Aristote, 1718 : Rhétorique

Définition publiée par Génin

Aristote, Rhétorique, trad. François Cassandre, 1re éd. 1654, La Haye, Isaac Vaillant, 1718, livre troisième, chap. XVII, « De la Preuve », p. 473-480.

Définition publiée par Élie Génin, le 21 juillet 2021

LIVRE TROISIÈME

[...]

Chapitre XVII. De la Preuve. 

Touchant la Preuve elle doit être Démonstrative et fondée sur la force des arguments. Et comme il n’y a que quatre Chefs sur lesquels on conteste, il faudra que celui qui prouve n’ait en vue que ce qui est en Question et fait le différend, afin d’y rapporter ses preuves;

Par exemple dans le Barreau, s’il s’agit du Fait et qu’on prétende,

Que la chose n’a point été faite.

Sur quoi il faudra insister, c’est de montrer aux Juges Qu’elle ne l’a point été effectivement.

De même en est-il des autres Chefs, quand on aura à prouver,

ou Qu’on n’a point fait de tort;

ou Que le tort est moindre qu’on ne dit;

ou Qu’on n’a fait que ce qu’on devait;

Et ce que je viens de dire ici touchant la Négative pour se Défendre, se doit aussi entendre de l’Affirmative pour Accuser: par exemple pour montrer Qu’une chose a eté faite, Qu’elle a porté préjudice; et ainsi du reste des autres Chefs. Or il ne faut pas ignorer que la Question de Fait est la seule des quatre que nous venons de remarquer, où il faut de nécessité que l’une des Parties soit [p. 474] malicieuse et de mauvaise foi; car enfin si l’on conteste mal à propos en ces rencontres, ce n’est point l’ignorance qui en est la cause, ainsi qu’il arrive dans un point de Droit et lorsqu’il s’agit de savoir si une chose est juste ou injuste. Et parce qu’il n’y aura rien de si décisif dans la Cause, c’est pour cela qu’il faudra s’y arrêter et insister particulièrement dessus; ce qu’il n’est pas permis de faire dans les autres Contestations.

À l’égard du Genre Démonstratif, au lieu de Preuve on ne se sert que d’amplification, faisant voir simplement, Que telles et telles actions ont été utiles à l’État, ou glorieuses pour la personne qui les a faites; car comme dans le Panégyrique on doit supposer que le sujet est vrai, pour cela rarement en vient-on à la Preuve, si ce n’est que la chose fût difficile à croire, ou qu’un autre passât pour l’avoir faite.

Quant à la Délibération, toutes ses contestations aboutissent à dire,

ou Que ce qu’on prétend devoir arriver, n’arrivera pas;

ou Que cela serait injuste;

ou Qu’il n’en reviendra rien;

ou Que l’avantage ne sera pas bien grand.

À quoi il faut avoir l’œil dans la Délibération, c’est de voir si celui qui est contre nous, n’allègue rien de faux dans les choses qui ne sont point de son sujet; car si une fois on le peut convaincre de fausseté là-dessus, ce sera un préjugé pour tout le reste et qui fera croire que tout ce qu’il aura dit ailleurs n’est guère plus vrai.

En général, touchant les Preuves, on doit [p. 475] savoir Que, dans le Genre Délibératif, Les Exemples sont de grand usage, et y font plus d’effet qu’ailleurs. Pour les Enthymèmes, ils sont plus propres au Genre Judiciaire. La raison est que dans le Délibératif il s’agit de l’Avenir; ainsi nécessairement il faut avoir recours à l’Histoire pour sa preuve, et montrer par les exemples du Passé, que ce qu’on dit s’est toujours fait de la même façon. Mais quant au Judiciaire, il est besoin d’Enthymèmes, à cause que là il s’agit de Fait, et de savoir: Si une chose a été faite, ou si elle ne l’a pas été; ce qui gît davantage en démonstration et est d’une plus grande certitude: car le Passé est de telle nature qu’il emporte une certaine nécessité avec soi; étant impossible que ce qui a été fait ne l’ait pas été.

