Aristote, 1718 : Rhétorique

Définition publiée par Génin

Aristote, Rhétorique, trad. François Cassandre, 1re éd. 1654, La Haye, Isaac Vaillant, 1718, livre second, chap. XX, « De l'Exemple », p. 288-293.

Définition publiée par Élie Génin, le 15 juillet 2021

LIVRE SECOND

[...]

Chapitre XX. De l'Exemple.

Après avoir traité des Preuves qui regardent chaque Genre séparément, il ne reste plus qu’à parler de celles qui sont communes à tous les Genres ensemble.

Or de ces Preuves-là qui sont générales il y en a deux; l’Enthymème et l’Exemple: Car pour la Sentence, comme ce n’est qu’une partie de l’Enthymème, elle n’est point à mettre au rang des Preuves. Parlons donc premièrement de l’Exemple; puisque l’Exemple est semblable à l’Induction, et que l’Induction en est le commencement.

 

Ses Espèces.

 

L’exemple donc comprend deux Espèces. La première est lorsqu’on allègue pour preuve des choses qui véritablement sont arrivées. La seconde, quand on a recours à la fiction et qu’on en invente; Et celle-ci est encore de deux sortes: l’une s’appelle Parabole, et l’autre Fable, telles qu’en a fait Ésope, et que sont les Fables Africaines.

Voici à peu près de quelle façon doit être [p. 289] un Exemple, comme si donc quelqu’un avait à prouver aux Grecs, Qu’il est de leur intérêt de s’opposer aux desseins du Roi de Perse et d’empêcher qu’il ne se rende maître de l’Égypte, premièrement il montrerait, Que Darius ne voulut point attaquer la Grèce, qu’auparavant il n’eût assujetti l’Égypte, et que sitôt qu’elle fut à lui, en même temps il tourna ses armes contre les Grecs. Il dirait la même chose de Xerxès, Que ce Prince n’osa rien entreprendre contre les Grecs, qu’il n’eut l’Égypte, et ne l’eut pas sitôt qu’il passa en Grèce avec une puissante Armée; de sorte, ajouterait-il, Qu’il ne faut point douter que celui-ci n’en fasse autant, si une fois il peut venir à bout de son dessein. Ainsi, Messieurs, c’est ce qu’il ne faut point souffrir.

 

La Parabole.

 

La Parabole est cette manière de prouver dont Socrate se servait si ordinairement. Comme si quelqu’un avait à montrer Qu’on ne doit pas tirer les Magistrats au sort, Il dirait, Que faire telle chose est tout de même que si un homme qui aurait affaire d’Athlètes, au lieu de choisir les plus excellents, faisait tirer au sort et prenait les premiers venus. Ou encore il pourrait dire, Que c’est la même chose, que si un Maître de Navire ayant besoin de Pilote, pour en avoir un, faisait tirer ses Matelots à qui le serait; comme si c’était là ce qu’il faudrait faire et non pas choisir un habile homme et le plus entendu à conduire un Vaisseau.

 

[p. 290] La Fable.

 

On peut juger de la Fable, par celle de Stésichore contre Phalaris, ou de cette autre d’Ésope pour un Magistrat. Voici celle de Stésichore. Stésichore voyant que les Himeriens non seulement avaient élu Phalaris pour leur Général avec plein pouvoir, mais encore qu’ils étaient tout prêts de lui donner des Gardes pour sa personne; après leur avoir remontré la faute qu’ils faisaient, il ajouta cette Fable:

Autrefois, dit-il, le Cheval avait un Pré qui était à lui seul, le Cerf un jour y étant entré et gâtant tout le foin, il vient trouver l’Homme, et lui propose S’il n’y aurait pas moyen, se joignant ensemble, de faire repentir le Cerf de ce qu’il avait fait. L’Homme répondit Qu’oui; pourvu qu’il voulût souffrir un mords et permettre qu’il montât sur lui l’arc à la main et des flèches pour tirer. Ceci accordé, il arriva Qu’au lieu de punir le Cerf, le Cheval se vit assujetti et contraint depuis de servir l’Homme. Messieurs les Himeriens, ajouta Stésichore, prenez garde Qu’en voulant vous venger de vos Ennemis, il ne vous en prenne comme au Cheval: Vous avez déjà un mords, ayant élu un Général avec plein pouvoir; que si avec cela vous lui donnez des Gardes, et lui permettez de monter sur vous, sachez Que c’est fait de votre liberté, et qu’il faudra que vous reconnaissiez Phalaris pour votre Maître. [p. 291] Ésope aussi étant à Samos, où il avait à défendre un des premiers Magistrats de l’Île qu’on voulait condamner à mort pour ses concussions, se servit de cette Fable:

