Quintilien, 94 : De l’Institution de l’orateur

Définition publiée par Génin

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre neuvième, chap. III, « Des figures de la Diction », p. 597-610.

Définition publiée par Élie Génin, le 17 mai 2021

LIVRE NEUVIÉME

[...]

CHAPITRE III. Des figures de la Diction.

Quant aux figures de la Diction, elles ont tousjours changé, & changent encore à mesure que les mots s’établissent par l'usage. C'est pourquoy, si l'on compare le vieux langage à celuy d'aujourd'huy, on trouvera que presque toutes nos expressions sont figurées. Car il y en a une infinité qui ont cours présentement [Comme, Huic rei invidere pour hanc rem, incumbere illi pour in illum, plenum vino pour vini, huic adulari pour hunc], & dont ni les Anciens, ni Cicéron en particulier ne se sont jamais servis; & Dieu veüille qu'en changeant nous n'ayions pas pris le pire. Quoy qu'il en soit, on distingue deux sortes de figures des mots. Les unes sont proprement des façons de parler, les autres regardent l'arrangement & la composition. Et quoyque toutes les deux conviennent égallement à l'art Oratoire, on peut néantmoins appeller les premieres des figures de Grammaire, & les secondes des figures de Rhétorique.

Les premieres naissent des mesmes sources que les vices d'oraison. Car toutes ces figures seroient des vices, si elles n'estoient pas recherchées, & qu'elles échapassent par mégarde. Mais d'ordinaire l'autorité, l'antiquité, l'usage, souvent mesme quelque raison particuliere les fait valloir. N’estant donc autre chose que des Locutions qui exprès & à dessein s'écartent, pour ainsi dire, du droit chemin, loin d'estre vicieuses, elles deviennent des beautez, sitost qu'elles sont appuyées sur l'un de ces motifs. Mais elles sont de plus très-utiles, en ce qu'elles préservent un discours du dégoust que cause à la longue une Diction trop simple, trop uniforme, & qu'elles relevent nostre style, qui sans cela n'auroit rien que de vulgaire & de commun. Ainsi quand on en use avec modération & seulement pour le besoin, c'est un sel, ou pour mieux dire, un assaisonnement qui rend l'Oraison beaucoup plus agréable. Mais aussi, quand on s'en sert avec excès, dès-là on perd cette grace qui vient de la variété.

[p. 598; IX, 3] Cependant parmi ces figures il y en a qui sont tellement reçûës, qu'à peine gardent-elles le nom de figures. Celles-là peuvent estre plus fréquentes, parce que l'oreille qui y est accoustumée, les remarque moins. Pour celles qui sont plus extraordinaires, plus choisies, & par conséquent plus nobles, comme l'Auditeur est frappé de leur nouveauté, aussi en est-il bien-tost rassasié & lassé, quand on les multiplie trop; outre qu'il se voit manifestement qu'elles ne se sont pas présentées d'elles-mesmes à l'Orateur, mais qu'il les a affectées, & les est allé chercher bien loin pour les entasser les unes sur les autres, & en orner son discours.

Ces figures ont donc lieu tantost dans les noms par rapport au genre, lorsque, par exemple, avec un substantif feminin on met un adjectif masculin, comme fait quelquefois Virgile [Timidi Damæ. Ecl. 8]. Mais il y en a une raison, c'est que le substantif est un nom commun, qui comprend les deux sexes, n'y ayant qu'une mesme dénomination pour le masle & pour la femelle. Tantost dans les verbes, lorsqu'un verbe de terminaison passive [Fabricatus est gladium, inimicos punitus es] est mis pour un verbe actif. Ce qui n'est pas non plus, fort étonnant, parce qu'il est de la nature des verbes, d'exprimer souvent d'une maniere active ce qui est passif [Arbitror, suspicor, & au contraire vapulo], & réciproquement d'une maniere passive ce qui est actif. C'est pourquoy l'on employe assez communément les uns pour les autres; & il y en a mesme plusieurs [Luxuriatur, luxuriat; fluctuatur, fluctuat; assentior, assentio; revertor, reverto] qui ont les deux terminaisons avec la mesme signification. Tantost aussi dans les nombres, lorsqu'avec un singulier on joint un pluriel, comme si je disois, cette Nation belliqueuse, les Romains. Ce qui est fondé encore en raison. Car le mot de Nation est un mot collectif, qui renfermant un nombre infini de personnes, est équivalent à un pluriel; ou bien au contraire quand à un pluriel on joint un singulier, comme fait Virgile [Qui non risere parentes,/Nec Deus hunc mensâ, Dea nec dignata cubili est, où il est à remarquer que Quintilien lisoit qui, & non pas cui, comme la pluspart des Interpretes] dans une de ses Eclogues. Tantost enfin par la liberté que l'on prend de changer les parties de l'oraison. Car on met quelquefois l'infinitif pour un nom [Et nostrum illud vivere triste]; le verbe pour le participe [Magnum dat ferre talentum]; & le participe pour le verbe [Volo datum].

