Quintilien, 94 : De l’Institution de l’orateur

Définition publiée par Génin

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre onzième, chap. II, « De la Mémoire », p. 731-744.

Définition publiée par Élie Génin, le 20 mai 2021

LIVRE ONZIÉME

[...]

CHAPITRE II. De la Mémoire.

Quelques-uns ont crû que la mémoire estoit un pur don de la nature, & constamment la nature y a bonne part. Mais cela n'empesche pas qu'en la cultivant, on ne puisse l'augmenter, de mesme que tous les autres avantages naturels. Or tout ce que nous avons fait jusqu'icy n'est rien, si les autres parties de l'Orateur ne sont conservées & maintenuës par le moyen de celle-cy, qui leur donne l'ame & la vie. Car tout art, toute discipline dépend de la mémoire, & envain sommes-nous enseignez, si tout ce que nous apprennons coule & s'échappe. C'est en effet à la mémoire qu'il appartient de nous rendre tousjours présent cet amas dont j'ay parlé, d'exemples, de loix, de réponses, de dits & de faits mémorables, qui sont comme autant de richesses que l'Orateur doit continuellement avoir à sa [p. 732; XI, 2] disposition. Ce n'est donc pas sans raison qu'elle est appellée le trésor de l'Eloquence.

Mais comme un Orateur est obligé de parler souvent en public, ce n'est pas assez qu'il ait la mémoire sûre & fidéle. C'est encore une nécessité qu'il apprenne aisément: que non seulement à relire deux ou trois fois ce qu'il a composé, il le retienne; mais que mesme il retrouve ce qu'il n'a fait que penser, que méditer; les mesmes choses, les mesmes mots, le mesme arrangement, & qu'il se ressouvienne de tout ce qui a esté dit par la Partie adverse, non pas tousjours pour le réfuter dans le mesme ordre, mais pour donner à chaque chose la place qui luy convient.

Il me paroist mesme que c'est à cette puissance de l'ame plus qu'à toute autre, que nous sommes redevables du talent de parler sur le champ. Car durant que nous disons une chose, il nous faut songer à celle qui luy doit succéder. Ainsi nostre pensée se porte tousjours au de-là de ce qui se dit actuellement, & tout ce qu'elle trouve dans son chemin, elle le donne comme en déport à la mémoire, qui l'ayant reçû de l'invention, fait en quelque maniere l'office de séquestre, & le garde pour le transmettre à l'élocution.

D'expliquer maintenant ce que c'est qui fait la mémoire, c'est à quoy je ne crois pas devoir beaucoup m'arrester. La plus commune opinion est qu'elle se forme sur tout par le moyen de certaines traces qui demeurent imprimées dans le cerveau, à peu près comme la figure de nos bagues s'imprime sur de la cire. Quoyqu'il en soit, on ne me persuadera jamais que ce soit une qualité habituelle, comme ils l'appellent, qui rende la mémoire bonne ou mauvaise.

Mais j'admire bien davantage sa nature par rapport à l'ame. Car n'est-il pas étonnant que de vieilles idées presque effacées se réveillent & se représentent à nous tout à coup? Non pas seulement quand nous prennons peine à les rappeller, mais quelquefois aussi d'elles-mesmes; non pas seulement en veillant, mais beaucoup plus encore durant le sommeil. C'est pourquoy les animaux mesmes, quoy-qu'ils soient privez d'intelligence, ne laissent pas de se souvenir, de reconnoistre; & nous voyons que quelque [p. 733; XI, 2] éloignez qu'ils soient des lieux où ils ont accoustumé de se retirer, ils sçavent les retrouver.

N'est-ce pas aussi une varieté, pour ne pas dire, une bizarrerie bien surprenante, que nos idées les plus récentes s'effacent, & que nous conservions les plus anciennes? Que nous oubliions ce que nous avons fait hier, & que nous nous souvenions de ce qui nous est arrivé dans nostre enfance; que nous taschions envain de nous souvenir de certaines choses, & que ces mesmes choses viennent s'offrir à nostre esprit, quand nous y pensons le moins; que la mémoire ne soit pas tousjours présente, mais qu'elle se perde, & qu'elle revienne aussi quelquefois?

