Jacques Du Roure, 1662 : La Rhétorique françoise

Définition publiée par Leïla Perrier

Jacques Du Roure, La Rhétorique française nécessaire à tous ceux qui veulent parler, ou écrire comme il faut et faire ou juger : des discours familiers, des lettres, des harangues, des plaidoyers, et des prédications, Paris, chez l’Auteur, 1662, Troisième partie, p. 40-41, 46-47, 72.

Définition publiée par Leïla Perrier, le 27 juin 2022

[...] on remarque que les Orateurs font l’arrangement & la division des pieces de leur metier en cinq ou six parties, qui sont l’Exorde, la Narration, la Proposition, la Confirmation, la Refutation, la Peroraison, ou pour parler plus universellement la Conclusion & l’Epilogue. Ces parties, comme chacun voit sont ou le Commencement, ou la Fin, ou le Corps méme du discours. [...] [p. 41] [...] Comme les discours Oratoires n’ont quelquefois point d’Exorde, quelquefois aussi ils n’ont point d’Epilogue. [...]  La Narration manque encore plus souvent ; par exemple, lors que l’on delibere, ou que l’on traite une question de droit. La Refutation mémes, ni peut-étre la Proposition ne se trouvent pas dans tous les ouvrages des Orateurs. Ce qui me fait dire que la principale & la plus essentielle partie du discours est la Confirmation. Aussi, comme l’Exorde & la Peroraison excitent les auditeurs, la Confirmation les instruit : & c’est pour les instruire que l’on a accoutumé de la joindre aveque la Proposition, la Narration & Refutation.

[...] [p. 46] [...] 

