Aristote, 1718 : Rhétorique

Définition publiée par Génin

Aristote, Rhétorique, trad. François Cassandre, 1re éd. 1654, La Haye, Isaac Vaillant, 1718, livre troisième, chap. II-XII, p. 368-445.

Définition publiée par Élie Génin, le 18 juillet 2021

LIVRE TROISIÈME

[...]

Chapitre II. De la belle Élocution.

Ensuite des Réflexions que nous venons de faire, supposons Que la beauté de l’Élocution consiste À être claire d’elle-même, et intelligible. Et pour marque de cela c’est que tout discours qui ne se fait pas entendre ne fait point son effet. De plus elle ne doit être ni trop Basse, ni trop Noble; mais Propre au Sujet. Car j’avoue bien que peut-être, en se servant de la diction Poétique, on évitera cette bassesse que nous condamnons: mais aussi en le faisant ce serait tomber dans l’excès, puisque cette sorte d’expression ne convient point à la Prose.

Au reste ce qui contribue le plus à rendre le Discours intelligible et clair, sont les mots Propres; mais ce qui lui ôte la bassesse, et lui donne de l’ornement, ce sont tous ces autres termes dont il a été fait mention dans notre Poétique. Car sans doute changer les mots d’une certaine manière et les déguiser, fait paraître la Diction toute autre et la rend majestueuse. En effet comme on éprouve je ne sais quoi à la vue des Étrangers qu’on [p. 369] n’éprouve pas à la vue de ceux qu’on voit tous les jours; de même en est-il de la Diction. Pour cette raison-là donc il sera à propos de déguiser un peu sa façon de parler, et l’habiller pour ainsi dire à l’étrangère; car tout ce qui vient des Étrangers paraît admirable; or tout ce qui est admirable, plaît et réjouit. Véritablement les Vers ont cet avantage qu’il se trouve beaucoup de choses en eux qui produisent cet effet; et même qui y viennent fort bien, à cause que tout ce qui s’y traite est incomparablement plus noble et plus grand, soit pour les personnes, soit pour les matières. Il n’en va pas ainsi de la Prose, où les occasions de le faire sont bien moins fréquentes, attendu que les sujets qu’elle traite sont ordinaires et beaucoup au dessous de ceux de la Poésie. Et pour montrer qu’il est nécessaire que la Diction soit proportionnée au sujet, c’est que si dans la Poésie même, toute noble qu’elle est, la bienséance ne permet pas toujours qu’elle se soutienne par la grandeur de l’expression: car enfin ce serait une impertinence, ayant à faire parler un petit garçon, ou un valet, d’employer ce qu’il y a de plus beau dans la Langue; et tout de même en traitant de petites choses. Ainsi en doit-il être de la Prose, où cette même bienséance veut, Que tantôt on fasse plus, et tantôt moins; Tantôt qu’on étale et tantôt qu’on resserre, à mesure que le Sujet le permettra; mais pourtant de sorte, que l’artifice en soit caché, et qu’au lieu de paraître étudié, il semble que cela se dise naturellement; car l’un est propre à persuader, et l’autre produit un effet tout contraire: et de vrai quand l’Auditeur s’en aperçoit, il se tient sur ses gardes, [p. 370] comme si l’on avait dessein de le surprendre, ne se défiant pas moins d’un Discours de cette nature, qu’on se défie des vins mixtionnés. Aussi peut-on dire qu’il y a autant de différence de l’un à l’autre, qu’il s’en remarque entre la voix de Théodore, cet excellent Comédien, et celle de ses Compagnons; parce que la sienne est si naturelle et si trompeuse, qu’il ne semble pas que ce soit un Comédien qui parle, mais la personne même dont l’action est représentée; au lieu que celle des autres paraît forcée et contrefaite. Au reste le vrai moyen de tromper et de cacher son artifice, c’est de choisir les mots qui viennent le plus en usage, comme fait Euripide qui le premier a trouvé ce secret, et l’a découvert aux autres.

 

Des Métaphores.

 

Mais parce que tout Discours n’est composé d’autre chose que de Noms et de Verbes; de plus Qu’il se trouve autant d’espèces de Noms qu’il en a été remarqué dans notre Poétique: pour cela il faut que l’Orateur prenne garde à se servir le plus rarement et en moins de lieux qu’il pourra, tant des mots pris des autres Langues, que nous appelons Étrangers, que des mots Doubles, ou Feints. De savoir maintenant quand l’occasion se présentera de le faire, c’est ce que nous dirons un peu après; Pour la raison qui défend de s’en servir, elle a déjà été donnée; attendu que tels mots changent trop la façon de parler ordinaire, et la déguisent au delà de [p. 371] ce qu’il faut. Il n’en va pas ainsi des mots Propres et Usités, ni des Métaphores, qui seuls sont utiles à la Prose et y viennent bien. Et une marque que cela est ainsi, c’est que tout le monde ne se sert d’autre chose, n’y ayant personne qui, dans l’entretien et en parlant familièrement, n’emploie et les Métaphores, et les noms usités, et les mots Propres. Tellement qu’il se voit, Que si l’on sait se servir à propos de tous ces termes dont nous avons fait mention, non seulement il y aura dans l’expression je ne sais quoi d’extraordinaire qui frappera, mais encore l’artifice en sera si caché, qu’il ne paraîtra pas que ce soit une chose travaillée, et même il n’y aura rien de si clair; qui sont trois conditions en quoi consiste la plus parfaite Élocution de l’Orateur.

De tous les mots au reste qui entrent dans la Prose, il est à remarquer Que les Équivoques sont plus d’usage pour les Sophistes, à cause que c’est là où ils mettent leur finesse et ce qui leur sert le plus à tromper. Quant aux Synonymes, les Poètes en ont plus de besoin. J’appelle mots Propres et Synonymes, par exemple, Marcher, et Cheminer, d’autant que ces deux mots sont propres également pour ce qu’ils signifient, et qu’ils signifient la même chose. De savoir maintenant ce que c’est que chacun de ces Termes-là en particulier? de plus Combien il se trouve d’espèces de Métaphores, et l’effet merveilleux qu’elles font, soit dans les Vers, soit dans la Prose? est ce qui a été dit en traitant de la Poétique.

Après tout l’Orateur sera d’autant plus obligé de rechercher les Métaphores et de se mettre en peine d’en trouver, [p. 372] Qu’absolument la Prose a beaucoup moins de choses qui viennent à son secours que les Vers: car outre que la Métaphore a cela de propre, Qu’elle est claire, agréable, et qu’elle frappe par je ne sais quoi de nouveau; c’est qu’il la faut trouver de soi-même et ne l’emprunter de personne. Au reste, soit qu’on se serve d’Épithètes ou de Métaphores, il faut bien prendre garde de n’en point choisir qui ne soient tout à fait au sujet; ce qui arrivera, s’il s’y trouve de l’analogie et une juste proportion dans le sens, autrement la chose ne vaudrait rien et serait impertinente; car les Contraires ont cela, que jamais ils n’éclatent davantage et ne se font mieux connaître que lorsqu’ils sont opposés. Or le moyen d’éviter cette faute, c’est de considérer le rapport que les choses ont entre elles, et de quelle façon elles se regardent: Car tout de même qu’au Jeune homme nous voyons que l’Écarlate sied bien, et au Vieillard une autre couleur; ainsi en est-il de tout le reste.

Or s’il s’agit de louange et que vous vouliez embellir la matière que vous traitez, alors il faudra tirer votre Métaphore de ce qui se trouvera de plus noble dans le même genre; Et au contraire voulant en donner mauvaise opinion, il la faudra tirer du pire endroit et de ce qui s’y rencontrera de plus méprisable. Je m’explique, par exemple, Attendu que ce sont deux choses contraires et comprises sous même genre, de dire d’un homme qui en prie un autre, Que c’est qu’il gueuse; Et tout au [p. 373] contraire d’un qui gueuse effectivement, Que c’est qu’il prie; à cause que faire l’une ou l’autre de ces deux choses c’est Demander, qui est le genre; cela proprement est pratiquer ce que nous venons de dire. Ainsi Iphicrate voulant un jour faire dépit à Callias contre qui il avait prise, l’appella Metragyrtès et non pas Dadouchos, qui était sa véritable qualité. Metragyrtès au reste veut dire simplement un Quêteur de Confrérie ou Porte-bassin, et Dadouchos un Porte-cierge, À quoi Callias repartit, Qu’on voyait bien par ce qu’il disait qu’il n’était guère entendu aux Mystères de la Déesse et que jamais il n’avait eu l’honneur d’être admis au nombre des Initiés; puisqu’enfin s’il eût su ce que c’était, il n’aurait eu garde de l’appeler Metragyrtès comme il faisait, mais Dadouchos. Car quoique sous ces deux noms soient comprises deux fonctions qui regardent les cérémonies qu’on fait pour la Mère des Dieux; la différence néanmoins en est si grande, que l’une est sans honneur et l’autre très honorable. Ainsi en est-il encore de ceux qui étaient à la Cour de Denys le Tyran, que tout le monde appelait Dionysiocolacas, les Flatteurs du Tyran, car entre eux ils se nommaient les Adroits et les gens de Cour; or est-il que ces deux mots sont dits avec Métaphore, mais l’un est infamant et reproche un vice honteux; l’autre au contraire est pris en bonne part. Les Voleurs font la même chose, car pour couvrir d’un nom honnête le métier qu’ils font, ils s’appellent Aventuriers et gens de Fortune. Par cette raison l’on voit qu’il n’y aura rien qu’on [p. 374] ne puisse tourner en bonne ou mauvaise part; car qu’un homme ait commis un crime, on dira simplement, Qu’il a failli, et que c’est par malheur qu’il est tombé dans cette faute: Et tout au contraire qu’un autre n’ait fait qu’une simple Faute, par cette adresse on le traitera de criminel, faisant passer son Action pour un Attentat. Ainsi en sera-t-il ayant à parler d’un qui n’aura que dérobé; car, pour rendre son action plus odieuse, on se pourra servir des termes qui marquent le plus de violence, par exemple, Qu’il a ravi, Qu’il a enlevé, Qu’il a ravagé. Pour ce qui est de ce que dit Telephe dans Euripide touchant certains Rameurs,

Qu’avec leurs Rames, faisant les Rois sur la Mer, et commandant aux flots afin d’arriver plutôt en Mysie;

La Métaphore de cela n’est pas bonne, à raison que le mot de Roi en cet endroit, et celui de Commander, sont trop nobles pour être attribués à l’exercice de la Rame, qui est vil. De manière que comme ces sortes de Métaphores ne sont point naturelles, l’artifice n’en peut être caché.

On peut encore pécher contre les Métaphores au choix des mots, quand les syllabes en sont rudes et ne rendent pas un son agréable à l’oreille, ainsi que fait, dans ses Élégies, le Poète Dionysius, surnommé l’Homme à l’airain [NdT : « Il fut surnommé ainsi, à cause de l’avis qu’il donna aux Athéniens de ne se servir d’autre monnaie que de celle d’airain. »] : comme quand il appelle la Poésie le Cri de Calliope, à cause que le mot de Poésie et celui de Cri signifient chacun une sorte de Voix: car non seulement la Métaphore est méchante en ce que le mot de Cri est rude; mais encore parce que ce qu’il signifie n’a aucun rapport avec la douceur de la Poésie.

[p. 375] Touchant les Métaphores encore il faut prendre garde Qu’elles ne soient point tirées de loin, mais de choses proches et de même espèce, afin que venant à nommer ce qui n’a point de nom, ce soit de sorte qu’on ne doute point alors qu’il ne soit très bien nommé, à cause du parfait rapport; comme dans cet Énigme qui a tant couru,

J’ai vu, chose admirable! un homme avec du feu

Qui collait de l’airain dessus la chair d’un homme.

Car comme la manière d’appliquer les ventouses n’a point de nom, et que Coller et telle sorte d’application sont tous deux des moyens pour faire tenir une chose à un autre; celui qui a composé l’Énigme s’est servi exprès du mot de Coller, afin de mieux expliquer la façon avec laquelle on applique les ventouses.

En un mot qui veut avoir de bonnes Métaphores, doit recourir aux Énigmes bien faits; et de vrai puisque ce qui fait l’Énigme sont les Métaphores, il s’ensuit Qu’un Énigme ne saurait jamais être bien fait, que les Métaphores n’en soient excellentes.

Les Métaphores encore ont ceci, Qu’elles veulent être tirées de choses honnêtes, et qui portent une belle idée. Or comme a fort bien remarqué Licymnios, un mot peut être honnête ou déshonnête, en deux façons; ou à cause du son, ayant simplement égard à l’oreille, ou à cause de sa signification. Il se trouve outre cela une troisième façon qui sert de réponse à l’Argument Sophistique allégué communément pour prouver le contraire: Car la raison qu’apporte Bryson afin de montrer Qu’il n’y a rien de sale dans les [p. 376] paroles, et que personne ne saurait jamais rien dire de déshonnête en parlant, À cause, dit-il, que de quelque manière qu’on s’exprime, c’est toujours dire la même chose; absolument cette raison est fausse, puisqu’enfin il se remarque des termes et plus propres les uns que les autres pour ce qu’ils signifient, et même bien plus expressifs et beaucoup plus capables de faire la peinture d’une chose et la mettre devant les yeux. Joint qu’il ne faut pas s’imaginer Que tout ce qui signifie une même chose, la signifie également et de la même façon; de sorte que, quand il n’y aurait que cela, ce serait assez pour faire demeurer d’accord Qu’effectivement il y a des termes et plus honnêtes et plus sales les uns que les autres; car quoique deux termes signifient une chose honnête et une chose sale tout ensemble, néanmoins ce n’est jamais ni comme sale précisément qu’ils la signifient, ni comme honnête; ou si cela est, il s’y trouve du plus et du moins.

Donc pour ce qui est des Métaphores, il les faudra choisir de sorte, Qu’elles ne contiennent rien que d’honnête et qui ne plaise, soit pour le mot, soit pour l’expression; et de plus Qu’elles ne présentent rien à la vue ni aux autres Sens qui les puisse choquer. Et pour montrer que le choix dont nous parlons est nécessaire, c’est qu’enfin il y a bien de la différence entre dire, l’Aurore aux doigts de rose, et l’Aurore aux doigts d’écarlate, et bien pis encore que tout cela l’Aurore aux doigts rouges.

