Schola Rhetorica

Jean Oudart de Richesource

L'Eloquence de la chaire ou la Rhétorique des prédicateurs

Première édition 1665

L’ELOQUENCE DE LA CHAIRE OU LA RHETORIQUE DES PREDICATEURS. C’EST A DIRE, LA MANIERE DE BIEN prêcher & de bien panegyriser, avec celle de bien parler, de l’artifice, de la force & de la beauté du Sermon & du Panegyrique. DEDIEE A MONSEIGNEUR FRANÇOIS DE HARLAY, Archevêque de Paris, &c. Par le Sieur DE RICHE-SOURCE, Moderateur de l’Academie des Orateurs. SECONDE EDITION. A PARIS, A l’Academie des Orateurs, Place Dauphiné à la Renommée. M. DC. LXXIII. AVEC PRIVILEGE DU ROY.

DEDICACE

A MONSEIGNEUR L’ILLUSTRISSIME ET REVERENDISSIME FRANÇOIS DE HARLAY DE CHANVALON,

ARCHEVESQUE DE PARIS, Conseiller du Roy en ses Conseils, Commandeur des Ordres de sa Majesté, &c.

MONSEIGNEUR,

L’Empressement des jeunes Eclesiastiques, à me demander l’Idée de la [ p. 9 ] Rhetorique des Predicateurs, me force agréablement à leur acorder le secours qu’ils desirent de moi, & à la leur faire imprimer, pour la deusième fois. Et comme je me persuade que cette seconde Edition beaucoup plus ample que la precedente, ne leur fera pas moins utile, ni moins agréable aux curieux, je veus bien croire qu’elle ne sera pas moins bien receuë du Public que la première, & que je n’auray point de confusion, du soin que j’auray pris, de l’enrichir & de l’augmenter. Mais aussi, MONSEIGNEUR, parce que les Livres ont leur bonne & leur mauvaise Planète, ou pour mieux dire, leur succez & leur décadence ; & que d’ailleurs, je ne suis pas d’humeur trop credule, ny trop facile à me laisser flater à la pensée de la continuation d’un si grand & si glotieux avantage, j’estime qu’il est de mon devoir & de mon honneur, d’apuier cette deusième publication, ainsi que la premiere, de l’aprobation & de l’aveu de quelque Personne d’une éminente qualité, pour la rendre considerable ; d’une profonfonde capacité, pour luy donner du credit ; & enfin d’un grand respect & d’une [ p. 10 ] grande autorité, pour la mettre à couvert des trais de l’envie & de la médisance. Et puis que c’est en vostre tres-Illustre Personne, que je trouve ces trois signalez avantages, joins à un prodigieus fonds de bonté & de bien-veillance, (que VOSTRE GRANDEUR m’a témoignée par effet, en mille & mille rencontres, qui m’ont obligé de recourir à vostre puissante Protection, comme à celle d’une Divinité Tutelaire) ne trouvez pas mauvais, MONSEIGNEUR, (en continuant de vous la demander, avec une profonde humilité, ) que ce soit sous les heureux auspices de V. GRANDEUR, que je fasse cette nouvelle publication de l’Eloquence de la Chaire. Ie suis tout à fait persuadé que vous ne pouvez la rebuter, puisque toute défectueuse qu’elle est elle ne laisse pas d’estre un crayon de celle que vous possedez, que vous faites, & qui vous fait également trionpher, en toutes rencontres, sur toutes sortes de Sujets. Si vous avez la bonté de m’acorder la faveur que j’ose vous demander, avec tout le respect que je dois à V. GRANDEUR, je ne suis plus en peine du bon succez de cette nouvelle production de mon esprit. [ p. 11 ] En effet, MONSEIGNEUR, je ne fais aucun doute que vos vives lumieres ne luy donnent de l’éclat & ne la fassent estimer ; que vos grandes & solides connoissances ne lui donnent du poids & de la solidité ; & qu’enfin vostre merveilleuse adresse & facilité à traiter toutes sortes de matieres, avec non moins d’elegance que d’éloquence, ne la rendent tout à fait avantageuse à l’Evangile, profitable aux Fideles, utile aux jeunes Predicateurs, & agreable aux Curieus. Mais, apres tout, MONSEIGNEUR, ne pensez pas que, pour avoir lieu de publier vostre Beneficence par un aveu public de ma gratitude, je me serve de la publication d’un Livre de cette inportance. Je sçai bien que si vous ne trouves point de plus grande satisfaction que dans l’agréable commerce de ces deux aimables vertus, il n’est rien aussi qui vous déplaise davantage, que l’eclat ou de l’une ou de l’autre, lors qu’il s’agit de vos interests ; que comme vous cherchez les tenebres pour saire du bien à tous ceux qui vous reclament, vous voulez que leur reconnoissance soit cachée & diserete, ou du moins [ p. 12 ] qu’elle soit modeste & retenuë. Vous ne devés pas croire non plus, MONSEIGNEUR, que par une necessité indispensable, j’affecte une Dedicace magnifique & ponpeuse, au Frontispice de mon Ouvrage, afin d’étre obligé de faire le Panegyrique de V. GRANDEUR, & d’en publier les loüanges. Non, non, MONSEIGNEUR, je sçai trop le respect que je dois à vostre severe Modestie ; je sçai qu’elle ne soufre que les Eloges qui se font de ceux qui vous étudient & qui tâchent a vous imiter ; & qu’estant né pour les autres bien plus que pour vous-même, vous ne vous renfermez jamais que dans les bornes du plaisir que vous prenez à faire du bien ; & engager agreablement tout le monde à vous cherir, par vostre douce & charmante maniere d’agir ; & que vous ne voulez jamais que l’on vous fasse souvenir de vos bienfaits, que pour vous exciter à mieux saire, par l’exenple de vous-même, Et quand même le tres-fameux & tres-celebre Nom de HARLAY DE CHANVALON, n’occuperoit point, comme il fait, les plus belles places dans l’Histoire heroïque, & sainte & profane ; quand il n’en feroit [ p. 13 ] point les plus beaux endroits ; & quand enfin il ne seroit point ny enbelli, ny honoré, ni enrichi, comme il est, de l’Azur François, ni de la Pourpre Romaine, sous le Daïs, apuyé de Sceptres, rehaussé de Lis, à l’onbre des Couronnes Roiales, soutenu du Globe de l’Enpire, & qu’il auroit besoin ou d’une Langue diserte & feconde, ou d’une Plume delicate & sçavante, pour lui donner du lustre & pour le faire connoître aussi parfaitement qu’il le merité, & sur tout en vostre Personne, je n’aurois garde, MONSEIGNEUR, avec des mains grossieres & profanes, de toucher au Sanctuaire, je veux dire à un sujet aussi precieux & aussi delicat que l’est vostre Vertu, pour en faire l’Eloge & le Panegyrique. Car, outre que j’en suis tout à sait incapable, il n’y a que vous seul, MONSEIGNEUR, qui puissiez reussir dans une si haute & si penible entreprise, & faire voir, dans un admirable Discours, ce que vous faites voir tous les jours, dans vostre judicieuse conduite, que ce seroit sans doute, en vostre Personne, que le Grand saint Gregoire (s’il eût eu ou plus de bonheur ou plus de [ p. 14 ] vie) auroit trouvé le parfait Prelat, qu’il cherchoit avec tant de soin, & dont il nous a donné une si belle & si parsaite idée. Il y verroit, avec un merveilleux éclat, ces trois qualitez dominantes d’un excellant Pasteur, qui sont le fondement & qui font la gloire, non seulement de la Prelature, mais encore de toutes les Fonctions Sacerdotales. Il y verroit une capacitè profonde, une probité à l’èpreuve, & une charité consommée ; & qu’enfin, il ne manqueroit pas de vous loüer par ces elegantes & belles paroles (dont il ss servoit pour exhorter les Prelats, de son temps à se bien aquiter des fonctions de leurs charges) & de vous dire hautement, pascis verbo, pascis exemplo, pascis subsidio, & de reprendre, à sa maniere, comme s’il retournoit à la charge, pour encherir &pour exagerer vostre Eloge & couronner vostre saint Minstere, par cette belle distribution modifiante, qui est si juste & qui vous sied admirablement bien, Pascis verbo Prædicationis, doctè ; pascis exemplo Conversationis, sanctè ; pascis subsidio Charitatis, piè. A quoy je puis ajouter, MONSEIGNEUR, que si apres [ p. 15 ] vous, la gloire de ce Chef-d’œuvre, est reservée à quelques-uns, c’est seulement, aux Langues sçavantes, & aux delicates Plumes de ces admirables Genies, qui composent la fameuse ACADEMIE FRANÇOISE, dont vous faites l’un des principaux menbres & des plus beaux ornemens. Mais aussi, MONSEIGNEUR, ils me permetront de leur representer, que s’ils avoüent de bonne foy, comme ils font, avec tous les plus celebres Panegyristes, qu’une vie aussi illustre, aussi éclatante & aussi glorieuse que la vostre, pour estre dignement loüée, ne demande pas moins que des Volumes entiers, qu’il est dificile d’y ateindre, & qu’apres que par la continuation de vos surprenantes actions, pour le bien de l’Eglise, & par une juste reconpense proportionnée à la grandeur de vos services, vous aurez joint vostre Azur & vostre Pourpre à l’un & à l’autre de vostre ancienne & fameuse Maison, vostre gloire sera tout à fait, au dessus des artifices & des ornemens de leur Eloquence, quelque ingenieuse, quelque magnifique, & quelque ponpeuse qu’elle puisse estre, Et aussi,[ p. 16 ] MONSEIGNEUR, parce que je vous voy dans la plus belle passe du monde, de leur donner bien-tôt cette grande & laborieuse occupation, & (s’il est vrai qu’un merité aussi extraordinaire que celui de V. GRANDEUR, soit un degré, qui puisse élever des Personnes de vostre rang & de vostre naissance, à la seconde Dignité de l’Eglise, pour ne rien dire de plus) je puis les asseurer, qu’en veuë de tous ces insignes avantages, qui vous environnent de toutes parts, ils n’ont pas plus de tenps qu’il leur en faut, pour s’y bien preparer, & pour s’en aquiter aussi dignement, & aussi heureusement que la grandeur du sujet le merité ; qui renferme un si prodigieux nonbre de vertus extrordinaires & d’actions éclatantes, qu’il sait la matière d’une Histoire, la plus grande, la plus pleine & la plus glorieuse qui se puisse trouver. Cependant, MONSEIGNEUR, éblouy que je suis de toutes ces inconparables Grandeurs, qui vous conblent & d’honneur & de gloire, qui me ravissent en admiration, qui surpassent mon esprit, & qui, dans le dernier déplaisir, où je me voy de ne pouvoir rien produire qui soit digne de[ p. 17 ] vous, me font tonber la plume de la main, agrèez, MONSEIGNEUR, agrèez que dans cet excés de ravissement & d’inpuissance, je laisse vostre vertu toute nuë, & que sans oser y faire la moindre ébauche, de peur de la salir, de la profaner & de lui faire outrage, je finisse ce conpliment & cette tres humble priere, par la sincere & solennelle protestation que je fais à VOSTRE GRANDEUR, d’estre toute ma vie,

MONSEIGNEUR,
Vostre tres-humble, tres-obeyssant, & tres-obligé serviteur,
De l’Academie des Orateurs DE RICHE-SOURCE, Moderateur de l’Academie des Orateurs.

AUX JEUNES PREDICATEURS SUR LA RHETORIQUE DE LA CHAIRE. SONNET.

LA France de tout tenps, est feconde en Merveilles.
On a vù dans son sein, un Hercule Gaulois,
Attirer finement le cœur par les aureilles,
Au seul bruit des accens de sa divine vois.

Cet Auteur, qui vous montre en ses sçavantes veilles,
L’Art de persuader, & d’inposer des Lois ;
Et qui vous donne, enfin, ses Oeuvres sans pareilles,
Merite mieux que luy, l’estime des François.

C’est un rare Ruisseau qui roule en abondance,
Les charmantes Liqueurs de la sainte Eloquence,
Qui vuide & qui renplit le riche & l’indigent.

Voyés-le dans son lit, admirés-en la course,
Profités de ses eaux, & d’un pas diligent
Allez boire à longs-traits, à cette RICHE-SOURCE.

VAN-GANGELT, Avocat au Parlement. A L’AUTEUR SUR SA RHETORIQUE DES PREDICATEURS.

MADRIGAL.

TEs écrits pleins de gravité,
D’appas, de grace & de beauté,
Etalent ce que l’art a de plus magnifique :
Et ta sçavante Rhetorique
Sçait donner à l’Eglise aussi bien qu’au Palais.
Des Orateurs parfaits.
Cette Eloquence nonpareille,
Que ton livre fait voir avec tant d’appareil,
Donne aux Predicateurs un secret sans pareil,
De gagner les cœurs par l’oreille.

L’Abbé FLECHIER. A L’AUTEUR.

MADRIGAL.

TU donnes, RICHE-SOURCE, un si beau caractere
De l’Eloquence de la Chaire,
Qu’il doit servir de guide à tous ses Orateurs :
Et s’ils se servent bien de tes doctes Oracles,
Les Apostres, moins qu’eux, auront fait des miracles ;
Dans le trionphe saint des esprits & des cœurs.

ROBINET DE S. JEAN.

A L’AUTEUR. EPIGRAMME.

LA politeße courtisane,
Qui forme un langage nouveau,
Auprés de cét Ouvrage aussi saint qu’il est beau,
N’a rien qu’un faux éclat & passe pour profane.
Tu changes, RICHE-SOURCE, en bons Predicateurs,
Tant d’inportuns Declamateurs,
Qui sont à l’Eloquence une espece antipode,
Ton livre leur enseigne à s’en acquitter mieux,
Car ce grand Art qui mene au Royaume des Cieux,
Est éclaircy par ta methode :
Et les termes puissans, que prescrivent tes lois,
Sont les vrays chainons d’or de l’Hercule Gaulois.

CARNEAU, Cel.

A L’AUTEUR, MADRIGAL.

L’On ne pouvoit rien davantage
Au dessein de former un bon Predicateur,
Que ce que nous apprend l’Auteur
De ce rare & pieux Ouvrage :
O que d’excellents fruits naistront de ce labeur,
Et que l’Eglise en va recevoir davantage.

M. CRIBLE

AUX PREDICATEURS SUR CE BEL OUVRAGE. MADRIGAL.

VOUS qu’une sainte ardeur anime
A débarasser les Esprits,
Que le funeste apas du crime
A malheureusement surpris.
Vous qui prenez le soin de nous apprendre à vivre,
Vous qui duez nous faire suivre
Le sentier qu’a tracé le Monarque des Cieux ;
Puisez dans cét Auteur les Tresors precieux
De cette Divine Eloquence,
Dont le noble & pieux Effort
Détruit l’infernale Puissance,
Et nous garantit de la mort.

JOUBERT, Avocat en Parl.

A L’AUTEUR. EPIGRAMME.

RICHE-SOURCE, ton art nous oblige de croire,
Qu’aujourd’huy parmy nous il est fort peu d’Autheurs
Qui puissent, comme toy, se promettre la goire
De former des Predicateurs
.

Idem.

LA RHETORIQUE DE LA CHAIRE AUX JEUNES PREDICATEURS.

PUIS que de toutes les actions humaines il n’en est aucune qui suppose un plus grand nonbre d’habitudes que celle de la parole, pour l’elever au plus haut poinct de sa perfection, & principalement celle qui est enployée dans la Chaire pour publier les secrets de la Providence divine, & pour annoncer les profusions de la Grace, nous avons cru que nous devions donner quelque chose à la priere de plusieurs Personnes de merite qui se sentans appellées à la publication de l’Evangile, seroient tres aises, par nostre secours, de joindre les ornemens de l’Eloquence aux richesses de laTheologie, & de porter, à l’exenple de saint Paul, l’épée de la Parole, pour travailler conjointement avec lui, à ce grand œuvre de la gloire de Dieu, par la conversion des Impenitens & par l’édification des Fideles.

Et parce que les habitudes ne se peuvent acquerir que par des exercices bien réglés, ces mêmes Personnes qui nous jugent capables de les soûtenir & de les conduire dans ce glorieux dessein, souhaiteroient que nous voulussions [ p. 23 ] leur donner quelques heures de nostre loisir & quelque lieu commode pour y tenir leur assenblée ; pour y profiter de nos leçons, sur l’Eloquence ; pour y declamer, tour à tour, des Sermons, des Panegyriques & des Oraisons sunebres, de leur conposition ; & pour y recevoir leurs corections mutuêles, & les nostres principalement, afin que, peu à peu, ils puissent se former à l’air de la Predication, qui de tous les enplois est, sans contredit, le plus difficile & le plus admirable.

Et comme nous ne pouvons rien refuser à la sollicitation de tant de personnes qui nous font l’honneur de deferer à quelques-uns de nos sentimens, nous leur declarons par cette publication solennêle, que nous leur donnerons (Comme nous avons fait depuis l’Institution il y a quinze années) toute l’assistance qui nous sera possible.

Et afin que la pluspart de ceux qui ne se trouverent pas dans nos Assenblées particulieres, où la chose fut mise en deliberation, puissent estre suffisanment informés de nostre Institution, du nonbre & de la forme de nos Exercices, nous leur faisons sçavoir les choses les plus inportantes qui concernent nostre dessein.

L’Evangile, le Panegyrique & l’Oraison funebre font les principales parties de nos Exercices.

La Forme de nos Exercices approche, le plus qu’il nous est possible, de celle des plus solides Predicateurs & des plus celebres [ p. 24 ] Panegyristes, que nous nous proposons, en exenple, autant que le genie de chacun permet de les imiter : Nous cultivons également le style concis ou coupé, & le magnifique ou ponpeux ; le premier pour l’Evangile, & le second pour le Panegyrique.

Nous avons reglement, chaque semaine, deux Declamations, & même trois pour l’extrordinaire, aux heures les plus commodes ; sans qu’aucun de ceux qui sont de la Société soit obligé de faire plus d’une Piece par mois, afin qu’ils puissent vaquer à leurs autres ocupations.

Quoy que de tous ceux de la Societé il n’y en ait qu’un qui soit obligé de monter sur la Tribune, & de déclamer, tous les autres sont obligez de se preparer sur le sujet, pour estre plus capables de juger de la Piece qui est declamée ; ou pour la loüer, ou pour la coriger.

Et parce que le tenps ne peut pas permettre que tous disent les remarques qu’ils ont fait, ou pour la loüange, ou pour le blâme, les quatre premiers de l’ordre de l’association, sont tenus, la semaine de leur ordre, de faire la censure ou l’examen de la Piece, qui a esté declamée en leur presence, & de dire leurs remarques ; mais apres que celuy qui a declamé s’est retiré, jusqu’à la fin de la censure, que l’on le fait r’appeller pour luy tenir conte des observations qui ont esté faites par les Censeurs, dont le President, à sçavoir celuy qui a declamé le dernier, fait le raport avec[ p. 25 ] le plus d’ordre, de sincerité, de charité & de civilité qu’il luy est possible.

D’abord il luy fait voir ce que la Conpagnie a aprouvé, & même admiré ; ensuite ce qu’il doit coriger.

Et afin qu’il puisse proceder avec plus d’ordre & de facilité, il divise son action en deux parties.

La Loüange.

Le Blâme.

La Loüange & le Blâme regardent deux choses dans le discours.

La Matiere, ou les Pensées.

La Forme, le stile, ou l’ordonnance.

Et pour ce qui est de la matiere, il lui fait voir les remarques ou avantageuses ou desavantageuses, qui ont esté faites sur l’enploy qu’il a fait de quelques-uns des neuf Systemes de doctrine.

La Theologie. La Metaphysique.

La Jurisprudence. La Physique.

La Medecine. La Mathematique.

La Politique.

L’Economique.

La Morale.

En luy representant qu’il a ou bien ou mal enploié quelques-unes de leurs maximes.

Et pour ce qui est des remarques qui regardent la forme du Discours qu’on a examiné, & censuré, il les raporte aux cinq Disciplines du discours.

La Grammaire pour la pureté des paroles, & des Phrases, & pour la justesse. [ p. 26 ]

La Logique pour la solidité du raisonnement, qu’on nomme le bons sens.

Le Dialectique pour la varieté des pensées, qu’on apelle le balancement.

La Poëtique pour les fictions bien conduites, & bien imaginées.

La Rhetorique pour la beauté de l’Ordonnance, des figures & des mouvemens.

De toutes lesquelles Disciplines, suivant les remarques qui ont esté faites par les Observateurs, il luy fait voir celles dont il a fait un bon ou un mauvais usage, afin qu’il continuë dans le bon usage de celles-cy, & qu’il s’abstienne du mauvais enploy de celles-là ; il touche les endroits de son discours que la Conpagnie a trouvé beaux, sçavans, curieux, élevez & bien tournez ; & il l’exhorte à s’y bien exercer : il fait voir les défauts des autres endroits par les raisons qui ont esté apportées, & luy fait connoistre de quelle maniere il en faloit user pour s’en aquiter avec plus de gloire. Enfin il luy fait voir les fautes dont il se doit coriger, & qui ne peuvent estre excusées de qui que ce soit, comme celles qui choquent les principes de l’une de ces cinq Disciplines qui forment le discours.

Et quoy que la pureté de la Grammaire soit l’une des principales observations, de même que celle de la Logique, qui conduit le sens commun, les pensées, les sentences, les definitions & les raisonnemens ; si est-ce neanmoins que celles qui se font sur la Rhetorique, sont les plus considerables & les plus [ p. 27 ] necessaires, à cause que si la Grammaire regarde les sinples termes & les phrases, & la Logique le bon sens, & la force du raisonnement, celles-cy, outre qu’elles supposent toutes les autres, regardent tout le discours, suivant ses quatre principales parties, l’Invention ou le dessein du discours, la Disposition, l’Elocution, & l’Action.

Toutes ces considerations, qui se voyent facilement dans l’idée de l’Academie oratoire des jeunes Predicateurs, que nous donnons par écrit & de vive voix, comme dans ce Systeme, nous font connoistre que par ces sortes d’Exercices, ils peuvent acquerir quatre belles habitudes.

- Celle de conposer judicieusement.

- Celle de prononcer agreablement.

- Celle de juger ou critiquer finement.

- Celle de presider dans une Assenblée.

Enfin, parce que tous ces avantages supposent la connoissance des six Fonctions de l’Eloquence de la Chaire, qui sont, le Prônne, le Catechime, la Meditation, le Sermon, le Panegyrique, l’Oraison funebre, nous donnons avis au Public, que nous les expliquons avec l’Art de bien dire, &c. aux heures & aux jours les plus commodes.

Enfin nous donnons avis, qu’en faveur des Eclesiastiques qui ne peuvent faire de dépense, nous avons fait une Societé où chacun contribuë fort peu ; par cette seule raison, qu’il ne faut pas plus de peine ni plus d’assipuité pour instruire un grand, qu’un petit nonbre d’Auditeurs.

Extraict du Privilege du Rey.

PAR Lettres Patentes du Roy, il est permis à Jean de Soudler, Escuyer Sieur DE RICHE-SOURCHE, de faire r’imprimer vendre & débiter un Livre qu’il a conposé & intitulé, L’Eloquence de la Chaire ; ou la Rhetorique des Predicateurs, qui enseigne tres-clairement la maniere de bien prêcher & de parler sçavanment de la force d’un Sermon & de la beauté d’un Panegyrique & augmenté dans cette nouvelle Edition, & deffense sont faites pendant l’espace de neuf ans, à toutes personnes d’imprimer, vendre ou debiter ledit Livre intitulê, l’Eloquence de la Chaire, où la Rhetorique des Predicateurs, ny sur les anciens Exenplaires de la premiere Edition, ny sur les nouveaux, sous quel pretexte que ce soit, sans le consentement dudit Sieur DE RICHE-SOURCHE, à peine de trois mil livres d’amende, de confiscation des Exenplaires, dommages & interests, comme il est porté plus au long dans lesdites Lettres Patentes, signées par le Roy en son Conseil. BERTHAUT, du 20. jour de Mars, l’an de grace mil six cens soixante-deux.

Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires.
Les Exenplaires ont esté fournis.

Achevé d’inprimer le 9. jour de Aoust 1673.

ERRATA.

PAge 28. lig. 28. lisez, inculcat. pag. 31. lig. 8. lisez, sciatis. 41. l. peuult. lisez legis. 42. l. 2r. effacez & 44 lig. 29. lisez, diriges, pap. 74. lig. I. lisez, il a besoin del deux principales. 76. l. 22. lisez l’eloquant Ciceron. 77. lig. 22 lisez doivent produire. 80. lig. 26. lisez surprenans. 82. lig. I corpus ultro. 85. lig. 22. lisez, l’agrandissement. 201. lig. 25. lisez & à l’Auditeur. 286. lig. 33. lisez pas plus. 314. l. 17 lisez, m’amuse. 326. l. 7. lisez bel usage & lig. 31. lisez le fin & 34. lisez, souflets. 354. lig. I. lisez le plus beau c’est quand la voix permet de le doubler. 355. l. 35 l’ominatione. 390. 34. point desorientez. p. 317. l. 19. l. indiquer. 326. l. 22. l. Periode.

.

L’ELOQUENCE DE LA CHAIRE OU LA RHETORIQUE DES PREDICATEURS.

C’EST A DIRE, LA MANIERE DE BIEN prêcher & de bien Panegyrizer, comme aussi celle de bien juger & de bien parler de l’artifice, de la force, & de la beauté du Sermon, du Panegyrique & de l’Oraison funebre.

PREFACE.

LA Rhetorique Françoise de la Chaire Ecclesiastique est cét Art admirable & cette divine Science, dont se servent, avec adresse, les plus ingenieux Predicateurs pour informer le Chrestien, des [ p. 31 ] mysteres de la Foy, & pour luy faire concevoir les autres veritez de l’Evangile, avec tant de facilité & de plaisir, qu’ils le portent non seulement à la crainte de Dieu & à l’amour du Prochain, mais encore à la haine du peché, du monde, de la chair, & de soy-mesme : en quelque lieu qu’ils le rencontrent, soit devant la Chaire, soit au pied du Confeßional, & sur tout au lit de l’Agonie.

Dans cette Peinture de la Rhetorique des Predicateurs, nous n’avons pas cru que nous deussions avoir égard à cette scrupuleuse Loy des Logiciens, pour ne point dire ridicule & incommode, qui ne souffre dans une definition que deux simples termes, le genre & la difference, pour definir toutes sortes de choses ; comme pour definir la Rhetorique, en general, il faut asseurer qu’elle est l’Art de bien dire ; & en special, que celle des Predicateurs est l’Art de bien prêcher ; comme si ce peu de paroles donnoit une si parfaite idée de l’employ du Predicateur dans toutes les sonctions de la parole, qui sont marquées au titre de cette Preface, que les moins capables y puissent découvrir, ainsi qu’en une vraye peinture, ce qu’elle est, & ce qu’elle est capable de produire. C’est pourquoy nous avons pensé que la definition de la Rhetorique des Predicateurs luy devoit estre consorme en tous ses trais & d’une mesme estenduë, afin qu’elle fust plus ressemblante à son original.

I. Nous disons, la Rhetorique Françoise, & non la Rhetorique en François, pour la distinguer, en beaucoup de choses des Rhetoriques qui ne sont pas à la Françoise, pour ainsi dire, & qui sont autant differentes entr’elles toutes, que les Langues qu’elles suivent & qu’elles perfectionnent sont diverses, comme il se verra en son lieu, & sur tout au regard de la Latine qui nous est plus samiliaire que la Greque ou quelqu’autre. [ p. 32 ]

2. Nous disons de la Chaire, pour la distinguer de celle du Bareau ou du Palais, que l’on nomme contentieuse, qui a ses manieres, ses figures & ses graces, ainsi que la Rhetorique civile, les siennes qui sont tout à fait éloignées de celles de la Chaire.

3. Nous disons, la Rhetorique de la Chaire Ecclesiastique, pour montrer qu’elle est toute autre que celle des Docteurs qui n’a que la fonction dogmatique, au lieu que celle-cy les a toutes, & principalement les trois plus importantes, qui sont

- La Demonstrative.

- La Judiciaire.

- La Deliberative.

Qui regnent toutes dans les Chefs-d’œuvres de la Chaire.

4. Nous disons par éloge (contre la scrupuleuse Loy de la desinition) qu’elle est un Art, ou une Science divine & admirable, pour faire voir qu’elle est quelque chose de plus que toutes les autres par l’excellence de son objet, puis qu’elle traite non seulement des choses qui sont proportionnées au sens & à la raison, comme la Rhetorique civile, mais encore de celles qui sont au dessus du sens & de la raison, qui sont les Mysteres du Christianisme ou de l’Evangile, & qu’elle n’entreprend pas moins que de porter les hommes à se defaire de l’amour d’eux-mêmes pour n’aimer que Dieu, & à renoncer à leurs propres plaisirs, & à leur substituer les mortifications de la Croix ; qui est, sans doute, un plus admirable chef-d’œuvre que la conversion de Cesar en faveur de Ligarius, parce que la clemence est naturelle, & que la haine de soy-mesme est contre la nature.

5. C’est aussi ce qui nous a fait dire, qu’elle agit avec adresse, & que même elle demande les plus ingenieux Predicateurs.

6. Enfin nous disons, dans toutes les fonctions de la parole, pour faire connoistre, au contraire de la Rhetorique civile, qu’elle agit par tout, & qu’elle ne triomphe pas moins dans le conflict de la direction que dans [ p. 33 ] le Confessional, à l’Autel qu’au lit de l’Agonizant, & que dans la Chaire qui est le Thrône le plus éclatant & le lieu le plus élevé où elle paroist dans toute sa pompe & dans toute sa magnificence.

Ceux qui sont les Maistres en cette divine Science, nous apprennent que pour peu que les jeunes Predicateurs soient aidez de la grace du Saint-Esprit, ils peuvent parvenir facilement à la perfection de l’Eloquence Ecclesiastique, par le secours des cinq avantages suivans.

I. Le Naturel, ou la naissance heureuse.

2. La Methode, ou l’Art, & le Systeme des Preceptes.

3. L’Exercice, ou l’Usage de ces preceptes.

4. L’Imitation des plus habiles Predicateurs.

5. La Prudence ou le jugement pour se conduire diversement selon la diversité des sujets, des personnes, des lieux & des occasions, qui se presentent.

Par la Naissance heureuse, nous entendons les quatre Qualitez qui suivent.

1. La Bonté du Genie, qui supose celle du temperament, pour bien imaginer les artifices oratoires, les jours, les veuës, les idées, les plans, ou les ordonnances, qui sont necessaires, & les plus propres, pour faire connoitre plus clairement & persuader plus solidement les veritez de l’Evangile, par des expressions qui conviennent au sujet, & par une action qui ne déroge point à l’excellence de ces Mysteres ny à la dignité de cette sainte Profession. [ p. 34 ]

2. La Fidelité ou la fermeté de la memoire, pour fournir au jeunes Predicateurs, promptement, & pour ainsi dire, sur le champ, les idées, les expressions, & les ornemens des choses qu’ils luy ont commises & confiées.

3. La Force & la douceur de la voix dans la declamation, pour exprimer & pour exciter les mouvemens, ou pathetiques ou languissans.

4. Les avantages & les agrémens de la personne, comme sont la beauté, la bonne mine, la majesté, la gravité, la grace & le bel air, comme on parle, qui contribuent beaucoup à gagner ou à exciter ce premier mouvement des Auditeurs qu’on appelle bienveüillance.

Comme ces quatre avantages, qui sont les premieres dispositions à l’Eloquence, & par maniere de dire, les premiers degrez qui élevent les jeunes Predicateurs au dernier point de sa perfection, ne se trouvent pas tous, au dernier degré de perfection, dans toutes les Personnes qui se destinent & se consacrent à la Predication, tant il est vray que les naissances heureuses sont rares, il suffit pour la plus part qu’ils s’y rencontrent mediocrement bons. Et parce qu’ils peuvent estre fortifiez & rendus meilleurs, & de plus grand service par l’usage, selon les maximes de l’Art oratoire, qui montre de quelle maniere les jeunes Predicateurs peuvent composer & embellir leurs Sermons, & y reüssir de bonne-grace, nous pouvons dire qu’il n’y a guere de personnes, pour peu qu’elles ayent de naissance, qui ne puissent reüssir [ p. 35 ] dans la profession de publier l’Evangile, quoique diversement, les uns plus, les autres moins glorieusement & pompeusement, selon la diversité des Talens qu’ils tiennent de la Providence Divine ; les uns dans les simples Cathechizations, & les autres dans les simples Homilies ; les uns dans les Predications, ou Dominicales, & les autres dans les Panegyrizations, soit joyeuses, soit lugubres ou funebres, ainsi qu’il se verra en son lieu.

Pour connoistre l’utilité & l’importance du Systeme de la Rhetorique des Predicateurs, par la connoissance de la fin ou du but, que les Orateurs Ecdesiastiques se proposent, il saut remarquer qu’ils n’en regardent que deux.

L’Une est interne.

L’Autre est externe.

La Fin interne, prochaine, ou immediate des Predicateurs, ou pour mieux dire, celle qui est en leur puissance, & qu’ils ne peuvent manquer estant habiles, n’est autre chose que le discours sur un Evangile, accommodé aux circonstances, le lieu, le temps, & les personnes, ou en Meditation, en Homilie, en Sermon, ou en Panegyrique, ou en Oraison funebre, selon le sujet, comme la composition d’un specifique chez les Medecins selon les regles de leur art.

La Fin externe, éloignée ou mediate, & hors de la puissance des Predicateurs, est l’instruction & la persuasion des Auditeurs, c’est à dire qu’elle est l’effet ou la suite de la fin interne, dont nous venons de parler, à sçavoir le [ p. 36 ] Sermon ou le Panegyrique que les Predicateurs employent, à leur maniere, ainsi que les Medecins leurs specifiques, pour leur obtenir l’effet qu’ils se proposent, qui n’est que la sainteté des mœurs, à l’exemple des autres qui ne regardent que la santé du corps. Cette fin est nommée externe, à cause qu’elle n’est pas absolument en la puissance des Predicateurs, qui n’en disposent pas comme ils veulent, & que s’il est toûjours en leur pouvoir de faire une bonne Predication, estant habiles Predicateurs, ainsi que nous venons de dire, il n’est pas toûjours en leur puissance de convaincre leurs Auditeurs, de les persuader ny de les convertir, parce que le sujet, qui est le cœur des Auditeurs, n’est pas sixe ny aresté sous les termes de l’Eloquence, comme l’est la piece de marbre ou de bois, sous le ciseau du Sculpteur : ou comme les Medecins, qui ne guerissent pas la partie malade ou affligée, toutes les fois qu’ils font faire l’application ou de leur colyre ou de leur cataplame, à cause qu’ils ne sont pas non plus les maistres absolus du sujet qu’ils traitent, & que souvent les maladies se conplication par la conplication ou rencontre des humeurs pecantes. Ainsi le Predicateur quelqu’habile qu’il puisse estre, ne convertit pas toûjours ses Auditeurs, quoique ses discours soient bien travaillez & touchans : cette conversion & cét amandement de vie depend plus de la grace, & de la volonté de l’Auditeur, que du travail & de l’adresse de celui qui parle.

[ p. 37 ]

Pour avoir une parfaite connoissance du Theoreme précédant, il faut remarquer, en cét endroit, que le Predicateur a deux objets.

1. L’Evangile, ou les Pensées & circonstances de l’Evangile, que les Scholastiques nomment Objectum operationis, c’est à dire, le sujet, la matiere ; & les explications, les peintures, & les amplifications qu’il en peut faire, que les mêmes Scholastiques appellent Objectum contemplationis, c’est à dire, l’ouvrage, le Sermon, la reprimande, la priere, &c.

2. L’Auditeur, dans lequel il considere l’imagination ou l’esprit pour l’instruire, & le cœur ou la volonté, pour la toucher, pour l’émouvoir, que les mêmes Scholastiques appellent Objectum directionis, comme qui diroit l’objet, le sujet ou la chose qu’il doit regler & conduire. Cette distinction nous fait voir que si un habile Predicateur ne trouve que de la facilité à traiter ou manier l’Evangile, à l’expliquer, à l’estendre, à l’enrichir & à l’étoffer, à cause que ces ornemens & ces amplifications ne font aucune resistance, dont il ne se rende le maistre par son art, de même que le marbre ou le bois sous la main du Statuaire ; il ne rencontre que de la difficulté & bien souvent insurmontable, dans l’imagination & dans le cœur des Auditeurs, quand il s’agit de les instruire de leur salut, de les toucher & de les émouvoir, comme nous l’avons remarqué dans le Theoreme precedant.

La Fin externe du Predicateur, qui n’est autre chose que la connoissance, la persuasion, la conversion, le fruit, l’effet ou l’usage du Sermon, regarde deux choses principales.

1. L’Instruction de l’Auditeur, ou la maniere de luy faire connoistre les veritez de l’Evangile & les Mysteres de la Foy.

2. Le Pathetique ou la maniere de toucher, d’émouvoir, d’enlever les Auditeurs & de les [ p. 38 ] détacher de leurs sentimens, & d’eux-mêmes, pour les attacher à ceux de Dieu & de leur salut.

Comme ces deux Fins sont les deux seules que les Predicateurs se doivent proprement proposer, pour s’aquiter de leur devoir & pour meriter la gloire de parfaits Orateurs Evangeliques, il est constant que pour peu qu’ils negligent, ou l’une ou l’autre, ils ne peuvent jamais parvenir à ce haut degré de gloire & d’estime, qu’on fait des grands hommes de la Chaire. C’est le sentiment de Saint Augustin dans ces admirables paroles. Debet divinarum scripturarum Tractator, doctor & defensor fidei recta, debellator erroris, bona docere, mala dedocere, & opere Sermonis conciliaire aversos, erigere remissos, nescientibus quid agant, quid expectare debeant, intimare. Et dans celles qui suivent il en parle encore plus éloquemment, quand il dit, Qui docendo nititur persuadere, quod bonum est, nihil horum trium spernat, ut, scilicet, doceat, flectat, delectet ; ita enim audietur intelligenter, libenter, obedienter : quod cum est assecutus, meritò eloquens dici poterit. Et en un autre endroit continuant dans la méme pensée, voi-cy comment il parle. Dixit ergo quidam, & verum dixit, ita dicere debere eloquentem, ut doceat, ut delectet, ut flectat. Dicere est necessitatis, delectare suavitatis, flectere victoria. August. L. 4. Doct. Christ. c. 4. & 17. & c. II.

Puis qu’il n’y a que la Fin interne ou prochaine de la Rhetorique de la Chaire, à sçavoir le Discours, ou Sermon, ou Panegyrique, &c. qui soit proprement le but que nous nous proposons dans cét Ouvrage, qui doit comprendre le Systeme ou le Traité que nous avons dessein d’en donner, nous sommes obligez de le diviser en deux Parties.

[ p. 39 ]

La Premiere regarde la composition du Sermon.

La Deuxiéme traite de l’action du Predicateur.

Comme cette division de la Fin interne du Predicateur, & consequemment celle de la Rhetorique méme, est fondée sur les principes de la Logique ou de l’art de bien-dire, qu’elle est authorisée de l’usage, & qu’elle est appuyée sur le témoignage de Saint Augustin quand il dit. Dua sunt res quibus innititur tota tractatio Scripturarum, quarum prior est modus intelligendi & tractandi qua proferenda sunt ; posterior est modus proferendi, qua intellecta sunt : On ne peut pas douter qu’elle ne soit bonne, & qu’estant lumineuse & judicieuse, elle ne soit d’une singuliere utilité aux jeunes Predicateurs & à ceux qui veulent juger & parler de la sorce, de la beauté & de l’ordonnance d’un Sermon, d’un Panegyrique & d’une Oraison funebre : Et parce qu’il y a quelque chose dans le Panegyrique qu’on peut nommer son caractere, ainsi que dans l’Oraison funebre, qui est differente de celuy du Sermon ou de la Dominicale, nous faisons une troisiéme Partie dans ce Systeme, qui est du Panegyrique & de l’Oraison funebre.

La Premiere Partie est pour la composition Oratoire.

La Deuxiéme Partie est pour l’action Oratoire.

La Troisiéme Partie est pour le Panegyrique.

Desquelles trois Parties ou fonctions de l’Orateur nous parlerons en leur lieu.

[ p. 40 ]

PREMIERE PARTIE DE LA RHETORIQUE DE LA CHAIRE

Dans laquelle il est traité de la maniere de se preparer sur un Evangile, en forme de Sermon, de le bien ordonner, de le remplir, de l’orner & de l’enrichir.

CHAPITRE PREMIER. De la maniere generale de bien traiter l’Evangile, qu’on nomme textuelle.

LA Meditation, ou pour mieux dire, la preparation du Predicateur sur un sujet de l’Ecriture Sainte, pour en faire un discours acommodé aux caracteres de la Chaire, la sainteté, la [ p. 41 ] modestie, &c. que les Maistres de l’art nomment la Tractation ou le maniement, usant de ces noms qui luy conviennent le mieux, a deux Especes.

L’Une est libre ou arbitraire & moins assujettie aux circonstances du sujet ou du texte, qui est propre pour les Panegyriques.

L’Autre est textuelle, ou contrainte, c’est à dire, attachée & assujettie aux circonstances du sujet, qui est proprement le Sermon ou la Dominicale.

La Meditation libre & arbitraire est celle, dont le sujet ou le texte dépend tout à fait de la volonté & du choix du Predicateur, mais par raport au dessein qu’il se propose, ou la joye, ou la tristesse, l’une dans le Panegyrique, & l’autre dans l’Orailon funebre, ou l’une & l’autre conjointement, comme à la vêture, & même à la profession d’une Religieuse. Cette sorte de preparation a deux Especes.

L’Une est tout à fait détachée des Evangiles ordinaires, qui ont esté prescripts pour tous les jours de l’année, comme sont principalement ceux des Dominicales, pour les Dimanches qu’on appelle les courans, & ceux du Carême. Si bien qu’il est au choix du Predicateur de prendre tel sujet que bon luy semble, pourveu qu’il puisse s’accommoder & s’ajuster aux circonstances du lieu, du temps, & des personnes. Il n’importe de quel endroit de l’Ecriture Sainte il soit tiré, ou de l’ancienne ou de la nouvelle, des Evangiles, ou des Actes, ou des Epitres. C’est ainsi que les Predicateurs en [ p. 42 ] usent dans le dessein ou des Avants, comme on parle, ou dans celuy du Panegyrique, de l’Oraison funebre, de la vêture ou de la Profession des Religieuses, dans les autres ceremonies de l’Eglise, les benedictions d’Eglises nouvellement édifiées, & mêmes dans les Mysteres de l’Evangile, comme l’Annonciation, l’Assomption, & les autres ocasions qui se presentent où le Predicateur doit parler, comme aussi à la reconciliation des Eglises profanées dans leurs Mysteres les plus augustes & les plus sacrez.

Cette maniere de paroistre en Chaire fait voir qu’il est de la prudence des jeunes Predicateurs, en lisant la Sainte Ecriture de prendre garde aux passages, c’est à dire, aux endroits qui sont propres à ces sortes de desseins, afin que sans avoir recours à ceux des Predicateurs qu’ils entendent tous les jours, & qui souvent, faute d’en estre avertis, ne prennent pas les plus justes, si ce n’est en arriere saison, ils en puissent avoir en abondance dans leur fonds, je veux dire dans leurs recüeils & repertoires ; ce qui marque la necessité de lire l’Ecriture Sainte du moins une ou deux fois, pour ce sujet, afin de ne pas manquer de ces sortes de desseins qui pour estre justes ne doivent representer que ce qui est propre & specifique à chaque solennité, sans lesquelles idées specifiques, à chacune des solennitez, la lecture de l’Ecriture Sainte ne leur sera pas grandement utile, parce qu’elle se doit faire en veüe du besoin qu’ils en pourront avoir.

L’Autre Espece de Meditation est moins libre, elle est assujettie en quelque façon à l’Evangile du jour ; on la nomme idée, dans laquelle sans s’attacher scrupuleusement aux [ p. 43 ] circonstances ou adjoints de l’Evangile, le Predicateur prend occasion de parler & d’entretenir le Peuple de quelque matiere ou de Foi ou de Morale, qu’il explique & qu’il traite par les raports & les envisagemens qu’il luy donne, sans avoir égard à ceux qui sont propres & naturels à l’Evangile ; ce qui se pratique assez souvent, par les Maistres mêmes & plus celebres Predicateurs, mais avec moins d’édification & de satisfaction de la part des Fideles qui ne demandent proprement que les circonstances de l’Evangile, ainsi que nous le verrons en son lieu.

Comme si quelque Predicateur, sans faire la lecture, ou le recit de quelque passage de l’Ecriture Sainte (ainsi qu’il sé pratiquoit dans l’Eglise primitive) faisoit entendre au Peuple qu’il a dessein de luy parler ou de la charité, ou de la patience, ou de la penitence, ou de quelqu’autre sujet, en quelqu’une des principales manieres, dont les Panegyristes se servent pour faire l’Eloge de quelque vertu.

  • Les Causes efficientes.

  • Les Causes finales.

  • Les Effets ou les exemples.

  • Les Contraires ou les empêchemens,

  • Les Semblables ou les allusions, &c.

Ou lors qu’il recite un Evangile, & qu’en veüe de quelque dessein qu’il a, il en tire quelque circonstance qu’il accommode ou à la solennité du jour, comme dans les Panegyriques, ou à quelque conjoncture du temps. Comme si à l’occasion de quelque Protestant de consideration, que le Predicateur sçauroit se devoir trouver dans son Auditoire, & que l’Evangile du jour fust celuy-cy, Hic est filius dilectus meus ipsum audite, pour dire, celuy-cy est mon Fils, écoutez-le. Il [ p. 44 ] ne prenoit que l’Ipsum audite, Ecoutez-le ; & qu’il prît ocasion de representer au peuple qu’il ne doit écouter que le fils de Dieu, & que par les contraires il voulût estendre sa matiere, il parlát de tous les principaux Heresiarques, & de toutes les principales Heresies qui ont travaillé l’Eglise & qui la travaillent encore. Ou comme si à l’ocasion du Demon muet, qui retourna dans la personne de laquelle il avoit esté chassé, Revertar, &c. le Predicateur entretenoit son Auditoire de la rechute dans le peché, qui est le plus grand malheur qui puisse arriver à un Chrestien, pour luy faire voir que sa derniere condition est pire que la premiere, Et ejus novissima siunt pejora prioribus. Il n’y a personne qui ne voye que ces considerations sont estrangeres au sujet, & que le Predicateur l’ajuste au besoin qu’il en a dans l’ocasion qui se presente.

La Meditation textuelle ou contrainte, est celle qui attache indispensablement le Predicateur à l’Evangile du jour, & à ses principales circonstances ou parties, pour les estendre de telle sorte qu’esles puissent fournir la matiere d’un juste Sermon, comme il se pratique ordinairement dans ceux qu’on nomme Dominicales, ou Courans, ainsi qu’il se voit dans l’Evangile suivant. Ego vado. Quaretis me, & inpeccato vestro moriemini. Pour dire, Je m’en vay, vous me chercherez, & vous mourrez en vôtre peché. Dont les trois principales parties ou circonstances sont.

- Le Depart du Sauveur du monde.

- La Recherche qui s’en sait.

- La Mort dans le peché.

Avec leurs modifications qui sont, necessairement, inutilement, & malheureusement. [ p. 45 ]

On sçait assez que l’Evangile se recite devant le Peuple, & qu’il se traite ensuite par les regles de l’invention, de la distribution, de la disposition, de l’elocution & de l’action, ainsi qu’il se verra en son lieu.

Puis que les Predicateurs se servent également des deux saçons de prêcher.

  • Celle qui est libre ou arbitraire.

  • Celle qui est textuelle ou contrainte.

Et que les jeunes Predicateurs, de même que les Auditeurs les veulent connoistre toutes deux.

  • Les Uns pour composer.

  • Les Autres pour s’en instruire, afin d’en mieux juger & d’en mieux profiter, dans les rencontres.

Nous sommes obligez de traiter de l’une & de l’autre maniere de prêcher.

Mais parce que les Evangiles ou les Dominicales sont des sujets plus ordinaires, plus édifians, & plus difficiles à bien traiter, que le merite des Saints & des Martyrs, & même les Mysteres qui font le sujet du Panegyrique, qui est moins frequent dans les petites Villes que dans les grandes, comme en celle-cy qui est presque la seule, à cause de son prodigieux nombre de fondations, ou d’Eglises consacrées, de vêtures & de professions de Religieuses ; nous insisterons davantage sur la methode qui regarde les Evangiles, proprement, qu’on appelle Dominicales ; que sur celle du Panegyrique qui donne moins de peine à ceux[ p. 46 ] qui sont nez à la belle Eloquence, & qui sçavent traiter les vertus par les regles de la Topique, que nous avons donnée au public sous le nom d’Art de bien dire.

La maniere libre de prendre un sujet de Predication, & de le traiter devant le Peuple, avoit un grand usage, dans la naissance de l’Eglise, comme nous l’avons déja remarqué, & le plus souvent les exhortations que les Predicateurs adressoient au Peuple, se tiroient des choses qui se presentoient, & qui dans la diversité des circonstances qui s’offroient, ou le lieu, ou le temps, ou les personnes, estoient les plus considerables, les plus estimées, & les plus ordinaires.

Mais quoi-que l’Eglise n’ait pas conservé cette même liberté, en faveur de ses Predicateurs, nous voyons neantmoins qu’elle en a retenu la plus grande partie, que ses Orateurs font paroistre, lors qu’ils sont appellez pour faire le Panegyrique des Saints, des Martyrs & des Mysteres, &c. Et afin que cette liberté fût moins estenduë, & qu’elle fût aussi assez commode pour les Panegyristes, qui n’ayant pas tous également les mêmes Talens, les mêmes connoissances, les mêmes habitudes & les mêmes graces du Saint-Esprit, ne peuvent pas, sans preparation, (comme le Sauveur du monde, & comme ses Disciples & ses Apostres,) faire des discours qui soient embellis des graces & du feu de l’Eloquence, l’Eglise a permis que ses Predicateurs, à l’imitation de Saint Jean Chrysostome, usassent d’une methode conposée des deux precedentes, qui est & libre & contrainte tout ensemble. En effet nous voyons qu’ils ont fait choix de quelques beaux Passages de l’Ecriture Sainte qui avoient du raport à la solennité de la Feste, que l’Eglise avoit dessein de solenniser ; qu’ils recitoient au Peuple, dont ils tiroient quelques belles pensées, qu’ils accommodoient ingenieusement au sujet, & aux circonstances, par les regles de l’Eloquence Chrestienne, qu’ils pratiquoient admirablement bien. [p. 47]

Nous voyons par le discours precedant que l’Eglise a deux sortes d’Orateurs, ou que ses Orateurs l’instruisent en deux diverses manieres.

  • Les Predicateurs par les Sermons.

  • Les Panegyristes par les loüanges.

Les Predicateurs qu’on peut nommer les Evangeliques luy expliquent les Evangiles, les Mysteres de la Foy & la Morale Chrestienne.

Les Panegyristes l’instruisent, & l’informent plus particulierement du merite de ses Saints, de ses Martyrs, & de ses Mysteres.

Comme le Panegyrique est la piece d’Eloquence la plus fleurie & la plus pompeuse, & que sa perfection dépend moins de ce que la Theologie a de plus fin & de plus delicat, (ainsi que les autres Disciplines les plus abstraites & les plus dégagées du sens) que de ce qu’elle tire de la Morale, de l’Histoire, & de la Rhetorique, qui sont les disciplines les moins difficiles à con- noistre, puis que l’une nous sournit la connoissance des vertus morales & de leurs maximes, que l’autre nous raporte les actions & les effets de ces belles habitudes, & qu’enfin la Rhetorique nous apprend de quelle maniere il faut faire les Eloges des Heros de l’Eglise, qui ne sont differens de ceux qui se font pour les Personnes de naissance illustre ou de grande vertu, que par la seule matiere, & que ces sortes de Discours demandent plus de genie & d’adresse que profonde erudition, que les Predications, nous insisterons davantage sur la Rhetorique des Predicateurs que sur celle des Panegyristes, que les curieux de sçavoir à fonds l’art de Panegyriser & d’en bien juger trouveront dans nostre Rhetorique civile, generale & speciale, & principalement au traité du Panegyrique, où ils pourront voir les Explications, les Preuves, les [ p. 48 ] Amplifications, les Dilatations, les Exagerations & les autres termes qui sont propres, pour traiter les actions extraordinaires, & pour faire la peinture & le tableau des personnes illustres, en quelle maniere qu’on les puisse considerer.

Ce qui n’empêchera pas, neantmoins, qu’à la fin de ce Systeme, selon nostre promesse, pour sa troisiéme Partie nous ne donnions une idée du Panegyrique, & un Systeme des termes & de l’ordre qu’il y faut garder, en faveur de ceux qui se consacrans tout à fait à la Chaire, seroient bien-aises de pouvoir composer d’autres Pieces que des Sermons, comme sont les Panegyriques, les Oraisons funebres & autres discours ; & que dans ce Traité ils ne trouvent suffisamment des lumieres pour l’invention, pour la disposition, pour les enrichissemens & pour les graces de ces sortes d’ouvrages, qui en estant dénuëz & ne tenant que de la simple Morale & que de la Theologie toute pure, ne peuvent passer tout au plus, que pour une Morale séche & que pour une Theologie decharnée, je veux dire, que pour des leçons de College ; & l’une & l’autre maniere aujourd’huy n’ont pas grand usage dans la Chaire des Predicateurs, ce qui montre que les discours de la Chaire ne sçauroient estre trop exactement travaillez.

La Meditation textuelle, ou la maniere de se bien preparer sur l’Evangile, pour en faire l’explication & pour en tirer la juste matiere d’un Sermon, qu’on appelle Dominicale, a deux principales parties.

L’Une est l’explication ou le maniement de l’Evangile.

L’Autre est l’ornement ou l’embellissement des pensées.

Cette même explication de l’Evangile a aussi deux parties. [ p. 49 ]

L’Une est l’Invention.

L’Autre est la Disposition des choses ou des pensées qui ont esté trouvées par la meditation & par l’explication.

L’Invention est un terme commun qui signisie ordinairement trois actions de l’Esprit du Predicateur qui se prepare sur l’Evangile.

  • L’Inventaire,

  • Le Dessein.

  • L’Ordonnance.

L’Inventaire, & vulgairement l’invention, inventio medij, est cette action de l’esprit, par laquelle on fait comme un inventaire & une reveuë de toutes les idées, accidens, adjoins & pensées du sujet, ou internes & domestiques, comme tirées de son sein, ou externes & prises du dehors, afin qu’en veüe d’une telle découverte, ou exposition de toutes ces pensées, le Predicateur puisse raisonnablement donner la preference, à celles qui conviennent le mieux à l’effet & au but qu’il se propose, qui est l’instruction de ses Auditeurs, la persuasion & la conversion.

Le Dessein ou l’idée proprement prise, est une veüe ou une pensée plus estenduë, commune & generale, à laquelle les moindres se reduisent & se raportent comme des individus à leur espece, & des lignes à leur centre. Ces Idées generales se nomment ordinairement des attribuz, adjoints, epitetes ou adjectifs, comme loüable au regard de la vertu, inexorable au regard de la mort, utile au regard de la priere, pour dire. La priere est utile au Chrestien. La mort est inexorable. La vertu est loüable. Elles sont aussi quelques-fois des raisons generales, d’un attribué antecedant, comme : Il saut prier, parce que la priere est honorable, & utile.

Enfin l’Ordonnance ou la disposition generale est cette action de l’esprit, par laquelle, les Predicateurs disposent ingenieüsement tout ce qu’ils ont trouvé de [ p. 50 ] beau, de riche, de brillant, de curieux, & de fleuri, dans le sujet, ou par raport au sujet, par l’acte de la meditation, pour l’employer dans le discours, à l’imitation des Peintres qui disposent & ordonnent si bien toutes les figures de leur tableau, en les accommodant aux principales circonstances ; les personnes, les lieux, & le temps, & les circonstances mêmes, rencontres ou conjonctures des lieux mêmes & des temps, ainsi que des personnes mêmes, selon les preceptes de l’Eloquence, afin que comme dans ces admirables chefs-d’œuvres de la peinture, les principales Figures ocupent les plus belles places du Tableau : comme dans celuy de Job, celle de ce glorieux & malheureux Prince, & celle de sa femme, le modêle des femmes fâcheuses, & celle de ses faux amis, aussi bien que celle de ses enfans & du Demon : ainsi l’économie d’un Sermon, doit estre si judicieuse, & le tout doit estre si bien ordonné & si bien entendu que rien ne s’y demente, & qu’au contraire toutes les pensées se donnent du lustre & de l’éclat les unes les autres.

Comme il y a beaucoup de raport entre les plus belles productions de la nature & les plus beaux ouvrages de l’art, les Maistres de l’Eloquence parlent d’une même maniere des effets de l’une & de l’autre. Ils remarquent dans les pieces de l’Eloquence, comme dans les productions de la nature trois choses principales.

  • La Matiere.

  • La Forme.

  • Le Raport de l’une avec l’autre.

Car comme dans les productions de la nature nous voyons la matiere & ses perfections qui la distinguent de toutes les autres, pour en faire un tel ou un tel corps animé, comme un Lion & non pas un Dauphin, nous trouvons dans un discours les pensées qui le conposent & les differences qui le distinguent de tout autre, & qui sont qu’elles sont propres pour une Predica- tion & qu’elles ne le peuvent estre pour un Plaidoyé, ou pour un Poëme épique ou pour quelqu’autre. Ensuite [ p. 51 ] nous devons observer que comme dans la Peinture, le Peintre se sorme une idée qu’il enrichit de trais de couleurs, d’ombres & de sigures, le Predicateur conçoit un dessein sur l’Evangile, qu’il estend par les considerations qu’il y a fait, & qu’il lie toutes ensemble à l’imitation de la nature, qu’il embellit & qu’il releve, par les richesses, par les couleurs, par les trais & par les ornemens de l’Eloquence, qu’il anime & qu’il fait agir, pour ainsi dire, par le feu & par le mouvement de l’action.

Comme la Meditation, generalement prise, comprend la discussion & l’inventaire du sujet, & aussi l’ordonnance ou l’économie de toute la Piece qu’elle prepare & dont elle est le fondement, il est de nostre devoir, en ce Systeme, de faire voir qu’elle a besoin de plusieurs maximes generales, & speciales, pour la conduite des jeunes Predicateurs.

CHAPITRE II. Maximes generales pour la conduite des jeunes Predicateurs dans l’acte de l’Invention.

I. Puis que la naissance, la moderation & le ménagement des Passions, ou au contraire, leur diminution, leur retardement & leur destruction, dépendent de la juste application de l’Evangile aux differens de besoins & usages des Auditeurs ; & que la perfection de cette application suppose la force de la confirmation [ p. 52 ] ou des preuves, il est vray de dire que l’excellence de ces trois fonctions du Predicateur, dépend de la bonté de la meditation qu’il en fait, & nous devons asseurer que la force de l’invention des pensées, avec la fermeté de l’impression qui s’en sait, dans la memoire, font l’excellence du Sermon, le merite du Predicateur, & la gloire de cette Sainte profession.

Cette verité est si constante que nous pouvons asseurer avec les Maistres de l’art. Si rem potenter conceperis, nec animus, nec sacundia in concione defutura sunt. Ce qui a fait dire à Saint Hierome, Quia firmiter concepimus, bene loquimur, si quidem talia in anima aquasi substantiam concoquenda, sunt conversa. En effet, comme il faut du temps à la nature pour faire la cuisson des alimens & pour la perfection des mouvemens de la vie, il en faut aussi pour la medita des pieces de l’Eloquence.

II. De toutes les choses qui contribuent le plus à la bonté de la découverte ou de l’invention des pensées, que nous avons dessein de découvrir ; à la sermeté de l’impression que nous voulons faire dans la memoire, de celles que nous avons découvertes, & qui conviennent le mieux au sujet que nous avons à traiter, il n’y en a point qui y contribuë davantage que les quatre qui suivent.

  • La Quietude.

  • Le Temps.

  • Le Lieu.

L’Ecriture qui est propre pour fixer & [ p. 53 ] attacher, pour ainsi dire, les pensées qui pourroient s’échaper ou fatiguer l’imagination, & la memoire du Predicateur, dans la chaleur & dans l’acte de la meditation.

Ces quatre Circonstances sont si necessaires à la meditation, que le Philosophe à dit en quelqu’endroit, que la sagesse dèpend de la quietude & du repos de l’esprit, Sapimus per quietem. Aussi pouvons-nous asseurer, en ce lieu, que la meditation sur les mysteres de l’Evangile dépend de cette tranquilité, & que le Predicateur ne se prepare jamais mieux, que quand il joüit du repos : où par ce repos, nous ne devons pas entendre cette simple immobilité du corps, qui est opposée à la promenade ou à l’agitation ; mais principalement cette quietude d’esprit, qui suppose l’obeïssance ou la soûmission des Passions de l’ame, qui dépend de la tranquilité des esprits & du repos des humeurs, qui ne sont point agitées par des inpressions estrangeres, qui détournent l’esprit & qui l’assujetissent aux caprices de l’imaginative, à la sensibilité du corps, non plus qu’aux sollicitations de la cupidité & aux pointes de la faim & de la soif. Ce qui nous apprend que les lieux solitaires ou écartez, qui ne sont ny trop éclairez ny trop tenebreux, ny trop publics, sont sans comparaison les plus propres à la meditation : La diversité des objets agreables, n’y occupe pas beaucoup la veuë ny l’oüye ; & l’excez de la lumiere n’y dissipe ; pas les esprits qui sont les organes de l’imagination & de ses pensées. C’est le sentiment d’un celebre Autheur grec, qui asseure que la solitude est ingenieuse, ***, que l’un de nos Poëtes modernes a traduite fort élegamment en cette sorte.

Ah ! que j’aime la solitude !
C’est l’Element des beaux esprits.
C’est par elle que j’ay compris,
L’art d’Apollon sans nulle estude.

Ces mesmes considerations nous sont connoitre que [ p. 54 ] que les heures du matin, sont les plus propres à ces sortes d’occupations : mais sur tout dans ces conjonctures de temps qu’on nomme saisons mortes ; où les divertissemens publics, les promenades, les ceremonies & les solemnitez, ne peuvent nous distraire en quelle maniere que ce puisse estre.

Enfin l’Ecriture qui arreste les pensées sur le papier, contribuë beaucoup à nous rendre maistre de toutes les productions de nostre esprit, pour en disposer librement, sans le secours de laquelle, l’esprit se fatigue à conserver une pensée qu’il vient de polir pendant qu’il travaille à une autre, & qui bien souvent sans elle nous échapent & se perdent toutes deux.

Joignez à cela que l’Ecriture & sur tout l’impression, (comme le sçavent ceux qui font imprimer de leurs Ouvrages) rendent en quelque façon nos pensées, estrangeres, estant hors de nous sur le papier imprimé ce que la simple écriture ne peut faire comme l’impression, à cause que nous reconnoissons nostre main, & ainsi estant fixées sur le papier, elles agissent sur nostre veuë lors que nous les lisons, & sur l’oüye, lors qu’on nous les lit, ou que nous les lisons à haute voix ; & que comme telles, elles font plus d’impression sur l’esprit, & se gravent beaucoup mieux en nostre memoire. C’est ce que l’experience nous apprend, & ce que Ciceron remarque au second de son Orateur. Alio tempore cogitandum quid dicatur, alio tempore dicendum ; que duo quidam ingenio freti, conjungunt minus recte commodeque. Ce n’est pas que nous veüillions dire qu’il faille toûjours, ainsi que de jeunes gens, écrire jusqu’aux moindres choses, & dire jusqu’aux moindres paroles qui sont sur le papier, qui seroit aux Maistres une horrible & insuportable servitude, qui fatigueroit trop l’imagination & la memoire, qui fort souvent apporteroit du desordre dans l’action, & qui feroit également la confusion & du Predicateur & de l’Auditeur, qui souffre quelquefois davantage dans cette peine que le Predicateur même. Mais nous ne parlons icy que des choses [ p. 55 ] principales qu’il faut écrire, ou les pensées, ou les expressions, ou les sigures, ou les curiositez ; sur lesquelles, nous pouvons faire des reflexions plus facilement, quand elles sont écrites & exposées à nos yeux & à nostre censure, que quand elles sont simplement dans l’imagination ; estant tres vray qu’il est assez difficile, en même temps, de bien penser & de bien juger des pensées. C’est ainsi qu’en usoit l’Orateur d’Athenes, qui se glorifioit de ne declamer jamais en public que des choses, qu’il n’avoit pas seulement couchées sur le papier, mais encore gravées, pour ainsi dire, sur le cuivre & sur le marbre. Non tantum scripta, sed etiam sculpta se dicturum professus est. Le celebre Loüis Vives, est dans le même sentiment, lors qu’il dit, Vtilissimum est qua memoriâ continere cupimus, ea scribere ; neque enim alster infiguntur stylo in pectus quàm in chartam ; videlicet quoniam attentio in co quod ipsi scribimus diutius immoratur, itaque magis suppetit tempus ut illud adharescat. Arist. 7. Phys. 3.

III. Il n’y a rien qui contribuë davantage à la naissance des passions & des mouvemens de l’ame, ou au contraire à leur aneantissement, que l’invention des pensées, des ornemens & des curiositez du discours & de leur disposition. C’est pourquoi l’invention ou le dessein doit estre rare & impreveu, c’est à dire que les pensées & leur œconomie ou ordonnance, ne doit pas estre commune, mais qu’elle doit estre telle qu’elle puisse surprendre & donner de l’admiration, & principalement dans la conclusion ou application, qui est la partie du discours que le Predicateur reserve pour les mouvemens, qui doit estre la plus surprenante & la plus animée. [ p. 56 ]

Pour entendre la maxime precedente, il faut remarquer, suivant ce que nous avons déja dit, qu’il y a deux sortes d’Invention.

  • Celle de doctrine ou des pensées.

  • Celle des mouvemens ou des passions.

La premiere suppose l’ouverture du sujet, ou le dévelopement par les termes de l’explication qui sont la cause, le sujet &c. Qui fournissent des pensées, pour la simple connoissance du sujet, soit qu’elles viennent du sujet qui sont les accidens, soit qu’elles viennent du dehors qui sont les allusions, les semblables, les contraires, les sentences, les exemples, &c. mais sans avoir égard aux mouvemens, c’est à dire, sans passer de l’imagination de l’auditeur, aux mouvemens de sa volonté (& c’est cette même action que nous avons nommée l’inventaire) & la deuxiéme invention, qui est celle des mouvemens ou des passions, suppose la premiere, ou pour mieux dire elle suppose les pensées de la premiere, desquelles pensées cette deuxiéme invention fait l’ordonnance, la disposition ou l’économie qu’on nomme le dessein oratoire ; & le tout en veüe des passions qu’il faut émouvoir, ou qu’au contraire il faut destruire ou rallentir, comme sont le courage, la constance, le transport, ou au contraire, l’indignation, la colere, l’horreur & les autres de l’Irascible, mais ensuite des passions douces & moins emportées, qui sont celles du concupiscible, comme sont la surprise, le plaisir, la haine, le dedain, &c. qui sont les dispositis des grandes émotions qui supposent de fortes & degrandes preuves, & des applications hardies, les preuves dans le corps du discours & les passions dans l’Epilogue.

La rareté, la nouveauté & la surprise de l’une & de l’autre invention fait voir que dans la chaleur de la meditation il faut éviter toutes les pensées basses, communes, ordinaires, & triviales ou populaires, & qui peuvent facilement venir dans l’esprit des moindres Auditeurs : mais il faut remarquer que cette restriction & cét avis ne regarde que les pièces ou les [ p. 57 ] Sermons qui se sont pour les Auditoires fameux, delicats & sçavans, & que devant le Peuple qui n’a pas ces grandes lumieres des grandes villes qui sont les plus éclairées, le tout doit estre fort populaire, c’est à dire, accommodé à la portée & à la capacité du Peuple. Cette bassesse ou trivialité de pensées & mêmes destituées d’ornemens & d’ordonnance empesche la surprise, qui est le motif de l’admiration, comme l’admiration est la cause de l’affluence des Auditeurs qui fait la gloire & la satissaction d’un celebre Predicateur ; & aussi comme celle du jeune Predicateur qui ne fait encore que se disposer à publier l’Evangile. Et parce qu’ils sont redevables de leur estime & de leur reputation à la beauté de leurs Predications, nous devons avoüer que l’excellence de leurs desseins, la delicatesse de leurs pensées, la richesse des ornemens, la force des raisonnemens & la grace de l’action, sont le premier mobile qui donne le branle & le mouvement à toutes les langues & à toutes les plumes qui travaillent à leur immortalité, ou pour mieux dire à la publication de leur gloire. En effet Ciceron écrivant à Brutus, ne dit-il pas ? Eloquentiam ego nullam esse existimo, qua admirationem non habet. Ce que Saint Augustin explique d’une admirable maniere en ces termes. Mox ut intellectum aliquid esse constiterit, aut sermo finiendus, aut in alia transeundum ; sicut enim gratus est qui cognoscenda enubilat, sic onerosus qui cognita incultac. L. 4. de Doct. Christ. c. 10. Aussi voyons-nous par experience que ceux qui en usent autrement & qui bien loin de proposer quelques belles pensées, qui surprenent, qui plaisent & qui touchent, n’en exposent que de basses, qui ne sont capables d’exciter que le degoût & que le sommeil, dans le commencement, l’abscence ou le desert dans la suite, & enfin le mépris & la suite, au prejudice des mysteres de l’Evangile. Il est donc vrai qu’il n’y a que la nouveauté des pensées ou du moins celle de la maniere de les debiter, de les enrichir & de les animer, qu’on appelle l’invention, le dessein, la disposition, [p. 58 ] l’expression, le tour, l’ornement & l’action, qui plaisent, qui instruisent & qui touchent le plus sensiblement & le plus agreablement.

Je sçai bien que les pensées doivent estre populaires, & qu’elles ne doivent pas s’élever audessus de la capacité du Peuple, ainsi que nous venons de l’insinuër en passant : mais il faut aussi qu’on nous avoüe, que si les pensées doivent estre faciles, à cause de la foiblesse des Auditeurs ; elles doivent aussi, en reconpense, estre brillantes, afin de les surprendre agreablement, par leur nouveauté & par celle de leur tour & de leurs ornemens. Et comme tous les Genies sont d’une même nature, sans qu’ils soient tous excellens Predicateurs, la surprise des pensées faciles ne dépend pas moins de l’art ou de l’industrie pour les découvrir dans le sujet &hors du sujet, pour les faire venir en memoire, quand on en a besoin, que des choses mêmes. Ce qui fait que dans le transport de cette agreable surprise, la plus part des Auditeurs se sentent sollicitez à se dire à eux-mêmes. Mon Dieu que ce Predicateur me plaist, & que j’ay de satisfaction à l’entendre ! I’entens tout ce qu’il dit, mais ce qui me plaist d’avantage & que je ne puis me lasser d’admirer, c’est que son esprit surprend le mien, à tout moment, qu’il le meine où il ne pense pas, qu’il me touche & qu’il m’èmeut, sans que ie puisse m’en deffendre ; mais avec tant d’adresse & par des inventions si agreables & si particulieres, que ie ne puis imaginer & par des expressions si faciles que ie ne les puis assez admirer ? Tant est vray ce que dit Ciceron sur ce sujet. Eloquentiam ego nullam esse existimo, qua admirationem non habet. Il faut donc que le Predicateur ne dise que des choses qui plaisent, ou du moins d’une maniere si agreable, qu’elles maintiennent les Auditeurs dans leur attention, & qu’ainsi il fasse honneur à sa profession, à son caractere & à l’Evangile ; ce qui luy paroistra d’autant plus facile que les sentimens de sainteté, & de pieté, sont infiniment plus touchans & plus propres à émouvoir, que ceux qui [ p. 59 ] sont civils & profanes. C’est la pensée du grand Vives. Recepta Christiana Religione passi sunt Principes ut Presbyteri ad populum de rebus sacris loquerentur. Ita sacri Concionatores priscis illis Oratoribus successerunt, sed dissimillimo successu : nam quantò illis superiores sumus rebus, tanto in persuadendis sententiis, argumentis, dispositione, actione & partibus omnibus Eloquentia, illis sumus superiores. Ce qui nous fait dire que si l’Eloquence a beaucoup plus de pouvoir quand elle est employée dans l’exposition des veritez de l’Evangile, que ces mêmes veritez ont beaucoup plus de graces quand elles sont aconpagnées des ornemens de l’Eloquence : d’où vient que l’un des premiers & des plus grands souhaits de Saint Augustin estoit de voir Saint Paul en Chaire, & de l’oüir parler des mysteres de l’Evangile. L. Vives, de Causis corruptæ Eloquentiæ.

IV. Puis que l’Invention oratoire est une action de l’esprit qui nous porte à la recherche & à la découverte des choses qui font le plus à nôtre sujet & dedans & dehors le sujet même, que nous appellons les pensées internes ou domestiques, & les externes ou les estrangeres, comme sont sur tout les semblables, les contraires, les exenples, les sentences, &c. Nous devons dire que la meilleure & la plus judicieuse est celle qui nous en éloigne le moins.

En effet nous ne devons nous servir de ce mouvement de la Raison que pour découvrir les pensées ou les considerations les plus propres & les plus remarquables qui se peuvent tirer de l’Evangile que nous avons en main & que nous étudions, & ensuite pour les anplifier selon les plus belles regles de l’anplification, dont elles sont capables & les Auditeurs aussi : & on ne peut pas nier que chaque sujet n’ait quelques [ p. 60 ] paroles, quelques expressions & quelques circonstances qui sont plus considerables & mieux acommodées aux circonstances ou conjonctures, les unes que les autres. Comme si nous avions à traiter ce beau passage du IX. de Saint Matthieu. Vt sciatis filium hominis habere potestatem remittendi peccata, Nous devons examiner ces paroles preferablement à toutes les autres, Vt scietatis, & cette autre, Filium hominis, & cette troisiéme enfin, habere potestatem, comme celles qui sont les plus dignes de consideration, qui ont le plus d’enphase, & qui marquent plus que les autres que la remission des pechez est le plus grand & le dernier des Miracles du Fils de Dieu. Ou cét autre passage qui contient l’Histoire de la veuve de Naïm, dans lequel les deux principales considerations doivent estre faites sur les deux Personnes qui s’y rencontrent, qui sont la Veuve & le Fils unique, ensuite l’adjoint de la Veuve qui est l’extrème affliction, & enfin, l’enlevement du corps de son Fils qu’on avoit déja porté hors la ville. D’où nous devons recüeillir que ces trois principales circonstances doivent estre les trois principales considerations de ce sujet de l’Evangile, pour faire connoistre qu’elle estoit à plaindre.

Mais pour reüssir dans cette sorte de Discussion, & faire sortir d’un sujet, par maniere de dire, tout ce qu’il contient & de telle sorte qu’aucune pensée ne s’échape, il faut l’appliquer, le confronter, ou le conpasser aux circonstances ou adjoints d’un sujet oratoire, qui sont conprises dans le vers suivant.

Quid ? Quis ? Ubi ? Quotiesque ? Quibus ? Cur ? Quomodo ? Quando ?

Et avec les adjoints de ces mêmes adjoints marquez dans le vers precedent, ainsi que nous le verrons en son lieu, & qu’il se voit dans nostre Rhetorique du Sens-commun, & dans nos Exercices de Critique ou Analytiques, où ces circonstances sont d’un merveilleux usage.[ p. 61 ]

V.  L’Invention, l’Industrie ou l’Adresse du jeune Predicateur dans le sujet de Doctrine, de Theorie ou de speculation, doit estre accommodée à la capacité des Auditeurs, & ajustée ou conpassée aux trois principales circonstances.

Le lieu avec ses adjoints, saint, prophane, public, ou particulier, &c.

Le Temps, avec ses adjoints, de paix, de guerre, de famine, de peste, &c.

Les Personnes avec leurs adjoints, ou jeunes, agées, &c.

Pour bien entendre l’importance de la Maxime precedente, il faut remarquer qu’elle regarde la conduite des jeunes Predicateurs au regard de deux choses.

1. Au regard de la Doctrine.

2. Au regard des Circonstances.

Pour ce qui est de la Doctrine, nous leur donnons avis qu’ils ne doivent enployer dans leurs Sermons que les veritez qui sont les plus proportionnées à la capacité de leur Auditoire, & sur tout dans ces endroits du Sermon, où les Predicateurs établissent & apuyent leurs principes & où ils exposent la Theologie, & qu’ils sont à peu pres ce que Saint Thomas fait dans le corps de chaque article vulgairement nommé le Respondeo dicendum. C’est en cet endroit du Sermon que doit paroistre la prudence & la conduite du Predicateur pour bien choisir les veritez, afin de les proportionner & de les exprimer de telle sorte que leur delicatesse ou celle de leur expression ne rebute point les Auditeurs ; estant certain que la bonté de la Morale, l’effet des Figures, & le fruit de l’Application suppose la bonté de l’Exposition, comme le fondement & les pilotis, pour ainsi dire, de toute la Predication.

Si la Doctrine que le Predicateur expose est subtile [ p. 62 ] & delicate, l’expression la doit rendre facile & plus intelligible ; il faut que la facilité & la clarté de l’un fasse l’évidence & l’intelligence de l’autre.

Et pour ce qui est des Circonstances elles font entendre aux Predicateurs que toutes les pensées qu’ils enployent dans leurs Sermons, (soit pour la sinple Theorie, soit pour les mouvemens ou les affections,) doivent estre conpassées, aux circonstances qui s’y trouvent marquées ; où il faut observer que les Circonstances marquent toûjours deux choses.

1. La Circonstance même.

2. L’Adjoint ou l’accident de la Circonstance.

La Circonstance du Lieu, comme dans l’Eglise, à l’Autel, & la Circonstance ou l’adjoint du Lieu comme à l’Autel en presence d’un Inpie & d’un Athée. La Circonstance du temps, comme le jour de Dimanche, & l’adjoint du temps, comme un jour de Dimanche pendant le service.

Et pour ce qui est de la circonstance de la personne à laquelle les Predicateurs doivent avoir égard, nous devons remarquer qu’il y en a ordinairement quatre.

1. Celle qui parle ou agit.

2. Celle a qui l’on parle.

3. Celle de qui on parle.

4. Celle pour qui on parle.

Mais apres tout, si les Predicateurs doivent avoir égard à eux-mêmes, ils doivent en avoir davantage à leurs Auditeurs. Concionator debet concionari ex praxi sua & Auditorum, inprimis autem Auditorum ; comme le remarque un excellent Predicateur. Et Saint Gregoire en son Pastoral n’est-il pas du même sentiment quand il dit ? Non una & eadem exhortatio cunctis competit, quia nec cunctis par morum qualitas : Sape aliis officiunt qua aliis prosunt, & levis sibilus, equos mitigat & catulos instigat, &c.

VI. L’Industrie ou l’adresse du Predicateur ne doit point avoir d’autres termes ou [ p. 63 ] d’autres desseins & pretentions que les deux principaux qui suivent.

  • L’Attention ou la Docilité.

  • La Devotion ou la Pieté.

Qui conprennent sommairement toutes les autres fins du Predicateur & usages de la Predication.

Comme le principal usage de la Predication regarde les Auditeurs, pour leur inspirer des sentimens de Religion, de Devotion, de Sainteté, &c. Il est sans doute que les Predicateurs ne doivent enployer dans leurs Sermons que des pensées & des expressions qui les conduisent à cette fin & qu’ils doivent banir de la Chaire toutes celles qui les en éloignent, & qu’il n’est rien qui soit plus indigne de la pureté de l’Evangile & de la gravité de leur profession ; qu’il n’est rien qui relache davantage le zele, & qui refroidisse plus la devotion que les faceties & les boufonneries, que les railleries & les contes, les proverbes & les expressions triviales ou samilieres, & mêmes les vulgarismes, qui tiennent trop de la plaisanterie, comme si la Chaire de l’Evangile estoit quelque Tribune populaire & quelque Theatre comique : si ce n’est dans quelque rencontre, comme dans l’Ethopée, où l’on fait parler le vulgaire. Voila pour les expressions vulgaires. Et pour ce qui est des sacecies verbales & corporelles ; nous disons qu’il en faut user quelques fois ; mais avec beaucoup de discretion, parce qu’un bon mot bien souvent dit de bonne grace & à propos a de merveilleux effets, mais il le faut prononcer avec beaucoup ou de feu, ou de mépris, ou du moins d’indifference, selon le sens qu’il porte, afin que le Peuple, qui ne peut s’enpêcher d’en rire, reconnoisse sa foiblesse, par la gravité, l’ardeur, le mépris ou l’indifference du Predicateur : comme Chrestiens, voulez-vous faire l’épreuve d’une Devote, pour sçavoir si elle [ p. 64 ] est, ou une vraye ou une fausse devote, si elle a de la sainteté ou de l’apparence seulement ? vous n’avez qu’à luy dire en bonne conpagnie qu’elle n’a rien moins que la vraye devotion, qu’elle n’en a que le masque & l’apparence, qu’elle est une Bigote fièfée & une hypocrite achevée. Observez son air & sa contenance vous la verrez toute mortifiée, soumise & humiliée, mais apres tout defiez vous d’elle ; Une Bigote ne pardonne jamais, ces paroles, une Bigote ne pardonne jamais, doivent estre prononcées avec beaucoup de chaleur & de colere ou d’indignation. C’est en cet endroit, de la meditation, de la conposition, de l’expression, de la prononciation & de toute l’action, que les Predicateurs doivent avoir beaucoup de prudence & qu’il faut consulter, la Sainteté du lieu & de la matiere, la bien-seance de la Profession, la delicatesse des Auditeurs,l’experience des Maitres, & principalement celle de ceux qui sont profession publique de donner leurs avis sur la pratique qu’il en faut faire, à cause qu’ils sont publics & consultez, & que leur gloire dépend des bons usages qui se font de leurs avis & des preceptes qu’ils donnent à ceux qui les consultent & qui s’exposent sur leur parole.

Pour avoir une plus parfaite connoissance de la Meditation ou preparation textuelle ou evangelique, que les Rhetoriciens doivent expliquer, pour la distinguer de celle des autres Textes qui servent aux Panegyriques & aux autres Ouvrages de la Chaire, dont les sujets qui se prennent s’expliquent rarement, & presque jamais, nous devons remarquer que cette Preparation a six principales parties, actes ou sonctions.

1. La Connoissance generale, la reveüe de l’Evangile, l’examen & l’analyse. [ p. 65 ]

2. La Division ou la distribution, ou distinction des principales circonstances, adjoints, ou accidens qui se trouvent dans l’Evangile & qui meritent d’être considerez, expliquez, relevez, enrichis, estendus, &c. comme qui diroit les parties, les portions ou les morceaux du sujet.

3. La Proposition ou l’exposition des sentimens ou des sentences que nous avons dessein ou d’établir ou de refuter, selon la nature du contenu de l’Evangile.

4. L’Explication des paroles & des autres expressions, ou qui ont de l’enphase, ou qui sont obscures, ou qui ne sont pas assez étenduës.

5. L’Amplification des pensées qui sont les plus considerables & plus capables de reflexion.

6. L’Application, l’enploi ou l’usage, c’est à dire, le fruit des Dogmes qui ont esté proposez, établis, prouvez, confirmez & anplifiez.

Je sçai bien que la plus grande partie de ces six precedentes parties ou sonctions oratoires, est conprise dans le denonbrement de celles du discours achevé.

  • L’Exorde - La Confirmation.

  • L’Exposition. -  La Refutation.

  • La Division. - La Conclusion.

Mais comme elles sont les parties de l’explication d’un Evangile qu’on est obligé d’examiner, d’établir & de faire pratiquer, & qu’elles sont tout à fait necessaires à la perfection de la Meditation, nous les considerons toutes en leur lieu, dans les Chapitres suivans. [ p. 66 ]

CHAPITRE III. De la Maniere de traiter ou manier l’Evangile de Doctrine, didactique ou speculatif.

LA Connoissance generale, la reveüe ou l’examen d’un Evangile de Doctrine ou speculatif, n’est autre chose que la consideration ou l’examen qui s’en fait : & comme il n’est point de sujet dans l’Ecriture Sainte, qui ne dépende des deux Termes suivans.

  • La Fin ou le but que le Saint Esprit s’y propose.

  • Les Moyens qui conduisent à cette fin. Cette Connoissance ou reveüe a deux principales parties.

  • La Premiere regarde la fin de l’Evangile.

  • La Deuxiéme se raporte aux moyens qui ménent à cette fin & qui la font obtenir.

Comme la connoissance de la bonté des moyens, de leur nombre, de leur étenduë & de leur commodité pour arriver à une fin, qui est toûjours la joüissance de quelque chose avantageuse, dépend de la connoissance de cette même fin, à laquelle on les ajuste & on les conpasse, on les borne & on les mesure, comme la levée d’une Armée nonbreuse, avec tout l’appareil, dépend de la connoissance qu’on a des forces de l’Ennemi, qu’il faut vaincre, les preparatifs d’un regal & d’un divertissement pour un Grand, [ p. 67 ] suppose la connoissance de la qualité & du merite de la personne qu’il faut regaler & qu’il faut divertir, & l’amas des materiaux d’un Edifice, la condition du Seigneur qu’il faut commodement & agreablement loger : il est vray de dire que la connoissance de la fin & du but du Saint Esprit, ou pour mieux dire l’usage, le fruit & l’effet de l’Evangile, est absolument necessaire aux Predicateurs ; & parce qu’ils ne peuvent découvrir la nature & la fin de leur sujet qu’ils ne découvrent ce qu’il contient, cette exacte consideration ou examen de leur Evangile, leur fournira les deux avantages suivans qui sont d’un merveilleux usage pour l’anplification & pour l’application.

Les Explications ou les pensées.

Les Amplifications qu’il faut anployer, qui estant jointes ensemble forment la matiere du dessein general d’un Sermon, qu’on appelle ordinairement l’idée, le plan, le projet & l’ordonnance.

L’Ecriture Sainte ne fournit que deux sortes de sujets au regard de leur étenduë.

  • L’Un est general ou commun.

  • L’Autre est particulier ou historique.

Le sujet commun ou general est celuy où il est traité de quelque chose en general & en gros, comme on parle, & sans aucunes circonstances, qui rendent les sujets singuliers & qui en font comme un détail.

Comme il se voit dans le Priez sans cesse de l’Evangile, qui est un sujet general ou en gros, comme s’il disoit, Il faut prier sans cesse, ou ainsi, La priere ne doit point cesser. Ou en cet autre, Faites penitence, comme s’il disoit, La penitence est de la derniere necessité pour le salut. Parce que les circonstances, Quid ? Quis ? Ubi ? &c. n’y sont point enployées. La personne, le lieu, le temps, &c. Et au [ p. 68 ] contraire ces mêmes sujets deviennent singuliers par les mêmes circonstances, quand elles s’y trouvent ; comme. La Penitence est le principal enploi du Fidele, ainsi que la priere ; il n’est point d’endroit ny de moment qu’il ne doive & ne puisse s’aquiter de ce devoir, le libre de même que le serf, le ieune comme l’ancien, le riche comme le pauvre, qui sont de ces individus vagues dont parle l’Echole ; & la Penitence de David, comme celle des Ninivites est un vray sujet singulier. Et au contraire c’est un sujet commun & general, quand on dit. La Penitence est l’une des plus belles actions que puisse faire une personne qui a en assez de foiblesse pour se laisser aller aux charmes des objets qui flattoient ses sens.

Le Sujet commun ou general à trois especes.

  • Le Dogmatique ou celuy de doctrine.

  • Le Pratique, ou l’affectueux le moral & le pathetique.

  • Le Conposé qui conprend les deux precedens le speculatif & la pratique.

- Le Sujet dogmatique ou de doctrine est celuy dans lequel le Saint Esprit ne propose point d’autre fin principale que la seule connoissance de la verité qu’il contient, & qui n’est pas proprement capable de pratique, c’est à dire, des passions ou des mouvemens & des ornemens de l’Eloquence.

Le Sujet dogmatique est celuy dans lequel il est traité ou de quelqu’article de Foy, ou de quelque attribut de Dieu, ou de sa Sagesse, ou de sa Puissance, ou de sa Bonté ; ou de quelqu’autre point de Theologie ; comme de la Personne du Sauveur, de l’une de ses charges ; ou des Sacremens, &c. [ p. 69 ]

Le Sujet dogmatique consideré dans sa matiere a deux Especes.

  • L’Un est sinple.

  • L’Autre est conposé.

Le Sujet sinple est celuy qui n’a point d’autre fin, d’autre suite ou d’autre usage que l’explication ou la sinple connoissance, & sans aucune affirmation ou negation, c’est à dire, qu’il ne s’y traite aucune Question, ou pour l’affirmative ou pour la negative ; comme quand on traite sinplement de la Grace, de la Foy, de la Resurrection, &c. & ces sortes de Sujets se traitent ou se manient par les sinples explications ou termes explicatifs, les Causes, les Effets, les Motifs, les Proprietez ; qui ouvrent les Sujets, & qui les developent ; & jamais par les preuves, comme les Questions ou pour l’affirmative ou pour la negative, qui sont les sujets conposez.

Voyez l’Art de bien dire, de déguiser un discours, & de lire les Autheurs & de faire des Collections ou Repertoires.

Saint Paul nous fournit un sujet de cette sorte, quand il parle de la Personne du Fils de Dieu & de son enploi en ces termes. Gratias agentes Deo Patri, qui dignos nos fecit in partem sortis Sanctorum, in lumine, qui eripuit nos de potestate tenebrarum & transtulit in regnum silis dilectionis sua, in quo habemus redemptionem, per sanguinem eius remissionem peccatorum ; qui est imago Dei invisibilis, primogenitus omnis creatura. Dans lequel endroit l’Apôtre ne traite aucune Question, & dans lequel il n’y a aucunes preuves en acte ou en usage, comme on parle : [ p. 70 ] Coloss. 1. 13. Et David nous en donne un autre dans la personne du Bien-heureux, qu’il explique par les accidens & par les effets de la Felicité ou du bon-heur naturel & moral, ou civil, en ces termes. Beatus vir qui in concilio impiorum & in via peccatorum non stetit & in Cathedra pestilentia non sedit ; sed in lege Domini voluntas eius & in lege eius meditabitur die ac nocte ; & erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus aquarum, quod fructum suum dabit in tempore suo ; folium eius non defluet, & omnia quacumque faciet prosperabuntur. Non sic inpii, non sic, sed tanquam pulvis quem proiicit ventus à facie terra : ideo non resurgent impii in iudicio, neque peccatores in concilio Iustorum ; quoniam novit Dominus viam Iustorum, & iter impiorum peribit. Psal. I. Il faut faire le même jugement & le même usage des termes suivans, la Creation, la Chute de l’homme, la Foy, les Sacremens, les Miracles, les Bonnes œuvres, &c.

Le Sujet conposé est celuy dans lequel l’on appuyé, ou l’on détruit quelque Proposition dogmatique ou pratique, speculative, active ou morale.

