Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 2, p. 329-337.

Importance de la Prononciation en Eloquence.

 

Le mot de Démosthene sur la Prononciation ou Action, car ces deux noms sont ici synonymes, a été répété mille fois ; mais il convient tellement en ce lieu, qu’il ne m’est pas permis de l’omettre. Ce grand Orateur <Quintil. X. 1. & XI. 3>, qui a été appellé la loi & la regle de l’art de bien dire, lex orandi <Cic. de Orat. III. 213.>, interrogé quelle étoit la premiere vertu en Eloquence, la seconde, la troisieme, répondit toujours que c’étoit l’Action, & il lui donna le premier, le second & le troisieme rang, comme s’il eût pensé qu’elle étoit, non la premiere vertu, mais la seule. C’est trop dire, & l’expression a besoin assûrément d’être adoucie. Si les choses sont plus importantes que les mots, principe reconnu de tous, & fondamental dans la Rhétorique, à plus forte raison sont-elles préférables à la simple Prononciation. Aussi la question faite à Démosthene est-elle tournée autrement par quelques Auteurs. On lui demandoit quelle étoit en Eloquence la vertu <Duguet, Traité sur les SS. Mysteres. Disp8>, dont le défaut pouvoit moins se couvrir, & qui pouvoit mieux couvrir tous les autres. Alors la réponse de Démosthene est parfaitement juste. L’Action est la premiere & la seule qualité à laquelle conviennent ces deux caracteres. Une Action vicieuse déparera le plus beau discours, & si elle est excellente, elle pourra faire réussir le plus foible.

C’est de quoi Hortensius est un exemple. Tout le monde sait qu’il fut long-tems le rival de Cicéron, & que si dans les dernieres années il étoit déchu de beaucoup, & descendu au second rang, il se soutint néanmoins jusqu’à la fin vis-à-vis de son vainqueur, & ne parut jamais indigne de lui être comparé. Ce qui contribua le plus à ses grands succès <Cic. de Cl. Orat. n. 303>, ce fut une Action si parfaite, qu’elle sembloit même l’être trop pour un Orateur, & que les Comédiens venoient l’entendre au Barreau <Histoire Rom. l. XXXV>, pour se former sur lui, & l’imiter comme leur modele en déclamation. La preuve que la gloire de son éloquence étoit due en grande partie au mérite de l’Action, c’est qu’elle tomba avec lui. « Ses écrits qui nous restent, dit Quintilien <XI. 3>, sont extrêmement au-dessous de sa réputation, sans doute parce que nous n’y trouvons plus en les lisant ce qui charmoit ses auditeurs lorsqu’il les prononçoit ».

Il est donc constant & avéré que l’Action est une partie essentielle pour l’Orateur. Si elle fait valoir des discours médiocres en eux-mêmes, quelle grace & quelle force n’ajoutera-t-elle pas à ceux qui sont bien composés ? Et par conséquent quels soins ne doit pas prendre pour s’y perfectionner, quiconque se destine à parler en public ?

 


Soins & attentions que mérite cette partie. Exemple de Démosthene.

 