 

Des Épithètes.

 

À l’égard des Épithètes ou Adjectifs, on en peut encore user ainsi que des [p. 377] Métaphores, et les choisir à l’avantage, ou au désavantage d’une personne; à sa honte, ou à sa gloire. Par exemple, ayant à parler d’Oreste, d’un côté on dira, Que c’est un Parricide et un abominable qui a tué sa propre Mère: Et d’un autre côté prenant la chose en bonne part, on l’appellera Le Fils généreux, le Vengeur du sang, et du meurtre de son Père. Ou bien encore comme fit Simonide quand Anaxilas, celui qui à la course des Mules gagna le prix, le vint prier de faire des vers; car voyant qu’il lui offrait trop peu, il fit semblant qu’il n’en voulait pas faire, Comme étant indigne, disait-il, d’avoir à louer des demi-Baudets. Mais quand il lui promit davantage, alors il fit ces vers:

Qu’on vous aime en tous lieux, partout qu’on vous caresse,

Ô Filles de Chevaux plus légers que le vent.

Cependant il les pouvait encore appeler Filles d’Ânesses s’il eût voulu.

Les Diminutifs font encore le même effet. J’appelle mot Diminutif, celui qui fait paraître quelque Bien ou quelque Mal plus petit qu’il n’est; ainsi en use Aristophane dans ses Babyloniens lorsqu’il raille, car, au lieu de nommer quantité de choses comme on a accoutumé de les nommer; Par exemple de l’Or, une Robe, une Injure, une Maladie; à la place il se sert de diminutifs. Néanmoins, quand on les emploiera, il faut prendre garde de n’en pas abuser, et se tenir toujours dans les bornes de la médiocrité. [p. 378]

 

Chapitre III. De l'Élocution froide.

Quatre choses rendent l’Élocution Froide. Premièrement les mots Doubles ou Composés, comme quand Lycophron dit, Le Ciel Porte-stambeaux, La Terre Porte-montagnes, etc. [NdT: « Au Grec il y a ton poluprosôpon ouranon, Le Ciel à plusieurs faces; mais comme de rendre ainsi ce n’était point apporter un mot composé, qui est ce qu’Aristote reprend en cet endroit, je me suis servi de l’Épithète de du Bartas, si connu en notre Langue et qui d’ailleurs ne s’éloigne guère de ce que j’avais à dire. J’ai sauté stenoporon et ptôkhomousos qui suivent un peu après pour n’être point propres à être imités. Le premier est de Lycophron qu’il attribue à un certain rivage, voulant marquer Qu’il était d’un abord difficile et fort étroit. L’autre est de Gorgias, dont il se sert afin de mieux exprimer l’esprit d’un Flatteur, comme qui dirait en un seul mot, Gueux-adroit, Qui gueuse avec esprit. »]. Ou comme Gorgias lorsqu’il se sert des termes de Vrai-Jureurs, et Faux-Jureurs. Et encore comme fait Alcidamas en [p. 379] beaucoup de lieux [NdT: « J’ai mis en beaucoup de Lieux, afin qu’on ne s’aperçût pas du vide que j’ai laissé pour ne pouvoir imiter supportablement les Exemples vicieux qu’Aristote allègue de cet Alcidamas. Les mots donc que j’ai passés et qu’il reprend, sont Premièrement purikhrôn que cet Alcidamas emploie pour exprimer la colère ardente et furieuse d’un certain homme qu’il décrit, Il avait, dit-il, l’Âme pleine de fureur et les yeux tout en feu. En second lieu il reprend telesphoron que ce même Auteur emploie en deux endroits, dont Aristote apporte ici les Exemples, comme qui dirait Porte-fin, c’est-à-dire qui fait arriver à la fin et au but qu’on se propose. Le premier exemple est tel, Il s’imagina que leur promptitude et cette gaieté qu’ils témoignaient, les feraient venir à bout de leur dessein. Dans le second Exemple, le même mot est donné pour Épithète à la Persuasion. Enfin le dernier mot qu’il condamne pour la composition, est kuanokhrôn, que ce même Alcidamas attribue à la Mer, ce que les Latins appellent Color caeruleus, c’est-à-dire de couleur bleue comme le Ciel. »]. Car sans doute tous ces termes-là, et telles autres manières de parler qu’ils affectent, sentent beaucoup plus la Poésie que la Prose à cause de leur composition. C’est donc là une des raisons pourquoi l’Élocution est froide.

Secondement l’Élocution paraît froide, lorsqu’on se sert de mots Étrangers, ainsi que Lycophron, qui voulant faire savoir Que Xerxès était de grande taille, l’appelle Pelorion [NdT : « Ce mot était étranger à Athènes, et seulement en usage chez les Thessaliens. L’Exemple qui suit immédiatement et que j’ai passé, est du même Lycophron; c’est lorsqu’il appelle Sciron, ce fameux voleur que tua Thesee, sinis anèr, qui veut dire, en Langue étrangère, un homme ne pernicieux et qui ne fait que du mal. Les autres Exemples vicieux sont d’Alcidamas, premièrement quand parlant de la Poésie il se sert du mot athurma, voulant marquer que ce n’était qu’un simple divertissement et un jeu d’esprit. Secondement lorsqu’il emploie le terme atasthalia, pour dire une faute, un péché. Et encore tethègmenos pour représenter un homme si transporté de colère qu’il ne sait ce qu’il fait. »]. Alcidamas encore est un de ceux qu’on peut reprendre en ceci particulièrement.

En troisième lieu, la Diction paraît froide à raison des Épithètes, quand ils sont grands, ou qu’ils ne viennent pas à propos, ou qu’il y en a trop: Car je demeure bien d’accord Qu’en Poésie les Épithètes inutiles ont lieu quelquefois, et qu’il est permis de [p. 380] dire, Du Lait blanc; mais dans la Prose, non seulement il n’y a rien de si impertinent que de s’en servir; mais encore d’en mettre trop, est un défaut si visible, qu’il n’y a personne qui ne prenne cela pour de la Poésie. Or parce que dans la Prose on ne saurait s’en passer; car les Épithètes ont cet avantage, qu’ils annoblissent merveilleusement la Diction, lui donnant je ne sais quoi d’extraordinaire et d’étranger qui frappe; il faut pourtant être réservé là-dessus, afin de ne pas tomber dans l’excès; puisqu’alors ce serait un plus grand vice que de parler sur le champ et sans préparation. Et de vrai le pis qu’on pourrait dire d’un discours qui n’aurait pas été préparé, c’est qu’il ne serait pas bien, au lieu que l’autre ne vaudrait rien absolument. Aussi est-ce une des raisons pourquoi tout ce qu’a fait Alcidamas est si froid et si dégoûtant; car il a ce défaut, Qu’il se sert des Épithètes, non pas comme d’un simple assaisonnement propre à réveiller l’appétit: mais comme d’une viande à soûler, tant il se plaît à les faire venir souvent, à les choisir grands et longs, et à les employer sans nécessité. Par exemple, Il ne se contente pas de dire la Sueur, il ajoute l’humide Sueur. Il ne dit pas les Jeux de l’Isthme, mais la solennité des Jeux de [p. 381] l’Isthme. De dire les Lois tout simplement, ce serait trop peu pour lui, il ajoute les Lois Reines des États * [NdT : « L’étoile de cette Page est pour faire savoir qu’il y a un Exemple sauté. C’est du mot Mouseion, qui signifie ce Lieu à Athènes dédié aux Muses et aux Sciences. Or cet Alcidamas, qu’Aristote traite ici plus mal que jamais, n’avait garde de se contenter d’un mot si simple, mais pour l’embellir, il faut qu’a son ordinaire il ajoute de la Nature. »]. Il ne se sert pas du mot de Course tout seul; il l’appelle Ce mouvement impétueux de l’Âme qui porte à la Course.

Jamais il ne dira, le Chagrin; mais toujours, le triste Chagrin de l’Esprit. Pour faire savoir Qu’un Orateur a de la grâce en parlant, au lieu de cela il dit, Qui a une grâce à charmer tout le monde, répandant la joie et le plaisir dans l’esprit de tous ceux qui l’écoutent. S’il faut dire Il cacha telle chose sous des branches, il ajoute Sous des branches d’Arbres de la Forêt. Il ne dira pas, Il couvrit sa Nudité, mais, Il couvrit la honteuse Nudité de son corps. De même en est-il quand il parle de la Convoitise, qu’il appelle la Contrémulatrice [antimimon] de l’Âme, car ce mot est ici d’autant plus à condamner qu’il est à la fois et Épithète inutile, et mot Double; de sorte que cela sent tout à fait sa Poésie [NdT: « Le vide, que j’ai laissé ici, est rempli dans le Texte d’un autre Exemple vicieux d’Alcidamas touchant le mot exedron, etc. Le sens est, Un débordement de méchanceté qui n’a ni fonds ni rive. »]

Tous ceux donc qui affectent un Style Poétique, non seulement font une chose messéante et qui ne convient point à la Prose; mais encore tout ce qu’ils disent paraît froid et ridicule; et même alors il [p. 382] arrive, que, pour dire plus qu’il ne faut, ils en deviennent obscurs; car c’est une maxime Que depuis qu’une chose est claire, tout ce que vous ajoutez après ne sert plus qu’à l’obscurcir et à l’embrouiller.

L’occasion au reste où dans la Prose l’on peut se servir de mots Doubles et Composés, est quand on manque de mot Propre pour signifier ce qu’on veut, et que d’ailleurs la composition s’en trouve naturelle, par exemple comme est le mot de Passetemps [khronotribein] ; mais il faut bien prendre garde de n’en pas abuser, puisque, s’il y en avait trop, cela passerait pour de la Poésie. En effet pour montrer que l’usage des mots Doubles est purement Poétique, c’est qu’il n’y a rien qui vienne mieux à la Poésie Dithyrambique, ni qui l’embellisse davantage; attendu que son style est enflé et qu’elle se plaît à faire du bruit. Pour les mots Étrangers et d’une autre Langue, ils sont plus propres au Poème Héroïque et à l’Épopée, à cause que l’Épopée est majestueuse et aime le Grand. Enfin la Métaphore s’accommode mieux aux vers Iambiques et au Théâtre, puisque, comme il a été remarqué, l’usage de ces vers est reçu dans le Dramatique, et qu’on ne se sert plus à présent des autres.

La quatrième chose où il se remarque de la froideur dans les Métaphores, est lorsqu’on ne les sait pas bien choisir. Car il faut savoir qu’il y a deux sortes de Métaphores qui ne valent rien pour le sujet qu’on traite; Les unes, parce qu’elles font un effet ridicule, d’où vient que dans la Comédie les Poètes s’en servent souvent; Les autres au contraire, parce qu’elles sont trop graves et tiennent du Tragique. Cette même froideur se [p. 383] rencontre dans les Métaphores si elles sont obscures, et elles seront obscures si on les tire de loin, comme fait Gorgias, qui tantôt appelle certaines affaires Pâles et Défaites, et tantôt Rubicondes et hautes en couleur. Et encore qui dit en un autre endroit, Et comme tu n’avais semé qu’à ta honte, aussi la récolte que tu as faite, a été bien triste pour toi; car tout cela est trop Poétique. Ou bien comme fait Alcidamas qui ose appeler la Philosophie la Forteresse et le Boulevard des Lois; et tout de même l’Odyssée, Le parfait miroir de la vie humaine [NdT: « L’Exemple que j’ai omis ici est du même mot athurma, que j’ai déjà expliqué. Ce qu’il y a à savoir, c’est qu’Aristote la première fois le reprend comme mot étranger, et maintenant comme mauvaise Métaphore. Le sens d’Alcidamas dans ce passage ici, est Ne se trouvant, dit-il, rien de semblable dans sa Poésie qui pût divertir. »]. Car effectivement toutes ces choses-là ne sont point propres à persuader pour les raisons que nous avons dites.

À l’égard du mot de Gorgias lorsque cette Hirondelle en volant fit son ordure sur lui, sans doute il aurait été excellent dans la bouche d’un Poète sérieux, car il lui dit, Vraiment, Philomèle, cela n’est guère honnête. Or il faut remarquer que s’il lui eût parlé comme à un Oiseau, la chose n’eût rien valu, puisqu’il n’y avait rien de honteux dans cette action; mais bien lui parlant comme à une Fille il y avait de la honte; De sorte qu’alors sa réprimande fut très spirituelle parlant à cet Oiseau, comme ne considérant point ce qu’il était présentement, mais ce qu’il avait été autrefois avant sa métamorphose.

 

Chapitre IV. De l'Image.

Quant à l’Image ou Comparaison, c’est encore une Métaphore, ou peu s’en faut; et de fait quand le Poète représentant Achille, dit de lui,

Il va comme un Lion,

alors c’est une simple Image; mais quand il dit du même,

Ce Lion s’élançait,

pour lors c’est une Métaphore: car à cause que le Lion est un animal courageux et fort, et qu’Achille est principalement remarquable par ces deux qualités; pour cela le Poète parlant de lui, et voulant montrer quelle était sa valeur, par Métaphore l’appelle un Lion.

Après tout, quoique la Comparaison ne nuise pas dans la Prose, et même qu’elle y soit utile; néanmoins il ne s’en faut pas servir trop souvent; à raison de son caractère qui est poétique. Toute Comparaison au reste se doit tirer du même endroit que les Métaphores; puisqu’il n’y a point d’autre différence entre elles, que celle que nous avons remarquée. En voici quelques-unes. [p. 385] Par exemple, la raillerie d’Androtion contre Idrieus,

Qu’il était semblable à ces Chiens d’attache qu’on a déliés, qui mordent tous ceux qu’ils rencontrent, car, disait-il, cet Idrieus est devenu si fâcheux depuis sa prison, qu’il attaque tout le monde.

