Quintilien, 94 : De l’Institution de l’orateur

Définition publiée par Emma Fanti

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre premier, chapitre VI, « Des perfections & des vices de l'Oraison. », p. 38-39.

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre premier, chapitre XIV, « De la maniere dont il faut commencer à former le geste & la prononciation. », p. 76-78.

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre troisième, chapitre III, « Que la Rhétorique a cinq parties. », p. 154-157.

LIVRE PREMIER

[...]

CHAPITRE VI. Des perfections & des vices de l'Oraison.

[...]

Ces loix [de la prononciation] sont d'une observation plus difficile chez les Grecs à cause de leurs differents idiomes qu'ils appellent dialectes; & parce qu'un mesme mot est tantost bien dit, tantost mal; mais en latin la pratique en est très-simple: car il ne peut y avoir trois syllabes de suite dans un mesme mot qu'il n'y en ait une aiguë; soit que ces trois syllabes composent tout le mot, ou qu'elles en soient seulement les dernieres: & de ces trois, la syllabe aiguë, est toûjours la pénultiéme ou l'antépénultiéme. Si celle du milieu est longue, elle aura un accent aigu ou un circonflexe: si elle est breve, elle aura un accent grave; & par cette raison ce sera la syllabe de devant, c'est-à-dire l'antépenultiéme, qui deviendra aiguë. Enfin dans tous les mots de plusieurs syllabes, il y en a toujours une qui a un accent aigu; mais jamais plus d'une, & jamais la derniere; ainsi dans les mots de deux syllabes, c'est toujours la prémiere. De plus, jamais la mesme syllabe n'a un accent aigu & un circonflexe, parce que le circonflexe se forme du grave & de l'aigu: c'est pourquoy un mot latin ne sçauroit avoir sur la derniere syllabe un accent aigu, ni un circonflexe: je dis un mot de plusieurs syllabes; car pour ceux qui n'en ont qu'une, il l'auront toûjours marquée d'un aigu, ou d'un circonflexe, afin qu'il soit vrai de dire qu'il n'y a pas un seul mot qui n'ait un accent aigu.

Il resteroit encore à parler de certains deffauts qui affectent les sons & qui viennent d'une prononciation vicieuse, par exemple, de la peine qu'on a à prononcer un double i ou une double l, ou de ce qu'une lettre nous échappe, ou de ce que nous donnons un son trop grossier & trop épais à une autre; ou de ce que la voix se fait entendre dans l'enfoncement de la bouche: mais ces deffauts ne se peuvent marquer par escrit, & mesme pour les exprimer, nous sommes obligez d'avoir recours aux Grecs, qui sont infiniment plus heureux que nous à inventer des termes. Enfin il y a des sons ou plustot des accens que nous reprochons à toute une nation, tant ils sont inévitables & comme attachez à ceux qui les ont. Tous ces deffauts bannis de l'oraison, il en résulte un parler correct, qui consiste, si je ne me trompe, à employer des mots qui soient tous bons, tous bien prononcez, & meslez d'un certain agrément; car l'idée d'un parler correct nous fait entendre tout cela.

 

CHAPITRE XIV. 

De la maniere dont il faut commencer à former le geste & la prononciation.

[...]

