René Rapin, 1684 : Réflexions sur l'éloquence

Définition publiée par Pisa

René Rapin, Les Réflexions sur l’éloquence, la poétique, l’histoire et la philosophie, Paris, François Muguet, 1684, t. II, p. 1-22.

Définition publiée par Cindelle Pisa, le 24 mai 2022

 

« I. REFLEXION.

 

Aristote, Ciceron, Quintilien, & Longin, qui nous ont laissé des Traitez de Rhetorique les plus accomplis de l’Antiquité, remarquent que cette Eloquence, elle qu’on l’a veuë autrefois dans Athenes & dans Rome, avant que ces deux Republiques eussent perdu leur liberté, ne peut regner que dans un peuple libre. C’est une fiere & une superbe maistresse, qui ne peut s’assujettir à la servitude ny à la flaterie & Aristote pretend qu’elle n’eut aucun succés en Sicile, pendant que les Tyrans en furent les maistre : quoy que tous les autres Arts y fussent florissans. C’est l’avis de ces grands hommes, qui estoient à la verité bien capables d’en juger : mais qui cependant se font un peu laisser prevenir en faveur du gouvernement, où ils avoient esté nourris : je ne suis pas tout-à-fait de leur sentiment. Car l’Eloquence peut regner par tout, quand elle est veritable, & qu’elle a de quoy se faire écouter.

 

 

II.

 

Comme les honneurs que la Grece rendit à l’Eloquence, la firent considerer par les autres peuples, & qu’elle n’eut du succés à Rome que par les glorieuses recompenses qu’on luy proposoit : son credit y cessa aussi-tost que ces recompenses y cesserent. Il ne faut donc pas s’étonner si le fruit qui revient de cet Art estant maintenant si disproportionné au travail & à l’application qu’il demande : il se trouve si peu l’Orateurs assez courageux pour en soûtenir la fatigue : quand sur tout elle n’est appuyée d’aucune de ces esperances, qui piquent ou l’interest ou l’ambition. On parvenoit à tous les honneurs par l’Eloquence, dans les Estats où elle a regné : & l’on ne parvient presque à rien ou du moins à fort peu de chose, par le mesme chemin dans le temps où nous sommes. Cela seul est capable d’éteindre l’ardeur de l’étude necessaire à l’Eloquence, & d’en rebuter les esprits.

 

 

III.

 

Le premier fonds de l’Eloquence est un naturel heureux pour la parole, sans lequel on ne peut reüssir, & avec lequel on reüssit toûjours : & le succés en est d’autant plus grand que ce naturel est heureux, lequel fait luy seul toute la distinction de l’Orateur : qui n’est grand d’ordinaire, que par la grandeur de son genie. C’est ce qui fait tout dans cet art, lequel n’a d’éclat que par la beauté du naturel : Et c’est sur tout dans l’Eloquence qu’éclate ce naturel, & qu’il se declare avec tant de dignité. sur quoy je ne puis m’empêcher de dire ce mot de Lucrece, qui est d’une si grande force pour exprimer ce naturel heureux qui parle si haut, & d’une si grande maniere. Mais cette grandeur de genie que demande cette souveraine & sublime Eloquence que nous cherchons, ne se rencontre plus : c’est un don du Ciel, & l’ouvrage de plusieurs siecles. Car outre la naissance heureuse pour la parole, l’assemblage des seules qualitez naturelles requises pour reüssir en l’art de parler est extremement rare. Il faut beaucoup d’élevation d’esprit, un grand sens, & une solidité de jugement, qui doit estre perfectionnée par l’usage du monde, & par une connoissance profonde des lettres. Il faut aussi une grande étenduë de memoire & d’imagination, une comprehension aisée, une voix claire & distincte, un visage qui n’ait rien de rebutant, une prononciation nette & animé, un air d’autorité, & plusieurs autres qualitez : qui estant d’ordinaire incompatibles d’elles-mesmes, il est tres-difficile qu’elles puissent se trouver toutes emsemble. Ce qui a donné lieu à Ciceron de se plaindre, mesme en son temps, où l’Eloquence fut si florissante, qu’à peine trouvoit-on dans chaque siecle deux Orateurs qui meritassent d’estre estimez. Ce n’est pas aprés tout, que cela ne se puisse trouver encore, comme il s’est trouvé autrefois. Mais on n’a pas d’ordinaire assez de lumiere pour reconnoître en soy-mesme ces qualitez quand elles y sont, ou assez d’application & de soin, pour les cultiver. Ainsi elles y sont, comme si elles n’y estoient pas.

 

IV.

 

