Aristote, 1718 : Rhétorique

Définition publiée par Mattana-Basset

Aristote, Rhétorique, trad. François Cassandre, 1e éd. 1654, La Haye, Isaac Vaillant, 1718, Livre I, Chapitre II, p. 12-13 et Chapitre XV, p. 156-171. 

Définition publiée par Mattana-Basset Mellie, le 24 juillet 2021

[p. 12] 

 

CHAPITRE II.

  

Ce que c’est que la Rhétorique.

 

[...]

 

Qualité des preuves de la Rhétorique.

 

La Rhétorique a deux sortes de Preuves. Les unes sont artificielles, et les autres sans artifice. J’appelle Preuves sans artifice, celles qui ne dépendent point de notre industrie, mais que nous trouvons toutes [p. 13] faites, comme sont les Témoins, les Réponses faites à la Torture, les Contrats, et autres choses semblables ; 

 

[...]

 

[p. 156] 

 

CHAPITRE XV.

 

Des Preuves qui ne dépendent point de l’Artifice de l’Orateur.

 

Après ce qui a été dit jusqu’à présent, il ne reste plus qu’à parcourir les Preuves qui ne dépendent point de l’Artifice de la Rhétorique, vu que c’est ici le lieu d’en traiter, comme appartenant toutes au Genre Judiciaire. Or ces Preuves-là se réduisent au nombre de cinq : Savoir,

les Lois,

les Témoins,

les Contrats,

les Tortures,

le Serment.

Parlons donc premièrement des Lois, et montrons comment il s’en faut servir, soit qu’on ait à persuader, ou dissuader ; soit qu’on entreprenne d’accuser, ou de défendre.

 

LES LOIS.

 

Donc, quand un Avocat verra que quelqu’une des Lois écrites n’est pas favorable à sa Cause et fait contre lui, il faut qu’il ait recours aux Lois communes et à [p. 157] l’Équité, et qu’il soutienne : Que ce sont des Règles incomparablement plus certaines, et beaucoup plus amies de la Justice. Il pourra soutenir encore, Que, quand un Juge doit juger en conscience et dans l’Équité, cela ne signifie autre chose sinon, Que son autorité ne relève point des Lois écrites, et qu’il n’est pas obligé de s’y attacher servilement. De plus il dira en faveur de l’Équité, Que c’est un Droit qui demeure à jamais et qui ne change point non plus que les Lois Communes, à cause que ces Lois-là sont conformes à la Nature ; au lieu que les Lois écrites changent le plus souvent et sont de peu de durée. Ce qui peut être confirmé par l’Antigone de Sophocle, où cette Princesse pour sa justification allègue, Que si elle a contrevenu à la Loi de Creon, ç’a été pour obéir à une Loi plus autorisée que la sienne, quoiqu’elle ne soit pas du nombre des Lois écrites ; car c’est ainsi qu’elle parle :

Ce n’est pas depuis peu que l’on commence à voir

L’usage d’un si juste et si pieux devoir…

Et un peu après elle ajoute,

Je ne le cèle point, je l’ai fait hardiment,

Sans craindre ni Créon, ni son commandement.

Outre cela il pourra remontrer, Que tout ce qui est juste, doit être quelque chose de véritable et de réel, qui effectivement apporte de l’utilité aux hommes ; et non pas une chose imaginaire, qui ne subsiste que dans l’opinion ou en apparence. Qu’ainsi donc ces conditions ne se rencontrant point dans la Loi dont il s’agit, on a raison de prétendre, Que même le nom de Loi ne lui appartient point, à cause qu’elle n’en fait aucunement la fonction. En un mot il dira, Que le Juge est établi sur les [p. 158] matières qui regardent la Justice ; comme un homme entendu à connaître l’Argent l’est sur la Monnaie ; afin de faire le discernement de tout ce qui sera faux et de mauvais aloi, d’avec ce qui sera bon et autorisé. Enfin il soutiendra, Qu’il est d’un honnête homme, non seulement de faire plutôt valoir les Lois qui ne sont pas écrites que les autres ; mais même de s’y attacher et de ne suivre qu’elles.

