Aristote, 1718 : Rhétorique

Définition publiée par Génin

Aristote, Rhétorique, trad. François Cassandre, 1re éd. 1654, La Haye, Isaac Vaillant, 1718, livre second, chap. XXV, « Des Solutions », p. 351-357, et livre troisième, chap. XV, « Moyens pour se défendre dans une Accusation », p. 458-464, et chap. XVII, « De la Preuve », p. 478-480.

Définition publiée par Élie Génin, le 17 juillet 2021

LIVRE SECOND

[...]

Chapitre XXV. Des Solutions.

Il est à propos maintenant de traiter des Solutions.

Pour ce qui est de donner Solution à un Argument, cela se fait en deux manières, ou argumentant contre ce qui a été dit, ou apportant une Instance. Touchant la façon d’Argumenter et d’opposer Argument à Argument, c’est une matière qui à présent ne peut pas recevoir de difficulté; puisque les mêmes Lieux que nous avons donnés pour établir une opinion et en faire la preuve, les mêmes peuvent servir à parler contre et à la détruire. Et de fait tous les Arguments que la Rhétorique emploie ne sont fondés que sur la Vraisemblance; or est-il que la Vraisemblance est de telle nature, qu’il s’y trouve beaucoup de choses qui se choquent et qui semblent contraires.

À l’égard des Objections, et d’apporter une Instance, cela se peut faire en quatre façons, ainsi qu’il a été montré dans nos Topiques; Car toute Objection est tirée,

Ou de la Chose qui est en question;

Ou d’une Semblable;

Ou du Contraire;

Ou de ce qui a été jugé. [p. 352]

Je dis que l’Objection est tirée du Sujet que l’on traite. Par exemple, s’il s’agissait de l’Amour, et qu’on eût fait cet Argument,

Qu’absolument c’est la plus belle de toutes les Passions et surtout celle des honnêtes gens.

À cela on pourrait faire deux réponses. La première en général,

Que tout ce qui témoigne du besoin, est mauvais.

La seconde en particulier,

Que s’il était vrai que tout Amour fût légitime et honnête, il s’ensuivrait Qu’on aurait eu tort de parler si mal de l’amour de Biblis pour Caunos, jusqu’à l’avoir fait passer en Proverbe, si véritablement il ne se trouvait des Amours infâmes et à condamner.

L’Objection est tirée du Contraire, comme si l’Argument était,

Qu’absolument on n’est point honnête homme si l’on ne fait du bien à ses Amis.

À cela on pourrait repartir,

Qu’un méchant homme n’a point accoutumé de maltraiter ses amis ni de leur faire du mal.

L’Objection est tirée d’une chose Semblable; par exemple, Si on avait fait cet Argument,

Que toute personne qui a été maltraitée d’un autre, ne lui pardonne jamais, et l’a en haine toute sa vie.

On pourrait opposer,

Que les gens qu’on a le mieux traités et qui nous ont le plus d’obligation, ne sont pas toujours ceux qui témoignent davantage de reconnaissance, ni qui continuent le plus longtemps à nous aimer. [p. 353]

On se sert de ce qui a été jugé, quand ceux de qui vient ce jugement sont personnes de réputation et qui font autorité, comme si quelqu’un argumentait ainsi,

Qu’on doit pardonner aux Ivrognes les fautes qu’ils font, puisqu’ils pèchent par ignorance.

L’Objection serait,

Et quoi, Pittacos n’était-il pas un grand homme, et à louer pour le Jugement? Cependant, dans les Lois qu’il a laissées, il ne se montre point plus sévère que contre ceux que l’ivrognerie fait tomber dans quelque faute.

Voilà pour répondre en général à quelque Argument que ce soit.

Pour y répondre en particulier, il faut se souvenir, Qu’il n’y a que quatre choses sur lesquelles soient fondés tous les Enthymèmes qui se font; savoir,

Le Vraisemblable,

L’Exemple,

Le Signe nécessaire ou Tecmerion,

Le simple Signe.

Tout Enthymème qui établit sa preuve sur ce qui arrive ou semble arriver d’ordinaire, est celui qu’on dit être tiré du Vraisemblable.

L’Enthymème fondé sur l’Induction, qui pour preuve allègue une ou plusieurs choses toutes semblables; et cela lorsque remontant à l’Universel on en fait application au Particulier; tel Enthymème est celui qui est tiré de l’Exemple.