Démosthene nous servira encore ici de preuve & de modele. Ce qu’il disoit sur le mérite de l’Action, il le pensoit, & sa conduite y fut conforme. Non-seulement il prit les leçons d’un maître en déclamation <Cic. de Orat. l. I. n. 260>, mais il employa des précautions singulieres & uniques pour vaincre les obstacles <Quintilien, l. X. c. 3> qu’une vicieuse conformation des organes, une habitude messéante, ou d’autres causes pouvoient lui opposer par rapport à l’articulation des sons, & à la perfection du geste. Il étoit né avec quelque embarras dans la langue & dans les organes de la voix : il ne pouvoit pas articuler la lettre r : sa façon de prononcer avoit quelque chose de confus. Il lutta contre ces difficultés, jusqu’à se mettre du gravier dans la bouche, & se forcer en cet état de prononcer plusieurs périodes. Ses soinslui réussirent si bien, que jamais personne n’a parlé plus distinctement, & d’une voix mieux articulée. Il avoit la respiration courte : & il s’exerça à réciter plusieurs vers de suite sans reprendre haleine, non pas demeurant en place, mais marchant, & montant une colline roide & escarpée. Pour s’accoutumer à vaincre les frémissemens tumultueux des assemblées populaires, il alloit déclamer sur le bord de la mer ; & combattoit par l’effort de sa voix contre le bruit des vagues, qui venoient se briser au rivage. Il avoit la mauvaise habitude de hausser les épaules involontairement & sans y penser. Pour se corriger de ce défaut, qui a quelque chose de choquant aux yeux, en déclamant chez lui il suspendoit au plancher une lance la pointe en bas, & tout près de ses épaules nues, afin que si dans la chaleur de la Prononciation il se laissoit aller à son vice habituel, la pointe de la lance en avertît ses épaules & les en punît. Enfin pour s’assurer par lui-même du succès de ses efforts, & de l’effet que produisoient tous les mouvemens de sa personne, il déclamoit devant un grand miroir, où il se voyoit de la tête aux pieds, & qui lui représentoit son attitude, tous ses gestes, & tous les mouvemens des yeux & du visage. C’est donc avec raison que Valere-Maxime dit, que Démosthene étoit fils de son travail encore plus que de la nature ; & que tel qu’il étoit né, & tel qu’il se façonna lui-même, c’étoient deux hommes différens <L. VIII. c. 7>.

Le succès de tant de soins & de tant de peines fut prodigieux. Personne n’ignore le trait d’Eschine, qui retiré à Rhodes après qu’il eut succombé sous ce terrible adversaire, fut prié par les Rhodiens de leur lire son plaidoyer contre Ctésiphon, & le plaidoyer contraire de Démosthene <Cic. de Orat. III. 213>. On donna de grands éloges au sien : mais celui de Démosthene fut écouté avec des transports d’admiration, & des applaudissemens incroyables. « Que seroit-ce donc, leur dit Eschine, si vous l’aviez entendu lui-même prononcer son ouvrage ? » Cet éloge est d’autant plus remarquable, que non-seulement il sort de la bouche d’un ennemi, mais qu’il est donné par un connoisseur, qui avoit un très-bel organe, & qui déclamoit lui-même excellemment.

C’est ainsi que les faits nous montrent combien la Prononciation est importante pour l’Orateur : & le bon sens tout seul nous donne la même leçon. Qui ne sentiroit pas la différence que met dans l’effet d’un morceau d’Eloquence une Prononciation vive, animée, conforme aux sentimens exprimés, ou au contraire froide, monotone, languissante, n’est pas né pour devenir éloquent.

 


Les principes nous en sont enseignés par la nature.

 

La Prononciation peut donc beaucoup, & les principes nous en sont enseignés par la nature. Le sentiment est notre premier maître en ce genre. Celui qui est affligé, ou irrité, ou frappé de crainte, ou en un mot affecté de quelque passion que ce puisse être, n’a pas besoin que personne lui apprenne quel ton & quel geste il doit prendre. La passion l’inspire sur ce point autant que sur le choix des mots & des pensées. C’est de quoi nous avons tous les jours les exemples sous les yeux, je ne dis pas dans les discours prononcés en public, mais dans une conversation un peu animée, dans les querelles des gens du peuple, où la nature se peint dans toute sa simplicité, & varie la Prononciation suivant l’instinct du mouvement dont l’ame est agitée.

Je dis plus. Dans les occasions où la nature des choses exige du mouvement, l’Action est nécessaire à celui qui parle pour obtenir créance. C’est conséquemment à ce principe que Démosthene prié de se charger de la cause d’un homme qui lui exposoit froidement qu’il avoit été battu, lui répondit d’abord <Plut. Démosth.> : « Il n’est rien de ce que vous me dites. Vous n’avez point été battu ». A cette réponse le client éleva la voix, & s’écria avec force : « Comment, Démosthene ? vous prétendez que je n’ai point reçu de coups ? Voyez-en donc les marques. Je les porte sur mon corps. Vous dites vrai maintenant, reprit l’Orateur. Je reconnois la voix & le ton d’un homme qui a souffert de mauvais traitemens ». On a vu ailleurs quel usage fit Cicéron de la froide Prononciation de Calidius, pour infirmer son accusation.