulierement aux déclamateurs à estudier ces convenances; car il est rare qu'ils parlent comme Avocats: mais se mettant eux-mesmes à la place des parties, il n'y a sorte de rôle qu'ils ne joüent. On les voit representer tous les jours tantost un pere de famille, tantost un fils, un vieillard, un financier, un avare, un plaisant, un superstitieux, un poltron, un homme incommode & fascheux, ou doux & facile. Je ne sçay si un Comédien fait plus de différents personnages sur le théatre, qu'ils en font dans leurs déclamations; & ces expressions de caracteres si divers sont autant de Prosopopées: J'en fais mention icy, parce qu'à la personne près, on les peut regarder comme de vrayes délibérations. Encore mesme cette différence ne se trouve pas toûjours; car on feint quelquefois des matieres de controverse, tirées de l'histoire, & pour donner plus de poids aux choses, on introduit de véritables acteurs qui parlent eux-mesmes.

Je n'ignore pas qu'aux Escoles pour exercer les jeunes gens en plus d'une maniere, ces controuverses sont de deux sortes. On leur en propose de poëtiques, comme par exemple, Priam qui vient supplier Achille de luy rendre le corps de son fils; & d'historiques, comme Sylla qui se démet de la Dictature dans l'assemblée du peuple. Mais ni les unes ni les autres ne sont pas plus du genre Judiciaire que des deux autres; car prier, declarer, rendre compte, c'est ce qui entre également dans les trois genres de causes, suivant qu'il en est besoin, & que le sujet le demande. Souvent mesme tout cela se fait par l'organe des personnes que nous mettons sur la scene, & que nous faisons parler comme il nous convient qu'elles [p. 203; III, 8] parlent. C'est ainsi que Ciceron plaidant pour Célius, fait tout à coup sortir du tombeau l'aveugle Appius, ce vénérable vieillard, pour faire une sévere réprimande à Clodia; ensuite de quoy vient le jeune Clodius, qui plus traitable, donne aussi à sa sœur des conseils plus conformes à son inclination.

On imagine encore aux Escoles certaines matieres de délibération qui approchent fort des plaidoyers, & où le genre Délibératif & le Judiciaire ont presque une égale part; comme lors qu'on examine en présence de César, s'il est à propos de faire mourir129 Théodote; car alors on accuse & l'on deffend, ce qui est le propre du genre Judiciaire: cependant la question se traite par rapport aux interests de César; on demande si la mort de Pompée luy est avantageuse, s'il est à craindre que Ptolomée ne luy déclare la guerre, au cas qu'il fasse mourir Théodote; si cette guerre convient à l'estat présent de ses affaires, si ce n'est point trop hazarder que de l'entreprendre, si elle ne seroit point de trop longue durée; ou bien par rapport à sa gloire; si ce n'est pas une action digne de César, que de vanger la mort de Pompée; s'il rendra sa propre cause moins juste, en avoüant que ce grand homme ne méritoit pas une fin si misérable. Et comme ces sujets de Délibération sont souvent imaginaires, aussi sont-ils quelquefois tres-réels.

Mais nos Déclamateurs ne font pas pour une faute, lors qu'ils ont à traiter des discours de cette sorte: Ils se persuadent qu'ils sont fort différents des plaidoyers, & que le style en doit estre aussi tout différent. Sur ce principe, ni insinuation, ni douceur dans l'exorde, une fougue continuelle dans la suite, un choix de mots outré, & les essais qu'ils nous donnent en ce genre, toûjours beaucoup plus courts que ceux du genre Judiciaire. Pour moy, comme je suis persuadé que dans les Délibérations, on peut se passer d'un exorde en forme, pour les raisons que j'ay dites; aussi je ne voy pas à quoy sert de s'emporter d'abord, & de faire le furieux: Je croirois au contraire qu'un homme de bon sens, qui est prié de dire son avis, bien loin de le prendre d'un ton si haut, doit s'estudier à gagner par un début honneste & modeste les personnes devant qui il parle. Pourquoy aussi mettre tant de feu, de rapidité & de violence, dans la chose du monde qui [p. 204; III, 8] demande le plus de modération & de sagesse? Je sçay que très-souvent dans les plaidoyers le feu de l'Orateur se cache ou se rallentit à l'Exorde, à la Narration, & aux Argumens; quoique ce feu soit peut-estre la seule chose qui distingue les exercices du barreau d'avec ceux dont nous parlons, quant à la maniere de prononcer: cependant ceux-cy doivent avoir encore plus d'égalité, bien loin d'estre si tumultueux & si violents.

Pour la richesse & la magnificence des termes, un Déclamateur ne doit pas plus la rechercher icy qu'ailleurs: à la vérité il la trouve ordinairement dans son sujet. Car maistre de le choisir à son gré, il aimera mieux faire parler des Rois ou des Princes, ou le Sénat & le peuple Romain, que des particuliers sans nom. Et l'importance de la matiere donnera naturellement de l'élevation & de l'éclat à ses paroles, par la proportion qu'il doit y avoir entre l'un & l'autre. Mais il n'en est pas de mesme des vrayes Délibérations; c'est pourquoy Théophraste recommande si fort d'en bannir sur tout l'affectation: en quoy il a suivi le sentiment de son maistre, bien qu'il l'abandonne souvent sans scrupule.

Aristote croit en effet que de tous les genres de causes, celuy où l'Orateur brille davantage, c'est le Démonstratif, & ensuite le Judiciaire: la raison qu'il en donne, c'est que le prémier est fait uniquement pour l'ostentation; & que le second a besoin de tout l'art imaginable, dans la nécessité où il est quelquefois d'en imposer, pour réussir; au lieu que dans les conseils il ne faut que de la prudence & de la droiture. A l'égard du Panégyrique, je suis fort de son avis, & je ne connois aucun Auteur qui n'y souscrive. Mais pour les Délibérations & les Jugemens, il me semble après tout que le mieux est d'accommoder sa maniere de parler à son sujet. Nous voyons que les Philippiques de Démosthene n'ont pas de moindres beautez que les plaidoyers. Nous voyons que Ciceron est également éloquent, soit qu'il accuse, qu'il deffende, ou que consulté sur les affaires de la République, il dise son avis dans l'assemblée du peuple ou dans le Sénat. Voicy néanmoins ce qu'il dit luy-mesme de la maniere de traitter le genre Délibératif: Que l'Orateur y parle toûjours avec dignité; que des pensées judicieuses fassent l'ornement de son [p. 205; III, 8] discours, plutost que des expressions fleuries. Du reste on convient que si les exemples sont jamais de saison, c'est particulierement dans les conseils; la raison en est claire: c'est que d'ordinaire le passé nous répond de l'avenir, & que nos raisonnemens ne peuvent gueres avoir de meilleur garant que l'expérience.

Pour ce qui est de la longueur ou de la brieveté que doivent avoir ces sortes de discours, ce n'est point le genre de matiere qui en décide, mais la qualité; car si communément dans les Délibérations la question est plus simple, aussi dans les Jugemens est-elle souvent de moindre conséquence.

Je suis assuré que tout ce que j'ay dit icy se trouvera véritable, si au lieu de passer sa vie sur des traitez de Rhétorique, on prend la peine de lire, je ne dis pas seulement les Orateurs, mais les Historiens qui sont pleins de belles harangues, faites à dessein de persuader quelque entreprise, ou d'en dissuader. On verra dans ces pieces du genre Délibératif, des Exordes, qui n'ont rien de brusque ni d'emporté; souvent dans les plaidoyers beaucoup plus de feu: l'Elocution toujours proportionnée à la matiere dans l'un & dans l'autre; & quelquefois des Délibérations beaucoup plus longues que bien des causes Judiciaires. On n'y remarquera mesme aucun des deffauts qui se trouvent en la plûpart de nos Déclamateurs, comme, de se déchaisner contre ceux qui osent les contredire, & de sembler déterminez à n'approuver jamais rien de ce que ceux qui les consultent ont pensé: gens indiscrets & farouches, qui ne sçavent que gronder, où il est question de conseiller. Que les jeunes gens sur tout prennent ces réfléxions pour eux, & qu'ils en fassent leur profit, s'ils ne veulent perdre leur temps en s'accoustumant à une maniere de haranguer, dont il faudra qu'ils se desaccoustument tost ou tard. Lorsque dans la suite ils seront appellez au conseil de leurs amis, qu'ils opineront dans le Sénat, ou que le Prince leur fera l'honneur de les consulter, leur propre expérience leur apprendra ce qu'ils refusent peut-estre de croire sur la foy des préceptes. [p. 206; III, 9]

128.  Le Sénat trouva cette paix & cette capitulation si honteuses qu'il ne voulut pas les ratifier, & qu'il livra aux ennemis Hostilius Mancinus & Posthumus qui les avoient acceptées.

129.  Ce Theodote avoit esté précepteur de Ptolomée. Ce fut luy qui conseilla ce Prince de faire mourir Pompée, & d'envoyer sa teste à César.

CHAPITRE IX. Des parties d'une cause Judiciaire, ou d'un plaidoyer.

Parlons maintenant du genre Judiciaire, celuy de tous qui a le plus d'estenduë & de varieté. Demander & deffendre sont les deux devoirs dans lesquels il se renferme. Mais la pluspart des auteurs luy donnent cinq parties, l'Exorde, la Narration, la Preuve ou la Confirmation, la Réfutation, & la Peroraison. Quelques-uns y en adjoutent encore trois, la Division, la Proposition, & la Digression, dont les deux prémieres se rapportent naturellement à la preuve. Car avant que de prouver, disent-ils, il faut proposer: ouy. Mais après avoir prouvé, ne faut-il pas conclure? Pourquoy donc la Proposition sera-t-elle une partie distinguée, si la conclusion n'en est pas une? A l'égard de la Division, elle est comprise dans la Disposition, comme l'espece dans son genre; & la Disposition est elle-mesme une partie de la Rhétorique, également répanduë dans toutes les matieres qu'elle traite, & dans le corps de l'ouvrage, ni plus ni moins que l'Invention & l'Elocution. Il ne faut donc pas s'imaginer qu'elle fasse partie d'un Discours comme d'un tout, plutost que de chaque question en particulier; car il n'en est point que l'Orateur ne puisse traiter méthodiquement, en la partageant en certains points qu'il promettra de parcourir les uns après les autres, & c'est tout ce qu'on entend par Division. N'est-il donc pas ridicule de reconnoistre chaque question seulement pour une sorte de preuve, & de faire une partie du Discours, de la Division, qui est elle-mesme une espece de question?

Reste la Digression. Il y en a de deux sortes, l'une est tout-à-fait hors de la cause, & par conséquent n'en sçauroit faire partie: l'autre s'en écarte seulement, & n'en sort point. Alors elle sert ou d'ornement ou d'appuy aux endroits d'ou elle se détache; mais sans en devenir plus essentielle à la cause. En effet si tout ce qui entre dans un plaidoyer doit se considérer comme une partie essentielle du plaidoyer, pourquoy [p. 207; III, 9] ne met-on pas au mesme rang l'argument, les exemples, les similitudes, les lieux communs, les passions, & tant d'autres choses qui y ont place aussi?

Quelques-uns au contraire n'admettent pas mesme la Réfutation, sous prétexte qu'elle est renfermée dans la Preuve. Je ne suis pas de leur avis, quoy qu'en dise Aristote: car enfin l'une establit, & l'autre destruit, ce qui est bien différent. Cet auteur semble encore s'éloigner de nous en ce qu'il met après l'Exorde, non la Narration, mais la Proposition, vraisemblablement, parce que la Proposition pouvant se regarder comme le genre, & la Narration comme l'espece, il a crû que l'on pouvoit quelquefois se passer de celle-cy, & jamais de celle-là.

Mais je ne prétends pas que l'Orateur pense à chacune de ces cinq parties dans le mesme ordre qu'il les doit prononcer. Il faut qu'il examine avant tout quel genre de cause il entreprend, quel est l'estat de la question, ce qui fait pour luy, & ce qui fait contre; ensuite ce qu'il doit prouver & ce qu'il doit réfuter; quel tour demande la Narration; car c'est elle qui sert toûjours de préparation aux preuves, & qui les amene. Pour la rendre utile, il faut qu'auparavant il soit convenu avec luy-mesme de toutes les preuves qu'il doit employer. Après tout cela il verra comment il peut se rendre les Juges favorables; car ce n'est qu'après avoir murement consideré la nature de sa cause, & toutes les parties qui en dépendent, qu'il pourra connoistre dans quelle disposition d'esprit ils doivent estre pour décider en sa faveur: s'il faut qu'ils se montrent doux ou severes, passionnez ou de sang froid, infléxibles & sans égards, ou faciles & traitables.

Mais ce n'est pas à dire que j'approuve ceux qui regardent l'Exorde comme la derniere chose qu'ils doivent composer. Comme il est bon d'assembler tous ses matériaux & de voir comment on les arrangera, avant que de se mettre à parler ou à escrire, je croy qu'il n'est pas moins nécessaire de commencer par ce qui doit naturellement estre à la teste de l'ouvrage. Nous ne voyons point qu'un Sculpteur ou qu'un Peintre commence son portrait ou sa statuë par les pieds, ni qu'aucun art finisse un ouvrage par ce qui en doit faire le commencement. Et que sera-ce si l'Orateur n'a pas le temps [p. 208; III, 10] d'achever son plaidoyer? Ne se trouvera-t-il pas trompé en suivant une coustume si contraire au bon sens? Il faut donc méditer sa cause dans l'ordre que je dis, & il faut la composer dans le mesme ordre qu'on la doit prononcer.

CHAPITRE X. Des différentes sortes de Causes:

Toute cause ou l'un se porte pour Demandeur, & l'autre pour Deffendeur, roule nécessairement sur un seul chef, ou sur plusieurs: si c'est le prémier, la cause est simple; & si c'est le second, elle est composée. Un homme est accusé de larcin, ou d'adultere; voilà ce que j'appelle un seul chef. S'il y en a plusieurs, ils seront ou de mesme espece, comme dans les causes de péculat; ou d'espece différente, comme lorsqu'on accuse quelqu'un d'homicide & de sacrilege tout-à-la fois. Ce qui ne se pratique plus dans les Jugemens publics, parce que le Préteur est déterminé par la Loy qui distingue chaque espéce. Mais & le Prince & le Sénat connoissent encore de ces sortes de causes; & le peuple en connoissoit autrefois. Dans les causes privées un mesme Juge peut prononcer sur plusieurs chefs différents les uns des autres, suivant les différentes formules dans lesquelles on est obligé de se renfermer pour intenter action; sur quoy il est à remarquer que le nombre des parties ne multiplie point les especes. Ainsi, qu'une personne intente procès à plusieurs, ou deux à une, ou plusieurs à plusieurs, pourvû que ce soit par les mesmes moyens & aux mesmes fins, l'affaire ne change point de nature. On en peut aisément juger par les contestations qui naissent quelquefois au sujet d'une succession litigieuse; car quoique plusieurs personnes soustiennent également leur droit, c'est toûjours la mesme cause, à moins que la condition des Parties ne différentie la question.

Il y a un troisiéme genre de Causes, que l'on appelle de comparaison, parce qu'en effet une partie du plaidoyer se passe à comparer deux personnes ensemble: C'est par exemple, lorsque devant les Cetumvirs, après plusieurs questions, [p. 209; III, 11] on examine qui des deux est plus digne de recueillir une succession. Je dis devant les Centumvirs; car il est rare qu'au barreau les Jugemens n'ayent point d'autre objet. Cela n'arrive gueres que dans les Divinations, sorte de cause ainsi nommée, parce qu'il ne s'y agit que du choix d'un accusateur; & quelquefois encore, lorsqu'il est question d'adjuger une récompense à l'un des Délateurs: en ce cas on demande lequel des deux l'a mieux méritée.

Quelques-uns adjoutent un quatriéme genre pour les Causes ou les deux Parties s'entr'accusent; c'est ce que nous appellons récriminer. Mais d'autres le comprennent dans le troisiéme, aussi bien que celuy où les parties sont réciproquement demanderesses, comme il arrive souvent. Supposé que ce dernier genre doive s'appeler récrimination; car il n'a point de nom qui luy soit propre. Il y en aura de deux sortes, l'une où le crime dont les parties s'entr'accusent est le mesme; l'autre où il est différent. J'en dis autant des demandes qu'elles forment entr'elles.

Après que l'Orateur aura examiné quel genre de cause il a entre les mains, il verra si le fait est constant ou non, si on prétend le deffendre, si l'on n'en change point le nom & la qualité; enfin si l'action est bien intentée; car c'est de tout cela que se tire le véritable estat de la cause.

CHAPITRE XI. Ce que c'est que question, que moyen de deffense, que point à juger, que point fondamental d'une cause, & s'il est nécessaire de les distinguer.

Ces réfléxions faites, pour suivre la methode d'Hermagore, il nous faut maintenant examiner ce que c'est que question, que moyen, que point à juger, & point fondamental d'une cause.

On appelle question généralement tout ce qui est problématique; mais en fait de matieres Judiciaires, on prend ce mot différemment & en deux manieres. Nous disons qu'une [p. 210; III, 11] affaire a bien des questions, & pour lors nous comprenons toutes celles qui y entrent, grandes & petites. Voilà la prémiere maniere. Nous disons aussi, quelle est la question? par où nous entendons la principale: voilà la seconde. C'est de celle-cy que je parle présentement, comme estant celle d'où naist l'estat de la cause. Le fait est-il vray? Qu'est-ce que ce fait? Est-il juste? C'est-la ce qu'Hermagore, Apollodore, & beaucoup d'autres appellent proprement des questions; & ce qu'il a plù à Theodore, comme j'ay dit, d'appeler des chefs.

Par moyen de deffense, on entend tout ce que nous employons pour deffendre un fait qui est avéré. Je me sers d'un exemple dont tous les auteurs se servent; car pourquoy en chercher d'autres? Oreste a tué sa mere. Le fait est certain. Il dit qu'il l'a tuée justement. L'estat se tire donc de la qualité du fait. Est-il vray qu'il l'ait tuée justement? C'est la question. Ouy, parce que Clytemnestre avoit elle-mesme tué son mary, pere d'Oreste. C'est le moyen de deffense. Mais un fils est-il en droit de tuer sa mere, quelque coupable qu'elle soit? Voilà le point à juger, & sur quoy il s'agit de prononcer.

Il y a des auteurs qui croyent qu'une seule question comporte plusieurs moyens de deffense, comme si Oreste pour deffendre son crime, à son prémier moyen adjoutoit encore celuy-cy, qu'il y a esté poussé par l'Oracle. Or autant de moyens, disent-ils, autant de points à juger. Car celuy-cy se présente aussi-tost, si Oreste a dû obéïr à l'oracle? Pour moy je croy qu'une seule cause peut donner lieu à plusieurs questions, & à plusieurs points sur lesquels il sera nécessaire de prononcer. En voicy un exemple. Un homme surprend sa femme en adultere & la tuë; le complice prend la fuite. Ce mary le retrouve au milieu du barreau, & le tuë aussi. Le moyen est tout simple. Je l'ay surpris en adultere. Mais deviez-vous le tuer en tel temps, en tel lieu? Ce sont deux questions & deux points qu'il faut décider. Cependant comme plusieurs questions qui toutes ont leur estat, n'empeschent pas que l'estat de la cause ne demeure le mesme, & que tout ce qui entre dans cette cause, ne se rapporte là, comme à son centre, aussi peut-on dire que le point à juger est toûjours celuy sur lequel on prononce. [p. 211; III, 11] Le point fondamental d'une cause, est selon Ciceron, le plus fort argument du deffendeur, & l'endroit le plus propre à déterminer les Juges. Selon quelques-uns, c'est le dernier moyen de deffense, & après lequel il n'y a plus rien à adjouter; & selon d'autres, c'est en général ce qu'il y a de meilleur & de plus solide dans une cause.

On remarquera qu'il y a des causes où il ne s'agit point de rendre raison du fait; car où le fait est nié, quelle raison y a-t-il à chercher de ce fait? Mais lorsque le fait est constant, & que l'on en rend raison, alors on prétend que le point à juger est souvent distingué de la question. C'est ce que Ciceron enseigne dans ses livres de Rhétorique, & dans ses partitions. En effet dans les causes dont l'estat est conjectural, tout consistant à sçavoir si le fait est, ou s'il n'est pas, le point à juger & la question sont une mesme chose, parce que la prémiere question fait tout le procès. Mais dans celles qui roulent sur la qualité du fait, il n'en est pas de mesme. Oreste a tué sa mere; je dis qu'il l'a tuée justement, vous soustenez le contraire. Qu'en est-il? Voilà la question. Est-ce là-dessus que le jugement tombe? Non. Sur quoy donc? Clytemnestre elle-mesme avoit osté la vie à son mary, pere d'Oreste. Mais pour cela Oreste estoit-il en droit de faire mourir sa mere? Voilà sur quoy les Juges ont à prononcer. Et le point fondamental sera, dit Ciceron, si nous supposons qu'Oreste allegue pour derniere raison que Clytemnestre haïssoit si fort son mary, ses enfans, toute sa race, & tous ses sujets; enfin qu'elle estoit si barbare & si dénaturée, que ses propres enfans ont dû tirer vengeance de ses forfaits. On apporte encore d'autres exemples. Que tout homme qui a dissipé le bien de ses peres, soit exclus de la tribune. Un homme s'est ruiné à bastir des édifices publics; la question sera si tout homme qui a dissipé le bien de ses peres, doit estre exclus de la tribune? Et le point à juger, Si celuy qui s'est ruiné de la sorte, est dans le cas de la Loy? Un soldat de l'armée de Marius tua un Tribun qui vouloit le deshonorer. Eut-il raison de le tuer? C'est la question. Il ne devoit pas souffrir un tel opprobre. C'est le moyen de deffense. Mais devoit-il se faire justice luy-mesme, & un soldat peut-il jamais estre en droit de tuer son Officier? Voilà le point. [p. 212; III, 11] Il y en a qui mettent une si grande différence entre la question & le point à juger, que selon eux, ils peuvent avoir l'un & l'autre un estat à part. Milon a-t-il tué Clodius justement? C'est la question, qui se tire de la qualité du fait. Clodius a-t-il dressé des embûches àMilon? C'est le point à juger, qui est conjectural. Ils adjoutent que souvent l'Orateur traite des choses qui sont étrangeres à la question, & sur lesquelles il faut néanmoins que le Juge prononce. Je ne suis pas de leur avis; car dans l'exemple allegué, si tous ceux qui ont dissipé le bien de leurs peres, doivent estre exclus de la tribune, cette question veut nécessairement avoir sa décision. Ainsi ce n'est pas que la question & le jugement se rapportent l'un à l'autre; mais c'est qu'une mesme cause souffre plusieurs questions & plusieurs décisions. Je dis plus: Dans la deffense de Milon, la conjecture n'est mesme traitée que par rapport à la qualité du fait; car supposé que Clodius ait dressé des embûches à Milon, il s'ensuit qu'il a esté tué justement.

Mais si l'Orateur est obligé de se jetter dans quelque digression, alors la question sera précisément où est le point à juger. En tout cela Ciceron n'est pas trop d'accord avec luy-mesme. Dans ses livres de Rhétorique, comme j'ay dit, il suit Hermagore. Dans ses topiques, il croit que le point à juger consiste en la contestation qui naist de l'estat de la cause; & faisant allusion à la profession de son ami Trebatius, qui estoit un grand Jurisconsulte, il appelle ce point là, ce dont il s'agit. A l'égard du point fondamental, il en fait le plus fort moyen du deffendeur, & son principal appuy. Mais dans ses partitions il change de sentiment, & en prend un tout contraire, appellant point fondamental ce que l'on oppose au moyen de deffense. C'est pourquoy je me range du costé de ceux qui veulent que l'estat de la cause, le point à juger, & le point fondamental ne soient qu'une mesme chose. Par le dernier j'entends l'endroit qui establit la difficulté, & hors duquel il n'y a plus de procès. Cette opinion me paroist plus raisonnable & moins embarassée, outre qu'ele comprend l'une & l'autre cause, par exemple, le meurtre de Clytemnestre, dont on accuse Oreste, & le meurtre d'Agamemnon, dont Oreste fait son moyen de deffense. [p. 213; III, 11] Laissons donc ces vaines subtilitez à ceux qui mettent leur ambition & leur soin à multiplier les noms sans nécessité. Pour moy je n'ay traité ce chapitre, que pour éviter le reproche de n'avoir pas assez recherché tout ce qui a rapport à mon ouvrage. Du reste un maistre dont la méthode est simple, fuit un ennuyeux détail, qui rompt, pour ainsi dire, en morceaux, ce qu'il faut donner en gros. C'est le deffaut de plusieurs, mais sur tout d'Hermagore, homme d'ailleurs d'un esprit très-subtil, & digne d'admiration en beaucoup de choses, seulement répréhensible par une exactitude trop scrupuleuse; en sorte qu'il est difficile de le blasmer sans le loüer en mesme temps.

La methode que je suis icy, plus courte que les autres, & par là mesme beaucoup plus nette, ne sera point sujette aux mesmes inconvéniens, de fatiguer l'esprit par de longs détours, & d'affoiblir le discours en le partageant en une infinité d'articles de nulle conséquence. En effet dès qu'un Orateur connoist le point litigieux, les prétentions de la partie adverse, ses moyens, ceux que luy-mesme doit employer; il sçait tout ce qu'il faut sçavoir. Or il n'y a personne pour peu qu'il ait de sens & d'usage du barreau, qui ne voye tout d'un coup, ce qui fait le fondement du procès, c'est-à-dire l'estat de la cause, comme ils l'appellent, quelle est la question débatuë entre les parties, & le point sur lequel les Juges ont à prononcer: trois choses qui reviennent à la mesme; car la question, c'est ce qui est en dispute, & le jugement tombe sur la question. Mais c'est à quoy nous ne pensons pas toûjours. Emportez par le desir de nous faire je ne sçay quelle réputation, nous prenons l'essor, nous battons la campagne, & le plaisir de discourir nous entraisne; c'est qu'en se renfermant dans les bornes de sa matiere, le champ est étroit, & au delà, libre & spacieux. Icy on dit tout ce que l'on veut, & là, on dit seulement ce que nostre sujet veut que nous disions. Ce qu'il faut donc recommander à l'Orateur, ce n'est pas de mettre son esprit à la gesne, pour trouver la question, l'estat, & le point fondamental d'une cause, puisque cela est aisé. Mais c'est d'envisager toujours son sujet, ou s'il s'en éloigne, du moins de ne le point perdre de vûë; de [p. 214; III, 11] crainte qu'en courant après de vains applaudissemens, les armes ne luy tombent des mains.

Théodore & ses sectateurs, comme j'ay dit, réduisent tout à ce qu'ils appellent des chefs. Sous ce terme ils comprennent prémierement la question principale avec l'estat de la cause, secondement, les autres questions qui y ont du rapport; en troisiéme lieu, la proposition avec ses preuves. En général, tout ce qui a besoin d'estre prouvé, est un chef; mais tantost plus important, tantost moins. Je ne me suis que trop estendu sur tout cecy, bien que je n'aye fait qu'exposer le sentiment de ceux qui en ont traité avant moy. Et comme j'ay aussi expliqué quelles sont les parties qui composent un plaidoyer, il est temps de reprendre celles qui dans l'ordre naturel vont les prémieres. C'est ce qui va faire la matiere du quatriéme Livre.

[p. 215]

LIVRE QUATRIEME.

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AVANT-PROPOS.

Je venois d'achever mon troisiéme Livre, & j'avois déja fait à peu près le quart de l'ouvrage que je vous ay consacré, Victorius, lors qu'exposé tout à coup aux yeux du public, je me suis trouvé obligé à prendre encore plus de soin que je ne faisois de perfectionner mon travail; & il ne m'a plus esté permis de ne pas songer quel succès il pourroit avoir dans le monde. Car jusqu'icy j'écrivois seulement pour vous & pour moy; & renfermant ces instructions dans nostre domestique, quand elles n'auroient pas esté goustées du public, je m'estimois trop heureux qu'elles pussent estre utiles à vostre fils & au mien. [p. 216; IV, Avant-propos] Mais depuis que l'Empereur130 m'a chargé de l'éducation de ses neveux, 131 sercic-ce faire le cas que je dois de l'approbation des Dieux, & connoistre le prix de l'honneur que je viens de recevoir, que de ne pas mesurer sur cela mesme la grandeur de mon entreprise? En effet de quelque maniere que je la regarde, soit du costé des mœurs, soit du costé des sciences, que ne dois-je point faire pour mériter l'estime d'un censeur si juste, si éclairé, & d'un Prince qui n'est pas moins distingué par son éloquence, que par mille autres grandes qualitez. Que si l'on n'est point surpris de voir les plus excellens poëtes non seulement invoquer les Muses au commencement de leur ouvrage, mais implorer de nouveau leur assistance, lorsque dans la suite il se présente quelque endroit qui semble surpasser leurs forces, à combien plus forte raison doit-on me pardonner, si ce que je n'ay pas fait d'abord, je le fais maintenant, d'appeler à mon secours tous les Dieux, particulierement celuy132 sous les auspices duquel j'escris deformais, & qui plus que tous les autres, préside aux estudes & aux sciences. Qu'il daigne donc m'estre favorable, & proportionnant ses bontez à la haute idée qu'il a donnée de moy par un choix si glorieux & si difficile à soustenir, qu'il m'inspire tout l'esprit dont j'ay besoin, & me rende tel qu'il a cru me trouver.

Ce n'est pas la seule raison qui me fait luy addresser icy mes vœux, quoy qu'il n'en faille point d'autre. C'est, de plus, que mon sujet croist en difficulté, & devient plus important, à mesure qu'il se développe. Car la suite de mon ouvrage veut présentement que j'enseigne l'ordre qu'il faut tenir dans les discours du barreau; quelles sont les qualitez de l'Exorde, quelle est la maniere de narrer, quelle autorité doivent avoir nos preuves, soit qu'il s'agisse de confirmer ce que nous avons avancé, ou de réfuter ce que l'on nous objecte; enfin quelle force & quel pathétique il faut mettre dans la péroraison, tantost en reprennant en peu de mots tout ce qui s'est dit dans une cause, pour le faire envisager comme d'un coup d'œil aux Juges; tantost en excitant les passions, ce qui est encore incomparablement plus efficace. Aussi quelques auteurs ont mieux aimé s'attacher séparément à quelqu'une de ces parties, comme s'ils avoient appréhendé [p. 217; IV, 1] de les entreprendre toutes ensemble. Il s'en trouve mesme qui nous ont donné plusieurs volumes sur une seule. Et moy qui ay eu la témérité de les comprendre toutes dans mon dessein, je commence à m'apercevoir que je me suis chargé d'un travail immense, dont la seule pensée m'accable. Mais puisque j'ay tant fait que de l'entreprendre, il faut continuer; & si je manque de force, au moins ne faut-il pas manquer de courage.

130. a) Domitien.

131. b) Ils n'étoient pas proprement ses neveux, mais ses petits neveux, petits fils de sa sœur Domitilla, & fils de Flavia Domitilla & de Flavius Clemens. Le sçavant Pere Hardoüin a de la peine à accorder cela avec la suite de médailles que nous avons de cet Empereur.

132. c) Rien ne fait mieux voir le peu que c'estoit que la vertu payenne. Quintilien avec toute sa vertu honore comme un Dieu, un Prince qui au rapport de tous les historiens méritoit à peine le nom d'homme.

CHAPITRE PREMIER. De l'Exorde.

Ce que nous appellons le commencement, ou l'Exorde; les Grecs l'appellent d'un nom qui est beaucoup plus propre133 & qui caractérise mieux ce qu'ils veulent dire. Nostre terme en effet est trop général, au lieu que le leur désigne assez clairement l'endroit de la piece, par lequel on commence avant que d'entrer en matiere. Car soit qu'ils ayent emprunté leur mot de la Musique, & de la maniere des joüeurs d'instrumens, qui avant que de commencer un concert, sont quelque temps à préluder pour se faire faire silence; soit qu'ils entendent seulement ce qui sert comme d'entrée au discours; suivant l'une & l'autre étymologie, leurs Orateurs ont justement gardé le mesme terme pour signifier cette partie du discours, où l'on s'estudie à gagner les Juges, avant mesme que de leur donner connoissance de l'affaire dont il est question. Ainsi c'est une faute que l'on fait aux escoles, de parler toûjours dans l'Exorde, comme si le Juge estoit pleinement instruit de la cause. Cela vient que de ce qu'avant la déclamation sans autre préambule, on commence par exposer le fait dant il s'agit; sorte de début qui peut avoir lieu quelquefois au barreau; mais seulement quand une cause dure plusieurs audiances, & presque jamais autrement, à moins que le Juge connoissant déja le fait d'ailleurs, n'ait nullement besoin d'y estre préparé.

L'Exorde n'a nulle autre destination que de disposer l'auditeur à nous écouter favorablement dans toute la suite du [p. 218; IV, 1] discours; & la pluspart des Rhéteurs observent que l'on en vient à bout par trois moyens, qui consistent à le rendre bien intentionné pour nous, attentif & docile. Non qu'il ne faille avoir égard à ces trois choses durant toute l'action, mais parce qu'elles sont sur tout nécessaires en cet endroit, où l'on doit songer particulierement à trouver une entrée dans l'esprit des Jues, afin de s'en rendre le maistre dans la suite.

On s'attire leur bienveillance par les réfléxions qu'on leur fait faire, ou sur la nature & les circonstances de la cause, ou sur la condition des personnes qui y sont interessées. Mais ces personnes ne se réduisent pas à trois, comme plusieurs ont crû, à sçavoir à celuy qui intente procès à sa partie, & au Juge; n'estant pas extraordinaire que l'Orateur y tienne son rang. En effet, quoy qu'il doive parler fort peu de luy, & toûjours modestement, il est pourtant d'une extresme conséquence qu'il en donne bonne opinion, & qu'il soit réputé homme de bien, parce que quand on en aura cette idée, on le regardera moins comme un Avocat habile & zelé, que comme un témoin fidele & irreprochable. Qu'il ait donc soin sur tout de persuader que s'il entreprend cette cause, ce n'est que pour satisfaire aux devoirs de la parenté, de l'amitié, & s'il se peut, aux devoirs d'un bon citoyen, ou par quelque autre considération non moins importante. C'est ce que les parties sont sans doute encore beaucoup plus obligées de pratiquer, en excusant toûjours l'odieuse extrémité où elles en viennent, par de grandes & justes raisons, si elles ne peuvent prétexter une nécessité indispensable. Mais comme rien ne donne tant d'autorité à l'Orateur, que de paroistre éloigné de tout motif d'avarice, de partialité, d'ambition ou de haine, aussi la maniere la plus adroite dont il se puisse servir pour s'attirer la faveur des Juges, c'est d'exagérer d'un costé la supériorité de génie de son adversaire, de l'autre sa propre foiblesse & son incapacité. Ainsi en use Messala dans la plûpart de ses Exordes. Car on se déclare naturellement pour les foibles & pour les opprimez. Outre qu'un Juge conscientieux écoute volontiers un Avocat qu'il regarde comme incapable de surprendre sa religion, & dont il ne se défie pas. De là le soin qu'avoient nos anciens de cacher leur talent, plutost que [p. 219; IV, 1] d'en faire parade, si différent de la vanité des Orateurs de nostre siecle.

Que jamais on ne se permette ces termes injurieux que dicte un esprit de malignité, d'orgueil & de médisance; & que l'on ne blesse ni particulier, ni aucun corps, bien moins ceux dont l'offense nous attireroit l'aversion des Juges. Car de n'estre pas si mal avisé que de s'attaquer à leur propre personne, je ne dis pas ouvertement, mais de quelque maniere que ce soit, ce seroit une folie à moy d'en avertir; n'estoit que cela arrive.

Souvent nous prendrons le sujet de nostre Exorde dans l'Avocat de la partie adverse, tantost en parlant de luy avec honneur, lorsque nous feindrons d'estre allarmez de son crédit & de son éloquence, afin de les rendre suspects aux Juges; tantost aussi par quelque trait de mépris, mais rarement. Par exemple, Asinius plaidant contre Labienus pour les héritiers d'Urbinia, une preuve, dit-il, Messieurs, que la cause de nostre partie adverse n'est pas fort bonne, c'est que Labienus la deffend. Cornelius Celsus ne veut point recevoir tous ces Exordes, parce qu'ils ne sont pas tirez du fond de la question. Pour moy je ne puis condamner tant de grands hommes qui s'en sont servis, & je croy que tout ce qui a du rapport à l'Orateur, fait aussi à la cause; estant naturel qu'un Juge donne plus de créance à ceux qu'il écoute plus volontiers.

Quant à celuy qui intente procès, sa personne peut se considérer sous bien des regards: on représente sa dignité, on expose son abandon & sa misere. Le récit de ses services peut mesme quelquefois trouver place; ce qui pourtant siéra toûjours mieux dans la bouche d'un autre que dans la sienne. Le sexe, la condition, l'âge ont aussi leurs droits dans les femmes, dans les pupilles, dans les vieillards, lors qu'ils parlent pour leurs enfans, pour leurs proches, pour leurs maris. Car la seule pitié est capable de faire pencher le Juge le plus droit. On doit néanmoins toucher ces motifs fort légerement dans l'Exorde, & non pas les épuiser.

Ceux maintenant contre qui nous plaidons, pourront quelquefois nous donner prise par les mesmes endroits; mais considerez d'une maniere toute contraire. Puissans, on les expose [p. 220; IV, 1] à l'envie; vils & abjects, il est aisé de les rendre méprisables; diffamez ou criminels, ils ne méritent que de la haine. Trois choses infiniment capables d'aliéner les Juges. Mais il ne suffit pas de les dire; l'ignorant le peut comme le sçavant, puisqu'il les trouve dans son sujet. Il faut les sçavoir exagerer ou diminuer selon qu'il est à propos, & c'est le fait de l'Orateur.

On gagne encore la faveur du Juge, je ne dis pas seulement en le loüant, ce qui se doit faire avec mesure, & ce qui est commun aux deux parties; mais je dis en liant ses propres loüanges avec nos interests. Par exemple, si nous parlons pour des personnes de considération, nous ferons valoir sa dignité; pour des gens obscurs, sa justice; pour des malheureux, sa compassion; pour des opprimez, sa sévérité; ainsi du reste. Je veux mesme que l'on estudie son caractere; car selon qu'il sera d'une humeur douce ou violente, sévere ou facile, agréable ou sérieuse, il faudra tourner la cause du costé qu'elle cadre avec ses inclinations, & l'adoucir en même temps du costé qu'elle les heurte & les révolte.

Il peut arriver aussi qu'il soit ou nostre ennemy, ou amy particulier de celuy contre qui nous plaidons. C'est une circonstance que les deux parties seront également obligées de traiter; & je ne sçay mesme si ce n'est point à celuy qu'il voudroit favoriser, à la traiter plus délicatement. Car un mauvais Juge affectera quelquefois de prononcer contre ses amis, ou en faveur de gens à qui dans le fond il ne veut pas de bien, & dans la crainte de paroistre avoir fait une injustice, il sera réellement injuste. Mais que sera-ce, s'il est juge dans sa propre cause? J'ay lû dans les observations de Septimius, que Ciceron s'est trouvé chargé de pareilles causes; & moy j'ay plaidé pour la Reine Bérénice, devant elle-mesme. Ce dernier inconvénient ne demande pas moins de précaution que le précédent. Car l'Orateur qui plaide contre, ne manque pas de vanter le bon droit & la confiance de sa partie; & celuy qui plaide pour, aura la pudeur & la délicatesse de son Juge à combattre.

Les Juges ont de plus leurs opinions, leurs préjugez, qu'il faut ou fortifier ou destruire selon le besoin. Tantost il sera nécessaire de les rassurer, comme dans le Jugement de [p. 221; IV, 1] Milon, où Ciceron s'efforce de leur persuader que ces soldats en armes ne sont là que pour leur sureté. Tantost au contraire il faudra les intimider, comme fait le mesme Orateur dans ses plaidoyers contre Verrés. Mais il y a deux manieres de s'y prendre; l'une moins offensante & plus ordinaire, c'est de leur faire appréhender que le peuple Romain ne pense mal d'eux, ou que la cause ne soit évoquée ailleurs; l'autre odieuse & plus rare, comme lorsqu'on les menace de les accuser eux-mesmes, s'ils se laissent corrompre; ce qui me paroist hazardeux pour l'Orateur, si ce n'est peut-estre dans les grandes assemblées, où les mauvais Juges sont retenus par la crainte, & où les bons triomphent devant un seul Juge. Je ne le conseillerois pas, à moins que tout ne manque à la fois. Si c'est une nécessité, ce n'est plus l'affaire de la Rhétorique, non plus que d'appeler de leur Sentence, quoique cela puisse estre utile quelquefois, ou de les accuser de prévarication, avant mesme qu'ils ayent prononcé. Car de pousser la menace plus loin, & de les dénoncer, tout autre que l'Orateur le peut faire comme luy.

Venons à la cause. Elle peut nous fournir aussi de quoy nous concilier les Juges. Alors on prendra ce qu'elle a de plus favorable, pour le jetter dans l'Exorde. Virginius se trompe quand il dit que le sentiment de Théodore est que l'on y fasse un précis de toutes les questions qui doivent entrer dans le plaidoyer. Tout ce que ce Rhéteur a voulu dire, c'est qu'il faut préparer les Juges aux principaux points que l'on a à traiter. Précepte que je luy passerois, s'il ne l'avoit fait trop général; bien qu'il soit incompatible avec certaines causes, & nullement nécessaire en d'autres. Car au moment que le Demandeur entre en lice, quand le Juge ignore absolument le fait, comment donner un abregé de toutes les questions? Il faut bien luy donner auparavant quelque connoissance de l'affaire dont il s'agit. Que l'on touche quelques chefs, j'y consens; la raison le veut quelquefois: mais de les parcourir tous, il vaut autant dire toute la cause, cela se peut-il? La Narration se trouvera donc faite dès l'Exorde? Et que sera-ce, si comme il arrive, la cause est un peu fâcheuse? Ne faudra-t-il point chercher d'autres endroits pour adoucir l'esprit de l'auditeur, & sans se ménager, ira-t-on [p. 222; IV, 1] grossierement exposer à découvert tout ce que le procès a d'odieux? S'il y avoit tant de sureté à entamer ces questions dès le commencement du discours, l'Exorde seroit dès-là fort inutile. On se contentera donc de choisir celles qui sont les plus propres à prévenir les Juges en nostre faveur.

Or ce qu'il y a d'avantageux dans une cause, n'a pas besoin d'estre expliqué icy. L'Orateur le connoistra assez, lors qu'il sera instruit de la nature du fait; outre que dans une si grande diversité d'affaires que l'on apporte tous les jours au barreau, les exemples seroient infinis. Mais comme c'est de la cause mesme que nous devons apprendre à connoistre ces endroits, & à nous en prévaloir, c'est elle aussi qui bien méditée nous indiquera ceux qui nous sont contraires, & la maniere ou de les détruire entierement, ou de les affoiblir. Elle pourra aussi quelquefois nous donner occasion d'exciter la pitié des Juges; soit que nous ayons souffert un tort considérable, ou que nous en soyons menacez. Car je ne suis point de l'opinion de ceux qui pour distinguer l'Exorde d'avec la Peroraison, veulent que dans l'un on parle seulement des choses passées, & dans l'autre des choses à venir. Ils différent assez sans cela; & voicy, selon moy, en quoy consiste cette différence. C'est que dans l'Exorde l'Orateur est plus reservé, plus retenu, il ne fait qu'effleurer ce sentiment de compassion qu'il veut produire dans l'ame des Juges; au lieu que dans l'Epilogue ou la Peroraison, il ne ménage plus rien, il se livre tout entier aux grands mouvemens; il introduit des personnes qui parlent, qui se plaignent par sa bouche; il ressuscite, s'il faut ainsi dire, les morts, afin qu'ils viennent eux-mesmes recommander aux Juges ce qu'ils ont le plus chéri en ce monde. Et c'est ce qui se pratique rarement dans l'Exorde. Mais comme on y ébauche une partie de ces choses, aussi faut-il en dissiper l'effet, au cas que nostre adversaire voulust s'en servir contre nous. Au reste par la mesme raison que vous faites voir le déplorable estat où vous mettroit la perte de vostre procès, vous représentez aussi l'orgueil & l'insolence de l'adverse partie, si elle venoit à gagner.

L'Exorde ne se tire pas seulement de la cause, & des personnes qui y ont le principal interest; il se tire aussi de tout [p. 223; IV, 1] ce qui a rapport & à la cause & aux personnes. Ainsi au sujet de celle-cy, on parle, je ne dis pas seulement de leurs femmes, de leurs enfans, mais des liaisons qu'elles peuvent avoir, soit de parenté, soit d'amitié; quelquefois mesme des Villes & des Provinces entieres qui par contre-coup souffriroient de leur malheur. A la cause on rapporte le temps, le lieu, la maniere, l'opinion commune, l'absence du public, & la réputation des Jugemens. De là les Exordes des oraisons de Ciceron, pour Cælius, pour Dejotarus, pour Milon, & contre Verrés. Car tout cela est hors de la cause, & ne laisse pas d'avoir une liaison naturelle avec elle. Théophraste adjoute une autre sorte d'Exorde, prise du discours qui a précede. Tel me paroist estre l'Exorde de Demosthene, dans la deffense de Ctésiphon, lors qu'il demande aux Juges qu'il luy soit permis de repliquer comme il voudra, & de ne pas suivre les regles que l'accusateur luy a prescrites.

Cet air de confiance que l'on remarque en quelques Orateurs passe aisément pour arrogance. Au contraire on plaist à l'auditeur par de certaines manieres, qui quoy que communes ne sont pas à négliger, quand ce ne seroit que pour empescher la partie adverse de s'en servir, comme par exemple, de faire des vœux & des protestations, de supplier, de témoigner sa peine & son embaras.

Le Juge en effet sera plus attentif, s'il peut croire qu'il s'agit d'un fait nouveau, important, extraordinaire, d'une chose atroce & criante; sur tout si on luy persuade que le public & luy-mesme y sont interessez. On mettra donc tout en usage pour exciter son attention, crainte, espérance, prieres, remonstrances; on le prendra mesme par sa vanité, si l'on croit que cela puisse estre utile. Un autre moyen de s'en faire écouter, c'est de promettre que l'on ne sera pas long, & qu'on se renfermera dans son sujet.

Il est hors de doute que la seule attention le rend docile. Mais il le sera encore plus, si l'on sçait clairement & en peu de mots luy faire le précis de l'affaire dont il doit connoistre. C'est ce qu'Homere & Virgile font si bien au commencement de leurs poëmes. Car ce précis doit moins tenir de l'exposition, que de la simple proposition, & consiste non à dire comment chaque chose s'est passée, mais à indiquer [p. 224; IV, 1] seulement ce dont on veut parler. Je ne voy point d'Orateur qui nous en ait donné un plus bel exemple que Ciceron, dans son oraison pour Cluentius. J'ay remarqué, Messieurs, que tout le discours de l'accusateur est divisé en deux parties. Dans l'une il triomphe sur l'envie qui se déchaisne depuis si long-temps contre le Jugement rendu par Junius. Dans l'autre, seulement par coustume, & sans oser rien assurer, il parle d'empoisonnement, quoique ce soit proprement la question & le fait dont il s'agit. Mais il faut avouer pourtant que cette maniere est meilleure pour celuy qui replique, que pour celuy qui parle le prémier; parce que celuy-cy ne fait, pour ainsi dire, qu'avertir les Juges, & que celuy-là est obligé de les instruire plus à fond.

De célebres auteurs prétendent qu'il y a des occasions, où l'on peut se passer de rendre le Juge attentif & docile. Ce n'est pas mon sentiment; non que j'ignore la raison qu'ils en donnent, à sçavoir que dans une mauvaise cause il n'est pas à propos que le Juge voye si clair; mais parce que cela mesme arrive moins par son inapplication & sa négligence, que par l'erreur où l'on le jette à dessein. En effet nostre adversaire a déja parlé, peut-estre a-t-il déja persuadé. Il est donc question de faire changer le Juge de sentiment. Et comment en venir à bout, qu'en le rendant attentif & docile? Je conviens qu'il y a des choses qu'il faut dissimuler, pallier, & mesme laisser tomber, afin de divertir & d'éluder, s'il se peut, l'attention que fait encore le Juge aux raisons de la partie adverse. Ainsi en use Ciceron dans la deffense de Ligarius. Car que prétend-il par cette agréable ironie, sinon de faire croire à César que le fait n'est point si surprenant, ni si digne de son attention? Et dans l'oraison pour Cælius, quel est son dessein, si ce n'est de montrer que l'affaire dont il s'agit n'est pas de la conséquence que l'on s'imagine? Mais il est clair aussi que les préceptes que je donne doivent s'accommoder aux différentes causes que l'on traite.

Or on en distingue ordinairement de cinq sortes. Il y en a d'honnestes, il y en a de basses, il y en a de douteuses, il y en a d'extraordinaires, & il y en a d'obscures. Quelques-uns ajoutent encore une sixiéme espece pour celles qui sont honteuses. Mais celles-cy se peuvent comprendre parmy les [p. 225; IV, 1] basses ou les extraordinaires; & par extraordinaire on entend ce qui est contre l'attente & la commune opinion des hommes. Dans les causes douteuses, on a sur tout besoin de trouver les Juges favorables: dociles dans les obscures; dans celles qui sont basses; attentifs. Le grand & l'honneste se les concilie par luy-mesme. Quant à ce qui est extraordinaire ou honteux, il y faut du remede.

C'est pourquoy quelques-uns distinguent deux sortes d'Exorde. L'une, qui est à proprement parler un début, un commencement; l'autre, à laquelle ils donnent le nom d'insinuation. Dans la prémiere, on prie ouvertement les Juges de nous accorder leur bien veillance & leur attention. Mais parce que ce n'est pas une demande à faire en certains cas, on s'insinuë adroitement dans leur esprit, particulierement lorsque la cause a je ne sçay quoy de choquant d'abord; soit qu'il s'y agisse de quelque chose de noir & d'atroce, soit que le public en ait conçû mauvaise opinion; soit enfin que nous ayons à surmonter la haine ou la confusion que nous attire la présence d'un protecteur qui nous a rendu service, & contre qui nous sommes obligez de plaider; ou d'un pere, ou d'un vieillard pauvre & malheureux, ou d'un orphelin; tristes & pitoyables objets qui soulevent les entrailles des Juges contre nous. Quelques Rhéteurs se tourmentent pour nous enseigner les moyens de remédier à ces inconvéniens. Ils se forgent eux-mesmes des sujets qu'ils traitent à la maniere des actions du barreau. Mais comme ces actions naissent de véritables causes, dont il est impossible de parcourir toutes les espéces, on seroit infini, si on ne les comprenoit toutes sous les mesmes préceptes. Ainsi quant au détail, on verra soy-mesme ce qu'il y aura à faire dans l'occasion.

Je recommanderay seulement en général de glisser sur ces endroits dangereux, pour appuyer sur ceux qui sont à nostre avantage. Si c'est la cause qui nous fait de la peine, ayons recours à la personne. Si c'est la personne, ayons recours a la cause. Si tout nous abandonne, cherchons au moins de de quoy nuire à nostre adversaire. Car s'il est à souhaitter de plaire plus qu'un autre; cela manquant, il reste à souhaitter de déplaire moins. S'il y a des choses que nous ne puissions nier, diminuons-en l'horreur, excusons-les, disons qu'elles [p. 226; IV, 1] ne font rien à l'estat de la question: faisons voir que l'intention n'estoit pas si criminelle, ou que c'est une faute que le repentir peut effacer, ou qu'elle a déja esté assez punie.

C'est pour cela que l'Avocat a des facilitez que son client n'a pas luy-mesme. Car parlant pour autruy, il peut loüer sans se rendre odieux, & souvent mesme blasmer utilement. Quelquefois donc à l'exemple de Ciceron dans l'oraison pour Rabirius Posthumus, il fera semblant de donner le tort à sa partie, jusques à ce qu'il se soit insinué dans l'esprit des Juges, & qu'ils soient accoustumez à le regarder comme un homme vray, afin qu'ils ayent la mesme idée de luy, lorsque dans la suite il justifiera les mesmes choses qu'il avoit semblé condamner d'abord, ou qu'il viendra mesme à les nier. Il faut donc examiner avant tout, lequel est plus convenable de parler comme Avocat, ou comme partie; supposé que l'un & l'autre se puissent également; car autant qu'il est ordinaire aux escoles, autant est-il rare au barreau, qu'une personne plaide sa propre cause avec bienséance. Pour le Déclamateur, c'est à luy qu'il appartient de faire parler les parties, sur tout dans les causes qui demandent de grands mouvemens. Car c'est de quoy l'on ne se fie pas si bien à autruy, estant naturel qu'une passion qui est sentie, soit mieux exprimée que celle qui n'est que contrefaite.

L'insinuation n'est pas moins nécessaire, lorsque nostre adversaire s'est emparé de l'esprit des Juges, ou que nous les trouvons déja fatiguez d'un long plaidoyer. Le remede à l'un, c'est de vanter la force des preuves que nous avons à leur apporter, en mesme temps que nous éludons celle de la partie adverse; & à l'autre, c'est de faire espérer que l'on sera court, avec les autres moyens que j'ay donnez pour rendre l'auditeur attentif. Un trait agréable jetté à propos, est encore infiniment propre à délasser les esprits, & de quelque maniere que l'on sçache faire du plaisir à l'auditeur, on le desennuye, on le soulage. Il ne sera pas inutile non plus de prévenir ce qui peut nous faire obstacle, à l'exemple de Ciceron, quand il dit: Je n'ignore pas, Messieurs, que l'on trouvera étrange que moy qui durant tant a années ay fait profession de deffendre tous ceux qui ont eu besoin de mon ministére, & qui ne me suis jamais porté pour accusateur contre personne, j'entreprenne [p. 227; IV, 1] aujourd'huy d'accuser Verrés. Ensuite il fait voir que si d'un costé il accuse Verrés, de l'autre il prend la deffense des alliez du peuple Romain. Mais parce que cela peut quelquefois estre utile, nos Déclamateurs l'employent en toute occasion, & seroient bien fâchez de commencer autrement que par combattre ce qu'ils s'imaginent estre contre eux.

Apollodore & ceux qui l'ont suivi, ne sont pas contents des trois genres de préparation que je viens de traiter: Et combien n'en mettent-ils point à la place? Les mœurs du Juge, l'opinion que l'on a du fond de la cause, ses circonstances, tout cet assemblage qui compose une affaire civile, les personnes, les dits, les faits, les motifs, les temps, les lieux, les occasions. Tout cela est bon, je l'avoüe. Mais ne revient-il point à nos trois genres? Car si je puis avoir mon Juge favorable, attentif & docile, que me faut-il davantage? Puisque la crainte mesme, qui est ce qu'il peut y avoir de plus incompatible avec l'effet que nous en attendons, ne laisse pas d'exciter l'attention du Juge, & d'empescher qu'il ne se declare contre nous.

Ce n'est pas assez toutefois d'avoir montré les choses qui font l'essence de l'Exorde; il faut enseigner aussi la maniere la plus aisée de les mettre en œuvre. J'adjoute donc que l'Orateur doit considérer quelle est l'affaire dont il parle, devant qui il en parle, pour qui, contre qui, en quel temps, en quel lieu, en quelle conjoncture; ce qu'en pense le public, ce qu'en pensent les Juges eux-mesmes avant que de nous entendre; enfin ce que nous avons à desirer, & ce que nous avons à craindre. Quiconque fera ces réfléxions, n'aura pas besoin de maistre pour sçavoir par où il doit commencer. Mais au temps où nous sommes, on n'y prend pas garde de si près. Nos Orateurs appellent Exorde, tout ce qui se présente à eux en prémier lieu; & croyent sur tout avoir bien rencontré, lorsqu'ils débutent par quelque pensée éclatante. Je ne dirai point qu'il entre dans l'Exorde beaucoup de choses qui se tirent des autres parties du discours, ou du moins qui leur sont communes; car cela est clair. Mais rien ne se dit plus à propos en chacune d'elles, que ce qui ne sçauroit se dire si bien nulle part ailleurs.

L'Exorde a beaucoup de grace encore, quand il est pris [p. 228; IV, 1] de l'action mesme qui a précédé. Comme il paroist que c'est lepur hazard ou l'occasion qui inspire l'Orateur, cette facilité apparente augmente encore l'idée que l'on avoit de son esprit. Le Juge frappé de cet air de simplicité qu'il n'attendoit pas, cesse d'estre en garde contre luy; & jugeant du reste par le début qui évidemment n'a rien de médité, il n'aura pas de peine à croire que c'est un discours fait sur le champ, quoy qu'en effet il soit composé avec soin.