Outre le naturel, il faut encore pour estre éloquent, une grande capacité & une grande application. Ce furent aussi ces trois parties qui rendirent l’Eloquence de Brutus, que Ciceron loüe tant, si accompie. Mais dans cet attachement à l’étude, & dans cette assiduité au cabinet, qui sont necessaires pour se remplir l’esprit des connoissances propres à l’Eloquence, il est bon de puiser dans les sources, d’étudier à fonds les Anciens, principalement ceux qui sont Originaux : & sur tout se faire un sujet d’une meditation perpetuelle de la Rhetorique d’Aristote, qui a pris le soin d’exposer si exactement tout le détail des mouvemens du cœur de l’homme, la premiere chose que l’Orateur doit étudier : il doit commencer par là s’il veut remuer l’ame de ses veritables ressors de cette machine si difficile à ébranler. Il faut, dit Ciceron, que l’Eloquence embrasse tous les devoirs de la vie civile, qu’elle sçache l’origine, la force, la vertu, les changemens de toutes choses, qu’elle possede la connoissance de la nature, en ce qui concerne la vie, les mœurs, les inclinations des hommes, qu’elle étende sa juridiction sus les loix & sus les coûtumes des peuples, & sur le gouvernement des republiques : enfin il pretend qu’elle n’ignore rien, parce qu’elle doit parler de tout. En effet, à moins que de se faire un grand fonds d’érudition, non seulement l’Orateur ne peut estre en estat de rien decider, mais mesme son esprit ne peut estre capable d’aucune production raisonnable, selon le sentiment de ce Critique de si bon sens. Neque concipere, neque edere partum mens potest, nisi ingenti flumine literarum undata. C’est à dire que, sans un grand fonds de capacité & de science, on ne peut pas estre en estat de parler comme il faut des sujets qui se presentent. Ainsi il faut se remplir l’esprit d’une étenduë presque immense de connoissances, par une étude infatigable. Car c’est proprement de l’abondance des choses que naist l’abondance des paroles.

Car quel moyen d’éclairer les autres, si on n’est pas éclairé soy-mesme. Et qui est ce qui peut soûtenir le travail d’une étude aussi opiniastre, & d’un perseverance aussi grande, que doit l’estre celle de l’Orateur qui ne doit rien ignorer ? Mais il faut remarquer que cette application à l’étude de l’art ne peut reüssir, que dans ceux qui ont du naturel. Ceux qui n’en ont pas, s’embarrassent des preceptes que les Maistres donnent dans l’Ecole : & comme l’art de chanter ne reüssit à celuy, qui n’a pas de genie pour la parole. Ce n’est pas que quand on a l’esprit bien fait, on ne soit en estat de tirer du secours des preceptes, quoy qu’on n’ait pas tout-à-fait du naturel.

 

V.

 

La veritable Eloquence estant si difficile à acquerir, on veut du moins se recompenser par les apparences d’une Eloquence fausse, qui a eu cours parmy les Grecs & les Latins dans la decadence de leurs Republiques, & qui n’a pû subsister que dans la servitude de ces peuples. Les Sophistes dont Philostrate & Eunapius ont décrit les vies, étaloient dans les places publiques cette fausse Eloquence, qui donne tout à l’exterieur, par des discours vagues & en l’air : & ces declamateurs n’avoient preque point d’autre but par ces discours, que d’amuser le peuple. Mais parce que cette Eloquence n’avoit rien de naturel, & que ses ornemens ne servoient qu’à l’affaiblir, tous ses mouvemens estoient faux, elle ne touchoit point le cœur, & n’entroit en aucune façon dans l’esprit : ainsi elle ne donnoit tout au plus qu’un plaisir fort superficiel aux sens, & n’estoit qu’un simple passe-temps pour les faineans & les oisifs. La vraye Eloquence va au cœur, elle touche l’ame & se fait sentir à elle. La fausse n’est qu’un son de paroles qui flatte l’oreille, dont il ne reste rien dans l’esprit. La vraye est forte, vigoureuse qui ne s’amuse point aux fleuretes, & qui ne recherche point de vains ornemens : car ce ne sont que les fausses beautez, qui ont besoins de fard, les vrayes & les naturelles ont leurs graces d’elles-mesmes. Mais comme il est fort aisé de prendre universellement en toutes choses le faux pour le vray, parce que celuy-là s’offre de luy-mesme à l’esprit, & que l’autre ne se trouve, qu’avec de l’étude & du soin : on ne doit pas s’étonner si l’on prend souvent l’apparence pour la verité dans l’Eloquence, aussi-bien que dans les autres choses. aprés tout, quand on a du discernement, on trouve qu’il y a peu de veritables éloquens & de parfaits Orateurs ; & que la pluspart de ceux qui parlent en public, ne sont que de purs declamateurs : & que le plus souvent ce qu’on appelle un talent de parler, n’est qu’un flux de paroles, & qu’une vivacité d’imagination.

 

VI.

 

On ne s’exerce presque jamais à l’Eloquence par la voye la plus ordinaire & la plus seure qu’il y a pour y parvenir, qui est l’exercice frequent de la composition : à quoy il faut s’appliquer avec quelque sorte d’assiduité pour en aquerir l’habitude : car rien n’est égal à l’avantage qu’on en reçoit. C’est par cette voye que Demosthene & Ciceron sont parvenus à ce degré de perfection que chacun sçait : & sans parler du premier qui s’enferma tant d’années, pour se former à l’Eloquence, personne n’ignore que le second employa tout le loisir que ses affaires luy laissoient, à s’exercer à bien dire, par un frequent usage de la composition. Ce qui a fait dire à Ciceron, que de tous les Maistres le plus excellent est le style, ou l’exercice de la composition.

 

 

 

 

VII.