Ou bien comme fait Théodamas, quand il compare Archidamos, tout savant qu’il était en Géométrie, à Euxénos qui n’y savait rien; et le tout pour montrer Qu’ils étaient tous deux si semblables en méchanceté et en laideur; qu’on pouvait prendre l’un pour l’autre; car la façon avec laquelle il le fait est si juste que même on la peut renverser; et de fait; S’il est vrai d’assurer de cet Archidamos Que c’est un autre Euxénos, mais qui est savant en Géométrie, il s’ensuit à proportion Que ce même Euxénos est un autre Archidamos, mais qui n’est pas Géomètre.

Platon aussi, dans sa République, parlant de ceux qui dépouillent les Morts par vengeance, les compare à ces Chiens qui mordent la pierre, sans faire rien à ceux qui l’ont jetée.

Le même encore, à propos du Gouvernement populaire, compare le Peuple en cette rencontre à un Pilote fort et robuste, mais qui a l’oreille dure et qui n’entend pas bien.

Ce qu’il dit aussi contre les Versifications n’est pas à omettre, quand il fait comparaison de la Beauté des Vers à cet éclat qui rend un visage agréable, quoique de lui-même il ne soit pas beau; Car, dit-il, cet éclat n’est pas plutôt passé, que ce n’est plus le même visage, et qu’on a de la peine à le reconnaître; Ainsi en est-il des Vers, si vous [p. 386] leur ôtez ce nombre et cette justesse qui leur donnent l’agrément qu’ils ont.

La comparaison aussi contre les Samiens de Périclès est remarquable, Qu’ils ressemblaient les petits Enfants, qui pleurent quand on les veut faire manger, et pourtant qui ne laissent pas de prendre ce qu’on leur donne.

Et tout de même ce qu’il dit contre les Béotiens, à l’occasion de leurs dissenssions et de ce qu’ils ne faisaient que s’entrebattre; Qu’ils étaient comme ces sortes de Chênes qui venant à s’entreheurter se cassent et se brisent.

Ou bien encore comme Démosthène qui, pendant la guerre, voyant que les Athéniens rejetaient sans cesse les bons avis qu’on leur donnait, les compare à ces gens qui ne sauraient souffrir le branle d’un Vaisseau, ni être sur Mer, sans avoir envie de vomir.

Ou comme Démocrate encore, qui, pour mieux faire connaître la malice des Orateurs à fourber le Peuple, les compare aux Nourrices, qui, sous prétexte de mieux préparer l’aliment qu’elles ont à donner à leurs Nourrissons, le sucent si bien, que tout ce qu’elles tirent après de leur bouche n’est plus que de la salive dont elles les barbouillent.

Et encore comme Antisthène qui comparait Céphisodote en chartre [i. e. en prison] à de l’encens; car comme l’encens en se consumant donne du plaisir; aussi lui tous les jours allant en dépérissant, chacun en avait de la joie; parce que c’était un homme qui ne faisait que du mal.

Tous ces Exemples-ici peuvent donc être employés également et comme Images et comme Métaphores: d’où il s’ensuit, Que tout ce qui sera bien reçu en qualité de [p. 387] Métaphore pourra encore servir de Comparaison; puisque toute Comparaison n’est autre chose qu’une Métaphore, hormis qu’elle doit être accompagnée d’une raison.

Or il faut savoir que toute Métaphore qui est fondée sur une Analogie, ne saurait être bonne, que ces deux conditions-ici ne s’y rencontrent: car premièrement il faut Qu’elle se puisse renverser, et que les termes transportés de part ou d’autre se répondent également: Et de plus elle doit être fondée sur des choses de même genre et de même nature. Par exemple, S’il est vrai de dire de la Vieillesse, Qu’elle est l’Hiver de la vie, Il faudra, par la même raison, qu’on puisse dire de l’Hiver, Que c’est la Vieillesse de l’année [NdT: « J’ai ajouté cet Exemple, afin de faire mieux entendre celui qu’apporte Aristote, comme ne nous étant pas assez familier pour en goûter la beauté. »]. Et tout de même encore, Si l’on peut dire de Bacchus, Que la Coupe qu’il tient à sa main est son bouclier, suivant la même analogie, on pourra dire aussi du Bouclier de Mars, Que c’est sa Tasse et son Gobelet.

Voilà donc ce qui a accoutumé d’entrer dans le Discours, et de quoi il est composé.

 

Chapitre V. De la Pureté de l'Élocution, et pour Parler correctement.

Le principal fondement de l’Élocution est de parler purement sa Langue, ce qui dépend de cinq choses: Premièrement des Conjonctions et des Particules, quand on les sait placer à propos et dans leur ordre naturel; Que ce qui doit précéder, est mis devant; et ce qui doit suivre, après; ainsi qu’il se voit de quelques-unes où telle observation est indispensable. Par exemple, Encore que veut après soi, Néanmoins; Que si veut avoir Donc. Il est pourtant à remarquer touchant ces Conjonctions, qu’afin que la Reddition en soit juste et qu’elles se répondent parfaitement, il les faut disposer de sorte, qu’elles n’embarrassent point l’esprit, et qu’on se puisse souvenir de la première quand on viendra à la seconde. Pour cela donc on aura soin de ne les pas trop écarter; et quand il s’en trouvera qui voudront se suivre nécessairement, de n’en pas mettre d’autres entre-deux qui en fassent perdre la suite; car enfin il se rencontre peu d’occasions où cela se puisse faire, et être bien. Ce serait donc fort mal parler que de dire, [p. 389]

Or pour moi, sitôt qu’il m’eut dit cela, car Cléon arriva là-dessus qui me conjurait, et me priait instamment de venir; Je partis donc et m’en allai avec eux.

Car il se voit ici plusieurs Conjonctions interposées avant que de venir à celle qu’on attend, et qui doit suivre la première; de sorte que, pour peu que l’Interposition fût plus grande entre, Je m’en allai, et ce qui est mis au commencement à quoi il se rapporte, la chose paraîtrait si obscure qu’on n’y verrait goutte. Une des puretés donc de la Diction consiste à savoir bien placer les Particules et les Conjonctions.

La seconde chose qu’il faut observer, est de s’attacher aux mots Propres, et de ne point se servir de Circonlocution.

La troisième est d’éviter l’Ambiguïté et tout ce qui peut faire Équivoque, si ce n’est qu’on se proposât le contraire et que ce fût à dessein; comme font ordinairement ceux qui n’ont rien à dire et pourtant veulent faire croire qu’ils disent quelque chose; car telles gens alors ne manquent jamais d’user de Circonlocution et d’Équivoque; comme fait Empédocle. Et de vrai il n’y a rien de si propre à tromper que le circuit des paroles, quand il y en a beaucoup; car enfin la même chose arrive à l’Auditeur, que nous voyons arriver à la plupart de ceux qui vont au Devin, qui prennent pour vérité tout ce qui enferme équivoque et porte un double sens, témoin Crésus quand l’Oracle lui dit,

Crésus passant Halys, doit perdre un grand Empire.

Car non seulement les Devins ont [p. 390] accoutumé de se servir d’Équivoques, mais encore ils ont cette finesse de ne dire les choses qu’en général, à cause que venant à se tromper, leur faute en paraît plus petite: et de fait Qu’un homme joue à Pair et à Non, il est certain qu’il manquera bien moins à répondre toujours ou Pair ou non Pair; qu’à dire précisément tel Nombre, et combien il y en a. Il en va de même des Prédictions, puisqu’il est bien plus sûr de dire en général, Qu’une chose arrivera, que de marquer le Temps auquel elle doit arriver. Aussi est-ce pour cela que les Devins ne s’arrêtent point aux circonstances, et que dans tout ce qu’ils prédisent jamais ils ne disent Quand. Toutes ces choses-là donc que nous venons de remarquer sont également vicieuses; de sorte qu’on les doit éviter autant qu’on pourra, si ce n’est, comme j’ai dit, qu’on ne le fît à dessein et pour raison.

La quatrième chose à observer pour la pureté de la Langue, est ce qu’enseigne Protagore touchant les genres des Noms, qu’il divise en Masculins, Féminins et Neutres; car c’est à quoi il faut bien prendre garde, afin de n’y pas manquer et de rendre toujours genre pour genre. Par exemple, ayant à parler d’une Femme, on ne doit rien mettre de tout ce qui se rapportera à elle, qui ne soit au Féminin; ainsi on sera obligé de dire, Cette Femme étant arrivée, elle s’arrêta quelque temps à causer, et puis elle s’en alla, et non pas, Il s’en alla; parce qu’il est là parlé de Femme, et que le mot de Femme est du genre féminin.

La cinquième chose est d’avoir égard au Nombre, pour savoir s’il est parlé d’une seule personne, ou de deux, ou de plusieurs; [p. 391] cela veut dire, en un mot, Qu’il faut observer la construction du Singulier, du Duel et du Pluriel. Ainsi il faudra dire en parlant de plusieurs, Ils ne furent pas plutôt de retour qu’ils me battirent; et non pas qu’il me battit.

En général tout ce qui s’écrira doit être et aisé à lire, et aisé à prononcer; ce qui ne dépend que d’une même observation. Or c’est ce qui ne se rencontrera pas s’il y a trop de Conjonctions, ou que la ponctuation soit difficile à trouver, comme dans les Ouvrages d’Héraclite; car en lisant Héraclite, ce n’est pas un petit secret que d’y bien faire la ponctuation; parce que le plus souvent on ne saurait dire à quoi se rapporte le Devant ni le Derrière, par exemple comme dans ce qu’il a mis tout au commencement de son Livre, où il parle ainsi: Or de cette raison divine, et qui subsiste toujours les hommes en sont incapables; car on ne saurait dire ici à quoi se rapporte le mot de Toujours, si c’est devant qu’on doit mettre une virgule, ou si c’est après.

Une autre faute encore très grande dans l’Élocution et qui est un Solécisme, est quand, au lieu d’un mot qui devrait convenir également à deux autres de différente signification, on en met un qui ne leur convient point, ou ne convient qu’à un. Par exemple, ce serait une incongruité de faire rapporter le mot de voir au Son et à la Couleur, à cause que ce n’est pas un terme qui leur soit commun.

Après tout, ce qui rend la Diction obscure, est lorsqu’ayant plusieurs interpositions à faire, et que le premier sens commencé ne pourra être entendu, si ce qui en dépend [p. 392] n’est mis de suite; d’attendre cependant à le mettre après toutes ces interpositions. Par exemple, il y aurait de l’obscurité à s’exprimer ainsi,

Pour moi, ma résolution était, sitôt que j’aurais eu dit à un Tel telle et telle chose, et que je lui aurais fait comprendre que l’affaire est de telle façon; de partir en même temps et de me mettre en chemin.

Ce qui serait beaucoup mieux de cette autre sorte,

Or pour moi, ma résolution était de partir et de me mettre en chemin, sitôt que je me serais entretenu avec un Tel sur telle et telle chose, et que je lui aurais fait comprendre que l’affaire est de telle façon.

 

Chapitre VI. De l'Enflure. 

Pour ce qui est de l’Enflure et de grossir la Diction, premièrement ce qui peut y contribuer, c’est au lieu du mot simple, de prendre la définition; par exemple, au lieu du mot de Cercle, de dire Une surface qui de tous côtés est également distante de son Centre. Pour serrer la diction au contraire et abréger, il faudra, au lieu de la définition, se servir du mot simple. Cette même adresse encore pourra être d’usage toutes les fois qu’une chose ne sera pas honnête ou bienséante à dire; car s’il arrive qu’on ne puisse donner sa définition sans exprimer quelque saleté, alors il faudra se servir du mot simple; Et tout au contraire, si le mot simple est sale, on prendra sa définition.

Un second moyen pour grossir la Diction, est d’user de Métaphores et d’Épithètes; prenant bien garde néanmoins que cela ne sente pas sa Poésie. Comme encore d’une seule chose en faire plusieurs, c’est-à-dire de se servir du Pluriel au lieu de Singulier, ainsi que font ordinairement les Poètes: car qu’il ne s’agisse que d’un seul Port de Mer, ils ne laisseront pas de dire au Pluriel,

Dans les Ports d’Achaïe. [p. 394]

Et tout de même,

Ces Lettres de regret et de plaintes remplies;

quoiqu’il n’y ait qu’une Lettre en tout [NdT: « Ricobon donne un autre sens à ce vers <d’Euripide> qu’il prend de Lampridius, et que je croirais bien être le véritable; mais comme ce sens n’a rien de beau, et qu’on n’en pourrait faire qu’un vers ridicule; j’ai mieux aimé m’attacher a celui de Victorius, et d’autant plus que tous les bons Traducteurs s’en sont servis. » Cassandre lit poluthrènoi, de « multiples plaintes », et non poluthuroi, les « multiples tablettes » de la lettre, alors qu’une lettre était faite seulement de deux tablettes scellées].

Un autre secret de grossir la Diction, est quand deux mots, qui devraient être joints et mis de suite, viennent à être séparés par le moyen de l’article qu’on répète; Par exemple, au lieu de dire tout de suite, De notre Servante, de répéter ainsi, De la Servante de notre Logis [NdT: « Ceci ne vaut rien en notre Langue, dans le Grec la chose a lieu et est bien reçue. », avec en manchette les mots grecs, « tès gunaikos tès hèmeteras », litt. « de l’épouse (qui est) la nôtre ».] Pour abréger on fera le contraire.

Pour grossir encore la Diction, il n’y aura qu’à se servir de Conjonctions; et si on veut abréger on les omettra; à condition pourtant que la chose ne paraisse pas décousue et sans liaison. Se servant donc de conjonction, on dira ainsi, Après que je fus arrive là, et que je lui eus parlé: Et tout au contraire sans conjonction, Arrivé que je fus, je lui parle.

Il ne sera pas encore mal à propos pour grossir la Diction, de faire comme Antimaque, qui est, en parlant d’une chose, de s’amuser à dire ce qu’elle n’a pas; ainsi qu’il fait lorsqu’il veut louer Teumessos, petite Montagne de Béotie:

Un certain petit Mont toujours battu du vent,

Se voit etc. [NdT: « Le reste de cet Exemple est perdu; ce qui fait qu’on n’en voit point l’application. » Note de Pierre Chiron : le passage « à lui seul ne semble pas illustrer à lui seul le procédé en question, c’est juste un incipit destiné à rafraîchir la mémoire du lecteur ».]