Ce sera encore à l’Avocat à prendre garde si la Loi qui fait contre lui n’est point contraire à quelque autre qui soit en estime, ou si elle-même ne se contrarie pas : car quelquefois il arrive qu’une Loi ordonne, par exemple, Que toutes sortes de Conventions et de Traités soient valables ; et qu’en même temps une autre fait défense, Que personne n’ait à contracter au préjudice des Lois et des Ordonnances établies.

Il tâchera d’observer encore, Si la Loi, dont il s’agit, n’est point ambiguë et sujette à diverse interprétation ; afin de voir de quelle façon on la pourra tourner : car s’il y a lieu de lui donner un sens, Ou qui établisse tout à fait son droit, Ou qui soit utile à sa Cause, alors il s’en doit servir et en tirer avantage.

De plus il faudra qu’il considère Si la Loi qu’on lui oppose, et dont on veut faire valoir l’autorité, n’a point été faite pour des considérations qui ne puissent plus avoir lieu, ou pour des choses qui ne soient plus. Car l’ayant fait voir, il doit insister là-dessus pour la détruire et lui ôter tout crédit.

Mais aussi s’il arrive que la Loi fasse pour lui, alors il peut remontrer à l’avantage des Lois écrites, Que, quand les [p. 159] Juges font serment de juger en leur conscience et dans l’Équité, cela ne veut pas dire qu’ils aient absolument la liberté de juger comme bon leur semble et de se dispenser des Lois ; mais bien que cela se fait ainsi, afin que si par hasard le sens d’une Loi était si caché qu’ils ne pussent pas en avoir l’intelligence, alors ils se ressouvinssent de leur serment, de crainte de le violer et de commettre une injustice.

Pour faire encore valoir l’autorité d’une Loi, l’Avocat pourra soutenir, Que comme jamais personne ne se propose d’acquérir ce qui est bon simplement en général, mais toujours ce qui lui est propre et utile en particulier ; c’est ce qui doit davantage obliger à maintenir les Lois écrites, puisqu’elles ne sont établies dans un État que pour quelque nécessité particulière.

Il pourra dire encore en leur faveur, Qu’en vain un Législateur établit des Lois, si jamais elles ne doivent être observées ; puisque faire des Lois et ne les pas observer, est la même chose que si l’on n’en faisait point.

Il dira outre cela, Que si dans tous les Arts généralement il est dangereux de vouloir paraître plus savant que les Maîtres, par exemple dans la Médecine de prétendre enchérir sur l’avis et l’Ordonnance de son Médecin ; à plus forte raison cela arrive-t-il dans les Lois, puisqu’en effet on peut dire, Que la faute du Médecin n’est jamais si préjudiciable à la guérison d’un malade, que l’accoutumance de contrevenir aux Lois du Prince et de s’en écarter, est contraire au bien de l’État. Enfin il pourra ajouter, Que de chercher à raffiner sur les Lois et prétendre être plus sage qu’elles, est une chose que les Lois les plus estimées ont de tout temps défendu. 

[p. 160] C’est là en gros ce qui se peut dire touchant les Lois.

 

LES TÉMOINS.