On change aussi les temps. Timarchidés répond qu'il n'a rien à craindre. Voilà le présent mis pour le passé; & l'on met de mesme le futur pour le présent [Hoc Ithacus velit]. En un mot, il y a [p. 599; IX, 3] autant de manieres de faire une figure, qu'il y en a de faire ce que nous appellons un solécisme. Salluste a fait encore des changements [Comme quand il dit, Neque ea res me falsum habuit] plus considérables, en quoy il a moins recherché la nouveauté, que la brieveté. De là plusieurs façons de parler qui estoient inconnuës avant luy [Comme pœniturum & visuros, pour ad videndum missos]. On peut douter si ces figures qu'il a introduites, doivent présentement s'appeller des figures. Car du moment qu'un bon Auteur a usé d'une expression, d'ordinaire elle passe en usage, & nous la recevons sans peine. Il y en a mesme quelques-unes [Telle est celle-cy, Contumeliam fecit, car ou disoit alors affici contumeliâ] que Pollion condamnoit en Labienus, & d'autres que Cicéron ne pouvoit souffrir, qui néantmoins se sont établies peu à peu.

Ces figures passent encore à la faveur de l'antiquité, dont Virgile entre autres s'est montré grand amateur; ayant fait revivre plusieurs expressions [Vel cum se pavidum contra mea jurgia jactat/Progeniem sed enim Trojano à sanguine duci/Audierat] qui ne se trouvoient plus que dans les vieux Poëtes Tragiques ou Comiques. C'est de-là qu'est venu nostre Enimverò qui s'est maintenu en usage. Je trouve le mesme Poëte plus hardi quand il dit,

Nam quis te Juvenum confidentissime, &c.

car quis doit estre le commencement du vers. Et dans le septiéme Livre de l'Enéïde,

Tam magis illa fremens & tristibus effera flammis
Quàm magis effuso crudescunt sanguine pugnæ.

ce qui est visiblement imité de cet endroit, Quàm magis ærumna viget, tam magis ad malefaciendum urget. Les Anciens sont pleins de ces façons de parler. Témoin le Quid igitur faciam de Térence, & ce vers de Catulle,

Dùm innupta manet, dùm cara suis est;

ou le premier dum signifie pendant que, & le second est pris pour jusques-là. Salluste a emprunté plusieurs expressions des Grecs [Comme celle-cy, Vulgus amat fieri]. Virgile & Horace [Tyrrhenum navigat æquor. Saucius pectus. Nec illi sepositi ciceris, nec longæ invidit avenæ. Hor.] de mesme. Ceux-cy mettent souvent un cas pour un autre par un Hellenisme qui est devenu très-commun. [p. 600; IX, 3] Un mot adjouté ou supprimé suffit quelquefois pour faire une figure. Adjouté il peut paroistre superflu. Cependant il n'est pas sans grace. On en peut juger par cet exemple,

Nam neque Parnassi vobis juga, nam neque Pindi,

car le second nam n'est nullement nécessaire. Il y a une autre sorte d'addition qui est comme incorporée dans l'Oraison, & qui est tantost vice, tantost figure [Comme icy, Accede ad ignem hunc, jam calesces plus satis]. Quant à la suppression d'un ou de plusieurs mots, j'en parlerai cy-après plus au long. On peut aussi regarder comme figure cette maniere qui nous est si ordinaire, d'employer le comparatif pour le positif, & d'opposer mesme [Si te jam, Catilina, comprehendi, si interfici jussero, credo, erit verendum mihi, ne non hoc potius omnes boni serius à me, quàm quisquam crudelius factum esse dicat] deux comparatifs l'un à l'autre, comme fait Cicéron dans une de ses Catilinaires.