Mais d'ordinaire rien ne siéra mieux à l'Exorde, qu'une grande modestie & dans l'air du visage, & dans la voix, & dans les pensées, & dans le tour de la composition; jusques-là mesme qu'avec le genre de cause le plus indubitable, il ne faut jamais marquer trop de confiance. La sécurité est toûjours odieuse dans un plaideur, & les Juges qui connoissent l'estenduë de leur pouvoir, ne sont pas faschez au fond de l'ame, que par un respect qui tient de la crainte, on rende une sorte d'hommage à leur autorité. Evitons aussi de leur devenir suspects, & pour cela bannissons de l'Exorde, tout ce qui sent l'affectation & l'estude. C'est autant de piéges que le Juge s'imagine qu'on luy tend. Il faut donc que l'art se cache sous l'apparence du naturel, & cela mesme est le dernier effort de l'art. Cette maxime que les maistres nous ont tant recommandé, & sans doute avec raison, ne laisse pas de se sentir un peu du malheur des temps. Car en certaines occasions, & sur tout dans les causes capitales qui se plaident devant les Centumvirs, 134les Juges exigent eux-mesmes des discours estudiez. Ils s'imaginent qu'on les méprise, si on ne plaide avec tout le soin dont on est capable. On a peu fait de les instruire, si on ne sçait leur plaire. J'avoüe qu'il est difficile de prescrire des bornes sur ce point; tout le tempérament que j'y trouve, c'est de parler avec justesse, avec exactitude, mais sans beaucoup d'artifice.

Un autre précepte que les anciens nous donnent, c'est de ne se permettre dans l'Exorde, ni métaphore trop hardie, ni mots extraordinaires, soit surannez, soit nouveaux, soit poëtiques; car nous ne sommes point encore admis, & l'auditeur attentif nous observe de tous ses yeux, nous écoute de toutes ses oreilles; quand une fois il aura pris quelque estime, quelque chaleur pour nous, cette liberté sera plus [p. 229; IV, 1] pardonnable, sur tout au milieu de quelqu'un de ces lieux communs qui sont si riches par eux-mesmes. Alors un terme un peu hazardé passera aisément à la faveur de mille beautez qui l'environnent, & qui le couvrent, pour ainsi dire, de leur éclat.

Quant au style de l'Exorde, c'est un style particulier. Différent de celuy de la narration, des lieux communs, & des argumens. Il ne doit estre ni trop mince, trop leger, ni aussi toujours nombreux & périodique. J'aime qu'un Orateur commence d'un air simple & naturel, sans trop promettre, ni par sa contenance, ni par ses paroles. Un début modeste & sans ostentation s'insinuë mieux dans l'esprit de l'auditeur. Tout cela néanmoins doit se regler selon les sentimens que l'on veut inspirer aux Juges. Mais il n'est nulle part moins permis de se troubler, ou de manquer de mémoire, ou de paroistre interdit jusqu'à ne pouvoir articuler plusieurs mots de suite. Car un Exorde qui n'est pas bien prononcé peut se comparer à ces visages malades, ou disgraciez, qui font mal augurer de la personne; & certainement il n'y a point de plus mauvais Pilote que celuy qui échoüe en sortant du port.

A l'égard de son estenduë, elle doit estre proportionnée à la nature de l'affaire dont il s'agit. Les causes qui sont simples demandent un Exorde plus court. Celles qui sont embarassées, ou délicates, ou suspectes, en veulent un plus long. Mais je trouve ridicule de condamner tous les Exordes qui ont plus de quatre périodes, comme font quelques auteurs. Ce qui est de certain, c'est qu'ils ne doivent pas estre d'une longueur démesurée, de crainte que ce qui est fait pour gagner l'auditeur, ne le rebute; & que l'ouvrage ne ressemble à ces monstres, dont la teste est plus grosse que le reste du corps.

Quelques-uns blasment aussi l'apostrophe dans l'Exorde, & ne peuvent souffrir que l'on adresse la parole à d'autres qu'aux Juges. Je conviens qu'ils ont quelque sorte de raison; car il est plus naturel de commencer par entretenir ceux que nous voulons mettre dans nos interests. Cependant il est bon quelquefois d'animer un peu son Exorde, & cette figure y est fort propre. Cela estant, de quel droit & par quelle superstition ne veut-on pas que nous nous en servions? Les maistres le deffendent. Est-ce à dire qu'il ne soit pas permis? Non; [p. 230; IV, 1] mais c'est qu'ils ne l'ont pas crû utile. Si donc l'utilité s'y trouve, par la mesme raison pour laquelle ils le deffendent, nous le devons croire très-permis. En effet Demosthene n'adresset-il pas la parole à Eschine? & Ciceron n'en use-t-il pas de mesme dans toutes les rencontres où bon luy semble? mais principalement dans son oraison pour Ligarius. Aussi à dire vray, tout autre tour eust rendu son Exorde plus languissant. Il ne faut que se ressouvenir de ce bel endroit: Vous avez donc, Tuberon, ce qui fait le comble des vœux d'un accusateur, un criminel qui confesse son crime. Supposons qu'il adresse la parole aux Juges, & qu'il dise: Tuberon a donc, Messieurs, ce qui fait le comble des vœux d'un accusateur, &c. Quelle différence? Dans l'un il presse vivement son adversaire; dans l'autre, il eust simplement indiqué la chose. Il en sera de mesme de l'exemple de Demosthene, si on luy donne un autre tour. Et Salluste n'apostrophe-t-il pas d'abord Ciceron, quand il dit, je serois vivement touché de la fureur avec laquelle vous vous déchaisnez contre moy, Ciceron &c. A peu près de mesme que Ciceron en avoit usé contre Catilina; Jusques à quand donc abuserez-vous de nostre patience, Catilina?

Mais pourquoy desapprouver si fort cette figure, lorsque nous voyons le mesme Orateur dans la deffense de Scaurus, accusé d'avoir brigué le Consulat (je parle du plaidoyer qui s'est trouvé parmi ses écrits, car il l'a deffendu deux fois,) lorsque nous voyons, dis-je, cet Orateur employer dès l'entrée de son discours la prosopopée, employer l'exemple dans la deffense de Rabirius Posthumus, & dans celle du mesme Scaurus, accusé de conussion; enfin commencer par la division dans la cause de Cluentius, comme je l'ay déja fait remarquer? A la vérité il ne s'ensuit pas que cela soit toûjours bon à imiter, mais seulement dans les occasions où la raison l'emporte sur le précepte. Je dis la mesme chose de la similitude, pourvû qu'elle soit courte, de la métaphore, & des autres figures, que l'extrême circonspection de ces auteurs ne nous permet pas davantage; à moins que cette admirable ironie que j'ay citée de l'oraison pour Ligarius, n'ait le malheur de déplaire à quelqu'un.

Mais il y a de vrais deffauts que l'on peut reprendre avec [p. 231; IV, 1] justice dans l'Exorde, comme de convenir à plusieurs sujets. Un Exorde si trivial n'est pas ordinairement bien reçû. Cependant on s'en sert quelquefois utilement, & je voy que de grands Orateurs ne se sont pas mis en peine de l'éviter. Il y a des Exordes que l'on appelle communs, parce qu'ils ne sont pas tellement faits pour nous, que la partie adverse ne s'en puisse servir; d'autres, dont elle peut mesme tirer avantage, ce qui est encore pis. Il y en a de détachez qui n'ont nulle liaison avec la cause, d'autres que l'on va chercher ailleurs que dans son sujet, & qui sont comme transplantez, d'autres qui sont trop longs, ce qui est contre les regles; deffauts au reste qui se peuvent trouver dans toutes les parties du discours, comme dans le commencement.

Ce que j'ay dit jusqu'icy regarde les causes qui demandent un Exorde; mais toutes n'en demandent pas. Supposons que le Juge soit suffisamment préparé, ou que l'affaire n'ait nul besoin de ménagement, l'Exorde alors est superflu. Aristote croit mesme qu'il n'en faudroit jamais avec des Juges, sur les lumieres & l'integrité desquels on pourroit compter. J'adjoute moy qu'il n'est pas toûjours en nostre pouvoir d'en user, comme lorsque le Juge est trop occupé, ou que le temps de l'audience est limité, ou qu'en fin une Puissance supérieure nous oblige de venir d'abord au fait. Quelquefois au contraire tout autre endroit du discours tient lieu d'Exorde; car assez souvent & dans la narration & dans les argumens, nous prions les Juges de nous accorder leur bienveillance & leur attention; c'est par là que Prodicus disoit qu'il falloit les réveiller de temps en temps, & c'est ainsi qu'en use Ciceron. Par exemple, Ensuite C. Varenus, celuy qui fut tué par les esclaves d'Ancharius. Cecy, Messieurs, mérite d'estre écouté. Si la cause est chargée d'incidens, chacun d'eux aura aussisonavertissement. Ecoutez, Messieurs, ce que j'ay présentement à vous dire, ou bien, maintenant, Messieurs, je passe à un autre point, &c. Et de mesme des argumens.Les exemples en sont si communs, qu'il n'est pas besoin d'en rapporter. Il ne faut que lire les oraisons de Ciceron pour Cluentius & pour Murena, & voir comment il s'excuse toutes les fois qu'il est forcé de dire quelque chose de [p. 232; IV, 1] désagréable à des personnes qu'il respecte, ou qu'il a interest de ménager.

Mais si nous faisons un Exorde dans les formes, soit que nous passions ensuite à la Narration, ou tout d'un coup aux preuves, ce que j'ay à recommander; c'est de le finir de maniere que ce qui suit soit lié avec ce qui précede, sans donner néanmoins dans la froide & puérile affectation de nos Déclamateurs; de passer toûjours de l'un à l'autre par quelque jolie pensée qui déguise la transition, & de chercher à plaire par ces gentillesses estudiées; à peu près comme fait Ovide dans ses Métamorphoses; avec cette différence pourtant que le Poëte qui vouloit faire un tout de quantité de pieces détachées & d'une bigarrure infinie, a la nécessité pour excuse. Mais à l'égard de l'Orateur, qu'est-il besoin qu'il dérobe sa marche aux Juges, & qu'il agisse mystérieusement avec eux, puis qu'au contraire il doit expressément les avertir de s'appliquer à bien remarquer l'ordre des choses? En effet, s'ils ne sçavent pas que vous racontez le fait, n'est-il pas à craindre qu'ils n'en perdent au moins le commencement? C'est pourquoy comme je ne veux point que l'on passe brusquement à la Narration, aussi faut-il éviter d'y entrer si subtilement que l'auditeur ait peine à s'en apercevoir. Mais supposé qu'elle doive estre longue ou embarassée, alors on ne fera pas mal d'y préparer les Juges. C'est ce que Ciceron pratique en bien des rencontres, particulierement en celle-cy: Je reprens l'affaire d'un peu loin, & je vous prie, Messieurs, de ne le pas trouver mauvais, parce que le principe bien entendu, vous en comprendrez mieux les suites. Voilà ce que j'avois à dire touchant l'Exorde135. [p. 233; IV, 2]

133.  [Ill.], ce mot peut venir d'[ill.] cantus, & d'[ill.] via.

134.  Antefois les Centumvirs ne connoissoient que des causes privées, & de peu de conséquence. Mais du temps de Quintilien, comme ils estoient partagez en quatre chambres, peut-estre que les quatre chambres s'assembloient pour juger des causes publiques & capitales. Peut-estre aussi qu'au lieu de Centumvirs, il faut lire Triumvirs.

135.  Dans l'oraison pour Cluentius.

CHAPITRE II. De la Narration.

Le Juge ainsi préparé, rien n'est plus naturel que d'exposer l'affaire sur laquelle il doit porter son Jugement, & c'est ce qui fait la Narration. Quelques auteurs par une division trop subtile & que je n'approuve pas, en distinguent de bien des sortes, dont je dirai seulement un mot en passant, & sans dessein de m'y arrester. Non contens donc de l'exposition de la chose qui fait le fondement du procès, ils en admettent quantité d'autres; celle de la personne, par exemple, M. Acilius Palicanus Picentin, homme de basse naissance, grand parleur plutost qu'éloquent, &c. Celle du lieu, comme Lampsaque, Messieurs, est une ville sur l'Hellespout, &c. Du temps, comme quand Virgile dit, auxprémieres approches du printemps, lorsque les neiges commencent à fondre sur le sommet des montagnes, &c. Des motifs & des causes; celle-cy est ordinaire aux historiens, quand ils racontent l'origine d'une guerre, d'une sédition ou d'une calamité publique. De plus; les unes finies, les autres imparfaites. Qui ne sçait pas cela? Ils adjoutent qu'il y a des narrations pour le passé, & dont l'usage est plus fréquent, d'autres pour le présent, comme celle où Ciceron nous représente si bien l'inquiétude & les mouvemens que se donnoient les amis de Chrysogonus, pour l'avoir seulement oüy nommer: d'autres enfin qui regardent l'avenir, plus propres à ceux qui se meslent de deviner, qu'aux Orateurs; car pour l'hypotipose, c'est une figure & non une espéce de narration136. Mais passons à des choses plus dignes de remarque.

La pluspart s'imaginent qu'il faut toûjours narrer, ce qui est néanmoins faux par plus d'une raison. Premiérement, il y a des causes qui sont si courtes, qu'elles n'ont besoin que d'une simple proposition. Les deux parties sont quelquefois dans ce cas, soit qu'elles n'ayentrien à exposer, ou que d'accord sur le fait, elles contestent seulement le Droit, [p. 234; IV, 2] comme lorsqu'on agite ces questions devant les Centumvirs: Si c'est le fils ou le frere qui doit bériter d'un homme mort sans tesler; si l'âge de puberté doit se regler sur la force du corps, ou sur le nombre des années. Secondement, il peut arriver que la Narration ne soit pas hors de propos, & néanmoins qu'on la supprime, les Juges ayant déja connoissance de l'affaire, soit par eux-mesmes, soit par le rapport juste & fidele qui leur en a déja esté fait.

Quelquefois aussi il n'y aura qu'une des parties qui soit dans le cas de s'en tenir à la simple Proposition, & plus souvent le Demandeur, ou parce que cela luy suffit, ou parce que cela luy est plus avantageux. Par exemple, il luy suffira de dire, je redemande telle somme qui m'est dûë par tel Contrat, ou bien, telle chose m'a esté leguée par testament, je la demande aux heritiers. C'est au Deffendeur a s'estendre davantage, & à exposer pourquoy ni cette somme, ni ce legs ne sont point dûs. En d'autres occasions non seulement le Demandeur pourra se contenter d'indiquer le fait, mais mesme il fera mieux de s'en tenir là précisément. Je dis, Messieurs, qu'Horace a tué sa sœur. En effet la seule proposition fait connoistre tout le crime; & c'est plustost au Deffendeur à expliquer comment cette action s'est passée, & quel en a esté le motif. Mais supposé au contraire que le fait ne se puisse nier ni excuser, l'accusé alors doit s'attacher uniquement à la question de Droit. Un homme a volé dans un Temple une somme d'argent qui y estoit en dépost, & qui appartenoit à un particulier. On l'accuse de sacrilege; il gagnera plus à confesser le fait, qu'à en faire le récit. Son Avocat pourra donc dire; Nous ne nions pas, Messieurs, que cet argent n'ait esté pris dans le Temple; mais je soustiens que l'on non est pas plus en droit de nous accuser de sacrilege, puisque cet argent estant à un particulier, ne doit point se regarder comme sacré. C'est à vous, Messieurs, à décider, si cela doit s'appeler sacrilege.

Cependant comme je conviens que dans ces cas on peut quelquefois obmettre la Narration, aussi ne suis-je point de l'avis de ceux qui la condamnent entierement, toutes les fois que l'accusé prend le party de nier. C'est le sentiment de Cornelius Celsus, qui ne connoist de Narration que celle où [p. 235; IV, 2] l'on expose le fait dont il est question, & qui pour cela l'interdit à la pluspart des causes de meurtre, & à toutes celles du péculat, & de brigues dans la poursuite des dignitez ou des charges. Néanmoins il avoüe luy-mesme que Ciceron a narré dans son oraison pour Rabirius Posthumus, bien que cet Orateur nie que Rabirius ait profité des deniers dont on le rend comptable, qui est le fait dont il s'agit; aussi la Narration ne roule-t-elle point sur le crime dont Rabirius estoit accusé.

Pour moy, fondé sur l'autorité de plusieurs bons auteurs, je distingue deux sortes de Narration dans les affaires du barreau; l'une pour le fond de la cause, l'autre pour ce qui n'en est qu'une suite & une dépendance. Je n'ay point commis ce meurtre, dites-vous: Voilà un desaveu qui ne demande point de Narration. Il est vray, mais peut-estre ne serez-vous pas moins obligé d'en faire une, & mesme assez longue, sur les indices du crime, sur la maniere dont vous avez vescu jusqu'icy; enfin sur tout ce qui peut servir à vostre justification, & à marquer aux Juges qu'il n'est pas probable que vous ayez fait une action si noire. Car l'accusateur ne dit pas seulement vous avez fait ce meurtre, il expose les raisons qui le peuvent rendre croyable. Ainsi dans les Poëtes tragiques, quand Teucer impute la mort d'Ajax à Ulysse, on a trouvé Ulysse, dit-il, dans un lieu écarté, auprès du corps de son ennemy. avec son épée encore toute ensanglantée. Que répond Ulysse? Il ne se contente pas de nier le crime, il proteste qu'il n'y avoit point d'inimitié entre luy & Ajax, qu'ils n'ont jamais combattu que pour la gloire; ensuite il raconte comment il est venu dans ce bois, comment il a trouvé Ajax blessé à mort, & expirant; comment il a tiré de sa playe le fer dont on l'avoit percé: & sur tout cela il establit ses preuves. On vous a vû dans le lieu mesme où vostre ennemy a esté tué, dit l'accusateur: Je le nie, dites-vous. Est-ce assez? Non. Vous n'estes pas dispensé pour cela de narrer. Car il faut dire ou vous estiez. D'où je concluds que les causes de péculat, & autres semblables non seulement souffrent une Narration, mais qu'elles en souffrent mesme plusieurs, par la raison qu'elles contiennent plus d'un chef d'accusation, & que de se tenir sur la négative n'empesche point qu'il ne faille par une [p. 236; IV, 2] exposition contraire à celle de la partie adverse, respondre tantost en gros, & tantost en détail à tout ce qu'elle allegue contre nous. Par exemple, un homme que l'on accuse d'estre parvenu aux dignitez par des brigues, fera-t-il mal de raconter les justes raisons qu'il avoit d'y prétendre par sa naissance, par sa conduite, par ses services? De mesme un homme que l'on poursuit en Justice pour crime de concussion, ne sera-t-il pas reçù à faire voir combien il a toûjours esté éloigné de cet esprit d'avarice, & comment il a encouru la haine d'une Province, ou de l'accusateur, ou des tesmoins qui déposent contre luy? Cependant ce sont là des Narrations, ou celle que nous lisons dans l'oraison pour Cluentius; je dis mesme la prémiere, n'en est pas une: car il n'y fait nulle mention d'empoisonnement, mais seulement des raisons pourquoy Cluentius estoit haï de sa propre mere.

Ce sont aussi des Narrations qui ne sont pas essentielles à la cause, mais qui ne laissent pas d'y entrer, que celles dont on se sert ou pour citer un exemple aux Juges, ou pour disculper l'accusé par quelque circonstance étrangere, ou bien au contraire pour le rendre plus odieux; comme lorsque Ciceron décrit la marche de Verrés. Il y a encore des Narrations où la fiction a plus de part que la vérité, & qui se font à dessein tantost d'irriter les Juges contre la partie adverse, & tantost de les réjoüir par quelque plaisanterie. Enfin il y en a qui sont de pures digressions pour servir d'ornement à la cause: telle est celle où Ciceron parle d'une statuë de Proserpine, enlevée par Verrés, malgré la sainteté du lieu que Cerés avoit autrefois honoré de sa présence. Tout ce que je viens de dire fait assez voir, non seulement qu'on peut narrer, encore qu'on nie le fait, mais que la narration peut mesme tomber précisement sur le fait que l'on nie.

Il ne faut pas mesme prendre simplement & sans distinction ce que j'ay dit plus haut, qu'il est inutile de faire le récit d'une affaire dont le Juge a déja connoissance. Je ne l'entends ainsi, qu'au cas qu'il sçache non seulement que telle chose s'est passée, mais la maniere dont elle s'est passée, selon l'opinion que nous voulons qu'il en ait; car le but de la Narration n'est pas moins de persuader que d'instruire. Quand donc les Juges n'auroient [p. 237; IV, 2] nullement besoin d'instruction, si nous voulons les faire entrer dans nos sentimens, nous ne laisserons pas de narrer, mais avec certaines précautions. Nous dirons par exemple, qu'ils sçavent l'affaire en gros, mais qu'il est bon qu'ils la sçachent en détail, & sur cela nous les prierons de souffrir que nous la leur racontions de point en point comme elle est. On pourra aussi prendre prétexte tantost de quelqu'un à qui l'on vient de donner séance parmy les Juges, tantost de la nécessité de convaincre aussi toute l'assemblée de la mauvaise foy de nostre adversaire. Il est vray que les redites & la répétition de choses que l'on sçait déja fatiguent l'auditeur; mais on y peut remédier par des tours & des figures qui rendent la Narration plus vive & plus diversifiée. Par exemple, Vous vous souvenez sans doute, Messieurs, &c. ou bien, il seroit inutile de s'arrester à vous dire, &c. ou bien, qu'est-il besoin que je vous tienne plus long-temps, puisque vous avez encore present à l'esprit, &c. car de condamner la Narration parce que les Juges ont déja connoissance de l'affaire, c'est vouloir condamner tout le discours, qui par la mesme raison sembleroit n'estre pas toûjours fort nécessaire.

On demande en second lieu, si la Narration doit suivre immédiatement après l'Exorde. Ceux qui le croyent ainsi, paroissent assez bien fondez. Car d'un costé l'Exorde estant instituté pour disposer les Juges à nous écouter avec toute la bonne volonté, la docilité & l'attention que nous pouvons souhaitter; & de l'autre les preuves ne pouvant faire impression sur leur esprit, s'ils ne sont parfaitement instruits du fait, il s'ensuit qu'il ne faut différer à leur donner cette connoissance que le moins qu'on peut. Cependant il faut avoüer qu'il y a des causes qui demandent une autre conduite; à moins que l'on ne prétende en sçavoir plus que Ciceron, qui dans ce beau plaidoyer qu'il nous a laissé pour la deffense de Milon, examine trois questions les unes après les autres, avant que d'en venir à la Narration. Trouvera-t-on qu'il eust mieux fait de raconter d'abord comment Clodius avoit dressé des embusches à Milon, sans s'arrester à prouver que pour confesser que l'on a tué un homme, il ne s'ensuit pas que l'on soit indigne de vivre; sans se mettre en peine aussi de faire revenir les Juges de l'opinion où ils estoient que le [p. 238; IV, 2] Senat avoit déja préjugé & condamné sa partie, ni de les désabuser de la pensée qu'ils avoient que Pompée en faisant garder toutes les avenuës du Sénat par des soldats en armes, se déclaroit hautement contre Milon? On peut donc dire que ces préliminaires sont une suite de l'Exorde, estant à mesme fin, qui est de préparer les Juges à des questions plus essentielles à la cause. Mais dans son oraison pour Varenus137, la Narration est encore plus reculée, & ne vient qu'après qu'il a refuté les objections de la partie adverse. Et l'on se servira utilement de cette méthode, toutes les fois qu'il s'agira non seulement de destruire une accusation, mais de la rejetter sur un autre. Car alors on commence par se laver du crime dont on est accusé, & ensuite on narre pour insinuer que c'est un tel qui l'a commis. Il en est comme de l'art de faire des armes, où le soin de se mettre en deffense & de parer, va devant celuy d'attaquer.

Souvent ce n'est pas tant le crime dont il est question qui fait de la peine à l'Avocat, que quantité d'autres dont un homme est déja noirci. Que faire en ce cas, si ce n'est de destruire les idées du passé, afin que les Juges connoissent de l'affaire présente avec bonté & sans prévention? Vous voulez deffendre Célius accusé d'avoir empoisonné Clodia; mais si décrié d'ailleurs, qu'il passe dans le monde pour un homme qui s'est deshonoré par les débauches & les prostitutions les plus honteuses. Destruisez ces bruits, respondez à tous les reproches qu'on luy fait. Tombez insensiblement sur ses bonnes qualitez, vous viendrez ensuite au point capital, vous entrerez dans le fond de la cause, & vous reconnoistrez que Ciceron a pris le chemin qu'il falloit prendre. Au lieu de cela on se gouverne à la maniere de l'Escole, où l'on est guidé par certains points fixes, qui ne varient jamais, & où il n'y a rien à refuter que ce qui est précisément marqué. De là vient que la Narration suit toûjours incontinent après l'Exorde.

Et nos Déclamateurs sont si amoureux de la Narration, qu'ils se donnent la liberté de narrer une seconde fois pour la partie adverse. S'ils parlent pour le Demandeur, ils exposent le fait, comme ayant à parler les prémiers; & ensuite comme s'ils avoient à plaider pour le Deffendeur, ils narrent une seconde fois contradictoirement à la prémiere, ce qui est [p. 239; IV, 2] très-mal. Car la déclamation estant faite pour disposer aux actions du barreau, pourquoy s'éloigner de l'usage qui est establi au barreau? cependant peu instruits de cet usage, ils suivent toûjours leur maniere, & devenus Avocats, ils n'agissent pas moins en Déclamateurs. Encore sont-ils quelquefois obligez mesme aux Escoles, de se contenter de la simple Proposition, au lieu de Narration. Par exemple, ils accuseront un mary jaloux d'avoir maltraité sa femme. Ils dénonceront aux Censeurs un Cynique, dont les mœurs corrompus sont d'une conséquence dangereuse; en tout cela qu'y a-t-il à raconter, puisque dans l'un & dans l'autre il ne faut qu'un mot pour mettre tout le crime en évidence?

Passons maintenant à la maniere de narrer. La narration est l'exposition d'une chose faite, ou supposée faite, & une exposition propre à persuader, ou, comme la définit Apollodore, un discours instructif qui apprend à l'auditeur le point débattu d'un cause. La pluspart des Rhéteurs, particulierement ceux qui ont suivi Isocrate, veulent que la Narration soit claire, briéve, & vray-semblable. S'ils ne s'expriment dans ces termes, au moins est-ce le mesme sens. J'approuve fort aussi ces trois qualitez, bien qu'Aristote soit d'un autre sentiment, pour ce qui regarde la brieveté, dont il se mocque, comme si la Narration estoit nécessairement longue ou courte, & qu'il n'y eust point de milieu. Théodore pareillement, & ses disciples ne reçoivent que la vraysemblance, parce que selon eux les deux autres ne sont pas toûjours fort utiles. C'est pourquoy nous ne ferons pas mal de distinguer les différents genres de Narration, afin que l'on puisse mieux juger des conditions qu'ils demandent.

La Narration est ou toute pour nous, ou toute pour nostre adversaire, ou partie favorable, & partie contraire à l'un & à l'autre. Si elle est toute à nostre avantage, contentons-nous de luy donner les qualitez qui font qu'un Juge comprend mieux ce que nous luy disons, qu'il le retient mieux, & qu'il se laisse plus aisément persuader. Et que l'on ne s'estonne pas si j'exige que cette sorte de Narration qui est toute pour nous, & par conséquent vraye, soit aussi vraysemblable. Car il y a beaucoup de choses qui sont vrayes, & qui pourtant ne sont nullement croyables, comme [p. 240; IV, 2] il y en a beaucoup de fausses, qui ne laissent pas d'estre vray-semblables. Ainsi le vray comme le faux a besoin de vray-semblance pour estre crû. Ce n'est point à dire au reste que les trois qualitez dont je viens de parler, doivent moins regner dans les autres parties du Discours. Car en quelque endroit que ce soit, il n'est jamais permis d'estre obscur, ni de passer certaines bornes, ni de rien dire qui ne soit vray-semblable. Mais il faut se le permettre encore moins dans la Narration, que par tout ailleurs, parce que cette partie estant destinée à instruire les Juges, s'il arrive qu'ils ne comprennent pas le fait, ou qu'ils ne le retiennent pas, ou qu'ils le trouvent hors de la vraysemblance, en vain voudrons-nous réparer ces deffauts dans la suite.

Or la Narration sera claire & intelligible, prémierement, si l'Orateur s'exprime en termes propres & significatifs, qui n'ayent rien de bas, mais aussi rien de recherché, ni hors de l'usage commun. En second lieu, s'il distingue nettement les choses, les personnes, les temps, les lieux, les motifs; enfin si conformant sa voix & son action à ce qu'il dit, il prononce de maniere qu'il se fasse entendre sans aucune peine. C'est ce que la pluspart de nos Orateurs ne connoissent pas. Charmez des applaudissemens d'une multitude souvent assemblée au hazard, & quelquefois mesme gagée pour se récrier à chaque mot, ils ne peuvent souffrir le silence judicieux d'un auditoire attentif, & ne jugent eux-mesmes de leur éloquence que par le bruit & les clameurs qu'ils excitent. Expliquer simplement le fait leur paroist trop commun. Est-il besoin d'un Orateur pour cela?

Cependant ce qu'ils méprisent comme aisé, je ne sçay si c'est faute de le vouloir pratiquer, ou de le pouvoir. Car plus on aura d'expérience, plus on trouvera que rien n'est si difficile que de dire ce qu'après nous avoir entendu, chacun croit qu'il eust dit aussi bien que nous. Par la raison que ce que l'auditeur regarde ainsi, ne luy paroist pas beau, mais seulement vray. Or l'Orateur ne parle jamais mieux, que lors qu'il semble dire vray. Mais la simplicité n'est pas du goust d'aujourd'huy. Un Orateur se propose la Narration comme un champ ouvert à son éloquence, & c'est là particulierement qu'il veut briller. La voix, le geste, les pensées, l'expression, [p. 241; IV, 2] il outre tout. Qu'arrive-t-il ensuite? Une chose que l'on peut appeler monstrueuse. L'auditeur applaudit à l'action, & n'entend pas la cause. Mais laissons ces réfléxions, de crainte qu'on ne se sente moins obligé des conseils que je donne, que desobligé des deffauts que je reprens. Je reviens donc à mon sujet.

La Narration aura la brieveté qui luy convient. Prémierement, si on la commence par ce qu'il importe de faire connoistre aux Juges. Secondement, si on se renferme dans ce qui fait la matiere du procès. Troisiémement, si l'on en retranche tout ce qui s'en peut retrancher, sans rien oster de ce qui est utile, soit pour la connoissance des faits, soit en général pour le bien de la cause. Car il y a une certaine brieveté de parties, qui ne laisse pas de faire un tout fort long. J'arrivay sur le port. J'apperçûs un navire prest à faire voile. Je demanday combien l'on prenoit des passagers. Je fis mon marché. Aussi-tost je m'embarquay, on leve l'ancre, on met à la voile, nous partons. Il est difficile de faire un plus long détail en moins de paroles. Mais ne suffiroit-il pas de dire, je m'embarquay? En effet toutes les fois que par ce qui suit on juge assez de ce qui précede, il faut se contenter de dire ce qui fait entendre le reste. Ainsi au lieu de dire, dans l'envie d'avoir des enfans je me suis marié, j'ay eu un fils, je l'ay élevé, je l'ay conduit jusqu'à l'adolescence; je dirois seulement; j'ay un fils qui a desja atteint l'âge d'adolescence. C'est pourquoy selon la remarque de quelques Auteurs Grecs, autre chose est une Narration précise, autre chose une Narration succinte. La prémiere n'a rien d'inutile; & la seconde peut n'avoir pas tout ce qui est nécessaire. Pour moy, quand je recommande la brieveté, je la fais consister non à dire moins qu'il ne faut; mais à dire précisément ce qu'il faut, & rien de plus. A l'égard des redites, des expressions synonymes, & des autres inutilitez, je n'en parle point icy, parce qu'indépendamment de la brieveté, il ne faudroit pas moins les éviter.

Mais souvent à force de vouloir estre court, on devient obscur; & je croy qu'il vaut encore mieux donner à une Narration trop d'estenduë, que trop peu; car si d'un costé ce qui est superflu ennuye les Juges, de l'autre, faute du [p. 242; IV, 2] nécessaire, la cause périclite. Je ne conseillerois donc point d'imiter la maniere de Salluste, quoy qu'elle tienne lieu de perfection en luy. Je veux croire qu'un style si concis & si serré ne dérobe rien à des yeux appliquez; mais il échappe à l'oreille; outre que d'ordinaire un Lecteur a du sçavoir, au lieu que nos Chevaliers Romains souvent quittent leur charruë pour venir connoistre des affaires; & comment en connoistront-ils, si elles ne leur sont clairement expliquées? J'applique donc principalement à la Narration une regle que je croy bonne par tout, autant qu'il faut, pas plus qu'il ne faut.

Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille se contenter d'instruire. La Narration pour estre courte, ne doit pas manquer de graces, autrement le deffaut d'art se fait sentir: adjoutez à cela que le plaisir est séduisant, & que plus une chose en donne, moins elle semble durer. C'est ainsi qu'un chemin riant & uni, bien qu'il soit plus long, fatigue moins qu'un plus court qui seroit escarpé ou desagréable. Je ne suis donc point amateur de la brieveté, jusqu'à ne pouvoir souffrir que l'on mesle à un récit tout ce qui peut l'embellir, & le faire recevoir plus aisément. S'il est trop simple & trop coupé, c'est une confusion plustost qu'un récit.

Il y a mesme des Narrations qui par la nature de la cause sont nécessairement longues. J'ay déja dit qu'il y falloit préparer les Juges dès l'Exorde. Ce que l'on doit faire ensuite; c'est d'user de toute son industrie pour diminuer ou de la longueur, ou du moins de l'ennuy, qui en est la suite ordinaire. On diminuë de la longueur, en reservant pour un autre endroit une partie des choses que naturellement la Narration devroit comprendre, ce que l'on ne fera pourtant pas sans en avertir. Par exemple, les raisons qu'il a euës de commettre ce meurtre; quels ont esté ses complices; de quelle maniere il s'y est pris; c'est, Messieurs, ce que je diray dans la preuve.

Souvent aussi au sieu de raconter toute la suite d'une affaire, on passe plusieurs circonstances pour venir au point essentiel, comme fait Ciceron dans son oraison pour Cecinna. Falcinius meurt, car je vous épargneray, Messieurs, un plus long détail, comme peu nécessaire à la cause. On remédie à l'ennuy, en partageant sa matiere. Je diray, Messieurs, ce qui s'est passe avant la conclusion du traité, ce qui [p. 243; IV, 2] c'est passé dans le temps mesme qu'il a esté conclu, & ce qui s'est passé depuis. De cette sorte il paroist que c'est moins une longue Narration, que trois d'une longueur médiocre. Il sera bon aussi quelquefois de distinguer chaque point par un mot d'avertissement. Je vous ay dit, Messieurs, par où l'affaire a commencé; écoutez maintenant quel en a esté le progrès. En effet l'auditeur verra par là qu'il y a déja un point de fini, & s'encouragera de luy-mesme à donner encore son attention à celuy qui suit, comme si c'estoit une nouvelle matiere. Mais si malgré ces précautions l'ordre des choses nous mene un peu loin, il ne sera pas inutile de finir chaque point par une sorte de récapitulation. Ciceron n'attend pas mesme cela pour s'en servir. Jusqu'icy, César, on ne peut rien reprocher à Ligarius. Il est party de chez luy, je ne dis pas sans dessein de faire la guerre, mais lorsqu'il n'y avoit encore nul bruit, nul soupçon de guerre.

Le moyen de rendre la Narration vraysemblable, c'est de se consulter soy-mesme, & d'examiner si l'on ne dit rien qui choque le bon sens. C'est en second lieu de rapporter les causes & les motifs des principaux faits que l'on avance. C'est enfin de former des caracteres qui ayent de la convenance avec ces faits. Vous accusez un homme de larcin, d'adultere, d'homicide. Représentez-le dominé par l'avarice, esclave de ses plaisirs, violent & prest à tout entreprendre. Si vous le deffendez, donnez-luy des mœurs toutes contraires. On prendra garde ensuite, si ces mesmes faits s'accordent avec les circonstances du temps, des lieux, &c.

Il y a de plus une certaine suite qui répand un air de vraysemblance sur tout le sujet, & qui fait que les choses paroissent amenées comme aux pieces Dramatiques. Car l'une doit naturellement conduire à l'autre; en sorte que la prémiere bien racontée, l'auditeur devine ce qui va suivre. Il sera bon mesme de jetter quelquefois des naissances de preuves dans la Narration. Mais on se souviendra qu'il s'agit de narrer, & non pas de prouver. On pourra néanmoins appuyer sa proposition de quelque argument, pourvû qu'il soit fort simple & fort court. Par exemple, s'il est question d'empoisonnement, on dira, il estoit en parfaite santé lorsqu'on luy présenta à boire; il boit, un moment après il tombe mort: son corps [p. 244; IV, 2] enfle & devient tout livide. C'est encore une sorte de préparation qui produit le mesme effet, quand on représente l'accusé avec main forte, bien armé, & soigneux de prendre ses avantages contre une personne foible, qui n'a aucunes armes, & ne se défie de rien. Enfin tout ce que l'on doit approfondir dans la preuve, le caractere de la personne, le temps, le lieu, les motifs, l'occasion, les moyens, il faut l'effleurer dans la Narration. Si tout cela nous manque, comme il peut arriver, nous dirons que le crime dont il s'agit paroistra peu croyable, mais qu'il n'en est pas moins vray; que par là-mesme on peut juger combien il est atroce; que nous ne sçavons ni pourquoy, ni comment il a esté commis, que nous sommes surpris de son énormité, aussi bien que les Juges, mais que cependant nous le prouverons.

Mais de toutes les préparations, la meilleure est celle où il semble qu'il n'entre aucun dessein. Ainsi quoique Ciceron donne un tour infiniment avantageux à tout ce qu'il expose pour la deffense de Milon, & pour faire connoistre aux Juges que Clodius estoit l'aggresseur, & non pas Milon; rien ne me paroist plus adroit que cette description si simple en apparence; pour Milon, après avoir esté ce jour-là au Senat, tant que dura la séance, il revint chez luy, il changea d'habit & de chaussure, il se reposa quelque temps, pendant que sa femme se disposoit à partir. Que Milon paroist tranquille! & que cela est éloigné d'un homme qui rouleun assassinat dans la teste! C'est la réfléxion que Ciceron fait naistre non seulement par la lenteur qu'il met dans le départ de Milon, mais encore par ces expressions, les plus communes qu'il y ait, & par là d'autant plus propres à couvrir son artifice. S'il en avoit employé de plus recherchées, & de plus vives, elles eussent infailliblement fait sortir & les Juges & l'Orateur de l'assiete où ils estoient. Cecy paroistra froid à plusieurs; mais si ceux qui lisent cette exposition n'en découvrent pas la finesse, à combien plus forte raison les Juges s'y sont-ils laissé tromper? Voilà donc ce qui rend un récit vraysemblable. Car de ne rien dire dans la Narration qui se contredise, ou se destruise soy-mesme, si quelqu'un a besoin d'un pareil enseignement, il est inutile qu'il en apprenne davantage. Cependant je connois des Escrivains qui s'applaudissent de ce précepte, comme d'une découverte considérable. [p. 245; IV, 2] A ces trois qualitez que toute Narration doit avoir, il y en a qui adjoutent la grandeur & l'élévation, comme si toutes sortes de sujets en estoient susceptibles; comme si un récit pompeux & magnifique estoit de saison dans la pluspart des causes privées, lors qu'il s'agit d'un prest ou d'un loyer de maison, ou d'un marché, &c. Cette pompe seroit mesme préjudiciable, comme il est aisé de voir par l'exemple que je viens de rapporter de l'oraison pour Milon. Combien d'occasions où il faut excuser le crime, l'avoüer de bonne foy, user d'adresse & de ménagement dans l'exposition du fait. Quelle élévation peut-il y avoir à tout cela? Il n'est donc pas plus essentiel à la Narration d'estre élevée, que d'exciter la haine ou la pitié; que d'estre énoncée d'un style grave, ou doux, ou enjoüé. Tous ces caractéres sont bons, pourvû qu'ils soient à leur place; mais de croire qu'ils sont affectez à la Narration, c'est une erreur. J'en dis autant d'une autre perfection, que Théodecte luy donne encore en propre, bien qu'elle ne luy appartienne pas plus, qu'à toute autre partie du discours; je veux dire l'agrément & la douceur. Quelques-uns adjoutent l'évidence, & je ne dissimuleray pas que Ciceron va encore plus loin; car il veut que la Narration soit seulement claire, brieve, & vraysemblable, mais de plus évidente, convenable aux mœurs & au caractére des personnes, & soustenuë d'une certaine dignité. Je tiens pour moy que cette convenance de mœurs doit regner dans tout le discours, & pour ce qui est de la dignité, qu'il en faut mettre par tout où l'on peut. A l'égard de l'évidence, je la croy fort nécessaire, quand il s'agit de rendre sensible un fait, qui d'ailleurs est averé; mais n'est-elle pas comprise dans la clarté.

D'autres au contraire rejettent l'évidence comme une chose qui peut nuire au lieu de servir, parce qu'en certaines causes, disent-ils, il faut déguiser la verité bien loin de l'éclaircir. Sentiment ridicule à mon gré; car celuy qui déguise la vérité, met le faux à la place du vray. Or il n'en est que plus soigneux de donner au mensonge toutes les couleurs du vray.

Mais puisque le hazard, outre mon dessein particulier, nous a fait tomber sur le genre de Narration le plus difficile, parlons-en. J'entends celuy où l'affaire est contre nous. Quelques [p. 246; IV, 2] Rhéteurs nous conseillent en ce cas d'omettre la Narration. Véritablement je ne sçay point de conseil plus aisé à suivre, si ce n'est d'obmettre aussi toute la cause. Mais supposé que de justes raisons nous obligent à l'entreprendre, trouve-t-on qu'il y ait bien de l'adresse à se condamner soy-mesme par son silence? Car c'est avoir une merveilleuse confiance en la stupidité des Juges, que de croire qu'ils nous donneront gain de cause sur des choses que nous n'avons pas voulu exposer à leur connoissance. Je ne disconviens pas que dans une Narration, comme on peut nier, adjouter, ou changer certaines circonstances, on ne puisse aussi en taire quelques-unes; mais on ne doit taire que ce qu'il est libre de dire, ou de ne pas dire. C'est ce que l'on fait quelquefois pour éviter d'estre long. Par exemple, à cela, Messieurs, il répondit ce qu'il jugea à propos.

Je distingue donc plusieurs genres de causes. Dans l'un, il n'est question que de la forme, & de sçavoir si l'action est bien intentée; alors nous pouvons tout avoüer. Il a volé dans le Temple, mais c'estoit l'argent d'un particulier; on ne doit pas l'accuser de sacrilege. Il a enlevé cette fille; mais il ne s'ensuit pas que le pere ait la liberté d'opter. Ce jeune homme a esté deshonoré, & pour ne point survivre à sa honte, il s'est deffait luy-mesme. Le corrupteur ne doit pas pour cela estre puni de mort; qu'il subisse seulement la peine portée par la loy. On peut mesme en avoüant le crime, l'exposer d'une maniere qui le rende plus supportable; car à qui n'est-il pas permis d'excuser ses fautes, puisque nos esclaves mesme sont en possession de le faire? Ainsi pour diminuer l'énormité de l'action, nous jetterons un mot, comme en passant. Non, Messieurs, malgré ce quel'on a voulu vous faire entendre, il n'est point venu dans le Temple avec intention d'y dérober. Ce n'estoit point un dessein prémédité; c'est l'occasion, c'est la solitude du lieu, c'est la vuë de ce trésor qui luy en ont fait naistre la pensée. Et que ne peut point cette tentation sur la pluspart des hommes? Mais au fond, qu'importe? Il n'est pas moins vray qu'il a dérobé; que sert-il d'excuser un crime, dont nous voulons bien subir la peine?

Tantost comme si nous estions les prémiers à condamner nostre partie, nous luy adresserons la parole. Que [p. 247; IV, 2] voulez-vous que je dise? Que le vin vous a fait faire cette faute? Que les tenebres ont esté cause de vostre mesprise? tout cela peut estre; cependant ce jeune homme ne s'en trouve pas moins deshonoré. Payez donc les dix mille sesterces à quoy la loy vous condamne. Tantost avant que de raconter le fait, on prévient les Juges par une simple proposition, mais qui rend nostre cause toute favorable, comme dans le cas que je vais dire. Un pere a trois enfans qui conspirent de le tuer. Ils tirent au sort à qui fera le coup. Celuy sur qui le sort tombe entre la nuit dans la chambre de son pere, avec un poignard, & en sort sans avoir eu la force d'en venir à l'execution. Le second & le troisiéme en font autant. Le pere s'éveille, ils confessent leur attentat. Tout est contre eux; en vertu de la Loy ils sont déchùs de leurs droits, & privez du bien de leur pere. Si néanmoins le pere, qui n'a pas encore partagé sa succession, veut les deffendre, il pourra commencer ainsi. On accuse de parricide, qui, Messieurs? des enfans, dont le pere est plein de vie, des enfans qui n'ont aujourd'huy que leur pere pour deffenseur. On se prévant donc contre eux d'une Loy qui ne les regarde pas? Mais si vous attendez que je reconnoisse ma faute devant vous, j'avoüeray ingenuëment que j'en ay mal usé à leur égard, & que j'ay esté de ces peres qui ne peuvent se détacher de leur bien. Ensuite il dira qu'ils n'ont pas formé ce dessein d'eux-mesmes, qu'ils y ont esté poussez par de jeunes gens, dont les peres avoient plus d'indulgence; que cependant l'évenement a bien montré qu'ils n'estoient pas capables d'une action si dénaturée. En effet pourquoy cette précaution de s'y obliger par serment, s'ils n'y avoient senti une extrême répugnance? Pourquoy tirer au sort, si ce n'est parce que chacun d'eux refusoit de se noircir d'un tel crime? Les raisons bonnes ou mauvaises pourront passer à la faveur de la prémiere proposition, qui aura déja calmé les esprits.

Dans l'autre genre de causes on examine si le fait est, ou de quelle nature il est; & alors quand tout nous seroit contraire, je ne voy pas comment on peut soustraire la Narration, sans que la cause en souffre; car nostre adversaire a exposé le fait comme il a voulu, il nous a chargez autant qu'il a pu, il a envenimé tout ce qu'il a dit. Ensuite il a prouvé. [p. 248; IV, 2] A la preuve a succedé la peroraison, qui a achevé d'enflammer les Juges, & les a laissez pleins de colere & d'indignation. Il est naturel qu'ils veüillent nous entendre à nostre tour. Ils attendent que nous les instruisions; si nous ne le faisons, il faut bien qu'ils s'en tiennent à ce qu'on leur a dit. Quoy donc, faudra-t-il exposer les mesmes choses? Je respons que s'il est question de la qualité du crime, comme il arrive toutes les fois que le fait est averé, je responds, dis-je, qu'il faudra exposer les mesmes choses, mais non de la mesme maniere. On donnera d'autres raisons, d'autres motifs; il sera permis d'adoucir quelques endroits, & d'excuser certaines fautes. La débauche, par exemple, passera pour jeunesse, l'avarice pour prévoyance, la négligence pour simplicité. Nous mettrons en usage le ton de la voix, l'air, le geste; enfin tout pour mériter la faveur des Juges, ou du moins leur compassion. Un humble aveu excitera mesme naturellement ce dernier sentiment dans leur ame.

Je demanderois volontiers à ceux qui sont d'une opinion contraire, s'ils prétendent deffendre, ou non, ce qu'ils ne veulent point narrer; car s'ils ne veulent ni narrer, ni deffendre, ils trahissent leur propre cause; mais s'ils ont dessein de deffendre, il me semble que l'on doit au moins proposer ce que l'on entreprend de soustenir. Pourquoy donc n'exposeroit-on pas ce que l'on peut refuter? car pour en venir à bout il est naturel de commencer par l'indiquer. En effet, quelle difference y a-t-il entre la preuve & la narration, si ce n'est que la narration annonce continuellement la preuve, & que la preuve réciproquement vérifie la narration.

Du reste, c'est à l'Orateur de voir si cette exposition ne doit pas estre un peu plus diffuse qu'à l'ordinaire, à cause de la préparation & des argumens qu'il est quelquefois bon d'y mesler. Je ne dis pas des raisonnemens, je dis des argumens; & on les pourra soustenir d'un certain ton affirmatif qui a coustume d'imposer aux Juges. Par exemple, on leur dira qu'à tout, qu'ils ayent la bonté d'attendre, de suspendre leur jugement, & qu'assurément ils seront contents. Enfin il faut narrer tout ce qui se peut narrer différemment de ce qui a esté exposé par la partie adverse, ou bien il faut retrancher [p. 249; IV, 2] aussi l'Exorde, qui particulierement dans ces sortes de causes ne sert qu'à disposer les Juges à prendre connoissance du fait dont il est question. Cependant on convient que l'Exorde n'est jamais si nécessaire que lors qu'il s'agit de faire revenir les Juges des préjugez qu'ils ont pu prendre contre vous.

A l'égard des causes dont l'estat est de conjecture, c'est-à-dire, où le fait est douteux, la narration ne roule pas tant sur le point contesté, que sur les choses qui servent à l'éclaircir. Or comme d'un costé l'accusateur donne à ces choses un tour artificieux & malin, & que de l'autre l'accusé doit se mettre à couvert du soupçon, il s'ensuit qu'ils doivent narrer tout différemment l'un de l'autre. Mais, dira-t-on, il y a des argumens qui n'ont de force, qu'autant qu'ils sont soustenus d'une foule d'autres, & qui détachez, comme ils sont dans la narration, deviennent si foibles, qu'ils ne peuvent faire aucune impression sur l'esprit des Juges. Je réponds que cela regarde la maniere de narrer, & non la question que nous examinons présentement s'il faut narrer. En effet, qui empesche d'entasser argumens sur argumens dans l'exposition, si on le juge nécessaire? Qui empesche que du moins on ne promette de dire ailleurs ce que l'on ne trouve pas à propos de dire icy? Qui empesche enfin de partager la narration en plusieurs parties, de prouver chacune d'elles à mesure qu'on la propose, & de passer ainsi de l'une à l'autre? car je ne suis point de l'avis de ceux qui croyent qu'il faut toûjours raconter les faits dans le mesmes ordre qu'ils sont arrivez. La bonne maniere, selon moy, est celle qui convient le mieux au sujet que l'on traite. On y peut mesme employer plusieurs figures. Tantost nous feignons qu'une chose nous est échapée, pour avoir lieu de la dire plus à propos. Nous assurons en mesme temps les Juges que nous reprendrons le fil de nostre discours, & que la cause en sera plus intelligible; tantost après avoir exposé toute l'affaire, nous revenons aux motifs qui en ont esté le principe. Car encore une fois il ne faut pas croire que l'art de se deffendre soit renfermé dans une regle invarible & unique. Il faut s'accommoder à la nature de la cause & aux circonstances. Il en est comme d'une playe, dont on haste plus ou moins la cure, selon l'estat & l'exigence du mal.

Je ne desapprouve pas mesme que l'on narre plusieurs fois. [p. 250; IV, 2] Ciceron l'a pratiqué dans l'oraison pour Cluentius, & je le croy non seulement permis, mais quelquefois mesme nécessaire; par exemple, dans les causes de péculat, & dans toutes celles qui sont composées. Car de pousser le scrupule jusqu'à vouloir s'assujettir aux préceptes contre le bien de la cause, c'est une folie. En effet, pourquoy la narration va-t-elle devant la preuve? N'est-ce pas afin que les Juges sçachent de quoy il est question? Supposé donc que chaque point mérite d'estre prouvé ou refuté, pourquoy ne l'exposera-t-on pas auparavant? Si l'on compte mon expérience pour quelque chose, je sçay pour moy que j'en usois ainsi au barreau, & qu'en cela j'avois l'approbation non seulement des Juges, mais de toutes les personnes éclairées. On sçait mesme que lorsque nous travaillions plusieurs à une mesme cause, j'estois celuy que l'on chargeoit ordinairement du soin d'establir l'estat de la cause138. Ceux de mon temps en peuvent rendre témoignage. Je ne disconviens pas néanmoins qu'il est souvent mieux de suivre l'ordre des faits. Il seroit quelquefois mesme ridicule de le changer, comme si en parlant d'un testament nous disions qu'il fut ouvert, & ensuite qu'il fut signé. C'est pourquoy en ces sortes de détails si l'on a oublié ce qui doit aller devant, il n'y faut plus revenir.

Il y a aussi de certaines expositions qui sont fausses, & j'en remarque de deux sortes au barreau. Les unes sont appuyées sur des preuves que nous appellons extrinseques. Ainsi Clodius à la faveur des témoins qu'il avoit subornez, soustenoit qu'il estoit à Interamne, la mesme nuit qu'on l'accusoit d'avoir commis un inceste à Rome. Les autres doivent leur vray-semblance à l'esprit & à l'industrie de l'Orateur, qui s'en sert tantost pour colorer seulement certaines actions dont il est obligé de parler; tantost aussi pour donner un tour favorable à l'affaire dont il s'agit: c'est pourquoy elles ont le nom de couleurs. Quelque usage que l'on en fasse, il faut avoir soin sur tout que ce que l'on invente, soit de nature à pouvoir estre en effet. Secondement, qu'il convienne à la personne, au temps, & au lieu; enfin qu'il impose par un certain enchaisnement, & qu'il soit mesme lié à quelque chose de vray, s'il est possible, ou du moins soustenu par des preuves tirées du fond de la cause. Car celles qui sont [p. 251; IV, 2] purement étrangeres se trahissent elles-mesmes, parce qu'il est aisé de supposer tout ce que l'on veut.

Il y a encore deux écueils à éviter, & contre lesquels on échoüe souvent, quand on se permet de feindre quelques circonstances. L'un de se contredire soy-mesme; car il arrive que telle circonstance quadre parfaitement avec une partie du discours, laquelle nequadre point du tout avec le discours entier. L'autre d'en alleguer quelqu'une de contraire à ce qu'il y a de plus incontestable dans la cause. Aux écoles je ne voudrois pas que l'on cherchast jamais ces couleurs ailleurs que dans son sujet; mais soit dans les déclamations, soit au barreau, ce que l'Orateur a pris une fois la liberté de supposer, qu'il s'en souvienne durant toute l'action; car rien n'échappe si aisément, & le proverbe est vray, qui dit qu'un menteur doit avoir bonne mémoire. Observez aussi que si c'est vostre propre cause que vous deffendez, il faut vous attacher à une seule supposition, pour la soustenir jusqu'au bout, au lieu que si c'est la cause d'un autre, vous pouvez jetter plusieurs soupçons dans l'esprit des Juges.

Mais n'allons pas dire de ces faussetez qui nous fassent pallir à la vûë d'un témoin. Quelle sorte de chose peut-on donc supposer? celles que nous prenons en nous-mesmes, & dont il n'y a que nous qui sentions le faux; celles qui sont fondées sur le tesmoignage des morts; car ils ne sortiront pas de leurs tombeaux pour nous démentir; celles encore qui ne sont connuës que de gens qui ont les mesmes interests que nous; car ils ne nous décelleront pas; ou qui ont des interests opposez, comme nostre adversaire; car en vain nous accuseront-ils d'imposture, on ne les en croira pas.

A l'égard de ces argumens que l'on tire des songes, & des superstitions semblables, ils ont perdu toute créance, par la facilité qu'il y a de recourir à de pareilles fraudes. Mais je le répéte, que l'on ne donne point de fausses couleurs à la narration, si on ne veut les autoriser durant tout le cours de l'action. Cet avis est d'autant plus important, que l'on ne persuade certaines choses qu'à force de les opiniastrer. Par exemple, ce parasite, qui voyant un jeune homme trois fois deshérité par un grand Seigneur, & toûjours absous, s'avise de le réclamer comme son propre fils. Il peut bien alleguer que  [p. 252; IV, 2] la pauvreté l'a obligé d'exposer son fils, qu'ensuite pour avoir la commodité de le voir, il a fait le personnage de parasite chez ce grand Seigneur; que le jeune homme a esté deshérité trois fois quoy qu'innocent, parce qu'en effet il n'est point fils de celuy qui le deshérite. Tout cela est fort spécieux; cependant si toutes ses paroles n'expriment l'amour paternel le plus tendre & le plus vif, si elles ne font sentir aux Juges la haine du grand Seigneur pour ce jeune homme, & le danger auquel il est exposé dans une maison étrangere où il est si fort en aversion, il a beau faire, il sera toujours suspect de fourberie.