Cependant on ne connoistroit pas la force & le pouvoir de cette divine faculté, si l'éloquence ne les avoit mis dans tout leur jour; car c'est dans un discours oratoire que la mémoire brille particuliérement, conservant l'ordre, je ne dis pas seulement des choses, mais mesme des mots. Et ce n'est pas un petit nombre de choses & de mots qu'elle nous fournit, mais une si grande abondance, que dans les actions de la plus longue durée, la patience manque plutost à celuy qui écoute, que la mémoire à celuy qui parle; & cela mesme, si je ne me trompe, est une preuve qu'il y entre de l'art, & que l'on peut seconder la nature; puisqu'avec des préceptes & de la pratique nous faisons ce que nous ne ferions pas, si nous n'avions ni l'un ni l'autre. J'ay pourtant lû dans Platon que l'usage des Lettres [Dans le Phédrus] nuisoit à la mémoire; sans doute parce que quand nous avons mis les choses par écrit, nous nous reposons là-dessus, & que cette sécurité nous les fait oublier. Il est constant que nous ne nous en souvenons jamais mieux, que lorsque nous y avons l'esprit fortement appliqué, & que nostre ame ne perd point de vûë son objet. C'est pour cela que ce que nous prennons la peine d'écrire plusieurs fois de suite, s'imprime à la fin, & que nous le retenons par la seule habitude d'y penser.

On peut donc dire qu'il y a un art pour aider la mémoire, & l'on tient que c'est Simonide qui l'a montré le premier. Sur quoy on fait un conte qui mérite d'estre rapporté. On dit que Simonide ayant fait une Ode en [p. 734; XI, 2] l'honneur de celuy qui avoit remporté le prix du Pugilat aux Jeux Olympiques, quand il fut question de luy payer la somme dont on estoit convenu, on ne voulut plus luy en donner que la moitié, par la raison qu'il s'estoit écarté de son sujet, comme il arrive ordinairement aux Poëtes, & s'estoit jetté sur les loüanges de Castor & de Pollux; ainsi pour l'autre moitié, qu'il pouvoit la demander à ceux dont il avoit chanté les actions; & ils la luy payerent, à ce que dit l'histoire. Car le vainqueur ayant donné un grand repas pour célébrer sa victoire, Simonide fut du nombre des conviez, & dans le temps qu'il estoit à table, on vint luy dire que deux jeunes Cavaliers le demandoient, & qu'ils vouloient absolument luy parler. Estant descendu il ne trouva personne; mais l'évenement fit voir qu'il n'avoit pas à faire à des ingrats. Car à peine fut-il hors de la Salle à manger, que le plancher tomba. Et tous les conviez furent non seulement écrasez, mais tellement défigurez, que leurs parents estant venus pour leur donner au moins la sépulture, il ne leur fut jamais possible de les reconnoistre. Alors on dit que Simonide se souvenant distinctement de l'ordre dans lequel on s'estoit mis à table, rendit chacun d'eux à ses Proches.

Les Auteurs qui rapportent ce fait ne sont pas d'accord sur le nom de celuy pour qui l'Ode avoit esté faite. Les uns veulent que ce fut pour Glaucus Carystius, les autres pour Léocrate, d'autres pour Agatharchus, & d'autres pour Scopas. Ils ne sçavent pas plus si c'est à Pharsale que cette aventure est arrivée, comme Simonide luy-mesme semble le faire entendre en quelque endroit de ses Ouvrages, & comme Apollodore, Eratosthene, Euphorion, & Eurypile de Larisse l'ont écrit, ou bien à Cranon [Pline parle d'une Ville de ce nom dans la Thessalie], comme le dit Apollas Callimachus, dont le sentiment a esté suivi par Cicéron [Dans le second Livre de l'Orateur], qui a donné cours à cette Histoire. On tient pour certain que Scopas qui estoit un Thessalien distingué, périt à ce banquet. Quelques-uns disent que son neveu, fils de sa Sœur, y périt aussi. On croit que la pluspart de ceux qui depuis ont porté ce nom, descendoient de celuy dont je parle, qui est en effet le plus ancien. Pour moy, je tiens que tout ce conte des Tyndarides est fabuleux; le Poëte [p. 735; XI, 2] n'en fait mention nulle part, & quelle apparence qu'il eust tû un évenememt qui luy faisoit tant d'honneur?