[p. 395] Car à s’y prendre de la sorte, la chose peut être continuée à l’infini. Or cette adresse est commode en ce point, qu’elle peut servir également de part et d’autre, et être aussi bien employée dans les bonnes choses que dans les mauvaises: Et de fait c’est de là que les Poètes ont pris occasion d’inventer tant de sortes d’Épithètes et de termes Négatifs; comme quand faisant mention d’un Concert de voix seule, ils l’appellent Melos Achordon, Alyron, comme qui dirait un Concert où il ne se trouve ni Luths ni autres Instruments à corde; car tout cela marque simplement privation. Après tout, quoique ces termes Négatifs ne disent rien d’eux-mêmes, néanmoins ils ne laissent pas d’être beaucoup estimés dans les Métaphores qui sont fondées sur une analogie. [NdT: « Ce qui manque à la fin de ce Chapitre est l’Exemple qu’Aristote apporte de ces termes négatifs, qu’il dit être estimés lorsqu’ils contiennent une Métaphore analogique. Il finit donc ainsi: Par exemple, comme de dire de la Trompette, que c’est to aluron melos. <Dans la trad. Chiron, “le son de la trompette est une musique sans lyre”.> Pour faire entendre ceci, je suppose qu’on sait ce que c’est que Proportion et Analogie. Posons donc quatre termes, la Trompette d’une part, et ensuite le Son qu’elle rend, qui n’a point de nom propre; Et d’une autre part le Luth que les Grecs appellent Lyra, et encore ensuite son Harmonie, que l’on distingue par le nom Melos. Cela posé, je dis que, puisque ces termes sont analogiques, le même rapport qu’il y aura du Son de la Trompette, à la Trompette; le même sera du Luth à son Harmonie appelée Melos: Et par conséquent il s’ensuit Que chacun de ces termes pourra réciproquement être transféré de l’un à l’autre, c’est-à-dire, Qu’il sera permis d’attribuer par métaphore à la Trompette le nom Melos, ainsi que fait le Poète duquel Aristote cite ici l’exemple: Mais comme [p. 396] Melos exprime quelque chose de trop doux pour être dit de la Trompette si absolument; le même Poète voulant modérer cette hardiesse et trouver quelque tempérament à sa métaphore, s’est servi du mot Alyron terme négatif, afin de corriger ce qu’il semblait avoir dit trop licencieusement; Or ce terme de soi ne signifie rien de positif, et ne sert qu’à montrer Que lorsque le mot Melos est attribué à la Trompette, on ne doit point croire pour cela que son harmonie soit aussi douce ni aussi délicate que celle du Luth; et c’est en quoi consiste la grâce qu’Aristote remarque, à cause de l’analogie. »]

 

Chapitre VII. De la Diction propre au Sujet.

Afin que la Diction convienne au Sujet, il faut trois choses;

Qu’elle soit Pathétique;

Qu’elle donne à connaître les Mœurs de celui qui parle;

Qu’elle soit Proportionnée à la matière que l’on traite.

La Diction sera Proportionnée au Sujet, si le Sujet étant grand et noble, on ne l’avilit point par une bassesse d’expression, Ou si au contraire étant bas et commun, on ne le relève point par des termes graves et majestueux; Enfin, si un Mot étant simple et de petite signification, on n’y cherche point d’ornement, puisque cela sentirait sa Comédie; ainsi que fait Cléophon, qui le plus souvent exprime les choses de sorte, que ce qu’il dit est à peu près comme si parlant de Figues, il les appelait Vénérables.

La Diction sera Pathétique; si s’agissant d’offense et d’injure reçue, le discours paraît comme venant d’un homme en colère; Ou si ayant à faire mention d’impiété ou d’une chose sale, il semble que ce soit avec aversion et à regret qu’on en parle; Ou au contraire s’agissant de quelque belle Action, [p. 398] si c’est avec ravissement et témoignant une grande joie; Enfin si la matière étant triste et digne de compassion, le discours est triste lui-même et accompagné d’une certaine humilité; et ainsi en est-il de toutes les autres passions. La Diction aussi qui est accommodée au sujet, ne sert pas peu à persuader; attendu que l’esprit trompé par là vient à faire ce faux raisonnement en lui-même, Qu’effectivement ce qu’on dit est vrai, à cause que tous ceux qui sont touchés des mêmes passions, jamais ne disent les choses autrement; de sorte qu’il arrive Qu’encore qu’il ne soit rien de tout ce qu’on dit, et que ce ne soit qu’une pure feinte; néanmoins la chose paraît si vraie, qu’on ne doute point qu’elle ne soit telle que l’Orateur l’a dit. Ajoutez à cela la propre faiblesse de l’Auditeur, qui ne peut entendre parler un homme passionné, sans éprouver en même temps et ressentir quelque chose de sa passion, quand bien même il ne dirait rien: Et c’est aussi pourquoi nous voyons que tant de gens ne laissent pas d’émouvoir et de jeter dans le trouble, seulement à force de tempêter et de faire du bruit.

La Diction exprime les Mœurs quand on s’attache à certains Signes qui les font connaître; car il faut savoir Qu’à chaque genre de personnes, aussi bien qu’à chaque habitude, est affecté je ne sais quel caractère en parlant qui les accompagne toujours. Par ce mot de Genre au reste j’entends la différence des Âges, du Sexe, et de la Nation; par exemple, De l’Âge, si c’est un Enfant, un Homme fait, ou un Vieillard qui parle. Du Sexe, si c’est un Homme, ou une Femme. De la Nation, si c’est un Lacédémonien, [p. 399] ou quelqu’un de Thessalie. Par le mot d’Habitude j’entends ce qui distingue chaque Particulier, eu égard à la vie qu’il mène; car sans doute toute habitude ne met pas de la différence dans la vie des Hommes et ne change pas les Mœurs. De manière donc que si l’on sait faire le choix à propos des termes particuliers et propres à chaque habitude, infailliblement le Discours sera dans le caractère que nous disons, et donnera à connaître les Mœurs de l’Orateur; car enfin autre est le langage d’un Paysan et celui d’un homme Savant; et de fait si deux personnes de cette qualité avaient à parler sur un même sujet, jamais elles ne diraient les mêmes choses, ni de la même façon.

Une autre adresse qui touche assez et fait impression sur l’esprit, est ce qui se lit aujourd’hui si communément, et même avec importunité, dans les Ouvrages de ceux qui écrivent, lorsqu’il s’agit de faire recevoir quelque proposition douteuse; par exemple quand ils disent, Et qui est l’Ignorant qui ne sait pas cela? N’est-ce pas une chose que tout le monde connaît? car l’Auditeur, qui a bonne opinion de lui-même, et qui aurait honte d’avouer son ignorance, se range aussitôt de votre Parti, afin de n’être pas seul qui semble ignorer ce qu’il croit que tous les autres savent. À l’égard du temps auquel il sera à propos de s’en servir, ou non; c’est une chose qui suppose du jugement, et qui a cela de commun avec le reste des autres adresses de la Rhétorique.

Que s’il se trouve de l’hyperbole à ce qu’on dit, et qu’on soit passé à quelque excès; le remède est ce qui se fait aujourd’hui [p. 400] si ordinairement; car alors il faudra que l’Orateur se blâme lui-même, et se reprenne d’avoir failli, vu que par là il fera croire que tout ce qu’il dit est vrai, puisque, quand il se méprend et vient à manquer, il sait bien s’en apercevoir.

Une autre observation à faire, est pour les choses qui doivent être proportionnées et qui demandent quelque sorte d’uniformité, afin de n’y être pas en tout si exact; car c’est un moyen qui ne contribue pas peu à tromper l’Auditeur. Je m’explique et dis par exemple, Que si les mots dont on se sert sont durs et rudes, de faire en sorte qu’il ne se remarque rien ni dans le visage, ni dans la voix, ni dans tout le reste de l’action, qu’on sait devoir être conforme, qui réponde entièrement à cette dureté; parce qu’autrement telle affectation serait bientôt découverte. Que si au contraire on prend l’un et qu’on laisse l’autre, pour lors l’artifice demeurera caché, et pourtant on ne laissera pas de produire le même effet; à condition néanmoins que cela ne se fasse pas si grossièrement, qu’on passe d’une extrémité à l’autre; car si quelqu’un était si peu judicieux que de prononcer avec dureté ce qui veut être prononcé doucement; Ou tout au contraire qui prononcerait doucement ce qui doit être dit d’un ton rude et fort: sans doute il n’y aurait rien ni de si méchant, ni qui fût moins propre à persuader.

Au reste dans la Passion il est permis de se servir de toutes sortes de termes, soit Épithètes, Mots composés et en grand nombre, et même Étrangers; parce qu’enfin on pardonne à un Homme en colère qu’il fasse [p. 401] les choses plus grandes qu’elles ne sont, et qu’à l’occasion de quelque petite offense reçue il se serve des mots les plus extraordinaires, comme de celui de Pelorion, mot étranger à Athènes, de celui d’Ouranomekes mot double, qui veulent dire, Énorme, Épouvantable, Qui monte jusqu’au Ciel.

Cette licence encore est permise dans le temps que l’Orateur s’est rendu tout à fait maître de l’esprit de ses Auditeurs, et qu’il les a transportés comme hors d’eux-mêmes; soit par les louanges qu’il leur aura données, ou au fort d’une invective, ou au milieu de sa colère, ou dans la joie et les mouvements d’une affection qui s’emporte; comme fait Isocrate sur la fin de son Panégyrique,

À votre avis, Messieurs, quelle peut être la gloire et la réputation, etc.

Et encore,

Ceux donc, Messieurs, qui, pour la gloire et le salut de leur Patrie, ont bien voulu souffrir, etc.

Car sans doute tous ceux qui sont dans le transport ont appris de dire des choses semblables; et c’est aussi ce qui fait qu’on est reçu à les dire, à cause qu’en ces rencontres l’Auditeur lui-même ne se possède plus, et participe au même transport: et de fait c’est la raison pourquoi telle manière convient particulièrement à la Poésie, à cause que la Poésie a quelque chose d’extraordinaire et de divin.

Ces façons-là de parler et autres termes, peuvent donc être employés, ou de la manière que nous venons de dire, ou avec Ironie et en raillant comme fait Gorgias, et comme il se voit dans le Phèdre de Platon. [p. 402]

 

Chapitre VIII. Du Nombre. 

Touchant la Forme et le Tour de la Diction, il ne faut pas qu’elle soit Ni nombreuse et mesurée comme les Vers; Ni aussi sans nombre: car d’un côté d’être trop nombreuse, outre qu’elle ne serait point propre à persuader; c’est qu’elle paraîtrait étudiée, et ôterait l’attention; parce qu’alors on ne songerait qu’à ce nombre, et que l’esprit sans cesse serait à épier, quand la même chute aurait à revenir: et cela justement comme il arrive aux petits Garçons qui voient mettre un Esclave en liberté. Car à cause que l’Huissier, qui fait la proclamation, répète plusieurs fois la même chose, où le nom de celui que l’Affranchi élit pour son Procureur, par exemple, Cléon, revient toujours dans le même ordre: ces petits Garçons, dis-je, attentifs à la même chute et au mot de Cléon; y sont tellement préparés, qu’ils ne manquent point à chaque fois de le repéter avant l’Huissier. D’un autre côté aussi de n’observer aucun nombre, la chose serait vague et n’aurait point de fin; or est-il Qu’il faut que la Diction soit finie et ait des bornes, mais non pas comme les vers; attendu que n’étant point finie, il n’y aurait rien de si désagréable [p. 403] ni même si confus et si difficile à comprendre.

Et de vrai toutes choses veulent être renfermées dans quelque nombre; or le nombre que demande la Prose lui est particulier qui s’appelle Rithmos; et les Vers sont comme des portions et des parties qu’on en a coupées. Ainsi donc il faudra toujours que la Prose soit nombreuse, mais non pas mesurée comme les Vers; puisque cela passerait pour un Poème; et nombreuse encore de sorte que ce nombre ne soit pas si exactement observé; mais seulement en quelque façon, et sans y apporter trop de scrupule.

 

Les Espèces du Nombre.

 

Quant aux Nombres, ils sont de plusieurs sortes.

Premièrement il y a l’Héroïque, qui est grand, plein de son, et qui veut être harmonieux.

En second lieu nous avons l’Iambe, qui est comme on parle d’ordinaire; d’où vient aussi qu’en parlant on fait souvent des vers Iambiques; or celui-ci n’est point du tout propre à la belle Prose, à cause qu’il est bas; et que la Prose, pour être belle, a besoin de quelque chose qui lui donne de la majesté et la relève.

À l’égard du Trochée, il n’est bon que pour la Danse; ce que font assez voir les vers Tétramètres qui en sont composés; car il n’y a point de nombre plus sautillant ni plus enjoué que celui-là.

