Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 2, p. 1-5.

 

Combien l’Elocution est une partie importante de l’Art oratoire.

 

L’Élocution est à l’Art que nous traitons, ce que le coloris est à la Peinture. Le fond, & ce qui constitue, pour ainsi dire, l’essence du tableau, est la figure, qui doit être bien dessinée, en sorte que chaque partie soit à sa place, & qu’il en résulte un tout bien proportionné. Voilà la base & la substance de l’ouvrage. Mais la couleur lui est nécessaire pour l’orner, le parer, lui donner de l’éclat, & rendre l’expression parfaite. De même en Eloquence les choses & les pensées fondent l’essence du discours : l’ordre & la distribution en forment le dessein & le contour : l’Elocution acheve l’ouvrage, & lui donne l’ame & la vie, la grace & la force.Cette partie est celle qui a l’éclat le plus brillant, & qui fait sortir toutes les autres. Pour connoître & apprécier le mérite des pensées & des choses, pour observer une belle ordonnance qui embrasse toute la matiére, & qui en développe avec une juste proportion toutes les parties, il faut des auditeurs instruits & éclairés : une belle Elocution frappe & saisit même le vulgaire. Il n’est personne, s’il n’est stupide & insensible, sur qui ne fasse une impression vive & subite un tour de phrase élégant, une cadence harmonieuse, des images bien colorées, gracieuses ou touchantes. En un mot, L’Invention & la Disposition ont un mérite qui satisfait l’esprit : l’Elocution a des charmes qui agissent sur l’imagination & sur les sens. Aussi, comme c’est le peuple qui fait les langues, l’Elocution, mérite populaire, a donné son nom à l’art, & l’a fait appeler Eloquence. Le talent de l’Elocution a tant de force, que seul & par lui-même, indépendamment des autres parties de l’Eloquence, il peut former non pas un véritable Orateur, mais une image qui en approche, & qui en porte jusqu’à un certain degré de ressemblance.


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Moins cependant que la pensée. 

 L’Elocution est donc une partie très-importante, mais elle n’est pas la principale : & l’on ne doit jamais perdre de vue le principe, que les mots sont pour les choses : que les choses sont le corps, & les mots le vêtement ; en un mot que la première attention est due à la pensée, & la seconde seulement à l’expression. C’est ce que nous supposerons toujours dans tout ce que nous allons dire touchant l’Elocution.

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Quatre vertus de l'Elocution.

L’Elocution emploie les mots & les phrases pour exprimer les choses & les pensées. Les mots peuvent être considérés ou comme sons simplement ; ou comme significatifs des choses. Comme sons, soit regardés seuls, soit combinés, ils exigent l’harmonie. Comme significatifs des choses, ils doivent avoir dans le discours trois vertus : l’élégance, la dignité ou l’ornement, la décence.