Aristote, 1718 : Rhétorique

Définition publiée par Génin

 Aristote, Rhétorique, trad. François Cassandre, 1re éd. 1654, La Haye, Isaac Vaillant, 1718, livre second, chap. VI, « De la Honte, et de l'Impudence », p. 217-228.

Définition publiée par Élie Génin, le 13 juillet 2021

LIVRE SECOND

[...]

Chapitre VI. De la Honte, et de l'Impudence.

Ce que nous allons dire fera connaître et Ce qui donne de la Honte ou n’en donne point; et Devant quelles personnes on en a; et Comment sont disposés et faits pour l’esprit, ceux qui ressentent les effets de cette passion.

Supposons que la Honte est, Une certaine affliction ou trouble d’esprit qu’on a pour quelque malheur qui semble nuire à la réputation, soit que présentement un tel malheur soit arrivé, ou doive arriver. Supposons encore que l’Impudence est, un Mépris et une indifférence pour de semblables disgrâces. Que si la Honte est en effet ce que nous venons de dire, il s’ensuit Que nous aurons de la honte,

 

I.

Pour tous les maux et les malheurs, qui en apparence doivent tourner à notre déshonneur; soit qu’ils nous regardent en notre personne, ou Ceux qui nous touchent et de qui nous prenons les intérêts.

Et tels maux sont, Toutes les Œuvres et les Actions qui procèdent de vice, par exemple, [p. 218]

1.

À la guerre lorsqu’il faut donner bataille, de jeter là les armes, ou de s’enfuir;

à cause que cela vient de lâcheté.

Et tout de même,

2.

De ne vouloir pas rendre un Dépôt, et de dénier qu’on l’ait reçu;

Puisqu’enfin il n’y a rien de plus injuste.

Comme aussi,

3.

De coucher avec des personnes avec qui il est défendu; et même de coucher en certain temps, et en certain lieu avec celles avec qui il est permis;

parce que c’est un effet d’Intempérance, et qui montre qu’on ne peut pas se commander.

Et encore,

4.

De tirer du profit de petites choses, ou de choses déshonnêtes, ou d’autres de telle nature qu’il semble comme impossible d’en pouvoir rien tirer, tels que sont les Pauvres, et les Morts.

Aussi est-ce de là qu’est venu le Proverbe, Trouver à prendre sur un Mort; car sans difficulté tous ces gains-là sont honteux et indignes d’un honnête homme.

On en peut dire autant de toutes les actions suivantes, premièrement,

5.

De ne pas assister d’argent un Ami au besoin, étant en puissance de le faire; Et même de ne l’assister pas autant qu’on devrait.

En second lieu,

6.

De tirer de l’assistance de personnes bien moins accommodées que soi.

En troisième lieu,

7.

De demander à emprunter à un homme, [p. 219] lorsqu’on croit qu’il vient lui-même pour emprunter.

Ou bien,

8.

De demander à emprunter de nouveau, lorsqu’on pense qu’une personne vient redemander ce qui lui est dû.

Ou même tout le contraire de cela,

9.

De redemander sa dette, lorsqu’on croit qu’une personne vient pour emprunter de nouveau.

Il en sera de même,

10.

De louer une chose de telle sorte, qu’il semble en la louant qu’on ait envie de la demander à donner.

Et encore,

11.

De ne pas laisser de demander en don une chose, quoiqu’on été déjà refusé.

Car assurément toutes ces actions-là témoignent de l’avarice, et qu’on a l’âme basse.

Ainsi en sera-t-il,

12.

De louer quelqu’un en sa présence,

À cause que cela tient du Flatteur.

Et même,

13.

De trop louer l’action d’un homme, lorsqu’il a fait quelque chose de bien;

Ou au contraire, lorsqu’il a fait mal,

14.

De déguiser son action, et la vouloir faire passer pour bonne.

Ou bien encore,

15.

Lorsqu’une personne sera affligée, de faire beaucoup plus l’affligé qu’elle-même.

En un mot, il en faut dire autant de toutes les autres actions de cette nature; puisque ce sont autant de marques de flatteries.

Comme encore,

16.

De ne pouvoir endurer les mêmes choses ni [p. 220] supporter le même travail, que des personnes, Ou beaucoup plus âgées, Ou qui ont toujours été nourries délicatement, Ou qui sont de plus haute condition, En un mot, que d’autres sans comparaison plus faibles supportent bien;

Parce que cela sent sa Mollesse et tient de l’Efféminé.

