Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 2, p. 241-244.

L’Epiphonême est une pensée remarquable, employée pour terminer le récit d’un fait, ou la discussion d’une proposition, & qui applique l’esprit de l’auditeur ou du lecteur à sentir l’importance de ce qu’on lui a présenté, ou à en recueillir le fruit. Cette Figure a ainsi quelque rapport avec la Suspension pour l’effet qu’elle produit : si ce n’est qu’elle vient à la fin, au-lieu que l’autre précede. Je ne connois point de plus bel exemple de l’Epiphonême, que celui (a) qui termine le Pseaume 148, & qui a été admirablement rendu par Racine <Esther, chœur du deuxieme acte>.

 

<N.d.A. : (a) Je n'ignore pas que quelques Grammairiens font le mot Epiphonême du genre féminin. Mais le masculin me semble plus usité.>

Le morceau commence par une description du bonheur de l’impie.

« Tous ses jours paroissent charmans.

L’or éclate en ses vêtements.
Son orgueil est sans borne, ainsi que sa richesse.
Jamais l’air n’est troublé de ses gémissemens.
Il s’endort, il s’éveille au son des instrumens.
Son cœur nage dans la molesse,
Pour comble de prospérité,
Il espere revivre en sa postérité.
Et d’enfans à sa table une riante troupe,
Semble boire avec lui la joie à pleine coupe. »

La description est charmante. Voici la réflexion en Epiphonême sur cette flatteuse félicité.

« Heureux ! dit-on, le peuple florissant,
Sur qui ces biens coulent en abondance.
Plus heureux le peuple innocent,
Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance. »

L’Epiphonême coule aisément de la plume & de la bouche de ceux qui pensent beaucoup. Il est le fruit de la réflexion : & souvent il ramasse en une expression grave & sententieuse tout le suc & tout l’esprit d’une suite de propositions, qui avoient été traitées avec étendue. Le P. Massillon, dans son Sermon sur l’humanité des Grands <Petit Carême>, après avoir prouvé assez au long, que les malheureux ont droit à la protection des Grands auprès du Souverain, conclut une si belle morale par cette pensée qui renferme toute la substance de ce qu’il vient d’établir. « En un mot, & les Grands & le Prince ne sont, pour ainsi dire, que les hommes du peuple. »

La narration historique est bien terminée par l’Epiphonême, lorsque le sujet y donne lieu. M. l’Abbé de la Bléterie, dans sa vie de l’Empereur Julien, dit que ce Prince ne fut point ébranlé par le miracle des feux souterrains, qui empêcherent la réconstruction du Temple de Jérusalem ; & il observe qu’apparemment lui & les Philosophes de sa Cour entreprirent d’expliquer le fait par les causes physiques. Il ajoute pour finir : « La nature fut toujours la ressource des incrédules. Mais elle sert la Religion si à propos, qu’ils devroient au-moins la soupçonner de collusion ». Belle & solide réflexion, & finement exprimée !

Les sujets de badinage admettent aussi l’Epiphonême, mais badin comme le texte qui en fournit la matiere. Tout le monde connoît celui que Boileau a imité de Virgile en le dénaturant <Lutrin, chant I> :

« Tant de fiel entre-t-il dans l’ame des dévots ! »