Saint Paul nous fournit un sujet conposé, quand il fait voir que tous les hommes sont sous la peine du peché, & ausli quand il montre que la Justification ne peut estre l’effet de la Circoncision ny des Ceremonies de la Loy. Rom. ch. 1. & Gal. 3. quand il dit. O Insensati Galata ! Quis vos sascinavit non obedire veritati ; ante quorum oculos prascriptus est, in vobis crucifixus ? Hoc solum à vobis volo discere. Ex operibus legis spiritum accepistis, an ex auditu fidei ? Sic stulti estis, ut cum spiritu coeperitis, nunc carne consummemini ? Tanta passi estis sine causa. Qui tamen tribuit vobis spiritum & operatur virtutes in vobis ; ex operibus ligis, an ex auditu fidei ? Sicut scriptum est : Abraham credidit Deo, & imputatum est ei ad iustitiam. [ p. 71 ]

Surquoy nous devons remarquer, avec beaucoup de soin & d’utilité, que l’énonciation ou l’alliance d’un terme avec un autre par l’affirmation, ou au contraire, la dissolution ou la des-union de deux pensées, par la negation, ne sont pas toûjours un sujet conposé ; & que ces termes qu’on nomme affirmation & negation, ne sont les marques d’un sujet conposé que quand ils sont enployez ou pour appuyer ou pour inpugner quelque sentiment ; sinon le sujet ne laisse pas d’estre sinple, quoi qu’il contienne plusieurs pensées & qu’elles soient ensenble, ou enoncées par les liens de l’énonciation indicative ou directe ; elles n’y sont enployées que pour developer le sujet sinple, & que pour en découvrir les proprietez & les avantages, comme nous le voyons dans l’explication du Pseaume premier & quinziéme, & en plusieurs autres endroits de l’Ecriture Sainte. Et pour faire ce discernement entre le sujet sinple & conposé, il faut mettre en question la matiere du sujet, pour voir s’il en est capable ou non ; & le moindre sinple sens commun, peut juger ou de la capacité ou de l’incapacité, & de voir si la Question qui en resultera sera raisonnable & digne d’estre faite. Voyez le Pseaume premier cy-dessus allegué, & vous n’y trouverez que le Tableau & la description de la felicité & du bon-heur d’un sage & d’un homme de bien, dans la pensée de David qui n’y traite aucune question douteuse ou problematique ; dans laquelle peinture ce Prophete ramasse tous les avantages qu’il croit pouvoir contribuër au bonheur de l’homme qui vit dans la crainte de Dieu.

La Connoissance ou l’examen d’un sujet dogmatique quel qu’il puisse estre, ou particulier, ou general, ou sinple, ou conposé n’est capable que des deux principaux actes suivans.

1. La Reduction du sujet à son Systeme.

2. La Denomination des pensées ou des termes. [p. 72 ]

Le Renvoi ou la reduction du Sujet ou de la matiere de l’Evangile à son Systeme, se sait lors que le Predicateur examine en soy-même à quel Systeme & à quelle partie de ce Systeme ou Lieu-commun de Theologie ou de Morale doit estre reduite ou renvoyée la matiere qu’il doit traiter, si c’est un Article de Foi ou quelqu’autre point de doctrine Chrestienne ; en un mot, il doit sçavoir de quelle discipline & de quel endroit de cette discipline son sujet a esté tiré.

Ainsi pour reduire le sujet suivant à son Systeme.

Le plus parfait ami ne sert jamais si bien,
Qu’avec nos interests il ne mêle le sien
.

Il faut dire qu’il est tiré de la morale & du Traité de l’amitié (mais fausse & interessée) qui dépend de la Justice, qui comprend les habitudes, qui regardent les autres, la societé ou le commerce. Les Predicateurs peuvent faire cette consideration non seulement dans leur cabinet, mais encore, ils en peuvent dire quelque chose dans leur exorde, pour faire voir qu’une telle ou une telle matiere apartient à une telle partie du Catechisme, à un tel precepte de la Loy, ou à un tel article de Foy. Et comme cette consideration enployée dans un exorde, contribuë beaucoup à exciter l’attention des Auditeurs qui ont le moins de connoissance, les Predicateurs ne la doivent pas negliger.

La Resolution ou Denomination des pensées ou des termes d’un Evangile, se fait lors que nous reduisons les pensées ou les termes qui le conposent à leur principe, que nous les distinguons les uns d’avec les autres, & que même nous les appellons par leur nom ; [ p. 73 ] comme sont le Tout, les Parties, la Cause, les Effets, le Sujet, les Accidens, &c.

Cette verité paroistra mieux dans l’exenple suivant tiré du 5. Des Tusculanes de Ciceron, quand il dit. La Philosophie qui est la mere des Disciplines bonêtes, est un present de la Divinité. C’est elle qui forme à la Pieré, à la Modestie & à la grandeur de Courage. C’est celle qui chasse l’obscurité de nos Esprits, comme la lumiere dissipe les tenebres de nos jeux, pour nous faire connoistre toutes les choses du monde, les plus élevées & les plus basses, les premieres, les dernieres & celles qui tiennent le milieu. Elle est divisée en trois parties. Les Secrets de la nature sont l’objet de la premiere. Dans la deuzième on parle de l’Eloquence. Et la troisième enfin nous donne la connoissance de nous mêmes. O Divine Philosophie, regle infaillible de nos actions ! O Divine Philosophie qui nous excites à la pratique de la vertu & à l’éloignement du vice ! Que ferions-nous sans ton secours ? Ou plustôt quelle eût esté la condition des hommes ? C’est toi qui as fondè les ailles. C’est toi qui as appellé dans une societé de vie, les hommes qui estoient dispersez & vagabons. C’est toi qui les as fait habiter sous un même couvert. C’est toi qui les as joints ensenble plus estroitement par les agreables liens du mariage, qui les as fait communiquer par l’usage des mêmes langues, & par le commerce des mêmes Sciences. C’est toi qui nous as donné des Lois. C’est toi qui éclaires nos pensèes & qui digeres nos sentimens & nos volontez. Enfin c’est toi qui nous fais goûter la douceur de la vie, & qui nous enpeches de craindre la mort.

Il faut dire que ce passage tiré de Ciceron est l’Eloge ou le Tableau de la Philosophie ; que la Philosophie est le Sujet ou l’Original, & que le discours qui suit en est la peinture. Dans ce Tableau la Philosophie est un effet, au regard de Dieu, qui l’a donnée ; & elle est une cause au regard des disciplines qu’elle [ p. 74 ] produit qui sont principalement, mais en general.

  • La Pieté.

  • La Modestie.

  • La Valeur.

Et que selon les termes de l’Echole elle est traitée à priori & à posteriori, pour dire, par sa cause & par ses effets, comme qui diroit, par les racines & par les branches, ou comme qui diroit, par ses ancêtres & par ses descendans, & ainsi des autres termes qui suivent dans le même passage.

Comme les Predicateurs ont deux sortes de Sujets ou d’Evangiles à traiter.

  • Le Sinple.

  • Le Conposé.

Nous devons dire qu’il luy faut faire deux sortes de Resolutions & de Dénominations.

L’Une est des Termes du sujet sinple.

L’Autre est des Termes du sujet conposé. La Resolution des Termes du sujet sinple, se fait lors qu’il considere les sinples Termes du sujet, à sçavoir les argumens qui l’expliquent & qui le distinguent de tous les autres.

Lors que les Predicateurs prennent un sujet sinple, ils doivent faire deux choses.

La Premiere, c’est de voir par quels Termes il peut estre traité, expliqué, & developé.

La Deuxiéme action, c’est de voir par quels Termes il peut estre mieux traité.

Pour sçavoir par quels Termes un Sujet ou un Evangile peut estre developé, nous devons supposer, de l’Art de bien dire & de la Rhetorique du Sens-commun, qu’un Evangile ou un autre Sujet sinple, quel qu’il soit, ne peut estre pris ou envisagé qu’en quatre principales manieres. [ p. 75 ]

1. Comme un Tout qui a ses parties.

2. Comme une Cause qui a ses effets.

3. Comme un Sujet qui a ses accidens.

4. Comme un Objet qui a ses raports.

Ainsi qu’il se peut voir dans l’acte de la Priere, & même selon le modele que le Sauveur nous en a donné.

I. L’Acte ou la Priere, c’est à dire, cette action de prier, & ce discours ou vocal ou mental par lequel on demande quelques choses & qui a son commencement, son progrés ou son milieu, & sa consommation, est un Tout qui a ses parties ou ses actes, outre les trois que je viens de nommer, & qui sont le fondement des autres.

1. L’Humiliation ou la reconnoissance & de sa bassesse & de son indignité, designée ou par la sinple pensée ou par la parole jointe à l’humiliation du corps, ainsi qu’il se voit dans celle du Peager & de la Cananééne ; lors qu’il represente son indignité, Domine non sum dignus, &c.

2. L’Eloge ou l’exaltation de la Personne à qui la priere s’adresse, ainsi qu’il se voit dans l’Oraison dominicale, ou l’Eloge se tire de la bonté de Dieu marquée par la Paternité, de sa grandeur & de sa puissance qui est designée par le Ciel, nôtre Pere qui estes aux Cieux, ou ainsi, Pere celeste.

3. L’Exposition des motifs de la Priere, qu’on nomme le Sujet, & celle des choses qu’on demande.

4. Les Raisons qui appuyent la demande qui se fait.

5. Les Raisons contraires qui pourroient attirer ou causer un refus, comme le mauvais usage qu’on en a fait, ou qu’on en pourroit faire, qui doivent estre suivies de la refutation qui se doit tirer, & du pardon qu’on en demande, & de la promesse d’en mieux user à l’avenir.

6. La Conclusion qui doit regarder la gloire & l’avantage de la Personne qui exauce ou qui acorde, & le bien de celle qui demande.

II. La Priere peut estre considerée comme un [p. 76 ] Effet, & alors il la faut developer ou expliquer par ses Causes qui sont les quatre ordinaires.

1. L’Efficiente qui est le Fidele, avec l’Auxiliaire qui est la grace & ses adjoints comme les dispositions.

2. La Materielle qui conprend les choses qu’il faut demander, qu’on nomme les besoins ou les necessitez, ou corporelles ou spirituelles.

3. La Formelle qui regarde la maniere de prier qui doit estre consorme à la Dominicale qui demande la gloire de Dieu & nôtre salut, & marquée au coin de la Foi qui la caracterise.

4. La Finale qui regarde l’enploy ou l’usage & les effets des choses qu’on souhaite par raport à celuy qui les demande.

III. La Priere peut estre considerée comme un Suiet qui est revêtu de ses accidens, à peu pres comme une Orange l’est de son odeur, de sa saveur, de sa couleur, de sa pesanteur, de sa figure, &c. Ainsi la Priere doit estre aconpagnée de ses accidens, comme sont.

1. L’Humilité. 4. L’Ardeur.

2. La Sincérité. 5. La Confiance.

3. La Foy. 6. L’assiduïté, &c.

IV. La Priere peut estre considerée comme un Objet qui a ses veües ou ses raports vers les Personnes qui la regardent. Et ainsi elle regarde.

1. Dieu pour luy plaire & pour le toucher.

2. Le Fidele pour le soulager.

3. Le Prochain pour l’edifier.

4. Le Demon pour l’épouvanter. &c.

La Seconde chose que le Predicateur doit faire dans la meditation du sujet sinple, comme la Priere, ou l’Aumône, c’est de voir par quels termes explicatifs, dont nous venons de parler, il pourra mieux expliquer son sujet, comme la Priere, par raport à soy-même, aux Auditeurs, aux lieux & à leurs adjoints, au temps & à ses conjonctures, afin de se donner beau, comme on parle, & que rien ne luy échape.

Il faut remarquer (toûjours, selon l’ar de bien [ p. 77 ] dire) qu’il y a plusieurs autres termes, comme ceux qui sont conpris dans le Quid ? Quis ? Ubi ? &c. Qui servent merveilleusement à faire valoir ceux dont nous venons de parler, comme sont.

1. Les Semblables. 4. Les Sentences.

2. Les Contraires. 5. Les Antecedens.

3. Les Conparaisons. 6. Les Exenples.

Et les autres, dont nous parlerons en leur lieu.

Et s’il arrive que le Sujet ou l’Evangile soit traité par quelques-uns des Termes precedens, il est de la prudence du Predicateur de voir quels sont ceux par lesquels il est traité, afin de les faire seulement remarquer, ou de les paraphraser sinplement, comme dans l’Evangile suivant. Ie suis la porte, si quelqu’un entre par moy, il sera sauvé, il entrera, il sortira & il trouvera pature. Le Predicateur doit expliquer la premiere, & faire voir le raport qu’il y a entre le Sauveur & une porte, mais au regard de l’ouverture & de la clôture, & par raport à ceux qui ont droit de la faire ouvrir & de la faire fermer, & par raport à ceux qui n’ont pas ce droit qui sont les inpies. La seconde partie, qui conprend l’entrée libre, la sortie, & les avantages representez par la pâture, il suffit de les paraphraser si on veut, ou de les étendre par la voye de l’allegorie, en supposant qu’on demande, que veulent dire, l’entrée, la sortie & la pâture ; mais sur tout il les faut étendre par les contraires qui sont sous-entendus, tant ceux de la porte, de l’entrèe, de la sortie que ceux de la pâture, & de leurs adjoints : comme sont la porte de l’enfer, du monde, de la vanité, &c.

La Resolution ou dénomination des Termes du Sujet conposé se fait lors qu’aprés avoir pris le veritable estat de la Question qui supose la Proposition & ensuite l’assertion, l’on considere & l’on nomme les trois principaux [ p. 78 ] termes qui s’y trouvent enployez ou du moins qu’on y supose.

  • Les Preuves ou la confirmation.

  • La Refutation ou l’opposition.

  • L’Anplification, &c.

Mais apres qu’on a trouvé & verifié les trois Termes d’un raisonnement, le grand Terme pour la Majeure, le Petit Terme pour la Mineure, & le Moyen Terme ; & qu’on les a confrontez ou acommodez & conpassez au genre, à l’espece & à l’individu, pour faire le Barbara ou le Darij de l’Echole : Animal, homme, Socrate, pour imiter le Omnis homo est Animal, Socrates est homo. Ergo, &c. qui est la pierre de touche des demonstrations scholastiques.

Ainsi l’on fait la Resolution & la Denomination du sujet suivant conposé & tiré de Seneque, au traité de la Clemence. La Vengence fait ordinairement deux choses, puis qu’elle aporte du soulagement & de la consolation à celuy qui a estè offensé, ou de l’asseurance pour l’avenir. Mais comme la fortune d’un Prince est trop douce & trop heureuse pour avoir besoin de douceur & de consolation, elle est aussi trop bien connuë de tout le monde, & trop bien établie par tout, pour avoir besoin de l’estre davantage, & sans qu’il soit necessaire de faire éclater sa puissance par le chátiment & par la perte d’un homme de neant & d’un malheureux.

1. Quand on fait voir la Question, qui estoit entre Neron & Seneque son precepteur, sçavoir, Si la vengence sied bien à un Prince, ou si elle n’est point au dessous de luy, ou si elle fait l’un des apanages de sa Grandeur, au regard des Particuliers ? [ p. 79 ]

2. Quand on découvre la Réponse ou l’Assertion ou l’affirmative, & le sentiment ou l’opinion contraire sur le même sujet, qui est la Negative, comme on parle. Comme pour l’Affirmative. La Vengeance sied bien à un Prince, elle doit estre à son usage. Et au contraire, pour la Negative. La Vengeance sied mal à un Prince, elle est au dessous de luy & indigne d’un Prince, & qu’au contraire, la Clemence doit faire l’ornement de sa Couronne, les delices de sa Grandeur & la plus glorieuse marque de sa Puissance.

3. Et quand enfin, l’on expose & que l’on nomme les preuves qui soûtiennent la Negative de Seneque, en disant, Que la Consolation & la Securité, qui sont les effets de la vengence ne peuvent estre à l’usage ny à la bien seance d’un grand Prince, à l’égard de quelques Particuliers, que la grandeur de sa Puissance & de son authorité met à couvert des menaces & des insultes particulieres, & qu’elle ne doit estre qu’à l’usage des Personnes privées & sans autorité, & qui ne sont pas tout à fait au dessus des autres par la souverainetè de leur Puissance.

Comme il y a une notable difference entre les Preuves ou les Confirmations & les Anplifications, ou Dilatations, qui se font par les Exenples, les Sentences, les Semblables, les Contraires, les Emblêmes, les Majoritez, &c. Il est d’une singuliere inportance aux jeunes Predicateurs, qui meditent sur quelqu’Evangile, de faire ce juste discernement avec beaucoup de soin, parce qu’en confondant ces termes, ils leur font perdre la meilleure partie de leur force & de leur beauté ; ainsi qu’il se peut voir plus anplement dans nôtre Critique, qui traite de la Resolution des Sujets dogmatiques & oratoires. [p. 80 ]

CHAPITRE IV. De la Maniere de traiter un Sujet pratique ou affectueux & oratoire.

LE Sujet de Pratique, actif ou oratoire & pathetique, est celuy dont la Passion & le mouvement, & non la sinple Theorie & connoissance, est la fin principale. Le Predicateur n’y expose les choses qu’il y explique, que pour les faire pratiquer, & il n’y traite de l’Aumône, par exenple, que pour la faire donner, de l’orgueil que pour l’abatre, & de l’avarice que pour la faire haïr, & pour la détruire, ou du moins pour la faire bannir.

Les jeunes Predicateurs doivent remarquer que les Sujets, oratoires ou pathetiques, sont toûjours conposez ; parce qu’on n’y propose point d’autres choses que celles qui se doivent pratiquer par ceux qui les écoutent, & qu’il les y faut porter par la persuasion, & que celles, au contraire, qui se doivent éviter ; c’est à dire, que ce sont toûjours des Questions, des Assertions ou des Conclusions à soûtenir ou à détruire, des Persuasions ou des Dissuasions. Comme sont celles qui suivent.

  • Faites Penitence.

  • Donnez l’Aumône.

  • Priez sans cesse.

  • Entrez par la porte étroite.

  • Heurtez à la porte.

Et autres qui sont le but ou le terme que les Orateurs se proposent. [ p. 81 ]

L’Examen ou la Reveüe d’un Sujet oratoire, pathetique ou moral, a deux Especes.

L’Une regarde les Passions, les affections de l’ame, & les mouvemens du corps.

L’Autre considere les Causes inpulsives ou effetives de ces mouvemens ou les moyens de les faire naistre, de les hâter, de les maintenir, ou au contraire, de les étoufer, de les arrester & de les détruire ou du moins de les diminuër. Par la Premiere action ou consideration nous examinons quelle sorte de Passion ou de mouvement il regarde, & qu’il peut ou émouvoir ou étoufer, ou l’amour, ou la crainte, ou quelqu’autre passion.

Par la deuxiéme consideration l’on examine toutes les pensées ou tous les termes du Sujet ou internes, & tirez du sujet, ou externes & pris hors du sujet, ou les causes, ou les effets, s’il y en a, ou les accidens, ou les circonstances qui precedent, qui acconpagnent ou qui suivent, ou les senblables, ou les contraires ou les exenples, &c. comme qui diroit les pièces & les morceaux du sujet, ou de la matiere.

Comme l’Eglise considere toutes sortes de Sujets, ou de choses, ou les passées, ou les presentes, ou les futures ; l’on ne peut pas nier que ses Predicateurs ne soient obligez à faire les trois Fonctions oratoires qui renferment les trois Genres d’Eloquence, qui conprennent toutes les matieres que l’on peut & que l’on doit traiter, mais sur toutes, celles de la poursuite ou de l’amour, & celles de l’éloignement ou de la haine.

Et c’est auissi ce qui fait que toutes leurs actions [ p. 82 ] publiques, en general, se reduisent aux huit principales & ordinaires dans les grandes Pieces.

  • L’Historique. - L’Acusation.

  • La Dogmatique. - La Deffense.

  • La Panegyrique. - La Persuasion.

  • La Satyrique. - La Dissuasion.

Lesquelles huit Fonctions de l’Orateur sont suivies de huit Effets que les Fideles attendent de ces sortes de discours qui sont.

  • La Connoissance. - La Punition.

  • La Science. - La Justification.

  • La Loüange. - La Poursuite.

  • Le Blâme. - Le Desistement.

Toutes lesquelles huit Fonctions oratoires sont vulgairement reduites à trois generales que les anciens Maistres ont nommées, suivant les trois branches du Temps, le Passé, le Present, & le Futur.

1. L’Éloquence Demonstrative qui loüe ou blâme les choses ou passées ou presentes ou futures, qu’on appelle Panegyrique & Satyrique, & sur tout les choses passées, pour en dire tout le bien quand elles sont bonnes, & tout le mal quand elles sont mauvaises.

2. L’Eloquence Judiciaire qui maintient ou détruit, deffend ou confond les Actions justes ou injustes (selon les Loix ) ou passées, & non prescrites, qui sont reputées vives & presentes, ou futures, afin d’y pourvoir : mais sur tout, les presentes.

3. L’Eloquence Deliberative qui ne regarde que les actions futures, les bonnes pour y porter les Peuples & les mauvaises pour les en détourner ; c’est à dire, la persuasion & la dissuasion.

Neanmoins, comme l’Eglise ne s’arreste pas volontiers à ces sortes de distinctions scholastiques, qu’elle fait toûjours un agreable & utile mélange de ces trois Genres d’Eloquence, & que ces Sujets luy viennent ordinairement du costé de la vertu & du vice, qui sont la matiere du Panegyrique & de la Satyre ; & du costé de l’innocence & du peché qui sont la matiere de l’accusation & de la deffense ; & enfin [ p. 83 ] du costé de la poursuite & du desistement, qui font le sujet de la Persuasion & de la dissuasion, ses Orateurs enployent, à tous momens, les trois Genres oratoires, par le secours du Genre historique qui luy fait voir & comme sentir & toucher les choses singulieres & pathetiques ou pratiques, & aussi par celuy du dogmatique qui luy fait connoître par la raison & par la Foy ce que les sens seuls, & l’imagination ne sont pas capables de concevoir, à cause qu’elles sont ou abstraites ou au dessus de la raison même. Aussi est-ce pour cette raison que les Predicateurs pour l’ordinaire ou en general, ne sont que trois sortes de discours.

1. L’Evangélique.

2. Le Panegyrique.

3. L’Evangelique & Panegyrique conjoinctement.

Le Discours Evangelique ou mysterieux est proprement pour les matieres & les dogmes de la Foi & de la speculation acommodée à la morale.

Le Discours Panegyrique est proprement pour les loüanges des Mysteres, & de la vertu des Heros de l’Eglise, ses Saints, ses Martyrs, & ses Confesseurs.

Le Discours conposé des deux ensenble, qui est le plus frequent, est pour la Theorie & pour la Pratique conjoinctement.

  • Le Premier discours est l’Homilie.

  • Le Deuxiéme discours est le Panegyrique.

  • Le Troisiéme discours est le Sermon proprement pris.

Comme cette troisiéme fonction conprend les deux autres, puis qu’il est inpossible de bien parler de la Penitence sans exposer ce qu’elle a de plus beau & de plus charmant, qui est son eloge, il est vray de dire que le Sermon proprement pris est la plus parfaite action du Predicateur.

Et afin de soulager les jeunes Predicateurs & de les éclairer dans cette penible, mais sainte, glorieuse & salutaire entreprise, nous nous sentons obligez de leur [ p. 84 ] dire que les habiles Predicateurs, sur un même Evangile, sont quatre sortes de Sermons ou de discours, je veux dire qu’ils le peuvent traiter en quatre diverses manieres qui sont.

1. L’Homilie qui est la premiere & la plus sinple.

2. L’Idée ou le dessein acommode aux circonstances & aux actes de l’Evangile qui est la deuxiéme.

3. L’Idée particuliere de quelque lieu commun de Theologie, à la volonté des Predicateurs, qui est la troisiéme.

4. L’Allegorie ou l’ocasion du lieu commun ajusté aux circonstances de l’Auditoire, qui est la quatriéme maniere.

Comme ces quatre manieres ont besoin d’explication, nous y ferons quelque insistance.

De l’homilie. Article premier.

L’Homilie proprement prise & dans le style des Peres de l’Eglise des premiers siecles, est la maniere de prêcher, d’expliquer ou d’annoncer l’Evangile, la plus sinple & la moins travaillée. Elle est une sinple reflexion, sur les termes qui se presentent dans l’ordre de l’enonciation evangelique, qu’on peut nommer Paraphrase, c’est à dire, une pure naïve & naturele explication, sans aucun mouvement, des paroles & des choses mêmes, & qui, mais sans changer ny altérer, le moins du monde, le sens de l’Autheur, consiste à dire les mêmes choses ou en ajoûtant des paroles, ou en en substituant d’autres qui sont plus energiques que celles de l’Autheur ; & sur tout à donner un autre tour à la pensée, & à la mettre dans un autre jour qui luy soit plus avantageux : ainsi qu’il se voit dans les Traductions des Pseaumes de David, versifiées,de Monsieur Godeau, alors celebre Predicateur en cette Ville, & du depuis, Evêque de Vance, qui ne sont autre chose que de belles, de justes & d’ingenieuses Paraphrases, ou de nouvelles expressions des pensées & des sentimens de ce Prophete, [ p. 85 ] tournées d’une autre maniere, & francizées, pour ainsi dire, mais à nôtre égard avec plus de grace & de lumiere que celle des Septante qui ne parloient pas & ne pouvoient écrire le beau François de l’Academie, suivant ces belles paroles de Tertulien, Occulta nudare, inordinata dirigere, delibata supplere ; & pradicata reprasentare. Et si, selon l’inordinata deTertulien que nous venons de citer, il arrivoit que l’Enoncé de l’Evangile pour le Grec, & de quelque Prophete pour l’Hebreu (qu’on appelle le Dialecte de chaque détroit) comme l’Hebraisme, l’Ellenisme ou le grecisme soit l’attique, le dorique ou l’ionique, ne s’ajustât pas au gallicisme, à la phrase ou au tour du genie de nôtre Langue, c’est alors qu’il faut passer de la Paraphrase à la Metaphrase qui deplace les paroles & mêmes les circonstances, que le genie de certaines langues, à la façon des Verificateurs, & sur tout les Latins, oblige de transporter, comm’il se voit dans le Texte qui suit. Or Pierre partit & l’autre Disciple, & vindrent au sepulcre, & couroient aux deux ensenble ; mais l’autre Disciple couroit plus vite que Pierre & vint le premier au sepulcre, &c Adonc Simon Pierre vint le suivant & entra au sepulcre. Et s’estant baissé il vit les linges mis à costé, toutefois il n’y entra point. Il n’y a personne qui ne voye qu’il y a une transposition dans cette Histoire, & qui n’avoüe qu’il la faut reduire dans son ordre, par l’acte de la Metaphrase, & dire de cette maniere ou de quelqu’autte, Or Pierre & l’autre Disciple partirent & couroient eux deux ensenble, mais comme ce Disciple couroit plus vite que Pierre, il arriva le premier au sepulcre, & s’estant seulement baisé, sans y entrer, il vit les linges mis à costè, & enfin Simon Pierre, qui le suivoit d’assez pres ; y arriva bien-tôt apres luy, & estant entré dans le sepulcre il vit les linges mis à costè. Iean 2O. 4. 3. 4. 5. 6.

Mais enfin pour mieux entendre l’Homilie & la Paraphrase, & pour aprendre à la faire, il faut observer qu’elle n’est qu’une sinple explication des choses qui [ p. 86 ] se presentent, comme nous avons déja remarqué, & qu’elle ne se sait jamais mieux que quand nous suposons, que quelqu’un nous dit qu’il n’entend point les paroles de l’Autheur que nous luy citons, non plus que ce qu’elles signisient, & alors nous sommes obligez de prendre d’autres termes que ceux de l’Autheur, & un autre tour, ce qui se fait fort facilement pourveu que l’on prenne la definition ou des paroles ou des choses signisiées par les paroles, par le secours de quelques adjoints ou accidens, comme il se peut voir dans la Paraphrase suivante sur les paroles de cette belle exhortation de Saint Jean, Faites penitence, de cette sorte ou de quelqu’autre, en parlant aux Fidelles d’aujourd’huy. Chrestiens, comme le Ciel est le sejour de la gloire de Dieu, & que rien de sale ny d’immonde n’y peut entrer ; Jean-Baptiste le Precurseur du Fils de Dieu ne pouvoit mieux commencer sa Mission & ses exhortations que par celle de la Penitence, puis qu’en effet la Penitence Chrestienne n’est autre chose qu’une maniere de vivre qui vous faisant jetter la veüe sur votre vie passée & sur celle que vous devez mener comme parfaitement regenerez, doit estre le dispositif de la grace que vous devez recevoir pour vivre d’une maniere qui puisse vous mettre en estat de faire des œuvres qui vous rendent agreables à Dieu & l’obliger à vous recevoir dans le sejour de sa gloire. Ou ainsi sur ces paroles. Mais le Pharisien commença de penser en soy-même, pourquoy il ne s’estoit premierement lavè avant de diner, & selon les mêmes regles que nous venons de donner. Et le Pharisien qui l’avoit invité ayant trouvé mauvais qu’il se fût mis à table sans se laver, il crut que cette negligence contre la coutume estoit une preuve du peu d’estime qu’il faisoit de la loi, de luy & du festin, il jugea qu’il estoit de son honneur de s’en plaindre & de luy demander pour quel sujet il en usoit de la sorte contre la coûtume du païs. Luc XI. 38.

[ p. 87 ]

Du sermon. Article II.

PAr l’Idée acommodée aux actes & aux circonstances & de l’Evangile & des Auditeurs, nous entendons le Sermon, & par l’Idée & le Sermon nous entendons une veüe, c’est à dire, un terme general ou un adjectif, & mêmes deux ou trois, ausquels nous en puissions raporter plusieurs autres moindres, comme des especes à leur Genre, des Individus à leur espece & des lignes à leur centre, & ces termes que l’on peut nommer les pensées principales & regnantes, s’appellent idées, desseins, veües, &c. Ainsi que nous pouvons le voir dans l’Evangile suivant. Or advint environ huit jours apres, qu’il prit Pierre, Iean & laques & monta en la montagne pour faire priere, & comme il prioit la forme de sa face changea, &c. Luc. 9. 18.

Le Predicateur dans l’acte de la Meditation, ayant fait la Paraphrase de ces paroles, de la maniere que nous venons de dire, par des expressions differentes de celles de l’Original ; il passe de la premiere action ou fonction, qui est l’Homilie, à l’idée ou au dessein, & cherche dans son Evangile, quelles sont les pensées principales & regnantes qui sont comme le centre des autres qui n’en sont que les Epiphyses, ou adjoins qu’ils acommodent aux circonstances & de l’Evangile & des Auditeurs. Si la fonction du Paraphraste supose les lumieres de la critique pour donnez les noms aux termes & aux pensées du Sujet, afin de faire la Paraphrase plus juste, la fonction de l’Ordonnance ou du dessein, n’en a pas moins besoin, puis qu’il est oblige de nommer les principaux actes de son sujet, pour les expliquer ainsi que dans la Paraphrase, mais aussi pour les appuyer ou les refuter & les acommoder aux Auditeurs.

Et ainsi par exenple nous pouvons dire que l’Evangile de la Transfiguration a douze principales parties qui font le sujet ou la matiere de douze grands discours. [ p. 88 ]

1. La Retraite. Il prit Pierre, &c. & monta en la montagne.

2. La Priere. Pour vaquer à la Priere.

3. La Gloire. Signifièe par la Transfiguration, qui est le terme ou l’acte principal.

4. L’Infirmité humaine. Ils estoient abatus de sommeil. Ils eurent peur.

5. La Confiance. N’ayez point de peur.

6. Le Zele indiscret & humain. Seigneur, il est bon que nous soyons icy, &c.

7. L’Amour du Pere. C’est mon Fils bien-aimè.

8. La Doctrine. Celuy-cy est mon Fils bien-aimè, écoutez-le.

9. La Mort de la Croix. Et parloient de ce qu’il devoit souffrir en Ierusalem.

10. Le Mépris du Trionphe. Ne dites à Personne ce qui s’est fait en la montagne.

11. L’Obeïssance. Ils garderent en leur cœur la vision sans en parler.

12. La Curiosité. Ils se demandaient ce que vouloit dire la Resurrection des Morts.

Apres quoy, il est de la Prudence du Predicateur de voir duquel de ces douze principaux Articles, chefs, actes ou morceaux de cette histoire de l’Evangile de la Transfiguration, ses Auditeurs ont le plus besoin afin d’en faire le sujet principal de son entretien, & de former quelques belles idées, desseins ou ordonnances, de ce qu’on appelle le lieu commun de Theologie, de se faire des Questions, de les resoudre, de conclure, & de leur en faire l’aplication, au contraire de l’Homilie ou de la Paraphrase qui ne consiste que dans la connoissance, sans passer aux mouvemens comme on fait dans le Sermon.

Et ainsi par exenple sur l’article huitiéme des douze cy-dessus raportez, Ecoutez-le, il peut se former ces idées, ces desseins, ces plans, &c. Comme, Le Fils de Dieu peut estre écouté en trois diverses manieres.

1. Comme Autheur d’une Religion mysterieuse, [ p. 89 ] & nous devons le respect à ses mysteres.

2. Comme Legislateur, & nous devons l’obeïssance à ses Loix.

3. Comme Modele, & nous luy devons l’imitation pour l’exenple.

Ou bien de cette sorte. Nous devons écouter le Fils de Dieu en trois diverses manieres.

1. Comme Dieu Pere qui instruit.

2. Comme Dieu Fils qui rachete.

3. Comme Dieu Saint Esprit qui console.

Ou ainsi. Nous devons écouter le Sauveur du monde qui nous fait trois leçons.

1. Celle de l’Amour qu’il a pour les hommes qu’il s’associe. Assumpsit, &c.

2. Celle du mépris de la Gloire. Nolite dicere.

3. Celle du desir ardent de mourir pour le monde. Priusquàm Filius mortuus suerit.

Et s’il avoit envie de parler de la Transfiguration qui est l’acte principal dans cette histoire, il doit remarquer les quatre principaux Acteurs ou Personnages.

1. Le Fils de Dieu qui triomphe.

2. Les Hommes qui font l’honneur de ce trionphe, ceux de la Loy en la personne de Moise & d’Elie, & ceux de la grace en la personne des trois Apôtres.

3. La Voix du Ciel qui authorise & confirme le trionphe du Fils de Dieu.

De l’idée ou du lieu commune. Article III.

LA Troisiéme fonction du Predicateur est celle du Lieu commun de Theologie ou de Morale qui se fait lors que sans avoir égard à tous les chefs de l’Evangile non plus qu’à ses circonstances, ny à celles du lieu, du temps & des Auditeurs qui ne sont bien connuës qu’au Pasteur, Curé, ou Vicaire, il se forme une idée & un dessein sur le chef qui se prêche ou qui se touche ordinairement. Ainsi sur [ p. 90 ] l’Evangile de la Penitence Agite Pœnitentiam, &c. Aprés que le Predicateur a fait connoitre en gros ou en general dans son avant-propos, ce que c’est que la Penitence, il la fait voir en détail ou en particulier par la division qu’il en fait de la maniere qui suit. - La Penitence fait l’ocupation de trois Personnes.

  • Les Inpies. Qui la reservent à l’agonie.

  • Les Paresseux. Qui attendent à la vieillesse.

  • Les Inprudens. Qui la remettent au lendemain.

La Penitence de l’Inpie ne peut estre bonne ; c’est à dire qu’il ne peut avoir la Grace de la Penitence, eu égard aux trois diverses manieres que Dieu la donne.

1. La Diversité. Parce que Dieu donne ses Graces diversement.

2. La Mesure. Parce qu’il les donne aux uns plus, aux autres moins.

3. L’Esfficacité. Parce que Dieu les donne efficaces aux uns & non aux autres.

La Penitence de la vieillesse ne peut pas non plus estre bonne ; parce qu’elle suppose trois choses.

- La Preparation exacte.

- -La Force du corps.

- L’Operation ou les bonnes Oeuvres.

Lesquelles trois conditions ne se peuvent trouver dans vieillesse que tres-difficilement.

La Penitence du lendemain n’est pas moins difficile que les deux precedentes, parce qu’elle demande trois agens.

  • La Volonté.

  • La Divinité.

  • La Vie.

Qui ne sont pas dans la puissance de celuy qui tenporise & qui ne sont pas toûjours d’intelligence ; & la Penitence est nulle par le deffaut de l’une des trois conditions. Quand Dieu la veut, le pecheur ne la veut pas. Quand le Pecheur la veut, Dieu ne la veut pas à son tour, & le temps le plus souvent ne la permet pas. [ p. 91 ]

De l’idée allégorique. Article IV.

LA Quatriéme maniere de prêcher l’Evangile, ou la quatriéme fonction du Predicateur est celle de l’Allegorie que nous appellons l’Idée allegorique. L’Allegorie est une maniere de prêcher, par laquelle le Predicateur, sans s’arrester précisement à son sujet ny au sens naturel & literal, prend ocasion de l’allegoriser, c’est à dire, de suivre un sens tout autre que le naturel ou literal, mais qui y a beaucoup de raport & si grand qu’il prend ocasion de parler d’un autre sujet que celuy que l’Evangile luy fournit, sans artifice. Comme nous le pouvons voir dans l’Evangile, suivant. Et Novißima illius siunt pejora prioribus. Qui est l’Evangile du Demon muet, à l’ocasion duquel les Predicateurs parlent de la Confession de ceux qui sont muets quand ils doivent rendre conpte de leur vie, ou quand il s’agit de deffendre la verité de l’Evangile.

D’autres prennent ocasion de parler de la Rechute dans le peché, par laquelle rechute estant plus criminels qu’ils n’estoient, plus assujettis au Demon & plus incapables de retourner à Dieu, ils assistent le Diable, dans trois pretentions qu’il a sur les Fideles quand il les porte au peché.

1. Il pretend chasser J. C. de leurs cœurs.

2. Il pretend posseder leurs ames.

3. Il pretend n’en estre plus chassé & rendre cette possession eternelle.

Voilà sommairement les quatre manieres de prêcher ou de manier l’Evangile, sans parler de celles du Catechisme & de la meditation, dont l’usage est tout à fait different.

L’Homilie ou la Paraphrase qui est la plus sinple espece, est d’un merveilleux usage aux actions du matin & devant le petit peuple qui n’est pas capable des grandes Idées, qui sont aussi moins edifiantes, mais des moindres, qu’on appelle vulgairement Prones, [ p. 92 ] mais mal, parce que le Prone est proprement une publication de ce qu’il inporte au peuple de sçavoir tant pour le spirituel, comme les Festes, les solennitez, &c. que pour le tenporel, dans lesquelles publications, ainsi que dans celles que les celebres Predicateurs sont quelques fois obligez de faire l’apres-dinée, avant que d’entrer en matiere, comme de Prieres, d’Aumônes, &c. l’Art de paraphrascr est de grand usage pour enoncer d’une agreable maniere & d’un beau tour, acommodé aux circonstances presentes, des billets & des advis qui sont souvent assés mal tournez & mal digerez qu’on leur donne à publier. Enfin nous pouvons dire que l’Homilie dont la Paraphrase est un peu emancipée, pour avoir quelque chose du Sermon pour les preuves & pour les mouvemens, est la maniere de prêcher l’Evangile la plus facile, mais aussi la plus edifiante & la plus pressante, à cause qu’elle ne sort point de l’Evangile, ainsi que les grandes idées par leurs anplifications, mais aussi à cause que ce sont les Curez, qui pronent ordinairement & qui prêchent le matin, qui ont plus d’authorité que les Predicateurs enpruntez, de quelle condition & ordre qu’ils soient. C’est ce que tout Paris a veu & oüy pendant que M. Joly, Evesque d’Agen à present, estoit Caré de Saint Nicolas des Champs.

Les Trois autres manieres de prêcher se pratiquent l’aprê-dînée, mais avec cette difference que l’Idée evangelique paroit peu souvent, l’idée du lieu commun fort souvent, & celle de l’Allegorie rarement ; parce que les Predicateurs ordinaires sont estrangers, & qu’ils ne sçavent pas les maladies ou les desordres qui regnent dans la Paroisse.

Comme le Sermon, je veux dire la publication de l’Evangile, supose la parfaire connoissance du Sujet, de son merite, de ses droits & de son usage, par le secours des quatre fonctions suivantes. [ p. 93 ]

  • L’Explication. - La Deffense.

  • L’Eloge. - La Persuasion.

Nous pouvons dire qu’il est le chef-d’œuvre des Predicateurs sçavans & Orateurs, ainsi que le Panegyrique est celuy du Predicateur ingenieux, ponpeux & fleury. Et comme aussi l’excellence de la Religion Chrestienne consiste principalement dans la pratique, & que l’action, la pratique, la passion & le mouvement sont le terme de l’Eloquence deliberative, la persuasive & la dissuasive, il est de nôtre devoir, pour la perfection de ce Systeme, de dire quelque chose des mouvemens ou affections de l’ame, des passions de la partie animale & des mouvemens du corps, qui sont l’objet de cette troisiéme fonction des Orateurs, & consequemment des Predicateurs.

Les Predicateurs regardent les Passions de l’Ame en plusieurs manieres qui sont tout à fait differentes, selon la diversité de leurs objets & de leurs interests.

I. Au regard de leur naissance ; ou pour les faire naître lors qu’elles sont utiles, ou pour en enpécher la naissance quand elles sont nuisibles.

II. Dans leur cours ou dans leur usage, ou pour les animer, lors qu’elles sont languissantes, ou pour les retenir, quand elles sont violentes, ou pour les combatre & les exterminer quand elles sont pernicieuses.

III. Au regard de leur consistence & consommation, afin de les maintenir en leur estat [ p. 94 ] & de les rendre toûjours utiles aux Fideles.

L’Orateur Chrestien reconnoit en general six sortes de Passions ou de mouvemens, qui conprennent sommairement toutes les autres que le Predicateur doit exciter dans l’ame de ses Auditeurs lors qu’il traite un sujet pathetique, c’est à dire, passionnant ou capable de passionner, qu’on appelle moral ou affectueux ; & six autres generales qui sont contraires aux precedentes, qu’il doit dans l’ocasion, ou étouffer, ou arrester, ou diminuer, ou combatre, pour le moins.

I. Il doit exciter la Honte & ses suites, l’attrition & la Penitence, & conbatre & détruire l’Inpudence & ses suites, l’insensibilité & l’inpenitence.

II. Il doit exciter & fortifier la Haine & la Fuite du Diable, du Peché, du Vice & du monde, & conbatre l’amour & la recherche du Demon, du monde, du peché & du vice.

III. Il doit exciter l’Amour de Dieu, du Prochain & de la Vertu, & conbatre la Haine qui luy est opposée en toutes ces veües.

IV. Il doit faire naître la Crainte de Dieu & l’apprehension des peines, & celle du jour du jugement ; & conbatre le mépris de Dieu, des peines & du jour du jugement.

V. Il doit donner de la Consolation, de la Joye & de la Consiance, & porter à la Patience, & conbatre la Tristesse, l’Inpatience, la Defiance & le desespoir.

VI. Il doit exciter la Conpassion pour le [ p. 95 ] soulagement ou la Consolation des mal-heureux, & conbatre la dureté de ces cœurs de marbre & de bronse.

La Naissance de ces six sortes de Passions sur la diversité des sujets evangeliques pathetiques ou passionnans & moraux, depend de plusieurs Maximes qui se reduisent à deux especes.

  • Les Unes sont generales.

  • Les Autres sont speciales.

Qui donnent de grandes Lumieres pour les Maximes particulieres ou speciales.

Comme il n’est rien de plus inportant dans la Profession du Predicateur que la naissance des Passions qui sont utiles, la ruïne de celles qui sont nuisibles, la conduite de celles qui sont bonnes, la moderation de celles qui sont trop violentes & l’excitation de celles qui sont languissantes ; & que la connoissance des Maximes y est d’une singuliere utilité, nous les donnerons, & les considererons les unes apres les autres, celles qui sont generales & communes, ensuite celles qui sont speciales & particulieres. [ p. 96 ]

CHAPITRE V. Des Passions & de la maniere de les émouvoir, de les arrêter, &c.

La conduite du Predicateur dans la maniere de gouverner les Passions dépend de plusieurs

Maximes & generales & speciales.

MAXIMES GENERALES. Pour la naissance des Passions de l’Ame, ou au contraire.

Toutes les Maximes generales qui sont necessaires aux Predicateurs pour les éclairer & pour les conduire dans la Meditation & dans la conposition d’un discours qui soit prore pour toucher, pour émouvoir & pour enlever les Auditeurs, par la force des Passions & des mouvemens de l’ame, selon la nature du sujet & selon la solennité du jour, peuvent estre reduites sommairement à treize principales que nous considererons separément chacune en son ordre.

I. La Principale Fonction du Predicateur est de faire naistre les Passions dans l’ame des Auditeurs, conformément à l’Evangile du jour, qu’il traite, ou qu’il acommode aux [ p. 97 ] circonstances, le lieu, le temps & les personnes, & aux conjonctures des mêmes circonstances qui se presentent.

Si la Corruption des Mœurs estoit moins grande qu’elle est & moins universelle, nous pourrions dire que le principal enploi des Predicateurs ne regarderoit que les mouvemens de l’ame qui appartiennent à la seule connoissance, mais puis qu’il en est autrement & que les pechez doivent beaucoup moins à l’ignorance qu’au deréglement de la volonté, par celuy de la sensualite selon cette ancienne remarque ; Habet enim atas nostra multum scientia, parum Conscientia : & hac atate, nobis de hominibus ad emendationem vita adducendis potius laborandum, quàm de difficilibus Quastionibus, subtiliter & enucleatè explicandis, Nous sommes obligez de dire que l’intelligence des Auditeurs est moins l’objet des Predicateurs que leur volonté, & qu’ils ne doivent s’arrester à la Theorie de leur sujet qu’autant qu’il est necessaire pour éclairer l’intelligence, afin de gagner la volonté de ceux qui les écoutent & pour se rendre maîtres absolus de la partie inferieure & animale, pour l’assujetir à la raison & pour la soûmettre à l’obeïssance de la Foy. N’est-ce pas ce que dit le Saint Esprit par la plume de Jeremie. Verba mea sunt instar ignis & mallei conterentis petras 23. Et quoy qu’au temps de Platon la corruption fût moins grande qu’elle est aujourd’huy, & qu’il n’eût pas les lumieres que nous avons, il n’a pas laissé de se trouver dans ce même sentiment & d’asseurer que l’Eloquence qui ne’est point animèe, n’est pas une vraye Eloquence ; mais qu’elle est autant parfaite qu’elle peut estre, lors qu’elle éleve l’ame au point de la vertu. Et Ciceron ne dit-il pas que, La vertu de disposer des mouvemens du Cœur, est l’ame & l’esprit de l’Eloquence, quand il dit. Sine motu affectuum & ***, inania sunt omnia. 2. de Orat Et Quintil : 1. 6. c. 3. [ p. 98 ] ne dit-il pas aussi que le Pathetique & la vigueur oratoire est l’ame de l’Eloquence. Spiritus & animus Eloquentia, Affectus. Et que peut-on ajoûter à ce que dit si eleganment Rodolp. Agric. 1. I. de Invent. c. I. Docere, res facilis est, & quam quisque tantum non ineptißima mentis prastare potest : concutere autem affectibus audientem & in quemcunque velis animi habitum transformare, allicere item audiendi voluptate, & tenere suspensum, nonnisi summis & majori quodam musarum afflatu (je dis, Gratiâ Spiritus S.) instinctis contingit ingeniis. En effet, si nous considerons l’art d’expliquer l’Evangile aux Fideles & de les instruire de la matiere que nous traitons, & que nous en fassions conparaison avec celuy de faire naître les Passions, nous verrons qu’il y en a bien peu & presque point du tout, parce que s’il est vray, dans la speculative ou dans la Theorie, que celuy qui a la connoissance de la cause est le maître de celle des Effets qu’elle est capable de produire, il n’est pas vray dans la pratique & principalement dans l’Eloquence que celuy qui a la connoissance & de son sujet & du cœur de ceux qui l’écoutent soit le maître de leurs mouvemens & de tout ce qui est en leur puissance, & qu’il soit en son pouvoir de les toucher, de les flechir & de les porter à tout ce qu’il voudra dans toutes les ocasions qui se presenteront : parce que si la cause & ses effets sont inmuables au regard de la dependence mutuelle qui est entre ces deux termes, & s’ils ne resistent jamais à nôtre intelligence, quand nous avons dessein de les connoître, non plus qu’à nos Maximes ; il n’en est pas ainsi des mouvemens de l’ame ou du cœur ; parce qu’il suit plus volontiers les inpressions que luy font les Objets qui luy sont propres & qui le flatent, dans l’estat où le peché l’a mis, que les mouvemens que nous voulons luy donner par les regles & les adresses de l’Eloquence & qui luy sont comme estrangers : & parce que les mouvemens de l’ame qui viennent de la nature, à la presence des objets, sont plus saciles & plus doux que ceux qui viennent de l’art, à [ p. 99 ] la saveur des Narrations, des Anplifications, des Hypotyposes ou des Peintures, des Exagerations, des Dénonbremens, des Figures, &c. ne devons-nous pas avoüer que si une connoissance passable & dans le bon sens, est suffisante pour instruire les gens & pour les informer de quelque chose, qu’il faut avoir quelque chose de divin pour changer les mouvemens de leur ame, pour les faire vouloir ce que nous voulons, & que pour leur plaire dans le temps que nous les choquons dans leurs sentimens, & que pour les tenir en admiration dans le temps qu’ils nous resistent, il faut estre aidez d’une puissance & d’une adresse toute particuliere & avoir des talens qui ne sont pas donnez à tout le monde ? Et Saint Augustin sur ce sujet dit de sort bonne grace & fort à propos. Docendi necessitas in rebus est constituta quas dicimus ; reliqua duo, motus affectuum & delectatio in modo dicendi. Qui ergo dicit, cùm docere vult, quamdiu non intelligitur, nondum sese existimet dixijse : Si vero intelectum est, quocunque modo dixerit, dixit. Quod si etiam delectare vult eum cui dicit, aut flectere, non quocunque modo dixerit, faciet, sed interest quomodo dicat aut faciat. Sicut est autem ut teneatur ad audiendum, delectandus auditor, ita sie flectendus ut moveatur ad agendum : & sicut delectatur, si suaviter loquaris y ita flectitur, si amet, quod pelliceris ; timeat quod minaris ; oderit, quod arguis ; quod commendas, anplectatur ; quod dolendum exageras, doleat ; cum quid latandum pradicas, gaudeat ; misereatur corum quos miserandos ante oculos constituis ; fugiat ces, quos ante oculos terrendo proponis ; si quid aliud grande ante oculos auditorum, non quod agendum sit, ut sciant, sed ut agant quod agendum esse jam sciunt. Si autem adhoc nesciunt, prius utique docendi sunt quàm movendi, & fortasse rebus ipsis cognitis ita movebuntur, ut eos non opus sit, majoribus Eloquentia viribus jam moveri ; quod tamen, quum opus est, faciendum est. Tum autem opus, quando cum scierint quid agendum sit, non agant ; [ p. 100 ] possunt enim homines & agere & non agere quod sciunt ; quis autem dixerit eos agere debere quod nesciunt ? D. Aug.de Doct. Christ. l. 4. c. 12.

Comme il ne se peut rien dire de mieux, de plus fort, de plus eloquent, de plus juste ny de plus à propos, nous n’ayons pas cru que nous deussions priver le Lecteur & les jeunes Predicateurs d’une authorité de cette inportance, & qui nous fait voir que le plus grand secret pour émouvoir les passions, c’est de representer leurs objets le plus au naturel qu’il est possible, soit ceux qui flatent les Auditeurs & qui leur sont avantageux, pour les leur faire aimer, soit ceux qui sont contraires, pour les leur faire fuir, selon cette belle Maxime des Philosophes qui porte que les choses font agir les puissances ; qu’elles nous touchent, qu’elles nous plaisent, & qu’elles nous font agir selon qu’elles nous affectent & qu’elles nous interessent, Objectum movet poteniam, disent ces maîtres de la Philosophie.

II. Pour sçavoir plus particulierement de quelle maniere on peut exciter ou abatre les Passions de l’ame, nous devons remarquer qu’elles sont de deux sortes.

1. Les Unes sont douces, aisées, flateuses & ordinaires qui sont de l’appetit concupiscible, qui sont moins enbarrassées & moins enbarrassantes.

2. Les Autres sont les Passions vehementes enportées & turbulentes que les Stoiques appelloient autres-fois les maladies, les troubles, les perturbations & les convulsions de l’ame, aussi sont-elles de l’appetit irascible ou enporté.

Quoy-que ces deux Especcs de mouvemens soient tout à fait differentes, les Predicateurs ne sont pas [ p. 101 ] moins obligez de les faire naître quand elles sont utiles, ou de les étouffer dés leur naissance quand elles sont mauvaises, de les animer ou de les retarder, selon la diversité des ocasions qui se presentent, les circonstances, le lieu, le temps, les Personnes & le sujet qu’ils traitent, & avec d’autant plus de conduite que les sinples, qui sont celles du Concupiscible, sont plus ordinairement répanduës dans le Discours & qu’elles y regnent plus souvent, que celles de l’Irascible, comme nous le dirons en son lieu.

III. Pour mieux reüssir dans la naissance, dans la ruïne & dans le menagement des Passions quelles qu’elles puissent estre, les Predicateurs doivent avoir égard à quatre principales Circonstances.

  • Ceux qui les doivent exciter, étouffer, ou menager.

  • Ceux chez qui ils les doivent faire naître, étouffer, ou menager.

  • Ceux par qui ils les doivent faire naître, &c.

  • Ceux pour qui ils les doivent émouvoir, ou étouffer, ou ménager.

IV. Si nous considerons ceux qui les doivent émouvoir, nous devons remarquer qu’ils doivent avoir égard à trois principales choses.

1. L’Age, s’ils sont jeunes ou avancez en âge.

2. La Capacité, s’ils se sont rendus recommendables.

3. Le Credit ; s’ils sont estimez & s’ils se sont autorisez. [ p. 102 ]

En effet si l’âge fait une grande difference entre les hommes & sur tout entre ceux qui sont en charge, il fait aussi un notable changement au regard de leur profession publique, & on ne peut pas nier que le mouvement ou la passion qu’il sied bien à un Predicateur d’émouvoir, quand il a déja de l’âge, & qu’il s’est aquis de l’authorité sur ses Auditeurs, par la gravité de sa personne, par la longueur de ses services & par ses propres merites, ne peut convenir à un jeune ou nouveau venu qui ne paroist que depuis peu & qui ne s’est pas encore mis en credit, comme on parle, suivant le sentiment d’Horace, ou raporté dans ses vers.

Intererit multum, Davusve loquatur, herusve, Maturmve Senex, an adhuc florente iuventa Feruidus.

Ce qui fait voir qu’il est de la prudence & de la derniere prudence ou du Pasteur ou de quelqu’autre Superieur d’avoir égard à cette formalité & à cette condition, afin que le jeune Predicateur quelque capacité qu’il puisse, avoir n’entrepréne pas ce qui ne convient qu’aux plus agés, & sur tout quand il s’agit des censures eclesiastiques âpres & severes ; & c’est en ce cas que, pour le mieux, la Prudence, à l’exenple de l’art, doit agir bien souvent contre ses regles ordinaires, à la faveur de quelque pretexte specieux & bien imaginé, par lequel celuy qui a le plus de droit de faire une censure ou quelqu’autre acte, le cede à celuy qui en a le moins, mais qui est en estat de s’en mieux aquiter que celuy qui luy cede son droit de primauté, & en user autrement c’est se rendre ridicule au lieu de se faire estimer.

V. Comme le Predicateur regarde en general deux sortes de Passions.

- Celles qui sont utiles & avantageuses à ses Auditeurs.

- Celles qui leur sont nuisibles. [ p. 103 ]

Il a besoin de priecipales deux dispositions pour bien reüssir.

  • L’Une regarde les bonnes Passions.

  • L’Autre regarde les Passions mauvaises.

Le Predicateur au regard des bonnes Passions qu’il veut exciter dans l’ame de ses Auditeurs, a besoin des quatre qualitez suivantes.

1. L’Humanité ou la douceur ou la tranquilité, dans le discours.

2. La Serenité de son visage.

3. L’Agrément de la voix ou de la parole.

4. La Conduite & la beauté de l’action.

Et au contraire le même Predicateur au regard des Passions qui sont nuisibles & désavantageuses, ou qu’il veut détruire, ou enpêcher, doit avoir quatre autres qualitez opposées aux quatre precedentes.

1. L’Aigreur dans le discours.

2. La Severité sur le visage.

3. La Vehemence dans la voix.

4. La Menace dans l’action.

Desquelles qualitez il doit user avec une merveilleuse conduite.

Cette Maxime regarde principalement la conduite des jeunes Predicateurs, ou de ceux qui montent en Chaire ou qui sont en charge depuis peu ; ils doivent estre beaucoup plus retenus que les autres, & sur tout quand ils sont obligez d’invectiver contre quelque vice public, & faire des reproches, des reprimendes, &c. à l’égard d’une personne publique, comme un Magistrat ou quelque Officier considerable & consideré, selon lesquelles ocasions, les jeunes Predicateurs ne doivent pas user d’une aussi grande severité que les [ p. 104 ] autres qui sont avancez en âge, qui ont du service, du credit, & dont la probité est connuë & confirmée, suivant l’avis de Saint Paul. Seruum Domini non oportet pugnare, sed mansuetum erga omnes, aptum ad docendum, tolerantem malos, cum lenitate erudientem eos qui contrario animo sunt affecti. Argue objurga, exhortare, cum omni lenitate. 2. Timot. I. 2. & 4.

Comme cette douceur pastorale & cette soûmission tient quelque chose de celle de l’Evangile, & que nous l’avons veu pratiquer aux plus habiles Predicateurs & aux plus autorisez & plus approuvez des Auditeurs les plus capables, nous ne craignons point d’en avertir les jeunes Predicateurs, & de leur faire part des avis & des propres termes de l’un des plus habiles que nous ayons connu. Queribunda concionandi ratio optima. Ex quolibet Textu forma querelam blandamque & mansuetam admonitionem, eo modo. Ne facito, amice dilectissime, irascetur Deus. Parce tibi ipse ; qui sibi parcit, parcit intimo amico. Comme s’il disoit ! Ah Chrestiens, de grace n’en usez pas de la sorte. Craignez d’offencer la Majesté de Dieu. Ayez de la douceur pour les autres, comme vous en avez pour vous. Queribunda & flebilis ratio, senper optima est, hancnemo calumniari potest. Queribunda, obsecratoria & flebilis concionandi forma efficaciter penetrat. Quocirca loquere flebiliter, obsecratorie, anxie, humiliter, ex pectore, cum gemitu, ita tamen ne quid leviter & ridicule sit factum. Dans laquelle maniere de faire naître les Passions, il faut une judicieuse conduite.

VI. La Naissance & l’expression des propres Paßions du Predicateur & les marques sensibles qu’il en peut donner, est le plus grand secret qu’il spuisse avoir, ou pour faire naître, ou pour étouffer celles de tous ceux qui l’écoutent.

En effet on a eu raison de dire que dans [ p. 105 ] l’Eloquence, les Exenples ont beaucoup plus de force pour émouvoir ou pour étouffer les passions que les Preceptes, à cause que les choses sensibles agissent sur les sens, & que les sens sont les organes dont la nature se sert pour exciter les passions, ou pour les faire mourir. Ces marques exterieures & sensibles des passions qui paroissent sur le visage des Predicateurs & dans tous leurs mouvemens, sont des signes asseurez qu’ils sont émeus & sensiblement touchez des choses dont ils parlent & qu’ainsi il les faut suivre sans resistance, puis qu’ils sont gens de bien & sçavans, qu’ils conçoivent les choses comme elles sont qu’ils les expriment ou qu’ils les disent ainsi qu’ils les pensent, & qu’ils les pratiquent de même qu’ils les enseignent. C’est ainsi qu’en parle le grand Saint Bernard, pour nous aprendre de quelle maniere les Predicateurs doivent s’émouvoir pour estre en estat d’émouvoir les autres. Dabis voci tua vocem virtutis ; si quid suades, prius ipse tibi persuasisse cognoscaris, efficacior enim operis quàm eris vox est. C’est l’ancienne Devise des plus fameux Orateurs. Pectus est quod facit disertes. Surquoy l’Eloquent de Ciceron encherit d’une admirable maniere, en ces belles paroles. Ut materia facilis ad exardescendum non exardescit nisi igne admeto, ita mens auditoris quantumuis ad comprehendendam vim Oratoris parata, accendi tamen non petest, nisi inflammatus & ardens ad eam accesseris. A quoy s’acommode la pensée de Quintilien. Summa, dit-il, movendorum affectuum in eo est ut prius ipse sis motus. Et le meilleur precepte qui se puisse donner là dessus, c’est d’estre fortement persuadé de la verité & de la bonté des choses dont on parle, ou, au contraire, de leur défaut & de leur malice. Ce que l’ingenieux Horace exprime de la maniere qui suit.

Si vis me flere, dolendum est.
Primum ipsi tibi.

Mais enfin Saint Gregoire entre tous est admirable sur ce sujet, dans le conseil qu’il donne à ceux qui veulent faire profession publique de prêcher l’Evangile, [ p. 106 ] quand il dit. Pasce verbo. Pasce exemplo. Pasce subsidio. Pasce verbo pradicationis doctè. Pasce exemplo conversationis sanctè. Pasce subsidio Charitatis piè. Et nous pouvons dire de ceux qui en usent autrement, qui vivent d’une maniere differente de la doctrine qu’ils enseignent, qu’ils demolissent d’une main ce qu’ils édifient de l’autre, n’y ayant rien de plus vray que, Nihil mali sine exemplo docetur aut discitur. Le Discours precedent nous apprend que les Predicateurs considerent deux sortes de Passions.

  • Celles d’eux-mêmes, pour les faire connoitre & pour les faire agir.

  • Celles de leurs Auditeurs, pour les faire naître & pour les faire agir.

Par la Passion des Predicateurs nous entendons l’estat dans lequel ils sont, ou dans lequel ils doivent estre lors qu’ils sont en Chaire ; c’est à dire, persuadez & émeus les premiers des choses qu’ils proposent. Cette espece d’émotion se considere en deux diverses manieres.

1. Au regard des Veritez evangeliques qui les doivent produisent.

2. Au regard des Auditeurs qui les doivent imiter.

Cét Estat des Predicateurs au regard des Veritez de l’Evangile qui touchent les Predicateurs les premiers, est une veritable passion ou affection que la connoissance de l’Evangile a excitée chez eux, qui est une émotion que nous pouvons appeller passive ou non agissante en cét égard. Le même Estat des Predicateurs consideré au regard des Auditeurs n’est plus sin- plement une pure passion, mais, pour ainsi dire, une passion agissante, parce qu’il faut que par le secours & de l’expression & de la voix & du geste, & des choses mêmes, elle se fasse connoistre aux Auditeurs, & qu’elle le produise dans l’ame de ceux qui la voyent, qui l’entendent & qui la sentent : & ainsi du côté de la Verité de l’Evangile cét Estat des Predicateurs est une pure passion ou persuasion qui les fait agir selon [ p. 107 ] qu’ils sont affectez ; & du côté des Auditeurs, cét Estat est comme un Agent ou objet actif qui se produit soi-même. Ainsi la passion des Auditeurs est aussi & Patient ou passion du côté du Predicateur, & action ou Agent du côté des mouvemens que cette passion ou persuasion est capable de produire dans la partie inferieure de l’homme, comme, le jeûne, la genuflexion, la Communion, &c. ce qui montre que les Predicateurs ont deux émotions à faire, celle d’eux-mêmes & celle de leurs Auditeurs, qui sont & agens & patiens diversement, selon la Maxime des Philosophes. Omne Agens agendo patitur, & patiendo reagit.

VII. Comme les Esprits vitaux & animaux se répandent dans toutes les parties du corps humain pour le faire vivre & agir en tout autant de manieres qu’il en est capable, les Passions douces & aisées doivent se répandre dans toutes les Parties du Sermon ; mais de telle sorte neantmoins qu’il soit facile aux Predicateurs de passer, comme insensiblement, des Paßions douces & aisées du Concupiscible, à celles de l’Irascible qui sont plus vehementes & plus enportées ; aprés qu’ils ont instruit suffisamment leurs Auditeurs des veritez de l’Evangile qu’ils doivent sçavoir, pour les preparer aux mouvemens ou de la pratique pour la vertu, ou de la fuite pour le peché & pour le crime.

Comme si un Predicateur avoit dessein de traiter ce beau Passage de David. Ps. 119. Ne inclines cer meum ad avaritiam, & d’étouffer les sentimens d’avarice dans l’ame de ses Auditeurs, il ne doit faire naitre dans le corps de son discours, que les plus [ p. 108 ] douces Passions contre ce vice, comme la sinple haine & la sinple aversion par des considerations moins pathetiques & moins touchantes, à la faveur de quelques legeres peintures de l’avarice & des maux qu’elle cause ; de telle sorte que de ces premieres considerations qui sont tirées des moindres déreglemens du cœur, il passe peu à peu à l’exageration de ce peché, où il ne doit enployer que des considerations & des circonstances qui découvrent les saletez & les ordures de ce vice, qui le representent de toutes ses couleurs les plus sombres & d’une maniere si hideuse que les Auditeurs la detestent de tout leur cœur : puis qu’en effet il est des Passions que les Orateurs doivent émouvoir ainsi que des Orages de la mer, qui s’excitent peu à peu par la violence des exhalaisons qui la soulevent & des vents qui l’agitent par le dehors & qui la tourmentent, selon le sentiment de l’un des plus ingenieux Rhetoriciens, quand il dit. Omnis est dicentis in hoc conferenda cura, ut affectus, qui repente dicendo non potest fieri summus, paulatim exciretur oratione ; parce que le judicieux Orateur doit imiter la nature qui ne passe jamais dans un instant sans violence d’une extremité à une autre, & sans se rendre odieuse à elle même.

VIII. Puis que les Paßions violentes s’éloignent des mouvemens ordinaires de la Nature, il est de la Prudence des Predicateurs de les ménager de telle sorte qu’ils ne les excitent pas trop souvent & qu’ils ne les entretiennent pas trop long-temps, mais qu’ils les abandonnent außi-tost qu’ils les reconnoissent fort émeuës ; & que comme s’ils se repentoient de les avoir excitées & qu’ils eussent dessein de les negliger dans leur berceau, ils passent à quelque belle consideration par quelque ingenieuse transition.[ p. 109 ]

Comme les choses qui sont violentes ne sont jamais de longue durée, & que les Parfuns qui sont les plus odoriferans perdent beaucoup de leur sorce quand ils sont dans des lieux trop estendus, les Passions le ralantissent, se relachent & deviennent languissantes par la longueur du temps. La Puissance s’affloiblit, la nature se lasse, & l’imagination s y acoûtume insensiblement & n’agit plus, du moins de la même manieré, selon la Maxime des Philosophes. Ab assuetis non fit Passio. C’est pourquoy les Discours pathetiques ne doivent jamais estre longs, mais tout à fait courts & coupez, brusques & inopinez, tant dans leur commencement que dans leur fin, & passer ainsi qu’un éclair ; jusque là même que les Aposiopeses y ont grand usage. Et s’il est bon d’entretenir les Passions violentes, & de les soûtenir ; il faut que ce soit sur la fin du discours. L’Aposiopese, dont je viens de parler, jointe à l’Eloge des Auditeurs est la maniere la plus facile pour en sortir & la plus ordinaire comme. Mais enfin, Chrestiens, qu’est-il besoin que je vous parle davantage de &c. le voy que vous estes disposez à, &c. Ou ainsi, sans eloge. Quelle apparence, Chrestiens, que la Vie que vous menez vous rende dignes du Ciel & de… Mais je reviens à mon sujet, & je dis que &c. afin que ces sortes de discours soient surprenantes en toutes manieres au commencement & à la fin.

IX. S’il est utile que les Predicateurs ménagent, avec beaucoup de conduite, les Passions violentes, il n’est pas moins necessaire que dans une même Predication, ils fassent naître les Paßions opposées, à cause que, par la raison des contraires, elles s’excitent & s’animent les unes les autres.

Comme si un Predicateur par la force de son [ p. 110 ] raisonnement a émeu ses Auditeurs à la tristesse, & que dans un instant il change de discours & qu’il les porte à la joye, il se rendra des plus agreables & gagnera l’estime de ses Auditeurs. Comme si traitant de la rigueur de la Loy, il passe aux douceurs de l’Evangile, il refait ses Auditeurs, pour ainsi dire, il les recrée, & leur donnant comme de nouvelles forces, il les dispose à entendre les choses qui suivent. Et de même que les beaux jours du printenps ont plus de douceur & plus d’éclat, par la rigueur & l’obscurité de ceux de l’hyver ; les douceurs & les consolations de l’Evangile paroissent d’autant plus grandes qu’elles sont opposées aux menaces de la Loy de Moïse, comme. Mais enfin, Fideles, il n’y a pas lieu de perdre courage à la menace de la voix terrible du Dieu vivant selon la pensée de David.Quis sustinebit ; puis que nôtre Dieu est misericordieux. Fideles, c’est ce que nous voyons dans &c. Parce que comme nous l’avons remarqué au commencement de ce Systeme, le Predicateur n’estant pas le maistre de l’Auditeur, il faut qu’il l’arête, qu’il le fixe, pour ainsi dire, & qu’il l’amuse pour l’instruire & pour l’émouvoir.

X. De Toutes les Paßions que les Predicateurs peuvent émouvoir sur le sujet qu’ils expliquent, ou qu’ils confirment, il n’en est point, qu’ils doivent presser davantage que celles qui s’excitent à la veüe des Circonstances, le lieu, le tenps & les Personnes, qui peuvent convenir à tels ou à tels de leurs Auditeurs, & qui senblent leur avoir esté suggerées par quelqu’un, afin de toucher leurs cœurs avec plus de succés.

C’est ce que nous enseignent les Maistres de l’Art par ces paroles. Semper potius Cordi est concionandum quàm reliquis Visceribus, aut membris. Cor ante [ p. 111 ] omnia tangendum, tum reliquum corpu sultrò sequetur. Si l’on gagne les yeux & les oreilles, si l’on les touche & si l’on les flate, par la beauté de l’action & par la douceur de la voix, c’est afin d’émouvoir le cœur des Auditeurs. L’Art oratoire imite le Militaire ; car comme le General n’attaque & ne prend les dehors de la Ville, que pour se rendre maistre de la Citadelle, l’Orateur ne touche les sens & les Puissances animales que pour gagner le cœur, la volonté & les affections.

XI. Le Plaisir est un Estat & une affection de l’Ame, si deux & si naturel qu’il n est point de difficulté qu’il ne surmonte ; & comme il est l’appas de tous les mouvemens sensibles & raisonnables, il est vray de dire que les agrémens, les ornemens & les graces de l’Eloquence doivent aconpagner le discours des Predicateurs qui ont dessein d’exciter les Passions, & que c’est avec beaucoup de raison que les Rhetoriciens ont toûjours assuré que l’Eloquence pathetique a trois principalles Parties ou fonctions.

1. La Connoissance ... Enseigner.

2. La Passion ………. Emouvoir.

3. Le Plaisir ……….. Plaire.

Qui supposent toutes les autres fonctions oratoires, & sans lesquelles l’Orateur ne peut jamais reüssir.

Lors que Saint Augustin touche ces actes ou fonctions de l’Eloquence, il en parle avec tant de grace & d’eloquence qu’il fait assés connoistre l’estime qu’il en fait toutes les fois qu’il les considere. Docere est neceßitatis ; Delectare suavitatis ; Sed flectere est [ p. 112 ] victoria L. 4. de la Doct. Chrest. c. 12. & 13.

Et comme le Plaisir qui aconpagne l’Eloquence ne peut venir que de deux endroits.

  • Les Choses ou les pensées.

  • Les Paroles ou les Expressions.

Il est inutile d’en parler beaucoup, puis qu’en effet is suffit de dire, que les Predicateurs pour se rendre agreables à leurs Auditeurs & pour les gagner, ne doivent enployer que des pensées rares & surprenantes, qui sont celles qui viennent rarement dans l’esprit des Auditeurs (sans que neantmoins elles soient difficiles à entendre) & que leurs paroles & leurs sentences doivent estre enrichies des plus beaux ornemens de l’Eloquence ; car comme les choses qui sont communes & qui sont exprimées d’une façon ordinaire, & disposées sans beaucoup d’industrie, déplaisent beaucoup plus qu’elles ne plaisent ; celles au contraire qui sont bien imaginées, qui sont ingenieusement tournées & agreablement disposées, donnent de l’admiration & du plaisir infiniment & une attention tout à fait favorable, selon la pensée d’Aristote, Quod admirable est, jucundum est *** 3. Rhet. 2. Et Saint Augustin ne dit-il pas dans ses Confessions, que le Plaisir est le premier mobile & le dominant de l’homme, qui ne regne pas moins souverainement dans les actions animales que dans les raisonnables, Amor meus pondus meum, quoquumque feror.proprio pondere feror : & ailleurs. Ubi amatur non laboratur ; aut si laboratur, labor amatur.

Voyez nôtre Art de bien dire, & la Critique pour la rareté des pensées.

XII. Si les Predicateurs ne se proposoient point d’autre but que la conposition d’un Sermon (que nous avons nommé leur fin interne ou facile) nous pourrions dire qu’il leur suffiroit de se connoître comme außi la matiere qu’ils traitent : mais parce qu’ils se proposent [ p. 113 ] de toucher, d’émouvoir & de changer, pour ainsi dire, le cœur de leurs Auditeurs, & que le mouvement de l’ame est leur principale fin (que nous avons appellé externe ou difficile) ils doivent avoir beaucoup d’égard aux Personnes qu’ils sont obligez d’instruire, d’émouvoir, de convaincre & de convertir.

Puis que les Passions ou les affections de l’Ame sont les Effets de leurs Predications, qu’ils doivent exciter ; & que les mouvemens du cœur dépendent de la qualité ou de la nature des esprits qu’il anime, il n’y a point de doute qu’ils sont differents, selon la diversité des accidens qui les aconpagnent ordinairement ; comme sont.

  • Le Tenperament ou l’humeur dominante.

  • L’Age, l’Adolescence, la Jeunesse, &c.

  • La Vie tranquile, ou active.

  • Le Sexe, l’homme, la femme & les autres accidens, la pauvreté, la servitude, &c. & qu’ils doivent conduire les trais de leur eloquence selon la diversité de toutes ces Circonstances ; les Sentimens d’un homme de lettre & de cabinet, sont differens de ceux des gens de guerre ; & les Sentimens des gens de guerre sont autres que ceux des gens de commerce ; dans les interests desquels les Predicateurs doivent entrer, s’ils ont envie de les toucher, de les émouvoir & de les convertir.

Voyez Arist. l. 2. de la Rhet. c. 12. & suivans, où il parle exactement de toutes les conditions personnelles.

XIII. De tous les moyens que les Predicateurs peuvent enployer pour toucher & pour changer leurs Auditeurs außi agreablement, außi facilement & außi heureusement qu’il se puisse souhaiter, nous devons remarquer qu’il [ p. 114 ] n’y en a que deux qui soient des plus propres, des plus assurez & des plus faciles.

L’Anplification ou l’Exageration.

L’Hypotypose ou la Peinture des choses mêmes.

Qui sont deux des plus excellens termes de l’Eloquence, dont l’un represente la grandeur des Sujets qui se traitent, leur bonté, leur beauté, leurs deffaux, &c. & l’autre en découvre tous les accidens par la diversité des Trais & des Couleurs de l’Art oratoire, & trait pour trait, comme on parle, dont les Peintures doivent estre si vives, si naïves, si exactes & si ressenblentes qu’on soit forcé de dire qu’ils exposent les Originaux mêmes au lieu de leurs Peintures.

Comme nôtre Rhetorique generale Civile traite suffisanment de l’anplification de la description & des autres termes de l’Eloquence, & que nous en parlerons dans la suite de ce Systeme, il suffit de remarquer en ce lieu que l’Anplification, c’est à dire, la grandeur des choses, & la Description, c’est à dire, la Peinture, se tirent de deux endroits principaux.

  • Les Personnes.

  • Les Choses.

Mais principalement des choses, des faits, ou des actions, en les representant telles qu’elles se sont passées, ou telles qu’elles sont ou enfin telles qu’elles doivent estre ou qu’elles devoient estre, selon les adjoints, les parties ou les morceaux, pour ainsi dire, & les Circonstances, si ingenieusement conprises (au moins les principales) dans le vers ordinaire suivant.

Quid ? Quis ? Ubi ? Quotiesque ? Quibus ? Cur ? Quomodo ? Quando ?

Surquoy nous devons remarquer que les [ p. 115 ] Predicateurs doivent enployer dans ces sortes de Peintures, le plus qu’il leur est possible, les façons de parler ou les Phrases de l’Ecriture Sainte, soit qu’elle parle de la Contrition, de la Penitence, de la Gratitude, de la Patience, &c. & qu’au lieu d’user de la parole faire, il faut enployer celle de dire. Comme si nous voulions émouvoir nos Auditeurs à la Penitence & à demander pardon, nous pourrions nous enoncer de la maniere qui suit. Disons, ames Chrestiennes, disons, avec le Peager de nôtre Evangile : Seigneur mon Dieu ayez pitié de moy, soyez-moy propice & favorable. N’ayez point d’égard à ma vie passée, ne considerez point, &c. Et dans les actions de graces en cette maniere. C’est donc à nous, Fideles, à suivre, de la pensée & de la voix, le Prophete Royal David, & à dire apres luy, mais avec le même zele & la même ardeur, Mon ame loue le Seigneur ton Dieu. Mon ame &c.

Mais enfin parce que ces Maximes dont nous venons de parler sont generales & communes à toutes sortes de Passions, que les Predicateurs doivent ou exciter ou détruire, selon les ocasions, & qu’il n’est pas aisé de connoistre, de quelle sorte chaque passion, en particulier, ou dans son espece doit estre excitée ou étouffée ; afin de rendre cét ouvrage plus aconpli, nous sommes obligez de donner dans le chapitre suivant quelques Maximes speciales pour le mouvement des passions, en special, qui sont plus ordinairement la fin & le sujet des Predicateurs, & le fruit de leurs Predications.

Voyez Arist. Rhet. l. 2. depuis le c. 2. jusqu’au 12. où il parle admirablement bien de la maniere de les faire naître & de les conbatre. [ p. 116 ]

CHAPITRE VI. La Conduite du Predicateur à l’égard des Pasisions en particulier, dépend de plusieurs Maximes speciales.

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Maximes speciales acommodées à chaque Espece de Passion, ou pour les émouvoir, ou pour les étouffer.

COmme nous avons donné des Maximes generales pour la conduite des Predicateurs dans la naissance ou dans la défaite des Passions, dans le chapitre precedent, nous en devons donner dans celuy-cy qui les conduisent dans la maniere de les exciter, chacune selon son Espece, ou pour les faire naître, ou pour les détruire dans l’ame de leurs Auditeurs.

Et parce que les Predicateurs ne se proposent ordinairement que huit principaux sentimens à exciter, ou à ménager, ou au contraire à détruire, qui sont.

1. La Penitence. 1. L’Inpenitence.

2. La soûmission. 2. L’Orgueil.

3. L’Amour Divin. 3. La Haine de Dieu.

4. La Consolation. 4. Le Desespoir.

5. La Confiance. 5. La Defiance.

6. La Joye. 6. La Tristesse.

7. La Patience. 7. L’Inpatience.

8. La Conpassion, &c. 8. La Dureté, &c. [ p. 117 ]

Les Rhetoriciens ne leur donnent que cinq Maximes, qui suffisent pour les conduire dans la naissance ou dans l’amortissement qu’ils veulent faire de ces sortes de mouvemens, qu’ils ont dessein ou d’exciter ou d’étouffer lors qu’ils sont en Chaire.

I. Pour porter les Auditeurs à la Penitence & à un amandement de vie par la haine du peché, il suffit que les Predicateurs se servent des deux Termes, dont nous avons parlé dans le chapitre precedent, qui sont.

1. L’Anplification ou l’Exageration de la Puissance de Dieu, de sa cholere, de son indignation, & du peché qui en est l’objet.

2. La Peinture ou la Description du dernier jugement du Fils de Dieu qui invite à la repentance, & des horreurs de la mort qui saisissent ceux qui se voyent au lit de la mort, ou en quelqu’autre estat fâcheux.

Les Rhetoriciens eclesiastiques remarquent que pour bien reüssir dans la conduite de l’Exhortation à la pratique des bonnes œuvres, les Predicateurs doivent observer cinq actes, ou faire cinq fonctions, qui sont les principales parties qui la conposent.

1. La Consideration de ce que nous sommes, & de ce que nous faisons.

2. La Connoissance de ce que nous devons estre, & de ce que nous devons faire.

3. Le Desir de ce que nous devons estre.

4. Le Tableau des Reconpenses que meritent les bonnes œuvres, & des peines qui suivent le peché.

5. L’Exposition des moyens qui nous portent à [ p. 118 ] la vertu, & des obstacles qui s’opposent aux efforts que nous faisons.

II. Quelque difficulté qu’il y ait à bien faire une Reprimende pour exciter le déplaisir & la soûmission qui la doivent suivre, les Predicateurs n’auront pas beaucoup de peine, dans la conposition de ces sortes de Discours, s’ils se servent des deux termes suivans.

  • L’Exageration du Peché qui a esté commis & qu’il faut punir.

  • La Description des peines qui l’aconpagnent & qui le suivent.

Comme la vehemence du Discours est ordinairement inseparable de l’Exageration du peché, qu’il y a beaucoup de difference entre les anciens & les jeunes Predicateurs, & que l’aigreur & la douceur sont alternativement les parties essentielles de la reprimende, il y faut considerer plusieurs choses en leur faveur.

1. Ils doivent remarquer que le feu de l’Eloquence, son tonnerre & ses foudres n’éclatent jamais davantage que dans les reprehensions qui se font du vice, mais en general seulement, c’est à dire, vaguement & sans designer quoy-que ce soit, par les circonstances personnelles, locales & tenporelles, dont les Exagerations ne peuvent estre trop vives, trop animées, ny trop recherchées.

2. Ils doivent remarquer que la douceur doit estre inseparable du blame qui se fait du vice en particulier, quoy qu’on n’y employe pas les exagerations personnelles, temporelles & locales ; & si quelques fois elles doivent estre pathetiques & hardies, ils doivent observer que cette hardiesse ne convient qu’aux Predicateurs qui se sont acquis du credit & de l’authorité, par le nombre de leurs années, & par le merite de leur [ p. 119 ] capacité ; mais enfin il faut qu’ils en usent avec tant de douceur, de conduite, & de grace, que les Auditeurs puissent connoistre qu’il y va de leur propre salut & de la gloire de Dieu, & que ce n’est point par un motif de colere, ou de mèpris, ou de haine, qu’ils leur parlent avec tant de severité & de feu, mais seulement par le motif & le deu de leur charge, afin que ne se trouvant pas, dans ces grands enportemens de l’Eloquence pathetique, ils puissent facilement retourner à la douceur qui fait le caractere de l’Evangile & de ceux qui le publient ; joint que la vigueur des Exagerations doit paroistre dans la force des pensées & des raisons qu’on y enploye, plutôt que dans la vehemence de la voix, des Passions & de l’action.

Mais apres tout, il n’y a pas lieu de craindre que cét adoucissement & de l’action & de la voix, dans la censure & dans le blame, puisse prejudicier aux Predicateurs & les fasse soupçonner d’indulgence & de flaterie, puisque l’application de l’Exageration du peché aux Auditeurs, quoi qu’en general, a ses pointes, & que le feu de l’Exageration particuliere, dans l’application personelle, ne differe que par le plus & le moins, & que quelque adoucië qu’elle soit, elle ne laisse pas d’avoir ses pointes, son feu, son tonnere, & ses foudres.

3. Ils doivent remarquer qu’il ne faut pas que les reprehensions soient si lugubres, si plaintives & si languissantes, qu’elles ne soient autre chose que des plaintes continuelles & que des gemissemens, qui tiennent plus des Lamentations de Jeremie, que de la Predication Evangelique : adjoutez que cette plaintive & douleureuse maniere de declamer tient quelque chose du sexe, & qu’elle gate la beauté & la dignité de l’action.

4. Ils doivent remarquer qu’il n’y a que les plus grands pechez qui soient la veritable matiere de la reprehesion pathetique & de l’exageration la plus animée, & qu’ils doivent exprimer l’ardeur de leurs reprimendes par les termes de l’Ecriture-Sainte qu’ils y doivent enployer, en leur disant. Ce sont icy les paroles du S. Esprit, qui vous parle par ma bouche &c. Ou ainsi. Ce n’est [ p. 120 ] pas moy qui vous parle, c’est Dieu même, quand il dit, Engeance de vipere, qui vous a &c. Et comme la reprimende doit tousiours estre accompagnée de l’invective contre le peché & de l’exageration de la haine qu’il en faut avoir, ils doivent remarquer que cette deploration ou lamentation du peché peut être excitée par l’anplification de plusieurs circonstances.

  • La multitude des pechez.

  • La Fragilite de la vie.

  • La Necessité de mourir.

  • L’Incertitude du dernier jour.

  • L’Explication des Jugemens de Dieu.

  • L’Obligation de rendre compte de ses pensées, & ses paroles, & de ses actions.

  • La Severité des Jugemens de Dieu.

  • La Rigueur des peines éternelles, &c.

Ils doivent remarquer que ces sortes de reprehensions doivent être adoucies des consolations de l’Evangile, ainsi que nous l’avons dit dans la neuviéme maxime generale, où nous avons anplement parlé de l’opposition des mouvemens.

Enfin ils doivent remarquer qu’il est de la prudence d’un judicieux Predicateur d’adoucir quelquesfois l’aigreur & l’enportement de la reprimende, par la figure de la Conplaisance ou de la Participation qui est d’une merveilleuse edification & consolation pour le Fideles ; à l’exemple de S. Paul aux Corint, aux Gal. & de S. Jean, en se mettant au nombre de ceux contre lesquels ils parlent. Mes Enfans, dit cét Apôtre, ne pechez plus, & si quelqu’un de vous à peché, sçachez que nous avons un Avocat, &c. Ils doivent aussi prendre garde à ne pas tant exagerer, quoy qu’en general, les sujets & les motifs de leurs reprimandes, & même leurs reprimandes, de crainte que les Auditeurs s’endurcissent & s’acoûtument à ces sortes d’exagerations, & qu’ils ne les méprisent comme n’ayant aucune force sur leurs esprits, & ne disent d’eux (comme il ne se dit que trop) qu’ils se divertissent à representer les supplices plus rudes qu’ils ne sont, & à faire (comme on parle) d’une [ p. 121 ] mouche un élephant, & qui ne peut tourner qu’au mépris de l’Evangile, qu’à la honte de la Profession, qu’à la confusion du Predicateur, & qu’à la damnation des Auditeurs : comme aussi de ne blasmer jamais si generalement tous ceux de leur Auditoire, ou de la Paroisse, ou de la Ville, ou de la Province, &c. qu’ils ne fassent quelque exception, en faisant entendre qu’il y a un certain nombre de Fidelles qui n’ont point flechy le genoüil devant Bahal, & qu’ils sont moins coupables & moins criminels que les autres. Mais sur tout les Predicateurs doivent sçavoir qu’il ne faut user de ces Reprimandes severes & proportionnées à l’age, à la condition, & au merite de leurs Auditeurs, que quand ils declament contre des pechez grands & epidemiques, (pour ainsi dire) & publics, à l’exemple d’Isaye, de Jeremie, de Jean Baptiste, & du Sauveur même, qu’on peut nommer les Predicateurs du Tonnerre, parce qu’ils font tonner les menaces & les foudres de la colere du Tout-puissant, ou qu’ils n’abattent ces grands chaines d’inpenitence publics, que par de puissantes cognées, de la meilleure trempe qui se puissent teouver, qui sont les paroles de l’Evangile.

III. Les Predicateurs pour exciter leurs Auditeurs à l’amour de Dieu, se servent dans leurs anplifications qu’ils en font, des quatre circonstances ou attributs de la Divinité, qui sont les plus puissants motifs de l’amour.

  • La Beauté de Dieu.

  • La Bonté de Dieu.

  • L’Alliance qu’il a solennellement contractée avec les hommes.

  • La Beneficence de Dieu sur tous les hommes en general, & sur les Eleus en particulier.

En effet puis que nous n’aimons ordinairement que les choses qui sont honêtes, que celles qui nous sont [ p. 122 ] agreables, & que celles enfin qui nous sont avantageuses, on ne peut pas douter que les quatre considerations precedentes ne fournissent un nombre infini de pensées, propres à porter les hommes à l’amour de Dieu : & si pour la premiere consideration la simplicité de l’Essence de Dieu ne pouvoit suffire pour le faire aimer, le grand nombre de ses merveilles qui paroissent dans le monde comme ses images, sont si aimables d’elles mêmes, qu’il est impossible qu’on ne puisse avoir de l’amour pour le principe d’où elles viennent, qui est sa Bonté, & pour la cause qui les a produites, qui est sa Puissance, & pour la fin où elles tendent, qui est sa Gloire. Et comme en outre nous sommes alliez à la Divinité, & qu’une Alliance aussi glorieuse que celle-là ne peut avoir que des suites tout à fait avantageuses, peut-on ne pas avoir des tendresses extremes pour Dieu, qui en est la cause, puis que c’est par luy que nous sommes, que nous vivons, & que nous agissons ? Où il faut remarquer que l’anplification de l’étroite union des hommes avec Dieu, par son Fils, a beaucoup de graces en cet endroit. Mais enfin si le bien est aimable qui peut douter que celuy qui est la cause de sa communication, ne le soit infiniment davantage, & que qui desire estre beaucoup aimé, doit avoir ou donner abondamment de l’amour ? Si vis amari, ama. Il faut faire le même jugement ou le même usage de la Bonté divine & de sa Beneficence, qui doit estre anplifiée par ses parties qui sont celle de la Nature & celle de la Grace, soit en general à tous les hommes, soit aux Eleus en particulier, puis que la nature agit generalement en tous les hommes, & aussi en particulier par preference en quelques uns, puis qu’elle agit dans les uns autrement que dans les autres, avec plus ou moins de bonté ou de puissance, ainsi qu’il se voit dans la diversité des Temperamens, & des Genies ; ainsi la Grace est presentée à tous les hommes, elle leur est donnée, mais elle n’est pas en tous également efficace.

IV. Les Mouvemens de Consolation, de [ p. 123 ] Ioye, de Confiance & de Patience, peuvent estre excitez, en trois diverses manieres.

1. Par l’Exageration des Promesses de Dieu accompagnées de leur certitude.

2. Par la Peinture de ceux qui ont souffert les mêmes disgraces, les Saints & les autres, qui n’avoient point d’autres armes pour leur deffence, que celles que nous avons, & que nous devons opposer aux effets de la crainte & de la douleur.

3. Par la Description de la vie éternelle & des delices qui la doivent acompagner, apres les tourmens de la croix, quoi qu’il n’y ait point de proportion entre les souffrances de la vie presente & les récompenses de celle qui est à venir.

Comme les Fidelles doivent estre instruits & persuadez de ces deux veritez.

1. Que Dieu sçait quels sont leurs sentimens pour sa gloire, & les efforts qu’ils font pour faire fructifier la Foy à sa gloiree.

2. Que la tendresse que la Fils de Dieu a eu sur la Croix pour les Chrestiens, est plus grande qu’il ne se peut imaginer.

C’est pour lors qu’il n’y à point d’affliction qui ne nous paroisse moins fascheuse ; point de Croix qui ne nous senble moins pesante ; & point de douleur que nous ne sentions moins piquante ; & qu’au contraire quand nous ne sçavons pas comment nous sommes avec Dieu, ny comment Dieu est avec nous, la moindre disgrace nous est insuportable, nous sommes inconsolables, nous sommes au desespoir. Ajoûtez que la Croix est une sçavante Ecole dans laquelle nous aprenons les quatre choses suivantes. [ p. 124 ]

1. Ce que c’est que Dieu.

2. Ce que c’est que la Parole de Dieu & la Foy.

3. Ce que c’est que nous sommes.

4. Ce que c’est que le Peché.

Enfin selon Isaye nous apprenons de la Croix, que le Fidele ne se hâte jamais, c’est à dire qu’il ne s’impatiente point, & qu’il ne demande jamais que Dieu mette des bornes à sa misere, puis que Dieu est sage & qu’il le delivrera de ses maux quand il le jugera à propos. Psal. 3. Isa. 28.

V. Les Mouvemens de Conpassion pour le Prochain peuvent être excitez, semblablement par deux moiens qui sont.

1. L’Exageration des Calamitez de la Personne, pour qui nous voulons exciter la conpassion de nos Auditeurs.

2. La Peinture la plus exacte qu’il est possible de faire de deux principales choses qu’il faut representer de toutes les couleurs les plus vives & les plus éclatantes.