 

Pour les Témoins il s’en trouve de deux sortes, les uns sont Anciens, et les autres Modernes ; Et de Ceux-ci il y en a qui sont en danger et qui courent même fortune que l’Accusé ; Et d’autres qui sont hors de danger. J’appelle Témoins Anciens, les Poètes, et tout ce qu’il y a eu de grands hommes autrefois, dont le jugement ou les Écrits sont en réputation : Et leur autorité est si considérable, que, Quand les Athéniens eurent différend pour l’Île de Salamine, ils ne se servirent point d’autres témoignages que de celui d’Homère ; Comme depuis peu Ceux de Ténédos ont opposé aux habitants de Sigée le sentiment du sage Périandre de Corinthe : Enfin Cléophon, plaidant contre Critias et l’accusant d’être un Débordé, cita principalement une des Élégies de Solon, pour montrer Que ce vice même lui était héréditaire, et que de tout temps il avait été reproché à ceux de sa maison : car, disait-il, si cela n’était vrai, quelle apparence qu’un personne comme Solon se fût avisé de faire ce Vers-ci [en manchette  : « Dis à ce beau Bondin »],

Dis au blond Critias qu’il écoute son Père.

Tels sont donc les Témoins Anciens, et qui font foi pour le passé. À l’égard de Ceux dont le témoignage est considérable pour l’avenir, ce sont les Interprètes des Oracles ; Ainsi l’on ajouta foi à Thémistocle quand il fit savoir,

Que les murailles de bois, dont parlait l’Oracle, ne donnaient autre chose à entendre [p. 161] sinon, Qu’il fallait équipper des Vaisseaux et se battre sur Mer.

Les Proverbes encore, comme nous avons remarqué ailleurs, peuvent faire foi dans les rencontres et servir de témoignage : car si quelqu’un, par exemple, voulait conseiller à un autre De jamais ne faire amitié avec des personnes d’âge, il pourrait alléguer ce Proverbe, Ne fais jamais plaisir à un Vieillard. Ou encore si l’on avait à persuader, Qu’il ne faut point laisser vivre les Enfants dont on a tué les Pères, le Vers suivant qui a passé en Proverbe servirait de Preuve,

Sot, qui tuant le Père épargne les Enfants.

Quant aux Témoins Modernes, on entend par là Ceux qui ayant de la réputation, ont porté jugement et donné leur avis sur quelque chose ; car sans doute leur jugement ne servira pas peu aux Parties qui auront le même différend. De là vient qu’Eubule fit en plein Barreau la même repartie à Charès, que Platon avait déjà faite auparavant à Archibius, Qu’il était cause qu’à Athènes on faisait profession publique de méchanceté, et que personne ne s’en cachait.

Au reste entre les Témoins Modernes, ceux-là sont en danger d’être punis et courent même fortune que l’Accusé, s’il paraît qu’ils soient faux Témoins et Calomniateurs ; Et cette sorte de Témoins-ici ne sert qu’à faire connaître, Si un tel crime en particulier a été commis, ou non ; Si telle chose est, ou n’est pas ; vu que jamais on ne prend l’avis de ces gens-là sur la qualité d’aucune action que ce soit ; par exemple, pour savoir Si telle action est criminelle, ou [p. 162] innocente ; si elle est avantageuse, ou porte préjudice. Il n’en va pas ainsi des autres Témoins qui ne sont pas présents au procès et qui n’y ont aucune part, puisque c’est d’eux principalement que le témoignage est considérable en ces rencontres : En effet, il n’y a rien de si digne de foi que les Anciens, comme étant personnes incorruptibles et hors d’état d’être subornées ; car enfin il faut demeurer d’accord Que la preuve par Témoins n’est pas tout à fait inutile, et que souvent on y ajoute foi aussi bien qu’à d’autres preuves plus fortes.

Or s’il arrive qu’un Avocat n’ait point de Témoins pour lui, il peut remontrer alors, Que jamais on ne doit fonder de jugement certain sur un simple rapport, mais seulement sur la force des raisons et la Vraisemblance ; et que juger de cette sorte est proprement ce qu’on appelle juger en conscience et dans l’Équité. Il dira de plus à l’avantage de la Vraisemblance, Que jamais elle n’a été corrompue par argent, et qu’on ne la saurait convaincre d’aucun faux témoignage.