Il arrive quelquefois que les deux parties usent du mesme artifice, & qu'elles le soustiennent ensuite différemment; ce qui toutefois est plus ordinaire dans les déclamations qu'au barreau, où je doute mesme que cela se puisse rencontrer. Par exemple, une femme déclare à son mary que son beaufils a voulu la séduire, & qu'il luy a donné rendez-vous en un tel lieu, à une telle heure. Le fils de son costé accuse sa belle-mere, sans autre différence que du temps & du lieu. Le pere trouve son fils au rendez-vous que sa femme a marqué. Il trouve aussi sa femme dans le lieu dont son fils l'a averti. Il la répudie, elle le souffre sans rien dire; il deshérite son fils. On ne peut rien alleguer en faveur du fils, qui ne serve aussi pour la belle-mere. Cependant tout ce qui est commun pour l'un & pour l'autre, l'Orateur le dira. Mais ensuite la comparaison de la belle-mere avec le fils, l'ordre qu'ils ont gardé en s'entr'accusant, le silence de celle-là quand son mary l'a répudiée, ces endroits fourniront autant de preuves particulieres. Enfin il y a des choses qui ne peuvent recevoir aucune bonne couleur, & qu'il ne faut pas laisser de deffendre; comme l'action de ce riche qui fit fustiger la statuë d'un pauvre qu'il ne pouvoit souffrir. On ne peut nier que ce pauvre n'ait esté outragé, & qu'il n'ait action contre le riche. Cependant celuy-cy pourra échapper à la peine.

Venons maintenant à la troisiéme sorte de Narration, celle dont une partie est pour nous, & une partie contre. Je ne sçaurois dire s'il est a propos de mesler ces deux parties ensemble, ou de les séparer. C'est à la cause que nous avons entre les mains à nous l'apprendre. En effet s'il y a plus de [p. 253; IV, 2] circonstances contre nous, qu'il n'y en a pour, celles-cy confonduës avec les autres en seront comme accablées. Je croy donc qu'en ce cas il sera mieux de les distinguer; d'exposer d'abord ce qui est à nostre avantage, de l'appuyer de honnes preuves; & pour le reste, de recourir aux remedes dont il a esté parlé. Si au contraire il y a plus de choses pour nous qu'il n'y en a contre, on pourra les joindre, afin que les dernieres estant placées au milieu comme au rang de troupes auxiliaires, elles en soient moins à craindre. Encore ne faudra-t-il pas les exposer toutes nuës, ni les unes ni les autres; mais de maniere que nous confirmions par quelque preuve celles qui sont à nostre avantage, & que nous ostions toute vraysemblance à celles qui nous sont contraires, parce que si nous ne le distinguions pas, la contagion des unes pourroit nuire aux autres.

Voicy quelques préceptes que l'on donne encore touchant la Narration; de ne se permettre jamais aucune digresion, de n'user ni d'apostrophe ni de ces figures remarquables comme la Prosopopée, ni de ces raisonnemens en forme qui ont lieu dans la preuve; quelques-uns adjoutent, ni de grands mouvemens. Préceptes qu'il faut ordinairement garder; & dont mesme on ne se doit jamais écarter sans une raison de nécessité, afin que la Narration soit & plus claire & plus briéve.

Pour la Digression, rarement se souffre-t-elle; encore doit-elle toujours estre fort courte, & telle qu'il paroisse à l'auditeur que c'est la force de la passion qui nous emporte, & nous jette, pour ainsi dire, hors du droit chemin. Telle est en effet celle que nous lisons dans l'oraison pour. Cluentius, où Ciceron parlant de Sassia, qui contre toutes les loix divines & humaines avoit porté son gendre à répudier sa femme, pour l'épouser ensuite elle-mesme, s'écric de lasorte: ô crime jusqu'icy sans exemple, & que l'on ne pourroit jamais croire dans une femme, si on ne le voyoit! Quelle incontinence, quelle fureur! Mais quelle audace, de n'avoir pas apprehendé sinon la colere des Dieux & l'indignation des hommes, du moins cette nuit mesme & ces tesmoins de son impudicité! de n'avoir pas tougi à la vue de cette chambre, de ce lict, de ces murs mesmes que luy [p. 254; IV, 2] r'appelloient le souvenir des chastes amours de sa fille!

L'apostrophe est fort propre pour indiquer une chose en peu de paroles, & pour reprendre une personne avec vivacité. Ce que j'ay donc dit de cette figure au sujet de l'Exorde, il faut l'appliquer à la Narration, & de mesme ce que j'ay dit de la Prosopopée. Non seulement Servius Sulpitius s'est servi de celle-cy dans la cause d'Aufidia, est-ce assoupissement ou léthargie, mais encore Ciceron dans un de ses plaidoyers contre Verrés. Car c'est aussi une exposition que cet entretien qu'il fait tenir à un Officier de Verrés avec la mere d'un malheureux qui estoit injustement détenu en prison: Voulez-vous avoir la liberté de voir vostre fils? vous me donnerez tant, &c. Dans la deffense de Cluentius ne fait-il pas discourir Stalenus avec Bulbus, & ne sentons-nous pas que cette conversation donne un air de vérité à tout ce qu'il raconte? De crainte mesme qu'on ne l'accuse d'en avoir usé ainsi sans beaucoup de réfléxion, ce qui pourtant n'est pas croyable d'un homme comme luy, voicy comme il s'explique dans ses partitions. Que la Narration, dit-il, ait de la douceur, qu'elle cause de la surprise, qu'elle tienne l'esprit en suspens, qu'elle soit meslée de dialogues, & remplie de sentiment.

Je l'ay déja dit, nous n'argumenterons jamais en faisant un récit, mais nous ne laisserons pas d'y insérer quelque argument, comme lorsque le mesme Orateur parlant pour Ligarius, dit qu'il s'estoit comporté dans sa Province de maniere que la paix luy devoit estre avantageuse. On pourra aussi à mesure que l'on expose un fait, en rendre raison, & le justifier en peu de mots; car il ne faut pas raconter en tesmoin, mais en Orateur. Quintus Ligarius partit avec C. Considius pour l'Affrique. Voilà simplement le fait. Comment Ciceron le tourne-t-il? Q. Ligarius, lors qu'il n'y avoit encore nul soupçon de guerre, partit pour l'Affrique. Et dans un autre endroit: Q. Ligarius partit de Rome, je ne dis pas seulement sans dessein de faire la guerre, mais dans un temps où il n'y avoit pas le moindre bruit, pas la moindre apparence de guerre. Un autre se seroit contenté de dire: Ligarius ne voulut jamais entrer dans aucune intrigue. Ciceron dit: Ligarius souspirant après sa maison, & plein d'impatience de revoir les siens, ne voulut jamais, &c. [p. 255; IV, 2] De cette sorte il rend plausible tout ce qu'il raconte, par les raisons qu'il en donne, & il touche en mesme-temps par le sentiment qu'il y met.

C'est pourquoy j'admire ceux qui excluent de la Narration toute passion, tout mouvement. Veulent-ils dire qu'il en faut user avec retenuë, & tout autrement que dans la peroraison? S'ils ne prétendent que cela, je suis de leur avis; car il faut éviter les longueurs. Mais du reste je ne voy pas pourquoy en instruisant les Juges, je ne songeray pas à les toucher, ni pourquoy si je veux emporter quelque chose à la fin du discours, je n'essayeray pas d'en venir à bout dès le commencement; vû principalement que les Juges estant une fois imbus de mes sentimens, je leur persuaderay plus aisément ce que je voudray dans la preuve. Ciceron descrit le supplice d'un citoyen Romain, que Verrés avoit eu la témerité de condamner au foüet. Sans estre long, quels sentimens n'excite-t-il pas dans l'ame des Juges, lorsqu'il expose d'un costé le genre de supplice, de l'autre la circonstance du lieu, la condition, le courage mesme du patient, qui au milieu des coups, n'a recours ni aux prieres ni aux larmes, & ne fait entendre autre chose sinon qu'il est citoyen Romain: parole qui redouble la rage de Verrés, en mesme-temps qu'elle luy fait sentir son injustice? De quels traits ne peint-il point encore la cruauté que Verrés exerça sur Philodamus? Quel pathétique dans tout ce récit? Et ne tire-t-il pas les larmes des yeux, quand il fait voir aux Juges, car on n'entend pas seulement, on voit, quand il fait voir, dis-je, un pere & un fils immolez en présence l'un de l'autre à la fureur de ce monstre; le pere déplorant lemalheur de son fils, le fils celuy de son pere? Y a-t-il peroraison qui ait rien de plus touchant? Véritablement d'attendre à la fin d'un discours, pour attirer la compassion sur des choses que l'on vous aura vu raconter d'un œil sec, c'est s'y prendre un peu tard. Le Juge qui n'a point esté attendry au récit que vous en avec fait, n'en sera gueres plus touché dans la péroration. L'estoit s'y accoustume, & quand une fois il est touché d'une maniere, on n'en change pas aisément la disposition.

Pour moy, car je diray librement mon sentiment, bien qu'il soit plutost fondé sur des exemples que sur aucun [p. 256; IV, 2] précepte, pour moy, dis-je, je croy que de toutes les parties du discours, la Narration est celle qui veut le plus de graces & de beauté. Mais il importe beaucoup de voir quelle est la nature des faits que l'on raconte. Car dans les causes de peu de conséquence, comme sont la plupart des causes privées, il faut des graces legeres & proportionnées à la médiocrité du sujet. Les expressions qui dans un lieu commun coulent avec rapidité, & sont comme étouffées par leur propre abondance, icy doivent estre extrémement choisies. Pas un mot qui ne soit propre, & qui comme dit Zenon, ne porte la teinture & le caractere de la chose dont on parle. Un style simple en apparence, mais plein d'élégance; des figures qui n'ayent rien de poëtique, ni ne tiennent point de ces hardiesses qui choquent l'usage ordinaire, & qui ne se sauvent que par l'autorité de quelques anciens. Une diction aussi pure qu'il est possible, & de plus infiniment variée, afin d'obvier à l'ennuy, & de récréer l'esprit. Il faut éviter ces mesmes chutes, ces terminaisons semblables, ces membres compassez & d'un égal nombre de syllabes, pour s'en tenir uniquement à l'élégance & à la varieté; car dans ces petits sujets, la Narration n'a nulle autre parure à espérer, & si elle n'est relevée par cet agrément, il faut qu'elle rampe. Cependant un Juge n'est nulle part plus attentif, & rien de ce qui est bien dit ne luy échappe. Il arrive mesme, je ne sçay par quel mystere de l'amour propre, que le plaisir entraisne la persuasion, & que ce que l'auditeur a trouvé agréable, d'ordinaire il le trouve vray.

Mais lorsqu'il s'agira d'un crime ou d'un fait plus important, il sera permis aussi de donner plus de force au tableau. On excitera la colere, l'indignation, ou la pitié des Juges, selon que le sujet le demandera, non pour finir ces grands mouvemens, mais pour les crayonner, s'il faut ainsi dire, & pour tracer d'abord une image de la chose. Je ne blasme pas mesme que de temps en temps en réveille l'attention des Juges pas quelque pensée ingénieuse, mais courte, comme est celle-cy dans l'oraison pour Milon, les esclaves de Milonfirent alors, Messicurs, ce que chacun de nous voudroit que les siens fissent en pareille occasion. Quelquefois aussi par untrait un peu plus hardy, on voit une belle-mere épouser son [p. 257; IV, 2] gendre sans nuls auspices, sans assemblée de parens; maledictions, présages funestes de tous costez.

Si l'on en usoit ainsi dans ces temps mesmes, où les Jugemens tenoient encore quelque chose de leur prémiere austérité, & où l'art oratoire avoit en vûë le bien de la cause, beaucoup plus que l'ostentation, à combien plus forte raison cela se doit-il pratiquer aujourd'huy, que l'amour du plaisir s'est débordé jusques dans les causes les plus sérieuses, où il ne s'agit de rien moins que de la vie & de la fortune des hommes. Je diray ailleurs jusqu'à quel point on doit ménager le goust de nostre siecle. Cependant ayons pour luy quelque indulgence; c'est mon sentiment.

Il sert encore infiniment de sçavoir aider ce qu'il y a de vray dans un récit, par quelque image sensible qui mette la chose devant les yeux, & semble en faire plutost un spectacle, qu'une Narration. Telle est cette peinture que Célius fait d'Antoine: Ils le trouverent, oserai-je dire en quel estat? Figurez-vous, Messieurs, un homme yvre, plongé dans un profond sommeil, qui par de sales soupirs exhale les vapeurs du vin dont il est suffoqué; des femmes livres à ses débauches, les unes couchées sur des lits avec la modestie qu'on peut penser, les autres estenduës çà & là, comme le vin & le hazard ont voulu. Au bruit & à l'approche des ennemis ces femmes se réveillent, la peur les saisit, elles sont plus mortes que vives. Toutes vont chercher du secours auprès de leur héros. L'une l'appelle par son nom, l'autre le tire du lit; celle-cy le flatte, celle-là luy fait de la douleur. Enfin il s'éveille, il jette les yeux sur ces femmes; luy qui les devoit si bien connoistre, n'en distingue pas une; la plus proche reçoit ses embrassemens & ses caresses: on ne sçait s'il dort ou s'il veille. En cet estat, Messieurs, il est porté entre les mains des Centurions & de ses concubines. Voilà des traits aussi naturels, aussi marquez, aussi forts qu'il y en ait.

Je ne dois pas obmettre que rien ne donne tant de créance à un récit que l'autorité de celuy qui le fait; & cette autorité nous la devons mériter certainement par des mœurs irréprochables, mais aussi par nostre maniere de narrer. Plus elle sera grave & sérieuse, plus elle aura de poids. Evitons donc [p. 258; IV, 2] tout ce qui sent la duplicité. Les Juges toûjours défians, le sont particulierement icy. Qu'il ne paroisse rien d'inventé, rien d'affecté. Que tout semble naistre de la cause, plutost que de nostre artifice. Mais c'est à quoy l'on pense peu aujourd'huy; on s'imagine que l'art manque, s'il ne saute aux yeux. Pour moy au contraire, je tiens qu'il cesse, au moment qu'il devient si remarquable. Nous ne songeons le plus souvent qu'à satisfaire nostre vanité, & tout se rapporte là; d'où il arrive qu'en voulant plaire à l'auditeur, nous devenons suspects aux Juges.

Il y a une exposition réïterée plus connuë des déclamateurs qu'elle ne l'est au barreau. C'est une seconde narration dont on se sert, pour conserver à la prémiere sa brieveté; & cependant pour donner aux choses l'ornement & l'estenduë qu'elle demandent, soit qu'on les veüille rendre plus lamentables ou plus odieuses. Je croy qu'il en faut user rarement, & qu'il n'est jamais à propos de redonner toute la suite d'une affaire. Il suffit d'en reprendre quelques endroits, encore faut-il que l'Orateur n'ait fait que la proposer en gros, avec promesse de la raconter ailleurs plus au long.

Quelques Rhéteurs conseillent de commencer la Narration par un portrait de la personne; si nous sommes dans ses interests, de l'embellir; & si nous sommes contre, de le charger. J'avoüe que cette maniere est très-ordinaire, parce qu'une affaire civile ou criminelle ne peut estre qu'entre des personnes. Mais pourquoy ne pas s'attacher aux circonstances & aux accidents, si on le juge à propos? A. Cluentius, Messieurs, estoit pere de celuy pour qui je plaide. On sçait assez que c'estoit l'homme le plus considerable non sculement de la ville de Larinum, mais de tout le pays & des environs, en naissance, en réputation, & en vertu. Pourquoy ne pas commencer tout simplement? &. Ligarius dans un temps où il n'y avoit encore nulle disposition à la guerre, partit pour l'Affrique. Ou bien par le fait, M. Tullius, Messieurs, a dans le canton de Tigur, une terre qui a este possedée par ses peres, &c. Ou par la circonstance du temps; la guerre s'estant allumée contre les Phocéens, &c.

On demande où doit finir la Narration, & c'est un sujet de dispute avec ceux qui veulent qu'on la conduise jusqu'au [p. 259; IV, 3] point contesté entre les parties; comme icy, les choses en cet estat, Messieurs, le Préteur Dolabella deffendit les voyes de fait à tous gens armez; l'Arrest portoit en général & sans nulle exception. Quiconque aura usé de violence pour chasser quelqu'un du lieu où il estoit, qu'il ait prémierement à l'y restablir. Cécinna a souffert cette violence. Ebutius dit l'avoir restably. L'un & l'autre ont consigné. Voilà, Messieurs, sur quoy vous devez porter vostre jugement. Je croy pour moy que le Demandeur peut toujours suivre cette méthode, mais non le Deffendeur.

136.  Dans l'oraison pour Roscius Amerinus.

137.  Il y dans le texte, pourMurena ; mais comme cela ne convient point à cette oraison, l'on soupçonne qu'il faut lire pour Varenus.

138.  Et par conséquent de la narration.

CHAPITRE III. De la Digression.

La confirmation se présente d'elle-mesme après la narration; car on n'avance un fait que pour le prouver; cependant je voy que beaucoup d'Orateurs en usent autrement. Ont-ils exposé l'ordre des choses? ils se jettent aussi-tost dans un lieu commun, qu'ils traittent avec le plus de pompe & d'éloquence qu'il leur est possible. Coustume qui a passé de la Déclamation au barreau, depuis que nos Orateurs se sont avisé de préférer leur propre gloire à l'interest des parties. Ils craignent, je m'imagine, que l'aspreté des preuves succedant au style modeste & serré de la Narration, ne differe trop long-temps ce qui peut causer du plaisir à l'auditeur, & ne fasse languir le discours.

Le deffaut que j'y trouve, c'est d'observer cette pratique indifféremment en toute sorte de causes, comme s'il estoit toûjours expédient ou mesme nécessaire. En effet pour entasser icy pensées sur pensées, ils en détachent des autres endroits, au hazard de se copier ailleurs, ou de ne point dire les choses à leur place. J'avoüe que ces Digressions, quand le sujet les demande, ou qu'il les souffre, ne viennent pas mal à la suite non seulement de la Narration, mais aussi des questions soit générales, soit particulieres. J'y veux seulement une condition, qu'elles naissent du sujet, qu'on ne les y sasse [p. 260; IV, 3] pas entrer de force, & que loin de rompre la liaison qu'il doit y avoir entre deux parties qui se suivent, elles en soient elles-mesmes le nœud. Rien en effet ne suit si bien que la preuve après la narration, à moins que ce petit écart ne puisse estre regardé comme la fin de l'une & le commencement de l'autre. Il pourra donc avoir lieu quelquefois, par exemple, lorsque le récit d'un crime redoublant d'horreur sur la fin, nous en sortons par un mouvement d'indignation qui nous échappe comme malgré nous. Encore faut-il que le crime ne souffre aucun doute. Car avant que de le faire trouver énorme, il faut commencer par le faire trouver vray; autrement son énormité-mesme favorise le coupable; par la raison que tout crime extraordinaire fonde une présomption en faveur de l'accusé. Par exemple encore, si à l'occasion des services que vous avez rendus à vostre adversaire, & dont vous n'avez pu vous dispenser de toucher quelque chose dans la Narration, vous vous déchaisnez contre son ingratitude; ou lors qu'après avoir exposé quantité de mauvaises actions, vous faites voir combien les conséquences en sont dangereuses. Mais il faut revenir incontinent à son sujet; car le Juge sitost qu'il est instruit du fait, cherche la preuve, & brusle de sçavoir à quoy s'en tenir. Il est mesme à craindre qu'occupé d'un nouvelobjet, & fatigué par des longueurs inutiles, il ne perde l'affaire de vûë, & n'ait de la peine à se la r'appeller.

Mais comme la Digression n'est pas toujours nécessaire après la Narration, aussi est-il ordinairement très-utile de préparer les esprits, avant que d'entrer dans le fond d'une question; sur tout si elle est de nature à les révolter d'abord contre nous: comme lorsque nous demandons le sang & la mort de quelqu'un, ou que nous soustenons une loy trop rigoureuse. Cette précaution est une espece de second Exorde, qui sert à faire agréer nos preuves, & que l'on pourra pousser avec d'autant plus de vehémence & de liberté, que l'on parle à des personnes qui sont déja instruites. Nous userons donc de cette précaution comme d'un lénitif, pour rendre plus supportable ce que nous avons à dire aux Juges, de crainte qu'ils ne se soussevent intérieurement contre la rigueur de nostre Droit: car nous avons beau faire, nous ne les persuaderons pas malgré qu'iis en ayent. Mais on [p. 261; IV, 3] examinera auparavant quel est leur génie, s'ils sont amis de l'équité naturelle, ou rigides observateurs de la loy; parce que selon cette différence nous les ménagerons plus ou moins. La mesme chose au reste pourra servir aussi d'épilogue après chaque question.

Il y a, comme j'ay dit, plusieurs sortes de Digressions qui peuvent estre differemment répanduës dans une mesme piece, par exemple, la loüange des personnes, ou de certains lieux devenus celebres, la description d'un pays, le récit d'une avanture, soit vraye, soit fabuleuse. Tels sont dans les Verrines, cette agréable peinture de la Sicile, & l'enlevement de Proserpine. Tel encore dans la deffense de L. Cornelius, ce bel éloge de Pompée, si capable de luy gagner les cœurs, éloge où Ciceron comme entraisné par le nom du grand Pompée, & forcé de suspendre son discours, va se perdre si heureusement, comme s'il eust plaidé non pour Cornelius, mais pour Pompée mesme.

La Digression, pour la définir, est autant que j'en puis juger, une partie adjoutée contre l'ordre naturel du discours, laquelle traite un point étranger, mais néanmoins utile à la cause. C'est pourquoy je ne voy pas qu'il y ait plus de raison à luy assigner sa place immédiatement après la Narration, qu'à vouloir déterminer son objet, vû qu'il y a tant de manieres de s'écarter du droit chemin. En effet tout ce qui se dit hors des cinq parties qui composent un plaidoyer, est à proprement parler Digression. Exciter la haine, l'indignation, la pitié, s'excuser, flatter, s'insinuer, faire des reproches, ou respondre à ceux que l'on nous fait: tout ce qui sort de la question, exagerer, diminuer, toucher par quelque mouvement que ce soit, tout cela, dis-je, est digression. Et beaucoup plus encore, ces lieux communs qui font souvent le plus bel ornement d'une piece d'éloquence, lors que nous discourons sur l'avarice, sur la débauche, sur la religion, sur les devoirs de la societé, bien que ces lieux par le rapport & la juste liaison qu'ils ont avec nos preuves ne semblent pas sortir du sujet.

Mais combien de choses y insere-t-on, qui en sont entierement détachées, & dont la fin est de délasser, d'avertir, de flatter, de gagner les Juges? Il y en a une infinité de cette [p. 262; IV, 4] nature; les unes sont méditées, & le hazard fait naistre les autres, quand il arrive quelque accident inopiné durant l'action, ou que l'on interrompt l'Orateur, ou que l'Audience est troublée par quelque desordre. C'est ainsi que dans la cause de Milon, Ciceron fut obligé de s'écarter dès l'Exorde, comme il paroist par le plaidoyer qu'il prononça. Au reste la Digression pourra durer plus long-temps, si on s'en sert à l'entrée d'une question, ou à la fin d'une preuve, pour luy donner plus de force & d'autorité. Mais si l'on s'échappe au milieu de l'une ou de l'autre, il faut revenir aussi-tost.

CHAPITRE IV. De la Proposition.

Il y en a qui mettent la Proposition après la Narration, comme une partie du genre Judiciaire, & c'est un sentiment que nous avons déja refuté. Si on veut sçavoir quel est le mien, je croy que la Proposition est ce qui fait le commencement de chaque preuve, non seulement quand on establit la question principale, mais assez souvent dans chaque argument, & sur tout dans ceux que les Grecs appellent Epicheremes ou syllogismes. Nous parlons présentement de celle qui ouvre la question, je ne la croy pas toûjours nécessaire; car il y a des causes où indépendamment de son secours l'auditeur voit si clairement ce qui est à prouver, qu'il n'est pas besoin qu'on le luy fasse remarquer; sur tout si la Narration finit ou commence la question. Nous voyons mesme que la Narration est quelquefois suivie d'une petite récapitulation qui ramasse tout l'exposé en peu de mots, comme il se pratique à la fin des preuves. L'affaire s'est passée, comme je vous l'ay dit, Messieurs, celuy qui avoit tendu le piége, y a péri; la force a esté repoussée par la force, ou plutost la valeur a triomphé de la temerité.

Mais si la Proposition n'est pas toûjours nécessaire, il faut avoüer qu'elle est quelquefois très-utile, particulierement lorsque le fait ne peut s'excuser, & que l'on prend le party de deffendre le Droit. Par exemple, si vous plaidez pour un [p. 263; IV, 4] homme qui ait volé le dépost d'un particulier dans un temple, vous direz, on nous accuse de sacrilege; c'est à vous, Messieurs, de voir si nous sommes dans le cas. Par là vous faites comprendre aux juges qu'il s'agit de sçavoir si l'on est bien fondé à vous accuser de sacrilege, & que c'est le seul point qu'ils ayent à examiner. On en usera de mesme dans les causes obscures ou chargées d'incidents, non seulement pour rendre l'affaire plus claire, mais pour déterminer les Juges. Et vous les déterminerez, si vous appuyez vostre proposition de quelque chose de convainquant. La Loy porte en termes exprès, que tout étranger qui monte sur les murs de la Ville, est digne de mort. Il est certain que vous estes étranger. Or que vous ayez monté sur le mur de la Ville, le fait est si notoire qu'il ne tombe seulement pas en question. Que reste-t-il donc qu'à vous faire vostre procès? En effet cette maniere oste tout faux-fuyant à l'accusé. Elle presse les Juges & décide la question en mesme-temps qu'elle la propose.

Comme il y a des Propositions qui sont simples, il y en a de composées, & mesme de bien des sortes. Tantost on propose plusieurs crimes ensemble, comme lorsque Socrate fut accusé de corrompre la jeunesse, & d'introduire de nouvelles superstitions. Tantost en détaillant une mesme accusation, on la multiplie. Ainsi Eschine à qui l'on reprochoit d'avoir prévariqué dans son ambassade, est accusé par Démosthene de mensonge & d'imposture, de n'avoir rien fait de ce qui luy estoit prescrit, d'avoir differé son retour contre les ordres de la République; enfin de s'estre laissé corrompre par Philippe. Le Deffendeur de son costé pourra suivre aussi la mesme méthode. Par exemple, à un homme qui le poursuivra en Justice pour une dette, il dira, c'est à tout que vous me demandez cette somme; car prémierement vous n'avez pû recevoir procuration de ma Partie, ni elle n'a pû vous la donner. En second lieu, vous n'estes point heritier de celuy de qui vous dites que j'ay emprunté. Troisiémement, je ne luy devois rien. On peut multiplier ces propositions tant que l'on veut, mais il suffit de celles qui expliquent le fait. Si chacune d'elles est énoncée séparément, & que la preuve suive aussitost, ce seront plusieurs Propositions; & si on les rassemble, ce sera une Division qui partagera le paidoyer en autant de points. [p. 264; IV, 5] Il y a des Propositions qui sont pour ainsi dire toutes nuës. Elles ont lieu principalement dans les affaires deconjecture. J'accuse un tel de meurtre, de larcin, &c. Il y en a d'autres qui joignent la preuve au fait. Par exemple, Je dis, Messieurs, que C. Cornelius ablessé la majesté de sa charge, en ce qu'estant Tribun du peuple, luy-mesme139 a lû en pleine assemblée la Loy qu'il vouloit establir. Tantost la Proposition se fait en nostre nom; Je dis, Messieurs, qu'un tel est coupable d'adultere: tantost au nom de la partie adverse, on m'accuse d'adultere; & tantost au nom des deux, nous plaidons un tel & moy au sujet d'une succession. Il s'agit qui de nous deux estoit plus proche parent d'un tel qui est mort sans tester. Quelquefois aussi on oppose l'un à l'autre: L'adverse Partie dit que &c. & moy je soustiens que &c. Ensin il y a une sorte de Proposition que l'on peut appeller tacite, parce que ce n'est pas une Proposition dans les formes, & qu'elle a néanmoins la mesme force; comme, lorsqu'après avoir exposé une affaire on finit de la sorte; c'est sur quoy, Messieurs, vous avez à prononcer. Car ces mots sont comme un trait qui frappe le Juge, qui le réveille, & luy fait sentir que l'Orateur estant sur le point d'entrer dans le fond des preuves, a besoin d'un renouvellement d'attention.

139.  C'estoit au Crieur public à lire la Loy, & non au Tribun.

CHAPITRE V. De la Division.

La Division est un assemblage de propositions disposées avec méthode, soit les nostres, soit celles de la Partie adverse, soit les unes & les autres ensemble. Quelques-uns croyent qu'il s'en faut toûjours servir, parce que la cause en est plus claire, & le Juge non seulement plus attentif, mais plus docile, lorsqu'il sçait & de quoy on luy parle, & de quoy on luy doit parler ensuite. D'autres au contraire soustiennent que l'usage en est dangereux pour deux raisons; la prémiere que l'on ne se souvient pas toûjours des choses que l'on a promis de traitter; la seconde qu'il s'en peut présenter [p. 265; IV, 5] d'autres ausquelles on n'a pas pensé dans la Division. Pour moy je croy que cela ne peut arriver qu'à un homme ou qui est entierement dépourvû d'esprit, ou qui a la témerité de plaider sur le champ, & sans aucune préparation. Pour tout autre, je ne voy rien qui éclaircisse une matiere comme une Division bien juste. C'est un moyen que la nature nous suggere elle-mesme, en sorte que rien n'aide tant la mémoire, que de ne point quitter la route que l'on s'est proposé de tenir en parlant. C'est pourquoy je ne puis approuver ceux qui trouvent à redire que l'on partage un discours en plus de trois points. Il est vray que quand on les multiplie trop, ils échappent à la mémoire des Juges, & troublent leur attention. Mais aussi ne faut-il pas nous assujettir au nombre de trois, comme si c'estoit une regle inviolable, sans considérer que la cause en demande quelquefois davantage.

Cependant il y a des raisons encore plus fortes pour ne pas toûjours user de la Division; car un discours qui paroist ne rien avoir d'estudié, fait souvent plus de plaisir à l'auditeur; & c'est ce que n'a point la Division, qui sent toûjours l'estude & le cabinet. De là vient que ces figures sont si bien reçûës, Joubliois, Messieurs, à vous dire, &c. Je ne songeois pas que, &c. Vous m'avertissez fort à propos, &c. Au contraire si vous annoncez vos preuves, vous leur ostez toute la grace de la nouveauté. En second lieu, la ruse est quelquefois nécessaire. Nous sommes obligez de tromper les Juges, & de leur mettre un bandeau sur les yeux pour empescher qu'ils ne découvrent nostre dessein; car il y a des propositions qui leur semblent dures. D'aussi loin qu'ils les voyent venir, ils s'allarment & souffrent à peu près comme un malade à qui on doit faire une opération, & qui apperçoit le fer dont on se va servir. Au lieu que si vous ne leur donnez pas le temps de se reconnoistre, vous emportez leurs suffrages d'emblée, s'il faut ainsi dire. Troisiémement, il y a des occasions où l'on doit éviter non seulement de distinguer les questions; mais mesme de les traiter; alors un beau desordre est préférable à l'arrangement. Il faut jetter le trouble dans l'ame de l'auditeur par le moyen des passions, & distraire les Juges de leur attention.

Ne sçait-on pas en effet que si le devoir de l'Orateur est [p. 266; IV, 5] d'instruire, le dernier effort de l'éloquence est de toucher? Or il n'est rien qui y soit si contraire que cette exacte & scrupuleuse anatomie des parties d'un discours, dans le temps qu'il faut comme aveugler les Juges & leur oster toute présence d'esprit. Adjoutez que bien des choses sont foibles d'elles-mesmes, qui deviennent considérables par le nombre & la multitude. Ainsi loin de les diviser, il faut les ramasser à l'exemple d'un Général qui fait irruption avec toutes ses troupes. Maniere toutefois dont il se faut servir rarement & seulement dans la nécessité, lorsque par raison nous sommes obligez d'agir en quelque façon contre la raison. Enfin dans une Division il y a toujours un point qui est plus fort & plus digne de consideration que les autres. Le Juge l'a-t-il entendu? A peine daigne-t-il écouter le reste. Et c'est encore un inconvénient à quoy il faut prendre garde.

Pour conclusion, quand nous aurons plusieurs crimes à objecter ou à réfuter, la Division sera non seulement utile, mais agréable, parce que l'auditeur est bienaise alors de voir l'ordre que nous devons tenir. Mais où il ne s'agit que d'un seul chef, bien qu'il y ait différentes manieres de le traitter, je croy la Division inutile; par exemple, celle-cy, Je vous montreray, Messieurs, premierement, que celuy pour qui je parle n'est pas capable d'avoir tué un homme; secondement, qu'il n'a eu nulle raison de le tuer. Troisiesmement, je vous feray voir que dans le temps que ce meurtre est arrivé, ma partie estoit de là la mer. En effet tout ce que vous direz avant le troisiéme point doit paroistre inutile. Le Juge hasté de vous voir venir à ce qu'il y a de plus important, s'il est honneste & patient, se contentera de murmurer intérieurement contre vous, comme si vous ne teniez pas ce que vous luy avez promis; & s'il n'a pas de temps à perdre, ou que sa dignité le mette au dessus des ménagemens, ou qu'il soit d'une humeur chagrine, il vous obligera de venir à la difficulté, & vous y obligera d'une maniere désagréable.

C'est pourquoy on a critiqué cette Division de Ciceron dans l'oraison pour Cluentius: Je me propose, Messieurs, de vous montrer en prémier lieu que jamais homme n'a esté accusé de crimes si énormes qu'Oppianicus, ni par des tesmoins si dignes de foy. Secondement, que les préjugez que l'on a [p. 267; IV, 5] contre luy, sont de telle nature qu'il n'y a point de Juges qui le puissent absoudre. Troisiesmement enfin, que si les fuges ont esté sollicitez de se laisser corrompre, ce n'a point esté par Cluentius, mais contre Cluentius. Aussi à dire le vray, il n'estoit pas besoin des deux prémieres propositions, si l'Orateur avoit des preuves de la troisiéme. Mais si cette Division n'est pas bonne, il faut avoüer que celle dont il se sert dans la cause de Murena est parfaitement juste, lorsqu'il partage ainsi son discours. Il me paroist, Messieurs, que tout ce que l'on vous a dit contre ma Partie, se réduit à trois chefs. On a attaqué Murena prémierement sur ses meurs. Secondement, sur la charge qu'il a esté obligé de disputer avec ses concurrents. Troisiesmement, sur la brigue qu'on l'accuse d'avoir faite pour obtenir cette charge. C'est, Messieurs, à quoy je vais respondre. De cette maniere l'Orateur explique nettement toute la cause, & on ne peut pas dire qu'un point soit rendu inutile par l'autre.

Voicy une autre sorte de Division qui n'est pas du goust de bien des gens. Si je l'ay tué, je n'ay rien fait que je n'aye pû faire, mais je ne l'ay pas tué. A quoy sert, disent-ils, la prémiere Proposition, si la seconde est vraye? Ne se nuisentelles pas l'une à l'autre? Et qui les avance toutes deux ne mérite-t-il pas de n'estre crû ni en l'une ni en l'autre? Ils ont quelque raison; & supposé que la derniere proposition soit indubitable, il faut s'en contenter. Mais si la plus sùre ne l'est pas tellement que nous n'ayons lieu de craindre pour elle, on ne fera pas mal de les employer toutes deux. Celle qui n'aura pas touché un Juge, pourra toucher l'autre. Tel croira le fait, qui nous excusera sur le Droit; & tel nous condamnera sur le Droit, qui peut-estre nous fera grace sur le fait. Ainsi à un homme qui a la main bonne, un seul trait suffit pour frapper le but; & qui ne l'a pas sùre, aura besoin d'en jetter plusieurs, afin que le hazard s'en mesle. Ciceron s'y prend encore mieux dans la deffense de Milon, lorsqu'il establit en prémier lieu que Clodius a esté l'aggresseur, & ensuite que quand mesme cela ne seroit pas, il ne pourroit estre que glorieux à Milon d'avoir délivré Rome d'un si méchant citoyen; ce qu'il adjoute comme par surabondance de Droit. [p. 268; IV, 5] Ce n'est pas que je blasme la prémiere de ces deux manieres. En présentant d'abord ce qu'il y a de plus difficile à persuader, au moins sert-t-elle à faire passer plus aisément ce qui suit. Et ce n'est pas sans raison que l'on dit communément, qu'il faut demander plus que justice, pour avoir ce qui est de justice.

Que l'on ne s'imagine pas néanmoins qu'il soit permis de tout entreprendre. Les Rhéteurs Grecs nous donnent un précepte fort sage, de ne jamais tenter l'impossible. Mais toutes les fois que l'on employera la sorte de Division dont je parle, il faut se conduire de maniere que la prémiere partie dispose l'auditeur à la seconde, & que celle-cy soit renduë plus croyable par celle-là. Ainsi qui pourroit confesser un crime en toute sureté, ne sera pas soupçonné de mensonge en le niant. Mais si l'Orateur s'apperçoit que les Juges desirent une autre preuve que celle qu'il traite, il ne doit pas manquer de les assurer qu'ils seront bientost pleinement satisfaits, sur tout s'il s'agit de ces choses dont naturellement on a honte de parler. Car souvent une cause est toute juste, qui n'en est pas moins odieuse. Les Juges alors ne prestent leur attention qu'à regret. Il faut donc les avertir sans cesse que l'on respondra à tout, que l'accusé n'a rien fait ni contre la justice ni contre l'honneur, qu'ils se donnent un moment de patience, & qu'ils en seront eux-mesmes convaincus.

Tantost l'Orateur feindra que s'il dit certaines choses, c'est contre la volonté des personnes pour qui il parle, à l'exemple de Ciceron dans l'oraison pour Cluentius. Tantost comme si elles-mesmes l'interrompoient, il s'arrestera & changera de discours. Quelquefois il leur adressera la parole, & les priera de trouver bon qu'il dise tout ce qu'il jugera à propos pour leur deffense. Par là il s'insinuera dans l'esprit des Juges, & l'espérance qu'ils auront que l'on mettra à couvert l'honneur de l'accusé, les rendra plus traitables sur le point essentiel. Ce point une fois emporté, ce qui regarde l'honneur passera aussi plus aisément. De la sorte ces deux parties s'aideront mutuellement l'une l'autre. Le Juge r'assuré sur le point d'honneur, sera plus attentif à la question de Droit; & le Droit bien estably le disposera à penser mieux du fait, qu'il croyoit du moins peu honorable à l'accusé. [p. 269; IV, 5] Comme donc la Division n'est pas toûjours nécessaire, & qu'elle est mesme quelquefois très-inutile, aussi en tire-t-on de grands avantages, quand on s'en sert à propos. Non seulement elle contribuë à la clarté du discours par le secret qu'elle a de démesler les principales questions, pour en faire tout l'objet de l'attention des Juges; mais elle délasse encore l'auditeur par la fin déterminée de chacune de ses parties. C'est ainsi qu'un voyageur respire & se sent soulagé à mesure qu'il trouve sur sa route ces bornes140 qui servent à marquer nos lieues. Car il n'y a personne qui ne prenne un secret plaisir à mesurer la fatigue qu'il a essuyée, & qui ne soit animé d'un nouveau courage, lorsqu'il sçait au juste celle qui luy reste encore à essuyer; par la raison que rien de tout ce qui a une fin certaine, ne doit paroistre excessivement long. C'est donc avec justice que l'on a sçû gré à Hortensius d'estre fort soigneux de la Division, bien que sa maniere de compter les points de son discours par ses doigts, ait plus d'une fois donné matiere de rire à Ciceron. En effet il faut tenir un milieu, & l'on doit sur tout éviter ces Divisions qui coupent un discours en tant d'articles; ce n'est plus en distinguer les parties, c'est le mettre en pieces & l'affoiblir. Un Orateur qui cherche à plaire par là, pour faire paroistre plus d'esprit & de subtilité, à souvent recours à des distinctions frivoles, & divise ce qui de soy est un & indivisible. Il ne multiplie pas tant les objets qu'il les appetisse, & à force de diviser sa matiere, il retombe dans la mesme obscurité dont la Division le devoit garantir.

Toute Division, quand on jugera à propos de s'en servir; doit prémierement estre claire & intelligible. Car je ne voy rien de moins pardonnable que d'estre obscur à l'endroit mesme, qui est destiné à répandre du jour & de la clarté sur le reste de l'ouvrage. En second lieu, il faut qu'elle soit courte, & qu'elle ne soit chargée d'aucun mot inutile. Il ne s'agit pas icy d'entrer dans le fond des choses, mais seulement de les indiquer. Il faut enfin que la Division n'ait ni plus ni moins d'estenduë qu'elle n'en doit avoir. Elle péche par en avoir trop, lorsqu'elle embrasse l'espece, pouvant se borner au genre, ou lors qu'ayant designé le genre, elle [p. 270; IV, 5] vient ensuite à l'espece: Par exemple, je vous parleray, Messieurs, de la Vertu, de la Justice, & de la Tempérance. Je dis que cette Division est vicieuse, parce que la Justice & la Tempérance sont des espéces par rapport à la vertu qui est le genre. La Division la plus naturelle est celle-cy, ce qu'il y a de certain & ce qu'il y a de douteux dans la cause. Sur le prémier chef, ce qui est avoüé de nous, & ce qui est avoüé de la partie adverse. Sur le second, qu'elles sont nos raisons, & qu'elles sont celles de l'adversaire. Mais je dois faire observer que c'est une faute des plus lourdes, que de ne pas executer son dessein dans le mesme ordre qu'il a esté proposé.

[p. 271]

140.  C'est pour cela que nous lisons dans les Historiens ad primum ab urbe lapidem, ad secundum, ad tertium, &c.

LIVRE CINQUIEME.

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AVANT-PROPOS.

De celebres Auteurs ont crû que le seul devoir de l'Orateur estoit d'instruire, & que tout ce qui s'appelle sentiment & passion devoit lui estre interdit pour deux raisons: la premiere, parce que tout ce qui trouble l'ame est vice & desordre; la seconde, parce qu'il n'est pas permis de jetter les Juges hors des voyes de la justice & de la vérité par l'impression de la crainte, de la pitié, de la colere, ou de mouvemens semblables; & que c'est une chose non seulement inutile, mais mesme indigne de l'homme, que de s'embarasser du soin de plaire, où il n'est question que d'avoir gain de cause. D'autres & en plus grand nombre, sans doute bien éloignez de vouloir oster à l'Orateur ces deux avantages, ont [p. 272; V, 1] néanmoins regardé comme son principal devoir, de bien establir ce qu'il avance, & de réfuter les raisons contraires.

Quoiqu'il en soit de ces deux sentimens, car il ne s'agit pas maintenant d'en décider, ce livre-cy sera dans l'un & dans l'autre jugé infailliblement très-nécessaire, puisqu'il est uniquement destiné à traitter de la preuve & de la réfutation. A quoy mesme se doit rapporter tout ce que j'ay dit des actions du barreau dans les livres précédens. Car ni l'Exorde ni la Narration n'ont d'autre usage que de préparer les Juges à la preuve. En vain aussi aura-t-on fait ses réfléxions sur l'estat de la cause & sur les autres points dont j'ay parlé, si ce n'est en vûë de prouver solidement sa Proposition. En un mot, des cinq parties que j'ay dit qui composent un plaidoyer, nulle autre n'est tellement essentielle, que l'on ne s'en puisse quelquefois passer. Celle-cy seule tient indispensablement sa place, parce que tout procès a besoin de preuves. Parlone donc de cette importante partie, & pour le faire avec ordre, commençons par les préceptes généraux: nous viendrons ensuite à ceux qui regardent chaque genre de causes en particulier.

CHAPITRE PREMIER. Des différentes sortes de Preuves.

Aristote distingue en prémier lieu deux sortes de Preuves, en quoy il a esté suivi presque généralement de tous ceux qui ont escrit après luy. Il dit donc qu'il y a des preuves que l'Orateur prend hors de son sujet, & mesme hors de la Rhétorique; d'autres qu'il tire de son sujet, ou pour mieux dire de son propre fond; c'est pourquoy il appelle celles-cy des preuves artificielles, & celles-là des preuves sans art ou indépendantes de l'art. Du nombre de ces dernieres sont les préjugez, les bruits, la question que l'on donne aux criminels, les pieces, le serment, & les tesmoins, toutes choses qui font la matiere de la pluspart des procès.

Mais quoique ces preuves par elles-mesmes ne tiennent rien de l'art, souvent pourtant on est obligé de les combattre ou de les soustenir avec toutes les forces de l'éloquence. D'où [p. 273; V, 2] l'on peut juger si on à raison de dire qu'elles n'ont pas besoin de préceptes. Ce n'est pas que j'aye dessein d'embrasser icy tout ce que l'on peut alléguer pour & contre ces preuves. Ce sont des lieux communs dont je n'ay pas prétendu grossir mon ouvrage. Je ne veux qu'enseigner la maniere de les traiter, afin que chacun travaille ensuite de luy-mesme non seulement en suivant dans l'exécution les régles que je propose; mais en taschant de s'en faire d'autres sur le mesme modele, selon que la qualité des affaires le demandera; car il n'est pas possible de faire mention de toutes les causes, mesme de celles dont nous avons connoissance, pour ne rien dire de tant d'autres qui se peuvent encore présenter.

CHAPITRE II. Des Préjugez.

Il y a trois sortes de Préjugez, les uns sont fondez sur des choses qui ont déja esté reglées en des cas tout pareils, comme des testamens de peres contre les enfans, lesquels testamens ont esté confirmez ou cassez. Et alors j'aimerois mieux les appeller des exemples que des préjugez; les autres sur des jugemens qui ont précedé, & qui ont du rapport à la cause présente, d'où vient proprement le mot de préjugé. Tels estoient les préjugez contre Oppianicus, desquels il est parlé dans l'oraison de Ciceron pour Cluentius. Tels encore ceux dont les ennemis de Milon se prévaloient contre luy en disant que le Sénat l'avoit déja condamné. Les troisiesmes viennent d'une sentence qui aura esté renduë sur la mesme affaire, comme dans les causes qui se jugent par appel.

L'Orateur donnera du poids aux préjugez, en faisant considérer particulierement deux choses, l'autorité de ceux qui ont prononcé, & la conformité de l'affaire qui est à juger avec celle sur laquelle ils ont prononcé. De mesme il les combattera par des réfléxions contraires, mais rarement par des invectives contre les Juges, à moins qu'ils ne soient manifestement en faux. Car il est naturel qu'un Juge confirme ce [p. 274; V, 3] qu'un autre a jugé avant luy, & qu'il ne donne pas volontiers un exemple qui pourroit retomber sur luy-mesme. C'est pourquoy il vaut mieux recourir à la différence qu'il peut y avoir entre l'une & l'autre cause. Et véritablement il est difficile d'en trouver deux qui soient parfaitement semblables. Que si c'est mesme question, mesme exemple, alors on prétextera la négligence des Avocats, la foiblesse des personnes qui ont esté condamnées, le crédit de la partie adverse qui a suborné les témoins, la passion, l'ignorance & l'erreur qui ont tant de part à toutes les affaires humaines; enfin quelque circonstance qui sera survenuë depuis, & qui aura changé l'estat de la cause. Si rien de tout cela ne peut s'alleguer, il sera du moins permis de représenter que de tout temps on a rendu de mauvais Jugemens. D'un costé141 Rutilius condamné, de l'autre142 Catilina &143 Clodius absous en sont des preuves. On priera aussi les Juges d'examiner l'affaire par eux-mesmes, plutost que d'en juger sur la foy d'autruy.

Pour ce qui est des Decrets du Senat, ou des Arrests du Prince, & des Juges Souverains, je n'y voy point de remede, si ce n'est de prouver que le cas est différent, ou qu'il y a eu un Decret postérieur & de mesme force, qui déroge au prémier; sans quoy il faut se résoudre à passer condamnation.

141. a) Rutilius estoit un des plus grands personnages de son temps. Il gouverna l'Asie avec toute l'integrité possible, mais pour n'avoir pû souffrit les rapines & les concussions des gens d'affaires, il s'attira leur haine, & fut ensuite sacrifié à leur ressentiment par les Chevaliers Romains qui furent Juges dans sa cause.

142. b) Catilina après avoir esté Préteur en Afrique, fut accusé de concussion. Son crédit & ses amis qui estoient puissans le tirérent d'affaire.

143. c) Clodius ennemi juré de Ciceron après avoir traversé inutilement son retour, se porta à beaucoup de violences contre luy. C'estoit un juste sujet d'accusation. Milon ami de Ciceron & ami chaud, ne manqua pas l'occasion; mais Clodius ayant esté fait Edile par la faction opposée à celle de Ciceron, sa charge le mit à couvert des poursuites de Milon.

CHAPITRE III. Des bruits & de la renommée.

C'est une preuve dont on exagere ou l'on diminuë le prix comme on veut; car l'un dira que la renommée est le consentement universel & comme le témoignage [p. 275; V, 4] public de toute une ville, de tout un Royaume; l'autre au contraire dira que c'est toûjours un bruit incertain, & souvent répandu sans fondement, qui doit sa naissance à la malignité des uns, & son progrès à la crédulité des autres; que l'homme le plus sage est exposé tous les jours à ces mauvais bruits par l'artifice de ses ennemis, ou de ses envieux à qui le mensonge ne couste rien, & les exemples ne manqueront pas de part & d'autre.

CHAPITRE IV. De la question.

Il en est de mesme de la question, s'il y a des raisons qui l'appuyent, il y en a bien aussi qui la combattent. Vous dites que c'est un moyen sûr pour tirer la vérité de la bouche des criminels; & moy je dis que c'est souvent un moyen de les faire accuser faux; en ce qu'aux uns la patience rend le mensonge aisé, & qu'aux autres la foiblesse le rend comme nécessaire. Je ne m'estendrai pas davantage là-dessus. C'est un lieu commun que les anciens & les modernes ont traité à fond. Il y a néanmoins quelques réfléxions particulieres que l'on pourra faire selon l'occasion; car s'il s'agit de donner la question, il sera de conséquence d'examiner qui l'exige, contre qui, pour quel sujet, & quel est le criminel que l'on offre ou que l'on demande. Et si la question a déja esté donnée au coupable, on examinera quel il est, & quel genre de supplice on luy a fait souffrir; si ce qu'il a declaré est vray-semblable; s'il ne s'est point contredit; s'il a toujours persisté dans sa prémiere déclaration, ou si la force du mal l'a fait changer; si c'est au commencement de la question qu'il a avoüé quelque chose, ou bien à mesure que les tourments ont augmenté; enfin quel est le Juge qui a présidé à cette épreuve: circonstances qui sont aussi diverses que la nature des choses mesmes & des affaires. [p. 276; V, 5]

CHAPITRE V. Des pieces.

Les pieces sont une autre source de contestation: non seulement on peut les combattre, mais mesme les accuser de faux. Comme il peut y avoir de l'ignorance ou de la mauvaise foy de la part de ceux qui y ont signé,144 il vaut mieux n y supposer que de l'ignorance, parce qu'il y a moins de gens enveloppez dans l'accusation; mais cela mesme dépend de la nature de la cause, & des pieces que l'on a en main. Il faut donc examiner si ce qu'elles contiennent n'est point contre toute vraysemblance, ou s'il ne se peut pas destruire par quelque autre preuve de mesme espece, comme il arrive souvent; si l'une des personnes que l'on dit avoir signé, ou celuy contre qui elles ont signé, n'estoit point mort ou absent; si les temps & les dattes se rapportent; si ce qui est articulé dans ces pieces n'est point démenti par les évenemens qui ont ou précédé ou suivi. Souvent mesme la seule inspection suffit pour y faire découvrir un caractere de supposition & de fausseté.

144.  Par le mot de pieces, tabulae, on entend les Contrats, les billets, les obligations, les testamens, &c. Ces pieces devoient estre faites en présence de plusieurs témoins qui les attestoient par leur signature. Un testament devoit estre signé de sept personnes.

CHAPITRE VI. Du serment.

Les personnes qui plaident peuvent offrir leur serment, ou ne pas recevoir céluy d'autruy qui leur est offert, ou exiger celuy de leur partie, ou refuser le leur propre. Offrir le sien sans exiger celuy de la partie adverse, est presque toûjours odieux. Quiconque cependant le voudra faire, doit au moins se couvrir du manteau de la Religion, ou de sa réputation, qui fasse présumer qu'il n'est pas capable de se parjurer. Mais il se rendra bien plus digne de foy, s'il ne [p. 277; V, 6] tesmoigne ni empressement ni répugnance à donner son serment, ou si la cause est telle que l'on ne puisse pas croire que pour un aussi leger interest il voulust attirer sur luy la colere des Dieux: ou enfin si pouvant gagner sa cause par beaucoup d'autres moyens, il adjoute encore celuy-là comme le témoignage éclatant d'une bonne conscience.

Celuy qui ne voudra pas recevoir un homme à serment, dira que bien des gens ne se font pas une affaire de se parjurer: Ne s'est-il pas trouvé des Philosophes qui nioient la Providence? Il adjoutera que d'offrir légérement & sans nécessité d'affirmer une chose en Justice, doit paroistre fort suspect; que c'est montrer combien on fait peu de cas d'une action si religieuse, & vouloir en mesme-temps se rendre Juge dans sa propre cause.

Il semble donc qu'il vaudroit mieux déférer le serment à la Partie adverse. En effet on ne peut gueres en user plus généreusement que de la faire arbitre du differend que l'on a avec elle. On fait aussi plaisir aux Juges, qui par là sont affranchis de la crainte de se tromper. C'est pour cela mesme que le refus en devient d'autant plus difficile à l'adversaire, à moins que ce ne soit une chose dont il est à croire qu'il n'a pas luy-mesme connoissance. Si cette excuse luy manque, il n'a qu'une ressource, qui est de dire que sa partie cherche à luy attirer la haine des Juges, & que ne pouvant gagner son procès, elle veut au moins avoir lieu de se plaindre. Que pour luy, s'il n'estoit aussi homme d'honneur qu'il l'est, il accepteroit sans peine le parti qu'on luy offre; mais qu'il aime beaucoup mieux prouver ce qu'il avance, que de donner occasion à qui que ce soit de le soupçonner de parjure.

Toutefois je me souviens que dans ma jeunesse, quand nous commencions à fréquenter le barreau, nos anciens nous recommandoient cette maxime, de ne jamais déférer le serment à la Partie adverse; de mesme qu'il ne falloit jamais luy abandonner le choix des Juges, ni en prendre du nombre de ses Avocats. Et véritablement, si un Advocat n'a pas bonne grace de rien dire qui puisse préjudicier à sa Partie, à plus forte raison doit-on croire qu'il neprononcera pas contre elle. [p. 278; V, 7]

CHAPITRE VII. Des Tesmoins.

Rien n'embarrasse tant un Advocat que les dépositions des Tesmoins. Les unes se font de vive voix, les autres par escrit, & celles-cy sont les plus aisées à combattre; car on peut croire qu'un homme a eu moins de peine à trahir la verité, lequel n'a esté retenu que par la présence d'un petit nombre de gens qui estoient là pour signer avec luy.145 On peut dire aussi qu'il a ses raisons pour ne pas comparoistre en Justice, & que c'est qu'il se deffie de lui-mesme. Que si sa personne est à couvert du blasme, au moins peut-on décrier ceux qui ont appuyé son tesmoignage par leur signature. Certainement une chose parle contre eux tous, en ce que personne ne donne jamais son tesmoignage par escrit, si ce n'est de son propre mouvement. Et quiconque le donne ne declare-t-il pas par là qu'il ne veut pas de bien à celuy qu'il a chargé par sa déposition?

Mais d'un autre costé l'accusateur ne se rendra pas à ces raisons, il soustiendra que l'ami qui parle pour son ami, & l'ennemi qui dépose contre son ennemi peuvent dire vray l'un & l'autre, s'ils sont de bonne foy. Et cecy deviendra un lieu commun que l'on pourra traiter pour & contre.

A l'égard des Tesmoins qui affirment de vive voix, l'embarras est plus grand. C'est pourquoy on dresse, s'il faut ainsi dire, deux batteries, soit pour les combattre, soit pour les soustenir. Je veux dire qu'on s'y prend de deux manieres, par un discours suivi, ou par un interrogatoire. Si c'est un discours suivi, tantost on parle en général, ou pour ou contre les tesmoins, ce qui devient encore un lieu commun, l'une des parties s'efforçant de montrer qu'il n'y a point de preuve plus solide que celle qui est fondée sur la certitude des hommes, & l'autre faisant voir au contraire combien cette prétenduë certitude est sujette à erreur. Tantost on s'attache à l'espece de tesmoins qui se présente, & un Avocat ne fait pas difficulté d'en attaquer plusieurs à la fois; car ne [p. 279; V, 7] sçait-on pas que de célebres Orateurs se sont mocquez du tesmoignage d'une nation entiere & de tout un genre de tesmoins; je parle de ceux qui déposent sur un simple ouy dire. En effet on peut alleguer qu'ils ne sont pas tesmoins par euxmesmes, & qu'ils ne font que rapporter ce qu'ils ont appris de gens qui n'avoient pas fait serment de dire la verité. Ainsi dans les causes de péculat, quiconque tesmoigne qu'il a compté de l'argent à l'accusé, on dira qu'il se rend partie & non pas tesmoin. Quelquefois aussi on réfute chaque tesmoin en particulier, & alors c'est une invective qui dans les plaidoyers se trouve meslée avec la deffense des Parties, ou qui fait un discours à part, comme celuy que Ciceron prononça contre Vatinius.

