Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 2, p. 305-307.

Ce genre en renferme deux, que l’on confond très-ordinairement, le pathétique & le sublime. Il est vrai qu’ils ont quelque chose de commun, savoir un caractere d’élévation qui frappe l’esprit de l’auditeur ou du lecteur, le saisit, l’enleve & le transporte. Ils sont néanmoins distingués par leur nature & dans leurs effets. Le pathétique, que l’on peut appeller style chaud, véhément, passionné, exprime la passion, & l’excite. Le propre du sublime est d’exciter l’admiration.

Quand Clytemnestre s’écrie :

 

« Un Prêtre environné d’une foule cruelle,
Portera sur ma fille une main criminelle ! 
Déchirera son sein ! & d’un œil curieux,
Dans son cœur palpitant consultera les Dieux !
Et moi, qui l’amenai triomphante, adorée,
Je m’en retournerai seule & désespérée !
Je verrai les chemins encor tout parfumés
Des fleurs, dont sous ses pas on les avoit semés ! »

 

voilà du pathétique le plus tendre & le plus véhément. Ce n’est point du sublime : rien n’y excite l’admiration, mais bien l’indignation & la douleur.

Un exemple du vrai sublime est celui-ci, tiré de l’Œdipe de Sophocle. Je le citerai selon la traduction de M. Boivin. Le chœur apostrophe la Justice suprême, la Loi naturelle & éternelle, & lui adresse ces paroles :

 

« Chaste mere de l’innocence,
Loi pure, tu n’es point
l’ouvrage des mortels :
Le Ciel t’
a donné la naissance.
Tu dois avec
les Dieux partager nos autels.
Tu rends leurs honneurs immortels :
Tu fais éclater leur puissance.
Loi divine ! immuable Loi !
Ni le tems, ni l’oubli, ne peuvent rien sur toi. »

 

Cette idée de la loi naturelle, fille du Ciel, immortelle comme Dieu même, & incapable comme lui d’affoiblissement, cette idée est grande, noble, admirable. Voilà du sublime. Il n’y a point de pathétique.

Puisqu’il existe une distinction réelle entre le sublime & le pathétique, & que l’un n’est pas l’autre, il convient de les traiter séparément.