 

On ne s’étudie point à dire les choses correctement ny à en faire des portraits justes : on en dit d’ordinaire ou trop, ou trop peu : le milieu qu’il faut tenir est connu de peu de gens, parce qu’il est imperceptible, & qu’il y a peu de regles pour le connoistre : & comme un Peintre habile sçait distinguer les passions dans les sujets differens ; où il les exprime, qu’il ne fait jamais la joye d’un Prince comme celle d’un valet, ny la fierté d’un soldat comme celle d’un General d’armée : Il y a aussi dans les mouvemens de l’acte de differens degrez, que l’Orateur doit distinguer, pour n’en pas confondre les images : ce qui n’est aprés tout ny bien compris, ny bien entendu que par les Maistres de l’Art. L’ignorance de ce principe si peu pratiqué fait souvent faire des portraits ou trop forts ou trop foibles à l’Eloquence, quand elle n’est pas consommée. Il est important dans la multitude des idées qui s’en presentent à l’esprit, de faire un choix juste, sans prendre le faux pour le vray. Ce qui demande un discernement exact, une grande experience, & une intelligence exquise. On doit sur tout faire reflexion, que dans les extremitez, où la chaleur du genie peut emporter, le trop choque toûjours plus que le trop peu ; que l’excés des paroles a moins d’effet que la sobrieté ; qu’il y a moins de vray-semblance dans ce qui est excessif, que dans ce qui ne l’est pas. Ce que l’Orateur Romain repete tans de fois dans ses Livres de Rhetorique : car le trop est toûjours une marque d’emportement, ce qui est un grand défaut : & le trop peu est une marque de moderation & de retenuë, qui est toûjours une vertu. Enfin tout ce qui est disproportionné dans l’Eloquence est aussi faux, que ce qui est disproportionné dans la Morale est ridicule.

 

 

VIII.

 

Aprés tout, la vraye Eloquence, qui n’a rien que de réel, consiste à bien representer les choses comme elles sont. Le tour le plus naturel de les dire, est toûjours le plus difficile, mais c’est aussi le plus agreable : parce que rien ne plaist en cet art que ce qui est naturel. Et comme la vraye penetrarion est de voir les choses comme elles sont : la vraye persuasion est de les faire sentir par les images que l’Eloquence en fait, comme elles doivent estre. Mais parce que les choses frappent plus fortement l’esprit immediatement par elles-mesmes, que par leurs images : ces images qui ne sont que les figures de l’Eloquence, ne doivent estre mises en usage, que quand elles sont plus fortes & plus excessives, que les choses mesmes.

 

IX.

 

On ne se donne pas la peine d’étudier son naturel pour le suivre, sans se contraindre : ou en affectant des manieres qui ne luy conviennent pas : ou en le forçant par les études violentes dont on l’accable : ou enfin en luy imposant un plus grand air, ou plus d’art qu’il n’est capable d’en soûtenir. C’est ce qui commença dans Athenes à faire degenerer l’Eloquence de la grandeur qu’elle y avoit euë sous Periclés, Lysias, Eschinés, & Domosthene : comme Ciceron & Quintilien le remarquent, parlant de Demetrius le Phalerien, qui affecta dans son discours plus de douceur que de force.

 

X.

 

La prononciation qui est une des plus importantes parties de l’Eloquence est une des plus negligées. C’est elle qui rend l’Eloquence sensible au peuple par la composition de l’exterieur, & qui a l’art d’imposer par les apparences, quand celuy de toucher par les effets luy manque. Si sa vertu est si grande, que de faire impression sur les esprits, mesme dans les sujets feints & supposez, comme elle fait sur le theatre : que ne doit-elle point faire dans les veritables ? Mais cette art admirable devient inutile à ceux qui parlent en public, par le peu de soin qu’ils ont de s’en servir & de s’y appliquer. Il est vray qu’il faut du naturel pour y reüssir : mais quand il manque, l’application peut y suppléer, & cela dépend moins de l’art que de l’exercice. L’Eloquence de Demosthene devient admirable par sa prononciation : quoy qu’il n’y eust aucune disposition naturelle : & il ne fut obligé de ce succés qu’à la contrainte qu’il se fit pour y parvenir. Mais parce qu’on se rebute trop aisément de ces contraintes, & qu’on ne peut se resoudre à se donner la peine qu’il faut pour se former à cet exercice : on pert ce grand avantage que la prononciation donne à l’Orateur, par ces expressions passionnées qu’elle inspire aux yeux & au visage, & à tout l’exterieur, pour s’expliquer : car il ne se peut dire combien tout cela contribuë à animer le discours : & il n’y a rien qui empêche davantage les effets ordinaires de l’Eloquence, que le peu de soin qu’on a de l’exterieur, dont tous les défauts deviennent d’autant plus sensibles ; qu’on est plus delicat sur le plaisir qu’on cherche dans l’Eloquence : qui faisant profession de plaire, n’a rien de plus opposé, que ce qu’il y a de choquant & de desagreable dans l’action. Mais de tous ceux qui ont écrit de cette Partie, aucun n’en a mieux fait sentir l’importance que Quintilien : dans l’éloge qu’il en fait au chapitre toisiéme du Livre onziéme : car il n’est point ny si disert, ny si éloquent par tout ailleurs : il ne faut que lire cet endroit pour connoistre combien cette Partie est necessaire à l’Orateur.

 

XI.

 