L’Enthymème, qui pour preuve apporte un effet nécessaire, et tel qu’on ne peut pas [p. 354] nier que la chose ne soit, est celui que nous disons être tiré du Signe nécessaire.

Enfin lorsque, pour sa preuve, on se contente d’alléguer des choses ou très générales ou tout à fait particulières, soit qu’elles soient vraies ou non; cette sorte d’Enthymème est celui qui est fondé sur le simple Signe.

Ceci donc présuposé, et de plus puisque le Vraisemblable de sa nature est tel, Que jamais il ne regarde les choses qui arrivent toujours de la même façon, mais simplement celles qui arrivent pour l’ordinaire; il s’ensuit, Que de tous les Enthymèmes que nous venons de remarquer, il n’y en a pas un à qui l’on ne puisse donner solution en apportant une Instance. J’avoue que telle Instance ne sera pas toujours une véritable solution, et qu’elle aura plus d’apparence que d’effet; mais aussi ne sera-t-elle pas inutile, puisqu’encore qu’on ne puisse pas toujours montrer, Qu’une chose n’est pas Vraisemblable, ce qui pourtant est la seule solution qu’il faudrait apporter pour ruiner l’Argument; néanmoins on ne laissera pas d’y donner atteinte et de l’affaiblir, en faisant voir, Que la preuve n’est point convaincante, et n’enferme aucune nécessité. Aussi est-ce pour cela que celui qui se défend a toujours bien plus d’avantage que celui qui Accuse, à cause de cette fausseté qui se glisse dans le raisonnement et qui trompe l’esprit. Et de fait, puisque tout Accusateur fonde sa preuve sur la Vraisemblance, et que quelque différence qu’il y ait entre montrer, Qu’une chose n’est pas vraisemblable, ou simplement Qu’elle n’est pas nécessaire; le Vraisemblable [p. 355] cependant est de telle nature, Qu’absolument il y a toujours lieu d’y répondre et d’apporter quelque objection, attendu que si cela n’était, ce ne serait plus alors vraisemblance, mais une chose de pure nécessité et qui se ferait toujours de la même façon. De là il arrive que le Juge, qui n’est pas des plus fins en ces matières, lorsque de cette sorte il entend répondre à un Argument, et qu’il voit soutenir, Qu’il n’y a aucune nécessité d’ajouter foi à ce qu’on avance, aussitôt il s’imagine, Ou que la chose absolument n’est pas vraisemblable, Ou en tout cas qu’elle excède son pouvoir, et que ce n’est point à lui à en juger; trompé, comme j’ai dit, par la qualité de cette Réponse: Cependant il a tort, donnant par là à connaître Qu’il ne sait pas jusqu’où s’étend sa Juridiction, puisque tout Juge n’a pas seulement à prononcer sur les choses de nécessité absolue, mais encore sur celles qui ne sont que vraisemblables; ce qui est si vrai, que même c’est là proprement ce qu’on appelle, Juger en conscience et dans l’Équité.

Ainsi donc, pour donner solution, il ne suffira pas de montrer, Que la preuve n’est pas convaincante, et n’enferme aucune nécessité; mais encore il sera besoin de faire voir, Qu’absolument elle n’est pas vraisemblable. Ce qui sera évident si l’objection qu’on apporte est fondée sur des choses qui arrivent bien plus ordinairement que celles qui seront alléguées.

Or il se trouve toujours qu’une réponse est de cette qualité pour deux raisons, Ou à cause du Temps, ou à cause des Choses. Que si ces deux conditions se rencontrent à la [p. 356] fois, pour lors il n’y aura rien de si fort; étant certain Que plus une chose arrivera souvent de cette manière, et plus elle paraîtra vraisemblable.

Pour ce qui est du Simple Signe et des Enthymèmes que nous avons dit qui en sont tirés, quelque vrais même qu’ils soient, toujours on y peut donner solution, ainsi qu’il a été remarqué au commencement; car tant s’en faut qu’ils fassent preuve, que même il n’y en a pas un qui puisse servir à tirer la moindre conséquence; Et cela est une chose évidente par nos Analytiques.

Quant aux Enthymèmes tirés de l’Exemple, la solution qu’on leur doit donner est la même que celle qu’on donne aux Enthymèmes tirés du vraisemblable; car pour peu qu’on ait à leur opposer qui fasse connaître Que la chose n’arrive pas toujours de la sorte que l’Adversaire prétend, cela suffit; puisqu’au moins verra-t-on par là Qu’il n’y a aucune nécessité d’y ajouter foi; et cela quand bien même, de la part de l’Adversaire, il aurait été montré que de l’autre façon la même chose fut arrivée et plus de fois et plus souvent.