En fait d’Enthymèmes au reste, afin de s’en bien servir, c’est de ne les pas mettre de suite; mais les entremêler; puisqu’autrement ils se nuiraient: Et de plus il n’en faut pas trop apporter; car en ceci il y a des bornes: d’où vient qu’Homère fait dire à Ménélas, lorsqu’il loue le jeune Pisistrate d’avoir parlé à propos [Odyss. IV],

Puisque donc, mon cher fils, vous avez su nous dire

Autant qu’un habile homme, ou plus âgé dirait.

Notez qu’il loue le fils de Nestor d’avoir dit Autant qu’aurait fait un homme judicieux, et non pas d’avoir dit de pareilles choses; pour montrer qu’on peut pécher par excès, même en ne disant rien que de bon.

Une autre observation à faire pour les Enthymèmes, est de n’en pas apporter sur tout; sinon vous tomberiez dans la même [p. 476] faute que certains Philosophes d’aujourd’hui, qui s’amusent à prouver des choses beaucoup plus connues et plus probables que celles qu’ils apportent pour preuve.

De plus ayant à toucher quelque passion, donnez-vous bien de garde de faire aucun argument: car de deux choses l’une, ou il empêcherait l’effet de la passion, ou ce serait comme si vous n’en faisiez point; parce qu’enfin deux Mouvements ne peuvent compatir ensemble ni se souffrir; ou ils se détruisent, ou ils s’affaiblissent.

Il en sera de même des Mœurs lorsque vous voudrez donner bonne opinion de vous: car l’Argument n’a rien de commun avec les mœurs, et ne fait point connaître si vous êtes homme de bien, ou si vous ne l’êtes pas.

À l’égard des Sentences, on s’en doit servir également et dans la Narration et dans la Preuve, à cause qu’elles découvrent les Mœurs et font voir qui l’on est; Par exemple,

Pour moi je n’ai pas laissé de lui donner ce qu’il me demandait, quoique je susse fort bien qu’il est dangereux de se fier à toutes sortes de gens.

Que si l’on veut y mêler de la passion et dire la chose pathétiquement on pourra ajouter,

Cependant, Messieurs, je ne m’en repens point, quelque tort que cela me fasse; car enfin si le profit lui en demeure, au moins ai-je la satisfaction d’avoir fait ce qu’un honnête homme doit faire.

[p. 477] Après tout, si la matière du Genre Délibératif est plus difficile à traiter que celle du Judiciaire, il ne s’en faut pas étonner; puisque là il s’agit de l’Avenir, qu’on sait être une chose fort obscure; au lieu que dans le Judiciaire il s’agit simplement du Passé, qui est aisé à connaître, et si aisé que les Devins fondent principalement leur science là-dessus, au rapport même d’Épiménide de Crète; car celui-ci avoue franchement que les prédictions qu’il faisait n’avaient point du tout en vue l’Avenir, mais le Passé; à la vérité en des choses un peu cachées et que tout le monde ne connaissait pas. Ajoutez que dans le Genre Judiciaire on a cet avantage, que la Loi y sert de fondement; or est-il que quiconque a un fondement et un principe, celui-là n’a pas grand peine à argumenter, ni à trouver les preuves qu’il cherche. Outre cela même il s’en faut beaucoup qu’on ait tant de liberté dans le Genre Délibératif qu’on en a dans le Judiciaire, où tantôt il est permis de tourner son discours contre sa Partie; tantôt de parler de soi avantageusement; tantôt d’exciter les passions et d’émouvoir ses Juges; Ce qui se fait rarement dans la Délibération, et moins qu’en pas un autre Genre; encore cela n’arrive-t-il point que l’Orateur alors ne sorte de son sujet.

Telles libertés donc ne sont jamais à prendre dans le Genre Délibératif, si ce n’est que la matière vienne à manquer, et que l’Orateur ne sache plus que dire; comme en usent aujourd’hui ceux qui éclatent à Athènes pour l’éloquence, surtout Isocrate; car jamais il ne traite un sujet de délibération, [p. 478] qu’il n’invective et n’accuse quelqu’un; tantôt les Lacédémoniens, comme dans son Panégyrique; tantôt un Charès, comme dans son Oraison pour les Alliés.

