Quintilien, 94 : De l’Institution de l’orateur

Définition publiée par Génin

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre douzième, chap. X, « Quel genre d'Eloquence l'Orateur doit employer », p.847-849.

Définition publiée par Élie Génin, le 25 mai 2021

LIVRE DOUZIÉME

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CHAPITRE X. Quel genre d'Eloquence l'Orateur doit employer.

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Il y a une autre Division qui a aussi trois parties, & qui distingue fort bien, ce me semble, les différents genres d'éloquence. Car le premier, suivant cette Division, est un genre délié [subtileiσχνoν]; le second, un genre véhément [grande atque robustumαδρoν]; & le troisiesme, un genre moyen [medium] selon quelques-uns, parce qu'il participe des deux autres, & selon d'autres un genre fleuri [floridum], car le mot grec [ανθηρoν] signifie celaCes trois genres partagent les différents devoirs de l'Orateur, le premier estant destiné à instruire, le second à toucher, le troisiesme, quelque que soit son nom, à plaire, ou à se concilier les esprits, si l'on aime mieux luy donner cet employOr il faut de la netteté pour instruire, de la douceur po[u]r plaire, ou pour se concilier les esprits, de la force pour émouvoir & pour toucher.

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Pour ce qui est du genre véhément, il entraisne les Juges malgré eux. Envain font-ils résistance. Il faut qu'ils cedentVous diriez d'un fleuve impétueux qui emporte tout, jusqu'aux pierres & aux rochers; qui dans sa fureur s'indigne qu'on veüille franchir son estenduë, rompt ses ponts & ses digues, ne connoist d'autres rives que celles qu'il se fait luy-mesme, s'enfle & s'irrite de plus en plus dans son cours.

C'est-là que l'Orateur évoque les morts de leurs tombeaux, pour les introduire sur la scene, comme Cicéron introduit ce sage aveugle Appius. C'est-là que la Patrie elle-mesme fait entendre sa gémissante voix, pour se plaindre d'un mauvais Citoyen qu'elle nourrit dans son sein, [p. 848; XII, 10] comme nous voyons dans une de ces oraisons que Cicéron prononça contre Catilina. C'est-là que nous élevons nostre discours par la force de l'Amplification, & par la hardiesse des hyperboles, quel gouffre plus insatiable que l'avarice de cet homme? Non, Messieurs, l'Océan mesme, l'Océan avec ses abysmes, &c. car ces endroits sont maintenant connus des personnes qui aiment l'EloquenceC'est-là que nous appellerons les Dieux-mesmes, pour parler comme en leur présence, & les intéresser dans ce que nous avons à dire, bois, tombeaux sacrez des Albains, saints autels que l'impieté de ce monstre a prophanez ou détruits, vous qu'un mesme culte a tousjours associez à la religion du peuple Romain, c'est vous que j'atteste icy. C'est-là que nous exciterons tantost la colere, tantost la compassion des Juges: que nous dirons, il vous vit, & il versa des larmes, & il implora vostre secours; enfin, que nous produirons en eux toute sorte de sentiments. Ils passeront successivement de l'un à l'autre, & ne songeront seulement pas, si nous manquons à les instruire.

Si donc il faut nécessairement choisir un de ces trois genres, qui doute que ce ne soit celuy qui d'ailleurs est le plus puissant de tous, & qui convient le mieux aux grandes causes? En effet Homere donne à Ménélas une sorte d'éloquence, dont le caractere est une agréable briéveté, ennemie de tout ce qui est superflu, & jointe à une grande justesse d'expression, qui consiste à ne se pas mesprendre au choix des mots. Ce sont les qualitez de ce premier genre. Il nous représente Nestor avec la persuasion sur les lévres, d'où coulent des paroles plus douces que le miel, qui est la plus grande douceur qu'on puisse imaginerMais voulant exprimer la perfection de l'Eloquence dans Ulysse, il y joint la grandeur, & nous peint la force & la rapidité de ses paroles, comme un torrent impétueux que la fonte des neiges a grossi. Personne donc n'osera se mésurer avec un tel hommeOn le regardera comme un Dieu. C'est cette véhémence & cette rapidité, qu'Eupolis admire en Periclés, & qu'Aristote compare aux foudresC'est-là en effet le vray talent de la parole.

Mais il ne faut pas croire que l'Eloquence soit [p. 849; XII, 10] uniquement renfermée dans ces trois genres. Car comme entre le genre leger & le genre véhément, il y en a un troisiesme qui tient le milieu, aussi chacun d'eux a ses degrez; & parmi ces différents degrez, il y en a de meslez qui participent à la nature de l'un & à la nature de l'autre. Car ce genre leger ne consiste point dans une telle précision, qu'on ne puisse trouver quelque chose de plus ou de moins leger. Il en est de mesme du genre véhément; comme le genre moyen de son costé tantost monte vers la véhémence, & tantost baisse vers la délicatesse, ou, comme nous avons dit, la legereté.