Il en sera de même,

17.

De recevoir trop souvent du plaisir d’une personne.

Et encore,

18.

De reprocher le bien qu’on a fait,

Puisque c’est une marque qu’on a l’esprit petit et l’âme basse.

Ce sera toute la même chose,

19.

De se louer soi-même;

20.

De promettre plus qu’on ne peut;

21.

De s’attribuer la gloire d’une chose qu’on n’a pas faite;

À raison que toutes ces actions marquent un esprit arrogant et plein de suffisance. En un mot, il en est ainsi de tous les autres défauts, ou imperfections qui pèchent contre les belles mœurs et la manière d’agir des honnêtes gens. Et non seulement ceci se doit entendre des Actions vicieuses et des Défauts que nous venons de dire; mais encore de leurs moindres Signes; et même de tout ce qui en approchera, et y aura du rapport; parce qu’en effet tout cela est laid et honteux.

Il y aura encore de la honte,

II.

De se voir privé des avantages honnêtes, dont tout le monde, ou ses Semblables, ou la plupart de ses Pareils sont participants.

[p. 221] Au reste j’appelle Pareils et Semblables les personnes qui sont de même Nation, ou de la même Ville, ou de même âge, ou de même extraction, en un mot, tous ceux qui passent pour égaux: Car assurément alors c’est une espèce d’affront et de tâche, de n’y pas participer comme les autres; Par exemple, De n’avoir pas autant étudié qu’il est bienséant à un honnête homme; et ainsi du reste. Mais sans doute l’affront sera bien plus grand, s’il paraît que ce soit par notre faute et qu’il n’ait tenu qu’à nous; puisqu’alors cela ne pourra venir que d’un vice, mais d’autant plus blâmable, qu’on verra Que c’est nous-mêmes qui sommes cause pourquoi Telles et telles choses ensuite nous sont arrivées déjà, ou nous arrivent présentement, ou nous arriveront.

 

On témoignera encore de la honte, lorsqu’on souffrira, ou qu’on aura souffert, ou qu’on aura à souffrir,

III.

Des choses qui sont pour tourner à blâme, ou à déshonneur,

Comme tous les services indignes que le Corps peut rendre, et toutes les Actions déshonnêtes sujettes à être reprochées, et qui peuvent faire affront. À la vérité il y a cette différence touchant les actions Lascives et d’Incontinence, qu’absolument il n’y en a pas une qui ne soit honteuse et qui n’apporte de l’infamie; qu’on les souffre volontairement, ou non. Pour les autres où il y a de la Violence et de la force, celles-là seulement sont honteuses qu’on souffre en sa personne. La raison est, Que souffrir une injure de cette qualité sans se [p. 222] venger, témoigne de la lâcheté et qu’on n’a point de cœur; puisqu’enfin il y a lieu de croire Qu’on n’aurait rien souffert si l’on avait voulu se défendre.

Voilà à peu près les choses à remarquer qui causent de la honte. Venons aux personnes.

 

Ceux devant qui on a de la Honte.

 

Donc puisque la Honte est Une certaine imagination qu’on a, qui fait appréhender le scandale et la perte de la réputation; et cela seulement à cause d’un tel scandale, et non point pour ce qui en peut arriver. D’ailleurs, Puisque jamais personne ne se met en peine simplement de l’opinion qu’on peut avoir de lui; mais toujours à cause de ceux qui viendraient à l’avoir;

 Il faudra nécessairement,

Qu’on ait toujours de la honte en présence des personnes de qui on fait état.

Ces personnes-là sont, Ceux chez qui on est en estime; ou que l’on estime soi-même; ou de qui on veut être estimé; ou avec qui on est en contestation pour le rang et qu’on regarde avec émulation; En un mot, tous Ceux de qui on ne méprise point le jugement.

Les personnes au reste qu’on estime, et de qui on veut être estimé, sont Ceux qui éclatent par quelqu’un des avantages qu’on honore dans le monde, ou qui sont maîtres des choses dont on a un très grand besoin et qu’on souhaite avec passion comme il arrive aux Amants: Pour les autres, avec qui nous avons à disputer du rang, et que nous regardons avec émulation, ce sont nos [p. 223] Pareils et nos Égaux. Enfin Les personnes qu’on ne méprise point et de qui nous faisons toujours état pour le Jugement, sont Ceux qui ont de la prudence, comme gens qui savent juger des choses selon la vérité, tels que les Vieillards d’ordinaire et les Savants.