Voicy quelques autres figures qui, à la vérité, ne confinent pas avec le solécisme, mais qui changent pourtant le nombre, & que quelques-uns mettent à cause de cela parmi les Tropes. La premiére est, quand on se sert du pluriel, quoyque l'on ne parle que d'une personne.

Mais nous venons de courre une assez vaste plaine,
A nos Coursiers fumants laissons reprendre haleine.

Car c'est le Poëte qui parle, & qui parle de luy. La seconde est au contraire, quand on se sert du singulier en parlant de plusieurs. Ainsi nous disons le Romain, pour les Romains. La troisiéme differe un peu quant à l'espece, mais on la peut comprendre sous le mesme genre. C'est lorsque nous adressons à une personne en particulier ce que nous disons généralement pour tout le monde.

Garde-toy d'exposer ton vignoble au couchant.
Me préserve le Ciel d'aller dormir à l'ombre.

Car ces leçons que donne Virgile dans ses Georgiques, sont générales. Quelquefois nous parlons de nous-mesmes, comme si nous parlions d'un tiers, Servius dit cela, Cicéron le nie, dit quelque part Cicéron luy-mesme. [p. 601; IX, 3] Nous pouvons mettre encore au mesme rang l'interposition, ou pour me servir du terme grec, la parenthese, qui consiste à insérer un sens dans un autre, par exemple. J'ay vû, quelle indignité! (car la douleur en reste tousjours au fond de mon cœur.) J'ay vû les biens du grand Pompée se vendre à l'encan. A quoy ils adjoutent l'hyperbate, non pas celle qu'ils rangent parmi les tropes, mais une autre qui tient de l'apostrophe, & où l'on change seulement la forme de l'expression; comme, lorsque Virgile dit après avoir nommé les Decius, les Marius, les Camillus, les Scipions,

Et toy, divin César, qui les effaces tous.

Toutes ces figures & les autres semblables qui se font par le moyen d'un mot ou changé, ou retranché, ou adjouté, ou transposé, ont cela de propre qu'elles réveillent l'Auditeur, & l'empeschent de languir. Car cette proximité mesme qu'elles ont avec le vice, leur donne je ne sçay quelle grace, comme dans la maniere d'aprester les viandes, un peu d'acidité leur donne quelquefois un meilleur goust. C'est ce qui arrivera de ces figures, si elles ne sont ni en trop grand nombre, ni trop près les unes des autres, ni tousjours de mesme espece. Rares & variées elles ne causeront ni satieté, ni dégoust.

Je passe à d'autres qui sont plus considérables, parce qu'elles ne consistent pas seulement dans l'élocution, mais qu'elles influent sur les pensées mesmes, & leur communiquent ou de l'agrément ou de la force. Les unes se font par voye d'addition, entre lesquelles on peut mettre en premier lieu le redoublement d'un mot. Car un mot se redouble tantost pour fortifier le sens, J'ay tué, j'ay tué; non un Spurius Melius, &c. où vous voyez que le premier j'ay tué indique seulement, & que le second affirme; tantost pour marquer un sentiment de compassion, Ah Corydon, Corydon, &c. quelquefois aussi pour faire entendre le contraire de ce que l'on dit, & par maniere d'ironie. Ce redoublement semble avoir encore plus de force, lorsqu'il est entre-meslé de quelques mots, par exemple, J'ay vû, [p. 602; IX, 3] quelle indignité! j'ay vû les biens du grand Pompée, &c. Et dans une des Catilinaires, Vous vivez néantmoins, & vous vivez, non pour changer de conduite, mais pour devenir tous les jours plus audacieux.