Ceux qui sont profession de parler en public, ne sont pas assez soigneux de mettre en usage la Logique, ou par une pure negligence de s’en instruire, ou par une méchante affectation de ne s’en mettre pas en peine. Les discours de ceremonie, où les interests de l’Estat, ny ceux de la Religion n’ont aucune part, & qui sont purement d’appareil, sont d’ordinaire ceux où la Logique se trouve la plus défectueuse : parce qu’ils sont trop vagues & trop abstraits par les matieres generales dont ils traitent. La Logique est la premiere regle du discours, & l’organe universel de la parole : discourir sans cet instrument, ce n’est proprement que battre l’air & faire du bruit : on ne peut rien dire de judicieux, ny mesme de supportable sans elle. Combien toutefois l’abandonne-t-on ? Et quand on veut la mettre en usage, combien luy fait-on faire d’extravagances, ou par les contraintes qu’on luy fait, ou par la confussion des expressions, dont on l’embarrasse, ou enfin par l’idée qu’on se forme de faux raisonnemens, pour en faire un supplément à la veritable raison, qui ne peut se rencontrer que dans un esprit net, droit, penetrant. La rareté de ce caractere fait que l’Eloquence se trouve si defectueuse dans la pluspart de ceux qui en font profession : parce que les raisonnemens sur lesquels on l’établit, sont ou trop recherchez, ou peu suivis, ou mesme faux & chimeriques. Et à bien examiner les choses, ou trouvera que pour l’ordinaire l’usage de l’Eloquence de ce temps n’a point de défaut plus essentiel que celuy du raisonnement : à quoy l’on n’a pas assez de soin de se former. Ce qui ne se fait pas tant par l’étude de la Logique qu’on apprend au College, que par la lecture imprime à l’esprit une justesse de sens, qui ne peut s’acquerir sans cela. C’est quelquefois un don qui vient purement de la nature, qu’un sens droit : qu’on trouve toutefois dans l’usage des livres, dont il faut encore faire le discernement : car il y a des livres, qui bien loin de rectifier le sens, sont capables de le gâter & de le corrompre. Il faut prendre conseil des sçavans sur cela : quand on n’est pas en estat de le prendre de soy-mesme : c’est de quoy peu de personnes sont capables, & les jeunes gens beaucoup moins encore que les autres parce que l’experience & l’usage des choses ne leur a pas encore formé l’esprit. Quoy qu’il en soit, on peut dire que la vraye Dialectique est comme le premier talent de l’Eloquence : parce que c’est elle qui imprime la premiere à l’esprit la parfaite analysie des choses, qui luy marque la distinction & le discernement de ce qui est essentiel, d’avec ce qui ne l’est pas, & qui apprend la methode de bien circonstancier ce qu’on dit. C’est un secret qu’on ne sçait bien que par la Dialectique. On est éloquent, dés qu’on est Dialecticien, parce qu’on va dans le détail des choses, par celuy de leurs circonstances. Mais quoy que le défaut de Logique soit un des plus ordinaires à ceux qui parlent en public, c’est toutefois un de ceux où l’on peut manquer le plus impunément. Car il n’y a que les habiles gens, dont le nombre est toûjours le moindre qui soient capables de le connoistre. Ce n’est pas que le peuple ne sente fort bien la suite naturelle du discours, & ce qu’il y a de Logique, sans le connoistre : mais sa lumiere ne va pas jusques à voir ce qu’il y a de faux dans un raisonnement, ou de defectueux dans l’ordonnance & dans la suite du dessein. Sur quoy l’on peut se former, comme trois ordres d’esprits. Le premier, de ceux qui ne s’arrestent qu’aux paroles pour juger de leur beauté ou de leur défaut. Le second, de ceux qui vont plus loin, & qui jugent des pensées. Le troisiéme, est de ceux qui vont jusques à juger du dessein, de la suite & de la proportion de ses parties : ce qui n’est connu que des intelligens. Il faut estre bien éclairé pour voir le défaut de la Logique dans un discours : outre mesme qu’il y a des Orateurs qui ne laissent pas la liberté à l’Auditeur d’en examiner le fond, par un certain charmes de paroles & de pensées, dont ils les surprennent : il y en a d’autres qui ébloüissent par des manieres agreables qu’ils ont à dire les choses. Il y a neanmoins une Dialectique pointilleuse, parce qu’elle ne sert qu’à affoiblir & à dessecher les discours.

 

 

XII.

 

Quand on s’applique à l’étude de l’Eloquence, on a souvent coûtume de s’y méprendre par les fausses mesures que l’on prend ou avec soy-mesme, ou avec son sujet, ou avec ceux à qui l’on parle : ce défaut est aussi commun que l’est celuy dont je viens de parler. L’Orateur qui a de l’élevation d’esprit, peche quelquefois par la trop grande complaisance qu’il a de se suivre luy-mesme : sans se donner le soin de se proportionner à sa matiere, ny de se mesurer à la capacité de ceux à qui il parle. Il est bien plus aisé de se laisser aller à l’impetuosité de son genie, que de se regler sur les circonstances des choses dont on parle : parce que l’un est un pur effet de l’imagination, & l’autre est un effet de jugement, qui est un don bien plus rare. Ainsi ce n’est pas merveille si ceux qui parlent en public sont si sujets à ce desordre, d’où naissent ces indecences ridicules, & ces disproportions si choquantes, qui se rencontrent si souvent dans les discours ordinaires qui se font en public : comme de representer les objets plus grands que le naturel ; de prendre un grand air en de petites affaires ; d’affecter de grandes expressions en de petits sujets ; faire le bel esprit avec le peuple ; vouloir estre ardent & pathetique dans des sujets qui ne le meritent pas ; accabler des esprits foibles par des discours trop forts. L’Eloquence cesse d’estre veritable dés que ses lumieres cessent d’avoir de la proportion avec la capacité de ceux à qui elle parle : parce qu’elle ne peut entrer dans l’esprit que par la convenance des raisons dont elle se sert pour l’éclairer. La diversité des âges, des sexes, des fortunes, des conditions, des lumieres acquises ou naturelles, doivent obliger l’Orateur à des manieres differentes, pour se mesurer aux esprits de tous ces differens estats. Il faut avoir égard aux temps, aux lieux, aux personnes, si l’on veut garder cette bienseance si necessaire au discours. Enfin l’Orateur doit se regarder luy-mesme, son âge, le rang qu’il tient dans le monde, l’opinion qu’on a de luy, ce qu’il y a de creance & d’autorité. Car tout cela doit avoir rapport au discours.