De plus il y aura lieu d’assurer,

Que les choses qui seront à découvert et à la vue de tout le monde, donneront de la confusion.

Aussi est-ce de là qu’est venu le Proverbe, Que la Honte loge dans les yeux. Et même encore c’est la raison pourquoi l’on a toujours beaucoup plus de honte devant Ceux qui sans cesse ont à être avec nous, et qui sont pour prendre garde à toutes nos actions, que devant d’autres; parce qu’alors on est à découvert et exposé aux yeux d’autrui.

Nous aurons encore honte devant les personnes qui ne seront pas sujettes aux mêmes vices que nous; puisqu’on ne peut pas douter qu’ils ne les blâment en eux-mêmes, et n’aient des sentiments contraires aux nôtres.

Il en sera de même à l’égard de ceux qui n’excusent jamais rien, et ne pardonnent point lorsqu’ils croient qu’on a failli; car si ce qu’on dit d’ordinaire est véritable, Que jamais un homme ne reprend son prochain des fautes qu’il fait lui-même, assurément il le reprendra toujours de celles qu’il ne fait point.

De plus en faisant une chose, on se cachera toujours des personnes qui vont redire aux autres tout ce qu’elles savent; car sans doute devant des personnes secrètes jamais [p. 224] on n’en aurait honte, à cause qu’on ne paraîtrait pas l’avoir faite; attendu qu’il n’y a point de différence, entre Ne paraître pas avoir fait une chose, et l’avoir faite devant des personnes qui n’en diront jamais rien. À ce propos il faut remarquer Qu’il y a deux sortes de gens qui publient et vont rapporter aux autres tout ce qu’ils savent. Premièrement, Ceux qu’on a offensés, puisqu’ils sont toujours à épier ce qu’on fait, En second lieu, les Médisants, car si les Médisants disent du mal de ceux même en qui il n’y a rien à reprendre, à plus forte raison en diront-ils des autres en qui il y a à reprendre véritablement.

On se cachera encore des personnes qui mettent toute leur étude à remarquer les fautes qu’on fait, tels que sont les Bouffons et les Poètes Comiques; car en quelque façon on peut dire de ces gens-là, que ce sont des Médisants, et qu’ils publient tout ce qu’ils savent.

On aura honte encore en présence de Ceux de qui jamais on n’a été refusé, quelque chose qu’on leur ait demandée, à cause qu’en cet état on se regarde comme ayant part à leur estime. Et cela est si vrai, que c’est pour cette raison-là Que nous avons toujours honte de refuser les personnes qui nous viennent prier de quelque chose pour la première fois, comme ne leur ayant point encore donné sujet d’avoir mauvaise opinion de nous. Au reste les personnes que nous avons ainsi honte de refuser sont de deux sortes; Premièrement, Ceux qui depuis recherchent notre connaissance et témoignent vouloir être de nos Amis; puisqu’alors il semble qu’ils ne nous connaissent que par [p. 225] les bonnes qualités qui paraissent en nous et par ce que nous avons d’éclatant: car c’est là-dessus qu’est fondée cette belle réponse d’Euripide au peuple de Syracuse. En second lieu, les personnes que nous avons honte de refuser pour la première fois sont Ceux que nous connaissons depuis longtemps, et qui ne peuvent pas dire que jamais ils aient reconnu du mal en nous.

Or non seulement on aura honte des choses que nous avons dites être honteuses à faire; mais encore de tout ce qui en aura l’apparence, et qui en donnera le moindre signe; par exemple, Non seulement on aura honte d’être trouvé couché avec une femme, mais encore de tout ce qui fera soupçonner qu’on couche avec elle: Et non seulement encore on sera honteux d’être surpris en faisant quelque chose de déshonnête, mais aussi d’être trouvé s’en entretenant. Il en sera de même à l’égard des Personnes; car non seulement nous aurons honte en présence de Ceux que nous avons remarqués, mais encore de quiconque leur ira redire, comme sont leurs Valets, et leurs Amis.