La premiere Peinture est celle de la Personne pour qui nous parlons ; dont l’excez de la misere n’enpesche pas que nous ne luy soions étroitement unis, par les liens de la nature & par ceux de la grace qui l’unissent avec nous.

La Deuxiême est celle de la Personne du Filz de Dieu même, comme si effectivement il demandoit l’aumône luy-méme en nôtre presence, pour celuy qui est le sujet du discours & de la demande. Et c’est en cét endroit que les Predicateurs pathetiques doivent dire les choses les plus tendres & les plus touchantes, qui doivent estre soûtenuës des promesses que Dieu [ p. 125 ] fait aux personnes charitables, de leur en tenir conpte au jour du jugement.

Les maximes speciales que les Predicateurs doivent suivre sur le sujet de la naissance des Passions, pourroient estre traitées plus anplement ; mais comme nous en touchons encore quelque chose dans nostre Art de faire des Lieux communs ou des Collections pour les Predications, & dans nostre Rhetorique civile, nous n’en parlerons pas d’avantage en ce lieu.

Nous pourrions encore donner des Maximes contre les Passions qui sont opposées à celles dont nous venons de parler ; mais les jeunes Predicateurs sçachans que les contraires se connoissent par leurs contraires, s’établissent ou se détruisent, ils peuvent facilement voir que les passions nuisibles au Chrestien, comme l’impatience, la défiance, &c. se doivent traiter par leurs opposées, la Patience & la Confiance, & ainsi des autres.

Nous ne doutons point que les Lecteurs & les jeunes Predicateurs les moins ingenieux & les plus paresseux, n’eussent souhaité des exenples des Passions excitées ou étoufées ; mais outre qu’il est impossible de donner de justes exemples de ces petits chef-d’œuvres d’éloquence, dont les desseins & les expressions fussent au goût de tous, que ces exemples, qui plaisent à peu de personnes, sont de grande dépense sous la presse, à cause de leur ètenduë : les Lecteurs soibles ou paresseux en trouveront de beaux dans les excellentes pieces publiques qui se préchent tous les Carêmes, les Avants, & aux principales Solennitez, & faire leur profit de ceux qui leur senbleront les plus justes, les plus beaux & les plus patetiques.

Mais enfin pour leur dire en peu de mots sur ce sujet, ce qui nous senble leur estre le plus utile, c’est qu’ils doivent suivre le sens & l’esprit de cette belle Maxime qui porte que les Objets èmeuvent les puissances, & faire de si belles Peintures des choses qu’ils veulent [ p. 126 ] faire aimer, ou, au contraire, de si hideuses de celles qu’ils veulent faire haïr, (ainsi que nous l’avons dit cy-dessus) & qui aprochent le plus des Originaux, qu’elles parlent, pour ainsi dire, & qu’elles agissent elles mêmes par leurs images, & ils connoîtront par leur propre experience & comme Predicateurs & comme Auditeurs, qu’il n’y a que les Originaux qui touchent, & apres eux les Peintures le plus au naturel qu’il se puisse, ainsi qu’il se verra dans la Figure des Hypotyposes.

CHAPITRE VII. De la Maniere de traiter le Sujet conposé.

LE Texte mixte n’est autre chose que celuy qui est conposé de doctrine & de mouvement, de Theorie & de pratique, de speculation & d’action, c’est à dire, que ces sortes de Sujets regardent l’intelligence & l’action, l’esprit & la volonté, & qu’ils doivent estre traitez par la theorie & par la pratique, & que le Predicateur doit faire connoître le sujet en l’expliquant, ou pour faire naitre les Passions qu’il regarde, ou pour les exciter, ou pour les arrester, ou pour les conbatre, ou pour les détruire, ou mêmes pour les étouffer dans leur naissance.

Il n’y a presque point de Sujet dans l’Ecriture Sainte qui ne soit de cette sorte, & les Mysteres mêmes, ainsi que le merite des Saints, ont ces deux avantages, [ p. 127 ] mais ceux-cy par une voye indirecte & détournée, comme il se verra en son lieu, lors que nous parlerons de l’application ou de la persuasion directe ou naturelle qui est de l’Evangile ; & de l’indirecte ou de prudence de la part des Predicateurs, qui doivent tourner l’Evangile à l’usage des peuples pour la gloire de Dieu & pour leur salut : ce qui fait voir que les Predicateurs, dans une même piece, doivent passer, à tous momens, de la speculation ou theorie à la pratique, & de la pratique à la speculation, c’est à dire, de l’explication aux mouvemens, ou des mouvemens à l’explication, ou de la connoissance à l’usage, jusqu’à la fin de la piece ou du Sermon.

Comme les actions de l’Intelligence ou de l’Entendement dépendent autant, pour le moins, de leurs objets que de luy-même, on ne peut pas nier que le sujet des Predicateurs, ou l’Evangile, estant double, c’est à dire, conposé, de connoissance qu’on nomme Theorie, & d’action qu’on appelle Pratique, il n’y ait deux methodes ou manieres de le traiter.

  • La Theorique, speculative, ou de connoissance & d’instruction.

  • La Pratique agissante affectueuse ou d’action, de suite, de haine ou d’imitation.

La Maniere theorique s’arête dans la seule speculation, c’est à dire, dans la seule connoissance, comme quand on parle de la Tres sainte Trinité.

La Maniere pratique fait tout le contraire, elle passe de la theorie à l’action, ou de la speculation aux mouvemens ou aux affections, c’est à dire, que de l’esprit qui vient d’estre [ p. 128 ] instruit, le Predicateur passe à la volonté pour l’échauffer, au cœur pour l’émouvoir, & aux puissances animales, ou pour les faire agir ou pour les arêter dans leur mouvement & même en la presence de leurs objets, mais par une voye indirecte & qui vient de l’industrie du Predicateur, comme de porter les Auditeurs à une triple amour, à une triple reconnoissance, & à une triple soûmission. 1. Au Pere qui envoye le Fils pour souffrir. 2. Au Fils qui souffre. 3. Au Saint Esprit qui aplique le merite des souffrances.

Quoy-que nous ayons assés anplement parlé de la maniere de mediter ou de se preparer sur l’Evangile ; dans les Discours precedens de ce Systeme, pour donner encore plus de jour à l’invention du dessein ou de l’ordonnance du Sermon, & pour nous acommoder à la diversité des Genies, qui estans diversement tournez conçoivent les choses de differente maniere, nous nous sentons obligez de les secourir, & principalement ceux qui ont une naissance moins heureuse, & de les aider par les avis qui suivent, qui conviennent avec les precedens.

Lors que le Predicateur doit travailler à la meditation & à la conposition d’un Sermon proprement pris, c’est à dire, rempli de Theorie, d’instruction & de pratique ou de morale, pour le distinguer du Panegyrique dont nous parlerons en son lieu, la premiere chose qu’il doit faire, c’est de lire attentivement tout l’Evangile d’un bout à l’autre, afin de découvrir la pensée, la qualité ou l’acte [ p. 129 ] dominant, c’est à dire, la chose qui s y trouve comme la principale, & sur tout lors que c’est un Evangile historique, qui contient quelqu’action qui doit estre pratiquée & imitée, qui ne peut venir que de cinq endroits principaux.

1. Du Sauveur du monde.

2. D’Un Apôtre comme Saint Paul.

3. D’Une Sainte comme la Madelene.

4. D’Un Particulier comme le Mauvais riche.

5. D’Une Parabole ou similitude, comme la Perle.

Qui est ou loüée comme celles de la Samariténe & de la Cananééne, ou blamée comme celle du Mauvais riche.

Et c’est là l’Evangile qui se nomme proprement actif, pratique ou moral ; parce qu’il s’y agit d’une action ou d’une histoire.

Le Predicateur doit faire la même chose de l’Evangile instructif, dans lequel le Sauveur donne quelque precepte & quelqu’enseignement qui aproche de l’Evangile parabolique, qui est comme une troisiéme sorte d’Evangile, dans lequel le Fils de Dieu donne quelque enseignement au Chrestien pour la conduite de sa vie & pour l’avancement de son salut.

Et lors que le texte de l’Evangile conprend les trois Evangiles ensenble, le pratique, l’instructif & le parabolique, il est au choix du Predicateur de prendre celuy qui est le plus propre aux circonstances du temps, du lieu [ p. 130 ] & des Personnes, & en un mot le plus conforme au dessein qu’il doit prendre, & à l’effet qu’il doit produire dans l’ame de ceux qui doivent l’écouter.

Du Dessein sur l’Evangile moral. Article I.

LE Predicateur dans le maniement de l’Evangile actif, historique ou moral, doit considerer l’action qu’il contient & celles des circonstances qui peuvent favoriser le motif de l’Evangile & l’effet qu’il se propose, & luy servir de motifs ou de moyens, soit pour la loüange, lors qu’elle doit estre imitée, soit pour le blâme, lors qu’elle doit estre detestée, selon les deux principales fonctions ou desseins des Predicateurs, qui sont de porter à l’imitation d’une telle ou telle action, & de se plaindre du contraire, ainsi qu’il se peut voir dans les Exemples suivans.

Comme si un Predicateur devoit parler de Saint Jean Baptiste persecuté, il faudrait qu’il eût égard à ses circonstances & adjoints, comme sont, la grace qu’il signifie, la persecution qu’il souffre & sa maniere de la souffrir, sans murmurer, pour dire, Le Bien-aimé est outragé. Le Iuste est persecuté. L’innocent est dans les fers. Et le plus maltraité de tous les hommes le souffre sans murmure ; afin de conclure & d’apliquer, au contraire, & de dire aux Auditeurs, par une espece de plainte. Vous estes disgraciez par le peché, & cependant vous prosperez : Vous estes criminels, & vous estes libres ; & les moindres disgraces vous jetent dans le desespoir. Ainsi dans l’Evangile, [ p. 131 ] Non sum Ego Christus, medius autem nestrum stetis.

Le Predicateur doit remarquer que l’humilité & la sincerité de Jean Baptiste, est le terme ou la pensée qui regne dans ce peu de paroles, & que le but & la fin de son dessein ou de son entreprise, comme Predicateur, ne peut & ne doit estre, au regard de ses Auditeurs, que de les exciter, & de les engager à l’usage & à la pratique de ces deux divines vertus, & au contraire, de se plaindre de la superbe & de la perfidie : laquelle exhortation & laquelle plainte doit estre soûtenuë & anplifiée par la consideration des circonstances de cette action, & sur tout la condition de celuy qui parle & qui agit, de cette force, lors même qu’il est le plus élevé par sa sainte Commission, qui doit estre mise dans son jour & dans sa force, par ces trois Propositions, en disant, nous verrons.

1. Son Humilité profonde dans la Grandeur du Christianisme la plus élevée.

2. Sa Fidelité dans la Commission la plus inportante de la Religion.

3. Son Zele & son affection dans celle de toutes les affaires qui est la plus difficile.

Ou de cette autre maniere plus formele en disant, nous ferons voir qu’il a esté.

1. Le plus humble de tous les hommes dans la Grandeur la plus élevée.

2. Le plus fidele dans la Commission la plus inportante de la Religion.

3. Le plus zelé qui ait jamais esté, dans l’enploy le plus difficile.

Lesquels trois adjoints de Saint Jean qui sont le fondement des trois propositions precedentes, se découvrent tres-clairement dans les Paroles de l’Evangile :

  • L’Humilité, quand il dit, Non sum ;

  • La Fidelité, quand il ajoûte, Christus, pour dire, non sum Christus.

  • Le Zele & l’ardeur, quand il dit, medius vestrum stetis.

Ainsi le Predicateur, au contraire, ayant à traiter [ p. 132 ] l’Evangile suivant. Accesserunt ad lesum duo Discipuli, & Mater Filiorum Zebedai, adorans & potens, il doit remarquer que la vanité, la superbe ou l’anbition est le principal terme de cét Evangile ou de cette histoire, qui peut estre divisée & considerée par ses trois principales circonstances, qui sont.

  • L’Adorans, ou l’humiliation.

  • Le Petens, ou l’Interest.

  • Le Possumus, ou la presonption & la vanité.

Lesquelles trois Circonstances, actes ou considerations peuvent faire l’économie ou la distribution & de l’Evangile & du Sermon, de la plainte & de l’exhortation ; de la plainte contre la superbe, & de l’exhortation pour l’humilité.

Ou enfin dans cét autre Evangile, Misercor super turbam, &c. Dans lequel regne, la Misericorde qu’y exerce le Sauveur du monde, qui ne peut estre mieux divisée que par les circonstances qui l’y aconpagnent.

Du Dessein sur l’Evangile d’instruction. Article II.

LEs Evangiles instructifs ou d’instruction sont ceux dans lesquels le Fils de Dieu donne des avis, des conseils, ou des enseignemens, sous la forme ou figure de plainte ou de quelque autre mouvement.

Le Predicateur qui se prepare sur cette espece d’Evangile, n’a que deux choses à faire.

1. Il faut qu’il découvre la Plainte qui est la Pensée dominante de l’Evangile, ainsi que dans l’Evangile historique dont nous venons de parler.

2. Il faut qu’il fasse les fonctions du Sauveur même, qu’il entre dans ses interests, & [ p. 133 ] qu’il se pleigne de la même maniere, selon les Maximes de l’Ethopée, (dont nous parlerons en son lieu.)

Ainsi qu’il se peut voir dans les Exenples suivans ; Si veritatem dice vobis, quare non creditis mih ? Dans lequel Evangile il se voit que la Plainte des Outrages qui se font à la verité, est le dominant de cét Evangile ; laquelle plainte doit estre multipliée ou divisée, par la multiplication ou division des Outrages, lesquels se multiplient ou se divisent, ou par les Personnes qui outragent, ou par les motifs, ou par les circonstances, &c. qui font leurs diverses manieres, (ainsi qu’il se voit dans nôtre traité de la Division) lesquelles manieres d’Outrages font l’économie & la distribution des parties du Sermon qui contient une telle plainte.

Ainsi dans cét autre Evangile. Populus iste labiis me honorat, où l’on voit que, La Plainte que Dieu fait de la maniere dont les Hypocrites le servent, en est l’ame & le dominant ; dont la division se tire facilement des Hypocrites, qui copient les vrais adorateurs ou fideles qui sont de trois sortes.

  • Les Uns donnent tout à l’Interieur & rien à l’Exterieur.

  • Les Autres, au contraire, donnent tout à l’Exterieur & rien à l’Interieur.

  • Les Troisiémes enfin donnent à l’un & à l’aure, mais plus à l’Exterieur.

Il en est ainsi de l’Evangile qui suit, Noli flere, dans lequel le Sauveur montre qu’il ne faut point pleurer la mort, ny l’apprehender, pour trois raisons qui sont toute l’économie du Sermon.

1. Parce que la Mort est une peine.

2. Parce que la Mort est un sacrifice.

3. Parce que la Mort est une reconpense, ou un avantage qui le suit.

La Consolation est le but, la fin, ou l’usage de cét [ p. 134 ] Evangile : mais parce que l’on n’a point de motif apparent ou formel, dans cét Evangile, de raison ou de moyen pour porter à la conclusion, il en faut trouver dans le sujet même, par les termes de l’Art, comme sont la Definition ou description, les Effets, &c. & dire. La Mort est une peine, donc il la faut recevoir. C’est un sacrifice, donc il le faut faire. &c.

Il n’en est pas ainsi de l’Evangile, Diligite inimicos vestros ; ut Filii Dei sitis ; parce que le moien ou le motif y est, sous le nom d’Ego qu’il faut expliquer, afin de soûtenir le but de l’Evangile qui est l’amour du prochain, auquel J. C.les porte, & sous celuy de, Ut Filis Dei sitis.

Il faut en user ainsi dans les Evangiles paraboliques, comme sont celuy de la semence, de la perle, du Pasteur, & aussi des Mysterieux, comme ceux de la Samariténe, & de la Cananééne, qui s’entendent de la Grace, dans lesquels le Predicateur, à l’exenple du Fils de Dieu, doit exciter ses Auditeurs à l’estime de la grace, par les moyens ou considerations qui sont contenuës dans le même Evangile, comme de dire qu’elle est un Don, une Eau facile à obtenir, & saillante en vie eternelle, quand il dit, Mulier si scires donum Dei, qui bibit ex aqua, &c

Et ainsi des autres Evangiles qui portent quelque instruction, ou qui engagent à quelqu’action, ou qui degagent de quelque mauvaise habitude.

CHAPITRE VIII. De la Maniere de traiter le Sujet sinple & historique.

LE Sujet sinple historique ou singulier n’est autre chose que celuy qui contient [ p. 135 ] l’histoire, ou l’exposition d’un fait & d’une chose passée, qui est aconpagnée des circonstances qui la particularisent & singularisent, comme sont le lieu, le temps, les personnes, &c.

  • -La Meditation ou l’Examen du Sujet historique a deux principaux actes.

  • L’Exposition des parties du Sujet, du fait ou de l’histoire.

  • La Denomination qu’il en faut faire, ou le renvoi à la notion generale de laquelle il a esté tiré ou de laquelle il depend, c’est à dire, qu’il faut s’élever de l’individu ou d’une chose singuliere à l’Espece, & de l’Espece au Genre qui fait la notion generale.

L’Exposition des Parties d’un sujet singulier, d’un fait & d’une action quelle qu’elle puisse estre, se fait par la montre & le dévelopement des six choses suivantes.

1. Le Sujet qui a agi ou souffert.

2. Les Circonstances, le lieu, & le tenps.

3. Les Motifs.

4. Les Instrumens.

5. Les Antecedens.

6. Les Effets & les evenemens.

Le Renvoi du Sujet singulier à la notion generale se fait en deux diverses manieres.

  • L’Une regarde le Systeme.

  • L’Autre regarde le fait même.

Celle qui regarde le Systeme se fait lors que les Predicateurs examinent le fait & qu’ils découvrent au quel des Systemes ou des douze Disciplines de la Cyclopedie il appartient, [ p. 136 ] & de laquelle il a esté tiré, afin de l’y renvoyer, ou à celuy de la Theologie, ou à celuy de la Morale, ou à quelqu’autre Discipline ; mais non seulement pour voir à quel Systeme, & à quelle partie de ce Systeme, mais encore à quel titre general se peut reduire le sujet ou l’action dont il s’agit dans le sujet.

Voyez les Systemes de la Cyclopedie dans la Preface de ce Systeme cy.

La Maniere du Renvoi qui regarde le fait même & les parties qui le conposent, consiste dans leur dénomination qui a deux Especes.

  • L’Une est totale.

  • L’Autre est partiale.

La Denomination totale se fait lors que le Predicateur qui se prepare, nomme le fait ou l’action, & l’appelle par son propre nom, & qu’il dit, C’est pieté, ou un acte de pieté, d’iniquité, de loüange, de blaspheme, c’est respect, obligation, devotion, sacrilege, &c.

La Denomination partiale se fait lors que le Predicateur appelle aussi par leurs noms & par leurs adjoints, ou qualitéz, les circonstances, ou les adjoints & les parties du fait, qui jointes ensenble font le caractere de l’action & du fait, c’est à dire, qu’elles le singularisent & l’établissent ou le mettent en son estat pour estre une certaine chose distinguée de toutes les autres.

Comme la circonstance d’estre le favory du Sauveur distingue Saint Jean des autres Disciples ; ainsi que celle d’avoir les clefs, distingue Saint Pierre & [ p. 137 ] celle de porter l’épée de la parole, distingue Saint Paul des autres Disciples & Apôtres. Nous avons déja fait mention de ces circonstances & de leurs adjoints conprises dans le vers suivant.

Quid ? Quis ? Ubi ? Quotiesque ? Quibus ? Cur ? Quomodo ? Quando ?

Tous lesquels adjoints avec leurs fonctions speciales, ont aussi leurs denominations specisiques & propres, que le Predicateur qui estudie & examine l’Evangile doit avoit presentes, pour estendre sa matiere par le developement qu’il en fait, afin de la mettre en veuë, ainsi qu’une tapisserie, ou mappe-monde, pour le faire voir & entendre aux Auditeurs ou Lecteurs. Ainsi le fait ou l’action est comme, La Désobeissance d’Adam. L’Homicide commis en la personne d’Abel. La Penitence de Madeleine. Le Dialogue du Seigneur avec la Samariténe. La personne ou publique, comme le Magistrat, comme dans l’Adultere de David, ou privée. Le lieu, ou saint ou prophane, comme le vol commis dans une Eglise. Le temps, ou de jour ou de nuit. La maniere, un jour solennel. La fin, pour se moquer & profaner ce que la Religion a de plus auguste, & ainsi des autres circonstances. De toutes lesquelles considerations ou parties, celuy qui se prepare sur ce sujet, doit faire une Proposition qui renserme les principales.

Comme les Exemples de l’Histoire contiennent les Maximes & les lumieres de la morale qu’on y trouve, & les preceptes de l’Architecture se voyent dans un admirable Palais, on peut voir dans un fait la verité des Preceptes que nous venons de donner & d’exposer dans le Theoreme precedent, come dans l’homicide de David commis en la Personne d’Vrie (que nous raportons sommairement par ce qu’il est connu de tout le monde) 2. R. ch. II. & suivants. Il n’y a personne qui ne voie que ce qui se passa entre David & Urie, est un, acte de violence, ou un fait (comme on parle) injurieux & criminel, qui regardoit la Theologie d’alors, la Politique de Judée, la Morale de ces Peuples, l’Economie & l’humanité. Voila les Systemes de la [ p. 138 ] Cyclopedie qui paroissent & qui sont les plus interessez dans cet acte de violence.

1. La Theolgie, au regard de Dieu.

2. La Politique, au regard de l’Estat.

3. L’Economique, au regard de la famille d’Urie.

4. La Morale, au regard des Loix du Païs.

5. La Physique, au regard de l’Humanité.

Voila pour le regard du materiel de cet acte que nous avons nommé la denomination cyclopedique, qui est la premiere fonction du critique qui fait l’analyse ou la resolution d’un sujet.

Ensuite il faut passer à la deuxiéme denomination que nous appellons categorique & formelle, qui est la forme ou le caractere de l’action qu’il faut appeller par son, nom & dire que ce procedé de David est un Enportement qu’on peut nommer un Crime enorme, à cause qu’il est fait de l’acumulation de plusieurs autres qui le composent, comme il paroist par le denombrement des Systemes qui s’y trouvent engagez qui sont.

1. L’Irreligion, ou le peu de respect pour Dieu.

2. La Violence, ou la Tyrannïe.

3. La Honte, ou l’infamie de la famille.

4. L’Inpudicité, ou la Brutalité.

5. La Cruauté, l’inhumanité, ou dureté.

Mais parce que la volupté, sans doute, sut le motif & le reffort qui fit joüer cette impudique & suneste Tragedie, il faut specisier cet emportement & le designer par son propre nom, & dire que c’est un Adultére, c’est à dire un peché contre la foy conjugale qui le deffendoit absolument : & pour faire un abregé & un sommaire de tout, il faut faire la Proposition & dire que l’Emportement de David est un Adultere. Il faut passer à la Denomination de David & ses qualitez, qui sont les circonstances & le caractere du peché ou du crime, & principalement la Royauté, c’est à dire une personne souverainement publique & de mauvais exemple. Il faut enfin passer à ce qui suivit le crime qui fut le châtiment que Dieu en fit, qui pour estre proportionné à la grandeur du peché, n’alla pas à moins qu’à le [ p. 139 ] faire chasser du Royaume. De toutes lesquelles demarches ou considerations singulieres ou hypothetiques (comme on parle) il faut s’élever à la These, & faire une Proposition generale, & dire que Tout Souverain, ou tout Magistrat qui commet un crime énorme, doit estre chastié severement. Dans laquelle Proposition il faut expliquer deux choses.

  • Le Crime.

  • Le Châtiment.

Le Crime par ses circonstances, Quis ? Quibus ? Quoties ? Cur ? &c.

Et le châtiment par analogie au Crime, c’est à dire, aux mesmes circonstances du peché.

CHAPITRE IX. De la Maniere de connoistre l’Evangile par la Division.

NOus avons veu, dans les Theoremes precedens & dans leurs Maximes, la maniere de traiter l’Evangile, & de le faire connoistre par l’explication de ses parties, en les definissant, pour faire connoistre ce qu’elles sont, suit que nous voïons la maniere de le traiter & de le faire connoistre par le denombrement de ses parties, de ses proprietez, de ses accidens, de ses adjoins, ou de ses circonstances.

La Definition fait la premiere fonction, qui est d’exposer l’Essence des choses, & ce qu’elles sont.

La Division fait la deuxiéme, qui est de découvrir ce qu’il y a dans un sujet. [ p. 140 ]

Ces deux termes sont d’un merveilleux usage chez les Orateurs, bien plus que chez les Philosophes.

La Division, la Distribution, ou la Partition, est un Terme ou un instrument dont les Orateurs se servent pour faire connoistre le merite d’un sujet par l’exposition de ses parties, lors que c’est un Tout ; les Effets, lors que c’est une Cause ; les Accidens, lors que c’est un Sujet ; les Raports, lors que c’est un Objet ; & un singulier par ses adjoints ou circonstances.

Comme la Division ou la Distribution est un Terme de connoissance qui n’est pas moins utile au Predicateur, ni moins difficile à employer que la definition, il est de nostre devoir d’en faciliter l’usage par quelque Maximes.

La Conduite de l’Orateur dans l’usage, de la Division depend des Maximes suivantes.

I. La Division d’un Evangile, par ses principales parties doit estre fort ingenieuse & fort claire, sour faciliter l’intelligence du dessein principal que le Saint Esprit s’y propose.

Comme le Predicateur dans son Sermon ne se propose que quatre fins principales.

1. La Connoissance de l’Evangile qu’il doit donner aux Auditeurs.

2. La Passion qu’il doit ou exciter ou conbatre.

3. Les Raisons qu’il y doit enployer pour l’executer judicieusement.

4. La Disposition dont il doit user dans les rencontres.

On ne peut pas douter qu’il n’y reüssisse tres-parfaitement & tres-heureusement, en faisant une [ p. 141 ] judicieuse division, selon la Maxime precedente, par laquelle toutes les parties qui sortiront du sujet contribueront à toutes les fins qu’il se propose : & ainsi un Predicateur qui voudroit persuader l’indifference à même le mépris des Richesses, les pourroit diviser par les trois adjoints qui marquent leurs trois periodes.

1. Leur Recherche, leur naissance, ou leur acquisition ou bonne ou mauvaise.

2. Leur Estat, leur consistence, ou leur possession.

3. Leur Decadence, leur perte, ou enfin leur aneantissement.

Pour dire ensuite avec Saint Augustin.

1. Leur Aquisition est penible & laborieuse.

2. Leur Possession est sale & indecente.

3. Leur Perte porte a la rage & au desespoir.

Et ainsi ces trois abstraits au regard des richesses, pour l’ordinaire, à sçavoir.

1. La Peine avant les Richesses.

2. Le Crime dans les Richesses.

3. Le Desespoir apres les Richesses.

Sont fondez seulement sur trois differentes veües, adjoints, ou circonstances que les Maîtres nomment.

1. L’Antecedant.

2. L’Aconpagnant.

3. Le Subsequant.

Voi-cy les propres termes de Saint Augustin. Bona amata cruciant, Possessa inquinant, Amissa desperant.

Voyez l’Art de bien dire pour les Adjoints.

II. Comme l’Excez de la Lumiere, par la foiblesse de la veüe, est assez souvent cause de nos Tenebres, le nombre excessif des Parties d’un sujet, y jette de la confusion & donne beaucoup de peine aux Auditeurs ; c’est pourquoy la division d’un Sujet ne doit jamais avoir pour le plus, que quatre parties principales ; celle de trois parties est la plus [ p. 142 ] commune ou la plus ordinaire, & celle qui est de deux Parties seulement & principales, est plus exacte, plus facile, plus commode, & plus intelligible, à cause que les parties sont plus opposées & plus contraires.

Quoy-que l’on sçache de certitude que la confusion est le plus grand deffaut qui se puisse glisser dans un discours, nous ne laissons pas pour confirmer la verité & l’utilité de la Maxime precedente, de remarquer les plus ordinaires incommoditez du grand nombre des parties d’un sujet que l’on divise & qui en est capable, à moins qu’elles soient reduites à celles qui sont plus generales, contre ceux qui pour vouloir estre plus clairs par les divisions deviennent plus obscurs.

Le Premier deffaut regarde la confusion de la Memoire du Predicateur, & de celle des Auditeurs.

Le Deuziéme deffaut regarde les Passions & les mouvemens, qui sont souvent interrompus, refroidis & même ètouffez par les continuels passages qu’il faut faire à tout moment d’une partie à une autre, jusqu’à la fin du Discours ; pour les toucher toutes, ou plustôt pour les parcourir.

Le Troisiéme deffaut regarde les Anplifications les plus étenduës & les plus propres pour les graces & mouvemens de l’Eloquence pathetique, qui tire toute sa ponpe & toute sa gloire ; des acumulations, des Exagerations anples & spacieuses, qui representent les choses qui sont les Originaux, en toute leur érenduë & en toute leur excellence. Ajoûtez que quelque dexterité, dont le Predicateur se puisse servir, & quelque bien intentionnez que puissent estre les Auditeurs, il est tout à fait inpossible que dans cette necessité d’un si grand nonbre de differentes Passions, ils puissent eux-mêmes s’exciter si souvent & si diversement, & bien moins encore émouvoir les Auditeurs par leur exenple. Il faut à chaque moment qu’une Passion [ p. 143 ] cede la place à une autre, celle-cy à celle là ; ou qu’elles s’acommodent les unes avec les autres, selon la diversité des Reflexions qui suivent la diversité des sujets ; ce qui est absolument inpossible, ou du moins tres-difficile & fort rare. Mais enfin il faut sçavoir que l’imagination ne peut rien tirer de bon d’une si grange diversité d’Idées, en même tenps, non plus que l’Estomac d’une prodigieuse confusiaon de differentes boissons & alimens, qui ne font que des cruditez & nausées ou indigestions ; & ces Passions ne peuvent estre poussées autant qu’elles le doivent, à cause de la multitude des Parties du discours & si differentes, qui consument le tenps, à moins de prêcher deux heures & plus, qui seroit encore plus incommode.

Le Quatriéme deffaut regarde la peine que le Predicateur & les Auditeurs trouvent à passer tant de fois en une heure, de la Theorie à la Morale, de la Morale aux Passions ; des Passions à la Theorie ; de cette Theorie encore une fois à la Morale, & ainsi jusqu’à la fin du Sermon.

III. Les diverses Parties de l’Evangile; qui dans la Partition ont esté exposées separément, pour les faire mieux connoître, doivent estre cousuëes & attachées si delicatement & si adrètement, les unes avec les autres, dans le corps du discours par d’ingenieuses transitions, qu’il n’y paroisse aucunes ouvertures ou bâillements, qui rendent le discours lâche, languissant, & qui choquent l’Auditeur delicat.

Il y a plusieurs Figures qui fournissent assés facilement les Passages ou les Transitions, dont nous dirons quelque chose en son lieu ; mais nous pouvons dire que de toutes, la Prevention & la demande sont les plus ordinaires & les plus commodes, & aussi [ p. 144 ] les plus agreables, sans rien dire de l’opposition & de la convenance qui en sont les sources inepuisables.

IV. Il n’est point de Sujet dont les Parties doivent estre plus soigneusement distinguées que celles de ceux qui sont conposez, soit dogmatiques ou speculatifs, ou pathetiques ou oratoires tout ensenble.

En effet si une partie du Sujet est dogmatique & l’autre pratique, il en faut faire deux parties.

  • L’Une qui regarde la Doctrine ou la speculation.

  • -L’Autre qui regarde les Passions les mœurs & les mouvemens.

Et si le Sujet dogmatique peut estre traité par les Causes & par les Effets, il en faut faire deux parties.

  • L’Une qui regarde les Causes.

  • L’Autre qui regarde les Effets.

Que l’Eschole appelle la maniere de traiter les choses, à Priori & à Posteriori.

V. Il y a quelquesfois des Sujets, dont les Abstraits ou les Parties principales ne sont pas propres, à faire des Propositions regnantes ou generales, à cause de leur proximité, ou à cause de leur mutuelle dépendence, il n’est pas de l’Art d’en faire deux Propositions, il faut joindre les deux pensées ou abstrais par quelque terme general commode, pour en faire une seule, que l’on peut sousdiviser par ses proprietez, ses adjoints, ses circonstances & autres accidens.

Comme si un fameux Orateur avoit à parler de ce beau vers de Virgile.

Audaces Fortuna juvat, timidosque repellit. [ p. 145 ]

Il faudroit qu’il en découvrît les pensées principales & regnantes comme sont.

  • La Providence.

  • La Valeur.

  • La Lâcheté.

Et qu’il fit sa premiere Partie de la Providence Divine : sa deuxiéme de l’Objet de la Providence & qu’il le sousdivisât en deux Parties naturellement opposées conformement à ses deux Effets contenus dans le même Passage qui sont.

1. Le Secours de la Providence pour les Braves.

2. Le Mépris de la Providence pour les lâches.

VII. La Meilleure division, la plus utile & la plus commode est celle qui se fait d’un Sujet en ses parties immediates ou prochaines, & qui sortant immediatement du tout qu’elles divisent, ne puissent pas estre les parties des parties.

Comme il n’est point de notion ou de terme de connoissance qui ait un plus bel effet que la Division, on doit dire que la Division jointe à la sous-division, est une alliance de termes, ou plustôt une Division redoublée, qui produit des effets tout à fait agreables & d’un usage si avantageux dans les Pieces oratoires ou pathetiques, que les plus celebres Predicateurs ne manquent jamais de s’en servir. Ceux qui n’entendent pas le fin de l’Eloquence, prenant mal l’esprit de la Maxime precedente, ne peuvent souffrir qu’on use de divisions & de sous-divisions conjointement, quoiqu’ils y découvrent beaucoup de lumiere. J’avoüe que l’alliance de la division avec la sous-division est mauvaise, lors que par un même acte de division on joint les Parties prochaines & éloignées, & qu’on les confond comme si elles estoient d’un même Tout immediat ou prochain, & que celuy qui diviseroit l’Animal en Homme, Quadrupede, Poisson & [ p. 146 ] Volatil, feroit en même tenps une division & une sous-division, c’est à dire, qu’elle auroit une partie immediate qui est l’Homme, & des mediates qui sont les trois autres le Quadrupede, le Poisson & le Volatil : mais il faut diviser l’Animal en parties immediates & dire, l’Animal est ou l’Homme ou la Bête. La Bête ou la Brûte est ou pesante ou legere : qui est le volatil. La pesate est ou seche qui est le Quadrupede, ou humide qui est le Poisson. On fait encore une autre alliance de la division & de la sous-division, qui est encore plus irreguliere que la precedente & qui est plustôt un dénonbrement & une partition qu’une division ; quand on dit qu’il y a quatre Causes. L’Efficiente, la Finale, la Formele & la Materielle. Cette division est mediate, parce qu’elle supose un milieu & un degré, & ceux qui sont plus justes dans la division, disent que la Cause est interne ou externe ; l’interne est ou materielle ou formelle. La Materielle est de generation ou de conposition. La Formelle est ou naturelle ou artificielle. L’Externe est ou l’Efficiente ou la Finale. L’Efficiente est ou proprement Efficiente, comme le Peintre & l’Orateur, & inproprement efficiente, qui est ou meritoire ou instrumentaire. Les Instrumens sont ou naturels, comme le bœus qui laboure, ou artificiels, comme le pinceau, la cloche, &c.

Cette maniere mediate de diviser, outre qu’elle aporte de l’obscurité dans le corps du discours, elle fait perdre encore un grand nonbre de differences generiques, comme on parle, qui contiennent ou qui marquent leurs genres, d’où elles viennent, & qu’elles constituent & qui donnent de grandes lumieres à l’Orateur, lors qu’il en fait des Propositions generales ou des Maximes : Les Differences specifiques ou proprietez estans au genre du sujet qui en est la tige & la souche, ce que les alliances collaterales sont dans les familles ; soit qu’elles viennent du sujet, ou de l’objet qui fait celle des raports ou du commerce, soit qu’elles viennent de la Fin, l’usage ou l’effet, qui est comme celle des descendans qui n’est pas moins [ p. 147 ] belle que les autres, ny moins avantageuse à l’Orateur, qui soûtient la noblesse ou la dignité de son sujet par le secours de ces belles differences, que l’ignorance ou le mépris des sous-divisions luy fait perdre ou confondre au prejudice du sujet, de la verité, de l’Auditeur & de la Profession oratoire.

Cette Maxime enfin est d’une merveilleuse utilité pour ceux qui font la Critique ou l’Analyse, que l’Autheur n’a pas faite ou qu’il a mal faite, & sur tout lors que c’est un Ouvrage auquel on doit répondre : il faut reduire les parties à leur tout, & les Especes à leur genre.

VII. Comme le Sujet ne peut estre que general ou commun, & singulier, les Predicateurs ne peuvent faire que deux sortes de Propositions.

  • La Generale ou commune & sans circonstances.

  • La Particuliere ou singuliere & circonstanciée.

Les Pensées d’un Sujet general doivent estre renfermées dans une Proposition generale, & celles d’un sujet singulier ou historique & circonstancié, doivent estre conprises dans une proposition particuliere, ou pour mieux dire singuliere.

L’Une des plus fameuses questions qui se fassent sur ce sujet, entre les maîtres de l’Eloquence eclesiastique, est de sçavoir, de quelle sorte les Predicateurs doivent établir les Propositions de l’Ecriture Sainte, pour estre traitée avec plus de facilité pour les uns & pour les autres, les Predicateurs & les Auditeurs. Comme quelques uns pensent qu’il les faut traiter generalement, & que les autres, au contraire [ p. 148 ] tiennent qu’il les faut traiter singulierement, nous estimons que nous devons user de distinction, & dire, que selon la diversité des Sujets il les faut traiter generalement ou par le lieu commun, lors que le sujet est general, & qu’elles doivent estre particulieres, lors que le sujet est historique ou singulier, & traitées par les adjoints du sujet ou par ses accidens.

Quoy-que les Termes de la Logique ou de l’Art de bien dire & même de l’Eloquence, comme sont, l’antecedant, l’aconpagnant, le subsequant, l’adjoint, la cause, le motif, soient necessaires pour tirer du sujet ce qui peut s’en tirer & pour le traiter doctement, judicieusement, éloquanmant, agreablement & pathetiquement, (n’étant pas du bel usage) il est de la prudence des Predicateurs de les cacher dans leurs Sermons, & de leur substituer ceux qui sont approuvez ; & en faire, c’est à dire, en autoriser d’autres, plûtôt que d’enployer ceux de l’art.

En effet ce que les Echaffaux sont aux Edifices dans l’architecture, comme les Gruës, les Cintres, &c. les notions ou les termes de l’art oratoire le sont dans l’Eloquence aux discours polis & travaillez : c’est pourquoy, comme l’on abat toutes ces machines de mecanique lors que le Palais est achevé, afin de degager les apartemens & de donner à la veüe la liberté de voir ce qu’il y a de plus beau aux lanbris & aux plafons, comme sont la marqueterie, les figures, les dorures, les peintures ; ainsi dans le discours, aprés que les Predicateurs ont pris le plan de leurs Sermons, l’idée ou le dessein, & qu’il ont touché la matiere en autant de manieres ou d’envisagemens [ p. 149 ] qu’elle le pouvoit estre, ils abandonnent les termes de l’art comme, cause, sujet, objet, antecedant, &c. & ils les cachent, pour faire place à ceux qui sont du bel usage, & pour donner du lustre & de l’éclat aux ornemens, aux fleurs, aux curiositez & aux richesses de l’Eloquence, selon l’ancienne maxime des Maîtres qui est de cacher l’art, c’est à dire, de cacher les ressorts & l’artifice le plus qu’il est possible, afin de donner lieu à l’admiration qui cesse par la connoissance du secret ; à l’exenple des Mechaniciens, ou pour mieux de la Nature dans le corps humain, en dérobant à la veüe par la delicatesse d’une belle peau, les chairs, les muscles, les veines & les nerfs, qui n’ont aucune beauté qui plaise à la veuë. Il est pourtant à remarquer que cette precaution pour cacher les termes & les secrets de l’art ne doit pas estre si scrupuleuse que les Maîtres ne puissent quelques fois les nommer dans le discours, & même en conversation, à l’imitation des Artisans, comme les Peintres, les Architectes, les Chasseurs, les Mecanistes & les Fortificateurs, & remarquer que ce qu’il faut cacher dans l’eloquence n’est pas, ainsi que le pense le vulgaire, de sinples termes, comme la metaphore, l’anaphore & les autres, mais les actes de l’art oratoire qu’il ne faut jamais nommer, mais qu’il faut faire agir sans en avertir les Auditeurs, comme lors qu’ils disent. Il est tenps de faire nôtre profit &c. Il est tenps de passer à ma deuxiéme partie. Ie vay vous faire la peinture de l’inpiété, & les autres. C’est là ce qu’il faut cacher aux Auditeurs comme les ressors de la machine & les fondemens d’un edifice qui ne doit éclater que par la beauté & la delicatesse de son architecture, ou dorique, ou corintienne, ou conposée.

Pour donner encore plus de lumiere & plus de facilité aux jeunes Predicateurs, sur le sujet de la Division, nous sommes obligez de la leur retoucher, & de leur faire entendre qu’ils ne manqueront jamais ny de matiere ny de desseins, d’Idées ou de Plans, s’ils appliquent leur Evangile tout entier ou par partie à [ p. 150 ] la question de la Quantité, ou étenduë, ou separée comme le nonbre qu’on nomme vulgairement le Quoi ? le Quoties ? & le Quotuplex ? que nous traduisons ordinairement par le Conbien ? le Qu’y a-t’il, qui ouvre une anple & belle cariere à la meditation, à la lecture, ou à la memoire & à l’imagination, pour faire venir des pensées, des lectures ou des allusions. Et ils ne se peuvent mettre en estat de satisfaire à la question du nonbre ou des parties, ou des causes, ou des motifs, ou des opinions, ou des accidens, ou des degrez le plus ou le moins, ou des sujets, ou des objets, ou des raports, qu’ils ne se voyent une infinité d’idées à choisir & propres au motif de la solennité & aux autres besoins des Auditeurs.

Ils doivent donc supposer de l’Art de bien dire que la Division est un terme ou un instrument des Orateurs qui a le Tout pour son objet, de laquelle ils se servent pour en faire sortir ou paroître les parties, & que le Tout a huit principales Especes, dont ils tirent un merveilleux secours.

I. Le Tout integrant ou conplet a ses parties (mais à la faveur de la metaphore ou allusion, à un tout integrant proprement pris, de parties étenduës, comme la teste, les bras & les janbes ; au corps humain) Ainsi la Prudence est un tout integrant qui a ses parties qui sont comme ses menbres, à sçavoir.

1. L’Intelligence, 5. La Raison.

2. La Memoire. 6. La Prevoyance.

3. La Docilité. 7. La Circonspection.

4. La Sagacité. 8. La Precaution.

Ainsi la Priere a ses parties ou ses actes. Ainsi la Confession a ses parties. Ainsi la Communion a ses actes, ses parties & ses menbres, pour ainsi dire.

II. Le Tout comme Cause, au regard de plusieurs Effets qu’elle peut, ou qu’elle a peû produire. Ainsi la priere ou la vertu de prier est un tout au regard de ses effets, qui sont l’humiliation de celuy qui prie, l’aveu de son indignité, la reconnoissance de son besoin, &c. [ p. 151 ]

III. Le Tout comme Sujet qui est revêtu d’accidens ou de proprietez qui l’enrichissent. Ainsi nous disons que la Penitence doit estre éclairée, sincere, zelée, continuée, &c. c’est à dire, que la connoissance, la sincerité, l’ardeur & la perseverance, sont ses accidens, comme l’odeur, la couleur & la saveur, sont ceux d’une Orange, mais à la faveur de la metaphore, & non à parler proprement.

IV. Le Tout comme Objet qui est exposé aux facultez de connoissance, ou qui a beaucoup de raports. Ainsi la conversion d’un Inpenitent ou d’un débauché quand il change de vie, glorifie Dieu, réjoüit les Anges & les Saints, edifie & console les Fideles, arête les déreglez, abat le Demon, trionphe du monde & desarme le peché, &c.

V. Le Tout comme Genre ou Espece. Comme la Foy qui a pour ses branches, la Foy justifiante, la foy des miracles, la soy historique : ou comme la Devotion qui a pour ses Especes, parties ou actes, la Confession, la Priere, la Psalmodiation, l’Audience à la predication, la Communion, &c.

VI. Le Tout aggregé ou individu & singulier, dont les circonstances sont les parties. Comme la fiction du Prophete Nathan adressée à David ; ses parties sont le Prophete, David sous la figure du Seigneur de fief, & Urie sous celle d’un Vassal, Bersabée sous celle d’une Brebis, &c,

VII. Le Tout comme Tenps ou conjoncture de tenps. Comme sont, dans la pensée de Salomon, l’indigence, l’abondance & la mediocrité, qui sont trois estats differens, qui font trois manieres de vie fort diverses ; pour dire, en tenps de famine, &c.

VIII. Le Tout comme Lieu, comme je parle de doute l’Eglise, de celle qui est militante, de celle qui est souffrante, & de celle qui est trionphante. Et ainsi des autres Touts ou Totalitez qui se traitent de la même sorte.

Les jeunes Predicateurs doivent remarquer que la pluspart des Totalitez precedentes se peuvent [ p. 152 ] retourner & convertir, comme on parle, ce qui fait une autre idée qui n’est pas moins belle que la premiere. Comme sont l’Effet qui a plusieurs causes, comme la Conversion d’un pecheur. Un accident qui a plusieurs sujets, comme la Penitence ; celle qui est purement humaine, & la Chrestienne, & ainsi des autres que l’usage leur fournira. Il y a aussi les raports d’opposition & de ressenblance, qui sont sujets au nonbre & à l’étenduë. Comme, Ah ! malheureux ! Ce n’est pas icy le premier ny le plus grand de tes crimes. Tu as fait, je l’avoüe, plusieurs actes de penitence, mais conbien en as-tu fait d’autres qui l’ont conbatuë & qui ont fait pleurer les Fideles qui te voyoient dans tes ordures, dans tes prostitutions & dans tes desordres ?

CHAPITRE X. De la Maniere d’expliquer les Paroles & les expressions d’un Evangile.

NOus avons parlé de la Distribution du Sujet en ses parties, ou de la maniere de découvrir le nonbre des Propositions, des Questions & des Conclusions, & de les mettre en leur jour ou en estat ; suit que nous voyons la maniere d’en expliquer les paroles, les expressions & les phrases.

La Conduite du jeune Predicateur dans l’usage de l’explication des paroles & des Phrases de l’Evangile, a besoin des deux Maximes qui suivent.

I. Apres que les Predicateurs ont fait la [ p. 153 ] division du sujet ou de l’Evangile, qui consiste dans les sinples Questions marquées par Qu’est-ce ? & des Questions conposées & designées par, Que faut-il faire ? Que faut-il croire ? Que faut-il demander ? &c, à l’ocasion de l’Evangile ; afin qu’ils puissent avoir des Explications ou des pensées pour la premiere question, & des Preuves pour la seconde ou pour l’exposition des Assertions ou Conclusions, soit affirmatives, soit negatives, ou pour l’établissement de quelque opinion, ou pour sa refutation, ils doivent passer à l’explication des paroles & des Phrases, en deux diverses rencontres.

1. Lors qu’elles sont tout à fait obscures & à deux sens.

2. Lors qu’elles sont energiques & enphatiques.

Et ainsi ils ne manqueront jamais de matiere ou de pensées pour renplir leur Sermon.

C’est en cét endroit que la lecture des Peres, des Scholiastes & des Commentateurs est avantageuse, & que les Collections judicieuses & methodiques, sont de grand usage pour faire comme un enchainement & entassement de sentimens des Peres, les uns sur les autres, mais avec acroissement, pour dire, par exenple : Saint Hierome explique admirablement bien ces paroles de nôtre Evangile, quand il dit, &c. Mais il me senble que Saint Ambroise & Saint Chrysostome disent tout ce que l’esprit humain est capable de concevoir de mieux sur ce sujet, quand ils disent que, &c. Mais enfin dans cette grande diversité de sentimens, j’aime mieux suivre l’opinion &i l’expression du Fils de Dieu même, quand il dit : Pierre, si [ p. 154 ] je veux que cettuy-cy demeure comme il est, que t’inporte ? Comme s’il disoit. Dequoy te mets-tu en peine, si apres avoir distribué mes faveurs, à chacun de vous selon son merite, je veux absolument que cettuy-cy demeure dans l’état où il se trouve sans recevoir aucune nouvelle faveur, que t’inporte ? Il n’est rien qui donne plus de grace au discours, qui donne plus d’éclat à l’erudition, & qui autorise davantage les Predicateurs, que cette bigarure de doctes opinions.

Voilà pour l’Obscurité des Paroles. Pour ce qui est de l’Enphase, il faut la faire remarquer. Comme l’Abba, dont usa Saint Paul, dans sa lettre aux Romains, lors qu’il leur representoit que la Grace de l’Evangile l’enporte autant sur la Loy de Moyse que la liberté l’enporte sur la servitude ; & que la Loy qui ne respiroit que l’Esclavage, faisoit dire aux pecheurs comme à de miserables forçats à la chaine, Maître, Maître : mais qu’il en est autrement de la Grace qui s’oppose à la Loy, & qu’au lieu de nous faire crier, Maître, Maître, elle nous fait dire, Abba, Abba, c’est à dire, Pere, Pere, Comme ; Ah ! Fideles que cette expreßion est belle ! Elle est courte, il est vray, mais enfin quelles richesses, quelles beautez & quelles consolations ne renferme t-elle point dans une si petite étenduë ! Qu’elle a d’enphase, qu’elle a d’énergie ? Ah ! que la force de cette oppossition à la servitude de la Loy fait bien connoître la douceur & l’avantage de la Grace. Elle nous fait voir qu’à cette heure que la cloison, qui separoit les Nations estrangeres de la Nation bien-aimèe, est demolie : Dieu ne veut plus qu’on l’apelle de ce nom odieux de Maître, parce qu’il ne veut plus estre apellé le Dieu des Esclaves, des miserables & des mal heureux, mais plustôt il veut estre reconnu leur Pere & appellé de cet aimable nom d’Abba ou de Pere, qu’il substituë à celuy de Maître, &c. Ou dans cét autre Exenple, Ie suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur met sa vie pour ses Brebis. Il faut expliquer la force de cette maniere de parler, mettre sa vie, qui se prend & [ p. 155 ] proprement & inproprement, pour dire que le bon Pasteur n’épargne ny son tenps, ny ses forces, ny ses soins ny ses facultez, lors qu’il s’agit du bien de son Troupeau. Ainsi le Pasteur des Fïdeles, &c. Il faut faire la même chose pour montrer l’enphase des Exenples suivans, qui sont des Totalitez merveilleusement fecondes. Les Troupes s’èmerveillerent. Pierre suis moy. Paix vous soit, & plusieurs autres enphases ou façons de s’exprimer qui signifient beaucoup plus aux esprits penetrans qu’à ceux qui le sont moins, qui n’ont pas l’art ou l’industrie de les ouvrir, de les étendre & de les developer ou expliquer. Et s’il arrive que les Paroles n’ayent aucune obscurité ny aucune energie, il suffit de faire une Paraphrase de la proposition qui revienne au point de dire. Le Sens de nôtre Evangile est que, &c. & il arrive assés souvent qu’il en faut user de la sorte.

II. Quoy-que l’Explication des Paroles doive preceder celle des choses mêmes, selon la Maxime precedente, il ne s’ensuit pas qu’on les doive expliquer toutes d’une suite ; celles de la premiere proposition, celles de la seconde & celles de la troisiéme ; parce qu’il y faut proceder avec ordre ; de telle sorte que si l’explication de la Phrase qui exprime la premiere Proposition en precede l’exposition, il faut que l’exposition de la même Proposition, son anplification & son application suivent immediatement l’Explication des paroles & des phrases. Il faut faire la même chose des paroles & des Phrases des autres parties de l’Evangile & du Sermon les unes apres les autres, & non pas faire une explication continuée de toutes les paroles de [ p. 156 ] l’Evangile entier, pour continuër pareillement par une même exposition de tout l’Evangile ; mais proposition apres proposition.

La Maxime precedente nous fait voir que ceux qui font une Paraphrase totale de tout l’Evangile ; & qui retournent à l’explication de chaque point de leur Sujet, agissent contre les regles, qu’ils en sont beaucoup moins agreables, qu’ils édifient beaucoup moins, & qu’ils ont & donnent plus de peine à leurs Auditeurs, que ceux qui en usent autrement, pour ne point dire qu’ils confondent trop d’idées differentes les unes avec les autres, qui rebutent & dégoûtent les Auditeurs & mêmes les plus avides.

Comme les Termes de l’Evangile peuvent estre ou sinples ou conposez, il y a deux sortes d’explications.

Celle des sinples Termes ou paroles.

Celle des Phrases ou paroles conposées.

1. L’Explication des Paroles sinples se peut faire en cinq principales manieres qui sont.

La Reduction ou le renvoy à leur origine & à leur source, qui est la racine ou la primitive, quand nous travaillons sur une expression originale, de à l’original, l’hebreu, le grec ou le latin, lors que nous meditons sur une expression enpruntée & de traduction, de laquelle explication, neantmoins, il ne faut user que tres-rarement, devant le peuple, & lors que les termes sont obscurs ou qu’ils ont esté corronpus par de mauvais interpretes, & que les mal-intentionnez les ont tirez à un autre sens.

2. La Definition du nom, son explication & son extension, lors qu’il est ingenieux, comme cét admirable nom, de l’invention d’Aristote, Endelechie, qui signifie une chose qui a en soy sa propre perfection & sa consommation, qu’on n’a pu traduire que par celuy de forme ou de perfection : ou celuy de la Predestination, de la Prescience, &c.

3. La Substitution ou le changement d’un terme ou [ p. 157 ] d’une phrase du bel usage au lieu de celuy ou de celle qui ne l’est pas ; comme vous l’avez receu gratuitement, donnez-le gratuitement, au lieu de, vous l’avez receu pour neant, donnez le pour neant. Et aussi celle d’un terme propre, au lieu d’un figuré, quand il n’est pas du bel usage : comme, Seigneur, ma fille est decedee, &c. au lieu de trespassée. Ou ainsi. Tu ne verras point la mort que tu n’ayes veu le Sauveur, &c. pour dire tu ne mourras point que, &c. Et celle d’un terme & d’une phrase specifique & propre à signifier une certaine sorte de chose & non plusieurs, qui sont vagues & incertaines, qu’on peut nommer des termes ou des façons de parler transcendantes ou auxiliaires & à tout faire, comme. Jesus leur disant ces choses on luj presenta, &c. au lieu de : Jesus leur prouvant, ou confirmant ces veritez, & les convaincant, &c. Ou ainsi, Seigneur ayez pitié de nous, au lieu de, Seigneur ayez pitiè de nôtre aveuglement. Ou ainsi, Seigneur ayez pitiè de l’estat deplorable où nous sommes reduits par nôtre aveuglement. Ou ainsi, Et Jesus leur dit ; Croyez-vous que je le puisse faire ? Pour parler proprement & specifiquement, il faut dire. Et Jesus leur demanda s’ils croyoient qu’il pút les guerir de leur aveuglement. Ou ainsi encore pour mieux dire, Et Jesus leur demanda s’ils croyoient qu’il peût les desaveugler ? & non pas les guerir : parce qu’à parler proprement l’aveuglement est la mort de la veüe, c’est à dire, de l’organe & de l’action, & non pas une maladie : on redonne la vie à la veüe, mais on ne guerit pas la vie ny la veüe quand on les a perduës.

4. La Synonymie ou le redoublement de deux ou de trois dictions qui signifient une même chose, mais avec cette difference, que les dernieres augmentent la signification des premieres : qu’elles ayent plus de force & plus d’évidence ; comme, il le vit, il le regarda, il le considera.

5. La Distinction des paroles équivoques ou à plusieurs sens & significations, en exposant les [ p. 158 ] branches ou les diverses acceptions. Ainsi le nom de Foy est tres-équivoque, puis qu’outre la Justifiante, il signifie, l’historique, l’humaine, celle des miracles, la conjugale, &c.

Comme il y a beaucoup de Passages dans l’Ecriture Sainte qui nous senblent obscurs, l’interpretation que le Predicateur en doit faire dépend des six Maximes qui suivent.

I. Pour travailler heureusement à l’explication d’un passage tres-difficile, de l’Ecriture Sainte ; la premiere chose qu’il faut faire, c’est de le reduire au Systeme, à la Partie & au chapitre du Systeme ou de la Discipline de laquelle il a esté tiré, afin que de la connoissance du Traité general, & même particulier (pour l’intelligence duquel le Traité general a esté enployé) des Proprietez du sujet & même de l’Analogie, on puisse découvrir la verité & le sens du passage qui senble avoir de l’obscurité.

Le Raport qui est, ou du moins qui doit estre, entre les Expressions & les choses exprimées est tel, ou doit estre tel, que la chose signifiée facilite l’intelligence des Paroles, comme la connoissance des Paroles aide beaucoup à l’intelligence des choses signifiées ; puis que les choses signifiées sont comme les originaux, & que les expressions en sont comme les peintures & les images. C’est la Maxime des Interpretes & des Predicateurs les plus judicieux & les plus éclairez. Verba sunt intelligenda secundum subjectam materiam, c’est à dire, que la bonté & la fidelité de la Traduction dépend conjointement & du Sujet de la Traduction & de la connoissance de la [ p. 159 ] langue primitive ou de l’Autheur, & de celle que le Traducteur enploye dans sa Traduction, ainsi que les Peintres qui travaillent sur une copie & non d’aprés le naturel ou l’original ; ce qui nous fait voir, que l’Interprete doit estre & Grammairien ou Linguiste, & sçavant & même judicieux ; car pour peu qu’on s’écarte, ou qu’on ait de foiblesse ou en l’un ou en l’autre, on tonbe facilement dans l’erreur en s’éloignant du dessein de l’Autheur comme de son Original, ou du moins dans l’obscurité ; selon la Maxime des Canonistes : Dum verba nimis attenduntur, sensus veritatis amittitur. C’est ce que Saint Paul recommandoit tant à son Disciple Timothée, (sous le nom d’***) comme s’il disoit, une ingenieuse & judicieuse maniere de traiter & de manier les Mysteres de l’Evangile ; mais enfin il faut que tout se fasse selon l’analogie de la Foy, selon les Peres, les Conciles & l’Eglise. Fiat interpretatio secundum analogiam Fidei, & constantem & perpetuam sententiam Scripture in locis perpiscus, & universa Eclesia consensum. 2. Thom. I. 13.

II. La Principale fin de l’Autheur qui parle ou qui écrit doit estre le principal fondement de l’interpretation qu’il faut faire des endroits qui nous senblent obscurs.

C’est cette Maxime qui fit dire à Saint Hilaire, (que Liranus cite dans le Commentaire qu’il a fait sur le 8. ch. du Deuter.) Intelligentia Dictorum ex causis sumenda est dicentis, comme s’il disoit, qu’il faut entendre un Autheur par luy même, qu’il faut prendre son esprit, découvrit son dessein & son intention, sans laquelle connoissance il est tout à fait inpossible de faire une bonne & docte Critique ou Analiyse raisonnable : car la fin de l’Autheur est comme le Nort, vers lequel se tournent toutes les parties de son discours, comme autant d’aiguilles aimantées & [ p. 160 ] qui en tirent toute leur excellence & toute leur justesse. C’est pourquoy les Jurisconsultes qui s’attachent principalement à juger des actes par l’intention, nous disent que, Prior & potior est mens quàm vox dicentis. Celsus in L. Labeo ff. de Supel. legata.

Voyez Saint Augustin l. 3. de la Doct. ch. c. 5. & 10. Si quis ergo jam sine fallacia.

Mais il faut remarquer suivant le Card. Bellarmin I qu’il y a deux sortes de sens dans un Ecrit.

  • Le Litteral.

  • Le Mystique.

Le Sens litteral dépend de la force & du genie des dictions & des façons de parler, qui est dans la pensée de Saint Thomas, la principale chose que l’Autheur se propose. Sensus litteralis is est quem Author pratique intendit.

Le Sens Mystique & non litteral a trois Especes selon le même Cardinal.

1. Le Tropologique.

2. L’Allegorique.

3. L’Analogique.

Les Scholastiques disent que dans l’Ecriture Sainte le sens Tropologique regarde les mœurs : Ainsi au 25. du Deut. Non obligabis os bovi trituranti. L’Esprit de Dieu signifie que ceux qui servent à l’Autel doivent vivre de l’Autel. C’est là une Allusion basse dans la pensée de ceux qui s’imaginent qu’il n’y a rien d’élevé que ce qui est au dessus de la moyenne region de leur veüe ; mais apres tout il n’est rien de plus juste, de plus élegant, de plus éloquent, ny de mieux dit.

Le Sens Allegorique regarde le Sauveur & l’Eglise ; ainsi qu’il se voit dans l’exenple d’Agar & d’Ismael. Galat. 4.

Le Sens Anagogique regarde la gloire au Ciel, la Vie eternelle, le Paradis, &c. Comme il se voit au 12. de l’Apocalypse, où Jerusalem represente le Ciel. Ainsi nous voyons ces trois sens dans le mot de Sabat.

Le Tropologique represente le repos des Fideles [ p. 161 ] qui ne sont plus esclaves du peché, de la chair, ny du monde.

L’Allegorique represente le repos du Sauveur dans le tonbeau durant trois jours.

Le Sens Anagogique represente le repos des Fideles dans l’estat de la gloire : Il faut remarquer que ces trois sens sont generalement conpris dans l’allegorie qui est comme le chef ou le genre des deux autres ; & que, selon Saint Hierome, sur le 4. aux Gal. il ne faut pas abuser de l’Allegorie sur l’Ecriture Sainte & qu’on en doit user avec beaucoup de moderation. Allegoria non ex legentis voluntate, sed ex Scribentis authoritate intelligenda. Si ces sens ne sont pas bien avantageux aux Scholastiques, Theologia Symbolica non est argumentativa : ils le sont infiniment aux Predicateurs, pourveu qu’ils soient authorisez ou de l’Ecriture, ou des Peres.

† Bell. l. 3. de Verbo Dei, c. 3.

III. Comme les Veriez & les Sentimens tirent beaucoup de lumiere de la dependance qu’elles ont les unes avec les autres, les Predicateurs interpretes, sur toutes choses, doivent bien considerer l’ordre, la dependance ou la liaison que les Autheurs ont gardée dans leurs ouvrages, & sur tout ceux de l’Ecriture Sainte : afin que de la connoissance des choses qui precedent, ils puissent donner l’intelligence de celles qui suivent ; & qu’au contraire l’intelligence de celles qui suivent, leur puisse donner la connoissance de celles qui precedent.

Cette Maxime est tirée de la maniere dont se sont servis Saint Hierome & Saint Augustin pour bien prendre l’esprit d’un Autheur, & sur tout des [ p. 162 ] Evangelistes, afin de les bien entendre & de les bien interpreter & traduire. Ex antecedentibus & consequentibus, colligitur verus Scriptura sensus. Et Clement d’Alexandrie ne dit-il pas que c’est la coûtume des Heretiques, Scripturis uti neque integris, nec eo sensu, quem totum corpus & contextus Prophetia dictat, sed eligendo ambigue dicta, ad suas opiniones ea detorquere. Et Celsus que nous venons de citer & au même lieu, ne dit-il pas aussi fort à propos de la Loy, ce que nous disons des Textes de l’Evangile. Incivile est tota lege non perspecta, & una tantum ejus parte proposita, judicare velle de toto Legis sensu. C’est ainsi qu’il faut entendre ce passage de l’Eclesiaste. Idcirco unus interitus est hominis & jumentorum, & aqua utriusque conditio. Où l’on voit que c’est un Episode de l’Autheur qui à la faveur de l’Ethopée, introduit un Libertin qu’il fait parler dans les sentimens de Libertinage, & que les discours precedens, ainsi que les suivans, font connoître que cette ressenblence de vie & de mort au regard de l’homme & de la bête, ne se prend pas à la rigueur, ou proprement & à la lettre, comme on parle, mais seulement à quelqu’égard, & principalement de celuy qu’il introduit afin de le conbatre. Voycy donc la Maxime dès Theologiens, In interpretatione totam textus œconomiam seu seriem esse considerandam, que les Peres expriment de la maniere qui suit. Circonstantia illuminant dicta Scriptura.

August. l. 2. de Doct. ch. c. 31. Hieron. super, c. 4. Amos, & Mat. 28.

IV. Les Conparaisons ou les Paralleles qui se font des Passages qui ont beaucoup de convenance avec celuy que les Predicateurs ont en main, fournissent de grandes lumieres pour l’intelligence qu’ils en veulent donner.

Les Passages ou les Sujets paralleles ou senblables [ p. 163 ] sont ceux qui ont quelque convenance ensenble ou generale ou speciale ; ils peuvent estre traitez l’un & l’autre au regard de leur ressenblance, qui resulte de leurs proprietez ou adjoints, ainsi que les Qualitez actives ou passives ; afin que (comme le remarque Saint Augustin) de la connoissance des passages qui regardent un même sujet & une même sorte de choses, on puisse connoître celuy qui a quelqu’obscurité : c’est ce que les Maîtres nomment l’interpretation de l’Autheur, par luy même, ou de la chose par elle méme : & lors que cette connoissance est appuyée sur quelqu’autorité des Peres, &c. elle est d’une singuliere edification & d’un grand usage aux habiles Predicateurs. Ainsi pour faire connoître le Mystere de l’Eucharistie, ils doivent avoir égard à l’agneau pascal & découvrir les proprietez de celuy de l’ancien Testament, pour connoître à fonds celles de l’Agneau de la nouvelle alliance ; en faisant voir les raports & les convenances qui les rendent senblables & qui les font connoître l’un l’autre. August. de adulterinis Conjugiis. Oportet secundum plura intelligi pauciora.

V. Les Predicateurs doivent consulter & prendre les Expositions des plus celebres interpretes qui tonbent dans un méme sentiment.

Les plus doctes & les plus celebres Interpretes sont ceux qui ont le mieux entendu les Mysteres de l’Ecriture, & qui ne donnant pas l’effort à leur esprit, pour faire des expositions vagues & incertaines, se servent des vrayes regles de l’interpretation qui sont fondées sur le consentement des Peres, &c. & s’il arrive quelquesfois que les plus celebres Interpretes ne s’acordent pas parfaitement dans l’exposition de quelque passage, les plus celebres, les plus anciens & les plus estimez doivent estre preferez à tous les autres.

VI. Les Passages qui ont de l’obscurité [ p. 164 ] doivent estre exposez par ceux qui sont moins obscurs, & non par ceux qui sont autant ou plus obscurs.

L’Adresse des Heterodoxes, pour mieux reüssir dans leurs desseins, est d’aporter un passage autant obscur pour le moins que celuy qu’ils veulent expliquer à leur avantage, & de coronpre ceux qui sont clairs, ou du moins, de ne les proposer point du tout, ou de les rejetter par une espeçe de mépris.

Mais, apres tout, il est de la prudence des Predicateurs d’éviter le plus qu’ils pourront ces sortes de sujets qui sont si difficiles, à cause qu’ils ne sont pas edifians, aussi l’Eglise y-a-t-elle pourveu par la facilité des Evangiles, pour le cours de l’année, qu’elle fournit à ses Predicateurs.

Avant que de finir ce chapitre nous sommes obligez de dire aux jeunes Predicateurs, que ces Explications ne se pratiquent jamais, ou du moins que tres-rarement, dans les Evangiles que l’Eglise leur fournit mais souvent dans les Passages de l’Ecriture, qu’ils enployent dans leurs Sermons & on ne sçauroit dire quelle satisfaction ils donnent aux Auditeurs lors qu’ils leur débroüillent, par les Peres, ces passages qui paroissent si obscurs & si contraires.

CHAPITRE XI. De la forme, du lieu, & de l’usage de l’Anplification externe & generale.

APrés avoir parlé de l’Explication & de l’intelligence des sinples paroles & des phrases, qui se doit faire, dans l’Exposition de l’Evangile, suit que nous considerions [ p. 165 ] l’Anplification qui la suit immediatement.

Il ne suffit pas de connoitre les Termes oratoires & de sçavoir les faire agit, il faut sur tout avoir égard au lieu, au tenps, au sujet, & aux personnes. Lors que les Predicateurs veulent sinplement instruire les Auditeurs & mêmes les persuader, la sinple explication de leur Evangile est suffisante : Mais quand ils ont dessein & d’instruire, & de persuader, & d’émouvoir & d’enlever les Auditeurs, il faut qu’ils redoublent, & pour ainsi dire, qu’ils multiplient l’explication par l’anplification, qu’ils dévelopent leur sujet & qu’ils fassent voir, en grand, tous les ayantages de leur Evangile & au long & au large, comme on parle, qu’ils en étendent les trais & qu’ils les grossissent, mais sans les changer & sans les alterer, c’est à dire, qu’ils étendent ce que l’Evangeliste ou l’Autheur, quel qu’il soit, n’a pas étendu, & qu’ils dévelopent ce qu’ils trouvent en petit & comme envelopé, ainsi qu’il se verra en ce chapitre, afin qu’ils le puissent rendre l’objectum movens potentiam, de nos Philosophes.

L’Anplification est un Terme general qui a sous soy deux Especes.

  • La Dilatation.

  • L’Exageration.

La Dilatation est un Terme d’anplification dont les Predicateurs se servent pour étendre leur sujet & pour dire, (mais judicieusement & à propos comme on parle) en beaucoup de paroles ou de phrases, c’est à dire, deux ou trois, ce qui est exprimé succintement & en racourcy.

Il faut remarquer que la Dilatation qui est l’une des Especes de l’Anplification, s’apelle ordinairement [ p. 166 ] du nom general qui est l’Anplification, qui en est le genre, à cause sans doute, qu’elle en est la plus belle Espece, la plus celebre & la plus excellente, & qui est la plus propre & la plus commode pour mettre une vertu ou un fait dans tous ses plus beaux jours, ou au contraire, lors qu’il s’agit du vice, de l’Infamie, de l’Avarice, de l’Envie, de la Médisance, & des autres habiudes vicieuses.

La Dilatation a aussi sous elle deux Especes.

  • La Generale qui regarde tout le sujet : elle se fait sans art, & elle ne se tire que des dehors du sujet.

  • La Speciale regarde seulement chaque partie du sujet ou de l’Evangile.

La Dilatation generale ou l’Anplification a quatre Especes ou quatre sources.

1. L’Ocasion ou le Motif.

2. La Dependance ou les Raports.

3. La Citation ou les Autoritez.

4. La Conciliation ou la Concordance.

La Dilatation ou l’Anplification se tire de l’ocasion, lors que les Predicateurs font voir quels ont esté les motifs ou les causes mouvantes qui ont obligé l’Autheur à dire ou à écrire de son sujet, à l’exprimer & à l’enrichir de la sorte.

La Découverte des principales Causes inpulsives ou mouvantes, est tres-necessaire pour découvrir l’intention d’un Auteur, & l’adresse de son artifice pour bien traiter son sujet ; mais lors qu’elles sont évidentes, i n’est pas necessaire de s’atacher à la recherche de ces sortes de causes. Les jeunes Predicateurs qui n’ont pas assés d’adresse ou de genie pour découvrir & imaginer ces motifs, doivent avoir recours aux [ p. 167 ] Commentateurs, & aux Peres principalement. Mais enfin il n’y a rien qui plaise davantage dans les entrées que cette diversité d’opinions & comme acumulées, avec leur decision, & encheries les unes sur les autres, comme nous l’avons déjà remarqué en parlant de la reprimande que le Seigneur fit à Saint Pierre au sujet de Saint Jean, lors qu’il luy dit ; Que t’inporte si je veux qu’il demeure comme il est ? pag. 124.

La Dilatation se fait par la dèpendence, lors que les Predicateurs font voir la connexion & le raport de leur sujet avec les choses immediatement precedentes, & mêmes avec celles qui suivent, afin que par la connoissance de la Connexité des unes avec les autres, ils puissent avoir & donner à leurs Auditeurs l’intelligence de l’Evangile, ou des Passages de l’Ecriture qu’ils enployent dans leurs Sermons.

Comme il arrive fort souvent que les Paroles du Sujet & le Sujet même ne dépendent point du tout des choses qui precedent ny de celles qui suivent, cette espece de Dilatation n’est pas toûjours necessaire.

La Dilatation se fait par la Citation, lors que les Predicateurs citent des Passages qui ont beaucoup de convenance avec leur sujet, & qu’ils en font la conparaison ou le parallele, pour mieux découvrir ou confirmer leur opinion, & le sens de l’Evangile : il faut remarquer que cette convenance de passages ou d’opinions, a presque le même effet que les Antitheses ou les contraires qui se donnent de l’éclat.

Comme cette Espece d’Anplification qui se [ p. 168 ] fait par la conparaison des Passages qui sont senblables, avec celuy qui se traite, a quelque difficulté nous estimons qu’elle doit estre éclairée des Maximes suivantes.

I. Les Passages de l’ancien Testament doivent estre anplifiez principalement par la citation des passages du Nouveau qui ont du raport avec l’Evangile : & au contraire, ceux du nouveau Testament doivent estre dilatez principalement par les Passages du même Testament & ensuite par ceux de l’ancien, pourveu qu’il y ait de l’enphase & quelques particularitez qui soient propres au sujet, & dont les Predicateurs puissent tirer de l’avantage, & les Auditeurs de l’édification.

La Maxime precedente est apuyée sur ce que le nouveau Testament est plus clair que l’ancien, puis qu’en effet, dans la pensée de Saint Augustin, l’ancien Testament fait l’obscurité du nouveau, comme au contraire le nouveau fait la lumiere de l’ancien. Vetus Testamentum est novum implicitum : contrà vere novum est vetus explicitum.

II. Comme l’Ecriture Sainte est le fondement de la Predication, la citation des Passages qui sont conformes au sujet, doit estre si frequente, qu’il y en ait quelques-uns dans toutes les parties du Sermon, autant qu’il se peut, dans l’explication, dans l’anplification, dans les mouvemens, & dans l’application sur tout. [ p. 169 ]

C’est le sentiment de S. Pierre, lorsqu’il dit, Qui loquitur, loquatur tanquàm eloquia Dei. Et S. Hierôme écrivant à Nepotien, ne l’exhorte-t’il pas au même usage ? Totus sermo Presbyteri, dit ce grand homme, Scripturarum sale conspersus & conditus esse debet. En effet les Explications, les Anplifications, les Reprehensions, les Exhortations, & les Aplications en sont sans comparaison plus hardies, plus efficaces, plus vives & plus touchantes, que lors qu’elles ne sont apuiées que sur le sinple raisonnement humain. Mais apres tout il en faut user avec tant de moderation, qu’ils fassent dans les plus belles Predications ce que le sel fait dans nos alimens, pour leur donner de la pointe, & qu’ils n’y soient jamais avec excez. Car enfin il n’est rien qui soit si oposé au beau discours qu’une acumulation de passages qui fatiguent la memoire & de l’Orateur & de l’Auditeur, & qui sont dire assez souvent, que sans les Peres les Predicateurs seroient muets dans la chaire, & dans l’impuissance de rien dire devant le Peuple. Enfin ils doivent imiter en cet endroit les Advocats, qui ne plaident jamais mieux que lors qu’ils citent les Loix, les Ordonnances, les Arrests, & les Coûtumes qu’ils doivent avoir en main, pour ainsi dire : ainsi les Predicateurs ne doivent jamais parler sans l’Ecriture Sainte, non plus que les Advocats sans la Loy ; mais avec cette restriction qu’il n’est rien qui deplaise davantage à l’Auditeur, & qui diminuë plus de leur estime & de leur gloire, que d’exposer un beau sentiment, & tres-admirablement bien paraphrasé, & de dire à la fin de cet aggreable divertissement (que les Auditeurs veulent tenir des Predicateurs) c’est la pensée d’un tel Pere, lors qu’il n’est pas besoin qu’ils s’apuyet d’aucune authorité, & qu’un habile homme ne doit jamais citer que lors qu’il n’est pas capable de se faire croire & de s’authoriser : ou bien lors que le sentiment est beau & l’expression ravissante, & qu’ils ont dessein de la relever & de la faire valoir, c’est alors qu’ils peuvent citer les Peres, n’estant pas de la bienséance de se loüer soy-même, non plus que ses productions ; [ p. 170 ] comme si les Illustres de ce siecle ne pouvoient pas avoir les mesmes pensées que les Peres ont euës, ny la capacité, ny la mesme liberté de les exposer au Peuple, comme ils les exposoient dans les premiers siecles.

Et parce que les plus beaux Passages donnent plus de prise à l’Esprit & un plus beau jeu à l’Eloquence, que ceux qui sont moins estudiez, il les faut choisir avec beaucoup de soin : & si les Predicateurs ne trouvent point de Passage en l’Ecriture, qui soit propre à soûtenir pour pensée, & à luy donner de l’éclat, ils doivent prendre ceux des Peres les plus celebres & les plus éloquens, qui ne sont autres que ceux de l’Ecriture, mais paraphrasez & amplifiez, & enfin ceux des Orateurs & des Philosophes, mais rarement, à cause qu’ils sont prophanes, & qu’ils ne peuvent estre sanctifiez que par la sainteté de la Chaire : mais, apres tout, sans rien craindre, estant apuyez de S. Augustin dans ces belles paroles, Si vera & fides Christiana accommodata dixerint veteres Philosophis, maxime vero Pltonici, hac non modo formidanda non sunt, sed ab illis tanquam ab injustis possessoribus meliorem in usum vindicanda sunt de Civit. Dei. Et lors qu’ils en ont trouvé quelque beau, ils le doivent préferer à plusieurs autres, afin de s’y arrester d’avantage, pourveu qu’il soit soutenu de quelqu’un dest ermes qui suivent.

1. L’Eloge du Passage ou de l’Auteur.

2. La Paraphrase de la Sentence.

3. L’Exposition de l’Enphase.

4. La Beauté de la Metaphore.

5. L’Insistence ou la Commoration.

Par l’Eloge nous entendons la loüange qu’on donne au Passage, comme Que ces Paroles sont belles ! Ou ainsi : Que ce sentiment est genereux ! Ou ainsi, Il ne se peut rien dire de mieux sur ce sujet &c.

Par la Paraphrase nous entendons une petite explication, sans aucune question soûtenue : comme Priez sans cesse, ne vous lassez point de vous humilier devant Dieu, exposez luy vos besoins & vos miseres, fatiguez ce Pere de misericorde qui veut qu’on luy [ p. 171 ] demande, & qui s’irite lors que l’on ne luy demande aucune chose.

Par l’Exposition de l’enphase nous entendons la reflexion qui se fait sur le Passage, à la faveur de la repetition, du retour ou de la reprise, ou de tout le passage quand il est petit, ou d’une partie lors qu’il est grand, qui suppose la reflexion sur ses proprietez. Oyez les Predicateurs, en leurs admirables illustrations ou reprises.

Par la Metaphore nous entendons l’Exposition qui s’en peut faire, en l’étendant si elle est étouffée ou racourcie : comme, Ie suis le Soleil de Iustice. En effet, Chrestiens, comme le Soleil du monde est, &c. Ainsi le Soleil de justice & de grace, &c.

Par l’Insistence ou commoration nous entendons l’inculcation du passage : comme : N’oubliez jamais ces belles paroles de Dieu qui vous parle du Ciel. Quelles soient dans vos entretiens les plus indifferens, quelles soient dans vos prieres, ne les oubliez par même à l’article de la mort, gravez-les en vos cœurs, enseignez les à vos enfans, à vos domestiques & à vos amis, &c. ces belles paroles de nôtre Evangile. C’est le sentiment de Saint Hierôme dans sa Letre à Demetriade, Finem junge principio ; diligenter singula inculcans, nec semel mandasse contentus ; ama scientiam Scripturarum, & amabit te sapientia. Ou ainsi. Priez sans cesse, Que la Priere fasse vôtre plus ordinaire ocupation, qu’elle regne en vôtre cœur, qu’elle trionphe de toutes les passions de vôtre ame, qu’elle foule à ses pieds l’orgüeil & la superbe, & qu’elle y fasse commander l’humilité qui est le plus agreable Encens que vous puißiez donner au Seigneur.

III. Comme l’Ecriture Sainte, les Peres & mêmes les Autheurs prophanes, fournissent aux Predicateurs de tres-beaux Passages, il est de leur prudence de les faire valoir, c est à dire, d’en faire connoître la plenitude, [ p. 172 ] l’enphase, les richesses & l’inportance, par quelques belles Explications, en les dévelopant pour les exposer à la veüe des Auditeurs, par l’acte de la Reflexion, ou sur les Effets de la pensée qui y regne, si elle est agissante, ou sur les personnes, c’est à dire, les sujets, où elle agit, ou sur les lieux, ou sur le tenps, ou sur cent autres manieres qui sont tirées des adjoints, des conjonctures ou des Circonstances ; mais sur tout ; lors que les Passages sont courts & qu’ils donnent lieu à la reprise ou illustration, & la baterie totale, aprés quoy il n’est rien de plus beau, de plus exagerant, de plus pathétique, de plus charmant, ny de plus édifiant, aussi est-ce l’un des plus agreables ornemens de l’Eloquence, ou à la faveur de ce retour, l’Orateur peut faire paroître son industrie, sa capacité sont jugement & son abondance.

Comme il se peut voir dans l’Exenple qui suit, Le Peché infecte tout ce qu’il rencontre. C’est le peché qui a mis au Ciel & dans les Astres des influences malignes & mortelles. C’est le pechè qui fait trenbler la terre sous nos pieds, & qui l’oblige à porter des épines & des chardons. Ce pechè a fait naître les tenpestes sur la mer, & fait cacher dés écueils sous les eaux, qui font aprehender le naufrage aux matelots. Il a répandu la contagion dans l’air, & armé les foudres & les éclairs contre les criminels : mais le principal lavage du peché c’est celuy qu’il a fait en l’homme. Il a infectè tout l’homme. Il n’y a rien de plus honteux, ny rien de plus criminel que nostre naissance infectèe par le pechè. Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum. Helas Seigneur, s’ècrie Saint Augustin, en [ p. 173 ] quel endroit & en quel temps de ma vie feray-je exenpt de pechè, puis que ma conception & ma naissance en sont infectèes ? Ubi & quando vel quamditu innocens sui, si in peccatis conceptus sum ? Mais ce qui la rend plus honteuse & plus miserable, & ce qui oblige Iob à dire, pereat dies, &c. c’est le peché. Il se rèpand en toutes les facultez de l’ame, il répand les tenebres dans l’entendement, l’oubly dans la memoire, & la malice dans la volontè. A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas. De sorte qu’on peut dire du peché originel, posuit in corde nostro malas cogitationes ; qu’il a renply nostre cœur de mauvaises pensées, posuit in ore malas locutiones ; qu’il a mis en nôtre bouche la mèdisance, le mesonge & le blaspheme, posuit in manu malas operationes ; qu’il a mis en nos mains les mauvaises œuvres, les mauvaises actions, les meurtres & les parricides, & posuit in cæteris membris malas dispositiones ; & qu’il a mis de mauvaises inclinations en toutes les parties de nôtre corps. Le pechè a infecté la naissance de l’homme ; il n’est rien de plus honteux ny de plus criminel tout ensenble : Mais ce mal n’est pas sans remede. La misericorde & la providence divine nous ont procurè le Sacrement de Baptême qui nous reconcilie avec Dieu, qui nous dépoüille du vieil Adam, & qui nous revêt du nouveau, qui fait que nous regardons le Ciel comme un heritage qui nous apartient. Unâ indulgentiâ delevit omnia peccata.(Cer Vná indulgentiá. peut estre repris & rebatu ou illustre, sur tous les articles precedens ; & dire,) Mais apres tout, Chrestiens, Unâ indulgentiâ delevit omnia peccata. Quand le pechè commence avec la vie, il la rend miserable & criminelle, & nôtre condition est bien plus déplorable que celle de nos premiers parens. Ils n’ont point eu d’autre peché que celuy qu’ils ont commis : mais en nous le pechè ne vient pas de nôtre consentement, il a precedè l’usage de nôtre raison ; c’est un peché de la nature & non de la volonté ; c’est un peché contractè & non commis ; mais [ p. 174 ] le peché qui se fait dans la vie, le peché volontaire, & qui est l’ouvrage de nôtre liberté, nous rend plus criminels : nous n’en pouvons alleguer aucune excuse, & s’il y en avoit quelqu’une, caseroit ou l’ignorance, ou l’inpuissance ; mais nous ne pouvons pretexter ny l’une, ny l’autre. Nous ne pouvons pas dire que ce soit par ignorance ; nous vivons, dans l’Eglise, éclairez par la lumiere de la grace & instruits par les discours publics des Predicateurs : ny außi que ce soit par inpuissance, puis que, si nous n’avons pas la grace, nous la pouvons demander. Ce peché est plus grand que, celuy de la naissance. Mais ce mal beur n’est pas sans remede, l’Eglise nous a pourveu d’un remede ; je veux dire, d’un baptême laborieux ; il faut travailler à la penitence, il faut mêler nos larmes avec le sang du Fils de Dieu, & se repentir du peché & du crime volontaire : par ce moyen nous pouvons nous deffendre & nous garentir du peché qui a infecté nostre vie. Mais quand le peché se rencontre avec la mort, il n’y a plus de remede, le mal est incurable. Pro quibus non est amplius hostia. Il n’y a plus de sacrifice, plus de pardon, plus de grace ; on ne doit plus attendre qu’un triste & funeste arrest, qui livre pour jamais le pecheur aux flammes & aux peines de l’enser.

Mais permertez-moy de vous remarquer les circonstances de cette mort, & de ce peché funeste & deplorable. Le peche joint avec la mort, est un peché comme eternel qui commence en ce monde & sans finir en l’autre. Saint Cyprien a nomme l’envie un peché infiny. Invidia peccatum sine fine : mais appellons plûtost le peché qui est inseparablement uny à nostre mort, un peché sans remission, sans fin, & sans pardon, en ce monde & en l’autre. Il faut entendre, avec étonnement, ces paroles de Saint Augustin, est pœna hominis jam damnati. Le pechè joint avec la mort, est la peine d’un reprouvé, & condamnè aux flâmes eternelles.

Quand un ancien Philosophe voulut exagerer le crime que commit Alexandre le Grand en la personne de Callisthene, il se contenta de dire que c’estoit un crime [ p. 175 ] que toute la suitte des siecles ne pourroit effacer, est crimen æternum Alexandri. Quand on dira d’Alexandre le Grand qu’il a conquis l’Asie, qu’il a deffait des Roys en trois ou quatre batailles, qu’il a assujetty tous les Princes de la terre, & que de ses esclaves il en a fait des Souverains, on ternira toute cette gloire par le recit qu’on fera de la mort de Callisthene, par le Grand Alexandre. Ah Chrestiens ! que cette reflexion est bien plus veritable du peché joint à la mort, & on peut bien dire avec plus de raison, est crimen æternum reprobi. C’est un crime eternel, c’est le crime d’un damné, c’est un crime qui ne trouvera point d’absolution. Mourir en apostat, mourir en reprouvé ? c’est mourir en damné, c’est dés ce monde même, estre assuré de sa perte eternelle dans l’autre, Le Fils de Dieu ne peut pas faire une plus effroyable inprecation contre le pecheur, que lors qu’il luy dit, la mort te surprendra en ton crime & t’abymera tout vivant dans les Ensers. Il faut avoüer avec tous les Peres, que de toutes les menaces il n’y en a point de plus horrible ny de plus effroyable. Le Fils de Dieu a sait plusieurs menaces pendant sa vie, il a souvent menacé Ierusalem du sac & du pillage. Il a souvent menacé les Iuifs, que, puis qu’ils s’estoient soulevez contre Dieu, tous les peuples de la terre se soúleveroient contr’eux : mais jamais son indignation n’avoit paru avec plus d’éclat & d’étonnement, que lors qu’il prononça cét Oracle épouvantable, In peccato vestro moriemini.

Il me souvient d’une admirable reflexion de Saint Augustin sur ces belles paroles de l’Histoire des Machabèes, qui nous representent le sac & la destruction de Ierusalem. Elles portent que, le soldat y entre en conquerant ; qu’il abat les maisons, qu’il consame par le feu ce que le fer avoit épargné ; il égorge les hommes au pied des autels, il viole les femmes, il deshonore les filles en presence des pere & mere ; il porte la rage, la haine & l’insolence dans les tenples ; il profane & renverse les autels. Et apres [ p. 176 ] tout cela, Hæc Fecit Deus quia modicum erat iratus, ajoute le Prophete, c’estoit une legere offense. Comment en jugez-vous, Prophete ? Ah ! permettez-moy de vous dire que vous en jugez mal & que la douleur vous oste le jugement. Que Dieu pouvoit-il faire davantage dans l’excez de sa colere ? (Voyez cette reprise du passage & ce retour, cette reslexion) Quoy Prophete ! Le Temple profanè, les autels renversez, les hommes ou ègorgez, ou chargez de fers, les femmes forcèes & les files violèes ! Et apres cela vous dites que Dieu estoit un peu fâchè. Que fera donc ce Dieu des vengences dans l’excez de sa colere ? (Voyez cette reprise) C’est alors, ô douleur ! qu’il ne permettra pas seulement que le soldat entre, en conquerant, dans les villes, qu’il abate les maisons, qu’il brûle & qu’il sacage, qu’il tüe, qu’il viole, & qu’il profane la sainteté des Tenples ; mais enfin il abandonnera les hommes, il leur dèniera la grace ; il permettra que le peché les surprenne dans la mort ; (Voyez cette reprise pour la troisiéme fois) & cette mort dans le peché est infiniment plus redoutable que le sac d’une ville, que la profanation du Tenple & des Autels, que le meurtre des hommes, & que le violement des femmes. Trenblons donc, Chrestiens, trenblons au recit étonnant de ces terribles & formidables Paroles du Fils de Dieu, Ego vado, quæretis me & in peccato vestro moriemini.

Mais enfin il faut remarquer que cette belle figure de la Reflexion ou de la reprise d’un passage, n’a point de plus bel usage que dans les aplications, ou moralitez, ou dans le petit pathetique des aplications que nous apellons moyennes, & dans le grand pathetique de la grande aplication à la fin du Sermon. Cét Exenple fait voir qu’il faut citer les Peres, lors que les Passages sont bons pour autoriser & beaux pour paraftaser, sinon, c’est une marque de foiblesse & de sterilité, de les citer, & une preuve de vanité de ne les pas citer, dans les deux usages ou cas que nous venons de toucher. [ p. 177 ]

La Dilatation par la Conciliation se fait lors que les Predicateurs font voir que le Passage, qu’ils traitent, n’est oposé aux autres qu’en aparence seulement.

La Conciliation des Passages qui senblenc oposez dépend des deux Maximes qui suivent.

I. La Conciliation se fait en montrant que les passages qui senblent détruire celuy qu’on traite, ne le conbattent qu’en aparence, & qu’ils ne regardent pas les mêmes circonstances ; qui distinguent sensiblement les choses qui sont les plus senblables.

Il y a des sujets qui sont si évidens & si détachez de tous les autres, que la seule explication qu’on en donne est capable d’en donner l’intelligence : cette évidence fait voir que la conciliation n’est pas toûjours necessaire & que souvent elle se trouve conprise dans l’explication qui s’en donne.

II. La Delicatesse des Consciences populaires, dont la plus part sont extrémement scrupuleuses, est cause que les Predicateurs ne doivent pas se servir souvent de la conciliation des Passages, aparenment oposez, dont ils ne doivent user que lors qu’ils ne la peuvent éviter, à cause que leur repugnance aparente est trop connuë & trop commune, & qu’ainsi elle n’est pas des plus scandaleuses.

La Discussion & la Conciliation des Passages de l’Ecriture, les plus difficiles, ne se doit faire que dans les Echoles, parmi ceux qui entendent le plus fin de la Logique, de la Dialectique & de la [ p. 178 ] Rhetorique, les langues, l’histoire, & les sciences à fonds, comme on parle, & rarement dans la chaire des Predicateurs.