Que si la preuve de l’Adversaire est telle, que, sans lui pouvoir rien opposer, il ait fait voir, Que non seulement la chose est comme il dit, mais encore Que plusieurs fois elle est arrivée de la même façon et très souvent. Ce qu’il y aura à répondre, est de soutenir. Ou qu’il ne s’agit pas du même Fait; Ou qu’il y a d’autres circonstances à remarquer; Ou qu’il se trouve quelque différence de l’un à l’autre.

[p. 357] À l’égard du Signe nécessaire, et des Enthymèmes qui en sont tirés; comme ce n’est pas y satisfaire, ni leur donner solution, Que de nier simplement la conséquence, ainsi que nous l’avons fait voir dans nos Analytiques; le seul moyen qui reste pour y répondre, c’est de montrer Que ce qu’on dit n’est pas vrai, et qu’absolument la chose ne se trouvera point: Que si effectivement la chose est vraie, et de plus qu’on ne puisse pas douter que la conséquence qu’on en tire ne soit nécessaire, pour être fondée sur un Signe infaillible et certain; l’Argument alors sera sans réponse, attendu que le tout paraîtra aussi clair que si l’on avait apporté une Démonstration.

 

[...]

LIVRE TROISIÈME

[...]

Chapitre XV. Moyens pour se défendre dans une Accusation.

 

I.

Touchant l’Accusation, un Moyen, pour se purger, est De recourir aux choses qui peuvent faire perdre la mauvaise opinion qu’on aura de nous; Peu importe au reste que cette mauvaise opinion vienne des invectives de l’Adversaire, ou d’ailleurs; car le précepte est général et ne reçoit aucune restriction.

 

II.

Un autre Moyen encore est, De repartir comme on fait dans les contestations lorsqu’un Fait n’est pas bien établi; par exemple d’alléguer,

ou Que ce qu’on avance n’est point vrai;

ou Que la chose ne fait tort à personne;

ou Que celui qui s’en plaint n’y a point d’intérêt;

ou Que le mal n’est pas si grand qu’on le fait; [p. 459]

ou Qu’il n’y a aucune injustice à cela, ou bien peu;

ou Que dans ce qui a été fait il n’y a rien de honteux, ni contre l’honneur;

ou enfin Que c’est si peu de chose que cela ne vaut pas la peine d’en parler.

Car c’est là-dessus qu’on conteste d’ordinaire. Ainsi Iphicrate se défendant contre Nausicratès, demeurait d’accord avec lui, Que ce qu’il disait était vrai, et qu’il lui avait fait tort; mais en même temps il soutenait Qu’il n’avait rien fait qu’il ne dût faire. On pourrait encore répondre autrement, et montrer Qu’il y a eu quelque sorte de compensation, comme de dire,

Que véritablement la chose a été dommageable, mais en récompense Qu’elle a été glorieuse; ou si elle a été fâcheuse, Qu’elle a apporté du profit; et ainsi du reste.

 

III.

Un troisième Moyen, pour se purger ayant fait quelque tort, est de dire,

ou Qu’on n’y pensait pas;

ou Que cela est arrivé par malheur;

ou Que c’est la nécessité qui y a contraint.

De cette sorte en usa Sophocle à l’endroit de celui qui l’accusait de feinte en le voyant trembler, car il lui dit,

Que s’il tremblait, ce n’était point pour faire pitié aux Juges, ni pour paraître vieux comme il prétendait faussement; mais qu’il y était forcé par son âge; puisque c’était bien malgré lui qu’il avait quatre-vingts ans.

On pourrait encore ici répondre autrement en forme de satisfaction, déguisant [p. 460] l’intention avec laquelle une chose aura été faite; comme de dire,

Son dessein, Messieurs, n’était point de l’offenser; mais seulement de faire telle chose.

Ou bien

Certainement, Messieurs, il ne se trouvera point que j’aie rien fait de ce que prétend l’Accusateur; à la vérité il est arrivé que cela lui a fait du tort, mais je n’en suis pas la cause, et ce n’était point à ce dessein-là que je le faisais: Que si j’en avais eu seulement la pensée, je mériterais que jamais personne ne me regardât et qu’on me tînt pour le plus méchant homme du monde.

