Jacques Du Roure, 1662 : La Rhétorique françoise

Définition publiée par Leïla Perrier

Jacques Du Roure, La Rhétorique française nécessaire à tous ceux qui veulent parler, ou écrire comme il faut et faire ou juger : des discours familiers, des lettres, des harangues, des plaidoyers, et des prédications, Paris, chez l’Auteur, 1662, Première partie, p. 3-4 ; Troisième partie, 14,  29-30, 36, 40, 42-43, 48.

Définition publiée par Leïla Perrier, le 23 juin 2022

            Le troisiême avantage de la Rhetorique est pris des paroles dont elle orne ses discours. Et cét ornement est sans doute une des choses essentielles à l’art dont nous parlons. Sans luy il ne peut que déplaire quelque majestueux que soit le sujet dont il traite. Ie me declare, dit un de nos Auteurs, pour les Philosophes bien-disans. S’ils ne rompent pas la téte au monde de leur majeure & de leur mineure. S’ils n’argumentent pas toujours en forme ; s’ils plaisent en instruisant, ne font-ils pas mieux que ces docteurs ennemis des graces, qui ont déclaré la guerre à la politesse, qui rejettent toute sorte d’ornemens, qui se definissent eux mémes animaux indecrotables, qui s’imaginent que le beau gâte le bon & que la raison toute seule est meilleure que la raison aueq l’Eloquence ; laissons les dans leur mauvaise humeur. Mais je demande à qui a des yeux, si c’est un plus agreable objet de voir un squelette chez vn Chirurgien, qu’une belle personne dans un assemblée, de voir des nerfs, des muscles & des os tout nus ; que de la couleur de la vie & de la santé ? Ferat-on plus de cas d’une haye faite de bâtons & d’épines sêches, que d’vne palissade d’orangers chargée en tout temps de feuilles & de fruis. [...] [p. 4] [...] Il n’est donq pas inutile pour savoir la Rhetorique parfaitement, de joindre aveq les nouveaux maitres de cét art les anciens : comme il n’est pas inutile non plus de remarquer qu’ils sont de trois sortes. Les uns nous ont donné les preceptes de la Rhetorique, les autres les exemples, & les autres les preceptes & les exemples. Le premier de ceux-cy est Ciceron. Les plus remarquables des autres sont Demosthene & Isocrate, Hermogene & Quintilien. Entre les plus eloquens François de nôtre temps la plus part estiment Balzac, le Maistre, Voiture, Costart, Ménage, Ogier, senaut, &c. Afin que le jugement que je pourois faire de ces Auteurs ne soit point odieux, je rapporteray celuy qu’on en a deja fait, ou mémes je rendray d’abord capable de le faire quiconque aura une parfaite idée de l’Orateur & du but qu’il se propose. Elle est tirée d’un de ceux que je viens de nommer. L’Orateur, dit-il, se sert des mos aveq choix, & les place aveq iustesse. Mais il ne se contente pas de plaire par la pureté du stile & les graces du langage, par l’éclat & l’enrichissement de l’expression, par la clarté & la proprieté des termes. 

[...] [p. 14] [...]