Il reste le Péon dont, depuis Trasimaque, on a seulement commencé à se [p. 404] servir, et pourtant de sorte que ceux qui s’en servaient alors eussent été bien empêchés de dire ce que c’était. Pour savoir donc au vrai ce que c’est, Le Péon est un troisième nombre qui suit immédiatement les deux premiers que nous venons de remarquer; attendu que la proportion qui se trouve en lui, est de trois à deux; au lieu que celle des autres, par exemple de l’Héroïque, qui comprend le Spondée et le Dactyle, n’est jamais que d’un à un; Et celle de l’Iambe et du Trochée, qui sont la même chose en valeur, n’est que de deux à un seulement. De [p. 405] manière qu’il ne peut plus rester que la proportion du double et demi; et cette proportion est proprement ce que nous appelons Péon [NdT: « Proportion veut dire ici le rapport des temps qui se trouve dans chaque Nombre. Par le mot de Temps, il faut entendre la syllabe brève; deux brèves au reste valent une longue. Aristote donc en cet endroit remarque trois sortes de proportions dans les Nombres. La première du Péon, qui est de trois à deux; puisque tout Péon est composé d’une longue et de trois brèves, ce que Cicéron nomme Ratio sesquiplex, ou sesqui altera, proportion du double et demi. La seconde est du nombre Héroïque, qui est d’un à un simplement, que Cicéron appelle Par ad Par, c’est-à-dire où il y a autant d’un côté que d’autre; soit que la chose soit telle en effet comme dans le Spondée, où le rapport est d’une longue à un autre longue; ou simplement par équivalence, comme dans le Dactyle, où le rapport est d’une longue à deux brèves. La troisième proportion qui est de deux à un, que Cicéron appelle Duplex, est celle qui oppose une longue à une brève, ainsi qu’il arrive dans l’Iambe et dans le Trochée. Voyez Cicéron là-dessus dans son Livre de Orat. ad Brut. Touchant ce qu’Aristote dit vers la fin de la Page précédente, Que le Trochée n’est bon que pour la Danse; le Grec porte kordakikôteron, ce mot vient de kordax, qui était une sorte de Danse lascive et pleine d’agitation, à quoi était fort propre le Trochée. Tout ceci après tout n’a rien de commun avec notre langue, qui n’a d’autre Juge pour le nombre que l’oreille, et qui ne s’arrête point à mesurer les syllabes comme font les Grecs et les Latins. »].

Tous les autres Nombres donc sont à rejeter, tant pour les raisons qui ont été dites, que parce qu’ils ne sont propres que pour les Vers. Et ainsi l’on doit seulement retenir le Péon; à cause que, de tous les nombres dont il a été fait mention, c’est le seul qui s’accommode le moins avec les Vers, et même qui n’y puisse pas entrer: tellement que de s’en servir c’est le vrai moyen de cacher son artifice et de faire croire que ce qu’on dit n’a point été préparé.

Or il faut savoir que présentement on ne se sert que d’une sorte de Péon, et encore est-ce pour le commencement de la Période: mais ce n’est pas assez, parce qu’il ne faut pas que la fin ressemble au commencement. Si bien qu’il doit y avoir deux sortes de Péon, et tous deux opposés; Le premier, pour mettre toujours au commencement de la période, et comme on s’en sert aujourd’hui; dont la première sera longue, et les trois dernières brèves [–vvv], tels que sont les suivants:

Dalogenes [–vvv] eite Lukian, etc.

C’est-à-dire,

Car soit que de Délos, où tu pris ta naissance,

Soit que de Lycien le nom te soit plus cher.

Khruseokoma [–vvv –] Hecate pai dios, etc.

C’est-à-dire,

Et toi, brillant Phébus, avec tes cheveux d’or,

Race de Jupiter.

[p. 406] L’autre au contraire aura les trois premières brèves, et la dernière longue [vvv–], comme il se peut voir dans cet autre vers-ici,

Meta te gan hudata t’ôkeanon èfanise nux

[vvv– vvv– vvv– vvv–]

C’est-à-dire,

La nuit venant après cacha la Terre et l’Onde.

Et c’est celui qui doit terminer la période et être mis à la fin; car comme la syllabe brève est imparfaite d’elle-même et finit trop court, cela ferait que le Discours paraîtrait estropié: Ainsi pour bien faire il faudra toujours que la période soit coupée par une longue, afin qu’on ne soit point en doute que c’est là qu’elle finit; et cela sans avoir égard ni à la ponctuation, ni à l’ordre observé dans l’écriture; mais simplement à la cadence et au nombre.

Il a donc été montré, non seulement Que la Diction doit s’accommoder à l’oreille et n’être pas privée de nombre; mais encore il a été remarqué en particulier Quels sont les pieds qui la doivent rendre nombreuse, et même de quelle façon il faut que ces pieds-là soient disposés et quelle est leur vraie place.

 

Chapitre IX. Qu'il y a deux sortes d'Élocution.

Il y a deux sortes d’Élocution, car il faut de nécessité, Ou que la Diction ne s’arrête point et qu’elle soit une par sa liaison continuelle; comme les Anaboles et ces longues traînées des Poètes Dithyrambiques; Ou bien il faut qu’elle soit renfermée dans de certaines bornes, et semblable aux Antistrophes des vieux Poètes.

Quant à la première, elle est ancienne, et même nous voyons qu’Hérodote s’en est servi; car c’est ainsi qu’il commence son Histoire: Ceci est l’Exposition de l’Histoire composée par Hérodote natif de Thurium, etc. Et de vrai il se trouve qu’autrefois il n’y avait autre Diction en usage, que celle-là: maintenant elle est abandonnée et peu de gens la goûtent.

Au reste j’appelle Diction continuée celle qui ne finit point d’elle-même, si ce n’est que la matière qu’on traite vienne à finir; or est-il qu’il n’y a rien de si désagréable ni de si lassant, à cause qu’on n’y voit point de fin; car les hommes ont cela, Qu’en toutes [p. 408] choses ils veulent voir une fin: d’où vient que ceux qui courent pour le prix, lorsqu’ils arrivent aux Tournants et perdent le but de vue, semblent comme hors d’haleine et manquer de forces tout à coup: ce qu’ils n’éprouvaient pas auparavant, lorsqu’ils voyaient le but. Telle est donc la Diction continuée et qui ne s’arrête point.

L’Élocution bornée au contraire est celle qui consiste en périodes. J’appelle Période toute Diction qui de soi a un commencement et une fin; et de plus qui est de grandeur à être vue tout d’un coup sans donner de peine à l’esprit. Or telle sorte de Diction non seulement est agréable, mais encore aisée à comprendre. Elle est agréable, sans doute; puisqu’étant finie comme nous la supposons, elle se trouve tout au contraire de l’autre qui n’est ennuyeuse que parce qu’elle ne finit point; joint que l’Auditeur alors croit sans cesse remporter quelque chose de ce qui se dit, à cause que telles périodes contiennent toujours je ne sais quoi de fini et un sens achevé; au lieu que d’écouter un discours sans espérance d’y voir de fin et sans que jamais rien s’achève pour le sens; c’est une chose très désagréable. Telle sorte de Diction encore sera facile à comprendre, pour être aisée à retenir; parce qu’il n’y a point de Période qui n’ait du nombre, et que le nombre est la chose du monde qui se retient le mieux: Et de fait c’est la raison pourquoi on se souvient bien plutôt des Vers que de la Prose, à cause que dans les Vers le nombre est si exact, que même c’est ce qui sert à les mesurer. Au reste il faudra toujours bien prendre garde que la Période se [p. 409] trouve finie aussi bien pour le sens, que pour le nombre; et ne pas faire comme Sophocle dans ses Vers, qui interrompt un sens tout à coup et très mal à propos, ce qui se voit dans le suivant:

C’est cette Calydon, Terre au Péloponnèse.

Car enfin telle occasion pourrait se rencontrer, où, pour avoir ainsi coupé sa Période mal à propos, il s’en tirerait un sens tout contraire à celui de l’Auteur, comme dans le Vers que nous venons de citer, qui donne lieu de prendre Calydon pour une Ville du Péloponnèse, bien que ce soit une Ville d’Étolie.

 

De la Période.

 

Pour ce qui est de la Période, il s’en trouve de deux sortes, l’une Composée de membres, et l’autre Qui n’en a point et qui est simple.

La Période composée de Membres peut être définie Une sorte d’Élocution achevée; parfaite pour le sens; qui a des parties distinguées, et qui est facile à prononcer tout d’une haleine; Facile, dis-je, à prononcer, non pas à cause de ses parties, ni parce qu’elle est divisée comme pourrait être la Période vicieuse dont nous parlions incontinent; mais à la prendre entière et dans toute son étendue.

Le Membre est une des parties de la Période.

J’appelle Période simple celle qui n’est que d’un membre.

Quant à la juste mesure des Périodes et de leurs Membres, il ne faut pas ni [p. 410] Qu’elles soient trop courtes, ni aussi Qu’elles soient trop longues; car d’un côté d’être trop courtes, c’est une chose qui embarrasse l’Auditeur et qui l’arrête à chaque pas; parce que, comme il s’attend d’aller plus loin, et trouver cette longueur qu’il s’est figurée; si le contraire arrive et que l’Orateur cesse, pour lors il recule en arrière, de la même façon qu’il ferait si une pierre s’était rencontrée en son chemin contre laquelle il se fût heurté. D’un autre côté aussi d’être trop longue, c’est une chose lassante et qui fait demeurer derrière; car il en prend ici comme à la promenade quand on est de compagnie, où ceux qui veulent passer outre, abandonnent les autres qui les laissent aller.

De même en est-il des Périodes lorsqu’elles sont trop longues, qu’on prend plutôt pour un discours entier que pour une simple Période; outre qu’il n’y a rien qui ressemble mieux à ces longues et ennuyeuses Anaboles, dont nous avons déjà parlé; si bien qu’à l’égard de ceux qui affectent une pareille longueur, on pourrait user de la même raillerie dont se servit Démocrite de Chios contre Mélanippide, qui, au lieu d’Antistrophes, avait fait de ces longues Anaboles ou Prologues traînés des Poètes Dithyrambiques. Cette Raillerie au reste est fondée sur deux Vers sententieux d’Hésiode, où il change peu de chose. Les vers d’Hésiode sont,

Celui-là se fait mal, qui fait du mal aux autres;

Mais tout mauvais conseil est bien pis pour l’Auteur.

Et lui, par sa raillerie, les détourne ainsi,

Celui-là se fait mal, qui fait du mal aux autres;

Mais tout Prologue long est bien pis pour l’Auteur.

[p. 411] Or ce que nous venons de dire contre ceux qui font de trop longues Périodes, peut être dit encore des autres qui leur donnent de trop longs Membres.

Pour les Périodes qui ont les membres trop courts, c’est encore pis; car même on ne peut pas dire que ce soient des Périodes; parce que la chose passe si vite et avec tant de précipitation, que l’Auditeur n’a pas le loisir de se reconnaître.

L’Élocution ou la Période composée de plusieurs membres est de plus d’une sorte; car il y en a Une qui se contente de les avoir distingués entre eux, et sans opposition: et Une autre au contraire qui les oppose.

Celle qui ne les oppose point est comme qui dirait,

Pour moi, j’ai souvent admiré en moi-même et Ceux qui ont été cause que ces grandes et illustres Assemblées ont commencé; et Ceux qui ont été les Instituteurs de ces Jeux et de ces Exercices célèbres.

Celle qui se fait avec opposition, est lorsque dans l’un et dans l’autre membre un contraire est opposé à son contraire; ou qu’une même chose est jointe à deux contraires à la fois; comme qui dirait,

Ils ont également profité aux uns, et que autres; et à Ceux qui sont demeurés, et à Ceux qui les ont suivis. À ceux qui les ont suivis; puisqu’ils leur ont fait acquérir plus de bien qu’ils n’avaient chez eux: Aux autres qui sont demeurés; parce qu’ils leur ont laissé suffisamment de quoi vivre à leur aise dans leurs familles.

Ici on voit de l’opposition dans tous ces membres, en ce que Demeurer est contraire [p. 412] à Suivre; et Suffisamment à Plus. Et tout de même dans ce qui suit après:

De sorte qu’ils ont pleinement satisfait à tous, et à Ceux qui ne songeaient qu’à amasser, et à Ceux qui voulaient jouir de ce qu’ils avaient.

Car dans ces deux membres l’on voit encore de la contrariété, en ce que ces deux mots Amasser et Jouir sont opposés. Voici quelques exemples encore semblables:

Souvent il arrive en de telles rencontres Que les plus Avisés sont les plus malheureux, et Que des Étourdis réussissent.

D’abord ils se maintinrent dans leur Pays par leur valeur qui est la gloire des Braves; et peu de temps après ils se firent Maîtres de la Mer.

Et tout de même celui-ci, lorsqu’il est parlé de la puissance de Xerxès,

Mais ce qui est étonnant, c’est qu’il fit voile sur terre, et fit marcher à pied sec ses troupes sur la Mer; de ses Vaisseaux couvrant tout l’Hellespont, et perçant le Mont Athos.

De même en est-il encore des exemples qui suivent:

Quelle apparence, Messieurs, que des gens que la Nature a fait Citoyens de la même Ville, en soient chassés par la Loi?

Car les uns sont péris misérablement, et les autres ne se sont sauvés qu’avec honte.

N’est-ce pas une chose honteuse que dans le particulier nous nous servions des Barbares pour Esclaves? et que dans le général nous voyions un grand nombre de nos Alliés, qui sont Grecs comme nous, être faits Esclaves de ces mêmes Barbares? [p. 413] Ou ils les auront vivants, ou ils ne les abandonneront que morts.

Ou encore comme il fut dit en plein Barreau contre Pitholaos et Lycophron;

Ces gens-ici, quand ils étaient chez eux, vous vendaient; et depuis qu’ils sont venus chez nous, ils se sont laissés acheter.

Tous ces exemples-là donc font voir ce que nous avons dit touchant l’opposition. Au reste telle manière d’Élocution est agréable en ce point, que comme les Contraires sont très connus d’eux-mêmes, on les connaît encore bien davantage quand ils sont approchés et qu’on les oppose: Joint qu’alors il se remarque je ne sais quelle apparence de Syllogisme dans ce qui se dit, avec d’autant plus de fondement, que l’Élenque, qui est cette espèce de Syllogisme dont on se sert pour réfuter, met toute son adresse à ramasser dans sa conséquence les choses où il se trouve de l’opposition et qui sont contraires. L’Opposition donc ou l’Antithèse est proprement ce que nous venons de dire.

Quant aux autres manières de figurer les Périodes, le tout consiste, Ou à faire que la Période soit composée de membres égaux, ce qui s’appelle Parisose: Ou bien par le moyen de la Paromoiose, de faire que les erémités de chaque membre se ressemblent pour la terminaison. Or ceci arrive en deux façons, car il faut de nécessité ou que cette Ressemblance se rencontre au commencement de chaque membre, ou seulement à la fin; Si c’est au commencement, toujours il faudra que les mots entiers se ressemblent; et Si c’est à la fin, ce sera assez que la ressemblance se trouve dans [p. 414] les dernières syllabes; ou qu’un Nom soit mis en divers Cas, ou que le même mot soit répété.