À l’égard du Genre Démonstratif, les digressions y doivent être fréquentes, tout Panégyrique aimant à se grossir de louanges étrangères; Ainsi en use Isocrate, qui n’y manque jamais; car il a toujours quelqu’un à louer, à quoi on ne s’attendait pas; Or c’est là proprement ce que voulait dire Gorgias lorsqu’il se vantait Que quelque discours qu’il eût à faire, il était assuré de jamais ne demeurer court, faute de matière. En effet qu’il ait à parler d’Achille, aussitôt il loue Pélée, puis Éaque, après il vient à Jupiter; il en fait autant s’il a à parler de la valeur; car ensuite il fait venir à son sujet une telle chose, puis une autre; qui est la même manière.

Que si l’on a des arguments et de bonnes preuves, afin de les entremêler, tantôt on affectera de paraître honnête homme; et tantôt on reviendra à ses arguments. Mais si l’on n’en a point, il faudra se tenir à la qualité d’homme de bien, et ne faire valoir son discours que par là; attendu qu’il est beaucoup plus séant à un homme de bien de faire paraître qu’il est tel, que d’apporter le discours le plus achevé.

 

De la Réfutation.

 

De tous les Enthymèmes au reste, ceux qui servent à réfuter sont incomparablement meilleurs que ceux qui servent à la preuve. La raison est que tout ce qui réfute, [p. 479] presse davantage, et fait qu’on s’aperçoit beaucoup mieux de la force de l’argument; parce qu’il n’y a rien qui se fasse mieux connaître que les Contraires lorsqu’ils sont opposés.

Or il faut savoir que tout ce qui sert à répondre à un Adversaire, ne fait point une espèce à part, mais est de la Preuve; puisqu’enfin on ne réfute jamais, ou qu’en apportant une objection, ou opposant argument à argument.

Après tout en matière de Preuve, soit dans le Conseil ou dans un Barreau, celui qui parle le premier doit toujours dire ses raisons d’abord; et ensuite prévenir les Objections qu’on lui pourrait faire, y donnant solution, et tâchant de montrer qu’il n’y en a pas une qui ne soit vaine et mal fondée, Que si ce qui se dit contre est embarrassant et d’une longue discussion, comme ayant plusieurs Adversaires en tête; alors il y faudra répondre d’abord comme fit Calistrate à l’Assemblée de Messine; car la première chose qu’il fait, c’est de détruire ce qu’on pouvait dire contre lui, et après il expose ses raisons. Pour celui qui parle le dernier, il faut toujours qu’il réfute d’abord, apportant solution et arguments contraires; particulièrement s’il voit que ce qui a été dit ait été reçu et ait fait impression: car tout de même que l’esprit ne saurait souffrir un homme qui passe pour infâme et a déjà été accusé de crime; ainsi en est-il d’un Discours, quand la Partie adverse a fait goûter ses raisons et qu’on croit qu’elle a dit la vérité. Ce qu’il y aura donc à faire en telle rencontre, c’est de tâcher à trouver place dans l’esprit de l’Auditeur afin d’y faire recevoir ce qu’on aura à dire; ce [p. 480] qui arrivera si vous arrachez de son esprit ces premières impressions dont il est préocupé, et qui ferment l’entrée aux raisons que vous avez à déduire: Et ainsi il sera à propos de combattre ou tout ce que la Partie aura dit, ou les principales choses, ou les plus touchantes, ou les plus aisées à réfuter; après quoi on allèguera ses propres raisons, qu’on tâchera de rendre les plus probables qu’il sera possible. De là vient qu’on a dit,

Des Déesses d’abord je prendrai la défense...

Car j’honore Junon...

qui est un Exemple tiré d’Euripide dans ses Troades, lorsqu’Hécube chez Ménélas veut répondre aux raisons d’Hélène; car ce qu’elle touche là d’abord et par où elle commence à réfuter son discours, c’est ce qui s’y trouve de plus faible. Voilà ce que nous avions à dire touchant la Preuve.