Quintilien, 94 : De l’Institution de l’orateur

Définition publiée par Emma Fanti

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre cinquième, chapitre II, « Des Préjugez. », p. 273-274.

LIVRE CINQUIÈME

[...]

CHAPITRE II. Des Préjugez.

Il y a trois sortes de Préjugez, les uns sont fondez sur des choses qui ont déja esté reglées en des cas tout pareils, comme des testamens de peres contre les enfans, lesquels testamens ont esté confirmez ou cassez. Et alors j'aimerois mieux les appeller des exemples que des préjugez ; les autres sur des jugemens qui ont précedé, & qui ont du rapport à la cause présente, d'où vient proprement le mot de préjugé. Tels estoient les préjugez contre Oppianicus, desquels il est parlé dans l'oraison de Ciceron pour Cluentius. Tels encore ceux dont les ennemis de Milon se prévaloient contre luy en disant que le Sénat l'avoit déja condamné. Les troisiesmes viennent d'une sentence qui aura esté renduë sur la mesme affaire, comme dans les causes qui se jugent par appel.

L'Orateur donnera du poids aux préjugez, en faisant considérer particulierement deux choses, l'autorité de ceux qui ont prononcé, & la conformité de l'affaire qui est à juger avec celle sur laquelle ils ont prononcé. De mesme il les combattera par des réfléxions contraires, mais rarement par des invectives contre les Juges, à moins qu'ils ne soient manifestement en faux. Car il est naturel qu'un Juge confirme ce [p. 274 ; V, 3] qu'un autre a jugé avant luy, & qu'il ne donne pas volontiers un exemple qui pourroit retomber sur luy-mesme. C'est pourquoy il vaut mieux recourir à la différence qu'il peut y avoir entre l'une & l'autre cause. Et véritablement il est difficile d'en trouver deux qui soient parfaitement semblables. Que si c'est mesme question, mesme exemple, alors on prétextera la négligence des Avocats, la foiblesse des personnes qui ont esté condamnées, le crédit de la partie adverse qui a suborné les témoins, la passion, l'ignorance & l'erreur qui ont tant de part à toutes les affaires humaines ; enfin quelque circonstance qui sera survenuë depuis, & qui aura changé l'estat de la cause. Si rien de tout cela ne peut s'alleguer, il sera du moins permis de représenter que de tout temps on a rendu de mauvais Jugemens. D'un costé(a) Rutilius condamné, de l'autre(b) Catilina &(c) Clodius absous en sont des preuves. On priera aussi les Juges d'examiner l'affaire par eux-mesmes, plutost que d'en juger sur la foy d'autruy.

Pour ce qui est des Decrets du Senat, ou des Arrests du Prince, & des Juges Souverains, je n'y voy point de remede, si ce n'est de prouver que le cas est différent, ou qu'il y a eu un Decret postérieur & de mesme force, qui déroge au prémier ; sans quoy il faut se résoudre à passer condamnation.

(a) Rutilius estoit un des plus grands personnages de son temps. Il gouverna l'Asie avec toute l'integrité possible, mais pour n'avoir pû souffrit les rapines & les concussions des gens d'affaires, il s'attira leur haine, & fut ensuite sacrifié à leur ressentiment par les Chevaliers Romains qui furent Juges dans sa cause.

(b) Catilina après avoir esté Préteur en Afrique, fut accusé de concussion. Son crédit & ses amis qui estoient puissans de tirérent d'affaire.

(c) Clodius ennemi juré de Ciceron après avoir traversé inutilement son retour, se porta à beaucoup de violences contre luy. C'estoit un juste sujet d'accusation. Milon ami de Ciceron & ami chaud, ne manqua pas l'occasion ; mais Clodius ayant esté fait Edile par la faction opposée à celle de Ciceron, sa charge le mit à couvert des poursuites de Milon.