Un exemple donc de cette ressemblance, qui se doit faire au commencement, est comme qui dirait en parlant d’un Avare friand,

Le coût lui ôta le goût des viandes.

Pour la fin c’est une chose qui est claire d’elle-même.

À l’égard d’un même Nom répété en divers cas, c’est comme si l’on disait,

Les Charges les plus belles ne sont pas sans de grandes charges [De l’exemple de l’Avare à celui sur les charges, qui remplace celui d’Aristote, Cassandre a tourné comme il a pu, en donnant en note le sens littéral. « Les Charges… » : c’est le proverbe et jeu de mots Honos onus].

[p. 415] Un exemple d’un même mot répété est de dire,

Pour toi, tandis que ce pauvre homme a été vivant, tu en as toujours dit du mal, et maintenant qu’il est mort, tu ne laisses pas encore d’en écrire du mal.

Enfin un exemple de ressemblance pour la dernière syllabe, est comme de dire,

Et que te serait-il arrivé de fâcheux, pour avoir vu un paresseux?

Après tout rien n’empêche qu’une même Période ne puisse avoir tout ce que nous venons de dire, et qu’il ne s’y rencontre à la fois et Antithèse, et Égalité de membres et Ressemblance de terminaisons. Pour ce qui est du commencement de chaque Période, c’est une matière qui a été traitée exactement dans nos Livres de la Rhétorique à Théodecte. Au reste il faut remarquer qu’il se rencontre des Antithèses fausses aussi bien que de véritables; témoin celle qui se voit dans Épicharme, quand il dit,

Or tantôt nous étions ensemble

Et tantôt j’étais avec eux.

 

Chapitre X. La façon de dire les choses Spirituellement.

Après avoir parlé de tout ce qui regarde l’Élocution, et fait savoir ce qu’on doit observer pour l’oreille; il est à propos maintenant que nous traitions De la manière de dire les choses agréablement et avec esprit; À la vérité j’avoue Que pour telle adresse il faut du Génie, ou s’y être exercé de longue main; mais de le faire à propos et d’en donner les moyens, cela n’appartient qu’à la Rhétorique, et c’est d’elle seule qu’il le faut apprendre. Examinons cette matière à fond et dans toutes ses Parties.

Posons pour fondement Qu’Apprendre avec facilité est une chose qui naturellement plaît à tout le monde. Cela étant, je dis Que puisque les mots sont institués pour signifier quelque chose, il s’ensuit, Que ceux-là seront très agréables qui porteront une nouvelle connaissance à l’esprit et lui apprendront ce qu’il ne savait pas; d’où j’infère, Qu’absolument les mots Étrangers ne peuvent être considérés en cette qualité, comme n’étant pas assez connus d’eux-mêmes; [p. 417] Ni encore les mots Propres, puisqu’ils n’apprennent rien de nouveau. Mais bien la Métaphore aura cet avantage et produira l’effet que nous disons. Et de vrai qu’un homme, en parlant de la Vieillesse, l’appelle par métaphore de la Paille; il est certain que ce mot alors nous apprend je ne sais quoi que nous ne savions pas; nous faisant connaître ces deux choses par leur genre et par ce qu’elles ont de commun; attendu que le mot de Paille et celui de Vieillesse disent tous deux une chose dont la fleur est passée et qui n’a plus cette beauté ni cette vigueur qu’elle avait auparavant.

Les Images ou Comparaisons des Poètes sont aussi de ce nombre et font le même effet; puisqu’une Comparaison employée à propos a beaucoup de grâce, et paraît très spirituelle; car, comme il a déjà été remarqué, toute Comparaison de soi est une Métaphore, n’en étant différente que par ce je ne sais quoi qu’on ajoute qui la met dans le caractère d’une Comparaison; et c’est pourquoi même elle n’en est pas si agréable, à cause qu’elle fait attendre plus longtemps; joint qu’elle a encore ce défaut, de ne dire jamais d’une chose, Ce qu’elle est, mais à quoi elle ressemble; qui n’est point du tout ce que notre esprit cherche, ni ce qu’il veut savoir.

Toute Diction donc et tout Enthymème auront l’agrément que nous venons de dire, qui portant une nouvelle connaissance à l’esprit seront compris d’abord. D’où il s’ensuit Que jamais on ne pourra faire état, ni d’aucun de ces Enthymèmes superficiels, c’est-à-dire, connus de tout le monde et qu’il ne faut point chercher pour trouver; [p. 418] ni de tous ceux encore qui étant achevés de prononcer ne seront point entendus: Mais au contraire on prendra grand plaisir à ceux qui n’auront pas plutôt été prononcés, que sans que l’esprit alors soit retardé en rien, ou fort peu, en même temps on comprendra ce que c’est; quoique ce fût une connaissance qu’on n’eut pas auparavant: car de cette façon il semble qu’on apprenne quelque chose, au lieu qu’avec les autres cela n’arrive point.

Pour ce qui regarde donc purement la Pensée et le sens dans les Enthymèmes, ce que nous venons de dire est ce qui agrée et qui les fait estimer par dessus les autres. Quant à la grâce de leur Expression, elle dépend de trois points.

Premièrement de la Figure, s’il s’y trouve de l’Antithèse, par exemple,

Et ce qui était une Paix pour tous les autres, ceux-ci le regardaient comme une plus belle occasion de leur faire la Guerre en particulier.

En cet exemple l’on voit que le mot de Paix est opposé à celui de Guerre.

En second lieu cette grâce se rencontrera dans les mots; s’ils sont mis avec Métaphore; pourvu que telle Métaphore ne soit ni tirée de loin, puisque d’abord il serait difficile de l’entendre; ni aussi trop connue et trop commune, à cause qu’elle ne toucherait point.

Enfin il s’y remarquera de la grâce, si la diction est Énergique et met la chose devant les yeux; car enfin tout ce qui est représenté dans l’action, se fait beaucoup mieux voir et toucher bien davantage que ce qui n’agit pas encore.

[p. 419] Afin donc qu’il paraisse de l’esprit dans ce qu’on dit, ces trois choses sont à rechercher, la Métaphore, l’Antithèse et l’Énergie, autrement la Peinture. Mais parce qu’il y a quatre sortes de Métaphores, il sera bon de choisir celles qui auront de l’analogie; comme étant les plus estimées et les plus belles. De cette qualité est celle de Périclès quand il dit,

Que tant de brave Jeunesse périe à la dernière bataille, était une perte si considérable pour l’État, qu’on pouvait assurer Que l’Année n’en ferait pas une plus grande si on lui ôtait le Printemps.

Ou encore comme ce que dit Leptine en faveur des Lacédémoniens, afin de faire conserver leur Ville,

Qu’il ne fallait pas permettre qu’on fit ce tort-là à la Grèce de lui arracher un œil.

Ou bien de la façon que fit Céphisadote à Charès, voyant qu’à toute force il voulait rendre compte aux Athéniens de son administration, quoique la guerre d’Olynthe durât encore; car ne pouvant souffrir cette injustice, il lui dit avec indignation,

Qu’il le faisait beau voir en l’état qu’étaient les affaires, et tenant le peuple comme dans un four, de vouloir rendre compte.

[p. 420] Ou comme le même dit encore quand il voulut porter les Athéniens à passer dans l’Eubée pour y fourrager,

Qu’il fallait bien que le Décret de Miltiade sortît enfin son effet.

Une Métaphore semblable est le mot d’Iphicrate, lorsque les Athéniens conclurent la Paix avec les Épidauriens, et tous ceux de la même côte; car il leur dit en colère;

Qu’ils pouvaient bien serrer leurs armes et ne plus songer à faire la guerre, puisqu’ils s’étaient ôté les vivres pour leurs Armées.

Il en est de même de ce que disait Pitholaos, appelant ce fameux Vaisseau des Athéniens nommé Paralos, la Massue du Peuple.

Et tout de même la Ville de Sestos, le Grenier du Pirée.

Cette même analogie aussi se rencontre dans ce que dit Périclès lorsqu’il conseilla de raser l’Égine, l’appelant la Chassie du Pirée, à cause qu’elle en gâtait la vue [NdT : « J’ai omis ici deux Exemples. […]. »]. [p. 421] La même adresse se peut remarquer dans cette raillerie de Polyeucte contre un certain Speusippe travaillé d’Apoplexie, qui aimait à brouiller l’État,

Qu’il était étrange qu’un Homme comme lui ne pût se tenir en repos, lui que la Fortune tenait arrêté par une maladie pire que la Pentesyringue [NdT : « La Pentesyringue était un certain Instrument de bois à cinq trous, dont on se servait pour les Criminels, par où on leur faisait passer la tête, les bras, et les jambes, afin qu’ils ne se pussent remuer. »].

C’est ainsi que par Métaphore il appelait l’Apoplexie, à cause que cette maladie et la Pentesyringue ont de commun, d’empêcher le Corps de se pouvoir remuer.

Et tout de même en est-il de ce que disait Céphisodote lorsqu’il appelait les Galères des Athéniens, des Moulins peints et enjolivés; à raison que chez les Athéniens un Coquin était envoyé aux Galères pour punition, comme chez les particuliers un Esclave était envoyé au Moulin quand il avait fait quelque friponnerie [NdT : « J’ai sauté ici le mot de Diogène, lorsqu’il taxe d’ivrognerie les Athéniens, appelant leurs Cabarets Attica Phiditia. […]. »].

Ou encore comme Aesion parlant de l’ardeur des Athéniens à s’armer contre la Sicile, et du grand nombre d’hommes qui s’embarqua pour y aller, car il disait d’eux,

Qu’ils avaient répandu leur Ville dans la Sicile;

[p. 422] car tout cela en effet, et contient Métaphore et met la chose devant les yeux.

Il en est de même de cet autre endroit, En sorte que la Grèce s’écria, parce qu’à s’exprimer ainsi, il semble en quelque façon qu’on voie la chose, et de plus c’est une Métaphore.

Et tout de même encore lorsque Céphisodote disait aux Athéniens, à l’occasion de leurs Assemblées séditieuses,

Qu’ils prissent garde qu’autant de fois qu’ils s’assembleraient, ce ne fût autant de jours de batailles.

Isocrate a dit quelque chose d’approchant, parlant de ceux qui couraient avec tant d’empressement aux assemblées publiques.

Ou bien encore comme il se lit dans l’Oraison funèbre de Lysias,

Que la Grèce pouvait bien aller pleurer sur le tombeau de ceux qui étaient morts à Salamine, et là se faire raser; puisque sa Liberté se trouvait ensevelie avec la Valeur de tant de braves gens; car si simplement il eût dit,

Que la Grèce avait sujet de venir pleurer sur ce tombeau, puisque sa valeur se trouvait ensevelie avec tant de vaillants Hommes;

Sans doute il y aurait eu de la Métaphore, et même c’était faire une peinture et mettre la chose devant les yeux; mais d’avoir opposé, comme il fait, la Liberté à la Valeur, en cela il se trouve une sorte d’Antithèse qui enchérit de beaucoup et qui donne à l’expression toute une autre grâce.

On pourrait aussi alléguer ce que dit un jour Iphicrate, [p. 423]

Le discours, Messieurs, que j’entreprends, se va ouvrir un chemin au travers des grandes actions de Charès.

Car ici la Métaphore est d’autant plus belle, qu’elle est fondée sur une Analogie; joint que ce mot au travers fait une peinture et représente la chose comme si on la voyait.

Il en serait de même de dire,

Que pour sortir d’un Danger, il faut appeler au secours un autre Danger;

car c’est encore une métaphore qui met la chose devant les yeux.

On peut aussi rapporter ce qu’allègua Lycoléon lorsqu’il défendait Chabrias,

Quoi, Messieurs, disait-il, n’aurez-vous aucun respect pour cette Figure de bronze qui semble maintenant intercéder en sa faveur et vous demander grâce?

parce que, dans le temps qu’il disait cela, c’était une belle métaphore, quoiqu’en un autre temps elle n’eût rien valu; et non seulement c’était une métaphore, mais encore une peinture qui représentait la chose même. En effet Chabrias étant en danger de sa vie, il y avait de l’esprit à feindre, que sa Statue, qui était là présente, demandait grâce pour lui, et de cette chose sans vie d’en faire une animée.

Et encore quand parlant de la même Statue et des autres, il dit,

Que c’était là véritablement l’Histoire d’Athènes, où l’on apprenait ce qu’elle avait fait de beau.

Il en est de même de cet endroit d’Isocrate,

Ces gens-là s’étudiant tous les jours, par toutes sortes de moyens, à devenir plus bêtes et plus stupides;

[p. 424] car ici le mot de s’Étudier est mis par métaphore, n’étant jamais pris qu’en bonne part, et voulant dire proprement, Le soin qu’une personne prend d’ajouter aux avantages qu’elle a, et de devenir plus parfaite de jour en jour.

De dire encore,

Que l’Entendement de l’Homme est un flambeau que Dieu a allumé dans son âme afin de le conduire,

assurément c’est une très belle Métaphore, en ce que ces deux choses-là sont faites pour éclairer.

Un endroit encore ingénieux est celui-ci,

Par cette Paix, Messieurs, nous ne finissons pas la Guerre, mais nous la différons;

Parce qu’ici le mot de Délai et celui de Paix, de la façon qu’Isocrate l’entend, sont pris tous deux pour une chose qui regarde l’Avenir.

Il en est de même de dire,

Que les Traités de Paix sont des Trophées plus glorieux pour un État que ceux qui se remportent à la Guerre; puisque les Trophées d’ordinaire ne sont fondés que sur de légers avantages et quelque petit bonheur arrivé dans une rencontre; au lieu que les Traités de Paix désarment l’Ennemi, et ne se font jamais sans mettre fin entièrement à la Guerre;

car sans doute la métaphore est très juste, en ce que Traité de Paix et Trophée sont tous deux des marques de victoire.

Ce serait aussi une belle Métaphore de dire,

Que ce n’est pas une petite punition aux États de faire des actions qui les mettent en mauvaise réputation;

[p. 425] car ici le mot de Punition est d’autant plus beau, qu’il signifie proprement, Un certain dommage qui est fait avec justice.

