Le Gras, 1671 : La Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Le Gras, La Rhétorique française ou les préceptes de l’ancienne et vraie éloquence accommodés à l’usage des conversations et de la Société civile, du Barreau et de la Chaire, Paris, 1671, première partie, "De l'Invention", chap IV, "Du genre démonstratif", p. 14-25

Définition publiée par RARE, le 17 avril 2018

Du lieu de la Louange

Le principal lieu de la loüange est ce qui est honneste, & celuy du blâme est ce qui est des honeste. Ce qui est honeste est un bien, & ce qui est deshoneste est un mal.

Il y a trois forces de biens & autant de maux : Les biens & les maux exterieurs, comme sont les biens & les maux de la fortune, les avantages du corps, & les biens ou les maux de l’ame, qui sont les vices & les vertus.

La loüange se tire de ce qui est digne d’admiration, & le blâme de ce qui donne de l’horreur & de l’étonnement.

La loüange se tire de ce qui est digne d’admiration, & le blâme de ce qui donne de l’horreur & de l’étonnement.

La loüange d’un homme se tire du temps qui précede sa naissance, de celuy pendant lequel il a vécu, & de celuy qui a suivy son decés.

Pour ce qui est du temps qui precede la naissance d’un homme, on tire sa loüange de sa Partie & de ses Parens. Si ce sont des personnes de condition & de merite, il faudra faire un étalage de leurs belles actions : [p. 15] mais si ce sont personnes de vile condition, & dont les actions n’ayent point d’éclat, il faudra faire servir ces defauts mesme à la louange, de celuy qu’on louë, en disant qu’il a cet avantage de ne rien devoir au merite de ses Ancestres, & qu’il n’y a rien de plus grand ny de plus divin que d’estre à soy-mesme l’Auteur & l’Arbitre de sa bonne fortune ! Que par cette raison Ciceron a dit que c’estoit une mesme chose & l’effort d’un mesme courage, de donner à sa posterité, comme Pompée, une splendeur, & une gloire qu’on n’a point receue de ses Peres, & de renouveller, comme Scaurus par son travail & par sa vertu, la mémoire de sa maison.

Si les mesmes Ancestres ont esté personnes du commun, on peut dire en faveur de celuy qu’on louë, qu’ils ont mieux aimé vivre sans ambition que de chercher des emplois par des soûmissions basses & indignes de leur vertu.

On peut encore considerer dans le temps qui a précedé la naissance de celuy qu’on louë, les choses extraordinaires capables de donner de l’admiration par leur nouveauté ; comme les predictions, les signes qui se sont vûs dans le Ciel, à l’instant, ou peu avant, la naissance de celuy qu’on louë : Et Quintilien enseigne que pour surprendre l’attente de l’Auditeur, & luy donner de l’admiration, il faut attribuer avec adresse ces choses à celuy qu’on louë, comme si elles luy appartenoient veritablement ; parce que personne ne s’estant encores avisé que ces choses quy pussent estre attribuées, c’est la cause de la surprise & de l’admiration ; & suffit que la chose ne paroisse pas ridicule. [p. 16] Car quoy que l’Auditeur n’ajoûte pas mesme de foy à ces choses, elles ne laissent pas de le satisfaire de foy à ces choses, elles ne laissent pas de le satisfaire à cause qu’elles paroissent inventées avec esprit. Il faut exposer ces choses avec des termes pompeux, & relevez.

A l’égard du temps present. On considere les biens de la fortune, les avantages dont la Nature a orné le corps, & les vertus, dont Dieu a embelly l’ame.

Les richesses, les biens de la fortune, la force & la beauté du corps ne sont pas des sujets d’une veritable loüange. Car la libertalité est plus admirable alors qu’elle est et exercée par un homme, dont les richesses sont fort mediocres, & la valeur plus merveilleuse dans un homme dont le corps est foible & contrefait, que dans un homme fort & robuste.

Ce n’est pas que les biens de la fortune ne soient necessaires à l’exercice de la vertu, pour executer les grandes actions ; mais il n’y a que le bon usage qu’un homme en fait, qui le rende digne de loüange.

Comme les actions de celuy qu’on loüe regardant aussi le temps present, si elles sont vertueuses, c’est le sujet d’une veritable loüange, & d’un veritable blâme si elles sont vicieuses.