Traittons ce point plus exactement, puisque j'ay entrepris d'instruire l'Orateur à fond; car autrement il suffiroit de lire les deux Livres qu'en a escrits Domitius Afer, que j'ay connu dans ma prémiere jeunesse, & à qui je m'estois attaché comme le méritoit un homme de son âge & de sa réputation. Non seulement j'ay lû ce qu'il a escrit sur cette matiere, mais j'en ay appris de luy-mesme une bonne partie. Il a raison de dire qu'icy le premier devoir d'un Avocat est de connoistre ce qu'il y a de plus secret dans la cause dont il est chargé. Cela est sans doute d'une extréme consequence pour tout, & j'en feray un Chapitre exprès au douziéme Livre de mon ouvrage. C'est en effet cette connoissance qui donne matiere aux interrogations; qui nous met des armes à la main pour combattre ou pour deffendre un tesmoin, & qui nous apprend dans quelle disposition d'esprit il faut que nous mettions les Juges à son égard. Car l'Orateur doit par son discours luy attirer l'estime ou le mespris des Juges, parce que nous déférons au tesmoignage d'autruy selon que nous sommes disposez à croire ou à ne croire pas. Mais comme il y a deux sortes de tesmoins, les uns volontaires, dont les deux Parties se servent également, les autres forcez que l'on cite en Justice dans les causes publiques, & qui ne s'accordent qu'à l'accusateur, distinguons les uns d'avec les autres, & celuy qui produit un tesmoin, d'avec celuy qui le réfute.

Si vous produisez un tesmoin qui dépose volontairement, vous pouvez sçavoir ce qu'il dira, & par conséquent il vous [p. 280; V, 7] est aisé de l'interroger. Cependant cela mesme a besoin d'adresse & de prevoyance; car ce tesmoin peut estre imprudent, timide, incertain. L'Advocat de la Partie adverse fera tout ce qu'il pourra pour le troubler; il luy tendra des piéges, & s'il y tombe, son indiscretion & sa timidité vous nuiront plus que toute la prudence & la fermeté d'un autre ne vous eussent servi. Il faut donc bien l'éprouver auparavant, & luy faire mille questions comme feroit l'adversaire mesme. De la sorte il sera ferme & constant dans ses dépositions, ou s'il vient a chanceler, d'un mot vous le remettrez.

Mais de la part mesme de ceux qui paroissent plus assurez, il y a des piéges dont il faut se donner de garde; car souvent ce sont des tesmoins supposez, qui après avoir tout promis, disent tout le contraire, d'autant plus dangereux qu'ils ont toute l'autorité que donne un aveu sincere. Il faut donc bien examiner quel motis les porte à se déclarer contre la Partie adverse. Il ne suffit pas qu'ils ayent esté ses ennemis, il faut voir s'ils n'ont point cessé de l'estre, & s'ils ne cherchent point à se réconcilier à vos despens; s'ils se sont laissé corrompre, & si le repentir ne les a point fait changer. Voilà les réfléxions qu'il faut faire lors mesme qu'il s'agit de choses que les tesmoins sçavent estre vrayes; à plus forte raison quand ils s'engagent à parler contre la verité. Car en ce dernier cas ils sont encore plus sujets au repentir, plus perfides dans leurs promesses, ou s'ils tiennent parole, plus exposez à se trahir euxmesmes & à se déconcerter.

A l'égard des Tesmoins qui comparoissent en Justice, ils sont ou favorables à l'accusé ou contraires. Et l'accusateur peut sçavoir leurs dispositions, comme il peut les ignorer. Supposons qu'il les sçache, quoy qu'en l'un & en l'autre cas il faille également user de précaution. En effet si vous interrogez un tesmoin qui soit porté de mauvaise volonté contre l'accusé, il est à craindre qu'il ne tesmoigne trop ses sentimens, ce qu'il ne manquera pas de faire, si vous le mettez d'abord sur le point dont on veut estre éclairci. Il faut donc l'y conduire pas à pas, & prendre mesme un chemin détourné, afin que les choses qu'il a le plus envie de dire, semblent luy estre arrachées. Evitez aussi de luy faire question sur question, de crainte que l'empressement qu'il auroit de respondre à tout, [p. 281; V, 7] ne le rende suspect aux Juges. Mais contentez vous de sçavoir de luy, ce que l'on peut raisonnablement espérer d'un seul tesmoin.

Que si au contraire il est dans les interests de la Partie adverse, le plus grand bonheur qu'il vous puisse arriver, c'est de luy faire dire ce qu'il ne vouloit pas dire. Et pour cela il faudra prendre l'Interrogatoire de loin; car il vous donnera des responses qu'il croira indifférentes. Mais à force de le questionner, vous tirerez enfin quelque chose dont vous pourrez vous prévaloir contre luy. Comme dans un Plaidoyer nous rassemblons plusieurs argumens, qui détachez les uns des autres ont peu de force, & qui joints ensemble, conspirent à déterminer l'esprit; de mesme en interrogeant ce tesmoin sur quantité de circonstances du temps, du lieu, de la personne, sur ce qui a précedé, sur ce qui a suivi, &c. vous arracherez enfin quelque response qui le mettra dans la nécessité ou de déclarer ce que vous vouliez sçavoir, ou de se contredire luy-mesme. S'il est tellement sur ses gardes que ni l'un ni l'autre n'arrive, il sera manifeste qu'il ne veut rien avoüer. Alors ce qui vous reste à faire, c'est de le transporter hors de la Cause, pour voir si par des détours dont il ignore la fin, il ne se laissera point surprendre. Et vous le tiendrez le plus long-temps que vous pourrez, afin que par son affectation à justifier l'accusé, s'oste luy-mesme toute créance. Car il ne luy fera pas moins de tort par là, que s'il avoit dit de bonne foy ce qu'il en sçait.

Supposons maintenant que l'accusateur ne connoisse pas la disposition des tesmoins, suivant la remarque que nous avons faite en second lieu, il taschera de s'en assurer, & par diverses interrogations comme par degrez, il les menera insensiblement à son but. Mais parce qu'ils ont quelquefois cet artifice, de respondre d'abord conformément à ce que l'on souhaitte, pour dire ensuite avec plus d'autorité tout ce qu'il leur plaît; si l'Orateur s'en deffie, il sera de son habileté de profiter du moment, & de ne leur pas donner le temps de nuire.

Quant à l'Advocat qui deffend, l'Interrogation est pour luy d'un costé plus aisée, d'un autre costé aussi plus [p. 282; V, 7] difficile. Plus aisée, en ce qu'il sçait les dépositions des tesmoins, quand ce vient à luy à les interroger. Plus difficile, en ce qu'avant que de plaider la Cause, rarement peut-il sçavoir ce qu'ils déposeront. C'est pourquoy il doit soigneusement examiner quel est leur caractere, & quel sujet ils ont de vouloir du mal à sa Partie. Réflexions sur lesquelles il insistera dans son Plaidoyer, afin que les Juges connoissant ces tesmoins pour gens que la haine ou l'envie, la complaisance ou l'intérest gouvernent, ils les regardent comme suspects. Si l'adverse Partie n'a pas le nombre de tesmoins suffisant, il s'en prévaudra; si elle en a plus qu'il ne faut, cette foulle sera traitée de cabale. Produit-elle des gens obscurs? l'argent leur fait tout faire; des gens puissants, c'est que nostre Partie veut nous opprimer par son crédit. Cependant il fera mieux de s'en tenir aux raisons que ces tesmoins ont de perdre l'accusé; & ces raisons sont différentes, selon la nature des affaires & la condition des personnes. Car il ne faut pas croire que vostre adversaire soit fort en peine de respondre aux reproches vagues que vous luy faites sur le nombre ou sur la qualité de ses tesmoins. Il en produit peu, c'est qu'il se contente de ceux qui sçavent le fait. Il prend des gens obscurs, il les prend comme ils sont, en cela triomphe sa bonne foy; & s'ils sont en grand nombre, ou que ce soient des personnes de considération, il luy sera d'autant plus aisé de donner du poids à leur tesmoignage.

Mais, comme on fait quelquefois l'éloge des tesmoins, à mesure qu'on les appelle, ou qu'on lit leurs dépositions, de mesme on peut les noircir & les décrier. Ce qui estoit encore plus facile & plus ordinaire autrefois, lorsque la coustume estoit de ne les interroger qu'après que la Cause avoit esté plaidée de part & d'autre. Quant à ce que l'on peut dire contre chacun d'eux en particulier, c'est de leur propre personne qu'il le faut tirer, & non d'ailleurs.

Venons enfin à l'Interrogatoire, qui est l'autre maniere de s'y prendre. Pour y réussir, le principal est de bien connoistre les tesmoins: car l'un est craintif, il faut l'intimider; l'autre de peu d'esprit, il faut le faire donner dans le piege; celuy-cy vif & emporté, il faut l'irriter; celuy-là [p. 283; V, 7] présomptueux & vain, il faut le loüer. Mais si vous avez à faire à un homme sage, & qui se possede, passez incontinent à un autre, traitez-le d'opiniastre ou d'ennemi declaré de vostre Partie. Ne vous amusez point à l'interroger dans les formes, contentez-vous de le refuter en deux mots. Si vous avez occasion de le tourner en ridicule par quelque bon mot, ne la manquez pas; ou s'il vous donne prise du costé de ses mœurs, attaquez-le par là, & couvrez-le d'infamie. Il y a des tesmoins qui sont naturellement honnestes gens, & qui craignent de faire de la peine, il faut les traiter doucement; car souvent tel se cabre contre des manieres dures & hautaines, que la douceur & l'honnesteté desarme.

Tout Interrogatoire se renferme dans la Cause, ou il s'estend au delà. Si vous le renfermez dans la Cause, prennez-le d'un peu loin aussi-bien que l'accusateur, afin de mieux couvrir vostre marche; suivez les responses que l'on vous donne, voyez si elles s'accordent entr'elles; il en échappera peut-estre quelqu'une dont vous pourrez tirer avantage. C'est une de ces choses qui ne s'apprennent point aux Ecoles, & qui dépendent plus de l'esprit & de l'expérience d'un Orateur, que de tous les préceptes. Si pourtant on veut que j'en apporte un exemple qui serve de modele, je proposerai particulierement celuy des Dialogues de Platon, & des autres Philosophes qui ont imité la maniere de Socrate. Dans ces Dialogues les Interrogations sont si détournées & si subtiles, qu'un homme en satisfaisant à la pluspart, se voit néantmoins forcé de conclure tout le contraire de ce qu'il vouloit. Il peut arriver par bonne fortune qu'un tesmoin ne s'accorde pas avec luy-mesme, plus souvent encore, qu'il ne s'accorde pas avec les autres tesmoins. Mais si vous sçavez l'interroger adroitement, l'art vous aidera aussi, & vous conduira presque infailliblement à ce qui autrement ne seroit qu'un pur effet du hazard.

Hors de la Cause, il y a pareillement bien des questions à faire, qui vous peuvent beaucoup servir. On interroge un tesmoin sur ses vie & mœurs, sur la conduite de ceux qui déposent avec luy; on examine si ce ne sont point des gens diffamez, ou de trop basse condition; s'ils sont liez [p. 284; V, 7] d'amitié avec l'accusateur, ou s'ils ont des inimitiez avec l'accusé. Vous presserez ces tesmoins sur tous ces chefs, pour leur faire dire quelque chose dont vous puissiez profiter, ou pour les surprendre en mensonge, ou enfin pour leur donner lieu de faire éclater l'envie qu'ils ont de nuire à vostre Partie.

Mais soyez sur tout fort circonspect dans vostre maniere d'interroger. Car un tesmoin plaisante quelquefois agréablement un Advocat, & pour l'ordinaire ses plaisanteries sont bien reçuës. Servez-vous des termes les plus simples & les plus communs, afin que celuy que vous questionnez, qui souvent est un ignorant, vous entende sans peine, ou de crainte qu'il ne fasse semblant de ne vous pas entendre, ce qui vous tourneroit en ridicule.

Quant à ces mauvaises finesses, de suborner un tesmoin & de le faire passer du costé de la Partie adverse, à dessein qu'il luy fasse plus de tort, soit qu'en venant à se lever tout à coup, il dépose contr'elle, après avoir paru assis à ses costez, soit qu'il parle en sa faveur, & qu'ensuite il fasse paroistre une joye puerile & immoderée, qui détruise & son propre tesmoignage & celuy des autres; je n'en dois parler que pour recommander qu'on les evite.

Souvent les Informations & les tesmoins ne s'accordent pas, & de cette opposition naist un autre lien commun qui se naitre aussi pour & contre: car les tesmoins s'appuyent de leur serment, & les Informations se soustiennent par le consentement unanime de ceux qui les ont signées.

Mesme dispute arrive encore au sujet des tesmoins & des arguments. D'un costé l'Orateur vantera dans les tesmoins la certitude de leurs dépositions, la religion des serments, & fera voir que les arguments ne sont qu'un ouvrage de l'esprit humain. Mais de l'autre on luy répondra que ces tesmoins sont sujets à se laisser corrompre; que souvent la faveur, ou la crainte, ou l'avarice, ou l'amitié, ou la haine, ou l'ambition les fait parler, au lieu que les arguments se tirent de la nature des choses; qu'un Juge qui s'en fie aux tesmoins, croit sur la foy d'autruy; au lieu que celuy qui se détermine sur de bonnes preuves, n'en croit qu'à luymesme. Ces questions sont communes à un grand nombre [p. 285; V, 7] de Causes. De tout temps on les a agitées, & on les agitera tousjours.

Il n'est pas extraordinaire non plus que chacune des Parties ait ses tesmoins. Et alors il y a trois réfléxions à faire; l'une prise des tesmoins mesmes, lesquels d'entr'eux sont plus gens de bien; l'autre de leurs dépositions, lesquels ont dit des choses plus vraysemblables; & la troisiesme des Parties, laquelle des deux a plus de crédit & de faveur.

A tout ce que j'ay dit dans ce Chapitre on peut adjouter encore ce que nous appellons des tesmoignages du Ciel. J'entends les responses qui ont quelque chose de surnaturel, les Oracles, les Présages. Mais il faut sçavoir qu'il y a deux manieres de les traiter. L'une générale, sur laquelle il y a un combat éternel entre les Epicuriens & les Stoïciens; ceux-cy voulant que le Monde soit gouverné par une Providence, ceux-là non. L'autre particuliere, qui s'attache à chaque espece de tesmoignage du Ciel, ou de divination, selon qu'elle tombe en question. Car on n'establit ni on ne renverse point la foy des Oracles, comme on feroit celle des Augures, ou des Aruspices, ou des Interpretes de songes, ou des Astrologues, parce que ce sont autant d'espéces différentes.

Adjoutons enfin à tout cecy les paroles qui échappent dans le vin, dans la démence, ou durant le sommeil, & les indices qui sont fondez sur la révélation des enfants: sorte de tesmoignage qui fournit une nouvelle matiere de contestation aux deux Advocats; lorsque l'un montre que dans l'innocence de ces tesmoins il n'entre ni fraude ni artifice, & que l'autre oppose à cela qu'il n'entre aussi ni raison, ni discernement.

Au reste tout ce genre de preuves qui se tire de l'autorité des tesmoins est si important, que non seulement nous nous en servons avec avantage, mais que nous pouvons mesme l'exiger, quand il manque à la Partie adverse. Vous avez payé? qui a reçû vostre argent? en présence de qui l'avez vous compté? d où l'avez vous eû? f'ay, dites-vous, empoisonné un tel: qui m a donne du poison, où l'ay je pris? de qui me suis-je servi? qui sont mes complices? toutes circonstances que Cicéron ne manque pas de discuter, [p. 286; V, 8] lorsqu'il plaide pour Cluentius accusé d'empoisonnement. Que cela suffise pour les preuves qui subsistent indépendamment de l'art.

145.  Ceux qui donnoient leur tesmoignage par escrit, le donnoient en présence de plusieurs personnes qui signoient au bas de leur déposition.

CHAPITRE VIII. Des Preuves artificielles.

Cet autre genre de Preuves, qui est purement artificiel, & n'est composé que de ce qui sert à convaincre l'esprit & à persuader, est d'ordinaire ou tout-à-fait négligé, ou fort superficiellement traitté par ceux qui, fuyant les arguments comme des endroits épineux & aspres, font leurs délices des lieux communs, qui leur semblent bien plus agréables & plus riants. On peut comparer ces Orateurs à ces malheureux compagnons d'Ulysse, qui à ce que nous disent les Poëtes,146 charmés du chant des Sirenes, & de la douceur d'un certain fruit dont ils avoient gousté au pays des Lotophages,147 aimerent mieux périr, que de renoncer à ces funestes plaisirs. Aussi ce qui leur arrive, c'est qu'en courant après de vaines loüanges, ils se laissent ravir la victoire, qui est pourtant l'objet & le but de leurs travaux.

En effet ces lieux communs qui entrent dans un discours, sont faits pour servir de parure, ou mesme d'appuy aux arguments. Mais les arguments en sont, à proprement parler, les nerfs; & tout le reste, pour me servir d'une comparaison tirée du corps humain, ne doit faire qu'adjouter de la couleur & de l'embonpoint. Par exemple, si l'Orateur dit qu'une action s'est faite par colere, par crainte ou par avarice, il peut s'estendre un peu sur la nature & sur les effets de cette passion. Il en use de mesme, quand son sujet luy donne occasion de loüer ou de blasmer quelqu'un, de grossir un objet, ou de le diminuer, de faire une description, de plaindre, de consoler, d'exhorter; mais il faut que tous ces traits tombent sur des choses dont nous ayons prouvé la certitude & la vérité. Je ne disconviens pas qu'il ne faille s'estudier à plaire, & encore plus à toucher. Mais [p. 287; V, 8] on fera l'un & l'autre avec bien plus de succès, lorsque l'on aura instruit & convaincu les Juges; à quoy on ne peut parvenir que par la force du raisonnement, & des autres moyens qui servent à establir la créance.

Or avant que de donner toutes les espéces de preuves artificielles en détail, je crois devoir faire observer ce qu'elles ont de commun entr'elles. Car il n'y a point de question qui ne concerne ou une chose ou une personne; & les lieux qui fournissent aux arguments ne sçauroient estre que dans ce qui survient à l'une ou à l'autre. Les arguments se peuvent considérer ou en eux-mesmes, ou par rapport à quelque autre chose. Et il ne peut y avoir de preuve qui ne se prenne ou de ce qui précéde, ou de ce qui suit, ou des contraires; & toutes ces choses se tirent nécessairement ou du passé, ou du présent, ou de l'avenir.

On remarquera aussi qu'une chose ne se peut prouver que par une autre; & cette autre, il faut qu'elle soit ou plus grande, ou moindre, ou égale. A l'égard des arguments, ils naissent ou des questions prises en général, & sans rapport ni aux personnes ni aux choses, ou de la cause mesme, lorsqu'elle nous fournit quelque raison particuliere, & tirée de l'affaire dont il s'agit. On peut dire aussi que toutes les preuves sont ou certaines, ou vraysemblables, ou seulement de nature à n'avoir rien qui répugne. J'adjoute enfin qu'elles reviennent toutes à l'une des quatre sortes qui suivent. De ce qu'une chose est, on conclud qu'une autre n'est pas. Il est jour, donc il n'est pas nuit; ou de ce qu'une chose est, on conclud qu'une autre est aussi, Le Soleil est sur l'horizon, donc il fait jour; ou de ce qu'une chose n'est pas, on infére qu'une autre est, Il n'est pas nuit, donc il est jour; ou enfin de ce qu'une chose n'est pas, on infére qu'une autre n'est pas non plus, Il n'y a point d'animal raisonnable, donc il n'y point d'homme. Cecy dit en général, je passe à un plus grand détail. [p. 288; V, 9]

146. a) Homere en parle au neuviesme Livre de l'Odyssée.

147. b) Peuple ainsi nommé, parce qu'il se nourrissoit de Lotos, espéce de fruit fort agréable, qui suivant le tesmoignage de Polybe, rapporté par Athenée, avoit le goust de la Figue & des Dattes.

CHAPITRE IX. Des Signes.

Toute preuve artificielle est composée de signes ou d'arguments, ou d'exemples. Je sçais que bien des gens confondent les signes avec les arguments. Pour moy je les distingue pour deux raisons. La premiere est, que les signes ressemblent assez aux preuves qui ne dépendent point de l'art. Car un habit ensanglanté, des cris, des meurtrissures sont, à peu près, de la mesme nature que des piéces d'escriture, que les testaments, les bruits publics, & les tesmoins. Ils ne sont point de l'invention de l'Orateur; mais ils passent à luy avec la Cause qu'on luy met entre les mains. La seconde est, que les Signes, s'ils sont certains, ne sçauroient estre des arguments, puisque où est cette sorte de Signes, il n'y a plus de contestation, & que l'argument pourtant tombe tousjours sur quelque contestation. Et, s'ils sont douteux, ils ne peuvent pas plus avoir le nom d'arguments, ayant besoin d'arguments eux-mesmes.

Ils se divisent donc premierement en ces deux espéces; les uns estant, comme j'ay dit, nécessaires ou certains; les autres non nécessaires ou douteux. Quant aux premiers, comme ils ont une liaison nécessaire avec ce qu'ils signifient, il me semble qu'ils n'ont pas besoin de préceptes. Car par tout où il se trouve un signe infaillible, il ne peut y avoir de dispute, ce qui arrive lorsqu'il est absolument nécessaire qu'une chose soit, ou qu'elle ait esté, ou bien au contraire qu'elle ne soit pas, & qu'elle n'ait pas été. Supposé donc un tel signe, il ne sçauroit plus y avoir de dispute sur le fait. Et cela se doit examiner par tous les tems. Car, par exemple, il faut nécessairement qu'une femme qui a accouché, ait eû commerce avec un homme, ce qui est du tems passé; & qu'il y ait des flots sur la mer, quand il fait un grand vent, ce qui est du tems présent; & que celuy-là meurre, qui a le cœur blessé, ce qui est du tems futur. De mesme il est impossible que l'on fasse la moisson où [p. 289; V, 9] l'on n'a pas semé; & qu'une personne soit à Rome, dans le temps qu'elle est à Athenes; & qu'un homme ait esté dangereusement blessé d'un coup d'épée, qui n'en a ni marque ni cicatrice.

Il y a des choses qui sont des signes réciproques l'une de l'autre, comme, vivre & respirer; d'autres qui ne sont point signes reciproques, comme, estre en mouvement & marcher. Ainsi, parce qu'une femme a eû commerce avec un homme, il ne s'ensuit pas qu'elle ait accouché; ni qu'il fasse du vent sur la mer, parce qu'il y a des flots; ni qu'une personne ait le cœur blessé, parce qu'elle expire. Parcillement il peut arriver que l'on ait semé, où l'on n'a point recüeilli; qu'un homme ait esté à Rome & à Athenes; qu'il ait une cicatrice, sans qu'il ait reçu de coup d'épée.

Les signes de la seconde espece estant, comme j'ay dit, simplement probables, ou non necessaires, ils ne suffisent pas pour oster le doute; mais joints à d'autres preuves, ils ne laissent pas d'avoir beaucoup de force. Ces signes, que l'on nomme autrement des marques, des indices, consistent en une certaine chose qui sert à en designer une autre; par exemple, du sang répandu qui fait découvrir un meurtre. Cependant comme ce sang peut venir d'une victime que l'on aura égorgée en ce lieu, ou d'un saignement de nez, on ne conclura pas qu'un homme a fait un meurtre, parce qu'il a son habit ensanglanté. Mais cet indice tout foible qu'il est par luy-même, portera un puissant témoignage contre l'accusé, s'il peut estre appuyé de certaines circonstances. Par exemple, si l'on prouve qu'il étoit ennemi de celuy qui a esté tué, qu'il l'avoit menacé, qu'il s'est trouvé dans l'endroit où le meurtre a esté commis. Car ce sang répandu, joint à toutes ces circonstances, fait que ce qui de soy estoit douteux, paroist convainquant & certain.

Parmi ces signes il y en a dont les deux parties se peuvent également prévaloir, par exemple, l'enflure & des taches sur le corps. Car on peut les regarder comme des marques de poison, & aussi comme des marques de crudité & d'indigestion. Il en est de même d'un coup de poignard dans le sein. L'un dira que c'est une marque que cet homme a esté assassiné, & l'autre pourra dire que c'est une marque [p. 290; V, 9] qu'il s'est deffait luy-mesme. Ces preuves sont égales pour tous les deux, & ne déterminent qu'autant qu'elles se trouvent fortement appuyées d'ailleurs.

Hermagore met encore au nombre des signes non nécessaires l'exemple suivant, qu'Atalante n'avoit pas sa virginité, parce qu'elle se plaisoit à courir sans cesse dans les bois avec de jeunes gens. Mais s'il faut recevoir cela pour un signe, je crains que nous n'allions trop loin, & qu'il ne faille aussi donner ce nom à toutes les conséquences que l'on tire d'un fait. Et, à dire vray, l'Orateur les traite de la mesme façon. Car les Juges de l'Aréopage, quand ils condamnerent à mort un enfant qui faisoit son divertissement d'arracher les yeux à des cailles, que jugerent ils, si-non que c'estoit un signe d'un trés-meschant naturel, & dont il y avoit tout à craindre, si on laissoit croistre cet enfant? Et les largesses extraordinaires de Sp. Melius, & de M. Manlius ne furent - elles pas regardées comme un signe d'une ambition démésurée, qui les faisoit aspirer à la Royauté?

Mais encore une fois ce raisonnement nous meneroit trop loin, & multiplieroit les signes à l'infini. Car si c'est un signe d'adultere dans une femme, que de se baigner avec des hommes, c'en sera un aussi en elle, de manger souvent avec de jeunes gens. C'en sera un autre d'estre liée d'une estroite amitié avec quelqu'un. Et par la mesme raison on pourra dire qu'une propreté trop recherchée, une démarche molle, des habits traisnants comme ceux d'une femme, sont dans un homme des signes d'un efféminé. Mais il reste à examiner si tout cela désigne la dépravation des mœurs, de la mesme maniere que du sang répandu désigne un meurtre qui a esté commis; le signe estant pour le bien définir, une chose qui par la connexité qu'elle a avec une autre, la découvre & la met, pour ainsi dire, sous les yeux.

Il y a encore des choses ausquelles on donne le nom de signes, parce que de tout temps on a observé qu'elles en présageoient d'autres.148 Ainsi quand la Lune est rouge, [p. 291; V, 10] c'est, selon Virgile, un pronostic de vent; &, selon le même Poëte, le croassement de la corneille nous annonce la pluye. Je consens pour moy que ces pronostics soient appellez des signes, pourvu qu'ils tirent leur cause de quelque secrete disposition du Ciel. Car, s'il est vray que la Lune soit rouge toutes les fois qu'il doit faire du vent; cette rougeur sera un signe de vent. Et si, comme veut le même Poëte, l'air condensé ou raréfié est ce qui fait dans les oiseaux la diversité de leur gasoüillement & de leur chant, cette qualité de l'air deviendra un signe pour nous. Sur quoy il est à remarquer que les plus petites choses présagent quelquefois des évenements considérables, comme cette mesme corneille de Virgile. A l'égard des grandes, il n'est pas étonnant que l'on en tire des signes & des conséquences pour les petites.

148.  … vente semper rubet aurea Phœbe… / Tum cornix plena pluviam vocat improda voce.i. Georg.

CHAPITRE X. Des Arguments.

Venons présentement aux arguments. Sous ce nom je comprens tout ce qui s'appelle Enthymeme, Epichéreme, & Démonstration; différents noms dont la signification n'est pas fort différente.

L'Enthymeme, pour me servir du terme Grec, puisque nous n'en avons point qui l'exprime nettement en nostre Langue, peut signifier trois choses. Premierement, toute conception de l'esprit, auquel sens il ne se prend point icy. Secondement, toute proposition avec la raison que l'on en donne. Troisiesmement, enfin une certaine conclusion tirée ou de ce qui suit nécessairement ou des contraires. Car les Rhéteurs ne sont pas d'accord là-dessus; plusieurs ne reconnoissant pour véritable Enthymeme, que celuy qui est fondé sur une opposition, & à cause de cela Cornificius l'appelle par excellence, l'argument des contraires. On le nomme encore le syllogisme de la Rhétorique, ou le syllogisme imparfait, parce qu'il n'a ni autant de parties, ni des parties [p. 292; V, 10] aussi distinctes que le syllogisme des Philosophes, comme en effet on ne l'exige pas de l'Orateur.

L'Epichéreme est, selon Valgius, une raison que l'on apporte pour preuve. Et au sentiment de Celsus, c'est moins un effet de nostre invention, que la matiere mesme que nous saisissons dans le dessein de nous en servir à prouver une chose, bien que l'expression ne la developpe point encore, & que nous ne l'ayons que dans l'idée. Les autres au contraire veulent que ce soit non un argument médité, mais un argument en forme, & qui ait toute sa perfection. C'est pourquoy dans l'usage ordinaire il se prend pour une preuve renfermée en trois propositions, comme en trois parties qui la composent. Quelques-uns pourtant ont simplement nommé l'Epichéreme une raison. Ciceron l'appelle un raisonnement; & je crois que c'est mieux dit, bien que ce nom convienne au Syllogisme. Car il appelle luy-mesme la forme du Syllogisme une maniere de raisonner, & il s'explique par des exemples qui sentent plus la Philosophie que la Rhétorique. Cependant, comme il y a quelque ressemblance entre le Syllogisme & l'Epichéreme, il est excusable de n'avoir pas fort distingué l'un d'avec l'autre.

La Démonstration est une preuve évidente. De là les Démonstrations géometriques qui se font par le moyen des lettres. Cécilius croit que la Démonstration ne différe de l'Epichéreme que par la maniere de conclure. Quoy qu'il en soit, du moins s'accorde t-on à définir l'un & l'autre; une maniere de prouver les choses douteuses par le moyen de celles qui sont claires & certaines; ce qui est commun à tout argument. Car il n'est pas possible qu'une chose soit renduë certaine, par une autre qui ne l'est pas elle-mesme. Les Grecs comprennent tous ces différents arguments dans un terme général, qui ne peut gueres estre exprimé en nostre Langue, que par celuy de motifs de crédibilité.

Mais le mot d'argument a encore d'autres significations. Car on l'employe pour dire une fable ou une fiction accommodée au théatre. Et Pédianus expliquant le sujet des Oraisons de Ciceron, l'argument, dit-il, est tel. Ce qui fait [p. 293; V, 10] voir que toute matiere dont on fait choix pour escrire, peut estre ainsi appellée. Mais icy j'entends par argument ce que Celsus entend par preuve, par indice, par motif de persuasion. Car il confond tous ces noms qu'il faut pourtant distinguer, si je ne me trompe. En effet, la preuve & la persuasion ne viennent pas seulement du raisonnement, mais elle vient aussi des signes, qui ne dépendent point de l'art oratoire; & j'ay déja montré que ces signes ne devoient pas estre mis au nombre des arguments.

L'argument estant donc une maniere de prouver l'un par l'autre, & qui assure ce qui est douteux par ce qui ne l'est pas, il faut nécessairement que dans chaque cause il y ait un point fixe, qui n'ait pas besoin de preuve. Car s'il n'y avoit rien de certain, ni qui fust tenu pour certain, l'orateur seroit dans l'impossibilité de prouver quoy que ce soit. Or les choses qui passent pour certaines, les voicy. Premierement celles qui tombent sous les sens, comme, ce que nous voyons, ce que nous entendons. En second lieu, les choses dont la pluspart des hommes conviennent, par exemple, qu'il y a des Dieux; qu'il faut honorer ses peres. Troisiesmement, celles qui sont prescrites par les loix, ou que l'usage ou le sentiment autorise. C'est ainsi que dans le Droit, la Coustume a force de Loy en bien des rencontres. Enfin, s'il y a quelque point dont les deux Parties demeurent d'accord, ou qui ait déja esté prouvé, ou qui ne soit point contredit par la partie adverse, on le doit tenir aussi pour certain. Voicy donc, par exemple, comme on peut argumenter: Puisque les Dieux-mesmes prennent soin du gouvernement du monde, pourquoy ne seroit-il pas permis au Sage de se mesler des affaires de la République? Car de ce que le monde est gouverné par la Providence, on infére avec raison qu'il est juste de prendre soin de la République.

Mais pour bien manier les arguments, il faut de plus que l'orateur ait estudié la nature de chaque chose, & les effets qu'elle a coustume de produire. De-là naist la connoissance du vray-semblable, que je divise en trois especes, selon les trois degrez de certitude qu'il peut avoir. Le premier est fort sûr, & trouve créance dans tous les esprits; [p. 294; V, 10] par exemple, qu'un pere aime ses enfants. Le second est moins sûr, mais néantmoins fort croyable, par exemple, qu'un homme qui se porte bien aujourd'huy, sera demain en vie. Le troisiesme est le plus foible de tous, & se contente de n'avoir rien qui répugne, par exemple, qu'un vol fait dans une maison, s'est fait par quelqu'un de la maison.

C'est pour cela qu'Aristote, dans le second livre de sa Rhétorique, a esté si soigneux d'observer ce qui affecte d'ordinaire & les personnes & les choses: quelle convenance ou quelle opposition la nature a mise elle-mesme entre certaines & entre certaines personnes: qui sont ceux que l'avarice domine, ou la superstition: quel est le caractere d'un homme de bien, & quel est celuy d'un meschant homme: quelles sont les inclinations d'un homme de guerre, & quelles sont celles d'un homme qui vit à la campagne: enfin par quel moyen on recherche ou l'on évite ce que l'on regarde comme un bien ou comme un mal. Pour moy, je laisse ces refléxions parce qu'elles sont infinies, outre qu'il n'y a personne qui ne les puisse faire de soy-mesme. Si pourtant on les trouve à dire icy, on peut consulter l'ouvrage que j'ay cité.

Mais pour donner une idée générale du vray-semblable, qui certainement fait la plus grande partie des arguments, en voicy encore quelques exemples, qui sont comme la source des autres: s'il est croyable qu'un fils ait tue son pere, ou qu'un pere ait commis un inceste avec sa fille. Et au contraire, si ce n'est pas avec raison que l'on soupçonne une marastre d'empoisonnement, & un debauche à adultere. S'il est probable qu'un tel ait commis un crime énorme à la vûe de tout le monde, ou qu'il ait porté faux tesmoignage pour une récompense. La raison du plus ou du moins de probabilité qui se trouve en tous ces exemples, c'est que chaque personne dont il y est parlé, a son caractere & ses mœurs selon lesquels elle agit; je dis ordinairement, non pas tousjours. Car autrement ce seroient choses indubitables, & non plus des arguments.

Voyons maintenant quels sont les lieux d'où l'on tire les arguments, bien que ces exemples-mesmes paroissent tels à quelques-uns. Je n'entends point icy par Lieux, ce [p. 295; V, 10] que l'on entend d'ordinaire, c'est-à dire, ces lieux communs dont j'ay parlé, & qui roulent, par exemple, sur la débauche, sur l'adultere, &c. j'entends certains fonds qui sont comme des magasins d'où l'on tire les arguments. Car de mesme que toutes les terres ne sont pas propres à porter toute sorte de fruits; qu'en vain nous chercherions certaines especes d'oiseaux & d'animaux en certains pays, & qu'il ne se trouve pas toute sorte de poissons dans nos mers, aussi il n'y a pas d'apparence qu'une mesme matiere fournisse toute sorte d'arguments. C'est pourquoy il ne les faut pas chercher indifféremment par tout. Ce seroit s'exposer à de continuelles méprises; & quelque peine que l'orateur se donne, il n'y aura que le hazard qui luy puisse faire rencontrer ce qu'il cherchera en aveugle, sans ordre & sans regles. Au lieu que, s'il connoist la source d'où coule chaque argument, lors qu'il tombera sur quelqu'un de ces lieux, d'un coup d'œil il verra tout ce qu'il en peut tirer.

Or les questions ne pouvant concerner, comme j'ay dit, que les personnes ou les choses; & tout le reste, je veux dire, les motifs, le temps, le lieu, l'occasion, les moyens, la maniere, estant seulement des accidents qui surviennent aux choses, il s'ensuit que les arguments naissent principalement de la considération de la personne. Je ne détaillerai point icy à l'exemple de plusieurs auteurs qui ont traité la mesme matiere, tout ce qui se peut dire sur la personne.

Je me contenterai d'indiquer quelques endroits qui sont fertiles en arguments. Ces endroits sont la naissance, parce qu'ordinairement les enfants sont censez ressembler à leurs ancestres & à leurs peres, & qu'assez souvent par des causes secretes, leurs mœurs bonnes ou mauvaises se ressentent du sang dont ils sont sortis. La nation; car chaque nation a ses mœurs, & vous ne persuaderez point la mesme chose d'un Romain, d'un Grec & d'un barbare. La patrie; car les Républiques & les Villes ont aussi leurs loix, leurs coustumes, & leurs opinions. Le sexe; ainsi le vol & le brigandage sont plus croyables dans un homme, & l'empoisonnement plus croyable dans une femme. L'âge; qui ne sçait en effet qu'une chose convient à un âge, autre chose à un [p. 296; V, 10] autre. L'éducation; car il importe beaucoup comment & par qui on a esté élevé. La forme du corps & la constitution; car la beauté va rarement avec la sagesse, & la force est aisément soupçonnée de violence & d'emportement; comme les qualitez contraires forment des préjugez tout contraires. La fortune; parce que telle chose est probable dans un homme riche, ou qui a nombre de parents, d'amis, & de clients, laquelle ne l'est pas dans un homme pauvre & dénué de tout secours. La condition; car la différence est grande entre un homme connu & un homme obscur, entre un Magistrat & un particulier, entre un pere & un fils, un citoyen & un étranger, une personne libre & un esclave, entre un homme marié & un homme qui vit dans le célibat, entre un pere de famille & un pere qui a perdu tous ses enfants. Le naturel & les inclinations; car l'avarice, la colere, la bonté d'ame, la cruauté, la sévérité, & les habitudes semblables nous déterminent souvent à croire certaines choses, ou à ne les pas croire. Il en est de mesme de la maniere de vivre, selon qu'elle est somptueuse, ou sordide, ou reglée. La profession; car celuy qui vit à la campagne, & celuy qui fréquente le Barreau, & le Marchand, & l'homme de guerre, & le Médecin, & les gens de mer, toutes ces personnes pensent & agissent différemment.

Il faut examiner aussi dans chaque personne non seulement ce qu'elle est, mais ce qu'elle affecte de paroistre. Car l'un veut estre tenu pour riche, l'autre pour eloquent; celuy-cy pour acredite, celuy-là pour vertueux. On examine encore les actions & les discours qui ont précédé, parce qu'en fait de mœurs, on juge fort bien du présent par le passé. Enfin on peut adjouster à tout cela ces mouvements involontaires & soudains qui s'emparent de nous malgré nous, comme la colere & la peur. A l'égard des desseins, ils embrassent tous les temps, le passé, le présent & l'avenir; & quoy-qu'ils regardent véritablement la personne, je crois qu'il vaut mieux les ranger sous cette espece d'arguments, qui se tire des causes; de mesme que cette disposition d'esprit qui rend un homme ami ou ennemi de nostre Partie.

Quelques-uns considerent encore dans la personne le [p. 297; V, 10] nom qu'elle porte. Je conviens que c'est une différence qui survient nécessairement; mais rarement en tire-t-on des arguments: si ce n'est que ce nom ait esté imposé pour quelque raison particuliere, comme le nom de sage, de grand &c. ou qu'il ait donné occasion à quelque entreprise; comme on dit que Lentulus trempa dans la conjuration de Catilina, parce que les livres des Sybilles & les responses des Aruspices promettoient la domination à trois Cornelius; & qu'il crut estre le troisiesme que cette prédiction regardoit après Sylla & Cinna, ayant nom Cornelius aussi-bien qu'eux. Nous voyons de mesme dans Euripide qu'Etéocle tire avantage du nom de son frere Polynice, comme d'un nom qui marquoit le caractere de son esprit; ce qui me paroist froid, & peu digne d'un si grand Poëte. Il faut avoüer pourtant que les noms donnent lieu à quantité de bons mots, & nous en avons plus d'un exemple dans les Oraisons de Cicéron contre Verrés. Telles & autres semblables refléxions on pourra faire sur la personne. Car, encore une fois, je ne prétends pas tout dire ni sur ce point, ni sur les autres, & je me contente de montrer le chemin, afin qu'on le suive.

Je passe donc aux choses; & comme les actions ont un rapport plus immédiat à la personne, c'est par elles que je commence. Or toute action souffre naturellement ces questions: Pourquoy on l'a faite, où, quand, comment, & par quel moyen on l'a faite. D'où il s'ensuit que les arguments se tirent, en premier lieu, des causes d'une action, soit qu'elle soit faite ou à faire. Et parce que les choses qui se présentent à nous, sont bonnes ou mauvaises; que l'on recherche les premiéres, & que l'on évite les secondes, nous pouvons fort bien les comprendre toutes sous ces deux genres; & nous diviserons chaque genre en quatre espéces. Car la raison de faire une action ne sçauroit estre que l'une de ces quatre, ou pour acquérir un bien, ou pour l'augmenter, ou pour le conserver, ou pour en joüir; ou bien, l'une de ces quatre autres, ou pour éviter un mal, ou pour s'en délivrer, ou pour le diminuer, ou pour le changer en bien; comme en effet ces motifs entrent dans toutes nos délibérations. Mais ce sont les bonnes [p. 298; V, 10] actions qui naissent de ces causes. Les mauvaises au contraire viennent des fausses idées que nous nous faisons. Car l'origine de ces derniéres, est qu'une chose nous paroist bonne ou mauvaise, qui ne l'est pas en effet. De-là nos erreurs, & nos mouvemens déréglez, comme la haine, la colere, l'envie, la cupidité, l'ambition, l'audace, la crainte, &c.

A toutes ces causes il faut adjouster celles que nous appellons fortuites, comme, l'ignorance & l'yvresse, parce qu'elles donnent aussi quelquefois matiere aux arguments; & l'on s'en sert tantost pour excuser un crime, & tantost pour l'aggraver. Par exemple, si je disois qu'un homme, en dressant des embusches à son ennemi, a tué un autre homme. On n'examine donc pas seulement les causes d'une action pour prouver un crime, mais aussi pour justifier celuy qui en est accusé; comme, lorsqu'on soustient qu'un tel a eu raison de faire telle action, & qu'il l'a faite par un bon motif. C'est ce qui a esté plus amplement expliqué dans le troisiesme livre. Souvent mesme l'action se définit par rapport au motif qui nous l'a fait entreprendre. Ainsi le motif a grande part à la décision des causes, dont l'estat roule sur la définition, comme, quand on agite, s'il faut traitter de sacrilege un homme qui pour repousser les ennemis, a pris des armes que l'on gardoit dans un Temple.

Les arguments se tirent aussi de la considération du lieu. Car une action est plus ou moins probable, suivant la situation des lieux où l'on prétend qu'elle s'est faite. On examinera donc si c'est un terrain plat, ou montagneux; un endroit maritime, ou avancé dans les terres; cultivé, ou inculte; fréquenté, ou désert; proche, ou éloigné; favorable à un dessein, ou contraire. Nous voyons que Cicéron insiste avec beaucoup de force sur ces réfléxions dans son Oraison pour Milon; & la circonstance du lieu est si importante, que non-seulement elle détermine dans les causes dont l'estat est de conjecture, mais qu'elle peut mesme en changer l'espece, & former une question de Droit; comme, lorsqu'on examine si c'est un lieu public, ou particulier, profane, ou sacré; un bien qui nous appartienne, ou qui soit a autruy. Il en est comme de la qualité de [p. 299; V, 10] Magistrat, de pere, d'étranger, à l'égard de la personne. Car de là naissent ces questions, Vous avez dérobé l'argent d'un particulier, mais vous l'avez dérobé dans un Temple; ce n'est point un larcin, c'est un sacrilége. Vous avez tué un adultere, & la loy vous le permet. Mais vous l'avez tué dans un mauvais lieu, vous estes coupable de meurtre. Lesquelles sont toutes semblables à celles cy, vous m'avez outragé, moy Magistrat, c'est un crime de leze-Majesté. Ou bien au contraire, j'ay fait cela, & je l'ay pû faire, parce que je suis pere, parce que je suis Magistrat, &c.

Il faut donc remarquer que les mesmes arguments, dont on se sert pour establir la nature d'un fait, sont la matiere des questions dans les affaires de Droit. Le lieu est encore d'un grand poids dans les causes dont l'estat se prend de la qualité du fait. Car les mesmes choses ne sont ni permises, ni bien-séantes également par tout. Il importe mesme beaucoup d'examiner quelle est la ville ou la République où se doit décider la question, parce que chaque pays a ses loix, ses coustumes, & ses mœurs. Quelquefois aussi la circonstance du lieu suffit pour rendre une personne ou plus recommendable, ou plus odieuse. Ainsi dans Ovide, Ajax s'écrie:

grands Dieux, quelle injustice!

C'est devant nos vaisseaux qu'on me compare Vlysse!

Ainsi on rendoit le crime de Milon plus atroce, en luy imputant d'avoir fait assassiner Clodius sur la sépulture mesme de ses peres. Enfin, le lieu est d'une extrême conséquence dans les délibérations, aussi-bien que le temps, dont l'ordre veut que je parle présentement.

Le temps, comme j'ay desja dit ailleurs, se considére en deux maniéres. L'une générale, qui comprend le passé, le présent, & l'avenir; & qui s'exprime par ces façons de parler, à present, autrefois, sous Alexandre le Grand, durant le siege de Troye, &c. l'autre particuliere qui se marque par certaines différences prises de la nature, ou du hazard, comme, lorsque nous disons, en esté, en hyver, de jour, de nuit, ou bien, pendant la peste, durant la guerre, dans un festin, &c. Quelques-uns de nos Rhéteurs ont crû que c'estoit assez distinguer ces deux manieres, que d'appeller [p. 300; V, 10] la premiére en général le temps, & la seconde, les temps. Quoy qu'il en soit, il est certain que l'une & l'autre meritent une attention particuliére, soit dans le genre démonstratif, soit dans les délibérations, mais encore plus dans le genre judiciaire. Car outre que la circonstance du temps donne matiere à plusieurs questions de Droit, qu'elle sert à distinguer la qualité du fait, & qu'elle entre naturellement dans la discussion des causes, dont l'estat est conjectural; on en tire quelquefois des preuves qui sont incontestables; comme, par exemple, si on produisoit une piece dont la datte fust postérieure à la mort d'une des personnes que l'on dit y avoir signé, ou, si l'on vous accusoit d'un crime, & que dans le temps qu'on suppose que vous l'avez commis, vous fiffiez voir que vous n'estiez qu'un enfant, ou mesme que vous n'estiez pas encore né.

Ce lieu est d'une si grande estenduë, qu'il est aisé d'y rapporter la pluspart des arguments, puisqu'ils naissent presque tous ou de ce qui précede, ou de ce qui accompagne, ou de ce qui suit. De ce qui précede, par exemple; Vous l'aviez menacé, vous estes sorti pendant la nuit, & vous avez pris les devants pour l'aller attendre sur le chemin. De ce qui accompagne, on a entendu du bruit, des clameurs, & des cris. De ce qui suit, vous vous estes tenu caché, vous avez pris la fuite, son corps est devenu tout livide & enflé. Les causes mesmes pourquoy une action s'est faite, se rapportent assez naturellement au passé. Il y a d'autres divisions ausquelles je ne m'arreste pas, parce qu'elles sont plus subtiles que nécessaires. Je ferai seulement observer que le deffendeur de son costé approfondit aussi la circonstance du temps, pour destruire ce qui luy est objecté. En effet, ce lieu renferme toute la suite des dits & des faits qui entrent dans un procès.

Mais ces dits & ces faits s'éxaminent par rapport au passé ou à l'avenir: car il y a des choses que l'on fait parce que l'on en doit faire d'autres ensuite, & il y en a qui se font parce qu'il s'en est desja fait d'autres auparavant. Par exemple, le mary d'une belle femme est accusé de la prostituer, & entre autres preuves on en donne celle-cy, qu'il a espousé cette femme, quoy qu'elle eust esté convaincuë [p. 301; V, 10] d'adultere. Un jeune débauché dit à son pere qui luy remontre son devoir, de vostre vie vous ne me ferez de ces reprimandes. Le pere est trouvé mort, on accuse le fils de parricide. Dans le premier de ces deux exemples, cet homme ne prostituë pas sa femme parce qu'il l'a espousée; mais il l'a espousée parce qu'il la vouloit prostituer. Et dans le second, ce fils ne tuë pas son pere pour luy avoir parlé ainsi; mais il luy a parlé ainsi, parce qu'il avoit un dessein formé de le tuer.

Quant aux évenements qui sont l'effet du hazard, desquels on tire aussi des arguments, sans doute ils se rapportent encore à ce qui a suivi; & d'ordinaire on les releve par quelque qualité particuliere à la personne de qui l'on parle. Scipion estoit meilleur Capitaine qu'Annibal. Il a vaincu Annibal. C'est un habile Pilote, il n'a jamais fait naufrage. C'est un bon Laboureur, il a fait une riche moisson; ou de cette autre maniere; il a tousjours esté homme de despense, il s'est ruiné. Il a mené une vie honteuse, il est mesprisé de tout le monde.

Après les circonstances du temps on examine les facilitez & le pouvoir, & principalement dans les causes dont l'estat est de pure conjecture. Car il est à croire que le plus grand nombre l'a emporté sur le plus petit, la force sur la foiblesse, la vigilance & la précaution sur la négligence & l'inaction: comme il est probable au contraire que le plus foible a esté vaincu par le plus fort, &c. Ce lieu est d'une grande importance dans les matiéres délibératives. Au Barreau il roule ordinairement sur deux points, si on l'a voulu, si on l'a pû. Car l'espérance de réüssir engage fouvent la volonté. De-là ce point de conjecture que Cicéron traitte si-bien dans l'Oraison pour Milon; d'un costé Clodius à cheval, bien accompagné, prest à tout entreprendre, & sans rien qui l'embarasse; de l'autre Milon en chaise, avec des femmes, enveloppé dans son manteau. Qui des deux, Messieurs, penserons-nous qui ait eu dessein d'attaquer l'autre? Aux facultez il faut joindre les moyens ou les instruments que l'on a mis en usage pour exécuter une action, d'où naissent quelquefois les signes, comme seroit la pointe d'une espée que l'on auroit trouvée dans le corps d'un homme ou mort ou blessé. [p. 302; V, 10] Enfin, il v a la maniére qui donne lieu d'examiner comment une action s'est passée; autre source d'arguments qui est d'un fort grand secours, soit pour juger de la qualité du fait, & dans les questions de Droit, par exemple, si je soustenois qu'on n'a pas dû faire mourir un adultere par le poison, mais par le fer; soit dans les faits qui se décident par voye de conjecture, comme si je disois que telle chose s'est faite à bonne intention, & que c'est pour cela qu'on l'a faite à la vuë de tout le monde; ou au contraire, qu'elle s'est faite à mauvais dessein; c'est pourquoy on a pris le temps de la nuit, on s'est caché.

De plus, dans toutes les choses que l'on considere en elles-mesmes, & indépendamment du rapport qu'elles peuvent avoir aux personnes & à cet assemblage de circonstances qui fait la matiére des procés. Il y a trois questions à examiner; si une chose est, ce qu'elle est, qu'elle elle est. L'ordre voudroit que j'assignasse à chacune ses lieux propres: mais comme elles en ont plusieurs de communs entr'elles, il n'est pas aisé d'y procéder par une division bien juste; & je crois qu'il vaut mieux les ranger elles-mesmes sous ces lieux, selon qu'elles pourront s'y rapporter.

Premiérement donc, on tire des arguments de la définition; & cela se fait en deux maniéres. Car on peut demander simplement ce que c'est, par exemple, que la vertu; & l'on peut aussi faire cette question, si telle chose est une vertu. Auquel cas on commence par définir, & ensuite on applique la définition à son sujet. Cette définition est tantost générale, comme celle-cy, la Rhétorique est l'art de bien parler; tantost plus particuliere, plus détaillée, comme si je disois, la Rhétorique est l'art de bien inventer, bien arranger & bien exprimer tout ce qui peut tomber dans le Discours, non seulement avec une mémoire sûre, mais avec toutes les graces & toute la dignité de l'action. Tantost c'est la nature de la chose que l'on définit comme dans ces exemples, & tantost c'est seulement le nom dont on donne l'étymologie ou l'explication, paresseux, qui est addonné à la paresse. A la définition se rapportent naturellement le genre, l'espéce, les propriétez, & les différences, tous lieux où l'on puise une infinité d'arguments. [p. 303; V, 10] Le genre ne sert de rien pour prouver l'espéce, mais il sert beaucoup pour l'exclure. Ainsi de ce que c'est un arbre, il ne s'ensuit pas que ce soit un plâne; mais ce qui n'est point un arbre, ne peut jamais estre un plâne; comme ce qui n'est point vertu, ne sçauroit jamais estre justice. Pour faire donc une bonne définition, il faut descendre du genre jusqu'à la derniére espéce. Par exemple, l'homme est un animal. Ce n'est pas assez. Car animal est le genre. Un animal mortel, ce n'est pas encore assez; car mortel est bien une espéce, mais cela n'empesche pas que la définition ne soit commune aux autres animaux. L'homme est un animal mortel raisonnable. La définition est juste, & l'on n'a plus rien à desirer. Au contraire, l'espéce prouve nécessairement le genre, & l'on n'en tire pas grand avantage pour l'exclurre. Car ce qui est justice est nécessairement vertu; & ce qui n'est pas justice peut néantmoins estre vertu, comme, force & tempérance. C'est pourquoy vous ne retrancherez jamais le genre de l'espéce, à moins que vous ne retranchiez de ce même genre toutes les espéces qui en dépendent, par exemple, de cette façon. Ce qui n'est ni mortel, ni immortel, n'est point animal.

Au genre & à l'espéce on adjouste les propriétez & les différences. Par les premiéres on confirme la définition, & par les secondes on la détruit. On appelle propriété un accident qui convient au seul sujet que l'on définit, comme à l'homme de rire & de parler; ou qui luy convient, mais non pas seulement à luy, comme au feu, d'échauffer. Et une mesme chose peut avoir plusieurs propriétez; ainsi le feu a celle d'échauffer, & d'éclairer. D'où il s'ensuit que les Propriétez qui ne s'accorderont pas avec la définition, la rendront vicieuse; & que telles pourront s'accorder avec elle, qui ne la rendront pas meilleure. Ce lieu donne occasion à plusieurs questions, quand on examine quel est le propre de chaque chose. Par exemple, si on disoit que le propre d'un destructeur de Tyrans, est detuer les Tyrans; & que nous le niassions. En effet, un bourreau qui les exécuteroit, ou un homme qui les tueroit par mégarde, ou malgré luy, ne mériteroit pas ce nom.

Ce qui ne sera point propre, sera différent. Ainsi autre [p. 304; V, 10] chose est de servir, autre chose d'estre serf. D'où naist cette question, si un homme qui est insolvable, & que la loy condamne à servir ses créanciers, est esclave. On dira que non, parce qu'un esclave, quand il obtient la liberté, devient affranchi, & qu'il n'en est pas de mesme de celuy que la loy livre à ses créanciers. On appelle encore différences, certaines qualitez, qui, après que le genre a esté divisé en espéces, distinguent l'espéce mesme. Animal, c'est le genre. mortel, c'est l'espece. terrestre, ou à deux pieds, c'est la différence. Car ce n'est pas encore une propriété; mais cependant l'espéce différe desja d'un animal aquatique, ou à quatre pieds. Cette observation pourtant regarde moins les arguments, que la maniére de définir éxactement les choses.

Cicéron ne lie149 pas tellement à la définition le genre & l'espéce; ou la forme, comme il l'appelle, qu'il ne les subordonne encore à la relation. Par exemple, dit-il, si un homme à qui un ami légue en mourant ce qui se trouvera d'argent chez luy, demandoit aussi la vaisselle d'argent, ce se seroit une raison tirée du genre. Mais si un mari faisoit un legs à celle150 de ses femmes qui a la qualité de mere de famille; & que l'on refusast la délivrance de ce legs à celle qui n'a pas cette qualité, ce seroit une raison tirée de l'espéce, parce qu'il y a deux sortes de mariages parmi nous.