 

XIII.

Il faut sçavoir en general distinguer les divers caracteres de l’Eloquence, pour s’en servir selon le besoin des sujets qu’on traite, pour ne pas les confondre : on ne les confond jamais impunément, par ce que rien n’est capable de reüssir en cet Art hors de sa place. Le grand air de l’Eloquence doit estre pour les grands lieux & les grandes assemblées, où se trouve la foule & le concours. Car il faut au peuple de grandes manieres, & de ces sortes de discours qui ont de l’étenduë, & mesme de la grandeur d’expression. Ce caractere doit aussi estre mis en usage dans les sujets élevez & dans les matieres importantes : comme il doit estre simple, naturel, & sans affectation aucune d’expression dans les petits sujets. Les loüanges demandent un style élevé & diffus, les accusations le demandent serré & austere, les affaires criminelles ne veulent pas estre traittées comme les civiles, ny les grandes comme les petites. Enfin l’Eloquence qui doit estre grave, & modeste, dans les sujets, qui demandent de la familiarité ou de l’instruction, aura sa derniere perfection, si elle sçait le servir de paroles proportionnées aux choses, & s’expliquer élegamment, mais sans scrupule. En quoy il y a encore deux écüeils à éviter dans le discours, qui font le style froid & le puerile, parce que le premier rend le discours sec & insipide, par la langueur & la bassesse des expressions ; le second le rend rebutant & ennuyeux par des amplifications affectées.

 

 

XIV.

 

Quoy que Longin confonde en quelque façon le style froid & le puerile, dont je viens de parler : on peut toute-fois les distinguer de cette sorte. Par l’affectation du style froid on use de grandes expressions, dans le sujets qui en demandent de petites, & par l’affectation du puerile, on use aussi de petites expressions dans les sujets qui en demandent de grandes. Mais nostre langue est devenuë si modeste, si retenuë & si scrupuleuse, qu’elle conte mesme les expressions trop fortes & trop brillantes, les metaphores trop hardies, & les pointes trop frequentes, dans le style froid : comme elle conte dans le puerile les enjoüements dans les matieres serieuses, & les amplifications trop languissantes, dans les endroits du discours, qui doivent estre serrez & concis, les exaggerations trop fortes, & les figures trop étudiées.

 

XV.

 

On ne peut reüssir dans le style élevé du genre sublime, qu’on ne soit entierement persuadé que ce style se forme des choses qu’on a à dire, des grandes images qu’on s’en fait, & de l’élevation du genie, plus que de celle de l’expressions, de l’eclat des paroles, & de cet attirail de periphrases recherchées. Quand le style élevé n’est par naturel, il degenere toûjours dans le caractere bas & rampant : car il ne peut se soûtenir que de luy mesme. Pindare & Sophocle s’élevent quelquefois si haut par la grandeur de leur expression, qu’on a peine à les suivre : mais comme ils ne peuvent soûtenir cette élevation, qui n’est pas naturelle, parce qu’elle n’est pas toûjours dans les choses qu’ils disent : ils s’abaissent quelquefois jusques à ramper, & ne sont pas reconnoissables. C’est un défaut qu’on ne pardonne point : parce qu’il y a de la presomption à vouloir paroistre grand, & ne l’estre pas, & à vouloir s’élever sans pouvoir se soûtenir. Le secret est de s’étudier à penser les choses dignement, & à ne point se servir d’autres paroles que de celles qui sont capables de répondre à la dignité du sujet dont on parle : un grand sujet fournit toûjours de grands sentimens, & les grands sentimens attirent toûjours de grandes expressions, & des paroles élevées. Il est aussi tres-important de ne point pousser les choses par leur expression plus loin qu’elles ne doivent aller : pour ne pas s’exposer à faire des chûtes ridicules aprés qu’on s’est trop élevée. On ne revient pas aisément de ces extremitez. Les retours de ces exageration trop fortes & trop finies ne sont jamais naturels. On ne pardonne point ces hardiesses, qui donnent trop de force à ce qui est foible, & relevent plus qu’il ne faut ce qui est bas. Quand on a de la circonspection, on ne porte pas mesme quelquefois les grandes choses jusques à leur juste grandeur, pour les mettre dans toute leur force. Mais c’est un grand art, que de sçavoir faire des distinctions, sans s’y méprendre. Car on s’en rapporte d’ordinaire plus à son genie, qu’à son jugement.

 

 

XVI.

 

Comme le défaut des grands genies est la negligence, qu’ils ont à se mesurer sur la capacité de leur sujet, ou de leur auditoire : celle des petits genies est un soin trop scrupuleux, & une diligence trop affectée à s’attacher plus qu’il ne faut à finir en particulier certains endroits de leur discours ausquels ils s’affectionnent. Ce n’est qu’un pur effet de la petitesse d’esprit, que de s’arrester à une partie d’un dessein : parce qu’on n’est pas assez fort ny assez heureux pour former un dessein tout entier. L’Eloquence qui est le veritable Art de plaire n’y reüssit jamais mieux qu’en imitant la nature : ce n’est pas un moyen fort seur pour persuader que de donner trop à l’art. Non seulement cette maxime est fausse, mais encore par un attachement trop puerile aux preceptes, qu’on apprend pendant la jeunesse, on se fait une idée d’Eloquence fort méchante. Il ne faut que consulter l’Agamemnon de Petrone pour comprendre le ridicule de cette Eloquence qui n’a rien de naturel, parce qu’elle s’attache trop aux ornemens exterieurs : qu’on veut faire passer pour ce qu’elle a de plus essentiel. Ce n’est pas proprement que dans le cœur, dans le genie, dans les sentiments, dit Quintilien, que consiste l’Eloquence : son veritable fonds ne peut estre que le bon sens. Et comme le bon sens est la qualité la plus necessaire de toutes pour parler en public, & ensemble la plus rare : il ne faut pas s’étonner s’il se trouve si peu d’Orateurs parfaits. Les parfaits Orateurs ne peuvent se former que dans des siecles heureux, & parmy un peuple de bon goust, comme estoit le peuple d’Athenes & celuy de Rome.