CHAPITRE XII. De l’Anplification speciale & interne.

NOus avons parlé de l’Anplification externe & generale, qui est sans art à cause qu’elle se fait par d’autres sujets, qui viennent du dehors de l’Evangile qui se traite, qui ne supose aucun effort de l’esprit, mais seulement de la lecture, ou de la memoire, & jamais d’industrie, d’artifice ny de peine ; suit que nous considerions celle qui est interne ou artificielle, & qui se tire du sujet même & de ses parties qu’on étend par elles-mêmes.

Cette sorte d’Anplification se nomme artificielle, parce qu’il faut avoir recours à l’art & à la methode & non pas sinplement à la lecture & à la memoire ; & c’est là que l’art suplée au défaut du Genie ou des pensées, & qu’il en fait venir en abondance.

L’Anplification speciale & interne se tire des Topiques (vulgairement nommées les Lieux de l’invention) qui en fournissent huit principales qui sont plus propres que les autres pour l’anplification.

1. L’Exenple. 5. Les Parties.

2. Les Causes. 6. La Description. [p. 179]

3. Les Effets. 7. La Conparaison.

4. Les Adjoints. 8. L’Oposition.

Dont le Predicateur ne prend que celle ou celles qui l’acommodent le mieux, & qui sont plus propres à son sujet & à son dessein.

Comme la Dialectique ou l’art de bien dire & la Rhetorique, sont deux Disciplines tout à fait differentes, leurs usages, dans l’invention, le sont extremement. En effet la Dialectique ou la Logique se sert des Lieux de l’Invention pour découvrir la verité seulement : la Rhetorique en use aussi, pour la faire connoître, mais c’est en l’estendant & en l’anplifiant, au lieu que la Logique la fait connoitre en la racourcissant, pour ainsi dire, & en la diminuant.

L’Anplification par les Exenples ou par les singuliers, qu’on apelle individus, se fait lors qu’ayant dessein d’étendre un sujet, qui est comme en gros, qu’on nomme These, on fait le dénonbrement des Exenples, & ce dénombrement n’a jamais meilleure grace que dans la Persualion, & au contraire, dans la Dissuasion, parce que c’est là, que les Exenples sont en leur force & qu’ils en ont infiniment plus que les Preceptes.

La Perfection de l’Anplification, qui se fait par les Exenples, dépend des deux Maximes suivantes.

I. Il n’est point d’argumens qui soient plus fors, ny plus propres pour toucher les Auditeurs que les Exenples & pour donner du credit aux Predicateurs ; mais il les faut [ p. 180 ] choisir avec beaucoup de soin, & donner la preference à ceux qui sont tirez de l’Ecriture Sainte & de l’histoire eclesiastique.

La Maxime precedente conbat deux sortes de Predicateurs.

Les Uns qui ne s’atachent qu’au raisonnement, comme les Scholastiques, qui debitent une Theologie seche, aride, défaite & destituée des ornemens oratoires qui la rendent tendre, touchante, affectueuse, pathetique & parlante par ces exenples, dont l’Ecriture est renplie pour toutes sortes de Sujets.

Les Autres sont ceux qui enployent, dans leurs Sermons, toutes sortes d’exenples, de prophanes tres-souvent, & quelques fois de bouffons, facecieux & trop divertissans, à la confusion de l’Evangile, à la honte de celuy qui l’annonce, & au scandale de ceux qui l’écoutent.

Voyez sur cette reprimande, Rhetoricam, Valerii Episcopi Veronensis. L. I. c. 25.

II. Si les Exenples ont bonne mine dans un discours & s’ils luy donnent beaucoup de grace, on peut dire neanmoins que comme les plus belles choses ennuyent par leur usage trop frequent & trop abondant, qu’elles dégoûtent, qu’elles se nuisent & se détruisent les unes les autres, il ne faut pas abuser des Exenples, & on peut dire aussi qu’ils ne doivent jamais passer le nonbre de trois, & même qu’il suffit de faire choix d’un seul, qui soit beau & riche, & qui puisse fournir plusieurs belles reflexions, sur le nonbre & sur la diversité des accidens qui l’aconpagnent & qui l’établissent : comme sont entr’autres. [ 181 ]

1. Les Personnes. 5. Les Organes.

2. Le Lieu. 6. Les Evenemens.

3. LeTenps. 7. L’Agent.

4. Les Motifs. 8. Le Patient.

Dans la deduction desquelles Reflexions, les Predicateurs doivent se conduire avec tant de prudence, qu’il senble, aux Auditeurs, que la chose se passe devant leurs yeux.

Comme les Exenples sont renplis d’un nombre infini d’adjoints & de circonstances qui s’apellent les unes les autres, & que pour peu qu’on les envisage, par la division ou partition, l’on ouvre une anple cariere à l’anplification, on peut dire que celuy qui sçait bien s’en servir posse de le secret de l’Eloquence, agreable pathetique & touchante, puis qu’on dit ordinairement, Mollißime suadetur Exenplis ; comme aussi Vehementißime increpatur Exenplis. Le peuple donne plus au sens qu’à l’intelligence, on le prend par le sens, & ainsi par les exenples qui donnent dans le sens, à cause qu’ils sont singuliers. Et apres que les Predicateurs ont assez fait éclater l’exenple qu’ils ont proposé & exposé, ils doivent porter les Auditeurs à penser à ceux dont ils ont eux-mêmes la connoissance, qui sont de leur tenps & qui sont arrivez dans le lieu de leur demeure & dans leur famille, comme ceux de la désobeïssance des ensans envers leur pere, ceux de l’avarice, de la profusion, &c.

Voyez Saint Basile dans le traité qu’il a fait de l’usage des Exenples dans la Letre qu’il adresse aux enfans de son frere. [ p. 182 ]

CHAPITRE XIII. De l’Anplification par les Causes.

L’Anplification se fait par les Causes, lors que les Predicateurs ne se contentent pas d’exposer le Fait sinplement, mais encore qu’ils raportent les Causes du fait, les Efficientes, les instrumentales, les inpulsives, les finales & les autres qui y ont contribué & par lesquelles les Evenemens sont tels ou tels.

Comme si quelques Predicateurs vouloient anplifier la These suivante, Que les Iuifs firent souffrir au Fils de Dieu des douleurs inconcevables, lors qu’ils l’eleverent en l’abre de la croix, il faudroit qu’ils dissent quelque chose des motifs, des avis & des conseils, qui porterent les Juifs à le crucifier, & des Personnes qu’ils enployerent à l’execution de cette horible entreprise ; & quelque chose des Causes efficientes de cette douleur à sçavoir l’extension des nerfs des veines & des arteres.

Voyez. Saint Thomas 3. p. de sa Somme ; où il anplifie le sentiment douloureux de la Crucifixion par les causes ; comme aussi Saint Cyprien dans cét admirable Sermon de l’Envie, où il fait la peinture de ce vice, des trais & des couleurs qu’il tire des causes efficientes & de son origine : mais sur tout Saint Basile quand il parle des quarante Martyrs, de leur souffrance & de leurs douleurs, qu’il anplifie aussi par les causes ! Cum Tyrannus Martyrum Constantiam vidisset excanduit in iram, expenditque secum quod ; nam satis acerbum mortis genus inveniret : cum ergo considerasset regionis naturam quod frigore horrida [ p. 183 ] esset, & anni tempus quod hibernum ; observata nocte ; quà maxime aquilo spiraret, jussit omnes denudatos sub dio in media urbe congelatos mori. Novistis omnes qui hiemem experti estis, quàm intolerabilis ea tormenti species esset ; nam corpus frigori expositum primum quidem totum lividum est, ex sanguine per omnes venas congelato & concreto : deinde agitatur & efferuescit, dentes colliduntur, convelluntur fibra, deinde extrema partes velut ab igne omnes aduruntur ; caliditas enim ab extremis corporis partibus fugata & ad profundum diffugiens, partes à quibus discedit mortuas relinquit, eas autem ad quas detruditur, doloribus affligit, morte paulatim per congelationem procedante.

Voyez aussi son troisiéme Discours de la Patience.

L’Anplification par les Effets, se fait lors que les Predicateurs font voir le nonbre & la grandeur, ou des biens, ou des maux qui viennent ou peuvent venir du sujet qu’ils traitent, & des autres qui luy ressenblent.

Il n’y a point de terme qui soit plus propre que l’Anplification par les effets pour persuader ou pour dissuader, ou de la poursuite, ou de l’éloignement de quelque chose ; parce qu’il n’y a que le bien & le mal qui agissent puissanment sur l’appetit & sur la volonté. La connoissance des avantages qu’on nous propose, nous excite à la pratique du bien ; & celle du mal, au contraire, nous enpêche de le pratiquer & même de le considerer. Voicy comment Saint Cyprien, dans le Discours de l’Envie cy-dessus allegué anplifie ce vilain vice par les Effets. Non est quod aliquis exestimet, malum istud una specie contineri, late patet, multiplex & facunda pernicies ; radix malorum omnium, fons cladium, seminarium delictorum, materia culparum, inde odium surgit ; inde ambitio ; dum cernit quis alium in honoribus altiorem, zelo excacante sensus nostres, ac in ditionem [ p. 184 ] suam mentis arcana retegente, Dei timor spernitur, hinc inflat superbia, exacerbat savitia, pravaricatur perfidia, concutit impatientia, surit discordia ; hinc dominica vinculum pacis rumpitur, hinc adulteratur veritas, scinditur unitas, ad hareses & Schismata prosilit. Heu ! qualis est animi tinea ! Qua cogitatianum tabes, dum quosdam pectori suo invidus carnifices admovet, & cogitationibus tortores, qui cordis secreta malevolentia ungulis pulsant : non cibus taibus latus, non potus potest esse jucundus ; suspiratur semper, gemitur ac doletur.

Ceux qui voudront voir une merveilleuse Anplification d’une Vertu par ses effets, n’ont qu’à lire le troisiéme Discours que ce même Auteur Saint Cyprien a conposé des avantages & des fruits de la Patience, lesquels deux Exenples suffisent pour verifier le precepte de Ciceron qui porte, que l’Anplification qui se fait par les Effets d’une Qualité agissante ou loüable ou blamable, fournit une anple matiere aux Orateurs ; lesquels Effets se multiplient & s’étendent par les Exenples, qui se multiplient aussi par les Personnes qui agissent ou qui souffrent ; par le lieu avec son adjoint, le tenps, ou passé, ou present, ou futur.

L’Anplification qui se fait par l’adjoint, qui se prend en ce lieu, pour l’antecedant, le Connexe ou le contenporain & le subsequant ou l’évenement, comme aussi les adjacents qui sont les Circonstances, le lieu & le tenps, a fort bonne grace dans la Narration ou exposition des choses singulieres, lors qu’on ne raporte pas sinplement les choses de la maniere qu’elles sont arrivées ; mais aussi qu’on touche les choses qui ont précédé, qu’on marque le lieu & le tenps qu’elles se sont passées, par qui & comment elles ont esté faites, & quels en ont esté les évenemens. [ p. 185 ]

Le sçavant & fameux Erasme ayant connu la beauté & la richesse de cette admirable & feconde maniere d’étendre un sujet, n’a pu s’enpêcher de l’enployer dans le traité qu’il a fait de l’Art de faire venir des pensées, page 243. Et voi-cy de quelle maniere Saint Chrysostome en use dans le Discours qu’il fit contre les Juifs Tom. I. pag. 9. sur l’Epanchement du parfun precieux que fit une pauvre femme sur la teste du Fils de Dieu Math. 29. en ces paroles. Interroga ludaum, et si millies prafricuerit frontem, adversus hanc pradicationem, non poterit oculos attollere : in omnibus enim Ecclesus appellari mulierem audimus ; sunt Consules, Duces, Viri, mulieres nobiles in omnibus urbibus, & in quamcumque urbis partem perveneris, summo cum silentio audies hujus mulieris officium. Atqui quot Reges, multa magnaque in multos contulerunt beneficia, bella cum laude gesserunt, traphaa statuerunt, item Regina famina innumerabilia beneficia in subditos contulerunt, qui ne de nomine quidem nota sunt ? Hac autem abjecta mulier toto terrarum orbe decantatur, tanta temporis longitudo memoriam ejus non extinxit, nec extinguet unquàm : idque cum factum ipsum non esset insigne ; quid enim magni erat unguentum effundere, cum persona non esset celebris ? Erat enim abjecta mulier, neque testes aderant multi, neque locus nobilis. Neque enim fecit hoc per theatra transiens, sed in domo, decem duntaxat hominibus prasentibus ; attamen neque loci obscuritas, neque persona vilitas, neque testium paucitas, neque ulla res alia potuit illius abolere memoriam.

On en peut faire autant de la Réponse qui fut faite à Simeon, qui portoit qu’avant que de mourir il verroit entre ses bras le Sauveur du monde, & l’anplifier par les Antecedents en cette sorte. Comme ce Saint Personnage Simeon, qui ne desiroit rien plus que de voir le regne du Messie & la consommation de la promesse que Dieu avoit fait, de sauver le genre humain par l’effusion du sang de son Fils, n’avoit point de plus grande mortification ny de plus grand dépit que [ p. 186 ] de voir, presque, toute la face de la terre couverte des tenebres d’infidelité, & qu’à peine il trouvoit dans la Iudée, ce païs precieux & savorisé, les moindres ombres & traces de justice, & que l’hypocrisie, l’erreur, la superstition & l’inpieté trionphoient de la vraye Religion, & que le Dieu d’Israël n’y estoit plus glorifié. Il sçavoit ce Saint Homme que la venuë du Soleil de justice dissiperoit toutes ces tenebres, & qu’elle seroit le remede infaillible & specifique à tous ces maux, & que ce seroit ce Sauveur qui releveroit la nation qui estoit oprimée & abatuë sous le poids du crime & de l’infidélité. Ainsi ce Saint Personnage ne faisoit que se pleindre, gemir & pleurer jour & nuit, dans la pensée qu’il avanceroit ce glorieux evenement, qu’il souhaitoit avec tant de passion. Il sçavoit le commandement que Dieu avoit fait à son Peuple par Isaie. Qui recordamini Domini, ne taceatis & ne detis silentium ei, donec stabiliat : C’est à dire, de ne point cesser de le faire souvenir de sa promesse par ses pleintes & par ses gemissemens : ce furent aussi ces pleintes, ces gemissemens & ces larmes de Simeon, qui toucherent l’Eternel & qui tirerent cette réponse toute pleine de consolation qui estoit, qu’il ne mourroit point qu’il n’eùt veu, salué & enbrassé le Sauveur du monde, le Fils de Dieu. Non videbis mortem priusquàm, &c. Que pensez-vous, Chrestiens, que devint ce Saint homme, à cette favorable réponse ! Quelle-joye n’eût-il point à cette agreable nouvelle ? Quels transports, quelle allegresse, &c.

L’Anplification par les Parties d’un Tout ou proprement étendu, ou moral, ou agregé, ou metaphorique, se fait, lors que les Predicateurs sont le démenbrement, ou le dénonbrement des parties ou des menbres de l’Evangile, au lieu de l’exprimer en peu de paroles & par une seule & generale. [ p. 187 ]

Nous avons un bel Exenple de cette sorte d’anplification au ch. 50. & 51. de Hieremie, où le Prophete anplifie la ruïne de Babylone par ses parties ; & nous en trouvons un autre non moins beau dans l’Homilie de Saint Gregoire sur les sept Machabées, dans lequel endroit ce grand Orateur anplifie la constance & le courage de cette mere, outrée de douleur, par ses parties, adjoints ou circonstances, en cette maniere. Matris vero constantiam atque robur nihil emoltire neque flectere potuit : non instrumenta luxandis artubus accommodata ; non ferrearum ungularum acies ; non furentes bestia ; non enses qui acuebantur ; non ferventes olla ; non ignescentia ahena ; non spumans ad flammam oleum ; non urgentes & savißimi, satellites, crudelissimi carnifices ; non generis affectus ; non menbra qua discerpebantur, non dilaniata carnes ; non diffluentes sanguine rivi.

Ainsi on peut étendre, par ses parties, la deplorable condition humaine & la funeste suite du premier peché, si on parle des tenebres de l’entendement, des béveües de la raison, du déreglement de la volonté, des desordres de l’apetit sensuel, des foiblesses du corps humain, des maladies & de la mort même. Ensuite on passe les infirmitez humaines par la diversité des âges, comme les larmes & les gemissemens dans la naissance, la nudité & la foiblesse de l’enfance, son indigence & son inpuissance à se pourvoir du necessaire ; les folies & les niaiseries de l’adolescence, les enportemens & les extravagances de la jeunesse, la décrepitude & les delires de la vieillesse, &c.

Pour donner une derniere idée de cette espece d’anplification qui fait la beauté, la ponpe & la richesse de l’Eloquence, dans quel genre oratoire qu’on l’enployé, ou bas, ou mêlé, ou sublime, ou demonstratif, ou judiciaire, ou délibératif, il faut remarquer qu’il est de la prudence des Predicateurs & des autres Orateurs, d’examiner les pensées, ou qu’ils ont, ou qui leur viennent ou qu’on leur fournit, & de voir si elles sont dans le genre de la Totalité, je veux dire [ p. 188 ] qu’ils doivent voir, si elles contiennent plusieurs idées & si elles sont capables de la division, de la distribution, de la partition, de la multiplication ; comme un genre dans ses Especes, une Espece dans ses individus ; un individu par ses accidens, adjoints, circonstances, antecedans, &c. ou une Cause par ses effets, ou un effet par ses causes, ou un sujet par ses accidens, ou un accident par ses sujets ; un objet par ses raports, ou une puissance par ses objets, ou un agregé par les agregez qu’il contient, ou un fait par ses circonstances, ou une Loy par ses formalitez, &c. Ainsi ce nom Guerre, est une idée & une certaine sorte de chose ou estat, qui en signisie & en conprend beaucoup d’autres, par lesquelles elle peut estre divisée, distribuée & multipliée : car enfin qui dit Guerre, dit tout ce qui la precede, tout ce qui l’aconpagne & tout ce qui la suit, comme sont ces Terreurs paniques, ou populaires, qui jettent les Peuples dans de lamentables consternations, les brigandages, les incendies des Villages & des Villes toutes entieres, le massacre des Citoyens & des Païsans, le vol des deniers publics qui sont la force de l’Estat, la perte des moissons, l’enlevement des bestiaux qui font la richesse du païs, la desolation des chanps, le pillage des maisons & des tenples, la profanation des autels, le ravissement des Religieuses, le violement des filles, la prostitution des femmes, le massacre des enfans devant leurs peres & des peres devant leurs enfans, la corruption des bonnes mœurs, le renversement & le mépris des loix, & mille autres malheurs qui sont tous conpris dans ce nom de Guerre ; de telle sorte que celuy qui menace de guerre, menace de tous ces malheurs en même tenps, & que qui s’enbarasse dans une guerre s’enbarasse dans tous ces desordres facheux & funestes. Et c’est ainsi que l’Eloquence grossit ses sujets par eux-mêmes sans y rien ajoûter. Il faut expliquer ainsi, le Peuple s’émerveilla ; le Peuple glorifia Dieu.

Voyez Quintil. L. 8 c. I. [ p. 189 ]

Et Saint Paul, qui n’ignoroit pas les ornemens de l’Eloquence ne nous en donne-t-il pas un bel exenple au 8. Rom. quand il demande, Qui nous separera de la dilection du Fils de Dieu ? Rien, se répond ce grand Orateur, ne nous en poura jamais separer, ny Ange, ny principauté, ny puissance, ny nudité, ny èpèe, ny les choses presentes, ny les choses à venir.

Si les Anplifications precedentes sont d’une beauté & d’une utilité particuliere, on peut dire que celle qui se fait par la Description l’est infiniment davantage.

Les Orateurs Grecs la nomment, Hypotypose, comme qui diroit, une peinture & un tableau rehaussé de toutes ses couleurs & de toutes ses figures, comme qui diroit les unes sur les autres : auquel il ne manque aucun trait de l’Original & tiré d’apres le naturel, & qui a presque la même évidence & la même force, energie & puissance que le prototype ou l’original. Ce qui fait que ces sortes de peintures doivent estre au naturel, & tres-exactes & parfaites : c’est à dire, que les Predicateurs sont obligez d’instruire, de toucher & d’émouvoir leurs Auditeurs comme eux-mêmes, & ils ne peuvent les instruire ny les émouvoir comme eux-mêmes, qu’ils ne leur representent les choses touchantes, le plus au naturel & le plus naïvement qu’il leur est possible, afin que ces tableaux ou ces Etopées agissant aussi puissamment que les Originaux, les Auditeurs en puissent estre touchez aussi fortement qu’ils le seroient à la veüe des choses mêmes ; estant certain, ainsi que nous l’avons dit, que le peuple n’entend, ne conçoit & ne s’émeut que par les yeux & par les oreilles, & que c’est ce qui fait que les Predicateurs doivent se rendre tres-sensibles, pour se rendre tres-intelligibles & tres-pathetiques : & si les Predicateurs pouvoient introduire les Originaux & les Objets mêmes, au lieu de leurs peintures, comme firent autrefois Hyperide qui devoila Phryné, Scipion qui découvrit ses cicatrices martiales, & les amis de Cesar qui étalerent, à la veüe du Peuple, la veste & la chemise de ce grand Enpereur, toutes [ p. 190 ] percées de coups de poignard & toutes teintes de son sang, il est certain qu’ils seroient plus émouvans & plus pathetiques. Mais enfin ne pouvant exposer les choses mêmes, ils ont recours aux peintures, qui ne sçauroient estre trop resenblantes : c’est aussi ce qui fait que les Orateurs doivent estre sçavans, ou pour avoir veu les choses, ou du moins pour les avoir bien étudiées & bien examinées : & aussi fort ingenieux & judicieux, pour les bien representer & les metre dans leur jour ; elles ne paroissent jamais mieux que par les Majoritez, Minoritez, & Paritez. Les Poëtes reüssissent admirablement bien en ces sortes de Peintures.

Voyez Virgile quand il parle de la Renommée, & de la Tenpeste, & Ovide quand il décrit la Peste, l’Aragnée, & l’Envie. Ciceron 2. de Orat. Quint. l. 6. & sur tous Saint Chrysostome au l. 6. du Sacerdoce où il s’excuse à Saint Basile de n’avoir pas bien parlé de la dignité Episcopale ; & Cassien dans les Livres qu’il a fait du remede aux principaux vices, vous y verrez de beaux Exenples de la description. Considerez aussi sous le nom d’Enblemes, de Hieroglyples, celle de la mort, de l’amour, de la Justice, de la Force, de la Renommée, &c.

Comme il y a deux choses, dont le Predicateur peut parler, les choses & les Personnes, il y a deux sortes de Descriptions ou de Peintures qui sont ordinairement inseparables.

  • Celle de la Personne.

  • Celle de la Chose même.

Qui sont les deux chefs de toutes les autres Peintures que les Orateurs sont obligez de faire pour faciliter les mouvemens passifs, à sçavoir ceux des Auditeurs, ainsi que les actifs qui sont ceux du Predicateur même.

Les Descriptions de Cassien doivent estre imitées, [ p. 191 ] & principalement celle du Superbe qui est au livre douziéme. Celle de Saint Bernard sur les Cantiques, au Sermon 24. dans lequel il décrit le calomniateur. Celle de la mere des Machabées, que Saint Gregoire le Theologien, au Traité 7. décrit de la maniere qui suit. At vero egregia mater gaudio simul & mœrore afficiebatur, inque duorum affectuum medio posita erat. Nam ut filiorum aspectu delectabatur, sic cùm incertum eventum, incredibilemque tormentorum vim expendebat, timore movebatur & non secus ac auicula pulos suos, accipiente eos angue, circunvolabat, obsecrabat, juvabat, nihil denique non dicebat, ac faciebat, quod illos ad victoriam paratiores redderet, cruoris guttas rapiebat, fragmenta membrorum accipiebat, hunc colligebat, ihum porrigebat, alium parabat ; omnibus acclamabat. Euge fils mi, euge strenue miles, euge cana senectutis mea patrone ; paululum adhuc & vicimus, paululum ad huc, & ego inter mulieres beatißima & vos inter adolescentes beatissimi.

Saint Gregoire de Nisse ne fait pas une moins belle peinture du Massacre qu’Herode fit faire des petits Enfans ; dans l’Homilie de la Nativité, quand il dit avec tant d’Eloquence. Qui ante oculos ponere narrando potest clades & vulnera, promiscuam illam lamentationem, flebiles puerorum gemitus, matrum exclamationes, puerorum lachrymas, patrum fremitum ad carnificum manus miserabiliter exclamatium. Ecce nudo ense carnificem, ut sinistra manu puellum rapit, ut toruis & micantibus oculis intuetur : ecce matrum retinere conantium repressiones, extremes filiorum anplexus : ecce ut misellus infans simul miserè & matris mamilla adharet, & lethale vulnus per visera accipit, ecce ut funesta mater simul & papillam infantis ori admonet, & filioli cruorem, imnocentsssimunque sanguinem toto sinu baurit. Et ainsi des autres sujets qui sont capables de cette anplification. [ p. 192 ]

CHAPITRE XIV. De l’Anplification par la Comparaison.

L’Anplification par la Conparaison se fait lors que les Predicateurs conparent le sujet qu’ils traitent, avec un autre, avec lequel il a beaucoup de raport.

Le Mot de Conparaison est inpropre, il ne signifie proprement que les raports de quantité ou d’étenduë.

  • La Majorité.

  • La Minorité.

  • -La Parité, ou l’Egalité.

Les autres Raports quels qu’ils soient sont conpris sous le nom d’allusion, parallele ou similitude qui supose les Qualitez absoluës & sans degrez, comme nous le verrons.

La Conparaison des choses qui ont du raport les unes avec les autres, est d’un usage d’autant plus grand dans la Chaire & d’autant plus facile qu’elle se doit faire des choses qui sont sensibles & communes & familiaires, domestiques & tres-propres à émouvoir & à plaire, aussi voyons nous que les Peres, & principalement Saint Chrysostome & Saint Cyprien en ont fait un merveilleux usage & du depuis Grenade, Osorius & plusieurs autres.

L’Anplification qui se fait par la Conparaison à deux Especes.

  • L’Une se fait par la Qualité.

  • L’Autre se tire de la Quantité.

La Conparaison qui se fait par la Qualité a deux Especes. [ p. 193 ]

  • L’Une se fait par les choses qui sont senblables, & c’est la plus ordinaire.

  • L’Autre se fait par les choses qui sont dissenblables, qui a moins d’usage.

La Conparaison qui se fait par les choses qui sont senblables, dépend des deux Maximes suivantes.

I. Comme les Similitudes sont tres-propres, pour instruire, pour divertir, pour émouvoir, & pour adoucir la contrarieté, elles font l’une des plus belles especes & des plus divertissantes de l’Anplification.

Si les Similitudes qui sont proprement les jeux & les divertissemens de l’Eloquence & des Orateurs n’ont pas assez de force, pour convaincre les Auditeurs, pour les persuader, par les vives peintures des choses qui leur ressenblent, on peut dire, pour le moins, qu’elles ont cét avantage de les enpêcher d’avoir des opinions & des sentimens contraires à ceux qu’elles sont incapables d’exciter. En effet ce qu’il est inpossible de faire connoitre, à fonds, à des Esprits soibles & populaires, il est facile de leur en donner une telle quelle conoissonce, par le secours de la Similitude qui conduit les Auditeurs, des choses qui leur sont connuës par les lumieres du sens, à celles qu’ils ne peuvent bien penetrer, par celles de l’intelligence. Si les raisons demonstratives & convenantes sont comme la Lumiere du soleil [ p. 194 ] en plein midy à qui rien ne resiste, & les raisons probables & contingentes sont comme celle des astres, pendant la nuit : les Similitudes sont comme celle de nos flanbeaux domestiques dont les rayons sont beaucoup moindres que ceux des deux precedentes Lumieres, de laquelle, neantmoins, nous tirons de grans secours & de grans services.

II. Les plus belles Similitudes, les plus propres & les plus utiles sont celles qui se tirent des choses sensibles qui sont les plus familiaires, parmi les Auditeurs, & les plus communes.

Si la Maxime precedente nous enseigne que les Similitudes, pour estre plus agreables, plus plausibles, plus lumineuses & plus utiles, doivent estre tirées des choses qui sont les plus communes, elle ne laisse pas neantmoins de nous aprendre qu’elles ne doivent pas estre tirées des choses qui sont trop communes, c’est à dire, ou trop populaires, ou trop triviales, comme qui diroit trop usées, à force de servir, telles que sont les proverbiales ; pour dire des similitudes coureuses, dans la bouche & à l’usage du petit peuple ; comme. Il a beau prêcher à qui n’a cure de bien faire. Il jete des pierres en mon jardin. I’ay remué Ciel & terre, &c. Il s’y connoit comme une Truie en épice. Il est dans la paille jusqu’au ventre. Il est comme les Anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche : Il est comme le pourceau à l’auge, & plusieurs autres de cette sorte. Les Predicateurs ne doivent que tres-rarement enployer de ces sortes de similitudes, parce qu’elles déplaisent aux delicats & qu’elles ne surprennent pas le vulgaire, qui n’y trouve rien d’extraordinaire, & qui se sent capable de les imaginer & de [ p. 195 ] les acommoder au sujet aussi bien que le Predicateur. Mais apres tout il faut remarquer que les Allusions ne sont basses qu’au regard des sentimens de ceux qui les proposent & sur tout au regard de la maniere de les apliquer & de les faire valoir, & non pas au regard des choses qui sont le fondement de la similitude qui ne peuvent estre tirées que de la Nature & de l’art dans lesquels deux Estats il n’y a rien de bas, d’abjet ny de vil (à l’exception des sales si vous le voulez.) Elles ont toutes leur perfection & fournissent une belle lumiere, & font les delices de l’Orateur & de l’Auditeur, pourveu qu’elles soient relevées par le jeu de leurs proprietez acommodées à celles du sujet pour lesquelles vous faites l’allusion, afin que, comme on parle, le tout soit bien astorti & tout à fait juste, & que cette justesse plaise aux delicats & aux sçavants, & qu’elle surprenne & instruise le peuple qui l’entend facilement, mais qui se sent incapable d’en faire autant. Ainsi, est-il rien de plus vil & de plus bas, si vous le voulez, qu’une bride, qu’un timon, qu’un baton, qu’une lime, qu’une houlette, &c. cependant l’Eloquence la plus ponpeuse dit tous les jours lors qu’elle parle aux Souverains, & qu’elle les exhorte à regner, Sire, tenez, les Rènes de vôtre Estat. Ayez les yeux sur la boussole & les mains sur le Timon. Le Baton de Vieillesse. Ses Discours sont limez. Le Pasteur de l’Eglise, &c. Voila pour l’Art. Et pour ce qui est de la nature ne dit on pas. Les Convulsions de la Republique, le Ver de la Conscience. Et c’est en cét endroit où les Predicateurs doivent faire paroître l’industrie de l’art, l’adresse de leur genie, la fecondité du sujet & la justesse des deux termes de la conparaison, en découvrant les raports qui s’y trouvent, & que les deux idées s’y confondent si admirablement bien qu’on soit obligé d’avoüer qu’elles sont faites l’une pour l’autre, qu’il ne se peut rien dire de mieux qu’elles sont tout à fait bien assorties, & qu’elles se joüent, pour ainsi dire. Ainsi peut on voir une allusion plus riche & plus juste que celle d’un Prelat avec [ p. 196 ] un Pasteur, de l’Eglise avec un Troupeau, & des Fideles avec des Ouailles ? Et pour faire voir la richesse de la similitude, il faut découvrir quelques proprietez du fond de l’allusion, c’est à dire, de la Pastoralité, pour ainsi dire, & montrer qu’elles s’ajustent tres bien à celles de la Prelature ; comme sont les quatre qui suivent.

1. La Connoissance du Pasteur qui doit connoître son troupeau.

2. L’Amour du Pasteur qui doit aimer tendrement son troupeau.

3. La Nouriture ou les Alimens qu’il luy doit fournir à son troupeau.

4. La Conduite, pour le mener aux lieux les plus plantureux.

Pour presser la similitude, il faut trouver les raports de la Pastoralité de la part du troupeau, qui sont les quatre qui suivent.

1. La Connoissance des Ouailles, qui doivent connoître leur Pasteur.

2. L’Amour des Ouailles pour leur Pasteur.

3. L’Attention ou l’audience qu’elles doivent à leur Pasteur quand il parle.

4. L’Obeïssance qu’elles doivent à leur Pasteur pour le suivre.

Pour presser l’allusion, aprés avoir expliqué les huit articles precedens, il faut faire, par oposition, le parallele entre le bon & le mauvais Pasteur, & faire voir laquelle de ces conditions manque au mauvais Pasteur, & faire le même des Ouailles, pour montrer la difference qui distingue les bonnes d’avec les mauvaises, & quelles sont les mauvaises.

Et il est à remarquer que les allusions ne paroissent dans leur beauté que lors qu’on les presse & qu’il n’y en a point, & même les plus basses lors qu’elles sont mises en œuvre, qui n’ayent de plus beaux seu, plus de brillant & d’éclat, ainsi que les plus beaux diamans, aprés le travail du Lapidere & de l’Orfevre. Et que quand la necessite nous presse d’enployer des [ p. 197 ] similitudes qui sont ou basses & triviales, il les faut excuser & dire que sa bassesse & sa trivialité ne peuvent nous dispenser de nous en servir, à cause qu’il est inpossible d’en imaginer une plus juste, ny une plus propre, pourveu qu’elle ne soit point contraire à la pieté, aux bonnes mœurs, ny à l’honesteté qui conbat celles de la salleté & de l’ordure.

Mais enfin il faut excepter celles qui regardent les reprimandes & les abandonnemens, car alors sans avoir égard à l’ordure ny à la bien-seance, ou de la veüe ou de l’odorat, à l’exenple de l’Evangile, il faut enployer tout ce qu’il y a de plus sale & l’ordure même : comme. Et vous ayant representé cent & cent fois qu’il ny a que la pureté & l’honestetè qui plaise à Dieu, & voyant que vous ne discontinuez point vos desordres ny vos debauches. Hé bien j’y consens, retournez à vôtre fange & à vôtre vomissement, j’y consens mais au moins qu’il vous souvienne que, &c.

Et comme les Similitudes demandent beaucoup de connoissance & beaucoup d’exactitude, il n’est pas donné à tous d’en inventer ; c’est pourquoy il est à propos que ceux qui s’y sentent moins propres, par le deffaut de genie & de connoissance, se servent de celles qui ont usage & dont on a fait des volumes entiers, comme, entr’autres, celuy de Licostenes, & celles qui se trouvent principalement dans les Ouvrages de Saint Jean Chrysostome & de S. Cyprien.

L’Anplification par la Quantité se fait lors que les Predicateurs considerent les choses au regard de leur grandeur ou de leur étenduë.

L’Anplification qui se fait par la Quantité a trois Especes.

  • -Celle qui se fait des choses égales ou qui ont une même étenduë.

  • Celle qui se fait des choses qui sont moindres à celles qui sont plus grandes. [ p. 198 ]

  • Celle qui se fait des plus grandes choses à celles qui sont moindres.

Et qui sont d’un merveilleux usage dans toutes sortes de rencontres.

Saint Cyprien, dans cet admirable Sermon qu’il a fait de l’Envie, dilate ce vice & l’anplifie par la conparaison, pour faire voir que l’Envie est le plus grand de tous les vices, quand il dit : Il n’est point de vice qui soit plus grand & plus à craindre que l’Envie ; Elle ne trouve point de limites dans ses mouvemens & tout le mal que l’on fait dans les autres vices se termine dans la consommation de l’action, on ne pense plus à la brutalité lors que la passion est assouvie ; la cruauté des vindicatifs finit lors qu’ils ont puni leur ennemi, & la posseßion du butin assoupit l’avidité des Voleurs & des Pirates : mais, pour l’Envie, on peut dire qu’elle ne trouve point de bornes dans son mouvement, elle est un mal continuel, elle est seule sans remede, c’est un vice qui n’a point de fi, plus elle a & plus elle veut avoir, & au lieu que les avantages de la personne pour qui on a de l’envie devroient metre des limites à ses enportemens, comme à ceus des autres mauvaises habitudes, c’est alors que l’Envie prend de nouvelles forces : tant il est vray que la posseßion qui abat les autres, la rend infiniment plus vigoureuse : il est donc vray que l’Envie est le plus grand de tous les vices.

L’Anplifcation se fait par les Oposés ; ou par l’Antithese, lors que les Predicateurs conferent & conparent les choses les unes avec les autres, c’est à dire, les contraires avec leurs contraires.

Comme si quelque Predicateur vouloir anplifier l’Union des Fideles avec le Fils de Dieu, il faudroit qu’il [ p. 199 ] fît la peinture de l’union des reprouvez avec le Diable, & qu’il montrât qu’il n’est rien de plus horible ny de plus abominable ; & puis aprés qu’il fit le tableau de l’Union des Fideles avec le Fils de Dieu, pour montrer qu’il n’est rien de plus glorieux ny de plus desirable. Saint Cyprien dans le Sermon qui suit celuy de l’Envie, anplifie l’éloge de la Patience par les oposez qu’il tire de l’Inpatience & du Dépit, dont il fait une anple parallele.

L’Anplification se fait par la Prevention quand les Predicateurs se proposent des difficultez, & qu’ils les resoudent, elle donne beaucoup de grace au Sermon & contribuë grandement à l’étendre d’une maniere agreable.

Quoy que la Prevention soit plus propre dans le Bareau, où se trouvant les Causes ordinairement, les Predicateurs ne laissent pas d’en user fort souvent, dans la Chaire, parce que l’on y traite frequemment des Causes & des differens qui naissent entre Dieu & les Hommes ; où les Predicateurs sont obligez de faire la fonction d’Avocats, pour la Deffense du deffendeur, des Acusez, des Criminels, & tâcher de porter la Justice divine aux sentimens de douceur. Cette sorte d’Anplification estoit ordinaire à Saint Paul; dont il se servoit merveilleusement bien, comme il se voit dans les premiers ch. de sa Letre aux Romains. Le grand Saint Gregoire n’y reüssit aussi pas moins heureusement, mais on peut dire, sans luy faire injure, que Saint Cyprien s’y est rendu inimitable, dans son Sermon de l’Aumône.

Les Caracteres ou les sormules de la Prevention sont ordinairement celles qui suivent. Ie prevoi qu’on me dira. I’entens quelques-uns qui me disent. Il est vray. Ie ne doute pas. Ce n’est pas. On me peut dire. Il ne fait rien de dire, &c. [ p. 200 ]

CHAPITRE XV. De l’Exageration en General.

NOus avons traité dans les Chapitres precedens de la premiere Espece ou de la premiere branche de l’Anplification que nous avons nommée Dilatation ou extention, suit que nous considerions la deuxiéme Espece nommée Exageration.

Comme l’Exageration est l’une des especes de l’Anplification, il est juste qu’elle ait quelque raport avec elle & avec la Dilatation, qui est la premiere branche ou espece : mais parce que la convenance generale ne peut pas faire que deux especes s’identifient, estant oposées par leur propre essence, il sant remarquer que l’Exagération est differente de la Dilatation, en ce que la Dilatation est pour instruire & pour émouvoir, & que l’Exageration n’est que pour exprimer le mouvement de celuy qui parle & pour le faire passer dans l’ame de ses Auditeurs ; mais avec acroissement, c’est à dire, que l’Exageration adjoûtant quelques circonstances à celles de la Dilatation, adjoûte quelque degré aux mouvemens de la sinple Dilatation qui n’est pas capable de les exciter, sans le secours de l’Exageration qui encherit ainsi sur cette même espece d’anplification. [ p. 201 ]

Pour mieux connoître ce Mystere, il faut remarquer que l’Orateur enploye trois sortes d’expressions pour satisfaire ses Auditeurs.

  • -Celle de l’Art de bien dire.

  • Celle de la Dilatation.

  • Celle de l’Exageration.

L’Expression de l’Art de bien dire, ou de la Logique represente les choses sort sinplement, succintement, sans montre & sans façon,ou sans ostentation, & sans aucun dessein d’émouvoir.

L’Expression de la Dilatation encherit sur celle là, elle adjoûte les trais les plus delicats aux premiers & aux plus grossiers, que la Logique enploye, & mêmes les couleurs, afin de rendre le sujet plus sensible & plus capable de toucher l’Auditeur, mais sans user des gradations, du moins au plus, qui sont les degrés des grandeurs ou des perfections du sujet qui se traite, quelles qu’elles puissent estre.

L’Expression de l’Exageration, au contraire, touche & fait voir clairement les qualitez actives ou passives du sujet, ou bonnes ou mauvaises, par leurs degrez qu’elle expose & qu’elle met dans leur jour, pour exciter les grands mouvemens par la grandeur de l’action de l’Orateur, qui supose les grandes & fortes pensées, les vives expressions, les figures animées, & aconpagnées de la grace & de la hardiesse du geste & de la voix, qui doit estre ou haute, éclatante, & pleine, ou autrement selon la nature du sujet, ce qui nous fait voir que l’Exageration ne doit estre enployée que lors qu’il faut faire naître les grans mouvemens, & qu’on la peut nommer l’Emetique de l’Eloquence, ou pour persuader ou pour dissuader à cause de son extrême violence.

L’Exageration considerée au regard de ses Termes a deux Especes ; c’est à dire, qu’elle se fait en deux diverses manieres.

L’Une qu’on peut nommer commune & [ p. 202 ] generale, à cause qu’elle enploye les termes de la Dilatation.

L’Autre qu’on peut nommer propre & particuliere, à cause qu’elle enploye les termes qui ne sont pas à l’usage de la Dilatation, mais au sien propre seulement.

Comme ces deux Especes d’Anplification sont d’un merveilleux usage chez les Orateurs, il est de nôtre devoir d’en parler, en faveur des jeunes Predicateurs, afin qu’ils les connoissent & qu’ils s’en servent dans les ocasions & dans les sujets qui sont capables des grans ornemens de l’Eloquence.

CHAPITRE XVI. De l’Exagération commune.

POur mieux connoître l’Exageration commune, au regard des termes, & la distinguer d’avec la Dilatation, nous devons remarquer qu’elle a trois principales Especes, ou pour mieux dire qu’elle se fait en trois diverses manieres.

1. Celle du Tout par ses parties.

2. Celle des moindres choses à celles qui sont plus grandes.

3. Celle de l’Antithese, de l’Oposition ou de la prevention.

Comme l’Exageration judicieuse & bien conduite est d’un merveilleux usage, & qu’il est facile de s’y [ p. 203 ] tronper, la conduite des Predicateurs a besoin des Maximes suivantes.

I. L’Exageration ne doit estre enployée que dans les sujets qui sont grans, riches, ponpeux, émouvans ou pathetiques, & qui portent ou aux actions ou aux passions, qui sont de la derniere consequence, à cause de l’inportance de leurs evenemens, & que les magnifiques Tableaux des grandes choses ne doivent estre enployez que pour les grans mouvemens & que pour les grandes Festes, comme on parle, & pour les jours solennels.

II. La grandeur & la force de l’Exageration supose la grandeur & la force de la chose exagerée, c’est pourquoy les sujets qui sont petits, bas, legers & de nulle consequence, ne peuvent estre proprement la matiere de l’Exageration, autrement, elle seroit ou suspecte ou inutile, pour ne point dire ridicule.

Ceux qui ne conçoivent pas bien l’Enbleme, qu’on a fait de l’Art de bien dire, representé par une main fermée, ny celuy de l’Eloquence designé par la même main, mais ouverte, étenduë ou déployée, trouvent de la dureté dans la réponse d’Isocrate, sur le sujet de l’Exageration, & ne la peuvent souffrir, la trouvant injurieuse à la Rhetorique, qui est, sans contredit le plus beau, le plus glorieux, le plus doux, & le plus innocent des enplois de la societé civile. Voi-cy le fait ou l’histoire qui nous aprend qu’un jour ce grand & fameux Orateur estant enquis de quelques-uns de ses amis, de la dignité de la Rhetorique & de la profession d’Avocat ou d’Orateur public, il [ p. 204 ] répondit que, La Rhetorique ètoit l’Art ou la science de diminuër les plus grandes choses, par de basses & de foibles expressions, & au contraire, d’agrandir ou d’acroître les plus petites, par de nobles, de grandes, & de ponpeuses expreßions, ou pour mieux dire, l’Art de les faire paroître telles qu’elles sont en effet, quand elles sont, capables, ou d’acroissement ou de diminution. Est ex paruis magna facere, & ex magnis parva.

Erasme l’un de ceux qui trouvoient & qui trouvent de la dureté & de l’injustice dans la réponse de ce fameux Orateur, & l’un des plus remarquables à cause de sa grande erudition, n’a pu s’enpêcher de dire que cette réponse estoit celle d’un tronpeur & d’un Charlatan, puis que dans sa pensée, selon ses propres paroles, La Rhetorique n’est autre chose que l’art de tronper & de frauder, &, qu’en un mot, les Orateurs ne sçavent pas seulement les tours de souplesse & de passe-passe, mais encore qu’il en font le métier publiquement & inpunément. Voi-cy ses paroles Lib. 4. Apopht. Prastigii genus est, quod Isocrates respondit ; Quod illud potius artis est, qua magna sunt, ita tractare, ut auditori quoque magna videantur ; & contrà qua perva, sunt sic proponere, ut auditori quoque parva videantur.

Mais enfin nous ne voyon pas pourquoy ce grand homme, qui sçavoit tant de choses & qui, avec une prodigieuse memoire, avoit tant d’esprit & de jugement, se soit cabré si fort contre des paroles qui n’ont rien que de tres-innocent, de la part de ce glorieux Orateur, pour deux principales raisons.

1. Erasme devoit se souvenir de la Definition & de l’Orateur & de l’Art oratoire, que le fameux Isocrates, sans doute, n’ignoroit pas, puis qu’il s’en servoit avec tant de gloire ; dans laquelle definition, la probité est toûjours inserée ainsi qu’une condition comme essentielle & inseparable, & de l’Art & de l’Orateur, Vir bonus & dicendi peritus.

2. Il devoit remarquer qu’Isocrates répondit à la demande qui luy fut faite, selon son sentiment, [ p. 205 ] n’ignorant pas les Orateurs vicieux sont indignes du jour, & que les sages & judicieux Magistrats les chassent de la societé civile. Enfin il n’y a rien dans ce peu de paroles que de tres-veritables, suposé la probité de l’Orateur dont la profession est de parler des choses ainsi qu’elles sont, & de ne les point déguiser ; de les representer grandes, lors qu’elles sont grandes & mêmes petites, quand elles sont petites : c’est la pensée de Ciceron, lors qu’il parle de la profession de l’Orateur, & qu’il dit que l’Orateur, Ampla magnifice, humilia, humilier, mediocria mediocriter, dicere potest. C’est à dire, que le vray Orateur est raisonnable. Voyez, nôtre Rhetorique civile.

III. L’Exageration commune se fait par les mêmes termes & par les mêmes Topiques que la Dilatation, avec cette difference qu’elle ajoûte le degré de la qualité agissante ou patiente, ce que la dilatation ne fait pas.

IV. Les Termes qui sont communs à l’Exageration commune & à la dilatation sont principalement les quatre qui suivent.

1. La Cause. 3. Les Accidens.

2. L’Effet. 4. Les Parties.

Et lors que le Sujet est singulier, elle se fait par les Circonstances.

1. Le Lieu. 4. L’Objet.

2. Le Tenps. 5. L’Antecedent.

3. La Personne. 6. Le Subsequent.

V. La Division & la Partition sont tres-souvent d’un singulier usage dans l’Exageration, pour étendre la matiere, lors que le s ujet es t riche comme les noms de Paix, de [ p. 206 ] Guerre, d’Admiration, d’Erudition, de Mort, de Tonbeau, &c.

Dans le Traité de la Dilatation, par la Division, nous ayons donné le nom de Guerre, pour exenple ; & pour ne point reprendre le même exenple, noue pouvons prendre celuy de Bien, dans cette proposition, Titius a dissipé tout son bien. Il faut diviser le Bien en ses parties, de cette maniere. Tout ce que Titius avoit eu de bien, de ses pere & mere, apres leur decez, tout ce qui luy estoit èchu de succession, des lignes droite & collaterale, tout ce que sa femme luy avoit aporté en dot, qui n’estoit pas des moindres, tout ce que ses amis luy avoient laissè par testament & autrement, tout ce qu’il avoit eu des liberalitez du Roy, tout ce qu’il avoit peu aquerir pur son industrie, tous ses utensiles de menage, vaisselle, habis, bijoux ; chanps, prés, vignes, moulins, bêtail, chevaux, équipage. Enfin Titius a tout devoré, dans son luxe & dans ses débauches.

VI. L’Exageration se fait aussi par le dénonbrement des effets, des antecedans & des consequens, ainsi que la Dilatation.

Voyez-y les Exenples que nous en avons doné.

VII. L’Exageration qui se fait par la Conparaison est d’un tres-grand usage dans l’art oratoire, en quelque espece des trois qu’elle se fasse, ou des moindres choses aux plus grandes, ou des plus grandes aux moindres, ou enfin des choses égales à d’autres, qui sont égales, qu’on nomme.

Majorité. Minorité. Egalité.

Qui conprennent tous les raports dont les sujets & l’Eloquence sont capables. [ p. 207 ]

La beauté, l’utilité & la verité de cette Maxime paroîtra davantage dans l’Exenple suivant. Quelles actions de grace ne devons-nous point à Dieu, Voi-cy la raison qu’il faut anplifier, par la Minorité, en commençant par les moindres choses, pour s’élever aux plus grandes, qui a livrè son Fils, son unique, pour nous, à la mort, mais à la mort de la croix ? Il faut commencer par le sujet de la raison ou du motif ; qui est Dieu, & le conparer aux moindres personnes qui sont capables de faire du bien & dire. Si quelque Personne de basse naissance & d’une mediocre condition nous avoit sait une telle faveur, ne luy serions nous pas tres-obligès ? Ie dis plus, si une Personne èlevèe dans les charges, dans les honneurs & dans la fortune, nous avoit fait la même grace, quelle ne seroit point la grandeur de l’obligation que nous luy aurions ? Ie dis bien davantage. Si c’estoit un Prince, un Roy, un Empereur ? Quelles actions de graces, quelles loüanges & quels services luy pourions-nous rendre qui pussènt en quelque sorte, faire une conpensation & une juste reconnoissance, pour un außi grand bien-fait que celuy, que nous tenons de la grande bontè de nôtre Dieu ? Chrêtiens, c’est pourtant ce que ce Dieu de misericorde nous a fait, luy qui est infiniment èlevé au dessus de la condition des hommes & de leur fortune la plus douce & la plus avantageuse, luy qui-est au dessus des Princes, des Rois & des Empereurs, qui sont devant sa divine Majesté bien moins que la poußiere, l’ombre & le neant devant les Rois du monde. Il faut faire la même chose de l’attribué, ou de la raison qui fait le fondement de cette reconnoissance, que nous devons à Dieu & que nous devons exagerer : Cét attribué ou raison a sept parties, qui doivent estre toutes relevées, qui sont, Livrè, Fils, Sien, Unique, Mort, Mort de la Croix, Pour Nous : Pour dire. Si ce Dieu des Misericordes eût jetté les yeux sur quelqu’un des Anges, des Archanges, des Cherubins, des Seraphins ou des Thrônes & des Puissances, & qu’il l’eut exposé pour nous faire du bien, nous luy aurions [ p. 208 ] sans doute, de grandes obligations ; mais bien plus, il s’est défait de son Fils, qui étant Unique ne luy donnoit pas lieu de choisir, ny d’engager un autre Thresor qui luy fut plus intime, plus cher, ny plus precieux : il est donc vray de dire, que nous luy avons les plus grandes obligations du monde. Et le, Pour nous, peut estre exagéré par la Majorité, de cette sorte. Si nôtre Dieu, dont on ne sçauroit épuiser les bontez, avoit engagé quelque chose de grand prix, & qui luy fut tres ubere ; & qu’il s’en sút de fait en faveur de ses Amis & de quelques Personnes qui luy eussent estè fideles, obeissantes & soûmises, qui doute que cette faveur ne fùt insigne & particuliere, & qu’elle ne meritát une reconnoissance infinie ? Mais au contraire, nous voyons, que Dieu l’a livré & sacrifié, luy juste pour des pecheurs, luy le bien-aimé pour des maudits, luy l’obeïssant pour des rebelles, luy le fidele pour des infideles, & l’innocent pour des scelerats, dont les actions les moins criminelles ne devoient pas moins atendre que les derniers enportemens de sa colere & de sa vengence, justement irritée contre nous. Disons donc, Chrêtiens, disons que nous ne sçaurions trop bien reconnoître ce Dieu des misericordes qui nous a tant aimè que d’avoir engagè son Fils unique, &c.

Nous n’avons pas relevé ou touché les sept termes que nous avons marqué, qui ont tous leurs especes ou branches, parce que le Lecteur peut faire le reste de soy-même, en commençant toûjours par les moindres especes, à l’imitation des precedentes.

Nous devons remarquer en cét endroit les sormules ou les marques de cette espece d’anplification par exageration, qui se font le plus ordinairement & le plus facilement à la faveur de la remotion ou de l’éloignement, rebut, &c. comme ; Si Dieu l’eut sinplement envoyé au monde pour y prendre un corps senblable au nôtre, pour précher, pour faire des miracles, pour y travailler & fatiguer, pour souffrir la fain & la soif, c’eust estè sans doute une grande grace qu’il nous auroit fait ; Mais il n’en est pas demeurè là [ p. 209 ] Chrestiens, il a fait davantage pour nous & contre luy, il a souffert l’ignominie, les tourmens &c. Ou bien, s’il en eût usè de la sorte, on l’auroit souffert, Mais bien plus il a, &c. Comme pour exagerer l’offense commise en la personne du Magistrat, étant au Siege. S’il avoit fait une telle insulte à quelque sinple Citoyen, & qu’il l’eut outragè en secrets ; passe, passe, on pourroit acommoder l’affaire : mais c’est le President qu’il a outragè, & non pas un sinple Bourgeois, mais c’est le President qu’il a insultè au Siege, & sur le Siege même, en pleine Audience & non pas dans sa sale, &. C’est en cela que les Orateurs imitent les Peintres, dans l’usage des Couleurs qui rehaussent le vif d’une couleur éclatante par l’oposition d’une morte & obscure. Ainsi Ciceron rehaussa avec une adresse merveilleuse, l’éclat de la Clemence de Cesar, par la diminution qu’il fit de ses expeditions militaires, même en les élevant, dans la defense de Ligarius.

VIII. L’Exageration ne se fait pas moins par les choses qui sont oposées au sujet qui se traite, que par celles qui luy conviennent.

Ainsi pour exagerer la bonté que Dieu a eüe de faire détruire, par son Fils, les ouvrages du Demon & de nous redonner la vie eternelle, que la defobeïssance nous avoit fait perdre, il faut exageret la grande puissance du Diable sur les hommes, & les suplices, les tourmens & les douleurs qui suivent la damnation eternelle, ou pour mieux dire, la mort eternelle qui est oposée à la vie bien-heureuse & immortelle, comme la destruction des œuvres du Diable est oposée à la puissance : Ainsi la Paix de l’Evangile est exagérée par la guerre du peché, les tenebres par la lumière, la science par l’erreur, &c. dont on fait les peintures par les termes dont nous avons parlé, au chapitre de la description. [ p. 210 ]

IX. Les Exagerations peuvent estre racourcies & abrégées, quand il ne faut pas les étendre, on ne prend qu’une pensée ou deux dont on ne fait acune hypotypose, & le tout succintement.

Comme il sè peut voir dans l’Exenple qui suit, du moins au plus. Si Titius se fut contenté de luy dire seulement quelques paroles un peu hardies, j’eusse tâché à faire son acommodement, mais l’insulte qu’il a fait à Mevius est trop grande pour croire qu’on les puisse facilement acommoder.

X. Il arive quelques fois que la Dilatation & l’Exageration sont ensenble, & qu’elles se font dans un même sujet.

C’est un admirable mélange qui se voit dans ce fameux Exenple du massacre des Innocens que nous avons enployé dans le traité de la Dilatation. Nous voyons le même mélange dans cette belle remonstrance que Ciceron fait à ses Concitoyens, Pro lege Manilia, quand il dit Vos Ancétres, Meßieurs, n’ont point fait de difficultè de prendre les Armes, pour la defense de je ne sçay quels miserables marchands mariniers leurs amis, qui avoient este outragez, que ne devez vous point faire aujourd’huy qu’on vous aprend qu’en la personne de vôtre Anbassadeur outragè & massacré, on a massacrè un milion de Romains ? Vos Peres ne voulurent jamais pardonner à Corinthe, cette merveilleuse ville & l’ornement de la Grece, pour une sinple insulte qu’elle leur fit, & vous ne vous vengerez point de ce Roy qui a fait si insolenment & si cruelement mourir un Consul, l’un de vos Anbassadeurs, apres l’avoir mis aux fers, apres l’avoir fait fustiger, & apres luy avoir fait souffrir toutes les peines & toutes les infamies les plus sensibles, les plus infames & les plus honteuses. [ p. 211 ]

XI. Puis que l’Exageration se fait le plus souvent, des actions singulieres & personneles, il faut reduire le sujet de l’Exageration à une proposition, afin de l’exagerer par le sujet, par l’atribué & par les autres circonstances qui sont enployées dans le fait.

Comme les Peintures les plus vives & les plus natureles, & qui resenblent le mieux à leurs Originaux, font le merite des Peintres, celles des Predicateurs qui representent le mieux, & qui excitent le plus puissanment, font aussi leur plus grande gloire, ils ne sçauroient pratiquer trop soigneusement la maxime precedente, qui renferme dans une proposition, toute la matiere d’une juste & pathetique exageration, comme nous l’avons fait voir dans l’exenple de l’amour de Dieu pour les hommes, & de la grandeur de la reconnoissance qu’ils en doivent avoir. Dieu a livrè son Fils unique pour nous à la mort de la croix, &c. Ainsi qu’il se peut voir encore dans l’Exenple qui suit. Le Sauveur fut acablè d’outrage par les Iuifs. Les Iuifs acablerent d’outrages le Fils de Dieu. Il faut exagerer le sujet de la proposition, le Sauveur, c’est à dire, le Fils de Dieu, sa vertu, sa sagesse, Dieu meme, & ensuite l’atribué, à savoir les Iuifs, qui étoient le peuple bien-aimé, cheri & privilegié ; enfin les outrages & les injures.

CHAPITRE XVII. De l’Exageration speciale & particuliere.

NOus avons parlé de l’Exageration commune ou generale, qui se fait par les termes qui luy sont communs avec la Dilatation, [ p. 212 ] suit que nous parlions de celle qui est speciale & qui se fait par des termes qui luy sont propres & particuliers.

L’Exageration speciale & propre a deux princidales Especes.

  • L’Une est l’Acroissement ou Gradation.

  • L’Autre est l’Acumulation ou l’antassement.

L’Exageration par l’acroissement se fait lors que l’on commence par les plus petites choses & que l’on s’éleve aux plus grandes, c’est à dire, aux plus considerables & aux plus remarcables dans leur ordre, ou loüables, ou blâmables, qui sont autant de degrez qui élevent les Predicateurs au plus haut point du sujet.

Ciceron nous fournit un bel Exenple de cét acroissement par degrés, dans l’Exageration qu’il fait du crime de Verrés, qu’il acusoit d’avoir fait pendre un Bourgeois de Rome, (avec la formule oratoire la plus ordinaire dans cette espece d’anplification. Ce n’est pas tout, &c.) Ce n’est pas tout, Meßieurs. Si vous avez entendu jusques icy des choses estranges, vous en oirez-bien de plus estranges & de plus horribles, ècoutez. C’est une haute entreprise que de mettre un Romain en prison & dans les fers ; c’est un crime que de le faire fustiger ; c’est une espece de patricide, que doe le faire mourir : mais de le pendre & de le faire atacher à un infame gibet, c’est un attentat si láche, si sale, si noir, si horible & si èloignè de la Grandeur Romaine & de sa Liberté, que- je ne trouve point de paroles asses fortes pour exprimer un enportement & une insolenee außi grande & aussi outrageuse que celle-là. Ou cet autre Exenple du même Orateur contre le même criminel. Ce n’est pas un Filoux que nous [ p. 213 ] vous avons amené, mats un voleur public ; ce n’est pas un sinple adultere, mais l’ennemy mortel de la chastetè ; ce n’est pas un sinple sacrilege, mais le profanateur declarè de ce qu’il y a de plus sacré parmy nous ; ce n’est pas enfin un sinple homicide, mais le plus cruel Boureau de vos Citoyens & de vos aliez.

L’Autre Espece d’Exageration propre ou speciale est l’acumulation & l’entassement, pour ainsi dire, de plusieurs pensées, les unes sur les autres, mais toûjours en montant de la moindre à la plus grande, afin de presser les Auditeurs inpenitens, avares, luxurieux, médisans, prophanes, &c. & de ne leur donner pas le loisir de se reconnoître, qui est comme une grêle, ou une décharge de paroles, à la façon de nos mousquetades, où à la façon des petars de nos feux d’artifice, ou les sinples noms & même, les monosyllabes sont d’un merveilleux usage.

C’est de cette sorte d’Exageration dont usa Ciceron contre Tuberon dans la defense de Ligarius. Que faisiez-vous, Tuberon, au chanp de bataille, dans cette grande plene de Pharsale ? Contre qui estoit portèe la pointe de vos armes ? Quelles estoient alors, vos pensées, vos desirs, vos souhaits, vos esperances ? A qui est-ce qu’en vouloient ces jeux, cette ardeur, ce feu, ce bras, cette èpée ? Mais je le presse un peu trop, Messieurs, il vaut-mieux, &c.

La Diminution ou l’Extenuation est un terme oposé à l’Anplification, on y enploye les mêmes lieux ou Topiques, & les même termes, mais par oposition ; ce qui se fait par un acte d’humilité, ou de mépris, ou d’adresse. [ p. 214 ]

Comme, pour l’ordinaire, l’Extenuation n’est pas d’un grand usage dans la Chaire, comme elle l’est dans le Bareau, dans les matieres civiles & criminelles, & sur tout dans les criminelles, nous renvoyons les Lecteurs à leur propre meditation, à leur lecture, à l’audience des habiles Predicateurs, & au traité qu’en a fait Erasme au l. 2. de copia verborum, où il parle anplement des formules de la Diminution ; & aussi à cét admirable exenple qu’en donne Ciceron pro Murana ; où cét excellent Orateur fait un merveilleux parallele, entre la profession des Letres & celle des Armes, la science de la guerre & celle du droit & de l’Eloquence, comme aussi à nôtre Rhetorique civile.

CHAPITRE XVIII. De l’Aplication ou de l’Usage de la Predication.

NOus avons parlé de l’Anplification de l’Evangile, suit que nous considerions l’Aplication ou l’enploy du même Evangile, qui est la derniere partie de l’Invention oratoire.

Si l’Aplication n’a point d’usage chez les Advocats des Parties, qui n’ont point d’autre fonction que celle, ou de la Demande ou de la Deffense pour le civil, & celles de l’Acusation & de la Justification ou condamnation pour le criminel, elle en a un peu chez les Gens du Roy qui deffendant l’interest du public sont obligez de faire de fortes remonstrances, de [ p. 215 ] demander de nouveaux reglemens, ou la reformation des anciens, & de representer à la Cour la necessité qu’il y a d’acommoder les loix à certains cas qui se presentent, & qui regardent le bien de la societé ; & si l’Eloquence Deliberative en use plus souvent que la Judiciaire, nous pouvons dire que l’Eloquence eclesiastique, qui ne regardant que la Communauté, je veux dire l’Eglise (à l’exenple des Republiques & Greque & Romaine, qui étoient democratiques ou populaires) fait un plein usage de l’aplication, ou directe ou indirecte dans les trois Genres de l’Eloquence.

  • La Demonstrative.

  • La Judiciaire.

  • La Deliberative.

Qui sont enployez à la publication de l’Evangile & de la pratique qui s’en doit faire.

Il faut remarquer que le terme d’Aplication est metaphorique ou enprunté de la Pharmacie & de la Chirurgie : car comme le Pharmacien, par l’ordre du Médecin, dispense les Sinples pour en conposer le remede specifique-topique, & qu’il l’aplique sur la Partie malade & affligée, comme le Cataplame & la fomentation, le Predicateur, par l’avis du Pasteur ou du Prelat, prepare ses Sermons, ses exhortations, ses reprimandes & ses instructions, qu’il renplit des veritez evangeliques, par raport aux besoins & aux usages des Auditeurs, selon la diversité de leurs maladies particulieres, qui sont les mauvaises habitudes ou d’avarice ou de luxure, ou de médisance, ou de vanité, &c. ou aux Maladies epidemiques & courantes, comme sont certains vices regnans dans un Diocese qui ne regnent pas dans un autre, comme l’Anbition, le Jeu, le Luxe, &c. [ p. 216 ]

L’Aplication n’est autre chose que cette fonction ou action des Predicateurs qui tournent ingenieusement & avec adresse, aux usages & aux besoins des Auditeurs, les veritez & les Maximes qu’ils tirent de l’Evangile courant, ou dominicale, en les acommodant diversement à leurs necessitez, selon la diversité des Circonstances, locales, tenporelles, conditionnelles, dominantes & personnelles.

L’Aplication a deux principales Especes.

  • -L’Une se fait par la Transition, qu’on nomme directe.

  • L’Autre se fait par la consequence, qui est apellée indirecte.

L’Aplication par la Transition se fait principalement en deux diverses manieres.

1. En élevant le Sujet de l’Hypothese au sîngulier lors qu’il l’est, à la These, c’est à dire, de l’individu ou de l’histoire à son genre pour en faire une proposition generale.

2. En descendant de la These à l’Hypothese quand le sujet est universel, c’est à dire, du genre à l’individu ou à l’histoire, ou hypotese & singulier, pour en faire une proposition singuliere.

Le Passage ou la descente de la These à l’Hypothese se fait lors que les Predicateurs acommodent aux circonstances, les lieux & les personnes, aux conditions & aux autres conjonctures particulieres de la vie humaine & civile, les choses qui sont dites generalement dans l’Evangile ; comme sont l’Exhortation, [ p. 217 ] la Menace, la Reprimende, la Deffense, & les autres fonctions du Predicateur, dans la diversité des rencontres.

Comme les conditions de la vie humaine & civile, les dignitez, les enplois, les charges & les professions qui distinguent si sensiblement les hommes, sont assés differentes, assés connuës, & assés sensibles, nous ne pensons pas qu’il soit necessaire de donner des exenples du Theoreme precedent pour les faire connoître, & pour montrer que la vie d’un Capitaine est differente de celle du Marchand, & que les aplications du sujet doivent estre autant differentes que les Auditeurs sont de diverses professions, de vie, de mœurs, & d’habitudes.

Le Passage ou l’Elevation de l’Hypothese à la These, se fait lors qu’ayant une exenple, un sujet, une action ou un fait de quelle espece qu’il puisse estre, les Predicateurs l’élevent à la notion generale, en le dépoüillant de ses circonstances.

Comme le Theoreme precedent est facile, & que nous en avons parlé dans les Chap. II. & VIII. de ce Systeme, pag. 110. il n’est pas necessaire d’en donner des Exenples ; & le sujet de l’adultere de David que nous y avons enployé suffit pour le faire connoître.

L’Aplication indirecte ou irreguliere se fait lors que les Predicateurs, par quelque raison, motif on conjoncture, sont obligez de tourner leur sujet à des usages differens de la fin principale qui y est proposée : cette aplication étant faite de bonne grace & comme on [ p. 218 ] dit par la voye d’une bonne consequence, est d’un merveilleux usage.

Comme si nous avons à traiter un sujet pathetique ou moral, émouvant & agissant, qui porte ou à la joye ou à la tristesse ou à la conpassion, nous devons changer son usage & le rendre dogmatique, en nous arêtant à la seule Theorie ou connoissance, que nous en pouvons donner au peuple, selon la portée de son intelligence & de sa capacité : & au contraire, si nous en avons un dogmatique, par la même adresse nous devons le rendre pathetique. C’est aussi de cette sorte d’aplication indirecte dont se servent les Predicateurs aux jours de solemnité, de Panegyrique, de Mystere, de Vêture, de Profession, & d’Oraison funebre, dans lesquelles actions ils changent l’usage ou la fin du sujet qu’ils prennent.

La Conduite des Predicateurs dans l’usage du Theoreme precedent, dépend des quatre Maximes suivantes.

I. Ce qui fait la fin ou le but du Sujet, ne doit pas estre la fin ou la matiere de l’aplication qui s’en doit faire ; c’est à dire, que ce qui est clairement touché dans l’Evangile ne doit pas estre le terme du Sermon, & au contraire, il ne s’y faut proposer que ce qui s’y trouve inproprement ou indirectement, & que ce qui s’en peut tirer par adresse, & comme on dit, par la voye d’une bonne consequence.

Par Exenple si quelques Predicateurs devoient traiter le sujet suivant Mandatum novum do vobis ut diligatis vos. Pour dire : Ie vous donne un nouveau commandement, afin que vous vous aimiez l’un [ p. 219 ] l’autre. Joh. 12. Ils ne doivent pas s’en servir pour porter leurs Auditeurs à la charité, parce que la fin principale de ce sujet n’est autre chose que le motif à la charité ; c’est pourquoy ils doivent se contenter des seules Explications de ces sortes de sujets, dont ils sont capables, & des seules anplifications, dont ils ont besoin au regard du peuple, pour les leur rendre plus intelligibles. Mais enfin il n’est pas d’une necessité absoluë que les Predicateurs soient toûjours obligez à faire de ces sortes d’aplications indirectes ; mais plustôt il leur doit suffire d’en demeurer aux Explications & aux anplifications : car en effet, comme il y en a qui ne doivent estre que pour l’aplication, il y en a aussi qui ne doivent estre que pour l’explication & que pour l’anplification.

II. L’Aplication directe dépend tellement de la principale fin, qui se découvre dans le sujet, que les divers usages que les Predicateurs en doivent tirer, luy doivent estre absolument conformes, & de même nature, pour ainsi dire, & qu’elle senble naître de l’Evangile comme de sa source & de son principe.

III. Toutes les choses qui peuvent estre raportées assés à propos sur un sujet & qui peuvent s’étendre beaucoup, ne doivent pas estre enployées dans le Sermon, à moins qu’il y ait des considerations de consequence qui y engagent les Predicateurs, & sur tout lors que la matiere est tres-riche & tres-anple, ce qui arive tres-souvent dans les Evangiles qui contiennent de differens sujets.

La Premiere & la principale fonction des Predicateurs, est de découvrir quelle est la fin de leur [ p. 220 ] Evangile, & de prendre garde que toutes les choses qu’ils enployeront dans leur Sermon s’y raportent parfaitement : C’est pourquoy ils doivent se prescrire des borner dans leurs discours qu’ils ne passent jamais, afin qu’ils évitent de dire sur un sujet toutes les choses qui s’y peuvent dire, & ne pas imiter certains Predicateurs, qui se jettent dans le lieu commun, ou parce qu’ils ne sçavent pas les regles du Sermon, ou parce qu’ils les negligent, ou du moins qu’ils n’ont pas eu le tenps de se preparer plus soigneusement, ce qui ne se peut faire, qu’à la confusion de ces lâches Predicateurs & au déplaisir des Auditeurs, qui ne s’atendoient pas d’oüir ce qu’ils entendent & qui n’oyent pas ce qu’ils avoient desir d’entendre : & même quelquesfois ils s’échapent dans de prodigieuses digressions & lieux-communs assés éloignez de leur matiere & de leur dessein, & assés souvent dans des Controverses ou anciennes ou modernes qui n’ont pas lieu en toute sorte d’auditoire.

IV. Quoy-que l’Aplication soit assés difficile à bien imaginer, & que de toutes les diverses inventions de la Rhetorique de la Chaire, il n’y en ait aucune qui le soit d’avantage, nous pouvons dire, neantmoins, qu’il n’est rien de plus facile, lors qu’on est secouru des Preceptes de l’art & de ses Maximes, qui découvrent cinq principales Circonstances qui sont inseparables du sujet & qui en rendent l’aplication extrémement facile.

1. La Personne qui la demande.

2. La Personne qui la propose.

3. L’Estat de la Personne qu’elle regarde.

4. Le Tenps & sa conjoncture.

5. L’Endroit où la matiere de l’aplication est dire & se trouve, & où elle se fait. [ p. 221 ]

Ainsi l’Agite poenitentiam de Saint Jean-Batiste, découvre le dessein d’une juste aplication, selon la Maxime precedente & par raport aux cinq Topiques qu’elle contient ; comme : C’est à cette penitence que je vous invite, Chrestiens.

1. De la part de Iesus-Christ qui vous la demande.

2. De la part de Saint Iean qui vous y exhorte.

3. Ie vous la demande à vous-même & pour vous-même, puis que vous en devez profiter.

4. Ie vous la demande dans tous les momens de vôtre vie.

5. Ie vous la demande dans l’action & dans le repos, dans l’abondance & dans l’indigence, dans la prosperitè & dans l’adversitè, dans la santè & dans la maladie, dans la vie la plus asseurée & dans l’agonie, & je vous la demande principalement dans ce tenps de mortification & de pietè.

6. Enfin je vous la demande en ce Tenple qui est la maison de Dieu ; je vous la demande en cette Chaire, où parle la verité par ma bouche.

CHAPITRE XIX. De l’Aplication indirecte.

COmme l’Aplication indirecte n’est pas sans usage selon les ocasions qui se presentent, & qu’estant moins naturelle, elle demande plus de lumiere, de genie & d’industrie, il est de nôtre devoir en cét endroit, de fournir aux jeunes Predicateurs quelques adresses pour leur faciliter la maniere d’y bien reüssir.

L’Aplication indirecte, comme nous avons [ p. 222 ] veu dans le Chapitre precedent, & qui se fait par voye de consequence, de raport & de dépendence, d’oposion ou de convenance, peut estre raportée à trois chefs ou motifs principaux.

1. La Foy.

2. La Consolation.

3. Les Mœurs.

Ausquels se peuvent raporter tous les autres quels qu’ils puissent estre.

L’Esprit du Theoreme precedent est tiré de la doctrine de Saint Paul, qui l’enseigne, aux Romains. Quacunque enim scripta sunt, ad nostram doctrinam scripta sunt, ut per patientiam & consolationem scripturarum, spem habeamus. 15. ch. 15. 4. & à Timoth. Omnis scriptura divinitus inspirata, utilis est ad docendum, ad arguendum & corripiendum, ad erudiendum in justitia. 2. ch. 3. 16.

L’Aplication indirecte de quelque sujet que ce soit, regarde la doctrine chrêtienne, c’est à dire, la Foy, lors qu’il peut servir à l’apuyer, & au cotraire, à détruire l’erreur qui la conbat.

La conduite des Predicateurs dans l’usage du Theoreme precedent dépend des sept maximes suivantes.

Maximes pour l’Aplication de l’Evangile au regard de la Foy. Article I.

I. COmme la Verité l’enporte sur la fausseté, les Predicateurs doivent [ p. 223 ] toûjours preferer la confirmation d’un sentiment orthodoxe, à la refutation de celuy qui ne l’est pas, & meme ils ne doivent jamais l’entreprendre, que quand les ocasions les y engagent indispensablement.

En effet comme les disputes ou les controverses & les critiques edifient bien peu, qu’elles ont quelque chose de rude, de chagrin & de fâcheux, & que bien loin d’être à l’édification des Fideles, elles en dégoutent quelques uns, & que par un mal heur étrange, elles en portent d’autres au refroidissement, pour ne rien dire de pire, & à la profanation des plus grans mysteres de la Religion ; il est de la prudence des Predicateurs d’en user avec beaucoup de discretion, ou de n’en parler point du tout, ou d’en parler peu, & sur tout de ces anciennes heresies qui sont autant inconnuës dans ces siecles qu’elles étoient facheuses dans ceux qui ont precedé.

II. Les Erreurs & les Heresies qui parurent, à la naissance de l’Eglise, & dont même on ne sçait pas les noms, ne doivent jamais parêtre dans la chaire des Predicateurs ; & quand la necessité y engage, il suffit, pour les conbatre, de les exposer dans celles des Echoles ; il ne faut pas les remuër, elles sont de mauvaise odeur, joint que la plus part des Auditeurs, & peut-estre avec quelqu’aparence de raison, disent que les Predicateurs ne se jettent, quelques fois, dans la Controverse, que pour se fournir de la matiere ; ajoutez que la Controverse demande un stile scholastique, qui n’est pas fort agreable de soy, & que d’ailleurs, il doit estre domestique, [ p. 224 ] ordinaire & commun, pour estre tel qu’il doit estre pour la controverse.

III. Lors que la necessité engage les Predicateurs à disputer & à exposer une erreur & même la confirmer pour la mieux refuter, ils le doivent faire avec tant d’adresse qu’il senble que la dispute soit tirée du sujet & qu’elle luy soit naturele, qu’elle n’est point forcée & que c’est le sujet qui la porte.

IV. Et pour ce qui est des nouvelles Erreurs, ou du moins de quelques anciennes qui sont comme ressuscitées, & sur tout celles qui sont tout à fait prejudiciables à l’Eglise du lieu où ils prêchent, il est de leur devoir de ne perdre jamais les ocasions favorables de les proposer au Peuple, afin de les refuter fortement & avec beaucoup d’évidence.

V. Puis que la Refutation n’a jamais beaucoup de grace ny beaucoup de douceur, il est aussi de la prudence des Predicateurs de s’y conduire avec autant de moderation & de douceur qu’il est possible ; afin que les Auditeurs connoissent que leur procedé ne tend qu’à la gloire de Dieu & qu’à leur propre salut, & qu’ils agissent par zele & non pas par aigreur.

VI. Si la Confirmation des Veritez evangeliques est une piece extrémement delicate, on ne peut pas nier que par la regle des [ p. 225 ] contraires, la refutation des Erreurs qui conbattent l’Evangile, ne soit aussi tout à fait difficile ; & afin de ne s’y tronper pas & de s’y conduire avec beaucoup de prudence & de justesse, nous devons remarquer que la perfection de ces sortes de discours, qui sont d’une si grande inportance, dépend des huit principales circonstances suivantes, d’où la refutation doit estre tirée qui sont.

  • Les Propres paroles du sujet.

  • La Convenance des passages qui ont de la ressemblance.

  • Les Bonnes consequences.

  • L’Analogie de toute la doctrine Chrestienne & des articles de Foy.

  • Les Choses qui sont acordées d’un costé & d’autre.

  • Les Absurditez qui viennent des sentimens contraires.

  • Les Contradictions qui les aconpagnent.

  • Le Consentement de l’Eglise, des Peres, des Conciles, &c.

VII. Il n’est pas necessaire que les Predicateurs aportent tous les argumens des adverfaires, pour les détruire ; il suffit qu’ils proposent la pluspart de ceux qui sont les plus considerables & les moins foibles.

Comme les douceurs & les consolations de l’Evangile sont les suites de la grace & de la misericorde divine, de même que les rigueurs [ p. 226 ] & les menaces étoient les apanages de la Loy & les effets de la souveraine Justice ; il est juste que les Predicateurs qui sont les œconomes des graces de l’Esprit de Dieu, ne perdent jamais l’ocasion de former le dessein de consoler puissanment leurs Auditeurs ; toutes les fois qu’ils le peuvent faire, par leurs aplications ou directes ou indirectes, en acommodant ingenieusement, aux circonstances, toutes les paroles de leur sujet & toutes celles de leurs explications, de leurs preuves, & de leurs anplifications.

De l’Aplication de l’Evangile, pour la Consolation. Article II.

S’Il y a bien de l’dresse à tourner agreablement les Evangiles aux usages de la foy des Auditeurs, dont nous venons de parler, il n’y en a pas moins à les acommoder à ceux de leur consolation, qui est la principale veüe de l’Évangile & de la grace. Et pour y mieux reüssir nous devons remarquer que l’aplication du sujet qui tend à la consolation, se raporte à quatre principales choses qui en fournissent la matiere & l’étenduë, pour peu qu’ils s’en servent pour l’anplifier.

1. La Priere. 3. L’Affliction.

2. La Tentation. 4. La Mort.

Qui sont les principales choses, & qui étant [ p. 227 ] bien entenduës & bien prises fournissent aux Ames fideles & soûmises, un fonds de consolation & de joye qui ne se peut épuiser, de la part des Predicateurs & mêmes des Auditeurs.

Comme ces quatre Circonstances renferment tous les interests des ames fideles, il est sans doute, que les jeunes Predicateurs peuvent, avec une merveilleuse facilité, montrer à leurs Auditeurs de quelle sorte ils se doivent apliquer les promesses de l’Evangile, mais encore de quelle maniere ils peuvent rendre leurs Predications tout à fait douces & en même tenps extrémement pathetiques & touchantes. En effet si quelques Predicateurs devoient traiter ce passage de l’Evangile. Sic Deus dilexit mundum, &c. & qu’ils deussent l’apliquer à l’usge de leurs Auditeurs, pour les consoler ou dans la tentation, ou dans l’affliction, ou dans la crainte de la mort, ils n’auroient qu’à leur faire voir que leur consolation & leur joye consiste dans cette même dilection, & que puis que Dieu nous aime il ne permetra jamais que nous suconbions à la tentation du peché, aux douleurs de la croix & aux aprehensions de la mort ; & qu’enfin puis qu’il nous aime, il prend beaucoup de plaisir à nos prieres ; & que voulant qu’elles desarment sa colere, il veut que nous soyons assurez qu’il les exaucera tousiours pour nôtre bien & pour sa gloire.

De l’Aplication de l’Evangile au regard de la conduite de la vie. Article III.

L’Aplication des parties d’un Evangile qui sont propres pour la conduite de la vie, [ p. 228 ] consiste en deux principales actions.

  • L’Exhortation à bien faire.

  • La Reprehension contre le mal.

Ces deux Actions des Predicateurs regardent deux effets ou deux mouvemens qu’ils doivent exciter dans l’Ame de leurs Auditeurs.

  • La Conversion.

  • La Penitence.

Qui sont les chefs-d’œuvres de l’Eloquence & chrestienne & civile.

Comme ces deux motivemens furent les deux principales fins de l’Evangile, dans la naissance de l’Eglise, ils furent aussi les deux motifs des premieres Predications de Saint Jean, & le sujet de ses premieres paroles, Agite pœnitentiam, &c. qui doivent aussi servir de modele à tous les Predicateurs.

Avant que finir ce Traité de l’aplication & pour luy donner encore plus de jour, en faveur des moins ingénieux, nous devons remarquer que des deux fonctions de l’Eloquence de la Chaire.

  • L’Instruction ou la connoissance du sujet.

  • La Sensibilité, l’affection, ou le mouvement.

Les Predicateurs, pour l’ordinaire, ne pensent qu’à la premiere de ces deux Fonctions, & se persuadent qu’ils se sont bien aquitez de leur devoir, lors qu’ils ont enployé la plus grande partie de l’heure de la Predication & plus, à la deduction & à l’établissement des moiens ou des preuves, & que l’essence ou du moins le principal du Sermon consiste dans les sinples Demonstrations evangeliques, à la façon des Geometres & des Avocats ; parce que comme eux, ainsi qu’ils se l’imaginent, ils doivent seulement instruire & convaincre les Fideles, des veritez de l’Evangile les plus élevées, pour les leur rendre aussi communes & aussi familiaires qu’elles l’étoient aux Peres de l’Eglisè, aux Evangelistes, & à Saint Paul [ p. 229 ] même, sans se souvenir que les Demonstrations evangeliques sont defectueuses, inparfaites & inutiles, & elles ne sont suivies des mouvemens qui en doivent estre les fruits, au contraire de l’Eloquence judiciaire, qui n’a point d’autre but, dans ses controverses litigieuses & dans ses Demonstrations juridiques que la seule connoissance, ou du droit, ou du fait des Parties, pour en informer la Religion des Juges, sans descendre aux mouvemens, parce qu’ils sont ou du moins qu’ils doivent estre neutres, ou dans l’equilibre ; ainsi que la balance de la Justice qui n’est pas capable de la moindre sensibilité.

Ils doivent donc remarquer que l’Evangile, le Mystere & le Merite des Saints, avec les Ceremonies de l’Eglise qui ocupent les Predicateurs, ne demendent que deux actes ou fonctions qui sont inseparables.

  • Celle des Preuves, des raisons ou moyens.

  • Celle des Affections, des Passions, ou des mouvemens.

Que les Preuves ou les moyens sont pour les Passions & pour les mouvemens, comme les Puissances sont pour leurs actes & les Plantes pour leurs fruits & que les Predications, qui en sont destituées, sont séches, steriles & infructueuses.

Pour avoir une plus parfaite connoissance du Theoreme precedent, il faut remarquer avec Saint Bernard, qu’il y a trois sortes de Predicateurs.

1. Ceux qui prêchent tres-scholastiquement & peu affectueusement, c’est à dire, dans la pensée de ce Pere, que leurs Predications sont tres-lumineuses & peu touchantes ou pathetiques, pour dire des Predications à la Scholastique, qui est la maniere de prêcher, dans sa pensée, la moins utile & la moins fructueuse, Lucere & non ardere, bonum est.

2. Ceux, au contraire, qui prêchent fort afectueusement, & peu scholastiquement, c’est à dire, dans la pensée de ce Saint, à la façon de Hieremie, qui donnent plus aux mouvemens & aux mœurs, qu’à la Théorie & à la speculation ; cette maniere de [ p. 230 ] prêcher, selon le même Pere, est preferable à la precedente, Ardere non lucere, magnum est.

3. Ceux enfin, qui agissent en l’une & l’autre maniere, qui éclairent l’intelligence autant qu’il le faut, & qui échaufent le cœur ; qui est la maniere de prêcher la meilleure, la plus édifiante & la plus touchante, qui de la Theorie passe à la Morale, de la connoissance aux mouvemens & à la pratique, à peu prés à la façon de Saint Paul, Saint Bernard l’exprime de cette sorte, Lucere & ardere, perfectum est.

Comme cete troisiéme maniere de prêcher, est la meilleure & la plus achevée, la plus instructive & la plus émouvante & pathetique, la plus lumineuse & la plus afectueuse, nous avertissons les jeunes Predicateurs, qu’ils doivent la preferer aux deux precedentes, & nous les conjurons de se défaire de cette odieuse & mauvaise excuse, pour ne point dire ridicule, qu’ils tiennent de tradition & qu’ils estiment estre l’un des plus beaux ornemens de la Predication, lors qu’ils disent. Mais où m’enporte la chaleur de mon discours ? Ie ne m’aperçoy pas que l’heure s’est écoulée, finissons donc, Chrétiens, finissons, mais en peu de paroles & disons, pour profiter du discours, &c, & ainsi ils finissent tout court, par deux mots d’aplication précipitée, & font perdre & à l’Evangile & l’Auditeur à le fruit du Sermon, par une inprudente défaite ou Aposiopese inpertinente, à moins qu’il soit vrai, à l’ocasion de quelque évenement inpreveu, comme il arrive assez souvent.

C’est cét admirable maniere de prêcher ou d’écrire instructive & pathetique tout ensenble, convaincante & touchante qui met Salomon & Isaïe au dessus des Orateurs de l’ancien Testament, & Saint Paul au dessus de ceux du nouveau, de même que les Angustins, les Chrysostomes, les Cypriens, les Tertuliens, les Gregoires, les Chrysologues, & tant d’autres, comme aussi dans ce dernier tenps, les Lingendes, les Godeaux, les Jolis, les Ogiers, les Senauts, les Biroars, les Bossuets, les Fromentieres, les Mascarons, les Bourdaloües & tant d’autres, & de sur tous les [ p. 231 ] boux, dont on ne s’est jamais lassé d’oüir ny d’entendre les Predications, tant elles ont toûjours eu de ponpe & de magnificence, & de ce je ne sçay quel pathetique du Predicateur, que nous pouvons nommer l’Elixir & l’Emetique de l’Eloquence de la Chaire. Et cét inconparable Predicateur, aujourd’huy tres-digne Prelat de Perigueux, à toûjours sçeu faire un si admirable mélange de la Theorie avec la pratique, des preuves avec les mouvemens, & de la Theologie avec la Morale, que ses merveilleuses Predications n’ont jamais esté sans cét ingenieux assortiment qui l’a toûjours fait passer pour l’un des premiers Predicateurs de son tenps.

Pour ariver donc à ce haut point d’Eloquence de la Chaire, les jeunes Predicateurs doivent se souvenir de ce que nous en avons dit, dans les Chapitres precedens, que le Predicateur proprement pris, ne monte pas en Chaire, pour faire de sinples Controverses à la maniere des Avocats, sans avoir égard aux mouvemens, mais pour y faire des Predications, ou pour mieux dire, des publications de l’Evangile & des profusions de la grace, & qu’ainsi, pour y mieux reüssir, il ne doit pas traiter ou recevoir toutes sortes de Questions qui se presentent, pour les traiter à fonds & pour en faire le capital d’une exhortation, & sur tout celles qui suivent.

1. L’An sit, ou la Dubitative.

2. Le Quid sit, ou la Definitive.

3. Le Quando sit, ou la Tenporele.

4. L’Ubi sit, Ou la Locale.

Parce qu’il n’est rien de douteux dans l’Evangile, rien d’obscur ny rien qui ne soit tres-bien circonstancié, au contraire des matieres litigieuses du Palais, & principalement les crimineles, & qu’on n’y demande pas proprement, par exenple.

  • S’il faut faire Penitence ?

  • Ce que c’est que Penitence ?

  • Quand il faut faire Penitence ?

  • Où faut-il faire Penitence ?[ p. 232 ]

Mais au contraire il doit s’arêter principalement à la maniere, ou à la façon, ou pour mieux dire, aux principales circonstances ou parties de la Penitence, qui luy font suposer que les Auditeurs luy demandent.

1. Qui est-ce qui demande la Penitence ?

2. Qui est-ce qui commande la Penitence?

3. Qui est-ce qui doit faire Penitence ?

4. Quelles doivent estre les principales qualitez ou caracteres de la Penitence ?

5. Quelle doit estre la durée de la Penitence ?

6. Quels sont les fruits de la Penitence ?

7. Quels sont les secours de la Penitence ? &c.

Ce n’est pas que nous vueillions dire qu’il faille traiter ces Questions, à la scholastique & à la façon de Saint Thomas, par de sinples objections, avec leurs réponses, mais le Predicateur doit suposer que l’Auditeur, en soy-même, se fait ces questions, & qu’il se propose ces doutes, ou tous ou quelques-uns, qui est la maniere de prêcher la plus propre pour se rendre touchant & pathetique, & pour donner dans les mouvemens qui sont, la suite, l’effet, & le fruit de la Predication, comme la Predication est l’ouvrage du Predicateur, parce qu’elle supose, de la part des Auditeurs, une telle quelle connoissance du sujet, ou que le Predicateur leur donne succintement, pour le traiter ensuite, par la Description ou Hypotypose, pour faire des Tableaux des motifs de son Evangile, & des Peintures aussi parlantes, pour ainsi dire, & aussi vives que les choses mêmes ; & qu’il anplifie ensuite, par les quatre circonstances que nous avons indiquées cy-dessus. An sit ? Quid sit ? &c, & ainsi des autres, dont nous avons parlé, dans le Traité des Passions, aux pages 85. & 95. de ce Systeme.