En second lieu la répétition, lorsque pour faire instance aux personnes à qui nous parlons, nous répétons plusieurs fois le mesme mot, soit au commencement des phrases; par exemple, Rien ne fera donc impression sur vostre esprit? vous serez tousjours insensible à tout? insensible à nos remontrances? insensible à la honte dont vous vous couvrez vous-mesmes? insensible à l'indignation publique? Soit à la fin. Qui est-ce qui a demandé ces Témoins? Appius. Qui est-ce qui les a produits? Appius, &c. A moins que l'on n'aime mieux regarder ce dernier exemple comme une figure différente, parce que le commencement & la fin de chaque article sont semblables, comme dans cet autre exemple, Qui sont ceux qui ont compté pour rien de rompre les Taitez de Paix? les Carthaginois. Qui sont ceux qui nous ont fait une guerre cruelle & sanglante? les Carthaginois. Qui sont ceux qui ont ravagé l'Italie? les Carthaginois. Qui sont ceux qui demandent qu'on leur pardonne? les Carthaginois.

Dans les paralleles ou comparaisons, il est encore assez ordinaire que les premiers mots de chaque membre se répondent alternativement les uns aux autres; & c'est ce qui m'a fait dire que la comparaison estoit plutost une figure de diction, que de pensée. Vous vous levez avant le jour, pour répondre à ceux qui vous consultent. Luy pour dérober des marches à l'ennemi. Vous estes éveillé par le chant du Cocq, luy par le bruict des Trompettes; vous sçavez préparer un Discours, luy ranger une Armée en bataille. Vous veillez à la sureté de vos Clients, luy à la sureté de nos forteresses & de nos Villes. Non content de cette beauté, Cicéron change le tour de la figure, & poursuit ainsi. Il sçait nous mettre à couvert des courses de l'ennemi, vous nous deffendre de l'inclémence des Saisons, il est expérimenté dans l'art d'étendre nos Frontieres, vous dans l'art de gouverner les Peuples.

Un mot se répete en plusieurs manieres. Tantost c'est le [p. 603; IX, 3] milieu [Tenemus Angitiæ, vitreâ tefucinus unda. En. l. 7] qui répond au commencement, tantost c'est la fin qui répond au milieu [Hæc navis onusta prædà Siciliensi, cùm ipsa quoque esset expræda. Veor. 7], & tantost ce sont le commencement & la fin qui se répondent l'un à l'autre [Multi & graves dolores inventi, parentibus & propinquis multi. ibid.] Mais à la répétition se joint quelquefois une espece de division, lorsqu'après avoir fait mention de deux personnes ou de deux choses, on revient sur le champ à chacune d'elles.

Iphite & Pelias secondoient mon courage,
Iphite desja vieux, & Pelias blessé.

Voicy encore un exemple de Cicéron, où l'on peut remarquer un mélange de répétitions fort agréable. Vostre ouvrage, Messieurs, éclatte icy, non pas le mien. Ouvrage que l'on ne peut jamais assez loüer; mais comme j'ay dit, ce n'est pas le mien, c'est le vostre. Souvent le mesme mot qui a fini un sens, est employé à commencer le sens qui suit, cela est sur tout ordinaire en poësie.

Vantez, Muses, vantez mon présent à Gallus,
A Gallus, &c. [Eccl. 10]

Mais on en trouve aussi des exemples dans les Orateurs. Il vit cependant. Il vit? Bien plus, il a le front de venir au Sénat.