 

 

XVII.

 

Le souverain Art de l’Eloquence est de s’attacher scrupuleusement à la nature comme à son veritable modele, & à son premier original : dont on a toutefois peu de connaissance, par le peu de soin qu’on a d’en suivre les traces, & d’en observer la conduite. Il faut donc s’étudier à bien connoistre ce grand modele, & à en examiner tous les ressors, par une étude profonde de la Philosophie, & ne longue observation des choses naturelles. Car dés qu’on sort de la nature, tout devient faux dans l’Eloquence : la chaleur de ses mouvemens les plus passionnez n’est qu’une fausse chaleur : l’éclat le plus brillant de ses figures n’est qu’un faut éclat, & la force la plus vehemente de ses raisonnemens n’a rien de réel, & n’est qu’une declamation de Sophiste, & une illusion toute pure. On doit suivre tout simplement son naturel : sans chercher tant de finesse dans l’Eloquence. Car l’Art mesme qui cherche trop à se cacher est aussi faux que celuy qui cherche trop à se montrer. La vraye Eloquence n’affecte ny deparoistre, ny de ne paroistre pas : elle a ses principes & ses regles, sans y chercher tant de façon : & l’Art veritable ne s’avise jamais à couvrir ou découvrir trop d’Art.

 

XVIII.

 

On ne trouve presque point de construction, dans le discours de la pluspart de ceux qui parlent en public, par le peu d’application qu’ils ont à étudier à fonds les regles de la langue. Ceux qui ont du genie pour l’Eloquence, ont de la peine à s’abaisser à tous ces petits soins scrupuleux, qui sont necessaires : l’élevation naturelle de leur esprit, ne peut les assujettir à ces circonspections : & ceux qui n’ont pas du genie, sont sujets à tomber dans le défaut de l’affection, pour suppléer par les paroles, à ce qui leur manque de lumiere pour bien penser les choses. Il est vray neanmoins, que ceux qui parlent bien, sont les seuls qui ayent le bon goust, & il est encore plus vray, que ceux qui ont le bon goust, sont les seuls qui ayent du jugement.

 

 

XIX.

 

La source la plus ordinaire des défauts qui se rencontrent dans l’expression, qui est si essentielle à l’Eloquence, ne vient que des défauts naturels de l’imagination. L’expression tombe dans le flux de paroles & dans la superfluité, quand l’imagination est trop vive & trop ardente : elle tombe dans la galimatias & dans l’obscurité, quand l’imagination est trop abondante & trop confuse : enfin, elle tombe dans la longueur & dans la secheresse, quand l’imagination est trop froide, & trop pesante. Ceux qui se servent de l’activité de leur imagination, pour suppléer à la paresse de leur esprit, parlent beaucoup, mais ils disent peu. J’aime les discours qui donnent à rêver, dont l’idée dure dans l’esprit, & ne peut s’en effacer : & je prefere une Eloquence qui pense bien & qui s’explique mal, à celle qui pense mal & qui s’explique bien.

 

XX.

 

On n’étudie presque point ce temperament juste, qu’il faut apporter, pour mêler dans le discours la raison avec l’autorité ; la comparaison & la similitude, avec l’exemple & l’induction. Dans l’usage mesme qu’on fait de ces grands instrumens de la persuasion, on ne s’applique point à prendre soin d’arranger les raisons d’une maniere à les soûtenir les unes les autres, par l’ordre qu’on leur donne. Car les raisons fortes doivent succeder aux foibles, & les plus solides à celles qui le sont le moins : afin que le discours se soûtienne toûjours, & mesme s’éleve comme par degrez au comble de sa perfection. Ce qui est d’une telle importance, que le seul défaut de cette observation, rend souvent les raisonnemens, qui sont de soy tres-forts & tres-solides, peu effectifs : parce qu’ils s’affoiblissent, dés que la proportion n’y est pas gardée. Cette proportion consiste à ne rien dire de foible, quand on a dit quelque chose de fort : car la derniere raison qu’on dit, est toûjours celle qui reste le plus long-temps dans l’esprit : & ainsi elle doit estre la plus forte. Outre ce ménagement de raisons, qui doivent estre mises dans leur ordre naturel, il faut aussi se ménager dans l’usage qu’on doit faire de l’induction : pour ne pas s’exposer à la multiplier inconsiderément. Ainsi il faut avoir cet Art admirable, qui sçait retrancher genereusement les superfluitez dans les choses, aussi-bien que dans les paroles, & supprimer les ornemens trop frequens, sans écouter la chaleur de l’imagination : qui de soy se laisse emporter à un vain éclat de discours, qui n’a rien de solide pour l’ordinaire. L’Eloquence ne peut faire ces précautions, qui sont de la derniere consequence : parce qu’elles reduisent les choses à leur estat naturel. Mais ces observations ne sont presque point pratiquées, parce qu’elles sont peu connuë.