Comme si un Orateur avoit dessein de porter les enfans d’un pere qui auroit esté assassiné, à la vengence, & d’exciter en eux, le desir de faire punir les meurtriers de leur pere, il ne s’aréteroit pas à leur montrer, par l’An sit, que leur pere a esté assassiné, comme s’il doutoient, ou par le Quid sit, pour [ p. 234 ] leur faire connoitre l’homicide, comme s’ils l’ignoroient, ou par le Quando & l’Ubi, en quel tenps & en quel endroit l’homicide a esté commis, si ce n’est par rencontre & en suposant le meurtre, pour le deduire par ses principales parties ou circonstances, dont il leur feroit une peinture si exacte qu’il leur senbleroit voir le corps de leur pere entre les mains de ses assassins, plonbé de coups, ensanglanté, déchiré & mis en mille & mille pieces. Le premier Orateur instruiroit ces Enfans & les convaincroit de la certitude du meurtre & de l’assassinat, mais il ne les porteroit pas à la vengence ; au lieu que le deuxiéme Orateur les instruiroit moins, afin de les mieux émouvoir. Ainsi le Predicateur de la premiere espece prend cette Proposition, l’Humilité est glorieuse, comme un menbre de la division qu’il en a faite, & l’explique, la prouve & l’établit, en tout autant de maniere qu’il luy est possible, pour satifaire à la question, Quid sit, qu’il a faite, pour dire, Il n’y a point de vertu qui ne soit glorieuse, parce qu’elle rend l’homme glorieux, or l’humilité est une vertu, ce qu’il fait voir en tout autant de manieres qu’il le peut, pour conclure & pour dire, Il est donc vray que l’Humilité est une vertu. Puis il reprend & dit. Et comme il n’y a point de plus grande gloire que celle qui nous vient de la ressenblance que nous avons, avec Dieu qui est l’ouvrage de l’Humilité ; n’ay-je pas raison de dire que l’Humilite est la premiere de toutes les vertus ? Et le tout sans aucun motif, & sans aucun mouvement, ni de la part du Predicateur, ni de la part de l’Auditeur.

Au lieu que le Predicateur de la deuxième branche qui s’atacheaux mouvemens, & qui ne prend jamais de raison, de moyen ou de preuve sans quelque motif, ayant tiré une raison du sujet que l’on apelle raison generale, il en fait un Principe qu’il explique & qu’il expose, par quelque mouvement d’affection ou passion, soit d’Admiration, soit de Plainte, soit de Surprise, soit de Doute, soit d’Irresolution, soit d’Asseveration, soit de quelqu’autre sentiment : [ p. 234 ] comme.C’est une chose deplorable que l’homme soit dèchu de sa gloire, & qu’il en retienne encore le desir, &c. Mais ce desir qui est le seul reste de sa grandeur, ne sert qu’à le rendre mal-heureux ; il cherche la gloire par tout ailleurs que là où elle se trouve ; il la cherche dans &c. & cependant elle ne se rencontre que dans la vertu. Après quoy il décend à la proposition particuliere, qui est le sujet & que l’on nomme la Mineure de cette maniere. Et parce qu’on ne peut douter que, de toutes les vertus qui rendent le fidele glorieux devant Dieu, l’Humilité est celle qui y contribuë le plus, ne puis-je pas dire que c’est celle que les Chrestiens, &c.

Il faut avancer les autres preuves de la même maniere, quelles qu’elles puissent estre, qui se tirent ansi que nous l’avons touché, de la Definition, ou Description, des Antecedans, des Subsequens, des Senblables, des quatre Causes, la Finale, l’Efficiente, &c. & des autres termes, qui contribuent le plus aux mouvemens, qui sont principalement, les Similitudes, les Dénonbremens, les Distributions, les Inductions, les Contrarierez, l’Apostrophe, l’Hypotypose, la Prosopopée, l’Interrogation, la Communication, la Synonymie, & les autres figures, dont il fera parlé, & la proposition totale, dont l’exposition des parties est comme une confirmation du tout, & une agreable anplification : comme. Et ne voyons-nous pas que le Sauveur du Monde a voulu que ses figures fussent douèes de beauté, pour estre plus propres à le representer. En effet nous voyons que Salomon, &c. Et qui doute que David’, &c. Aprés quoy il aporte quelques raisons ou expositions, ou propres ou metaphoriques, comme. Il senble que la nature ait voulu faire en leur personne des images du Meßie, & satisfaire aux desirs de ceux qui ne pouvoient le voir avant le tenps. Il est à remarquer que la reprise de la même proposition generale epiphonematisée contribuë beaucoup à exprimer ces mouvemens du Predicateur, & à les exciter ou communiquer à l’Auditeur, comme. Tant il est vrai que Dieu a voulu [ p. 235 ] que toutes choses contribuassent, en leur maniere, par leur beautè & par leur excellence, à representer celle du Meßie (à la façon de Virgile.)

Tanta molis erat, Romanam cendere Gentem.

Enfin nous disons que l’action, la voix, & la conposition ou la phrase, doivent avoir quelque chose de doux, de plaintif & de languissant ; c’est pourquoy le stile ou les periodes doivent estre coupées, ou moins liées & étenduës, par le mélange des figures, que nous avons touchées, qui marquent l’état du Predicateur qui persuade beaucoup mieux par cette maniere que par les plus fortes raisons, qui en sont destituées, selon la maxime des Philosophes, Objectum mouet : l’air, l’action, & le geste, frapent la veüe de l’Auditeur, & le son, ou l’accent, de la voix à sa maniere ; à quoy nous ajoûtons que les expressions du tenps present sont plus vives & plus touchantes, que celles du tenps passé, comme. Ie voy la Sainte Vierge qui entre dans le Tenple, qui aproche des Autels, qui presente son Fils, qui l’inmole ; & non pas, elle entra dans le Tenple, &c. comme aussi par le futur qui a plus de force que le passé, comme. Ce sera Marie qui se presentera au Tenple, &c.

CHAPITRE XX. De la Disposition oratoire de l’Exorde.

NOus avons parlé de l’Invention oratoire eclesiastique, ou pour mieux dire de la maniere d’inventorier ou de faire l’Inventaire d’un Evangile, suit que nous parlions de la disposition des choses qui ont esté trouvées ou inventoriées par les termes de l’Invention, que nous avons nommé Explications ou Terme explicatifs. [ p. 236 ]

La Disposition oratoire eclesiastique est une juste situation & un agreable arangement des pensées ou des considerations, qu’on estime dignes d’être enployées dans l’explication, dans la confirmation, & dans la conclusion du Sermon.

Cette Disposition eclesiastique oratoire a deux Especes, c’est à dire qu’elle se fait en deux diverses manieres.

  • L’Une est totale ou generale.

  • L’Autre est speciale ou partiale.

La Disposition totale n’est autre chose que le dessein, l’ordonnance ou le plan de toute la piece, qui conprend la disposition speciale comme une grande figure conprend une petite.

L’Economie ou l’ordonnance de toute la Predication conprend, mais fort generalement, les six principales parties qui la conposent.

  • L’Exorde ou l’Entrée.

  • - L’Exposition ou l’Instruction.

  • La Division ou Proposition.

  • -La Confirmation ou les Preuves.

  • La Refutation ou les Objections.

  • La Conclusion ou l’Aplication.

Que nous verrons toutes, separément & chacune en son lieu.

Je sçay bien que le Philosophe au 3. de sa Rh. ch. 1 & 7. De sa Pœtique, en traitant de l’Economie du discours & de ses parties, ne parle que de trois nommément, qui sont.

  • L’Exorde.

  • La Confirmation.

  • La Conclusion. [ p. 238 ]

Mais apres tout, ce petit dénonbrement n’enpêche pas, qu’il n’y en ait six & qu’il ne les reconnoisse, & il n’en use de la sorte que pour marquer seulement celles qui sont les plus apparentes dans le discours, & les dominantes, qui suposent les trois autres & qu’elles demandent, pour une plus grande perfection, qui sont.

  • L’Exposition ou l’Instruction.

  • La Division, Proposition, ou Pretention.

  • La Refutation ou l’Oposition.

Si, du moins, nous avons égard à l’usage de la Rhetorique de son tenps, dans cét Estat populaire, ce qui se faisoit, à peu prés, de la maniere qui suit.

L’Orateur populaire, comme un Demosthenes à Athenes, ou un Ciceron à Rome, ne montoit sur la Tribune aux harangues, comme qui diroit sur le Pêron, pour ne point dire Theatre, que pour informer & instruire le Peuple, la Commune ou la Ville, qu’il y faisoit assenbler, de ce qui luy étoit inportant de sçavoir, & de faire, ou de ne pas faire, pour ses propres interests. Et comme dans ces sortes d’Assenblées populaires, ou pour mieux dire tumultueuses, le Peuple en la Place ou en la sale, (comme nous dirions en la Maison de ville) en attendant l’Orateur & parlant, à sa maniere, des affaires d’Estat, avec assés de chaleur, le plus souvent, n’estoit pas fort atentif, lors que le Harangueur montoit sur la Tribune, il faloit qu’il se le rendît atentif, docile & favorable, par quelque Avant-propos, prelude ou dispositif, avant que d’entrer en matiere, qui eût assés de beauté, de charme, de grace & de curiosité, pour se concilier & se gagner tant d’imaginations échauffées & diversement interessées, c’est à dire, pour les arêter, pour les les calmer, pour s’en faire regarder, estimer, écouter, ou enfin pour se rendre toute l’audience favorable. Et cette premiere demarche, ce premier trait, ou premier discours qui n’estoit qu’un sinple preparatif ou dispositif, comme qui diroit un carabin & un avanturier, se nommoit le Proëme, l’Avant-propos ou Preface, le Prelude, l’Avant-jeu ou l’Exorde. Voila [ p. 238 ]

Voila l’Exorde, ou le premier trait, le premier Acte, ou la premiere démarche de l’Orateur.

I.

ENsuite duquel l’Orateur voyant que l’Assenblée estoit calme & apaisée, qu’elle n’estoit plus bruiante ny tumultueuse, & que par ce calme, ce silence & cette atention, le Peuple témoignoit estre, tout à fait bien disposé à l’entendre, il suposoit, pour la deuxiéme action ou démarche, que l’Audience luy demendoit, tacitement, ce qu’il avoit de nouveau & de bon à luy dire & à luy representer, comme s’il luy eût dit, Parlez, dites-nous ce que vous avez à nous dire, nous sommes d’humeur & prests à vous écouter, & alors il luy exposoit le fait, le sujet & le motif, qui l’avoit fait monter sur la Tribune, pour l’entretenir d’affaires d’Estat, de la derniere inportance ; & ce second acte du Discours se nommoit Exposition, ou narration, par laquelle il informoit l’Assenblée ou la Ville du sujet de sa harangue.

Voila l’Exposition, ou le deuxéme trait, ou le deuxiéme Acte, ou la deuxiéme démarche de l’Orateur.

II.

ET parce que le Peuple, pour l’ordinaire, a l’intelligence grossiere & epaisse, & qu’il ne comprend pas facilément les choses qui sont abregées & qui sont comme racourcies dans une petite & succinte exposition, & qu’il faut luy expliquer, & comme déveloper les choses qu’il doit voir, qu’il doit sçavoir, & qu’il doit faire, l’Orateur estoit obligé d’ouvrir le sujet ou la proposition, de la diviser & distribuer, & cette troisiéme partie du discours qui leur faisoit connoistre le sujet par les principales parties, se nommoit division de la matiere, distribution, en deux, en trois ou en quatre branches, chefs ou parties, selon la nature du sujet, ou du fait. [ p. 239 ]

Voila la Division, ou le troisiéme trait, & troisiéme Acte ; ou 1a troisieme démarche de l’Orateur.

III.

ET comme il ne suffisoit pas de representer au Peuple, ou qu’il devoit donner les mains à une telle, ou telle affaire ou proposition, & mesme y engager ses biens, ses amis, & sa propre vie, ou au contraire, qu’il ne le devoit pas, il supposoit que l’Assemblée luy demandoit les raisons, la possibilité, la facilité, les moyens & la necessité de cét engagement, & de céte entreprise, & comme on dit le motif, & le pourquoi, & à lors l’Orateur passoit au quatriéme acte ; qu’on appelloit Preuve ou confirmation, qui contenoit les raisons, le sujet, les motifs, & les moyens qui devoient porter & engager le peuple ou la Ville à donner leur consentement (ou au contraire à le retirer quand il l’avoit donné) aux remonstrances qu’il luy faisoit, ou aux avis qu’il luy donnoit.

Voila la Confirmation, ou le quatriéme trait, & le quatriéme Acte, ou la quatriéme démarche de l’Orateur.

IV.

MAIS parce que le Peuple est ordinairement craintif & soupçonneux, & qu’il apprehende qu’on ne luy fasse voir les choses que par le bel endroit, & que sans doute l’execution de ce que le conseil, où la raison luy proposoit, par la bouche de l’Orateur, surpassoit son pouvoir, & ses forces, il estoit de la prudence de l’Orateur de le desabuser, de lui proposer les raisons contraires, & de lui faire voir ce qui le pouroit traverser dans l’entreprise, & de luy montrer, que ce qui luy senbloit inpossible ne l’estoit pas, par les facilitez qu’il luy découvroit, & ce cinquiéme acte se nommoit Refutation ou renversement des raisons contraires à celles de la confirmation. [ p. 240 ]

Voila la Refutation, ou le cinquiéme trait, le cinquiéme Acte, ou la cinquiéme démarche de l’Orateur.

V.

ENFIN l’Orateur étoit obligé de se recueillir, & par une sommaire reprise ou recapitulation de tout ce qu’il avoit dit, dans le corps du discours, & sur tout dans le quatriéme acte qui est la confirmation, & de faire connoitre à la Compagnie ou à la Ville qu’elle trionpheroit aussi facilement des difficultez de l’entreprise, & encore plus glorieusement qu’il n’avoit fait luy-même, par la force de sa Harangue, & céte sixiéme action s’appelloit Conclusion ou epilogue, ou pour mieux dire aplication, qui roule ordinairement sur les quatre Topiques suivantes, dont nous avons parlé.

  • L’Honêtete. - L’Utile.

  • L’Agreable. - Le Necessaire.

Qu’il faisoit agir diversement, selon la diversité des conditions, & des interests.

Voila la Conclusion, le sixiéme trait, le sixiéme Acte, ou la sixéme démarche de l’Orateur.

VI.

QUOY que les Predicateurs, qui sont les Orateurs de l’Eglise, ne se servent pas de l’Eloquence, pour l’instruire à la façon des Orateurs populaires, profanes & civils, dans ces deux ancienes & fameuses Republiques, non plus que de celle de nos Orateurs du Palais, à cause que les Peuples sont assez bien informez du dessein qui les fait monter en Chaire, ils ne laissent pas, neanmoins, par ie ne sçay quelle coutume de bien seance, à ce qu’on dit, plustôt que par aucune necessité, & pour s’insinuer, & pour se recommander, de faire des preludes, des avant-propos & des Exordes avant que d’entrer en matiere, qui ne sont pas de grande utilité, parce que le Peuple est persuadé, qu’il ne monte [ p. 241 ] point de Predicateur en Chaire qui ne soit autorisé du Superieur, qu’il n’y monte que pour prêcher l’Evangile, dont il a déja oüy parler, que l’Evangile se recommande assez de soy-même, & que ces belles veritez de la grace n’ont pas besoin de mandier l’attention, la docilté & la bienveillance du Peuple, par l’entremise des Predicateurs, amoins que ce soit parmy ceux qui ne sont pas Chrétiens.

Avant que nous entrions dans la Discussion de l’Exorde, nous devons remarquer qu’un Discours conplet & achevé a toûjours deux Parties generales.

  • L’Une est principale ou essentielle.

  • L’Autre est accessoire ou accidentelle.

La Partie du Discours, principale ou essentielle, pour parler à la scholastique, en a quatre, dont nous venons de parler, qu’on peut nommer les parties nobles & vitales du Sermon, qui sont.

  • L’Exposition ou Narration.

  • La Division ou Proposition.

  • La Confirmation ou les Preuves.

  • -La Refutation ou les Opinions contraires.

  • La Partie accessoire & non essentielle au Discours, en conprend deux.

  • L’Exorde ou l’Entrée.

  • La Conclusion ou l’Usage.

Qui ne sont pas toûjours necessaires dans le Discours, à moins qu’ils soient de parade, & d’éclat, comme sont les Panegyriques, & les Harangues, qui ont les quatre parties precedentes, & qui n’en peuvent estre retranchées, [ p. 242 ] comme ces deux icy, qui en font le commencement, la fin, l’entrée & la sortie ou l’issuë.

L’Exorde est la premiere partie du Sermon conplet, dont les Predicateurs se servent, comme de disposition, pour disposer les Auditeurs, & les metre en état de les ouïr, de les écouter, de les entendre, de les suivre & de les imiter ; & ce petit avant-propos ou Exorde ne fait tout au plus, dans le Sermon, que ce que fait le Prelude ou l’avantjeu dans la Synphonie, qui les avertit que le Predicateur va entrer en matiere, & qu’ils le doivent écouter ; & s’ils en usoient autrement, & qu’ils commençassent par l’Exposition, ou par la Division, il arriveroit fort souvent que, les Auditeurs n’estant pas encore disposez, c’est à dire faits tels, & que leur imagination n’estant pas encore remise, ou reposée, & éloignée, pour ainsi dire, de leurs propres pensées, qui les ocupoient avant l’arrivée du Predicateur, ils ne feroient pas assez bien le devoir d’Auditeurs, & que le Predicateur leur diroit beaucoup de choses inportantes qui ne trouveroient point de favorable audience, & qui seroient perduës n’estant pas bien écoutées, ny bien receuës : & ainsi il est plus à propos que les Predicateurs risquent quelques pensées dans ce commencement, dont la perte ne fasse pas grand prejudice à leur sujet, pour reveiller les Auditeurs, que de parler tout de bon, & sans fruit.

Voilà proprement ce que l’on nomme Exorde, son origine, son usage & son étenduë.

L’Exorde proprement pris a trois Proprietez ou trois Effets, c’est à dire, que l’Orateur en tire trois avantages de la part des Auditeurs.

  • -La Bien-veüillance.

  • La Docilité.

  • L’Atention.

Par la Bien-veüillance les Maitres entendent [ p. 243 ] l’estime & la bonne opinion qu’on a d’un Predicateur, dans la pensée qu’il s’aquitera bien de son devoir & qu’il répondra plénement à la bonne opinion qu’il vient de faire concevoir de luy par cette Preface, qui devance son Sermon, & qu’ainsi on l’écoutera volontiers.

Par la Docilité les Maitres entendent cette soûmission des Auditeurs, & presqu’aveugle, comme on parle, par laquelle ils s’abandonnent, tout à fait, au Predicateur, & luy ouvrent toutes les portes de leur esprit, de leur imagination & de leur cœur, pour estre instruits, éclairez & touchez.

Par l’Atention, ces mêmes Maitres entendent une cessation totale de toutes les puissances des Auditeurs, afin qu’aucune action de leur part n’interonpe celle du Predicateur, soit de la part du corps, comme de ne respirer pas même, s’il estoit possible, de ne point faire d’absence d’esprit, vulgairement nommée distraction, & enfin de ne point faire d’objections en son esprit qui enpêchent l’atention, telles que sont les preventions ou préocupations.

Il faut remarquer que les Predicateurs ont cét avantage sur les autres Orateurs, que les Exordes & leurs trois principaux effets n’ont presque pas besoin d’estre enployez dans leurs Sermons, à cause que leurs Auditeurs sont ordinairement préparez à les entendre. Les autres Auditeurs comme ceux de Jurisprudence, de Medecine, & de Politique, qui ne sont pas ordinairement bien disposez, ont besoin que leurs Orateurs gagnent, & les touchent, & principalement dans [ p. 244 ] les Assemblées populaires ; (ainsi que nous le faisons voir dans la Rhetorique civile, & contentieuse.) & les Chrétiens, au contraire, sont tellement interressez dans l’explication des veritez evangeliques, puis qu’il y va de la gloire de Dieu & de leur propre salut, qu’il n’est pas necessaire de les exciter à la bienveillance, ny méme à la docilité ni à la l’attention, tant il est vray qu’ils y sont assez portez, par les motifs de la gloire de Dieu, & par ceux de leur propre salut. Car enfin, comme il est superflu d’exciter à manger & à boire, des soldats qui sortent d’une ville affamée, & d’obliger un prisonnier à sortir de son cachot par les voyes de la grace que son Prince luy acorde, nous n’estimons pas que les Predicateurs doivent prier leurs Auditeurs d’entendre les veritez de l’Evangile, qui les tire de l’Enser, du peché & de la mort, & qui leur ouvre les portes du Ciel, & celles de leur felicité. Ce qui n’empéche pas neanmoins que l’usage & quelques autres circonstances, n’obligent les Predicateurs à en user autrement & à la maniere des Avocats du Défendeur, de l’Intimé.

La Conduite du Predicateur dans l’Invention & dans l’usage de l’Exorde dépend des dix maximes suivantes.

I. L’Exorde se tire des quatre principaux endroits qui suivent.

1. Les Personnes, ou agentes, ou patientes, ou interessées en quelque maniere.

2. Les Choses qui sont la matiere ou le sujet du discours.

3. Les Circonstances, le Lieu & le Tenps, avec leurs Adjoints ou Conjoinctures.

4. Les Personnes, les Choses, & les Circonstances, & leurs Adjoints, tout ensenble.

La Maxime precedente nous découvre trois des [ p. 245 ] principaux ou proprietez de l’Exorde, que les Predicateurs doivent sçavoir.

  • -Le Nonbre.

  • L’Origine.

  • La Facilité.

1. Le Nonbre des Exordes au regard de l’Origine primitive se reduit à deux especes qui sont.

Le Sinple qui se tire des Circonstances, ou des adjoints, separement.

Le Conposé qui se fait du melange de deux ou de trois, selon les ocasions, mais rarement.

2. Leur Origine est evidente, puis qu’ils ne peuvent venir d’ailleurs que des sources que nous venons de marquer.

3. La Facilité de les trouver, puis qu’il est facile de commencer par quelqu’une des pensées qui sont conprises dans les trois generales precedentes qui renferment toutes les autres, & qui donnent lieu aux Jeunes Predicateurs d’observer la maniere des anciens, lors qu’ils prechent : ce qui fait voir que c’est avec beaucoup d’injustice qu’on se plaint & qu’on dit qu’il est difficile d’en trouver, il est facile à ceux qui le sçavent par l’art, & difficile à ceux qui ne le sçavent pas ; ou parce qu’il ne leur en a iamais été parlé ; ou parce qu’ils étoient tres-peu intelligens, quand on leur en parloit, ou du moins mal disposez, étans trop jeunes.

II. Les Exordes qui se tirent de la personne peuvent se tirer des trois Personnes, mais separément pour l’ordinaire.

1. De Celles qui parlent, comme font les Predicateurs.

2. De Celles à qui on parle, qui sont les Auditeurs.

3. De Celles de qui, ou pour qui on parle, les Personnes interessées, comme Dieu, l’Eglise, &c. [ p. 246 ]

Les Predicateurs, qui ne parlent que pour la gloire de Dieu & que pour le bien de leurs Auditeurs, tirent rarement les Exordes de leur Personne, non plus que de celle de leurs Auditeurs, & nous pouvons dire pour le mieux, qu’ils ne doivent les tirer de ces deux sortes de personnes, que lors qu’ils voyent qu’il y a sujet de les loüer, ou de leur devotion, ayant donné lieu à la solennité & au Panegyrique, ou de leur affluence, par un motif de pieté, ou de quelqu’autre circonstance, qu’ils peuvent loüer & estimer en même tenps.

Nous voyons que Saint Jean Chrysostome a envoyé de cette sorte d’Exorde, comme dans son Homilie XXIV. sur la Genese & ailleurs, & plusieurs autres, qui usent à peu prés de ces termes, Vous avez bien fait, ames devotes & fideles, de vous trouver en ce saint lieu, & je ne puis que je ne loüe l’ardeur de votre pietè envers Dieu, & de vôtre devotion envers le, &c. en vous assurant qu’elle est le plus agreable parfun que vous puißiez offrir à Dieu & faire fumer sur les autels de sa grace & de sa misericorde ; & que même vous avez sujet de vous en loüer vous-même, puis qu’en effet le sujet que nous avons pris pour vous en entretenir auiourd’huy, est extremement beau & renpli des consolations de l’esprit de Dieu, &c.

III. Il arrive aussi quelquesfois que pour la varieté des Entrées, les Predicateurs peuvent tirer leurs Exordes de la Personne dont, ou pour laquelle ils parlent, comme les Pauvres, les Malades, les Innocens, &c.

A peu prés, comme dans l’Exenple suivant [ p. 247 ] Chrêtiens, l’Evangile d’hier nous engagea à vous entretenir des interests de Dieu, & celuy de ce jour nous porte à vous parler des pauvres. Hier nous vous disions que Dieu demandoit des actes d’humilité, & aujourd’huy nous vous ferons voir que Dieu vous en demande de charité : Ces deux vertus Chrêtienes, l’Humilité & la Charité ne se quitent iamais ; elles sont deux sœurs germénes qui ont toúiours affaire ensenble : le commerce qu’elles sont ensenble les oblige, &c.

IV. Les Exordes ne se tirent jamais de la Circonstance du Tenps & de ses adjoints, comme sont les Evenemens, guerre, peste, sterilité ; famine, gresle, &c. que lors que le sujet s’acommode parfaitement bien au tenps ou à quelques-uns de ses adjoints ou circonstances.

Il n’y a point de Sujet où ces sortes d’Exordes s’acommodent mieux qu’aux Dominicales ou Evangiles : comme. Chrêtiens, iamais la Providence divine ne pourvoit nous metre, entre les mains, un Evangile qui fût plus propre, que celuy du iour, pour nous consoler dans l’affliction où nous nous trouvons. Si la Providence de Dieu nous abat d’une main, elle nous releve de l’autre. Il n’y a que deux iours que le Ciel irité contre nous vous avertit, par la perte que nous fimes de, & que nous devons nous metre en estat d’en eviter une plus grande ; l’Evangile nous aprend que la penitence est le meilleur moyen que nous puissions enployer, pour arester la vengence de Dieu & pour desarmer sa colere ; sa iustice la plus irritée, n’y peut resister, &c.

V. Il arrive aussi tres-rarement que les Predicateurs soient obligez de tirer leurs Exordes de la Circonstance du lieu, mais l’usage n’en [ p. 248 ] estant pas défendu, les jeunes Predicateurs doivent estre avertis que l’art le permet, & que même, ce seroit manquer & agir contre ses regles, d’en user autrement.

Comme s’il arivoit que le Predicateur prêchât pour la premiere fois, dans un lieu qui auroit servi de Mosquée, avant que, par la benediction du Prelat, elle fût consacrée au service divin, ou quelque autre lieu, le Predicateur manqueroit l’un des plus beaux ornemens & des plus belles conjonctures de la solennité & de sa piece, s’il ne commençoit pas ainsi, ou de quelqu’autre maniere aprochante. Ie me persuade, Fideles, que ma surprise ne vous estonne pas ; il y a peu de iourt que ces murailles retentissoient des Eloges d’un Inposteur qui a seduit la plus grande partie de l’Orient, &c. Mais auiourd’huy, par un effet tout particulier de la providence divine, ce lieu n’est plus, &c.

VI. Puis que les Predicateurs ne tirent que tres-rarement leurs Exordes, de ces trois Circonstances, la personne, le lieu, & le tenps, il est facile à voir qu’ils les tirent des choses mêmes, qui sont de deux sortes.

  • Les Unes sont comme essentielles au sujet, c’est à dire, intimes & domestiques, pour ainsi dire.

  • Les Autres sont accidentelles, étrangères & comme tirées du dehors du sujet, & non eßentielles.

Les Exordes qui se tirent des choses qui sont comme essentielles au sujet, & pour ainsi dire, des entrailles de la matiere (Ex visceribus causæ) se tirent ordinairement de quelques’unes des pensées, des argumens, des [ p. 249 ] adjoints ou des accidens du sujet, qu’on trouve par l’explication qui s’en fait, par les termes de l’explication.

  • Le Tout..... Les Parties.

  • -La Cause....... Les Effets.

  • Le Sujet...... Les Proprietez.

  • L’Objet....... Les Raports.

Et plusieurs autres idées qui sont conprises dans ces precedentes & qui se trouvent par les divisions qui s’en font, selon les regles de la division que nous avons donné dans l’Art de bien dire, & dans nôtre Rhetorique du bon Sens ou de ceux qui n’ont point étudié ; & icy.

Comme sur l’Evangile du Demon muet, l’Exorde peut estre tiré de la diversité des parties du sujet même, le commencement marque la victoire de la Grace dans le cœur de l’homme pecheur ; & la fin fait voir la victoire du peché & du Demon, sur la Grace, dans le pecheur ; en cette sorte. Il a bien de la difference entre le commencement & la fin de l’Evangile de ce jour, le commencement nous represente une victoire que I. C. renporte sur le Demon muet, qu’il chasse d’un corps qu il possedoit ; mais la fin nous montre que par un retour fatal, ce Demon revient & n’estant plus muet, parle d’une voix insolente & superbe, dit, qu’il retournera & rentrera dans le lieu, duquel il a esté chassé, Revertar, &c. Le commencement nous fait voir un effet de la puissance de I. C. quand il entre dans un cœur par sa Grace ; & qu’il en chasse le Demon qui y regnoit, par le pechè ; & la fin nous fait voir la victoire du Demon, qui abat les Trophées que I. C. y avoit dressès, & renversè le Thrône qu’il y avoit establi, lors que le pecheur, qui avoit receu la grace, vient à retonber dans le peché, ce qui fait dire au Fils de Dieu que, le dernier estat de ce [ p. 250 ] malheureux est pire que le premier, &c. Ou de quelqu’autre maniere, sur quelqu’autre adjoint, accident ou circonstance de l’Evangile proposé ; mais par raport au dessein & à la fin que le Predicateur se propose.

VII. Les Exordes qui se tirent des choses qui sont estrangéres au sujet, ou externes, se tirent de plusieurs beaux endroits qui ne laissent pas d’apartenir au sujet & qui, commme on dit, sont à propos, ad rem, comme sont.

1. La Recapitulation des principales pensées du Sermon precedent.

2. La Connexion ou la liaison de l’Evangile du jour, avec celuy du jour precedent.

3. L’Ocasion ou le motif du Sujet present.

4. La Loüange ou du Sujet ou de l’Auteur.

5. L’Aliance de la These à l’Hypothese.

6. La Sentence de l’Ecriture Sainte ou des Peres, ou du bon sens.

7. La Similitude.

8. L’Antithese.

9. L’Enblême.

10. L’Hieroglyphe.

11. La Parabole.

12. Le Doute.

13. Le Paradoxe.

14. L’Histoire ou l’Exenpte, &c.

Nous devons remarquer qu’il y a deux sortes d’Exordes qui se tirent du dehors du sujet.

L’Un est celuy duquel nous venons de parler & de marquer l’origine, qui est tres-facile. [ p. 251 ]

L’Autre est celuy qui consiste dans une pensée, qui senble n’avoir point de commerce ou de raport avec le sujet, mais qui s’y trouve par le moyen des raports ou favorables ou contraires, qu’on nomme, à simili, à contrario. Et parce que ces Exordes demandent beaucoup de genie & d’adresse, ils sont aussi les plus ingenieux & les plus recommandables, & comme tels, ils sont plus à l’usage de l’Academie, qu’à celuy de l’Eglise ou de la chaire. Et pour ce qui est des autres qui sont tirez du sujet, ils sont les plus faciles, puis qu’il ne faut que donner à l’un des adjoints de l’Evangile le caractere & les marques del’Exorde, pour le rendre tel, sans beaucoup d’artifice ; ce qui fait voir que la difficulté de l’Exorde est un peu chimerique.

VIII. Comme les Exordes ne sont que des preparatifs ou des dispositifs, & ensuite, comme de petites routes qui conduisent au corps du discours ou du Sermon, qui est la confirmation du sujet, ils ne doivent pas estre longs, afin qu’ils soient proportionnez au discours & sur tout dans le Sermon, dont le sujet, qui est l’Evangile, n’a pas besoin de dispositif au regard des Auditeurs, qui sont ou doivent estre preparez.

En effet, puis que les Exordes sont dans le Discours ce que les Preludes sont dans la Synphonie, quel brillant qu’ils puissent avoir, ils ne doivent jamais estre longs, & sur tout, lors que les Auditeurs sont tout à fait disposez à écouter, *** Cupido rei audienda Exordium longum, & ceux qui en usent autrement, sont languir l’Auditeur, & perdent le tenps sort inutilement.

IX. La juste grandeur d’un Exorde, sans [ p. 252 ] y conprendre sa liaison avec le sujet, ne doit pas s’étendre au delà de quinze ou vingt vers héroïques, tout au plus, à moins qu’il y ait quelque raison, qui oblige d’en user autrement.

De tous ceux qui parlent en public, il n’y en a point qui doivent s’asujetir davantage à l’usage de la Maxime precedente, que les Predicateurs, à cause de la façon toute particuliere dont ils ont usé, pour faire leurs entrées, par laquelle ils se sont engagez, selon eux, à deux des plus grandes difficultéz de l’art oratoire, qui sont deux Exordes, comme si un seul ne pouvoit pas suffire, puis qu’en effet un Exorde bien pris, bien tourné, bien exprimé, bien apliqué, bien figuré & bien animé, est en cet égard la partie du discours la plus difficile, sans contredit, mais aussi la plus glorieuse.

Le Premier Exorde les conduit à leur sujet, mais generalement & en gros, s’il faut parler ainsi, qui est suivi de l’invocation du Saint-Esprit par la salutation de l’Ange, vulgairement l’Ave &c. Le second Exorde les meine au sujet, en particulier, je veux dire en détail, qui est suivi plus particulierement de l’Exposition, de la division & quelquefois de l’Estat de la question ; le premier est la These ou le general, & le deuxiéme est l’Hypothese ou le particulier : ce qui fait voir que ces deux Exordes doivent estre d’autant plus courts que, selon la regle generale, ils doivent estre proportionnez à tout le discours.

Mais afin de mieux faire entendre ce que nous venons de dire du sujet, au regard des deux Exordes & qu’au second, le sujet est particularisé ; il faut se souvenir, qu’ordinairement, avant que d’entrer en matiere, le Sujet, l’Evangile ou l’Exposition est touchée ou reprise, trois fois :

La premiere Touche se fait immediatement apres la Genuflexion du Predicateur, vers le cœur & ensuite [ p. 253 ] du signe de la Croix, & cette premiere touche n’est qu’un sinple recit de l’Evangile, aux Dominicales, & du passage de l’Ecriture Sainte, aux Solennitez.

La seconde Touche du sujet, mais un peu particularisé, ou paraphrasé, se fait immediatement avant l’Ave :

La troisiéme Touche, pour le plus souvent, se fait à la fin du deuxième Exorde, ou deuxiéme Preface, ainsi qu’il se voit dans l’Exenple suivant.

PREMIERE TOUCHE. Positus sum Ego Pradicator, &c. Premier Exorde.

IE sçay bien, M. que les Apostres sont les Peres communs des Chrêtiens, qui ont arosè l’Eglise de leur sang, & qui l’ont renduë seconde par leur mort. Ie sçay bien que nous devons à leurs travaux la grace de nôtre conversion, l’esperance de nôtre salut, & que s’ils ne nous avoient instuits par leurs discours & par leurs Ecrits, nous serions encore ensevelis dans les tenebres de l’erreur & du pechè. Mais je sçaj bien aussi qu’entre ces glorieux Predicateurs il n’y en a point à qui nous ayons plus d’obligation qu’à Saint Paul ; car, outre qu’il est l’Apôtre des Gentils, il est encore le modele des Predicateurs & l’idée sur laquelle se doivent former tous ceux qui ont l’honneur de publier l’Evangile.

DEUXIEME TOUCHE. Positus sum Ego Pradicator, &c.

Si bien que les Chrétiens sont interessez en sa gloire, les Gentils sont redevables à ses travaux, & les Predicateurs sont obligez de faire son Panegyrique : & comme nous participons tous à cette Fête, joignez vos vaux avec les miens pour obtenir la grace [ p. 254 ] d’en parler ; & si vous voulez que ie sois le Panegyriste de cét Apôtre, soyez-mon Avocat auprés de la Vierge, & luy dites avec l’Ange, Ave, &c.

Deuxiéme Exorde.

TOutes les Grandeurs sont renfermées dans la Personne du Sauveur, & il suffit de le regarder, pour trouver en luy tout ce qui nous est utile & favorable. Il est Roy, il est Prêtre, il est Predicateur ; comme Roy il gouverne son Eglise, comme Prêtre il intercede pour elle, & comme Predicateur, il continuë d’enseigner les Fideles icy bas sur la terre. Mais quoy-que toutes ces grandeurs soient en luy, & qu’il opere toutes ces charges, par luy-même, il a voulu neanmoins, les partager avec les hommes & en choisir quelques-uns d’entr’eux, qui pussent servir de modele à tous les autres. David est la regle des Rois. Saint Pierre est le modele des Prêtres. Saint Paul est l’idée des Predicateurs, ainsi qu’il le dit à son Disciple Timothée.

TROISIEME TOUCHE. Positus sum Ego Pradicator, &c.

ET cette troisiéme Touche du sujet est, ou précédée, ou suivie d’une paraphrase, ou d’une distribution, qui marque ce qu’il y a de plus recommendable dans le texte, lors que c’est un Evangile, ou dans la Fête lors que c’est une Solennité : dans un Evangile, comme. Ego Vado, Quaretis me ; inpeccato moriemini ; qui contient trois choses principales qui sont.

1. L’Eloignement ou le départ du Sauveur.

2. La Recherche ou le déplaisir des Peuples.

3. L’Evenement ou la mort dans le peché.

Avec leurs Epithetes, adjoints, modifications, determinations ou specifications, qui sont.

1. Loin & sans retour. [ p. 255 ]

2. Inutile & sans fruit.

3. La Damnation & sans ressource.

Pour dire de suite, en cét ordre. I. Ie m’en voy à mon Père. 2. Vous me chercherez inutilement. 3. Et vous mourez en vôtre peché, sans misericorde.

Et dans un jour de Fête, ou de Mystere, ou de pPanegyrique, on expose ce qu’il y a de plus recommandable dans le sujet, comme dans l’Exenple precedent. Positus sum Ego Pradicator, &c. où l’on expose les principales qualitez de l’Apostolat de Saint Paul qui sont les trois qui suivent.

  • -La Connoissance de la grace, pour l’enseigner.

  • Le Zele de la gloire de Dieu, pour la deffendre.

  • Le Courage dans l’entreprise, pour ne la point abandodner.

Il est à remarquer que la premiere Exposition du sujet evangelique n’est que pour le mieux ; que ce premier acte est, sans doute, de même usage que celuy des Avocats, quand ils disent, avant que d’entrer en matiere. M. je plaide pour Titius demandeur, à l’encontre de Mevius deffendeur, &.

Quand nous disons que le Predicateur s’est engagé à faire deux Exordes, ou deüx Prefaces, celle de l’Ave, & celle qui le suit ; nous avons parlé selon l’opinion du vulgaire, puis que les deux Exordes, selon eux, n’en font qu’un, selon l’Art, divisé en deux parties, dont la premiere est generale, & la deuxiéme speciale ou particuliere ; la These ou la Majeure paroit dans le premier, & l’hypothese, ou la Mineure est dans le second, comme il se void dans l’exenple cy-devant proposé.

Il faut encore remarquer qu’il est libre au Predicateur de diviser son sujet ou dans la premiere partie de l’Exorde, avant l’Ave, ou aprés l’Ave : l’usage du premier est moins ordinaire que le deuxiéme, qui est de diviser dans le deuxiéme Exorde aprés l’Ave. Mais cette methode n’est pas judicieuse ; parce qu’avant l’Ave l’inportance de la matiere & sa difficulté ne paroit pas encore, & ainsi on demande le [ p. 256 ] secours de la Grace, avant qu’on en connoisse le besoin, qui ne paroist qu’aprés la distribution.

Avant que finir cét article nous sommes obligez de dire qu’il seroit à souhaitet que la priere de l’Ave se fit avant le recit de l’Evangile, afin que les Predicateurs ainsi que les Auditeurs ne fussent plus interronpus, celuy-cy dans son discours, & ceux-là dans leur atention.

X. Pour donner à un Exorde une grandeur aussi juste que le peut estre celle dont nous venons de parler, qui est de quinze vers heroïques, pour le mieux, nous devons faire quatre choses.

1. Nous devons avancer quelque proposition qui regarde le sujet.

2. Nous en devons donner la raison.

3. Nous les devons lier ensenble.

4. Nous devons rendre la raison de cette alliance.

Comme il se peut voir dans l’Exenple suivant, qui est de Ciceron.

Ie ne pense pas Mess. Qu’il y ait Personne dans cette assenblée qui ne sache que les miseres qui affligent le Peuple, depuis plusieurs années, ne soient tout à fait exceßives, (Voilà la Proposition qui regarde le fait) Puis qu’en effet la chose n’est pas de si petite consequenee qu’elle puisse estre ignorée de ceux qui gouvernent l’Etat ; (Voilà la raison qui apuye la Proposition precedente) Et il me senble que pour vôtre gloire & pour le bien de la Republique vous devez diminuer les Taxes & les subsides qui sont si grandes, (Voilà l’Union ou la conposition de l’Exposition & de la raison) Afin que le Peuple ne soit pas reduit à une telle extrémité de miseres qu’il se voie contraint de vendre ses propres ensans. (Voila la preuve ou la cause de [ p. 257 ] l’Union des deux propositions precedentes, qui sont l’Exposition & la raison. Le tout de suitte.

Je ne pense pas, Messieurs, qu’il y ait Personne ; en cette illustre Assenblée, qui ne sçache que les miseres qui acablent le Peuple, depuis plusieurs années, ne soient tout à fait excessives ; puis qu’en effet la chose n’est pas de si petite consequence qu’elle puisse estre ignorée de ceux qui gouvernent l’Etat ; & il me senble que pour vôtre gloire & pour le bien de la Republique, vous devez diminuër les taxes & les subsides qui sont si grandes, afin que le Peuple ne soit pas reduit à un tel excez de calamité & de malheur qu’il se voye contraint de vendre ses propres Enfans.

X. Les Predicateurs peuvent encore user de la maniere qui suit, qui est senblablement d’enployer quatre choses.

1. Une Proposition qui concerne le sujet.

2. La Preuve de cette Proposition, qui regarde les Auditeurs.

3. L’Anplification de cette même preuve par quelque sentence, ou par quelque contraire, ou par quelque Exenple, ou quelque figure propre au sujet.

4. La Conclusion dans laquelle, outre qu’ils reprénent les parties précédentes ils les lient adroitement avec la proposition & le corps du discours.

Comme il se voit dans l’Exorde du Plaidoyé de Ciceron pour Milon. Messieurs, Comme je voy le Palais environné de gardes & de gens de guerre, (Voilà la raison) Ie ne puis que je ne m’étonne de cette nouvelle maniere de s’assenbler au Senat (Voilà la Proposition) Neanmoins, Messieurs, comme je ne [ p. 258 ] pense pas que ces Gens, que je voy sous les armes, soient pour nous nuire & qu’au contraire, ils y sont sans doute, pour nôtre défense & pour la seureté publique, (Voilà l’anplification par les contraires) je vous conjure, Messieurs, aprés que vous aurez cessé de craindre ; de prononcer librement en faveur de l’un de vos plus braves & de vos plus genereux Citoyens. (Voilà la Conclusion qui conduit insensiblement au sujet) Le tout de suite.

Messieurs, Comme je voy le Palais environné de Gardes & de gens de guerre, je ne puis que je ne m’étonne de cette nouvelle maniere de s’assenbler au Senat. Neanmoins, Messieurs, comme je ne pense pas que ces Gens, que je voy sous les Armes, soient pour nous nuire, & qu’au contraire, ils y sont pour nôtre défense & pour la seureré publique, je vous conjure, qu’aprés avoir cessé de craindre, vous prononciez librement en faveur de l’un de vos plus braves & plus genereux Citoyens.

XI. Les Exordes pour estre judicieux & pour faire au sujet ne doivent pas estre tirez, de trop loin, ny, comme qui diroit, tout à fait du dehors du sujet qu’il faut traiter ; ce n’est pas à dire qu’ils doivent estre tirez du sujet, ainsi qu’une partie est tirée de son tout. comme sont les Explications, les preuves & les Anplifications : mais enfin pour estre tres-parfaits ils ne doivent estre tirez ny de trop loin ny de trop prés, comme nous l’avons déja remarqué, & on ne sçauroit manquer en les prenant, ou à simili, ou à contrario ; & le plus facile c’est de les tirer de l’un des adjoints ou proprietez du sujet : mais enfin la facilité de les trouver ainsi, en diminuë beaucoup le prix & la gloire ; comme il se voit[ p. 259 ] dans celuy de l’Evangile du Demon muet que nous avons proposé, cy-devant.

XII. L’Une des plus grandes perfections de l’Exorde, c’est d’avoir quelque chose, quelque trait inpreveu & surprenant, ou dans la phrase ou dans le raport au sujet, & dans sa liaison ou dans le tour de l’expression, c’est à dire, quelque choses qui plaise & qui surprenne, sans que ce soit une pensée nouvelle ( ne sçachant pas s’il y en a & s’il peut y en avoir quelqu’une) & il suffit qu’il y ait quelques traits ausquels les Auditeurs les plus habiles ne s’attendent pas, & qui aussi les engagent agreablement, à souhaiter d’oüir le reste du discours.

Comme les Preludes de la Synphonie & les avenuës des Maisons de plaisance, doivent avoir quelque varieté divertissante, qui en ocupant la veuë avec plaisir, nous conduisent insensiblement dans les plus beaux apartemens du Palais ; aussi les Exprdes dans le discours doivent avoir quelques traits agreables & quelque chose d’engageant, pour faire naître l’envie d’oüir le Sermon. Enfin nous pouvons dire qu’un Exorde est proprement la montre & de l’Eloquence sie du Sujet.

XIII. De quelle sorte que les Sermons puissent estre, les Exordes en doivent toûjours estre modestes & soûmis, tant afin de menager la voix, pour le corps du discours & pour la conclusion qui doit estre animée, que pour agir avec plus de respect & avec plus de moderation. Le Peuple, le Lieu, la Chaire, [ p. 260 ] l’Evangile, la Gloire de Dieu & la glorieuse Profession des Predicateurs, sont des motifs assés puissans, pour obliger les Predicateurs, à se contenir dans les bornes du respect, de la douceur & de la modestie dans l’Exorde, qui est le premier acte ou la premiere partie de la Predication, & l’avis que nous donnons aux jeunes Predicateurs, c’est de tenir leur voix ferme, sans l’élever, mais de la pousser ; de telle sorte qu’elle se porte assés loin, s’ils ’veulent estre entendus & suivis, & faire du sruit. C’est dans cette premiere demarche que les Predicateurs font voir leur industrie & ce qu’ils sont capables de faire.

Les Rhetoriciens font icy une question & demandent, si l’Exorde est la premiere Partie du Sermon, à laquelle les Predicateurs doivent travailler, ou, si c’est la derniere ? A laquelle il faut répondre, avec une distinction, & dire qu’à considerer l’Exorde comme la premiere partie du Sermon, il faut qu’il soit conposé avant les autres, puis qu’il doit estre recité, avant elles, parce que ce qui est le premier d’un tout étendu, doit precéder les parties qui le suivent, dans cét ordre d’extension & de progrès : mais aussi qu’à le considerer comme une partie qui doit avoir une parfaite convenance avec tout le Discours, comme la teste d’un corps avec ses menbres, l’invention, l’enbellissement & l’etenduë doivent suivre la conposition & l’artifice du Sermon, & ainsi pour le mieux il doit estre le dernier acte de la meditation & de la conposition, comme aussi l’aplication, qui sont des parties & des fonctions externes, cependant la plus part, & mal, en usent autrement.

Si nous considerons le s Exordes au regard [ p. 261 ] de leur forme & de leur usage, nous en trouverons de deux sortes.

Les Uns sont succints, brusques ou hardis & enportez, inopinez, peu étudiez ou travaillez & sans art, ordinairement appellez Exordes sans Exordes & Ex abrupto, dont on use pour entrer d’abord en matiere.

Il faut beaucoup de jugement pour prendre l’ocasion & le tenps propre à ces sortes d’Entrées, & à moins d’y estre porté, par que qu’évenement considerable, les Predicateurs n’y doivent jamais penser : c’est ainsi qu’en usa Menenius Agrippa, quand il parla à la populace mutinée contre le Conseil. Mes amis, écoutez-moy, je suis pour vous. Un iour les bras & les mains se mutinerent & se revolterent contre le ventre, qui ne fait quoy-que ce soit, &c. Ces Exordes sont merveille lors qu’il n’y a point de tenps à perdre, & qu’il faut profiter de l’ocasion ; ils n’ont point d’usage que dans les deliberations, & si les Predicateurs veulent les enployer, quelques fois, ce ne doit estre que pour donner cariere à la diversité des entrées, pour plaire aux Auditeurs & faire valoir leur art & leur industrie.

Les autres Exordes sont successifs, longs, suivis, étudiés, où par une agreable suite de propositions on décend au sujet, ainsi que nous l’avons fait voir, dans les Exenples que nous en avons donné cy-dessus, que nous avons nommé insinuatifs ou insinuans, civils, modestes, respectueux, ingenieux & retenus, dont les Predicateurs doivent user dans les pieces qui sont de doctrine & sçavantes, douces & moins pathetiques, de solemnitez & d’apparat, qui supose qu’il y a du tenps, au contraire des Exordes precipitez & inopinez, où le retardement est nuisible.

On peut faire encore sur l’Exorde plusieurs autres considerations qui se voyent dans la Rhetorique [ p. 262 ] civile, que nous avons donné en faveur de toutes les autres personnes qui sont obligées de parler en public, comme sont.

  • Les Souverains. - Les Juirisconsultes.

  • Les Magistrats. - Les Avocats.

  • Les Anbassadeurs. - Les Medecins.

  • Les Capitaines. - Les Gens d’affaires.

  • Les Courtisans, &c.

Dont les fonctions oratoires ou de la parole sont tout à fait differentes de celles de ceux pour qui nous écrivons, & qui nous demandent ce Systeme, pour les conduire dans l’enploy de porter la parole de vie & de grace.

Avant que de finir ce Traité de l’Exorde, nous devons faire remarquer, que les Exordes judicieux sont, non seulement comme des dispositifs & pour les Predicateurs & pour les Auditeurs, mais aussi des Especes de passages ou de Transitions, qui lient & atachent les Parties de la Predication, & les accidenteles & les essentieles, les unes avec les autres ; & avertit les jeunes Predicateurs, que nous en parlerons, encore, dans le Traité de la Transition, dans lequel nous traiterons anplement de la maniere de venir ou de tonber à l’Ave, la plus inperceptible, ainsi que de la liaison des preuves, des autoritez & des Passages des Peres & des autres Autheurs.

CHAPITRE XXI. De la Tractation de l’Evangile.

LA Tractation de l’Evangile qui est la matiere du Sermon, n’est autre chose, selon les Maîtres de l’Eloquence eclesiastique, que la Fonction de l’orateur, au regard du corps [ p. 263 ] du Discours, qui conprend les quatre parties ou fonctions qui suivent.

1. L’Exposition. 3. La Confirmation.

2. La Distribution. 4. La Refutation.

La Conduite des Predicateurs dans la disposition des parties de la Tractation, c’est à dire, de la meditation & de la preparation pour la confirmation principalement, depend des deux Maximes suivantes.

I. Toutes les Parties du discours ou du Sermon, doivent estre conposées, étenduës & disposées de telle sorte que toute l’action, tout au plus, ne dure pas plus d’une bonne heure, ou trois bons quars d’heure pour le mieux.

Nous sçavons qu’il y a des ocasions inpreveuës qui obligent à faire le contraire, & que la coûtume bien souvent, plustôt que la raison, dispense de suivre la maxime precedente, comme le Vendredi Saint principalement ; mais à parler generalement quelle excellente qu’il y ait dans un Sermon & quelle eloquence que puissent avoir les Predicateurs, il est constant qu’ils ne doivent jamais s’étendre au delà d’une heure, pour les plus longs, encore faut-il qu’il y ait quelque consideration qui les y engage, comme, quelque évenement, ou de tonnere, ou de trenblement de terre, ou de mort subite, ou de quelqu’insolence, ou inpieté commise à l’heure même du Sermon, & que le tout s’ajuste admirablement bien aux circonstances de cette augmentation de discours, afin qu’elle soit bien receuë ; mais, apres tout, on doit dire que trois quarts d’heure de discours bien declamé, suffisent tant pour eux que pour les Auditeurs.

Le Premier demi-quart d’heure doit estre enployé aux deux Exordes.

Les Deux-quarts d’heure & demi doivent estre [ p. 264 ] enployés au corps du discours, lors qu’il y a des aplications mêlées dans le corps du Sermon.

Le Quart d’heure qui fait le quatriéme doit estre enployé à l’Aplication generale, & même un peu plus que le quart d’heure, lors que les Circonstances le demandent ; mais il ne faut pas en abuser, à cause qu’elle est la principale partie du discours, puis qu’elle en est le fruit, le but & l’usage.

Les Predicateurs, non plus que les Auditeurs, ne doivent pas s’imaginer que nous leur fassions violence, nous ne disons rien, dans le Theoréme precedent, que la raison & l’experience n’apuyent, & que les premiers Predicateurs n’ayent pratiqué, selon la diversité des ocasions qui les obligeoient à parler. Nous voyons que les Predications des Prophetes, des Apôtres & du Sauveur même (qui doivent estre leur modele) n’ont jamais passé la demie-heure ; c’est ce que les Peres ont pratiqué, dans leurs Homilies, & si les jeunes Predicateurs nous en veulent croire, ils regleront l’étenduë de leur conposition sur celle de leur écriture, afin que la Piece ne soit tout au plus que de trois quarts d’heure de lecture assés posée, & que la Déclamation (qui doit estre aconpagnée des graces de la prononciation, de l’inflexion de la voix, l’élevation, la demission, la consistence, la precipitation, le ralentissement, & aussi de la beauté de l’action qui exprime beaucoup mieux les sentimens des Predicateurs) soit plus égayée & qu’ils puissent mieux la faire passer à leurs Auditeurs. Au lieu que quand le Sermon est d’une heure de lecture, les Predicateurs se sentent obligez d’en hâter le recit, qui est bien souvent senblable à celui de ces petits Ecoliers qui font vanité de leur diligence à l’étude, de leur assiduité & de leur memoire ; & le tout sans intelligence de la part des Auditeurs, sans édification & sans conversion ; à cause que leur prononciation est trop precipitée, & ils doivent croire que les Auditeurs un peu entendus se moquent de l’excuse de leur longueur, dans l’une des parties pour les priver de la connoissance des autres, qu’ils tirent de [ p. 265 ] leur enportement sur le sujet qui les a surpris & arêtez, par sa grandeur, par son inportance ou par quelque autre motif, parce qu’ils sçavent que les Predicateurs judicieux ne montent point en Chaire qu’ils ne soient preparez.

Nous avoüons que les longues Predications pourroient estre d’un grand usage, si elles estoient moins frequentes, comme elles le sont dans les lieux où l’usage en est rare, mais dans les lieux où la liberté est toute entiere & où l’on prêche presque tous les jours, il n’est pas necessaire de les faire si longues. Car enfin il faut remarquer que ce relâchement de l’Art qui ne va qu’à la fatigue des Predicateurs & au dégoût des Auditeurs, est une soible conplaisance des grands Predicateurs, & une inprudente imitation des Jeunes, qui fait trop de prejudice à l’Evangile & à la Grace ; car puis que les principales fonctions des Predicateurs sont enseigner ou instruire, toucher ou émouvoir, & plaire, la briéveté est la meilleure route qu’ils puissent tenir, pour y arriver immancablement, & il n’y a que la Prolixité qui puisse enpêcher ces trois beaux Effets, selon la Maxime, Methodicè non docet qui prolixè docet, & non movet satis efficaciter qui nimium movet. Le grand nonbre de connoissances entassées les unes sur les autres, acablent les Auditeurs, mêmes les plus avides & les mieux disposez, elles leur font perdre cœur, lors qu’ils pensent à les retenir toutes & à les pratiquer, & ce dépit relâche leur quietude & leur atention, ce qui a fait dire à un celebre Predicateur, Brevis Concio prolixa Ruminatio.

Nous ne pouvons finir ce Commentaire du Theorême precedent, sur la Briéveté du Sermon, que nous ne disions qu’il seroit à souhaiter, & pour la gloire de l’Evangile & pour l’édification & la consolation des Fideles, & aussi pour le grand soulagement des Predicateurs, que la Coûtume, qui s’est introduite je ne sçay comment, de prêcher deux & trois heures, comme le jour du Vendredi Saint, qu’on nomme la Passion, fût moins pratiquée ; aussi voyons nous que [ p. 266 ] ce Discours, qu’on apelle la Passion, n’est bien souvent rien moins que Passion, au regard de celles qu’il doit émouvoir & détruire, ny qu’un Discours passionné, passionnant, émouvant, & touchant, à cause de sa longueur qui épuise le sujet, qui abat les forces des Predicateurs & qui acoûtume les Auditeurs aux sentimens passionnez & passionnants, lugubres & mortifians, selon la Maxime, Ab assuetis non fit Passio.

II. L’Ordre des Parties ou des diverses reflexions qui ont esté faites sur l’Evangile, & qui ont paru dans la narration ou exposition, qui font le sujet de la Tractation ou du corps, doit estre tel qu’elles dépendent les unes des autres, que la premiere partie prepare à la seconde & qu’elle y meine insensiblement l’imagination & du Predicateur & des Auditeurs, par la delicatesse de la Transition qui est d’autant plus agreable qu’elle reünit ingenieusement & delicatement, dans la Confirmation ou corps du Sermon, les parties qui avoient esté divisées ou separées par la distribution, sans cacher neanmoins les traits de leur diversité & de leur difference.

Comme l’ordre des Pensées est l’ame du discours qui s’en doit faire, & que Saint Cyprien & Saint Jean Chrysostome, sont ceux de tous les Peres qui sont les plus asseurez modeles, pour l’ordre & pour plusieurs autres graces de l’Eloquence eclesiastique, les jeunes Predicateurs ne les doivent pas negliger, & sur tout Saint Cyprien qui y est tout à fait ingenieux, clair & adroit à joindre les choses les unes avec les autres & à les bien placer, comme il se voit dans ses Homilies. [ p. 267 ]

Nous ne nous étendons pas icy sur la disposition de l’Exposition, de la Distribution, des Preuves ou Confirmations, des Anplifications & de la Refutation, on sçait assés que l’ordre du dénonbrement que nous venons d’en faire est le vrai & le seul qu’il faut suivre.

  • La Peroraison, l’Epilogue, ou la Conclusion, ou pour mieux dire l’usage & l’Aplication, est la derniere partie du Sermon qui se fait immediatement ensuite de la Confirmation & de la refutation.

  • La Peroraison, Conclusion, ou Aplication, a deux principales parties.

  • -La Recapitulation ou la reprise, mais sommaire comme un sinple dénonbrement.

  • Le Mouvement ou la Passion.

La Recapitulation est l’action du Predicateur par laquelle il reprend sommairement la proposition avec ses parties, & les principales raisons qui ont esté deduites dans le Sermon.

Le Mouvement est lors que les Predicateurs s’efforcent d’exciter, ou d’étouffer, quelques passions, dans l’ame de leurs Auditeurs, qui sont la principale fin du Sermon, lesquelles ils doivent considerer dans le cœur de leurs Auditeurs, comme un motif qui les anime & qui les porte à la fin qu’ils leur ont proposée, ou qui les détournent de quelque mauvaise entreprise.

La Conduite des Predicateurs dans l’Economie & dans le succez de la conclusion, ou [ p. 268 ] pour mieux dire de l’Aplication generale, dépend des Maximes suivantes.

I. La Conclusion, l’Epilogue ou l’Aplication du Sermon, sur toutes choses, doit estre courte, & fort pathetique, & plus & moins, selon la nature du sujet ou de l’Evangile.

II. Comme la Conclusion est dans le Sermon ce que la victoire est dans le Conbat, elle doit estre alaigre, dégagée, gaye, & animée.

III. Et parce aussi que dans une bataille bien ordonnée on reserve toûjours un certain nonbre des meilleures troupes pour achever de vaincre ceux des ennemis qui sont les plus opiniâtres ; les Predicateurs quelquesfois gardent pour la fin de la predication quelques-unes des considerations les plus fortes, quelques-unes des anplifications les plus agreables, & quelques-uns des mouvemens qu’ils n’ont pas excité, dans le corps du discours, afin de toucher vivement leurs Auditeurs, de les ravir, de les enlever & de les enporter hautement & de vive force, disons mieux, afin de les laisser aller si fortement persuadez des veritez de l’Evangile, si bien intentionnez, & si bien animez, qu’ils se retirent dans le dessein de pratiquer les Oeuvres, ou de Charité, ou de Patience, ou de quelqu’autre vertu, selon la nature du sujet qui a été traité. [ p. 269 ]

Il n’y a point d’autre partie dans le Sermon que l’Epilogue qui soit plus propre aux Predicateurs pour les Passions & les mouvemens ; ou pour les faire naître, quand ils sont bons & utiles ; ou pour les étouffer, quand ils sont mauvais & nuisibles, ou pour les animer, ou pour les arêter, ou pour les flater, ou pour les gourmander. En effet de même que les Pilotes, lors qu’ils découvrent les côtes de leur Patrie, & qu’ils apperçoivent le havre, redoublent leurs efforts pour animer le vaisseau & pour le faire surgir à bon port ; les Predicateurs qui se sentent aprocher de la fin de leurs discours, & les Auditeurs de celle de leur attention, s’efforcent avec d’autant plus d’ardeur qu’ils sçavent que c’est le lieu, où ils doivent, non seulement trionpher de leurs Auditeurs, mais encore les faire trionpher eux-mêmes d’eux-mêmes, du Demon, du peché, de la chair & du monde. Car enfin il est du mouvement & des Passions propres aux Predicateurs, au regard des Auditeurs, ainsi que de ceux de la Nature, le naturel & le contre-naturel, celuy-cy, comme le jet d’une pierre, commence par la violence & finit par la langueur ; celuy-là, au contraire, comme celuy de la pierre qui se détache de la cime du rocher, commence par la douceur & par la langueur, & finit par la violence, qui la precipite dans les abysmes de la montagne ; ou pour mieux dire, comme celuy d’un sleuve qui est foible dans sa source, & qui devient comme un torrant dans la suite de son cours. Ainsi les Predicateurs doivent estre tout à fait posez, dans l’Exorde, plus animez dans la confirmation, un peu plus dans la refutation, & tout à fait excitez dans la conclusion. C’est pourquoy ils doivent avoir recours aux plus beaux preceptes de l’art, pour paroître plus animez sur la fin, que dans les autres endroits, où ils ne manqueront jamais de reüssir, si dans l’invention de l’anplification & des mouvemens, il y a eu quelque chose, quelque pensée, quelque trait, ou quelque maniere de tourner les choses & de les enbellir qui ait esté surprenante & non attenduë & [ p. 270 ] recommendable ; comme quelque beau Passage, quelque belle Sentence, quelque beau Raisonnement, quelque judicieuse Reflexion & quelque saint Emportement, avec quelque belle Similitude, & quelque agreable Description, ou quelque trait d’Histoire, à peu pres comme celle que fait Saint Cyprien, sur la fin de son Sermon IV. de l’Immortalité. Quis non peregrè constitutus properet in Patriam regredis ? Quis non ad suos navigare festinans, ventum prosperum cupidius optaret, ut velociter charos liceret amplecti ? Patriam nostram Paradisum computamus, Parentes, Patriarchas habere jam cœpimus. Quid non properamus & currimus, ut Patriam nostram videre, & Parentes salutare possimus ? Magnus illic nos Charorum numerus expectat : Parentum, Fratrum, Filiorum frequens nos & copiosa Turba desiderat, jam de sua immortalitate seura, & adhuc de nostra salute sollicita. Ad horum conspectum & complexum venire, quanta & illis & nobis in commune latitia est ! Qualis illis cœlestium Regnorum voluptas, sine timore moriendi & cum aternitate vivendi ! Quam summa & perpetua felicitas ! Illic Apostolorum gloriosus Chorus. Illic Prophetarum exultantium numerus. Illic Martyrum innumerabilis Populus, ob certaminis & Passionum victoriam, coronatus. Triumphantes illic Virgines, qua concupiscentiam carnis & corporis, continentia robore, sub egerunt ; remunerait misericordes, qui alimentis & largitionibus, pauperum justitia opera fecerunt ; qui dominica pracepta servantes ad cœlestes Thesauros terrena matrimonia transtulerunt. Ad hos, Fratres dilectissimi, avidè cupiditate properemus, & cum his citò esse, ut citò ad Christum venire contingat, optemus, Hanc cogitationem nostram Deus videat. Hoc propositum mentis & fidei Dominus Christus aspiciat, daturus eis gloria sua ampliora prœmia quàm circa se fuerint desideria majora. Et comme cet autre de Saint Augustin tout à fait ingenieux. In vita aterna festivitas erit, sine fine ; aternitas, sine labe ; serenitas, sine infirmitate ; pulchritudo, sine deformitate ; jucunditas, sine mœrore ; [ p. 271 ] sapientia, sine errore ; vita, sine morte ; in hac Deum, sine fine videbimus ; sine fastidio amabimus ; sine defatigatione laudabimus.

Si les Predicateurs peuvent quelquefois commencer leur discours sans beaucoup de façon & brusquement, comme on parle, ils le peuvent finir de même maniere & sans façon, comme. Ie finis par ces belles paroles de l’Apostre, & je pense, ames chrétiennes, qu’ayant fait mon devoir il est juste que je laisse agir le saint Esprit en vos cœurs ; j’ay fait ce que je devois faire, qu’il fasse à son tour ce qu’il doit faire pour vostre salut & pour sa gloire ; j’ay planté, j’ay arrosé, que Dieu donne l’accroissement. Ie vous ay prêché & annoncè la parole de salut ; Dieu la veüille vivifier en vos cœurs à sa gloire, à vostre consolation & à vostre salut. Ou ainsi. Que Dieu parle à vos cœurs & leur die que c’est luy qui vous a prêché, que c’est luy qui a esté le Pasteur de vos ames, & que je n’ay esté que sa voix & que son organe : Les Predicateurs quelquesfois doivent user de ces manieres de conclure, qui rendent les conclusions plus surprenantes, inpreveuës & plus touchantes, qui leur doivent étre familiaires pour se rendre plus agreables & plus pathetiques, puis que les Auditeurs jugent du succez des Predications par celui de leur conclusion, sans laquelle le sermon est presque sans effet. Ex peroratione, disent les Maîtres, cognoscitur Concionator, omnia enim tum bona sunt ; clausula quando bona est.

CHAPITRE XXII. De la Disposition particuliere.

NOus avons parlé de la Disposition generale ou totale, suit que nous considerions celle qui est particuliere ou partiale pour chaque partie du Sermon. [ p. 272 ]

La Disposition partiale se fait lors qu’on dispose par ordre & par dependance, les parties de chaque partie de la Confirmation.

1. L’Explication des paroles.

2. L’Amplification des pensées.

3. L’Application ou l’usage, sur tout au regard de la confirmation & de la refutation.

La conduite du Predicateur dans la disposition partiale depend des quatre Maximes suivantes.

I. Comme toutes les parties du corps animé ont de la dependance les unes avec les autres pour se communiquer la vie & le mouvement, & qu’il n’y a que le vuide & la separation des parties qui les rendent inutiles & mortes, toutes les parties d’une Predication doivent être liées les unes avec les autres de telle sorte qu’elles s’apellent les unes les autres, comme si elles se tenoient par la main, pour ainsi dire.

En effet, de même que les Lettres de l’alphabet n’ont point de force dans leurs significations, si elles ne sont jointes ensenble d’une certaine maniere, ou que du moins elles ne signifient pas ce que nous voulons qu’elles signifient, les parties d’un Sermon ne peuvent rien, pour les mouvemens, si elles ne sont liées d’une certaine façon les unes avec les autres, & autrement leur confusion est senblable à celle des soldats qui sont en desordre ; les raisons qui sont detachées ont de la force, mais lors qu’elles sont jointes les unes avec les autres, elles en ont infiniment davantage.

S’il y a trois choses principales qui rendent les Predicateurs recommandables.

  • L’Agréement de la voix ou de la parole.

  • L’Anphase ou la force des Epithetes. [ p. 273 ]

  • La grace de leurs raports ou de leur alliance. On doit dire que la liaison des pensées ou leur alliance est celle qui, sans contredit, y contribuë le plus.

Pour en avoir une parfaite connoissance il faut remarquer que la beauté & consequenment l’utilité d’un Sermon depend des six principales choses, qui suivent.

1. La Multitude des pensées.

2. L’Arangement de ces pensées.

3. La Variété de leurs ornemens.

4. Le Raport qu’elles ont ensenble.

5. La Compassation ou la symmetrie.

6. L’Union des unes avec les autres.

Et parce qu’il n’y a aucune chose qui interonpe davantage la suite du discours que les suites & les remises & qui enpêche la connexité des pensées les unes avec les autres, les Predicateurs, sur toutes choses, les doivent éviter, comme : Avant que passer à cette pensée là il est necessaire que nous considerions celle-ci, &c.

II. L’Explication des Paroles ou des pensées doit preceder leur anplification, mais leur Aplication ou leur usage, pour le plus souvent, doit étre mêlé avec leur anplification.

La Maxime precedente est contre la coutume de quelques Predicateurs qui en usent d’une autre maniere, puisque dans leurs Sermons.

  • L’Explication est la premiere partie.

  • L’Amplification est la seconde.

  • L’Aplication est la troisiéme.

Ce qui les oblige à faire trois choses qui choquent la delicatesse de l’Eloquence.

La Premiere leur fait dire expressement qu’ils font l’Aplication de leur discours, ou que du moins il est temps qu’ils la fassent, & qu’ils en tirent les usages ou les consequences.

La Deuxiéme les engage à repeter la plupart des [ p. 274 ] choses qu’ils ont expliquées & qui ne sont pas de difficile intelligence.

La Troisiéme les fait agir contre le precepte de l’art, oui aprend que l’excellence de l’artifice oratoire est de ne le faire jamais paroître que le moins qu’il est possible. Car, apres tout, si c’est une inpertinence oratoire à un Orateur de dire à ses Auditeurs, Ie vay vous faire une belle paraphrase, je vay vous faire une belle anplification, & une belle apostrophe ou une prosopopée, ou une aposiopese, &c. il n’est pas moins indecent à un celebre Predicateur de dire à ses Auditeurs, Il est temps desormais que nous faßions nostre profit des choses que nous avons dites, au lieu de le faire sans le dire, parce que l’Eloquence ne consiste que dans une continuelle & agreable surprise, dans les endroits où elle doit étre surprenante de cette maniere & à étre découverte par tout ailleurs.

Et parce qu’il senble que les défauts que nous venons de remarquer dans des Predicateurs, viennent, sans doute du défaut de Formules de Transition, qui font passer insensiblement, & agreablement d’une pensée à une autre, de l’explication à l’anplification & de l’anplification à l’application ou à l’usage ; ou de ce qu’ils ne les ont pas assez presentes, je suis obligé d’en toucher quelque chose en cet endroit, tant pour leur en faire voir l’inportance, veu qu’elles renferment ce qu’il y a de plus delicat dans le discours, que pour leur en dire quelque chose & pour leur en donner quelques marques & quelques Formules ou manieres d’Aplication, qui leur donneront lieu de remarquer les plus belles, dont se servent les plus celebres Predicateurs, afin d’en user à leur éxemple.[ p. 275 ]

CHAPITRE XXIII. De la Transition Oratoire.

LA Transition, le Passage, ou la connexion est une certaine adresse, dont les Predicateurs se servent, pour passer adroitement d’une Fonction oratoire à une autre, ou d’une partie du Discours, comme de l’Exorde à l’Exposition, & d’une simple pensée à celle qui la suit, & de les lier & atacher les unes avec les autres avec tant de delicatesse que les Auditeurs se voyent passez d’une partie à une autre sans s’en étre apperceus.

L’Usage de la Chaire nous oblige à faire comme deux especes generales de Transition.

  • L’Une qui regarde les grandes Parties de la Predication que l’on peut nommer Transition generale ou principale.

  • L’Autre qui regarde les sinples pensées du Predicateur ou les petites Parties de la Predication que l’on peut apeller speciale ou particuliere.

De la Transition Generale.

LA Transition generale qui lie & atache les grandes Parties du Sermon a comme six especes principales, qui sont.

1. Celle de l’Exorde à l’Ave.

2. Celle de l’Exposition à la Division.

3. Celle d’une Partie à ses preuves.

4. Celle d’une Proposition à une autorité.

5. Celle d’une Proposition à un Passage.

6. Celle de la Synonymie à un Passage. [ p. 276 ]

DE LA TRANSITION A L’AVE. Article I.

LA Descente ou le Passage de l’Exorde ou de la premiere Partie de l’Exorde à l’Ave, se fait en deux diverses manieres.

  • L’Une est artificielle & ingenieuse.

  • L’Autre est inartificiele & de memoire.

De la Transition artificielle à l’Ave. Article I.

La Transition artificiele ou ingenieuse à l’Ave, se fait lors que le Predicateur se demande, ou qu’il cherche le Motif, le Sujet, ou la cause, & comme on dit, le Pourquoi, du contenu principal de son Evangile, & qu’il commence par cette même raison, ou motif, qu’il juge étre le plus juste de son Texte, qui se tire de deux divers endroits.

1. Des Paroles.

2. Des Choses.

Et de telle sorte qu’il se puisse dire en meditant, & aux Auditeurs, en prêchant, Voila pourquoi, &c. C’est pour cette raison que, &c.

La Transition qui se tire ou de Paroles ou des Choses, se fait lors que le Predicateur examine toutes celles de son Evangile, pour découvrir s’il n’y en a point quelqu’une qui aproche de quelqu’une de celles qui sont dans l’Ave, comme, Grace, Secours, Esprit, Bon-heur, & les autres avantages de cette sainte salutation, [ p. 277 ] pour en faire le Casus, la Chute, ou le Passage à l’Ave ; mais apres qu’il a fait l’aplication du dessein de la Predication, ou à soy-même ou à ses Auditeurs, ou à soy & à ses Auditeurs conjointement, s’il le juge à propos.

Comme il se peut voir dans l’Exenple suivant sur ces Paroles, Populus iste labiis me honorat, cor autem corum longè est à me, qu’il expose aux Questions marquées, dans le Quid ? Quis ? Ubi ? &c, pour mieux découvrir les raisons & les motifs qu’il se demande, selon le Theorême precedent.

1. Il se demande, par la premiere de toutes les Questions, An sit, qui regarde l’estat ou l’existence des choses & que l’on nomme (Dubitative) Si ces paroles contiénent quelque chose qui soit digne de consideration ; à quoi il se répond afirmativement & dit, qu’elles sont tres dignes de consideration.

2. Il passe à la question, Quid sit ? qui regarde la nature ou l’essence de la chose que l’on nomme Definitive, & il se demande, Qu’est-ce que ces paroles contiénent ? pour se répondre, Elles contiénent une plainte, &c.

3. Il passe à la question, Quis sit ? qui regarde l’Agent que l’on nomme, Personele ; ainsi il se demande, Qui est-ce qui fait cette plainte ? ou ainsi. De qui est céte plainte ? pour se répondre, C’est le Fils de Dieu qui se plaint ; ou ainsi, Elle est du Fils de Dieu.

4. Il passe à la question du motif ou du sujet, marquée par, Quibus, & il se répond, parce qu’il le sçait, étant le Cardiognoste, selon l’Ecriture, pour dire l’inspecteur & le maître du cœur, & qu’ainsi c’est luy seul, qui le voit, qui en juge & qui peut s’en plaindre. Ces reflexions lui font faire céte proposition comme Generale ou Majeure, ou pour mieux dire, Premiere, Dieu seul connoît le cœur de l’homme, & qu’il anplifie, même par l’oposé qui est l’homme, en cette maniere.

Voicy la Majeure ou premiere Proposition, ou pour mieux dire, l’Antecedant. Comme l’homme ne voit [ p. 278 ] jamais que le dehors des choses qu’il ne peut jamais en penetrer le dedans, il n’y a pas lieu de s’étonner, s’il ne peut juger des pensées de l’homme, & s’il arive tres-souvent qu’il se tronpe dans les pleintes qu’il fait des intensions des autres : c’est-là une connoissance que Dieu seul s’est reservée & qui lui apartient à l’exclusion de tout autres.

Voici la Mineure ou seconde Proposition, ou pour mieux dire le Consequent. C’est pour ce sujet qu’il s’en plaint justement dans ces paroles de mon Texte. Ou de céte maniere. Il n’y a donc que lui, qui lui puisse faire ce reproche, de mon Texte, Populus iste labiis me honorat, &c. Ou ainsi. Ce n’est donc pas sans raison que, &c, & plusieurs autres façons ou manieres de lier le Consequent avec l’Antecedant, qui est la forme de cette espece de Transition ou de Discours pour venir à l’Ave que les Maîtres nomment, Enthymême.

Voici l’Aplication à soy même, je veux dire au Predicateur, comme. Ie crains bien, Messieurs, d’avoir donné ce sujet de plainte au Fils de Dieu, en lui donnant sinplement mes lèvres & en lui refusant mon cœur.

Voici l’Aplication aux Auditeurs. Mais apres tout Fideles, si je crains pour moy, je n’ai pas moins suiet de craindre pour vous, que vous ne donniez que vos aureilles au discours que ie vay faire sur mon Evangile.

Voici le Casus ou la chute, la décente ou la liaison & le passage à l’Ave. Mais enfin si le cœur de l’homme n’est pas capable d’une perfection si relevée, & si sainte, demandons le cœur de Dieu, son amour & son Esprit par l’entremise de Marie qui ne lui a iamais denié le sien, & lui disons avec l’Ange, Ave, &c.

Ou ainsi, dans l’Exenple qui suit, Pax vobis, en passant par les mêmes Topiques & Questions, que dans le precedant, pour prendre la réponse qui acommode le mieux & sur tout celle du motif, cause, suiet ou raison ; en céte maniere. Pourquoi est-ce (ou d’où vient) que le Fils de Dieu repéte ces paroles, Dixit illis iterum, pax vobis ? A quoi on répond. Parce que les [ p. 279 ] paroles de paix sont touiours agreables.

Voici la premiere Proposition ou l’Antecedant. Les paroles de paix sont touiours agreables, elles ne choquent iamais ceux à qui elles sont adressées, & elles sont si douces & si charmantes, qu’on ne peut iamais refuser un acueil favorable à ceux qui les ont en la bouche. Ce qu’il faut prouver & confirmer en peu de paroles pour lui donner du corps & une juste étenduë.

Voici la seconde Proposition, ou le Consequant. C’est pour cela que le Sauveur du monde previent ses Disciples & qu’il se hâte de les saluër de son salut de paix ; il vouloit les flater & gagner leurs cœurs & se les captiver pour estre bien avec eux & pour leur enseigner, par son Exemple, ce qu’ils devoient faire, dans la suite des tenps.

Voici l’Aplication : Etans donc les enuoiez de Iesus-Christ, selon le grand S. Paul, Pro Christo legatione fungimur, ie me sens obligé de faire ce qu’il commande à ses Apôtres, Dicite, pax huic Domui. Ce sont, Fideles, les mêmes vœux & les mêmes souhaits que je fay en vôtre faueur, afin qu’en suite d’une union & concorde telle que le Prophete Royal la souhaite entre des Freres, ie vous puisse metre en estat de receuoir le saint Esprit, ainsi que les Apostres le receurent en ce iour, apres que ie vous aurai entretenu de cet admirable Mystere, & cum hæc dixisset insufflavit dicens, accipite Spiritum Sanctum. Mais comme il n’apartient qu’à l’Esprit de paix de bien parler de la paix, demandons-le à ce même Esprit de paix par l’intercession de Marie qui a conceu & porté le fruit de paix, en lui disant auec l’Ange l’Ave. Et ainsi des autres Sujets, que les jeunes Predicateurs peuvent acommoder à ces Maximes.

De la Transition inartificiele à l’Aue. Article 2.

LA Transition ou la Chute & le Casus à l’Ave, inartificiele ou moins [ p. 280 ] ingenieuse & de memoire principalement, consiste dans une allusion ou trait d’Histoire, que les Maîtres nomment Figure ou Similitude, qui se fait de la maniere qui suit, ou pour mieux dire qui consiste en deux Actes ou touches principales.

Le Premier acte consiste dans l’Explication de l’Evangile, au moment de la meditation, ou de la preparation, & une reveuë la plus exacte qu’il soit possible, selon les Questions que nous avons marquées dans la premiere espece de Transition à l’Ave, afin de trouver quelque traict ou dans l’Histoire ou dans la nature qui ait de la conformité à l’Explication ou au dessein de l’Evangile que l’on a en main & que l’on veut proposer au Peuple.

Le second Acte, consiste à commencer le Discours par l’Exposition de la Figure ou Similitude, qui fera l’Antecedant ou Proposition Majeure à la façon de la Transition precedante, pour venir ensuite à la Mineure ou au consequant, pour dire, C’est pourquoi, &c.

Comme nous le pouvons voir dans l’Exenple suivant, sur ces Paroles, Mirabiliter me crucias. Pour montrer que Dieu tourmente les hommes, dans le Purgatoire, on ne peut pas trouver une Figure, une Similitude ou une allusion qui soit ny plus juste ny plus propre que la vie de Job, qui étoit innocent & qui fut si cruellement persecuté, de cette maniere.

Voici la Figure, Il faut auoüer, Messieurs, qu’il est étrange de voir sur la Terre l’innocence persecutée dans la personne de Iob. C’estoit une personne innocente & qui estoit selon le cœur de Dieu, & [ p. 281 ] neanmoins nous le voyons, sur le fumier reduit à la derniere extremité, tout couvert d’ulceres, accablé de malheurs, &c. Mais apres tout, Meßieurs, j’aprens aujourd’huy une chose plus étrange & plus ètonnante, qut se passe dans le Purgatoire. Si Iob est affligé sur la Terre, c’est un Exenple & une Figure, par laquelle Dieu nous fait connoitte qu’il frape également les. bons & les méchans icy bas, & que la Terre n’est pas le lieu où l’innocence est reconpensée. Mais de voir encore les justes tourmentez en l’autre Monde, c’est ce qui me surprend extrémement & qui me fait dire au nom des justes affligez, Mirabiliter crucias, &c.

Voici l’Aplication avec le Casus à l’Ave : Comme ces veritéz, Chrétiens, nous regardent tous tant que nous sommes, non moins que ceux qui font actuellement l’expiation de leurs pechez dans ces flammes, meditons serieusement sur ces terribles paroles, afin d’en faire nostre profit : mais parce qu’il est difficile à l’homme qui est le sujet de la foiblesse, de parler & de traiter methodiquement des peines qui consistent dans l’excez de la douleur, demandons la force & le secours de l’Esprit de consolation par l’intercession, de celle qui a diminué l’excez de ces peines par l’effusion qui a esté faite du sang de l’agneau, sans macule, qu’elle a conceu dans ses chastes entrailles, en lui disant avec l’Ange, Ave.

Il faut faire le même jugement & le même ajustement du, Non ne oportuit Christum pati & sic intrare in gloriam suam, de Jesus-Christ & de Joseph qui entretenoit ses freres des mal-heurs qui lui étoient arivez, & faire voir la justesse du Parallele, du raport ou de la conparaison, à peu pres de cette maniere.

Voici la Figure: C’estoit une chose admirable de voir & d’ouyr le jeune Ioseph, qui avoit été vendu par ses Freres, leur raconter les perils & les peines qu’il avoit eßuiées & les dangers qu’il avoit échapez, depuis l’heure de leur separation. Il leur disoit sans doute, &c. Mais apres tout, Meßieurs, je [ p. 282 ] trouve quelque chose de plus admirable dans l’histoire de mon Evangile ; j’y voy le Fils de Dieu vendu, depuis trois jours, par l’un de ses Disciples, tonber le discours de ses souffrances & leur faire connaître qu’il faloit qu’il souffrit de la sorte, pour entrer dans sa gloire, quand il dit suivant les paroles de mon Texte ; Non ne oportuit Christum pati,&c. Il faut faire l’aplication aux Auditeurs, & en suite le Casus à l’Ave, ainsi que dans les Exenples precedans. Ou comme dans l’Exenple suivant, qui est tiré de la nature, dans lequel Jesus-Christ est comparé à une nuéë, en son second avenement, de céte maniere. La nuée verse la pluie & distile la rosée (il faut expliquer ou faire voir l’effet de ces deux actes ou proprietez de la nuée, & les évenemens pour dire, C’est pourquoi je ne m’étonne pas, si le Fils de Dieu en son second avenement choisit une nuée pour son Thrône, puis qu’ayant des justes à recompenser & des criminels à punir, il lui faut des rosées de benedictions pour les uns & des pluies mélées de foudres & de tenpêtes pour les autres. Apres quoi l’on fait l’Aplication aux Auditeurs, & en fin le Casus à l’Ave.

Ou bien de cette maniere. Nous voions tous les jours un commerce admirable entre le Ciel & la Terre, qui peut étre une image fidele de ce qui se passe aujourd’huy ; car si la Terre envoie des exhalaisons (il le faut décrire en peut de paroles pour satisfaire à la question, Qu’est ce que ?) Le Ciel jaloux de la Terre les fait resoudre en pluye, pour l’aroser & la rendre seconde, &c. La terre produit le Sauveur de nos ames, ainsi qu’il avoit été predit par les Prophetes, & pour ce fruit que la Vierge a donné à Dieu, nous recevons aujourd’huy cet Esprit, &c.

Apres quoi l’on fait l’Aplication, comme dans les autres Exenples, & ensuite le Casus à l’Ave ; par le moien des circonstances tirées, ou des paroles du sujet, ou de la matiere même, ainsi que nous l’avons remarqué cy-devant. [ p. 283 ]

Nous ne pouvons finir ce Traité de la maniere de tonber ou de décendre à l’Ave, que pour la rendre encore plus facile, en faveur de ceux qui sont moins ingenieux & qui ont le plus besoin de secours, nous ne donnions pour une regle infailible & qui soulage merveilleusement la meditation du jeune Predicateur, cet inportant avis, qui est d’exposer le dessein ou le Plan de toute la Piece ou du Servoir aux huit Idées suivantes.

  • Le Raisonnable, ou le juste.

  • Le Legitime, ou conforme aux Loix.

  • -L’Honête, le bien-seant ou le loüable.

  • L’Agreable, ou le satisfaisant.

  • L’Utile, ou le commode.

  • Le Necessaire, ou l’indispensable.

  • Le Difficile, ou le perilleux.

  • L’Avantageux, ou le profitable.

Il est constant que le jeune Predicateur, sans aucune peine, trouvera des Passages & des Transitions à l’Ave, en tres grand nombre, des plus belles & des plus delicates ; mais il est de sa prudence de prendre celle de toutes qui l’acommode le mieux & qui lui donne plus beau, pour ainsi dire, par raport à son dessein, & ce discernement luy sera facile, s’il a égard aux huit principales circonstances de son discours, qui sont.

  • La Personne qui parle ou le Predicateur.

  • La Personne à laquelle il parle ou l’Auditeur.

  • La Personne, ou le Sujet, l’Evangile ou le Mystere duquel il parle.[ p. 284 ]

  • Le Personne de la part de laquelle il parle.

  • -La Personne pour laquelle il parle.

  • Le Lieu dans lequel il parle.

  • L’Ocasion dans laquelle il parle.

  • La Maniere de laquelle il parle, &c.

Afin de donner la preference à celle de toutes ces seize Idées, qui le peut conduire plus agreablement & plus inperceptiblement & delicatement à l’invocation du S. Esprit qui est marquée par l’Ave.

Quoi que le Theorêrne precedant, porte sa propre lumiere, & qu’il n’ait pas besoin d’Exenple pour le verifier, nous ne laissons pas, en faveur des moins ingenieux d’en autoriser la pratique, par l’Exenple qui suit, en suposant que le Predicateur doit parler de quelque sujet, comme, la Priere, l’Aumône, le Ieúne, la Penitence, &c. il faut qu’il expose l’Acte de la priere aux huit premiers Topiques, ou Idées pour en faire autant de propositions ou d’Assertions, & qu’il dise.

I. Par le Juste. Comme il n’est point d’action dans le Christianisme qui soit ny plus juste ny plus raïsonable que celle de l’humiliation par la reconnoissance de sa foiblesse, de son indigence, de sa misere, &c. Il est de nostre devoir d’user de la priere ; mais parce qu’il est dificile de bien prier, sans avoir la science de bien prier, & que nous ne pouvons l’aquerir que par l’Explication de la Priere même, demandons-la au Pere des lumieres qui nous y exhorte par son Fils dans nôtre Evangile, par le secours de celle qui dans le fort de sa priere fut saluée de l’Ange, qui lui dit Ave.

II. Par le Legitime. Et parce que de toutes les Loix que l’Evangile nous inpose, il n’en est point qui soit plus conforme à la Majesté de Dieu ny a nostre infirmité, il est de nostre devoir de demander au Legislateur de la Nouvelle Loy, la grace de bien parler de la Priere qu’il nous commande, mais, par l’interceßion [ p. 285 ] de la Vierge, qui l’a porté dans son sein, en lui disant avec l’Ange, Ave, &c.

III. Par le Glorieux : Et ainsi Chrétiens, vous voiez qu’il n’est rien qui soit plus glorieux au FIidele que la Priere, puis qu’elle l’humilie dans le même moment qu’elle éleve Dieu, pour ainsi dire ; Mais afin que je puisse avoir la gloire de vous parler dignement de cette admirable humiliation de l’Homme devant Dieu, n’entreprenons rien, qu’auparavant nous n’ayons la gloire d’étre renplis des lumieres de l’Esprit de gloire, par le moyen de Marie, en lui disant avec l’Ange, Ave.

IV. Par l’Agreable : Quelle satisfaction, Chrétiens, de vous parler du Sacrifice de la Priere, qui est l’un des plus agreables parfums que le Fidele puisse jamais offrir à son Dieu ! Mais apres tout, cette satisfaction sera plus parfaite, si nous demandons l’asistance du saint Esprit qui nous confirme & qui nous aplique la satisfaction, que le Fils de Dieu a fait à son Pere, par le secours de la Vierge, en lui disant avec l’Ange, Ave.

V. Par l’Utilité. Et ainsi, Fideles, vous voiez de quelle utilité vous est la Prierey, & que de tous les moiens que la Religion nous presente pour traiter avec nostre Dieu, c’est sans doute le plus asseuré ; c’est pourquoi je me propose de vous en parler, mais pour mieux vous en faire voir l’inportance, nous avons besoin de l’asistance du Saint Esprit que nous lui demandons par l’intercession de, &c.

VI. Par le Necessaire. Chrétiens, cette idée generale que je viens de vous donner de la Priere, vous fait assez, connaître que la Priere nous est d’une necessité absolué, & que sans elle nous ne pouvons obtenir aucune grace de nostre Seigneur. Prions-le qu’il lui plaise nous assister des lumieres de son Esprit pour mieux vous la faire connoitre ; mais il faut que ce soit par l’entremise de Marie, qui n’aiant jamais eu la necessité de prier pour elle, s’en est fait une de prier pour les autres, en lui disant avec l’Ange, Ave. [ p. 286 ]

VII. Par le Difficile. Vous voiez, Chrétiens, cet agreable commerce qui se fait entre l’Homme & son Dieu ; par la Priere, l’Homme communique ses necesitez à son Dieu & Dieu, à son tour, lui communique ses graces. Et parce que l’Homme est non seulement fier & superbe, & qu’il est dificile de le porter à l’humiliation de la Priere, lui qui voudroit ne rien voir au dessus de soy, demandons â nostre Dieu la grace de son Saint Esprit, moi pour vous en parler avec une merveilleuse facilité, vous pour la pratiquer à la gloire de Dieu & à vostre salut, mais par l’intercession de la Vierge en lui disant, &c.

VIII. Par l’Avantageux. Comme il n’est rien de plus fâcheux ni de plus incommode que l’indigence il n’est rien de plus agreable & de plus avantageux que l’abondance, je puis dire qu’il n’est rien dans la Religion qui soit plus inportant au Fidele que la Priere : c’est elle qui le remet bien avec Dieu ; c’est elle que lui fait obtenir les graces qui lui sont de la derniere consequence, demandons l’assistance de son Esprit pour en bien connoître tous les avantages celui de vous en parler avantageusement par le secours de Marie en lui disant, &c.