Plusieurs mots de mesme terminaison, soit qu'ils commencent ou qu'ils finissent le sens, font encore une figure qui ne déplaist pas. Vous-mesmes, Messieurs, vous l'avez prononcé, reglé, arresté. Quelquefois mesme sans avoir égard à cette consonance, on en joint trois ou quatre qui signifient la mesme chose. Executez vostre dessein, sortez enfin de la Ville, les Portes vous sont ouvertes, partez. Et dans la seconde Catilinaire. Enfin, Messieurs, Catilina n'est plus icy. Il s'est retiré, il a pris la fuitte, il nous a delivré de sa présence. Cécilius trouve en cet exemple un pléonasme, c'est à-dire, une expression chargée de plus de mots qu'il ne faut, comme en cet autre exemple qu'il rapporte, J'ay vû moy mesme devant mes yeux. Car, dit-il, le mot J'ay renferme tous les autres. Il est vray que quand un mot ne sert à rien dans une phrase, il est [p. 604; IX, 3] vicieux, ainsi que je l'ay desja dit. Mais lorsqu'il rend la pensée plus forte, comme icy, il fait une beauté, j'ay vû, moy-mesme, devant mes yeux. Chaque parole renferme un sentiment. Je ne vois donc pas pourquoy Cécilius traitte cela de pléonasme; car tout redoublement, toute répétition, enfin toute addition seroit de mesme un pléonasme.

On n'entasse pas seulement des mots, mais aussi des pensées, qui tantost reviennent à la mesme, par exemple, C'est le trouble & l'égarement qui s'est emparé de son esprit, c'est l'image de ses crimes qui l'a aveuglé. Ce sont les furies, oüy les furies elles mesmes qui l'ont poussé dans le précipice. Et tantost sont différentes; La mechanceté de cette femme, la cruauté du Tyran, l'amour qu'il avoit pour son pere, la colere, l'emportement, la fureur; voilà, Messieurs, ce qui l'a porté à cette action. Quelques-uns appellent cela une complication de figures. Pour moy, je n'y en trouve qu'une seule, c'est-à-dire, un amas de mots, dont les uns signifient presque la mesme chose, les autres des choses différentes, comme dans cet endroit de Cicéron. Que mes ennemis me disent donc si ce n'est pas par moy que ces noirs complots ont esté penétrez, découverts, manifestez, étouffez, detruits, renversez. Pénétrez, découverts, manifestez, ces termes ont des idées différentes; étouffez, détruits, renvertez, ceux-cy sont synonymes. Cependant on peut dire que les deux derniers exemples renferment encore une figure, qui consiste à retrancher toutes les liaisons, & qui par là devient fort pressante. Car on imprime chaque chose dans l'esprit de l'Auditeur, & l'objet se multiplie en quelque façon. Aussi use-t-on de cette figure pour les pensées comme pour les mots; A mesure qu'on découvroit les Complices, je les faisois venir, on les arrestoit, on les mettoit en prison, on les amenoit au Sénat.

Par une figure toute contraire, on met quelquefois des liaisons à chaque mot. Ils n'ont point d'habitation fixe, dit Virgile en parlant des Peuples de la Lybie, ils vont de plaine en plaine, eux & leurs troupeaux, tant que terre les peut porter; tousjours contents, parce qu'ils n'ont [p. 605; IX, 3] d'autre ambition que de retrouver & leur cabane, & leur chien, & leur carquois, & leurs fleches. Ces deux figures quoy qu'opposées, partent du mesme principe, & concourent à la mesme fin. Car elles rendent le discours plus pressant, plus vif; & ce sont comme autant de fougues & de marques réïterées de la passion avec laquelle on parle.

La gradation est encore une figure qui tient de la répétition, puisqu'en effet on y repete plusieurs choses, & que l'on ne passe à ce qui suit qu'en reprennant une partie de ce qui a précedé. Mais l'art s'y fait un peu trop sentir. C'est pourquoy il n'en faut user que rarement. En voicy un exemple. Scipion par son application s'est fait un mérite distingué. Son merite luy a acquis beaucoup de gloire, sa gloire beaucoup d'envieux. Il y en a des exemples dans les Poëtes, comme dans Homere, lorsqu'il fait remonter le Sceptre d'Agamemnon jusqu'à Jupiter mesme.