Pour ce qui est du temps qui a suivy le deces d’un homme, ce qui rend sa mémoire digne de loüange, sont les regrets & les ressentimens que les gens de bien ont témoignés de sa mort, les honneurs qu’on a rendus à sa mémoire, ses enfans, ce qui n’a parû qu’en ce temps, comme ses ouvrages, les productions de son esprit, les effets de sa liberalité, comme les legs, jeux, les fondations.

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De l’ordre selon lequel ces lieux doivent estre disposez

Cet ordre est generale ou particulier. Pour ce qui est de l’ordre general, si c’est la loüange d’un homme vivant, on doit commencer par les choses qui ont précédé sa naissance, & finir par celles qu’il a executées & achevées pendant sa vie : Mais si c’est d’un homme mort, il faut finir par celles qui ont suivy son decés.

La disposition particuliere regarde celle qu’on est obligé de suivre pour étaler les vertus & les belles actions d’un homme. Quelquefois on fuit les degrez de l’âge, & l’ordre des temps que chacune a accoûtumé de se faire, de sorte qu’à l’égard des premieres années on louë le bon naturel, les exercices. ensuite on louë les actions & les discours ; D’autres fois on compose le Panegyrique, en divisant les vertus en leurs especes, pour y faire rapporter les actions de celuy qu’on louë. Mais pour sçavoir quel de ces deux ordres, il faut suivre, cela dépend du jugement, de la nature & de la disposition du sujet, dont on doit parler.

Comment il faut traiter la Loüange.

Pour pouvoir bien traiter la loüange ou le blâme, il faut considerer la personne & la chose.

Les personnes sont celles de celuy qui louë, de celle de celuy qui est loüé, & de celles devant qui on le louë.

[p. 18] Pour ce qui est de la personne de celuy qui louë, il est certain que la loüange est plus celebre lors que celuy qui la donne est un homme de merite, ce qui a fait souhaitter à Alexandre le grand d’estre loüé d’Homere, tout ainsi qu’il desiroit qu’il n’y eust qu’Appelles qui le peignît, ny que Lysippe qui le fist en relief, non pour la seule consideration de son visage, mais pour ce qu’il pensoit que leur Art seroit, & à eux, & à luy également glorieux.

A l’égard de la personne de celuy qu’on louë, s’il est gratifié des biens de la fortune, comme la naissance, les parens, les richesses, les amis, la puissance ; S’il est avantagé des dons de la Nature, comme sont les belles qualitez de l’esprit : Des avantages du corps, comme de la force & la beauté ; Il faut exposer ces choses, & les faire valoir par le bon usage qu’il en aura fait. Et si ces choses luy manquent, faire valoir la moderation & la constance avec laquelle il a souffert les disgraces de la fortune. D’ailleurs l’Orateur exaggerera tout ce qu’il aura fait avec sagesse, force, justice & magnanimité, pieté, reconnoissance, humanité ; Enfin tout ce qu’il aura fait ou souffert, qui aura du rapport à quelque vertu. Cela mesme est une preuve de sa modestie, qui est l’une des grandes vertus, & sert à rendre la loüange qu’on luy donne plus sincere & plus veritable. On doit dés l’entrée faire voir cette modestie, & la faire servir à gagner les bonnes graces des Auditeurs. Car [p. 19] comme les hommes haissent ceux qui s’élevent, ils aiment ceux qui s’abaissent & s’humilient. Toutes ces choses se doivent faire de bonne grace & avec esprit. On fera voir la manière dont les plus grands Orateurs en ont usé.

Quant aux Auditeurs, ou ceux devant qui on loue, il les faut faire participans de la loüange : Car pour l’ordinaire les loüanges ne sont agreables : qu’à ceux à qui on les donne, encore faut-il que pour plaire elles soient delicates, mais elles sont insupportables à tout le monde, lors qu’elles contiennent des hyperboles excessives : & des flateries manifestes. Plusieurs neantmoins qui ne les sçavent pas apprester, n’ont pas la grace de l’agencement, se contentent d’assembler plusieurs choses incroyables, sans leur donner la teinture de la vérité, mais bien loin de plaire ils déplaisent à ceux mesmes qu’ils cajollent, s’ils ont tant soit peu de pudeur.