Le mesme auteur observe que la division est d'un grand secours pour bien définir; & il met de la différence entre la division & la partition. Celle-cy, selon luy, divise le tout en ses parties, & celle-là divise le genre en ses espéces. Or le nombre des parties d'un tout sont incertaines, par exemple, de combien de particuliers une République est composée; au lieu que le nombre des espéces est fixe, par exemple, combien il y a de sortes de Républiques. Car nous sçavons qu'il y en a trois, l'une dont l'autorité réside dans un seul chef, l'autre qui est gouvernée par un certain nombre de chefs, & la troisiesme, dont le gouvernement est entre les mains du peuple. Cicéron qui addresse son ouvrage à un habile Jurisconsulte, a mieux aimé se servir d'exemples tirez du Droit, & moy j'en ay substitué [p. 305; V, 10] d'autres qui m'ont paru plus clairs, & plus à la portée de tout le monde.

Je reviens aux Propriétez, & j'ajoute qu'elles sont d'une grande considération dans les causes dont l'estat est de conjecture. Ainsi, il est croyable qu'un tel qui est honneste homme, s'est bien conduit en telle occasion, & qu'un autre qui est prompt & colére, s'est laissé emporter. Au contraire, & cependant par la mesme raison, il est à croire que certaines personnes ne sont nullement capables de certaines choses.

La Division sert également à prouver, & à réfuter. Si vous prouvez, il suffira de vous attacher à l'une de ses parties. Vous voulez montrer qu'un homme est Citoyen Romain. Vous dites, On est Citoyen Romain ou de naissance ou par grace. Montrez que cet homme l'est en l'une ou en l'autre maniére, il n'en faut pas davantage. Mais si vous refutez, il faut destruire les deux Propositions, il ne l'est ni de naissance, ni par grace. Et comme la Division peut avoir beaucoup plus de membres; de la réfutation de chacun d'eux naist un argument que l'on employe tantost à montrer que le tout est faux, tantost à faire voir qu'il n'y a qu'une seule proposition de vraye, qui est justement celle que l'on veut prouver. Le tout devient faux de cette maniére: Vous avez presté de l'argent, dites-vous. Cet argent, ou vous l'aviez à vous, ou vous l'avez reçu de quelqu'un, ou vous l'avez trouvé, ou vous l'avez dérobé. Vous ne l'aviez point, vous ne l'avez ni reçu, ni trouvé, ni dérobé. Vous n'en avez donc point presté. Une seule Proposition reste vraye, de cette sorte: Cet esclave que vous revendiqué est né chez nous, ou vous l'avez acheté, ou bien on vous l'a donné, ou il vous a esté légué par testament, on vous l'avez pris sur les ennemis, ou il est à un autre. Il n'est point ne chez vous, on ne vous l'a point donné, &c. donc cet esclave est à un autre.

Mais dans ces Divisions le genre est à craindre, & doit estre bien considéré. Car s'il vous échappe une seule espéce, non seulement vostre argument tombe, mais vous vous exposez à la risée des auditeurs. Le plus sûr est de faire comme fait Cicéron dans l'oraison pour Cécinna, lors [p. 306; V, 10] qu'interrogeant son adversaire, s'il n'est pas question icy de violence, dit il, de quoy est-il donc question? Car par là, sans entrer dans un détail dangereux, il esloigne toutes les autres espéces; ou bien de proposer deux choses qui soient contraires, & dont il suffit que l'une des deux soit vraye. Par exemple, Il n'y a personne si injuste envers Cluentius, qui ne convienne avec moy, Messieurs, que si les fuges ont esté corrompus, c'est par Avitus, ou par Opptanicus. Si je fais voir que ce n'est point par Avitus, il s'ensuit que c'est par Opptanicus; & si je convaines celuy-cy, je justifie insensiblement celuy-là.

C'est un argument qui est encore, à peu près, de mesme sorte, lorsque de deux propositions on oblige l'adverse partie d'en admettre une, quoique toutes deux soient également contre elle. Cicéron en use ainsi dans la deffense d'Oppius. On luy a arraché l'épée des mains. Est ce après qu'il en eûst frappe Cotta, ou lors qu'il s'en vouloit servir a se tuer luy mesme? At dans l'oraison pour Varénus; voulez-vous, Messieurs. que Varénus ait tenu ce chemin par hazard, ou à l'instigation de &c. on vous permet de croire lequel des deux il vous plaira. Ensuite il tourne l'un & l'autre contre l'accusateur. Quelquefois on propose deux choses de telle maniere, que laquelle des deux que l'on choisisse, c'est tousjours la mesme conséquence. Par exemple, pourquoy vous servir de figure, si l'on vous entend? pourquoy vous en servir, si l'on ne vous entend pas? Et celuy qui peut supporter la douleur, mentira à la question, & celuy qui ne la peut supporter.

Comme nous avons distingué trois temps, aussi faut-il remarquer que l'ordre des faits est enchaisné dans ces trois temps. Car il n'y a point d'affaire qui n'ait un commencement, un progrès, & une fin. On se querelle, on se bat, on se tuë. C'est donc encore icy un lieu qui fournit aux arguments, & que nous pourrons appeller lieu des choses qui se confirment reciproquement les unes les autres. En effet le commencement nous fait souvent juger de la fin; & c'est ce que veulent dire ces paroles:151Comment pourrois je espérer d'obtenir les honneurs & les Charges de la République, lorsque j'en fais la demande sous des auspices si [p. 307; V, 10] malheureux? Et la fin, à son tour, peut nous donner une idée du commencement. Ainsi l'action que fit Sylla de se démettre de la Dictature, est une preuve que ce n'estoit pas l'envie de régner, qui luy avoit mis les armes à la main. De mesme du progrès d'une affaire on tire des conséquences pour son origine & pour sa fin, non seulement en fait de conjecture, mais en matiére de droit naturel; comme, lorsqu'on demande si l'issuë d'une action doit estre rapportée à ce qui en a esté le principe, c'est-à-dire, par exemple, s'il faut imputer le meurtre à celuy par qui la querelle a commencé.

Voicy encore d'autres lieux d'où l'on peut tirer des arguments. Les semblables: Si la continence est une vertu, l'abstinence en est une aussi Si un tuteur doit donner caution, de mesme celuy qui agit comme Procureur. C'est ce que Cicéron appelle Induction, à l'exemple des Rhéteurs Grecs. Les Dissemblables: La joye est un bien, non pas la volupté. Parce qu'il est permis de payer entre les mains d'une femme, il ne s'ensuit pas qu'il soit permis de payer entre les mains d'un pupille? Les contraires: La frugalite est bonne, car le luxe est mauvais. Si la guerre est la cause de nos maux, la paix en sera le remede. Si celuy-là est digne de parden, qui a fait tort sans y penser, celuy-là ne merite pas récompense, qui a rendu service sans le vouloir. Les choses qui impliquent contradiction. Par exemple, quiconque est sage, n'est pas foit. Les conséquents ou les adjoints, Si la justice est un bien, il faut juger équitablement. Si la perfidie est un mal, il ne faut pas tromper, ou bien en retournant la proposition, car elle se retourne. Les exemples suivants ne sont pas fort différents, & je ne fais pas difficulté de les mettre au mesme rang. Vous ne scauriez avoir perdu ce que vous n'aviez point. On n'offense point volontairement une personne que l'on aime. Il faut cherir bien particulierement un homme quand on le choisit pour en faire son héritier. Cependant ces arguments estant indubitables, ils approchent fort des signes que nous avons appellez nécessaires.

Mais quoique je paroisse confondre les premiers exemples avec les derniers, je me servirois volontiers de deux mots152 Grecs, pour marquer la différence délicate qui est [p. 308; V, 10] entre les uns & les autres. Car la bonté suit la sagesse différemment des autres adjoints que j'ay rapportez, qui comprennent seulement ce qui a esté ou ce qui doit estre. Après tout, qu'on les appelle comme on voudra; je ne suis pas en peine du nom, pourvu que le fond des choses nous soit connu, & que nous sçachions que les uns résultent du temps, & les autres de l'essence mesme.

Cela supposé, je ne doute pas qu'il ne faille assigner au mesme lieu certains arguments, ou ce qui doit suivre est inferé de ce qui a précédé. Quelques Rhéteurs, pour plus d'exactitude, en distinguent de deux sortes. Les uns se tirent d'une action, comme dans l'oraison pour Oppius: Des gens qu'il n'a pû faire aller en Province malgré eux comment auroit-il pû les retenir malgré eux? Les autres de la circonstance du temps; Si les edits du Preteur n'ont force de loy que jusqu'aux Calendes de Janvier, pourquoy n'auront-ils pas sorce de loy a commencer aux mesmes Calendes de sanvier? At ces deux exemples sont de telle nature, qu'en renversant les propositions, on en tire une conséquence toute contraire. Car si l'on n'a pû retenir ces gens malgré eux, il s'ensuivra que l'on n'a pu aussi les faire marcher malgré eux.

Pareilement, ces arguments dont les parties par le rapport qu'elles ont entr'elles, sont la preuve l'une de l'autre, quoique quelques uns en fassent un genre à part, je tiens pour moy qu'il faut les mettre au nombre de ce que nous appellons conséquents ou adjoints. Par exemple. Si les Rhodiens peuvent honnestement affermer leur doüanne, Hermacréon en peut honnestement estre le fermier. Un Art qui peut s'apprendre avec honneur, peut bien estre enseigné sans honte. A quoy je rapporte cette pensée de Domitius Afer, laquelle, pour estre tournée d'une autre façon, ne laisse pas d'estre de mesme espéce; Je l'ay accusé, Messieurs, & vous l'avez condamné. Tels sont encore les arguments dont on peut tirer plusieurs conséquences opposées &: corrélatives; ainsi qui prouve que le monde a eu un commencement, prouve en mesme temps qu'il aura une fin, parce que tout ce qui a commencé doit finir.

Tels enfin ou semblables sont les arguments qui [p. 309; V, 10] prouvent les effets par leur cause, ou la cause par ses effets; bien que les Rhéteurs leur donnent un lieu particulier, qu'ils appellent Lieu des causes, Mais dans cette maniere d'argumenter, la conséquence est tantost nécessaire, tantost seulement probable. Nécessaire, par exemple: Un corps à la lumiere fait une ombre, & par tout où il y a une ombre, il y a nécessairement un corps. Probable & non nécessaire, soit que cela vienne de la cause, ou de l'effet ou de tous les deux ensemble. Par exemple: Le Soleil colore les objets, mais tout ce qui est coloré ne l'est pas par le Soleil Le chemin rend poudreux, mais tout chemin ne fait pas de la poudre; & l'on peut estre poudreux, sans que cela soit cause par le chemin.

Il en est à peu prés de mesme des choses qui ont une véritable cause efficiente. Voicy donc comme on peut raisonner: Si la sagesse fait l'homme de bien, le sage est certainement homme de bien. Par conséquent il est de l'homme de bien de se comporter sagement; & d'un meschant homme de se comporter mal. Et ceux qui se comportent sagement, sont avec justice reputez gens de bien, comme ceux qui se comportent mal, sont reputez meschants. Au contraire, l'exercice rend d'ordinaire le corps robuste; mais il ne s'ensuit pas que quiconque est robuste, fasse beaucoup d'exercice, ni que celuy-là soit robuste, qui fait beaucoup d'exercice. La valeur fait qu'on ne craint point la mort; mais ce n'est pas à dire que tous ceux qui ne craignent point la mort, ayent de la valeur.

Cette sorte d'arguments convient sur tout au genre délibératif. La vertu attire l'estime, il faut donc la pratiquer, La volupté traisne ordinairement après elle la honte & l'infamie, il faut donc la fuir. Sur quoy les Maistres nous donnent un avis fort sage, de ne pas reprendre les causes de trop loin, ni dès la premiére origine. Par exemple, dans Enripide, la nourrice de Médée dit: Plust aux Dieux que jamais dans les Forests du Pélion &c. comme si les arbres qu'on avoit couppez dans cette forest pour la construction de quelques vaisseaux, estoit ce qui faisoit le crime & le malheur de Médée. Et Philoctete dit à Pâris: Si vous aviez sçû commander a vos passions, je ne serois pas [p. 310; V, 10] dans l'estat où je suis. En remontant à un principe si éloigné, on aménera les choses d'où l'on voudra, & où l'on voudra.

Je croirois qu'il seroit ridicule d'ajouter à tous ces lieux, celuy qu'ils appellent des mots conjuguez,153, si ce n'estoit que Cicéron s'en sert. Par exemple, quand on dit que ceux-là agissent avec justice qui font une chose juste; que les communes doivent estre en communauté, &c. ce qui est si clair, si évident, que je doute qu'il puisse avoir le nom d'argument.

Il y a aussi le lieu des comparatifs ou de comparaison, par le moyen duquel, en comparant le petit au grand, ou le grand au petit, ou le pareil avec son pareil, on confirme l'un par l'autre. Ainsi, en fait de conjecture, on tire cette conséquence du grand au petit: Un homme qui est capable de faire un sacrilége, fera bien un larcin. Du petit au grand: Qui ment hardiment & sans peine, pourra bien se parjurer. De pareil à pareil: Quiconque a reçu de l'argent pour juger une affaire contre la justice, en recevra bien aussi pour servir de faux tesmoin. De mesme dans les questions de Droit: S'il est permis d'oster la vie à un adultere, à plus forte raison de le chastier. Si l'on peut tuer un voleur qui entre dans nos maisons pour nous voler, que ne peut on pas faire à celuy qui vient pour nous égorger? Un supplice que la loy ordonne contre celuy qui a tué son pere, n'est-il pas censé ordonné contre celuy qui a tué sa mere?

Ces arguments sont sur tout d'usage dans les causes où l'on procede par voye de syllogismes. Les exemples suivants sont plus pour celles dont l'estat se prend ou de la définition, ou de la qualité du fait. Si la force est un avantage du corps, la santé en est un aussi. Si le larcin est un crime, à plus forte raison le sacrilege. Si l'abstinence est une vertu, de mesme la continence. Si le monde est gouverne par la Providence, il faut prendre soin des affaires de la République.

Je ne juge pas qu'il soit nécessaire de diviser ce lieu en plusieurs espéces. Cependant on le divise. Car de la comparaison d'un seul à plusieurs, & de plusieurs à un seul, du genre à l'espéce, de la partie au tout, de ce qui contient à ce qui est contenu, du plus difficile au plus facile, de ce qui est plus proche à ce qui est plus éloigné, &c. on tire des [p. 311; V, 10] conséquences de la mesme maniére. Ainsi, quand nous disons que ce qui arrive une fois, peut bien arriver plusieurs fois, c'est un argument fondé la-dessus. A la vérité, toutes ces choses sont en quelque façon plus grandes ou plus petites, ou du moins ont une proportion semblable. Mais si nous avons égard à cela, il faudra multiplier les espéces à l'infini. Car la comparaison n'a point de fin, puisqu'il y aura tousjours des choses plus agréables, plus importantes, plus nécessaires, plus honnestes, plus utiles les unes que les autres.

Je n'en dirai donc pas davantage, pour ne pas tomber moy-mesme dans la prolixité que je blasme. J'apporterai seulement quelques exemples entre un très-grand nombre que l'on en pourroit donner. Du plus grand au moindre: Trouverez-vous donc étrange, Messieurs, qu'une chose qui est capable d'etonner des armées entiéres, jette l'épouvante parmi des gens de robbe? Du plus facile au plus difficile: Voyez Clodius, s'il vous estoit facile d'obtenir cette Charge, puisque celuy qui, de vostre propre aveu, devoit l'emporter sur vous, ne l'a pas obtenue. Du plus difficile au plus facile: Remarquez, je vous prte, Tuberon, que moy qui ne fais pas difficulte d'avoüer mon crime, je suis bien plus retenu sur le fait de Ligarius. Et au mesme endroit, Ligarius n'a t il pas sujet de tout espérer de vostre bonté, Cesar, quand il voit que je suis bien receû à vous demander grace pour autruy? Du plus petit au plus grand: Quoy donc? de sçavoir qu'il y avoit la des gens armez, c'est une preuve de violence pour vous; & de tomber entre les mains de ces mesmes gens, d'en estre mal traitté, ce n'en sera pas une pour nous?

Pour comprendre donc tout en peu de mots, la personne, les actions, les motifs, le lieu, le temps qui renferme le présent, le passé & l'avenir, les facilitez & le pouvoir, les instruments & les moyens, la maniére, la définition & ses dépendances, je veux dire, le genre, l'espéce, les différences & les propriétez, la division & la réfutation de ses parties, le commencement, le progrés, & la fin de chaque chose, les semblables, les dissemblables, les contraires, les choses qui impliquent contradiction, les conséquents & les adjoints, les causes, les effets, les mots conjuguez, la [p. 312; V, 10] comparaison dont on distingue plusieurs sortes, voilà les lieux & les sources d'où l'on tire les arguments.

Enfin, car il faut encore ajouter cela, on n'argumente pas seulement sur des principes réels, mais aussi par supposition, ou comme parlent les Grecs, par hypothése. Et comme on peut feindre autant d'espéces, qu'il y en a de vrayes, il s'ensuit que les mesmes sources d'arguments qui servent à celles-cy, peuvent servir également à celles-là. Car icy par hypothése je n'entends autre chose que de supposer une proposition, qui, si elle est véritable, décide la question, ou du moins aide beaucoup à la décider; & ensuite de montrer la conformité qu'il y a entre le point dont il s'agit, & le point supposé.

Pour me faire mieux entendre, je me servirai d'exemples les plus clairs & les plus familiers. Nous avons une loy qui porte, Quiconque n'assiste pas son pere & sa mere dans le besoin, qu'il soit mis aux fers. Un homme a manqué de les assister, & se deffend néantmoins de subir le chastiment. Que dira-t-il pour sa deffense? Il aura recours à l'hypothése. Il est vray, Messieurs, que la loy est formelle contre moy. Mais si alors j'estois un enfant, si j'estois à l'armée, si j'estois dans les pays étrangers pour le service de l'Etat, en ce cas, Messieurs, suis-je cense condamné par la loy? Un citoyen qui délivre sa patrie du joug de la tyrannie, a par nos loix le privilége de choisir telle récompense qu'il luy plaist. Mais s'il a eû pour but d'affecter luy-mesme la tyrannie, de piller, de renverser les temples, est-il dans le cas de la loy?

Cette sorte d'arguments est d'une grande force sur tout contre le Droit escrit. Cicéron s'en sert avantageusement dans la deffense de Cécinna. Si c'estoit seulement vostre fermier qui m'cûst fait violence, on ne devroit pas, je crois, dire que vous auriez armé une troupe de domestiques contre moy; aux termes de l'Edit vous ne seriez donc pas condamné. Mais si pour tout domestique vous n'avez que ce fermier, éluderez-vous l'Ordonnance pour cela? Ces suppositions ne réüssissent pas moins quand il s'agit de prononcer sur la qualité du fait. Si Catilina, Messieurs, avec tous ces scélérats qui l'ont suivi, avoit a juger de cette [p. 313; V, 10] affaire, ouy, Messieurs, Catilina luy-mesme condamneroit L. Murena. Mais on s'en sert admirablement encore pour amplifier. Si cela vous estoit arrivé à table, dans la chaleur du vin & de la débauche &c. si la République, Messieurs, pouvoit parler, &c.

Voilà un sommaire des lieux d'où l'orateur tire ses preuves, & dont il est parlé dans les livres de Rhétorique. D'en traitter ainsi en général, ce n'est pas beaucoup faire, chaque lieu estant luy-mesme un fond inépuisable d'arguments. Mais aussi de détailler toutes les espéces, c'est ce qui n'est guéres possible; & ceux qui l'ont tenté, n'ont pû éviter deux autres inconvénients, qui sont d'en dire beaucoup trop; & cependant de ne pas tout dire. D'où il arrive que nos jeunes gens, quand ils tombent sur ces lieux, s'y embarrassent comme dans un labyrinthe. Leur esprit enchaisné dans cette multitude de regles & de préceptes, ne fait plus aucun effort; & pour s'assujettir en esclaves à leurs maistres, ils cessent de travailler de génie, & de suivre la nature qui seroit un meilleur guide.

En effet, comme il ne suffit pas de sçavoir en général, que toutes les preuves se prennent des personnes ou des choses, parce que ces deux chefs se divisent en une infinité d'autres, aussi de sçavoir que les arguments se doivent tirer de ce qui précede, de ce qui accompagne, & de ce qui suit, n'avance pas de beaucoup, si cela mesme ne nous aide à trouver tout ce qu'il y a à dire en chaque cause. Car il n'en est point qui ne fournisse de son propre fonds plusieurs preuves, qui ne sçauroient convenir à nulle autre. Ces preuves mesme sont les plus fortes & les moins communes; & les préceptes généraux ne sont faits que pour nous y conduire.

Nous pouvons appeller ce dernier genre, un genre d'arguments tiré des circonstances d'une affaire, ou de ce qu'elle a de plus propre & de plus particulier. Car on ne peut exprimer autrement le terme dont usent les Grecs. Par exemple, Un Prestre adultere en vertu de la Loy qui luy permet de sauver un criminel, veut se sauver luy-mesme, & se dérober au supplice. Si l'on veut bien prendre cette affaire, il faut dire, vous ne sçauriez vous appliquer le bénéfice de [p. 314; V, 10] la loy; car si l'on vous sauvoit, il faudroit sauver aussi la femme qui a commis le crime avec vous. La raison en est claire, puisque nous avons une autre loy, qui deffend qu'on fasse mourir une femme convaincuë d'adultére, sans faire mourir en mesme temps le complice de son crime.

Il estoit ordonné aux Banquiers de payer la moitié de ce qu'ils devoient, & d'éxiger tout ce qui leur estoit dû. Un Banquier redemande à un autre Banquier tout son prest. Icy encore l'argument décisif se prendra du sujet mesme. On dira donc en faveur du créancier, que ce n'est pas en vain qu'il est porté expressément par l'Ordonnance, que les Banquiers ayent à éxiger tout ce qui leur est dù; qu'en effet ils n'avoient pas besoin de loy, pour se faire payer des autres, n'y ayant personne qui ne soit en droit d'éxiger tout ce qui luy est dû, si ce n'est d'un Banquier.

Voilà comme il se présente des causes nouvelles & singuliéres en tout genre d'affaires, mais particuliérement en celles qui roulent sur un escrit, parce que les termes en sont souvent équivoques, & le sens encore plus. C'est mesme une nécessité que les affaires changent d'espéce par la multiplicité de loix & d'autres escrits, que l'on produit pour & contre; lorsqu'une chose devient en quelque façon l'indice & la preuve d'une autre chose, ou que l'on cite un point de Droit pour faire entendre un autre point de Droit. Une de nos loix porte qu'un pere qui est accusé de crime de trahison, & qui ne sera point deffendu par son fils, pourra le deshériter. Est-ce à dire qu'un fils qui n'a point deffendu son pere en tel cas, doive tousjours estre deshérité? Non, à moins que le pere n'ait esté renvoyé absous, quelle en est la preuve? Une autre loy qui veut que quiconque a esté condamné pour crime de trahison, soit banni avec son Advocat.

Mais ce n'est pas tout que de bien prouver sa proposition. Il ne faut pas moins prendre garde à ce que l'on propose. Et l'on peut dire mesme qu'en cela consiste une partie de l'Invention; si ce n'est la plus considérable, c'est du moins la premiére. Comme un trait devient inutile à qui le jette au hazard, & sans sçavoir où il doit frapper, il en sera de mesme des arguments, si l'on n'a prévû l'usage qu'on [p. 315; V, 10] doitfaire. C'est encore ce que l'art n'enseigne point. Et c'estce qui fait que de deux Orateurs qui seront instruits desmesmes préceptes, & qui useront des mesmes sortes d'arguments, l'un néantmoins trouvera plus de moyens que l'autre. Voicy, par exemple, une cause qui est pleine de questions singuliéres & peu communes.

Alexandre ayant pris & ruiné la ville de Thébes, trouva un contract qui faisoit foy que les Thébains avoient presté cent talents aux Thessaliens. Et parce que les Thessaliens luy avoient aidé à faire la guerre, il leur remit volontairement ce contract. Quelque temps après la ville de Thébes est rétablie par Cassandre, & les Thébains redemandent leurs cent talents aux Thessaliens. La cause se plaide devant les Amphictyons. Les Thébains ont prêté cent talents, & n'en ont point esté remboursez. Le fait est certain. Tout le procès consiste en ce qu'Alexandre a remis, comme on suppose, cette somme aux Thessaliens. Il est certain de plus que ce Prince ne leur a point donné d'argent. Il faut donc examiner si ce qu'il a fait est la mesme chose que s'il leur eust donné de l'argent. De quels lieux tirerai-je des arguments, si auparavant je n'ay fait ces réfléxions; que la donation d'Alexandre est nulle, qu'il ne l'a pû faire, qu'il ne l'a pas mesme faite154.

Il faut convenir que tout paroist favorable aux Thébains, en ce qu'ils redemandent un bien qui leur appartenoit, & qu'on leur a ravi. Mais de-là naist une question fort grande & fort difficile touchant le Droit de la guerre. Car les Thessaliens ne manqueront pas de le faire valoir, & diront que c'est ce Droit qui maintient les Royaumes, les peuples, les villes, les nations entieres dans leur possession. Il faut leur opposer quelque raison qui fasse du fait des Thébains un fait particulier, & qui montre que leur contract est tout différent des autres choses qui viennent en la puissance du Vainqueur. La difficulté n'est pas tant en la preuve, qu'en la proposition.

Disons donc avant tout, que dans les affaires qui se jugent en Justice reglée, le Droit de la guerre n'a point de lieu, & que ce que l'on a osté à autruy par les armes, ne se peut retenir que par les armes. Qu'ainsi où la Justice [p. 316; V, 10] préside, la force & la violence perdent leurs droits; comme la Justice perd les siens, où la force & la violence se font sentir. Voilà ce qu'il faut trouver, avant que de chercher des arguments, par exemple, celuy-cy, qu'en effet les prisonniers faits à la guerre, s'ils peuvent s'échapper & retourner en leur patrie, deviennent libres à l'instant, par la raison que tout ce qui est conquis par la voye des armes, ne se conserve que par la mesme voye. C'est encore un avantage pour la cause des Thébains, que les Amphictyons en connoissent. Car autre est la maniére de juger des Centumvirs155, autre est celle d'un Juge subalterne & particulier.

Quant au second chef, on dira qu'un Conquérant ne peut jamais donner à qui que se soit le droit des vaincus, parce que le droit est essentiellement à celuy qui le possede; & que n'estant point une chose corporelle, on ne peut le saisir. Il estoit plus difficile de trouver cette proposition, qu'il ne l'est de l'appuyer de preuves & de raisons, comme de celle-cy, que la condition de l'héritier est différente de celle du vainqueur, en ce que les biens seulement passent à l'un, & que les biens & le droit passent à l'autre en mesme temps. Ensuite on dira que le droit des Thébains pouvoit encore moins passer au vainqueur; parce qu'il s'agit d'une somme d'argent prestée par tout un peuple, par conséquent duë à tout ce peuple, duë à tous ceux d'entre ce peuple, que la guerre a épargnez, qui sont réputez créanciers de toute la somme; or il est certain qu'il y en a bon nombre, & que tous les Thébains ne sont pas tombez entre les mains d'Alexandre. Le fait est clair, & n'a pas besoin de preuve.

Dans la troisiesme partie on fera voir que le droit des Thébains ne consiste pas dans ce contract qu'Alexandre a remis aux Thessaliens, & cela est aisé à prouver. On pourra mesme rendre suspecte la volonté de ce Prince, en disant qu'il est incertain s'il a prétendu faire plaisir aux Thessaliens, ou les tromper. Enfin, ce qu'il y a de particulier à nostre cause, & qui donnera lieu à une nouvelle contestation, c'est que si les Thébains avoient pû perdre leur droit, ils l'ont recouvré au moment qu'ils ont esté restablis. Icy on examinera quelle a esté l'intention de Cassandre. Mais [p. 317; V, 10] comme ce sont les Amphictyons qui doivent prononcer, rien ne sera plus à propos qu'une éloquente digression sur l'équité naturelle, à laquelle ils s'attachent bien plutost qu'à la précision des loix, & qui mesme est ordinairement la seule regle de leurs jugements.

Au reste, ce n'est pas que je croye que la connoissance des lieux d'où l'on tire les arguments, soit inutile. Si cela estoit, je ne me serois pas estendu comme j'ay fait, sur cette matiere. Mais j'ay voulu montrer que pour avoir cette connoissance, il ne se faut pas croire un Orateur consommé, si l'on ne possede aussi les autres parties. Dans la suite mesme j'adjouteray beaucoup de choses qui ne sont pas moins nécessaires, & sans lesquelles on ne parviendra tout au plus qu'à une science imparfaite, fort éloignée de ce que j'entends par éloquence. En effet, il ne faut pas s'imaginer que les arguments n'ayent esté trouvez qu'après les régles & les préceptes. Au contraire, on a employé toute sorte d'arguments, avant qu'il y eust des regles. Ensuite sont venus les Escrivains qui nous ont donné leurs observations, & ces observations ont servi de régles. Une preuve de ce que je dis, c'est que les exemples qu'ils rapportent sont tous pris des anciens Orateurs. Ils n'en produisent aucun de nouveau, & qui n'ait esté mis en usage long-temps avant eux.

Ainsi, à le bien prendre, la Rhétorique doit sa naissance aux Orateurs; mais nous devons pourtant sçavoir gré à ceux qui nous ont applani les difficultez; car ce que les premiers Orateurs ont inventé par la force de leur génie, nous le trouvons, pour ainsi dire, sous nostre main, grace aux Rhéteurs qui ont travaillé après eux. Cependant cela n'est pas encore suffisant. De mesme, qu'il ne l'est pas pour estre un athléte, d'avoir appris à lutter, si en mesme temps on n'a pris soin de se fortifier le corps par l'exercice, par la continence, & sur tout par une bonne nourriture; comme aussi ces avantages ne suffisent pas sans le secours de l'art & des maistres.

Mais, comme j'écris particuliérement pour ceux qui s'appliquent à l'Eloquence, je dois les avertir que toutes les choses dont j'ay fait mention dans ce Chapitre, ne peuvent pas trouver place en toute sorte de sujets; & qu'il ne [p. 318; V, 10] faut pas en composant se faire une loy de passer en revuë les uns après les autres tous les lieux que j'ay marquez, pour voir si par hazard il n'y en auroit point qui pust four nir les preuves dont on a besoin. Cela est bon quand on commence, & qu'on n'a encore ni facilité ni expérience. Mais hors de-là ce seroit une peine & une longueur infinie, s'il falloit tousjours tastonner de la sorte.

Je ne sçay si cette multitude de préceptes ne sera point un obstacle à l'Eloquence, plutost qu'un moyen d'y parvenir, à moins qu'un bon sens naturel & une heureuse facilité acquise & chastiée par le travail & par l'estude ne nous porte droit à tout ce qu'il convient de dire sur chaque sujet. Il en est comme d'une belle voix qui plaist infiniment davantage, quand on sçait l'unir aux sons de quelque instrument, mais qu'il vaut mieux entendre toute seule, pour peu que la main soit encore novice dans l'art d'accompagner, & qu'elle hésite ou se refuse. Les préceptes que nous donnons, semblables à cet instrument harmonieux, doivent guider & soustenir toutes les piéces d'Eloquence. Mais c'est à condition qu'à force de les mettre en pratique, on parviendra au degré d'habileté de ces grands maistres, qui sans y regarder, sans y penser mesme, trouvent la basse, le dessus, enfin tous les tons qu'ils veulent. Car il faut de mesme que cette foule & cette varieté prodigieuse d'arguments dont j'ay parlé, bien-loin d'arrester & de distraire l'esprit de l'Orateur, se présente d'ellemesme; & que les raisons suivent sans peine & sans embarras, comme font les lettres & les syllabes sous la main de ceux qui escrivent. [p. 319; V, 11]

149. a) Cet endroit est tiré des Topiques de Cicéron. J'ai changé quelque chose à l'exemple qu'il rapporte, & il l'a fallu faire pour en conserver le sens.

150. b) Ils avoient deux sortes de femmes. Les premiéres avoient la qualité de meres de famille, matresfamilias On les espousoit pour en avoir des enfants en légitime mariage. Les secondes n'avoient point la qualité de meres de famille, & s'acqueroient non par une célébration de mariage, mais seulement par l'usage & la cohabitation.

151. a) Cet endroit est corrompu dans le texte. J'en ai tiré le sens que j'ai pû.

152. a) [Ill.]

153. a)[Ill.]. On appelle en termes de Grammaire, des mots conjuguez, ceux qui ont de la liaison, de l'affinité, de la ressemblance entre eux, & qui n'ont que la terminaison, ou quelques lettres différentes, comme, justice, juste, justement.

154.  Les Amphyctions estoient Juges en dernier ressort de toutes les grandes affaires de la Grèce. Ils rendoient leurs jugemens aux Thermopyles, où les peuples accouroient de toutes parts, pour s'en rapporter à leurs décisions.

155. a) Du temps de Cicéron les Centumvirs ne connoissoient que de causes privées & de peu de conséquence. Mais dans la suite leur jurisdiction s'accrut de telle sorte, qu'au tems de Quintilien ils connoissoient des causes principales & estoient Juges en dernier ressort.

CHAPITRE XI. Des Exemples.

C'est la troisiesme sorte de preuves que l'art est obligé d'emprunter, pour l'appliquer à son sujet. Les Grecs luy donnent un nom qui comprend generalement tout ce qui est fondé sur la comparaison des semblables, & specialement sur l'autorité des faits historiques156. Les Latins ont mieux aimé distinguer l'un d'avec l'autre, appellant le premier, similitude, & le second, exemple; quoy qu'à dire vray, la similitude tienne de l'exemple, & l'exemple de la similitude. Pour moy, qui ne veux que me faire entendre, je les comprendray tous deux sous le nom d'exemple. Et je ne crains point que l'on m'accuse de m'esloigner du sentiment de Cicéron, qui distingue l'exemple de la comparaison. Car ailleurs le mesme Auteur divise toute la maniére d'argumenter en deux parties, qui sont le syllogisme & l'induction, comme font la pluspart des Rhéteurs Grecs qui n'appellent point l'exemple autrement, que l'induction de la Rhétorique.

En effet, la maniére la plus ordinaire de Socrate, qui consistoit à questionner un homme sur plusieurs choses dont il estoit obligé de convenir, pour en conclurre une toute semblable, à laquelle il ne s'attendoit pas, est proprement l'induction. Mais cela ne sçauroit se pratiquer dans un discours suivi. C'est pourquoy les mesmes choses sur lesquelles vous questionneriez une personne, vous les supposez pour principes. Par exemple, dans une induction parfaite vous diriez: quel est le fruit le plus noble, n'est-ce pas celuy qui a le meilleur goust? on l'accoderoit. Et parmi les chevaux, le plus noble n'est-ce pas le meilleur? on l'accorderoit de mesme. Vous feriez encore plusieurs questions semblables; puis vous viendriez au véritable point. Et parmi les hommes, qui dira-t-on qui est le plus noble? ne sera-ce pas celuy qui est le meilleur? on sera obligé d'en convenir. Quand on interroge des tesmoins, on se sert fort bien de cette [p. 320; V, 11] maniere. Mais, comme j'ay dit, dans le fil d'un discours, on est obligé d'en user autrement. Car l'Orateur se respond luy-mesme. Quel est le fruit le plus noble? sans doute c'est le meilleur. Quel est le cheval le plus estimable? certainement celuy qui est le plus leger à la course. L'homme donc sera-t-il le seul qui tirera sa noblesse plutost de ses ancestres, que de sa vertu?

Or toutes les choses comprises en ce genre sont nécessairement ou semblables, ou dissemblables, ou contraires. La similitude n'est quelquefois qu'un ornement de la diction. Mais il y en a une autre qui sert de preuve, & c'est de celle-là que je parle présentement. Entre les similitudes de cette derniére espéce, la plus efficace est celle que j'appelle exemple, & que je définis, Une citation d'un fait historique, ou communément receu, faite à dessein de persuader. D'où il s'ensuit qu'il faut prendre garde, si ce fait est entierement semblable, ou s'il ne l'est qu'en partie, afin de l'emprunter tout entier, ou de n'en prendre que ce qui convient. Semblable, comme, c'est avec justice que Saturninus a esté tué; ainsi le furent les Gracques. Dissemblable, comme, Brutus tua ses propres enfants, parce qu'ils estoient traistres à la patrie. Manlius ne respecta pas mesme la valeur & la victoire dans son fils. Contraire, comme, ces tableaux, ces statuës que Marcellus rendoit à nos ennemis, Verrès, Messieurs, les enlevoit à nos Alliez. Voilà pour le genre Judiciaire.

Il en est de mesme dans le Démonstratif à l'égard des actions qui sont à loüer, ou à blasmer. Car elles se prennent de la mesme façon, & par les mesmes degrez. Et dans le genre délibératif qui regarde l'avenir, rien ne persuade tant que de citer des exemples de choses semblables qui sont déja arrivées; comme, si je disois que Denis demande des gardes, non pour la seureté de sa personne, mais pour s'en servir à mettre ses peuples sous le joug de la tyrannie; & que j'alléguasse cet exemple, que Pisistrate par mesme moyen usurpa la suprême Puissance.

Il y a donc des exemples tout pareils, comme le dernier que je viens de citer. Mais il y en a d'autres qui sont du plus au moins, tels sont les suivants; Si la profanation des [p. 321; V, 11] mariages a causé la ruine des Villes & des Estats, quel chastiment, Messieurs, ne mérite point un adultere? Nos Musiciens ayant fait complot de sortir de Rome, ils furent honorablement rappellez par un Decret du Senat. A combien plus forte raison doit-on rappeller les grands hommes de la République, lorsque dans des temps malheureux ils ont esté obligez de ceder à l'envie, & de s'éloigner?

Il faut remarquer que les exemples qui ne sont pas tout-à-fait pareils, sont les meilleurs pour exhorter. Car le courage, par exemple, donne plus d'admiration dans une femme que dans un homme. C'est pourquoy si vous exhortez quelqu'un à faire une action courageuse, le nom d'Horace ou de Torquatus aura moins de pouvoir sur son esprit, que l'exemple de cette femme qui tua Pyrrhus de sa main. Et si je veux m'encourager à ne pas craindre la mort, je seray plus touché de la fermeté de Lucrece, que je ne le seray de celle de Scipion, ni de Caton: ce qui revient aux exemples dont j'ay parlé, qui sont du moins au plus.

Mais pour donner une idée nette de ces différentes espéces, en voicy quelques modéles que j'ay pris de Cicéron; car où en trouverois-je de plus achevez? Murena estoit accusé d'estre monté par brigue au Consulat. Cicéron le deffend par son propre exemple. Ne m'est-il pas arrivé à moy, Messieurs, de me trouver en concurrence avec deux hommes des plus qualifiez de Rome, Catilina & Galba, connus l'un par son audace, l'autre par sa probité & sa modestie? Et néantmoins, Messieurs, je l'ay emporté sur tous deux, non par brigues, mais en crédit & en Dignité. Dans la deffense de Milon, il cite un bel exemple du plus au moins. Nos ennemis soustiennent que tout homme qui confesse avoir fait un meurtre, est indigne de vivre. Ces ignorants songent-ils bien dans quelle ville ils parlent? Dans Rome, où le premier procés criminel qu'on ait vû, est celuy de ce Citoyen Romain M. Horace, qui avoit tué sa propre seur, & qui ne laissa pas d'estre absous dans l'assemblée du peuple, lors mesme que la ville ne joüissoit pas encore de la liberté dont elle joüit à présent. Ensuite, un exemple du moins au plus, par ces paroles qu'il met dans la bouche de Milon. J'ay tué, ouy, Messieurs, j'ay tué non pas un Spurius [p. 322; V, 11] Melius, qui pour avoir despensé tout son bien à faire des largesses au peuple, fut soupçonné de vouloir se rendre trop puissant, non pas, &c. mais Clodius, (car il pourroit l'avoüer, puisqu'il auroit par cette action préservé sa patrie du péril dont elle estoit ménacée,) mais un infame, qui a voulu profaner nos saintes cérémonies par un adultere.

Quant aux exemples qui sont dissemblables, ils le peuvent estre en plusieurs façons. Car beaucoup de choses y contribuent, le genre, la maniére, le temps, le lieu, plusieurs autres circonstances, de la pluspart desquelles Cicéron se sert si bien pour destruire les préjugez que l'on avoit contre Cluentius. Dans cette oraison pour Cluentius, par un exemple des contraires, il blasme la conduite des Censeurs, en louant Scipion l'Afriquain, qui estant Censeur luy-mesme, en avoit tenu une toute différente, laissant passer en revûë un Chevalier Romain, qui s'estoit parjuré dans les formes; parce que luy seul en avoit connoissance, & qu'il ne s'estoit trouvé personne qui portast tesmoignage contre le coupable. Je ne rapporte pas ces derniers exemples dans les mesmes termes, pour éviter d'estre trop long. Mais Virgile nous en fournit un fort court dans le mesme genre des contraires.

Et cet Achille enfin dont avec assurance,
Tu te vantes, cruel, de tenir la naissance,
Me reçut dans son camp avec humanité,

Priam, quoy qu'ennemy, fût de luy respecté157.

Quelquefois donc on racontera les faits tels qu'ils sont dans l'Histoire, par exemple, Un Tribun de l'armée de Marius, & parent de ce Général, épris de la beauté d'un jeune soldat, vouloit le forcer de condescendre à ses desirs. Le soldat aimant mieux s'exposer à un danger manifeste, que de souffrir une action honteuse, tua le Tribun. Qu'en arriva-t-il, Messieurs? Marius fit grace au meurtrier, & ne crut pas devoir oster la vie à un jeune homme qui avoit mesprisé la mort pour se deffendre d'un crime. Quelquefois aussi on se contente de les indiquer, par exemple, s'il n'est pas permis de purger la terre de scelerats, il faut donc, [p. 323; V, 11] Messieurs, que nous condamnions & Hala Servilius, & P. Nasica, & L. Opimius, & tout le Senat, qui durant mon Consulat ne les a pas épargnez. Enfin on s'estendra plus ou moins sur ces faits, selon qu'ils seront plus ou moins connus, ou selon que l'utilité & la bienséance le demanderont.

Il en est de mesme des fictions des Poëtes, avec cette différence que celles-cy ayant moins d'autorité, trouvent aussi moins de créance dans les esprits. Cicéron qui est un grand maistre en tout, nous montre encore quel usage on en peut faire. Car voicy comment il s'en sert dans la deffense de Milon. C'est pourquoy, Messieurs, ce n'est pas sans raison que de sçavants hommes nous ont appris par d'agréables fictions, qu'autrefois Oreste ayant tue sa propre mere, pour venger la mort de son pere, & les Juges estant partagez sur un fait si extraordinaire, le coupable fut enfin absous par sentence, non pas seulement des hommes, mais mesme d'une Divinité que nous honorons particuliérement pour sa sagesse.

Ces fables mesme que l'on attribuë communément à Esope, quoy qu'elles ne soient pas de luy, car je croirois qu'Hesiode en est le premier Inventeur; ces Fables, dis-je, peuvent aussi servir de preuve & d'exemple, sur tout auprès des personnes ignorantes & grossiéres qui reçoivent avec simplicité ce qui leur est présenté, & du plaisir qu'elles y ont, passent aisément à la persuasion. Aussi, dit-on, que Menenius Agrippa réconcilia le peuple avec le Senat, par cette fable que tout le monde sçait, des membres du corps humain qui s'estoient révoltez contre l'estomac. C'est ce que nous appellons Apologue, & nous voyons qu'Horace n'en a pas dédaigné l'usage dans ses poësies158. A cette sorte d'exemple il en faut adjouster une qui est assez semblable. Je veux dire les Proverbes allégoriques, qui valent un Apologue en abregé, comme, Est-ce à faire au bœuf à porter le bast?

Après l'exemple, l'espéce de similitude qui a le plus de force, est celle qui se tire de choses presque pareilles, & qui n'est meslée d'aucune métaphore. Telle est celle-cy, comme dans les Elections ceux qui ont accoustumé de vendre [p. 324; V, 11] leurs suffrages, ne pardonnent pas volontiers aux prétendants qui ne daignent pas les acheter; De mesme, Messieurs, ces juges iniques estoient venus avec un dessein forme de perdre l'accusé. Car pour la comparaison, elle prend les choses de plus loin, & ne se borne pas seulement aux actions de la vie humaine qui ont quelque rapport entre elles, comme celle-cy que nous lisons dans l'oraison pour Murena. En effet, si les gens de mer, au retour d'un voyage de long cours, ont cette bonté pour ceux qui s'embarquent, de les avertir des tempestes, des pirates & des écueils qu'ils ont à craindre, par la seule inclination que nous avons à secourir ceux qui courent mesme fortune que nous: moy, Messieurs, qui après avoir esté tant de fois battu de la tempeste, me vois enfin sur le point de surgir beureusement au port, quels sentiments dois-je avoir pour un homme qui va s'exposer à tant de dangers, en courant une mer aussi orageuse que l'est aujourd'huy nostre République? Mais elle s'estend quelquefois jusques aux animaux, & aux choses mesme inanimées.

Comme on peut faire différents usages des semblables, selon les différents regards sous lesquels on les envisage, on remarquera qu'il y en a un qui convient rarement à l'Orateur, c'est de peindre trop au naturel les personnes ou les choses: ce que les Grecs appellent faire des Images159. Il vaut donc mieux n'employer que les similitudes qui sont propres à persuader. Vous voulez prouver qu'il faut cultiver son esprit. Dites qu'il en est comme d'une terre, qui negligée ne porte que des ronces & des espines; & cultivée nous donne des fleurs & des fruits. Voulez-vous exhorter quelqu'un à prendre soin de la République? Montrez que les abeilles & les fourmis, qui sont non seulement des animaux, mais de si petits animaux, nous donnent un bel exemple de la nécessité de travailler pour le bien public. Cicéron use d'une comparaison qui est dans ce genre, quand il dit qu'une ville sans loix ne peut pas plus se servir de ses citoyens, qu'un corps sans ame se sert du sang, des nerfs, & de toutes les autres parties qui le composent. Et comme il tire cette comparaison du corps humain, il en tire de mille autres choses. Il y en a de si communes que [p. 325; V, 11] je ne m'y arreste pas, par exemple, si on disoit qu'une armée sans chef est comme un vaisseau sans pilote.

Je diray seulement que ces similitudes sont quelquefois trompeuses, & qu'il y faut apporter du discernement. Car si un navire neuf est meilleur qu'un vieux, on n'en doit pas conclurre qu'une amitié nouvelle est préférable à une ancienne. Et si une femme est loüable qui partage son bien à plusieurs, il ne s'ensuit pas que celle-là le soit, qui partage sa tendresse & ses faveurs. Dans ces exemples les termes sont semblables, mais l'application est différente.

Il faut donc examiner si ce que vous inférez est parfaitetement semblable. Autrement ces Inductions, dont je parlois tantost, sont dangereuses. Tesmoin la femme de Xenophon, qu'Aspasie fit tomber dans le piége, au rapport d'Eschine, qui dans ce Dialogue a imité la maniére de Socrate. Voicy comme Cicéron nous l'a rendu: Illustre espouse de Xenophon, dites-moy, je vous prie, si vostre voisine avoit de l'or meilleur que le vostre, lequel aimeriez-vous le mieux du vostre ou du sien? Le sien, répondit-elle. Et si ses habits & ses bijoux estoient plus précieux que les vostres, lesquels aimeriez-vous le mieux? Les siens, sans doute. Mais si son mary valoit mieux que le vostre, lequel choisiriez-vous des deux, du vostre ou du sien? A ces mots la femme de Xenophon rougit, & avec raison. C'estoit mal respondre, de dire qu'elle aimeroit mieux l'or d'autruy que le sien, car cela n'est pas vertueux. Mais si elle eust dit, qu'elle aimoit mieux son or que celuy d'autruy, elle eust pû respondre à la derniere question, comme doit faire une honneste femme, Mon mary tel qu'il est, m'est plus cher que celuy d'une autre.

Je sçay que des Rhéteurs par une vaine subtilité ont beaucoup plus subdivisé cette matiére que je ne fais. Non seulement ils admettent un moins semblable, ainsi, disent-ils, le singe ressemble à l'homme, & une statuë de marbre qui n'est qu'ébauchée ressemble à l'original. Un plus semblable, d'où vient ce que l'on dit, un œuf n'est pas plus semblable à un œuf.Mais dans les dissemblables mesme ils trouvent une sorte de ressemblance; par exemple, dans la fourmi & l'élephant, car ils se ressemblent du costé du genre, puisqu'ils [p. 326; V, 11] sont animaux l'un & l'autre; & dans les semblables une sorte de dissemblance, comme dans les agneaux, & dans les chevreüils à l'égard de leurs meres. Car ils différent d'âge. Ils distinguent de mesme plusieurs espéces de contraires. Les opposez, comme, le jour & la nuit. Les nuisibles, comme, un bain d'eau froide à un febricitant. Les incompatibles, comme, le vray & le faux &c. mais je ne vois pas que tout cela fasse beaucoup à nostre sujet.

Une remarque plus utile à faire, c'est que dans les questions de Droit, les semblables, les dissemblables, & les contraires fournissent grand nombre d'arguments. Ainsi par une raison tirée des semblables, Cicéron prouve que si on laisse à quelqu'un l'usufruit d'une maison, & qu'elle vienne à tomber, l'heritier n'est point tenu de la rebastir, parce que si on luy avoit laissé un esclave, & qu'il vinst à mourir, on ne seroit pas tenu de luy en donner un autre. Par la raison des contraires vous prouverez que le consentement des parties suffit pour rendre un mariage bon & valide, quand mesme il n'y auroit point de contract, parce que le contract devient inutile, si d'ailleurs il y a preuve que les parties n'ont pas donné leur consentement. Enfin c'est une raison prise des Dissemblables, que celle donc Cicéron se sert dans l'Oraison pour Cecinna, quand il dit: De sorte, Messieurs, que si quelqu'un avoit employé la force & la violence pour me chasser de chez moy, j'aurois action contre luy, & s'il m'avoit seulement empesché d'y entrer, je ne l'aurois pas160?

Quelques-uns ont separé l'analogie du genre des semblables. Pour moy, je crois qu'elle s'y peut rapporter. Car la mesme proportion qu'il y a d'un à dix, se trouve de dix à cent. Or cette proportion est une ressemblance: comme il y a tout à la fois de la proportion & de la ressemblance entre un ennemi de la Republique & un mauvais citoyen. Ces sortes d'arguments se poussent mesme encore plus loin. On dira par exemple, S'il est honteux à une femme de s'abandonner à son esclave, il n'est pas moins honteux à un maistre d'avoir un mauvais commerce avec sa servante. Si la volupté est la fin des bestes, pourquoy ne seroit-elle pas celle de l'homme? Mais aussi la response est aisée, & se prend [p. 327; V, 11] de la Dissemblance. Car on pourra dire avec plus de justice, qu'il n'en est pas d'une femme comme d'une homme, & que si la volupté est la fin des bestes, il ne s'ensuit pas que ce soit la nostre. Mesme par la raison des contraires, on dira, parce que la volupté est la fin des bestes, ce ne peut estre celle de l'homme.

A toutes les preuves extrinseques dont j'ay parlé dans ce chapitre, on adjouste encore l'autorité. C'est ce que d'autres, à l'imitation des Grecs, appellent les Jugements des hommes. Je ne veux pas dire un jugement que l'on auroit donné sur une affaire semblable; car alors cela s'appelleroit exemple. Mais j'entends l'usage, l'opinion ou le sentiment d'une nation, d'un peuple, ou bien des sages, des grands Poëtes, en un mot, des hommes illustres. Je n'exclus pas mesme certains dits qui sont receus de tout le monde, & qui trouvent une créance establie. Car toutes ces choses se peuvent alléguer avec d'autant plus d'autorité, qu'elles ne sont point ajustées au sujet, & qu'elles partent d'un esprit libre de toute passion. Aussi ne les a t-on adoptées, qu'à cause du caractére de vertu ou de verité qui leur est propre, & qui les perpetuë dans la mémoire des hommes. Par exemple, si je parle des miséres de la vie, ne ferai-je pas impression sur les esprits, en alléguant la pratique de ces nations qui versent des larmes quand un homme vient au monde, & qui se réjoüissent quand il en sort? Si je veux attendrir les Juges, sera t-il hors de propos de dire qu'Athenes, cette République si sage, a regardé la compassion, non seulement comme un sentiment d'humanité, mais comme un objet de religion.

Et ces maximes, ou ces préceptes des sept Sages, ne sontce pas autant de régles de nostre conduite? Qu'une femme convaincuë d'adultere soit encore accusée d'empoisonnement, ne semble-t-elle pas estre desja condamnée par le jugement de Caton, qui a dit qu'il n'y avoit point de crime à quoy une femme adultere ne fust capable de se porter? Aussi voyons-nous non seulement que les Orateurs sement leurs Discours de sentences des Poëtes, mais que les Philosophes mesmes; eux qui méprisent si fort tout autre genre d'estude que le leur, daignent pourtant bien [p. 328; V, 11] quelquefois emprunter l'autorité d'un vers cité à propos. En veut-on un plus bel exemple que ce fameux différent des Athéniens avec ceux de Mégare au sujet de Salamine qu'ils se disputoient les uns les autres, & qui fut adjugée aux premiers sur un vers161 d'Homere qui tesmoigne qu'Ajax joignit ses vaisseaux à ceux des Athéniens; bien que ce vers manque dans beaucoup d'exemplaires. Il y a des mots sententieux & des proverbes qui sont dans la bouche de tout le monde, sans que l'on sçache qui en est l'auteur; & c'est pour cela mesme que tout le monde s'en sert; comme, un ami vaut un trésor. La conscience est plus que mille tesmoins. Chacun cherche son semblable. En effet, ces dits ne se sont conservez parmi les hommes, que parce que de tout temps on les a trouvez-très-véritables.

Quelques-uns adjoutent l'autorité divine, ou pour mieux dire, la mettent au premier rang. Par Autorité divine j'entends les responses des Oracles, comme celle qui déclara Socrate le plus sage de tous les hommes. On en fait rarement usage. Mais Cicéron n'a pas laissé de s'en servir en plusieurs endroits, sur tout dans une de ses harangues contre Catilina, lorsqu'il attribuë le salut de l'Estat à une statuë de Jupiter, que l'on avoit placée dans un lieu éminent. Il en est de mesme de ce qu'il dit dans son Oraison pour Ligarius, qu'on ne peut plus douter que la cause de Cesar ne fust la meilleure, puisque les Dieux l'avoient jugé ainsi. Ces preuves, si le sujet les fournit, s'appellent des tesmoignages divins; & si on les tire d'ailleurs, ce ne sont que des arguments.

Il arrive quelquefois que l'on se prévaut d'une parole ou d'une action qui sera échappée, soit au Juge, soit à la partie adverse, soit à son Avocat, comme d'un tesmoignage qui nous est favorable. Ce qui a donné lieu à quelques Auteurs de mettre les exemples & les autoritez au nombre des preuves qui sont indépendantes de l'art; par la raison que l'orateur ne les invente point, & qu'il ne fait que les employer [p. 329; V, 12] comme il les trouve. Mais ils se trompent. Car les tesmoins, la question, les piéces, &c. ont une liaison naturelle avec la cause, de laquelle mesme elles décident en quelque façon. Au lieu que les preuves dont je viens de traitter ne peuvent rien par elles-mesmes, & ne deviennent utiles à l'Orateur que par l'application qu'il en sçait faire à son sujet.

156.  Paradeigma.

157.  En. 1. 2.

158. a)Olim quod vulpes aegrota cauta Leoni, &c. ep. i. l. 1.

159.  *Eikona.

160.  Cela est dit ironiquement.

161. a)[Ill.]. Solon, au rapport de Plutarque, insera luy-mesme ce dernier vers dans Homere, & par là eut gain de cause.

CHAPITRE XII. De l'usage des Arguments.

Je n'ignore pas qu'avant moy les maistres & l'expérience avoient appris les regles que j'ay données touchant la preuve. Je n'ay pas mesme la présomption de croire que ce soient les seules. Au contraire, je veux que l'on en cherche encore d'autres, & je conviens qu'il s'en peut trouver. Mais aussi je suis persuadé que si l'on en trouve, elles ne s'éloigneront pas beaucoup des nostres. Maintenant je vais dire en peu de mots de quelle maniere il s'en faut servir.