Les autres figures naissent au contraire du retranchement d'un mot, & ont d'ordinaire la grace de la brieveté, ou de la nouveauté. La Synecdoche est une des principales. J'avois commencé d'en parler dans le Chapitre des Tropes. Mais j'ay mieux aimé la ranger parmi les figures. Or ce n'est autre chose qu'un mot supprimé, qui se fait aisément entendre par la suitte du discours; comme, quand je dis, Et le Grec de pasmer. Car aussi-tost on comprend que commenca est sous-entendu. Nul bruict que de vous, dit Cicéron dans une Lettre à Brutus. A quoy je crois qu'il faut rapporter certains tours que l'on prend pour ne pas blesser la pudeur, & où l'on dérobe des mots qu'elle ne souffre pas. Tel est un endroit de Virgile dans ses Bucoliques [Nuvimus & qui te, transversa tuentibus hircis,/Et quo, sed faciles nymphæ risere, sacello. Ecc. 3]. C'est ce que quelques-uns nomment aposiopese ou réticence. Mais selon moy ils se trompent. Car dans la réticence on ne voit pas tout d'un coup ce qui manque, & on ne le peut mesme suppléer que par plusieurs paroles; au lieu qu'icy il n'y a qu'un mot de supprimé, qui s'apperçoit incontinent.

La seconde figure du mesme ordre est celle dont j'ay parlé, qui retranche les liaisons. La troisiéme est appellée du nom de Jonction; parce qu'en effet un mesme mot lie [p. 606; IX, 3] ensemble plusieurs pensées, dont chacune exigeroit ce mot, si elle estoit prise séparément. Par exemple, Vous voyez, Messieurs, que la pudeur a esté obligée de ceder à l'effronterie, la modestie à l'audace, la sagesse & la raison à la fureur & à l'emportement. C'est par une suitte & une extension de la mesme figure que nous disons quelquefois, nos Neveux pour nos Descendants, de quelque sexe qu'ils soient. Encore cette expression est-elle si commune, que je ne sçay s'il y faut admettre une figure. Mais ç'en est une que de donner à un mesme verbe deux régimes différents, comme icy, Aussi-tost je leur ordonne de prendre les armes [Sociis tunc arma capessant,/Edito & bellum dirâ cum gente gerendum. En. 3], & qu'ils ayent à combattre ce nouveau genre d'ennemi. Ils veulent que ç'en soit une aussi, que d'unir par un mesme verbe deux choses opposées, comme en cette Sentence, L'avare manque autant de ce qu'il a, que de ce qu'il n'a pas; & de distinguer des choses qui ont de la ressemblance entre elles, comme quand on donne le nom de prudent à un homme fin, de vaillant à un téméraire, de sage & d'économe à un avare. Ce qui me paroist néantmoins dépendre uniquement de la définition, & n'avoir par conséquent rien de figuré.

Enfin il y a une troisiéme espece de figures, qui par un certain jeu de mots frappe l'oreille de l'Auditeur, & attire son attention. Telle est la paronomase, qui se fait en plus d'une maniere. Car tantost le mot repeté se met seulement à un autre cas; par exemple, C'est l'homme le plus dépourvû de sens, & qui abonde le plus en son sens. Tantost il se prend dans une acception plus étroitte, Un homme cruel n'est pas un homme. Tantost dans une signification contraire. Proculeïus reprochant à son fils qu'il attendoit sa mort, Je ne l'attends nullement, luy dit son fils. Et moy, dit le pere, je te prie de l'attendre. Tantost les mots sont différents, mais ils ont une certaine affinité ou ressemblance qui surprend & qui plaist; Moins digne de supplication que de supplice. D'où il naist quelquefois des jeux de mots qui sont très-insipides, mesme en matiere de plaisanterie; par exemple, Il seroit doux d'aimer, s'il ne s'y mesloit rien d'amer. Ovide en parlant d'un certain Furia, & joüant sur le mot, dit, Non, vous n'estes pas Furia, mais [p. 607; IX, 3] une furie. J'admire que ces mauvaises allusions puissent passer pour des beautez, & que l'on nous en donne des préceptes. Pour moy, je n'en apporte des exemples que pour faire entendre qu'ils ne doivent pas estre imitez.