 

XXI.

 

L’Eloquence qui ne touche que l’esprit, & ne va pas jusques au cœur, n’est pas une veritable Eloquence : comme celle de ce Grec, dont parle Ciceron à Brutus, qui plaisoit toûjours, mais qui ne touchoit pas. Car ce n’est au plus qu’une instruction toute pure, qui ne doit estre d’usage que dans l’Ecole. Elle se rend la maistresse quand elle est naturelle, au lieu de remplir les yeux de merveilles inutiles, elle fait couler dans l’esprit les lumieres necessaires : elle n’ébloüit pas par des prodiges, mais elle persuade par des raisons. Et s’insinuant par des voyes imperceptibles dans l’ame de ceux à qui elle parle, elle fait sur eux de si puissantes impressions, qu’ils semblent agir moins par jugement & par conseil, que par émotion & par impetuosité. Ainsi toutes ces beautez qui vont à l’esprit sans aller au cœur, ne sont point de veritables beautez : le cœur se rend toûjours à l’esprit, dés qu’il se laisse penetrer de la raison, & dés qu’il l’écoute : car il ne l’écoute pas, quand il ne veut pas se rendre. Ce grand air mesme, qu’enseigne Longin dans son Traitté du sublime, touche moins qu’il n’ébloüit & qu’il n’étonne, comme il l’avouë luy-mesme : par ce qu’il n’entre pas dans les sentimens de ceux à qui l’on parle. Toutes les grandes expressions sans de grands sentimens, sont à peu prés comme les navires, qui ne sont pas changez, ils flottent, & ne voguent jamais seurement.

 

 

XXII.

 

L’Eloquence en general qui a tant de soin de l’arrangement des paroles, & de tout cet éclat exterieur, qui brille dans l’expression ne reüssit presque jamais : on se défie de tout ce qui paroist artificieux & recherché. Ce grand Orateur Isocrate qui n’écrivoit ce semble que pour le plaisir, n’estoit pas propre aux affaires, & il n’eust pas reüssi au Barreau, parce qu’il estoit trop poly. C’estoit aussi la maniere de ces Sophistes, dont Socrate raille si agreablement dans le Phedre de Platon, & Longin trouve à redire au grand artifice d’Hyperide, qui remplissoit son discours de trop d’ornemens, & de trop de beautez. C’est un grand Art de sçavoir ménager ces ornemens, & de les mettre en leur place, quand la necessité oblige de s’en servir. L’artifice de l’Eloquence ne peut avoir d’effet que contre elle-mesme, quand il est trop éclatant : dés qu’il paroist il devient suspect, & l’on le regarde comme un piege qui n’est dressé que pour surprendre : outre que ce qui frappe l’esprit & le sens avec trop d’éclat le lasse & le fatigue. Enfin il faut que les matieres ayent d’elles-mesmes un grand fonds de beauté pour soûtenir de grands ornemens, qui deviennent ridicules en de petits sujets : car il n’est rien de plus contraire à l’Art que d’orner ce qui ne merite pas d’estre orné : & ce n’est pas peu dans l’Eloquence de bien sçavoir ce qui doit estre negligé, & ce qui ne doit pas l’estre. On se méprend d’y rechercher tant d’éclat, & on trouve souvent que ce qui brille le plus dans le discours est faux pour l’ordinaire. Ainsi ces figures si recherchées, ces antitheses si fines, ces epithetes si éclatantes ne sont pas toûjours ce qu’il y a de plus conforme au bon sens. La veritable Eloquence n’ébloüit point & ne surprend jamais, parce qu’elle s’insinuë peu à peu dans l’esprit : les raisons les plus capables de toucher sont d’ordinaire les lus communes, comme l’enseigne Aristote : & le langage le plus naturel, auquel on se porte par le seul desir qu’on a de se faire entendre, est le plus propre & le meilleur. Les discours où il faut de l’esprit & du brillant, comme les Panegyriques & les Oraisons funebres ; n’ayant le plus souvent rien de fort solide, ne reunissent jamais mieux que par la prononciation. Ce n’est qu’une Eloquence de pure ostentation, qui ne va qu’à contenter l’esprit sans se soucier du cœur : & qui cherche plus à plaire qu’à persuader. Il est vray que le Panegyrique, qui n’a pas de grandes passions à exciter comme les autres genres, se doit renfermer dans l’expolition, l’amplification, & les figures. Car tout son but est d’affectionner les esprits à la memoire, à l’estime, à la veneration, & à l’admiration de ceux qu’il loüe.

 

 

XXIII.

 