On pose ordinairement pour principe, que tout argument doit avoir une certitude reconnuë. Car une chose douteuse, comme je l'ay desja dit, ne sçauroit se prouver par une autre qui est aussi douteuse. Cependant on allégue quelquefois des raisons pour prouver un fait, lesquelles ont besoin de preuves elles-mesmes. Par exemple, si je dis à une femme, c'est vous qui avez tué vostre mary, car vous estes une adultere. Ne faut-il pas la convaincre d'adultere, afin que ce crime étant avéré, il puisse devenir la preuve de l'autre. Vous avez tué cet homme. On a trouvé la pointe de vostre épée dans son corps. Je nie que ce soit la pointe de mon épée. Il faudra donc le prouver, pour en conclurre que c'est moy qui ay tué cet homme. Sur quoy il est à remarquer que de tous les arguments, les plus forts sont ceux qui d'abord ont paru douteux, & que la preuve a rendus certains. On dit à un homme, vous avez commis ce meurtre, car vostre habit estoit ensanglanté. S'il convient que son habit estoit ensanglanté, cette raison sera beaucoup plus foible que s'il l'avoit nié, & qu'ensuite on l'en eust [p. 330; V, 12] convaincu. En effet, son habit a pû estre ensanglanté en bien des manieres. Mais s'il nie, il fait de cet indice un puissant moyen, dont la conviction entraisne infailliblement sa perte. Car il n'est pas à croire qu'il eust pris le parti de nier faussement, s'il n'avoit désesperé de se pouvoir deffendre en avoüant.

Si nos preuves sont fortes, nous les proposerons séparément, & nous insisterons sur chacune. Si au contraire elles sont foibles, nous les accumulerons. Car dans le premier cas, estant persuasives par elles-mesmes, il est mieux de ne les pas mesler avec d'autres qui pourroient les obscureir, afin qu'elles paroissent dans tout leur jour. Et dans le second, estant foibles, elles se soustiennent par le secours mutuel qu'elles se prestent. C'est pourquoy si ces dernieres ne font pas d'effet par leur qualite, elles en feront par leur nombre, & parce qu'elles concourent toutes à prouver une mesme chose. Par exemple, si l'on accuse un homme d'avoir assassiné un de ses proches, on dira: Vous esperiez sa succession, & une riche succession. Vous en aviez besoin, vos créanciers vous inquiettoient plus que jamais. Vous aviez mesme offensé vostre parent, & vous sçaviez qu'il songeoit à faire un autre testament. Ces preuves prises séparément sont legeres & communes. Cependant, jointes ensemble elles ébranlent fort. Ce n'est point un coup de foudre qui renverse, mais c'est une gresle dont les coups redoublez se font sentir.

Il y a des raisons qu'il ne suffit pas d'avancer. Il faut sçavoir les appuyer. Si vous dites que c'est l'avarice qui a fait commettre ce crime, faites voir en peu de mots quelle est sa tyrannie. L'imputez-vous à la colere? Montrez à quel excès cette passion porte les hommes. Par là vostre argument acquerrera une nouvelle force, & aura mesme beaucoup plus de grace, que si dénué de ce soustien, il ne présentoit, pour ainsi dire, aux Juges qu'un maigre squelette. Vous attribuez une action à la haine. Il importera fort d'examiner si cette haine est invéterée ou récente, causée par l'envie, par une offense, ou par l'ambition, contre un inférieur, ou contre un égal, ou contre un supérieur, contre un parent ou contre un étranger. Car toutes ces [p. 331; V, 12] circonstances se traittent différemment, & doivent toûjours se rapporter à l'avantage de celuy pour qui l'on parle. Cependant il ne faut pas accabler la mémoire des Juges de tous les arguments imaginables. Vous les fatigueriez, & mesme vous éloigneriez leur confiance. Car un Juge ne sera pas disposé à croire vos preuves fort bonnes, quand vous marquerez vous en deffier vous-mesme, par le soin que vous prenez de les entasser les unes sur les autres. Mais si la chose est évidente, alors de vouloir apporter des arguments, c'est comme qui voudroit en plein jour mesler une foible lumiere à la clarté du Soleil.

Quelques Rhéteurs nous recomandent les preuves morales, c'est-à-dire, qui se tirent des mœurs. Et la plus puissante, au sentiment d'Aristote, est celle qui naist de la personne mesme de l'Orateur, lors qu'il est parfaitement homme de bien. La seconde qui suit de fort loin la premiére, mais pourtant la seconde, lors qu'il sçait du moins le paroistre. De-là en effet cette noble confiance de Scaurus, qui accusé d'un crime capital, réduisit toute sa deffense à ces mots. Quintus Varius, Messieurs, soustient qu'Emilius Scaurus a lrahi la République Romaine, Emilius Scaurus le nie. Iphicrate en usa de mesme dans une cause semblable. Car ayant demandé à Aristophon qui estoit son accusateur, si pour de l'argent il trahiroit l'Estat, & Aristophon ayant respondu que non: Hé quoy, dit-il, ce que tu ne ferois pas, tu veux que je l'aye fait? Mais il faut sur tout considérer quel est celuy devant qui l'on parle, afin de chercher ce qui est le plus capable de faire impression sur son esprit. C'est un précepte que je n'ay pas oublié parmi les qualitez de l'Exorde, & des discours que l'on fait, quand il s'agit de donner conseil.

Comme on nie avec assurance, de mesme affirme-t-on. Ouy, Messieurs, j'ay fait cela. Vous-mesme me l'avez dit, ouy, vous-mesme. O! crime inouy &c. Ces manieres ne doivent pas manquer dans un plaidoyer. Autrement la cause en souffre. Mais il ne faut pas néantmoins compter beaucoup sur cette assurance, les deux parties pouvant également s'en servir. Je fais plus de cas des preuves que chacun tire de sa propre personne, & qui renferment une [p. 332; V, 12] raison probable. Ainsi un homme qui aura esté attaqué & blessé, ou dont on aura empoisonné le fils, peut fort bien dire qu'il n'est pas à croire qu'il en accuse d'autre que le coupable, parce que s'il s'en prenoit à un innocent, ce seroit disculper celuy qui a fait le crime. C'est sur un raisonnement semblable que se fondent les peres qui sont obligez de plaider contre leurs enfans, & quiconque entreprend un procés contre ses proches.

On demande s'il faut placer les meilleures preuves au commencement, pour s'emparer tout d'un coup de l'esprit des Juges; ou à la fin, dans la vuë qu'ils en ayent une idée plus nette & plus recente; ou bien partie au commencement, partie à la fin, selon l'ordre de bataille que nous voyons dans Homere; ou bien, s'il n'est point mieux de commencer par les plus foibles, afin qu'elles aillent toûjours en augmentant. Pour moy je croy que la disposition qu'il en faut faire dépend de la nature & du besoin de la cause, pourvù néanmoins que le discours ne décline jamais, & que de fort & solide au commencement, il ne devienne pas frivole, & misérable à la fin.

Voilà ce que j'avois à dire touchant les arguments. Je me suis contenté de mettre devant les yeux le plus clairement que j'ay pû, les lieux & les genres d'où on les peut tirer. Quelques Auteurs ont esté plus diffus, ayant pris plaisir à traitter des lieux communs, & à montrer comment on peut tourner chaque chose. Pour moy j'ay crû que c'étoit une longueur inutile; car on voit assez ce qu'il y a à dire, par exemple, contre l'avarice, contre un tesmoin peu religieux, ou contre une cabale; & l'on ne finiroit point, si on vouloit épuiser tous ces lieux. C'est comme si j'entreprenois de mettre icy toutes les questions, les preuves & les pensées qui peuvent entrer dans les causes qui se plaident tous les jours au Barreau, & qui se plaideront à l'avenir.

Pour les lieux des arguments, si je ne les ay pas tous expliquez, je croy qu'il s'en faut peu. Je m'y suis mesme attaché avec d'autant plus de soin, que les déclamations qui servoient autrefois de prélude & de préparation aux exercices du Barreau, dont elles estoient la vraye image, ne leur ressemblent aujourd'huy en rien; & que ne se [p. 333; V, 12] proposant autre chose que de plaire à l'auditeur, elles manquent de nerfs, & n'ont ni solidité, ni force. Aussi peut-on comparer présentement nos Déclamateurs à ces vils marchands d'esclaves, qui pour rendre de jeunes enfants plus propres à l'infame trafic qu'ils en font, osent bien entretenir leur beauté aux dépens de leur virilité. Car comme la force des muscles & des bras, le poil & la barbe, ces ornements du sexe le plus nobles, sont pour eux sans grace, & que ce qui seroit vigueur, s'ils laissoient faire au temps, leur paroist une rudesse insupportable qu'il faut adoucir; de mesme cette Eloquence mesle, cette maniere de plaider pressante & vigoureuse, se trouve énervée par une fausse délicatesse. Nous substituons à sa place je ne sçay quelle fleur d'élocution; & pourvû qu'un discours soit élegant & poly, nous nous mettons peu en peine de ce qu'il vaut d'ailleurs.

Mais, pour moy, quand je considere la nature, je trouve qu'il n'y a point d'homme, pour peu qu'il soit masle, qui ne soit plus beau que le plus bel eunuque. Je ne croirai jamais la Providence si ennemie de son propre ouvrage, qu'il faille mettre la débilité au rang des perfections de la nature humaine; & l'on ne me persuadera point qu'une main impie puisse faire un bel objet, de ce qui seroit regardé comme un monstre, s'il estoit né dans l'estat où le fer l'a reduit. Que l'imposture d'un sexe équivoque serve donc à la débausche tant que l'on voudra; la dépravation des mœurs ne regnera pourtant jamais avec assez d'empire, pour nous faire estimer bon & honneste, ce qu'un caprice extravagant a rendu cher & précieux. Ainsi, que des auditeurs corrompus approuvent, s'ils veulent, cette éloquence effeminée, car c'est le nom qu'elle merite; à mon égard je ne croy pas qu'il y ait d'éloquence où l'on ne découvre aucune marque d'un esprit masle & austere, pour ne pas dire d'un grave & vertueux personnage.

En effet ces Peintres & ces Sculpteurs fameux de l'antiquité, lorsqu'ils ont voulu ou peindre ou représenter un beau corps d'homme, sont-ils jamais tombez dans la ridicule erreur, de prendre pour modele un Bagoas162 ou un [p. 334; V, 12] Megabyze163? n'ont-ils pas choisi bien plutost ou quelque jeune guerrier d'une taille & d'une mine avantageuse, ou quelque athlete164 ferme & robuste, également propre aux exercices de la lutte, & aux fatigues de la guerre? N'est-ce pas dans ces hommes-là qu'ils ont reconnu de vrayes beautez? Et moy dont le dessein est de former un Orateur, j'irois donner à son éloquence, s'il faut ainsi dire, des sonnettes & des cymballes, au lieu de véritables armes?

Que les jeunes gens pour qui j'escris icy s'accoustument donc tant qu'ils pourront à copier la nature & la verité. Et puis qu'ils se destinent à disputer le prix dans les contestations du Barreau, que dès leur jeunesse ils ayent la victoire devant les yeux; qu'ils apprennent à porter des coups mortels, & à s'en deffendre. Que leurs Maistres exigent cela d'eux particuliérement, & qu'ils ne les approuvent qu'autant qu'ils y auront réüssi. Car si leurs disciples aiment la loüange jusqu'à la chercher dans leurs deffauts, il faut convenir qu'ils aimeront encore mieux celle qui est duë au mérite & à la perfection. Mais le mal est présentement que les choses nécessaires sont passées sous silence, & que ce qui seroit utile dans un Discours est justement ce que l'on compte pour rien. C'est un vice que j'ay attaqué dans un autre ouvrage, & que je ne puis assez combattre dans celuy-cy. Mais je reviens à mon sujet & à l'ordre que je me suis prescrit. [p. 335; V, 13]

162. a) Bagoas signifie eunuque en langue Persanne. Et plusieurs chez les Perses ont esté appellez de ce nom. Tesmoin celuy qui tua Ochus.

163. a) Megabyse estoit un eunuque qui fut fort chéri de Darius, & ensuite d'Alexandre.

164. b) J'ay exprimé en termes généraux la pensée de l'Auteur. Car il cite en particulier le Doryphore de Polyclete. C'estoit la statuë d'un satellite qui fut regardée comme un des chef-d'œuvres de ce grand Statuaire, & que Lysippe prit depuis pour son modele.

CHAPITRE XIII. De la Réfutation.

La Réfutation peut s'entendre en deux maniéres, ou pour l'action de celuy qui deffend, laquelle se passe toute entiere à réfuter, ou pour la response aux objections qui se font de part & d'autre; & c'est proprement celle-cy qui occupe le quatriesme rang dans un p aidoyer. Mais en quelque sens qu'on la prenne, elle se traite tousjours de la mesme maniere. Car les arguments que l'on y employe ne se tirent pas d'autres endroits, que ceux dont on se sort dans la confirmation. Pensées, stile, figures, tout est égal en l'une & en l'autre. La seule différence qu'il y a, c'est que d'ordinaire la réfutation a des mouvements plus doux.

Cependant c'est avec justice que l'on a tousjours crù, comme Cicéron le tesmoigne, qu'il estoit plus difficile de deffendre que d'accuser. En effet l'accusation est beaucoup plus simple. Il n'y a qu'une maniere de la proposer, & il y en a cent pour y respondre. Il suffit à l'accusateur, que ce qu'il avance soit vray. Au contraire celuy qui deffend est obligé de mettre en usage une infinité de moyens pour le destruire. Nier le fait, ou le soustenir juste & légitime, le pallier, l'excuser, détourner l'accusation, l'éluder, faire semblant de la mespriser, prouver que le procés est mal intenté, railler, prier, supplier, il faut qu'il jouë tous ces personnages. Ainsi de sa part, c'est une action qui est presque tousjours indirecte, bruyante & tumultueuse, qui a besoin de mille détours & de tout l'art possible.

Celuy qui accuse dit des choses qu'il a eu tout le loisir de méditer pour la pluspart; celuy qui deffend donne souvent des responses impréveües. Celuy qui accuse produit des tesmoins, celuy qui deffend les réfute sur le champ. L'accusateur trouve une ample matiere de parler dans l'enormité des crimes qu'il poursuit, bien qu'ils soient faux, comme, lorsqu'il accuse un homme de parricide, de sacrilege, [p. 336; V, 13] de leze-Majesté; celuy qui deffend n'a bien souvent pour luy que la négative. C'est pourquoy des Orateurs médiocres ont esté suffisants pour accuser, & nul n'a sçu deffendre qu'il n'ait esté trés-éloquent. Car pour achever de dire en peu de mots ce que j'en pense, il est plus aisé d'accuser que de deffendre, tout comme il est plus aisé de faire une blessure, que de la guérir.

Or pour deffendre, il importe infiniment de prendre garde non seulement à ce que l'accusateur a avancé, mais aux termes dans lesquels il l'a avancé. On examinera donc premiérement, si ce que l'on veut réfuter est essentiel ou étranger à la cause. S'il est essentiel, il faut ou le nier, ou le deffendre, ou prouver le manque de formalité. Il n'y a guéres que ces trois moyens de sortir d'un procès. Car la voye de supplication toute seule & sans deffense est fort rare, & ne peut avoir lieu qu'auprès des Juges qui sont au dessus des Loix. Encore mesme ces causes qui ont esté plaidées devant César, ou devant les Triumvirs pour des personnes qui avoient suivi un parti contraire au leur, ne sont-elles pas dépourvuës de preuves & de raisons. A moins qu'on ne veüille dire que Cicéron ne deffendoit pas fortement Ligarius, quand il parloit ainsi: Avoüons le vray, Tuberon, que cherchions nous autre chose que de pouvoir nous-mesmes, ce que peut aujourd'huy César?

Que si l'affaire est devant un Prince, ou un Juge qui soit libre dans ses jugements, nous pourrons luy représenter que plus le coupable a merité la mort, plus il est un objet digne de sa clemence. Mais alors, outre que nous aurons à faire au Juge, & non à l'accusateur, nostre discours tiendra plus de la délibération, que d'une cause judiciaire. Car nous n'aurons d'autre pensée que de porter ce Prince à préférer la gloire & le mérite de l'humanité au plaisir de la vengeance. A l'égard des Juges qui doivent prononcer selon les Loix, il est clair qu'un crime avoüé est un crime condamné. Ainsi il seroit ridicule de donner des préceptes pour les faits dont on convient.

Ceux donc qui ne se peuvent nier, & où l'action est bien intentée, il faut les deffendre tels qu'ils sont, ou se resoudre à perdre sa cause. Si on nie, on le peut faire en deux [p. 337; V, 13] manieres. Car on soutient ou que le fait n'est point ou qu'il n'est pas de la sorte. Or tout crime qui ne se peut deffendre & dont il n'y a pas moyen d'éviter le Jugement, il faut le nier. Je ne dis pas seulement lorsqu'en le définissant on peut en changer la nature; mais lors méme que nous n'avons d'autre ressource que de nier. On produira des tesmoins, il est vrai; mais que ne peut-on pas dire contre des tesmoins? Une signature? Ce genre de preuve ne porte pas conviction, l'Ecriture peut avoir esté contrefaite. Enfin rien n'est pire que d'avoüer. Que si le fait ne sçauroit estre nié, ni deffendu, il y a un dernier retranchement, c'est de montrer que l'action est mal intentée, & que l'on a manqué dans la forme.

Mais, dira-t-on, il y a des occasions où nul de ces trois moyens n'est pratiquable. Une femme accouche après un an de veuvage, on l'accuse d'adultere. En ce cas il n'y a point de procès. C'est pourquoy j'admire que l'on nous fasse un precepte de dissimuler & d'obmettre ce qui ne peut recevoir de deffense ni d'excuse; comme si ce n'estoit pas cela-mesme sur quoy les Juges ont à prononcer. Mais si c'est un fait qui soit étranger à la Cause, quelque rapport qu'il y ait, on fera fort bien de dire qu'il n'a rien de commun avec la question, qu'il n'est d'aucune consequence, & qu'il n'est pas besoin de s'y arrêter. Car alors cette négligence affectée sera trés-pardonnable, & un bon Avocat ne doit jamais craindre d'en encourir le blasme, quand il s'agit de sauver sa Partie.

Ensuitte on verra s'il est à propos de réfuter les preuves de l'Accusateur toutes à la fois, ou les unes après les autres. On les réfute toutes ensemble, lorsqu'elles sont si foibles que d'un mesme effort elles peuvent toutes tomber, ou si délicates & si dangereuses qu'il n'y a pas de sureté à faire ferme à chacune en particulier. Car en ces occasions il faut ramasser toutes ses forces, & marcher contre l'ennemi teste baissée s'il faut ainsi dire. Mais si de quelque façon que nous nous y prennions, les preuves de l'adverse Partie sont trop difficiles à réfuter, nous pourrons du moins comparer les nostres avec les siennes, & nous ferons ensorte que dans cette comparaison l'avantage [p. 338; V, 13] semble estre de nostre costé. Nous desunirons celles qui le soutiennent par le nombre & par le secours qu'elles se prestent l'une l'autre, comme dans l'exemple que j'ay rapporté. Vous heritiez de luy, vous estiez dans le besoin, tourmenté par vos Creanciers, & vous sçaviez qu'il songeoit à changer son testament. Ces circonstances jointes ensemble sont assez pressantes. Separez-les. Ce n'est plus rien, comme la flamme, qui quand elle s'attache à une matiere combustible, menace d'un grand embrazement, & qui, si vous lui ostez son aliment, s'évanoüit aussi-tost; ou comme ces grands fleuves qui tant qu'ils conservent leur lict, ne sont guéables en nul endroit; & partagez en plusieurs bras, offrent par tout un passage aisé.

Nous verrons donc laquelle des deux manieres est la plus utile, & nous y conformerons aussi nostre Proposition; qui pour cela sera tantost générale, & tantost particuliere, selon que nous le jugerons plus à propos. Car quelquefois il suffira de rassembler en une seule Proposition tout ce que l'Adversaire aura détaillé en plusieurs. I'ar exemple s'il a fait une longue énumeration des motifs qui ont pù porter l'Accusé à commettre le crime dont il s'agit: sans reprendre tous ces motifs nous dirons en général, que parce qu'un homme a eu plusieurs raisons de faire une action, il ne s'ensuit pas qu'il l'ait faite. Cependant pour l'ordinaire il sera plus expedient à celuy qui accuse d'accumuler ses preuves, & à celui qui réfute, de les prendre séparément.

Mais il faut encore examiner comment on doit réfuter ce qui a esté avancé. Car si c'est un fait visiblement faux, il suffira de le nier. Ainsi dans l'oraison pour Cluentius, celuy que l'Accusateur avoit dit estre mort incontinent aprés avoir bû dans la Coupe qu'on lui avoit presentée, Ciceron nie formellement qu'il soit mort au même jour. Quant aux choses qui se contredisent, qui sont inutiles, ou dépourveües de sens, il n'y a pas grand art à les relever. C'est pourquoy je n'en donnerai ni préceptes, ni exemples. Je mets au mesme rang ce genre de preuves que l'on nomme obscur, & qui consiste en des faits si secrets, qu'il ne s'en trouve ni tesmoin, ni indice. Car tout [p. 339; V, 13] ce que l'Accusateur avance & qu'il ne prouve point, n'est d'aucun poids; Enfin toutes les choses qui sortent de la question. Mais il est de l'addresse d'un Orateur de tourner les objections de maniere qu'elles paroissent ou incroyables, ou frivoles, ou se contredire, ou s'éloigner de l'état de la question, ou faire mesme pour l'Accusé. On reprochoit à Oppius de s'estre enrichi aux despens des Soldats, en prennant sur leur subsistance. C'est un crime odieux. Mais Cicéron fait voir que dans ce reproche il y a une contradiction manifeste, en ce que les mesmes personnes accusoient Oppius d'avoir voulu corrompre l'armée par ses largesses. l'Accusateur de Cornelius s'engageoit à produire des tesmoins qui le convaincroient du fait qu'il luy imputoit. Cicéron rend cela inutile, en disant que Cornelius en convient lui-mesme. Cecilius demandoit la Commission d'accuser Verrés, fondé sur ce qu'il avoit esté son Questeur; & Cicéron qui la demandoit aussi, fait de cette raison mesme un moyen pour l'obtenir.

Les objections qui ne pourront se rapporter à quelqu'un de ces exemples, tiendront à des lieux communs. A la conjecture, on examinera si elles sont vrayes. A la définition, si elles sont essentielles au sujet. A la qualité, si elles ne sont point contre la bienséance & l'honnesteté, injustes, malignes, cruelles. Ce qui doit s'observer non seulement dans les propositions & les raisons que l'Accusateur avance, mais dans tout le cours de l'accusation. Ainsi Labienus est taxé de cruauté par Cicéron, en ce qu'il poursuivoit Rabirius dans toute la rigueur de la Loy portée contre les Rebelles à la Republique; Tuberon d'inhumanité, en ce que non content de voir Ligarius exilé, il veut empêcher que César ne luy pardonne. L'Accusateur d'Oppius, d'orgüeil & de témerité, en ce que sur une simple lettre de Cotta, il se croit permis de dénoncer Oppius.

D'autres accusations auront d'autres deffauts. Car il y en a qui sont pleines de mauvaise foy, de passion & d'animosité. Mais si l'Accusateur a dit quelque chose qui soit contre la sûreté publique, ou contre l'interest des Juges, c'est sur tout ce qu'il faut relever. Cicéron nous [p. 340; V, 13] donne un exemple de l'un & de l'autre. Qu'elle étrange maxime, dit-il dans la deffense de Tullius, & où en sommes-nous Messieurs, si on l'admet, que l'on est en droit de tuer un homme, quand on a cette excuse a alléguer qu'on craignoit d'en estre tué, si on ne l'eust prévenu? Et parlant pour Oppius, il avertit les Juges de ne pas recevoir un genre d'accusation, dont la consequence retomberoit sur tout le corps des Chevaliers & sur eux-mêmes. Mais il y a des objections qu'il est bon de mespriser ou comme frivoles, ou comme n'ayant rien de commun avec la Cause; & cet air de mespris s'estend quelque fois jusqu'à des arguments, que dans le fond nous serions fort en peine de réfuter.

Cependant comme la pluspart de ces arguments sont tirez du lieu des semblables, il faut faire tous ses efforts pour y découvrir quelque dissemblance. Et cela n'est pas difficile dans les questions de Droit. Car les Loix roulant toutes sur differentes matieres, il n'est gueres possible de raisonner de l'une par l'autre, sans que le raisonnement péche par le défaut d'une exacte comparaison. Quant aux similitudes que l'on emprunte des animaux, ou de choses inanimées, il est aisé de les éluder. Et à l'égard des exemples qu'on allégue contre nous, on y peut respondre en plusieurs manieres. Si ce sont des exemples fort anciens, on les traittera de fabuleux. S'il n'y a pas moyen de les révoquer en doutte, on aura du moins recours à la disconvenance. Car il est difficile que deux exemples soient parfaitement semblables. On veut justifier Nasica le Meurtrier de Gracchus, & l'on apporte l'exemple de Hala, qui tua Mélius. Dittes que la comparaison n'est pas juste; que Mélius vouloit opprimer sa Patrie, & que Gracchus au contraire venoit de porter des Loix toutes favorables au peuple; que Mélius estoit Mestre de Camp Général de la Cavallerie, & que Nasica est un simple particulier. Enfin si ces ressources nous manquent, on verra si l'on ne peut point dire que le fait cité pour exemple, est à la verité autorisé d'un grand nom, mais qu'au fond il n'en est pas plus légitime. Et ce que je dis des exemples, je le dis aussi des Sentences, [p. 341; V, 13] des Arrests, en un mot de tous les préjugez dont on peut tirer avantage contre le Deffendeur.

J'ay adjouté pour second precepte, qu'il importoit extrêmement de prendre garde comment l'Accusateur avoit énoncé chaque chef d'accusation. En effet s'il l'a exprimé soiblement, nous repeterons ses propres mots; & s'il s'est expliqué avec force, & d'une maniere qui rende le crime plus atroce, nous l'exposerons en des termes plus doux. Cicéron en use ainsi dans la deffense de Cornelius. S'agit-il d'un Débausché? Nous dirons, on vous a representé ma Partie Messieurs, comme un homme un peu trop addonné à ses plaisirs. Un Avare odieux par des épargnes sordides, nous le ferons passer pour un homme naturellement attentif & ménager; un Médisant qui déchire tout le monde, pour un homme franc qui dit quelque fois trop librement ce qu'il pense.

Mais une chose dont il se faut bien garder, c'est de rapporter les faits avec leurs preuves, ou avec les couleurs dont l'Accusateur les a peints: si ce n'est qu'il y ait un ridicule qui saute aux yeux. Comment l'entendez-vous, Murena? Vous aurez tousjours esté à l'armée, si longtemps absent de Rome, & aprés cela vous viendrez disputer les Honneurs & les Charges de la République avec des gens qui ne sont pas sortis de la Ville? Parce que ce raisonnement est risible, Cicéron le rapporte tout entier & dans les mesmes termes. Si l'Accusateur avance des faits qui se contredisent, en ce cas on peut encore exposer le crime sans crainte: & Cicéron n'en fait pas difficulté dans la deffense de Scaurus, ou nous voyons qu'il parle comme d'après l'Accusateur-mesme. Quelque fois on joindra plusieurs Propositions ensemble, telles que l'Adversaire les a énoncées, sur tout quand l'ordre des faits qu'elles contiennent, paroist incroyable ou qu'il suffit de la simple exposition pour leur oster toute vray-semblance. Que si ces Propositions se soustiennent les unes les autres, on les reprendra séparément & en détail. C'est mesme ordinairement le plus sûr. Il peut arriver aussi qu'une seule Proposition renferme des Contradictions.

Il y a, comme j'ay dit, des preuves qui sont [p. 342; V, 13] communes, c'est-à-dire, qui font égallement pour les deux Parties; Si l'Accusateur s'en est servi, l'Accusé s'en servira encore mieux; non seulement parce qu'elles sont communes, mais parce qu'elles sont plus favorables à celuy-cy. Car quiconque employe le prémier un argument commun, de commun qu'il estoit se le rend contraire; puisque l'argument contraire n'est autre que celuy, dont la Partie adverse peut user avec avantage. Non, Messieurs, il n'est pas vray-semblable que Marcus Cotta ait imaginé une action si noire. Hé quoy, Messieurs, est-il plus vray semblable qu'Oppius s'y soit porte, à cette action si noire?

Mais ces Contradictions dont j'ay parlé, soit apparentes ou réelles, se doivent chercher tantost dans les faits; comme, lorsque d'un costé Clodia dit qu'elle a presté de l'argent à Célius, ce qui marque une grande familiarité entr'eux; & que de l'autre elle prétend que Celius a voulu l'empoisonner, ce qui suppose une haine mortelle, ou, lorsque Tuberon fait un crime à Ligarius d'avoir esté en Affrique, & qu'en mesme temps il se plaint de ce qu'il luy en a fermé l'entrée; tantost dans les paroles de l'Accusateur, qui par inconsidération dit quelque fois bien des choses dont il ne voit pas la consequence. Ce qui arrive particulierement à ceux qui trop amateurs de ce qu'on appelle des pensées ingénieuses ne songent qu'a avoir de l'esprit, & se laissent aller à toutes les occasions d'en faire paroistre, s'occupent bien plus de l'endroit qu'ils touchent, que de la Cause entiere avec laquelle il n'a bien souvent aucun rapport; que pouvoit-il y avoir de plus fort en apparence contre Cluentius, que d'avoir esté notré d'infamie par les Censeurs? que de voir un pere deshériter son fils, parce que ce fils, de concert avec Cluentius, avoit corrompu les Juges pour faire condamner Oppiannicus? Cependant Cicéron fait voir que ces deux préjugez s'entre-destruisent.

Les deffauts qui suivant sont si grossiers, qu'il ne faut pas estre fort clair-voyant pour les remarquer. Donner un argument qui est douteux pour un certain, un fait contesté pour un dont on convient, une preuve commune pour une propre, une raison triviale, ou frivole, ou [p. 343; V, 13] suspecte, pour une bonne. Car les Orateurs peu circonspects tombent dans toutes ces fautes & dans bien d'autres, comme d'exagerer le crime quand il s'agit de le prouver, de discourir sur le fait, quand il en faut chercher l'Auteur, de vouloir prouver l'impossible, de parler de la personne beaucoup plus que de la Cause, de croire avoir poussé à bout ce qui n'est qu'ébausché, d'imputer aux choses des fautes qui sont personnelles, comme si l'on blasmoit le Decemvirat à cause d'Appius qui a abusé de son autorité, de contraire des preuves qui sont évidentes, de s'exprimer d'une maniere ambiguë, de perdre de vûë la question principale, de ne pas respondre aux chefs d'accusation proposez. Ce qui est pourtant excusable dans un cas, lorsque la Cause est si mauvaise qu'elle ne se peut soustenir que par des secours étrangers. Par exemple, Verrés est déclaré coupable de Péculat, on ne fera pas mal de se jetter à l'écart & de loüer le zele & la valeur qu'il a fait paroistre en deffendant la Sicile contre les Pirates.

Ces Préceptes ne regardent pas moins les objections que nous avons à combattre. Et je dois estre d'autant plus soigneux d'en avertir, qu'ordinairement on commet icy deux fautes considérables. Car les uns, je dis mesme au Barreau, craignant ces objections comme quelque chose d'embarassant, les passent sous silence; & contents de débiter les preuves qu'ils ont méditées à loisir, ils parlent comme s'ils n'avoient point d'adversaire. Abus qui est encore plus ordinaire aux Escoles, ou bien loin de destruire les raisons qui sont contre, on travaille sur des sujets tellement faits à plaisir, qu'ils ne semblent pas pouvoir souffrir de contradiction. Les autres éxacts jusqu'au scrupule s'imaginent qu'il faut respondre à tout, à chaque pensée, à chaque mot; ce qui est infini & fort inutile. Car ce n'est pas attaquer la Cause, mais l'Orateur; à qui pour moy je n'envieray jamais la gloire de passer pour disert, quand il l'acquerrera aux despens de sa Cause; en sorte que ce qu'il y a de bon dans son Playdoyer, soit regardé comme une marque de son esprit, & non de la Justice de sa Cause: ce qu'il y a de mauvais, soit imputé à la Cause, & non à luy. [p. 344; V, 13] Quand Cicéron reprochoit donc à Rullus son obscurité affectée, à Pison sa stupidité, à Marc-Antoine son ignorance & sa bestise, il suivoit en cela son juste ressentiment, outre que ces invectives pouvoient inspirer aux Juges la haine dont il estoit animé. Mais à l'égard d'un Avocat qui deffend une Cause, il faut lui respondre autrement que par des injures. Non pourtant qu'il ne soit quelque fois permis de blasmer, je ne dis pas seulement son discours, mais ses mœurs, sa contenance, son habillement & tout l'air de sa personne. Nous voyons, par exemple, que Cicéron se dechaisne contre cette Robbe traisnante & bordée de pourpre que Quintius portoit. Mais il faut dire le vray. Cicéron estoit piqué au jeu, parce que Quintius avoit souslevé le peuple contre Cluentius, dont Cicéron avoit pris la deffense. Il y a des occasions où l'accusation se peut tourner en plaisanterie; & c'est un fort bon moyen pour en émousser les traits. Triarius faisoit un crime à Scaurus d'avoir fait venir avec beaucoup de despense des Colonnes de Marbre, que l'on avoit vû passer sur des chariots par la Ville. Vous avez raison, lui dit Cicéron, car pour moy qui ay tiré les miennes du Mont d'Albe, je les ay fait apporter sur un bast.

Cette maniere de donner du ridicule se permet plus volontiers contre l'Accusateur; & le zele que doit avoir un Avocat pour l'innocence opprimée autorise mesme quelque fois les invectives. Mais un sujet de plainte fort juste & fort raisonnable, c'est lorsque l'un ou l'autre Orateur a la mauvaise foy de taire quelque chose d'essentiel, ou de l'embroüiller, ou d'en supprimer une partie, ou de le dire trop tard & à contre temps. Une chose qui se peut blasmer encore en celuy qui deffend, c'est de donner le change, je veux dire, de vouloir deffendre sa Partie par un moyen qui ne respond point à l'action intentée contre elle. Ainsi Eschine qui prevoyoit que Demostene ne parleroit point de la Loy, en vertu de laquelle il accusoit Cresiphon, & Accius qui au contraire se donnoit que Ciceron ne deffendroit Cluentius que par la Loy qui le mettoit à couvert, ne manquent pas d'en avertir les Juges & de s'en plaindre. [p. 345; V, 13] Pour ce qui est de nos Déclamateurs, je leur donnerai un avis important, dont ils ont sur tout besoin. C'est de ne se pas faire des objections chimeriques qui se réfutent sans peine, & de ne pas croire qu'un Avocat soit assez sot pour en faire de semblables. C'est une faute où ils tombent par l'envie de traiter des lieux communs sur lesquels on ne tarit point, & de s'attirer des applaudissements du public. Car au lieu de se renfermer dans leur sujet, ils y font entrer tout ce qui leur plaist. De sorte qu'un Orateur qui auroit à repliquer à leur plaidoyer, pourroit dire, si ma response est foible, ce n'est pas ma faute.

Que l'on m'attaque bien, je me deffendrai mieux. Si l'on s'acoustume à ce badinage, on sera fort trompé au Barreau où il faut respondre non aux difficultez qu'on se fait soy mesme, mais à celles d'un Orateur qui connoist le fort & le foible d'une Cause. On dit que le Poëte Accius, interrogé pourquoy il ne plaidoit pas des Causes, luy qui mettoit tant de force & d'éloquence dans ses pieces, respondit que dans une tragedie il faisoit parler ses personnages comme il vouloit, au lieu que dans la profession d'Orateur il auroit à faire à gens qui ne diroient rien moins que ce qu'il voudroit.

Il est donc ridicule qu'un discours qui est fait pour nous exercer à la plaidoyerie s'en esloigne au point que l'on y songe à respondre, avant que de sçavoir quelle sera l'objection. Et un bon Maître doit applaudir à son Disciple, lorsque sa pénétration lui fait découvrir les raisons qui sont pour la Partie adverse, comme lorsqu'il voit celles qui sont pour lui. Cependant aux Ecoles il est tousjours permis de s'écarter un peu de cette regle; mais rarement au Barreau. Car supposé que vous soyez Demandeur, & que vous ayez à parler le prémier, comment pourrez-vous contredire le Deffendeur qui n'a pas encore esté oüi?

C'est néantmoins ce que font la pluspart de nos Orateurs, soit par l'habitude qu'ils ont prise chez les Déclamateurs, soit par l'envie de grossir leurs plaidoyers; sans faire réfléxion qu'un Adversaire prend de là [p. 346; V, 13] occasion de se mocquer d'eux, & de les railler fort agréablement. Car tantost il les priera de ne se point mesler de deviner leur pensée, puisqu'ils y réüssissent si mal; tantost il les remerciera de lui avoir appris ce qu'il devoit dire, & les loüera de leur générosité. Mais, ce qui portera coup, le plus souvent il ne manquera pas de dire que s'ils ont respondu à telle difficulté sans attendre qu'on la proposast, c'est qu'ils ont bien senti que l'on avoit raison de la faire, & qu'ils n'ont pû étouffer la voix de leur conscience. Cicéron n'a pas manqué ce tour-là dans l'Oraison pour Cluentius. Vous sçavez de bonne part, dittes-vous, que mon dessein est de deffendre cette Cause à la faveur de la Loy. Est-il possible? Assurément on nous trahit. Nous nous fions indiscretement à nos amis, & quelqu'un d'eux va révéler nostre secret. Mais qui vous a donc si bien instruit? Quel est ce perfide? Personne sur mon honneur ne vous l'a dit. C'est la Loy elle-mesme qui vous l'a appris.

Quelques-uns non contents de se faire l'objection, l'exposent toute entiere comme feroit l'Adversaire mesme. Ils sçavent, disent-ils, qu'on leur objectera cela, & qu'on le prouvera par telle & telle raison. Vibius Crispus que nous avons connu pour un homme d'un esprit agréable & enjoüé, se mocqua un jour fort plaisamment d'un Orateur qui s'estoit ainsi meslé de le faire parler. Quand ce fut à lui à respondre: j'avois, dit-il, Messieurs, beaucoup de choses à vous dire, mais on les a dittes pour moy. Il n'est pas besoin de vous ennuyer deux fois.

Si néantmoins ensuite d'une Enqueste la Partie adverse a produit quelque Memoire, on peut en ce cas la réfuter. Car alors c'est respondre à ce qu'elle avance, & non à ce que nous avons imaginé. On le peut encore, lorsque la Cause est de telle espece, que les objections que nous nous faisons, sont les seules qui se puissent faire. Par exemple, une chose derobée se retrouve dans une maison. Il faut nécessairement que l'Accusé dise que cette chose a esté portée chez lui à son insçû, ou qu'elle y a esté mise en dépost, ou bien qu'on la lui a donnée. Ainsi on peut attaquer ces trois moyens, sans attendre que le Deffendeur les propose. Mais aux Escoles, soit que l'on [p. 347; V, 13] parle comme Demandeur, ou comme Deffendeur, on peut tousjours réfuter les objections, parceque cela nous exerce à joüer tout-à-la-fois les deux rôles. Hors de ce cas on ne le doit jamais faire. Autrement c'est respondre à qui n'a pas encore parlé.

Il y a un autre vice qu'il ne faut pas moins éviter dans la réfutation, c'est de paroistre embarrassé de la difficulté que l'on a à combattre. Un Juge en prend occasion de se deffier de nostre Cause; & souvent des raisons qui feroient beaucoup d'impression sur son esprit, si elles estoient avancées hardiment, lui deviennent suspectes par la précaution mesme & les détours dont on les accompagne. Car il sera porté à croire que l'Avocat ne les a pris, ces détours & cette précaution, que parce qu'il en a senti le besoin. Que l'Orateur se rassure donc lui-mesme, afin de rassurer les autres, & qu'il tesmoigne tousjours avoir bonne opinion de sa Cause. C'est en quoy Cicéron réüssit admirablement comme en tout. Il parle avec une confiance & une autorité qui tient presque lieu de preuve, & qui impose à tel point, que l'on n'ose douter de ce qu'il met en avant.

Au reste quiconque possedera bien sa Cause, & sçaura quel est son principal moyen, quel est celui de la Partie adverse, ne pourra pas manquer de sçavoir aussi & les endroits sur lesquels il doit insister, & ceux qu'il doit combattre. A l'égard de l'ordre qu'il faut tenir icy, on n'en sera nulle part moins en peine. Car si nous sommes Demandeurs, nous commencerons par establir nos preuves, & nous viendrons ensuite à la réfutation des raisons contraires. Si nous sommes Deffendeurs, nous commencerons par la réfutation. Mais de la solution d'une difficulté naist souvent une autre difficulté, & de celle-là une troisiesme qu'il faut aussi résoudre. Car il en est comme de ces combats de Gladiateurs, qui deviennent plus opiniastres par la force & par l'adresse de ceux qui les soutiennent.

Dans le Chapitre précédent j'ay parlé d'une preuve qui n'est que l'expression du tesmoignage de la conscience, & qui consiste à affirmer simplement ou à nier, comme [p. 348; V, 13] fit Scaurus dont j'ay rapporté l'exemple. Cette sorte de preuve convient aussi à la réfutation. Je ne sçai mesme si sa place la plus naturelle n'est point lorsqu'il s'agit de nier. Mais ce que je conseille sur tout aux deux Parties, c'est de bien examiner quel est le point essentiel de leur contestation. Car souvent on fait entrer une infinité de choses dans un Procès, & le Jugement tombe néantmoins sur peu de chefs.

Telle est la maniere de prouver & de réfuter. Mais il faut que l'Eloquence l'orne & la soustienne. Car quelque bonnes que soient nos raisons, elles paroistront tousjours foibles, si l'Orateur n'enfle, pour ainsi dire, ses poumons, & ne sçait donner du poids & de la dignité à ses paroles. De-là vient que les Juges sont frappez de ces lieux communs qui traitent de l'autorité des Tesmoins, des Contrats, des Indices, & des autres choses de cette nature; comme aussi de ces lieux propres dont on se sert pour loüer ou pour blasmer une action, pour en montrer la justice ou l'iniquité, en un mot, pour la peindre en beau ou en laid.

Parmi ces Lieux, les uns influent sur un argument en particulier, les autres sur plusieurs ensemble, & les autres générallement sur toute la Cause, dont ils déterminent l'evenement. Il y en a aussi qui servent à preparer l'esprit des Juges, & d'autres qui servent à les confirmer dans le sentiment où l'on veut qu'ils persistent. Mais à l'égard de la préparation & de la confirmation, tantost elles regnent dans tout le discours, & tantost elles se renferment dans une de ses parties. L'Orateur les dispense comme il juge à propos.

C'est pourquoy j'admire que de celebres Rhéteur, qui ont esté comme les Chefs de deux sectes différentes, ayent agité sérieusement s'il faut traiter ces lieux ensuite de chaque question, comme veut Théodore, ou s'il vaut mieux les réserver pour la fin, & instruire pleinement les Juges avant que de songer à les toucher, selon le sentiment d'Apollodore. Comme si on ne pouvoit pas tenir le milieu dont je parle, & qu'on ne dust jamais prendre conseil de son sujet. Ceux qui nous donnent ces préceptes ne sont point gens qui fréquentent le Barreau, semblables [p. 349; V, 14] à ces spéculatifs, qui tranquilles chez eux & sans avoir jamais veu l'ennemi, tracent un bel ordre de bataille. Rien n'est mieux imaginé. Mais cet ordre est souvent troublé par la nécessité mesme du combat. En effet, presque tous ceux qui ont fait de l'art oratoire une chose si mysterieuse, nous ont assujettis non-seulement à de certains lieux, où ils veulent que l'on aille chercher les arguments, mais à une infinité de regles touchant la forme qu'il leur faut donner. J'ay rapporté leur sentiment le plus succintement que j'ay pû; mais dans la suite je dirai naturellement le mien, qui sera fondé sur la maniere dont je vois que les plus grands Orateurs en ont usé.

CHAPITRE XIV. Ce que c'est que l'Enthimeme & combien de sortes il y en a. De combien de parties l'Epichéreme est composé, & de la maniere de le réfuter.

On appelle Enthymeme non-seulement l'argument, ou la chose dont on se sert pour en prouver une autre, mais aussi la diction qui met l'argument dans son jour. J'ay desja dit qu'il y en avoit de deux sortes. L'un qui se tire des suites de la chose mesme, & qui consiste en une proposition jointe immédiatement à sa preuve, comme celui-cy. La Cause des uns & des autres estoit douteuse alors, parce que l'on pouvoit suivre honnestement l'un & l'autre parti. Mais aujourdhui on ne peut douter que le parti le meilleur n'ait esté celui, pour qui les Dieux se sont si hauttement déclarez; car ceraisonnement contient une proposition avec sa preuve, & n'a point de conclusion. Ainsi c'est un syllogisme imparfait165.

Mais l'Enthymeme qui se tire des contraires a beaucoup plus de force, & quelques Rhéteurs mesme n'en admettent point d'autre. Tel est celuy-cy166. On veut donc, Messieurs, que vous soyez assemblez icy pour vanger la [p. 350; V, 14] mort d'un homme, à qui vous ne rendriez pas la vie, s'il estoit en vostre pouvoir de la luy rendre. A quoy l'on adjoute quelque fois un détail de circonstances qui rend l'argument encore plus fort, comme fait Cicéron au mesme endroit. Ainsi, Messieurs, Milon qui a épargné Clodius, lorsque sa mort eust fait plaisir à tout le monde, qui n'a pas osé le tuer, lorsqu'il le pouvoit impunément & avec justice, lorsque le temps, le lieu, l'occasion, tout luy estoit favorable, Milon, aura indignement asassiné le mesme Clodius, lorsque le temps, le lieu, la conjoncture, tout luy estoit contraire, & qu'il ne le pouvoit sans estre blasmé de plusieurs, sans s'exposer mesme à perdre la vie?

Cependant il me semble que la meilieure sorte d'Enthymeme est celle, qui roule sur une chose dissemblable ou contraire, & que l'on appuye d'une bonne raison, comme en cet exemple de Démosthene. Si d'autres avant vous ont impunément violé les Loix, il ne s'ensuit pas que vous qui avez imité leur conduite, deviez échapper au chastiment. Au contraire il faut d'autant plus vous punir. Car comme vous n'auriez pas suivi leur exemple, si on les eust chastiez, de mesme si l'on vous chastie, un autre ne le suivra pas à l'avenir.

L'Epichereme est composé de quatre parties selon quelques-uns: de cinq, & mesme de six selon d'autres. Cicéron en soutient cinq, à sçavoir la Proposition, autrement ditte la Majeure, la Mineure, la preuve de la Mineure, & la Conséquence. Mais comme la Majeure n'a pas tousjours besoin de raison, ni la Mineure de preuve, & que la conséquence mesme n'est pas tousjours nécessaire, Cicéron croit que l'Epichéreme peut quelque fois n'avoir que quatre, trois, ou deux parties.

Pour moy je tiens avec plusieurs Auteurs qu'il n'en a que trois au plus. Car l'ordre naturel veut qu'il y ait une premiere Proposition qui explique le sujet dont il s'agit, ensuite une seconde qui serve à prouver la prémiere, & enfin une troisiesme qui soit une suite des deux. Ainsi il y aura la premiére Proposition ou la Majeure, la seconde ou la Mineure, & la troisiesme ou la Conséquence. [p. 351; V, 14] En effet ce qu'ils appellent la raison de la Proposition, & la preuve de la Mineure ou l'amplification, comme d'autres la nomment, on peut, ce me semble, les comprendre dans les parties ausquelles elles se rapportent.

Prennons dans Cicéron un exemple d'Epichéreme composé de cinq parties. Les choses qui sont gouvernées avec prudence, sont bien mieux conduites que celles où la la prudence ne se trouve pas. Voilà, disent-ils, la Proposition, & cette Proposition, selon eux, doit être soutenuë de raison, & d'expression. Mais je crois pour moy que tout cela ne peut jamais faire qu'une mesme proposition. Autrement, si la raison dont on l'appuye, fait une partie séparée, comme il peut y avoir diverses raisons, il y aura donc aussi diverses propositions. Venons à la Mineure. Or il n'y a rien qui soit mieux gouverné que le Monde. Cette Mineure doit encore avoir sa preuve, qui tient le quatriesme rang. Et j'en dis la mesme chose que de la Majeure. Enfin, pour cinquiesme partie ils mettent la Conséquence, qui tantost infere simplement ce qui résulte de toutes les autres, & tantôt rassemble en peu de mots ce qui est contenu dans la Majeure & dans la Mineure, en y adjoutant la conclusion qui s'ensuit naturellement. S'il est donc vray que les choses qui sont conduites avec sagesse, sont mieux gouvernées que celles où la sagesse n'a point de part, le Monde estant de toutes les choses, celle qui est gouvernee le plus sagement, ne faut-il pas conclurre que c'est la sagesse qui preside au gouvernement du Monde?

Mais ces trois parties que je donne à l'Epichéreme reçoivent plus d'une forme. Car quelque fois on conclud la mesme chose que ce qui est dans la proposition. Par exemple, l'ame est immortelle; car tout ce qui se meut de soymesme est immortel. Or est-il que l'ame se meut d'elle-mesme. Donc l'ame est immortelle. Cette maniere a son usage non-seulement dans les arguments, mais aussi dans toutes les Causes qui sont simples, & dans les Questions. En effet ces Causes & ces Questions ont prémierement une Proposition, qui dans ce genre d'Epichéreme est tousjours douteuse, puisque c'est la chose mesme qui est en contestion. Vous avez commis un sacrilege, vous avez fait ce [p. 352; V, 14] meurtre. Quiconque a tué un homme, n'est pas censé pour cela coupable de meurtre. Ensuite vient la preuve qui est beaucoup plus diffuse & plus ornée que dans les arguments. Après quoy suit la conclusion ou derniere proposition, qui infere directement ce qui résulte des deux premieres, ou qui par une énumeration plus détaillée ramasse tout ce qu'elles comprennent.

Quelque fois aussi on conclud differemment de ce que l'on a proposé dans la Majeure, je dis quant aux paroles, mais en effet de mesme quant au sens. Par exemple, la mort n'est point un mal. Car ce qui est dissous, n'a plus de sentiment & où il n'y a point de sentiment; il ne sçauroit y avoir de mal. Enfin quelque fois la Conséquece est toute différente de la proposition, comme icy. Tous les animaux sont plus parfaits que les choses inanimées Or il n'y a rien de plus parfait que le monde. Donc le monde est un animal. Et dans cette sorte d'Epichéreme il peut y avoir de la difficulté à l'égard de la chose en question, que l'on peut aussi renfermer dans la proposition en cette maniere, le monde est un animal, car les animaux sont plus parfaits que les choses inanimées. Ainsi la Proposition est tantoit evidente comme dans le premier de ces deux exemples, & tantost douteuse comme en celuy-cy, quiconque veut mener une vie heureuse doit estre Philosophe. Car tout le monde n'en convient pas. Je dis la mesme chose de la Mineure. Or tous les hommes veulent estre heureux. Cette Mineure est claire. Mais, ce qui est dissous n'a plus de sentiment, celle-cy a besoin de preuves. Car il y a sujet de douter si l'ame separée du corps est immortelle, ou si elle est destruite après un certain temps.167

L'Epichéreme ne différe du Syllogisme qu'en ce que le Syllogisme se divise en beaucoup plus d'especes, & qu'il a la verité pour objet, au lieu que l'Epichéreme n'a d'ordinaire que la vrai-semblance. Car s'il falloit tousjours prouver ce qui est contesté par ce qui est certainement vray, il seroit aisé de se passer d'Orateur. En effet, qu'est-il besoin d'esprit & d'éloquence pour dire, ces biens m'appartiennent; car je suis fils unique d'un tel qui est mort, ou bien, je suis son seul heritier. Or est il que les biens [p. 353; V, 14] doivent aller à celuy qui est institué heritier. Donc ces biens là m'appartiennent.

Mais lorsque la raison mesme tombe en question, il faut que ce que nous avons à prouver, d'incertain qu'il est, devienne certain par le moyen de la preuve. Par exemple, si on soutient quelqu'une de ces propositions, vous n'estes point son fils, vous n'estes pas légitime, ou bien, vous n'estes pas son héritier, le testament ne vaut rien; vous ne pouvez pas recueillir cette succession, vous avez des cohéritiers; Il faut bien que le Demandeur établisse son droit, & prouve la justice de ses prétentions.

Et comme une preuve de cette nature ne se déduit pas sans beaucoup de paroles, c'est une nécessité alors de finir l'Epichéreme en tirant la Conséquence de tout le raisonnement que l'on a fait. Car en d'autres occasions la simple proposition suffit avec sa raison, comme icy, les Loix se taisent parmi les armes, & nous dispensent de réclamer leurs secours, lorsqu'elles ne sont pas en estat elles-mesmes de nous garentir de l'oppression. C'est pourquoy quelques Rhéteurs ont dit que cette sorte d'Enthymeme qui se tire des suites d'une chose, est toute semblable à la raison que l'on rend d'une proposition.

Quelquefois mesme on se contente de la proposition toute seule, comme, les Loix se taisent parmi les armes. Quelquefois aussi on commence par la seconde partie qui est la raison de la proposition, & ensuite on conclud, par exemple; si les douze tables nous permettent de tuer un voleur qui vole de nuict, en quelque estat qu'on le trouve; & celuy qui vole de jour, quand il se deffend avec des armes; qui peut s'imaginer, Messieurs, qu'un homme soit digne de mort, parce qu'il en a tué un autre, de quelque maniere qu'il l'ait tué? Cicéron non content de cela, adjoute encore une raison après la Conclusion. Qui peut s'imaginer, Messieurs, &c. sur tout lorsqu'il voit qu'en certaines occasions les Loix-mesmes nous mettent les armes à la main pour donner la mort à nostre ennemi?

Voicy un autre Epichéreme où il a suivi l'ordre nacurel. Un scélérat capable de tout entreprendre, un [p. 354; V, 14] assassin qui nous dresse des embusches pour nous y faire périr, un homme de ce caractere, Messieurs, peut-il estre tué injustement? C'est la proposition. Que signifient donc ces escortes avec lesquelles nous marchons, ces épées, ces armes que nous portons? C'est la raison. Certainement les Loix ne souffriroient pas que nous fussions munis d'un tel secours, s'il ne nous estoit jamais permis de nous en servir. C'est la Conséquence. Voilà comme on employe ce genre d'argument: voyons maintenant comment on le réfute.

On peut l'attaquer en trois manieres, c'est-à-dire, par toutes les parties qui le composent. Car c'est ou la proposition que l'on combat, ou la Mineure, ou la Conséquence, ou ce sont toutes les trois ensemble. La proposition, par exemple, j'ay en raison de tuer Clodius parce qu'il me dressoit des embusches, & qu'il m'auroit tué luy-mesme, si je ne l'eusse prévenu. Car la prémiere question qui se presente dans l'Oraison pour Milon, est celle-cy, s'il est permis de laisser vivre un homme qui confesse avoir fait un meurtre.

A l'égard de la Mineure, on la combat par tous les moyens que j'ay enseignés au chapitre de la réfutation. Quant à la raison, elle est quelquefois vraye, quoyque la proposition soit fausse; & quelquefois fausse, quoyque la proposition soit vraye. La vertu est un bien. Cette proposition est vraye. Mais si l'on adjoutoit, car c'est la vertu qui nous enrichit, on donneroit une fausse raison d'une proposition qui est trés véritable.

Il y a deux manieres de réfuter la Conséquence, soit en la niant, lorsqu'elle conclud autre chose que ce qui suit des propositions précédentes; soit en disant, qu'elle ne fait rien à la question. Tout homme qui attente à nostre vie, nous sommes en droit de le tuer. Car quiconque se montre nostre ennemi, nous pouvons le repousser comme ennemi. Donc Clodius a justement este tue comme ennemi. Cette Consequence est fausse. Car il n'est point dit que Clodius ait attenté à la vie de personne. Donc tout homme qui attente à nostre vie, nous pouvons le tuer comme ennemi. Alors la Conséquence est vraye. Mais elle ne fait rien à la question. Car ce raisonnement ne prouve point [p. 355; V, 14] que Clodius ait attenté à la vie de Milon. Il peut arriver que la Conséquence soit vraye, quoyque la proposition & la raison de la proposition soient fausses. Mais toutes les fois que ces deux-cy sont vrayes, la Conséquence n'est jamais fausse.