Mais quand la figure peut se trouver jointe à un beau sens, alors le sens & la figure se prestent des graces l'un à l'autre; La mort luy a frayé le chemin à l'immortalité. Pourquoy la modestie m'empescheroit-elle de citer un exemple Domestique? Un certain homme s'estoit vanté de mourir dans son ambassade, plutost que de ne pas terminer l'affaire dont il estoit chargé. Cependant le mauvais succez de sa négociation fit qu'il revint au bout de quelques jours. Mon pere luy dit, quoy desja de retour de vostre ambassade, Je ne demandois pas que vous y mourussiez, mais que vous y demeurassiez [L'expression latine a plus de grace. Non exigo uti immoriaris/Legationi, sed immorare]. Ce jeu de mots soustenu par le sens fut trouvé d'autant plus agréable, qu'il n'estoit point recherché.

Les anciens Rhéteurs estoient fort amoureux d'antitheses, & de tous ces mots qui joüent ensemble par un mesme nombre de syllabes, & une mesme désinence. Gorgias entre autres faisoit ses délices de ce genre de beauté. Isocrate en fut aussi trop épris dans sa jeunesse. Il paroist mesme que Cicéron y prennoit plaisir. Mais pour luy, outre qu'il s'est moderé en suivant un goust, qui après tout n'est dangereux, que quand on s'y livre jusqu'à l'excès, il a sçû relever ces foibles beautez, & en remplir le vuide par la force & la solidité des pensées. En effet, ce qui de soy est une affectation vaine & puérile, devient comme naturel, si tost que le sens l'autorise.

Or les mots forment une espece de jeu en plusieurs manieres. Tantost ils sont tout semblables, ou presque semblables, puppesque tuæ pubesque tuorum; ou du moins ils ont mesme nombre de syllabes, & mesme terminaison. C'est de vostre secours que j'ay besoin, non de vos discours; ce qui donne de la grace aux pensées, lorsqu'elles sont belles d'ailleurs, comme celle-cy, Quantum possis, in eo semper experiri ut prosis. Tantost ce sont deux membres de période qui ont une mesme désinence; Non modò ad salutem ejus extinguendam, sed etiam gloriam per tales [p. 608; IX, 3] viros infringendam. Tantost c'est une répétition des mesmes terminaisons & des mesmes cas, tellement rangez qu'ils se répondent les uns aux autres, comme en cet exemple de Domitius Afer, Amisso nuper infœlicis aulæ, si non præsidio inter pericula, tamen solatio vitæ inter adversa. Tantost enfin c'est une période dont les membres sont parfaitement égaux, Si quantùm in agro, locisque desertis audacia potest, tantùm in foro atque in Judiciis impudentia valeret, Voilà deux membres avec une répétition de cas semblables, Non minùs in causâ cederet Aulus Cecinna Sexti Ebutii impudentiæ, quàm tùm in vi facienda cessit audacia. Membres égaux, diversité de temps, mesmes terminaisons, mesmes cas, & tout cela ensemble fait un fort bel effet.

Il y a aussi plusieurs sortes d'antitheses. Quelquefois on oppose un mot à un autre mot, La pudeur à esté contrainte de céder à l'effronterie, la crainte à l'audace, &c. ou deux mots à deux autres mots, Non par nostre esprit, mais par vostre secours, ou une pensée à une autre pensée, Que la haine regne dans les assemblées du Peuple, mais qu'elle soit bannie des Jugements. Le Peuple Romain est ennemi du luxe dans les Particuliers; mais il aime la magnificence publique.

Quelquefois au lieu de mettre le terme opposé immédiatement après son corrélatif, comme icy, Cette Loy, Messieurs, n'est point une Loy écritte, mais une Loy née avec nous; on le rejette à la fin, en sorte que chacun des derniers mots se rapporte à chacun des premiers, comme il se voit par la suitte de cet exemple, Loy que nous n'avons ni lûë, ni apprise, ni reçûë de personne, mais que la nature elle mesme nous a suggerée, dictée, & que nous avons puisée dans son sein. Souvent mesme il n'y a qu'une apparence d'opposition dans l'antithese. On en peut juger par ces paroles de Rutilius, Nous sommes les premiers à qui les Dieux immortels ont fait present des plus précieux fruits de la terre, & nous qui seuls les avions reçûs, nous en avons fait part à tous les Peuples de l'Univers. Et par ces autres, Nos Ancestres se sont contentez de nous laisser la République, & nous, nous avons tiré nos Alliez de l'esclavage où ils estoient. [p. 609; IX, 3] Cette figure se fait encore par une certaine conversion, ou pour mieux dire, réciprocation de termes, Il faut manger pour vivre, & non pas vivre pour manger. Elle se termine aussi fort bien par une répétition du mesme mot. Si excellent Acteur, que vous diriez qu'il est le seul qui dust monter sur le Theatre; si honneste homme, que vous diriez qu'il est le seul qui n'y dust pas monter. C'est ce que Cicéron disoit de Roscius.