           Les preceptes de la Rhetorique n’obligent pas seulement à persuader par les raisons qu’on allegue & par les passions qu’on excite ; ils obligent encore à persuader par l’agrèment, du moins si l’on excepte ce peu de rencontres dont nous avons déjà parlé. De là, il suit que les devoirs de l’Orateur sont de prouver, d’émouvoir, de plaire. La plus part dés regles que l’on en donne sont tirées de la Logique, de la Morale & de la Grammaire : Ie garderay donq l’ordre que ces trois arts ont entre eux & commanceray à traiter des moyens qu’un Orateur peut mettre en usage pour agréer à qui il parle. Aussi est-il vray que l’agrêment est celuy de tous ses devoirs qui est le plus general & le plus étendu. Il entre dans les preuves & dans les mouvements dans le discours & l’action. Vn Orateur agrée principalement en trois manieres, par l’ornement des paroles, par la disposition des choses & par les traits d’esprit. Tout ce qu’on sauroit montrer touchant les paroles, on le tire de l’usage ou de la raison & on le rapporte à l’écriture, la prononciation & aux autres choses, où l’on peut d’avantage plaire par la diction. Quelques-uns s’etonneront peut-etre que je traite icy d’un sujet, qui n’est-ce semble propre qu’aux Grammairiens, mais outre que j’ay déjà dit la cause pourquoy j’en traite ; Quintilien at-il pas parlé de la Grammaire dans la Rhetorique. Et quand il ne l’auroit pas fait, pouroit-on jamais former un Orateur sans lui donner l’intelligence des choses & des paroles ? Dans l’Architecture se contenter-on d’apprendre à élever un edifice ; n’apprend-on pas encore à en jetter les fondemens ? [...] [p. 29] [...] Le mélange & la rareté sont necessaires pour ne donner point d’ennuy & pour ne montrer, point d’affectation. Neanmoins la coutume a toujours rendu les interogations & peut-étre quelques autres figures si familieres, qu’on ne trouve rien plus souvent qu’elle dans Ciceron, dans S. Iean Chrysostome & dans d’autres Orateurs. Ce n’est pourtant pas que l’excés en soit impossible principalement en nôtre langue, qui ne plait que par la varieté & par la simplicité de l’expression. Touchant cette simplicité le deffenseur de Voiture remarque que les choses qui tiennent du grand & de l’admirable donnent aux esprits des ravissemens & des transpors, mais qu’on s’en rebute bien tost, comme font les yeux des couleurs trop voyantes, & l’odorat des compositions de parfums qui sont trop exquises, & qui blessent l’organe du sens à force de le chatouiller. Voiture, dit-il, ne contraint point de joindre incessamment les mains, de lever les yeux au Ciel, de faire des exclamations continuelles. On ne tombe point avéque luy dans cette satieté d’admiration, qu’un ancien à reconnuë & quels Maistres du métier nous conseillent d’éviter. Il a recherché sur toutes choses cette sorte de negligence qui sied si bien aux belles personnes, qui fait tant valoir les avantages de leur naissance, & qui apres avoir charmé les yeux, laisse encore à l’imagination le plaisir de se figurer ce que les grâces de l’art auroient ajouté à celles de la nature. Dans tout ce qu’il fait, il paroit ie ne say quoy de si facile, que chacun d’abord se [p. 30] croit capable de travailler aveq un pareil succés. Cependant on ne sauroit qu’apres de longs efforts imiter cét artifice caché & cette negligence apparante. Les peintres representent les graces sans coifure & sans habilemens : Et s’ils leur donnent quelquefois des robes, ce sont des robes sans ceinture, pour marquer que les agrémens qui charment le plus, ne viennent pas des artifices declarez, ni des ajustement qui se laissent voir ; & sur tout que quiconque pretend de plaire, doit éviter l’image & l’ombre mémes de la contrainte. L’amour que nous avons tous pour la liberté s’etend jusqu’aux productions de l’esprit, & nous naissons si ennemis de la sujetion & de la servitude, que rien ne peut étre si beau, qu’il ne perde tous ses atraits du moment qu’il paroit forcé. Ces preceptes sont tres-importans & ils ont une infinité d’usages ailleurs que dans les figures, pour lequelles nous les raportons.

[...] [p. 36] [...]

La diversité est agreable premierement dans les mots, c’est pourquoy cette expression à la conduite & au soin est meilleure que si l’on disoit à la conduite & à la diligence. Secondement dans les periodes qui ne doivent pas toutes estre d’une méme longueur, ni generalement d’une méme façon. Les Poetes observent ce precepte aussi exactement que les Orateurs. 

En vain pour satisfaire à nos lâches envies

Nous passons prés des Roys tout le temps de nos vies, 

A souffrir des mespris ployez les genoux

Ce qu'ils peuvent n'est rien. Ils sont comme nous sommes

                                      Veritablement hommes

                                      Et meurent comme nous.