Après tout, jamais on n’a honte devant des gens de qui personne ne fait état pour le jugement, lorsqu’il s’agit de connaître une chose au vrai; car on n’a point accoutumé de rougir devant des Enfants, ni devant des Bêtes.

Il n’arrive point encore non plus, Qu’on soit honteux pour de mêmes choses, Ni devant ceux qu’on connaît de longue main, Ni devant des Inconnus: Car enfin devant des personnes de connaissance, jamais on n’a honte que de ce qui véritablement est blâmable: À l’égard des Inconnus et des [p. 226] Étrangers d’ordinaire c’est pour des choses qui dépendent purement de l’opinion.

 

Les Personnes qui ont de la Honte.

 

Au reste Quiconque se trouvera en l’état que nous allons dire sera sujet à témoigner de la Honte; premièrement, Tous ceux qui auront à paraître devant des personnes de la qualité de celles que nous avons remarquées à qui on porte du respect, Tels que ceux chez qui on est en estime, ou qu’on estime soi-même, ou de qui l’on veut être estimé, ou de qui on attend quelque faveur que jamais on n’obtiendrait si on venait à être mal dans leur esprit, et qu’ils perdissent la bonne opinion qu’ils ont de nous.

Or ces gens-là sont de deux sortes, savoir,

Ceux qui seront présents à tout ce qu’on fera et le verront de leurs yeux.

De là vient que Cydias, lorsqu’il s’agissait d’envoyer des Colonies à Samos, et de donner les possessions des habitants, ayant dessein de retenir les Athéniens par la honte et les empêcher de rien déterminer mal à propos sur cette affaire; Il les prie, avant que de passer outre, de se représenter en cette action tous les Grecs assemblés autour d’eux, et que non seulement ils entendront parler du Jugement qu’ils vont rendre; mais même verront tout ce qui se passera dans ce Jugement.

Les autres, dont on a honte d’être vu, sont

Ceux qui seront si proches et si voisins qu’on ne pourra rien faire qu’aussitôt ils ne s’en aperçoivent.

[p. 227] Et de fait, c’est pour cela que les personnes, qui ont été dans l’éclat et élevés à quelque fortune, lorsqu’ils viennent à déchoir, font tout ce qu’ils peuvent afin de ne point paraître devant ceux qu’auparavant ils traitaient d’Égaux, et pour qui ils avaient de l’émulation; car ceux pour qui on a de l’émulation et qu’on se propose d’imiter, sont gens que l’on estime.

Nous serons encore disposés à avoir de la honte, lorsqu’en notre propre personne, ou en celle de nos Ancêtres, ou en d’autres qui nous touchent de près, il se rencontrera des choses ou des actions qui nous feront du déshonneur. En un mot, nous deviendrons honteux et rougirons pour toutes les personnes en l’honneur de qui nous serons intéressés, et dont l’affront rejaillira sur nous-mêmes. Or telles personnes sont, et Celles que nous venons de remarquer; et tous Ceux qui dépendent de nous en quelque façon, ou avec qui nous avons de la liaison; par exemple, les personnes qui se seront toujours servies de notre conseil, ou de qui nous aurons été les Maîtres.

Ceux-là encore seront sujets à avoir de la honte, qui auront des Pareils avec qui ils seront en contestation pour le rang; car il est certain qu’en bien des rencontres la honte retient ces personnes-ici de faire beaucoup de choses que sans cela elles feraient: comme elle leur en fait faire beaucoup que jamais elles n’auraient faites.

Enfin Ceux-là seront en état d’être beaucoup plus honteux que les autres, lorsque leur étant arrivé de faire quelque chose de reprochable, ils auront à être vus souvent de gens qui le savent. Aussi est-ce la raison qui [p. 228] obligea le Poète Antiphon, lorsque, par l’ordre de Denys le Tyran, on le conduisait au supplice, de dire à ceux qui devaient être exécutés avec lui, qu’il apercevait se cacher le visage au sortir de la prison; Et qu’avez-vous, dit-il, à vous cacher? Est-ce que vous craignez que quelqu’un de ceux qui sont ici et qui vous regardent, ne vienne demain à vous reconnaître?

C’est là ce que nous avions à remarquer touchant la Honte. Pour l’Impudence il n’est pas besoin d’en parler, puisqu’on saura assez ce que c’est en examinant le contraire de ce qui vient d’être dit.