Il a donc été montré Que tout ce qui est dit avec grâce consiste particulièrement aux Métaphores qui ont de l’Analogie, Et de plus à représenter les choses comme si on les avait devant ses yeux. [p. 426]

 

Chapitre XI. Ce que c'est qu'Énergie et mettre une chose devant les yeux. 

Il s’agit maintenant de montrer, ce que c’est que Mettre une chose devant les yeux, et ce qu’il faut observer pour cela. Je dis donc Que tout terme sera Énergique et mettra une chose devant les yeux, qui marquera de l’action. Par exemple, qui dirait simplement de l’homme de bien,

Que c’est ce Carré et ce Cube immobile qui demeure toujours en même assiette;

assurément c’est une Métaphore, puisque tous deux donnent à connaître une chose qui est dans un état parfait; cependant il ne s’y voit aucune Énergie, ni rien qui marque de l’action; mais au contraire qui dirait ainsi,

Non pas d’un homme de mon âge, et cassé comme je suis, mais d’un homme encore en sa vigueur et dans un âge florissant;

pour lors ce serait marquer de l’action.

Ce serait encore marquer de l’action de dire de quelqu’un,

Que c’est un vrai Cheval échappé;

Ou bien, ainsi que fait Euripide, [p. 427]

Les Grecs donc sans tarder aussitôt s’élançant;

car dans le mot de s’élançant se trouve et action et métaphore tout ensemble.

Ou bien encore de la façon qu’Homère s’en sert en plusieurs endroits; car, par le moyen de la Métaphore, il anime toutes les choses qui n’ont point de vie. En effet donner de l’action à ce qui n’en a point, a beaucoup de grâce et se fait toujours estimer; comme dans les vers suivants, lorsqu’Homère représente cette lourde pierre de Sisyphe qui retombait toujours [Odyss. XI],

Il a beau l’élever jusqu’au haut du sommet,

Quoique dans ce travail le malheureux succombe,

Ce Rocher impudent en même temps retombe.

Et encore lorsqu’il parle d’une Flèche qu’on tire [Iliad. XIII],

La Flèche s’envola.

Et ailleurs encore parlant d’une autre Flèche [Ibid.],

Impatiente de frapper.

Et tout de même, lorsqu’il dit [Iliad. XI],

Les Dards fichés en terre et partout herissés,

Semblaient ne respirer que sang et que carnage.

Ou comme il dit encore en un autre endroit [Iliad. XV],

Et la pique ennemie, avide de son sang,

Vient à lui de fureur et lui perce le flanc.

Car à cause que dans ces exemples le Poète parle de toutes ces choses comme si véritablement elles étaient animées, aussi semble-t-il que d’elles-mêmes elles agissent et se portent à quelque action. En effet le mot [p. 428] d’Impudent, qui est attribué à la Pierre; celui d’Avide qui est donné à la Pique; et tous les autres sont autant d’actions qui viennent de choses qui ont de la vie. Or le Poète, qui est adroit, a su à propos s’en servir par Métaphore, à cause de l’analogie qui s’y rencontre: Et de vrai l’on peut dire que ce que la Pierre fait à l’égard de Sisyphe, l’Impudent le fait à l’égard de celui qu’il choque par son impudence. Le même Poète ne manque pas d’en faire autant dans ses plus belles comparaisons lorsqu’il les tire des choses inanimées, comme dans ces vers-ci [Iliad. XIII]:

Et les Flots recourbés tout blanchissants d’écume,

Allaient et revenaient d’un cours impétueux.

car Homère a cela, qu’il anime et donne de l’action à tout ce qu’il décrit; et véritablement il a bien raison de le faire, puisque la Poésie étant une pure imitation, comme elle est, il n’y a rien de si propre à représenter ni qui imite plus parfaitement que l’Action.

Au reste afin qu’une Métaphore soit bonne, ainsi qu’il a déjà été remarqué, on la doit tirer de choses proches, et pourtant qui ne soient pas trop connues, mais à peu près comme on fait en Philosophie quand il s’agit de trouver quelque ressemblance. Pour ce qui est de trouver de la ressemblance dans les choses éloignées, cela n’appartient qu’aux personnes qui ont beaucoup d’esprit; comme quand Archytas soutenait,

Qu’il n’y avait point de différence entre un Arbitre et un Autel; parce que tous deux servent d’asile à l’Affligé.

[p. 429] Ou encore de dire,

Qu’une Ancre de Navire et une Crémaillère sont la même chose pour l’usage; puisque l’une est faite pour retenir par en haut et l’autre par en bas.

Ou bien de dire en parlant de Villes,

Qu’on les aurait égalées.

car sans doute c’est trouver de la ressemblance en des choses bien éloignées, de transporter ainsi le mot d’Égal, et le faire passer des Surfaces à l’Autorité et à la Puissance.

Après tout la plus grande partie des bons mots et de ce qui se dit avec esprit, dépend de la métaphore; Et encore de je ne sais quelle tromperie adroite qui surprend l’esprit et lui fait prendre l’un pour l’autre; attendu que par cette tromperie il reconnaît d’autant plus évidemment avoir appris quelque chose, qu’il voit que c’est tout le contraire de ce qu’il s’était imaginé d’abord; comme si l’esprit alors se disait à lui-même, Effectivement c’est ainsi qu’il le fallait entendre, et j’ai tort de l’avoir pris autrement.

Quant aux Apophtegmes, ceux-là aussi ont de la grâce qui font entendre toute autre chose que ce qu’ils signifient, comme ce que dit Stésichore aux Locrois pour les détourner de faire la guerre,

Que s’ils en venaient là, les Cigales chez eux pourraient bien chanter à terre.

Les Énigmes bien faits, sont aussi très agréables pour la même raison; car outre qu’on y apprend quelque chose qu’on ne savait pas, c’est que la Métaphore s’y rencontre.

[p. 430] Il se trouvera encore de la grâce dans la manière que nous enseigne Théodore, qui est De dire des choses nouvelles. Or cela arrive quand ce qui se dit est surprenant, et comme il s’explique lui-même, quand ce qui se dit n’est nullement ce qu’on attendait; ainsi qu’il se voit dans le Ridicule lorsqu’un mot vient à être tant soit peu changé. Toutes les Railleries qui sont fondées sur quelque allusion [jeu de mots] font le même effet; car c’est une chose qui trompe, même dans les Vers; vu que ce qui se dit alors n’est rien moins que ce que l’Auditeur pensait d’abord, ni ce qu’il s’imaginait qu’on dût dire, comme dans le Vers qui suit,

Il marchait à son rang les Mules aux talons.

Et de vrai l’Auditeur en cet endroit ne s’attendait à rien moins qu’à entendre parler de Mules aux talons, mais de quelque manière de Chaussure. Or il faut bien prendre garde qu’en le disant la chose s’entende tout d’un coup, autrement cela ne vaudrait rien.

Pour ce qui est de l’Allusion, sa grâce consiste, non pas à dire ce qui est exprimé en apparence, mais ce que porte le mot sur lequel l’allusion est fondée; comme ce que Théodore dit un jour par raillerie à un certain Nikon Joueur d’Instruments, Thrattei se; car il semble d’abord qu’il le prenne à la lettre, comme qui dirait, Il te trouble; cependant c’est où est la tromperie, parce qu’il lui donne tout un autre sens. Or c’est ce qui est plaisant à ceux qui l’entendent, car qui ne saurait pas que celui à qui il parle est venu de Thrace, et que sa Mère était [p. 431] Esclave, la chose n’a plus de grâce. De même en est-il de cette allusion, Boulei auton Persai. Ce qu’il faut savoir ici touchant ces Allusions, est que l’application en doit être juste dans tous les deux sens.

Il y aura aussi de la grâce aux termes Équivoques; ainsi à l’égard du mot Arché, qui signifie à la fois et Commandement et Commencement, il a été dit.

Athenaiois ten tes Thalasses Archen, Que le Commandement et l’Empire de la Mer aux Athéniens, me Archen einai ton kakon, n’a pas été le commencement de tous les maux qui leur sont arrivés, comme on prétend; parce qu’ils y ont fort bien fait leurs affaires.

Ou bien encore de l’autre façon que s’en est servi Isocrate contre les Lacédémoniens, quand il dit,

Archen te Polei, Que le Commandement et l’Empire qu’ils s’étaient acquis sur la Mer, Archen einai ton kakon, avait été le commencement de tous les malheurs qui leur étaient arrivés depuis;

parce que, dans l’une et dans l’autre façon, la chose à quoi personne ne s’attendait, a été ce qu’on voulait dire, et qui après tout s’est trouvée véritable. En effet si Isocrate, et l’autre, qui ont usé de ces termes équivoques, ne lui avaient donné qu’une signification, et [p. 432] qu’en disant Archen einai Archen, ils eussent entendu simplement, Que le Commandement et l’Empire qu’ils s’étaient acquis sur la Mer, étaient un Empire et un Commandement, sans doute il n’y aurait pas eu grande finesse à cela; mais ce n’est point là du tout ce qu’ils veulent dire: car quand pour la seconde fois ils répètent le même mot, ce n’est plus ce Commandement et cet Empire qu’ils entendent, mais toute autre chose. En telles rencontres donc, de savoir à propos se servir d’un terme équivoque; ou d’une métaphore, c’est ce qui est beau. Voici d’autres Exemples, mais d’un caractère différent; car au lieu de se jouer sur un terme équivoque, ici l’on nie qu’il y ait équivoque dans le mot. Ainsi il a été dit à l’occasion d’un Médisant [NdT : « J’ai ajouté cet Exemple, de même que le suivant, Ce n’est pas être Soldat, etc. pour faciliter l’intelligence de ceux qu’Aristote rapporte ici. »],

Que celui qui s’appelait le Muet, n’était pas trop Muet.

Et tout de même d’un autre,

Que le nommé Anaskhetos, n’était rien moins qu’Anaskhetos; pour donner à entendre Que son humeur était insupportable.

Au reste en toutes ces rencontres, afin que la chose ait de la grâce, il faut que le même mot soit toujours répété deux fois, comme dans les Exemples que nous venons d’apporter; et dans les suivants,

Ce n’est pas être soldat, que de vivre ainsi en Soldat,

[p. 433] Ou bien,

Pour être Soldat, on n’est pas toujours plus Soldat.

Comme encore,

Pour être Étranger dans une maison, il ne faut pas vivre si fort en Étranger.

Ou bien,

Pour être Étranger céans, vous n’en serez pas plus traité en Étranger.

Car on voit ici que le même terme qui est répété renferme plus d’une signification.

La même grâce encore se rencontre dans cet excellent mot d’Anaxandride qui a été tant loué,

Qu’il est beau de mourir avant que d’avoir rien fait qui mérite la mort.

Car c’est la même chose que de dire, en d’autres termes,

Qu’il est juste de mourir lorsqu’il n’est pas juste que l’on meure;

Ou bien,

Qu’un homme alors est digne de mourir qui n’est pas digne de la mort, ou encore autrement, qui n’a rien fait qui mérite la mort;

Parce que tout cela est un même tour, et la même manière d’exprimer. Mais ce qui est pour donner la dernière grâce et faire tout à fait estimer une chose, c’est de la dire succinctement et avec opposition. La raison est, Qu’on la comprend, et beaucoup mieux, à cause de l’opposition; et plutôt, à cause qu’elle est renfermée en peu de mots.

Ce qu’on doit encore observer dans ces beaux Sentiments-ici, est de prendre garde que ce qu’on dit convienne à la personne de qui on parle, et même qu’il soit [p. 434] heureusement exprimé; au moins si l’on veut que ce sentiment-là passe pour vérité, et non point pour une chose dite en l’air et à l’ordinaire; car ces deux conditions ne se rencontrent pas toujours ensemble, et l’une est quelquefois sans l’autre; Et de fait qui dirait tout simplement,

Qu’il est juste de mourir lorsqu’on n’a point encore fait de mal;

sans doute que le sentiment serait fort beau et le même que celui que nous avons allégué; cependant cela n’aurait point de grâce. Ce serait aussi un bon conseil à donner, que de dire,

Qu’une Fille de condition ne doit point s’allier qu’à un homme de sa condition;

mais une expression de cette qualité ne toucherait point et n’aurait pas l’agrément que nous cherchons; mais bien la chose aura de la grâce si l’un et l’autre s’y rencontrent; que l’expression soit belle, et que le sentiment convienne à la personne; comme de dire,

Qu’il n’est jamais plus juste de mourir que lorsqu’il n’est pas juste que l’on meure.

Et pour montrer qu’on ne saurait ici trop prendre de peine après son élocution, c’est que même plus il s’y rencontrera d’ornements de ceux que nous avons remarqués, et plus la chose aura de grâce; je veux dire si tout ensemble les mots y sont mis avec métaphore, et que cette métaphore renferme une analogie; De plus s’il s’y trouve de l’Antithèse, si les membres sont égaux; enfin si le sens est Énergique et plein d’action.

[p. 435] Pour les Images encore ou Comparaisons, on ne peut pas douter non plus qu’elles n’aient beaucoup de grâce, puisqu’en quelque façon, comme il a été déjà montré, elles tiennent rang entre les métaphores les plus excellentes, pour être toujours fondées sur deux choses qui ont même rapport, ainsi que la métaphore analogique: car on fait que toute métaphore ne l’est pas, et qu’il y en a de simples; Par exemple de dire,

Que le Bouclier de Mars est sa Coupe;

Ou bien,

Qu’un Arc est une Harpe sans corde.

Sans doute cette expression n’est pas simple et comprend un double sens, qui est ce que la comparaison cherche; mais de dire simplement,

Qu’un Arc est une Harpe;

Ou,

Qu’un Bouclier est une Coupe;

alors la métaphore est simple, et telle que jamais elle ne se rencontre dans les bonnes Comparaisons.