Quoyqu'il en soit, cette action de Simonide a donné lieu de remarquer que la mémoire pouvoit estre aidée par certaines images; & chacun peut en croire sa propre expérience. Car lorsqu'au bout de quelque temps nous nous retrouvons en des lieux où nous avons esté autrefois, non seulement nous les reconnoissons, mais nous nous ressouvenons de ce que nous y avons fait. Les personnes que nous y avons veuës, les pensées mesmes qui nous occupoient alors, & les plus secrets mouvements de nostre cœur se représentent encore à nous. Ainsi l'art dont je traite icy, est venu de l'expérience, comme la pluspart des autres. Or voicy comme on le pratique.

Ils choisissent un lieu extrémement spacieux, & remarquable par une grande varieté; comme par exemple, une grande maison distribuée en plusieurs appartements. Ils en observent tous les endroits, particuliérement ceux qui frappent le plus les yeux, ils les étudient, & se les mettent bien dans l'esprit, afin que la pensée puisse les parcourir sans peine & en un moment. Le premier point est donc de n'hésiter en aucune maniere, quand on vient à se rappeller tous ces différents endroits. Car ces idées-là doivent estre plus que fortement imprimées dans l'esprit, qui sont faites pour y en conserver d'autres. Ensuite pour se souvenir de ce qu'ils ont ou mis sur le papier, ou arrangé dans leur teste, ils se font eux mesmes un autre signal, qui sert à les en advertir. Ce signal est ou une chose prise de la matiere qu'ils ont à traiter, comme, de la navigation, de la guerre, &c. ou bien seulement un mot, qui lorsque les choses leur échappent, les y fait revenir aussi-tost. Par exemple, veulent-ils parler de la navigation? ils prendront pour signal un ancre. De la guerre? ils prendront pour signal une épée, ou quelque autre arme.

Ils disposent donc ainsi leurs lieux & leurs signaux, affectant le premier point de leur discours, si vous voulez, au vestibule de la maison, le second au Salon, & ainsi du reste. Car ils parcourent la gallerie, les croisées, tous les endroits qui donnent du jour, & ne laissent non seulement [p. 736; XI, 2] ni salle, ni chambre, mais mesme ni meubles de ceux qui sont exposez en vûë, ausquels ils n'attachent quelque idée, en suivant tousjours un certain ordre. Cela fait, quand ils veulent rappeller leur mémoire, ils passent en revùë tous ces lieux, ils reprennent en chacun ce qu'ils y ont placé. L'image du lieu mesme, ou celle qu'ils s'y sont faite est un signal qui les advertit. Ensorte que quelque quantité de choses qu'ils ayent à réciter, ils ne sont point embarassez, parce que toutes leurs idées se suivent, & sont comme enchaisnées les unes aux autres; ce qui empesche qu'ils ne se trompent en liant ce qui doit suivre avec ce qui précede. Car ils n'ont précisément qu'à se bien imprimer ces lieux dans l'esprit. Ce que j'ay dit qui se fait dans une maison, peut se faire également dans une Place publique, ou sur des tableaux, ou dans une promenade, par exemple, en faisant le tour d'une Ville. Que si les lieux où l'on est, ne présentent point d'images, chacun peut s'en faire à sa maniere.