Parmi les figures des mots, il y en a quelques-unes qui approchent fort des figures du sens, & qui ne sont pas mesme différentes quant au nom. Telle est la dubitation, qui est figure du sens quand elle tombe sur la chose, & figure de diction quand elle tombe sur le mot. Il en est de mesme de la correction, parce que de la mesme maniere que l'on doute en l'une, on se reprend en l'autre.

Cette matiere faisant icy partie d'un Ouvrage d'assez longue haleine, je ne crois pas la devoir traitter plus au long. Nombre d'Auteurs en ont fait leur principal objet, & luy ont consacré des Volumes entiers; Cecilius, Denis d'Halicarnasse, Sutilius, Cornificius, Visellius, & plusieurs autres, sans compter ceux qui vivent encore, & qui ne seront pas moins celebres un jour. Je conviens au reste qu'il se peut encore adjouter d'autres figures à celles dont j'ay parlé; mais je ne crois pas que l'on en puisse trouver de meilleures. Car à commencer par Cicéron, il en rapporte plusieurs dans son troisiéme Livre de l'Orateur, lesquelles il paroist avoir condamnées luy-mesme, n'en ayant plus fait de mention dans son Orateur, Ouvrage qu'il a composé depuis. Et en effet, les unes sont moins des figures de diction, que des figures de pensée; & les autres ne sont figures en aucune maniere.

Quant à ces Auteurs qui ne cessent d'inventer des noms, ou qui confondent les arguments avec les figures, on trouvera bon que je ne m'y arreste pas. Mais pour ce qui regarde mesme les vrayes figures, j'adjouterai en peu de mots, que comme elles embellissent le discours, quand on en fait un usage raisonnable, aussi le rendent-elles fastidieux & insupportable, quand elles sont multipliées à l'excès. Cependant vous voyez des Orateurs, qui sans se mettre en [p. 610; IX, 3] peine de la solidité des choses, s'applaudissent & s'admirent, lorsqu'ils ont tant fait que de donner un air de singularité à des mots qui ne signifient rien. C'est pourquoy ils entassent figures sur figures, & ne font pas réfléxion qu'il est aussi ridicule d'affecter ces tours sans songer au sens, qu'il le seroit de chercher un geste & une attitude où il n'y auroit point de corps. Un Orateur judicieux ne prodiguera pas mesme les plus belles figures & les mieux entenduës.

En effet, n'est-il pas vray que rien n'anime tant la prononciation, que les divers changements de visage en général, & sur tout des yeux? Si quelqu'un néantmoins par des mines étudiées se contrefaisoit à tout moment, & qu'il eust le front, les sourcils & les yeux dans un mouvement continuel, on se mocqueroit de luy. L'Oraison a de mesme son assiette naturelle. Véritablement je n'aime pas qu'on l'y tienne contrainte ni captive. Mais aussi doit-elle s'y renfermer plus souvent, qu'elle n'en doit sortir.

En un mot, le grand secret est d'observer ce que demande & la personne à qui l'on parle, & la circonstance du temps, & l'endroit que l'on traitte. Car la pluspart de ces figures sont faittes pour le plaisir de l'oreille. Mais dans une matiere grave, lorsqu'il s'agit d'exciter l'indignation des Juges, ou de les attendrir, de les toucher, ne riroit-on pas d'un Orateur, qui pour exprimer sa juste colere, ou ses gémissements & la douleur, iroit chercher des antitheses & d'autres affetteries semblables? Comme s'il pouvoit ignorer que le soin de l'expression rend la passion suspecte, & que l'artifice & la vérité se trouvent difficilement ensemble.