Un Avocat au contraire qui aura des Témoins à produire contre un autre qui n’en aura point, doit soutenir, Que ce serait être ennemi de la Justice, de prétendre qu’on pût condamner un homme sur de simples conjectures, ou sur quelques raisons apparentes et Vraisemblables ; puisque la Vraisemblance, toute trompeuse qu’elle est déjà d’elle-même, n’étant point sujette au châtiment, comme les Témoins, il arriverait tous les jours que la Calomnie triompherait de l’Innocence. En un mot il soutiendra, Qu’en vain les Juges auraient de tout temps introduit cet usage si nécessaire de [p. 163] produire des Témoins, si absolument les raisons toutes seules avaient été suffisantes pour convaincre d’un crime et en faire la Preuve.

Tout témoignage au reste regarde, Ou notre personne, Ou la Partie adverse ; et regarde encore, Ou le sujet de la Cause, Ou la vie et les mœurs ; d’où il se voit, Que, de quelque façon qu’on puisse rendre témoignage dans une affaire, toujours il y aura lieu de s’en servir et d’en tirer avantage ; Car si le témoignage qui aura été rendu ne fait rien au sujet de notre Cause, soit pour lui être favorable, ou contraire aux prétentions de la Partie adverse ; Au moins fera-t-il quelque chose à la vie et aux mœurs, ou de notre Partie pour prouver son innocence, ou de la Partie adverse pour la charger et la rendre criminelle. Je sais qu’il y a encore d’autres raisons qu’on peut alléguer touchant la personne et la qualité des Témoins, afin d’affaiblir ou fortifier leur déposition, comme de montrer : Qu’ils sont amis, ou ennemis, ou qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre ; Qu’ils ont mauvais bruit, ou sont en bonne réputation, ou qu’on n’a jamais ouï parler d’eux ni en bien ni en mal, et telles autres différences semblables ; Mais il serait superflu d’en traiter à part, puisque pour cela il ne faut qu’avoir recours aux Lieux d’où se tirent les Enthymèmes.

 

LES CONTRATS.

 

Quant aux Contrats et aux Conventions, tout ce qui s’en peut dire aboutit, Ou à en agrandir la validité, Ou à en montrer la nullité ; et consiste encore, Ou à empêcher qu’on n’y croie, Ou à leur [p. 164] faire ajouter foi. Que si les Contrats qu’on aura produits sont pour nous, il faut tâcher de leur faire ajouter foi, et d’en agrandir l’autorité ; Et s’ils sont contre nous, il faut faire le contraire. De savoir maintenant comment on leur fera ajouter foi ou non ; c’est la même adresse que celle qui a été remarquée en parlant des Témoins pour rendre leur témoignage croyable ou suspect ; car il est certain, Que tels d’ordinaire qu’on aura cru Ceux, ou qui auront signé un Contrat, ou qui en garderont la Minute ; tel sera cru ce Contrat-là, et la même foi lui sera ajoutée.

Que si en plaidant on demeure d’accord de la validité d’un Contrat, au cas qu’il fasse pour nous, il faut tâcher d’en agrandir l’autorité ; car il y aura lieu de dire, Que tout Contrat et toute Convention sont à proprement parler des Lois, mais des Lois qui ne regardent que certaines choses en particulier, et certaines personnes. À la vérité qu’il n’y a point de Convention ni de Contrats assez considérables pour donner de l’autorité à quelque Loi que ce soit ; mais au moins qu’ils ont cet avantage, qu’étant faits légitimement et dans les formes, ils deviennent aussi inviolables et autorisés que les Lois mêmes. En un mot il faudra soutenir, Que chaque Loi en particulier n’est autre chose qu’un Contrat ; de manière que quiconque est assez injuste pour n’y avoir aucun égard et pour en empêcher l’exécution ; celui-là s’attaque directement aux Lois, et les détruit autant qu’il peut. On soutiendra enfin : Que la plupart des affaires qui se traitent dans le monde, que les Négociations par exemple, les Sociétés, et tout ce qui s’établit d’un commun consentement, n’est jamais [p. 165] fondé que sur la bonne foi, et ne subsiste que par les Conventions ; de sorte que, si on veut qu’elles n’aient point de crédit, l’on veut en même temps qu’il n’y ait plus ni de communication, ni de commerce parmi les hommes. On pourra dire encore bien d’autres choses sur ce sujet que la Cause fournira d’elle-même, et dont il sera facile dans la rencontre de faire l’observation.