Il est donc question d'avoir un nombre de lieux, soit qu'ils soient réels, ou purement imaginez, & un nombre d'images, ou de signaux que l'on peut imaginer aussi à sa fantaisie. Par images ou signaux, j'entends des enseignes qui servent à marquer les choses que nous voulons retenir. De sorte que les lieux, selon Cicéron, peuvent se comparer à la cire sur laquelle on écrit, & les images aux lettres que l'on imprime sur cette cire. Mais je ferai mieux de rapporter ses propres termes. Il faut, dit-il, se servir de lieux qui soient en grand nombre, tous bien en vûë, bien remarquables, & à une médiocre distance les uns des autres; & d'images qui non seulement expriment quelque action, mais qui soient fortes, bien marquées, telles enfin qu'elles puissent aisément s'offrir à l'esprit, & le frapper dans le moment. C'est pourquoy j'admire d'autant plus comment Métrodore pouvoit trouver trois cent soixante lieux dans les douze signes du Zodiaque. C'estoit assurément une pure forfanterie d'un homme, qui en se glorifiant de sa mémoire, vouloit en faire honneur à son industrie, plutost qu'à la nature.

Pour dire maintenant ce que je pense de cette méthode, [p. 737; XI, 2] je ne nierai pas qu'elle ne puisse estre bonne quelquefois, comme, lorsqu'on nous dit plusieurs noms de suite, & que nous voulons les rendre dans le mesme ordre. Car alors nous plaçons tous ces noms dans les lieux que nous avons remarquez, par exemple, le mot de table dans le vestibule, celuy de lit dans le sallon, & ainsi des autres. Puis reprennant chaque mot où nous l'avons mis, nous les retrouvons tous. Et s'il est vray ce que l'on dit d'Hortensius, qu'après avoir esté toute une journée à un inventaire, il redisoit de mémoire le prix de chaque chose, de tous les noms des Acheteurs, aussi fidellement que l'Huissier eust pû faire avec son registre, je croirois qu'il se pouvoit bien servir de ce moyen. Mais on n'y trouvera plus la mesme facilité, quand il s'agira d'apprendre tout un discours par cœur. Car les choses n'ont pas la mesme image que les pensées, celles-cy en ayant une purement arbitraire, & cependant les images des unes & des autres nous avertissent également.

D'ailleurs comment est-il possible que ce moyen serve à nous faire retenir l'arrangement des mots? Je ne dirai point, si on veut, qu'il y en a qui ne se peuvent figurer par aucunes images, comme certaines conjonctions. Ayons à la bonne heure, de mesme que ceux qui se servent de marques pour écrire, ayons des images sûres & des lieux innombrables, pour représenter tous les mots qui sont dans les cinq Plaidoyers de la seconde action contre Verrès. Je veux mesme que nous nous souvenions de ce que nous aurons mis comme en dépost en chaque lieu. Quand nous viendrons à réciter tous ces mots, n'est-ce pas une nécessité du moins que le fil en soit interrompu par le double effort que fait nostre mémoire? Car comment veut-on qu'ils coulent continuellement & sans interruption, si à chaque parole il nous faut consulter chaque image & chaque lieu? C'est pourquoy laissons-là Carneade & Métrodore, quoyque Cicéron nous assure qu'ils ont usé de cette méthode avec succez. Pour nous, donnons des préceptes qui soient plus pratiquables & plus simples.

A-t-on un discours un peu long à apprendre par cœur? Il sera bon de l'apprendre par morceaux, cela soulage la [p. 738; XI, 2] mémoire, pourvû que ces morceaux ne soient pas d'une petitesse excessive. Autrement il y en auroit trop, & leur nombre partageant trop la mémoire, l'embarasseroit, & la fatigueroit. Je n'en puis gueres déterminer l'étenduë, qu'en disant que ce doit estre ordinairement celle de l'endroit où l'on est; à moins que cet endroit-là ne soit si long, qu'il doive luy-mesme estre partagé. Il faut de plus entre-mesler quelques repos, afin de se bien imprimer la suite des mots, qui est ce qui couste le plus à retenir; & qu'à force de passer d'un point à l'autre, ces divers points s'enchaisnent tous dans nostre esprit par l'ordre mesme & la liaison qu'ils ont entre eux.