Il est à remarquer que des huit Idées precedantes les quatre suivantes,

  • L’Honête. - L’Utile.

  • L’Agreable. - La Necessaire.

Sont les plus ordinaires, & que la plus assurée de toutes & comme la source des autres, c’est la premiere des quatre sous le nom de Loüable, parce qu’elle marque les qualitez agissantes ou patientes qui sont le prix des choses qui agissent, & des actions qu’elles produisent, comme aussi de celles qui n’agissent pas, mais qui sont soûmises aux qualitez agissantes.

Et pour ce qui est des huit idées de la Deuziéme colonne, sous le nom de Personne & des autres circonstances locales & temporelles, le jeune Predicateur les pourra joindre avec celle des huit precedentes, [ p. 287 ] dont nous venons de parler, qu’il aura préférée, en y ajoutant la circonstance, qui le conduit dans son dessein ou dans son ordonnance par la Formule sur tout ou quelque autre semblable, qui marque le specifique du Discours pour ainsi dire ; comme. Apres cela, pouvez-vous douter de la necessité des contributions que l’Eglise vous commande, & sur tout dans cette conjoncture, où il semble que la Religion même & le Christianisme vous y invitent pour ses interests. Il semble que l’Antechrist, sous l’étendard du Croissant, soit sorti du pui de l’abyme, pour ravager cette vigne du Seigneur. Seigneur assistez-nous des lumieres de vostre Esprit dans céte haute entreprise, nous vous en conjurons, par l’intercession de Marie qui a tant con- sribué au salut du genre humain, en lui disant, &c.

Il faut faire le même jugement & le même usage des autres circonstances qui dominent dans l’Ordonnance du Discours ou Sermon, ou Panegyrique ou autre.

De la Transition à la Division Generale. Article II.

SI la Transition de la grandeur & de l’inportance du Sujet, à la demande de l’asistance du Saint Esprit, a je ne sçai quelle grace de la part du Predicateur, qui ravit & qui enleve les Auditeurs, lors qu’elle est juste & bien prise, celle qui se fait du même sujet à ses preuves, que l’on nomme l’Introdiction generale à cause qu’elle conduit à la Division generale, n’est pas moins agreable, ni moins charmante.

Le meilleur moien que nous puissions [ p. 288 ] donner aux jeunes Predicateurs & le plus assuré, c’est de trouver une Division qui soit tres- claire & des mieux illustrées, soit par le concret, comme on parle, soit par l’abstrait, afin de la bien faire penetrer, de la bien inculquer & de la faire connoître au Peuple, pour en découvrir toutes les proprietez ou affections, & ensuite pour en tirer les plus puissants motifs ou à l’action ou au desistement, selon le but ou la passion que le Predicateur se propose de faire naistre, ou d’exciter, ou d’étoufer, ou d’arêter ; comme celle du courage, pour entreprendre quelque austerité ; ou de honte pour ses foiblesses ; comme. La Nature nous oblige à souffrir non moins que la Grace & la Gloire, & cependant nous sommes si lâches, que nous ne voulons rien souffrir ; nous ne voulons pas renoncer à nos plaisirs ; nous ne voulons pas nous humilier, &c.

Pour se conduire comme inperceptiblement par maniere de dire aux proprietez ou affections, qui sont le fondement d’une judicieuse distribution, le Predicateur doit se faire un Principe ou une Proposition generale, selon la commodité du sujet ou des Auditeurs, de laquelle Proposition, cause ou principe, il puisse trouver la Parité ou l’Imparité, pour dire, C’est cela que je me propose de vous, &c. Nous le verrons, &c. ou au contraire l’Inparité, pour dire ; Cependant je trouve, &c. ou une consequence, pour dire : C’est pourquoi je me propose, &c. Voilà pourquoi, &c. [ p. 289 ]

Cette Methode a deux principales Espece, c’est à dire qu’elle se fait en deux diverses manieres.

1. Par les Contraires, à contrariò, comme on parle.

2. Par les Conuenances ou semblables, à simili.

Qui sont les deux manieres les plus faciles & les plus commodes en toutes sortes de rencontres.

De la Transition au dessein.
Par la contrarieté. I.

POUR reüssir dans la premiere façon, que nous avons nommée, à contrariò, il faut faire une Proposition qui conbate celles de la Division, sur lesquelles nous avons dessein de tonber, & ensuite la déduire ou décrire par ses accidens ou proprietez en façon d’objection, pour y ajouter le Cependant ou le Neanmoins, qui marque la nulité de la Proposition contraire à celles de la Division.

Cette vérité paroîtra mieux en l’Exenple qui suit, dans lequel nous suposons que le Predicateur se propose de faire voir que le Fidele est obligé de soufrir, à trois divers égars, & qu’il y a comme trois especes de soufrances qui le regardent.

  • Celle de la Nature.

  • Celle de la Grace.

  • Celle de la Gloire.

Pour dire que le Fidele est le sujet de la douleur.

1. De la part de la Nature qui l’y contraint.

2. De la part de Grace qui l’y engage.

3. De la part de la Gloire qui l’y oblige.

En veuë desquelles trois Propositions le Predicateur [ p. 290 ] en doit faire une generale contraire & qui les conbate toutes trois, comme s’il disoit. Il est injuste & injurieux à la Iustice & à la Sagesse de Dieu que l’Homme souffre la moindre disgrace, la moindre perte ou la moindre afliction. De laquelle Proposition, il doit rendre la raison, comme s’il disoit, Parce qu’il est l’Image de Dieu & qu’il doit porter le caractere de la joye. Et commencer son discours par céte même raison, comme. Quoi que le dessein de Dieu, dans la creation du monde, ait été de communiquer ses perfections à toutes ses Creatures, &c. Il doit le faire voir par induction, ou exenple. Il n’en est point pourtant sur qui il ait gravé plus avantageusement les trais de ses perfections, que sur lui, qu’il ne regardoit que comme le Chef d’œuvre de ses mains. Il le doit prouver ou confirmer par induction. En effet comme Dieu est bon, il lui a donné de la bonté, comme Dieu est sage, il lui a donné de la Sagesse, comme Dieu est puissant, il l’a rendu puissant, & comme Dieu enfin est abondant, il lui a donné de quoi se contenter & une abondance, qui le rend extremément heureux. Il le confirme par l’Exenple. C’est-ce que je voy dans la Personne de nostre premier Pere, Il avoit, &c. Il en doit faire le Tableau par la description & le confirmer par induction, pour ajouter ensuite & détruire ce qu’il vient d’avancer. Cependant, Fideles ; je ne sçai par quel mal-heur il se voit qu’il ny en a pas un seul qui ne soit sujet à la souffrance, à la perte & à la douleur, puis qu’il n’est rien de plus vrai.

  • -Que la Nature nous y contraint.

  • Que la Grace nous y engage.

  • Que la Gloire nous y oblige.

Pour dire ensuite : C’est ce que j’ay à vous faire voir dans ce discours, pour vous faire avoüer cette triple obligation, par Nature, par Grace & par Gloire.

  • La Nature nous y contraint comme ses ouvrages.

  • La Grace nous y engage comme ses sujets.

  • La Gloire nous y oblige comme ses pretendans.

C’est là qu’il est inportant d’illustrer la Division, [ p. 291 ] c’est à dire de la mettre dans tous les plus beaux jours dont elle est capable, de la faire voir en tout autant de manieres qu’il est possible, ou par le Verbe, ou par le concret, ou par l’abstrait, comme.

Tous soufrent de l’affliction.

Tous sont sensibles à l’affliction.

Tous ont de la sensibilité pour l’affliction, &c.

Et c’est-ce que les jeunes Predicateurs doivent observer lors qu’ils écoutent les plus éclairez & les plus polis, & que nous apelons l’art ou la science de bien écouter & de profiter de l’Audience.

Ou ainsi dans cet Exenple, où nous suposons que le Predicateur seint de prouver le contraire de sa Division ou Proposition divisée, qui est de faire voir que, depuis le peché la connoissance de l’Homme est incertaine, pour dire en suite par le retour du contraire, Cependant, Neanmoins, &c, comme. Le desir de sçavoir est naturel à l’Homme. Il le prouve par experience, induction, &c, comme. Il n’est rien de si dificile qu’il ne fasse pour connoître ce qu’il ne sçait pas & pour se contenter. Il fond les metaux pour en découvrir l’essence. Il décend dans les abymes pour les voir. Il se déchire soi-même, pour découvrir la cause de ses maladies, & sous pretexte de guerir les vivans il disséque les morts. Ensuite il l’anplifie, s’il est à propos ; comme. La science a ses avantages sur les vertus morales. Sur la Force,&c. En effet, Troye ne fut jamais si belle dans l’Asie, qu’elle l’est dans les vers d’Homere, &c. Enfin les Ouvrages de l’Esprit sont d’une plus longue durée que les conquêtes des plus grans Conquerans du monde. Pour dire ensuite. Neanmoins, la Science a ses defaux, & depuis le peché, la plus certaine est pleine d’obscuritez, &c. [ p. 293 ]

De la Transition au dessein. Par la Convenance. 2.

LA Transition au dessein du Sermon, qui se fait par la Similitude ou Convenance (qu’on peut apeller generale à cause qu’elle est propre à décendre à l’Ave, non moins qu’à la Division, aux Preuves & aux Propositions particulieres que l’on doit prouver) consiste à tirer ou extraire de la distribution du Texte, une Proposition generale, de laquelle la même Division soit comme la cause, le principe, la raison ou la preuve, la confirmation, l’Exenple ou l’induction par le moyen de la consequence, à la façon de l’Enthymême qui commence par un Antecedant, comme nous l’avons déja remarqué.

Ainsi qu’il se peut voir dans l’Exenple qui suit, où nous suposons que le dessein & la Division, l’œconomie, ou l’ordonnance du Sermon est celle-cy ? La Sainte Vierge en se soûmetant à Dieu & en lui faisant une ofrande de sa volonté, luifait un triple sacrifice.

  • Un Sacrifice qui est grand & extraordinaire, par la grandeur de la Victime qu’elle presente.

  • Un Sacrifice qui est humble & soûmis, par l’humilité de la Victime qui s’y humilie.

  • -Un Sacrifice auguste & relevé, par l’éclat de la ceremonie qu’elle y pratique.

Quelle consequence & quel fruit peut-il tirer ou extraire de cette Proposition multipliée, par la multiplication des atribuez & avancée à la façon de l’Enthymême ? C’est sans doute celle-cy pour dire. Il est [ p. 293 ] donc vray que le Sacrifice, que la Sainte Vierge fait aujourd’huy, esi infiniment plus grand, plus soumis & plus auguste, que tous ceux qui ont jamais été offerts à la divinité. Il doit prendre cette consequence pour en faire une Proposition generale afirmative, & en faire le commancement de son Discours en cette maniere. On a toujours fait à Dieu de tres-grands Sacrifices. Cette Proposition doit estre prouvée par l’induction des Sacrifices qui ont été offerts à Dieu. Ensuite de quoi il passe à la rejection ou remotion de tout ce qu’il vient de dire, marquée par le Neanmoins, qui est le Nihilo minus des Latins, qui a si bonne grace dans le discours, ou le Cependant, &c. pour dire, Neanmoins, Messieurs, quelque grandeur & quelque ponpe qu’ayent pû avoir tous ces Sacrifices de l’antiquité, je trouve que le Sacrifice que la Sainte Vierge fait aujourd’huy, a quelque chose de plus grand, de plus ponpeux, & de plus magnifique. Cette Proposition de preference & d’exclusion doit étre prouvée par les trois branches de la Division qui fait l’ordre du Discours, par la figure de Reprise, en cette maniere.

Il les surpasse tous en grandeurs par la grandeur de la Victime qui est offerte.

Il les surpaße tous en humilité, par l’humilité de la Victime qui s’humilie.

Il les surpasse tous en magnificence, par la ponpe & par l’éclat de ses augustes ceremonies.

Mais parce qu’il semble que cet artifice est trop découvert, que le Predicateur tonbe trop tôt sur sa preuve & sur son sujet, à cause que la Proposition, qui fait l’Antecedant, n’est pas assez élevée ou universalizée, par l’abstraction, & qu’elle n’est que de l’espece à l’individu que l’on nomme speciale ; il la faut élever au genre pour la faire generale de cette maniere ; Comme la Religion est le premier & le plus essentiel devoir de la creature envers le Createur, elle a toujours fait l’étude & l’aplication de toutes les Nations du monde. On a toujours fait à Dieu des Sacrifices & des ofrandes magnifiques parmi, &c. Ce qu’il fait voir par [ p. 294 ] induction, comme dans l’exenple precedant, pour dire ensuite par la même rejection ou rebut. Mais apres tout, Messieurs, il faut avoüer qu’il n’y a rien dans la grandeur de tous ces Sacrifices de l’antiquité qui aproche de la ponpe & de la magnificence, que ie trouve aujourd’huy dans le Sacrifice de la Sainte Vierge. Ce qui se prouve, par la reprise de la Division, ainsi que dans l’exenple precedant.

Les Predicateurs doivent remarquer que ces Propositions generales extraites ou qui se tirent du Texte, se trouvent facilement par la voye de l’Eloge, lors que le Sujet est plausible & loüable, ou par celle du blâme, quand le Sujet est odieux & blâmable.

Comme il se peut voir dans l’Exenple qui suit. Il faut que Iesus-Christ soufre pour entrer en sa Gloire. Voilà comme l’Antecedant. Voicy la consequence ou le Consequant, qui s’en tire. Il faut donc que nous soufrions aussi pour y entrer. Le jeune Predicateur voit que cette maniere d’entrer dans le séjour de la Gloire de Dieu est toute particuliere, & consequenment admirable, pour faire cette Proposition generale. Entre toutes les belles qualitéz ou les Eloges que l’Ecriture donne à Iesus-Christ, & particulierement Isaye, admirable est celle qui me senble la plus propre & la plus convenable, vocabitur admirabilis. En effet, il est admirable en toutes les manieres. Il le prouve par le dénonbrement de l’Induction, pour dire ensuite par la voye de l’exclusion, Mais apres tout, Messieurs, s’il est admirable en toutes les manieres imaginables, je puis dire qu’il l’est, tant pour luy que pour ses Eleus, infiniment davantage, dans celle du choix qu’il a fait de la voye la plus propre pour entrer en sa Gloire, suivant les paroles de mon Texte, puis que de toutes celles qu’il a instituées celle des souffrances est sans doute la plus merveilleuse & la plus surprenante. Non ne oportuit Christum pati, & ita intrare in gloriam suam ? [ p. 295 ]

De la Transition d’une Partie à ses Preuves. Article III.

LE Passage ou la Transition de l’une des Parties du Sermon à ses Preuves, se fait de la même maniere que la precedante dont nous venons de parler, avec cette difference que celle-cy doit estre plus immediate, ou moins abstraite & generale que la precedente, (que nous pouvons apeller generale) & aussi exposée plus succintement ; la Proposition qui se tire de la Partie ou Point du Sermon & qui doit y conduire le Predicateur, se fait le plus ordinairement de la raison, ou cause & principe vulgairement nommé le Quia, afin qu’il puisse dire, C’est pour cela, &c. C’est pourquoi, &c. de laquelle raison, la Partie ou le Point du Sermon doit estre comme la Preuve & la Confirmation. Le Quomodò, comme on parle, ou la sinple description est le principal terme qui s’y doit employer.

Ces sortes de Propositions, par lesquelles il faut commencer, se tirent principalement des lieux ou Topiques Intrinseques, comme on parle, ou domestiques au sujet, comme sont entr’autres

  • -Les Causes.

  • Les Antecedans.

  • Les Consequans. [ p. 296 ]

  • Les Dissemblables.

  • Le Dénombrement des Parties.

Et qui sont les plus ordinaires parmi les Orateurs, & les plus commodes.

Comme il se peut voir dans l’Exenple suivant, dans lequel on supose que le Predicateur doit décendre à céte Proposition, l’Eglise condamne nostre lâcheté. Il doit chercher les causes de céte lâcheté, & il trouvera que c’est que, Nous aprehendons la difficulté des Conbats, & que nous sommes insensibles aux reconpenses ; de laquelle découverte il forme céte Proposition, Nous sommes sensibles aux douleurs, & insensibles aux recompenses, qui doit estre aconpagnée ou enrichie de quelque Figure, ou d’admiration & de plainte conjointement, ou de quelque autre ornement d’Eloquence, pour dire. Il est étrange, Chrétiens, qu’au lieu que nous devrions estre fermes & courageux, quand il s’agit du service de Dieu, nous sommes lâches, paresseux sans force. Si le Predicateur, pour quelque raison, vouloit étendre céte entrée, par l’élevation, c’est à dire de l’espece, s’elever au genre, il le pouroit en céte maniere. Depuis le peché nous manquons de tout se qui nous est necessaire pour recouvrer nostre liberté & nostre felicité ; laquelle Proposition s’anplifie, ou pour mieux dire se verifie, par l’induction, dans le particulier ou détail, pour dire, Nous sommes foibles dans, &c. Il est libre au Predicateur de trouver la verification de sa Proposition ou en sa personne ou en celle de ses Auditeurs.

Les Descriptions ou les Peintures & les Expositions ont bonne grace dans ces sortes d’entrées, pour veu qu’elles soient courtes & bien ménagées. [ p. 297 ]

De la Transition d’une Proposition à une Autorité. ARTICLE IV.

LA Transition d’une Proposition ou d’une Sentence à une Autorité, ou la maniere de bien enchâsser un Passage d’un celebre Auteur pour s’autoriser, est d’un grand pris & d’un merveilleux usage parmi les Predicateurs, bien plus que parmi les Avocats, qui n’ont pas la liberté de les enploier, comme les Predicateurs, à cause que les Juges étant plus éclairez que le peuple, n’ont pas besoin, comme lui, des delicatesses de l’Art oratoire ; les moindres Demonstrations juridiques suffisent, parce qu’il suffit d’instruire leur Religion, sans penser à l’emouvoir ; au lieu que les Predicateurs doivent renplir les deux fonctions de l’Art, instruire les Fideles, & les emouvoir, ainsi ils ont besoin de toutes sortes d’artifices pour s’en bien aquiter.

Cette Espece de Transition qui regarde les Preuves est differente des trois precedentes par le lieu où elle est anploiée, qui est dans la Confirmation ou corps du discours, au lieu que les autres sont comme generales & d’usage dans toutes les parties du Sermon.

Comme le Passage ou l’Autorité que le Predicateur aporte, est pour l’autoriser & pour l’aider à instruire l’Auditeur & à le [ p. 298 ] persuader, nous pouvons dire qu’il a deux principaux usages, c’est à dire qu’on en peut user en deux diferentes manieres.

Premiere Maniere. 1.

LA Premiere maniere consiste à exprimer le Passage que l’on aporte, pour s’apuyer, par Periphrase, comme si la pensée venoit de nous, avant que de l’exposer ; apres quoi on l’aporte mot à mot &, sur tout, quand il y a quelque chose de brillant, au regard de quelqu’une des quatre circonstances ou perfections suiventes

  • La Pensée.

  • L’Expression.

  • L’Ornement.

  • Le Mouvement.

Afin de le retoucher à diverses reprises par la Figure de Commoration.

Comme il se peut voir dans l’Exenple suivant, où nous suposons que le Predicateur a dessein d’enchâsser & d’enploier dans son Sermon, le Passage qui suit, Fulgor Bonitatis pulchritude, & nous disons qu’il doit l’expliquer en plusieurs manieres avant que de le reciter, & en faire le portrait par la description en cette maniere. La Beauté est la premiere Perfection qui éclate dans une Personne ; elle prêvient tellement l’Esprit, que nous ne pouvons former un mauvais jugement d’une belle Personne : & comme nous nous persuadons que les Ouvrages de la Nature sont aconplis, nous croions pareillement qu’elle a renfermé une belle ame dans un beau corps : c’est pourquoy les Platoniciens veulent que le lustre & l’éclat de la Beauté soit l’Image visible d’une [ p. 299 ] perfection invisible, Fulgor Bonitatis pulchritudo. Ou ainsi dans cet autre Exenple. Pereat Corpus quod amari potest oculis quibus nolo, en cette maniere. Il s’est trouvé des Saintes qui voioient bien que leur beauté faisoit des Inpudiques, qu’il sortoit des flammes de leurs yeux, qui, contre leur volonté, faisoient des incendies, & que leur corps, pour estre consacrê à Iesus-Christ, ne laissoit sus d’estre agreable à ses ennemis. Elles se vangeoient du crime d’autrui, sur leurs Personnes. (Il faut icy une induction ou dénombrement.) Elles condannoient leur cœur aux soupirs, leur bouche aux plaintes, & leurs yeux aux larmes. Elles faisoient penitence d’un peché qu’elles n’avoient pas commis, & afin que la justice de Dieu fût satisfaite, elles punissoient les innocens pour les coupables ; & il s’en trouva de si genereuses qu’elles s’aracherent les yeux, ne pouvans se resoudre à garder des parties de leur corps, qui sans leur consentement avoient fait un inpudique, Pereat Corpus, &c.

Deuziéme Maniere. 2.

LA seconde maniere consiste comme la plus part des precedentes, à former une consequence ou une Proposition, sur le Passage, & à commencer par cette même Proposition, mais élevée ou uniuersalisée & peu anplifiée, pour venir plûtôt au Passage & à son Exposition, par Synonymes, en sorte qu’il soit comme la preuve & la confirmation de la méme Proposition : ainsi que dans les Exenples que nous en avons donné.

C’est-ce que nous avons fait voir dans les Exenples precedens & dans cet autre qui suit I eut-il jamais rien de plus surprenant ni plus digne d’admiration, que de [ p. 300 ] voir un Iesus sur la pâille, un Dieu dans l’aneantissement qui s’abaisse & qui s’aneantit, & en même temps les Anges, de la part du Pere Eternel, qui le glorifient, qui l’adorent, qui le reconnoissoient & qui le magnifient ? Qu’est cela, Chrétiens ? Le Pere veut magnifier le Fils & le Fils se veut cacher. C’est une émulation, c’est un conbat, c’est un trionphe de Grandeur, & un trionphe de Bassesse, un Dieu qui se cache & un Dieu qui est glorifié. C’est là qu’il faut décrire l’humilité de Jesus-Christ ; l’exagerer & l’exprimer d’une maniere pathetique, afin de pouvoir exprimer & exciter les affections que le sujet est capable de faire naistre, quand il est bien representé. La Morale se presente d’elle-même, à contrario & à simili, par l’Invective & par l’Exhortation, pour dire, Quoy ! Apres cela un Chrétien aura honte de s’humilier, &c. Il saut faire joüer tous les termes de la Synonymie, par Antithese, comme. Ah qu’il fait bon de s’humilier, puis qu’un Dieu prendra le soin de nous élever ! Et ainsi des autres Synonymes opposez.

De la Transition d’une Proposition à un Passage d’ornement. Article V.

LA Maniere de passer d’une Proposition à un Passage pour l’enbellir &pour l’anplifier plûtôt que pour l’apuyer, est la méme que celle dont nous venons de parler, étant certain que les Passages que les Predicateurs aportent sont des raisons & des ornemens, qu’ils enpruntent pour soûtenir, pour enrichir & pour des Auteurs, embellir celui de l’Auteur dont ils expliquent & apuient les pensées.

Comme il se peut voir dans l’Exenpte qui suit, en [ p. 301 ] suposant que le Predicateur doit prouver que toutes les actions de vertu, ne partent pas toutes de la vertu ; & qu’il a ce passage de saint Augustin, Non nunquam sane, apertissima vitia aliis vincuntur, ocultaque putantur esse virtutes, duquel il tire céte consequence ou céte Proposition. Il ne sufit pas de vaincre le vice, pour estre vertueux & pour faire un acte de vraie vertu, mais il le faut vaincre par un autre principe que le vice même, qu’il expose de céte maniere ou de quelque senblable. Il ne suffit pas, pour faire un acte d’une vraie vertu, de surmonter la tentation & de vaincre le vice ; laquelle il explique, il anplifie & confirme, s’il est à propos, où par la synonymie ou par l’induction ou quelque autre Terme, mais succintement : apres quoi il aporte ou fait venir le passage qu’il a, ou sinplement, & mot à mot, ou déguisé, pour confirmer sa proposition exposée & confirmée par dautres Preuves, qui se marquent ordinairement par, Car, puisque, comme ; Puis que les vertus ne sont pas toûjours ocupées à vaincre des vices, & qu’un peché seut estre conbatu par un autre pechê, pour tonber sur le passage qu’il a & pour lequel il senble qu’il ait préparé une niche, pour ainsi dire, quand il dit, N’est ce pas ce que veut dire saint Augustin, en ces belles paroles, Non nunquam sané apertissima vitia aliis vincuntur, ocultæque putantur esse virtutes ; Pour nous aprendre que ce qui nous semble estre de grandes vertus, ne sont que des vices déguisez en vertus, qui conbatent des maux cachez ; qui nous blessent pour nous guerir, & qui pour fermer de légéres plaies, en ouvrant de plus profondes & de plus dangereuses, apres quoi, il le verifie par induction, ou il l’anplifie en le verifiant dans des sujets, ou l’exposant par les concrets, & faisant voir dans un sujet ou concret ce qu’il a fait voir dans l’abstait, & sans exenple, en céte maniere. N’est ce pas ce que nous voions tous les jours ? N’y a-t-il pas des femmes qui ne sont chastes que parce qu’elles sont orgueilleuses & qui ne surmontent un plaisir criminel que par une satisfaction vaine & superbe ? Ne s’en trouve-t-il pas [ p. 302 ] mêmes qui ne sont chastes que parce qu’elles sont inpudiques ; qui font dificulté de permettre à leur mari, ce qu’elles acordent librement à leurs adulteres ?

Ou comme dans cet autre Exenple, dans lequel nous suposons que le Predicateur doit faire voir la même verité, mais par cet autre passage de S. Augustin. Nam licet à quibusdam, tunc vera & honesta putentur esse virtutes, cum ad se ipsas referuntur, nec propter aliud expetuntur, etiam tunc inflata sunt & superba, & idee non virtutes, sed vitia iudicanda sunt. De ce Passage, il tire céte Consequence ou forme céte Proposition, pour dire, Il ne suffit pas pour verifier des vertus d’en faire de vrais actes en les pratiquant par le motif d’un peché, comme par interest, par respect humain ou par orgueil, puis que des actes faits par la vertu même peuvent devenir vicieux lors que l’on s’y delecte & que l’on tire de la vanité, d’avoir pratiqué une vertu pour elle même & non pas pour l’honneur, pour l’interest ou pour le respect. Apres quoi, il ajoute. N’est-ce pas ce que saint Augustin remarque quand il dit. Nam licet à quibusdam, &c. Il doit faire valoit le même passage, par l’exposition que nous apellons illustration ou commoration, comme qui diroit l’Exposition du passage en tous ses jours, pour en découvrir les principales beautez ; ce qui se fait parfaitement bien par les effets que l’on nomme les subsequens : comme. Il se peut faire que Ponpée ne soit pas plus innocent que Cesar & qu’il n’eût jamais pensé à la ruine de son beau-pere s’il eût cru que celle de sa patrie lui eût aquis autant d’honneur & de gloire que sa defense qu’il voulut entreprendre ; peut-estre qu’il n’étoit pas moins orgueilleux d’avoir entrepris la défense de sa Patrie que Cesar de s’en être rendu maistre. Pour peu que les jeunes Predicateurs s’exercent dans céte Methode ils ne la trouveront pas seulement facile, mais encore d’autant plus merveilleuse qu’elle fournit des pensées, & qu’elle les lie les unes avec les autres d’une maniere la plus naturele & la plus agreable qui se puisse imaginer ; pourveu qu’ils commencent par la Proposition abstraite[ p. 303 ]du passage ; ou par quelque autre Proposition que nous avons nommée consequent ou consequence ; que de la raison ou proposition abstraite ils passent à leur passage ou sujet ou raison, & finissans par la confirmation ou verification il revienent & retournent par une espece d’Epiphonéme au même point, ou à la même proposition, raison, cause, ou passage, qui se presente fort à propos pour estre soûtenu par un autre raison, ou passage, ou pensée, qui senblent ainsi s’apeller les unes les autres & se tenir comme par la main, ce qui fait la plus belle liaison du monde, une suite & un enchainement tres-agréable, sans jamais sortir du sujet.

De la Transition à un Passage par la Periphrase. Article VI.

LA Transition par la Periphrase ou Synonymie à unPassage, est trop belle & trop d’usage, pour estre obmise en ce Systeme ;c’est pourquoi nous nous sentons obligez de dire quelque chose de cette liaison, qui se fait par la Synonymie ou variétè d’expression pour tonber inperceptiblement sur le Passage, Sentence,ou raison que l’on veut emploier dans le Discours, pour dire, à la façon de l’Architecture, faire une niche à un Passage ou à une Sentence & le mette en oeuvre comme autant du Rubis & de Diamans, ce qui ne contribuent pas moins à la grandeur & à la ponpe de l’Eloquence que les Piereries à l’éclat & à la magnisicence de la Majesté roiale.

La Synonymie ou variété de l’Expression, ou [ p. 304 ] le déguisement, consiste à substituer une expression figurée à celle du Passage ou de la Sentence que l’on a & que l’on veut enploier, lors qu’elle est sinple, ou une expression verbale à une nominale, ou une active à une passive qui fait la diversité des phrases, ou comme aussi les allegoriques & les metaphoriques, soit pour expliquer la pensée ou la Sentence, soit pour la décrire, soit enfin pour l’anplifier.

Comme il se peut voir dans l’Exenple suivant ou nous suposons que le Predicateur veut décrire ou anplifier la devotion qui se fait en quelque lieu, comme celle de nostre-Dame deLorette, & qu’il veut enploier ce passage, Rorate cœli, &c. pour dire de céte maniere ou de quelqu’autre senblable. Personne n’aproche de céte sainte Maison, qu’il ne participe à la plenitude de ces graces, qui y furent versées lors que le Createur du monde y décendit, tant il senble que les Cieux y étant encore ouvers, y distilent sans cesse, comme ils firent alors, cette divine rosée qui vient rendre la terre seconde en toutes sortes de vertus, & que les nuës qui roulent encore sous les pieds de la grandeur & de la Majesté d’un Dieu, y répandent une pluie salutaire, Rorate cœli desuper, & nubes pluant justum, c’est à dire la justice & la Grace dans le cœur du Fidele. Voyez nostre Masque des Orareurs, ou la maniere de déguiser un discours, & les Panegyriques du R. P. Senaut, sur ces mêmes liaisons, qui reüssit admirablement bien dans toutes les especes de Transition dont nous venons de parler (qui ne sont pas des especes à la rigueur, mais comme celles de la Geometrie la ligne la sur face le solide,) pour plus grande facilité, en faveur des jeunes Predicateurs. [ p. 305 ]

CHAPITRE XXIV. De la Transition particuliere ou moins principale.

NOus avons parlé de la Transition generale ou principale dans le Chapitre precedent, suit que dans celui-cy nous parlions de la Transition speciale ou moins principale, qui lie les sinples pensées ou les petits articles les uns avec les autres & avec peu de façon, pour ainsi dire, & quoi qu’elle soit moins ponpeuse & moins magnifique que la precedente, elle ne laisse pas d’estre d’un merveilleux usage. Elle se tire comme la precedente de deux principaux endroits, qui sont.

1. La Pensée qui finit le discours ou celle qui le suit ou des deux ensenble.

2. La Figure que le Predicateur y veut enploier s’il le juge à propos.

La Transition qui se tire de la pensée, ou que l’on quite, ou que l’on veut toucher, se fait en deux manieres, ainsi que la generale dont nous avons parlé.

  • Par voie de Convenance ou de raport.

  • Par voie de Disconvenance ou d’oposition, qui sont les plus ordinaires.

Comme il se voit dans l’Exenple de Convenance suivant. Mais, enfin, pour bien vous parler de la pureté de saint Estiéne, aions recours à Marie qui lui a servi [ p. 306 ] de modêle, & lui disons avec l’Ange, Ave, &c. Et dans celui-ci par la voie d’Oposition : Mais parce que pour bien parler de la tyranie que le Demon, le Monde & le peché exercent sur les pecheurs, de même que pout l’eviter, nous avons besoin de la grace & de l’assistance du saint Esprit, demandons-la, par le secours de la sainte Vierge, qui est la seule Creature, chez laquelle le Demon, le Monde & le Peché n’ont jamais eu d’entrée, & la saluons comme fit l’Ange, lors qu’il lui annonça le Mystere qui devoit metre fin à l’Empire de ce cruel tyran, en lui disant, Ave, &c.

La petite Transition qui se prend des Figures que les Predicateurs veulent enploier, se tire principalement des trois suivantes.

  • La Demande.

  • La Reprise.

  • L’Exageration.

Et pour en faciliter l’Invention ou la découverte aux jeunes Predicateurs, par les Exenples de celles des plus fameux de ce tenps, voicy une liste de quelques-unes, qui leur serviront à découvrir celles qui ne sont pas dans ce Systême, & qui les avertiront d’observer & de retenir celles qu’ils entendront à l’Audience des plus fameux & plus ingenieux Predicateurs.

Formules de Transition, pour passer de l’Anplification à l’Aplication qui regarde la conduite de la vie.

I. En effet, Chrètiens ; Dieu a fait (ou dit,) ces mêmes choses non seulement à ceux qui vivoyent alors mais encore à ceux qui vivent aujourd’huy, ainsi ne doutez pas qu’il ne vous aime, &c, ou au contraire, qu’il ne vous puisse de la même maniere, &c.[ p. 307 ]

II. Tu es le mème Abraham, tu es le même David, &c.

III. Il est facile au Predicateur de le dire, me dites-vous, mais il est dificile aux Auditeurs de le pratiquer : ah ! ne sçavez-vous pas que l’esprit soulage la féblesse de nos connoißances, qu’il fortifie celle de nos actions, &c. Quand vous voyez une telle ou telle chose, que vous l’ayez, que vous la sentez, que vous la faites, vous devez penser que c’est-là l’explication de nostre sujet ; faites donc ce qu’il vous commande & fuyez ce qu’il vous deffend, c’est-lâ la meilleure explication qui s’en puisse donner & le meilleur commentaire qui se puisse faire sur ce sujet.

IV. Voyez donc, Ames pecheresses, si cet avertissement vous touche, & s’il vous touche ne manquez pas de faire penitence.

V. Pensez y donc, je vous prie, Fideles. Y-a-il une histoire plus belle que celle-cy, & un sujet qui vous soit plus utile ?

VI. Ah si j’avois autant d’acteurs & de personnes agissantes, que j’ay d’Auditeurs, je dirois, &c.

VII. Seigneur mon Dieu, si vous avez la bonté de les rendre Auditeurs de vos commandemens, ayez là aussi de les porter à les executer de point en point.

VIII. Que les belles choses que vous venez d’entendre sur nostre sujet vous servent pour l’amendement de vostre vie, pour la suite du pechê, pour la reconnoissance envers Dieu & pour la demande de l’accomplisement de toutes ses promesses. Et ainsi des autres.

Formules de Transition pour passer de l’Anplification à l’Aplication de la consolation du Fidele.

I. De toutes les Doctrines celestes il n’y en a aucune qui soit plus belle, plus douce & plus agreable que celle-cy, s’il y avoit des cœurs qui fussent propres pour la recevoir ; & s’ils avoient bien receuë, ah ! qu’ils seroient bien preparez à resister à toutes les tentations, dans le[ p. 308 ]

plus grandes afflictions ; ils seroient contens sous la croix, ils seroient jojeux dans l’agonie & dans la crainte de la mort même, &c.

II. Que ce passage est beau & qu’il est propre pour la consolation des ames regenerées !

III. Ah ! mon Dieu que vos promesses sont grandes & abondantes ! ô Dieu de misericorde touchez nos cœurs, touchez-les, & les ouvrez à vos conpassions. Fidelles, croyez à ses promesses, & vous fiez en ses paroles, recevez-les & les grauez en vos cœurs, afin d’en garder la memoire.

IV. Fondons nos esperances sur ces paroles, edisions-y nostre foy, afin qu’elle soit toûjours ferme, qu’elle ne chancelle jamais, ny dans les afflictions, ny dans la mort même.

V. Courage donc, Fidelles bien aimez, qui estes affligez, tirez vostre consolation de ces paroles ; que ceux qui sont tentez prenent cette douce consolation & qu’ils dient, &c. Et vous qui n’estes pas attaquez de la tentation, aprenez d’icy à consoler ceux qui sont moins heureux que vous n’estes.

VI. Rendons graces à nostre Dieu de ce qu’il luy a pleu nous donner ces agreables paroles qui nous fournissent de si grandes & de si douces consolations, sans lesquelles il n’y en auroit point pour nous. Et ainsi des autres.

Nous ne parlons & ne donnons des Formules de Transition de l’Anplification à l’Aplication que pour ces deux seulement, parce qu’elles sont les principales.

Les Predicateurs qui sont pourveus d’un certain nombre de ces sortes de Transitions, n’auront point de peine à joindre toutes les parties de leur Sermon, d’une maniere tres-agreable, & dans le même temps qu’ils anplifieront leur sujet ils l’apliqueront ; & au contraire, dans le même moment qu’ils apliqueront leur sujet, ils l’anplifieront & pourront émouvoir leurs Auditeurs & les toucher d’une façon beaucoup plus facile & plus agreable, que s’ils agissoient autrement, (comme nous l’avons remarqué) par [ p. 309 ] diverses interruptions qui refroidissent les plus animez & les mieux intentionnez.

Avant que finir ce discours de l’Aplication, il faut observer que cette défaite, que nous avons remarquée & blamée chez la plus part des Predicateurs, quand ils disent, Il est tenps, Chrétiens, de tirer quelque fruit, &c. ne se fait qu’à la grande Aplication, & pour le bien con- cevoir, il faut remarquer qu’il se fait ordinairement trois Aplications.

  • La Petite, qui se fait dans le corps de chaque point.

  • La Deuxiéme & moyenne qui se fait à la fin de chaque point.

  • La Troisiéme & la grande qui se fait à la fin de l’heure qui se tire de toute la piece.

Et qui est la generale & la principale qui est celle dans laquelle la plus part des Predicateurs disent ordinairement, Il est tenps de faire nôtre profit de, &c.

Et si l’on nous demande, s’il est necessaire de faire ces trois Aplications, dont nous venons de parler, nous dirons qu’il ne le faut pas, à moins que la matiere & l’ocasion donne beau & qu’elle y invite. Voila pour la premiere aplication. Et pour la deuxiéme nous disons qu’il faut suivre l’usage & la faire courte, à moins qu’on soit obligé de la pousser. Mais enfin remarquez que cette observation supose l’égalité des parties du Sermon, & qu’elle ne se peut, quand les parties du Sermon sont inegales & sur tout la troisiéme qui ne se dit presque jamais.

La Troisiéme Aplication se tire de toutes les parties du Discours, mais bien plus de la derniere, lors [ p. 310 ] qu’elle les sont egales & que la troisiéme est la plus forte, selon le bel art de prêcher, à la façon du Triarij des Armées Romaines, Res ad Triarios venit.

Lors que dans le Sermon, en quelque endroit que ce soit, les Predicateurs se proposent de refuter les opinions contraires, & d’appuier la verité, ils doivent disposer leurs pensées, ou leurs argumens, de telle sorte qu’une partie des plus forts soient des premiers, ensuite les moins puissans ou les probables, & encore à la fin quelques-uns des plus forts.

En effet lors que les Auditeurs reconnoissent que les Predicateurs sont sur le point d’en venir aux mains avec les Impies, les Libertains, les Heretiques & les debauchez, ils ont infiniment de l’inpatience, pour voir de quelles raisons & de quelle maniere ils les refuterot ; c’est pourquoy les premieres raisons doivent étre des plus fortes pour forcer les contraires, & elles doivent étre suivies de celles qui sont les moins fortes & les probables pour finir par quelqu’autre qui soit plus puissante que toutes les autres, afin d’arêter tout court ceux qui sont ou de mœurs, ou d’opinion contraire, & on peut dire que si les premieres raisons les étourdissent, les luivantes leur donnent du relâche & le tenps de se reconnoistre ; mais que les dernieres les abatent sans aucune resource ; à peu prés comme dans les batailles bien ordonnées, où il y a trois sortes d’ataques, ou de défenses, celle des plus courageux pour forcer ou pour recevoir les ennemis ; celle des moins valeureux pour soutenir les premiers, & les troupes d’elite, à la fin, pour soutenir les unes & les autres, qu’on apelloit autrefois les Triariens, ou les troupes de reserve & d’elite. Triarij viri, dont nous venons de parler.

Avant que finir ce Traité de la Transition & de l’Aplication, il est de nostre devoir d’avertir les jeunes [ p. 311 ] Predicateurs que pour la grace de l’Art oratoire & de la chaire principalement ils doivent se faire une bonne provision de petites Transitions, pour passer, ainsi qu’à l’Ave, tres-adroitement à la benediction qui se done à la fin de l’action, & qu’ils n’auront point de peine à les trouver s’ils jetent les yeux sur quelques-uns des avantages du Ciel, dans l’état de la gloire, sous les mots de gloire, de plaisir, de joye, de repos de felicité, &c. & par raport aux sujet, qu’ils traitent, aux Auditeurs & aux autres circonstances, le tenps, le lieu & les conjontures, comme. Mais grand Saint, ne bornez, pas-là vos faveurs, continuez-les je vous en conjure, & répandez sur tous mes Auditeurs les graces qu’ils atendent de vous, afin que par elles ils se rendent dignes de joüir des delices de la vie eternelle, que je vous souhaite au nom du Pere.

Ou ainsi. Ange tutelaire de l’Autel & du Tenple où je parle, joignez-vous avec nous, pour nous garentir de la colere de Dieu ; Supléez ce qui manque à nos prieres, prenez l’encensoir en main, & demandez, misericorde, afin que profitant de vostre Sauve-garde, nous puissions recevoir la grace en ce monde, & vous voir un jour avec Dieu dans la gloire, Amen.

Ou ainsi. Grande Sainte, bâtez, la conversion de ces pecheurs, par vos intercessions & les faites triompher de la honte & du jugement des Hommes, pour n’avoir point d’autres desirs que de se tourner vers vous pour ne s’en détourner jamais, ni dans le tenps, ni dans l’eternité, Amen.

Ou ainsi. Mon Dieu, reprenez tout ce que vous m’avez donnê, je vous l’abandonne de bon cœur, Nihil mihi remaneat, sed totum sit tibi. C’est assez pour se donner à Dieu de le vouloir, il y a des commerces où il faut des effets, comme dans celui des biens, il faut les donner en effet, mais pour le cœur c’est assez de le vouloir donner ; le retour en sera avantageux au Fidele, il vous donnera Dieu & en Dieu toutes choses ; ce sera dans l’Eternité bien heureuse, où vous conduisent le Pere, le Fils & le saint Esprit, Ainsi soit-il.

Ou ainsi. C’est là la joye que produit la grace qui fera [ p. 312 ] suivie de celle de la gloire que je vous souhaite, au nom du Pere, du Fils & du saint Esprit.

Ou ainsi. Et ainsi, Chrétiens, soyez assurez qu’apres que Dieu vous aura veu conbatre pour sa gloire, qu’apres qu’il aura esté spectateur de vos victoires & de vos triomphes, il sera, comme il le dit luy-même, vostre reconpense icy bas, par ses graces, & dans le Ciel par sa gloire, que je vous souhaite au nom, &c.

CHAPITRE XXV. De la Decoration & des Beautez ou Enbelissemens du Sermon & du Panegyrique.

NOus avons suffisanment parlé de la maniere dont il faut traiter l’Evangile, suit que nous considerions celle dont il le faut orner, enbellir & enrichir.

L’Ornement ou l’enbelissement du Sermon n’est autre chose que sa grace, ses agréemens, sa beauté & ses ornemens.

La Beauté, l’Ornement ou l’enbellissement dn Sermon, dépend des cinq conditions suivantes.

1. La Simplicité. 3. L’Abondance.

2. La Clarté. 4. La Force.

5. L’Enbellissement.

Comme les choses qui ont naturelement beaucoup de bonté & de beauté, ne tirent jamais beaucoup d’avantage de l’artifice, il est de la prudence des Predicateurs de n’enploier pas les plus beaux ornemens de l’Eloquence, quand ils ont dessein de se servir de quelque belle Sentence ou de quelque beau sentiment, pour le rendre plus ponpeux & plus éclatant, par la [ p. 313 ] magnificence de l’expression ; de peur que la beauté & la splendeur des paroles ne diminuë beaucoup de celle des choses mêmes, & que l’esprit charmé par la douceur & par les agreémens des belles expressions ne s’éloigne de la bonté & de la beauté du sentiment, pour se laisser aller à celle du Discours. C’est l’avis que le Philosophe nous donne dans son livre de la Poësie, Non oportet, si quando graviori sententiâ utendum, nimium orationis splendorem adhibere, ne animus abducatur à gravitate sententia ad ornatnm orationis, quo prinsostatim congressu dèlinitus & occupatus animus, ad sensum interiorem haud facilè potest pervenire ; & saint Augustin est du même sentiment quand il dit, Sermon non captiosus, sed tamen abundantius quàm decet verborum ornamenta consectans, sophisticus dicatur. Lib. 4. de Doct. cap. q. 10. II. & l. 3.c. 31.

La Sinplicité & la perspicuité, c’est à dire le naturel ou la naïveté & la clarté, sont les proprietez du discours ordinaire ou familier ; & qui s’éloigne dautant plus des affectations ou ornemens de l’Art, qu’il aproche davantage des expressions naturelles, qui sont les plus propres pour exprimer les veritez de l’Evangile.

Comme le langage naturel & sans déguisement, dit le Philosophe, Lib. 3. de la Rhet. ch. 2. est le plus propre à bien persuader ; & que celui qui enprunte les couleurs de l’Eloquence artificieuse enpêche les effets de la raison, areste les affections & retarde les mouvemens, la parole qui n’a que les graces de la nature & la naïveté est preferable à celle qui a toutes les beautez de l’artifice, les Predicateurs la doivent preferer à toute autre, avec dautant plus de soin que les Auditeurs se défient de l’autre, qui leur paroist dautant plus suspecte qu’elle leur senble trop affectée & trop étudiée, & pour ainsi dire trop atiffée, trop peignée, trop fardée, [ p. 314 ] & trop platrée, dans la pensée de ce Philosophe, *** ; loqui non fictè, sed naturaliter, Il rend la raison de ce precepte qu’il tire de la chose même, Quia locutio naturalis est apposita ad persuadendum ; affectata vera illa & ficta persuasionem impedit ; cavent enim auditores ejusmodi fucatam elocutionem ut vinum mixtum & veluti insidiatorem quendam. Saint Aug. en parle aussi tres anplement au liv. 2. & 4. de la Doct. ch.

Mais pour oster tout scrupule & lener toute la difficulté que sont ceux qui veulent qu’on prêche à l’apostolique, c’est à dire tres-sinplement, il faut distinguer & qire que les veritez révélées, c’est à dire les mysteres de la foi, doivent étre exposez dans une tres-grande sinplicité & n’aïveté, mais que la Morale doit estre exposée, étoffée & ornée de telle sorte, qu’elle plaise, qu’elle instruise, qu’elle touche, qu’elle enleve, par sa propre beauté, par celle de son expression & de son économie, & sur tout par l’action du Predicateur qui l’anime. Il est vrai que les Avocats, les Poëtes & les Courtisans se servent ordinairement de l’Eloquence affectée, & qu’ils la preserent à la sinplicité de celle qui est sinple & naturelle, parce qu’il n’est pas des Dogmes de la foi & des fideles comme des lois, des ordonnances & des Juges, & que les Avocats & les parties qui peuvent avoir plusieurs interests, peuvent fléchir les Juges beaucoup plus, par le secours de celle qui est étudiée & ponpeuse, que par celle qui est sinple & qui n’est que pour les veritez qui plaisent & qui touchent d’elles mêmes, & qui leur senble moins propres à soutenir la foiblesse des Loix & des Coutumes pour le bien de leurs parties & pour leur propre gloire, ainsi l’Eloquence courtisane se sert des paroles les plus douces & les plus languissantes, pour toucher le cœur de celles qui n’ont pour eux que de l’indifference, du mépris & de la rigueur ; car comme les Predicateurs sont les Ambassadeurs de Dieu & du peuple, il est juste qu’ils parlent avec autant de force que de naïveté, & puis qu’ils sont dans la Chaire ce que les Generaux sont à la reste [ p. 315 ] l’armée, & qu’ils portent la parole, ne faut-il pas qu’ils parlent avec vigueur, & que pour soutenir puissanment les interests de la gloire de Dieu & les avantages des Fidêles ils fassent choix des paroles qui sont les plus fortes, les plus expressives & les plus naturelles ? Et comme les Medecins ne parlent que de mort, sans aucun déguisement, à ceux qui refusent les remedes, les Predicateurs ne doivent menacer des peines de l’Enfer & de la damnation éternele que les Inpenitens, & ne doivent avoir de la douceur & de la sinplicité que pour les Fideles qui sont les bien-aimez du Seigneur.

Comme la veritable abondance du discours vient des choses principalement & de leur anplification, il est vray de dire que celle qui se tire des paroles & de leurs ornemens est ordinairement ennuieuse & de peu d’effet, & qu’il n’y a que celle qui vient des choses mêmes qui doive estre enploiée dans les Sermons, où il s’agit du salut des hommes & de la gloire de Dieu.

Ce qui neanmoins n’enpêche pas que les Predicateurs, quelquesfois, ne puissent se servir de celle qui se tire de l’expression, ou des paroles, pour donner de la grace au discours & à la verité même par le nombre & par la plenitude, l’energie & l’Enphase, pour soutenir l’éclat & le merite de l’Evangile ; & cette Enphase est de deux sortes.

  • L’Une vient de la Synonymie.

  • L’Autre se tire de la Paraphrase.

L’Anplification qui se fait par la Synonymie a deux Especes.

  • L’Une est de la sinple Diction, comme ; [ p. 316 ] C’est la joye du fidele, c’est son contentement, c’est son plaisir.

  • L’Autre est de la Pharase, mais ou seule, ou doublée ou triplée, comme ; Il n’est point d’ocupation plus honête que celle du Predicateur, il n’est point d’enploy plus loüable, ny de Profession qui soit plus glorieuse ni plus recommandable que celle là.

L’Abondance ou l’anplification par la Periphrase ou la Paraphrase, se fait lors qu’au lieu d’un sinple, nom qui signisie quelque qualité agissante ou quelqu’action, les Predicateurs en donnent une explication par plusieurs paroles.

Comme, Ie vous parle de la Pauvreté, de cet Estat mal-heureux, dites vous, dans lequel on a besoin de tout & où le necessaire ne manque pas moins que le superflus. Ou ainsi. Et ne sçavez-vous pas que l’Histoire est le Tableau de l’antiquité, le Registre d. s Evenemens, le Miroir de la verité, le modele de la vie, &c.

Mais il faut remarquer que l’abondance qui vient de l’expression ou de la Synonymie & sinple Diction ou de la Phrase, ne doit pas, pour l’ordinaire, passer le nombre de trois, & qu’elle n’a point de vrai usage que dans les Anplifications & dans les Exagerations qui ne sont propres elles mêmes, que lors qu’il faut exposer les sujets du discours dans leurs plus beaux jours, ou pour le plaisir, ainsi que dans les Panegyrique, sou pour la douleur, comme dans les Oraisons Funebres, ou pour l’action dans la persuasion, ou pour le retour & le desistement dans la dissuasion, &c. Enfin il faut remarquer que cette abondance d’expression, ne manque jamais, ni celle de la Synonymie, ni celle de la Phrase ni celle de la paraphrase quand on connoît les choses ; elles viennent d’elles-mêmes, les choses fournissent leurs idées ou leurs dictions, & les evenemens leurs [ p. 317 ] circonstances, leurs Phrases & leurs ornemens.

Libenter verba sequunturt.

Selon la pensée du Poëte Lyrique.

Verbaque pravisam rem non invita sequuntur.

Voiez Arist. l. 3, Rh. c. 6. de l’abondance des Paroles.

La Force, la Vigueur & l’energie des paroles se tire de trois sources, qui sont.

  • L’Evidence & la justesse de la signification.

  • L’Allusion ou le raport des choses.

  • La Vigueur des Adjoins ou Apposez.

L’Evidence ou la justesse de la signification des paroles est de deux sortes.

  • L’Une regarde l’usage qu’elles ont dans la Discipline qui les enploye ; ainsi l’on dit, La terre lui a esté adjugée, & non pas accordé, Il l’a inpetré en cour de Rome, & non pas, il la eu.

  • L’Autre consiste dans leur parfait raport, lors qu’elles ne sont ni obscures ni equivoques, en signifiant ou trop, ou pas assez.

Comme qui diroit que, des trois fleaux qui furent presentez à David.

  • La Peste.

  • La Guerre.

  • La Sterilité.

La Guerre & la Sterilitè étoient les plus doux cette expression seroit obscure & non propre ou specifique, parce que sa signification n’est pas juste, à cause qu’il n’y a aucune douceur dans ces trois chastimens : mais elle est juste & specifique, si on dit que la Guerre & la Sterilité étoient des peines moins severes, moins rudes & moins à craindre a David que la Peste ; parce que comme Roi, il pouvoit estre moins incommodé & de l’une & de l’autre, mais qu’il ne pouvoit pas moins que le plus petit de ses sujets se metre à couvert de la Peste. Ou ainsi. Le Roy David prefere la Peste aux deux autres chastimens, parce qu’à son égard elle étoit plus [ p. 318 ] severe & moins évitable que les deux autres. Ainsi ce seroit parler inproprement que de faire dire à un Gentilhomme criminel pour des crimes atroces, qu’il aime mieux le Couteau que la Bare, parce que le Couteau a quelque chose de plus dous, de plus noble & de plus glorieux que la Bare ; à cause qu’il n’y a ny douceur ny honneur dans l’une ny dans l’autre punition ; mais il faut dire que le Couteau est moins douloureux, moins infame & moins honteux que la Bare & que la Corde. Ainsi ce beau vers de Brebeuf au II. de la Pharsale de Lucain, vers la fin, est defectueux & obscur.

Brinde, &c.
Quite le moins heureux & se donne au plus fort.

Parce que Ponpèe sut tres-malheurex & tres-fêble jusqu’au point qu’il y fut défait, mis en fuite & decapité par des coquins qui le trahirent.

L’Allusion est plus propre pour l’energie, pour l’élégance & pour la ponpe du discours, que la sinple justesse des paroles, parce qu’elle consiste dans une sinple idée, ou, pour mieux dire, elle est d’idée à idée, de sinple à sinple.

Comme quand le Sauveur dit, qu’il est le Soleil de Iustice ; que ses Disciples sont le flanbleau du monde, & le sel de la terre, ou comme quand la Theologie nous aprend que Dieu est la bonté méme, & son Fils l’innocence, &c.

Et pour ce qui est de la force & de la vigueur des Apposez ou adjectiss, vulgairement nommez Epithetes, elle consiste dans l’adresse de marquer juste, les adjoints ou les apanages d’un abstrait agissant ou patient, ou ni l’un ni l’autre, qui en releve le merite ou le dominant, de quelle nature qu’il puisse estre ; qui le determinent ou le specifient, & qui l’établissant ou en marquant l’établissement, le distinguent de tous les autres [ p. 319 ] soit que la détermination ou modification se fasse ou par des noms ou par des verbes, ou par des adverbes ou par des noms adverbialisez, ou par des constructions adverbialisées, Il n’inporte, ou actifs ou passifs ou neutres, ce sont toûjours des modificatifs.

Comme quand on parle de la Mort, on peut dire que, Tout ce qui vit, meurt, ou que tout ce qui a son commencement a sa fin ou la destruction : cette expression est comme dans sa sinplicité & dans sa naïveté, elle est nette & intelligible, mais on peut exprimer cette verité d’une maniere plus elegante, plus eloquente, plus energique & plus ponpeuse, sion dit, La morte est un monstre sourd, aveugle, inexorable, cruel & inpitoiable. Ou ainsi. Le sepulcre est un goufre insatiable. Ainsi nous disons que l’Eloquence de Salomon est magnifique & ponpeuse, que celle d’Isaye est mâle & sublime, que celle de Hieremie est tendre & touchante, celle de saint Paul sçavante, hardie & pathetique, celle de saint Pierre facile & familiere. Ainsi la Theologie nous aprend que l’Eglise est ou militante, ou soufrante, ou trionphante.

Mais il faut observer que quand les substantifs ou noms principaux portent leur signification & leur caractere, il est superflu & même ridicule, comme on par le vulgairement, d’y joindre des adjectifs, comme sont Noir, blanc, doux, au regard du Corbeau, de la Nége & du Miel, pour dire, le Corbeau noir, la Nége blanche, le Miel doux. Les Maîtres apellent ces significations superflues, des Redondances ou des Pleonasmes, & le vulgaire les nomme Chevilles oratoires, qui ne servent qu’à la cadance, ou à la plenitude periodique, qui est proprement ce qu’on nomme verbiage, qui exprime [ p. 320 ] une pensée ou un sens deux fois, sans necessité & sans energie ou sans Enphase.

Comme il se voit dans le vers qui suit tiré de ce beau sonnet de Cromuel qui commence,Que contre mon pouvoir, &c.

Il est vrai que je suis criminel en effet.

Parce que, Il est vrai, qui est le Blason ou la Formule de la Prêvention, est même chose ou même Formule que, En effet. Et ainsi on ne peut excuser ou sauver Horace dans le vers suivant de deux fautes, que par la voie de la cadance ou de la plenitude d’expression, pour renplir son vers & le faire cheminer, & non pas par celle du sens ou de l’energie & Enphase, quand il dit.

Optat Ephippia Bos piger, optat arare Caballus.

Sa premiere faute est de donner ou de marquer la parêsse du beuf, & sa pesanteur, comme s’il étoit necessaire & qu’elle ne fût pas connuë de tout le monde.

La deuxiéme faute est de ne point donner d’adjectif au Cheval qui ne le merite pas moins que le beuf, qui est ou la vitesse ou la légereté, le vers ne le pouvoit recevoir étant suffisanment renpli.

Et qui est le François, tant soit peu delicat qui pouroit soufrir le Fuluum, adjectif d’Aurum du vers suivant d’Ovide, si celebre versificateur.

Scilicet ut Fulvum spectatur in ignibus aurum.

Dans une Traduction, à peu pres de cette maniere.

Comme l’Or jaune au feu ne peut estre caché.

Ou bien le molli du vers suivant qui n’y est pas plus necessaire que le Fuluum, dans le précédent.

Non jacet in molli Veneranda scientia lecto.

Au contraire du Veneranda qui lui donne tant de grace que sans lui le vers n’en auroit point du tout.

Ainsi les Epithetes sonbres & dorez, sont hors d’oevre ou cheuilles dans les deux vers suivans.

La Nuit de ses sonbres voiles,
Les Raions dorez du Soleil

Parce que la Nuit porte son obscurité, comme le Soleil sa splendeur. [ p. 321 ]

Enfin nous disons que les adjectifs ou propres comme les précédans, ou adverbialisez, comme ponpeusesement, inpunément, dans ces deux Vers.

Ponpeusement etale.
Trionphe inpunément.

Sont des modifications ou specifications qui singularisent & marquent les substantifs, de leurs justes caracteres, comme il se voït dans les vers suivans où tout est regulier & parlant.

Pallida mors aquo pulsat pede, &c.
Pallida Luna pluit, rubicunda flat, alba serenat.

Voiez nostre Rhet. civile.

Et c’est à cette energie & à cette Enphase ou necessité d’ajectifs bien choisis & justes pour le sens, & non pour la sinple plenitude verbale, que devoit prendre garde le R. P. B. lors que dans son deuziéme Dialogue, censurant la Traduction de l’Imitation de Jesus-Christ de M. de Port-Roial, il se seroit souvenu sans doute, que les adjectifs ou modificatifs des Noms substantifs ou sujets, viénent du fons même de ces substantifs qui en sont les veritables origines, qui les fournissent & qui même conduisent l’Orateur & lui montrent l’enploi & l’atribution qu’il en doit faire & qu’il en fait, comme en redonnant ou rendant au sujet ce qui lui apartient & ce qu’il senble que l’on en avoit ôté, ainsi que le Genre se redonne à l’Espece, en le lui atribuant & l’Espece à l’individu, qui en avoit esté detachée, par l’abstraction, ou pour mieux dire universalisation ; & ainsi aiant eu l’Esprit moins ocupé il l’auroit eu plus libre & plus propre, & sans doute, il auroit remarqué & censuré dans ce bel Ouvrage, une contradiction aparente ou de sinple expression, que l’on nomme inplicite (ces Messieurs n’étans pas capables de tonber dans une veritable) à laquelle ces admirables Traducteurs n’ont pas pris garde & dans laquelle il est demeuré avec eux, & comme eux, sans s’en apercevoir. Voici le Texte ou le discours primitif. Que cette vie est malheureuse, puis qu’elle est toujours assiegée de piéges & de filets, & pléne d’une infinité d’ennemis qui [ p. 322 ] l’envivironnent de toutes parts ! Le R.P.B. corige ou pour mieux dire, défigure & ruïne la force de cette reflexion de l’Auteur de l’Imitation, non moins que la beauté de l’expression Françoise de ces Messieurs, en afêblissant la Metaphore, par le retranchement de l’Allegorie, de plus de la moitié, pour en diminuer l’eclat & la beauté (qui consiste dans le redoublement de l’allusion qu’on apelle Allegorie) pour rendre l’Expression selon lui, comme naturele & sinple, au lieu de figurée, ou pour mieux dire, faite du mélange & de l’agreable confusion des Tropes de Synecdoche, de Metonymie, de Metaphore continuée ou Allegorie, avec les Figures de Prosopopée d’Ethopée, d’Apostrophe, d’Admiration, d’Exclamation & des autres moindres figures, qui se voient dans cette belle Periode, Que cette vie est malheureuse puis quelle est, &c. allegant pour raison fundamentale de sa correction ou rectification, que le mot d’assiégée, ne s’acorde pas trop bien avec les mots, pieges & filets, & qu’il s’aimeroit mieux, avec ennemis. Cette expression, la vie est assiegée (pour dire siegée) selon lui, ne senble plus figurée ou étrangére, (quoi qu’elle le soit) parce que la Metaphore est si commune & qu’on y est si acoutumé qu’elle passe pour une expression sinple ou domestique & naturêle, par maniere de dire ; dans laquelle la vie est prise pour une Reine dans sa Capitale environnée de ses ennemis. Où il est à remarquer, pour faire justice au R.P.B. (qui d’ailleurs s’est rendu inimitable dans cette derniere production de son Esprit) que la Traduction est juste & nete ; mais aussi en même tenps, il doit avoüer que celle qu’il pretend rectifier, est plus fleurie, plus belle & plus elegante, selon le genie de nostre Langue, qui figure ses expressions ou ses Dictions & ses Phrases, lors que les sujets sont clairs, comme ceux de la Morale, & qui ne les figure que le moins qu’elle peut, lors qu’ils sont moins faciles & familiers. C’est ainsi qu’en ont usé ces Messieurs, afin de rehausser le prix de la matiere par l’excellence de l’Art, dans ce beau mélange d’expressions étrangeres ou enpruntées, quand ils ont traduit, Que [ p. 323 ] cette vie, est mal-heureuse, puis qu’elle est toujours assiegée de piéges & de filets, & pleine d’une infinité d’ennemis qui l’environnent de toutes parts ; pour signifier avec plus d’energie & d’enphase le mal-heur & le déplorable estat de la vie humaine, par ces façons de parler enpruntées de l’art militaire, & marquer tout l’appareil d’un redoutable ennemi, d’une sanglante guêre, & d’un veritable siege, & non d’un sinple blocus ; les Piéges representant les ruses de la guerre, comme les fausses ataques, les embuscades, &c. & les Filets signifient les Lignes de Circonvalation, les Tranchées & les Boiaux, que l’on enploie dans l’ataque des Villes regulierement fortifiées & de dificile accez.

1. Le Que, ou l’O qué, marque l’Admiration, ou la surprise, &c.

2. Le Que ou l’O que, marque l’Exclamation qui est l’ame de la surprise de l’Orateur, comme l’exstase, le silence ou l’inmobilité est celle de l’Auditeur qui est moins prevenu de la grandeur de l’objet.

3. Le Que, marque l’Apostrophe ou conversion oratoire qui est le fondement des deux Figures précedantes.

4. La Prosopopée ou Humanisation, pour dire personalisation de la vie, se voit sous l’idée d’une grande Dame assiegée dans son chateau.

5. La Synecdoche paroist dans le mot de vie qui est le contenu ou le principal pour l’Homme méme, selon le propre de cette espece de Trope qui prend le grand pour le petit, ou au contraire, comme aussi le contenant pour le contenu, ou au contraire le contenu pour le contenant.

6. Les Piéges & les Filets, marquent la Metonymie, par laquelle les instrumens & les machines qui s’enploient dans un Siege, se prénent pour les Troupes qui sont devat la Place & qui s’en servent pour la forcer.

7. L’Allegorie est proprement le resultat de toutes ces manieres de parler, & qui fait entendre toute autre chose que celle que les paroles, signifient, de leur premiere institution.

8. L’Ethopée se trouve dans le sentiment & dans [ p. 324 ] la reflexion que l’Orateur fait & fait faire à la Vie comme si elle étoit effectivement assiegée, à nostre maniere de faire les siéges.

Et c’est de cet agreable mélange de Tropes & de Figures (que nous venons de marquer comme les principales) que vient cet admirable expression & qui est diminuée & même défigurée par le retranchement des Allegories, en disant sinplement, assiegée d’ennemis.

C’est sans doute, cette admirable Decoration de discours, comme nous l’avons déja dit, qui a si fort ocupé l’imagination du R.P.B. qu’il n y a pas découvert cette contradiction aparente, (comme nous avons dit) dans laquelle il est demeuré avec ces Messieurs, qui se trouve entre les Dictions, Pléne ou renplie & Environnent, ou environnée, dans l’une & l’autre Traduction qu’il faloit remarquer & coriger, en faveur des Lecteurs & des jeunes Orateurs & Auteurs, afin qu’ils évitent ces façons ou manieres d’expressions qui se détruisent & qui choquent le bon sens, n’êtant pas vray-senblable à parler sincerement, qu’une Ville soit veritablement assiegée & sur le point d’estre enportée d’assaut ou par la bréche ou par l’escalade, dans le même temps qu’elle est toute pléne d’ennemis, la plenitude & le vide étant des paroles oposées & contradictoires, qui se choquent & qui se détruisent, dans le bon sens, n’y ayant rien de plus constant qu’une Ville qui est pléne d’ennemis ne peut pas estre proprement assiegée, c’est aussi ce qui fait que l’une & l’autre Traduction n’est pas nête & qu’elle est defectueuse, quand ils disent, Que cette vie est mal-heureuse, puis qu’elle est toujours assiegée de piéges (d’ennemis) & pléne d’une infinité d’ennemis qui l’environnent de toutes parts ! Comme si nous disions. O que les villes de Holande sont dans un déplorable estat, puis qu’elles sont assiegées des François & plénes des Troupes du Roi. Ce n’est pas, pour le dire en passant, qu’il n’y ait lieu de sauver cette obscurité, que nous avons nommée contradiction aparente, externe ou de sinple expression, en disant, qu’il y a deux sortes d’ennemis, les [ p. 325 ] domestiques ou cachez qui font les cabales, & les declarez ou découverts, les uns sont dans la place & les autres sont le siége, ce qui fait qu’une ville doit craindre & du dedans & du dehors, ce qui arive assez souvent ; ainsi la vie humaine est ataquée par les maladies, qui sont les ennemis domestiques, dont la nature humaine est renplie ou du moins dont elle porte les semences, comme de Goute, de Calcul, de Fievre, de Pêste ou d’autres maladies mortêles, sans parler des imaginatives ou spiritueles comme les Passions l’Anbition, l’Avarice, la Tristesse, &c. & des accidens du dehors, comme la chute d’une piêre sur la tête, &c.

Mais apres tout, il est toujours vrai que cette expression est obscure & qu’elle ne s’acorde pas bien avec la reflexion morale de l’Auteur de l’Imitation de Jesus, & qu’elle s’y aimeroit mieux de la maniere que nous venons de dire, pour ne point parler du raisonnement dans une Exclamation comme dans celle-cy, qu’elle supose & qu’elle ne reçoit jamais. Voiez vostre Critique, dont cette digresion, à l’ocasion de l’adjectif, est un échantillon, ce que nous avons bien voulu faire pour faire connoître l’inportance l’industrie & la force de la Critique, que les Critiques du tenps ne portent jamais plus loin que la Grammaire. Voyez l’avis aux jeunes Predicateurs sur ce sujet.

L’Adjectif a deux usages ordinairement chez les Orateurs & chez les Poëtes.

  • L’Un est pour le nonbre ou pour la plenitude & pour faire la cascade ou la sinple cadence, sans aucune signification energique, il fait seulement nonbre, & on ne pouroit pas même l’apeller le Zero du Discours versifié comme si on disoit l’Eau humide, l’or jaune, & c’est avec raison qu’on rebute ces Adjectifs, Apposez ou Epithetes, parce qu’effectivement ils y sont hors d’œuvre, ajoûtez, placardez & fichez, & comme qui diroit des colifichets & [ p. 326 ] chevilles, étrangers & enpruntez, on les tolere, chez les Poëtes, mais on ne les doit pas soufrir dans la prose.

  • L’Autre usage des Adjectifs, mais aussi commun aux Orateurs & aux versificateurs est pour l’Enphase pour la force & pour l’energie du substantif ou du nom primitif qui perd sa force, son excellence, son goust & sa saveur, pour ainsi dire, sans ses adjectifs qui viénent du dedans du sujet (& non du dehors, à la façon de ceux du premier ordre dont nous venons de parler) qui marquent les proprietez & les perfections du sujet qui viénent de son fonds & que faute de nom propre, nous ne pouvons autrement designer, & sans eux le plus beau sens & les plus belles Periodes du monde sont insipides, languissantes, sans feu & sans ame, ainsi que nous l’avons remarqué dans les Exenples précédans, de la Mort qui est inexorable, sourde, aveugle, &c. & dans celui de Sepulchre, qui est avide, insatiable, &c.

Mais enfin comme l’abondance des paroles sans effet, conbat la majesté & la vigueur du discours, qu’on appelle Enphase, & qu’elle acable la memoire des Predicateurs qui ont de la peine à retenir & les choses & les paroles, qui sont si differentes, sans que les Auditeurs en profitent, puis qu’elles sont creuses,vaguës & sans suc, il est plus à propos, & pour leur gloire, & pour la dignité des pensée & pour leur soulagement, comme aussi pour le profit des Auditeurs, de la charger davantage, de choses que de paroles, qui leur profitent beaucoup moins que les choses solides, c’est à dire, les Sentences, les sentimens, les exenples, &c. Ce qui neanmoins n’enpêche pas que dans les ocasions qui [ p. 327 ] se presentent, il ne faille donner quelque credit aux paroles, quoi qu’elles n’aient pas beaucoup d’energie, afin de donner quelque chose à la plenitude des periodes, & pour rendre les cadences & les chutes plus douces & plus nonbreuses, mais seulement dans les grandes pieces qui demandent le faste, la ponpe & la magnificence ; & sans en abuser, comme dans les Harangues & dans les Panegyriques, où les Predicateurs ne peuvent jamais mieux reüssir, que par l’abondance des Apposez, ou adjectifs : ainsi que le Philosophe le remarque dans sa Rhetorique, que nous devons suivre en ce point, à cause que nostre langue n’est pas moins seconde que la sienne, puis qu’il n’est point de piéce d’Eloquence, où elle ne reüssisse aussi parfaitement que la sienne, soit en prose, soit en vers & de toutes les manieres, soit dans la Chaire ou dans le Bareau, dans les Negociations, ou dans les Conversations & sur les Theatres, non moins pour les Pieces Tragiques & Comtiques que pour les Pastorales. Rh. 3. 2. Voiez nostre Rhet. Civile.

CHAPITRE XXVI. Des Figures du Sermon.

SI la pureté, la verité, la justesse & l’energie font l’une des principales beautez du Sermon, nous pouvons dire que les Figures, les Decorations ou les Enbellissemens le rendent plus éclatant, plus ponpeux & plus magnifique.

La Figure, la façon ou la decoration, n’est autre chose qu’un ornement de Discours, une façon de s’énoncer & une maniere ou stile qui en fait toute la grace. [ p. 328 ]

La Figure ou l’ornement du Discours generalement pris est de deux sortes.

  • L’Une est sinple soit nominale, soit verbale, qui regarde les sinples Paroles qui signifient les sinples Pensées & les actions.

  • L’Autre est Phraseologique qui regarde les Phrases qui expriment les sentimens & les Sentences.

L’Ornement des sinples Paroles consiste principalement dans les Tropes ou enpruns de Paroles ou d’expression.

De la Figure des sinples Dictions. Article I.

LA Figure sinple qui est celle de la finple Diction, ou Parole, est ainsi nommée à cause qu’elle ne sert qu’à orner ou façonner la sinple Diction, sans aporter aucun ornement, ny beauté ou Enphase à la Sentence ou au sens.

Comme il paroist dans la Prosopopée dans la Metaphore, &c, & cette figure étant ôtée & le sinple terme mis en sa place, le discours redeuient sinple & sans figure, comme : Si je voulois écouter mon ressentiment vostre temerité seroit chatiée, pour dire, si je voulois me vanger, vous seriez chatié ; ou dans cette Metaphore. C’est une Personne qui flote toujours entre l’esperance & la crainte. pour dire, il est toujours entre la crainte & l’esperance, où vous voiez que le terme Floter qui est enprunté de la mer ou de l’eau, ocupe la place d’Est : ou cette autre. Saül, Saül pourquoi me persecutes-tu ? où vous voiez que cette [ p. 329 ] reprise de Saül ne fait rien au sens, c’est seulement un ornement ou façon de parler qui peut estre ôtée sans, alterer le sens le moins du monde, car il y auroit sinplement, Saul pourquoi me persecute-tu ? ou ainsi. C’est moi, c’est moi qui ay peché, Seigneur, c’est moi. Ou ainsi. Vous vous estes enbarqué dans cette affaire fort mal à propos. Il y a un tres-grand nonbre de Figures sinples ou de Diction qui donnent, sans contredit, beaucoup de grace au Discours, que vous voiez dans le Traité que nous en avons donné à part & qui se voit aussi dans nostre Rhetorique Civile : C’est dans ce Traité ainsi que dans nos leçons que nous faisons voir la difference qu’il y a entre les Figures de l’Exorde & celles des Preuves ; entre celles des Preuves & celles de l’Anplification, & entre celles de l’Anplification & celles de la Refutation, & entre celles de la Refutation & celles de l’Aplication, que nous detachons, en quelque sorte de ce Systeme, à cause qu’elles ne sont pas toutes à l’usage de la Chaire, ou de la sinplicité de l’Evangile, à moins que les Predicateurs aient l’adresse de se les rendre necessaires.

Du Trope. Article II.

LE Trope ou l’enprunt de paroles se fait lors que les Predicateurs enploient dans leurs Sermons des façons de parler ou des Dictions qu’ils tirent des autres Disciplines ou Systêmes honêtes, quelles qu’elles puissent estre qui sont dans la Cyclopedie.

De tous les Enpruns de paroles, qu’on apelle Tropes, il n’en est aucun qui ait plus d’usage chez les Predicateurs que la Metaphore, parce qu’elle est plus propre qu’aucun autre pour les agréemens & pour les mouvemens. [ p. 330 ]

Comme. Mais enfin, Chrétiens, est-ce que vous ne vous lasserez jamais de sacrifier au monde, à l’ambition, au luxe, à la vanité & à tous ses desordres ? Est une maniere de parler figurée ou enpruntée & Metaphorique qui donne un air plus agreable & plus divertissant que de dire sinplement, Mais enfin, Chrétiens, ne quiterez-vous point vos mauvaises habitudes ? Serez-vous toujours avares ? Serez-vous tousiours luxurieux, &c.

Si les Predicateurs preferent les Metaphores aux autres especes de transports ou d’enpruns de paroles, comme sont.

  • La Metonymie.

  • La Synedoche.

  • L’Ironie, &c.

A cause qu’elles ont plus de graces que les autres enpruns ; il est de leur prudence de prendre garde qu’elles ne soient pas tirées de trop loin, ni forcées, ni dures, ny basses, ni communes ou triviales, ni de peu de consequence ; parce que si celles qui sont justes contribuent beaucoup à la devotion & à la pieté, celles qui sont irregulieres y prejudicient infiniment, & d’autant plus qu’ëtant irregulieres elles privent les Predicateurs des raports qui se trouvant entre les termes metaphoriques & les metaphorisez, comme il se peut voir dans celle du Sacrifice, au sujet d’une fille qui s’ofriroit en sacrifice à Dieu par le vœu de chasteté, en disant. L’Histoire sainte nous aprend que dans les sacrifices que l’on ofroit à Dieu, la Victime des Holocaustes soufroit trois violences qui consommoient le sacrifice.

1. Elle estoit liée sur l’Autel.

2. Elle estoit divisée.

3. Elle estoit consumée.

Ainsi Madame, vous voiez à quoi vous vous engagez.

1. Il faut que vous soiez liée sur les Autels de la Virginité.

2. Il faut que vous soiez divisée de vous-méme.

3. Il faut enfin que vous soiez consumée dans le feu de la Charité & de l’amour divin, &c. [ p. 331 ]

Cependant les Predicateurs doivent prendre garde, sur tout, que leurs Sermons n’excedent dans l’usage des Metaphores, & qu’ils ne deviennent tout à fait Metaphoriques, c’est à dire Allegoriques & trop enpruntez, ce style n’est pas à l’usage de la Chaire du Christianisme, comme autresfois chez les Payens, qui sous des figures & allegories, enseignoient les plus belles veritez, comme sont les Fables, les Apologues, les Enblêmes, les Paraboles, &c. & ils doivent se souvenir qu’il faut faire de plus belles Figures dams le discours & de plus beaux ornemens, pour plaire à l’esprit, ce que l’on fait, dans les alimens, pour exciter l’apetit, des pointes & des ragouts, qui doivent estre épargnez, & aussi de la Maxime, Optimorum corruptio pessima. C’est l’advis du Phil. au 3. de sa Rhet. 2.

Des Figures de la Sentence. Article III.

LA Figure oratoire ou l’ornement des Phrares ou des Paroles conposées qui expriment les Sentences ou les sentimens des Predicateurs, ou pour mieux dire de l’Evangile, se fait en douze principales manieres.

I. L’Exclamation. 7. Le Souhait.

2. L’Interrogation. 8. L’Admiration.

3. L’Apostrophe. 9. La Prosopopée.

4. L’Apel. I. Le Dialogue.

5. La Priere. I1. La Suspension.

6. Le Jurement. I2. L’Ethopée.

Qui sont les Figures les plus ordinaires & les plus conformes à la grandeur & à la sainteté de la Chaire. [ p. 332 ]

Comme le caractere de l’Eloquence chrétienne est tout à fait different de celui de l’Eloquence prophane ou civile, celle des Predicateurs ne doit pas enploier, dans ses pieces & principalement dans ses Sermons, tous les divers ornemens que l’autre fait entrer dans ses Ouvrages les plus ponpeux & les plus magnifiques. Et quoi que la Figure de la Sentence, & même au raport de saint Augustin, contribuë le plus à la magnificence du discours, & qu’elle ait tant aquis de gloire à Demosthemes, qui sçavoit varier les Figures par la varieté des Sentences qu’il proposoit ; si est-ce pourtant que les Predicateurs doivent faire choix de celles qui conviennent le mieux à la sainteté de la chaire, comme sont celles qui sont contenuës dans le Theorême precedant & non les autres, & sur tout celles de la repetition de diction au commencement, au milieu & à la fin de la Sentence. Magnum decus eloquentia in Schematibus sententiarum, ideo vir Ecclesiasticus, divina eloquia non solum sapienter, sed etiam eleganter & ornatè tractet. L. 4. de Doct. Christ.

De l’Exclamation. Article I.

L’Exclamation n’est autre chose qu’une certaine élevation & force de voix dont les Predicateurs se servent, pour mieux exprimer le merite & la dignité des choses qu’ils envisagent, & qu’ils viennent ou qu’ils veulent exposer, & la grandeur des sentimens qu’ils en ont & de ceux qu’ils veulent inspirer à leurs Auditeurs, qui ne sçauroient ne pas s’émouvoir, par un si grand changement de voix, apres une peinture de quelque chose tout à fait [ p. 333 ] surprenante, & non pas auparavant, qui seroit proprement faire une Peinture sans original, ou ne la faire que pour soy-même.

Pour bien entendre le Theorême précédant, & pour connoître la nature, l’usage, la beauté & la force de l’Exclamation, il faut remarquer que l’Exclamation de l’Orateur imite celle de la nature, c’est à dire que comme elle, le Peuple ne fait jamais d’exclamation ou n’eleve jamais sa voix, que quand il voit, ou qu’il prevoit ou qu’il apprend quelque chose d’extraordinaire, que le force à se faire une extrême violence, pour se dégager, par maniere de dire, de l’opression & de la charge que fait sur son imagination ou sur son cœur l’idée d’une chose tout à fait surprenante, soit bonne, soit mauvaise, & qui le touche sensiblement, c’est à dire, qui l’interesse ; ainsi qu’il ariva dans la personne du fils müet de Cresus, qui, au sacagement de Sardis sa ville capitale, forcée par les troupes de Cyrus, voiant qu’un Soldat s’en alloit estramassonner le Roi son pere, se fit une si grande violence, à la veuë d’un tel objet, que dans ce transport, comme hors de soi- même, il s’écria & dit, tout müet qu’il estoit aupavant, Arêtez, c’est le Roi, ne frapez pas. Ainsi l’Exclamtion oratoire, suposant la connoissance d’un grand évenement, ou passé, ou present, ou futur, en doit toujours suivre la peinture & la connoissance, par le discours, au défaut de la veuë ; ce qui nous aprend que les Exclamations n’ont point de plus bel usage qu’en suite des Hypotyposes, ou sinples ou exagerées ; comme il se voit dans l’Onziéme de la Letre de saint Paul aux Romains, où l’Apostre en veuë de tout ce qu’il y a de plus particulier & de plus recommandable en la Divinité, sur le sujet de sa connoissance & de sa volonté, & se trouvant dans l’inpuissance de passer plus outre, comme s’il eût fait rencontre d’un precipice, ou d’un abyme, pour donner des marques de sa surprise & de son étonnement il se sent si pressé [ p. 334 ] qu’il s’écrie, comme pour se soulager, O Altitudo divitiarum, sapientia & scientia Dei, &c. & au deuziéme de celle qu’il écrit aux Galates. O Insensati Galata, &c.

Il y a deux sortes d’Exclamation.

  • L’Une est celle qui est marquée par les interjections. O ! helas ! las ! ah, &c.

  • L’Autre est celle qui en est destituée.

Comme. Pr ogenies Viperarum quis demonstravit vobis fugere à ventura ira ? Pour dire, Engence de viperes, qui est-ce qui vous a apris à fuyr la colere & l’indignation de Dieu ? Matth. 3. 7.

Quoi que cette Figure soit extremément belle, pathetique & émouvante, il est de la prudence des Predicateurs de ne pas en user trop souvent, non seulement à cause qu’elle aporte trop d’interruption dans le discours ; mais encore à cause qu’elle demande beaucoup de feu, & qu’elle supose beaucoup d’estime du Predicateur, de la part des Auditeurs, ce qui fait même encore que les Predicateurs en doivent user moins frequenment & avec plus de retenuë & de discretion que ceux qui sont plus anciens & plus en credit parmy les Auditeurs. Signum Scholastici recens ad suggestum admissi, disent les Maîtres, sunt nimis crebra Exclamationes & Interrogations. Cette Figure est tout à fait Pathetique & propre aux grands mouvemens.

Il y a cent belles choses à dire sur l’Exclamation & importantes, que vous verrez dans nostre Traité des Figures oratoires qui est détaché de ce Systeme, & dans nostre Rhetorique civile & generale.

De l’Interrogation. Article II.

LA Demande ou l’Interrogation est une maniere ou façon de s’énoncer ou de [ p. 335 ] s’exprimer qui varie le Discours, par les pensées & par la voix, qui par leur changement sont differentes de celles de la sinple enonciation : l’usage de l’Interrogation, le lieu où il la faut faire & l’étenduë qu’il lui faut donner dépend des trois Maximes suivantes.

I. L’Interrogation est propre pour animer le Discours, pour le rendre pathetique & pressant beaucoup plus que s’il n’estoit pas figuré.

II. Il ne faut pas faire un trop grand usage de l’Interrogation, si ce n’est dans les endroits qui sont les plus forts, les plus hardis & les plus pressants, & sur tout en ces deux ocasions.

1. Lors que les choses qui sont l’objet de la demande, sont necessaires, constantes, claires, & evidentes : comme ; Engence de Viperes, qui vous a enseigné à suyr la vengeance de Dieu ? ou ainsi. Saül, Saül pourquoi me persecute-tu ?

2. Apres l’Exposition de certaines veritez solidement établies & avec evidence : comme. Apres tant de preuves que vous avez veu de la Providence Divine envers vous, pouvez-vous douter de la conduite de Dieu, ingrats que vous estes ?

III. L’Interrogation a deux principaux Vsages.

  • Le Premier regarde les mouvemens de l’ame.

  • Le Deuziéme regarde l’Ornement du Discours. [ p. 336 ]

  • L’Interrogation regarde trois principaux Mouvemens de l’Ame ; actifs, de la part des Predicateurs, passifs, de la part des Auditeurs, qui sont.

1. L’Indignation : comme, Te vêray-je toûjours infâme & lâche que tu es ?

2. L’Admiration ; comme, Vit-on jamais d’inpieté plus insolente & plus achevée ?

3. Le Doute. Comme, Où ira-tu mal-heureux pour te metre à couvert de la Justice du Ciel qui te cherche ?

Et pource qui est de la grace & de l’Ornement du Discours, l’Interrogation en regarde trois principaux,

1. La varieté des Pensées qui font la bigarure du style pour le varier & le diversifier.

2. L’Inflexion de la vois, pour étouffer son uniformité, qu’on apelle Monotonie.

3. L’Aliance ou liaison des principales parties du Discours, qu’on nomme Passages, ou Transitions.

Il n’y a point de Figure qui soit plus propre pour les Transitions que les Interrogations, & aussi pour les Mouvemens ou actifs de la part des Predicateurs, ou passifs du côté des Auditeurs : comme il se voit principalement dans saint Chrysostome qui les enploioit avec tant de bon-heur & de succez, & dans ce beau passage de Ciceron pour Ligarius, que nous avons déja marqué, Quid enim tuus ille,Tubeio, districtus in acie pharsalica, gladius agebat ?

Voiez Quint. Liv. 4. chap. 2. [ p. 337 ]

De l’Apostrophe. Article III.

L’Apostrophe est une façon & un ornement du Discours qui se fait lors que les Predicateurs adressent la parole à d’autres Auditeurs qu’à ceux qui sont venus pour les entendre ; comme s’ils se détournoient des uns pour parler à d’autres.

L’Usage de l’Apostrophe ou de la conversion dépend des Maximes suivantes.

I. Comme l’Apostrophe est l’une des Figures les plus animées & des plus hardies, les Predicateurs en doivent user avec beaucoup de moderation, afin de n’en pas abuser.

II. L’Apostrophe a peu d’usage dans l’Exorde, il arive rarement que les Predicateurs commencent leurs discours par une conversion à Dieu, comme les Poëtes à leur Muse ou à leur Apellon ; mais assez souvent dans les autres parties du Sermon, & fort souvent dans l’application, c’est à dire dans la Conclusion.

Voici de quelle sorte Quintilien en parle L. 4. c. 2.

Aversus à Iudice sermo, qui dicitur Apostrophe, mirè movet, sive adversarios invadimus, sive ad invocationem aliquam convertimur, &c.

L’Apostrophe a deux principales Especes.

  • L’Une regarde de vrais Auditeurs.

  • L’Autre en regarde d’imaginaires. [ p. 338 ]

L’Apostophe qui regarde de vrais Auditeurs, c’est à dire qui sont capables d’ouyr & d’entendre le Discours, est aussi de deux sortes.

L’Une est propre, comme celle qui se fait à de vraies personnes differentes de celle qui parle, comme Dieu, les Anges, les Saints & les Auditeurs presens.

Les Apostrophes qui se font à Dieu ou comme Pere, ou comme Fils, ou comme saint Esprit, & aux Saints, peuvent estre frequentes, c’est à dire qu’en chaque Sermon, il peut y en avoir quelqu’une, & ainsi des autres Auditeurs, les prenant en particulier & comme détachez de l’auditoire, comme. Ah pécheur, de grace, répons-moi, &c. Et vous Anbicieux, &c.

L’Apostrophe moins propre se fait lors que les Predicateurs s’apostrophent eux-mêmes : comme. Mais enfin, Predicateur, il peut estre que vous vous tronpez, quand vous pensez, &c.

L’Apostrophe tout a fait inpropre est celle qui ne regarde pas de vrais Auditeurs, qui ne sont pas & qui ne peuvent oüir ni entendre le discours qu’on leur fait comme, sont ou les personnes mortes, ou les choses inanimées, & que les Predicateurs considerent pourtant, comme des personnes capables de les entendre, comme. Saint Tenple qui m’entendez, tenez-moi conte des reproches que je fay, &c. Et vous Autels qui estes témoins de, &c.

Si l’Interrogation a beaucoup de force quand il s’agit d’exciter les Passions, nous pouvons dire que l’Apostrophe n’en a pas moins, mais les Predicateurs [ p. 339 ] en doivent user avec tant de conduite qu’ils ne l’enploient jamais que dans des sujets de merite, & une ou deux fois, tout au plus en chaque point & selon la prudence. En effet les Predicateurs ne peuvent pas surprendre leurs Auditeurs de meilleure grace, apres leur avoir exposé les aflictions de l’Eglise, qu’en adressant la parole au Fils de Dieu, pour l’exhorter à jeter les yeux sur elle, & lors que les Auditeurs y pensent le moins ; comme. Seigneur Iesus qui voiez du plus haut des Cieux où vous jouissez de la Gloire de vostre Pere celeste, ce qui se passe icy bas, considerez les malheurs qui acablent vostre Epouse, aiez pitié de, &c.

Les Apostrophes les plus vehementes sont celles qui sont inpropres, comme s’il saloit plus de vigueur pour se faire entendre à des choses ou qui ne sont plus, ou qui sont dans l’inpuissance d’entendre, ainsi Moïse en use souvent, Jeremie & David en ses Pseaumes.

De la Communication. Article IV.

LA Communication ou Interpellation a deux Especes.

  • L’Une est generale.

  • L’Autre est speciale.

La Communication generale n’est autre chose qu’un ornement de discours & un acte des Predicateurs, par lequel ils communiquent avec leurs Auditeurs, & les appellent à leurs secours, pour deliberer avec eux, sur quelque difficulté qui les presse, & pour leur demender les lumieres qui leur manquent.

Nous avons une bel Exenple de cette, Figure [ p. 340 ] de la Conpellation dans les Actes des Apostres, ch. 26. v. 25. 26. Non insanio, optime Feste, sert enim de his Rex, &c. Et ainsi Ciceron ne dit-il pas, tout haut parlant à Cesar. I’en apelle de Cesar à Cesar même, de Cesar vindicatif juste & irité, à Cesar genereux & clement.

L’Interpellation n’est jamais plus animée que quand les Predicateurs s’adressent au pecheur même qu’ils conbatent ; comme. Non non, je me tronpe, il vaut mieux que je te, consulte, anbitieux, avare, luxurieux ; ses connoissances sont plus parfaites que les miennes, & la conscience, &c.

La Communication speciale a deux Especes.

  • L’Une est la Commemoration.

  • L’Autre est l’Appel à la Conscience.

La Commemoration est une façon d’enbellir & de varier le discours, qui se fait lors que les Predicateurs disent qu’ils sçavent quels sont les sentimens de leurs Auditeurs.

