Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 2, p. 245-251.

Utilité & agrément des Sentences.

L’usage des Sentences est très-fréquent & en prose & en poésie : &, comme je le disois tout-à-l’heure en parlant de l’Epiphonême, plus un Auteur pense, & plus volontiers elles naissent sous sa plume. Elles instruisent par leur nature, & quand elles sont bien exprimées, elles plaisent infiniment. De quel prix n’est pas dans la quatorzieme Mercuriale de M. d’Aguesseau cette Sentence ! « Malheur à celui qui ne commence d’être attentif, que lorsqu’il approche du moment fatal de la décision. Pendant que le Magistrat dort, la fraude & l’artifice veillent pour le surprendre. & cette autre de la onzieme : Que l’esprit joue mal le personnage du cœur ! Et que c’est une entreprise téméraire, de prétendre allier une justice apparente avec une injustice véritable ! » Les Mercuriales de ce grand & excellent Magistrat, vouées par la loi à la morale, sont un trésor inépuisable de Sentences aussi agréables par le tour, qu’utiles par le sens.

Les Œuvres de Séneque, presque toutes morales, sont pareillement très-fécondes en Sentences ingénieuses & énergiques. Je n’en citerai que celle-ci sur la nécessité des Lettres. « Le loisir sans la culture des Lettres est un état de mort, & la sépulture d’un homme vivant ».

Les Quatrains de Pibrac sont une collection de Sentences, toutes pratiques : & c’est avec grande raison que nos peres les faisoient entrer dans l’éducation de la jeunesse, & en nourrissoient l’esprit & le cœur de leurs enfans. L’utilité des choses dédommage de la vieillesse du style. On y trouve même des idées très-philosophiques & sublimes.

« Ce que tu vois de l’homme, n’est pas l’homme,
C’est la prison où il est enserré,
C’est le tombeau où il est enterré,
Le lit branlant où il dort un court somme. »

Il ne faut pas prendre cette pensée à la lettre. L’ame seule ne fait pas l’homme : le corps est partie de son être. Mais il est utile de parler ainsi aux hommes, dont la pente naturelle est d’oublier leur ame, & de la confondre avec leur corps ; & l’exacte vérité veut que nous regardions l’ame comme la principale & la plus noble partie de nous-mêmes.

Moliere, en tournant en risée les Quatrains de Pibrac, a contribué peut-être à l’oubli dans lequel ils sont tombés parmi nous. Ce n’est pas le seul mauvais service qu’ait rendu à l’humanité cet Auteur, qui a fait un dangereux usage des grandes qualités de son esprit.

Les Sentences sont un grand ornement dans le discours. Elles conviennent non-seulement aux sujets moraux, tels que ceux qui se traitent dans les ouvrages philosophiques, dans les Harangues Mercuriales des Magistrats, dans les Sermons des Prédicateurs, mais aux Panégyriques, à l’Histoire, & même à la Plaidoierie. Cicéron ayant à réfuter une supposition absurde, employée par l’accusateur de Cluentius, sur la foi d’un autre, qui étoit l’inventeur du ridicule subterfuge, commence ainsi <Pro Cluen. n. 84>. « On dit que le premier & le plus haut degré de sagesse est de trouver par soi-même ce qui est bon & utile : & que le second est de profiter des bons avis d’autrui. En fait de sottise il en est tout autrement. Moins sot est celui qui ne trouve rien, que l’imbécille qui adopte les folles visions qu’un autre lui suggere ».


Inconvénient des Sentences. Maniere fine de les employer.

Les Sentences ont pourtant un inconvénient : c’est qu’elles décousent le style, & en alterent la liaison. Chaque Sentence fait un tout, & comme un corps à part, qui arrête la marche du discours. Il s’ensuit de-là que l’Orateur doit rarement les employer sous leur forme propre. Mais il est un art de les enchâsser dans un raisonnement, dans une narration, de maniere que, sans rien perdre de leur substance, elles entrent dans le tissu du discours, & ne soient point mises en saillie.

M. d’Aguesseau, dans sa dixieme Mercuriale <p. 136>, fait le portrait d’un Magistrat, qui rigide observateur de la justice à l’égard des autres, s’en écarte lorsqu’il se trouve avoir un procès qui l’intéresse lui-même. « C’est alors, dit l’Orateur, « que l’intérêt, infaillible scrutateur du cœur humain, vous montre à découvert cette injustice secrete, que le Magistrat cachoit peut-être depuis long-tems dans la profondeur de son cœur, & qui n’attendoit qu’une occasion pour éclorre aux yeux du public ». Il est aisé d’appercevoir dans cette période deux Sentences ; l’une, que l’intérêt est l’infaillible scrutateur du cœur humain ; l’autre, qui développe le sens de la premiere, est qu’il arrive souvent qu’un vice long-tems caché se décele dans l’occasion. Mais ces Sentences sont tellement fondues dans la suite du discours, qu’elles ne sortent point, & font corps avec lui.

L’Histoire, destinée à instruire par les exemples, remplit son objet par des Sentences ainsi incorporées avec les récits. M. l’Abbé de la Bléterie, après avoir rapporté un rescrit de l’Empereur Julien, où respire la partialité en faveur des Idolâtres contre les Chrétiens, ajoute cette réflexion : « C’est ainsi qu’il se dépouilloit de la qualité de Pere commun, & armoit ses sujets les uns contre les autres, au hasard d’ébranler tout l’Empire. » La qualité de Pere commun, rappellée ici, est une leçon, qui n’en a point le ton ni le style. Mézerai en avoit fait un pareil usage, lorsque donnant son jugement sur la résolution que Henri III. prit & effectua aux Etats de Blois en 1576, de signer la Ligue, il dit : « Voilà comment de Roi il devint chef de cabale, & de pere commun, ennemi d’une partie de ses sujets ».

Ces Sentences fondées sur l’Histoire, & qui en rendent la connoissance vraiment utile, sont d’une grande autorité, & les ouvrages des grands Historiens en sont remplis, soit qu’ils lesdonnent par forme d’oracles courts & énergiques, soit qu’ils les inserent dans le fil de leur narration. Cette seconde maniere est la plus délicate, & d’un usage plus universel. Par-là un Auteur, sans être manifestement sententieux, est plein de Sentences, qui nourrissent son style, & lui fournissent de la substance. Tite-Live a écrit ainsi, & le recueil des Sentences ou maximes extraites de son ouvrage par Corbinelli fait un volume.

J’ai parlé du premier inconvénient des Sentences exprimées sous leur forme propre & naturelle. Elles hachent le style, & interrompent la continuité, comme on peut le sentir dans les écrits de Séneque. Un autre inconvénient qui leur est attaché, c’est qu’elles sont froides, & par cette raison incompatibles avec le langage de la passion.