De crainte mesme qu'ils ne nous échappent, il ne sera pas inutile de faire à costé sur le papier quelques marques, qui venant à frapper nostre imagination durant le récit, nous advertissent, & réveillent, pour ainsi dire, nostre souvenir. Car difficilement un homme peut-il avoir la mémoire assez ingrate, pour oublier qu'il a fait une marque, & à quel dessein il l'a faite. Et quelque lourd que nous le supposions, encore trouvera-t-il en ces marques mesmes une sorte de reméde à sa pesanteur naturelle. A quoy se rapporte cette autre pratique, dont j'ay desja parlé au sujet de la mémoire locale, & qui est aussi fort utile, d'attacher des images aux endroits qui sont sujets à nous échapper; par exemple, de se figurer, comme j'ay dit, un ancre, si nous avons à parler de la navigation, un javelot, s'il faut parler d'un combat, &c. Ces images sont d'un grand secours, parce qu'une idée en excite une autre. C'est ainsi qu'un nœud fait à l'anneau que nous portons, ou cet anneau changé de doigt, nous advertit de la raison pourquoy nous avons fait ce nœud, ou ce changement.

Nous aurons la mémoire encore plus sûre, si l'idée que nous voulons retenir est rappellée par une autre idée semblable, qui soit fortement imprimée dans nostre esprit, comme il arrive à l'égard des noms. Vous voulez vous souvenir de Fabius. Songez à ce fameux Temporiseur [Fabius, qui fut surnommé Cunctator], qu'il n'est pas possible d'oublier, ou à quelqu'un de vos amis, qui s'appelle de mesme. Cela est encore plus aisé en certains noms, tels que sont Aper, Ursus, Naso, Crispus, [p. 739; XI, 2] &c. parce qu'il ne faut que penser aux choses d'où ils sont tirez. L'origine sert aussi quelquefois à nous rappeller les dérivez. Ainsi nous retiendrons aisément les noms de Cicéron, de Verrius, d'Aurelius, s'il arrive que nous en ayions besoin.

Mais rien ne facilitera tant la memoire, que d'apprendre sur le mesme papier sur lequel on a écrit. Car lors qu'on vient ensuite à réciter, on suit comme à la trace les choses qu'on a apprises. On s'imagine lire son papier, & parcourir des yeux non seulement les pages, mais mesme les lignes. Que s'il survient quelque rature, quelque chose de changé ou d'adjousté, il y a de certaines marques qui nous guident, & qui estant présentes à nostre esprit, nous empeschent de nous mesprendre.

Un autre moyen qui est assez semblable à ce que l'on observe dans la memoire artificielle, mais qui est pourtant plus efficace & plus facile, si mon expérience ne me trompe point, c'est d'apprendre tacitement. Car c'est en effet ce qui se pratique dans la mémoire artificielle, & ce qui seroit fort bon sans un inconvenient, qui est qu'en apprennant de la sorte, nostre esprit se trouve comme oisif & desoccupé, & par là sujet à beaucoup de distractions. C'est pourquoy il vaut encore mieux le tenir attentif par le secours de la voix, afin que la mémoire soit excitée par une double impression, celle de la parole, & celle de l'ouye. Mais il faut que le ton de la voix soit moderé, ou plutost ce ne doit estre qu'un murmure.