Ie sçay Chrétiens, je sçay quels sont vos sentimens ordinaires dans ces rencontres. Ainsi Ciceron dans la Milonien. Ejus igitur mortis sedetis ultores, cujus vitam, si putetis per vos restitui posse nolitis.

L’Appel au Tribunal de la Conscience se fait lors que le Predicateur s’en remet à la conscience de ses Auditeurs, & qu’il les fait Juges du sujet dont il s’agit & qu’il leur donne la commission d’en prendre connoissance & d’en juger eux-mêmes.

Comme. I’en appelle, je m’en remets, je m’en raporte à toy-méme Anbitieux. Ie ne veux point d’autres témoin que ta propre conscience ; juge toy-méme des veritez de l’Evangile que je t’annonce de la part du Dieu vivant. Cette Figure est des plus innocentes & des plus pathetiques. [ p. 341 ]

De la Conjuration ou Priere. Article V.

LA Priere la plus ardente qui se puisse faire est un ornement de discours & une diversité qui s’en fait par l’enploy des choses qui sont les plus considerables, dans la Religion, afin d’obtenir quelque chose des Auditeurs.

Nous avons un bel Exenple de cette Priere au ro. des Rom. & au 4. des Galat. Obsecro vos, per misericordiam Dei, Fratres, ut exhibeatis corpora vestra, &c. comme s’il disoit : Ie vous prie, mes freres, & vous conjure par, &c. Cette Figure sied bien aux jeunes Predicateurs qui ne se sont pas encore autorisez par leur propre merite. Mais il est à remarquer que cette Figure suppose une exposition ou une peinture de la chose, pour laquelle le Predicateur use de priere aussi affectueuse que celle de l’obsecration ou conjuration, qu’il n’y a point de discours où elle ait meilleure grace que dans les reprimendes qui se font aux gens de consideration, & elle doit estre prononcée d’une voix pleintive, humiliée, tendre & supliante.

Du Iurement. Article VI.

LE Jurement, la prise-à-têmoin ou la protestation est un ornement de discours tant pour varier le style que pour exprimer [ p. 342 ] l’affection & la passion des Predicateurs mêmes que pour l’exciter dans l’ame des Auditeurs ; elle se fait par l’atestation de Dieu même, de ce qu’il y a de plus sacré dans la Religion & même de la conscience, pour asseurer les Auditeurs de la verité des choses qu’ils proposent.

Comme nous le voions dans le XII. du II. 1. des Rois ou David parlant au Prophete Nathan dit, Vivit Dominus, &c. pour dire, Vive Dieu : comme aussi dans la 2. à Timot. c. 4. Testificor coram Deo, &c. Pour dire, Le Ciel m’est témoin, &c. La Terre sçait, &c. sincerement, &c. Cette Figure est tres-pathetique, elle ne convient qu’aux grands sujets & ne sied bien qu’aux fameux Predicateurs, quand ils veulent faire valoir la force de leurs reprimendes, qui regardent la gloire de Dieu, le bien de l’Eglise, ou l’aquit de leur devoir envers les Auditeurs.

Du Souhait ou du Vœu. Article VII.

LE Desir, le Souhait ou le Vœu est un ornement de Discours, par lequel les Predicateurs expriment à leurs Auditeurs l’extrême passion qu’ils ont de les voir bien persuadez des veritez qu’ils leur annoncent, & dans le dessein de bien pratiquer les œuvres de charité, ou de quelqu’autre vertu, selon le contenu de l’Evangile.

Comme il n’y a point de Figure qui soit plus hardie ni plus pathetique que le Souhait, les celebres Predicateurs ne doivent pas en negliger l’usage dans les casions ; elle est tres-propre pour émouvoir les [ p. 343 ] Auditeurs, & pour gagner leur attention, & leur bien-veillance ; puis qu’en effet l’ardeur du desir qu’ils découvrent en les prêchant, leur fait assez connoistre l’interest qu’ils prennent dans le salut de ceux qui les écoutent & dans la gloire de Dieu. Saint Paul pratique admirablement bien cette belle Figure, en parlant à Festus, Act. 26. c. 27. Ie souhaiterois volontiers, excellent Festus, que tu fusses, comme moi, à l’exception de mes chaines ! ou ainsi. Que ne puis-je me faire effacer du Livre de Vie pour mes freres ! Quant sera-ce, ô Pere de misericorde, que je verray mes Auditeurs épouser ces sentimens & ces veritez que je leur annonce ? Quand est ce que, &c.

De L’Admiration. Article VIII.

L’Admiration est une espece d’ornement de Discours, qui exprime agreablement la surprise des Predicateurs à la veuë d’une chose dont la difficulté les surprend & les arreste, ou la beauté, la douceur, la grandeur, &c.

Comme nous le voyons dans cette belle & admirable surprise de saint Paul aux Rom. O profondeur des Richeßes & de la Sagesse de Dieu ! Qui est-ce qui a penetré, &c. Cette Figure suit toujours la peinture de la chose, pour laquelle on a de l’admiration : elle a fort bonne grace avec l’Exclamation’& avec l’Interrogation, comme il se voit dans ce bel exenple de Ciceron dans le 5. de ses Tusculanes, O divine Philosophie qui nous incite à la pratique de la vertu ! Que serions-nous sans ton secours, &c. [ p. 344 ]

De la Prosopopée. Article IX.

LA Prosopopée est une façon ou maniere de s’exprimer, par laquelle les Predicateurs font agir & principalement écouter & parler ou des morts ou des choses inanimées comme s’ils leur cedoient leur place.

La Prosopopée a deux Especes.

  • -L’Une est déterminé.

  • L’Autre est indeterminée.

La Prosopopée découverte & determinée se fait lors que les Predicateurs font parler, en leur place, des choses designées, ou nommées & marquées, comme des personnes feintes, mais declarées.

L’Usage de cette espece de Prosopopée dépend de la Maxime suivante.

Pour reussir dans l’usage de cette sorte de Prosopopée, il faut avoir égard à la bienseance & faire que ces personnes feintes ne disent que des choses, que vrai-senblablement elles diroient, si elles en estoient capables, & qu’elles y fussent obligées, chacune à sa maniere, comme le Ciel, la Terre, la Mer, le Soleil, &c. en suposant que leur reconnoissance est fondée sur certains bien-faits ou besoins, ou autres accidans qui les distinguent.

Cette Prosopopée est de deux sortes. [ p. 345 ]

  • L’Une est parfaite,

  • L’Autre est moins parfaite.

La Prosopopée parfaite se fait lors que les Predicateurs introduisent des personnes capables de parler, d’exhorter, de blâmer, &c. comme, Dieu, les Anges, les Saints, les hommes.

La Prosopopée moins parfaite est lors que les Predicateurs font parler des choses qui n’ont jamais parlé & qui ne sont pas propres à parler, la Patrie, le Lieu, le Tonbeau, le Soleil, le Ciel, la Terre, &c.

Comme il se voit dans l’Exenple de Cie. I. Cat. Mais enfin, Ciceron, qu’est-il besoin que vous parliez, si la Patrie qui vous est mille sois plus chere que vostre propre vie, vous parle elle méme de ses desordres, que fay je Messieurs, de vous entretenir ? Ou ainsi. Mais, Fideles, à quoi est ce que je ma muse, les Plaies du Sauveur sont-elles pas des bouches beaucoup plus disertes & plus eloquentes que celles des Predicateurs les plus eloquens ? Ecoutez-les, elles vous parlent avec enpressement. Et saint Paul au 8. Rom. Scimus enim quod creatura ingemiscit & parturit, &c. Et David Psal. 97. Iubilate Deo omnis terra, cantate, & exultate & Psallite, &c.

Comme la Prosopopée est d’un grand usage dans la Chaire, & qu’estant, à parler proprement une Fiction oratoire, qui fait l’un des plus beaux ornemens de l’Eloquence & civile & chrétienne, outre les considerations que nous venons de faire, nous sommes obligés d’ajoûter celle-cy & de dire qu’au regard de l’étenduë comme la Metaphore, elle a deux Especes. [ p. 346 ]

  • L’Une est continuée.

  • -L’Autre est abregée.

La Prosopopée continuée consiste dans la continuation de l’action d’une qualité animéo ou personnalisée, pour ne pas dire Prosopopisée, soit agissante, soit soumise ou patiente, qui fait, à sa façon, ce que fait, à la sienne, la Metaphore continuée qu’on nomme Allegorie.

Cette sorte de Prosopopée a deux Especes.

  • L’Une est sinple.

  • L’Autre est conposée.

La Prosopopée sinple continuée consiste dans la Fiction d’une seule qualité ou agissante ou soumise, que l’Orateur personalise & qu’il fait paroistre ou agir ou patir, comme une personne, ou qui agit, ou qui parle, ou qui soufre & qui écoute.

Comme il se peut voir dans les Exenples suivans. Enfin la Ville de Bronsvvic, qui avoit secoüé le joug, il y a pres de quatre cens ans, a esté contrainte de reconnoistre son legitime Souverain, par le Traité qu’elle a fait avec lui. Ou ainsi. Le Pape est dans une santé aussi parfaite que tous les gens de bien la puissent souhaiter, les Peuples établissant leur felicité particulierement sur la durée de son Pontificat, duquel ils ont déja receu de notables soulagemens. Dans lesquels deux Exenples, Bronsovie & le Pontificat sont considerez sous des idées de personnes qui agissent, quoy que faussement, puis que l’une & l’autre ne sont que de sinples circonstances qui sont incapables d’action, de cette sorte, l’action estant des personnes & non de leurs sinples accidens ou circonstances. Ou ainsi. Il faut donner quelque chose au Ressentiment. Ou ainsi. I’en suis redevable à vostre Civilité. Ou ainsi. La Devotion le veut. [ p. 347 ]

La Prosopopée étenduë & conposée consiste en deux, ou trois ou quatre qualitez ou agissantes ou soumises, qui sont representées comme des Personnes.

Comme il se voit dans les exenples suivans qui sont les precedens mais redoublez. Sa Sainteté est toujours dans une santé aussi parfaite que les gens de bien la puissent souhaiter ; les Peuples ètablissans leur bon-heur sur la durée de son Pontificat, duquel ils ont déja receu de tres notables soulagemens. Dans lequel Exenple, la Sainteté & le Pontificat sont les deux Personnes seintes & agissantes. Ou ainsi. La ville de Bronsvvic qui avoit secoüé le joug de l’obeissance depuis quatre cens ans, a enfin esté contrainte de reconnoistre son legitime Souverain, par un traité qu’elle a conclu avec son Altesse le Duc de Volfenbutel. Dans lequel Exenple Bronsvvic & Altesse, sont les deux Personnes feintes, l’une agissante, l’autre soumise. La ville de Bronsvvic signifie le Peuple ou les Habitans, & Altesse represente le Duc de Volfenbutel, ausquelles deux Fictions se joint celle de joug de l’obeyssance, qui est basse, à la verité, au regard des deux autres, à cause qu’elle abaisse le primitif ou le fondement de l’allusion qui est l’humanité, pour l’accommoder à la brutalité des bêtes les plus grossieres, mais qui a pourtant son usage, & qui fait un merveilleux ornement ou figure dans le discours, & peut-estre plus beau & plus elegant que les deux autres allusions, Bronsvvic & Altesse. Ou bien dans l’Exenple qui suit, dans lequel, outre la beauté & la grace du tour periodique, vous voiez un agreable mélange d’allusions & de Prosopopées, qui ne font pas moins les jeux & les divertissemens d’une Eloquence naissante, que les delices & le contentement des Auditeurs, & que je prefere d’autant plus volontiers à tant d’autres, que je pourrois enploier, qui je le tïens du plus jeune [ p. 348 ] des Pasteurs de cette Ville, & que les Exenples qui viennent des jeunes gens font plus d’inpression sur les autres du même âge que ceux qui viennent des plus anciens, quand il dit. Et encore pour contenter les enportemens d’un faux Zele, la Haine, toute seule, est une passion trop fèble, & trop inpuissante, & à vrai dire, la Haine d’elle-même, est une passion qui afflige & qui tyrannise, tant qu’elle est obligée à demeurer dans le cœur, sans avoir la liberté de se montrer, elle est la source d’une infinité d’inquietudes qui sans cesse agitent l’ame & qui jamais ne la soulagent ; mais enfin, pour dire les choses comme elles sont, le plaisir de la vengence est seul capable de paier les inquietudes de la haine ; où vous voiez qu’il parle du zele, de la haine, du plaisir & de la vengence, comme si ces passions estoient des personnes capables d’agir à la façon des hommes. Ce n’est point pour faire l’Eloge de ce jeune Docteur, Pasteur & Predicateur tout ensenble, que ie prens la liberté de le citer & de l’inquer. Il y a déja quelques années qu’il est en possession de faire le sien de plusieurs manieres, en faisant celui des autres. Mais c’est à fin de le proposer en exenple aux jeunes Eclesiastiques, come celui qui s’aquite tres-dignement des trois principales fonctions pastotales, avec tant de douceur, de probité & de conduite, que sa vie tout à fait exenplaire & sans reproche convient des mieux au nom des Saints Patrons de la Cure que la Providence divine a commise à ses soins, à son zêle, à sa probité, à sa conduite, à sa capacité & à sa… Mais sa sévere modestie & le respect que ie lui dois m’arêtent tout court, & me faisans tonber la plume de la main m’enpêchent d’en écrire davantage & d’informer tous ceux qui ne le connoissent pas, qu’il a le gloire de commencer par où les autres finissent, je veux dire par l’aplaudissement & les benedictions & de ses Parroissiens & de tous ceux qui le vont entendre.

La Prosopopée abregée ou racourcie est celle [ p. 349 ] Qui consiste en une sinple diction qui marque une seule qualité agissante ou soumise, que l’Orateur considere, & apostrophe, comme une personne qui est capable ou d’agir ou de patir, qu’on nomme tierce personne, qui se tire ou de l’excellence des Personnes ; comme la Divinité ou la Deïté, pour dire Dieu. Sa Sainteté pour signifier le Pape. La Majesté pour les Monarques. Sa Hautesse pour le Turc. L’Altesse pour les Princes. La Seigneurie pour les Republiques, l’Excellence, l’Eminence, Grandeur.

Comme il se voit dans l’Exenple suivant. Sire, l’honneur que j’ay d’annoncer l’Evangile à vostre Majesté, &c. Monseigneur, je representois à vostre Altesse Serenissime. Messieurs, le respect que je dois à la Cour m’enpêche de vous dire, &c.

Les Prosopopées se tirent aussi des abstraits ou qualitez dominantes qui se trouvent dans la Personne.

Comme il se voit dans l’ExenpIe suivant. La Coutume de ce grand Monarque étant de se délasser de ses travaux par d’autres, sa Majesté ordonna cette fête, comme une marche d’armée ; mais apres avoir fait paroistre sa valeur dans la guerre, sa Politique dans la paix, sa Capacité dans le conseil & sa Conduite dans l’entreprise. Ainsi nous disons. Il faut donner quelque chose à son Ressentiment ; Ie le veux immoler à ma Fureur. C’est un effet de vostre Civilité. Et ainsi des autres accidens que les Orateurs personalisent & font agir à la maniere des Personnes avec beaucoup de grace ; comme : la Devotion est refroidie, la Foy est vive, &c.

La Prosopopée parfaite a deux Especes. [ p. 350 ]

  • -L’Une est d’une seule Personne.

  • L’Autre est de deux Personnes.

La Prosopopée sinple ou d’une seule Personne, est celle dans laquelle le Predicateur ne fait agir ou soufrir, que la seule Personne feinte.

Comme. Est-ce ainsi, Chrétiens, que vous profitez des lumieres que je vous ay données, nous dit ce grand Apostre. Est-ce ainsi que vous offrez vos corps à Dieu en Sacrifice, vivant, saint & plaisant ?

La Prosopopée conposée ou dialogistique, ou de deux Personnes se fait lorsque le Predicateur introduit une Personne feinte, qui lui parle & qui fait avec lui un discours lié, qu’on apelle Dialogue.

Comme. Ah, mon Sauveur, j’aprehende qu’un jour vous ne nous fassiez des reproches & que vous ne nous accusiez de n’avoir pas exhorté vostre peuple à la penitence, avec toute la vigueur que vous demandez de vos Pasteurs, & que vous ne nous reprochiez nostre lâcheté & nostre negligence : mais, mon Dieu, je vous puis protester que je ne me suis point épargué de les, &c. Chrétiens vous voiez, &c.

La Prosopopée incertaine & indéterminée ou vague est celle, dans laquelle le Predicateur represente & introduit vaguement une Personne sans la designer plus particulierement, comme par son nom.

Comme. Il y en a qui disent que, &c. Ie ne doute point qu’il ne s’en puisse rencontrer qui ne soient pas tout à fait, &c. Que quelqu’un de ces biens qui se raillent de la devotion me dise, &c. [ p. 351 ]

Du Dialogue. Article X.

LE Dialogue est une façon d’enbellir & de varier le discours oratoire, par l’introduction d’une autre Personne que le Predicateur, qu’il introduit, & qu’il fait parler par sa propre bouche.

Il n’est presque point de Figure qui donne plus de grace au discours & qui soit plus pathetique & plus émouvante que le Dialogue ou le Discours mêlé, par lequel les Predicateurs font parler quelque autre Personne qu’eux, ainsi que nous en avons parlé dans la Prosopopée, qui l’apelle à son secours.C’est par cette ingenieuse figure que dans le 8. de la Sapience, Salomon introduit la Sagesse qui parle & qui exhorte les hommes. C’est par cette Figure que les Predicateurs font parler le saint Esprit, qu’ils lui font faire des exhortations & qui ne cesse point de sraper à la peril du Fidele, en lui representant le point dans lequel il se trouve, l’incertitude de la vie humaine, la prontitude de la mort, les suplices de l’Enser, & au contraire les reconpenses du Ciel, afin de le porter à l’amandement de vie. C’est par cette admirable figure que les Predicateurs exposent au peuple les artifices dont le diable se sert pour porter les hommes au peché & les détourner de la [ p. 352 ] voie du Ciel, pour les obliger à se flater, dans leurs desordres, de l’inpunité qu’il leur fait esperer, ou du moins par la penitence à l’heure de leur mort. Nous voions que la pluspart des Predicateurs l’ont enploiée. S. Basile dans l’Homilie des quatre Martirs ; le Grand saint Gregoire dans l’Homilie des sept Machabées, Saint Cyprien, De habitu virginum, où il introduit Dieu qu’il fait parler, comme aussi le Demon dans le Sermon de l’Aumône.

Il inporte peu que le Predicateur soit de la partie ou du Dialogue, ou qu’il soit seulement l’introducteur des Dialogistes, comme il se voit dans celui du Lazare & du mauvais Riche aux Enfers, c’est toujours dialogue, & le tout à la prudence du Predicateur.

Il y a deux sortes de Dialogue parmy les Predicateurs.

  • L’Un est vrai.

  • L’Autre est feint.

Le Dialogue vrai est celui dans lequel deux vraies Personnes parlent par le Ministere du Predicateur, ainsi que nous l’avons veu dans les precedens Exenples du Dialogue.

L’Usage du Dialogue dépend des Maximes suivantes.

I. Le Dialogue vrai ne demande qu’un discours aisé, familier & clair ; il faut que l’Auditeur y voye l’ocasion du Dialogue, la suite des choses qui s’y disent, les raports des choses les unes avec les autres, & une [ p. 353 ] conclusion judicieuse. Il faut ensuite qu’il y ait de beaux sentimens dans le Dialogue, & qu’il donne du plaisir à ceux qui l’écoutent.

II. Le Dialogue des Predicateurs pour l’ordinaire n’est jamais que de deux Personnes, celle qui parle & celle qui écoute.

III. Le Dialogue feint ou representatif ne se fait jamais mieux que par des Personnages imaginez & feints.

Cette maniere de parler & d’écrire a beaucoup de grace & beaucoup de facilité, elle est tres-propre pour les matieres de Morale, d’Economie, de Politique & même de Theologie, & pour celui qui lit ou qui écoute, & pour celui qui écrit ou qui parle, à cause qu’il y a mojns de ce grand artifice que demandent les grands Ouvrages, comme sont entr’autres les Transitions & les liaisons des parties les unes avec les autres. On y explique les choses facilement ; on y touche sensiblement ; on y résout les doutes clairement & en un mot, mais avec moins d’apparence & de façon ; on y peut faire tout ce qui se fait dans les autres manieres de discourir ou d’écrire.

Voiez nostre Rhetorique civile, dans laquelle nous parlons plus anplement du Dialogue & de son usage, soit parmi les anciens, comme Platon, Xenophon, Sacrate, &c. soit parmi les modernes & tout recemment par l’ingenieux & admirable Auteur le P.B. sous les noms d’Eugene & d’Ariste, à laquelle nous ne renvoions pas les jeunes Predicateurs, parce que cette sorte de Dialogue, n’est pas à l’usage de la Predication & principalement le Dialogue de Personnes, feintes comme dans les Tragedies & Comedies, il n’y a que la premiere espece du Dialogue qui soit propre à la Chaire, comme nous l’avons remarqué. [ p. 354 ]

De la Suspension. Article XI.

LA Suspension, le doute & même l’Irresolution & vulgairement la Sustentation, est un ornement de Discours par lequel les Predicateurs tiennent leurs Auditeurs en suspens & en inquietude & même en inpatience d’entendre les choses qu’ils atendent & qu’ils desirent d’oüir, & dans lequel ils font un grand dénonbrement de choses tout à fait differentes & qui senblent mème les enbarasser. Cette Figure donne beaucoup d’éclat à une Narration exagerée, pourveu que la Narration soit de choses de grande consequence, elle sert beaucoup à l’anplification des sujets qui le meritent.

Nous auons un admirable Exenple de cette Figure dans la VII. Verrine, où Ciceron parlant des excez & de l’Avarice de Verres, tient en haléne & en suspens, assez long-tenps, ses Auditeurs. Que direz vous Messieurs de ce Scelerat ? Qu’en pensez-vous ? Croiez-vous que ce soit un sinple larcin qu’il ait commis ? Vous imaginez-vous que ce soit un vol public & un Sacrilege, &c. David use de la même Figure au Ps. 138. Ou me retirerai-je pour me cacher de la Iustice de Dieu ? Si je monte dans le Ciel, j’y découvre sa puissance ; Si je décend aux abymes, j’y vois sa Iustice ; Si je passe au delà des extremitez de la mer, c’est là même que sa main m’enpoignera, & si je pense à me couvrir de tenebres pour me cacher de sa face, elles éclatent autant que la lumiere même, puis qu’en effet devant Dieu la Lumiere & les tenebres, ne sont qu’une même chose. [ p. 355 ]

Comme cette Figure est commune au Predicateurs & aux Avocats, nous devons croire que s’ils l’enploient dans la Chaire, comme les Avocas l’enploient au Barreau, ils ne feront pas moins de fruit dans l’Eglise & pour l’Eglise par leurs belles Predications, & qu’ils n’acquereront pas moins de gloire que ces Orateurs en aquerent dans la societé civile & pour la societé civile, par leurs excellens Plaidoiez.

De L’Ethopée. Article XII.

L’Ethopée est une figure ou une maniere de s’exprimer, par laquelle les Predicateurs, par le secours de la Prosopopée & du Dialogue, introduit quelque Personne & luy fait dire ses sentimens soit de joye, soit de tristesse, soit d’irresolution, soit de conseil ou de quelque sentiment. L’Esprit de cette Figure consiste à faire dire à un autre ce que nous pourrions dire, sentir, imaginer, ou faire, si nous étions dans l’estat & dans la condition où se trouvent ceux à qui nous parlons, ou de qui nous parlons, ou pour qui nous parlons.

Nous avons un admirable Exenple, & tout à fait ingenieux de cette belle figure, au second Livre des Rois, Chap. XII. où le Prophete Nathan parle si judicieusement & si adroitement au Roi David, sous des noms feints & enpruntés, comme celui de Seigneur de Vilage, celui de Paisan & celui de Brebis, qu’il obligea ce grand Prince à prononcer sa condannation, de sa propre bouche. C’est par cette admirable Figure qu’un ingenieux Predicateur fait dire à un pecheur, tout ce [ p. 356 ] qu’il veut qu’il dise, & tout ce que, vrai-senblablement, le pecheur se peut dire, soit l’Avare, soit l’Anbitieux, soit le Luxurieux, soit le Vindicatif, ou quelqu’autre : qui est proprement ce que l’on apelle entrer dans le cœur & dans la conscience des Auditeurs, pour en découvrir tous les détours. Elle est comme l’Emetique de nos Medecins qu’ils apellent le Furet de la Medecine & l’ennemi des mauvaises humeurs. Ciceron ne nous en fournit pas un moins bel Exenple dans la défense de Cluentius, en parlant de Stalenus, qu’il fait parler de la sorte. Voiant entrer tant d’argent dans sa maison, jusque-là miserable & vuide de biens, il se mit à mediter toutes sortes de fourbéries & tint en lui même ce discours. Si j’en fay part aux autres Iuges que m’en pourra-t-il revenir, que du peril & de l’infamie ! Ne puis-je rien imaginer qui puisse faires condamner Oppianieus ? Pourquoi ne le ferois-je pas ? Ou ainsi dans celle de Quintius. Vous n’alez point au conseil à vous même, vous ne songez point, & ne dites point, Que vai-je faire ? Pour deux heures qui se sont passees, faut-il ruinir mon amy ? Pour avoir manqué à une assignation, le faut-il perdre ?

Cette Figure est dautant plus utile aux Predicateurs qu’elle leur donne le moien de faire dire à leurs Auditeurs tout ce qu’ils ont dans l’ame, pour ainsi dire, & à leur faire faire une confession generale sur le peché contre lequel ils declament. Il y a encore plusieurs autres belles Figures ou de Diction ou de Phrases, & des Tropes, mêmes qui sont à l’usage de la Chaire, dont nous parlons anplement dans nostre Rhetorique civile, & dans le Traité que nous en avons donné separément, en faveur des Critiques de l’expression oratoire, que l’on nomme le Style, dont l’exercice fait les delices de la conversation sçavante, quand on lit quelque bonne Piece oratoire, soit en Prose, soit en Vers, & dans laquelle les Critiques du tenps manquent ordinairement ; & ce qui fait qu’ils reçoivent & qu’ils donnent moins de satisfaction ou d’instruction, en ne s’arêtant qu’aux seules remarques de [ p. 357 ] Grammaire (comme nous l’avons déja dit, dans la critique de la critique du R. P. B. aux pages de cet Ouvrage, 286, & suivantes) qui de toutes les observations de critique sont, sans doute, les moindres & les plus indignes d’un Homme sçavant, a moins qu’ils ne passent aux expressions qui sont plus justes, plus propres, plus regulieres, & du plus bel usage, pour les substituer à celles de l’Ouvrage qu’ils examinent, qui sont defectueuses, afin de ne pas tonber dans la reprimande, que sont ordinairement les Auditeurs de ces sortes de Critiques à ces gens de mauvaise humeur, qui ne trouvent jamais rien de bien fait que ce qu’ils font, & que l’on a toujours detestez dans les quatre Vers suivans.

L’Vn lit les Livres pour aprendre,
L’Autre les lit comme envieux,
Il est bien aisé de reprendre,
Mais mal aisé de faire mieux
.

Tous ces Critiques disent facilement ; ce mot n’est pas bon, il est trop chargé ou de voie les ou de consones, la prononciation en est ou trop mâle ou trop languissante. Cette Phrase est étrangere & moins Françoise qu’il faut ; Cette Periode est irreguliere, ou trop courte ou trop étenduë. Cette Figure est trop affectée. Mais il y en a peu qui disent, il est vrai cette periode est mal tournée, & pour la rendre parfaite il la faut tourner d’une telle ou d’une telle maniere. Cette critique pour ne pas dire, cette fêblesse & cette inpuissance, sur les premieres fonctions de la Grammaire, qui sont les moindres de l’Art oratoire, vient sans doute, de ce que ces Critiques du tenps, pour ne pas dire, sinples médisans, ne sçavent pas le fort & la fin de la critique, qui ne fait des remarques sur la Grammaire qu’à cause du vulgaire qui est capable de les faire, comme sont les soufles qui se donnent à Ronsard, mais elle s’arête principalement aux fonctions de la Logique, de la Poëtique, de la Dialectique, & de la Rhetorique, selon nôtre avis aux jeunes Predicateurs & selon le Traité que nous en avons donné au public & principalement, sur les Figures qui font l’ornement du discours.[ p. 358 ]

LA RHETORIQUE DE LA CHAIRE, LIVRE SECOND.

NOUS avons parlé assez anplement de la conposition, qui est la premiere Fonction du Predicateur, suit que nous parlions de la seconde qui est comme l’ame de la piece qu’ils ont conposée, qu’on appelle l’Action, qui la rend infiniment plus considerable & de plus grand merite que celle qui est seulement écrite ou couchée sur le papier & destituée de la grace que lui donne l’action & la Declamation. [ p. 359 ]

Il n’y a point de doute qu’à considerer la Predication en gros, les Predicateurs n’ont que deux principales actions à faire.

Celle de la Meditation ou Preparation.

Celle de l’Action ou de la recitation.

La Fonction de la Preparation, comme nous avons veû, a trois actes principaux.

1. La Tractation.

2. La Disposition.

3. La Decoration.

Celle de l’Action ou de la recitation qui est comme la consommation de l’Autre, a deux Parties.

  • Celle de la Memoire ou du Cabinet.

  • Celle de la Prononciation ou de la Chaire.

Comme il est des Ouvrages de l’Eloquence ainsi que de ceux des autres Ars, & même des productions de la Nature, nous pouvons dire que comme la nature tire sa gloire de la consommation de ses productions & qu’elles sont tout à fait inutiles, si elles ne sortent de son sein ; ainsi quelle excellence que puisse avoir une piece d’Eloquence à la sortie du Cabinet, elle n’est presque d’aucune consideration, si elle n’est publique ou par la voie de l’Ecriture ou par celle de la Declamation.

La conduite des Predicateurs dans l’Action publique vulgairement nommée Declamation, dépend de la Maxime qui suit.

I. Comme une Piece d’eloquence tire presque tout son merite, de la prononciation & de l’action, dans laquelle elle trouve toute sa force, sa consommation & son energie, il est [ p. 360 ] sans doute, qu’elle n’est pas seulement plus belle que celle qui est ou sinplementécrite, ou du moins qui est à demy leuë & à demy recitée, mais encore qu’elle est infiniment plus propre à toucher les Auditeurs & à les enlever, par les charmes de la parole, que par ceux des sinples caracteres ou de la seule lecture.

L’Experience ne nous aprend que trop la verité de la Maxime precedente, & qu’un discours de la meilleure conposition qu’il se puisse imaginer, enrichi de tout ce que la science & l’Histoire ont de plus curieux & de plus rare, & même enbelli de tout ce que l’Eloquence a de plus charmant, s’il n’est recité, comme il le doit estre, il est infiniment moins agreable & moins persuasif & touchant qu’un autre qui l’est beaucoup moins, mais qui a les graces de la Declamation, c’est à dire les beautez de l’action & les charmes de la Prononciation.

L’Inpression du disconrs dans la memoire est la premiere Fonction de l’Orateur, apres celle de la conposition, & cette inpression de memoire a deux Especes.

  • L’Une est inparfaite.

  • L’Autre est achevée.

L’Inpression inparfaite du discours dans la memoire, est celle des Predicateurs qui ont recours, ou au papier, ou à un ami : au papier pour se soulager, dans lequel ils écrivent les sommaires de ce qu’ils doivent dire : ou à un ami qui soulage la memoire de celui qui recite : cet artifice n’a pas grand usage parmi les Predicateurs du tenps, qui sont toujours [ p. 361 ] tres-bien preparez, à moins qu’ils aient peu de memoire & d’exercice, & qu’ils doivent parler.

L’Inpression parfaite du Discours dans la memoire est celle qui n’a besoin que de la seule memoire qui rend fidelement aux Predicateurs, les pensées & les expressions & les enrichissemens qu’ils lui ont confié.

Comme ce n’est pas icy nostre dessein ny le lieu de traiter de la memoire naturele & artificiele, il nous suffit de dire que les principaux secours de la memoire sont les quatre qui suivent.

  • La Connoissance des choses.

  • L’Art ou la Methode.

  • L’Ecriture ou le papier.

  • L’Exercice ou l’Usage.

La propre experience qu’un chacun a fait de sa memoire, dans les rencontres, est suffisante pour le conduire dans cet exercice.

Mais enfin nous ne pouvons nous dispenser de traiter, icy une question qui fait au sujet, & dont la resolution peut estre tres-utile aux jeunes Predicateurs, qui est de sçavoir s’il faut que le Predicateur s’assujetisse à aprendre, par memoire, toute la piece & jusqu’aux moindres dictions, & mot à mot, comme en parle, ou si pour éviter cette servitude, il se doit abandonner à son naturel, à son peu de memoire, à sa propre suffisance & capacité ? Pour résoudre la question, il faut user de quelque distinction & dire que ceux qui, par leur propre experience, sçavent qu’ils ont fort peu de memoire, & beaucoup de presence d’esprit, de capacité & de genie ou de naturel, ne doivent jamais preparer de piéces, tout à fait travaillées, & encore moins les aprendre, mot à mot ; C’est assez qu’il prénant les principales considerations qu’ils ont fait sur le sujet, où il se sont preparez de leur mieux, seulement par l’explication, l’anplification & la refutation [ p. 362 ] & qu’ils se disposent à un inpromptu, comme on parle, & qu’ils se laissent aller à leur genie, & s’il estoit possible qu’ils pussent oublier le sujet, les qualitez du sujet, l’anplification par les effets, les contraires & les senblables (ce que nous ne croions pas possible) ils peuvent les marquer sur un carton, pourveu qu’au prealable, ils se soient fait un stile d’inpronptu assez raisonnable & commode. Mais enfin nous disons que cette Methode n’est bonne que dans les assenblées de gens capables, & non pas populaires, ou de ces sortes de personnes qui ne sçavent pardonner que dans le confessional, a moins que ce soit des Predicateurs ou autorisez ou ocupez dans de grandes affaires. Et pour ce qui est des jeunes Predicateurs qui ont du loisir, de la memoire & peut-estre de la paresse un peu, & souvent trop da presonption ou d’eux-mèmes ou de leur bonheur, nous leur conseillons de faire toutes les démarches suivantes, c’est à dire tous les actes de la belle Declamation.

I. Qu’ils étudient leur sujet le plus exactement qu’il leur sera possible, selon les preceptes de ce Systeme, afin que de toutes les pensées qui y sont & qu’ils veulent enploier dans le discours, & confier à leur papier & à leur memoire, il ne leur en échape aucune.

II. Qu’ils se fassent un dessein ou une ordonnance, afin d’y raporter les plus belles remarques qu’ils ont dessein d’exposer au peuple, & le tour par écrit.

III. Qu’ils les enbellissenr & les enrichissent de toutes les plus belles curiositez de leurs lectures, qu’ils trouveront dans leurs repertoires, des plus beaux ornemens de l’Art oratoire, & les figures principalement.

IV. Qu’ils aprennent le tout de memoire & mot à mot apres l’avoir leu & releu, & analysé, c’est à dire apres s’estre rendu les raisons de leur conposition, comme d’une construction de Syntaxe, & qu’ils le recitent plusieurs fois seuls, & ensuite en presence de quelques-uns de leur amis & avec toute la grace & le dégagement qu’ils souhaiteroient que leurs meilleurs amis en usassent devant eux, en leur place, & qu’ils [ p. 363 ] continuent de la sorte jusqu’à ce qu’ils aient aquis les six habitudes qui suivent.

1. Celle de la Meditation.

2. Celle de la Disposition.

3. Celle de la Composition.

4. Celle de l’Expression.

5. Celle de la Recitation.

6. Celle de l’Action.

Par le frequent usage de ces six actions ils aquerront facilement ces six belles habitudes des hommes consommez & qui ne demandent qu’une apresdinée, pour se preparer & pour se faire admirer, sur des sujets d’inportance, quels qu’ils puissent estre, ce qu’on apelle vulgairement l’impromptu ou le coup de Maistre des grans Orateurs, qui sont en estat d’écrire, comme ils parlent, & de parler comme ils écrivent : qui pour y mieux reüssir reduisent ordinairement leurs pieces à de fort petits sommaires, qu’ils écrivent sur un carton ou lors qu’ils n’ont pas la memoire fort heureuse, ou lors qu’ils sont avancez en âge, ou lors qu’ils n’ont pas le loisir d’aprendre leur discours. Ils peuvent estre eux-mêmes les Juges du nonbre des actes ou de Meditation, & de Conposition, ou d’Expression ou de Disposition, ou de Recitation, ou d’Action qu’il leur faudra faire, pour avoir la Disposition consommée & convertie en cette divine habitude qu’on apelle, *** pour dire, déclamer divinement, ne nous étant pas possible de les déterminer, à cause que cette habitude dépend des trois principes de toutes les habitudes.

  • La Nature ou le Genie.

  • La Methode ou l’Art.

  • L’Exercice ou le Travail.

Qui ne sont pas moins differentes que les Personnes qui n’ont pas toutes une naissance egalement heureuse, ny les mêmes Maistres, ni une même assiduité & opiniatreté au travail. Voiez nostre Preface aux jeunes Predicateurs, comme aussi nostre Rhetorique civile sur le Traité de la memoire ou d’aprendre par cœur. [ p. 364 ]

Enfin le meilleur avis que nous puissions donner & aux uns & aux autres, c’est de faire une analyse sommaire de leur piece comme qui diroit l’anatomie & le squelete, en la denuant & dépoüillant de tous ses ornemens & de toutes ses anplifications oratoires, tant pour voir si elle est dans le bon sens & bien économisée, que pour la conprendre & la posseder ; & apres cette reveuë se laisser aller à leur genie ou naturel & à leur propre fecondité, & les autres, à leur habitude de parler, d’agir & de reciter.

CHAPITRE II. De l’Action en general.

NOus venons de parler de l’Inpression du Discours dans la memoire qui est le deuxiéme acte de l’Orateur, suit que nous parlions du troisiéme qui est l’action.

Ce Troisiéme acte de l’Orateur est celui que les Maistres de l’Art nomment l’Action du Predicateur, mais prise par excellence, parce que c’est celle-là qui fait la perfection & la consommation de toutes les autres, que nous avons traitées, qui sont.

1. La Meditation. 6. L’Inpression.

2. La Narration. 7. La Decoration.

3. La Distribution. 8. L’Anplification.

4. La Confirmation. 9. La Refutation.

5. L’Expression. 10. L’Application.

Et qui se raportent toutes à l’Action comme des lignes à leur centre.

L’Action du Predicateur considerée generalement, n’est autre chose que le mouvement ou la maniere d’agir & de prononcer de celui [ p. 365 ] qui déclame, qui consiste dans l’agitation de la langue & de ses organes, pour la declamation & des autres parties du corps, qui contribuent le plus à la parole, que l’on apelle eloquantes & les mains principalement, non seulement pour faire connoistre aux Auditeurs l’inportance de la matiere ou du sujet qu’il traite, mais aussi pour exciter ou étouffer les Passions, hâter ou arêter les mouvemens des Auditeurs, comme les deux principales fins qu’il se propose, ensuite de la Refutation des opinions contraires.

La conduite du Predicateur dans l’usage de l’Action & de la Declamation ou Prononciation, dépend de deux sortes de Maximes.

  • Les Unes sont generales.

  • Les Autres sont speciales.

La Maxime generale regarde l’Action du Predicateur prise en general qui conprend & l’Action & la Declamation conjointement.

I. La beauté, l’excellence & la perfection de l’Action du Predicateur au regard du Geste & de la Declamation conjointement, dépend de la Morale, & principalement au regard des quatre vertus qui suivent.

  • La Comité ou l’Elegance.

  • La Civilité ou la Politesse.

  • -La Majesté ou la Gravité.

L’Eulalie ou la Grace de la Parole. Par l’usage desquelles vertus civiles & morales, le Predicateur ne peut rien commetre, dans le tenps de l’Action & de la [ p. 366 ] declamation, qui puisse choquer ni la dignité du sujet, ni l’excellence de la Profession, ni la sainteté du lieu, ni les yeux, ni l’aureille des Auditeurs.

Voiez nostre Rhetorique civile.

Les Maximes speciales, regardent seulement la Declamation ou la Prononciation du Predicateur, qui sont les trois qui suivent.

I. La Declamation, la Prononciation ou la recitation ou de l’Homilie ou du Sermon, ou du Panegyrique ou de l’Oraison Funebre, doit estre conforme à la nature du sujet, accommodée aux manieres des Auditeurs, & conpassée ou ajustée, ou à la naissance ou à la ruine des passions, que le Predicateur est obligé ou de faire naistre ou de faire mourir.

Les Maximes precedentes nous sont voir que les moindres vertus de la Morale ne sont pas moins à l’usage de l’Action oratoire, qu’à celui du dessein, des preuves, de la refutation, de l’aplication, de l’expression & de l’ornement.

Il y en a parmi les Maîtres qui tiennent que les quatre vertus ou perfections precedentes de la basse Morale, ne sont point du ressort de la Rhetorique, puis qu’elles regardent l’action oratoire, qui est moins frequente que les autres fonctions de la même profession, la Meditation, la Conposition, les Preuves, &c. qui suposent la veracité pour rendre le discours vrai, Vir probus & dicendi peritus, & qu’ainsi la Declamation ou l’Ait de la Prononciation qui ne regarde que les discours qui se declament en public ne merite pas, pour si peu d’usage, que les Rheteurs traitent de ces quatre susdites Vertus, dans le Systeme de l’Art oratoire, au prejudice de la Morale.

Les Autres estiment qu’elles apartiénent au [ p. 367 ] Systeme de la Rhetorique, & qu’en effet plusieurs Maistres en l’Art de bien dire, parlent anplement des Vertus de la basse Morale qu’on apelle civile.

Mais enfin pour vider ce different en peu de paroles, il faut dire que ces quatre vertus de la Morale civile ne sont pas du ressort ni du Systeme de la Rhetorique, mais que la Rhetorique les enprunte & les suppose de la Morale, qu’elles sont à son usage & qu’elle en doit traiter.

Pour entendre cette decision, il faut remarquer qu’il y a deux sortes de Discours.

  • Celuy qui ne doit estre que vrai, serieux, sincere, grave, majestueux & sententieux.

  • Celuy qui en outre, doit estre pathetique & persuasif émouvant, &c.

Quand il s’agit du Discours grave, serieux, severe & vrai, il est sans doute que ces perfections de l’Art oratoire sont du ressort de la Morale qui conduit les mœurs & la maniere de vivre, qu’il n’en faut point faire de mention dans le Systeme de la Rhetorique, mais seulement dans celui de la Morale.

Mais lors qu’il s’agit d’un Discours persuasif oratoire ou afectueux, il est vrai de dire qu’il apartient à la Rhetorique de parler de tout ce qui peut contribuer à la persuasion, étant sans doute, qu’il ne suffit pas qu’un discours, pour estre persuasif ; soit seulement vrai, grave, serieux, beau, elegant & poli, il faut encore qu’il soit animé par la declamation : & parce que la declamation dépend des dehors & des circonstances locales, tenporeles & personneles qui relevent de la basse Morale, qui conbat l’incivilité, la rusticité & l’indécence, il est sans dificulté que la Rhetorique doit traiter des quatre Vertus civiles precedentes, ou pour mieux dire, les enprunter de la Morale (à qui il apartient d’en connoistre) pour les accommoder à son usage, étant certain qu’un habile Predicateur les doit connoistre & posseder pour en user dans les grandes actions, où il est obligé de paroistre. [ p. 368 ]

II. Comme la pluspart des hommes, & le plus souvent, n’agissent que par les sens & ne s’émeuvent qu’à la presence des objets sensibles, il est evident que l’action ne sçauroit estre ni trop belle ni trop charmante, puis que sans elle toutes les autres fonctions oratoires, les Preuves, l’Elocution, la Resutation, &c. sont presque sans effet, & ne donnent point dans les sens comme l’Action, qui estant naïve & judicieuse, fait voir aux Auditeurs, par les hypotyposes ou peintures, les choses comme en original, ce qui fait que l’inpression des sentimens du Predicateur sur l’imagination des Auditeurs est plus vive & plus propre pour en émouvoir les affections & les mouvemens.

Les Maistres de l’Art sçavent bien dire que l’Eloquence est la Maistresse & la conquerante des libertez & des autres puissances soit animales, soit brutales, soit raisonnables, mais ils se mettent fort peu en peine de nous faire connoistre comment elle sçait se rendre la maistresse de l’ame, du cœur, & de toutes ses puissances, ce qu’elle ne peut faire que par le secours de l’Action ou du Geste & de la Declamation, qui donnent la vie, l’ame, la vigueur & la force aux raisons, qui sans ces secours de l’Action & de la declamation seroient ou mortes ou languissantes. C’est aussi ce qui fait dire à Ciceron dans son Orateur, parlant à Brutus, Actio est eloquendi comes & quasi corporis quadam eloquentia ; neque tam refert ea, qua intra nos ipsos composuimus, quàm quomodo efferantur ; siquidem ita quisque, ut audit, movetur ; quare neque probatio ulla, qua venit ab Oratore, tam firma est ut non perdat vires suns, nisi adjuvetur asseveratione dicentis ; puisqu’en effet, [ p. 369 ] dans la pensée de Quintilien, Affectus omnes languescant necesse est, nisi voce, & vultu, & totius prope corporis habitu inardescant. Lib. 2. c. 3. C’est ce que Démosthene répondit à celui qui luy demandoit, en quoy consistoit la force de l’Eloquence, dans la seule Prononciation jointe à l’Action, luy dit-il. Ce que Ciceron exprime à sa maniere quand il dit, que l’action est le fort & le dominant du grand Orateur, Vna in dicendo actio dominatur.

III. Les Predicateurs doivent estre si judicieux dans l’action qu’ils evitent les deux extremitez.

L’excez qui fait l’Action theatrale ou tragique ou comique.

Le Defaut qui rend l’Action morte ou languissante, pour ne pas dire, ni aise ou ridicule.

La beauté de l’action est de si grande consequence pour la naissance des passions & des mouvemens, ou au contraire pour leur ruine, que les plus habiles Orateurs de l’antiquité, se désians d’eux-mêmes sur ce point, se sont servis de toutes les voies imaginables, pour la rendre charmante, comme sont des miroirs fideles, des amis capables, & mêmes des personnes publiques comme les Comiques ; & au raport de Plutarque, Ciceron se faisoit corriger par Esopus & Roscius Comediens ; & Demosthene, avant lui, par un nommé Satyrus. Et l’Histoire remarque, que du tenps de Platon ; la Republique d’Athenes entretenoit des Chironomistes (comme qui diroit des Maistres de main, ou de geste,) dans l’Echole ou la sale de la Chironomie, pour dire, de l’Eloquence manuelle, qu’il met au nombre des vertus civiles, & que Chrysippe loüe fort dans son traité de l’éducation des enfans.

L’Action oratoire ainsi considerée a deux Especes, parties ou fonctions. [ p. 370 ]

  • Celle de la voix qui est la Prononciation.

  • Celle du Geste qui est l’Action proprement prise.

Cette Division de l’Action oratoire est fondée sur les sens & sur les organes des disciplines, qui sont.

  • L’Ouye pour la Prononciation.

  • La Veuë pour l’Action ou le Geste.

Qui sont les deux sens par lesquels nous aquerons le plus grand nombre des plus belles connoissances.

Comme le mouvement des parties du corps, qui contribuent à la beauté & à la force de l’action, ne regarde que ces deux belles puissances ou facultez des Disciplines, l’Ouïe & la Veuë, les yeux & les aureilleS & que c’est par leur ministere que les Auditeurs sont sensibles & favorables, & qu’ils jugent de la bonté & de la beauté d’un Sermon, il est du devoir des Rhetoriciens d’en parler aux jeunes Predicateurs, & de celui des Predicateurs d’y travailler avec toute l’aplication & le soin imaginable ; puis qu’en effet, dans la pensée de l’Orateur, constat actio voce & motu, & que, Oculos natura nobis & aures ad motus animorum dedit. 2 de Oratore.

CHAPITRE III. De la Prononciation oratoire.

NOus avons parlé de l’Action en general ; suit que nous parlions de la voix, de la parole ou de la Prononciation en particulier, qui est proprement la Declamation. [ p. 371 ]

- La Profession ou l’Enploy du Predicateur dépend principalement de la prononciation qu’on nomme l’action.

L’Action du Predicateur n’est autre chose qu’une agreable expression, exposition ou publication aidée du geste, qu’il fait à ses Auditeurs, des belles choses qu’il a preparées sur un Evangile, non seulement pour leur donner la connoissance des veritez sacrées, mais aussi pour les porter à la pratique des vertus morales & chrétiennes.

Prêcher & agir sont une même chose, & ainsi la Predication est l’action exterieure du Predicateur, qui est l’ame & l’esprit du sermon, sans laquelle, il ne seroit pas d’une grande édification, puis qu’en effet les affections des Auditeurs suivent celles des Predicateurs qu’ils font paroistre par la voix, par les yeux, par le visage & par tout le port & l’air de leur corps, tant il est vrai que l’action est l’ame de l’Eloquence : & si une Letre qui est seulement animée de la voix de celui qui en fait sinplement la lecture, est inconparablement plus agreable que quand on ne fait que la parcourir de la veuë ; que ne devons - nous point dire d’un Sermon dont les expressions ne sont pas seulement ponpeuses & magnifiques, mais encore soûtenuës de la prononciation d’un pathetique Predicateur, au milieu d’une celebre assenblée ?

La conduite du Predicateur au regard de l’Action, dépend des quatre Maximes suivantes.

I. Comme il n’y a rien qui donne plue de graces aux veritez de l’Evangile que la naïveté & la sinplicité, & qu’au contraire il n y a point de lieu où l’affectation soit moins [ p. 372 ] suportable que dans la chaire, il est de la prudence du Predicateur de l’éviter dans ses actions, & de n’affecter autre chose que ce qui est le plus naturel, ou ce qui s’en éloigne le moins, & qui convient le mieux au sujet qu’il traite.

Il est si vray qu’il n’est rien de plus odieux ny de plus badin dans l’action du Predicateur, que ces manieres d’agir de quelques-uns, qui sont si recherchées, si étudiées & si affectées, que saint Bernard n’a pû s’enpécher de conbatre cette sorte d’affectation, soit dans les termes, soit dans la voix, soit dans le geste & dans toute l’action, par les paroles suivantes, Illius Doctoris vocem libenter audiam, qui non sibi plausum affectando, sed mihi planctum movendo conciliare nititur. C’est en son Sermon 59. sur les Cantiques.

II. Qu’il n’y ait aucun trait, dans la voix, dans le geste & dans toute l’action qui ne sente la devotion, la modestie & l’humilité chrétienne.

En effet il n’est rien, comme nous l’avons déja remarqué, qui convienne mieux à la pureté & à la sinplicité de l’Evangile, qui soit plus glorieux à la profession du Predicateur, qui soit plus agreable au Fils de Dieu, ni qui soit plus propre pour toucher le cœur des Auditeurs, qui sont parfaitement regenerez, que la retenuë & la moderation dans les pensées, dans les sentimens, dans les paroles, dans les expressions, & enfin dans tous les mouvemens du corps, des bras, des mains, de la teste, du visage & des yeux.

III. La crainte excessive qui paroit sous la paleur du visage des Predicateurs, & le trenblement de ceux qui sont élevez dans une [ p. 373 ] Chaire, qui est exposée à la veuë d’un nonbre infini d’Auditeurs, sont deux défauts si grans & deux vices si considerables & si insuportables, que les jeunes Predicateurs les doivent éviter comme les deux principaux écüeils de l’estime & de la gloire qu’ils veulent aquerir dans la publication de l’Evangile.

Quoi que la crainte ne soit pas du nonbre des Passions qui sont agissantes, elle ne laisse pas d’estre, tout à fait, prejudiciable aux Predicateurs ; par une espece d’assoupissement des esprits, elle les abat & les défait ; elle décolore leur visage, elle leur fait manquer la parole, elle enpêche la fonction des sens & l’usage de la raison, en fin elle fait perdre la beauté de l’action. Et comme la raison est enpêchée par la retenuë des esprits dans le moment de la crainte, les Predicateurs ne sont pas en estat de penser à ce qu’ils disent, de faire reflexion sur ce qu’ils doivent dire, & de discerner ce qui doit preceder d’avec ce qui doit suivre ; De sorte que l’on peut dire que de commettre la parole de vie à ces fêbles Predicateurs, c’est donner la conduite d’un vaisseau, durant la tenpête, à un Pilote assoupi. Et parce que la crainte est opposée à la liberté, & que la parole, l’action & la prononciation doivent estre en nôtre puissance, pour estre les Maistres de nostre meditation, nous voions que la fêblesse de la voix & le chancêlement de la parole sont deux autres défaus tres-nuisibles aux Predicateurs ; & bien que la crainte soit un défaut tres-pernicieux au Predicateur ; si est-ce pourtant qu’il l’est d’autant moins qu’il n’est pas sans remede ; ainsi que nous l’avons fait voir dans l’Art de bien dire qui nous rend maistres du sujet, ainsi que l’Art oratoire nous rend maistres de l’action.

IV. Comme la lecture d’une Piece oratoire diminuë beaucoup de sa beauté, il est du devoir [ p. 374 ] des Predicateurs, pour l’excellence de l’action & pour leur propre gloire, de si bien exercer leur memoire, qu’elle leur puisse fournir, en public, fidelement & prontement, les pensées, les sentences, & les paroles qui lui ont esté commises, qu’ils ne soient pas obligez ou de lire ou de descendre de Chaire, qui est le plus grand afront qui puisse ariver à une personne qui fait profession de parler en public ; faute d’avoir consulté les Maisires sur ce sujet, pour en apprendre le metier, qui de tous, sans contredit, est le plus dificile, à cause du grand nonbre d’habitudes qu’il demande ; mais aussi c’est le plus glorieux.

Si la lecture d’une Piece oratoire, qui fait qu’en la lisant nous ne pensons qu’à la lire, & presque point à la bien prononcer, enpêche ou diminuë beaucoup de la beauté de l’action, de la grace des Figures & de la vigueur des mouvemens, nous ne voulons pas, pour cela, defendre absolument aux jeunes Predicateurs, non plus qu’aux anciens, de même qu’à ceux qui n’ont pas eu le tenps, ny la commodité de se bien preparer, de se servir de quelques petits secours, comme sont l’abregé de leur Sermon, & de lire quelquesfois, mais avec adresse & de bonne grace, ce que l’on apelle, Summa rerum capita, qui s’écrivent ordinairement sur des cartons & qui ne doivent contenir, tout au plus, que les considerations generales & l’Economie du discours, & qui se doivent cacher, à la veuë des Auditeurs, avec le plus de soin qu’il est possible, jusqu’à ce que par le tenps & l’usage, leur memoire se soit fortifiée & qu’ils aient aquis l’habitude de la parole, de la memoire & des autres puissances qui sont tout à fait necessaires à l’usage d’un celebre Predicateur, à laquelle perfection contribuent beaucoup les trois choses suivantes.[ p. 375 ]

paux vices de la parole qui font les détaux de la prononciation oratoire.

1. Le Tenuité de la voix qui la rend graile, aiguë & aigre, qui faisoit l’un des défautsde celle du grand Demosthenes.

2. La Pesanteur de la vois qui suppose celle des lévres ou des machoires, & la dificulté de la respiration, qui enpêche la rapidité du discours pathetique.

3. L’Obscurité de la vois, comme quand en parle du nez ou de la gorge qui la rend sourde.

4. Le Begaiment qui affoiblit la prononciation des Letres qui sont plus rudes & plus fortes que les autres, comme l’r, qui estoit l’autre defaut de Demosthenes & celuy des Parisiens, tout contraire qui le prononcent trop dans nos infinitifs, en er & en ir alongé ou doublé, comme soutenir, épuiser, qui se doivent suprimer, excepté lors qu’il suit une voiele, parler en chantant, venir en dansant, plutôt que parlé en chantant, veni en dansant, sans r.

5. Le Siflement de certaines consones à la fin des cadances & des periodes, comme sont l’f, l’h, l’s, & l’x, que les Grecs nomment, sigmatisme.

Et au contraire il y a cinq perfections de la voix & de la prononciation qui sont oposées aux cinq défaux precedens ; qui rendent la prononciation infiniment douce & agreable.

Le Mouvement de la vois doit suivre le mouvement ou la nature des choses qu’elle exprime & des Predicateurs qui les animent par la parole.

Il est sans doute que l’esprit de la prononciation du Predicateur consiste à faire bien connoistre les veritez de l’Evangile & leurs sentimens, & la vois en effet n’est autre chose que le truchement & l’interprete de l’Ame, & les paroles, ainsi que nous venons de le remarquer de Ciceron, sont, ut nervi in fidibus, atque ita [ p. 376 ] sonant ut à motu anima sunt pulsa voces & sane vocis mutationes totidem sunt quot animorum, qua maxime voce commo ventur.

III. L’Eloquence, pour le regard de la prononciation civile & bien-seante, (ainsi que nous l’avons remarqué en parlant de l’action en general) dépend de la vertu du discours, que nous avons nommé Eulalie, qui doit si bien cultiver & si bien ordonner le son & le ton de la voix, qu’il n’y ait aucune syllabe dont la prononciation puisse choquer l’oreille, le moins du monde,la delicatesse & la bien-seance de la Chaire, & même la pureté de la Grammaire, dans les paroles, dans les Phrases, & dans l’étenduë, ou la longueur des syllabes, pour ne les pas retarder, hâter ou les preci contre leur nature.

Quoi que ces observations, considerées en elles mêmes, soient de peu de consequence, les désaus qu’elles conbatent ne laissent pas de nuire à la reputation des Predicateurs non moins qu’au fruit de la Predication, & des Auditeurs, qui n’aiment pas moins la beauté & la bien-seance de la prononciation que celle de la pureté des mots & de la construction des paroles. C’est de ces defaus, que les Predicateurs doivent se coriger avant que de paroistre en public, & s’il arive qu’ils en aient quelques-uns, comme le bredouillement, le nasonnage, le begaiment & d’autres, qu’eux, leurs amis & les Maistres Eulalistes, avec toute leur adresse, ne puissent coriger, ils doivent s’enploier à tout autre exercice qu’à celui de la Chaire, qui demande une personne aconplie, ou du moins la moins defectueuse qui se puisse trouver. Voiez nostre Rhetorique civile. [ p. 377 ]

Pour donner des Maximes speciales, qui servent à la conduite de la voix, il faut remarquer qu’elle se considere en deux diverses manieres.

Au regard de la Qualité.

Au regard de la Quantité.

La Vois considerée au regard de la Qualité a plusieurs Especes, ou pour mieux dire, plusieurs degrez qui la sont.

1. Mâle. 7. Dure.

2. Pléne. 8. Vacillante.

3. Fêble. 9. Rude.

4. Fêrme. 10. Roque.

5. Douce. 11. Graile.

6. Flexible. 12. Sourde, &c.

Et plusieurs autres encore qui se connoissent dans l’Exercice.

Maximes speciales pour la conduite de la voix.

I. Les jeunes Predicateurs doivent voir, avec leurs amis, ou pour le mieux, avec les Maitres, & quelle est leur vois, & ce qu’ils en peuvent faire.

II. La Vois claire ou graile est la plus commode, parce qu’elle est plus propre pour exprimer les mouvemens & pour les exciter.

III. La Vois doit estre nette, hardie & facile, étenduë & dégagée.

Comme les lieux ne changent pas le naturel de ceux [ p. 378 ] qui les ocupent, les Predicateurs ne doivent pas prononcer dans la Chaire d’une autre sorte que dans les autres endroits, où ils sont obligez de paroistre, & s’ils sont forcez d’y aporter quelque changement, c’est seulement dans l’elevation de la vois qu’ils doivent élever & pousser avec plus de vigueur que dans les autres lieux, & principalement sur la fin des Periodes, quand l’Auditoire est vaste & l’Audience nonbreuse, ce qui fait qu’il y en a toujours qui sont fort éloignez & qui affectent même de l’estre, à cause de la douceur de la vois, qui est moins rude de loin que de prés, & sans cette élevation de vois ils ne pourroient rien entendre parce qu’ils perdroient les dernieres syllables & peut - estre le sens & la force du raisonnement.

IV. La Vois doit estre aconpagnée de ses plus beaux ornemens qui sont cinq principaux.

1. La Fluidité. 3. L’Agréement.

2. La Douceur. 4. La Flexibilité.

5. La Continuité.

Ou du moins de la plus grande partie, pour estre des plus agreables.

Comme les Predicateurs souhaitent d’estre oüis &r entendus de tous leurs Auditeurs, ils ne doivent rien obmetre de ce qui leur est absolument necesfaire, pour se rendre agreables dans la Chaire, & pour se faire desirer & demander avec enpressement : & parce que les pauses ou repos & les silences, y contribuent beaucoup, comme sont les Virgules, qui sont les moindres, le Point & la virgule, les deux points, le point, & l’article ou la Section, ils les doivent observer tres-soigneusement à l’imitation des Musiciens qui s’en servent & pour varier la Mélodie & pour l’enbelir & l’animer, afin de charmer l’aureille & de toucher le cœur, de même que les Peintres ménagent les couleurs & les onbres pour donner de l’éclat à leurs [ p. 379 ] Tableaux ; & ceux qui précipitent la voix ne sont guêres moins blâmables que ceux qui la rétardent, & même par le tousser, le cracher ou le moucher, ce qui est de tres-mauvaise grace & qui se peut coriger, & sur tout lors qu’il y a de l’afectation, comme dans la Trainée ou l’ensiade du Hen-en-en de ceux qui ont la voix grade, & du Hon-on-on de ceux qui ont la vois grosse & tonante, que la pluspart s’imaginent estre l’un des plus grands ornemens de l’Eloquence, qui ne sont apres tout que les Chevilles & les colifichets de la prononciation, que nous laissons à ceux qui se preparent à chanter. Voiez nostre Rhetorique civile dans laquelle nous parlons anplement de la voix.

V. La Flexibilité, la variété ou les diverses inflexions de la voix des Predicateurs depend de la diversité des quatre motifs suivans.

1. Le Sujet dont ils parlent.

2. Les Passions qu’ils regardent.

3. Les Parties du Sermon.

4. Les Figures qu’ils y enploient.

La varieté de la vois consiste en trois estats diferens & principaux, qui sont.

  • L’Abaissement.

  • L’Elevation.

  • La Consistence.

Qui dépendent des quatre motifs ou observations pecedentes. Sur tout il est à remarquer que la voix ne doit point passer l’élevation & l’étenduë des cinq voielles qui font la quinte & qui marquent l’étenduë naturele de la voix, à moins que les grands mouvemens, les grandes Figures & les grands Sujets y portent les Declamateurs, ainsi que nous l’alons voir.

La Voix considerée au regard de la quantité a deux Especes. [ p. 380 ]

  • L’Une regarde le ton.

  • L’Autre regarde l’étenduë.

La Voix considerée au regard du ton, ou pour mieux dire au regard de son elevation a trois degrez ou trois especes.

1. L’Aiguë ou l’élevée.

2. La Circonflexe ou moienne.

3. La Grave ou la basse.

L’Usage de la voix au regard de ces trois degrez dépend de la Maxime qui suit.

I. Quoi que selon la diversité des rencontres & des sujets, des pensées & des Sentences, il faille élever & baisser la voix presque d’une extremité à l’autre, il ne faut pas neanmoins l’élever si haut que par aigreur ou acuité, à la façon d’une chanterelle trop tenduë, elle blesse l’oreille, ce que le vulgaire nomme crier ou clapir, lors que la voix, comme dans le rire, est à son dernier periode, & d’autre part, il ne faut pas aussi qu’elle soit si basse qu’elle ne fasse qu’un sinple bourdonnement ou murmure, qu’on ne puisse entendre, & qui enpêche le fruit du Discours, l’intelligence du sujet, & la naissance des passions & des mouvemens.

Cette Maxime nous apprend que le Predicateur comme le Moral doit étudier la mediocrité & tenir sa voix dans un juste milieu, afin que d’un côté elle ne se casse point & que de l’autre elle ne s’étouffe pas. Il la doit élever peu à peu & par degrez jusqu’à un certain point qui est au dessous de l’aigreur, quand il s’agit d’exciter les Auditeurs, & [ p. 381 ] aussi l’abaisser jusqu’à un certain degré qui la mete dans sa consistence quand il faut adoucir les affections & les mitiger.

Enfin il faut remarquer que la voix d’un Predicateur ne doit jamais s’élever plus haut que la quinte, pour l’ordinaire & jamais à l’octave dans les reproches, les pleintes & la rage du sexe même, ces cris n’ont point d’usage dans la Chaire, mais sur le Theatre seulement, il suffit qu’elle s’étende entre ces deux extremitez que les chantres appellent l’Vt & le Sol.

L’Vt, comme le premier ton, est pour l’explication, les expositions, les hypotyposes, les sermocinations, ou les consultations, qui demandent une voix mâle, naturele & consistente.

Le re ajouté à l’Vt, qu’on nomme, seconde, est seulement pour l’élevation des voieles bruïantes à la fin des incisions, ou des emistiches & du repos qui est la plus petite élevation, varieté ou inflexion de la voix.

Le mi qu’on nomme, tierce, est pour les Passions du Concupiscible qui sont douces & paisibles (au regard de celles de l’irascible) qui s’excitent dans le corps du Sermon, quand l’ocasion le demande, que nous appellons la petite aplication ou le petit Pathetique.

Le fa, qui est la quarte, est pour l’élevation de la voix à la fin des Emistiches, & la Tierce, pour les passions douces du Concupiscible, qui est encore une petite inflexion de voix, pour enpêcher la monotonie ou uniformité de ton, même dans les expositions contre la chute de la voix que le vulgaire apelle manger les voieles ou les syllabes, comme dans les deux Vers suivant.

Et le Sauveur du monde aiant chargè sa Croix.

Toutes les syllabes doivent estre prononcées d’un ton ferme de mâle & d’une même teneur ou consistence de voix, comme sur l’Vt qui est le premier ton ; & les demieres syllabes qui sont Monde & Croix doivent estre prononcées d’un ton de re, c’est à dire d’un ton plus haut que les syllabes precedentes dans le même vers. Et pour passer à la petite [ p. 382 ] aplication qui est le petit Pathetique, il en faut élever la prononciation au ton du mi qui est la Tierce, comme.

Ah Chrétiens, si ce Christ a sceu porter sa Croix !

Toutes les syllabes de ce vers doivent estre prononcées, sur le ton du mi, & la syllabe Croix, doit estre prononcée sur le ton de fa, qui est la quarte.

Le fa ou le ton du fa est pour l’exposition des grands mouvemens de l’Irascible (de même maniere que ceux du Concupiscible sur l’Vt, dont nous venons de parler) mais seulement lors que les Predicateurs veulent faire connoistre la grandeur des sentimens de leur ame & des mouvemens de leur cœur, en veuë de telles ou de telles veritez.

Le Sol, enfin qui est la quinte, est pour l’élevation des syllabes finales des Emistiches ou de celles qui doivent estre plus animées ; & aussi pour éviter la Monotonie, mais dans les mouvemens de l’Irascible du grand Pathetique ou grande Aplication, & sur tout celles qui ont les voieles bruiantes & sonantes, ou l’a ou l’o, ou l’e, comme il se voit dans le reproche suivant apostrophé, pathetisé, ou animé, anadiplosé ou redouble, hardy ou interrogé.

Et toy lâche Chrétien as-tu porté la Croix ?
La Croix de ce Iesus qui t’invite à le suivre ?

Ceux qui ont la liberté de la voix & de la Declamation peuvent & doivent même élever la reprise de Croix, qui est la diction répétée, regnante & bruiante, & ainsi des autres reprises qui demandent l’élevation de la voix, pourveu que les dictions qui doivent estre reprises ne soient pas animées ou d’un i, ou d’un u, regnant, qu’il faut éviter comme l’ecueil de la belle prononciation, comme ; Ce Fils, qui vous tend les bras ; Ce Fils qui vous apelle, Ce Fils qui soufre sour vous. Ou ainsi. Ce refus qu’on vous a fait ; ce refus qui vous rebute, &c. Mais lors que ce sont des noms de voieles tonantes, on peut aller jusqu’au la, afin d’encherir sur le sol contre la Monotonie ; mais il faut estre bien asseuré de la force & de la portée de sa voix ; & sur tout quand le sujet peut estre, repeté ou [ p. 383 ] le plus beau est quand la voix permet de doubler de tripler & même quadrupler & quintupler, par sa fecondité, en poussant la voix à chaque reprise, mais sans l’élever ou du moins bien peu ; comme. La croix de ton Sauveur qui t’invite à la penitence ; la Croix de ton Sauveur qui demande des larmes ; la Croix de ton Sauveur, &c. Il est à remarquer que quelquesfois, selon les sujets pour varier la Declamation ou l’action, pour exprimer le mouvement & l’exciter dans l’ame des Auditeurs, il faut tout d’un coup que le Predicateur ramene sa voix, comme par une espece d’aposiopese ou de rétractation, & la remete au ton du fa qui est le milieu de l’étenduë de la voix, comme.

Mais helas, mal-heureux ! au heu de la porter,
Tu cherches tes plaisirs, &c
.

Toutes les syllables de ce vers doivent estre prononcées du ton du fa, excepté le l’as ? de l’helas qui doit estre sur le sol, pour estre plus animé, comme l’exclamation le porte, afin qu’il y ait inflexion de voix. Le Tu du vers suivant doit estre sur la prononciation ou sur l’élevation du fa, & le cherches sur celle du sol, à cause de l’exclamation passionnée ; & le reste sur le fa, ferme & consistant.

Tu cherches tes plaisirs, &c.

L’Elevation de cherche est pour marquer l’ardeur de la recherche active & passive ; active au regard du Predicateur, & passive au regard des Auditeurs : & si le Predicateur vouloit signifier le mépris qu’il fait de cette recherche & qu’il voulût le faire concevoir à ses Auditeurs, il faudroit qu’il déprimât ou abaissât sa voix au re & même jusqu’à l’ut, s’il est asseuré du creux de sa voix, qui se facilite par une espece de conpression qui se fait en aprochant le menton du neu de la gorge, ou epiglotte, pour grossir la voix, mais d’une maniere mâle & ferme, afin qu’elle soit entenduë.

Tu cherches tes plaisirs avec enpressement.

A la maniere de feu Monsieur le Maistre Docteur de la Maison de Sorbonne, qui par cette sorte de conpression faite par cet abaissement du menton sur la [ p. 384 ] gorge, finissoit de si bonne grace & si pathetiquement d’une voix basse, mais forte & vigoureuse un Tribus & viginti vulneribus Casarem in Senatu confoßum fuisse : ou bien un Christum crucifixum fuisse, en faisoit valoir la lenteur ou la pesanteur de l’u de fuisse, & celle de l’i, à cause des deux consones qui le suivent qui en retardent la prononciation. Et si le Predicateur veut varier l’expression & l’action par la correction & par la paronomase, allusion ou jeu du changement de quelques letres dans les paroles, toujours du même ton de voix basse & ferme, il peut dire.

Tu cherches tes plaisirs disons mieux.
Tu charges tes plaisirs avec enpressement.

Mais il faut que le tu soit sur le ton du re & que l’â de Chârge, soit comme doublé, comme qui diroit Chaarge, que le premier a joint au ch char soit sur le ton de fa, le second a sur le ton du mi & le ge sur le ton du re : comme deux notes liées ensenble.

Enfin il faut prendre garde que cet abaissement de voix quand on l’affecte, ne soit pas continué d’un ton ni aussi bas, ni aussi obscur que le doit estre celui de l’Aposiopese, comme il le fut dans celle de Virgile. Quos ego… Sed prastat, &c. ou dans celle de l’Anbassadeur de France Maurice Brisson, en 1597. auprés du Pape Clement VIII. en ces belles paroles. Tua igitur Beatitas tam pium, tant Fidei Romana deditum & addictum Regem, Regnumque foveat, amet arctissimeque complectatur ; memor quandiu Christianorum Regum, aquis lancibus, imperia vibrabuntur, & Regum ipsorum fore & totius Ret Christiana disceptatores & arbitras summos Pontifices ; sin autem propendere & inclinari in lancem alteram libra cœperit… Sed prastat feste faustoque die, faustam orationem, omninatione fausta concludere, à cause que les Auditeurs, qui estoient Clement VIII. & les Cardinaux n’étoient pas fort éloignez, & que les Auditeurs du Predicateur au moins la pluspart sont fort loin de la Chaire.

Et pour finir ce Commentaire, nous sommes obligez de dire pour l’action, en cet endroit, qu’il [ p. 385 ] faut avoir recours aux Livres faute d’amis capables, & aux amis capables faute d’un bon Maistre, qui plus que les amis peut & doit observer les manquemens d’un jeune Predicateur, parce qu’il y va de la gloire & de l’un & de l’autre. Voiez nostre Rhetorique civile sur la voix.

Et si nous considerons la voix au regard de la quantité continuée qu’on nomme continuité, elle a deux especes ; & par consequent deux deffauts que les Predicateurs doivent éviter.

1. La Longueur ou lanteur.

2. La Precipitation.

La Conduite de la voix en cet égard dépend de la Maxime suivante.

Comme le Discours oratoire suit la matiere des sujets & des Passions qu’il regarde, les Predicateurs lui doivent donner la grace & le poids qu’il doit avoir pour faire des impressions dans l’ame des Auditeurs, telles que les demandent le merite de l’Evangile, le salut des Peuples & la gloire de Dieu.

En effet les Predicateurs doivent voir quels sont les sentimens qui sont de poids & de consequence, afin de les exprimer par des dictions qui soient enphatiques, & des periodes qui soient agreables & bien tournées, par des Figures qui soient parlantes, pour ainsi dire, & retarder ou hâter la prononciation selon la nature des sujets & des veritez qu’ils traitent, des mouvemens, ou qu’ils veulent exprimer en leur personne, ou exciter en celle de leurs Auditeurs, ou ménager, ou maintenir, ou détruire, ou arester, &c. Et comme le ménagement des voiêles longues & [ p. 386 ] alongées, de celles qui sont breves & precipitées, & de celles qui sont bruiantes, animées & tonantes, fait l’estime des Predicateurs, l’édification des Fideles & la gloire du Ciel, au contraire, cette trop grande pesanteur de la voix que l’on appelle le chant ou voix traînante, comme aussi cette trop grande volubilité de langue ou fluidité si precipitée qui sent trop son Ecolier qui recite sa leçon pour l’honneur de la diligence, fait le blâme des Predicateurs, le déplaisir des Auditeurs, qui ne peuvent concevoir tant de choses si differentes & si precipitamment recitées, & aussi l’inpuissance de l’Evangile & la rareté des Conversions, des penitances, & des communions.

CHAPITRE IV. De la voix considerée hors d’elle-même.

NOus avons parlé de la Voix considerée en elle-méme, suit que nous la considererions hors d’elle-même.

La Voix considerée hors d’elle-même a deux Especes.

  • L’Une regarde l’Objet general.

  • L’Autre regarde l’Objet special.

La voix qui regarde l’Objet general est aussi de deux sortes.

  • L’Une est pour les sinples dictions ou paroles.

  • L’Autre est pour les Phrases ou les Sentences. [ p. 387 ]

La voix qui regarde les sinples Dictions pour estre juste & bien ménagée & entenduë, dépend des deux Maximes suivantes.

I. La voix pour estre bien ouye doit estre articulée syllabe par syllabe, prononcée d’un ton ferme, selon les rencontres qui ont esté remarquées, dans les Maximes generales precedentes, afin que la plenitude & le roulement des paroles paroisse, toutefois, sans trop declamer, ou alonger les syllabes, & chanter, comme on parle, de telle sorte qu’on les discerne toutes & principalement les dernieres, afin que comme des cordes de Lut elles parlent toutes à leur maniere, pour ainsi dire, & sur tout les syllables de voiêles & de consones plénes & ouvertes comme l’a & l’o.

II. Les Dictions ou les Paroles, soit celles qui sont propres, soit celles qui sont figurées, qui ont quelque chose de grand, soit au regard de la Grammaire pour les syllabes ; ou dans les substantifs comme ponpe, monstre, force, magnificence, on dans les Adjectifs, comme ponpeuse, monstreuse, forte, magnifique, admirable, formidable, damnable, ou dans les Verbes, comme abatre, conbatre, épouvanter, ou dans les Adverbes, comme ponpeusement, magnifiquement, puissamment, ou dans les Participes, comme, surprenante, étonnante, éclatante ; soit au regard de la Metaphore, c’est à dire lors que [  p. 388 ] les paroles ou les dictions sont enpruntées, elles doivent estre prononcées avec plus d’enphase & d’un ton plus plein que celles qui sont moins resonnantes, moins bruiantes & ponpeuses ; mais au contraire, que celles qui marquent la fêblesse, l’abaissement & la langueur doivent estre prononcées d’une maniere fêble & languissante.

Comme il se voit dans l’Exenple, qui suit, Chrétiens, si j’entre dans le plus intime de vos cœurs, pensez-vous que j’y trouve une foi vive, forte & puissante ? l’apprehende fort ou de n’en point trouver du tout, ou que si j’y en trouve, je l’y trouve feble, defectueuse, languissante : ces mots, vive, forte & puissante de la premiere partie de cette periode, doivent estre prononcées d’un ton ferme, plein, mâle, élevé ; & au contraire, ceux de la seconde partie de la même periode doivent estre prononcez d’un ton pleintif, douloureux, languissant, abatu & mourant.

De la Prononciation des Phrases. Article II.

LA Prononciation des Phrases & consequenment des sentences ou des sentimens dépend des Maximes suivantes.

I. La Force, la fêblesse ou la langueur de la Prononciation des Phrases & des Sentences dépend de deux choses principales.

- La Force ou la fêblesse des Figures.

- La Force ou la fêblesse des Passions. [ p. 389 ]

Qui sont les deux principaux fondemens de la belle Declamation.

Comme il se voit dans l’Exenple suivant. O Clemence admirable & digne d’éternelles loüanges ! Ciceron a la hardiesse devant Cesar & à Cesar même, d’avouer un crime, dont il ne put jamais souffrir qu’un autre fût acusé, & dans une confience aussi temeraire que celle-là, il n’aprehende point les secretes pensées de son juge.

II. Il est de la bien-séence oratoire & même Chrétiene de demeurer, comme le tenps d’un soûpir de musique, sur quelques syllabes, lors que les periodes ont quelque étenduë comme de deux ou trois vers heroïques ; cette trainée de voix, pour ainsi dire, & languissante est pathetique, affectueuse, tendre & touchante.

Comme il se voit dans l’Exenple suivante. Iusques à quand, Catilina, jusques à quand abuserez-vous, de la bonté & de la patience du Senat ? Il ne faut point s’arêter sur jusques à, mais il faut demeurer sur quand & le trainer tant soit peu, comme qui le prononceroit deux fois, Quan-and, il faut couler vite sur abuserez, mais il faut demeurer sur, vous, comme qui le doubleroit vou ous, & couler sur bonté & sur patience, excepté qu’il faut alonger l’e penultiéme de patience qui est long, à cause des deux consonantes, n & c qui le suivent, comme qui le doubleroit pour dire, patien-ence.

III. La Prononciation alongée d’un soupir de musique a beaucoup de grace dans l’Anadiplose ou reprise mediate ainsi que dans les dictions du repos de l’emistiche ou finales, dont la voielle de la derniere syllabe est suivie de [ p. 390 ] deux consones qui l’alongent comme si elles la doubloient.

Comme il se voit dans l’Exenple suivant. Il est mort jeune, il est vray ; mais il est mort heureux. Ses amis ne l’ont guéres possedé ; mais sa mort est la seule douleur qu’ils ont jamais sentie pour l’amour de lui. Ces mais doivent estre prononcés, comme s’ils estoient doublez comme qui diroit Mai ais, & dans les dictions dont la voielle de la derniere syllabe est suivie de deux consones (sans parler de celles qui sont naturelement longues) comme force, amorce, monde, ainsi qu’il se voit dans la suite de l’Anadiplose de l’Exenple precedent, Il a peu jouy des douceurs du monde, mais il n’y a marché que sur des fleurs ; ce que la vie a deraboteux, d’apre, de piquant & d’incommode, estoit en ce reste d’années qu’il n’a point veu. Ce mot de monde doit estre alongé, comme qui prononceroit mon-on de, & c’est en cela que consiste la grace & la beauté de la Declamation, que tant de gens cherchent avec enpressement & que si peu ont le bon-heur de trouver, encore est-ce par hazard s’ils le trouvent.

CHAPITRE V. De la Prononciation speciale.

NOus avons parlé de la Prononciation generale suit que nous parlions de la speciale.

La Prononciation speciale regarde deux choses principales.

  • Les Passions ou les Mouvemens.

  • Les Parties du Discours.

L’Un & l’autre Article demandent [ p. 391 ] beaucoup de conduite dans la Prononciation & beaucoup de justesse.

De la Prononciation speciale au regard des Passions. Article I.

NOus avons déja remarqué que les voielles, les dictions & les Parases mêmes, sont ainsi que des Cordes d’instrumens de musique, qu’elle resonnent & affectent l’imagination diversement, selon la diversité du mouvement que leur imprime la main sçavante qui les touche : ainsi les paroles agissent sur l’imagination ou plus ou moins, selon la conduite de la voix de celui qui declame, ou comme dans la peinture dont les mêmes couleurs diversement mêlées & couchées representent tant de choses & si differentes.

La Conduite de la Prononciation, au regard des Passions, dépend des Maximes suivantes.

I. Les Discours de la Flaterie ou de la conplaisance, de l’adveu & de la demande doivent estre prononcez d’une voix, d’un air, d’un accent & d’une action douce & remise.

II. Le Discours de Commiseration, qu’on nomme, Lamentation ou déploration, doit estre prononcé d’un ton de voix pleintive [ p. 392 ] dolente, lugubre, & pleureuse, coupée, & interrônpuë.

III. La Persuasion, la remontrance & la promesse doivent estre prononcées d’une voix grave, magistrale & forte.

IV. La Consolation demande une prononciation à demy triste, soumise, abatuë & dolente.

V. Les Loüanges & les remerciemens se prononcent d’une voix gaîe, magnifique, sublime, ouverte, contente, pleine, &c.

VI. La Colere a besoin d’une voix aiguë, animée, entre-coupée, trenblante & chancelante.

VII. La Ioyé & la volupté s’expriment par une voix tendre, douce, gaye & comme repanduë. Voiez Quint. l. II.c. 3. & Cic. 2. & 3. de Orat.

Comme ces differentes manieres de prononciation & d’inflexion de voix dependent, tout à fait, de la passion qu’elles expriment & qu elles doivent exciter, pour peu que les jeunes Predicateurs étudient ces sortes de passions ou de sentimens, ils n’auront pas beaucoup de peine à concevoir le sens des Maximes precedentes, qui se font mieux connoistre par la vive voix, que par les livres. [ p. 393 ]

CHAPITRE VI. De la Prononciation au regard des diverses parties du Sermon.

LA Voix ou la Prononciation considerée au regard des parties du Sermon a deux Especes.

  • L’Une regarde les parties generales du Sermon.

  • L’Autre regarde les parties speciales.

La Conduite de la voix au regard de la prononciation des parties generales du Sermon.

  • L’Exorde.

  • La Confirmation.

  • La Conclusion.

Dépend des Maximes generales qui suivent.

I. Lorsque les Predicateurs sont en Chaire, que tout est calme & que le silence marque la soumission des Auditeurs & leur inpatience pour entendre la Predication, il est de leur prudence de ne commencer pas si-tôt, mais au contraire ils doivent demeurer comme pensifs, & comme inperceptiblement ils doivent jetter la veüe sur toutes les parties de leur auditoire en avant, à droit & à gauche, non-seulement pour le voir effectivement & pour se familiariser avec luy, pour ainsi dire, mais aussi pour marquer, par ce silence [ p. 394 ] respectueux, la Sainteté du lieu où ils sont, la Majesté de Dieu dont ils doivent publier les Oracles, l’inportance des Veritez qu’ils doivent dire & l’estime qu’ils font & de leur profession & de leurs Auditeurs ; joignez à cela qu’il n’y a rien qui plaise davantage au Peuple que cette modestie, cette gravité & cette retenuë, pendant laquelle les Auditeurs de leur côté se preparent à écouter avec le même soin que le Predicateur se dispose à leur parler, & le tout autant de tenps qu’il en faut à reciter trois ou quatre vers heroïques ; la voix doit estre basse, c’est à dire sur le premier ton naturel, moins animée que dans le corps du discours, mais ferme afin quelle soit entenduë.

II. Ce que nous avons dit de l’Exorde d’insinuation, quand nous en avons parlé, fait assez connoistre que n’estant qu’un preparatif pour le corps du Sermon, la prononciation en doit estre douce, retenuë, modeste, soumise & respectueuse, tant à cause du deû de leur charge, que pour ménager leur voix pour le reste du Discours qui est le principal.

Comme il arive rarement que les Predicateurs commencent brusquement, à moins qu’il soit ou le Curé ou le Prelat, dans de certaines rencontres, nous ne parlons pas icy de la maniere de prononcer les Exordes enportez, inopinez, brusques & coupez, dont nous avons des Exenples dans quelques Sermons de saint Chrysostome, comme dans celui du discours qu’il fit contre l’Imperatrice Eudoxie, qui [ p. 395 ] l’aiant fait déposer & chasser, travailloit encore (apres son rétablissement) à le faire déposer & chasser pour une secondé fois, à cause qu’il avoit prêché contre les danses qui s’estoient faites devant le Tenple de sainte Sophie, en la Dedicace de la Statuë de cette Princesse, quand il dit d’une voix haute, ouverte, animée & hardie, Herodias est donc encore une fois insensée, encore une fois elle danse, encore une fois elle demande la teste de Iean Baptiste ? Ou en celui-cy qu’il fit au peuple d’Antioche incontinent apres la demolition des statuës de l’Enpereur & del’Inperatrice, apres leur decez. Que diray-je ? (Comment parleray-je ? C’est-y-cy un tenps de pleurer & non de parler, de gêmir & non de discourir, de prier Dieu & non de haranguer un peuple. Mais quoi qu’il en soit ces Exordes pathetiques & passionnez doivent estre prononcez d’une voix émüe, selon la passion, ou de douleur ou de colere ou de quelque autre affection.

III. La voix se doit animer un peu, à proportion que le Predicateur approche de l’exposition.

IV. Les Anplifications doivent estre prononcées d’une voix ouverte, libre, étenduë, forte & ferme.

V. Comme la Conclusion du discours, ou pour mieux dire l’Application & l’usage de tout le Sermon marque la Victoire du Predicateur, la bonne resolution des Auditeurs & leur estime & leur bienveillance, sa voix doit estre dans toute sa force, dans toute sa plenitude, gaye, alaigre, éclatante, ponpeuse & trionphante, & principalement par ce que c’est en cette partie que ce qu’il y a de beau [ p. 396 ] dans l’Art oratoire, de vigoureux & de pathetique, doit paroistre dans sa ponpe & dans sa magnificence, en un mot c’est l’abregé & le racourcy de toute la Piece.

La lenteur de la Declamation a bonne grace dans cette partie du Sermon, comme celle de la démarche d’un Conquerant, le jour de son trionphe.

CHAPITRE VI. De la Voix au regard des parties speciales du Sermon.

LA Conduite de la voix dans l’Explication dans les Preuves & dans la Refutation dépend des Maximes suivantes.

I. La Declamation ou la voix de l’Explication doit estre comme uniforme & ferme, ainsi que dans la Narration, sans aucun enportement, parce qu’il ne s’y agit pas des mouvemens, mais seulement de la connoissance & de l’instruction des Auditeurs, ce qui se doit faire avec toute la douceur & tranquilité possible : elle doit estre un peu plus élevée que celle de l’Exorde, & bien articulée, parce qu’aiant en soi les semences & les fondemens de tout le discours, de tous les raisonnemens & de toutes les affections, qui doivent suivre, il inporte merveilleusement qu’elle soit bien ouye & bien entenduë, joint que [ p. 397 ] l’Exorde n’est qu’un discours qui se hazarde pour disposer le Peuple à écouter.

VI. La Narration demande une voix familiere & aprochante de celle du Dialogue & sans beaucoup d’artifice ; mais fort naïve & sinple ; la diction en doit estre pure, nette & specifique pour éviter les êquivoques ; & l’action variée, selon la diversité des choses & des euenemens qu’on expose.

VII. Les Preuves, qu’on apelle la Confirmation, demandent que la voix & l’action soient animées, & la voix plus forte, & aussi plus variée ; à cause de la varieté des Preuves ; la voix doit estre dégagée pour montrer qu’on se possede & qu’on est maistre des principes & des preuves ; elle doit estre penetrante, à cause qu’elle regarde les preuves fondamentales ; elledoit estre facile & pronte, à cause que les preuves ne demandent point de délay, & c’est là qu’il ne faut point faire de pause, ny par cracher, ny le moucher ni tousser.

VIII. La Refutation des objections d’inportance demande une voix severe, magistrale, & haute, les autres se refutent plus par raillerie & par mépris que par de solides reponses.

Pour conclure ce Traité nous devons avertir les jeunes Predicateurs que quand ils passent de la Confirmation à l’Aplication general & finale, ils doivent faire une [ p. 398 ] assez grande pause, & commencer par un abaissemeut de voix qu’ils éleveront & augmenteront peu à peu, si leur aplication n’est pas brusque ou precipitée, comme elle le peut-estre.

CHAPITRE VII. Du Geste des Predicateurs.

NOus avons parlé de la voix qui est la premiere partie de l’action des Predicateurs, suit que nous en considerions le Geste, qui est au regard des yeux, ce que la voix est au regard des aureilles.

Comme il n’y a point d’Auditeurs qui ne soient bien-aises d’estre en veuë du Predicateur, afin de le voir & qu’il leur senble l’entendre beaucoup mieux & avec plus de plaisir, on ne peut pas douter que quand son action est desagreable elle ne choque la veuë & l’imagination, & que par ce defaut, le Predicateur diminuë grandement de la bonne opinion & de l’estime qu’il veut que les Auditeurs conçoivent de lui ; & que dans la pensée de Ciceron, le Geste aiant quelque chose de plus puissant que la voix & que l’expression verbale, il est du devoir des Maistres de donner des regles aux jeunes Predicateurs & des maximes, pour le conposer de telle sorte qu’il n’y ait pas plus d’irrigularitez dans l’action des Predicateurs, qu’il y en a dans la declamation de leur discours.

La Conduite du Geste en general depend des Maximes generales qui suivent.

I. Il y a tant de difference entre la modestie de la Chaire & la liberté de la Tribune, du Theatre & même du Cercle & du Bureau [ p. 399 ] entre les interests, évangeliques, les civils & les politiques qu’aujourd’huy, au contraire des siecles passez où l’on donnoit plus au Geste qu’à l’Expression, on donne plus à la voix qu’au Geste ou à l’Action.

Quand Ciceron au 3. de l’Orat. dit qu’on a toujours préferé le Geste à la parole, il est constant qu’il considere le Geste ou l’action comme un signe naturel qui exprime naturellement & par tout, d’une même maniere, les sentimens naturels, beaucoup mieux que la voix articulée, diversement, selon la diversité des Langues qui sont d’institution ou arbitraires, & non de la nature, & qui, par consequent, ne sont pas universelles, comme les signes ou les mouvemens du corps & de ses parties, les yeux & les mains. Mais apres tout, on doit dire que ceux qui entendent le langage de celui qui parle, connoissent infiniment mieux les sentimens de l’Orateur, par ses paroles que par son Geste ou son action, soit de ses yeux, soit de ses mains, qui ont bien une expression plus pronte & plus universelle dans les sentimens naturels que la langue qui est moins affeurée & plus confuse, mais aussi plus asseurée que la nature dans l’expression des sentimens civils, politiques & dogmatiques.

II. Quelqu’avantage que le Discours puisse avoir sur le Geste, on peut dire neanmoins qu’il est d’un singulier usage, sur tout lors qu’il est joint à la parole, qui se secourans mutuellement se donnent de la grace & de la beauté.

