Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 2, p. 324-329.

Utilité de la Mémoire.

Il n’est pas nécessaire de prouver quel besoin a l’Orateur du service de la Mémoire. Chacun sait par son expérience que la Mémoire est un ample magasin, où nous mettons en réserve toutes les richesses de notre esprit, pour les en tirer ensuite, & les employer à notre volonté & suivant les occasions. C’est un don du Créateur, aussi utile que merveilleux : mais la merveille est inexplicable, l’utilité est en notre main. Elle dépend, comme tous les autres talens, premiérement & originairement de la nature. L’Art y peut-il quelque chose ? C’est une question.

Art de la Mémoire, pratiqué par les Anciens, négligé parmi nous avec raison.

Les Anciens l’avoient decidée. L’Art de la Mémoire, inventé, diton, par Simonide, en conséquence de l’aventure que chacun sait, a été célebre & pratiqué parmi les Grecs & parmi les Romains. Cicéron & Quintilien en parlent avec étendue : mais nulle part je ne trouve cet Art mieux expliqué, que dans le troisieme livre de la Rhétorique adressée à Hérennius. Pour en donner, s’il m’est possible, une notion en peu de mots, je dirai qu’il consiste à fixer d’abord dans sa Mémoire une suite de lieux bien connus, qui gardent entr’eux un ordre stable & permanent, tels que les différentes parties d’un vaste palais, d’un grand temple. Ensuite il faudra se représenter à soi-même, sous des images sensibles, tous les objets que l’on peut retenir, & on placera en esprit ces images suivant leur ordre dans toute la suite des lieux que l’on a choisis. Alors, en parcourant par l’esprit cette suite, chaque lieu vous rendra l’image que vous lui avez confiée, & dans son ordre, & l’image vous rappellera la chose : en sorte que l’Art dont nous parlons peut être comparé, comme il l’a été souvent, à l’Art de l’Ecriture. Les lieux y font l’office du papier ou du parchemin sur lequel nous écrivons, & les images tiennent lieu des lettres, qui nous rappellent les sons, & par le moyen des sons les choses mêmes.

On conçoit que cette pratique est laborieuse, & que si elle aide la Mémoire d’une part, de l’autre elle la charge par cet attirail d’images, dont la liaison avec l’objet a nécessairement quelque chose d’arbitraire. Pour soulager & aider sa mémoire par cet art, il faut l’avoir reçue excellente de la nature. Et, si l’on veut appliquer cet art, non plus aux choses seulement, mais aux mots, comment se former des images de tous les mots d’une longue harangue ? Si un pareil art peut être de quelque usage, il semble que ce ne soit que pour des jeux de mémoire sans aucune utilité, pour des tours de force, comme de retenir & de répéter des centaines de mots, mis les uns au bout des autres, sans liaison & sans aucune connexité d’idées ; ou de rendre, comme on le rapporte d’Hortensius <Sen. Controv. Pref. c. 1.>, la suite des pieces & des meubles vendus à un encan durant toute une journée, avec le prix auquel chaque chose aété vendue, & les noms des acheteurs. Une semblable faculté est de mise pour une gageure : mais elle seroit un foible mérite dans l’Orateur, qui se propose un objet plus sérieux que d’étonner ceux qui l’écoutent. N’ayons donc aucun regret au discrédit & à l’oubli dans lequel est tombé l’Art de la Mémoire. Laissons-le, suivant le jugement qu’en a porté Quintilien, à ceux qui se piquent d’un merveilleux de théâtre sans fruit réel : & renfermons-nous dans quelque chose de plus simple.


Culture de la Mémoire par l’exercice.

La Mémoire nous est donnée par la nature : l’art n’y peut rien, ou peu de chose : mais il nous est possible de la cultiver, & de la perfectionner par l’exercice. On ne peut s’y prendre trop tôt : & l’on n’y manque guere dans les premiers tems de l’éducation. Tout le monde a si bien senti quel est l’avantage d’exercer la mémoire, que la pratique en est universelle, & pour les tems & pour les lieux. Dans toutes les écoles dont nous avons connoissance, on a toujours astreint les enfans à apprendre par mémoire les plus beaux endroits des Auteurs qui leur ont été expliqués. La mémoire ainsi cultivée dès l’enfance se prête volontiers au service que l’on exige d’elle, lorsque dans un âge plus avancé, & dans des fonctions plus sérieuses, on lui impose une tâche plus longue & plus difficile : quoiqu’après tout il ne peut jamais être bien difficile d’apprendre par cœur ce que l’on a composé soi-même, & c’est le cas où se trouve l’Orateur.


Lire au lieu de prononcer est un abus censuré par M. d’Aguesseau.

Fuyons donc la mollesse, qui pour s’épargner une fatigue peu redoutable, se dispense d’employer le secours de la mémoire, & lit ce qu’elle devroit prononcer. Cet abus a dès longtems excité l’indignation, & mérité la censure du grand d’Aguesseau, qui parlant de ceux qui lisent leur plaidoyer sur un papier qu’ils tiennent à la main, disoit en 1699 <T. I. p. 32> : « On les voit souvent, & même dès la premiere jeunesse, lecteurs insipides, & récitateurs ennuyeux de leurs ouvrages, ôter à l’Orateur la vie & le mouvement, en lui ôtant la Mémoire & la Prononciation. Et quelle peut être l’impression d’une éloquence froide, languissante, inanimée, qui dans cet état de mort, où on l’a réduit, ne conserve plus que l’ombre, ou, si l’on ose le dire, le squelette de la véritable éloquence ». Cette réflexion nous conduit naturellement à parler de la Prononciation.