Il y en a qui apprennent par cœur à mesure qu'un autre lit. En quoy je trouve d'un costé un mal, & de l'autre un avantage. Un mal en ce que la vûë est un sens bien plus vif & plus subtil que l'ouye. Un avantage, en ce qu'après avoir entendu les choses une fois ou deux, on peut aussitost éprouver sa memoire, & deffier en quelque façon celuy qui lit. En effet il est bon de s'essayer de temps en temps, & de voir si l'on retient les choses, parce qu'en ne faisant que lire, celles que nous sçavons le moins, passent comme celles que nous sçavons le mieux. En s'éprouvant ainsi, outre que l'esprit s'applique davantage, il n'y a point de temps perdu; au lieu que l'on en perd en répetant [p. 740; XI, 2] continuellement toute une piece. Car de la maniere que je l'entends, on repasse seulement les endroits qui nous avoient échappé, afin qu'à force d'y revenir ils s'impriment. Et pour l'ordinaire il arrive que ce sont ceux que nous retenons le mieux, par cette raison-là-mesme qu'ils nous avoient échapé. J'adjouste que pour le travail d'apprendre par cœur, comme pour celuy de composer, il est besoin d'une forte santé, d'une teste saine qui ne soit point troublée par les fumées de la digestion, & enfin d'un esprit libre de tout autre soin.

Mais & pour apprendre aisément ce que nous avons escrit, & pour bien retenir ce que nous avons seulement médité, je ne sçay rien de meilleur que la Division, & qu'une composition exacte, après néantmoins une grande habitude, qui est sans contredit un moyen encore plus sûr. Quiconque en effet sçaura bien diviser son discours, ne pourra jamais se tromper dans l'ordre des choses. Car il y a une certaine suite, non seulement pour l'arrangement des questions, mais mesme pour la maniere de les traiter, laquelle consiste à dire en premier lieu ce qu'il faut dire, puis en second lieu, puis en troisiesme, & ainsi du reste. Et toutes les parties qui composent un discours ont une telle union entre elles, que vous ne pouvez ni en rien oster, ni y rien adjouster, sans que vous vous en apperceviez aussi-tost. Ne dit-on pas que Scévola ayant perdu une partie au jeu des cailloux [Il y a dans le texte, in lusu duodecim scruporum. C'estoit un jeu auquel ils joüoient avec de petites pierres plates, & qui estoit assez semblable à nostre jeu de dames, mais pourtant plus difficile], & ensuite estant parti pour aller à la campagne, il se rappella durant le chemin toute la disposition du jeu, & se la remit si-bien, qu'estant revenu trouver celuy avec qui il avoit joüé, il luy redit de memoire toutes les différentes marches des pieces, tous les coups, au grand étonnement de celuy-cy, qui demeura d'accord que tout s'estoit passé comme il le disoit. Si donc l'ordre a tant de force, quand mesme il est l'effet de la volonté d'autruy autant que de la nostre, que ne pourra-t-il pas dans une piece d'éloquence, où nous sommes les maistres de le faire tel qu'il nous plaist?

Une composition exacte peut aussi beaucoup. Car les choses qui sont bien escrites, guident la memoire par leur enchaisnement. Comme les vers s'apprennent plus [p. 741; XI, 2] facilement que la prose, de mesme on apprend mieux la prose, lors qu'elle est bien liée, bien coulante, que lors qu'elle est décousuë & negligée. De-là vient que des endroits qui semblent mesme estre dits sur le champ, se repetent fort bien mot pour mot; & ma mémoire, toute médiocre qu'elle est, en venoit à bout, lorsque dans le temps que je parlois en public, il survenoit quelque personne de considération, & que pour luy faire honneur, j'estois obligé de reprendre les choses d'un peu plus haut. Je n'impose point au Lecteur; plusieurs l'ont vû, qui peuvent encore le tesmoigner.

Cependant le grand art pour la mémoire, & le vray secret, si on me le demande, c'est le travail & l'exercice. Beaucoup apprendre, beaucoup méditer, & tous les jours s'il est possible, voilà ce qui fait incomparablement plus que tout le reste. Rien n'augmente, & ne se fortifie tant par le soin; rien ne diminuë, & ne s'affoiblit tant aussi par la négligence. C'est pourquoy, comme je l'ay desja dit, qu'on accoustume de bonne heure les enfants à apprendre une infinité de choses par cœur. Et à quelque âge que ce soit, quiconque voudra cultiver sa mémoire, doit se résoudre à dévorer le dégoust & la peine de repasser sans cesse ce qu'il a lû, ce qu'il a escrit. Car il en est comme des viandes qu'il faut mascher & remascher pour en rendre la digestion plus aisée.