Mais s’il arrive qu’un Contrat fasse contre nous, et soit à l’avantage de la Partie adverse ; pour le combatre, il faudra premièrement se servir des mêmes armes que nous avons déjà données pour attaquer une Loi qui nous serait contraire ; car nous dirons alors, Qu’il serait étrange! si croyant, comme nous faisons, qu’il n’y a jamais d’obligation d’obéir à des Lois qui n’ont pas été établies comme il faut, ou qu’un Législateur n’a faites que par intérêt et pour abuser les Peuples ; nous puissions croire pourtant qu’il y eût quelque nécessité de satisfaire à des Contrats frauduleux, et qui pècheraient contre les formes? Joint que si tout Juge est dispensateur de la Justice, il est de son devoir, de ne pas tant regarder à ce qui est porté par un Contrat, qu’à ce qui se doit faire et qui est davantage dans l’Équité. On dira enfin, Que tout ce qui est juste véritablement, jamais ne peut être perverti par aucune finesse ; ni par aucune violence ; parce qu’il a son fondement dans la Nature : Mais pour les Conventions, Que la fourbe le plus souvent y préside, et qu’ordinairement les hommes ne contractent que parce que la nécessité les y force.

Outre ce que nous venons de remarquer, il faudra prendre garde, Si le Contrat dont [p. 166] on se voudra servir contre nous n’est point contraire à quelqu’une des Lois écrites, ou des Lois Communes et naturelles ; Et encore s’il ne choque point l’Équité, ou les bonnes Mœurs. Il faudra aussi observer si ce même Contrat ne déroge point à quelque autre qui ait été fait depuis lui, ou auparavant ; car il s’ensuivra, Que si le dernier Contrat est valable, le premier sera nul ; et au contraire, Si le premier est bon et dans les formes, que le dernier sera frauduleux et contre la bonne foi. Pour lors donc nous nous en servirons selon que nous le jugerons à propos et qu’il fera à notre Cause. Enfin il faudra prendre garde de quelle utilité pourra être un tel Contrat, et s’il ne contient rien de contraire aux Arrêts et à l’autorité des Juges, et telles choses semblables qu’il sera aisé de voir alors, et que la matière qu’on traitera découvrira assez d’elle-même.

 

LES TORTURES.

 

À l’égard des Tortures et de la Question, on peut assurer Que c’est une espèce de Témoignage, auquel même il semble qu’on doive ajouter d’autant plus de foi, que par leur moyen un homme est forcé à déclarer la vérité. Au reste il n’est pas difficile de voir ce qui s’en peut dire de part et d’autre.

Si donc il est avantageux à notre Cause de nous en servir, alors il en faudra faire valoir l’usage et soutenir, Que de tous les Témoignages c’est le seul véritable, et qu’il n’y en a point de si fidèle que celui-là.

Que si au contraire la Partie adverse s’en [p. 167] doit servir contre nous, il faut tâcher d’en rendre l’usage suspect et montrer, Que les Tortures ne sauraient jamais faire connaître la vérité. Et en même temps il sera à propos de traiter en général de leur nature, car il y aura lieu de prétendre, Que la violence des tourments qu’elles font souffrir, peut aussitôt porter un homme à dire ce qui n’est pas, qu’à dire ce qui est. Joint qu’il n’arrive que trop souvent à la Question, que des Criminels, pour être robustes et capables de supporter la douleur, n’avouent rien de leurs crimes : Et qu’au contraire des personnes très innocentes, forcées par le mal qu’on leur fait souffrir, s’accusent d’abord faussement afin d’être soulagées.

