Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 2, p. 185-193.

Hypotypose. Force & efficace du talent de peindre.

 

L’Hypotypose, qui peint les objets par toutes leurs circonstances, & les met en quelque façon sous les yeux, est encore une Figure de grand mouvement, & tout-à-fait propre au langage de la passion. La passion rend l’objet présent à celui qui l’aime ou qui le hait, qui le craint ou qui le desire. Il copie ce tableau, & son expression le fait passer dans l’esprit des auditeurs & des lecteurs avec les mouvemens dont il est lui-même pénétré. La description de la chûte d’Hippolyte, & des suites cruelles de cette chûte, prouve ce que je dis. On y sent un cœur touché, & on est touché soi-même par la force de la peinture.

« L’essieu crie, & se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui
-même il tombe embarrassé…
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veu
t les rappeller, & sa voix les effraie.
Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De
nos cris douloureux la plaine retentit. »

C’est le propre de la poésie de peindre : ut pictura poesis : & Homere est le plus grand des Poëtes, parce qu’il est le plus grand Peintre qui ait jamais été. Il ne raconte pas les choses, il les présente aux yeux : il n’énonce pas les objets, il les peint de tous les traits qui leur appartiennent. On croit voir dans sa poésie, on croit entendre les personnes, les faits, les ouvrages de l’art, toute la nature : il ne parle de rien, dont il ne trace le tableau. Je n’en citerai que le seul trait de Pluton effrayé du coup violent par lequel Neptune a ébranlé la terre :

« Pluton sort de son trône, il pâlit, il s’écrie. »

ou pour traduire plus littéralement. Epouvanté, il s’élance de son trône, & s’écrie. Peut-on mieux exprimer la frayeur & ses premiers effets ? M. Rollin remarque que la version de Despréaux est foible, comparée à l’original. Le mot sortir, dit-il, qui conviendroit à Pluton s’il descendoit tranquillement de son trône, est ici froid & languissant. Ce Dieu ne pâlit qu’après être sorti de son trône. La pâleur vient-elle si lentement, & n’est-elle pas le premier & le plus prompt effet de la crainte ? Mais de plus dans le Grec, la cadence même du vers brusque & coupée, exprime les mouvemens irréguliers & précipités de la peur. Deisas d’ek thronou alto kai iakhe [en caractères grecs]. Je demande pardon à ceux de mes lecteurs qui n’entendent pas la langue originale, si je leur cite du Grec. Mais cette beauté ne peut passer dans une langue différente : & elle est très digne d’être remarquée, comme un dernier coup de pinceau, qui acheve la ressemblance.

 [...]

Les images ne sont pas pour la seule poésie, ni même uniquement pour les grands sujets. Tout est de leur ressort. La prose les admet, & les sujets communs & ordinaires en tirent du relief & de l’éclat. Cicéron avoit fait, dans un plaidoyer que nous n’avons plus, une description parfaitement dessinée d’un repas de débauche. « Je m’imaginois voir les uns entrer, les autres sortir : le vin en faisoit chanceler quelques-uns ; d’autres étendus par terre, déjà commençoient à bâiller. Au milieu de cette troupe paroissoit Gallius, inondé de parfums, couronné de fleurs. Le plancher avoit perdu sa propreté : une boue vineuse le couvroit : & il étoit tout parsemé d’arêtes de poissons & de couronnes flétries. » Quintilien, après avoir rapporté cette description, s’écrie <L. VIII. c. 3> : « Qu’auroit-on vu de plus, si l’on fût entré dans la salle du festin ? » Et il ne pouvoit mieux faire sentir combien la peinture étoit expressive, & avec quelle vérité elle rendoit les objets.

[...]

Accumulation.

 

L’Hypotypose s’exécute quelquefois par un seul trait.

 

 

« Un poignard à la main l’implacable Athalie
Au carnage animoit ses barbares soldats
. »

 

 

Voilà une image exprimée en deux mots : Un poignard à la main. Mais plus ordinairement cette Figure peint son objet par différens traits rassemblés ; & ainsi elle amene naturellement l’Accumulation, qui consiste à ramasser avec force & vivacité sous un seul point de vue, toutes les circonstances dont la réunion rend le tableau ressemblant, expressif, & touchant. Les exemples que j’ai rapportés dans l’article précédent pourroient suffire. Mais j’en trouve un si beau & si instructif dans Quintilien <L. VIII. c. 3>, que je crois faire plaisir au lecteur de le lui mettre ici sous les yeux.

 

Quintilien observe que « celui qui dit qu’une ville a été prise d’assaut, renferme en un seul mot tous les tristes accompagnemens d’un pareil désastre. C’est un courier qui passe, qui dit sa nouvelle, & ne touche point. Mais si vous développez ce que comprend un mot si court, vous y verrez les flammes qui dévorent les maisons & les temples ; la chûte des édifices qui tombent avec un horrible fracas ; les cris divers d’où résulte un bruit confus & effrayant ; les uns fuyant sans savoir où ils portent leurs pas, les autres embrassant étroitement les personnesqui leur sont les plus cheres, & ne pouvant s’en séparer ; les pleurs lamentables des enfans & des femmes, & les plaintes des vieillards qui se reprochent d’avoir été réservés pour ce jour infortuné. Ajoutez le pillage du sacré & du profane, les courses tumultueuses des soldats qui emportent le butin, & des propriétaires qui s’efforcent de le reprendre ; les captifs marchant chargés de chaînes chacun devant son vainqueur ; les meres qui tâchent de retenir leurs tendres enfans ; &, lorsque la proie est un objet considérable, l’avidité & les combats des vainqueurs qui s’en disputent la possession. Tout cela, comme je l’ai dit, est renfermé dans ce seul mot, une ville prise d’assaut. Mais exprimer le tout, c’est dire moins que de montrer toutes les parties. Minùs est totum dicere quàm omnia.