Ce travail pourra néantmoins devenir plus leger, si l'on ne se propose d'abord qu'une tasche médiocre, & que l'on choisisse mesme quelque chose qui plaise à l'esprit. Ensuite on entreprendra un peu davantage, en adjoustant chaque jour quelques vers, ou quelques lignes, afin de nous dérober à nous-mesmes le sentiment de la peine, par un progrés imperceptible; jusqu à ce que l'habitude nous ait rendus capables des plus grands efforts. On commencera par des poësies, puis on viendra à quelques endroits tirez de nos Orateurs, & enfin on s'essayera sur d'autres qui sont moins liez, moins nombreux, & par-là plus éloignez du stile oratoire, tels que sont les escrits des Jurisconsultes. Car plus les choses qui servent à nous exercer sont difficiles, plus celles en vûë desquelles nous nous exerçons [p. 742; XI, 2] deviennent aisées. C'est ainsi que les Athletes, pour appésantir leurs mains, les accoustument à tenir de grosses masses de plomb, dont le poids les tire en bas, quoique dans le combat ils ne doivent pas faire usage de ces masses de plomb, mais de leurs seuls bras.

Je dois avertir aussi d'une chose que l'expérience nous fait remarquer tous les jours; qui est que pour les personnes qui n'ont pas l'esprit extrémement vif, les idées les plus fraisches ne sont pas celles qui se retiennent le mieux. Il est étonnant, & je n'en sçay pas bien la raison, combien une nuit d'intervalle affermit ces mesmes idées; soit que la mémoire se repose durant ce temps-là, & que de la presser, de la fatiguer retarde son opération; soit qu'elle acquierre un degré de maturité & de perfection qui luy manquoit; soit enfin qu'elle consiste pour la plus grande partie dans la réminiscence. Quoy qu'il en soit, ces idées qui nous avoient fuï d'abord, se trouvent arrangées, & se présentent d'elles mesmes le lendemain. De sorte que le temps fortifie la mémoire en cette occasion, comme il engendre l'oubli en d'autres.

Ceux au contraire qui ont l'esprit fort vif, apprennent aisément, mais d'ordinaire ils oublient de mesme. Vous diriez que leur mémoire contente de les avoir servi sur le champ, se tient quitte envers eux; & comme si elle ne leur devoit rien davantage, elle prend son congé & les abandonne. Après tout, il n'est pas surprenant que ce qui nous a le plus cousté à apprendre, & qui n'est entré qu'à force dans nostre esprit, s'y imprime aussi plus avant, & y demeure plus long-temps.

Cette diversité d'esprits donne lieu à une question, sçavoir, si un Orateur qui a à parler en public, doit apprendre mot pour mot ce qu'il a escrit, ou s'il suffit qu'il possede la substance & l'ordre des choses. C'est ce qui n'est certainement pas possible de décider par une réponse générale. Car si j'ay la mémoire assez bonne pour cela, & que le temps ne me manque pas, je veux que rien ne m'échappe de ce que j'auray écrit, pas mesme une syllabe. Autrement il seroit inutile d'escrire. Et ce qu'il faut particulierement gagner sur nous dès nos jeunes ans, c'est de [p. 743; XI, 2] tellement assujettir nostre mémoire par le moyen de l'exercice, qu'elle ne fuye point la peine, & que nous ne contractions pas la malheureuse habitude d'écouter une certaine paresse, qui fait que l'on se contente de sçavoir les choses à demi.