Malherbe fait icy suivre apres trois grands vers un demi-vers où le sens est achevé : Et il ne diversifie pas les autres endroits de la poësie & de la prose avéque moins de soin. Ce soin pourtant doit estre caché & sans contrainte : d’où vient que l’on joint souvent deux ou plusieurs periodes de méme sorte. La varieté dans les paroles est moins absolûment necessaire que dans le discours & dans les choses. Souvent les paroles déplaisent lors qu’elles sont ou les mémes, ou de la méme construction : comme, L’histoire de France de Iean de Serre de la ville de N. Il s’est vanté de vouloir aller faire sentir. Mais ne déplaisent-elles pas souvent, lors qu’elles sont differentes ? A peine y a il rien qui chôque davantage que de méler ces mots ou d’autres semblables je, nous ; le, du ; que, qui. Mais la diversité du raisonnement & des choses qui entrent dans le raisonnement agrée toûjours.

[...] [p. 40] [...]

              Nous auons deja dit que le premier devoir de l’Orateur est d’agréer ce qu’il fait par trois principaux moyens : par l’ornement des paroles ; par la disposition des choses, & par les traits d’esprit. Touchant les choses, ie ne parle que de leur Disposition, mais c’est sans exclure ni leur beauté ni leur importance, ni generalement leurs autres perfections. Et pourroit-on les exclure, si la disposition les comprend, ou les suppose : Si à moins d’être fou ou enfant, on ne range iamais ce qui ne merite pas la peine que l’on se donneroit à le ranger ? [pour plus de précisions quant à la disposition des idées dans le discours, consulter l'entrée du glossaire relative à la Disposition].

[...] [p. 42] [...]

Sans la convenance qui est ou la raison méme, ou du moins [p. 43] l’objet de la raison, tout nous déplaist, & aveq elle tout nous agrée : Témoin ce Curion que l’on blâme pour avoir manqué de memoire, & que l’on ne laisse pas d’estimer pour avoir parlé à propos, lors que plaidant contre la sorciere Titinnia, il disoit qu’il ne demeuroit court, que parce qu’elle l’avoit troublé par ses enchantemens. [Sur la convenance, se référer à l'entrée du glossaire dédiée à cette notion].

[...] [p. 48] [...]

           Les Traits d’esprits ne sont pas un moindre moyen de plaire que la disposition qu’un Orateur doit faire de son sujet. Leurs noms Latins montrent assez que comme le sel donne le goût aux viandes, aussi ces rencontres & ces pointes ingenieuses donnent l’agrément au discours. Sans elles l’élegance Attique & l’urbanité Romaine seroient fades & insipides. Sans elles Demosthene, Ciceron, le ieune Pline, enfin tout ce qu’il y a eu d’Anciens & de grands Orateurs perdroient leur grace & leur beauté. Loin de nous donner de l’admiration, ils ne nous paroîtroient que comme des objets de mépris. Mais que dirons-nous de nos Auteurs mémes ? N’avouërons-nous pas que le stile de Coëffeteau, par exemple, quoy que d’ailleurs si clair & si magnifique, seroit neantmoins plus estimable s’il étoit plus spirituel ? Quand cét Auteur parle comme de luy-méme & hors de ses Traductions ; combien de fois ressemble-t’il aux tonneaux vides, qui rendent du son, & qui ne contiennent que du vent. Ie fais alors beaucoup moins d’état de tous ses mots choisis, & de toutes ses periodes cadencées que des plus rudes discours de Montagne, duquel mille belles & fortes pensées effacent les deffauts, ou mémes leur donnent un lustre semblable à celuy des nuës éclairées du soleil. Cette comparaison montre pourquoy les Traits d’esprit sont necessaires à quiconque veut agréer. Car nôtre entendement non plus que nôtre vuë ne se plaît pas aux objets qui n’ont nul éclat, & qui consequemment ne nous donnent nulle admiration. Aussi doit-on definir ce que les Reteurs appellent icy Trait d’esprit, Vne expression de quelque belle & extraordinaire pensée.