L'Enthymeme est appellé par quelques-uns le Syllogisme des Orateurs, & par d'autres le Syllogisme abregé; parce que le véritable Syllogisme a tousjours toutes ses parties qui conspirent à prouver une mesme chose, au lieu que l'Enthymeme se contente de faire entendre sa proposition. Voici, par exemple, un Syllogisme. La vertu est le seul bien veritable; car le seul bien veritable est celuy dont on ne sçauroit mal user: or personne ne peut mal user de la vertu. Donc la vertu est le seul bien veritable. Et voilà un Enthymeme tiré des suites de la chose. Le seul bien véritable est la vertu dont on ne sçaurot jamais mal user. Par un Syllogisme tout contraire je dirai, l'argent n'est point un bien. Car une chose dont on peut faire un mauvais usage n'est point un bien en soy. Or on peut faire un mauvais usage de l'argent. Donc l'argent n'est point un bien. Et par un Enthymeme tiré des Contraires on dira, l'argent dont il n'y a personne qui ne puisse faire un mauvais usage, peut il estre regardé comme un bien?

J'ay enfin, ce me semble, rempli l'obligation que je m'estois faite de découvrir les. mysteres les plus cachés des Rhéteurs. Il ne reste plus que de sçavoir en faire un bon usage. Et c'est l'effet du discernement de l'Orateur. Car comme je ne croy pas qu'il soit deffendu d'employer quelquefois le syllogisme dans une oraison, aussi je n'approuve pas qu'elle soit toute farcie d'Epichéremes & d'Enthymemes. Cela convient mieux aux Dialogues & aux disputes des Dialecticiens, qu'à une Piece d'Eloquence, qui est une chose fort différente. En effet, ces Doctes qui cherchent la vérité entr'eux, examinent tout, épluchent tout avec la derniere précision, & n'admettent rien qui ne soit démontré. Aussi s'attribuent-ils l'art de trouver & de discerner le vray. Art qu'ils divisent en deux parties, ausquelles ils donnent le nom de Topique & de Critique.

Mais nous autres Orateurs nous avons à faire à d'autres [p. 356; V, 14] hommes, au caractere & au goust desquels nous sommes obligés de nous conformer. Le plus souvent nous parlons à des ignorants, ou du moins à des gens qui ne connoissent que l'Eloquence pour tout genre de Lettres. Si nous ne sçavons les attirer par le plaisir, les entraisner par une douce violence, les toucher & les remuer par le moyen des passions, la vérité, la justice leur échape, & nous perdons les meilleures causes.

L'Eloquence de sa nature est riche & pompeuse. Or elle ne sera ni l'un ni l'autre, si nous l'enchaisnons dans une multitude de syllogismes, d'Epichéremes & d'Enthymemes qui ayent tousjours mesme forme & mesme chutte. Rampante, elle tombera dans le mespris, contrainte, loin de plaire elle déplaira, trop uniforme & fatigante par la longueur & la sécheresse de ses raisonnemens, elle causera de l'ennuy & du dégoust. Qu'elle prenne donc son cours non par des sentiers estroits, mais, s'il faut ainsi dire, à travers champ. Non point comme ces eaux sousterraines que l'on renferme en des canaux, mais comme un grand Fleuve dont le cours est tousjours rapide. Et si les passages luy sont fermés, qu'elle sçache se les ouvrir. Car qu'y a-t-il de plus pitoyable que de s'attacher servilement aux regles, comme un Enfant qui d'une main tremblante copie un exemple sous les veux de son Maistre; ou qui pour exprimer le proverbe grec, est idolatre du premier habit que sa Mere luy a donne?

Cette proposition ou cette conclusion que l'on tire tantost des contraires, & tantost des suites d'une chose, ne peut-elle point s'exprimer noblement, s'amplifier, s'orner, se déguiser, & se varier par une infinité de tours & de figures; ensorte qu'elle ait un air libre & naturel, qu'elle semble couler de source, & n'ait rien qui sente la contrainte de l'art? Quel Orateur a jamais parlé le langage de la Dialectique? Si l'on en trouve des traits dans Demosthene, dont le style est si concis & si serré, il faut avoüer du moins qu'on en trouve fort peu. Cependant aujourd'huy plusieurs Orateurs, & particulierement les Grecs, (car en cela seuls ils font plus mal que nous) chargent leurs discours de Syllogismes & d'Enthymémes qu'ils [p. 357; V, 14] cousent si près les uns aux autres, qu'à peine en peut-on suivre le fil. On les voit se fatiguer à prouver les choses qui ont le moins besoin de preuves, & à tirer des conséquences dans les raisonnemens les plus clairs; & par là ils croyent égaler les Anciens. Mais si on leur demandoit quels sont ces Anciens qu'ils prétendent imiter, ils seroient bien embarassez de répondre.

Je parlerai ailleurs des figures. Quant à présent, j'adjouterai seulement que je ne suis pas mesme de l'avis de ceux qui tiennent que les Arguments se doivent traiter d'un stile pur, clair, & distinct, mais ni diffus ni orné. Je conviens qu'il y faut principalement de la clarté; & que dans les petits sujets on doit choisir les termes les plus propres, & qui sont le plus dans l'usage ordinaire. Mais lorsque la matiere est importante, je croy qu'il ne leur faut refuser aucun ornement: pourveu que la netteté du sens n'en souffre pas. Souvent une métaphore met les choses dans un plus beau jour.

Cela est si vray, que les Jurisconsultes qui estudient sur tout la proprieté des termes, daignent bien quelquefois admettre cette figure dans leurs Définitions. Plus un endroit est naturellement dénué de graces, plus il faut tascher de luy en donner. L'Orateur qui veut que sa maniere d'argumenter ne soit pas suspecte, doit cacher le piege sous les fleurs, & se souvenir qu'un Auditeur ou un Juge qui prend plaisir à ce qu'il entend, est à demi gagné. Si ce n'est peut-estre que nous voulions blasmer Ciceron d'avoir dit au fort de ses preuves par une figure assez hardie, que les Loix se taisent dans le tumulte des Armes; & que les mesmes Loix nous mettent aussi quelquefois le fer à la main pour en percer nostre ennemi168. Mais il faut user sagement de ces figures; en sorte qu'elles embellissent le discours, & que jamais elles ne l'embarassent.

Fin du Livre cinquiéme.

[p. 358]

165.  Dans l'Or. pour Ligarius.

166.  Dans l'Or. pour Milon.

167. a) C'estoit l'opinion des Stoïciens.

168.  Par éxemple Litus est quà fluctus eludit. C'est une dèfinition d'Aquilius, célèbre jurisconsulte. Ciceron la rapporte dans ses Topiques.

LIVRE SIXIEME.

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AVANT-PROPOS.

Apre's avoir entrepris cet Ouvrage plus par déférence pour vous, Victorius, que par toute autre raison, mais aussi pourtant dans la vûë d'aider autant que je pouvois, les jeunes gens qui ont envie de bien faire; m'y estant trouvé dans la suite encore plus fortement engagé par le devoir de mon employ, j'avois redoublé mes soins & mon application. Cependant il faut dire le vray, je me sentois aussi exciter par la consideration de mon fils, dont l'heureux naturel méritoit desja toute l'attention d'un Pere. Et regardant cet Ouvrage comme la meilleure partie de son patrimoine, j'esperois que si les Dieux m'ostoient de ce monde, comme il eust esté plus juste & plus à souhaiter pour moy que cela fust arrivé, il ne laisseroit pas d'avoir encore son Pere pour conducteur & pour maistre.169

Mais dans le temps qu'occupé nuit & jour de mon [p. 359; VI, Avant-propos] dessein, je travaillois sans relasche afin de le pouvoir exécuter avant ma mort, que j'avois tousjours présente devant les yeux, la Fortune m'a tout-à-coup tellement accablé, que le fruict de mon travail me regarde à l'avenir moins que personne. Car tousjours en butte à ses traits, je viens de perdre ce Fils qui promettoit tant, & en qui je mettois toute l'espérance de ma vieillesse. Que ferai je donc maintenant, & à quoy puis-je désormais employer de malheureux talents que les Dieux semblent réprouver?

En effet, lorsque je composois le Livre que j'ay donné au Public, des causes de la corruption de l'Eloquence, il m'arriva d'estre frappé d'un coup tout semblable, que n'ay-je alors jetté au feu le maudit Ouvrage que je faisois? Les flammes de ce bucher allumé si prématurément pour consumer mes entrailles, que n'ont-elles aussi consumé le peu de malheureuse Litterature que je puis avoir? J'y eusse bien plus gagné qu'à fatiguer par de nouveaux soins un reste de vie, qu'il me semble que je ne puis plus conserver sans crime. Car quel est le Pere qui puisse souffrir que j'aye le courage de m'occuper encore à l'estude, & qui ne déteste mon insensibilité, si je fais autre chose que me plaindre de l'injustice des Dieux, qui m'ont fait survivre à tout ce que j'avois de plus cher au monde, & si je ne publie hautement qu'il n'y a point de Providence qui veille sur les choses d'icy bas. Certainement j'en suis une preuve bien sensible, si ce n'est par mon propre malheur, que je ne puis pourtant imputer qu'à la lascheté de traisner encore une languissante vie, du moins par le malheur de mes fils si dignes d'une meilleure destinée, & qu'une mort cruelle m'a impitoyablement ravis.

Cette perte avoit esté précédée de celle de leur Mere, qui n'avoit pas dix-neuf aus accomplis, lorsqu'elle finit ses jours; heureuse néantmoins de n'avoir pas veu moissonner en leur prémiere fleur des Enfans qu'elle avoit mis au monde. J'avoüe pour moy qu'après la mort de leur Mere, quand cette disgrace n'auroit esté suivie d'aucune autre, jamais rien ne me pouvoit rendre heureux. Ornée de toutes les vertus qu'on peut desirer dans une Femme, je l'eusse pleurée inconsolablement toute ma vie. Mais si [p. 360; VI, Avant-propos] l'on considere son extrême jeunesse, sur tout en comparaison de mon âge, on conviendra qu'il falloit que je fusse bien destiné à estre privé de ce que je chérissois avec le plus de justice.

Cependant elle laissoit après elle des Enfans qui me faisoient plaisir; outre qu'elle regardoit comme une faveur de mourir avant moy, cruelle en cela véritablement; mais enfin elle le demandoit au Ciel qui luy épargna bien des peines en abrégeant ses jours. Le plus jeune de mes Fils suivit de près sa Mere. A peine avoit-il atteint l'age de cinq ans que je le perdis; & je crùs en faisant cette perte avoir perdu la moitié de moy-mesme.

Je ne tire point vanité de mes larmes, & ne songe à rien moins qu'à exagérer ma douleur. Plust aux Dieux qu'elle fust plus supportable. Mais comment puis-je me cacher à moy-mesme les sujets que j'avois de chérir un si aimable Enfant, les graces & la beauté de son visage, la gentillesse de ses paroles, la vivacité de son esprit qui commençoit à briller à travers les voiles de l'enfance, les marques qu'il donnoit desja d'une ame tranquille, & si je l'ose dire, car cela n'est pas croyable à cet âge, d'une ame qui a de l'élévation? Quand il n'eust pas esté mon Fils, je l'aurois trouvé infiniment digne d'amour.

Mais où je reconnois les cruels jeux de la Fortune, c'est qu'il estoit plus caressant pour moy que pour tout autre. Je ne sçay quel penchant le portoit à me donner la préférence sur ses Nourrices, sur une grand'Mere qui prenoit soin de luy, & sur toutes les personnes qui réüssissent le mieux auprès des enfants. Je pardonne donc aux destins de m'avoir enlevé la Mere peu auparavant. Car après tout, s'il faut me plaindre de mon sort, il faut encore plus la féliciter du sien, qui l'a exemptée de la plus sensible affliction qu'une Mere puisse recevoir.

Il me restoit après cela mon fils Quintilien, qui estoit tout mon plaisir, toute mon espérance. Et à la vérité il pouvoit suffire pour ma consolation. Car entré desja dans sa dixiesme année, ce n'estoit plus des fleurs qu'il montroit comme son jeune Frere, mais des fruits, & des fruits bien formez, dont la moisson ne pouvoit manquer. J'ay bien de [p. 361; VI, Avant-propos] l'expérience; mais je jure par mes malheurs, par le douloureux tesmoignage de ma conscience, par les Manes de mon cher Fils, sacrez auteurs de mes larmes, je jure que je n'ay veu dans aucun enfant, je ne dis pas seulement tant de belles dispositions pour les Sciences, ni tant de goust & d'inclination pour l'estude, (ses Maistres le sçavent,) mais tant de probité, de naturel, de bonté d'ame, de douceur, & d'honnesteté que j'en ay connu en luy.

Certainement un coup de foudre comme celuy-là, doit faire craindre avec raison ce que l'on a remarqué de tout temps, que tout ce qui vient si tost à maturité n'est pas de durée; & qu'il regne une secrette malignité jalouse de nostre bonheur, qui se plaist à détruire nos espérances, pour empescher, si je ne me trompe, que les hommes ne s'élévent trop au dessus des bornes qui leur sont prescrites. Car si jamais Enfant a promis de grandes choses, c'est celuy-là. Il avoit mesme tous les avantages que donne le hazard, un son de voix charmant, une physionomie aimable, une facilité surprenante à bien prononcer les deux Langues, comme s'il eust esté également né pour l'une & pour l'autre.

Mais ce n'estoit encore-là que des préparations pour l'avenir; & je fais bien plus de cas de ses vertus, de l'égalité, de la fermeté de son ame, de la force avec laquelle il se roidissoit contre les craintes & les douleurs. Car avec quel étonnement des Médecins a-t-il supporté une maladie de huit mois! Sur le point de mourir il me consoloit luy-mesme, & me deffendoit de le pleurer. Son esprit s'égaroit-il quelque fois? ses resveries n'estoient occupées que de Sciences & d'estudes. O vaines & trompeuses espérances! ô mon cher Fils, ay-je donc pû voir vos yeux se fermer pour tousjours à la lumiére, vostre ame fugitive se dérober à moy, recevoir vos derniers souspirs, tenir entre mes bras vostre corps glacé sans mouvement & sans vie, & ne pas mourir de douleur avec vous! En vérité je mérite bien les tourments que j'endure & les tristes réfléxions ausquelles je suis livré. Mon cher Fils, vous qu'un Consul venoit d'adopter, qu'un Préteur vostre Oncle maternel s'estoit desja destiné pour Gendre, vous qui deviez succéder à [p. 362; VI, Avant-propos] tous les honneurs de vostre Pere, après les avoir partagés avec luy de son vivant, vous en qui tout le monde croyoit desja voir refleurir l'Eloquence des meilleurs siecles, je ne vous verrai donc plus, & Pere sans Enfants je suis condamné à vivre seulement pour souffrir! Du moins vous serez vangé; non que je ne souffre le jour à regret, mais d'en joüir est peut-estre un crime qui vous offense, & si ma vie fait mon crime, elle fera aussi mon supplice. Car en vain nous imputons tous nos maux à la Fortune; personne n'est long temps malheureux si ce n'est par sa faute.

Mais enfin nous vivons. Puisque cela est, il faut bien chercher à se faire une occupation, & en croire les Sages, qui ont regardé les Lettres comme l'unique soulagement qu'il y eust dans l'adversité.

Que si la douleur qui m'accable aujourd'huy se calme un peu avec le temps, & qu'elle puisse compatir avec d'autres idées, je croy que le Public me pardonnera sans peine de luy avoir fait attendre cet Ouvrage beaucoup plus que je n'eusse voulu. En effet, s'étonnera-t-on qu'il ait esté differé, avec tant de sujets de s'étonner bien plutost, qu'il n'ait pas esté entierement abandonné? Et si les Livres suivants se ressentent un peu du trouble où je suis, que l'on s'en prenne à ma mauvaise fortune qui a dû pour le moins affoiblir le peu d'esprit & de lumieres que j'avois. Faisons ferme pourtant contre elle, avec d'autant plus de fierté, que s'il est difficile de la supporter présentement, il nous est du moins aisé de la mépriser à l'avenir. Car je la puis braver, elle a mis le comble à mes disgraces, & en cela mesme je trouve une fascheuse, mais juste sécurité.

Au reste, il me semble que l'on doit me sçavoir encore plus de gré de mon travail, depuis qu'il n'est animé d'aucun interest particulier; & que l'utilité qui s'en peut tirer, s'il s'en peut tirer quelqu'une, est toute pour autruy. Car tel est mon malheur, que mes biens & mes Escrits, le fruict d'une longue & penible vie, tout ira à des Etrangers, tout sera pour des Etrangers. [p. 363; VI, 1]

169.  Le premier Chapitre de ce Livre est de la Péroraison. Comme Quintilien, à mesure qu'il donne des préceptes, les pratique luy mesme autant qu'il peut, je suis persuadé qu'il a voulu nous donner dans cet Avant-Propos une idée & un modele de Péroraison. Si on le lit dans cet esprit, on le trouvera incomparablement plus beau. Autrement il y auroit peut-estre je ne sçay quoy de Déclamateur, qui en diminueroit le prix.

CHAPITRE PREMIER. De la Conclusion d'un Discours, Ou De la Péroraison.

Nous en estions demeurez à la Péroraison, que quelques-uns nomment le couronnement, & les autres la conclusion du Discours. Il y en a de deux sortes. L'une consiste en choses, l'autre en sentiments. La prémiere est une répétition, ou un ramas des principales choses qui se sont dittes. C'est pourquoy les Grecs luy donnent le nom de Récapitulation, & quelques Latins celuy d'Enumération. Son usage est de rafraichir la mémoire des Juges, de leur mettre en un mesme-temps toute la cause devant les yeux, & de faire valoir en gros plusieurs preuves, qui en détail & séparées les unes des autres, n'avoient fait qu'un effet médiocre. Il est clair que cette répétition doit estre courte; & le terme grec marque assez qu'il faut seulement parcourir les principaux chefs. En effet, si l'Orateur s'y arreste trop, ce ne sera plus une Enumération, mais un second discours qu'il fera à la suite du prémier. Les choses qui se répéteront doivent se dire avec poids. Il faut les ranimer par des sentences convenables au sujet, & en varier les tours par le moyen des figures; rien n'estant plus odieux qu'une simple répétition, qui fait sentir aux Juges qu'on se deffie de leur mémoire. Or il y a une infinité de tours & de figures dont on se peut égallement bien servir. Cicéron nous en a donné d'excellents modeles, comme, lors qu'addressant la parole à Verrès, il luy dit: Si vostre Pere luy-mesme estoit vostre Juge, que diroit-il, quand on luy prouveroit que &c. & qu'ensuitte il reprend tous les faits dont il avoit parlé.170 Et dans un autre endroit, lorsqu'il invoque toutes les Divinitez dont Verrès avoit enlevé les Statuës, & profané les Temples durant sa Préture.171

Tantost l'Orateur feindra de doutter s'il ne luy est rien [p. 364; VI, 1] échappé, afin d'avoir lieu de revenir aux mesmes choses. Tantost il demandera à l'adverse Partie ce qu'elle peut répondre à telles & à telles raisons. Tantost apostrophant l'Accusateur, Quel est vostre dessein, luy dira-t-il, & que pouvez-vous prétendre, à présent que les Juges voyent vostre accusation détruitte dans tous ses chefs, à présent qu'ils voyent &c.

Mais de tous les tours; le plus heureux est celuy qui naist du Plaidoyer de l'Adversaire. Par exemple, Il a passé cet endroit sous silence, ou bien, il a mieux aimé tascher de nous rendre odieux, ou bien, il a eu recours à vostre clémence, Messieurs, & ce n'est pas sans raison; car il sçavoit bien que &c. C'est-là qu'une Enumération est bien placée. Je ne m'arresterai pas davantage aux différentes manieres d'entrer dans ces répétitions, de peur qu'on ne s'imagine que celles que je rapporterois soient les seules qu'il y ait; quoyque la nature des causes, le Plaidoyer de la Partie adverse, & certaines circonstances qui dépendent du hazard en fournissent un nombre infini.

Mais ce n'est pas assez de reprendre les raisons qui nous sont les plus avantageuses; il faut deffier nostre Adversaire d'y répondre: à condition néantmoins qu'il nous sera permis de repliquer, & que nos preuves se trouveront telles, qu'il ne soit pas possible de les réfuter. Car sans cette précaution d'engager nostre ennemi à nous combattre mieux qu'il ne faisoit, ce n'est pas luy faire tort, c'est luy donner un avis qui tourne contre nous-mesmes.

A Athenes la pluspart des Rhéteurs & presque tous les Philosophes qui ont écrit de l'art Oratoire, n'ont gueres connu d'autre genre de Péroraison, que celuy-cy. A l'égard des Rhéteurs, il y en a une raison; c'est que dans l'Aréopage il n'estoit pas permis à l'Orateur de songer à toucher les Juges, jusques-là que lorsqu'il s'écartoit de cette regle, un Huissier préposé pour cela luy imposoit silence aussi-tost. Et pour les Philosophes, je m'en étonne encore moins. Car persuadez que les passions sont des vices, ils ne croyent pas qu'il soit des bonnes mœurs de les exciter dans l'ame des Juges, ni qu'il convienne à un homme de bien d'employer de mauvais moyens pour arriver à [p. 365; VI, 1] la fin qu'il se propose. Mais il faut pourtant avoüer que ces mouvements de l'ame sont nécessaires, si le bien public, la Justice & la vérité ne peuvent triompher que par leur secours.

On remarquera que mesme dans les autres parties du Plaidoyer, la récapitulation se fait fort utilement lorsque la cause est ou embarassée, ou chargée d'une grande quantité d'argumens. Mais la cause est quelquefois si simple, qu'il n'est besoin de récapitulation en pas un endroit. Lorsqu'elle est nécessaire, & l'Accusateur, & celuy qui deffend s'en servent l'un comme l'autre. Ils employent aussi à peu-près mesmes sentimens, mesmes passions, l'un néantmoins avec plus de ménagement & de retenuë que l'autre. Car c'est à l'Accusateur à irriter les Juges, & c'est à celuy qui deffend à les fléchir. Cependant leur rôle change quelquefois. L'Accusateur émeut la pitié en déplorant le malheur des personnes dont il poursuit la vengeance; & l'Accusé excite la colere & l'indignation des Juges, en se plaignant avec véhémence de la persécution qui luy est suscitée par l'artifice & par la caballe de ses ennemis.

Il faut donc prémierement distinguer ces différents intérests, qui régnent d'ordinaire dans la Péroraison, comme dans l'éxorde; mais avec plus de force & de liberté dans la Péroraison. Car en commençant on s'insinuë modestement dans l'esprit de l'Auditeur, parce qu'il suffit d'avoir, pour ainsi dire, sa prémiére entrée, & qu'on a tout le temps de faire de plus grands progrès. Mais dans la Péroraison il s'agit de mettre les Juges dans l'assiette & la disposition d'esprit, où l'on veut qu'ils soient en prononçant. C'est la fin du discours, & il n'y a plus rien à réserver pour un autre endroit. Il est donc commun à l'une & à l'autre Partie de se concilier les Juges, de leur donner de l'éloignement pour son Adversaire, de souslever leurs passions, ou de les calmer.

On peut en général recommander aux deux Avocats un précepte qui est très-utile & très-court. C'est de se mettre toute la cause devant les yeux, de voir ce qu'elle renferme de favorable ou d'odieux, de pitoyable ou d'atroce; & cela bien examiné, de choisir les choses qui feroient le plus [p. 366; VI, 1] d'impression sur eux-mêmes, s'ils estoient du nombre des Juges. Cependant je ferai encore mieux de traitter chaque point en particulier.

J'ay desja dit au Chapitre de l'Exorde, comment l'Accusateur peut se rendre agréable aux Juges. Mais il y a des mouvements que l'on se contente d'ébaucher dans l'Exorde, & qu'on ne peut trop pousser dans la Péroraison; sur tout si l'on plaide contre un homme universellement haï, reconnu pour dangereux ou pour emporté; si de condamner le coupable doit estre extrémement glorieux aux Juges; & au contraire extrémement honteux de l'absoudre. Ainsi Calvus dans son Plaidoyer contre Vatinius, s'y prit admirablement bien, quand il dit: Vous sçavez, Messieurs, que Vatinius est coupable, & personne n'ignore que vous le sçavez. De mesme Cicéron ne manque pas de dire aux Juges, que si quelque chose est capable de restablir la réputation de leurs Jugements, c'est la condamnation de Verrès.

S'il faut inspirer de la crainte comme Cicéron s'y est encore trouvé obligé quelquefois, on le fera aussi avec plus de force à la fin. J'ay dit ailleurs ce que je pense de ce sentiment. Enfin, s'il faut lascher la bride à la haine, à la colere, à l'indignation des Juges, c'est plutost dans la Péroraison, qu'en nul autre endroit. Le crédit de l'Accusé excite naturellement leur envie, l'infamie de ses crimes attire leur haine, son peu de respect pour leur personne allume leur colere. On le peindra donc insolent, rebelle, fier & présomptueux. Ce qui ne paroist pas seulement par ses actions, mais aussi par son habillement, son air, & sa contenance. A ce sujet je rapporterai le trait d'un Orateur qui accusa Cossutianus Capiton, devant l'Empereur, dans le temps que je commençois à fréquenter le Barreau. Il plaidoit en Grec, mais voicy le sens de ses paroles. Ne diriez-vous pas, Messieurs, que cet homme a honte de respecter César? Cependant le vrai moyen de toucher les Juges pour l'Accusateur, c'est de leur réprésenter le fait qu'il poursuit, avec de telles couleurs qu'il leur parroisse la chose du monde la plus horrible ou la plus digne de compassion. [p. 367; VI, 1] L'horreur d'une action s'augmente par les réfléxions suivantes. Qu'est-ce qui s'est fait? Par qui? Contre qui? A quel dessein? En quel temps? En quel lieu? De quelle maniére? Ces circonstances sont inépuisables à qui veut un peu les approfondir. Plaignons-nous quelqu'un d'avoir esté maltraitté? Nous parlerons en prémier lieu du mauvais traittement qu'il a reçeu. Ensuite nous examinerons si c'est un vieillard, un enfant, un homme respectable par les services qu'il a rendus à l'Estat. Si celuy qui a fait l'injure est un homme vil & méprisable, ou si c'est une personne puissante en biens, & ennyvrée de sa fortune; ou de qui l'on devoit le moins attendre un tel affront.

On verra encore si cela n'est point arrivé durant un jour solemnel, ou bien à l'heure mesme qu'on faisoit justice d'un attentat tout pareil, ou bien dans un temps de calamité publique. Le fait sera encore plus atroce s'il s'est passé sur le Théatre, dans un Temple, dans l'assemblée du Peuple; si ce n'est point une méprise, ni un simple mouvement de colere: ou si c'est un mouvement de colere qui marque une meschante ame, parce que l'Offensé prenoit le parti de son pere, de ses amis: parce qu'il estoit en concurrence avec l'Aggresseur pour les Charges & les Dignitez de la République; ou s'il semble que l'Aggresseur ait voulu faire encore pis qu'il n'a fait.

La maniere ne contribuë pas moins à l'enormité de l'action; par exemple, si le coup a esté considérable ou fort outrageux. C'est ainsi que Démosthene irritoit les Juges contre Midias, en leur représentant l'indignité de l'affront qu'il en avoit reçeu, & le mépris dont cet insolent l'avoit accompagné.172 Un homme a perdu la vie. Mais est-ce par le fer, par le feu, par le poison, d'un coup, ou de plusieurs? L'a-t-on tué sur le champ, ou si on l'a fait languir dans les tourments? Voilà ce qu'il faut examiner.

Souvent aussi l'Accusateur met en usage la pitié, soit en plaignant l'infortune de ceux dont il plaide la Cause, soit en exposant la ruine & la désolation de leurs enfans ou de leurs proches. Il intéressera les Juges en leur traçant une image de l'avenir, & leur faisant considérer les suittes & les conséquences d'un tel crime, s'ils le laissent impuni. Il [p. 368; VI, 1] faudra donc déserter la Ville, abandonner ses biens, & se résoudre à souffrir tout ce que la violence & l'injustice voudront entreprendre.

Mais plus souvent encore il sera obligé de les endureir contre les sentiments de compassion que le Coupable voudroit leur inspirer, & il les exhortera à juger courageusement selon leur conscience. Et-là il ne manquera pas de les prévenir sur tout ce qu'il sent que l'adverse Partie pourroit ou dire ou faire. De la sorte, les Juges seront moins en danger de se laisser surprendre; & la réponse au Plaidoyer perdant la grace de la nouveauté en toutes les choses que l'Accusateur aura relevées par avance, perdra aussi beaucoup de son avantage, & de sa force. En quoy nous avons l'exemple de Servius Sulpitius, qui plaidant contre Ausidia, eut grand soin d'éloigner l'objection qu'on luy pouvoit faire sur le danger où estoient enveloppez tous ceux qui avoient donné leur signature. Et celuy d'Eschine qui prévint les Juges sur le genre de Deffense que Démosthene vouloit employer. Quelquefois aussi on instruira les Juges de ce qu'ils doivent répondre à ceux qui leur demanderont compte de leur Jugement; & cela revient encore à l'une des sortes de Récapitulation dont j'ay parlé.

A l'égard de l'Accusé on le rend recommendable par les liaisons qu'il a entretenuës avec de grands Hommes, par les blessures qu'il a reçeuës à la Guerre, par sa Noblesse, par les services de ses Ancestres &c. Cicéron & Asinius ont fait valloir, ce semble, à l'envi, ces deux dernieres considérations, lorsqu'ils ont deffendu l'un Scaurus le pere, l'autre Scaurus le fils. On tire aussi avantage du motif pour lequel un homme est accusé. Si c'est, par exemple, sa vertu qui luy attire la haine des mauvais Citoyens, & les fait conspirer contre luy. Sur tout on n'oubliera pas sa bonté, son humanité, sa compassion pour les malheureux. Car il semble qu'on peut raisonnablement attendre pour soy les mesmes sentiments qu'on a témoignez pour autruy. Et l'on encouragera aussi les Juges par la veuë du bien public, de leur gloire particuliere, de l'exemple, & du souvenir de la postérité.

Mais c'est la pitié qui doit avoir la meilleure part à la [p. 369; VI, 1] deffense de l'Accusé. C'est elle qui non seulement oblige les Juges à se laisser fléchir; mais qui souvent mesme les force de marquer par des larmes le changement subit qui se fait en eux. Or nous exciterons cette pitié & ces larmes, en faisant aux Juges une vive & douloureuse peinture de tout ce que la personne, en faveur de qui nous leur parlons, a souffert, ou de ce qu'elle souffre actuellement, ou des malheurs qui la doivent accabler, s'ils la condamnent. Ces réfléxions les toucheront encore plus, si on leur fait envisager de quel degré d'élévation dans quel abysme elle va tomber. L'horreur de ses miseres redoublera encore par la considération de son âge, de son sexe, & des personnes à qui elle tient par des nœuds indissolubles & sacrez, je veux dire ses enfants, ses parents & ses proches, victimes innocentes qui vont estre immolées du mesme coup.

L'Orateur pourra traitrer chacune de ces réfléxions différemment & à part. quelquefois il se mettra luy-mesme au nombre de ces personnes, comme l'a pratiqué Cicéron en parlant pour Milon. Ma heureux que je suis! quoy, Milon, vous avez pû, par le moyen de ceux qui sont aujourd'huy vos fuges, me rappeller a Rome; & moy par le moyen de ces mesmes fuges je ne pourrai vous y retenir? Sur tout, si comme en cet exemple, les priéres ne sont pas bien-séantes dans la bouche de l'Accusé. Car qui pourroit souffrir que Milon pour détourner le péril dont sa teste estoit menacée, descendist à d'humbles & basses supplications, dans le temps qu'il confessoit avoir tué un homme de la prémiere qualité, & qu'il soustenoit l'avoir tué justement; C'est pourquoy Cicéron luy attire de l'estime par cette grandeur-là mesme de courage, & prend l'air suppliant & touché qu'il ne pouvoit pas luy donner.

C'est particuliérement alors, que les Prosopopées sont utiles; j'entends les discours que nous mettons dans la bouche d'autruy, tels qu'ils conviennent à l'Avocat ou à sa Partie. Les choses inanimées peuvent mesme toucher, soit que nous leur parlions, ou que nous les fassions parler. Mais les personnes dont nous empruntons la voix, sont un objet bien plus propre à remuer les cœurs. Car alors un Juge ne croit pas simplement entendre un homme qui [p. 370; VI, 1] déplore le malheur d'autruy; mais il s'imagine oüir la voix & les cris de ces misérables, dont souvent la vûë seule suffit pour luy arracher des larmes. Et comme il seroit encore plus attendri, s'ils parloient véritablement eux-mesmes; de mesme faisons-nous plus d'impression sur luy, quand ce que nous disons, semble estre dit par leur organe. C'est ainsi qu'au Théatre l'action est plus intéressante sous le masque, qui représente les personnes que l'on met sur la Scene. Et c'est pour cela que Cicéron, bien qu'il ne donne pas un ton de suppliant à Milon, & qu'au contraire il louë la fermeté d'ame qui paroist en luy, ne laisse pas néantmoins de luy prester des paroles & des plaintes qui n'ont rien d'indigne d'un homme de cœur. Vains travaux, qui m'avez tant & si long-temps occupez! trompeuses espérances, inutiles projets!

Cependant la plainte ne doit jamais estre longue, & ce n'est pas sans raison qu'on a dit que rien ne seiche si aisément que les larmes. En effet, s'il n'y a point de douleur pour juste qu'elle soit, que le temps n'addoucisse & ne dissipe, à combien plus forte raison cette douleur empruntée que nos paroles produisent dans l'ame des Juges, doit-elle plutost s'évanoüir? Si nous nous y arrestons trop, l'Auditeur s'en trouve fatigué; il reprend sa tranquillité; & libre de ce mouvement de pitié qui l'avoit saisi comme malgré luy, il revient incontinent à la raison. Ne laissons donc pas refroidir ce sentiment; & quand nous l'aurons poussé jusqu'où il doit aller, quittons-le aussi-tost; & n'espérons pas que personne soit long-temps sensible aux maux d'autruy. Ainsi en ces endroits plus qu'en nuls autres, il faut non seulement que le discours se soustienne, mais qu'il aille mesme tousjours en augmentant, parce que tout ce qui n'adjoute pas à ce qui s'est desja dit, semble le diminuer, & qu'une passion qui languit, est bien-tost esteinte.

Mais ce n'est pas seulement par la parole que l'on touche le cœur des Juges. C'est aussi par les objets qu'on expose à leurs yeux. De-là vient que les personnes dont ils ont le sort entre les mains, paroissent ordinairement devant eux dans l'estat le plus propre à les attendrir, suivies d'une multitude d'enfants & de parents qui ont la tristesse peinte sur le visage, & dans tout leur extérieur; tandis [p. 371; VI, 1] que de son costé l'Accusateur anime les Juges à la vengeance, en leur montrant tantost un poignard encore teint de sang, tantost des habits ensanglantez, tantost mesme des playes & des meurtrissures. Car d'ordinaire nous sommes tellement frappez de ces objets, que nous croyons voir le meurtre ou l'assassinat se commettre à nos yeux. N'est-ce pas ainsi que Marc Antoine alluma la fureur du Peuple, en luy faisant voir la robbe de César encore toute dégoutante de son sang? Tout le monde sçavoit qu'il avoit esté tué, son corps estoit mesme desja sur le lict que l'on avoit dressé pour sa pompe funebre. Cependant la veüe de cette robbe trempée de sang retraça si vivement l'image du crime dans l'esprit du Peuple, qu'il courut aussi-tost à la vengeance, comme si l'on eust poignardé César à l'heure mesme.

Mais je n'approuve pas pour cela le puerile stratagême que j'ay veu pratiquer, de mettre au dessus de la Statuë de Jupiter un Tableau qui représente l'action dont on veut donner de l'horreur aux Juges. Ne faut-il pas qu'un Orateur soit bien convaincu de son insuffisance, pour croire que cette peinture froide & inanimée fera plus d'effet que ses paroles? Mais un extérieur négligé, un habit modeste & conforme au malheur où l'on est, un air abbattu & dans l'Accusé, & dans ceux qui l'accompagnent, je sçay que ces choses ont servi à plusieurs, aussi-bien que les priéres humbles & touchantes que l'on faisoit en leur faveur.173 C'est pourquoy il sera bon d'implorer la miséricorde des Juges, & de les conjurer au nom de tant de misérables qui se trouveroient enveloppez dans la mesme disgrace, de ces parents, de cette femme, de ces enfants qui leur tendent les bras. On peut aussi invoquer les Dieux, & cela est pris ordinairement pour le témoignage d'une bonne conscience. Je ne blasme pas mesme une posture suppliante, comme de se jetter aux pieds des Juges, & d'embrasser leurs genoux, pourvû que la condition, & le caractere de l'Accusé ne s'y opposent pas. Car il y a des actions qui sont faites avec courage, & qu'il faut deffendre de mesme. Mais aussi en voulant conserver sa dignité, il faut prendre garde de ne pas tomber dans un excès de confiance & de sécurité qui déplaise aux Juges. [p. 372; VI, 1] Cicéron nous fournit un exemple mémorable de la maniere dont on peut sauver un Criminel par la considération de son caractere & de sa dignité. Car ayant entrepris la deffense de Lucius Murena, & voyant qu'il avoit pour Parties des personnes puissantes, il laissa l'accusation à part, & persuada à l'Assemblée que dans le pressant danger dont la République estoit menacée, il n'y avoit qu'un moyen de la soustenir sur le penchant de sa ruine, qui estoit que les Consuls désignez, (& Murena en estoit une) prissent possession du Consulat dès la veille des Calendes de Janvier. Mais aujourd'huy que la sagesse de l'Empereur préside seule au gouvernement de l'Estat, & qu'il n'y a point de cause dont l'événement puisse troubler le bonheur public, ce genre de deffense est presque entierement banni.

Je n'ay parlé jusqu'icy que des Causes criminelles, parce que c'est principalement dans celles-là que regnent les grands mouvements & les passions. Mais il y en a de moindre conséquence, qui ne laissent pas d'estre susceptibles des deux sortes de Peroraison que j'ay marquées. Et en général on peut s'en servir toutes les fois qu'il s'agit de la fortune ou de la réputation des Parties. Car pour ce qui regarde ces petits procez qui naissent tous les jours entre les particuliers, de vouloir exciter de grands mouvements, & jetter le trouble & le désordre dans l'ame des Juges, c'est comme qui donneroit le rôle & les brodequins d'Hercule à un enfant.

Mais je croy devoir avertir que le succès de la Péroraison dépend fort de la maniere dont les Parties sçauront se conformer aux mouvements & à l'action de leur Avocat. Car si elles joüent leur personnage grossiérement & sans graces, si elles paroissent insensibles, inappliquées ou distraites, cela fera un mauvais effet. Ainsi l'Orateur ne sçauroit assez les instruire. Pour moy je voy quelquefois des personnes qui semblent faire tout en dépit de leur Avocat, qui demeurent froids tandis qu'on plaide leur Cause avec le plus de chaleur, qui rient sottement & à contre temps, ou qui font rire les autres par leurs actions & par leurs mines, sur tout lorsqu'il arrive quelque chose qui tient un peu du spectacle. [p. 373; VI, 1] Mais il y a des accidents que l'Orateur luy-mesme doit prévoir. Par exemple, il me souvient qu'un jour on plaidoit la Cause d'une petite fille que l'on disoit sœur d'un homme qui ne la vouloit point reconnoistre, & c'est ce qui faisoit le procez. L'Avocat fit passer la petite fille dans le banc de son prétendu frere, afin qu'elle se jettast entre ses bras à l'endroit de la Péroraison. Mais luy, que nous avions averti de ce dessein, s'estoit retiré secrettement de l'Audience; & le pauvre Avocat qui ne s'en estoit pas apperçu, homme d'ailleurs fort éloquent, fut si surpris de cette disparate, qu'il demeura muet, & fut obligé d'aller reprendre sa petite fille, tout honteux du mauvais succez de son artifice.

Un autre parlant pour une jeune femme qui avoit perdu son mary, crut faire merveille en exposant le portrait de ce mari misérablement assassiné; mais on se mocqua de luy & de son portrait. Car ceux qui avoient ordre de le montrer, ne sçachant ce que c'estoit qu'Epilogue ni Péroraison, toutes les fois que l'Orateur jettoit les yeux de leur costé, ne manquoient pas d'avancer le portrait. Et enfin quand on vint à le considerer, on vit que celuy que la jeune veuve pleuroit tant, estoit un vieillard décrépit. L'assemblée en rît fort, & l'on ne pensa plus au Plaidoyer. On sçait aussi ce qui arriva à Glycon. Il avoit amené à l'Audience un jeune enfant, dans la pensée que ses cris & ses larmes pourroient attendrir les Juges: & son Précepteur estoit auprès de luy pour l'avertir quand il faudroit pleurer. Glycon venant tout à coup à luy addresser la parole, & à luy demander pourquoy il pleuroit, l'enfant répondit ingenument, c'est que mon Précepteur me pince. Enfin on peut se souvenir du conte que fait Cicéron dans l'Oraison pour Cluentius, & qui est un exemple encore plus sensible du danger qu'il y a pour l'Orateur de se laisser ainsi emporter à son imagination & à son feu.

Cependant ces accidents sont supportables à ceux qui peuvent ajuster sur le champ leur discours aux choses inopinées qui arrivent. Mais ceux qui sont esclaves de leur papier se troublent & demeurent interdits, ou disent des faussetez qui sont visibles. De-là ces traits. Voyez, [p. 374; VI, 1] Messieurs, ce misérable qui se jette à vos genoux, & qui vous conjure les larmes aux yeux &c. N'aurez-vous pas pitié de ce Pere infortuné, qui embrasse peut-estre pour la derniere fois ses enfants, & croit trouver un azyle entre leurs bras &c. J'apperçois un tel qui m'avertit & me fait signe &c. bien qu'il n'y ait rien de tout cela.

Nous apportons ces deffauts de chez les Déclamateurs, où nous avons la liberté de feindre & de supposer tout ce qu'il nous plaist. Mais le sérieux du Barreau demande plus de vérité. Et c'est avec raison qu'on louë Cassius Severus du tour qu'il joüa à un jeune Orateur qui l'ayant apostrophé, luy demanda brusquement pourquoy il le regardoit de travers. Moy, réponditCassius, je n'y pensois seulement pas. Mais vous l'avez dit parce que vostre papier le porte ainsi. Ho bien, c'est à cette heure que je vous regarde. Et en mesme temps il luy jetta un regard terrible.

J'adjouterai un avis qui me paroist fort important. Que personne n'entreprenne de faire verser des larmes, s'il n'a une force extraordinaire d'éloquence & de génie. A la vérité c'est un sentiment infiniment puissant quand il se rend maistre du cœur. Mais s'il reste en chemin, il devient froid, & on languit. Tout Orateur médiocre fera mieux de laisser les Juges prendre d'eux-mesmes la pitié que son sujet peut naturellement leur inspirer. Car l'air de son visage, le ton de sa voix, & mesme cette tristesse estudiée qui paroist dans l'Accusé, deviennent souvent un sujet de risée pour ceux qui n'en sont pas touchez. Que l'Orateur mesure donc ses forces, & qu'il considere bien jusqu'où elles peuvent aller. Il n'y a point icy de milieu. S'il ne fait pleurer l'Auditeur, il le fera rire à ses dépens.

Mais le propre de la Péroraison n'est pas seulement d'exciter la compassion. C'est aussi de la détourner, & mesme de l'étouffer entierement, soit par des raisonnements suivis qui calment l'esprit des Juges, & les ramenent à la Justice, soit par d'agréables railleries qui les réjoüissent, comme celle-cy. Qu'on donne du pain à cet enfant, qu'il ne pleure point. Etcette autre d'un Avocat qui plaidoit pour un homme fort gros & fort puissant. Que ferai-je? Car je ne sçaurois vous porter sur mes épaules; parce que la Partie [p. 375; VI, 1] adverse estoit un enfant que son Avocat avoit porté luy-mesme à l'Audience.

Mais ces traits ne doivent pas dégénérer en bouffoneries. C'est pourquoy je ne puis approuver celuy, (c'estoit pourtant un des plus grands Orateurs de son siecle,) qui voyant de pauvres enfants qu'un malheureux pere avoit amenez avec luy, & craignant que leurs cris n'émeussent les Juges, leur jetta une poignée d'osselets, qu'ils se mirent aussi tost à ramasser à l'envi les uns des autres. Car cette ignorance-là mesme du péril où ils estoient, pouvoit sembler bien digne de compassion. Ni cet autre qui voyant que l'Accusateur montroit aux Juges une épée toute ensanglantée, comme une preuve du meurtre dont il demandoit justice, fit semblant de craindre qu'il n'en voulust à luy, prit la fuitte, & s'alla cacher dans la foulle. Puis avançant tout doucement la teste comme un homme qui ne veut pas estre apperçu, demanda si l'épée estoit remise dans le fourreau. Car véritablement il fit rire, mais il se rendit ridicule en mesme-temps. Cependant il faut destruire toutes ces scenes, par le moyen desquelles nostre Adversaire tasche de frapper les Juges, mais il faut les destruire en imitant Cicéron qui entreprit si fortement Labienus sur un portrait de Saturninus qu'il donnoit ainsi en spectacle; & qui plaidant pour Varenus, se mocqua si agréablement d'un jeune homme dont on débandoit la playe de temps en temps.

Enfin il y a des Péroraisons qui n'ont rien que de doux & de modeste, dont nous nous servons lorsque nous avons à faire à des personnes qui demandent du respect, ou que nous voulons avertir avec bonté, ou lorsqu'il nous faut exhorter les Parties à la paix & à l'union. Passienus traitta parfaitement bien ce genre d'Epilogue dans la Cause de Domitia sa femme qui plaidoit contre son frere Enobarbus pour quelque leger interest. Car après avoir beaucoup parlé des liens du sang, qui devoient les unir ensemble, & des biens de la fortune dont ils estoient abondamment pourvûs tous deux. Croyez-moy, adjouta-t-il, il ne vous manque rien moins à l'un & à l'autre que ce qui fait le sujet de vostre différend.

Mais que l'on ne s'imagine pas, comme quelques-uns, [p. 376; VI, 1] que l'Exorde & la Péroraison soient les seuls endroits où l'on mette de la passion & du sentiment. Quoyqu'il y en faille plus qu'ailleurs, on ne laisse pas d'en mesler aussi dans les autres parties du Discours; peu à la vérité, parce que l'Orateur doit se réserver principalement pour la fin. Car c'est-là où jamais qu'il est permis d'ouvrir tous les trésors de l'Eloquence. Si nous avons contenté aux autres endroits, c'est-là que nous commençons à nous rendre maistres de l'esprit des Juges. Tous les écueils, tous les destroits sont passez. Rien ne nous empesche plus de voguer, pour ainsi dire, à pleines voiles. Et comme l'amplification fait une bonne partie de la Péroraison, nous pouvons alors élever & embellir nostre style, en employant les termes & les pensées les plus magnifiques. Enfin il en doit estre d'un Plaidoyer comme des Tragedies & des Comedies des Anciens, où le Spectateur ne se trouvoit jamais plus intéressé, plus émû, que lorsque la piece alloit finir.

Dans les autres points du Discours, l'Orateur traittera chaque passion, selon que le sujet la fera naistre. Car s'il m'en croit, il n'exposera jamais une chose horrible ou pitoyable, sans exciter dans l'ame des Juges un sentiment conforme; & quand il s'agira de la qualité d'une action, à chaque preuve il pourra adjouter un sentiment. Mais s'il plaide une Cause qui soit chargée d'incidents ou de faits, il sera dans la nécessité de faire plusieurs Epilogues. C'est ainsi que dans l'accusation de Verrès Cicéron donne des larmes & aux Citoyens Romains que Verrès avoit fait crucifier, & à Philodamus, & à plusieurs autres qu'il avoit sacrifiez à son avarice ou à ses ressentiments.

Il y en a qui appellent ces Epilogues des parties de Peroraison. Pour moy je croy que ce sont plutost de especes que des parties. Car le terme d'Epilogue & de Péroraison marque assez que c'est ce qui met comme le comble ou la fin à un Discours. [p. 377; VI, 2]

170.  Verr. 7

171.  Verr. 7

172.  C'estoit un soufflet.

173.  Il y avoit au Sénat & au Barreau un Tableau ou une Statuë de Jupiter, comme pour avertir les Juges, que Dieu mesme estoit tesmoin de leurs Jugements.

CHAPITRE II. Des différentes sortes de sentiments, & comment on peut les exciter.

Quoyque la Péroraison soit, pour ainsi dire, le couronnement du Plaidoyer, & que je n'aye pû me dispenser de parler des sentiments qui en font la meilleure partie, je n'ay pourtant pû renfermer sous une seule espéce tout ce qu'il y a à dire sur un si vaste sujet, & je ne l'ay pas mesme dû. Il nous reste donc à traitter le point le plus difficile, & en mesme temps le plus propre à nous faire avoir une issuë favorable des Causes que nous entreprennons. C'est d'apprendre à manier l'esprit des Juges, & à le tourner, ou plutost à le métamorphoser comme il nous plaist. J'en ay touché quelque chose dans le Chapitre précédent, comme j'y estois obligé. Mais le peu que j'en ay dit a plus servi à faire connoistre ce qu'il falloit faire, qu'à montrer la maniere dont on pouvoit l'executer.

Il faut donc à présent reprendre cette matiere de plus loin, & l'examiner jusques dans son principe. Car comme je l'ay remarqué, les sentiments doivent estre répandus dans tout le Plaidoyer; & leur nature n'est point si simple qu'on la puisse traitter en passant. Je ne sçay mesme s'il y a rien de plus grand & de plus important dans tout l'art Oratoire. En effet un esprit médiocre avec le secours des préceptes & de l'expérience suffit pour les autres parties, & peut mesme en tirer un avantage considérable. Certainement on voit beaucoup de gens qui sont assez habiles à inventer des raisons & des preuves, & mesme à les déduire. Pour moy, à dire vray, je ne les méprise pas. Mais jusqu'à présent je ne les ay crû bons qu'à instruire les Juges, & à faire que rien ne leur échappe: dignes, si l'on veut, de servir de maistres & de modeles à ceux qui veulent seulement passer pour diserts.

Mais de sçavoir ravir & enlever les Juges, leur donner telle disposition d'esprit que l'on veut, les enflammer de [p. 378; VI, 2] colere ou les attendrir jusqu'aux larmes, voilà ce qui est rare. C'est néantmoins par là que l'Orateur domine, & ce qui assure à l'Eloquence l'empire qu'elle a sur les cœurs. Car pour les arguments, ils naissent ordinairement du fond de la Cause, & le bon droit en a tousjours le plus pour luy. De sorte que quiconque a gagné par leur moyen, peut seulement croire qu'il avoit besoin d'un Avocat.

Mais lorsqu'il faut faire violence à des Juges, & détourner leur esprit de la veuë d'une vérité qui nous est contraire, c'est-là proprement le triomphe de l'Orateur. Voilà ce que les Parties ne peuvent nous apprendre, & ce qui ne se trouve point dans leurs Mémoires. Car les preuves & les moyens font, à la vérité, penser aux Juges que nostre Cause est la meilleure. Mais les sentiments font aussi qu'ils souhaitent qu'elle soit telle; & dès qu'ils le souhaittent, ils ne sont pas éloignez de le croire. Si tost, en effet, qu'ils commencent à entrer dans nos passions, & à estre portez de haine ou d'amitié, d'indignation ou de crainte, ils font de nostre affaire la leur propre. Et comme les amants jugent mal de la beauté, parce que l'amour les aveugle, de mesme un Juge plein du trouble où on l'a jetté, discerne mal le vray. Le torrent l'entraisne & il se laisse aller. Aussi n'y a-t-il que l'Arrest qui témoigne l'effet que les arguments & les témoins ont produit sur son esprit: au lieu que s'il est vivement touché des sentiments qu'on luy inspire; sans qu'il sorte de son siege, sans qu'il se leve, il est aisé de voir quel sera son Jugement. Est-ce que l'Arrest n'est pas desja prononcé, lorsqu'on le voit tout à coup fondre en larmes, comme il arrive quelquefois dans ces admirables Péroraisons qui toucheroient les cœurs les plus durs? Que l'Orateur tourne donc tous ses efforts de ce costé-là, & qu'il s'attache particulierement à ce point, sans lequel tout le reste est mince, foible, & ingrat, tant il est vray que les sentiments sont l'ame & la force d'un Plaidoyer.

Or selon ce qu'en ont écrit les Anciens, il y a deux sortes de sentiments. L'un est appellé par les Grecs d'un nom que nous pouvons rendre par celuy d'affection de l'ame, ou de passion174 A l'égard de l'autre je croy que nous n'avons point de terme qui puisse l'exprimer. Mais nous [p. 379; VI, 2] l'appellons les mœurs175; & de-là cette partie de la Philosophie que l'on nomme la Morale.176. Cependant à considérer la chose en elle-même, il me semble que nous n'entendons pas tant les mœurs en général, qu'une certaine propriété de mœurs. Car le mot de mœurs signifie généralement toutes les habitudes de l'ame. C'est pourquoy des Ecrivains plus circonspects ont mieux aimé expliquer ces termes par rapport à la volonté, que de s'attacher scrupuleusement à leur interprétation.

Ils distinguent donc aussi deux sortes de sentiments. Mais ils disent que les premiers sont plus vifs & plus animez; les seconds plus reglez & plus doux: les uns pleins d'agitation, les autres tranquilles & paisibles: les uns faits pour commander, les autres pour persuader: ceux-là pour agiter, pour troubler les cœurs, & ceux-cy pour les adoucir & les gagner. Quelques Sçavants adjoutent que les premiers ne sont pas de durée, & j'avouë que cela est ordinairement vray. Mais je croy pourtant qu'il y a certains discours qui veulent de la passion depuis le commencement jusqu'à la fin. Du reste on convient que si ces premiers sont plus forts & plus impétueux, les seconds ne demandent pas moins d'art, & qu'ils sont plus d'usage. Ils embrassent un bien plus grand nombre de Causes: & à un certain égard, on peut dire mesme qu'ils les embrassent toutes. Car l'Orateur ne peut rien traitter qui ne regarde l'honneste ou l'utile; ce qui est à faire ou à éviter. Or tout cela se rapporte aux mœurs.

Quelques-uns ont crû que de sçavoir loüer, recommander, excuser, estoient proprement le partage des mœurs. Je ne disconviens pas que ces trois devoirs ne soient de leur ressort. Mais ils ne sont pas les seuls. Je dis plus & j'adjoute que les passions & les mœurs sont quelquefois de mesme nature, sans autre différence que celle du plus & du moins, comme, par exemple, l'amour & l'amitié. L'amour est une passion; l'amitié fait partie des mœurs. Quelquefois aussi elles sont opposées. Ainsi dans les Péroraisons, la passion incite les Juges, & les mœurs les adoucissent.

Cependant il nous faut tascher de dévélopper l'idée de ce terme, d'autant plus que de luy-mesme il ne la fait pas [p. 380; VI, 2] concevoir assez nettement. Il me semble donc que ce que l'on entend par mœurs, & ce qui est le plus conforme à la notion que nous en attendons de ceux qui se meslent de le définir, est en général un caractere de bonté, non seulement doux & honneste, mais prévenant & humain, qui paroisse aimable & charmant à l'Auditeur. Et la perfection consiste à le si bien marquer, que tout semble suivre de la nature des choses & des personnes; en sorte que les mœurs soient peintes au naturel, & se reconnoissent dans le discours de l'Orateur, comme dans un miroir, qui auroit la force de nous les représenter.

Or il faut sans doute établir ce caractere de bonté entre les personnes, qui par les liaisons qu'elles ont entr'elles, sont particulierement obligées de le garder, toutes les fois qu'elles ont à souffrir les unes des autres, à pardonner, à faire satisfaction, à exhorter ou à reprendre, afin qu'il ne s'y mesle jamais ni aigreur, ni colere, ni haine.177

Mais autre est pourtant la conduitte d'un Pere avec son Fils, d'un Tuteur avec son Pupille, d'un Mary avec sa Femme: autre est celle d'un vieillard envers un jeune homme qui perd le respect à son égard, & d'un homme de condition envers son inférieur qui l'insulte. Car les premiers dans les démeslez qu'ils ont entr'eux, marquent beaucoup de tendresse pour ceux mesmes dont ils se plaignent, & ne les rendent odieux que par-là. Les seconds ne sont pas obligez aux mesmes égards. Ceux-cy peuvent sentir de la colere, & ceux-là sont pénétrez de déplaisir & de douleur. Ces caracteres sont à peu près de mesme nature.

Mais il y en a dont l'espéce est différente. Par exemple, le premier mouvement d'un enfant qui a fait une faute, c'est de demander pardon; & celuy d'un jeune homme qui commence à estre maistre de luy, c'est de justifier ses passions & son libertinage. Ce qui donne quelquefois lieu à l'Orateur d'employer la dérision, mesme avec un peu de chaleur. Mais la dérision naist de bien d'autres causes; & le caractere dont je parle, produit un sentiment qui luy est plus particulier; c'est le deguisement que nous exprimons par de feintes satisfactions, par des prieres, & par des [p. 381; VI, 2] paroles ironiques qui présentent un sens, & en renferment un autre.

