Jacques Du Roure, 1662 : La Rhétorique françoise

Définition publiée par Leïla Perrier

Jacques Du Roure, La Rhétorique française nécessaire à tous ceux qui veulent parler, ou écrire comme il faut et faire ou juger : des discours familiers, des lettres, des harangues, des plaidoyers, et des prédications, Paris, chez l’Auteur, 1662, Troisième partie, p. 54-55.

Définition publiée par Leïla Perrier, le 28 juin 2022

              Touchant les Argumens, ie n’en veux donner qu’une breve explication. Les autres choses qui les regardent, par exemple la refutation de la Doctrine des Philosophes Scholastiques, l’établissement d’une façon de raisonner, si ie ne me trompe, meilleure que celle qu’ils ensegnent sont plus propres à la Logique qu’à ce lieu. On reçoit d’ordinaire six ou sept especes d’Argument, le Syllogisme, l’Enthyméme, l’Induction, le Sorite, l’Exemple, le Dilemme & l’Epichereme. Le Syllogisme est une espece d’Argument ou une espece de discours, dans laquelle de deux propositions on tire une consequence. Comme si pour prouver que Clodius a dressé des embuches à Milon, on disoit, Que celuy des deux les a dressées à qui la mort de l’autre a été utile, que la mort de Milon a été utile à Clodius, Et que consequemment Clodius a dressé des embuches à Milon. Dans l’art Oratoire, où l’on ne trouve point de Syllogismes, où on les trouve autrement disposez & plus ou moins longs que celuy que ie viens de rapporter. Car quelquefois ils ont cinq parties, & chacune de leurs propositions est suivie de la raison qui la confirme. Quelquefois ils n'ont point de consequence, par laquelle en d’autres rencontres on commence le discours : C’est ce que l’on voit encore dans l’exemple precedant, que Ciceron a traitté de la force. Comment prouvera-t’on que Clodius a attaqué Milon, & qu’il luy a dressé des embusches ? Il suffit sans doute de montrer l’esperance que cét homme détestable se proposoit dans ce meurtre. Donc, Messieurs, quoy qu’il n’y ait point d’avantages, qui puissent iamais engager les honnétes gens en une mauvaise action, & que le moindre interest y porte souvent les méchans, neanmoins que cette parole de Cassius, Quel bien en espere-t’on, ait lieu si vous voulez en Milon & en Clodius. Clodius tiroit cét avantage de la mort de Milon, non seulement qu’il seroit Preteur, & qu’il n’auroit pas un Consul ennemy de ses moindres crimes, mais qu’il seroit Preteur sous des Consuls qui favoriseroient du moins par leur connivence ses pernicieux desseins. Il esperoit qu’ils n’oseroient s’opposer à ses violences, encore qu’ils en eussent la volonté ; & que quand ils l’oseroient, ils ne sauroient pourtant les surmonter, apres que le temps les auroit confirmées. Dans l’Enthyméme on tire une conclusion d’un seul Antecedant, comme Ie connoy, donq ie suis, Tout homme est menteur, quelqu’homme est donq menteur. Ces deux exemples, où il ne manque nulle proposition, au moins nulle proposition, ou necessaire, ou plus connuë, font voir la fausseté de l’opinion qu’ont ceux qui appellent l’Enthyméme un raisonnement imparfait. L’Induction est un Argument, où plusieurs choses semblables prouvent celle que la conclusion [p. 55] contient. Les maisons sont gouvernées avéque soin par les peres & les meres de famille, les Armées par les Generaux, & les Navires par les Pilotes. Aveq combien plus de soin doivent donq étre gouvernées les Republiques par les Magistrats, puis que ce gouvernement n’est ni moins important, ni moins difficile que celuy des Maisons, des Armées & des Navires. Cette sorte de discours que les Grecs appellent Epagoge, & qu’ils rapportent avoir été familiere à Socrate, peut donq avoir trois parties : le dénombrement des choses semblables, la consequence qui en est tirée, & la raison pourquoy elle en est tirée. Plusieurs croyent que le Sorite, au moins si l’on en considere le nom qui vient de Soros Amas, est le méme que l’Induction. Pourtant quelques-uns appellent ainsi cette seule sorte de Syllogismes, que les Dialecticiens ne connoissent aujourd’huy que sous cet autre nom, Argument du premier au dernier. Les Chrestiens & generalement ceux qui se reconnoissent obligez de tous leurs biens à Dieu, les doivent donner aux hommes, principalement parce qu’ils sont l’Image de Dieu. L’Image de Dieu consiste dans les plus belles qualitez de l’ame. Les plus belles qualitez de l’ame sont la sience & la vertu. Donq les Chrestiens & generalement ceux qui se reconnoissent obligez de tous leurs biens à Dieu, les doivent donner principalement aux hommes qui ont de la sience & de la vertu. L’exemple est une Induction imparfaite dans laquelle on prouve la conclusion par quelque chose singuliere. Pisistrate pour se rendre souverain dans la Republique dont il avoit l’administration, demanda des gardes : Donq Denys de Syracuse qui demande la méme chose, a le méme dessein. On peut rapporter à l’exemple aveq ce raisonnement d’Aristote, celui-ci de Bacon : Et les Ottomans & les Peripateticiens ne souffrent personne qu’eux. Le Dilemme est un Argument dont toutes les parties, méme separément combattent l’Adversaire. Garde-toy d’étre Advocat, Car si tu plaidois pour l’injustice, tu serois méchant : Et si tu ne deffendois que l’équité tu serois povre. I’appelle en ce lieu Epichereme un discours pressant & connu en peu de mots : comme celuy du Ferron. I’écry : mais c’est sans en esperer une loûange ni recompense : parce que ie connois le pays & le temps où i’ecris. Quelques Protecteurs des opinions vulgaires croyent le Syllogisme le plus parfait de tous les Argumens, & celuy auquel on doit reduire les autres. Mémes ils le prennent pour le fondement des Siences, n’appellent Demonstrations que certaines consequences qu’il contient. Cependant, s’en étonne qui voudra, il me seroit aisé d’en faire voir les deffaux, si ie ne croyois inutile de les rapporter & icy & ailleurs. I’averty seulement que i’ay inventé une maniere de discourir, qui ne consiste pas dans un certain nombre de termes ni de propositions, mais qui consiste dans la connexion & dans la repugnance des choses que l’on suppose, & de celles que l’on tire. C’est se tromper que de iuger du Syllogisme, de l’Enthyméme & des autres raisonnements Scholastiques par la multitude de leurs Approbateurs, plutôt que par leur usage, que l’on ne trouve point seulement rare dans la Retorique, mais que l’on n’y trouve méme point. Ce que ie dis, peut-étre verifié à l’ouverture presque de tous les livres. [Concernant la source des arguments, se référer à l'entrée du glossaire intitulée Lieu - Source des arguments]