Ensuite de ces raisons, il faudra rapporter les exemples de ceux, à qui telles choses seront arrivées, et dont on saura que les Juges auront une connaissance particulière.

 

LE SERMENT.

 

Pour le Serment, il peut être considéré en quatre façons ; car,

Ou en même temps nous demandons Que la Partie adverse ait à faire le Serment, et qu’à son refus nous soyons reçus à le faire : Ou absolument nous ne voulons pas un des deux ;

Ou bien seulement nous voulons l’un et non pas l’autre.

Et cette troisième façon arrive encore en deux manières, car,

Ou nous voulons bien nous en rapporter au Serment de notre Partie adverse, sans vouloir jurer nous-mêmes ;

Ou nous ne voulons pas qu’elle jure et nous demandons d’être crus seuls à notre serment. 

[p. 168] Outre ces quatre façons, le Serment peut être encore considéré autrement, pour savoir si quelqu’une des Parties a juré ; et cela étant, ce sera à l’Avocat de voir si c’est sa Partie qui a juré, ou l’autre.

Donc, s’il arrive que ce soit nous qui refusions de nous en rapporter au serment de la Partie adverse, alors il faudra soutenir, Que ce refus est légitime, puisqu’il y a si peu de gens qui fassent difficulté de se parjurer. Joint qu’en matière de prêt, ce serait un mauvais recours pour un Créancier de vouloir s’en rapporter au Serment de son Débiteur, qu’on sait ne demander pas mieux que d’avoir occasion de se parjurer afin d’être quitte. Après tout, que nous sommes trop bien fondés en notre demande, pour ne pas attendre des Juges un Arrêt favorable et qui porte condamnation contre la Partie adverse, sans s’arrêter à son Serment ni à toutes ses protestations frivoles. En tout cas s’il faut hasarder, que nous aimons beaucoup mieux nous en rapporter à nos Juges, qu’à notre Partie ; attendu que sa mauvaise foi ne nous est que trop connue, et qu’au contraire nous avons tout sujet de prendre confiance en la vertu de nos Juges et en leur équité.

S’il arrive au contraire que la Partie adverse veuille bien s’en rapporter à notre Serment, et que sur son offre nous refusions de jurer : Pour notre défense nous allèguerons, Qu’il est indigne d’un honnête homme d’accepter une offre de cette qualité lorsqu’il s’agit d’argent. Qu’assurément si nous étions méchants et que notre demande fût mal fondée, nous n’aurions garde de laisser échapper une si belle occasion ; et d’autant plus qu’il vaut mieux être méchant pour quelque chose, que [p. 169] pour rien : Or est-il qu’en cette Cause l’on voit, que nous n’avons qu’à jurer pour avoir ce que nous demandons, au lieu que ne jurant pas, nous nous mettons même en état de perdre tout. Et qu’ainsi la Partie adverse ne doit point tirer avantage de notre refus ; puisque si nous refusons son offre, c’est parce que nous faisons profession d’honneur, et non point pour aucune crainte que nous ayons de blesser notre conscience ni de faire un faux serment. Et là-dessus on pourra alléguer ce que disait Xenophanes, Qu’en matière de Serment il n’y a nulle comparaison à faire d’un homme de bien à un méchant homme ; puisqu’alors la partie est aussi inégale, que si un homme fort et robuste demandait à se battre contre un autre qui fût de beaucoup plus faible que lui.