 

IV.

Un autre Moyen est, De voir si l’Accusateur lui-même n’est point envelopé dans le crime dont il nous accuse, soit pour être complice, ou pour en avoir fait autant autrefois; sinon lui, du moins quelqu’un des siens.

 

V.

Un autre encore, est de prendre garde de quelle manière l’accusation est conçue, et si elle ne donne point lieu en même temps d’accuser d’autres personnes que l’Adversaire prétend être très innocentes de ce côté-là: Comme si quelqu’un était accusé d’être un Adultère, à cause qu’il aime les beaux habits et fait le gentil, il pourrait objecter à son Accusateur,

Que si ce qu’il dit, était vrai; il s’ensuivrait que Tels et Tels, qu’il n’accuse point, seraient adultères aussi bien que lui. [p. 461]

 

VI.

Un autre Moyen, est De voir si celui qui nous accuse n’en a point déjà accusé plusieurs auparavant, comme en faisant métier; Ou si lui-même n’a point été déjà accusé par d’autres; ou enfin si, sans accusation, il ne s’est point trouvé de personnes qui autrefois pour le même crime aient été soupçonnées, comme l’on est, dont l’innocence ait été reconnue.

 

VII.

Un autre moyen, est De repousser la calomnie par la calomnie, et d’accuser qui nous accuse, afin d’empêcher par là que l’Adversaire ne soit cru; puisqu’enfin il serait ridicule qu’on ajoutât foi à ses paroles, lui qui n’est pas digne de foi.

 

VIII.

Un autre encore, est De voir si l’affaire dont il s’agit n’a point déjà été jugée, comme fit Euripide contre Hugiainon, qui, sous prétexte d’action d’Antidose, le poursuivait criminellement comme un Impie, pour avoir enseigné dans une de ses Pièces à être Parjure, à cause de ce Vers qui s’y trouve [In Hippo coronato],

J’ai juré de parole, et non pas de pensée.

Car Euripide alors ne se justifia point autrement, qu’en disant à cet Hugiainon,

Qu’il était un Chicaneur, et que c’était faire injure à ces Messieurs établis pour Commissaires aux Jeux de Bacchus, de renouveler ainsi en plein Barreau des affaires qui avaient passé par leur jugement. Qu’au reste [p. 462] non seulement il avait su en rendre compte dans leur assemblée, mais qu’il était encore tout prêt de le faire, au cas que l’Accusateur voulût intenter son action par-devant eux.

 

IX.

Un autre moyen, est De laisser là l’Affaire, et de se mettre à parler contre la calomnie; montrant en général ce qu’elle est, et combien il est dangereux de l’écouter; et d’autant plus, Qu’elle trouble tout l’ordre des Jugements; et que jamais un homme ne s’en sert que lorsqu’il voit que sa Cause n’est pas bonne.

 

X.

Un Lieu encore utile de part et d’autre, et pour accuser, et pour se défendre, est d’Avoir recours à certaines marques ou apparences, comme dans le Teucros. Car Ulysse d’un côté, qui veut montrer Que ce Prince est suspect et qu’on ne doit point se fier à lui, n’allègue autre preuve sinon,

Qu’il est Allié et proche parent de Priam, comme étant fils d’Hésione sœur de ce Roi.

D’un autre côté Teucros, qui veut prouver le contraire, se sert de ces autres apparences,

Premièrement, Qu’il est fils de Télamon le plus capital ennemi qu’ait Priam. En second lieu, Qu’on se peut souvenir qu’en d’autres rencontres il a fait preuve de sa fidélité, comme quand on envoya des Espions à Troie, dont jamais il ne découvrit le secret. [p. 463]

 

XI.

Un autre moyen; mais qui n’est propre qu’à l’Accusateur, est De louer d’abord quelque petite chose en la personne de l’Accusé, et après d’invectiver fort au long contre lui; en tout cas si c’est quelque chose de grand dont on le loue, de passer légèrement dessus et n’en dire que deux mots. Cela se pourra faire encore d’une autre façon, qui sera D’alléguer quantité de bonnes choses que cette personne-là aura faites, qui pourtant ne font rien au sujet, et aussitôt d’en blâmer une qui sera très importante à la Cause, et portera coup. Or ces sortes de moyens sont les plus adroits et les plus malicieux qui soient dans toute la Rhétorique, puisqu’alors mêlant artificieusement le Bien avec le Mal, on est injuste à ce point, de se servir même de ce qu’une personne a de plus louable, afin de lui nuire.