Ainsi je ne puis souffrir ni que l'on ait besoin de souffleur, ni que l'on regarde dans son papier en récitant. C'est une mauvaise coustume qui autorise la négligence, estant naturel qu'on s'imagine sçavoir suffisamment son discours, quand on compte pour rien de manquer. Et comme cependant on ne le sçait pas, il arrive que l'action en souffre. Ce n'est plus ce feu, cette rapidité que l'Auditeur attend. On hésite, on cherche; il semble que l'Orateur étudie sa piéce au lieu de la réciter, & les choses les mieux écrites perdent toute leur grace, par cette raison-là mesme qu'en les cherchant, on donne trop à connoistre qu'elles sont écrites.

Au contraire une mémoire qui ne chancelle point, passe pour vivacité, pour présence d'esprit. Il semble qu'un Orateur parle sur le champ, quand il est bien maistre de ce qu'il dit; & son Plaidoyer, quelque médité qu'il soit, acquiert un air de facilité qui est infiniment avantageux & à l'Avocat & à sa Cause. Car un Juge qui peut croire qu'un discours n'est nullement étudié, loin d'estre fait pour le surprendre, l'admire davantage, & s'en deffie moins. Cela est si vray, qu'une des principales attentions que l'Orateur doit avoir, c'est de prononcer de maniere que son discours ne paroisse pas avoir rien de médité, s'énonçant mesme en certains endroits, comme si les choses qu'il dit n'avoient point de liaison, bien qu'en effet elles en ayent; & quelquefois faisant semblant de chercher ce qu'il sçait le mieux, ce qu'il a le plus présent à l'esprit. Il n'y a donc personne qui ne voye qu'il est mieux d'apprendre par cœur mot pour mot, ce que l'on doit réciter.

Mais si la mémoire se refuse absolument, ou que le temps nous manque, il est inutile de se rendre esclave des mots, dont le moindre qui viendroit à nous échapper, nous feroit ou hésiter désagréablement, ou mesme demeurer tout court. Il sera beaucoup plus sûr de bien méditer son sujet, de s'en remplir l'esprit, & de se réserver la liberté [p. 744; XI, 2] de s'énoncer comme on pourra. Car on ne perd point sans peine le mot dont on avoit fait choix, & il n'est pas aisé d'en mettre un autre à la place, pendant qu'on ne songe qu'à trouver celuy que l'on a écrit. Encore mesme ce remede n'est-il pas fort bon pour les personnes qui ont peu de mémoire, à moins qu'elles ne se soient fait quelque habitude de parler sur le champ. Que si un Orateur n'a pas plus de ressource d'un costé que de l'autre, le meilleur conseil que je luy puisse donner, c'est de renoncer aux fonctions du Barreau, & s'il a quelque talent pour les Lettres, de l'employer plutost à écrire. Mais un naturel ingrat & disgracié jusqu'à ce point, est une chose fort rare.

Au reste si l'on veut une preuve sensible de ce que peut la mémoire, quand la nature & le soin concourent à sa perfection, il ne faut que se souvenir de Thémistocle qui apprit la langue Persanne en moins d'un an; ou de Mithridate qui parloit vingt-deux Langues, autant qu'il y avoit de Nations soumises à son Empire; ou de Crassus ce riche Romain, qui possedoit si bien les cinq Dialectes de la langue Grecque, qu'estant Préteur en Asie, & obligé par sa Charge de recevoir les plaintes d'une infinité de gens, il répondoit à tous dans leur propre Idiôme; ou de Cyrus, dont on raconte comme une chose constante, qu'il sçavoit les noms de tous ses Soldats. On dit aussi que Théodecte récitoit autant de vers qu'on luy en vouloit dire, après les avoir entendus seulement une fois. Et l'on m'a assuré qu'il y avoit encore à présent des personnes, qui faisoient la mesme chose; mais il ne m'est jamais arrivé d'en estre témoin. Il le faut croire pourtant, quand ce ne seroit que par la raison, que qui le croira, pourra aussi espérer de s'en rendre capable.