Jacques Du Roure, 1662 : La Rhétorique françoise

Définition publiée par Leïla Perrier

Jacques Du Roure, La Rhétorique française nécessaire à tous ceux qui veulent parler, ou écrire comme il faut et faire ou juger : des discours familiers, des lettres, des harangues, des plaidoyers, et des prédications, Paris, chez l’Auteur, 1662, Troisième partie, p.  26-28, 58.

Définition publiée par Leïla Perrier, le 22 juin 2022

On peut faire en trois ou quatre sortes une figure de diction selon qu’on ôte, ou qu’on ajoute des mos ou enfin selon qu’on uze de ceux qui sont ou les mémes ou semblables. [...] [p. 27] [...] Les repetitions dont je doy parler à cette heure tirent leurs differences de celle qui est dans les mos & dans l’ordre des mos. Les mos qui composent cette figure sont quelquefois les mémes pour la signification & quelquefois encore pour la prononciation. Lors qu’on se sert de plusieurs termes ou de plusieurs phrases qui signifient une méme chose, on peut apeller cela synominie : & lors qu’on s’en sert méme façon on peut sans doute l’appeller vice. Quelques-uns pourtant autorisent ces dernieres synonimes par des exemples tirez des Maitres de l’éloquence & particulierement tirez de Ciceron. Catilina dit-il est hors des murailles de cette ville, il est party il s’est êchappé. Et dans l’oraison pour Ligarius voicy comme il parle. Que faisiez vous Tuberon en la journée de Pharsale ? Contre qui étoit dressée la pointe de vos armes ? Quelles étoient vos pensées & vos esperances ? A qui en vouloient ces yeux, cette main, cette êpee ? Vaugelas pour deffendre cette figure ajoute d’autres raisons & d’autres exemples, il faut, dit-il, se gouverner comme les peintres, qui ne se contentent pas souvent d’vn coup de pinceau pour faire la ressamblance d’un trait de visage, mais donnent encore un second coup qui fortifie le premier, & rend la ressamblance parfaite. Ainsi en est-il des synonimes. Il est question de peindre une pensée & de l’exposer aux yeux de l’esprit. La premier parole a déjà êbauché ou tracé la ressemblance de ce qu’elle represente, mais le synonime qui suit est comme un second coup de pinceau qui acheve l’image. C’est pourquoy tant s’en faut que l’vzage des synonimes soit vicieux, qu’il est souvent necessaire. Apres avoir raporté deux phrases de Ciceron que l’on peut mettre en une seule, la nature est contraire & repugne à ce present & à ce don, il ajoute ne sont ce pas-là les deux coups de pinceau que je dis, ou si nous voulons encore emprunter une comparaison de ceux qui batent de la monnoye, ne sont pas comme deux coups de marteau pour mieux imprimer la marque du coin : & ne sont ce point encore comme ces deux coups que donnent les imprimeurs pour mieux marquer dans la feuille qui est sous la presse, la figure de leurs caracteres ? Mais toutes ces comparaisons sont defectueuses & prouvent d’autant moins que les corps & les esprits entre léquels on les fait, sont plus diferans. Ou la premiere diction & la premiere phrase dont on se sert exprime clairement la chose, ou elle ne l’exprime pas. Si elle ne l’exprime pas, il falloit la rejeter & prendre celle qui suit ; si elle l’exprime, peut on luy rien ajouter sans tomber dans le deffaut que les Latins apellent faire ce qui est fait, & que Seneque le père reprend en Montanus & en Ovide. A son avis Montanus gâte ce qu’il a’dit, parce qu’il veut le redire : & Ovide ne peut jamais laisser les choses dans la perfection qu’il leur a une fois donnée. On peut donq êtablir pour regle generale qu’il faut eviter les dictions & les phrases synonimes & qu’il les faut toujours éviter lors qu’elles signifient méme chose en méme façon. Car si une passion violente, ou une negligence artificieuse n’excusoit quelquefois ces locutions, ne nous seroient elles pas insuportables, & les exemples Grecs & Latins pourroient-ils excuser. Ie ne diray pas que souvent pareils exemples sont contraires à ceux qui les raportent mais il est du moins vray qu’ils leur sont toujours inutiles, soit parce qu’on ne sait pas parfaitement le genie des anciennes langues, ou parce que si les grand hommes qui les ont parlées n’ont pas eu de grans deffaus, ils ont toutesfois eu des deffaus. Pour les synonimes qui expriment une chose en diverses façons, encore qu’ils soient disemblables aux precedans, on ne laisse pourtant pas de les rejetter ordinairement. I’ay dit ordinairement, parce que quand le premier mot est necessaire & obscur il faut en ajouter un seconde qui l’explique. C’est ainsi que les Rhetoriciens par exemple disent catacrese & abus, redondance & superfluité pareillement [p. 28] lors qu’une phrase contient des choses tres-importantes & des choses dont l’Orateur veut qu’on se souvienne il s’y arréte quelque temps, & s’il le juge à propos, uze de synonimie, en sorte neanmoins qu’elle soufre quelque diversité, & que ce qui suit ajoute toujours quelque perfections à ce qui precede. Ce n’est donq pas aveq raison que Vaugelas condamne absolument toutes les phrases synonimes, il s’en trouve une infinité dans les Auteurs sacrez & profanes, dans les Poëtes & dans les Orateurs. Ce que le Roy David exprime en la premiere partie d’un verset, il le repete souvent en la seconde. Mais parce que les exemples de cette sorte sont peut étre trop eloignez de l’uzage de nôtre langue, raportons en d’autresVous me soutenez dit Balzac aveq une main qui n’est pas rude, vôtre affections & vôtre tendresse adoucissent les maux que la raison toute seiche irriteroit. Et je vous avouë qu’un l’état ou je suis, je ne puis plus soufrir cette austere, épineuse & afirmative raison. Ie redoute les amis qui veulent faire les pedans dans l’amitié, qui debitent sans cesse des dogmes & des maximes : leur autorité magistrale me porte à la revolte, plustot qu’à l‘obëissance. Balzac dans toutes ces phrases & dans la pluspart de celles qui suivent ou qui precedent ne veut à peine qu’une méme chose. Les synonimes ou les aprochans diversifiez sont encore plus ordinaires aux Poëtes. Theophile dans les vers que je vais ajouter ne dit presque rien à la fin qu’il n’eut dit au commencement, mais il le dit d’une autre façon.