III. Les Preceptes que les Rhetoriciens donnent pour rendre l’action du Predicateur plus belle & plus edifiante, dependent de ceux de la basse Morale ou civile, par les Preceptes [ p. 400 ] de laquelle les Predicateurs sont en estat de ne faire aucune action qui choque la bien-seance & l’usage, qui sont l’Eulalie, la Comité, l’Vrhanité, la Civilité, la Veracité, &c. dont nous avons parlé cy-dessus.

IV. Quoy qu’il ne soit pas possible, à cause de la diversité des mœurs, de donner des Préceptes generaux pour la conduite du Geste, on peut dire neanmoins, en general, qu’il est moins à craindre de manquer dans le défaut que dans l’excez.

Les Predicateurs, sans doute, qui ne remarquent pas que la force de l’Eloquence consiste principalement dans celle des raisons & dans l’energie de l’expression plutôt que dans la beauté de la gesticulation, se licencient si prodigieusement à se faire entendre par les Gestes, à la façon des Espagnols & des Italiens, sur tout, qu’il senble qu’ils parlent à des sours, n’y ayant point de postures qu’ils ne prénent, & de bruit qu’ils ne fassent, ou des pieds ou des mains, leur visage se dêmonte, & par l’extension de leurs bras & l’élevement de la teste, il senble qu’ils aient dessein de soutenir le Ciel ou de la teste ou des épaules, pendant qu’ils aprochent le Septentrion du Midy, ou l’Orient de l’Occident. Cette maniere d’action sied fort mal aux Orateurs de l’Evangile, & il est-juste qu’à l’exenple d’Auguste à Tiberius on les exhorte de parler & non pas d’agir, de parler de la bouche & non pas du corps, des mains, & des doigs.

V. Bien que le Geste doive suivre le sens des paroles plutôt que les inflexions de la voix, il est pourtant vray de dire qu’il doit s’ajuster, mais avec retenuë, à la varieté de la prononciation qui doit suivre le sens & les choses. [ p. 401 ]

Le Geste ou l’Action du corps a deux especes.

  • L’Une regarde tout le corps.

  • L’Autre regarde les parties.

L’Action de tout le corps est de deux sortes.

  • L’Une regarde l’Erection du corps.

  • L’Autre la Position du corps.

L’Erection ou la station du corps dépend de la Maxime suivante.

Le corps du Predicateur doit estre droit, selon sa nature, & ferme lors qu’il le doit estre comme au commencement du discours, mais de telle sorte pourtant, qu’il se puisse tourner alternativement ou à droit ou à gauche, afin de distribuer la parole à tous les Auditeurs, quand l’auditoire est de grande étenduë.

Cette Maxime conbat cinq defaux qui choquent & la veuë de l’Auditeur & la bien-seance de la Chaire.

  • Celui de ceux qui senblent regarder le Ciel.

  • Celui de ceux qui se soutiennent alternativement tantôt sur une hanche, & tantôt sur l’autre, ce qui est de tres mauvaise grace.

  • Celui de ceux qui se balancent incessanment, comme s’ils estoient dans un bateau agité des vagues, & balancé des deux côtez, comme s’ils se berçoient.

  • -Celui de ceux qui senblent se promener dans la Chaire comme s’ils prêchoient en voiageant & en Peripateticiens, sans aucune necessité qui les y oblige pour exprimer l’action d’un voiageur.

  • Celui de ceux qui se courbent, ou même qui s’appuient sur la Chaire de l’un des coudes, & même des deux en même-tenps.

La seance du corps dépend de la Maxime qui suit.

Quoy qu’on ne voie ordinairement que la [ p. 402 ] moitié du corps du Predicateur, quand il est en Chaire, nous ne laißons pas de l’avertir de la situation ou posture de l’autre partie de son corps, qui ne paroit pas, à cause qu’il arive fort souvent qu’il parle dans d’autres assenblées où il n’y a qu’un fautueil, comme dans les Synodes, dans les Conciles, &c. où le corps, de la ceinture en haut, doit estre droit & mobile, & de la ceinture en bas immobile, & en posture modeste.

Comme le siege de la Chaire a esté acordé aux Predicateurs, pour leur commodité plutôt que pour aucun ornement & varieté, d’action, ils n’en doivent user que le moins qu’il leur est possible : il n’est pas du Predicateur comme des Juges en cet égard, quoy qu’il en soit de même à un autre, les Juges ont un siége, ils s’assoient pour ècouter & se levent pour aller opiner & serassoient pour prononcer, parce que, comme on parle, ils doivent écouter & prononcer de sens rassis, & les Predicateurs au contraire prononcent moins en Chaire qu’ils ne ménacent, ils opinent & prononcent au confessional, ils y sont assis sur un siege fixe, mais rarement en Chaire, aussi n’ont-ils point de siege fixe, mais seulement enprunté & qui n’est proprement que pour ceux qui sont incommodez. Et tout ce qu’on peut dire pour les y maintenir dans la possession du siege, c’est d’en user principalement lors qu’ils établissent leurs principes, qu’ils expliquent qu’ils narrent ou qu’ils exposent, parce qu’en ces fonctions, on peut dire que ce n’est pas eux qui parlent, mais l’Evangile ; & que leur immobilité doit estre l’enblême de sa solidité : Mais que dans les preuves, dans la refutation & dans l’application ils doivent estre debout & en action, pour marquer la force, le feu & de l’Evangile & de la Grace.

Dans le Dialogue, dans la Consultation, dans la Communication & dans la Ratiocination, ils peuvent [ p. 403 ] & doivent estre assis plutôt que débout. Enfin l’une ou l’autre posture dépend de la prudence du Predicateur, qui ne devroit jamais se seoir, que quand il veut prendre haléne ou passer d’une partie du Sermon à une autre, pour ceux qui sont incommodez, à l’exenple des Advocats & mêmes des gens du Roi, ses Advocats & ses Procureurs qui sont toujours débout de même que ceux des Parties.

CHAPITRE VIII. Du Geste en particulier.

NOus avons parlé en general du Geste de tout le corps, suit que nous parlions de celuy de chaque partie en special.

Le corps a trois parties qui sont capables du Geste oratoire & de signification, à l’usage de la Chaire, qui sont.

  • Les Hautes.

  • Les Moyennes.

  • Les Bastes.

Qui aident à l’Eloquence les unes plus, les autres moins, selon la diversité des sujets & des ocasions.

Du Geste des parties hautes.

.

Du Mouvement de la teste. Article I.

LA Conduite du Geste ou du mouvement des parties hautes du corps dépend des Maximes suivantes. [ p. 404 ]

I. Comme il n’y a point de parties corporêles qui soient plus exposées que le visage, il ne doit rien y avoir, s’il se peut, sur cette partie du corps du Predicateur qui ne marque la verité & la beauté des dogmes qu’il propose, il faut qu’il soit gay, ouvert, serain, libre, ingenu & dégagé, & qu’il ne signifie rien de sinistre, de noir, de triste & de funeste, à l’exception des mouvemens dans le lieu des passions qui le reglent.

Ce n’est pas sans raison que l’Orateur recommande si fort la conposition du visage, en effet comme il le remarque & Quintilien apres lui, c’est l’image de l’ame, de l’esprit & du cœur, c’est le visage qui montre non seulement la vie, la force, la santé & l’age, mais encore qui marque la péne, l’inquietude, la crainte, la lacheté, la violence, la flaterie, la superbe, l’humilité, la joye, &c. C’est le visage qui commence ou le bonheur, ou le malheur des Predicateurs, puisque c’est lui que regardent les Auditeurs & qui leur parle avant même que la langue des Predicateurs ait commencé de se faire entendre.

II. La principale chose que doit marquer le visage, ou le front du Predicateur, c’est la pudeur, la virilité & la majesté.

III. La teste du Predicateur doit estre droite & dans sa situation naturelle, sans que neanmoins elle soit tout a fait immobile comme celle d’une statuë.

Comme il arive assez souvent que le Predicateur est obligé de faire la peinture des choses dont il parle, il est à propos de remarquer les diverses situations de la teste, & ses differantes manieres de signifier, selon la [ p. 405 ] diversité des passions qu’il faut ou exprimer ou émouvoir. Entre plusieurs signes de la teste, dont l’Orateur peut abuser, sans nous arêter aux plus communs & plus conus de tout le monde, comme sont.

1. L’Acord. 3. La Confirmation.

2. Le Refus. 4. L’Admiration.

5. L’Enportement.

Nous remarquons seulement les quatre suivans qui sont de tres-notables défauts, quand ils sont sans prudence & à contre-tenps, qui sont.

  • Le Baissement de la teste qui signifie l’Humilité.

  • Le Renversement de la teste marque l’Arogance.

  • Le Panchement de la teste sur l’une des épaules est un signe de langueur.

  • L’Immobilité de la teste est une marque de cruauté, de dureté, &c.

Du Mouvement des yeux. Article II.

IV. COmme les yeux, qui sont les miroirs de l’ame, ne sont pas seulement pour la conduite des démarches du corps, mais encore pour representer les differentes passions où elle se montre, le plus souvent, pour découvrir ses sentimens, on peut dire qu’ils aident grandement au visage, qu’ils contribuent beaucoup à l’action des Predicateurs, & qu’il est necessaire qu’ils en sçachent conduire les mouvemens, afin de s’en servir pour découvrir leurs sentimens, & pour les faire naistre dans l’ame de leurs Auditeurs.

Et afin que le Predicateur s’y puisse conduire, il doit remarquer qu’il y a trois vices [ p. 406 ] principaux, dans le mouvement des yeux, qu’il doit eviter.

  • La Langueur qui vient de l’excez de leur extension.

  • La Lasciveté qui vient de l’excez de leur mobilité.

  • La Petitesse qui vient de la compression des paupieres.

Les Autres mouvemens des yeux, comme sont ordinairement.

  • Les Regars de travers.

  • Les Regars sixes.

  • -Leur Elevation &

  • Leur Abaissement.

Pour estre des ornemens de l’action, dépendent de sa prudence, des choses dont il parle, des passions, qu’il veut representer celles qu’il veut exciter, & des autres circonstances ; sinon, ces mêmes mouvemens des yeux & ces alterations sont des défaux insuportables, de même que les trois suivans.

  • La Langueur lors qu’ils sont trop ouverts.

  • La Mobilité qui les rend lascifs.

  • La Conpression des paupieres, qui de tous est le plus fâcheux, puis qu’il cache le langage des plus beaux organes du Predicateur.

Comme le mouvement des yeux est l’un des principaux apanages de l’Eloquence, il depend tout à fait de la prudence de ceux qui parlent qui le doivent accommoder aux circonstances ; c’est pourquoy ils en doivent user tantost d’une maniere & tantost d’une autre : & si, selon le Theorême precedent, les regards naturels doivent estre preferez à tous leurs autres mouvemens,[ p. 407 ]

neanmoins il est quelquesfois necessaire que les Predicateurs en usent autrement dans l’indignation, où les regards de travers ont une merveilleuse grace dans l’action du Predicateur, tels que les pouvoit avoir le Heros de Virgile quand il dit. Quos ego... sed prastat, &c.

Du Mouvement des Surcils. Article III.

V. COmme les Surcils ne contribuent pas peu au mouvement des yeux, & qu’ils participent à celuy du front, & que tous ensenble contribuent beaucoup à l’action des Predicateurs, ils doivent remarquer quatre de leurs principales proprietez.

  • - -La Contraction dans les mouvemens fascheux.

  •  -La Dilatation dans ceux qui sont agreables.

  •  L’Immobilité dans la crainte.

  • L’Abaissement dans l’humilité.

Afin de les mieux enploier dans les rencontres.

Le plus grand deffaut que les Auditeurs remarquent dans le mouvement des surcils, se fait lors que l’un s’abaisse au même tenps que l’autre s’éleve, qui est l’une des choses du monde, en cette ocasion, la plus desagreable ; le plus asseuré est de les tenir dans leur égalité naturelle & plus ordinaire ; mais il est encore plus utile d’avoir des Maistres ou des amis qui ne nous flatent point dans ces actions, jusques à ce que nous ayons acquis l’habitude de les mouvoir, aussi librement que les doigts pour toucher les instrumens de Musique. [ p. 408 ]

Du mouvement de la Bouche. Article IV.

VI. ET pour ce qui est de la Bouche, des Levres, des Dents & du Menton, nous disons qu’elle doit estre ouverte autant qu’il est necessaire pour la prononciation des paroles, ou plus ou moins, selon la nature des voyelles qui les animent ; qu’il ne faut point tordre sa bouche (& principalement ceux qui ont une grande barbe,) qu’il ne faut point mordre ny lécher ses lèvres, & qu’il ne faut faire paroistre ses dents, quelques belles qu’elles puissent estre, que dans la prononciation des paroles où les lévres sont presqu’inutiles.

Du Geste des Parties moiennes.

LA conduite du Geste ou du mouvement des parties moiennes du corps dépend des Maximes qui suivent.

I. Comme le mouvement des Epaules, excepté dans le sentiment de conpassion ou de pitié n’a presque point d’usage dans l’action des Predicateurs, on ne peut pas douter que leur [ p. 409 ] agitation, de quelle maniere qu’elle se puisse faire, ne soit un tres-grand défaut, & qu’il est necessaire que ceux qui se forment à la predication s’en corrigent avec beaucoup de soin, à l’exemple de Demosthenes. Car si la juste distance qui se trouve entre les épaules & la teste, & qui fait la longueur du cou, est une des principales beautez d’un Predicateur, ne voit-on pas que la contraction & l’elevation des epaules qui l’enpêche de paroistre, diminuë beaucoup de ses graces ? Ioint que cette posture qui tient quelque chose du ridicule, a quelque chose de servil, de lâche & de frauduleux. Il est vray que les Predicateurs en peuvent user quelquefois, selon la nature des Peintures qu’ils veulent faire, des personnes qu’ils ont dessein de representer ; comme s’ils avoient dessein de faire la peinture de saint Pierre lors que le Fils de Dieu le regarda, apres qu’il l’eut renié, & qu’il le fissent pleurer, cette posture indecente de la teste, du cou & des épaules auroit une telle grace dans cette peinture, que ce ne seroit pas estre habile Predicateur, que de ne se servir pas de ces sortes de traits, qui se tirent de l’Eloquence du corps.

Du Mouvement du Ventre. Article II.

LEs Predicateurs ne doivent point faire de parade de leur poitrine, ny de leur ventre, lors qu’ils en sont assez bien fournis, en [ p. 410 ] l’avançant par une espece d’ostentation, ainsi que ces nouvelles mariées, pour faire paroistre leur fecondité, faire parade de leur enbonpoint.

Du Mouvement des Bras. Article III.

ET pource qui est des Bras, nous devons dire que leur mouvement doit estre reglé de telle sorte qu’ils ne soient ny trop mobiles, ny trop oisifs, en quelle maniere que ce puisse estre, selon les especes de leur mouvement.

  • Le Haut, en les élevant trop haut.

  • Le Bas, en les abaissant trop bas.

  • Le Droit, en les portant trop à droit.

  • Le Gauche, en les portant trop à gauche.

  • Le Devant, en les portant trop en avant.

  • Le Derriere, en les portant trop en ariere.

Soit qu’ils agissent seuls, comme dans l’indication en les portant l’un vers l’Orient, l’autre vers l’Occident, soit qu’ils agissent ensenble comme dans la conplication ou croisade, ainsi que dans l’irresolution.

Du Mouvement des Mains. Article IV.

COmme les mains sont les plus Eloquentes parties du corps & que leur mouvement est l’ame de l’Eloquence exterieure, l’action [ p. 411 ] leur apartient plus particulierement qu’à toutes les autres parties du corps, nous sommes obligez de nous y arrester davantage, afin que les Predicateurs s’étudient à se rendre maîtres de leurs mouvemens & de leur maniere d’expression.

Du Mouvement des Mains. Article V.

LE mouvement ou l’Eloquence des Mains dépend des Maximes suivantes.

I. La Parole doit preceder l’action des mains, à tout le moins l’etenduë de deux ou trois vers heroïques, quand l’Exorde est petit, & lors qu’il est grand, sur la troisiéme periode on peut donner de petites marques de leur mouvement, comme sont les Exordes succestifs ou alongez, mais dans les Exordes inpreveus, selon les circonstances qui les acconpagnent, on peut mouvoir la main d’abord, mais avec beaucoup de discretion ; au reste les Exordes doivent estre fort paisibles, pour l’ordinaire & denuez des grands mouvemens.

II. Le Batement de mains l’une contre l’autre, avec violence, comme se fraper la poitrine & la Chaire, ne signifient rien du tout ; on peut dire qu’il n’en faut pas user ; joint que ces actions sentent le Comedien & le Bateleur. Excepté dans la protestation, dans l’affection, & dans la conponction, mais sans [ p. 412 ] beaucoup de bruit que la Chaire ne demande pas.

III. La main droite est celle qui doit regner dans le geste, la gauche doit seulement l’aconpagner & la suivre. Le mouvement de la gauche seule est de tres-mauvaise grace, & on n’en doit jamais user que lors qu’il s’agit effectivement des circonstances locales, comme quand le Predicateur parle des Elus qui seront mis à la droite, & des Reprouvez qui seront mis à la gauche, Venez les benits de mon Pere, &c. Allez maudits, &c.

IV. Quand le Predicateur parle de soy, ou qu’il fait que quelqu’un parle de soy-même, il doit apliquer sa main sur sa poitrine, sans la fraper. Et s’il arrivoit que quelque Predicateur fût tout à fait gaucher, nous luy pouvons dire que pour couvrir ce défaut, il doit faire le geste des deux mains conjointement.

V. Comme nous écrivons, de la main gauche à la droite, nous devons commencer le geste du costé de la main gauche, & le finir à la droite.

VI. Le Geste de la main doit commencer & finir avec la parole, & non autrement, lors qu’il faut marier le Geste avec la parole, pour se faire mieux entendre.

VII. Le Mouvement des mains doit convenir à la nature des choses dont on parle, & des actions qu’on represente, les plus ordinaires sont. [ p. 413 ]

1. Apeller. 6 . Iurer.

2. Congedier. 7. Attirer.

3. Promettre. 8. Admirer.

4. Menacer. 9. Arêter.

5. Supplier. 10. Repousser, &c.

Car de dire, attirer, en portant les mains en dehors ; ou repousser, en les retirant en dedans ; separer, en joignant les mains ; serrer, en les ouvrant, ou dire ouvrir en les serrant ; hausser en les abaissant, ou baisser en les haussant ; ce seroit faire contre la nature des choses, & s’exposer à la risée des Auditeurs.

VIII. Dans les grands mouvemens le geste des mains est absolument necessaire, pour répondre à la grandeur des figures que l’on enploye, comme quand le Predicateur veut porter ses Auditeurs a étouffer & écraser leurs mauvaises habitudes.

IX. La Main ne doit pas estre élevée plus haut que les yeux, & ne doit pas estre abaissée plus bas que le bord de la Chaire : ceux qui en usent autrement, sans raison & sans sujet, se rendent ridicules.

X. Les Predicateurs ne doivent jamais perdre leurs mains de veuë, elles doivent si bien aconpagner leur teste qu’ils les voyent toujours, afin que les Auditeurs voyent, en même-tenps, que leurs yeux, leur bouche & leurs mains contribuent toutes ensenble, à leur signifier une même chose, chacune à sa façon. [ p. 414 ]

XI. Dans la figure du jurement il faut lever les mains, de même que dans l’exclamation.

XII. Le Mouvement des mains doit estre moderé de telle sorte, qu’elles ne soient pas remuées continuellement, mais de fois à autre, & selon les sujets & les mouvemens.

XIII. Il y a certaines actions qui se font de la main, qui ne doivent pas estre representées par le mouvement des mains, comme celles des Gladiateurs, des Organistes, &c.

XIV. Les actions sales & deshonnestes ne doivent pas estre representées par le mouvement des mains.

XV. La plus grande agitation des mains doit éviter les deux extremitez, le défaut & l’excez.

XVI. Les Mouvemens de la main dans la Prosopopée doivent estre conformes à ceux des Personnes qu’on expose.

Du Geste des Doits conjointement. Article VII.

COmme le nonbre des doits est allez grand & qu’ils sont capables de plusieurs mouvemens, ou ensenble ou separez, il est sans doute, qu’il y a beaucoup de preceptes à donner à cet égard, mais parce que le langage des mains & des doits n’est que pour [ p. 415 ] supléer ou aider à celui de la langue, & que c’est le moins ordinaire & le moins puissant dans les Chaires, nous n’estimons pas qu’il soit fort necessaire d’y insister beaucoup, & il nous suffit de dire que l’extension de tous les doits, qui font la main étenduë, se fait dans l’exposition de quelque chose sur laquelle on la passe, par maniere de dire comme pour en faire remarquer la solidité ; & la sincerité, quand on l’approche de soy.

Du Mouvement des Doits separément. Article I.

LE Pouce seul étendu n’a point d’usage dans la Chaire.

Le Pouce joint au deuxiéme doit, & plus souvent encore au troisiéme, & les deux autres étendus sont les Gestes de l’explication ou de la Narration.

Le second doit ou qui est apres le Pouce, étendu, sert à montrer les objets & les lieux, comme le Midy, le Septentrion, &c. Le Ciel, la Terre, &c. & quelquesfois il sert à menacer mais tres-rarement dans la Chaire.

Cette science des doits & des mains s’enseigne beaucoup mieux de vive voix, que par les livres.

Ce qui n’enpêche pas, neanmoins, que nous ne disions que le jugement & l’experience ne soient les meilleurs maistres que les jeunes Predicateurs puissent consulter, sur toute sorte de Geste, & principalement sur celui de la main, des deux mains & des autres parties du corps qui parlent, & même de tout le corps.

1. Au regard des choses natureles qu’ils ont dessein de representer, comme lors qu’il s’agit de parler ou du [ p. 416 ] vomissement du chien, selon l’Evangile, ou du vautrement du pourceau ; l’experience leur fait connoître quelle demonstration corporele il en faut faite, & la raison leur aprend qu’il y faut bien peu de Geste, tant à cause que les expressions de telles choses sensibles & communes sont assez fortes, qu’à cause que les idées en sont desagreables.

2. Au regard des sentimens qui regardent les Auditeurs & les Predicateurs mêmes, au regard desquels les jeunes Predicateurs n’ont qu’à se consulter & observer quelles agitations ou quelles actions & demonstrations corporelles, soit de la voix, soit des mains, soit des yeux, soit de la tête, &c, ils feroient s’ils se trouvoient dans de senblables ocasions & s’ils estoient dans les mêmes sentimens, qu’ils exposent à leurs Auditeurs, que l’on apelle Tableaux où peintures, ou reüssissoit admirablement bien feu Moliere, (anciénement on apelloit ces sortes de gens Pantomimes, comme si nous disions des Copistes & gens qui contrefont & representent toutes sortes de mœurs) ce qui nous fait dire aux jeunes gens, qui se destinent à la chaire, qu’ils doivent se trouver quelquefois à la representation des belles Pieces de Theatre, pour aprendre l’action & l’Eloquence du corps, lors qu’ils n’ont pas encore de caractere qui leur defende de s’y trouver, & lors aussi qu’ils ne conoissent point de Predicateurs qui reüssissent bien dans cette maniere de representer les sentimens, les plus cachez & les plus delicats, comme sont.

- - La Langueur. - La Devotion.

- L’Envie. - L’Admiration.

- La Rage. - L’Irresolution.

Et tant d’autres Passions (dont nous parlons anplement dans le I. Tome de nos Conferences Academiques Conference XV. pag. 159, dans la Resolution) non seulement pour les exprimer, mais aussi pour les exciter, ou au contraire, pour les faire détester.

3. Au regard du sujet des allusions que les Predicateurs sont obligez d’enploier pour se faire mieux entendre, où il faut bien connoistre le sujet de [ p. 417 ] l’Allusion ou le fondement, & sur tout lors qu’elles se tirent des Ars & des Disciplines liberales, dans l’usage desquelles il ne faut que du jugement & de la moderation, pour n’en pas abuser, à la façon des Farceurs qui se rendent trop populaires & trop expressifs.

Ainsi, si quelque Predicateur devoit parler du merite de la Passion du Sauveur & de la grande disposition de Dieu à pardonner les pechez, dans la pensée du Prophete, qui dit que Dieu les rendra blancs comme la nége, fussent-ils rouges comme du vermillon, en les plongeant dans le sang de l’Agneau sans macule, pour peu qu’il fasse l’action des Teinturiers qui tiennent la piece d’étofe des deux mains & qui la plongent dans la chaudiere, il ne manquera jamais d’avoir un beau geste juste & judicieux. Ou s’il change l’allusion & qu’il ait égard à la maniere d’agir, ou du Graveur ou du Peintre qui passent l’un le polissoir & l’autre l’éponge sur quelques trais & figures qui ne leur plaisent pas, ce qui se fait en aprochant les quatre doits du pouce, mais sans les joindre, & porter le bras droit de gauche à droit de droit à gauche & de gauche à droit, dans l’espace ou l’étenduë d’un demy pied seulement, à la façon de ces artisans. Ou s’il fait allusion à ceux qui tiennent le registre, il suffit de faire l’action de celui qui rature ou raye un article, d’un trait de plume, ou de deux seulement. Ou enfin s’il a égard à ceux qui jettent derriere eux les choses qui leur déplaisent, dans la pensée du Prophete, qui dit que Dieu jette les iniquitez derriere son dos, comme des choses honteuses & qu’il déteste, il suffit de faire un demy geste en tournant tant soit peu la main, en pliant le prognet, en l’elevant & en portant le bras vers l’une des épaules, & la droite principalement. Ou si quelque Predicateur vouloit representer ceux qui se jettent dans le déreglement & qui se plongent dans les voluptez, il doit copier leur action & d’un demy geste, pour ainsi dire, avancer les bras, la teste & le corps, comme hors de la chaire, que l’on apelle le senblant : & ainsi des autres actions qui ne demandent que la connoissance des choses dont on parle [ p. 418 ] & le jugement pour ne pas aller à l’excez, au prejudice de la parole qui doit regner dans la Chaire, comme sont ceux qui batent le tanbour & qui enbouchent une tronpête.

Du mouvement des parties basses du corps. Article VIII.

LA Modestie & la retenuë de la Chaire nous enpêchent de dire beaucoup de choses, du mouvement des basses parties du corps, comme du frapement de la main sur la cuisse, & du battement des pieds contre la Chaire, aussi bien que de celui des mains, puis que ces gestes, comme nous l’avons remarqué n’ont point d’usage parmi nous, non plus que les promenades, les alées &les venuës, dans la Chaire, à l’imitation des Anciens orateurs populaires, qui parloient sur des Tribunes élevées en façon de Theatre ; il suffit que le corps se tourne à demy, de tenps entenps, pour distribuer la parole aux Auditeurs, à ceux qui sont en face & à ceux qui sont aux deux côtez.

Avant que de finir ce Traité, nous sommes obligez de donner trois avis inportans aux jeunes Predicateurs.

Le premier avis, regarde le Geste en general ; c’est de voir eux-mêmes, & par l’avis de leurs amis capables, quelle est leur plus belle action & quelle est celle qui leur sied le mieux & qui fait leur fort, afin de conposer pour ces organes, & de leur donner de l’ocupation comme si quelqu’un reüssit dans les descriptions, d’en [ p. 419 ] avoir toujours quelques-unes ; si le pathetique est leur fort, d’avoir quelques endrois hardis & animez, & ainsi des autres actes oratoires, afin de donner de l’exercice à ceux de leurs organes, à celles de leurs actions & de leurs gestes qui font leur caractere, mais sans en abuser.

Le Deuziéme avis regarde l’étude, qui est de si bien tourner les preceptes precedens en habitude & par maniere de dire en nature, par l’usage frequent ou pubsic ou particulier, ou par écrit ou de vive voix, qu’ils les enploient, sans y penser & même dans la chaleur ou de la conposition ou de l’inpronptu, qu’ils se laissent aller à leur naturel, ensuite de la meditation ; & puis apres l’acte de la conposition, ils feront la reveuë sur l’ouvrage, pour le reconnoistre & voir eux-mêmes, s’il est dans l’ordre ; & en un mot il faut qu’ils en fassent la critique eux-mêmes, je veux dire qu’ils le mettent en partition de même qu’une conposition de Grammaire pour en verifier la Syntaxe & corriger les déreglemens s’il y en a ; car pour dire ce que nous en pensons, ils doivent conposer par art ou par regle sans penser aux regles qu’ils doivent suivre, comme ils parlent une langue, sans faire reflexion sur la Syntaxe, ou qu’ils écrivent sans penser ni à la force, ni à la figure des caracteres qu’ils ne peignent jamais mieux que lors qu’ils y pensent le moins.

Le Troisiéme avis que nous leur donnons est de se faire un Sermon ou un Panegyrique, le plus travaillé qu’ils pourront, & de l’aprendre de telle sorte qu’ils le puissent reciter, à peu pres comme ils recitent les Letres de l’Alphabet, c’est à dire sans y penser, afin que ne pensant qu’aux inflexions de la voix & aux gestes, quand ils le recitent, ils puissent mieux conprendre les corrections de ceux qui les observent, & qu’ils ne soient point de desorientez, toutes les sois qu’on les interonpt, pour les corriger, & qu’ils puissent reprendre facilement le recit, qui n’est jamais plus exact que lors qu’en recitant l’Orateur y pense le moins. [ p. 420 ]

LA RHETORIQUE DE LA CHAIRE, LIVRE TROISIEME.

PUisque dans le Traité precedent nous avons assez anplement parlé du Sermon, de la maniere de le conposer & d’en parler, suit que dans celuy-cy nous considerions l’Art de bien reüssir dans la conposition & dans la conduite du Panegyrique & de l’Oraison Funebre.

Comme les Ouvrages quels qu’ils puissent estre, tirent leurs principales differences de la [ p. 421 ] diversité ou de leur matiere, ou de leur forme. ou de leur fin, on ne peut pas nier que les trois Pièces suivantes ;

  • Le Sermon.

  • Le Panegyrique.

  • L’Oraison Funebre.

Qui font la principale ocupation des Orateurs éclesiastiques, ne soient tout à fait differentes les unes des autres.

Le Sermon roule sur la Doctrine & sur la Morale de l’Evangile, que les Predicateurs doivent annoncer au Peuple, pour la créance & pour les Mœurs.

Le Panegyrique proprement pris regarde ou les Mysteres de la Religion pour les faire admirer & croire ou le merite des Saints & des Saintes, pour réjoüir les Fideles, pour les consoler dans la persecution, pour les confirmer dans la foy, & pour les porter à suivre de si beaux exenples de pieté, de charité, de courage & de constance.

Enfin l’Oraison Funebre suppose la memoire du merite des grands Hommes, dont la mort & la perte sont en plus grande consideration dans l’Eglise & dans l’Estat que celle des autres.

Comme de toutes les Piéces oratoires & pathetiques qui expriment, & qui excitent le sentiment des Panegyristes dans l’ame de leurs Auditeurs, il n’y a que le Panegyrique qui est pour la naissance & pour la confirmation de la joye, l’Oraison funebre regarde la tristesse. Le [ p. 422 ] Panegyrique commence, continuë & finit par la joye & par l’allegresse, & l’Oraison Funebre au contraire, commence, continuë & finit par les larmes & par les pleintes : les Panegyristes augmentent la joye par l’exageration des avantages qu’ils exposent, & les Funebristes, au contraire augmentent l’afliction le plus qu’il leur est possible, par l’exageration de la perte que font les Auditeurs, qu’ils tâchent de diminuer, pour donner de la consolation à ceux qui la souffrent, nous ne traiterons que de ces deux sortes de Discours pathetiques en faveur des jeunes Predicateurs & de ceux qui sont bien aises d’en juger & d’en parler pertinenment.

Pour avoir une parfaite connoissance du Panegyrique, pour en penetrer l’esprit & pour conduire judicieusement les jeunes Predicateurs, dans la conposition de cette sorte de discours, qu’ils font pour exprimer leur sentiment & pour l’exciter dans l’ame de leurs Auditeurs, nous devons remarquer que ce Discours chrétien, pathetique & passionné, qui doit exprimer & exciter leurs parssions ou bonnes & loüables comme sont l’Amour, l’Estime, le Respect, la Veneration, l’Admiration, la Devotion, la Joye & l’Allegresse, ou au contraire, diminuer la passion qui est fâcheuse & oposée aux precedentes, a deux Especes.

  • L’Une est generale, qui regarde les Genres judiciaire & deliberatif, qui apartient à la Rhetorique du Bareau & du Conseil.

  • -L’Autre est speciale qui apartient au Genre demonstratif dont il s’agit en ce lieu.

[ p. 423 ] Le Discours panegyrique specialement pris a deux Especes.

  • L’Une est principale.

  • L’Autre est moins principale, comme sont la Reconnoissance, la Dédicace, leVœu, &c. qui ne  sont pas de ce Systeme.

Le Discours Panegyrique principal, dont il s’agit icy, a deux Especes, qui sont.

  • La Loüange.

  • La Conjoüissance dont il ne s’agit pas icy.

La Loüange a sous elle deux Especes.

  • L’Une est directe ou proprement prise.

  • L’Autre est indirecte & inproprement prise. Le Panegyrique ou l’Eloge direct & proprement pris, se fait lors que les Predicateurs font l’Eloge des choses qui tirant leur merite d’elles-mêmes sont tres-dignes des loüanges qu’ils leur donnent, puis qu’elles se tirent du fonds ou sujet.

Cette sorte de Panegyrique a deux Especes.

  • L’Une se fait absolument.

  • L’Autre se fait par conparaison avec une autre chose loüable, ou plus ou moins, dont il n’est pas icy question.

L’Eloge ou le Panegyrique absolu pur & sinple, se fait lors que les Predicateurs loüent quelque vertu sinplemertt & absolument, sans en faire aucune conparaison avec une autre chose, qui est ou plus ou moins loüable.

La Conduite de l’Orateur, dans la conposition, dans l’economie & dans l’ordonnance de l’Eloge absolu, dépend des sept Maximes suivantes.

[ p. 424 ] I. Les Panegyristes ne doivent enploier dans l’Eloge que des pensées choisies, avec beaucoup de soin, les plus belles, les plus brillantes & les plus rares, parce que celles qui sont basses, vulgaires & renpantes diminuent beaucoup de la magnificence du sujet, au lieu de lui donner de l’éclat & de le rendre ponpeux, & que par de telles considerations en blame, pour ainsi dire, au lieu de loüer.

Comme il n’est pas possible de mieux écrire du Panegyrique, de ses regles & de toutes ses parties, qui sont comme infinies, qu’a fait Scaliger, dans son livre de la Poësie chap. 100. & suivans, ou dans cet admirable Traité, qu’il sousordonne à la Rhetorique, il donne beaucoup de beaux preceptes oratoires, nous ne pouvons nous deffendre d’en donner avis aux jeunes Predicateurs, où ils verront entr’autres, comme au ch. 101. cette regle que, ne pouvant pas dans un même acte de l’Ouvrage, exposer tout ce que la feconditè du sujet, la beauté, l’utilité, la necessité & le plaisir senblent exiger de la diligence des Panegyristes ; il faut faire choix des actes les plus heroïques, les plus recommendables, les plus touchans, les plus tendres, les plus beaux, les plus consolans & les plus edifians.

II. Puis que l’Eloge est une action de l’Orateur qui suppose le recueil de toutes les choses du sujet qui sont les plus loüables, on doit dire que l’expression ou la peinture la plus éclantante, & la description la plus avantageuse qu’ils en puissent faire, est le fondement de l’Eloge & la maniere de s’y prendre, la plus asseurée, & qu’à dire les choses [ p. 425 ] comme elles sont, il n’est autre chose qu’un Tableau & qu’une agreable exposition ou publication passionnée & pathetique, de tout ce qui releve le merite & la gloire de l’Illustre que l’on panegyrise.

Quoy que nous aions parlé assez anplement de la Description dans la deuxiéme partie de cét Ouvrage, en traitant de l’anplification, auquel lieu nous renvoions le Lecteur, comme aussi à nostre Rhetorique civile, nous ne laissons pas de remarquer qu’il y a quatre Especes de description de Tableaux ou de Peintures, qui sont.

1. Le Parallele ou l’Enblême.

2. L’Image ou le Tableau.

3. L’Etymologie nominale.

4. L’Hypotypose ou Description.

Et que l’une de ces quatre donne beaucoup de grace au Panegyrique.

1. Par le Parallele ou l’Enblême nous entendons la conparaison, le raport ou la confrontation de quelques qualitez du Heros, que l’on Panegyrise, avec quelques autres qui lui conviennent le mieux, & qui comme des traicts & des couleurs étrangeres & enpruntées, donnent beaucoup d’éclat & de lustre à sa vertu, comme l’enbléme d’un intrepide, avec le lion, en relevant le courage de l’un, pour faire paroistre la valeur de l’autre, & comme sont aussi les Paraboles & les autres allusions.

2. Par l’Image nous entendons la Peinture qui se fait du corps, ou de quelques-unes de ses parties, que l’on apelle le portrait, ou portraire ; comme. Et quoy que l’inconparable saint Paul ne fût ny de ces grandes tailes qui sont bien souvent moins utiles qu’incommodez, ny non plus de ces tailes basses & deprimées qui n’ont rien de recommandable, il ne laissoit pas, comme il le remarque luy même, d’avoir un certain air de majesté, de credit & d’autorité, &c.[ p. 426 ]

3. Par l’Etymologie, nous entendons le raport des mœurs du Heros que l’on Panegyrise avec son nom, quand il est heureux & favorable, qui donne lieu de faire d’agreables Tableaux des actions de la vie du Saint. Comme sont les noms des Patriarches, le Tu es Pierre, & sur cette Pierre j’edifieray mon Eglise & le Boanerges de l’Ecriture, & ainsi qu’il se voit dans la II. Verrine de Ciceron, O Verrea, inquit, praclara, &c. dans la V. de Sicile ravagée, & dans la VI. du sac d’une Ville prise & sacagée.

4. Par l’Hypotypose nous entendons le recüeil de tous les accidens, adjoints, actes, circonstances, ou formalitez qui établissent, singularisent & signalent quelques actions ou quelque fait, qui est la principale & la veritable Peinture, ainsi qu’il se peut voir dans les Exenples de l’Hypotypose que nous avons donné dans la deuziéme partie de ce Systeme, & ainsi qu’il se peut voir dans celle qui suit qui est de Jesus - Christ en Croix, de saint Augustin : Inspice vulnera pendentis Christi ; sanguinem morientis, precium redimentis, cicatrices resurgentis : caput habet inclinatum ad osculandum ; cor apertum ad diligendum, manus extensas ad amplectendum, &c.

III. S’il arrivoit que les Auditeurs ne fussent pas bien informez ny bien instruis du sujet de l’Eloge, il est de la prudence des Panegyristes d’en faire une succinte exposition qui en precede le Panegyrique.

IV. Et au contraire, s’il arrive que les Auditeurs soient tout à fait bien instruis du sujet ou du Saint dont ils veulent entendre le Panegyrique, il est de la conduite du Panegyriste de choisir les pensées de l’explication & de la description qui lui senblent les plus belles, & les plus éclatantes, & qui sont les [ p. 427 ] plus propres pour toucher le cœur des Auditeurs, & pour les porter à l’amour, à l’honneur & au respect, à la veneration, à l’imitation, &c. comme sont principalement celles qui se tirent des trois sources suivantes.

  • Les Causes.

  • Les Proprietez.

  • Les Effets.

Surquoi il faut remarquer avec tout le soin imaginable, qu’il ne faut prendre que les causes, les proprietez & les effets qui sont les plus propres & qui font le mieux au sujet & comme specifiques, qui marquent son vrai caractere, & qui le distinguent de tous les autres Saints : car autrement l’Eloge qui se feroit d’un tel Saint seroit commun, & comme, tel il ne seroit pas l’Eloge de ce Saint, ny surprenant ni propre, pour exciter l’amour, pour donner de l’admiration & faire naistre le respect, parce qu’il ne seroit pas specifique ou particulier.

V. Les Pensées ou les argumens qui doivent regner dans l’Eloge sont les Anplifications, tant les inartificieles que les artificieles.

Les principales Anplifications artificieles se tirent de ces deux endroits.

  • Les Exenples.

  • Les Opposez.

Et les Anplifications inartificieles se tirent du têmoignage qui est.

  • -De Dieu même.

  • Des Hommes. [ p. 428 ]

Qui ont loüé & recommandé le sujet ou la même vertu.

VI. Les Entrées & les issuës dans ces sortes de Discours doivent avoir quelque chose d’inpreveu, de surprenant, de ponpeux & de magnifique.

Et quoy que les parties de l’Eloge, pour l’ordinaire, doivent estre diffuses & étenduës pour la ponpe & pour la magnificence des pensées, des sentences, des expressions & des figures, on peut dire que la surprise & la precipitation, & dans l’Exorde & dans la peroraison, donnent une merveilleuse grace à ces sortes de Discours.

Comme la Prudence est la conpagne inseparable de l’Eloquence, il est de la discretion & de la conduite du Panegyriste d’en user d’une façon ou d’autre, selon les circonstances qui se presentent qui sont le sujet, le lieu, le tenps & les personnes.

VII. Les sinples paroles doivent estre vigoureuses & energiques.

Les Tropes, ou les termes enpruntez, comme sont les Metaphores, les Allegories, les Metonymies & les Synecdoches doivent estre fleuris, brillans & frequents.

Les Phrases & les Figures qui sont les plus ponpeuses & les plus magnifiques, y doivent estre enployées.

L’Action, c’est à dire l’air, le ton de la voix, le mouvement des yeux & le geste doivent estre [ p. 429 ] proportionnez à la grandeur du sujet ; c’est pourquoy elle doit tenir quelque chose du commun, de mediocre & de l’heroïque.

L’Eloge consideré au regard de son sujet a deux especes.

  • L’Une est des choses les plus dignes & les plus excellentes.

  • L’Autre est de celles qui le sont beaucoup moins.

L’Eloge qui se fait des choses qui sont les plus dignes & les plus considerables, a trois especes, parmy les Chrétiens.

L’Hymne pour la Divinité.

L’Eloge proprement pris, qui est pour les Anges.

Le Panegyrique proprement pris, qui est pour les Mysteres de la Religion, pour les Saints, les Martyrs, &c.

Nous sommes obligez d’avertir les jeunes Predicateurs, que les cinq termes suivans.

  • L’Hymne. - Le Panegyrique.

  • L’Eloge. - Le Psalme.

  • Le Cantique.

Ne sont pas tout à fait differens, & que l’usage plûtôt que les choses ou les actes en a fait la difference, desquels le Panegyrique, pour le Grec, l’Eloge pour le latin, & la Publication ou le recit pour le françois, en est comme le genre & le principal.

Le Cantique signifie le plus petit éloge, en étenduë, qui se fasse, que nous apellons chanson de devotion qu’on nomme spirituele, mais sans instrumens & sans harmonie : l’Hymne est un Eloge ou un recit de choses saintes, divines ou sacrées, mais de plus [ p. 430 ] grande étenduë que le Cantique, & aussi sans le secours des instrumens de Musique, & sans synphonie ou harmonie.

Le Pseaume est un Eloge divin qui conprend le Cantique & l’Hymne, mais auquel anciennement & du tenps de David se joignoient les instrumens de Musique que l’on marioit avec la voix, pour le rendre plus harmonieux, plus tendre, plus touchant & plus pathetique, soit en soliloque, ou personne seule, soit en Dialogue, dans lequel on peut enploier tous les actes de devotion.

  • La Loüange ou Psalmodiation.

  • La Confession ou l’Adveu.

  • Le Vœu ou le Sacrifice.

  • La Priere ou la Demande.

  • -La Contenplation ou l’Admiration.

  • La Meditation ou la Reflexion.

  • L’Action de Grace, &c.

Qui sont en usage parmi les Chrêtiens, comme autresfois parmi les Juifs, du tenps du Prophete Royal.

Le Panegyrique ou l’Eloge est un terme parmy les Predicateurs qui conprend les quatre autres, mais sans versification & sans harmonie, par l’extension & par l’elevation & l’abaissement des voieles, selon la mêsure de la versification, parce que la Musique est moins expeditive que la Prononciation ou la Declamation ordinaire, ainsi que nous le voyons dans le recit des Poëmes qui se declament harmonieusement dans l’Academie des Opera, dans lesquels l’on publie peu de chose en beaucoup de tenps comme aussi dans les Psalmodiations ordinaires ou l’Eglise n’enploi que fort peu de versets qu’elle tire des Pseaumes de David.

La Conduite du Panegyriste dans la conposition de l’Hymne dépend de la Maxime suivante.

Comme les Pensées qui peuvent estre [ p. 431 ] enployées dans l’Hymne, c’est à dire dans l’Eloge de Dieu, dependent de la perfection de son Essence qui est infinie, & de ses Attributs qui le sont aussi, on peut dire qu’il est inpossible de les remarquer toutes, comme dans le Panegyrique qui se fait de ses creatures. Et afin que le Panegyriste & les Auditeurs se puissent dégager agreablement & utilement de cette infinité de perfections qui sont en Dieu ou comme Createur, ou comme Puissant, ou comme Sage, &c. il les faut acomoder aux circonstances, du lieu & du tenps, &c.

La Maxime precedente nous aprend que le Predicateur est obligé de faire trois sortes d’Hymnes ou de celebrations divines.

1. Celle de Dieu Pere qui envoye.

2. Celle de Dieu Fils qui est envoyé.

3. Celle de Dieu Saint Esprit qui confirme & qui sanctifie.

Soit dans des Discours separez & faits exprez, soit dans les autres Discours, ou Sermons, ou Panegyriques, selon les ocasions, où il a toujours lieu de loüer la Divinité.

L’Hymne est un terme grec qui de tout tenps a esté enploié à signifier & à publier les loüanges de Dieu, non seulement parmi les Poëtes, mais encore parmi les Orateurs, comme qui diroit le chant & la celebration des loüanges de Dieu. Nous ne pouvons pas mieux en parler que le grand Scaliger en a écrit au 2. l. de sa Poëtique ch. 112. quand il dit Dei Laus sit in pectore, in animo, universaque cogitatione versari debet : quidquid sine ejus communione facias, id vere factum ne putes.

La Conduite du Panegyriste dans la [ p. 432 ] conposition de l’Eloge des Anges dépend de la Maxime qui suit.

Les Principales considerations qui doivent estre enployées dans le Panegyrique des Anges, doivent estre prises de deux endroits principaux.

  • Les Proprietez.

  • Les Effets.

Surquoy il faut observer que les Panegyristes se doivent conduire dans la conposition de ces sortes d’ouvrages avec tant de jugement, que dans leur Eloge, ils ne donnent pas aux Anges les perfections & les loüanges qui ne conviennent qu’à la seule Divinité, & qu’ils n’excitent dans leurs Auditeurs que des mouvemens proportionnez à l’excellence de ces sortes de Creatures, afin que la veneration qu’ils auront pour les Anges soit differente du culte qu’ils doivent à Dieu, qui est le premier principe & la derniere fin de toutes choses.

Comme les Panegyriques des Saints, par des Discours étendus sont plus ordinaires que les Hymnes pour Dieu & que les Eloges pour les Anges, à cause que Dieu a suffisanment fait son Eloge dans la creation de l’Univers, & que ce qui est invisible de luy, comme sa Bonté, sa Puissance, sa Sagesse & sa Providence, se voient facilement dans la creation & dans la conduite du monde, nous y insisterons d’avantage.

Et parce que les Hommes ne peuvent estre considerez qu’au regard de trois états qui sont.

  • [ p. 433 ] Celui de la Gloire, dans le Ciel.

  • Celui de la Grace sur la Terre.

  • Celui de la Raison dans la vie civile.

Nous voyons que les Panegyristes n’en peuvent faire que trois Eloges.

  • Celuy des Saints qui sont au Ciel.

  • Celuy des Grands Hommes.

  • Celuy des Hommes ordinaires.

Et comme il n’y a proprement que le Panegyrique des Saints qui fasse l’ocupation des Predicateurs, nous renvoyons les deux autres à la Rhetorique civile que nous avons faite pour ces sortes de sujets, & nous n’insisterons que sur le Panegyrique proprement pris, qui ne peut estre que celuy des Saints.

Le Panegyrique propremeut pris, qui fait la seconde fonction des Predicateurs, est de deux sortes, en quelque maniere, selon la diversité des deux sexes.

  • L’Un est celuy des Saints.

  • L’Autre est celuy des Saintes, qui ne donnent pas moins d’ocupation aux Predicateurs que celuy des Saints.

De l’Eloge des Saints. Article I.

LA Conduite du Panegyriste dans la conposition & dans l’ordonnance de l’Eloge des Saints dépend des trois Maximes qui suivent. [ p. 434 ]

I. Ce que nous avons dit de l’Eloge en general, dans la quatriéme des Maximes generales precedentes, a son usage en celle-cy ; c’est pourquoy nous devons remarquer que le fondement du Panegyrique d’un Saint, quel qu’il puisse estre, dépend d’une exacte description qui se doit faire des choses qui senblent les plus considerables, & qui font sa difference particuliere ou individuele, comme on parle ; de laquelle description personele, ainsi que d’une feconde pepiniere, le Panegyriste doit tirer toutest les considerations qu’il estime les plus propres, selon les circonstances, pour exciter ses Auditeurs à l’admiration, à l’estime, au respect, à l’amour & à l’imitation de la vie de la personne dont il publie le merite, & la gloire.

II. Comme la diversité des periodes de l’âge oblige à faire des reflexions tres-particulieres, il est à propos que le Panegyriste s’y arrête quelquefois, selon qu’il le juge à propos, pour donner de l’éclat & du poids aux considerations les plus solides, qu’il enploye dans l’Eloge qu’il fait de la personne dont il celebre la memoire.

III. Si la varieté des periodes de l’âge fournit quelquesfois des pensées qui donnent du relief aux plus belles actions de la vertu du Saint, celles qui se prennent de la condition & de l’enploy de la même personne ne sont pas moins considerables. [ p. 435 ]

Et comme la vie ou publique, ou privée met un homme en estat de faire plusieurs belles actions extremément differentes les unes des autres, les Predicateurs ne doivent pas obmettre cette circonstance, non plus que celle qui regarde les vertus intellectueles, qui sont les sciences ou speculatives ou pratiques, ou civiles qui sont ou politiques ou œconomiques, ou morales & personneles ; toutes lesquelles considerations fourniront une anple matiere aux anplifications, aux enrichissemens, aux ornemens & aux varietez, de l’Eloge & de toute l’action du Panegyriste.

De l’Eloge des Saintes. Article II.

LA Conduite du Panegyriste dans la conposition & dans l’ordonnance des Panegyriques des Saintes dépend des cinq Maximes suivantes.

I. Comme il y a un plus grand nonbre de Saints que de Saintes, & que leurs enploys & leurs actions ont esté plus frequentes, plus élevées & plus surprenantes ; on peut dire que l’Eloge des femmes Saintes donne moins d’occupation aux Panegyristes que celuy des Saints, qui, par le privilege de leur sexe, ont toujours eu de grans avantages qui les ont [  p. 436 ] rendus beaucoup plus recommandables dans toutes les actions de leur vie.

II. Pour avoir une plus grande facilité dans la conposition & dans l’Economie du Panegyrique des Saintes, nous devons remarquer qu’il ne peut estre tiré que de deux considerations principales.

LesVnes sont generales ou communes à tout le sexe.

Les Autres sont speciales ou particulieres à quelques-unes.

Les Considerations generales qui regardent l’Eloge des Femmes, conprennent les vertus qui sont propres à leur sexe, comme sont la Pudeur, la douceur, la modestie, la delicatesse, en suite l’œconomie, le soin du ménage, &c. Comme ces vertus du sexe n’ont rien d’extrordinaire, elles ne peuvent faire le fondement de leur Eloge, mais elles servent à le renplir & à le leur rendre propre, parce que les vertus Chrétienes qui en sont le fondement sont communes & senblables dans l’un & l’autre sexe.

III. Les Considerations speciales, au contraire, conprennent les vertus qui tenant plus du sexe masculin, ont eu quelque chose de plus heroïque que celles, qui sont communes & ordinaires au sexe feminin, comme sont principalement.

  • La Magnanimité. [ p. 437 ]

  • La Patience.

  • La Taciturnité ou le silence.

  • La Prudence.

  • La Connoissance des belles choses, & des plus relevées, y ayant eu des Saintes tres-sçavantes.

IV. Comme ces sortes de considerations speciales sont tres-propres pour les Anplifications & les Exagerations, les Panegyristes ne les doivent pas obmettre, & principalement celles qui distinguent ces Saintes Femmes d’avec les Hommes, qui n’ont pas eu les mêmes avantages, & qui n’ont pas exercé les mêmes Vertus, & même d’avec les femmes ordinaires, dont la vie n’a rien eu d’extrémement recommandable.

V. Les Enrichissemens, les Ornemens & l’action dans les Metaphores, & dans les Figures, le mouvement des yeux & du visage ne doivent avoir d’autres marques que celles de la douceur, de l’agréement, de la tendresse, & de la delicatesse, qui est le veritable caractere du sexe.

CHAPITRE II. Du Panegyrique Solennel.

NOus avons parlé du Panegyrique en general au regard du merite des Saints [ p. 438 ] suit que nous considerions les degrez de leur excellence, qui le rendent ou plus, ou moins solennel & ponpeux.

Le Panegyrique le plus solennel & le plus ponpeux a deux especes.

  • L’Une regarde les Personnes.

  • L’Autre regarde les Misteres.

Nous appellons le Panegyrique solennel, celui qui engage toute l’Eglise à la solennité de son sujet, qui a le plus eclaté dans l’Eglise, comme sont les Apostres, & les Saintes, comme Madeléne, &c. Et les sujets moins solennels, sont particuliers à certaines Communautez, Patronages & Fondations, qui n’estant pas si solennels, ny si publiques & n’engageant pas toute l’Eglise, ne demandent pas tant de ponpe ni tant de magnificence, de la part des Panegyristes, & la plus part des Panegyristes n’estans pas avertis de cette difference & de cette exception donnent la torture & la genne à leur esprit, pour rendre le Panegyrique de saint Pierre d’Alcantara, par exenple, aussi riche & aussi ponpeux que celui de saint Paul ou de saint Augustin. Ce qui se fait contre les regles du Panegyrique, qui doit tirer son lustre principal du merite du Saint dont on celebre la memoire & non pas de l’industrie de son esprit ou de son art, & faire comme les Avocats des Parties qui doivent defendre leur droit, mais qui ne doivent pas l’aumenter.

En effet si nous cousultons la langne greque qui nous a fourny le nom de Panegyrique, nous verrons[ p. 439 ]

par la sinple consideration des sinples termes qui le conposent, qu’il ne signifie que ces sortes d’eloges des grands Hommes ou des grandes actions & solennitez qui se recitoient devant tout le Peuple, de tenps en tenps, qu’ils apelloient Olinpiades, dans les lieux publics destinez à ces usages, comme aux Jeux olinpiques, istmiques, &c. à cause des rares merites des personnes qui en faisoient le sujet, qui ne pouvant donner que de l’admiration à toute l’assenblée, estoit une piece d’Eloquence qui devoit estre publique ; d’où vient que les Eloges qui n’ont pas ces avantages qui s’écrivent seulement, & qui ne sont jamais recitez devant le peuple, mais devant quelques personnes familieres, ne sont pas de veritables Panegyriques, c’est à dire des Loüanges publiques, puis qu’on ne les recite jamais, à la façon des Panegyriques.

Ceux qui voudront voir un beau Traité du Panegyrique, doivent lire le Chap. 3. du 3. Livre de la Poësie de Scaliger, où cét Auteur en parle anplement & sçavanment.

Outre les Maximes generales & particulieres que nous avons donné de l’Eloge, nous devons considerer ces deux autres qui suivent.

I. Comme il n’y a que les sujets, grands, ponpeux & magnifiques, qui soient la veritable matiere du Panegyrique, les Panegyristes ne doivent pas se persuader que toutes choses en puissent estre l’objet, du moins celuy des plus solennels.

II. Puis que le plaisir & la joye sont la fin de la Loüange, nous devons dire que les mouvemens du Panegyrique doivent estre moins animez, & moins enportez que dans les jnvectives & dans les reprimandes ; c’est [ p. 440 ] pouruoy nous devons dire que les effets de l’Eloge ne peuvent estre que les passions extremément douces, comme sont.

1. La Ioye. 5. La Devotion.

2. Le Plaisir. 6. La Veneration.

3. La Faveur. 7. L’Admiration.

4. L’Honneur. 8. L’Emulation.

Qui doivent estre le terme principal de l’Invention, de l’Anplification, de l’Ornement & de l’Action oratoire.

Du Panegyrique solennel des Mysteres. Article II.

LA Deuxième espece du Panegyrique le plus solennel regarde les Mysteres de l’Eglise, comme l’Incarnation, l’Assonption, la Transfiguration, qui demandent de prodigieux efforts d’Eloquence, comme aussi toute sa magnificence & toute sa ponpe, parce que la matiere & le merite en sont capables.

La Conposition & la conduite du Panegyriste dans une telle conposition dépend des Maximes qui suivent.

I. Les Qualitez, les Actions, les Passions mêmes & les veritez se loüent ordinairement par les considerations qui se tirent des trois sources suivantes.

  • Les Causes efficientes. -  Les Proprietez.

  •  Les Effets.[ p. 441 ]

De même que les Anplifications qui se prénent.

  • Des Conparaisons.

  • Des Exenples.

  • Des Opposez.

Qui ont eu plus d’usage dans ces sortes de Discours.

II. L’Eloge des Relations se tire de quatre principaux endroits.

  • Le Fondement.

  • Le Terme.

  • Les Effets.

  • Les Sujets.

Qui regnent sur tous les autres dans ces sortes d’actions solenneles.

Comme la division des Rhetoriciens qui divisent l’Eloge en trois especes qui regardent.

  • Les Personnes.

  • Les Actions.

  • -Les Choses.

N’est pas extremément bonne, puis qu’elle conprend & les choses qui sont inanimées & les bestes mêmes, nous avons estimé qu’il ne la faloit pas suivre & qu’il en faloit donner une qui fût chrétiéne & qui ne parlât que des sujets de pieté, comme sont l’Evangile, les Mysteres & la sainteté des Bien-heureux qui sont dans la gloire.

Apres avoir fait connoistre que le Panegyrique, qui est l’un des principaux enplois de l’Eloquence, ne suppose que ce qu’elle a de plus beau, de plus agreable, de plus fleury, de plus ponpeux & de plus magnifique, dans les [ p. 442 ] pensées, dans ses sentences, dans les descriptions acumulées, dans les Metaphores, dans les figures surprenantes & non atenduës.

  • La Demande.

  • La Suspension.

  • Le Silence.

  • L’Apostrophe.

  • L’Exclamation & les autres.

Nous devons finir ce Traité par la plus belle idée du Panegyrique qui se puisse donner, & qui conpréne toutes les autres qui s’y peuvent reduire.

La plus parfaite idée du Panegyrique qui se puisse donner & qui a du raport aux plus ingenieuses Dominicales, ou Expositions de l’Evangile, est celle qui suppose trois ou quatre proprietez dominantes, qui renferment sommairement toutes les principales considerations, qui peuvent donner de l’éclat à la Personne que nous panegyrisons, ou au Mystere que nous solennisons, ou à la verité que nous exposons, ainsi que nous le pouvons voir dans l’exenple suivant, qui doit servir de modêle à tous les autres quels qu’ils puissent estre.

L’Inconparable Ciceron ayant dessein de faire l’Eloge du grand Ponpée, il se forme une parfaite idée d’un grand homme d’Estat, de Conseil & d’execution, par l’union des principales qualitez qui sont de la derniere consequence dans un grand Prince, & qui toutes jointes ensenble sont ce grand homme (dont parle Aristote dans sa Politique, qui meriteroit l’enpire de tout le monde) quand il dit qu’il y a quatre principales choses qui établissent, qui soutiénent & qui [ p. 443 ] meritent la dignité de l’Empire & qui font les Heros d’Estat, qui sont les quatre suivantes.

  • -La Science militaire.

  • La Force valeureuse.

  • La Puissance majestueuse.

  • La Fortune favorable.

Cét Exenple nous senble si beau, si bien pris, si judicieux & si methodique, pour former l’esprit des jeunes Panegyristes, que nous n’estimons pas qu’il saille ajoûter autre chose à ce Traité, que le conseil que nous leur donnons d’en voir la pratique dans la pluspart de ces admirables Panegyriques qu’entr’autres ont donnés au public, M. Ogier non moins admirable dans ces chefs-d’œuvres d’Eloquence de la Chaire que dans les autres productions de son esprit & publiques & familieres ; & l’Inconparable Pere Senault, qui a sceu si bien disposer les richesses, les artifices & les ornemens de l’Eloquence demonstrative, éclesiastique, dans cette prodigieuse multitude de Panegyriques, qu’il est le seul qui l’a entrepris & executé avec tant de succez & de gloire, qu’il n’y a point de titre qu’il ait acquis avec plus de justice que celuy de Panegyriste inconparable.

En effet il a sceu si bien prendre le caractere de chaque Saint & de chaque Mystere sous de certaines idées & y reduire ce que chaque Saint ou Sainte ont de plus beau & de plus recommandable, & qu’il les a tous loüez en leur particulier, sans leur donner des loüanges communes ; comme il se pratiquoit, dans les siecles passez, ce qui faisoit que les Panegyristes d’alors, ne pouvoient loüer les Saints & les Saintes, ou que par des loüanges communes, ou qu’au prejudice des uns & des autres, par le plus & le moins de vertus, que par une alternative ou vicissitude continuelle, ils trouvoient dans ces grands hommes de l’Eglise, comme s’il n’y avoit pas eu dans leur vie une seule circonstance qui les distingât tous les uns d’avec les autres, & qui les specifiât.

Mais afin d’ouvrir l’esprit aux jeunes Panegyristes, qui ne l’ont pas encore ouvert, d’éclairer le genie de [ p. 444 ] ceux qui ne sont pas encore assez clair-voians, d’animer ceux qui n’ont pas assez de courage & d’aider ceux qui n’ont besoin que d’un peu de secours, d’art ou de Methode, qui vient de l’experience qu’ils n’ont pas encore, nous nous sentons obligez de leur montrer l’idée, l’air, le genie, l’esprit, le caractere, la forme & l’ame du Panegyrique proprement pris, & pour le distinguer de l’Oraison Funebre, en un mot ce qu’il est, & comment ils s’y doivent prendre pour y reüssir, les uns selon leur naturel ou leur genie, le moins mal, les autres assez bien, d’autres bien, d’autres mieux, d’autres bien, d’autres enfin admirablement bien.

I. Ils doivent remarquer en general que le Panegyrique proprement pris, ou pour mieux la panegyrisation ou l’action de panegyriser n’est autre chose qu’un Discours public & solennel, dans lequel un excellent Panegyriste expose ou recite au peuple, à qui il inporte de le sçavoir, ce qu’il y a eu (aux termes de l’Eglise) ou ce qu’il y a de plus recommandable, dans tous les periodes de la vie du Heros, & même dans tous les évenemens, qui ont precedé, aconpagné & suivi sa vie (lorsque le Heros est deffunt) ou sa mort, qu’il met en montre, & en veuë avec tout ce que l’Eloquence a de plus pur, de plus juste & de plus specifique dans ses Phrases, de plus convainquant dans ses Demonstrations, de plus evident dans ses raisonnemens, de mieux imaginé dans ses allusions ou dans ses Prosopopées, de mieux balancé dans ses opinions, de mieux étoffé dans ses reflexions, de mieux orné dans ses anplifications, de plus hardi dans ses digressions, de plus animé dans ses exagerations & de plus doux, de plus tendre ny de plus satisfaisant dans ses mouvemens ; & le tout à la faveur d’une action, d’un tour & d’une expression, qui répond parfaitement bien à la dignité du sujet & à l’excellence de la conposition.

Voila proprement ce que signifie le mot de Panegyrique & d’eloge, & voila toutes les principales démarches qu’il faut faire pour panegyriser quelque grand homme, & pour en faire, le Portrait & le Tableau [ p. 445 ] d’apres le naturel, que d’excellens Panegyristes, comme d’autres Apelles doivent peindre dans l’imagination de ceux qui les écoutent, & que comme d’autres Phidias ils doivent tailler ou graver dans l’ame de leurs Auditeurs ; & s’ils sçavent leur metier, il faut qu’ils aient l’idée ou le plan de leur discours dans l’imagination, comme l’Architecte a celle du Palais qu’il veut élever, & le General d’Armée celle de l’ordre de la bataille qu’il veut donner, qui est le veritable moien de monter en Chaire avec joye, d’y paroistre avec grace & majesté, & d’en sortir avec honneur. Il faut que dans leur imagination, ils voient sortir de leur sujet pour ainsi dire, les branches & les rameaux, à la faveur des divisions & sousdivisions, les sentences, les allusions, les opositions, les enblêmes, les similitudes, les exenples & les autoritez, & que les Auditeurs, à la fin de l’action, s’y representent toute la piece, de même que nous voions sur le tige d’un Oranger, en même-tenps, les bras, les branches, les branchages, les seuilles, les boutons, les fleurs, &les fruits, & concevoir que les Auditeurs enportent le Panegyrique, dans leur imagination, par la seule veuë ou connoissance du sujet, qui est comme le tige & le tronc ou le fondement de tout le discours.

II. Ils doivent remarquer, sur toute chose & avant toute chose, ainsi que dans l’Evangile, que pour reussir dans l’Economie ou ordonnance d’un judicieux Panegyrique, il est de leur devoir de bien lire toute l’histoire du Saint ou de la Sainte, pour en découvrir le caractere ou le dominant, qui conprend certains traits, actes ou circonstances, ou de naissance, ou de vie, ou de mort, qui le specifient, pour ainsi dire, ou qui le singularisent de telle maniere, qu’il soit tout à fait different des autres Heros & des autres Heroines de l’Eglise, quoy qu’il conviéne avec eux & avec elles, dans tous les autres trais qui distinguent le Chrétien, des Juifs, des Infidêles, des Payens & des Impies.

Enfin estant dans l’Eoquence Demonstrative par un ordre ou methode prepostere ou renversée & oposée à [ p. 446 ] celle de Ciceron, que nous venons de citer, mais dans le genre de l’Eloquence deliberative, pour le plan ou l’ordonnance des trais qui font un grand Homme d’Estat, ils doivent non se faire, mais chercher dans l’histoire du Saint même ou de la Sainte, leur propre caractere, nous disons, propre ou specisique, afin de ne pas le confondre avec les autres, par des loüanges communes ou generales, à la façon des anciens, comme nous l’avons remarqué cy-devant.

La Coutume des Panegyristes du tenps est d’observer, pour l’ordinaire, trois principaux traits, actes ou caracteres & dominans, comme autant de chefs ou d’articles, ausquels ils reportent & atachent toutes les autres moindres considerations qui ne sont pas dominantes & regnantes, mais qui étoffent, apuient, eubêlissent & renplissent les principales, mais parce qu’une heure de tenps ne leur permet pas de parcourir trois considerations generales ou principales actions, d’un grand Homme, ils sont obligez, à la façon des Parties de la Dominicale, de toucher la premiere assez anplement, la deuxiéme legerement, & la troisiéme fort succintement, & que cette maniere d’agir est injurieuse au Saint, non moins qu’aux Auditeurs, & peut estre honteuse au Panegyriste, de prometre un Eloge de trois parties ou de trois trais, & d’en retrancher pour le moins la moitié, qui est en quelque façon le defigurer, à l’aureile, comme le peintre, à la veuë, en retranchant une bonne partie de ses plus beaux lineamens, nous estimons qu’il est de nostre devoir d’avertir les jeunes Panegyristes, non moins que les Paranynphistes & les Funebristes, pour ainsi dire, de se faire un plan & une ordonnance de moindre étenduë, afin de le renplir à l’honneur du Saint, à la satisfaction des Auditeurs & à leur propre gloire, & de preferer la Dicotomie ou la distribution de deux parties, à la Tricotomie, qui est de trois membres, & de la sousdiviser en deux autres parties ; ainsi que nous l’avons remarqué dans la distribution de la Dominicale. Il ne leur doit pas suffire de découvrir ou deux ou trois [ p. 447 ] principales pensées, & même quatre, lors qu’elles sont de peu d’étenduë, il faut principalement qu’ils les économisent & les disposent si bien & en si bon ordre, qu’elles soient comme atachées ensenble & qu’elles se supposent & s’apellent les uns les autres ; & nous pouvons asseurer les jeunes Panegyristes que cette liaison ou enchaînement ne leur donnera point de peine, s’ils ont égard à la naissance des choses, à leur dependence des trois circonstances principales qui sont.

  • La Naissance des Evenemens.

  • Leur dépendence ou aliance.

  • Leurs Raports ou leurs veuës.

A quoy servent beaucoup les circonstances tenporeles qui atachent, le mieux, tous les evenemens les uns avec les autres.

Mais pour découvrir ce point de convenance ou de dependence qui se trouve en toutes choses, & pour les categoriser, par maniere de dire, afin de découvrir toutes leurs parties ou toutes leurs Proprietez, à la façon des Etres metaphysiques qui sont si bien disposez dans l’arbre de Porphyre, qui est d’un singulier & merveilleux usage à ceux qui sçavent s’en servir, les jeunes Predicateurs dans l’acte de la meditation ou preparation sur leur sujet doivent faire les deux questions fondamentales de la Dialectique, qui sont comme nous l’avons déja observé sur le sujet de la Dominicale.

  • Le Quid est, ou le Qu’est-ce que ?

  • Le Quotuplex ? ou le Conbien y-a-t-il ?

Comme s’ils se demandoient Qu’est -ce que cecy, ou cela ? pour les categoriser ou reduire à leur ordre & famille, par une judicieuse & sçavante réponse qui consiste dans une juste denomination, qui marque la nature & les proprietez ou accidens de chaque chose, Vnum quodque proprio nomine insignire, eruditio est, n’estant pas possible de signifier ou representer les choses par leurs propres noms sans les bien connoistre.

Mais apres tout ils doivent remarquer, que les noms les plus propres & les plus commodes qu’ils puissent enploier à cet usage, sont le metaphoriques ou [ p. 448 ] allegoriques ou sigurez, comme sont ceux.

  • De Sacrifice.

  • De Trionphe.

  • De Victoire.

Et d’autres paroles enpruntées, étrangeres ou figurèes, qu’ils aprendront des plus celebres Panegyristes, & qui donnent jour à la division ou distribution du sujet & à l’ordonance de toute la Piece ; pour peu qu’ils fassent agir ces mêmes paroles metaphoriques, par l’explication des raports qui se trouvent entre les deux termes de la Metaphore, ou les deux choses qui sont metaphorisées, ou mises en parallele, dans l’acte de la preparation, selon les allusions precedentes, mais par le secours des abstrais ou termes primitissf, qui se détachent & se tirent des concrets, comme le terme Victoire, les oblige à se demander, par exenple, quel est le terme, la sentence ou la proposition regnante dans l’Histoire de saint Estiéne : ils se doivent répondre, c’est celuy de Victoire, saint Estiéne est glorieux. Ce terme Victoire ou Gloire, est metaphorique ou enprunté de l’Art militaire. Cette découverte leur aprend que la victoire supose le conbat, & que le conbat est un terme relatif, c’est à dire, qu’il n’est pas seul, puis que du moins dans un conbat, il y a les deux chefs qui defendent leurs interests, comme sont Cesar & Ponpée dans la pléne de Pharsale ; ils en doivent faire l’aplication au sujet comme à saint Etiéne, & remarquer les deux Pretendans en abstrait qui sont, ou la Loy & la Grace, c’est à dire, ou bien le Iudaisme & le Christianisme qui conbatent ; ou bien la Rage des Juifs & la douceur de saint Estiéne, qui conbatent l’une contre l’autre pour dire par ces abstraits relatifs & oposez, qui ramassent pour ainsi dire, toute l’Histoire de la mort funeste de ce grand Saint :

Que la douceur de saint Etiéne trionphe de la cruauté des Juifs.

Que sa Féblésse trionphe de leur violence.

Que son Amour trionphe de leur haine.

Comme, pour retourner à Pharsale, nous pouvons [ p. 449 ] dire de la même façon.

Que l’Anbition, dans la personne de Cesar. trionphe de l’amour de la Patrie, dans celle de Ponpée,

Que le Bon-heur, dans la personne de Cesar, trionphe de la valeur, dans celle de Ponpée. Scit vincere, uti victoriâ nescit, dit Cesar, en parlant de Ponpée.

Que la Tyranie, dans la personne de Cesar, trionphe de la liberté roméne, en celle de Ponpée.

Ou ainsi dans l’Exenple qui suit qui est l’histoire de saint Joseph, au regard duquel le Panegyriste, dans l’acte de la preparation, se demande, en veuë de l’Alphabet des idées ou desseins, dont nous avons parlé, page 254. lequel est le terme, la sentence, ou la proposition regnante dans la vie de ce Saint ? il se repond, c’est la Grandeur. Ensuite il se demande, ce que c’est que cette Grandeur & en quoy elle consiste ? il se répond, qu’elle consiste en une cooperation, tout à fait merveilleuse & surprenante. De plus il se demande, en quoy consiste cette merveille ? il se répond, en trois principaux raports qui en sont la baze ou le fondement & qui renferment tout ce que saint Ioseph a de particulier, dans ce grand Ouvrage de la Redemption ;

1. Au regard du Pere Eternel.

2. Au regard de l’Homme-Dieu.

3. Au regard de la Mere de cet Homme-Dieu. Qui conprénent ce qu’il y a de plus grand & de plus auguste dans la Religion, & qui font la Grandeur de S. Joseph.

1. Par raport à Dieu le Pere, qui est l’objet de son adoration & de son obeyssance pour l’aider, selon saint Bernard, dans le mystere de l’Incarnation, qui fait sa premiere Grandeur.

2. Par raport à l’Homme-Dieu au regard duquel il est le Pere charitable, ce qui fait sa deuziéme Grandeur.

3. Par raport à la Mere de l’Homme-Dieu, qui est l’objet de sa chasteté, qui le fait chaste Epoux & sa troisiéme Grandeur.

Apres quoy il doit suivre ces trois Propositions ou affections, & dire. [ p. 450 ]

1. Par raport au Pere Eternel, il est son admirable coadjuteur.

2. Par raport au Fils de Dieu, il en est le Pere charitable.

3. Par raport à la Mere de l’Homme-Dieu, il en est le chaste Epoux.

Dans lesquelles considerations, soit pour tonber dans la Division, soit pour entrer dans les Preuves, il faut avoir égard à ce que nous en avons dit dans le Traité del’Exorde, page 223, & suivantes, & dans celui de la Transition pape 246. & suivantes.

Les jeunes Predicateurs en doivent user de même dans les Mysteres de la Religion, dans les ceremonies & solennitez qui se pratiquent dans l’Eglise, & prendre toujours les principaux termes de la matiere, soit Benedictions d’Eglises, soit Vêtures, soit Professions, soit Ouvertures de Synodes ; de Conciles ou autres discours d’aparat ; afin de reduire à ces termes regnans du sujet qu’ils ont à traiter, comme à autant du chefs, toutes les considerations qu’ils ont à faire, & toutes les curiositez qu’il croiront dignes de l’Audience & du sujet même ou de la solennité.

Pour ce qui est de la Morale dans les discours qui la demandent, & principalement les Panegyriques ou de joye, ou de tristesse qu’on apelle Funebres, elle se tire, le plus ordinairement, de la plainte qui se fait du peu de soin que l’on a de pratiquer la Morale & les vertus qui ont esté exposées, à l’imitation de la personne qui a esté panegyrisée, que l’on forme par la promesse que l’on se fait de la part des Auditeurs qu’ils en useront à l’avenir d’une autre maniere que par le passé. Dans les autres Pieces qui sont de l’Eloquence deliberative, comme les Vétures & les Professions, la Morale consiste aussi dans la consiance que l’on a que la Personne, au sujet de laquelle on a parlé & que l’on a loüée, à l’ocasion de la ceremonie que l’on aura panegyrisée, demeurera ferme dans les resolutions qu’elle a prises, à quoy on ajoute l’exenple des personnes du même ordre que l’on louë par les vertus qui leur [ p. 451 ] sont propres ; & de la même condition ou profession dans les oraisons Funebres.

III. Ils doivent observer que pour reussir dans l’ordonnance d’un Eloge judicieux (comme nous venons de le remarquer) il leur faut faire l’abregé de l’histoire du Saint (ainsi que des autres sujets) c’est à dire des trais ou des principales considerations qui lui sont propres, à l’exclusion de tous autres, & en prendre deux ou trois traits, ausquels deux ou trois trais, adjoints, accidens ou proprietez, qui sortent du sujet, comme deux ou trois branches sortent d’une tige & par le secours des sousdivisions & des transitions, ils raportent toutes les particularitez de sa vie, de sa doctrine, & de ses miracles, lesquelles proprietez, ils doivent étendre par les definitions, c’est à dire par leurs tableaux descriptions, ou hypotyposes, & par les divisions tirées des circonstances, le lieu, le tenps, les personnes, les conjonctures, & rehausser le tout par les Epithetes ou adjectifs, lui donner de la pointe par l’oposition, l’adoucir par les similitudes & l’égayer par les dilatations, les exagerations acroissemens & gradations.

IV. Ils doivent faire chois d’un passage del’Ecriture-Sainte qui soit juste, qui leur fournisse presque mot à mot, action pour action, & les trais qui font leur dessein & leur matiere, comme le Panegyriste aiant envie de faire voir que la sinplicité & le naturel sont les plus agreables offrendes que le Fidele puisse offrir à Dieu, & que trouvant l’un & l’autre en la vie de sainte Geneviéve, qui estoit sinple & sans artifice, c’est à dire sans cette culture & politesse, des grandes Villes, jeune & belle, mais chanpetre ou sans affectation, l’Ecriture fournit ce beau passage, Ego sum flos campi.

V. Ils doivent sçavoir que l’Ecriture leur doit estre tres familiaire pour trouver facilement & à point nomme, des Textes pour les enploier dans les sujets de l’Eloquence libre, que nous avons ainsi nommée à cause de la liberté des Predicateurs à prendre tels passages que bon leur senble, pour les Panegyriques, pour les [ p. 452 ] Vêtures & pour les Professions, pour les Dedicaces ou Benedictions d’Eglises, pour les oraisons Funebres & pour d’autres evenemens qui concernent l’honneur de l’Eglise & la gloire de Dieu, & qui obligent les Predicateurs à monter en Chaire, lorsqu’ils y pensent le moins.

VI. Ils doivent sur toutes choses avoir égard au dessein ou à l’ordonnance du Panegyrique, c’est à dire au plan de toute la piece, dans lequel comme en plusieurs actes de l’histoire ou de l’Eloge, il n’y ait aucun trait qui ne soit bien placé ainsi que dans un Tableau ; comme dans celui de Job qui comme le principal acteur doit estre dans l’un des plus beaux endroits, sa femme, ses enfans, ses amis, ses domestiques, ses heritages, ses bestiaux & le demon, & que comme toutes ces figures se doivent donner de l’eclat mutuellement, aussi les differens trais du Panegyrique fassent connoistre l’Original par sa peinture, & le Saint par son Eloge.

VII. Enfin nous les devons avertir que comme l’Eloge est proprement la montre ou l’exposition & l’etalage qui se fait d’une vertu ou qualité agissante ou patiente, les Dominicales sont de continuels Panegyriques, dans lesquels les Panegyristes exposent le merite ou l’excellence des veritez evangeliques, & qu’ainsi l’Eloquence demonstrative ne regne pas moins dans les Dominicales que dans les Panegyriques même.

Et pour finir par ce petit & dernier avis, nous leur disons que la Methode de lire les Auteurs leur est tres necessaire, parce qu’il y a des exenples de la maniere la plus propre, pour faire la discussion ou anatomie du merite d’une personne illustre, & pour ainsi dire, la partition de sa vertu, qui est le fondement de la preparation sur un sujet de Panegyrique & d’Eloquence demonstrative ; & pour tout dire, en peu de paroles, nous les avertissons qu’ils doivent avoir recours à notre vive voix, c’est à dire à nos leçons ordinaires, de l’utilité desquelles ils peuvent s’instruire dans la preface de ce present Systeme. [ p. 453 ]

DE L’ORAISON FUNEBRE Qui est la derniere Fonction eclatante de l’Eloquence eclesiastique.

COmme l’Oraison funebre ou la Plainte n’est differente du Panegyrique ou de la Réjouyssance que par la fin ou l’effet, la joye estant le terme du Panegyrique & les pleintes, les soupirs & les larmes, celle de l’Oraison funebre, nous estimons que ce que nous avons dit dans le Traité du Panegyrique, est suffisant pour nous dispenser d’en parler icy anplement.

La Conduite du Panegyriste dans la conposition de l’Oraison Funebre dépend des sept Maximes qui suivent.

I. L’Oraison Funebre a deux fins principales.

- L’Vne est l’Exposition de la douleur du Panegyriste, qu’il doit faire paroistre dans son discours & dans son action.

- L’Autre est celle des Auditeurs, qu’il doit exciter par la force de ses considerations & par la grandeur de ses expressions.

II. Comme la douleur du Panegyriste n’est differente de celle des Auditeurs que par la [ p. 454 ] diversité de leurs personnes, on peut dire que les mêmes argumens qui expriment l’afliction de l’Orateur, sont ceux qui excitent la tristesse des Auditeurs, & que les mouvemens de celuy qui parle contribuent beaucoup à ceux des personnes qui écoutent ; c’est pourquoy nous disons que l’une & l’autre tristesse peuvent estre excitées par deux principales considerations, qui sont.

1. Les Proprietez.

2. Les Actions loüables, ou que la personne defunte a faites, ou qu’elle eut pû faire, si elle n’eut point esté prévenuë de la mort.

Ces mêmes considerations peuvent estre dilatées par les trois anplifications suivantes.

  • Les Conparaisons.

  • Les Exenples.

  • Les Contraires.

III. Les Mouvemens qui doivent succeder à la douleur, & que le Panegyriste doit pareillement faire naistre dans l’ame de ses Auditeurs, doivent estre differens selon la diversité de leurs personnes, de leur âge, de leurs conditions & de leur enploy, qui sont trois principaux.

  • La Consolation, qui regarde les plus afligez. L’Emulation, qui regarde ceux qui peuvent & qui doivent imiter les vertus du defunct.

  • La Preparation à une vie & même à une mort seublable â la sienne, qui doit estre le terme ou des souhaits ou de la resignation de ceux [ p. 454 ] qui se peuvent trouver dans la même fortune & dans la même destinée.

IV. L’Entrée (qui peut estre prise de quelque circonstance tirée, ou de la coutume, ou de la pieté, ou de la misere de la vie humaine, ou de la ponpe funebre, ou de la douleur, &c.) & l’Issuë de ces sortes de Discours, pour l’ordinaire, doivent estre brusque s & surprenantes, parce qu’elles tiénent quelque chose du pathetique ; mais du Pathetique respectueux & soumis.

V. Le corps du Discours de l’Oraison Funebre, qu’on appelle la Confirmation, n’a pour l’ordinaire, que trois parties qui sont.

1. La Loüange du Defunct.

2. La Consolation de ses proches & de ses amis, qu’ils tirent de la gloire de ses actions.

3. Le Desir qu’il leur doit faire naistre de se le proposer en exenple.

La Recommandation doit s’étendre dans les trois parties du tenps.

  • Le Passé pour ses glorieuses actions.

  • Le Present pour la Ponpe Funebre.

  • Le Futur pour les Eloges, les statuës, &c.

VI. Les pensées de l’Epilogue sont ordinairement celles qui suivent.

  • -Les Vœux pour sa felicité.

  • Les Exenples que les siens doivent imiter.

  • La Consolation de ses Amis dans la tristesse publique. [ p. 456 ]

  • L’Epitaphe qui estant plein d’esprit doit conprendre, en peu de paroles, toute la substance du Discours.

VII. Les Tropes, les Figures, le ton de la voix, le Geste & toute l’Action, doivent tenir quelque chose de l’humiliation & de la tristeße.

Il y a encore plusieurs autres considerations non moins inportantes que les precedentes, pour le Prône, pour le Catechïme, pour la Meditation, pour le Sermon, pour le Panegyrique, & pour l’Oraison funebre, que nous suppléons par la vive voix, dans les explications verbales que nous en donnons, dans nos leçons publiques & dans les censures ordinaires, qui se font sur nos essais de Prône, de Sermon & de Panegyrique, au milieu de tous ceux qui se sont agregez pour acquerir l’habitude de la conposition, de la declamation & de l’action, acommodée au caractere de la Chaire & de ses plus celebres Orateurs ; ce que nous faisons trois fois la semaine, comme il se voit dans l’avis qui est au commencement de cét Ouvrage.

CONCLUSION.

NOus ne pensons pas pouvoir mieux finir cet Ouvrage, que par la dificulté qu’il y a a bien prêcher, par laquelle nous l’avons commencé, & que par l’obligation que nous nous sommes inposée de representer aux jeunes Predicateurs, qu’il en est des premiers Orateurs de la Chaire, pour le moins, ainsi que des autres grands Hommes, dans les autres Professions dont l’Antiquité ne nous a laissé que de belles idées, Salomon, celle du Sage ; Xenophon, celle du Capitaine ; Zenon, celle de d’Intrepide. Aristote, celle duMagnanime ; Platon, celle de Politique ; Ciceron, celle de l’Orateur ; Tant il est rare de trouver dans une même Personne, [ p. 457 ] toutes les qualitez, qui concourent à la perfection d’un grand homme, & sur tout d’un Predicateur achevé, qui se reduisent à trois chefs principaux qui sont la Nature, l’Aquis, la Conduite, & principalement la conduite ou le jugement, qui donne le mouvement à toutes les autres fonctions du Predicateur & sur tout à celle de la Moralité par les justes & naïves peintures des mœurs d’un chacun, selon la diversité, ou des humeurs dominantes ou des habitudes regnantes ; ou des ocupations ordinaires, soit dans le corps du Sermon, soit dans l’Aplication, qui est celle de toutes les Fonctions cathedrales qui est la plus inportante, la plus dificile, la moins étudiée & la moins pratiquée, & à laquelle les Predicateurs devroient s’apliquer avec dautant plus de soin qu’elle est comme le terme & la consommation de toutes les autres, qui s’y raporent, ainsi que des lignes à leur centre, & ne la pas negliger, pour ne point dire éviter, pour luy preferer & même avec affectation de longs & de solides raisonnemens, ou de Philosophie, ou de Theologie, sans aucune distinction de lieu, de tenps, ni de personne, & par le seul motif de la facilité, ayant aquis l’habitude du raisonnement & non celle du mouvement, celle d’instruire sinplement & non pas celle d’instruire & d’émouvoir en même-tenps. C’est ce qui fait que nous leur disons encore & pour la derniere fois, qu’il faut peu de Metaphysique dans une Predication & beaucoup de singulier, peu de Theorie & beaucoup de pratique ; il ne faut du general que pour éclairer le particulier & le détail, & c’est dans ce détail de la Morale que s’interessent les Auditeurs & non dans le general. Il ne suffit donc pas aux Predicateurs de connoistre le fonds de la Theologie & de bien entendre l’Evangile, il faut en outre qu’ils connoissent le cœur humain, qui de toutes les creatures est la plus dificile à bien connoistre, afin d’en faire de Fideles peintures, si naïves & si natureles que le pecheur s’y voye facilement soit l’avare, soit le vindicatif, soit l’anbitieux, soit le médisant, soit le voluptueux, soit le libertin, &c. Ces Tableaux sont des glaces fideles, ou se voient tous les [ p. 458 ] desordres du cœur, c’est ce détail de la Morale qui fait le succez de la Predication, la gloire du Predicateur & le repos des Fideles, & lors que ces Peintures, sont fausses, c’est à dire, qu’elles ne sont pas au naturel & qu’elles ne sont pas resenblantes, à cause qu’elles sont trop generales, ou par la lacheté, ou par la féblesse, ou par la flaterie, ou par l’inpuissance des Predicateurs, ils touchent peu ou point du tout leurs Auditeurs, parce qu’ils ne se voient point dans ces peintures, & ne se voyans pas dans ces Tableaux, ils ont quelque raison de croire que ce n’est pas à eux, ny d’eux que parlent les Predicateurs, & ainsi peu d’Audiance, peu d’atention, peu de contrition, peu de penitence, &c. Les meilleurs Maistres qu’ils puissent consulter sont les Directeurs & les Confesseurs experimentez, & les Pasteurs des Paroisses & le Directeur de la Communauté qui les apelle, & eux mêmes, afin de ne rien faire qui ne soit judicieux, pour ne pas debiter une Morale courtisane dans une audience bourgeoise, ni une Morale bourgeoise à des vilageois qui n’ont besoin que des moindres instructions, & ne pas tonber dans l’inprudence de ce Predicateur, qui l’a rendu si celebre qui prêcha contre toutes les especes du peché qui conbatent le sixiéme Commandement, devant des Religieuses qui estoient les plus sages du monde.

Enfin pour faire voir la dificulté qu’il y a & les talens qu’il faut avoir pour estre un excellent Predicateur, au regard des trois qualitez sommaires precedentes, nous nous sentons obligez d’imiter l’ingenieux Apelle, qui voulant peindre une beauté achevée & qui servît d’original à tous ceux qui le suivroient, il sit assenbler toutes les plus belles de son tenps & de toutes ces beautez particulieres il en forma une qui avoit seule, tout ce que les autres ensenble avoient de plus beau : ainsi pour donner une belle idée d’un grand & parfait Predicateur, nous avons ramassé comme en un, tous les talens, toutes les graces & toutes les habitudes qui font comme le corps de cette sainte Profession, & nous disons que pour estre un Predicateur achevé il faut avoir les perfections suivantes. [ p. 459 ]

  • La Grace de Monseigneur l’Archevêque de Paris.

  • L’Action de M. Faure, Evêque d’Amiens.

  • La Magnificence de M. le Boux, Ev. de Perigueux.

  • La Delicatesse de M. Bossüet, E. de C. & P. de M. L. D.

  • Le Brillant de M. Mascaron, Evêque de Tules.

  • La Douceur de Dom. Côme, Evêque de Lonbez.

  • La Plenitude de M. de Fromantiere, Evêque d’Aire.

  • La Cadence du R. P. Senaut General de l’Oratoire.

  • La Profondeur de M. l’Abbé Biroart.

  • L’Invention de M. l’Abbé Bisot.

  • L’Elegance de M. l’Abbé Fléchier de l’Academie f.

  • La Pureté de M. l’Abbé Talement de l’Academie f.

  • La Neteté de M. l’Abbé de Cassagne de l’Academie f.

  • La Justesse de Monsieur l’Abbé Brisacier.

  • La Fluidité de M. l’Abbé de la Perouse.

  • Le Beau feu de M. l’Abbé Boüin.

  • La Familiarité de M. Beurier, Curé de S. Estienne.

  • La Facilité deM. Sachot, Curé de S. Gervais.

  • La Vivacité de M. Cauquelin, Ch. de N. Dame.

  • L’Ordonnance de M. Hideux, C des Ss. Innocens.

  • La Memoire du R. P. Loüis Augustin Déchaussé.

  • L’Inflêxion de Dom. Hierôme Feüillant.

  • Le Zele du R. P. Vincent de Troie, Capucin.

  • -La solidité du R. P. Girou, Jesuite.

  • La Majesté du R. P. Caussin, Capucin.

  • L’Abondance du R. P. J. Damascene, Recol.

  • La Moralité du R. P. Bourdalouë, Jesuite.

  • La Prestance du R. P. Pochet, Jacobin.

  • Le Tour du R. P. Chaussemer, Jacobin.

  • La Hardiesse du R. P. Chery ; P. de l’Orat.

Et plusieurs autres perfections oratoires, qui étant judicieusement mêlées les unes avec les autres, font un admirable Elixir & une je ne sçay quelle quinte essence, dont la dose, est d’un merveilleux usage au Predicateur, dans la publication de l’Evangile, non seulement pour plaire aux Auditeurs, pour les instruire, pour les édifier, pour les toucher & pour les enlever, mais encore pour le faire trionpher des ennemis du Fidele, la Chair, le Demon, le Monde, & le Peché.

FIN.