Un Renard, dit-il, traversant une Rivière tomba dans une fosse, d’où ne se pouvant tirer, il y demeura fort longtemps à beaucoup souffrir, certaines Mouches fâcheuses s’étant attachées à lui qui le piquaient de tous côtés. Un Hérisson qui passait par là, le voyant en cet état, en fut touché; et lui demanda s’il ne voulait pas bien qu’il chassât ces Mouches qui l’incommodaient: Le Renard le remercia de sa bonne volonté, et ne voulut en aucune façon qu’il lui touchât. Le Hérisson étonné en voulut savoir la raison. C’est, dit le Renard, que ces Mouches-ici sont déjà soûles et ne me piquent presque plus; or, si tu les chassais, il en viendrait d’autres affamées qui achèveraient de sucer le peu de sang qui me reste. Messieurs de Samos, ajouta Ésope, ce que je viens de dire du Renard, se peut dire de vous aujourd’hui: Cet homme que vous voulez condamner, tout coupable qu’il est, est à présent en un état où il ne vous fait plus guère de tort; parce qu’il est riche et comblé de biens; Que si vous le faites mourir, il en viendra d’autres à sa place qui seront pauvres; et qui, pour s’enrichir, achèveront par leurs larcins d’épuiser votre Épargne.

 

L’Usage de la Fable et de l’Exemple.

 

L’Occasion au reste où la Fable est plus de mise, et où l’on s’en peut servir avec plus de succès, est lorsqu’on a à parler devant le Peuple et qu’il s’agit de délibérer sur quelque grande affaire. De plus elle a [p. 292] ceci de bon que l’Exemple n’a pas, c’est que comme il est difficile de trouver dans l’Histoire des choses qui aient un parfait rapport avec celles qu’on doit prouver; Tout le contraire se trouve de la Fable, qui de soi est aisée à inventer; puisqu’enfin, pour feindre une Fable, il ne faut point s’y prendre autrement que pour feindre une Parabole, tout homme étant capable d’y réussir qui saura connaître en quoi consiste une Ressemblance, ce qui n’est pas difficile à quiconque est un peu versé dans la Philosophie.

Il est donc constant que la Fable est plus aisée à trouver que l’Exemple; mais aussi l’Exemple la surpasse en ce point, Que les Preuves comme les siennes, qui sont fondées sur la vérité de l’Histoire et qui allèguent des évènements certains, sont d’un plus grand effet dans les Délibérations, et beaucoup plus propres à persuader; et cela à cause de la grande ressemblance qui se remarque dans la plupart des choses qui arrivent, en sorte qu’on peut dire, Que le Passé d’ordinaire est un préjugé de l’Avenir, et que rien presque ne se fait que comme il s’est fait autrefois.

Ce qui est à observer touchant l’usage des Exemples, c’est que si l’on n’a point d’Enthymèmes pour sa preuve, mais des Exemples simplement; alors il s’en faudra servir au lieu d’Enthymèmes, et les faire valoir comme si c’étaient autant de Démonstrations et de preuves convaincantes. Que si l’on a des Enthymèmes, pour lors les Exemples leur doivent céder la place et être mis après comme de simples Témoignages, afin de confirmer ce qui aura été établi: car de les mettre devant, il y aurait cela de mal, Qu’il [p. 293] semblerait que ce fût une Induction; ce qu’il faut éviter avec d’autant plus de soin Que l’Induction n’est point propre à la Rhétorique, n’y pouvant être employée que rarement: Or cet Inconvénient n’arrivera pas, si l’on fait précéder les Enthymèmes, et que les Exemples soient mis après; étant, comme j’ai dit, pour servir simplement de Témoignage, et confirmer ce qui aura été prouvé; ce qu’on ne peut pas dire être une chose inutile, puisque le Témoignage est une preuve qu’on admet partout et qu’il n’y a point de rencontre où un Témoin ne soit écouté. Ajoutez à cela, Que si l’on mettait les Exemples les premiers, on serait obligé d’en apporter plusieurs; au lieu qu’étant après, un seul suffit; car enfin le Témoignage est considérable à ce point, que pourvu qu’il vienne d’une personne croyable, un seul même n’est pas de petite autorité.

Voilà pour ce qui regarde l’Exemple et ses espèces; Et de plus l’occasion et la manière avec laquelle il s’en faut servir.