 

De la forme de la Loüange

Pour ce qui est de la forme de la loüange ou du blâme, elle consiste à élever ou abaisser, agrandir, ou amoindrir les choses. Si on louë, il faut agrandir les vertus & les belles actions, & amoindrir les vices, & donner d’autres noms aux choses qui ont quelque defaut : Et si on blâme, il faut agrandir ce qui est déjà vicieux, & amoindrir ce qui pourroit recevoir quelque loüange, & luy donner aussi un autre nom.

[p. 20] L’accroissement & l’amoindrissement se font par les circonstances, comme de dire que celuy qu’on louë a fait la chose tout seul, ou qu’il n’a esté assisté que d’un petit nombre de personnes : Qu’il est le premier qui l’ait osé entreprendre : Qu’on ne pouvoit esperer ny attendre d’un autre ce qu’il a fait.

L’hyperbole, pourvû qu’elle ne soit pas excessive, est la figure la plus convenable à la loüange, parce que la loüange est une chose libre, qui n’a pour but que d’agrandir le Sujet dont elle parle, & de montrer qu’il surpasse tous les autres : Et comme cette hyperbole se fait ordinairement par une comparaison, il faut que cette comparaison soit toûjours au dessus de la chose que l’on compare, ou pour parler plus clairement, on ne doit jamais comparer ce qu’on louë a quelque chose de moindre ou d’égal, mais toûjours à ce qui est plus grand. On compare par exemple, les desseins, & les actions des Rois aux desseins & aux ouvrages de Dieu. On ne voit plus les desseins du Roy qu’en des actions, comme on ne voit ceux de Dieu qu’en ses ouvrages. Et on compare les effets du soin & la vigilance d’un Ministre d’Estat à ceux du Soleil. Il procure la seureté à quelque partie du Royaume, lors qu’on se figure (qu’il sommeille, comme le Soleil donne le jour à quelque partie du monde, lors qu’on s’imagine qu’il se repose. En effet, ce ne seroit pas loüer un chien que de le comparer à un chat, ny à un renard ; & ce seroit le loüer foiblement que de le comparer à un loup ; Il faut aller plus loin, & luy donner la derniere perfection, dont il est capable, comme le Poëte, lors qu’il l’appelle domteur de lions.

[p. 21] Mais il faut user de discretion, & ne pas faire comme le flatteur qui a l’ame basse, & qui n’envisage que son interest particulier, qu’il recherche dans la satisfaction d’autruy. C’est pourquoy il ne craindra point de loüer, Thersite de sa beauté, le plus mal fait de tous les hommes, & Nestor de sa jeunesse, quoy que fort vieil, s’il croit que cela luy puisse servir. Mais il faut que la loüange ait la verité pour fondement. Tout ce que peut faire l’Orateur est d’agrandir son Sujet : ce que l’Historien ne peut faire ; un Orateur judicieux, comparera la vitesse d’un excellent cheval à celle du vent ou de la foudre & la maison d’un particulier qui sera belle, au Palais d’un Prince, au lieu que le flateur le dira d’un cheval commun, & d’une maison ordinaire, ou louëra une chose qui n’est point loüable, comme ce Courtisan de Demetrius, qui le voyant enrumé, le loüoit de tousser & de cracher avec harmonie.

La comparaison est quelquefois bréve, & quelques- fois si etenduë, que tout le discours n’est qu’une comparaison continuelle, comme lors que l’on compare les parties, les actions, & les faits les uns aux autres.

Quelquefois mesme on fait entrer en la composition du sujet des choses qui luy sont étrangeres, à l’imitation des Poëtes, qui ont accoûtume de se servir de cette licence, & de s’éloigner de leur Sujet, afin d’amplifier leur matiere.

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Du stile propre à la Louange,

Comme la loüange est libre, on peut sans crainte employer tous les ornemens les plus brillans de l’Eloquence, lors principalement que la loüange est fait dans un lieu public & auguste. Les periodes doivent estre grandes, & tomber en cadence par de meschûtes. Mais lorsqu’on louë quelqu’un en particulier comme dans une lettre, quoy que le stile ne doive pas estre tout à fait simple comme un discours familier, mais soutenir, neantmoins les periodes ne doivent pas estre si ajustées, ny tomber en candenes. Il faut donner des exemples de l’un & de l’autre.