 

XII.

Et parce qu’une même action peut être faite par différents motifs, et rapportée à plusieurs fins; il se trouve encore Un autre moyen qui peut servir en commun et à Celui qui se défend, et à Celui qui accuse; mais avec cette différence, Que comme l’Accusateur doit toujours parler mal de sa Partie, aussi interprètera-t-il toujours en mal ce qui viendra d’elle; Au contraire celui qui se défend fera prendre en bonne part et donnera le meilleur sens qu’il lui sera possible à toutes les choses qu’il aura dites ou faites qui lui seront objectées. Par exemple, s’il était question de porter jugement du choix que Diomède fit d’Ulysse, lorsqu’il le voulut avoir pour compagnon dans une certaine [p. 464] entreprise; un qui aurait à parler à l’avantage d’Ulysse, dirait,

Que s’il fit ce choix, c’est qu’il connaissait sa valeur, et était assuré que c’était un des plus grands Capitaines qui fût.

Un autre au contraire qui aurait à parler contre, prenant la chose au pis, pourrait dire,

Que tant s’en faut que Diomède eût cette opinion d’Ulysse, qu’il ne le préféra à tant d’autres que parce qu’il le jugeait moindre de tous, étant bien aise, dans une occasion de cette importance, de n’avoir point de Rival qui lui donnât de jalousie, ni qui partageât sa gloire.

Cela soit dit touchant la Calomnie et les Moyens de s’en défendre.

 

[...]

Chapitre XVII. De la Preuve. 

[...]

De la Réfutation.

 

De tous les Enthymèmes au reste, ceux qui servent à réfuter sont incomparablement meilleurs que ceux qui servent à la preuve. La raison est que tout ce qui réfute, [p. 479] presse davantage, et fait qu’on s’aperçoit beaucoup mieux de la force de l’argument; parce qu’il n’y a rien qui se fasse mieux connaître que les Contraires lorsqu’ils sont opposés.

Or il faut savoir que tout ce qui sert à répondre à un Adversaire, ne fait point une espèce à part, mais est de la Preuve; puisqu’enfin on ne réfute jamais, ou qu’en apportant une objection, ou opposant argument à argument.

Après tout en matière de Preuve, soit dans le Conseil ou dans un Barreau, celui qui parle le premier doit toujours dire ses raisons d’abord; et ensuite prévenir les Objections qu’on lui pourrait faire, y donnant solution, et tâchant de montrer qu’il n’y en a pas une qui ne soit vaine et mal fondée, Que si ce qui se dit contre est embarrassant et d’une longue discussion, comme ayant plusieurs Adversaires en tête; alors il y faudra répondre d’abord comme fit Calistrate à l’Assemblée de Messine; car la première chose qu’il fait, c’est de détruire ce qu’on pouvait dire contre lui, et après il expose ses raisons. Pour celui qui parle le dernier, il faut toujours qu’il réfute d’abord, apportant solution et arguments contraires; particulièrement s’il voit que ce qui a été dit ait été reçu et ait fait impression: car tout de même que l’esprit ne saurait souffrir un homme qui passe pour infâme et a déjà été accusé de crime; ainsi en est-il d’un Discours, quand la Partie adverse a fait goûter ses raisons et qu’on croit qu’elle a dit la vérité. Ce qu’il y aura donc à faire en telle rencontre, c’est de tâcher à trouver place dans l’esprit de l’Auditeur afin d’y faire recevoir ce qu’on aura à dire; ce [p. 480] qui arrivera si vous arrachez de son esprit ces premières impressions dont il est préocupé, et qui ferment l’entrée aux raisons que vous avez à déduire: Et ainsi il sera à propos de combattre ou tout ce que la Partie aura dit, ou les principales choses, ou les plus touchantes, ou les plus aisées à réfuter; après quoi on allèguera ses propres raisons, qu’on tâchera de rendre les plus probables qu’il sera possible. De là vient qu’on a dit,

Des Déesses d’abord je prendrai la défense...

Car j’honore Junon...

qui est un Exemple tiré d’Euripide dans ses Troades, lorsqu’Hécube chez Ménélas veut répondre aux raisons d’Hélène; car ce qu’elle touche là d’abord et par où elle commence à réfuter son discours, c’est ce qui s’y trouve de plus faible. Voilà ce que nous avions à dire touchant la Preuve.