Quel est donc icy le devoir d'un maistre? C'est de corriger les deffauts de la prononciation; c'est d'accoustumer un enfant à s'énoncer distinctement, & à donner à toutes les lettres le son qu'elles veulent avoir. Il y en a quelquefois qui nous échappent, parce que nous n'appuyons pas assez dessus; d'autres sur lesquelles nous appuyons trop, ce qui fait un parler épais; de certaines aussi que nous trouvons rudes, nous ne les faisons pas assez sonner, & nous les changeons volontiers en d'autres qui ont quelque affinité avec elles, & qui sont plus douces; comme l'r que Demosthene luy-mesme avoit de la peine à prononcer, & à la place de laquelle on met souvent une l, je dis en latin comme en grec. Il en est de mesme du c & du t, que l'on adoucit en les prononçant, comme si c'estoit un g & un d. Voilà ce qu'un maistre ne doit pas souffrir, ni mesme cette affectation de faire sonner l's, que quelques-uns s'imaginent estre du bel air. Il ne souffrira pas non plus qu'un enfant parle du gosier, ni que sa voix retentisse dans sa bouche, ni qu'il la contrefasse pour prononcer un simple mot avec emphase. Les Grecs ont un terme pour signifier cela, & c'est le terme dont ils se servent aussi pour exprimer cette maniere de joüer de la flûte, ou l'on bouche les trous qui en éclaircissent le son, pour ne laisser de libre que cette issuë qui le grossit. Il prendra garde encore que les dernieres syllabes ne se perdent point, que la prononciation se soustienne toûjours également, que dans les exclamations l'effort vienne de la poitrine & non pas de la teste; que le geste se rapporte à la voix, le visage au geste; que nostre jeune orateur se présente bien, qu'il ne fasse point de grimaces en parlant, qu'il ne tourne point la bouche, qu'il ne l'ouvre pas trop grande, qu'il ne jette point le visage en l'air, qu'il [p. 78; I, 14] ne baisse point trop les yeux, qu'il ne panche la teste ni d'un costé, ni de l'autre. Le front péche en bien des manieres: j'en ai vû plusieurs à qui les sourcils s'élevoient au moindre effort de voix qu'ils faisoient; d'autres à qui ils se resserroient; d'autres à qui ils s'écartoient si fort, que l'un montoit en haut, tandis que l'autre leur couvroit presque l'œil. Cependant tout cela est d'une conséquence infinie, comme nous dirons dans la suite; car rien ne peut plaire de ce qui est contre la bien-séance. C'est encore au comédien à montrer comment on fait un récit, avec quelle autorité l'on persuade, quel ton il faut prendre pour exciter la pitié: Et pour bien faire il choisira dans quelques comédies des endroits convenables qui ayent du rapport à la maniere du barreau. Cela servira à plus d'une chose; car en mesme temps qu'un enfant apprend par là à bien prononcer, il y trouve aussi de quoy nourrir son style & son éloquence; mais quand l'âge l'aura rendu capable de plus grandes choses; (car cecy n'est qu'en attendant) quand il commencera à lire les plaidoyers & les harangues des orateurs, & qu'il en sentira déjà les beautez, c'est alors qu'un maistre doit redoubler ses soins. C'est le temps non seulement de luy former l'esprit par la lecture; mais de l'obliger à apprendre par cœur les plus beaux endroits d'une piece, & ensuite à les déclamer, comme s'il avoit véritablement à parler en public, afin d'exercer sa voix & sa mémoire par la prononciation.

[...] 

LIVRE TROISIÈME 

[...]

CHAPITRE III. Que la Rhétorique a cinq parties.

Or tout l'Art Oratoire, comme l'enseignent de grands maistres, est composé de cinq parties, qui sont l'Invention, la Disposition, l'Elocution, la Mémoire & la Prononciation, ou l'action ; car on dit l'un & l'autre. [...] Enfin que la Prononciation péche, soit par le geste, soit par la voix, elle gaste tout : il faut donc absolument luy donner le cinquiesme rang.

Quelques-uns néanmoins, & entr'autres Albutius n'admettent que les trois prémieres parties ; & la raison qu'ils en donnent, c'est que la Mémoire & la Prononciation ou l'action ne sont pas des effets de l'art, mais des dons de la nature. Thrasimaque est de mesme sentiment pour ce qui regarde l'action : mais ils se trompent, la Mémoire & la Prononciation tiennent certainement de l'art, comme on verra par les préceptes que j'en donnerai.

[...] Ciceron dans ses livres de Rhétorique a placé aussi le jugement après l'Invention ; mais il me paroist que le jugement est tellement consondu avec les trois prémieres parties, (car ni la Disposition, ni l'Elocution ne peuvent subsister sans luy,) qu'il a mesme beaucoup de part à la Prononciation. Et ce qui me le fait dire avec plus d'assurance, c'est que le mesme auteur dans un autre ouvrage* où il traitte plus en détail des parties de la Rhétorique, est parfaitement d'accord avec nous ; car il en establit d'abord deux, qui sont l'Invention & l'Elocution. Il charge la prémiere du soin de trouver les choses & de les arranger. Il donne à la seconde les mots & la prononciation. Enfin il reconnoist pour cinquiesme partie la Mémoire qui entre en une espéce de communauté avec les autres, & en est comme la gardienne & la dépositaire. Il s'explique encore plus nettement dans ses livres de l'Orateur, où il dit que l'éloquence consiste en cinq choses. Et comme ces ouvrages ont esté composez long-temps après ses traitez de Rhétorique, ils sont aussi de meilleurs garants de ses opinions.

Ceux-là ne me semblent pas moins donner dans la nouveauté, qui non contents de la Disposition, y adjoutent l'ordre ; comme si la disposition estoit autre chose que l'arrangement de tout ce qui entre dans le discours, selon l'ordre le plus parfait. Dion ne reçoit que l'invention & la Disposition ; mais il fait l'une & l'autre double, en sorte qu'elles s'estendent & aux choses & aux mots ; ainsi selon luy l'élocution est une partie de l'invention, & la prononciation une partie de la disposition ; ce qui fait toujours quatre parties ausquelles il faut adjouter la mémoire.