Il faut moins de genie dans l’Eloquence pour inventer les choses, que pour les arranger : ce tour qu’il faut leur donner pour les mettre dans la place où elles doivent estre, coûte bien plus, que la peine qu’on se donne de les penser. Car tout esprit raisonnable peut penser raisonnablement : mais il n’est pas aisé de donner à ce qu’on pense cette grace qui rend les choses agreables, & qui les fait admirer. C’est en quoy consiste l’Eloquence : non pas cette Eloquence des paroles, que l’on ne sçait d’ordinaire que trop, mais l’Eloquence des choses qu’on ne sçait presque point du tout, qu’on apprend rarement, & qu’on ne peut esperer que d’un naturel heureux. L’on peut connoistre le prix de cet Art par la grande difference qu’on trouve dans les mesmes choses tournées diversement. C’est le tour qu’on donne à ce qu’on dit, qui en fait d’ordinaire la beauté : & quoy que ce soit le naturel qui donne cet air : il y a toutefois des moyens pour l’acquerir, quand on ne l’a pas : comme un frequent usage de la composition sous un bon maistre, ou avec un amy intelligent, & le commerce avec les Auteurs anciens. C’est d’eux qu’on peut apprendre cette justesse qui donne à l’esprit ce tour agreable, & que l’esprit donne ensuite à tout ce qu’il pense, & à tour ce qu’il imagine, quand il a du genie pour cela. C’est un grand secret dans l’Eloquence d’y sçavoir mettre en œuvre jusques à ses propres défauts, & tirer l’avantage de ses imperfections : comme le faisoit si habilement cet Ambassadeur dont parle Tacite, qui cachoit le grand talent qu’il avoit de parler sous une timidité feinte : & qui affectoit de ne parler ; qu’en tremblant, parce qu’il parloit mieux que les autres : ce fut par cet Art qu’il sauva sa patrie que Vitellius avoit abandonnée au pillage. J’ay connu une personne de la Cour de ce caractere : parce qu’elle sentoit bien qu’elle avoit plus d’esprit que les autres, elle en cachoit une partie sous un begayement affecté, pour qu’on ne se défiast pas trop de ses lumieres, dont elle ne montroit qu’une partie : afin de se proportionner davantage à ceux avec qui elle traitoit. Elle entroit par l’a sans resistence dans les cœurs qui se livroient à elle sans façon : & par l’adresse qu’elle avoit de montrer peu d’habilité en ce qu’elle disoit, elle persuadoit mieux que les plus habiles.

 

XXIV.

 

Il n’y a au sentiment de Ciceron de veritable Eloquence que celle qui peut s’attirer l’admiration. Et rien n’est plus capable de rendre l’Eloquence admirable selon l’avis de ce grand homme, que les portraits qu’elle fait des mœurs, & les mouvemens qu’elle excite par les passions qu’elle touche. Ce qui ne peut estre bien mis en usage que par une connoissance parfaite du cœur humain : ce doit estre la souveraine science de l’Orateur. Les portraits qu’il fera des mœurs ne seront point faux, s’il en connoist bien le principe, qui est le cœur : & il sçaura sans doute faire joüer avec succés les ressorts les plus cachez des mouvemens de l’ame, par la mesme connoissance de ce cœur, qui en est la source. Le peu de soin qu’ont la pluspart de ceux qui parlent en public, de s’attacher à bien connoistre le fonds de cet abysme, si difficile à penetrer, est la cause pour l’ordinaire de ce qu’on voit reünir si peu d’Orateurs. C’est à quoy ceux qui font prefession de l’Eloquence devroient faire un peu d’attention. Car tout bien consideré, on n’est éloquent qu’autant qu’on connoist le cœur de l’homme, & qu’on sçait en démêler les détours, pour les exposer au peuple.

 

 

XXVI.

 

Le caractere d’un homme qui parle en public doit estre la pudeur & l’honnesteté : dés qu’on se dispense des bienseances necessaires pour parler en honneste homme, on pert la creance, parce qu’on devient méprisable : & ce n’est qu’en parlant honnestement, qu’on se fait écouter. Car le public à qui l’on parle, merite du respect, & demande quelque sorte de gravité dans ceux qui luy parlent. Ainsi ces façons de parler basses, triviales, ces proverbes trop communs, ces dictions, ces expressions viles, & tout ce qui est trop familier, ou bouffon n’est bon que pour la Comedie, & ne sied nullement dans un discours public où la bienseance & l’honnesteté doivent regner par dessus toutes choses.

XXVII.

 

La mauvaise éducation de la jeunesse causée par le luxe, & par la delicatesse du siecle qui est extréme, par l’indulgence des parens, par le peu d’experience des maistres, & par le mauvais goust de la pluspart de ceux avec qui l’on a commerce : cette mauvaise éducation, dis-je, est aussi une des causes des plus certaines du peu d’Orateurs qui reüssissent, & un grand obstacle à l’Eloquence. On conduit les jeunes gens par de fausses routes, par des voyes égarées, & par une methode fort méchante, qui estant gâtée jusques dans ses principes, ce n’est pas merveille, si les succés en sont si peu heureux, & si les suites en sont si miserables.

 

XXVIII.

 

Ce n’est pas aprés tout, qu’il ne se trouve encore quelque étincelle de genie, qu’on voit briller dans quelques-uns des Orateurs de ce siecle, qui ne laissent pas de meriter de l’applaudissement & de la reputation. Mais parce que l’Eloquence purement naturelle ne va jamais à rien d’achevé, sans le secours de l’Art : comme elle en est d’ordinaire dépourveuë, ou par les faux principes qu’on en prend, ou par le peu d’application de ceux qui en font profession : elle ne peut parvenir à meriter l’admiration generale des peuples, par les merveilleux effets qu’elle produiroit sur les cœurs, si elle estoit accomplie.

 

Voila les Reflexions qu’on peut faire sur l’Eloquence de ce temps considerée en general : & sur ce qui peut empêcher ses effets dans les occasions qu’elle a de faire paroistre on pouvoir. Voicy celles qui peuvent se faire sur l’usage de l’Eloquence en particulier, & de ses deux especes principales, qui sont l’Eloquence du Barreau, & celle de la Chaire, où l’on remarque les abus qui peuvent se commettre dans l’une & dans l’autre, & les voyes qu’on peut tenir pour les éviter. »