            Les Reteurs nomment Confirmation, la partie du discours qui prouve directement ce que l’on a proposé : & Refutation, celle qui le prouve indirectement, & par la réponse que l’on donne aux argumens des adversaires : Ce qui est devant ou apres la Confirmation & la Refutation, n’est à peine que l’embelissement de l’Oraison, dont elles sont comme le corps. C’est pourquoy la Retorique nous ensegne de prouver avéque tout le soin imaginable, ce qui est de nôtre sujet. Elle appelle prouver faire voir qu’une chose est ou qu’elle n’est pas par la connexion ou par la repugnance de quelque autre chose plus connuë. Et selon que cette connexion & cette repugnance sont plus évidentes ou plus vray-semblables, les preuves le sont aussi. Pour les principales qualitez que la Confirmation doit avoir, ie les rapporte seulement à trois, qui sont la Force, l’Ordre & la Varieté. La Force de la Confirmation dépend premierement de la bonté du sujet, sans laquelle l’Orateur ne peut non plus faire un discours, qu’un Architecte bâtit une maison sans fondement. Ie m’étonne donq que Cardan ait loüé le plus cruel des Empereurs Romains, & Heinsius, le plus vilain des Insectes. En cela, si ie ne me trompe, le premier a été méchant, le second ridicule, & tous deux extravagants. Car que peut-on dire autre chose de quiconque deffend le crime & releve l’infamie ? Ce n’est pourtant pas que ie demande à un Orateur l’exactitude d’un stoïque on d’un Philosophe moral, ie dy seulement que le fond de sa cause doit étre legitime. Du reste, si nous en croyons Balzac, il est quelquefois permis de tromper les hommes pour leur propre bien. Si l’on avertissoit, dit-il, ceux que l’on veut prendre, on les avertiroit de s’enfuir. Et Seneque le Reteur avoit ensegné sans doute ce que nous trouvons dans les livres de son Fils. Que pour faire croire des choses croyables, on assure celles qui passent toute la credulité. Vn poete a bien dit, Roide comme un torrent, ferme comme un rocher. Mais ni luy, ni qui que ce soit n’a jamais pensé qu’il y ait eu homme au monde, immobile comme un rocher. La Force de la Confirmation dépend secondement des raisons qui prouvent le sujet. Et ces raisons pour dire, ce que i’en croy, ne peuvent étre que frivoles, si on les tire des lieux d’Aristote ou de Raimond Lulle, plûtost que de la profonde connoissance du suiet méme. Quiconque pretend ensegner à parler sans elle, n’est qu’un discoureur & un charlatan : tout le plus qu’il peut faire, est de rapeller le souvenir des choses que l’on sait déjà, ou de les mettre dans quelqu’ordre. Si j’en doutois, ie demanderois à ceux qui debitent semblables bagatelles, ce qu’ils appellent prouver : ils avoüeroient que c’est, comme nous avons dit, montrer qu’une chose est ou qu’elle n’est pas par la connexion ou par la repugnance de quelque autre chose plus connuë. Ie leur demanderois en suite si les lieux d’Aristote, de Raymond Lulle, & des autres parleurs, nous ensegnent cette connexion & cette repugnance. Ils répondroient qu’on l’apprend seulement par la lumiere naturelle, par l’experience, par les Siences. Ils feroient donq voir leurs promesses & leurs menteries effrontées. La troisiéme chose, & peut-étre la plus considerable de toutes celles dont les Reteurs disent que la force de la confirmation dépend, est l’Amplification. Ils appellent ainsi une maniere de traiter le sujet & les raisons qui prouvent le sujet passionnée, étenduë, pressante, pleine de fermeté & de vigueur. Ils la puisent, s’il faut parler ainsi, dans les mémes sources que les argumens, & l’employent comme les arguments dans toutes les parties du discours, mais principalement dans les deux dernieres. L’exemple de l’Amplification que ie vay rapporter est de l’Orateur Latin, qui parle de la sorte apres la mort d’un de ses plus grands ennemis. Veritablement il m’a semblé iusqu’icy que la fortune du peuple Romain a esté bien cruelle, d’avoir enduré un si long-temps ce monstre dans la Republique. Il avoit soüillé par ces paillardises les sacrifices les plus saints, il avoit empéché l’execution des plus iustes Arrests. Il s’étoit racheté de la Iustice à force d’argent, il avoit persecuté le Senat, il m’avoit chassé de la patrie, il avoit pillé mes biens, il avoit brulé ma maison, il faisoit contre d’autres les mémes desseins & les mémes efforts. La Ville, l’Italie, les Provinces, les Royaumes étoient encore trop petits pour renfermer ses entreprises. Dans sa maison on gravoit déjà sur l’airain ces loix iniustes & funestes qui nous rendoient esclaves de nos esclaves. Plusieurs croyent que l’on peut generalement appeller [p. 47] amplification un méme discours continué avéq quelque force. Comme celuy où un de nos Auteurs parle de la rudesse du siecle de Fer, & du retour de la Barbarie, en ces termes. Ie connoy le monde present, & say quels sont ses dégouts & quelles sont ses aversions pour nos écritures. L’Eloquence n’a pas tant de force que les hommes ont de dureté. Ils ne sont presque plus capables de persuasion. Les petits enfants se moquent de ce que leurs grands-peres admiroient. Les discours Philosophiques étoient des oracles sous le regne de François premier. Maintenant ce sont des Visions : Art, science, Prose & Vers, sont differentes especes d’un méme genre, & ce genre se nomme Bagatelles en la Langue de la Cour. A cela j’ajoûtois autrefois que les Muses étoient, ce semble, changées avéque le monde, que leur bois du Parnasse n’étoit plus qu’un chantier, & leur Musique un bruit de scieuses. Touchant l’ordre des preuves contenuës dans la confirmation, il faut savoir que les Orateurs ne gardent point celuy des syllogismes, ni des Enthymémes Peripatetiques. Puis qu’Epicure & plusieurs autres avéque luy ont banny de la Philosophie méme ces raisonnemens, comment les souffriroit-on dans la Retorique ? Si par exemple, au lieu d’écrire, comme a fait Balzac : Il y a eu au Royaume de Naples un Grammairien Iurisconsulte qui s’est fait appeler Alexander ab Alexandro. Se peut-il rien imaginé de plus magnifique & de plus superbe que d’étre deux fois Alexandre, que d’avoir Alexandro pour son nom, & de l’avoir pour sa seigneurie ? &c. Si quelqu’un faisoit ce syllogisme : En un païs où les Iurisconsulte sont deux fois Alexandre, où Hannibal & Scipion sont estafiers d’un méme maître, & où les Pompées & les Cesars servent à l’écurie & à la cuisine, il y a une extréme vanité ; Or c’est ce que l’on voit en Italie ; il y a donq en Italie une extreme vanitée : Ne changeroit-il pas l’eloquence en pedanterie & en iargon, & ne gâteroit-il pas les plus belles choses seulement par la façon de les dire ? Dans cette methode d’argumens, de deux ou trois enonciations qui la composent, il y en a souvent la moitié ou plus de la moitié, inutile. La conclusion que l’on tire n’est rien que ce que l’on avoit déjà proposé à prouver, & entre les énonciations dont on la tire, à peine arrive-t’il iamais qu’aucun ignore celle qui est generale, & qui recoit le nom d’Axiome. L’ordre qui est icy approuvé de tous les maîtres de l’art, est celuy des grands Capitaines. Car comme ils mettent à la téte & à l’arriere-garde de l’armée leurs plus vaillants soldats, les Orateurs aussi mettent au commencement & à la fin de la Confirmation leurs plus forts arguements. Pour les autres, ou ils les rejettent ; ou s’ils les iugent propres à persuader certains esprits, ils ne les employent qu’au milieu. La troisiesme chose necessaire à perfectionner la confirmation est la varieté qui empesche ce qu’un Orateur doit le plus craindre, savoir l’ennuy de ceux qui l’écoutent. Il faut donq qu’il employe plusieurs sortes de figures ; il faut qu’il méle les raisons avéque les experiences, & toutes les deux, avéque les autoritez, les exemples, les témoignages. Il y a d’autres qualitez de la confirmation que ie laisse, soit pour ce qu’on les peut assez entendre par les choses que i’ay déia traitées, ou pour ce qu’elles sont communes à toutes les parties du discours. Ce que ie veux ajoûter est, que lors que l’on distingue la Confirmation de la Refutation, Elle la suit ou la precede selon que l’on parle apres l’adversaire, ou devant luy. Ie veux encore aioûter que les especes de la Refutation consistent ou à faire voir que les choses que l’on a avancées contre nous ne sont pas contre nous, qu’elles ne sont pas certaines, & mémes qu’elles ne sont pas vrayes, ou à tourner ces choses en raillerie, principalement quand nous craignons de succomber dans le serieux.

[...] [p. 72] [...]

La façon de prononcer la proposition & la narration est ordinairement simple, mais intelligible. On reserve toute la force & toutes les principales diversitez de la voix pour la confirmation, pour la refutation, & pour l’épilogue.