Quelquefois pourtant il se fait d’autres Comparaisons, par exemple de cette sorte;

Qu’un Joueur de Flûte ressemble à un Singe, à cause de leur posture ramassée. [NdT : « J’ai passé l’autre comparaison qui est dans le Texte, si difficile après tout, que, quoique j’y entrevoie je ne sais quoi, néanmoins c’est trop peu pour entreprendre de l’expliquer. […].] [p. 436] Mais pour bien faire il faut toujours qu’il s’y trouve de la métaphore, car assurément c’est une fort belle comparaison de dire,

Que le Bouclier de Mars est sa Coupe;

Ou

Qu’une Masure est la robe déchirée d’une Maison;

Ou encore, comme il fut dit de Nikèratos,

Que c’était le Philoctète mordu par Pratys;

car c’est la comparaison qu’en fit Thrasymaque voyant ce Nikèratos avec de grands cheveux et tout négligé, depuis que Pratys eut remporté le prix pour savoir beaucoup mieux Réciter des Vers que lui. Ainsi il faut bien prendre garde d’être juste dans ses Comparaisons; car la chose est de telle conséquence, qu’il n’y a rien qui rende un Poète plus ridicule que d’y manquer, quelque habile homme qu’il soit d’ailleurs; comme quand ils apportent de ces comparaisons;

Ainsi que le Persil ses jambes sont tortues.

Ou bien,

Ainsi que Philammon et Coricus ensemble, [p. 437]

Quand sous un même joug ils regimbent si bien.

[NdT : « On tient que ce sont les noms de deux Athlètes fameux. À l’égard de Corycus néanmoins, Ricobon apporte une explication tirée de Mercurialis dans son 2. liv. De arte Gymnastica, où il est montré Que Corycus était une sorte de Ballon que dans les Académies on attachait au plancher avec une corde pour exercer la Jeunesse. » Riccoboni a raison, voici la trad. Chiron : « Comme Philammon échangeant des coups de tête avec son punching-ball. »]

Car tout cela c’est autant de Comparaisons. Or donc que les Comparaisons ne soient des métaphores, c’est une matière qui a été rebattue assez de fois pour n’en plus parler.

Quant aux Proverbes, il est certain que ce sont encore des métaphores, mais de ces métaphores qui passent d’une espèce à l’autre, comme si quelqu’un, par exemple, dans l’espérance de profiter, venait à transporter chez lui une chose qui lui fût après très dommageable, et que là-dessus on allât dire,

Que c’est le Carpathe avec son Lièvre;

car pour lors ce serait une métaphore, à cause que l’aventure de cet homme serait pareille à celle des habitants de Carpathe lorsqu’ils voulurent avoir des Lièvres dans leur Île. Pour ce qui est donc de la belle manière de dire les choses, et ce qui fait qu’on y remarque de l’esprit; je pense qu’il y a peu de raisons à ajouter à celles que j’ai apportées.

Il n’y a point de doute encore que les Hyperboles, lorsqu’elles sont belles, ne soient des métaphores; comme celle qui fut faite à l’occasion d’un certain homme qui avait le visage plein de boutons et tout bourgeonné,

Vous eussiez dit à voir son visage que c’était un panier plein de Mûres.

Car ce qui fait la ressemblance en cette rencontre, est que tout bouton qui vient au [p. 438] visage est rouge, mais il faut avouer qu’il y a un peu trop d’excès à cela.

Ce qui est à remarquer touchant l’Hyperbole, est Qu’il ne s’en trouve point dont on ne puisse faire une comparaison en ajoutant simplement les particules nécessaires, comme de dire, Tout de même, Tout ainsi, etc. ce qui est si vrai, qu’il se voit beaucoup de comparaisons de cette sorte; la différence n’étant que dans le caractère et la manière de s’exprimer; comme sont les suivantes que j’ai déjà apportées,

Ainsi que Philammon et Coricus ensemble, etc.

car enfin il n’y a qu’à changer de caractère pour en faire une Comparaison; et de fait en voici une,

Vous eussiez dit à le voir que c’était Philammon qui était aux prises avec Coricus.

Et de même en est-il de l’autre Vers, car à s’exprimer comme fait le Poète,

Ainsi que le Persil ses jambes sont tortues;

alors c’est une Comparaison; mais de le dire d’une autre sorte, c’est une pure Hyperbole, par exemple,

Pour moi je ne croyais point que ce fussent de véritables jambes d’homme qu’il eut, mais des jambes de Persil qu’on lui eût faites exprès, tant elles étaient tortues.

Après tout il se trouve que les Hyperboles sont puériles, quelque bonnes même qu’elles soient, à cause qu’il y a de l’excès dans tout ce qu’elles disent; aussi est-ce la raison pourquoi ceux qui sont en colère s’en servent principalement comme dans Homère [Iliad. IX], [p. 439]

Me donnât-il autant que la Mer a de sable,

Et la Terre de points.

Et encore en un autre endroit,

Jamais Agamemnon ne m’aura pour son Gendre,

Quand sa Fille en attraits plus riche que Vénus

Étalerait aux yeux des charmes inconnus;

Quand elle égalerait Pallas même en sagesse.

Véritablement j'avoue qu'à Athènes cette figure a grand cours, et que là les Orateurs s'en servent d'ordinaire; mais quoi qu'on veuille dire, l'usage n'en est pas bon pour toutes sortes de personnes, puisqu'enfin il n'y a rien de si messéant dans la bouche d'un Vieillard. [p. 440]

 

 

Chapitre XII. Qu'il y a deux sortes d'Élocution.

 

Après tout il ne faut pas ignorer, Qu’à chaque Genre ou nature de Discours convient une sorte de diction; car sans doute il y a grande différence entre un Discours qui est fait pour être lu, et un autre qui doit être récité; et grande différence encore entre le style d’un Plaidoyer, et celui d’une Harangue, c’est-à-dire d’un Discours fait pour parler devant tout un Peuple et dans les grandes Assemblées. Or quant à ces deux différences, et d’écrire et de parler, c’est ce qu’il faut savoir. Celle donc qui regarde l’Action, consiste à parler purement sa Langue; et pour L’autre, c’est de se voir en tel état qu’ayant à donner quelque chose au Public on ne soit pas contraint de se taire, ce qui arrive à tous ceux qui ne savent pas écrire.

Au reste il y a une telle différence entre ces deux Styles, que la Diction, qui doit être lue, veut être très exacte; et L’autre au contraire, qui doit être récitée, ne s’attache qu’à l’Action. Or de celle-ci il s’en trouve de deux sortes; car l’Une s’étudie à faire connaître les mœurs; et l’Autre est Pathétique. Aussi est-ce pour cela que les Comédiens surtout recherchent les Ouvrages où éclate l’un ou l’autre de ces deux caractères; [p. 441] comme les Poètes de leur côté ne s’oublient pas à choisir des Comédiens qui réussissent à représenter ces choses et à les faire valoir par l’action.

Pour l’autre Style, il ne laisse pas encore de donner de la réputation aux Poètes quand ils y excellent, comme Chérémon; car celui-ci dans sa diction est aussi exact que le plus scrupuleux de nos Auteurs qui écrivent en Prose; Licymnios encore de tous les Dithyrambiques est le premier en cela.

Et pour montrer combien la différence est grande de ces deux Styles, c’est qu’il ne les faut que comparer ensemble. Et de fait qu’on vienne à réciter quelqu’un de ces Discours qui paraissent si beaux sur le papier, pour lors il n’y aura rien de si maigre ni de si sec: Et tout de même il n’y aura rien de plus plat que ces Discours si merveilleux quand on les prononce, sitôt qu’ils sont entre les mains et qu’on les lit. La raison est que ceux-ci ne sont propres que pour l’action, de sorte que ce qui est fait pour l’action et qui doit emprunter toute sa force de là, en est séparé; pour lors il arrive que ne faisant plus son effet, la chose paraît ridicule. Et ceci se remarque particulièrement dans les Asyntheton, c’est-à-dire lorsqu’on omet les Conjonctions; car c’est avec raison qu’on ne les peut souffrir sur le papier; non plus que de voir répéter et rebattre souvent la même chose; cependant il n’y a rien qui fasse tant valoir l’action que cela, et enfin tous les Orateurs s’en servent.

[p. 442] Au reste il faut avoir soin, en répétant la même chose, de ne pas employer les mêmes termes, mais les varier et changer autant de fois de façon de parler; attendu qu’il n’y a rien qui aide tant l’action, ni qui y achemine davantage, par exemple,

C’est lui, Messieurs, qui vous a volés, c’est lui qui vous a trompés, c’est lui enfin qui a fait son possible pour vous trahir et vous livrer à vos Ennemis.

Pour d’autres exemples de telles répétitions, il n’y a qu’à se souvenir de ce qu’on a vu faire au Comédien Philémon dans la Pièce d’Anaxandride, intitulée la Gérontomanie ou Les Vieux Fous; lorsque Rhadamante et Palamède paraissent sur le Théâtre. Et encore dans le Prologue des Pieux; où le mot de Moi est si souvent répété; car qui n’animerait cela de l’action et ne le ferait valoir, ce serait une chose aussi maussade, Que de voir à un homme porter une poutre, comme il y a au Proverbe.

Le même se doit entendre des Conjonctions; par exemple de cette sorte,

J’arrive donc sur le lieu, Je l’aborde, Je le prie etc.

car il faut de nécessité que cela soit animé, et ne le pas prononcer tout d’une pièce ni du même ton, comme si c’était la même chose. De plus l’Omission des Conjonctions a cela de particulier, que dans le même temps il semble qu’on dit beaucoup de choses à la fois. En effet, puisque le propre de la Conjonction, de plusieurs choses est de n’en faire qu’une; sans doute l’omettant, le contraire arrivera, si bien que d’une seule et [p. 443] même chose il s’en fera plusieurs: Ainsi l’on voit que de s’en servir, c’est une espèce d’Amplification. Par exemple,

Je m’en viens à lui, Je lui fais entendre l’affaire, Je le prie;

parce qu’il semble alors que ce soient plusieurs actions qu’on fasse à la fois. Et encore comme de dire,

Mais, Messieurs, quelque chose que je lui dise, quelque chose que je lui puisse remontrer, il semble qu’il n’en tienne compte.

Aussi est-ce sans doute ce qu’Homère a voulu faire dans cet endroit de l’Iliade [Iliad. XXII],

Nirée natif de Samos…

Nirée le fils d’Aglaias…

Nirée la beauté même…

car puisqu’on ne saurait dire beaucoup de choses d’une personne sans que cette personne-là ne soit nommée plusieurs fois; il s’ensuit Que disant peu d’elle et la nommant plusieurs fois, il semblera qu’on en dise beaucoup de choses; de sorte qu’Homère, qui connaissait l’effet de cette tromperie, a si bien fait par cette adresse, que la seule fois qu’il parle de ce Nirée, il le rend remarquable et en conserve le souvenir, quoique, dans tout le reste de son Poème, il n’en fasse plus de mention.

 

Que chaque Genre a sa Diction.

 

Touchant la Diction qui convient à chaque Genre, on peut dire Que celle du Délibératif ressemble proprement à ces peintures ombrées, qui d’autant plus qu’elles sont grossières et confuses, et mieux les voit-on de loin; si bien que dans l’une et [p. 444] dans l’autre non seulement il est inutile d’être si exact, mais même encore il n’y a rien de si méchant.

À l’égard du Genre Judiciaire, la Diction en doit être plus exacte et plus travaillée; et beaucoup plus même quand on n’aura à faire qu’à un Juge, que quand on aurait à faire a plusieurs; parce qu’alors, la Rhétorique se trouvant à l’étroit, ses adresses servent de peu, étant aisé en ces rencontres de remarquer si ce qui se dit fait à la Cause ou non: outre que les matières y sont traitées paisiblement et sans chaleur, ce qui est cause aussi que d’ordinaire les Jugements qui s’y rendent en sont beaucoup plus épurés et plus juridiques.

Ainsi toute Diction ne convient pas à toute sorte de Discours; et il y en a une qui est pour l’action, et l’autre pour être lue; Et c’est aussi la raison pourquoi les Orateurs qui excellent en l’une, n’excellent pas en l’autre. Car là principalement où il est besoin de beaucoup d’action, là toujours il faut que la diction soit moins exacte; c’est-à-dire aux occasions où la voix doit être élevée, et particulièrement lorsqu’il faut crier de toute sa force; comme quand on a à parler devant un grand Peuple.

La Diction donc la plus exacte de toutes et la plus propre à être mise sur le papier, est celle du Genre Démonstratif, car elle est faite principalement pour être lue. L’autre qui vient après, est la diction du Genre Judiciaire. De croire maintenant, comme quelques-uns veulent, qu’il faille ajouter à cette division ce qu’ils disent, Que la Diction doit être agréable et magnifique, [p. 445] cela est superflu: car pourquoi ne pas dire encore, Qu’elle doit être sobre, libérale, et ainsi du reste des autres Vertus qui regardent les Mœurs? En effet supposé Qu’elle soit agréable, il est certain que rien ne lui manquera de tout ce qui a été remarqué pour la rendre parfaite, si tant est que la définition que nous avons donnée de sa véritable perfection ait été bien établie. Car je vous prie, pourquoi avoir dit, Qu’elle doit être Claire; Qu’elle ne doit rien avoir de bas, mais que tout y doit être convenable et proportionné au sujet? Parce que d’un côté s’il y a trop de paroles, assurément elle ne sera pas claire; non plus que s’il n’y en a pas assez. Tellement qu’il se voit que, pour bien faire, l’on doit toujours garder un certain milieu et se tenir dans les bornes de la Médiocrité. Joint que ce que nous avons dit ailleurs n’est que trop suffisant pour lui faire avoir cet agrément dont il est question, par exemple, Si on sait faire le mélange à propos de ce qui est en usage et de ce qui est Étranger; outre cela Si le nombre s’y rencontre, et ce je ne sais quoi qui persuade toujours quand on dit les choses avec la décence requise et dans ce caractère qui convient à la personne qui parle.

Voilà ce que nous avions à dire touchant l’Élocution, tant pour ce qui regarde les trois Genres en commun, que chacun en particulier. Il nous reste à parler de l’ordre qui est à observer dans le Discours et de l’arrangement de ses Parties.