Lors que vous serez hors d'uzage, 

Et que l'injure de vos ans

Apellera les Courtisans

A l'amour d'un autre visage &c.

Puis : 

Si le ciel me fait vivre assez

Pour voir la fin de vôtre gloire, 

Et me punir de la memoire

De nos contentement passez. &c.

           Soit que ce soit des expressions synonimes ou semblables aux synonimes, la Rhetorique ordonne, l’éviter [sic] leur nombre & leur longueur. Outre les Auteurs que i’ay nommez auparavant, on en reprend encore plusieurs autres pour avoir manqué contre ce precepte ; par exemple Seneque entre les anciens & entre les nouveaux ces faiseurs de paraphrases, qui soit en prose ou en vers nous ont donné des pieces entieres d’un méme sens, comme de celuy, qu’ont les mos qui suivent : nuées benissez le Seigneur. C’est sans raison que quelques uns r’enferment cette façon d’ecrire sous le minestere du Cardinal de Richelieu, lors disent-ils que les simples paroles valoient de l’argent, & que par mémes degrez on montoit quelquefois aux Evéchez & au Parnasse. Henry Etienne avoit cru bien auparavant établir sa reputation & peut-estre sa fortune par un ouvrage où il avertissoit d’abord que l’on y voyoit en deux cens douze vers ce peu de mos de la priere du scholastique Agathias. Puissante Venus, ou rands moy ma jeunesse, ou me continues l’agrément qu’elle me donnoit.

[...] [p. 58] [...]

On rapporte au Nom l’Etymologie, parce qu’elle contient l’origine du nom. Les discours tirez de ce lieu, comme encore de la pluspart des autres qui suivent, sont tres differans, quelquefois forts & quelquesfois foibles, quelquesfois serieux & quelquesfois ridicules. Croiriez-vous dit Voiture dans sa Lettre cent vingt-cinquiéme, que Cordonniers vienne de ce qu’ils donnent des cors, ie le fis l’autre iour croire a un bien honnéte homme ? [...] Les Synonimes qui sont plusieurs mots de méme sens tiennent le milieu entre l’Etymologie & la Definition, & participent quelquefois à toutes les deux. Les Philosophes Cyniques, les Philosophes de Chien, les Philosophes dévergondez, qui ne suivent ni les loix ni la raison. La definition explique par les rapports communs & propres, quelles sont les choses que quelque mot signifie. Elle n’est pas ordinairement aussi exacte dans les ouvrages des Orateurs ou des Poëtes, que dans ceux des Philosophes. Vn Payen par exemple a defini les Oracles de sa Religion, Des Monstres à double visage : & dans la Pharsale l’Ecriture est, Vn Art ingenieux de peindre la parole, & de parler aux yeux. Les Iurisconsultes ensegnent que les Definitions dans le droict sont dangereuses : Et elles le sont principalement depuis que les charges sont venales, & qu’à peine en peut-on retirer l’argent, mémes dans l’obscurité, la multitude & la longeur des procés.