De-là aussi naist souvent dans l'Orateur un sentiment de sousmission qui est plus fort que tous ceux-là, & plus propre à exciter la haine de l'Auditeur contre ceux qui nous devant du respect s'élevent au dessus de nous; en ce que nostre sousmission est un reproche secret de leur violence & de leur emportement. Car en leur cédant nous marquons assez combien ils sont insupportables & fascheux. Et ces Orateurs qui ne sçavent pas dissimuler, qui sont si libres & si emportez dans leurs invectives, entendent mal leur intérest. Ils ne songent pas que l'envie a plus de force que les injures. Car l'envie que nous suscitons a nostre Adversaire le fait hair. Mais les injures que nous luy disons, nous rendent odieux nous-mesmes.

Reste maintenant un autre caractere, qui est celuy que nous devons garder avec nos amis, & qui tient presque le milieu entre les deux principaux que j'ay marquez; exigeant de nous plus que le dernier, & moins que le premier.

On peut aussi fort bien entendre par mœurs, ces peintures que les Déclamateurs font quelquefois des hommes lorsqu'ils les représentent grossiers, avares, timides, supersticieux, selon les sujets qu'ils traittent. En effet, leur discours s'accordant avec ces portraits faits d'après nature; de cette union il résulte que les caracteres & les convenances sont observez; ce qui fait les mœurs.

Enfin tout cela demande un Orateur qui soit luy-mesme bon & humain. Car s'il doit donner autant qu'il peut, ces vertus à sa Partie mesme, à plus forte raison doit-il les avoir, ou faire croire qu'il les a.178 Par ce moyen il se rendra infiniment utile, & la bonne opinion que l'on aura de sa personne sera un préjugé pour sa Cause. De fait, tout Orateur qui en plaident paroist un meschant homme, ne peut qu'il ne plaide mal. Car il dira des choses qui répugneront à la Justice & à la bienséance. Autrement il auroit le caractere & les mœurs qu'il doit avoir; or nous supposons qu'il ne les a pas. C'est pourquoy dans les Causes qui ne comporteront pas de grands mouvements, nostre [p. 382; VI, 2] maniere de plaider doit estre douce & honneste, sans jamais rien dire d'impérieux, rien mesme de fort élevé. Contentons-nous de mettre dans ce que nous disons de la justesse, de l'agrément & de la vray-semblance. Ainsi le genre médiocre est celuy de tous qui convient le mieux aux mœurs.

Il en est tout au contraire de l'autre espéce de sentiments que nous nommons les Passions. Marquons, en un mot, la différence des uns & des autres. Les premiers sont une imitation de la Comédie, & les seconds une image de la Tragédie. Cette derniere espéce est, en effet, toute occupée à faire naistre la haine, la crainte, la colere, l'indignation ou la pitié. Or de quels lieux on peut tirer ces grands mouvements, c'est ce qui est connu de tout le monde, & ce que j'ay expliqué en traittant de l'Exorde & de la Péroraison. Je ferai seulement remarquer qu'il y a deux sortes de craintes, l'une que nous ressentons, & l'autre que nous faisons ressentir: comme deux sortes de haine & d'envie, l'une que nous prennons, l'autre que nous excitons en autruy; à quoy il se trouve plus de difficulté pour l'Orateur. Car il y a des choses qui sont atroces par elles-mesmes, le parricide, le meurtre, l'empoisonnement. Mais il y en a d'autres qui ne le sont pas, & qu'il faut peindre comme si elles l'estoient.

Pour cela tantost nous comparerons nos maux avec d'autres qui sont fort grands, & nous ferons voir que les nostres les surpassent. C'est ce que fait Virgile par ces paroles qu'il met dans la bouche d'Andromaque.

Plus heureuse cent fois & plus digne d'envie
Toy qui sacrifiée aux manes du Vainqueur

Sous les murs d'Ilion as veu trancher ta vie,
Dont le cours n'eust servi qu'à croistre ton malheur.
179

Car si le sort de Polyxene fut cruel, combien celuy d'Andromaque fut-il plus rigoureux? Tantost nous pourrons exagérer l'injure qu'on nous a faitte, de maniere qu'une qui seroit beaucoup plus legére paroisse néantmoins insupportable. Si vous n'aviez fait que le frapper, pourriez-vous vous excuser & vous deffendre? Vous avez fait plus. Vous l'avez blessé. [p. 383; VI, 2] Mais cette maniere de grossir les objets sera plus amplement expliquée, lorsque nous parlerons de l'amplification. Cependant je me contente d'avoir fait observer que le but de l'Orateur dans l'usage des passions, n'est pas seulement de représenter les choses atroces ou pitoyables telles qu'elles sont; mais aussi de charger celles qui semblent mériter moins d'attention. Comme, quand nous disons qu'une parole injurieuse est moins pardonnable qu'un coup, & qu'il est plus aisé de souffrir la mort que l'infamie. Car la force de l'Eloquence ne consiste pas tant à pousser les Juges dans des sentiments où la nature d'une action les conduit d'elle-mesme, qu'à produire & à créer, pour ainsi dire, ces mesmes sentiments, lorsque le sujet les refuse, ou qu'ils semblent au dessus de sa portée. C'est-là proprement cette véhémence de discours180, qui sçait égaller & mesme surpasser la noirceur & l'indignité des faits qu'elle expose. Qualité si nécessaire à l'Orateur, & dans laquelle Demosthene a excellé sur tous les autres.

Si je voulois m'en tenir simplement aux préceptes que l'on a coutume de donner, je pourrois mettre fin à ce Chapitre; n'ayant rien omis de tout ce que j'ay pû lire ou apprendre, qui m'ait paru raisonnable. Mais j'ay dessein d'ouvrir, pour ainsi dire, le sanctuaire du lieu où nous sommes entrez, en montrant ce qu'il renferme de plus caché. Connoissance que je dois non aux maistres, mais à mon expérience & à mes réfléxions.

Autant donc que j'en puis juger, le grand secret pour toucher les Juges, c'est que nous soyons touchez nous mesmes. Car tousjours en vain & quelquefois mesme ridiculement imiterons nous la tristesse, l'indignation & la colere, si nous y conformons seulement nostre visage & nos paroles, sans que nostre cœur y ait part. Et quelle autre raison est-ce qui fait que les personnes affligées s'écrient d'une maniere si touchante dans les premiers transports de leur douleur; & que nous voyons quelquefois les gens les plus groffiers parler éloquemment dans la colere, si ce n'est cette force de sentiment, & cette vérité de mœurs, qui les inspire?181

Voulons-nous donc exprimer les passions avec [p. 384; VI, 2] vray-semblance? Revestons-nous, s'il faut ainsi dire, de l'intérieur de ceux pour qui nous parlons & qui souffrent véritablement. Soyons animez des mesmes mouvements, & que tousjours nostre discours parte d'une disposition d'esprit, telle que nous la voulons faire prendre aux Juges. Pense-t-on en effet que ce Juge puisse s'attrister d'une chose qu'il me verra luy raconter avec indifférence, ou qu'il se mette en fureur, lorsque moy qui l'y excite, ne sens rien de semblable; ou qu'il verse des larmes, quand je plaiderai devant luy avec des yeux secs? Cela ne se peut, on n'est échauffé que par le feu, ni humecté que par ce qui est humide; & nulle chose ne donne à une autre la couleur qu'elle n'a point elle-mesme. Il faut donc que ce qui doit faire impression sur les Juges, en fasse prémierement sur nous, & que nous soyons touchez, avant que de songer à toucher les autres. Mais comment serons-nous touchez? Car ces mouvements ne sont pas en nostre puissance. C'est aussi ce que je vais essayer d'expliquer.

Les Grecs se servent icy d'un terme que nous ne pouvons gueres rendre que par celuy d'Imagination182Or par le moyen de cette faculté qui est en nous, les images des choses éloignées frappent nostre ame, comme si ces choses mesmes estoient présentes, & que nous les eussions devant les yeux. Quiconque concevra bien ces images, réüssira parfaittement à exciter les passions. Aussi dit-on quelquefois qu'un homme a beaucoup d'imagination, lorsqu'il représente vivement & au naturel l'air, la voix, & l'action des personnes; & c'est ce que nous ferons aisément quand nous voudrons. Car si dans l'oisiveté de nos esprits, parmi les chimeres dont ils se repaissent quelquefois, & qui sont comme d'agréables songes que nous faisons en veillant, si, dis-je, ces mesmes images nous poursuivent tellement, que nous croyons voyager, naviger, donner des batailles, haranguer des peuples, avoir des richesses immenses, & en disposer à nostre gré, avec autant de plaisir que si cela estoit effectif & réel; pourquoy ne mettrions-nous pas à profit ce vice de nostre imagination & ces erreurs?

Si j'ay à parler d'un homme qui a esté assassiné, ne [p. 385; VI, 2] pourrai-je point me figurer tout ce qu'il est à croire qui s'est passé en cette occasion? Ne verrai-je point l'assassin attaquer un homme à l'improviste? Luy mettre le poignard sous la gorge; celuy-cy saisi de frayeur crier, supplier, faire de vains efforts pour se deffendre, & enfin tomber percé de coups? Ne verrai-je point son sang qui coule, la pasleur qui est sur son visage, ses yeux qui s'esteignent, sa bouche qui s'ouvre pour rendre le dernier soûpir? A quoy nous servira encore l'Evidence ou l'Illustration, qui ne semble pas tant dire une chose, que la montrer. D'où raistront les sentiments dans nostre ame, comme si nous estions présents à la chose mesme.183 N'est-ce pas de cette force de l'imagination, que sont sorties ces belles peintures dont Virgile est tout plein? Celle, par exemple, de la mere d'Eurialus, qui en apprenant la mort de son fils,

Immobile soudain succombe à la douleur;

Tout luy tombe des mains, & l'aiguille & l'ouvrage.184

Celle du malheureux Pallas, dont on s'imagine voir le sein

Percé de part en part d'une large blessure.185

Celle encore du cheval de ce jeune guerrier, honteux, ce semble, de survivre à son Maistre,

Que l'on void marcher nud, sans parure & sans armes,
Et de ses tristes yeux verser de grosses larmes.
186

& tant d'autres. Le mesme Poëte n'a-t-il pas divinement exprimé les regrets d'un homme qui meurt dans une terre étrangere, lorsqu'il dit qu'Anthor en mourant

Tourne les yeux au Ciel, & se sent revenir
Pour sa chere Patrie un tendre souvenir.187

Mais où il sera besoin d'exciter la compassion, croyons & persuadons nous bien que c'est à nous-mesmes que les [p. 386; VI, 3] maux dont nous parlons, sont arrivez. Soyons pour un moment ceux que nous disons avoir souffert des traittements si durs, si cruels, si indignes. Ne plaidons point leur cause comme la cause d'autruy; mais entrons dans leur douleur. De la sorte, ce que nous dirions pour nous si nous estions en pareil cas, nous le dirons pour eux-mesmes. J'ay vû souvent des Comédiens après avoir joüé un rôle trine & touchant, sortir ayant encore les larmes aux yeux long-temps après qu'ils avoient quitté le masque. Si donc en récitant les Ecrits d'un autre, la prononciation peut intéresser jusques-là, quel effet ne produirons-nous point nous qui devons penser comme nous parlons, pour estre véritablement touchez du danger où sont nos Parties?

Et non seulement au Barreau, mais mesme aux Ecoles, je veux que l'on se passionne ainsi, & que l'on regarde les sujets sur lesquels on s'exerce, comme des réalitez. D'autant plus que l'on y fait moins le personnage d'Avocat, que celuy de Plaideur. Car on y parle comme un homme qui a perdu ses enfants, ou qui a fait naufrage, ou qui est en risque de perdre la vie. Or à quoy sert de joüer ces rôles, si l'on n'en prend les sentiments? Voilà ce que je n'ay pas crû devoir cacher au Lecteur, & dont l'effet est si prodigieux, que moy-mesme tel que je suis, ou que j'ay esté, (car je puis bien me citer & je croy m'estre fait quelque réputation au Barreau) que moy-mesme, dis-je, on m'a veu souvent lorsque je plaidois, non seulement répandre des larmes, mais changer de visage, paslir, & ressentir une douleur peu différente de la plus vraye & de la plus sincere.

174.  Pathos.

175.  Ethos.

176.  Ethica.

177.  Je croy que les Commentateurs se sont trompez à cet cet endroit, appliquant à l'Orateur en particulier, ce qui est dit en général. Et ce qui me le persuade, c'est qu'ensuitte Quintilien vient aux mœurs de l'Orateur, & qu'il diroit deux fois la mesme chose, si ma remarque n'avoit lieu.

178.  Cecy confirme la note précédente.

179.  Livre troisiéme de l'Eneïde.

180.  Deinosis.

181.  Quintilien n'avoit pas oublié que Cicéron & Horace avoient dit la mesme chose avant luy. Mais en donnant un précepte que la nature inspire, & que tous les maistres ont donné, il le rend neuf par la maniere pathétique dont il le traitte.

182.  Phantasia.

183.  C'est ainsi que Cicéron rend le mot grec enargeia.

184.  En. 9.

185.  En. 11.

186.  En. 11.

187.  En. 10.

CHAPITRE III. Du rire.

Nous avons maintenant à parler d'un sentiment tout contraire, qui en faisant rire les Juges, dissipe cette tristesse, & cette pitié dont ils estoient saisis, leur cause souvent d'utiles distractions, soulage aussi leur esprit, le [p. 387; VI, 3] délasse, & le ranime contre la fatigue & le dégoust des affaires.

S'il y a un talent rare & d'un usage difficile, c'est celuy-là. Je n'en veux point d'autre preuve que l'exemple mesme des deux plus grands Orateurs qu'il y ait jamais eu, & qui ont tenu tous deux l'empire de l'Eloquence, l'un chez les Grecs, & l'autre chez les Romains. Car la pluspart conviennent que ce talent a manqué entierement à Demosthene, & qu'il a esté excessif en Cicéron. Certainement on ne peut pas dire que Demosthene l'ait négligé. Ses bons mots qui sont en très-petit nombre, & qui ne répondent nullement à la supériorité qu'il avoit en tout le reste, montrent clairement que ce genre d'esprit tourné à la plaisanterie, ne luy a pas déplu, mais que la nature le luy avoit refusé.

Quant à Cicéron, on luy a tousjours reproché qu'il affectoit trop de faire rire au Barreau comme hors du Barreau. Pour moy, soit que j'en juge bien, soit que je sois un peu aveuglé par la passion que j'ay pour ce grand homme, je trouve en luy une raillerie fine & délicate, qui a je ne sçay quoy d'honneste & qui sent son bien, dont j'avouë que je suis charmé. Car dans le commerce du monde & dans la conversation il a dit mille choses très-plaisantes, & nul Orateur n'a esté si agréable ni si réjoüissant dans l'altercation, & dans l'interrogation des témoins. Ces allusions mesme qu'il fait au nom de Verrès, & ces pointes que nous trouvons un peu froides, ne luy doivent pas estre imputées. Il ne s'en sert qu'après les autres, & il les rapporte seulement comme un témoignage de la voix publique; en sorte que plus elles paroissent trivialles, plus il est à croire qu'elles ne sont point de son invention, & que c'estoit en effet des plaisanteries qui estoient dans la bouche du peuple.

Mais je voudrois que celuy qui nous a donné le recüeil de ses bons mots, soit Tyron son affranchi, soit un autre, quel qu'il soit enfin, se fust un peu moins laissé aller au plaisir de grossir le volume; & qu'il eust plutost marqué son jugement à faire choix des choses, que son zele à les ramasser toutes. Ce livre seroit moins exposé à la critique; qui mesme encore en l'estat qu'il est, doit le respecter [p. 388; VI, 3] ainsi que les divers Ouvrages de ce merveilleux génie, où il est peut-estre aisé de trouver quelque chose à retrancher, mais non pas à adjouter.

Or ce qui fait qu'il est si difficile de réüssir en ce genre, c'est que tout mot qui tend à faire rire, a d'ordinaire je ne sçay quoy de bouffon, & la bouffonnerie est tousjours basse; que souvent mesme on l'exprime d'une maniere vicieuse exprès & à dessein; que d'ailleurs il fait rarement honneur à celuy qui le dit, & qu'il est presque tousjours pris diversement de ceux qui l'entendent; parce que l'on n'en juge point par une regle certaine & invariable, mais par je ne sçay quel sentiment qu'il produit en nous, & dont il n'est gueres possible de rendre raison. Car je ne pense pas que personne ait encore bien expliqué ce que c'est que le rire, quoyque plusieurs l'ayent tenté. Nous voyons qu'il est provoqué non seulement par une parole ou par une action, mais aussi quelquefois par le toucher; outre cela, que des objets d'especes toutes différentes l'excitent égallement. Car ce n'est pas seulement de choses spirituelles ou agréables que nous rions, mais de celles que la folie, que la colere, que la peur fait dire ou faire. Et la raison pourquoy il est si aisé de se méprendre en fait de plaisanterie, c'est que de la bonne à la mauvaise le pas est glissant, & que le ridicule est tout près du rire. Cicéron en effet a fort judicieusement remarqué que le ridicule a tousjours pour fondement quelque deffaut ou quelque vice. Si nous sçavons les découvrir finement en autruy, c'est raillerie: si en voulant faire rire des deffauts d'autruy, nous découvrons les nostres, c'est sottise.

Or bien que le rire paroisse avoir quelque chose de frivole, & de plus convenable à un bouffon qu'à un Orateur, je ne sçay pourtant s'il y a rien dont la force soit si impérieuse, & à quoy il soit plus difficile de résister. Car souvent il éclatte malgré nous, & non seulement il force le visage & la voix à l'exprimer, mais il ébranle tout le corps par la violence de ses mouvements. D'ailleurs, il fait souvent changer de face aux affaires les plus sérieuses, & il a une vertu toute particuliere pour mettre tout d'un cou fin à la haine & à la colere. Tesmoins ces jeunes [p. 389; VI, 3] Tarentins, qui dans la chaleur & la liberté du vin, s'estant dit confidemment tout ce qu'ils pensoient de Pyrrhus, & le lendemain se voyant trahis & obligez de rendre compte à Pyrrhus mesme de leur entretien, qu'ils ne pouvoient nier ni excuser, se sauverent par une plaisanterie qui leur vint fort à propos à l'esprit. Car l'un d'eux prennant la parole, "Vrayement, Seigneur, dit-il, si nostre bouteille ne nous eust manqué, nous eussions bien fait pis. Nous vous aurions tué." Par cette plaisante hardiesse l'accusation se tourna en risée, & le crime s'évanoüit.

Je ne dirai pas que tout ce qui concerne le rire ne dépend aucunement de l'art; vù que cette matiere comporte en effet quelques observations, & que les Grecs & les Latins nous en ont donné des préceptes. Mais j'ose assurer du moins qu'elle dépend encore plus de la nature & de l'occasion. Quand je dis de la nature, ce n'est pas parce qu'il y a des personnes qui sont plus ingénieuses & plus propres les unes que les autres à faire rire. Car cela mesme pourroit estre aidé de l'art. mais je veux dire qu'il y en a qui en raillant & en badinant ont je ne sçay quoy de si naturel, & mettent tant de graces dans leurs manieres, que les mesmes choses seroient à beaucoup près moins agréables, si elles estoient dittes par d'autres. A l'égard de l'occasion & des rencontres, elles sont d'un si grand secours, que nous voyons non seulement les gens les plus ignorants, mais mesme les plus grossiers faire des reparties très-plaisantes & très-sallées à quiconque se les attire. Car pour le dire en passant, ces sortes de choses réüssissent tousjours mieux dans la repartie.

Mais une raison qui rend encore la pratique de tout cecy fort difficile au Barreau, c'est qu'on ne s'y exerce pas, & qu'il n'y a point de Maistres qui en donnent des leçons. Car à table & dans les entretiens familiers, on trouve assez de gens qui sçavent lancer des traits de plaisanterie, parce que cela s'apprend dans l'usage & le commerce du monde. Mais cette raillerie fine & délicate qui convient à l'Orateur, est fort rare, & tout ce que l'on peut faire, c'est de l'emprunter des conversations. Cependant rien n'empescheroit qu'aux Ecoles on n'inventast des sujets dans ce [p. 390; VI, 3] goust-là, & qu'on ne fist travailler les jeunes gens tantost sur des causes qui seroient semées de traits vifs & picquants, tantost sur des endroits détachez qui en seroient susceptibles aussi, afin de leur donner insensiblement cette sorte d'esprit. Ces disputes mesmes enjoüées & badines qui font l'amusement de la jeunesse, durant certains jours qui sont consacrez au plaisir & à la joye, auroient leur utilité, si elles estoient meslées de quelque chose de raisonnable & de sérieux; au lieu que faute de cela, c'est simplement un passe-temps de jeunes gens qui se réjoüissent.188

Dans la matiere que nous traittons, on se sert ordinairement de plusieurs noms pour exprimer, ce semble, la mesme chose. Cependant si l'on examine tous ces noms les uns après les autres, on trouvera qu'ils ont chacun leur signification particuliere.

Ainsi par nostre mot d'Urbanité, il me paroist que nous entendons une politesse de discours, qui dans les termes, dans la maniere de les mettre en œuvre & de les prononcer, dans le son de la voix, enfin dans l'air dont on accompagne ce que l'on dit, fait sentir un goust délicat, joint à une secrette teinture d'érudition prise dans le commerce des gens de Lettres; quelque chose, en un mot, dont le contraire est la grossiereté.189

Par agrément, on entend ce qui est dit avec grace & d'une maniere galante.190

Nous disons dans l'usage ordinaire qu'un mot est Sallé, pour signifier un mot qui fait rire, & qui a en mesme-temps je ne sçay quoy de picquant.191 Je dis dans l'usage ordinaire, parce que dans le vray, quoyque tout mot qui fait rire doive estre sallé, il n'est pas nécessaire que tout ce qui est sallé fasse rire. Aussi quand Cicéron dit que tout ce que nous appellons sallé est proprement du goust Attique, ce n'est pas par la raison que de tous les peuples, celuy d'Athenes estoit le plus porté à rire, & lorsque Catulle192en parlant d'un femme fort grande, dit que dans cette masse de chair, il n'y a pas le moindre grain de sel, il ne veut pas dire qu'il n'y ait rien de risible. Je croy donc que le sel du discours est ce qui en fait l'assaisonnement naturel, ce [p. 391; VI, 3] qui est directement opposé à Insipide, & qui se fait sentir secrettement à l'esprit, comme le sel matériel au palais, en un mot ce qui réveille l'Auditeur, & qui sert à l'Oraison de préservatif contre l'ennuy. Et comme les viandes où le sel domine un peu, mais sans excès, ont par-là mesme une pointe qui picque le goust & qui fait plaisir, de mesme ce sel de l'esprit qui assaisonne le discours d'un Orateur, excite nostre attention & nous donne, s'il faut ainsi dire, une soif de l'entendre.

Je ne pense pas que nostre Facetum soit seulement pour les choses qui font rire.193 Horace n'auroit pas employé ce terme,194comme il fait, pour exprimer le caractere de Virgile. Je croy donc qu'il signifie plutost une élégance & une politesse achevée. Et Brutus s'en est servi en ce sens, comme Cicéron le témoigne dans une de ses Lettres;195ce qui s'accorde parfaitement avec l'expression d'Horace.

Le mot de Plaisanterie comprend tout ce qui est opposé au sérieux. Promettre, feindre, intimider, tout cela est quelquefois plaisanterie.196

Le terme de Raillerie est un terme générique, qui s'applique à toutes ces espéces.197 Néantmoins, à proprement parler, il me semble que ce terme signifie une parole mordante accompagnée d'un rire malin. C'est pourquoy on dit que Demosthene a eu l'Urbanité en partage, mais nullement la raillerie. Dans ce Chapitre-cy, il ne s'agit que de ce qui est propre à faire rire. Aussi les Grecs l'ont-ils intitulé comme nous, du rire.198

Cette matiere, au reste, ainsi que tout genre d'Oraison, est en prémier lieu composée de choses & de mots. Quant à la pratique, elle est fort simple. Car les sujets du rire se prennent ou d'autruy, ou de nous-mesmes, ou de ce qui tient le milieu entre deux. D'autruy, en bien des manieres. On blasme, on réfute, on rabbaisse, on élude, on rétorque. De nous-mesmes, quand ce que nous disons de nous est risible, par un certain air d'absurdité qu'il a d'abord. Car les mesmes choses qui seroient des sottises, si nous les [p. 392; VI, 3] laissions échapper sans y penser, se font recevoir agréablement lorsqu'elles sont feintes & dittes à dessein. De ce qui tient le milieu entre deux, ce sont choses, qui comme dit Cicéron, ne touchent proprement ni nous, ni les autres, & qui consistent, par exemple, à tromper l'attente de l'Auditeur, à prendre un mot tout autrement que l'on ne sembloit devoir faire, &c.

En second lieu, le rire naist ou des paroles ou des actions. Les actions qui ont quelque ridicule, sont quelquefois toutes graves & toutes sérieuses. Par exemple, le Consul Servilius Isauricus ayant, en s'asseïant, rompu la Chaize Curule de Célius alors Préteur, celuy-cy luy en présenta une qui estoit soustenuë par des couroyes. Le ridicule estoit en ce que l'on sçavoit que ce Consul avoit autrefois receu les étrivieres de son Pere. Quelquefois aussi ce sont des actions effrontées, comme l'aventure de cette boëte que Célius donna à Clodia, & dont Cicéron parle avec tant de retenuë. Car celles-cy ne conviennent ni à l'Orateur, ni à aucun homme sage.199

Et ce que je dis des actions, doit s'entendre aussi du geste & du visage, qui certainement contribuent beaucoup à faire rire, mais jamais tant que lorsqu'ils en semblent estre le plus éloignez. Car c'est-là l'excellence de la plaisanterie. Mais bien que ce sérieux donne de la grace aux choses qui se disent, & qu'elles deviennent plus risibles & plus réjoüissantes par cela mesme, que celuy qui les dit, ne rit point; il y a pourtant une maniere d'y ajuster ses yeux & son visage, laquelle est très-agréable, quand on y peut garder de la modération.

A l'égard des paroles qui font rire, elles sont ou libres & enjoüées, comme la pluspart des choses que disoit Galba; ou offensantes, comme certains traits qui échappoient à Junius Bassus; ou rudes & brusques, à la maniere de Cassius Severus; ou douces & polies, tel estoit le caractere de Domitius Afer. Il importe extrémement où & dans quelle occasion l'on se sert des unes & des autres. A table & dans la conversation, les paroles libres sont familieres aux petites gens; celles qui marquent seulement de la gayeté & de la bonne humeur, conviennent à tout le monde. [p. 393; VI, 3] Mais que nos Jeux soient innocents, & gardons-nous de cette manie, d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot. Au Barreau je conseillerois plutost une raillerie douce & honneste; non pourtant qu'il ne soit permis d'employer la plus dure & la plus picquante contre la Partie adverse, puisque l'on peut accuser ouvertement une personne, & mesme demander sa teste en Justice. Mais il ne s'ensuit pas qu'il faille insulter aux malheureux. Il y a tousjours de l'inhumanité à le faire, soit parce qu'ils sont souvent moins criminels que malheureux, soit parce que tel qui leur insulte est peut-estre menacé luy-mesme d'un malheur semblable.

Il faut donc prémierement considérer qui est celuy qui parle, de quoy il parle, dans quelle cause, devant qui, & contre qui il parle. Quant à l'Orateur, il ne luy sied jamais de faire rire par des grimaces & des contorsions, comme feroit un pantomime ou un bouffon. Les plaisanteries grossieres qui régnent dans le bas comique ne conviennent pas non plus à son caractere. Pour l'obscenité, elle doit estre bannie, je ne dis pas seulement de ses expressions, mais du sens qu'elles renferment.

Qu'il respecte tousjours le lieu où il parle, & qu'il sçache que si l'effronterie se montre par tout, il est quelquefois plus à propos de fermer les yeux pour ne la pas voir, que de s'y attacher pour la combattre. De plus, comme je veux qu'il égaye son discours par une raillerie fine & délicate, aussi ne veux-je point qu'il paroisse en rien l'affecter. C'est pourquoy il se gardera bien d'estre plaisant toutes les fois qu'il pourroit l'estre, & il sçaura perdre un bon mot, pour ne pas s'exposer à rien dire, qui soit indigne de luy.

Mais que dans une cause infiniment atroce ou pitoyable, un Orateur fasse le plaisant; soit qu'il accuse ou qu'il deffende, c'est ce qui révolte égallement. Il y a mesme des Juges qui sont si sérieux & si graves, pour ne pas dire de si mauvaise humeur, qu'à peine peuvent-ils souffrir que l'on songe jamais à les divertir. Il arrive aussi quelquefois que nous croyons ne blesser que nostre Adversaire, & que par contre-coup nous blessons ou nostre Partie, ou les Juges. Et l'on voit des gens tellement possedez de l'envie de [p. 394; VI, 3] faire rire, qu'ils ne sacrifieroient pas une raillerie, quand mesme elle devroit retomber sur eux. Témoin Longus Sulpitius qui estant fort laid, & plaidant contre un homme qui l'estoit aussi, & à qui l'on contestoit sa liberté, ne put s'empescher de luy reprocher sa laideur, & de dire qu'il n'avoit seulement pas la figure d'un homme libre. Sur quoy Domitius Afer le regardant, Cela est-il bien sérieux, luy dit-il, & le croyez-vous ainsi, que quiconque a le malheur d'estre laid, ne puisse pas estre libre? Il faut prendre garde encore que ce que nous disons en ce genre, ne soit trop hardi, ou insolent, ou hors de place & de saison, ou enfin recherché & prémédité. Car de rire aux dépens des malheureux, j'ay desja dit ce que j'en pensois.

J'adjoute qu'il y a des Magistrats d'un tel poids, & dont le caractere imprime si fort, que de s'émanciper avec eux est une chose odieuse, & qui ne fait jamais d'honneur à un Avocat. Pour nos amis, je le répete, ils nous doivent estre sacrez. Mais un conseil qui regarde tout le monde en général, c'est de ne jamais s'attaquer à gens qu'il est dangereux d'offenser, de crainte qu'il ne s'en ensuive ou des inimitiez mortelles, ou une humiliante satisfaction. Evitons aussi ces railleries malignes & picquantes qui blessent toute une Nation, tout un Corps, ou qui choquent le goust & la profession d'un grand nombre de personnes. Un honneste homme sçait rire & plaisanter avec décence. Pas un mot ne luy échappe qui puisse intéresser son honneur & sa dignité. C'est mettre la qualité de plaisant à trop haut prix, que de la vouloir acquérir aux dépens de la probité.

De dire maintenant plus en détail d'où se tirent les choses qui excitent le rire, & dans quels lieux il les faut chercher, c'est ce qui n'est pas si aisé. Si nous voulons parcourir toutes les especes, ce ne sera jamais fait, & nous prendrons bien de la peine inutilement. En effet, les lieux qui fournissent à la raillerie & aux bons mots, sont en aussi grand nombre que ceux d'où nous tirons ce que nous appellons des pensées; & ce sont tous les mesmes. Car l'un & l'autre dépendent égallement de l'invention & de l'élocution. Sous celle-cy je comprens non seulement les mots, mais les figures. [p. 395; VI, 3] Je dirai donc seulement en général que ce que nous entendons icy par le rire, naist ou des deffauts corporels de celuy dont nous nous mocquons, ou des deffauts de son esprit, desquels on juge par ses paroles & par ses actions, ou de choses qui sont hors de sa personne, & qui ont pourtant rapport à luy. Car toute la censure qui se peut faire des hommes est renfermée dans ces trois chefs. Et cette censure est sérieuse ou plaisante, selon qu'elle est touchée gravement, ou d'une maniere légere & badine. Or on tourne ces deffauts en ridicule, tantost en les montrant à découvert, tantost par un conte & un récit agréable que l'on en fait; souvent aussi par un seul trait qui les marque.

Mais il arrive rarement que l'on ait occasion de les exposer aux yeux de l'Auditeur d'une maniere aussi sensible, que fit autrefois C. Julius. Il avoit à faire à Helmius Mancia qui l'étourdissoit par son bruict & ses clameurs. A la fin lassé, Si vous n'y prennez garde, luy dit-il, je ferai voir qui vous estes. Celuy-cy l'en ayant deffié, il montra du doigt une enseigne de Boutique, qui estoit l'Escu de Marius, sur lequel on avoit peint un Gaulois de figure hideuse, & l'on trouva qu'effectivement c'estoit la ressemblance d'Helmius.

Les récits donnent sur tout un beau champ à l'éloquence & à l'addresse de l'Orateur, parce qu'il y feint telles circonstances qu'il luy plaist. Il n'y a qu'à se souvenir de celuy que fait Cicéron de Cépasius & de Fabritius dans son Oraison pour Cluentius; & de la maniere dont. M. Celius raconte la dispute que Lélius & son Collegue eurent ensemble, causée par l'impatience qu'ils avoient l'un & l'autre de se rendre à leur département.

Mais ces récits demandent beaucoup de graces & de gentillesse, particulierement dans ce que l'Orateur y met du sien. Voicy, par exemple, comme Cicéron tourne la fuitte de Fabritius. "Ce grand Orateur (il parle de Cépasius qui avoit entrepris la deffense de Fabritius,) ce grand Orateur croyant dire des merveilles, & s'applaudissant de l'heureux effort qu'il avoit fait pour trouver ces paroles, Regardez, Messieurs, ce que c'est que la fortune des hommes, regardez les divers accidents auxquels ils sont [p. 396; VI, 3] exposez, regardez la vieillesse du malheureux Fabritius. Après avoir bien repeté ce regardez, qu'il trouvoit sans doute fort beau, il s'avisa de regarder luy-mesme, mais Fabritius n'y estoit plus, & tenant sa Cause pour perduë, il s'estoit retiré de l'Audience, sans que personne s'en fust apperçu, &c." Voilà ce que j'appelle orner un récit; car de tout cela il n'y avoit rien de vray, sinon que Fabritius estoit sorti de l'Audience.

De mesme l'endroit que j'ai cité de Célius est agréable d'un bout à l'autre, mais sur tout la fin. "De quelle maniere il avoit passé, si c'estoit sur un Vaisseau ou sur une Barque de Pescheur, c'est ce que personne ne pouvoit dire. Les Siciliens qui sont naturellement plaisants, disoient qu'il avoit trouvé là à point nommé un Dauphin qui l'avoit porté sur son dos, comme un autre Arion."

Cicéron croit que la gentillesse sert proprement à raconter, & la raillerie ou la dicacité, comme il l'appelle, à donner du ridicule par des traits vifs qui semblent échapper. Quoyqu'il en soit, il faut avoüer que Domitius Afer s'entendoit admirablement bien à faire ces sortes de récits. Ses Oraisons en sont pleines. Mais il ne s'entendoit pas moins bien à dire de bons mots, comme on le voit par le recüeil de ceux que nous avons de luy.

Il faut rapporter encore à ce genre une maniere dont parle Cicéron, & qui ne consiste ni dans ces gentillesses, ni dans aucun trait de raillerie, mais dans une action de quelque durée, propre à faire sentir le ridicule d'une personne. Par exemple, Brutus dans l'accusation de Cn. Plancus qui avoit L. Crassus pour Avocat, commit deux Lecteurs pour lire deux Pieces, par lesquelles il paroissoit que Crassus s'estoit manifestement contredit, en disant sur l'affaire de la Province Narbonnoise, tout le contraire de ce qu'il avoit dit au sujet de la Loy Servilia. Que fit Crassus? Il commit à son tour trois personnes pour lire le commencement de trois Dialogues de Brutus le Pere, par où l'on voyoit que l'un avoit esté composé à Piverne, l'autre à Albano, & le troisiéme à Tivoli. Sur quoy Crassus demandoit qu'estoient devenuës ces riches possessions. Or Brutus avoit tout vendu ou aliené; & ces sortes de gens estant en [p. 397; VI, 3] mépris parmi nous, Brutus se trouva par-là tourné en ridicule, & couvert de confusion.

Il y a aussi des Apologues & des Histoires qui viennent quelquefois au sujet, & qui se racontent avec beaucoup de graces. Mais il faut avoüer que les traits de raillerie & les bons mots ont je ne sçay quoy de plus court & de plus vif. On s'en sert égallement soit pour attaquer, soit pour se deffendre. Car il ne se dit rien de la part de l'Aggresseur, qui ne puisse avoir lieu dans la replique. Cependant il y a des traits qui semblent plutost faits pour la repartie, & que la colere décoche aussi fort souvent. Il y en a d'autres qui viennent plus naturellement dans l'altercation, ou dans un Interrogatoire.

J'ay desja dit que les bons mots se tirent d'une infinité de lieux. Mais je dois avertir icy que ces lieux ne conviennent pas tous à l'Orateur. Ainsi quant à l'équivoque, je ne puis approuver ces mots ambigus, dont l'obscurité captieuse tend un piege à l'esprit, & qui se souffriroient au plus dans une Atellane;200 ni ces grossieretez si ordinaires aux gens de la lie du Peuple, qui d'une équivoque font une injure, ni mesme ces sortes de plaisanteries qui portent sur un mot à double sens, telles qu'il en a échappé quelquefois à Cicéron, je dis dans la conversation & non pas en plaidant, comme je l'ay desja remarqué. Par exemple, lorsque voyant un homme qu'on disoit estre fils d'un Cuisinier, & qui demandoit à quelqu'un son suffrage pour une Charge qu'il briguoit, Je vous donnerat le mien aussi, luy dit-il, & j'y metterai toute la sauce.201

Ce n'est pas que je condamne tous les mots à double entente; mais rarement ils réüssissent, à moins qu'ils ne soient soustenus par les choses mesmes. C'est pourquoy je ne reconnois plus Cicéron, quand voulant se mocquer de Servilius Isauricus qui avoit le visage tout gasté de petite vérole, il luy dit, Je ne comprens pas comment vostre Pere qui estoit l'homme du monde le plus uni, a pû nous laisser un Fils si inégal. Et au contraire il équivoque fort heureusement, lorsqu'il dit que Milon interrogé à quelle heure Clodius avoit esté tué, répondit, sur le tard. Il ne faut que ce mot-là seul pour montrer que le genre de raillerie [p. 398; VI, 3] dont nous parlons n'est pas entierement à rejetter.

Au reste un terme équivoque signifie non seulement plusieurs choses, mais quelquefois aussi de toutes contraires à celles qu'il semble signifier. Ainsi Néron parlant d'un Esclave qu'il avoit & qui estoit un voleur, disoit que c'estoit celuy de tous ses Domestiques à qui on pouvoit le plus se fier, & qu'il n'avoit jamais eu rien de fermé ni de caché pour luy. Cette ambiguité va mesme quelquefois jusqu'à l'énigme; telle est la raillerie que fait Cicéron de la Mere de Pletorius.202

Il y a une maniere de qualifier les choses, qui les rabbaisse & les rend ridicules en mesme-temps. Mais pour l'ordinaire, cela est aussi froid que les allusions qu'on fait aux noms des personnes, en y adjoutant ou en changeant quelques lettres pour leur faire signifier quelque chose. Car je voy qu'un certain Acisculus fut nommé Pacisculus, apparemment à cause d'un faux Contrat qu'il avoit fait; qu'un autre qui avoit nom Placidus fut appellé Acidus, parce qu'il avoit l'humeur aigre; & que l'on disoit Tollius au lieu de Tullius, parce que ce Tullius avoit esté surpris dérobant quelque chose. Mais encore une fois ces plaisanteries-là sont mauvaises, si elles ne roulent plutost sur les choses que sur les noms. Domitius Afer en sçavoit bien faire la différence. Car voyant un Orateur qui se donnoit un mouvement extraordinaire en plaidant, qui alloit & venoit dans la Tribune, qui jettoit ses bras à droite & à gausche, tantost abbaissoit sa robbe & tantost la relevoit, il dit assez plaisamment qu'il ne pouvoit pas dire si cet homme-là plaidoit une affaire, mais qu'il voyoit bien qu'il estoit fort affairé. En effet, ce terme d'affairé est plaisant par luy-mesme, & renferme un ridicule.

Une aspiration que l'on oste ou que l'on adjoute à un nom donne souvent lieu à une plaisanterie, à la vérité froide & triviale d'ordinaire, mais qui quelquefois aussi ne laisse pas de passer. Et il en est de mesme en général de tous les sens que l'on s'amuse à tirer des noms propres. Cicéron a dit sur Verrés beaucoup de choses qui n'avoient pas d'autre fondement. Mais du moins il les rapporte comme venant d'autruy, & non comme ses propres pensées. Par [p. 399; VI, 3] exemple, quand il dit que le seul nom de Verrés devoit bien faire juger que cet homme estoit né pour tout balayer, tout ramasser; qu'il feroit plus de mal à Hercule, que le Sanglier d'Erymanthe ne luy en avoit jamais fait; que Sacerdos ne méritoit pas de porter un tel nom, puisqu'il avoit laissé après luy un si dangereux animal.

Cependant le hazard fait quelquefois que ces allusions sont assez heureuses; comme ce que dit Cicéron dans l'Oraison pour Cecinna, en parlant contre un tesmoin qui se nommoit Phormion, Vous voyez, Messieurs, que ce Phormion n'est ni moins noir, ni moins présomptueux que celuy de Térence.203

Mais certainement ces jeux d'esprit ont plus de sel & plus de grace, lorsqu'ils sont pris dans la nature des choses, comme par exemple, dans la ressemblance d'une personne avec quelque vilain objet. Il paroist mesme que cette maniere estoit assez du goust des Anciens. Car je trouve qu'il y a eu un204 Lentulus qu'ils appelloient par dérision Lentulus Spinther, & un205 Scipion qu'ils avoient surnommé Serapion. Non seulement ces similitudes ou comparaisons se tirent des hommes, mais encore des bestes & mesme des choses inanimées. Junius estoit un petit homme noir, sec, & tout courbé, Publius Blessus disoit que c'estoit un crochet de fer; & ce genre de raillerie est fort à la mode aujourd'huy.

Tantost la comparaison est toute simple, & tantost elle tient de la Parabole. Par exemple, Auguste voyant un Soldat qui luy donnoit un Placet en tremblant, Hé quoy monami, luy dit-il, il semble que tu présentes une piece de monnoye à un Elephant. Il y a des choses qui sont vray-semblables, & dont tout le plaisant consiste dans cette vray-semblance. Vatinius avoit un Procès criminel, & s'essuyoit le visage avec un mouchoir blanc à l'Audience. Calvus qui estoit son Accusateur luy reprocha que cela ne convenoit point à la posture modeste & humiliée dans laquelle il devoit paroistre, Et je mange aussi du pain blanc, luy dit Vatinius.

Le rapport d'une chose avec une autre donne aussi quelquefois lieu à des applications, ou si l'on veut, à des [p. 400; VI, 3] fictions fort ingénieuses & fort agréables. Par exemple, au triomphe de César les Villes qu'il avoit prises estoient représentées en yvoire, & portées avec beaucoup de pompe. Quelques jours après on accorda les honneurs du triomphe à Fabius Maximus, & les Villes qu'il avoit conquises n'estoient qu'en bois. Chrysippe dit que c'estoit les étuys de celles de César. Un gladiateur en poursuivoit un autre & ne le frappoit point. Pédon dit, Vous verrez qu'il le veut prendre vif. La comparaison se joint très-bien avec l'équivoque, comme dans ce mot de Galba à un homme qui joüoit à la paulme négligemment & par maniere d'acquit, Avoir comme tu cours après, on te prendroit pour une Créature de César. Car icy le terme de courir après est équivoque, & la nonchalance estoit égalle de part & d'autre. Je ne m'étendrai pas plus au long sur cet article. Il suffit qu'on entende ce que je veux dire. On remarquera seulement que tous ces genres de plaisanterie sont souvent meslez ensemble, & que le meilleur est ordinairement celuy qui est le plus composé.206

Après le lieu des Semblables suit le lieu des Dissemblables, qui se traitte de la mesme maniere. En voicy un exemple. Auguste voyant un Chevalier Romain qui en prennant le divertissement des Spectacles, buvoit & mangeoit, luy envoya dire que pour luy quand il vouloit disner, il alloit à son logis, C'est qu'il ne craint pas de perdre sa place, répondit le Chevalier.

Le lieu des Contraires nous fournit plus d'une espéce de bons mots, comme on verra par les exemples que j'en vas rapporter. Auguste ayant ignominieusement cassé un jeune Officier, comme celuy-cy taschoit de le fléchir, & luy disoit, Mais, Seigneur, que pourrai-je dire à mon Pere? Mon ami, luy répondit Auguste, vous direz à vostre Pere que j'ay eu le malheur de vous déplaire. Un ami de Galba le prioit de luy prester son manteau. Je ne puis, luy dit Galba, je garde aujourd'huy ma chambre. C'est qu'en effet il y pleuvoit de tous costez. Un homme que je ne nommerai pas par respect pour luy, disoit à un autre, Vous estes plus paillard qu'un eunuque. Dans tous ces exemples, l'Auditeur est trompé, & trompé par une raison tirée des Contraires. [p. 401; VI, 3] Je serois infini si je voulois ramasser tous les bons mots des Anciens, & mon Livre deviendroit un recuëil semblable à ceux que l'on en a fait. Comme ce n'est pas mon intention, je dirai seulement icy qu'il en est de mesme des autres lieux qui servent aux arguments. Ainsi Auguste employa la Définition, lorsque voyant deux Pantomimes qui gesticuloient l'un après l'autre à l'envi, dit qu'il luy sembloit voir en l'un un homme qui vouloit danser, & en l'autre un homme qui l'interrompt. Galba employa la Division, lorsqu'il répondit à quelqu'un qui luy demandoit son manteau, S'il ne pleut pas, vous n'en avez que faire; s'il pleut, je m'en servirai. Enfin, tout ce qu'il y a de lieux, genre, espéce, différences, proprietez, conjuguez, adjoints, antécédents, conséquents, cause, effets, comparaison du plus au moins, du moins au plus, d'égal à égal, tous ces lieux sont sans cesse ouverts aux bons mots & à la raillerie.

Il n'y a point de figure du discours qui n'y soit aussi fort propre. Est-ce que l'hyperbole n'exprime pas une infinité de choses très-plaisantes? Par exemple, ce que dit quelque part Cicéron de Memmius, Qu'en passant sous l'Arc de triomphe de Fabius, il s'estoit cogné la teste à la voûte, parce que cet homme estoit fort grand. Et ce que disoit Oppius de la famille des Lentulus, Que c'estoit une race de lentilles, parce qu'ils estoient tous petits, & leurs enfants encore plus petits. Pour l'ironie, elle fait presque un genre de raillerie à part, je dis mesme lorsqu'elle semble approcher le plus de la vérité. Par exemple, celle dont Afer se servit si à propos contre Didius Gallius, qui après avoir brigué un Gouvernement avec beaucoup de chaleur, & l'ayant obtenu, se plaignoit comme si on l'eust contraint de l'accepter: Courage, luy dit Afer, faites quelque chose pour l'amour de la République. Celle encore dont usa Cicéron, lorsqu'on luy annonça la mort de Vatinius, de laquelle pourtant on disoit qu'il n'y avoit point de nouvelle certaine. Je joüirai cependant, dit-il, par provision. Le mesme pour faire entendre que Célius accusoit mieux qu'il ne deffendoit, avoit coustume de dire par allégorie, que ce Célius avoit la main droitte fort bonne, mais la gausche fort mauvaise. [p. 402; VI, 3] Les figures des pensées ne sont pas moins faites pour la raillerie, & quelques-uns mesme distinguent les différentes sortes de bons mots par la différence de ces figures. Car on interroge, on affirme, on doute, on menace, on souhaite, on dit certaines choses comme inspirées par la pitié, & certaines autres comme dictées par la colere; & tout cela devient plaisanterie, quand la feinte y a part. il est vray que sans le secours de ces figures, on peut aisément relever une sottise; car elle est tousjours ridicule par elle-mesme. Mais de la relever agréablement, & d'en faire une raillerie ingénieuse, cela dépend de ce que nous y adjoutons, & du tour que nous y donnons. Par exemple, Tityus Maximus demanda sottement à Carpathius qui sortoit du Théatre, s'il avoit vû la piece. Carpathius rendit sa question encore plus sotte en luy répondant, Non, j'ay joüé à la paulme dans l'Orchestre.

La réfutation se traitte aussi quelquefois en riant. Car elle consiste à nier, à reprendre, à deffendre, à éluder, à mépriser ou à rabbaisser ce qui s'est dit; & tout cela est susceptible de raillerie. On reprend une personne tantost ouvertement, par exemple, Vibius Curius se faisant beaucoup plus jeune qu'il n'estoit, Je voy bien, dit Cicéron, que vous n'estiez pas né, lorsque nous déclamions ensemble. Tantost en acquiesçant malignement à ce qu'elle dit. Fabia disoit qu'elle avoit trente ans. Je le croy, répondit Cicéron, car il y en a bien vingt, que je vous l'entends dire. Tantost en blasmant ce qui s'est dit à son désavantage, & en substituant à la place quelque chose encore de plus picquant. Domitia se plaignoit que Junius Bassus avoit porté l'invective jusqu'à dire qu'elle vendoit ses vieux souliers. J'ay tort, reprit Junius, je devois seulement dire que vous avez coustume d'en acheter de vieux.

On se deffend de mesme par une plaisanterie. Auguste reprochoit à un Chevalier Romain qu'il avoit mangé son patrimoine. Je l'ay crû à moy, répondit le Chevalier.

Il y a plusieurs manieres de rabbaisser ce que dit une personne, tantost c'est sa vanité que l'on confond; par exemple, Pomponius se vantoit à César d'avoir reçeu une blessure au visage, en combattant pour luy dans la sédition [p. 403; VI, 3] que Sulpitius avoit excitée, Mon ami, luy dit César, une autrefois quand tu fuiras, ne regarde pas derriere toy. Tantost c'est un reproche qu'on détruit d'un seul mot. Quelques gens trouvoient à redire que Cicéron sexagénaire épousast une jeune fille, (c'estoit Popilia:) Demain elle sera femme, dit Cicéron. Ce mot me fait souvenir d'un autre que je rapporterai icy, seulement parce qu'il est dans le mesme genre. Curion estant vieux, toutes les fois qu'il plaidoit, commençoit par faire des excuses de son grand âge; & Cicéron disoit à ce sujet que l'Exorde devenoit tous les jours plus facile pour Curion. Tantost enfin c'est un effet qu'une personne pour se flatter attribuë à une cause, & que nous attribuons malicieusement à une autre. Par exemple, Vatinius qui estoit fort gouteux, voulant faire croire qu'il commençoit à se mieux porter, disoit qu'il faisoit desja deux mille pas en marchant: C'est que les jours sont plus longs, reprit Cicéron. Des Ambassadeurs vinrent dire à Auguste, qu'une Palme estoit cruë sur son Autel en leur pays. Rien ne fait mieux voir, combien vous estes soigneux d'y faire des sacrifices, leur répondit Auguste. Cassius Severus rejetta le crime sur autruy par le moyen d'un bon mot. Car le Préteur s'en prennant à luy de ce que ses amis avoient fait insulte à Lucius Varrus Epicurien, & grand ami de César, Je ne connois point ces gens-là, dit-il, & vous verrez que ce sont des Stoïciens.

On repousse une raillerie par une autre raillerie en plusieurs façons; & la plus agréable est celle qui joüe sur le mesme mot. Suillius disoit à Trachallus, Si cela est, vous allez en exil; mais si cela n'est pas, dit Trachallus, j'en suis revenu. On reprochoit à Cassius Severus que Proculejus luy avoit deffendu sa maison. Il éluda en répondant, A moy? est-ce que j'y vas? On élude aussi une plaisanterie par un autre plaisanterie, & un mensonge par un autre mensonge. Les Gaulois avoient fait présent à Auguste d'un collier d'or qui pesoit cent livres. Dolabella luy dit en riant, mais aussi pour voir ce qui en seroit, Mon Général, accordez-moy les honneurs du Collier;207 J'aime mieux vous donner la Couronne,(208) luy dit Auguste. Quelqu'un disoit en présence de Galba, qu'il avoit eu en Sicile une lamproye [p. 404; VI, 3] longue de cinq pieds pour cinq sols. Cela n'est pas étonnant, reprit Galba, car elles sont si grandes en ce Pays-là, que les Pescheurs s'en servent au lieu de cordages.

Nous feignons quelquefois de passer condamnation sur une chose qu'on nous reproche, & cela tourne à nostre avantage & n'est pas sans grace. L'exemple fera entendre ce que je veux dire. Afer plaidoit contre un affranchi de Claudius César. Un ami de cet affranchi & de mesme étoffe que luy, s'écria, Hé quoy, tousjours contre les affranchis de César! Tousjours, reprit Afer, & je n'en suis pas plus avancé. C'est une maniere qui revient à celle-cy, que de ne pas relever une parole injurieuse, lorsqu'elle est manifestement fausse, & qu'elle donne lieu à une agréable repartie. L'Orateur Philippe disoit à Catulus, qu'as-tu donc à abboyer? Ce que j'ay, reprit Catulus, je vois un voleur?

De faire rire à ses propres dépens, comme j'ay desja dit, c'est ce qui n'appartient qu'à un bouffon, & ce que l'on ne pardonne gueres à un Orateur. On le peut faire en autant de manieres, qu'il y en a de plaisanter sur autruy. Quoyque ce deffaut soit assez commun, je n'en dirai rien davantage. Mais un vice qui n'est pas moins indigne d'un honneste homme, encore qu'il fasse rire, c'est de dire des choses basses & honteuses, ou qui marquent de l'emportement; comme je sçay qu'il est arrivé à quelqu'un de ma connoissance, qui offensé de ce qu'un homme qui estoit fort au dessous de luy, perdoit le respect qu'il luy devoit. Je te donnerai un soufflet, luy dit-il, & je t'appellerai en Justice pour voir dire que tu as la teste plus dure qu'un asne. Car on ne sçait si ceux qui estoient présents devoient rire ou s'indigner.

Il reste encore un genre de raillerie qui consiste à surprendre, en donnant aux paroles d'autruy un sens tout différent de celuy qu'elles doivent avoir. Ces mots ausquels on ne s'attend point sont très-plaisants, & l'on peut mesme s'en servir pour attaquer. Tel est celuy-cy que rapporte Cicéron: C'est un homme à qui il ne manque rien, que du bien & de la vertu. Ou cet autre de Domitius Afer, C'est l'homme du monde qui pour plaider une Cause, est le plus proprement vestu. Ou bien en allant au devant de la pensée [p. 405; VI, 3] de quelqu'un, comme fit Cicéron au sujet de la mort de Vatinius, qu'on luy avoit ditte faussement. Il rencontra son affranchi & luy demanda, Tout va-t-il bien? fort bien, dit l'affranchi. Il est donc mort, reprit Cicéron.

Mais rien ne donne tant matiere à la plaisanterie, que de sçavoir feindre & dissimuler. Il semble d'abord que ce soit la mesme chose. Il y a pourtant cette différence que la feinte consiste à témoigner un sentiment ou une pensée que l'on n'a pas; & la Dissimulation à faire semblant de ne pas connoistre le sentiment ou la pensée d'un autre. Par exemple, Afer entendant sans cesse parler de Celsina dans un Procès, comprit que c'estoit une femme qui avoit beaucoup de crédit. Mais feignant de la prendre pour un homme, Qui est donc celuy dont ils nous parlent tant, dit-il? Un témoin qu'on appelloit Sextus Annalis ayant chargé par sa déposition une personne que Cicéron deffendoit; comme l'Accusateur pressoit Cicéron de répondre, & luy disoit, Hé bien, qu'avez-vous à dire de Sextus. Annalis, Cicéron fit semblant d'estre trompé par l'ambiguité des termes latins, & de croire que c'estoit des Annales d'Ennius que l'Accusateur vouloit parler, sur quoy il se mit à reciter quelques vers du sixiesme Livre. Et à dire le vray, la maniere équivoque dont on s'exprime, aide fort à ces mesprises volontaires: ainsi Cassellius estant consulté par un homme qui luy disoit,209 Je veux partager mon vaisseau, vous le perdrez, luy dit-il.

On détourne encore son esprit de la pensée d'une personne, en regardant les choses du costé par où elles n'ont rien que d'indifférent, & qui n'est pas le costé par lequel il semble qu'on les doive regarder. C'est ce que fit celuy qui interrogé, ce qu'il pensoit d'un homme que l'on avoit surpris en adultere, répondit que c'estoit un lourdaut. Une autre maniere assez semblable, est celle où on laisse deviner sa pensée. Tel est cet exemple que rapporte Cicéron. Un homme pleuroit sa femme qui s'estoit penduë à un figuier; quelqu'un luy dit, Je vous prie, donnez-moy de la greffe. Car on entend ce que cela veut dire.

Et certainement tout l'art d'estre plaisant, ne consiste qu'à dire des choses