Mais les premieres les plus invisibles assenvances que sa Majesté pouvoit desirer de sa suffisant de l’integrité de Monsieur le Chantelier, ont esté celles qu’elle a trouvées en luy-mesme. La clarté de son jugement, la force de son esprit, la gravité de son Eloquence qu’il a toujours decompagnée, d’une sagesse genereuse dans les affaires publiques, d’une equité souverain dans celles des particuliers, d’un probite incorruptible dans toutes ses actions, ettoient les gages les plus illustres les plus asseurez qu’il pourroit donner à sa Majesté.

La France que vous venez de mettre à couvert de tous les orages qu’elle traignait, s’estonne qu’à l’entrée de vostre vie vous ayez voulu faire une action dont Cesar eust vostre vie vous ayez voulu couronner toutes les siennes : qui redonne aux Rois vos ancestres, autant de lustre que vous en avez receu d’eux.

Le stile du Panegyrique ne doit pas avoir un air [p. 23] contentieux : mais les choses doivent estre dites comme certaines & asseurées, comme lors qu’on expose les choses comme faire & comme certaines.

Les loüanges des femmes se font comme celles des hommes, en y ajoûtant les devoirs qu’elles ont rendu à leurs maris, selon l’obligation que Saint Paul leur en impose, & l’exemple qu’elles en ont de la mere de Saint Augustin.

Mais les femmes ont cet avantage qu’elles tirent de l’éclat de leur faiblesse mesme, & rendent leurs vertus plus admirables en sorte qu’elles ont plus de force pour persuader la vertu, & porter les hommes à quelque belle action que celle des hommes.

Quintilien dit qu’on louë les Villes tout ainsi que les hommes ; Qu’elles ont pour leur père leur Fondateur, & que leur Antiquité releve leur Eloge : Que les choses qui s’y sont bien ou mal faites, leur tiennent lieu de vertus & de vices ; mais leur loüange la plus ordinaire est la description de leur beauté, & l’avantage de leur situation, de la bonté de l’air, & de la servilité du terroir.

On se sait quelquesfois de cette loüange pour exciter les passions : Car Ciceron ne fait la description de la Sicile dans sa croisieme action contre Vertes, que pour exciter la haine des Auditeurs contre le mesme Verres, qui avoir desolé une si belle Province, & si utile à l’Empire Romain.

Quoy que les regles cy dessus soient tres-importantes, qu’elles comprennent en general tout le mystere de loüanges & du blâme : neantmoins il seroit [p. 24] facile à ceux qui commencent l’étude de l’Eloquence de passer par dessus, si on ne les étendoit davantage par des explications & des exemples : qu’on n’en fist faire voir quelque pratique, & comment on s’en doit servir pour le commerce de la vie civile. Ce Genre estant le fondement de la civilit & des complimens qui se font quasi toûjours, en relevant les qualitez & les actions des autres, & rabaissant les nostres en leur témoignant le bien que nous leur voulons, exaggerant celuy que nous avons receu d’eux, & le ressentimens que nous en avons & diminuant au contraire celuy qu’ils peuvent avoir receu de nous.

Pour ce qui est de la loüange des Saintes, comme il a esté dit cy-dessus, que toute forte de loüange se faisoit par la comparaison d’une chose avec une autre, il est d’autant plus facile de faire leur Panegyrique, que la vie & les actions de Nostre Seigneur Jesus-Christ tiennent les esprits dans une admiration continuelle ; & il suffit de faire voir que celles du Saint qu’on veut loüer y ont quelque rapport.

Mais il faut remarquer que pour pouvoir donner aux hommes de veritables loüanges, il faut sçavoir quels sont les devoir de chaque profession & de chaque condition : C’est ce qu’on trouvera dans les bons Libres, & qu’on apprendra facilement en les lisant, aussi bien que toute autre chose, si avant que de se mettre à les lire on sçait ce qu’on y doit chercher. Or comme la Rethorique montre & enseigne de quelles connoissances on a besoin pour loüer ou blâmer, persuader ou dissuader, accuser & defendre, lors qu’on [p. 25] possede parfaitement cet Art, on a une facilité merveilleuse à devenir sçavant par la seule lecture des Livres ; & on sçait mesme l’usage qu’il faut faire des Sciences.