Mais au cas que ce soit nous qui demandions à prêter le Serment, il faudra remontrer, Que ce que nous en faisons c’est parce que nous sommes très assurés de dire la vérité, et que nous nous défions de la Partie adverse. Et pour lors renversant la raison de Xénophane, nous soutiendrons, Que la partie n’est jamais plus égale, que lorsqu’un méchant homme offre de s’en rapporter au serment d’un homme de bien, et que l’homme de bien accepte son offre. Enfin nous pourrons ajouter, Qu’il serait bien étrange que nous refusassions de faire un Serment que nos Juges mêmes n’ont pas fait difficulté de faire avant nous, et sans quoi nous ne croirions pas qu’ils fussent capables de nous juger.

Que si c’est nous-mêmes qui fassions offre à la Partie adverse de nous en rapporter à son Serment, nous pourrons dire, Qu’assurément il n’est rien de plus digne de la piété et de l’esprit d’un homme de bien, que de [p. 170] vouloir remettre ses intérêts entre les mains des Dieux. Qu’il n’est pas besoin que la Partie adverse ait recours à d’autres Juges, puisque nous sommes tout prêts d’en passer par ce qu’elle dira. Après tout, qu’il serait ridicule qu’elle refusât de prêter un Serment, qu’elle même croit que ses Juges sont obligés de faire pour être capables de la juger.

Ayant la connaissance comme nous avons de ce qui se peut dire de part et d’autre touchant les quatre façons de considérer le Serment, à les prendre chacune en particulier ; l’on voit encore ce qu’il y aura à dire lorsqu’on viendra à les accoupler et qu’il en faudra considérer plus d’une à la fois ; Par exemple, lorsqu’il se rencontrera, Que nous voudrons bien faire le Serment, et que nous ne voudrons pas que la Partie adverse le fasse : Ou au contraire, Lorsque nous voudrons bien qu’elle le fasse, et que nous-mêmes ne voudrons pas le faire ; Bref, lorsque nous voudrons bien tous les deux, ou que nous ne voudrons ni l’un ni l’autre. Car comme de nécessité tous ces accouplements, ou combinaisons, seront composés des mêmes choses qui ont été remarquées séparément ; sans doute aussi les raisonnements seront les mêmes, hormis qu’ils seront joints ensemble.

Or s’il arrive que le Serment que nous aurons fait soit contraire à ce que nous aurons dit auparavant, pour avoir sujet de nous en dédire, il faudra soutenir Qu’absolument en cette rencontre on ne peut pas nous accuser d’être parjures, puisqu’en vérité le Serment que nous avons fait n’a été fait que par contrainte et par surprise. Que qui dit Parjure, dit un homme qui fait une injustice ; [p. 171] et qui dit Injustice, dit une chose qu’on a fait volontairement. Or est-il qu’il n’y a rien de plus opposé à une action volontaire, que ce qui se fait par surprise et par contrainte. Et là-dessus il faudra conclure, Que jamais la langue ni la parole ne sont capables toutes seules de faire un faux Serment ; mais seulement l’intention, et la volonté.

Mais au cas que ce soit la Partie adverse qui se veuille dédire de son serment, nous soutiendrons alors, Que c’est renverser tout ce qu’il y a de mieux établi et de plus saint parmi les hommes, que de ne se pas tenir à son Serment ; Que l’usage du Serment a été cru de tout temps si nécessaire et si religieux, que même on n’a pas voulu permettre aux Juges de faire leur fonction, qu’ils n’eussent auparavant juré et promis solennellement de s’acquitter de leur devoir. Et alors s’adressant aux Juges mêmes, Quoi, Messieurs, il serait dit, que vous, qui êtes nos Juges, vous seriez obligés étroitement de vous tenir à ce que vous avez jugé, à cause du Serment que vous avez fait? Et à nous autres, qu’il nous sera permis de violer notre Serment quand bon nous semblera, et de nous y tenir s’il nous plaît? Et telles choses semblables qu’on pourra dire afin de donner plus d’aversion du Parjure, et de rendre sa Partie odieuse.

 

Voilà ce que nous avions à remarquer touchant les Preuves qui ne dépendent point de l’Artifice ni de l’adresse de la Rhétorique.